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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:07:24 -0700 |
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diff --git a/37201-8.txt b/37201-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9bd16d6 --- /dev/null +++ b/37201-8.txt @@ -0,0 +1,21616 @@ +Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roman de Léonard de Vinci + La résurrection des Dieux + +Author: Dmitry de Mérejkowsky + +Translator: Jacques Sorrèze + +Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + Pour la compréhension de certaines phrases, quelques mots ont + été ajoutés. La liste se trouve en fin de ce texte. + + + + + DMITRY DE MÉREJKOWSKY + + LE ROMAN + DE + LÉONARD DE VINCI + + --LA RÉSURRECTION DES DIEUX-- + + TRADUIT DU RUSSE + + PAR + + JACQUES SORRÈZE + + + PARIS + CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + 3, RUE AUBER, 3 + + + Droits de traduction et de reproduction réservés + pour tous pays, y compris la Hollande. + + + + +LE ROMAN + +DE LÉONARD DE VINCI + + «_Sentio, rediit ab inferis Iulianus._ + --Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.» + + PÉTRARQUE. + + +«Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui +puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; +Apollon du Belvédère, le Christ.» + + DOSTOIEWSKY. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA DIABLESSE BLANCHE + +1494 + + «Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très + grande joie des citoyens et on la plaça près de «_Fonte Gaja_» (la + Source de Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais + durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva à une + séance du comice et dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le + culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des + défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la + place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je + vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre + florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colère céleste.» + Ainsi firent les citoyens de Sienne.» + + (_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe siècle. + + +I + +Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les +grands entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes +disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives +grossières, se collaient aux maisons, touchaient presque à leurs toits +de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette de ciel. +Même de jour, la rue paraissait sombre. A l'entrée des magasins, se +balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de +laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le tournesol, en +incarnat par la garance, en bleu foncé par la guède rendue corrosive +par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de +pierres plates, et recevait les liquides déversés par les cuves des +teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait +des gemmes. La porte principale de l'entrepôt portait les armes de la +corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine +blanche. + +Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales +et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand +florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi. + +C'était une froide journée de mars. Transi par l'humidité qui montait +des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée +d'écureuil, usée aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière +son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant, +il parcourait négligemment, semblait-il--en réalité très +attentivement--les feuillets de parchemin d'un énorme livre portant à +droite le mot _Doit_ et à gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des +marchandises étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, +ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres +arabes étant considérés comme une innovation puérile, indigne des +livres commerciaux. Sur la première page, en grandes lettres, se +détachait la mention suivante: + +«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce +livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième +après la naissance du Christ.» + +Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une +erreur dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer +Cipriano, fatigué, se renversa sur le dossier de son siège, ferma les +yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait expédier à son +principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait à ce +moment, à Montpellier, en France. + +Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le +fermier qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de +San Gervasio, dans la vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans +ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement enveloppés de paille. +A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux jeunes coqs liés par les +pattes. + +--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité qui lui était +coutumière, aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment +te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable. + +--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une +joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent après la +tombe... Voilà, ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre +Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale... + +Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides. + +Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard. + +--Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous le temps de +terminer avant l'aube? + +Grillo soupira péniblement et resta songeur. + +--Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement, +comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux +remettre, messer? + +--Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que +quelqu'un pouvait avant nous exécuter notre projet. + +--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. C'est un péché. Notre +besogne sera plutôt impure et... nous sommes en semaine sainte... + +--Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne +te trahirai pas. Une seule idée m'inquiète: trouverons-nous quelque +chose? + +--Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la +colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la +Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans +le pays. Dernièrement, par exemple, quand on a creusé le puits dans le +vignoble, près de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable +entier. + +--Que dis-tu? Quelle sorte de diable? + +--En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de +sabots. Et une drôle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une +jambe en claquant des doigts. Il était devenu vert de vieillesse. + +--Qu'en a-t-on fait? + +--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel. + +Messer Cipriano eut un geste de colère. + +--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo? + +--Vous étiez à Sienne pour affaires. + +--Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu +moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais +donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une +cloche un faune dansant... Peut-être une oeuvre du maître grec Scopas! + +--Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà +punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les +pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le +son de la cloche est mauvais. + +--Pourquoi? + +--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les +coeurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on +puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le +curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous +apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection. +Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre +par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec +cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de +malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer! + +--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée? + +--C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et +à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la +table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je +dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du +Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre. +«Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des +dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'étrange +dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si +vous ne me croyez pas, allez voir vous-même. + +»Nous y allâmes avec des lanternes. + +»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant +quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous +penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de +jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce +que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou +pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts +m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes +coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est +rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous +dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas +que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est +une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha +comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet, +«Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons +vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.--Non, me +répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les +prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été +voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle +gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai; +j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce +moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents, +elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle +guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux +également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère +appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le +veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille. + +»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup +d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino, +ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il +m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné, +serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me +priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi +dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le +petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au +diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il +me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers +moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me +caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la +gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh! +songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai +avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je +brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous +l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus +que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien. +Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna +Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants. + +--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes, +Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin. + +--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant. +Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend +notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les +habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon +bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge... + +--Au sujet de la terre que te dispute le meunier? + +--C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue +du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui +offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui +engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon +bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour +plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon +âme d'un tel péché! + +--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai +à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la +cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio. + +Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que +messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne +hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs +étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes +s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de +statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes, +de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et +d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de +tous les pays du monde. + +Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de +nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions +faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier. + + +II + +Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au +plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant +l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et +Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux +roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un +livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure +usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs +hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide +de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio, +élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf +ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse +infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis, +les jambes croisées, sur un ballot et écoutait. + +--Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et +rageuse. On déterre les idoles. + +--Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit +pouces, ajouta-t-il en s'adressant à Doffo qui inscrivit sur le +grand-livre. + +Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais +si adroitement, qu'il tomba juste à la bonne place. Et levant l'index +d'un air prophétique, imitant le frère Savonarole, il continua: + +--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean à Pathmos +eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchaîna pour +mille ans, le précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin qu'il +ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas écoulées +les mille années. Aujourd'hui Satan s'évade de son cachot. Les mille +ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de +l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour +tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer! + +--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf +pouces. + +--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive +et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver... + +--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se +contente plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux. +Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable. +Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les +traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils +adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus; à la place de la +Sainte-Vierge, Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en +disperser la cendre au vent! + +Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l'employé. +Giovanni, fronçant ses fins sourcils, se taisait, n'osant répliquer. + +--Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre cousin, messer +Leonardo da Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis +longtemps... + +--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni, +perdre le salut de ton âme..., va chez messer Leonardo. + +--Comment? Pourquoi? + +--Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le +respect; mais il est dit dans l'Écriture: «Détourne-toi de +l'hérétique.» Messer Leonardo est un hérétique et un athée. Il croit, +à l'aide des mathématiques et de la magie noire, pénétrer les mystères +de la nature. + +Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier +sermon de Savonarole: + +--La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces +savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del +diavolo_). + +--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer +Leonardo était en ce moment à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de +Milan? + +--Pourquoi? + +--Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont +appartenu à feu Laurent le Magnifique. + +--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, interrompit +Antonio en se détournant pour mesurer une coupe de drap vert. + +Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo s'étira joyeusement +et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue. + +Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il +bruinait. Tout à coup, d'une croisée de la ruelle voisine, s'échappa +une chanson: + + _O vaghe montanine e pastorelle..._ + O montagnardes et pastourelles errantes... + +La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que +la chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu'on était au printemps et +sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonnée. + +--Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde? +Viens vite, le souper refroidit. + +Les _zoccoli_ (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le +parquet de briques, et tout se tut. + +Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre: dans ses +oreilles s'égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d'une +flûte lointaine: + + _O vaghe montanine e pastorelle..._ + +Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur +Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées +par les vers, et frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de +bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une table, Giorgio +Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan. + + +III + +Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à Florence acheter des +manuscrits rares de la bibliothèque Laurent de Médicis et, selon son +habitude, s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi, +qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant un relais, sur la +route de Milan, Merula s'était lié avec Giovanni Beltraffio, avait +admiré sa belle écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon +scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de Cipriano. + +Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait attentivement +un vieux livre, qui ressemblait à un missel. Il passait avec +précaution une éponge humide sur le parchemin--un parchemin très fin +fabriqué avec de la peau d'agneau irlandais mort-né--effaçait +certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait avec un +lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la +lumière. + +--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'émotion. Allons, sortez, +mes pauvres! Montrez-vous à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes +donc longues et jolies! + +Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tête chauve, +son visage bouffi, sillonné de rides, tendres et mobiles, au centre +duquel s'avançait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, +pleins de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le rebord +de la croisée étaient posés une cruche de terre et un verre. Le savant +se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se +remettre à son travail, lorsqu'il aperçut Giovanni. + +--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais après toi. Je +me demandais où tu traînais? Peut-être as-tu déjà découvert quelque +belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est pas +un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-être +jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la +montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour un +sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux chiffons. Allons, tant +pis, je te le montre tout de même et seulement à toi. + +Il lui fit signe d'approcher. + +--Ici, ici, plus près du jour. + +Et il lui indiqua une page couverte de caractères serrés. C'étaient +des prières, des psaumes, avec des notes énormes et informes. +Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre +page, le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là où le savant +avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, tout à fait +dissemblables, à peine visibles, restes incolores de l'écriture +antique. Ce n'étaient plus des lettres, mais des fantômes de lettres, +très pâles et très effacées! + +--Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. Les voilà, les amours! +La farce est bonne, dis, moinillon? + +--Qu'est-ce? demanda Giovanni. + +--Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, des fragments d'une +antique anthologie. Peut-être des chefs-d'oeuvre de la poésie +hellénique, inconnus à l'univers. Et dire que, sans moi, ils +n'auraient pas vu le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des +siècles, sous ces psaumes et ces antiennes! + +Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser les précieux +parchemins, grattaient les vers païens et les remplaçaient par des +cantiques. + +Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais la transperçant +seulement, emplit la chambre de sa lueur rosée déclinante, et sur ce +fond, les lettres antiques creusées dans le parchemin ressortaient +plus visibles encore. + +--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! répétait Merula +avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens. +Regarde, on peut lire les premières lignes. + +Et il traduisit du grec: + + Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus. + Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible, + Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé. + +--Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, moinillon. +Seulement, il est presque indéchiffrable. + + Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or, + Joie des dieux et des hommes... + +Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale. + +Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, les creux +disparurent noyés dans l'uniformité jaune du parchemin. Les ombres +fuyaient. On ne voyait plus que les caractères gras et noirs du rituel +et les énormes notes disgracieuses du psaume repentant: + + Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne dans ma misère + et me trouble: mon coeur frémit et je crains les tourments de la + mort. + +Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre dans l'obscurité. +Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit à son +camarade. + +--Allons, mon petit frère, à ma santé: _vinum super omnia bonum +diligamus!_ + +Giovanni refusa. + +--Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais qu'as-tu +aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plongé dans +l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effrayé par ses prophéties? +Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler +ainsi? Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio? + +--Oui... + +--De quoi? + +--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci. + +--Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. Il t'a donc envoûté? +Écoute, petit; sors toute cette folie de ta tête. Reste plutôt mon +secrétaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un +jurisconsulte, un orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu +conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Sénèque +disait déjà que c'était un métier indigne d'un homme libre. Regarde, +tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers... + +--J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Leonardo était un +grand savant. + +--Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas lire le latin. Il +confond Cicéron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel +savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient. + +--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de merveilleuses +machines et que ses observations sur la nature... + +--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas +loin. Dans mes _Beautés de la langue latine_, ÉLÉGANTIÆ LINGUÆ LATINÆ, +se trouvent réunies plus de deux mille nouvelles formes élégantes de +discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu? +Arranger d'ingénieux rouages à des machines, regarder voler les +oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un +amusement d'enfant! + +Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant son +interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravité: + +--Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres sont les anciens, +Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire +sur la terre. Nous n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est +dit: «L'élève ne peut être au-dessus du maître.» + +Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement malin dans +les yeux de Giovanni et subitement ses rides se détendirent en un +large sourire: + +--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un +bourgeon printanier, voilà tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin, +tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le +démon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à ce +livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne à Aphrodite! + +--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il temps d'éclairer? + +--Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me souvenir de ma +jeunesse. + +Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile. + +--Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le +vieux barbon est ivre et dit des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai +quelque chose là dedans. + +Avec suffisance, il désigna du doigt son front chauve. + +--Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier professeur venu, +il te dira si quelqu'un a surpassé Merula dans les élégances de la +langue latine? Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de +plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les ruines de la +porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tête me +tournait; une pierre se détachait sous mes pieds, j'avais à peine le +temps de m'agripper à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours +entiers en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies +paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est perchée la +caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je plaisantais avec elles et de +nouveau je reprenais mon travail. Là, où les pierres s'étaient +effritées sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: +_Gloria Romanorum_. + +Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps éteint des grands mots, +il répéta sourdement: + +--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas +revivre? déclara-il. + +Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enrouée il entonna +la chanson bachique des rhéteurs: + + Je ne me tromperai pas à jeun + D'un iota, d'un mot. + Toute ma vie s'écoula au cabaret, + Et je mourrai + Derrière un tonneau. + J'aime la chanson comme le vin + Et les latines grâces. + Si je bois, je chante aussi, + Et bien mieux qu'Horace. + Dans mon coeur bouillonne l'ivresse. + _Dum vinum potamus._ + Frères, chantons l'hymne à Bacchus, + _Te Deum laudamus..._ + +Une toux obstinée l'empêcha d'achever. + +La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; Giovanni +distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus +forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau. + +--Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je? +Ma femme est une beauté. Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu +te souviens du vers: + + _Tu regere imperio populos, Romane, memento..._ + +»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! Les maîtres du monde! + +Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux. + +--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux à dire... +Par exemple, ne fût-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More. +Certainement, je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de +Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée et à César. Mais, +au fond de mon âme, Giovanni, au fond de mon âme... + +Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte +et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa à l'oreille: + +--Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra +jamais l'amour de la liberté. Seulement ne le dis à personne. Les +temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que +tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... Des +pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les égaux +des antiques!... Et de quoi se réjouissent-ils? Tiens, un mien ami +m'écrit de Grèce, que dernièrement, dans l'île de Chio, les +lavandières du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé un +véritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des +nageoires. Elles en eurent peur, les bêtes. Elles ont cru que c'était +le diable et elles se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, +faible et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le sable, +grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes +prirent courage, l'entourèrent en récitant des prières et se mirent, +au nom de la Sainte Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles +l'ont mis à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux +de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de Neptune. + +Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa poitrine, et +deux larmes roulèrent de ses yeux, deux larmes de pitié pour l'antique +phénomème marin tué par les lavandières chrétiennes. + +Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce et ferma les +volets. Les visions païennes s'évanouirent. Merula, alourdi par le +vin, ne put descendre souper avec son hôte; il fallut le mettre au lit +comme un enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta +l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas à +s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée obsédante--à Léonard de +Vinci. + + +IV + +Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé par son oncle Oswald +Ingrim, le maître ès vitraux, pour acheter des couleurs spécialement +vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part +ailleurs que dans cette ville. + +Le maître ès vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grätz, élève du +célèbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, +travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan. +Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur Rheinhold +Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, de sa mère, originaire de la +Lombardie, femme de moeurs légères au dire d'Oswald et qui avait été +le mauvais génie de Rheinhold. + +Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en enfant peureux et +solitaire, avait l'âme assombrie par les interminables récits d'Oswald +Ingrim au sujet des forces impures, telles que les démons, les +sorcières et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale pour +le démon féminin des légendes septentrionales--la Diablesse blanche. + +Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaçait +de la Diablesse blanche et immédiatement Giovanni se taisait, +enfouissait la tête sous les couvertures; mais à côté de la peur, +naissait chez lui un ardent et curieux désir de voir une fois au moins +celle qui lui causait tant d'effroi. + +Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un métier, Oswald le confia +à un moine iconographe, fra Benedetto. + +C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à Giovanni, avant toute +chose, au début d'un travail, à appeler la protection de Dieu +puissant, de la Vierge Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, +le premier iconographe chrétien, et de tous les saints du paradis; +ensuite à s'orner d'amour, de crainte, d'obéissance et de patience; +enfin, à maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf mêlé au suc lacté +des jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé d'eau; à +préparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de +hêtre, en les frottant avec de la poudre d'os calcinés et en employant +à cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou des +épaules de mouton. + +C'étaient des recommandations infinies. Giovanni savait à l'avance +avec quel dédain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un +lui parlerait de la couleur dénommée _sang de dragon_, sans manquer de +répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur.» Giovanni +devinait que les mêmes paroles avaient dû être prononcées par le +professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de +celui-ci. + +Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui +confiait les secrets du métier qui semblaient au moine le comble de +l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour +les visages jeunes, des oeufs de poule citadine, à cause du jaune plus +clair, tandis que le jaune plus foncé des oeufs de poule villageoise +convenait mieux aux chairs vieillies. + +En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naïf comme un +enfant; il se préparait à l'ouvrage par des jeûnes et des veilles et, +avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison. +Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, son visage s'inondait +de pleurs. + +Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps considéré comme l'un +des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble +s'emparait de l'élève quand, expliquant son unique règle +d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un +tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le même mépris +que pour le sang de dragon: «En ce qui concerne celui de la femme, +laissons-le de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» Et +il était aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui +voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos +soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une côte de moins, +puisque Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève. + +Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, en +personnifiant chaque élément par un animal, Fra Benedetto choisit la +taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu +et le caméléon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était +un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien «chameau», le +moine dans la simplicité de son coeur avait représenté l'air sous +l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et +lorsque les jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant son +erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilité chrétienne, +tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de différence entre +un chameau et un caméléon. + +Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle étaient +au même niveau. + +Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées dans l'esprit de +Giovanni: «Le démon de la science humaine», disait le moine. Mais +quand, avant son départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut +l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, tous ces doutes +envahirent son âme avec une telle force, qu'il ne put y résister. +Cette nuit-ci, couché auprès de messer Giorgio qui ronflait +paisiblement, pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, mais +plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il +résolut de recourir au pouvoir céleste et fixant un regard plein +d'espoir, dans l'impénétrable obscurité, il pria: + +--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est +réellement un athée et que sa science contienne le péché et la +tentation, fais en sorte que je ne songe plus à lui et que j'oublie +ses dessins. + +Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas pécher. Mais si, +sans te déplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre, +dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et +que je désire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les +merveilleuses lois des ombres et des lumières--alors, ô Seigneur, +donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon âme afin que je ne +doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour élève et +que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas +fautif devant toi. + +Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses +pensées s'embrouillèrent: il se rappelait le bruit de la pointe émeri +rougie à blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se +découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix, +ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus d'ébréchures, plus +d'ébréchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux», et tout +disparut. Il se tourna sur le côté et s'endormit. Giovanni eut un +songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il +était dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant une grande +fenêtre à verres multicolores. Le vitrail représentait la récolte de +la vigne mystérieuse dont il est dit dans l'Évangile: «Je suis la +vigne de la vérité et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié +reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes, +les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fûts. +Les apôtres apportaient les grappes que saint Pierre piétinait. Dans +le fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps ou +coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot +attelé d'animaux évangéliques: le lion, le taureau, l'aigle, que +conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux +avec de semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais +il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des +pierres précieuses. Celle qu'il admirait le plus était le sang vif du +Sauveur. Du fond de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les +sons de sa chanson favorite: + + _O fior di castitate,_ + _Odorifero giglio,_ + _Con gran soavitate_ + _Sei di color vermiglio,_ + + O fleur de pureté, + Lis parfumé, + Avec grande suavité + Tu es de couleur vermeille. + +Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da +Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!» +Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se +tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une +main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, +cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria, +s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et +rejetait les couvertures: + +--Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous. + +--Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi. + +--As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles. + +--Je n'irai pas... + +--Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé +exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y +monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De +quoi as-tu peur, moinillon? + +--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie... + +--Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de +Vinci. + +Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit +hâtivement. + +Ils sortirent dans la cour. + +Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait, +s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de +Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San +Gervasio. + + +V + +La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le +ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes +soufflées par la brise. + +Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des +étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils +approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les +gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas +de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire, +consentirent à les laisser sortir de la ville. + +La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant +plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de +Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres +mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers +appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au +rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano, +atteignirent la colline du Moulin. + +Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient. + +Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se +dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa +Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De +fiers cyprès noircissaient le haut de la colline. + +Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula +désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait +trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier +Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte +Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais». + +Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo. + +Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une +chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna. + +--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager +Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons +aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons +assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent +cinquantième olympiade--Merula employait toujours la chronologie +antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du +tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant +l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont +trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui +paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On +aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son +cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était +belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne +l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant +que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une +nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on +fait parfois! + +Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement. +Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent. + +--Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici. + +A San Gervasio, un chien hurla. + +«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le +péché...» + +--Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de +la fosse un crâne long à demi pourri. + +--En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano. +Si l'on essayait ailleurs? + +--Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula. + +Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la +colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des +fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer +Giorgio s'écria triomphant: + +--Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser! + +Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas +curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant, +personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond +de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail. + +Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva +au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs +d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus +transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était +sur son déclin. + +Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel +désespéré: + +--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue! + +Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne +de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se +débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres +lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un +souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée. + +Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse. + +--Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux? + +Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait +cassé, mais il n'était que démis--tâtait, rampait et remuait +étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement: + +--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole! + +--Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne +de mulet. + +--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la +poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur. + +S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la +voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution +commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure. + +Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés +des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un +froid sépulcral. + +Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit: + +--Écartez-vous. Laissez voir. + +Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps +blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et +chaud sous le reflet vacillant des torches. + +--Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je +vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus +heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes +par-dessus le marché. + +Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât +un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût +remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté +du vainqueur. + +Merula courut à lui. + +--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!... +toi, le plus intelligent d'entre les hommes! + +Et il l'embrassa avec tendresse. + +--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a +également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une +statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque +les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les +derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues +antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de +tombeaux. + +Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la +flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient, +que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de +Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut +matinal. + +--Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait +Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si +vous me la tirez de là intacte. + +La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa +naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle +gisait depuis mille ans. + + --Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or, + Joie des dieux et des mortels!... + +Ainsi l'accueillit Merula. + +Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant, +tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se +montra au bord de sa tombe. + +Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi: + +--La Diablesse blanche! + +Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui +aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait +puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce +corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite +dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour +plus dévot. + + +VI + +La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde +se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un +cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait, +comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré. + +--Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux, +c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la +route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je +suis perdu! + +De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le +reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés +et ne pouvaient retrouver leur route. + +Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorbé qu'il fût par la +contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa. +L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle +l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si +complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier. + +Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui +l'homme au visage étrange. + +--La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de +réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les +assauts... + +--C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement, +enlevons! + +Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse +paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine +avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette +menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel. + +Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux +murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires +et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté +était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une +masse dorée. + +On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard. + +Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent. + +--Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je +vous en conjure, ouvrez! + +Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une +lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants, +se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était +habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers. + +Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il +prétendait avoir été déterrée dans le cimetière. + +Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et +prononça fermement, avec autorité: + +--Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de +la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie. +De force, personne n'entrera impunément dans ma maison. + +--Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec +nous. + +Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes +ses forces. + +La foule ne suivit pas son élan. + +--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le +coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or +à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera... + +Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait +plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus. + +--Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église, +mais ce n'est pas le cas! disaient les uns. + +--Le sillon passe là; ils sont dans leur droit... + +--Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient +d'autres. + +--C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres. + +Giovanni contemplait toujours la Vénus. + +Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de +marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait +après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de +la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée. + +Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu. + +Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un +goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace, +calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur +ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce +corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe +blonde caressait le marbre. + +«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une +surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le +corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les +mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités, +invisibles à l'oeil. + +Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque +instant. + +--Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et +vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé +en tendant les bras. «_Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et +exponet._» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery. +«_Effodiet_,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux +et de nouveau les mettra au jour...» + +Mais personne ne l'écoutait. + +--Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête +le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez +pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor... + +--On dit que l'idole est en argent. + +--En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue, +l'impudique... + +--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les +mains avec une telle ordure. + +--Où vas-tu, Zaccheo? + +--Aux champs. + +--Bon travail! Moi je vais à mes vignes. + +Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens: + +--Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez +votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique, +que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la +poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village +serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je +secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! +Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et +vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre +pasteur! Je vous renie! Anathème! + + +VII + +Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula +s'approcha de l'inconnu étrange. + +--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire +protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique? + +L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question, +se replongea dans son travail. + +Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de +régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu +appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,--ces lèvres +dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les +divisions et les inscrivit dans un livre. + +--Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de +divisions? + +--Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-coeur. +Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure +humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division +représente le douzième de la précédente. + +--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus +petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie! + +--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la +quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure. + +Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule: + +--On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je +n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude. + +--Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur. + +--Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en +beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne +puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par +l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu... + +--Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de +même curieux de sentir... + +Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions +entre la naissance des cheveux et le menton. + +«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle +folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...» + +Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire +naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens: +combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait +et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit +dans sa longue barbe: + +--Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe. + +--Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous +considérez les anciens comme la coupe, où est la source? + +--La nature! murmura l'inconnu. + +Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta +plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus +en plus impénétrable et indifférent. + +Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna +certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne +pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour +constater la délicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant +l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le +corps de la déesse. + +«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il +est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par +chiffres? Qui est-ce?» + +--Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer +Giorgio. Comment se nomme cet homme? + +--Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais +oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est +messer Leonardo da Vinci. + +Et Merula présenta Giovanni à l'artiste. + + +VIII + +Ils rentraient à Florence. + +Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui. +Ils étaient seuls. + +Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait +l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges. + +Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps. + +«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant +intéressant le moindre détail dans son compagnon. + +Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et +pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux, +paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils +prenaient une expression d'infinie bonté. + +La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et +bouclés, lui donnaient un air majestueux. + +Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de +la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très +agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très +belle--à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait +une grande force--était délicate, les doigts fins et longs comme ceux +d'une femme. + +Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on +apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio. + +«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui +dire que je veux devenir son élève.» + +A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune +gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou héron dans le cours +caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, également. +Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et +disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux, +sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché +à sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations. + +Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite, +mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que +l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à +l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un +miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à +gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher +ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature. + +«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni. + +Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va +chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.» + +Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit, +faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore +presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de +fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur +le fond bleu du ciel. + +Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se débattait sous une +étreinte lourde et vague. + +Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un +regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se +rappela: + +--Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine +étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète +tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant +toujours, elle, immobile, rayonnante et pure. + +Ils franchirent les portes de Florence. + + +IX + +Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher +le frère Savonarole. + +Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de +Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des +femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades +ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et, +en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux, +tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule, +sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les +feux des trépieds. + +La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les +regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre +même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de +la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins: + +--Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le +visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par +une mince lanière, menuisier de son état. + +--Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules +et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé +Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il +est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures, +nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup... + +--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis +minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une +racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les +talons!... + +--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant +nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien. + +--Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les +sourds, mais encore les morts l'entendront! + +--Il prophétisera aujourd'hui? + +--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé... + +--Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la +longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur, +l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de +Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où +elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas +repentis!» + +--Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième +chapitre du Livre de la Genèse. + +--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la +guerre. + +--Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du +village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on +entendait le bruit des glaives et des cuirasses... + +--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on +ait remarqué des gouttes de sang? + +--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies +larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même... + +--Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous... + +Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop +serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la +relever, de lui faire reprendre les sens. + +--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier +en épongeant son front. + +Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement +les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale. + +--Le voilà! le voilà!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est +lui!--Le voilà! + +Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de +l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme +de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas. + +Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche +sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis, +silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence +régna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur. + +Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et +l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus +suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme +devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit +l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole: + +--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amène les eaux sur +la terre! + +Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que +la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et +allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla +comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit, +enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma +les yeux. + +Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de +ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les +feuilles mortes. + +Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases +parvenaient jusqu'à lui: + +--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre +comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la +grêle de pierres rougies à blanc! _Fuge, o Sion, quæ habitas apud +filiam Babylonis!_ + +»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la +guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en +tout et partout! + +»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en +aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en +criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les +amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui +a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon +fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin, +toujours criant: «Qui a des morts»? + +»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes +n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai +voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne +peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que +pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O +mon pauvre peuple! ô Florence!» + +Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et +appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à +genoux et sanglota. + +Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et +lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles, +imitant la rumeur nocturne de l'Océan. + +Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée: + +--_Misericordia!_ + +Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent, +vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre +comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au +rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la +cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu: + +--_Misericordia! misericordia!_ + +Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le +poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou +et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et +poussait de stridents: + +--Miséricorde! miséricorde! + +Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de +son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et +peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit +sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme +coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les +bras vers le ciel il gémit: + +--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de +moi! + +Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut +toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci. +L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main +droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de +temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir +une fois encore la tête du prédicateur. + +Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la +terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu +pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens +habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la +moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il +mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite. + +Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur +ses lèvres. + +Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui +montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais +Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à +l'écart et lui tendit son livre. + +Giovanni vit une affreuse caricature. + +C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable +en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures +volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La +mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les +joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils +arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication +têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre, +terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la +puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans +colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation. + +Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «_L'ingegno +dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._» L'âme de +l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets, +tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile, +rayonnante et pure. + +L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que, +même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la +certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist--il pouvait +quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet +homme--auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin. + + +X + +Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi, +occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour +cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut +porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté +San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là +il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes, +avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa +Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à +la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille +prière d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo +reperta._ Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets +découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer +de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les +transformer pour l'utilité du culte chrétien--Au nom du Père, du Fils +et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis +utenda, per Christum Dominum nostrum!_ + +On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en +ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du +cimetière. + +En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se +sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de +l'admettre au nombre de ses élèves. + +Léonard l'accepta. + +Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII, +roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée, +s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de +Rome et de Florence. + +La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la +réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se +déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie. + + + + +CHAPITRE II + +ECCE DEUS--ECCE HOMO + +1494. + + «Voilà l'homme!». + Jean XIX, 5. + + «Voilà le Dieu!». + (_Epitaphe du mausolée de + Francesco Sforza_.) + + +I + +«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la +chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria +alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait +soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié. +Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles +gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves +tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec +force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et +s'élever au-dessus de lui[1].» + + [1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126. + +Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans +un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon +auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises +en mouvement par des cordes. + +Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse. + +Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile +était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé +ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des +lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier, +réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le +taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte +d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, +imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses, +leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche +en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout +passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en +agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni +de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau. + +«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le +martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les +jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les +pattes.» + +Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait +l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les +parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur. + +Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et +ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de +chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «_Non è vero_, pas +exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron +favori: «_Satanasso!_--Au diable!» + +Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible +erreur prenait des proportions inquiétantes. + +La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux. +Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail, +s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé +rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol. +Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula +plaintivement. + +--Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas. + +Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles +crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours, +s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles +vertes pleines de morbidesse et de mystère. + +De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions, +les racines cubiques et carrées. + +La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue. + +Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas +sorti, occupé de sa machine volante. + +Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte, +égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et +odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets +de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la +chandelle. + +La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de +physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts, +des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires +mécaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils à des membres de +monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant. +Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique +représentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un +crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un foetus +grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque +pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture, +une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au +sourire malicieux et triste. + +Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons +rougissaient encore sous les cendres. + +Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond, +s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre +recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de +son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le +sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une +écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait +l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la +respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était +vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la +machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une +gigantesque chauve-souris prête à s'envoler. + + +II + +La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux +environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle +Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la +mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les +hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les +canards barbottaient et criaient joyeusement. + +La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier, +s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni +Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique. +Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli +adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés--le favori du maître +auquel il servait de modèle pour les anges. + +--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura +bientôt terminé sa machine? + +--Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et +retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux +souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est +rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu +voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il +s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui +s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève +les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup, +Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier. +Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les +vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve +d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant +que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir +sortir! + +A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto, +un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard +intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et +une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin. + +--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est +qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille +ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles +ordures! + +--Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous +l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino. + +--J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna +Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre +rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à +dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut +acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un +centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à +jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits +favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des +étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu +n'es plus un enfant... + +--Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez +promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est +inutile; il est trop occupé par sa machine... + +--Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette +machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce +sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la +_Sainte Cène_, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle +machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le +Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une +de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de +l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour +cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et +cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule! +Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne +s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la +peinture. + +Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un +mauvais sourire: + +--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables! +murmura-t-il. + + +III + +Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de +travail. + +Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la +chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans +l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en +sortir. + +Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit +dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée. + +L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux. + +«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant +d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et +dégoût. + +L'homme qui dormait s'éveilla. + +C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin, +nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son +oeil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme +géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un +cyclope. + +--J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête +chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous +pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler +demain matin... + +--Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent +rien. + +--Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à +cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va +en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme, +même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer +une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour +un plongeon... je ne me noierai pas... + +Il croisa ses mains, suppliant. + +Léonard secoua négativement la tête. + +--Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard. + +--Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment, +messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai. + +--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique... + +--J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert +qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est +malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier--Dieu +me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme +des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les +ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je +prendrais mon élan et je m'envolerais! + +Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna. + +--Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui! + +--Tu volais encore? + +--Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu +de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre +au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute, +j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je +peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à +peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer +contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!» +Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut +et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis +gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En +avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela +aucune machine!» + + +IV + +Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans +l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un +homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert +de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il +grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une +dizaine d'années. + +--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai +passer les talons par ton gueuloir, chenapan! + +--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard. + +--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix +florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu +l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son +vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une +véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la +main au sang! + +Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux. +Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains. + +Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez +Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant: + +--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même +toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi! + +--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le +maître. + +Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme, +la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la +main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de +filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière +agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait +cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé. + +Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que +Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus +cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre, +blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison, +détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori +n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs +souffrances? + +Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards +sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était +impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, +ses yeux méchants exprimaient une timide prière. + +Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce +démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable. + +--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait +Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant +cette révolte familiale. + +Cesare riait et murmurait, malveillant: + +--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir +raison d'un gamin!... + +Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un, +Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement. + +--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu +m'accompagner? + +L'élève rougit de plaisir. + + +V + +Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre. +Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se +sentait frais, gai et dispos. + +Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque +sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler. +Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. +Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne. + +--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous... + +Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une +gigantesque araignée. + +--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans +une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse. + +La figure de l'enfant s'anima soudain. + +--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur! + +Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se +précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime +se débattit, bourdonna. + +--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de +plaisir. + +Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses +lèvres tremblait un sourire incertain. + +Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup +il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression, +comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils +s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible. + +Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit: + +--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être +voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres +araignées. + +Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux +suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent. + +--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre +moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le +faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce +qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je +vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi, +mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai +seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi... + +Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus +bas encore: + +--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte +en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la +nourrir... + +Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant. + +--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas +fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne. + +Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la +reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur. + +Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux, +comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature +pour le mal et inconscient de sa malfaisance. + +--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni. + +Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de +vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie. + + +VI + +Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande +tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de +six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas +un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra +Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait +hâte de s'excuser. + +--Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui +le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très +confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien +attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des +copies... + +Léonard le regarda étonné: + +--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas +honte de parler de choses pareilles? + +D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux +souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni +était misérable. + +Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après, +avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une +pièce d'or et dit: + +--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine +de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois. +Tiens, prends. + +--Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous +rapporterai la monnaie... + +--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu +rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de +penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu? + +Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des +mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit +comme une flèche: + +--As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger +brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils +deviennent d'un gris tendre? + +Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres +projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes +de végétation en été. + +Puis, se tournant vers son élève: + +--Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis +prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé, +toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû +remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon +livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut +que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens +probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et +le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois +je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux +dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno; +mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, +Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as +besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à +son fils. + +Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni +sentit son coeur allégé et joyeux. + +En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que +non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme +particulière, unique, comme chaque individu avait son visage. + +Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait +mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui +vivait la perspicacité d'un voyant. + +Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea +l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en +briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large +coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre +cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du +couvent. + + +VII + +C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la +chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était +saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats +maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la +table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et +étroites tables des moines. + +Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une +mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait +un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du +réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage +recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la +Sainte Cène_ à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze +ans. + +Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il +enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un +petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son +élève en disant: + +--Lis le treizième chapitre de Jean. + +Puis il souleva le drap. + +Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce +n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la +continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre +s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue +avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes +bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de +cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais +couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse. + +La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des +moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et +gardait encore la trace des plis fraîchement défaits. + +Et Giovanni lut dans l'Évangile: + +«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour +lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin +rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde. + +»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de +le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en +vérité, l'un de vous me trahira.» + +»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il +parlait. + +»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule. +Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il +demanda: «Seigneur, qui est-ce?» + +»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir +trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote. + +»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.» + +Giovanni contempla le tableau. + +Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il +lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées +par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la +conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut +particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de +Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que +le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la +bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la +salière, et le sel s'était répandu. + +Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un +couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et +demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa +vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette +jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les +souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne +puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ +se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains +humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté +et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait +plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée +la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et +moi en toi.» + +Giovanni regardait et songeait: + +«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la +calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc +serait plus rapproché du Christ, que lui!» + +Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de +pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse +de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé +pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les +contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du +tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste +sentait son impuissance et son irrésolution. + +Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se +plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures +entières. + +Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son +visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée +concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en +rencontrant le regard de son élève, lui demanda: + +--Qu'en dis-tu, mon ami? + +--Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce +qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais +je n'arrive pas à exprimer... + +Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas, +craintivement: + +--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de +tous ceux-ci? + +Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui +tendit. + +C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression +n'en était même pas méchante--pleine seulement d'infinie tristesse et +d'amertume. + +Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean. + +--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra +en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a +pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être +seul... + +Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des +chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire. + +--Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché +partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente. + +--S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta +respectueusement le chauffeur. + +--Qu'est-il arrivé? + +--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la +salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse +se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa +servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la +duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort +mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti +Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement. + +--Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il +arrangera tout cela en une demi-heure. + +--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer... + +Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un +regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, +fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette +fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et +descendit de l'échafaudage. + +--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais, +Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse. + +Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza. + +Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner +vers son oeuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour +abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les +tuyaux de la salle de bains ducale. + +--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est +possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris... + +--Que veux-tu dire? + +--Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En +attendant, pâme-toi... + +--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses. + +--Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne +maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu +diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun +maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la +perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié +d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de +la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours. +Tout est mort, à l'intérieur--l'âme n'y existe pas! Regarde seulement, +Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux +contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à +droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal +parfait--Judas; leur différence, la justice--Pierre. Et à côté le +triangle actif--André, Jacques le Mineur, Barthélemy.--A gauche du +centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi, +Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La +géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la +beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné +jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie +sous les choses saintes! + +--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et +pourquoi le détestes-tu ainsi? + +--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un +sourire sarcastique sur les lèvres. + +Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni +involontairement baissa les yeux. + +--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le +Christ manque. + +--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons! +Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais +la _Sainte Cène_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce +que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide +de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à +tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne +pourra jamais franchir, malgré toute sa science! + +Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di +Porta Giovia. + +--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio. +Judas existera... il existe... + +--Allons donc? Où? + +--Je l'ai vu moi-même. + +--Quand? + +--A l'instant. Le maître m'a montré le dessin... + +--A toi?... Ah! + +Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort: + +--Et... c'est bien? dit-il. + +Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et +durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde +méditation. + + +VIII + +Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le +pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete +entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait +sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la +soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage +cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le +mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut +inscrire son nom sur le livre du corps de garde. + +Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la +place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme. + +Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite +de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se +trouvait l'entrée de la cour d'honneur, _Corte Ducale_; à gauche +l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au +milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits +appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le +temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se +dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées, +oeuvre de Léonard de Vinci. + +Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel. +Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots. + +Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere +Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent, +moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne, +il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et +grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur +le trône des ducs de Milan. + +Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse. + +Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles, +pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au +pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux +strophes: + + _Expectant animi molemque futuram + Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_ + +Les deux derniers mots le frappèrent: _Ecce deus!_ Voici le dieu! + +--Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse, +et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza +l'oppresseur. + +Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie, +des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de +la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_ +Voici l'homme! + +Léonard s'approcha de lui. + +--J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore +au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut +partir inaperçus. + +Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle. + +--Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous +avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps? + +Léonard le regarda avec une indulgente surprise. + +--Qu'est-ce que tu ne comprends pas? + +--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas +possible... ensemble... + +--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre. +Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au +moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère, +j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés +ensemble. Je les terminerai de même. + +--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible! +s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant +son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est +impossible!... impossible! + +--Pourquoi? demanda le maître en souriant. + +Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme +et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa +pensée parce que le maître ne comprendrait pas. + +«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait +que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui +est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: «Voilà +le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le +coeur de Léonard? + + +IX + +La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à +l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent +couvert de vigne. + +La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière +Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à +gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta +Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit +jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où +personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent. + +La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement +l'épais brouillard. + +Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet +d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda: + +--Monna Cassandra? + +--C'est moi. Ouvre. + +Astro sortit de la maison et ouvrit. + +Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la +lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour. + +Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent +devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer. + +La jeune fille s'assit sur le rebord du puits. + +Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des +statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit +menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui +frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils +ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole +noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges, +les yeux jaunes plus transparents. + +--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la +jeune fille. + +--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour +déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que +disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que +Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente. +Prévenez votre tante... + +--Mais elle n'est pas ma tante! + +--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez. + +--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières? + +--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il +n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister, +d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à +rien. + +--A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu? + +--Ne riez pas! C'est un homme juste. + +--Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt +prête? + +Le forgeron agita les bras. + +--Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer. + +--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu +pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner +l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps... + +--Comment? + +--Mais... comme moi. + +Il la regarda songeur. + +--Vous rêvez peut-être, monna Cassandra? + +--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit? + +Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque. + +--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne +croyez pas aux miracles, mais à la mécanique! + +Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria: + +--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo +pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie, +dites-moi tout exactement... + +--Quoi? + +--Ce que vous faites pour voler? + +--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on +vieillit vite. + +Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle +ajouta: + +--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir. + +--Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant. + +--Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le +corps. + +--Vous l'avez? + +--Oui. + +--Et vous savez le mot? + +La jeune fille acquiesça de la tête. + +--Et vous me le direz? + +--Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique! + +L'unique oeil du forgeron brilla d'un désir fou. + +--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe! + +Elle eut un rire étrange. + +--Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la +magie n'existait pas et maintenant tu y crois. + +Astro se renfrogna. + +--Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la +mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps... + +La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro. + +--J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas +à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement, +toi aussi, tu feras ce que je te demanderai. + +--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez! + +La jeune fille désigna le pavillon solitaire: + +--Laisse-moi entrer là-dedans. + +Astro secoua sa tête chevelue. + +--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela! + +--Pourquoi? + +--J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne. + +--Et tu y vas? + +--Moi, oui. + +--Qu'y a-t-il là-bas? + +--Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des +machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des +animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un +arbre... empoisonné. + +--Comment, empoisonné? + +--Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet +du poison sur les plantes. + +--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet +arbre. + +--Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la +sève, il l'a vrillé jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a +injecté un liquide. + +--Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre? + +--Un pêcher. + +--Et alors? Les fruits sont empoisonnés? + +--Ils le seront quand ils seront mûrs. + +--Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux? + +--Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut +être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir. + +--Tu as la clef? + +--Oui. + +--Donne-la-moi, Astro! + +--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré... + +--Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même. +Voilà l'herbe. + +Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et, +approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura: + +--Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun +mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef! + +--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de +votre herbe. Partez! + +--Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et +tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier +et qu'il te berne comme un enfant. + +Astro se taisait. + +La jeune fille s'approcha de nouveau de lui: + +--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement +la porte afin que je jette un coup d'oeil... + +--Vous n'entrerez pas? + +--Non; ouvre et montre. + +Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher +ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune +il lui sembla sinistre et fabuleux. + +Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des +yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle +se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la +repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se +redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle, +lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait +réellement à une sorcière. + +Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna +Gassandra, rentra dans la maison. + +Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et +sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina. + +Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit. + +Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision +l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible: + +«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche +pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y +auras goûté, tu seras mortel.» + + + + +CHAPITRE III + +LES FRUITS EMPOISONNÉS + +1495 + + Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu + sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se + dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien + et le Mal.» + + _Genèse_, III, 4-5. + + _Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e + chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con + acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._ + + LEONARDO DA VINCI. + + Après avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille, + injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif, + délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits. + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de +dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse +entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était +ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la +ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano, +au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina. + +Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur +torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur. + +Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la +recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les +larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé +laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint +olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau, +et démêlait avec un peigne en ivoire. + +Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de +maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente +d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de +tortue. + +A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied +dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée +à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, +bouillait dans une cornue. + +Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la +duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du +soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne +grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi +heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à +monture de nacre et rehaussé de perles fines. + +En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un +air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il +était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et +qu'elle était mariée depuis trois ans. + +Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le +menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées +capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses +gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière, +gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein. + +Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la +glace, luisait un esprit prudent. + +Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise, +Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que +cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus +arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort +raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme. + +La petite chienne aboya méchamment. + +Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de +toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de +veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle +s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu +sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles +comme ceux d'une souris. + +--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai +eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie! +dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto. + +--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt? + +La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et +cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de +chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des +griffes d'asperge et des oignons de lys blanc. + +--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud. +Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement, +avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en +feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le +temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq +semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton. + +--Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture +une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire, +soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre +de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu +m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite. + +--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les +méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez, +par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier +s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie +et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement. + +Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui +narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du +principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta, +trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage. + +--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement +intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse... + +--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante +comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me +dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence +qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant. + +--Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas? + +--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et +les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est +le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent +pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en +gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas +complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu. + +--Le mari la trompe donc aussi? + +--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose +qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, +plutôt qu'une seule femme. + +La duchesse se prit à rire. + +--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu +tout cela? + +--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je +sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la +poutre. Chaque légume croît en son temps. + +--Tu raisonnes comme un docteur en théologie! + +--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La +jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous +utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes +à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine +ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est +le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles +s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans _Pater_ et les +caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes. + +La duchesse rit de nouveau. + +--Comment?... comment?... Répète. + +La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé +qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la +duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille. + +Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit +un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il +ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de +chaleur. + +--Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte +tant de choses... + +--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent +l'attester. + +--Il y avait beaucoup de monde? + +--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était +noire de monde, grouillante... + +--Qu'as-tu entendu? + +--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit +Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup +pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi +légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du +trône»! + +Le front de Béatrice se rembrunit. + +--Tu as entendu ces mots? + +--Et encore d'autres, pires... + +--Lesquels? Dis, ne crains rien. + +--On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On +criait...: «Mort aux voleurs!» + +Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement: + +--Qu'as-tu entendu encore? + +--Je ne sais vraiment comment le redire... + +--Allons, vite! Je veux tout savoir. + +--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le +sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean +Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde +d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant +que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était +souffrant, couché... + +Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la +duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se +retournant en colère elle cria: + +--Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout +de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon +que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os! + +La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite. + +--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du +reste, je ne crois pas à cela. + +L'autre haussa les épaules: + +--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment +cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette +en cire, on met à droite le coeur d'une hirondelle, à gauche, le foie; +on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les +paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort +lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela. + +--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!... + +La vieille baisa le bas de la robe. + +--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je +prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le +_Magnificat_ aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je +suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est +témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie! + +Et elle ajouta pensive: + +--C'est possible aussi... sans magie... + +La duchesse l'interrogea du regard. + +--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia +indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres, +probablement un cadeau pour messer Jean Galeas... + +Elle se tut une seconde et ajouta: + +--Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci, +il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont +empoisonnées... + +--Comment, empoisonnées? + +--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues... + +La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses +cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit +dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe +sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par +suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides +qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient +transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle +contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée +aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base +de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable +collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire +d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient +cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une +chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée +de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient +et de roses de Damas, séchés à l'ombre. + +Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme +d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par +exprès par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette +par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs +toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait. +Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement +sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue. + +Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce +qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de +velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches, +serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des +crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur +éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une +résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une +ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front. + + +II + +Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon +l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le +chargement d'un navire marchand à destination des Indes. + +Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des +chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis +lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains, +surnommés par dérision _le logis des géants_ et installés à l'instar +des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este. + +Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle +même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le +savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès +pour lui, et coiffé de la mitre;--tout était calculé pour la taille de +ces pygmées. + +Dans ce _logis des géants_ régnaient toujours le bruit, les rires, les +pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on +en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici +grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante +promiscuité--des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons, +des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi +lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant +comme une enfant. + +Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des +nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise. +Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son +premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse +jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba +malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout +à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand +désespoir de Béatrice. + +La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il +ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu +qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. +Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au +moins il rendît l'âme en état de grâce. + +En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite, +Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice, +qu'elle eût fait rire un mort. + +Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet +sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et +lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as +caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa +cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans +aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras. + +Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle +pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde +qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin +de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en +mesure, Morgantina pleurait et sanglotait. + +Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête. + +--Tais-toi, sois sage... + +La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla: + +--Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne +faisait de mal à personne. Il me consolait... + +La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs. + + +III + +Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de +dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son +étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La +reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More, +sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme. + +Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de +chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de +Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait +sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de +l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les +brouillards ou dans les herbes marécageuses. + +La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de +galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps +de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses +compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans +les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait +toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur +une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses +demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli. + +Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia. +Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider +laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes +étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il +fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer. + +Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se +fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de +Béatrice. + +Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le +Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons. + +Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là +l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades +étrangères, messer Bartolomeo Calco. + + +IV + +Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de +sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement +rasés. + +Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent +seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres +fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere +Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes, +était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que +la ruse du renard sans la vaillance du lion. + +Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages +ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et +son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse +perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières, +vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée. + +--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le +passage des troupes françaises à Lyon? + +--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et +chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des +divertissements moins que guerriers. + +--Comment se nomme la favorite? + +--Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et +fantasques. + +--Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non, +c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux +présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des +chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout à fait entre nous--il +ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de +quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête? + +--Oui, Seigneur. + +--Montre. + +Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois +qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il +éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa +conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les +barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses +ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon, +l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More +d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père +d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et +son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de +tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII. + +«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant +que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon +de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, +peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant, +faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant +lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner, +ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec +les loups!» + +Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint +d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait +dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des +portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée, +roi très chrétien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant +toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal! +Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent +comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de +Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement +Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu +convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre +Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en +emplissant le monde de ton nom glorieux.» + +Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du _studiolo_. Le +duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se +referma sans bruit et la tête disparut. + +Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais +le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le +duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son +rapport et sortit. + +Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des +pieds, s'approcha de la porte. + +--Bernardo? Est-ce toi? + +--Oui, Votre Seigneurie. + +Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile, +après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main +du maître,--mais ce dernier le retint. + +--Eh bien? + +--Tout s'est passé heureusement. + +--Quand? + +--Cette nuit. + +--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur? + +--Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente. + +--Dieu soit loué! + +Le duc se signa. + +--Tu as vu l'enfant? + +--Comment donc! Il est superbe... + +--Garçon ou fille? + +--Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les +yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On +reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au +berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de +vous demander quel nom vous désirez lui donner... + +--J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César! +Qu'en penses-tu?... + +--César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César +Sforza est un nom de héros! + +--Et le mari comment est-il? + +--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours. + +--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction. + +--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares +qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette +sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de +souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie. + +La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été +l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée, +ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait +menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule +d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des +ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi +de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné, +servile, prêt à toutes les besognes. + +Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un +sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le +poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil +répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de +honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du +More. + +Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat. + +--A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi +l'anniversaire de la naissance de la duchesse? + +Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour +misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les +pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie +de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés. + +--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez +content! + +En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument +de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs +amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, +entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque. + +Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin +connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans +le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la +femme: + + _Sputando in terra quivi nascon fiori, + Comme di primavera le viole..._ + + «Là où tu craches sur la terre + Naissent des fleurs, comme au printemps + Les violettes...» + +Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane, +affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à +mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième +l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un +séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits +de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri, +puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre +afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.» + +Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap +pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut +en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec +force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue +transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil». + +--L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois, +j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les +souliers de bois de saint François, _i zoccoli arderei di san +Francesco_! + +Le duc rit et promit du bois. + +Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa +et récita un quatrain élogieux: + + Quand à tes esclaves tu promets du pain + Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne, + Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu païen, + O très noble More, te chantent hosanna! + +--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une +poésie... + +--D'amour? + +--Oui. Et passionnée... + +--Pour la duchesse? + +--Non. Mais prends garde, ne trahis pas! + +--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais... + +--Bien, bien. + +--Je suis muet, muet comme un poisson! + +Bernardo cligna mystérieusement des yeux. + +--Passionnée? Suppliante ou reconnaissante? + +--Suppliante. + +Le poète fronça les sourcils d'un air important. + +--Mariée? + +--Non. + +--Ah!... Il faudrait le nom... + +--Pourquoi faire? + +--Pour une supplique, le nom est nécessaire. + +--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt? + +--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer +un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes +assiègent mon cerveau! + +Un page entra et annonça: + +--Messer Leonardo da Vinci. + +S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une +porte, tandis que Léonard entrait par l'autre. + + +V + +Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste +du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia +au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux, +arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina. + +Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il +n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de +la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis +pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui était un +titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni. + +Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance +d'argent pour la continuation des travaux. + +--Combien? dit le duc. + +--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze +mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard. + +Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même +jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français. + +--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours +l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as! +Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais +demandé pareille somme. + +Léonard haussa les épaules. + +--Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante. + +--Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te +fasse de la peine. + +Ils commencèrent à discuter. + +--C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant +selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en +feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins +d'architecture et les projets divers. + +L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des +explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau, +une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes, +avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour +éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs +des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la +disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour +recevoir cinq cents urnes mortuaires. + +--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela? + +--Pour personne... Ce sont des rêves... + +Le More le regarda surpris et secoua la tête. + +--Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des +Titans. Un conte de fées, parole!... + +--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis. + +Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de +tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs +disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans +craintes de rencontres. + +--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis +ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces +repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il +faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois, +ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne +dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la +maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci +dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau +acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des +murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui +se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse +installer cet appareil dans mon palais? + +Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande. +Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était +pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni +préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou +blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un +nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette +installation les lois de transmission des ondes sonores. + +Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte. + +Léonard prit congé. Le More l'invita au souper. + +Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de +lire ses vers. + +La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas +plus extraordinaire que dans mon coeur: + + Une madone glaciale habite, + Et que cette glace virginale + Ne fonde pas au feu de mon amour? + +Les quatre derniers vers plurent au duc: + + Je chante comme le cygne, je chante et je meurs, + En priant l'Amour d'éteindre ma passion, + Mais le dieu malin souffle sur mon coeur + Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison. + + +VI + +En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la +chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les +écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses +portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des _joncades_; devant +les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie. +Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau, +sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels +d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes +et le parfum de miel des ruches bourdonnantes. + +Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe +pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se +reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une +odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses +domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux, +entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des +poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De +Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel +où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la +Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu. + +--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel, +je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte +s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé +toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me +remercie, comme je te remercie, Seigneur! + +Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des +chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre +rouge flanqué d'ailes de perdrix--appât des faucons. + +Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de +la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle, +suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa. + +On récita la prière et tout le monde s'assit. + +Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes; +de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau +d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée. + +On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans +fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait +qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or +avec le manche en cristal de roche. + +Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque +à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur +appétit. + +Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira +toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir +ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les +meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en +un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive +souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta +comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il +avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif +qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené +exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du +fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il +avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui +prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être +furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de +l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement +distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie +d'une bonne. + +Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient +par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames, +en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons +versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais +chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle. + +Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels +comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par +trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne +d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et +s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et +langue de serpent--étaient fichés dans la salière. + +Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par +ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se +montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en +désignant la licorne: + +--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas +une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur. + +--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le +bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots +de son bonnet. + +--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le +comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement +celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, +cornes a! + +Le duc menaça le bouffon du doigt. + +Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le +rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon, +qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des +ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où +s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut +fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit +à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage +d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il +cria de comique façon le «_Pater Noster_». + +--Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement +devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe? + +Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le +comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se +donnait en l'honneur du nouveau-né César. + +La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le +temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.» + +A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de +tous les convives. + +A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à +attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et +qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait +avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux +imprégnés de sauce. + +Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de +_buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après +s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger +avec une prodigieuse rapidité. + +--Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains, +il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria +Bellincioni. + +Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain +et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en +une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une +expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux +amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus. + +Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées +de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de +Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences +disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as +délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive +celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la +roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus +familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le +neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux +tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son +sang. + + +VII + +Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le +«Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées +taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie +et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie +continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie. +Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un +petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les +vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour +l'antiquité, feignissent de s'y intéresser. + +La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la +balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire +à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme +des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers. +Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les +demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, +réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine, +racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_ +de Boccace. + +Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la +chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune: + + _Quant'e bella giovenezza! + Ma si fugge tuttavia; + Chi vuol esser lieto--sia: + Di doman non c'è certezza._ + + Oh! que la jeunesse est belle + Et éphémère! Chante et ris + Et sois heureux--si tu le veux, + Et ne compte pas sur demain. + +Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une +complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les +rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini, +pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la +fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un +reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé +en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les +conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment +où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et +que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant, +au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans +l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers: + + Sois heureux, si tu le veux + Et ne compte pas sur demain. + + +VIII + +A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière: +le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil +secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne +au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine +union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement +qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza. + +Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia +avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au +palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées +par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son +calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante: + +«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les +mains croisées et les yeux levés au ciel.» + +Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le +moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas +exaucée. + +Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image. +Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia +Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent +feuilles. + +Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable, +s'agenouilla, croisa les mains et récita le _Confiteor_. + +Il pria longtemps, dévotement et béatement. + +«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi, +sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né +César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer +Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, très pure Vierge--je ne veux +point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût +épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et +irrémédiables malheurs.» + +Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan, +preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean +Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco +Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui +Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier +de plein droit. + +Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il +termina sa prière: + +--Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des +cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de +l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton +nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de +la basilique de Pavie et autres nombreuses donations. + +Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa +chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un +d'eux, il rencontra Lucrezia. + +--Le dieu d'amour me protège! songea le duc. + +--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui. + +Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint. + +--Seigneur, pitié! + +Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier +de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement, +avait perdu au jeu l'argent du fisc. + +--Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère. + +Puis, après un instant de silence, il ajouta: + +--Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle? + +Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs. + +--Je ne comprends pas, seigneur?... + +Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante. + +--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant +presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas, +Lucrezia, que je t'adore? + +--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna +Béatrice... + +--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret. + +--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!... +laissez-moi... + +--Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de +moi! + +Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni. + + Je chante comme un cygne, je chante et je meurs... + +--Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée. + +Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux +violettes musquées--et avidement la baisa sur les lèvres. + +Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri, +s'arracha de ses bras et s'enfuit. + + +IX + +En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà +soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche, +semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce +et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en +drap d'argent. + +Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de +perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme. + +--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors? + +Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa. + +--Pourquoi? + +--Laissez-moi!... Je veux dormir... + +--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais +combien je t'aime!... + +--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia +et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête +rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma +garde-robe... + +--Pure plaisanterie... + +--Merci pour ces plaisanteries! + +--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si +sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si +peu d'importance... + +--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer! + +Elle se tourna vers lui, colère: + +--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te +connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux +pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses! + +--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais +sur terre je n'ai aimé personne comme toi! + +Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de +la voix. + +En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à +fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse +s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords. + +--Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant! + +Et ils se réconcilièrent. + +La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa +pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il +s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise +volupté dans ce sacrilège d'amour. + +--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice, +non sans une certaine fierté. + +--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours! + +--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il +vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'_il_ est en +voie de guérison... + +--Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit +le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement. + +--Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je +m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un +mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas +mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et +nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles +VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de +chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On +dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid +maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute +la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»! + +--Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable. +Tôt ou tard... + +Ils se turent. + +Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps +et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna. + +--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais, +entends-tu? jamais ne me parle de cela... + +--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même? + +Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda: + +--A quoi penses-tu? + +--Aux pêches. + +--Oui. J'ai donné ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les +plus mûres... + +--Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da +Vinci. Tu ne sais donc pas? + +--Quoi? + +--Elles sont empoisonnées. + +--Comment cela? + +--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque +sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique +empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles... + +Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi +enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun +écoutant le coeur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More +embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit: + +--Dors, chérie, dors! + +Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or. +Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit +succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison! +poison! poison!_... + +Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les +pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son +coeur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus. + +Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du +Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois +femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées +comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice, +Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu +soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le +faire depuis longtemps.» + + +X + +L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la +terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du +grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire. + +--On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne +faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation... + +La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait +distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont +Rose. + +Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et +aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes. + +Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se +tut. + +Un long silence plana. + +La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi +incompréhensibles et naïves que ses yeux. + + + + +CHAPITRE IV + +L'ALCHIMISTE + +1494 + + +I + +Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin +des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une +chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, +s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme +monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer +Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée +qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du +célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait +parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et +l'Egypte, à l'affût des antiquités. + +Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient +comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme +un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs +païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait +sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction +intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux, +était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne +l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se +ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et +risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement: + +--Je veux ressusciter les morts! + +Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux +environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et +pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en +Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de +statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en +l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon, +dont il était épris à cette époque. + +Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine +exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de +Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius +Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui +feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi +que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur +tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la +sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine +d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des +ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples +croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était +revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres +chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de +l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration +des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni +les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la +très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les +paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma +mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus, +resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une +même foi--«_unam eamdemque religionem universum orbem esse +suscepturum_». Quand on lui demandait: «Laquelle--celle de Christ ou +de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la +foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non +differentem_.» + +Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne. +Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas +les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable +merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens. + +La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un +camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule, +Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la +levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme +une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une +grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés, +cherchant à lécher la grappe. Et le coeur de l'enfant était plein +d'amour pour ce dieu. + +Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure +d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait +de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort +coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa +nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte +Vercelli. + +Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre +monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre +empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula +l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes +affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait +attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille. +Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard, +Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait; +ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines +du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier +presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties, +conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait. + + +II + +La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent soufflait, +soulevant la poussière blanche de la route, secouant les feuilles, +puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de +tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de +dessous terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards les +sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'était +un dimanche. + +Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui sillonnaient le +ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa +grande cheminée de briques, qui crachait la fumée par flocons; un +vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la +main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; les barques plates, +traînées par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour +la basilique, et le gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, +tout se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une odeur d'eau +chaude, de fougères fanées, de goudron et de bois pourri. + +Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle. + +--Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et faisant craquer ses +doigts blancs au-dessus de sa tête. Chaque jour est pareil. +Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet +imbécile de sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours +cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne +peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces +chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français +viennent au moins détruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou +que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui! + +--Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que +j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto m'a appris une belle prière +pour éloigner le démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise? + +La jeune fille secoua la tête: + +--Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai désappris à prier +votre Dieu. + +--«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du nôtre, de +l'unique? demanda Giovanni. + +Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait +paru à Giovanni aussi énigmatique, aussi triste et superbe. + +Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs. + +--Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très longtemps dans mon pays +natal. J'étais enfant. Une fois mon père m'emmena avec lui pour un +voyage. Nous visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient +sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gémissaient. +Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches rongées +par l'eau salée et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et +retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un éclat de marbre une +inscription à demi effacée. Je restais longtemps assise sur les +marches du temple, écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les +senteurs âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les +colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas été atteintes par le +temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut, +dans les fissures poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, +l'écho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux. +Je l'écoutais et--subitement--mon coeur frémit. Je tombai à genoux et +me mis à prier le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et offensé +par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je +l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le +priait plus--parce qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié +ainsi. C'était le temple de Dionysos. + +--Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un péché et un +sacrilège! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais existé! + +--Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un sourire +méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, auxquels tu crois, +apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont +été transformés en puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre +astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophétie fondée sur les +exactes observations des planètes et dit-il que: la conjonction de +Jupiter avec Saturne a donné naissance à l'enseignement de Moïse; +celle avec Mars, à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte +égyptien, avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec Mercure, au +christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter +la religion de l'Antechrist--et alors les dieux morts ressusciteront! + +Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs plus vifs, +illuminaient un énorme nuage qui rampait lentement. Les sons obsédants +du luth vibraient toujours dans l'atmosphère étouffante. + +--O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le +voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à +votre perte? Qu'il soit maudit, le damné! + +La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les épaules de +Giovanni et murmura: + +--Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi +as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'élève +de l'impie Léonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu +pas que je suis une sorcière et que les sorcières sont méchantes, plus +méchantes même que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme? + +--Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant. + +Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes +et transparents comme l'ambre. Un éclair violent illumina son visage +pâle, comme celui de la statue que Giovanni, à la colline du Moulin, +avait vue surgir de son tombeau séculaire. + +--Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche! + +Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel et la terre, et +crépita en roulements pleins de menaçante joie, pareils au rire de +géants souterrains. + +Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus. +Et au même instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus. + +Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit: + +--Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic +le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que c'est +aujourd'hui qu'il doit faire l'expérience de la transmutation du plomb +en or. + +Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal +se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du +duc, terminait les derniers préparatifs. + + +III + +Messer Galeotto avait consacré toute son existence à la recherche de +la pierre philosophale. + +Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine de Bologne, il +s'était fait admettre comme élève chez le célèbre adepte des sciences +occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze +ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel +de cuisine et le sel ammoniaque, dans différents métaux, dans le +bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux, +les animaux et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était +évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua à celle +d'autrui. Ses créanciers le firent mettre en prison. Il s'échappa, et +durant huit ans il fit des expériences sur les oeufs, dont il +détruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le +protonotaire du pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, +resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement +causé par des émanations, fut abandonné de tous et faillit mourir. + +Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, il visita, +manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande, +l'Afrique septentrionale, la Grèce, la Palestine et la Perse. En +Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans +l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, fatigué, mais +non encore désillusionné, il revint en Italie, sur l'invitation de +Ludovic le More, et reçut le titre d'alchimiste de la cour. + +Le centre du laboratoire était occupé par un four biscornu, en terre +réfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets +et des soufflets. Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, +des scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie. + +La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: des +alambics, des masques, des récipients divers, des cornues, des +entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes, +d'énormes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se +dégageait des sels vénéneux, des alcalis et des acides. Tout un monde +mystérieux était enfermé dans les métaux--les sept dieux de l'Olympe, +les sept planètes--dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans +le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans +l'étain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des +substances à noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le +cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite, +l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au +prix de mille peines. Une précieuse goutte de sang de lion, qui guérit +de tous les maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un +rubis. + +L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, ridé ainsi qu'un +vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tête +appuyée dans ses mains, observait avec attention une cornue qui +doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'était de l'huile +de Vénus, _Oleum Veneris_ d'un vert transparent comme la smaragdite. +La bougie qui brûlait à côté projetait un reflet émeraude sur le +parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de +l'alchimiste arabe Djabira Abdallah. + +Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un +coup d'oeil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui +ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses +invités. + + +IV + +Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de +Malvoisie. + +Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour, +Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci. + +Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de +parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires +pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le +col d'une cornue qui tomba et se brisa. + +--Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais +ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse. + +Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie, +salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier, +tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement, +avec son mouchoir, d'enlever la tache. + +La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine +de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et +lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie: + +--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse +l'arrêter! + +Et la blonde Diana frappa dans ses mains. + +--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se +transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant, +la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous +pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences? + +Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à +son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la +chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré +devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure. + +L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille: + +--Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que +vous... + +Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en +laissa pas le temps: + +--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous +autres... + +Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités: + +--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi +qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je +commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention! + +Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il +montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants +de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre +qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond +comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les +charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en +fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on +le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des +charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une +des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre +et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet. +Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air. + +Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en +appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a +un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble +accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par +personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se +frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage; +enfin, il ne se contint plus et dit: + +--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout. + +Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il +contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du +verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution +sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre +philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il +en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la +jeta dans l'étain en ébullition. + +--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani. + +--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal, +répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite, +mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira +de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la +dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer +sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des +raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé +la mer en or, s'il y avait assez de mercure! + +Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer +Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité +des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et +les syllogismes d'Aristote. + +L'alchimiste sourit. + +--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je +vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de +réfuter. + +Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de +fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva +multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et +madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la +gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer, +souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait, +écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet +siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine +lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune. + +--C'est fini! dit l'alchimiste. + +On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et +sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or +roula. + +L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement: + +--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme! + +--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la +nature! balbutia Marliani consterné. + +Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les +leva au ciel et s'écria: + +--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis, +suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui +nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa +toute-puissance. Amen. + +A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua +une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie. + +Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les +mains. + +Ludovic le More le prit à part: + +--Me serviras-tu en toute foi et vérité? + +--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au +service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste. + +--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux... + +--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra +me pendre comme un chien! + +Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta: + +--Je vous prierais seulement... + +--Comment? Encore? + +--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin. + +--Combien? + +--Cinq mille ducats. + +Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme. +Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât. + +Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à +chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta. + + +V + +Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui: + +--Maître, comment vous a plu l'essai? + +--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard. + +--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer? + +--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu. + +--Vous les avez examinées vous-même. + +--C'en étaient d'autres. + +--Comment? Permettez! + +--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas +de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées, +quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset. + +Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression +piteuse d'un voleur pris sur le fait. + +Léonard lui mit la main sur l'épaule. + +--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne. + +Galeotto saisit sa main et, avec effort: + +--C'est vrai? Vous ne le direz pas?... + +--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait +cela? + +--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une +infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure +devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que +momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la +science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre +philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire +que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à +suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce +sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la +plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge? + +--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit +Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la +transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale +n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie +noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve +exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard +enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête, +annonçant leur puissance par ses aboiements... + +L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à +coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit: + +--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je +sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des +précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le +nouveau Prométhée! + +--Moi? + +--Mais oui, vous, certainement. + +--Vous plaisantez, messer Galeotto! + +--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier +et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la +science, mais jamais autant que vous! + +Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put. + +--Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un +involontaire sourire. + +--Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu +lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la +pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi +vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!» + +Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement. +Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les +sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que +le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il +n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait +qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle +rien n'était impossible. + +Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait +souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne +jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces +paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps +allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel, +transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des +gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres +précieuses. + +--Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont +tous bons et charmants... + +--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à +tout le monde? interrogea Léonard. + +--Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des +ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de +l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. +Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent +aux regards des hommes. + +Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif. + +«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant +plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec +lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les +secrets pour lui être agréable. + +Ils se séparèrent amis. + +Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de +Vénus. + + + + +CHAPITRE V + +«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE» + +1494 + + «_O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non di voluto + mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita de sua necessari + affetit. O stupenda necessita!_» + + LEONARDO DA VINCI. + + «O que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas + voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualités + indispensables. O divine nécessité!» + + (_Traité de mécanique de_ LÉONARD DE VINCI). + + +I + +Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant rentré chez lui fort +tard et en état d'ébriété, avait reçu de sa femme, selon sa propre +expression, plus de coups qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour +aller de Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se rendit +chez sa voisine la fripière goûter au _miliacci_, sorte de gelée de +sang de porc, Corbolo chercha dans ses poches les quelques pièces de +monnaie échappées à la rapacité de la ménagère, confia la garde de la +boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser. + +Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il marchait sans se +presser dans la tortueuse et sombre impasse, si étroite qu'un cavalier +y rencontrant un piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher +de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive chaude, les +oeufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves. + +Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette de ciel bleu qui +se détachait entre les maisons hautes, prenant plaisir à voir le +bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur +les cordes tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en se +répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à exécution «_Mala +femina, buona femina, vuol bastone._ Toute femme, bonne ou mauvaise, a +besoin du bâton.» + +Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là régnait un +va-et-vient digne d'un marché. D'une porte à l'autre, malgré les cinq +sous de droit d'entrée imposé par les fondateurs, une quantité de gens +passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles, +des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns même +conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prêtres +chantaient des _Te Deum_ nasillards. Les lampes brûlaient devant les +autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, les chiens se +reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient. + +Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de badauds qui écoutaient +avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frère Cippolo, +franciscain, à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras +comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, fra Timoteo, +dominicain, que François étant semblable au Christ de quarante façons +avait occupé au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer +et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des +blessures de Jésus. + +Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette thèse les plaies +de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa +couronne d'épines, tandis que saint François en était dépourvu. + +Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurité de +la cathédrale sur la place d'Arengo, la plus animée de Milan, +encombrée de boutiques de petits commerçants, poissardes, fripiers, +marchands de légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit +passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés sur cette place, +et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur entêtement. + +--La belle salade de Valtellina, des citrons, des oranges! Voilà les +artichauts, l'asperge, la belle asperge! appelaient les marchands de +légumes. + +Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses. + +Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines de raisins noir et +blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail, +braillait désespérément «Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands +coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par ses cris +gutturaux: «Arri! arri!» + +Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes chantait une +plaintive _Intemerata_. + +Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée d'un collier de +molaires, serrait entre ses genoux la tête d'un patient et avec des +mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des +tenailles. + +Les gamins lançaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus +intrépide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une +souricière, lâcha la souris et se prit à la pourchasser un balai à la +main en criant d'une voix stridente et sifflante: + +--_Eccola!_ _eccola!_ La voilà! la voilà! + +En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obèse, +la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta, +cria comme une échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en +chasser la souris. + +--Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! criait-elle pourpre +de rage. + +Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait de joie. Au +bruit, un homme portant un énorme cochon se retourna. Le cheval du +docteur Gabbadeo qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et +accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand de vieille +ferraille. Les écumoires, les poêles, les casseroles, les bassines +croulèrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait +brides lâchées en criant: + +--Arrête, arrête donc, poivrière du diable! + +Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croisées. +Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons, +de cris et de sifflets. + +Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un +humble sourire: + +--Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent +leurs maris, comme la rouille ronge le fer! + +Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva +vers l'énorme bâtisse inachevée entourée d'échafaudages, l'église +érigée par le peuple à la gloire de la nativité de la Vierge, _Mariæ +Nascenti_. + +Grands et petits avaient pris part à sa construction. A côté des +merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau de la reine de Chypre, +s'étalait l'offrande faite à la Vierge, par la vieille fripière +Catherine, qui, en dépit de l'hiver rude, s'était privée de son unique +vêtement chaud d'une valeur de vingt sols. + +Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès de l'édifice, +remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en réjouit. Les maçons +taillaient les pierres. Sur le débarcadère du Lagetto, près de San +Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les +barques, on déchargeait d'énormes cubes de marbre blanc qui +scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies glapissaient; les +ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis. + +Et le grand édifice montait, hérissait un nombre infini de clochetons +et de tours blanches dans le ciel apuré--hommage éternel du peuple à +la Vierge sainte. + + +II + +Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui +conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir +poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami, +l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés +chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua +une bouchée de pâte et dit: + +--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais! + +--Pourquoi? + +--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier +équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en +retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte, +Scarabullo, que d'être affligé d'une femme! + +A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à +des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona, +capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient +avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en +supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle +vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des +lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et +qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus +en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le +meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau. + +Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit +homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le +verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles. + +--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux +chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front, +messieurs, je viens du camp des Français! + +--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici? + +--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis +essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi +vous apprît la nouvelle. + +--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les +Français? + +--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche. +Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en +un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit +coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des +boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins, +féroces, avec les oreilles et les queues coupées. + +--Sont-ils nombreux? demanda Mazo. + +--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur +nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord! + +--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont +nos amis et alliés... + +--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des +ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf... + +--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les +crois-tu nos ennemis? + +--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent +nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi +français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède +même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et +ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne +laisserons pas une pucelle...» + +--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur +la table que verres et bouteilles en tremblèrent. + +--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au +son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des +hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins. +Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent +adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.» +Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que +nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne +contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc. + +--Tu mens, Gorgolio! + +--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore, +messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir +l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand +Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le +mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous +assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, +nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre. + +--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille +chose ne nous est arrivée. + +Tout le monde se tut. + +Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec +fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel: + +--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le +voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O +Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est +passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le +sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!» + + +III + +--Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant +deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne. + +L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli +visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait +Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros +homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur +de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient +légèrement gris. + +--Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'épaule de +Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une +chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge +comme du vinaigre! + +Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès +d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la +table avec une chope et cria en mauvais italien: + +--Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé! + +--Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne +de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, +mon coeur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons, +ami, à notre chère France: + + Du grand Dieu soit mauldit à outrance, + Qui mal vouldroit au royaume de France! + +--Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio. + +--Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent les leurs. + +--Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna +l'étameur. La main me démange de les corriger! + +Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites +jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de +cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré à la +barrique, non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers. + +Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux, +puis cracha et fit une grimace de dégoût. Devant lui passa la fille du +patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux +de Tibald. + +Le Gascon cligna malicieusement de l'oeil à son camarade et tortilla +crânement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope, +entonna la chanson des soldats de Charles VIII: + + Charles fera si grandes batailles, + Qu'il conquerra les Itailles. + En Jerusalem entrera + Et mont Olivet montera. + +Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée. + +Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le +sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux. + +Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la +rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de +vin. + +La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en +morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle +au soldat qu'il en resta un moment hébété. + +Tout le monde s'esclaffa. + +--Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma +vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consolé! + +--Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar. + +Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il +eut un rire forcé et cria: + +--Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est +pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai! + +Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et +voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de +l'étameur Scarabullo le saisit au collet. + +--Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant +Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes +de façon à ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises! + +--Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, vauriens, +lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges! + +Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello, +Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras. + +Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de +chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du +sang, les épées tirées et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit +de la taverne et se prit à hurler: + +--On assassine! Les Français pillent! + +La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants +prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de +légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises. + +--Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! geignait la +grosse Barbaccia. + +--Qu'y a-t-il? Le feu? + +--Sus aux Français! + +Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait: + +--Sus, sus aux Français! + +Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de +hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et +arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant +tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. +Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras +au ciel et se prit à geindre: + +--Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai à ma façon, il ne +se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile +ne vaut pas la corde pour le pendre! + +Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces +propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui +semblaient moins terribles que sa femme. + + +IV + +Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une +étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines +tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer +l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche. + +Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des +tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en +fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, +des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes, +des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui +servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément +blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une +énorme forêt, couverte de givre brillant. + +Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus +de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne +parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons +de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur +de l'église, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il +croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel +ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et +de tous les peuples à la Vierge très pure. + +Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit. + +L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux +s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui, +que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou. + +--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon +âme! + +En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde, +ferma les yeux et murmura: + +--_Ave, dolce Maria di grazia piena_... + +Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle, +fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres, +continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant +avec joie: + +--_Ave, dolce Maria di grazia piena_... + +A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du +Conseil de construction «_Consiglio della Fabrica_», architectes, +italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur +l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever +au-dessus de la coupole. + +Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais +les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop +extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture +religieuse. + +Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient +que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les +autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité. + +Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se +tenait à l'écart, solitaire et pensif. + +Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre. + +--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre +excellence. + +L'artiste brisa le cachet et lut: + + »Léonard, viens vite. Il faut que je te voie. + + »DUC JEAN GALÉAS. + + »14 octobre.» + + +Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place, +monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à +quelques heures de Milan. + + +V + +Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque +étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des +papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne +jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters +se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon. + +En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux +bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les +autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant. + +Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa +rencontre. + +--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste. + +Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré. + +Léonard s'engagea dans l'allée principale. + +--Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous +voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la +duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons +plutôt ce chemin détourné... + +Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent +devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées. +Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le +long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé +de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait +apporté du parc des feuilles jaunies. + +--Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son +compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux +ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du +monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le +soigner... Ici, ici, je vous prie. + +Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce +imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement +sombre. + + +VI + +D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la +lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain +dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les +manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur, +«maître ès physique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de +lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous +le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le +barbier--car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne +d'un docteur--il observait simplement. + +--A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée, +ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur +les coussins. + +--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne +vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande +prise de sang... + +Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris. + +--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur +les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut +en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la +santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en +reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants +nouveau-nés, toujours avec réussite. + +Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea que +discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des +alchimistes. + +Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins, +enveloppa les pieds du malade. + +Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait +une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une +cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes +et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule, +dormait. + +--Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux. + +--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous +dormiez... Messer Leonardo est ici. + +--Ici? + +Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever. + +--Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes pas. + +Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean +Galéas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur. + +Le nain sortit pour veiller à la porte. + +--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie? + +--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre. + +--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si, +je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent... + +Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et acheva avec un doux +sourire: + +--Ils insinuent que tu es mon meurtrier. + +Léonard crut que le malade délirait. + +--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a +trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une +corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que +j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un +empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre... + +--C'est vrai, dit Léonard. + +--Oh! mon ami! Est-ce possible? + +--Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où +viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je +voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de +Peretola que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas +réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû +raconter à quelqu'un... + +--Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc, +personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous +entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire +tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et +je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me +tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je +n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la +solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, +Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le +trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi +qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les +pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais +mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne +crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une +journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper +dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus +joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu +me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques +apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai +compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude, +dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, +chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons +par des voies différentes atteint ensemble le même but--toi dans la +vie, moi dans la mort. + +La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant: + +Monna Druda! + +Léonard voulut partir, le duc le retint. + +Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la +chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide +jaune et trouble--l'élixir de scorpion. + +En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du +lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de +l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du +serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil +et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et +la région du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il +n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et +contre les sorcelleries. + +En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit +et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le +flacon. + +--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte! + +Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons +vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le +lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui +annoncer la terrible nouvelle. + +Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard +avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le +mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques. + +La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle. + +Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc, +elle se releva et cria furieuse: + +--C'est impossible! Qui l'a laissé entrer? + +--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On +croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la +cheminée! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu +votre Altesse... + +Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux +demanda: + +--Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur +Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France. + + +VII + +Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée +du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par +Ludovic le More. + +Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture +d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du +latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de +Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_. + +Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa +triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été +élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu +brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre +un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune +homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu +de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon +l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant +de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable +armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles, +Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie +mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles. + +A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la +gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre. + +Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur +de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie +de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia +Crivelli, l'avait hanté toute la nuit. + +Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes +étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que +l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des +cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe +et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables +crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez +les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à +fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en +même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait +difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds +difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges +souliers en velours noir en forme de sabot de cheval. + +--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la +lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon +petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble... +Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault. + +Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du +roi. + +--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux +boire d'abord... + +Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement +du roi et demanda à Thibault: + +--Du nôtre? + +--Non, monseigneur. Des caves du palais... + +Le cardinal jeta le contenu de la coupe. + +--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à +votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une +bonbonne de notre vin. + +--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris. + +Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence +s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur +légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons. + +--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en +haussant les épaules. + +Puis il se soumit. + +Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus +du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis +d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à +revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles +et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.» + +A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea +vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles +aperçut la duchesse Isabelle. + +Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon +la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant +«chère soeur». + +Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds. + +--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de +nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier +magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le +duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes +environnés que de mercenaires assassins... + +Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait. + +--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et +tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère +soeur, levez-vous! + +Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait, +voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec +désespoir: + +--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai! + +Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace +douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer. + +--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie... +dis-lui... je ne sais pas. + +Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant, +même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale +héroïne de tragédie. + +--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui +dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le +cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le +nom du duc en français. + +La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et, +subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut. + +Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les +lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide, +déconcerté, ses yeux blancs écarquillés. + +--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de +Ferdinand d'Aragon! + +Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il +lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce +mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna +des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, +eut un geste navré et se tut. + +La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la +tête, anéanti. + +--Briçonnet, allons, allons,... hein? + +Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la +chambre du duc. + +Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne +tombait à travers les hautes futaies du parc. + +Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et +s'inquiéta de sa santé. + +Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite +Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à +peu. + +--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc. +Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma +pauvre âme, car à ce moment-là je... + +--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées? +interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons +ensemble en croisade. Vous verrez! Hein? + +Jean Galéas secoua la tête: + +--Non, je ne le pourrai pas. + +Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta: + +--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco +et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde... + +--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému. + +Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il +reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté. +Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une +tendresse impétueuse balbutia: + +--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!... + +Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres +s'unirent en un fraternel baiser. + +Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le +cardinal: + +--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon +quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un +chevalier... Il faut le défendre, tu entends? + +--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même. +Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort. +Le More est notre allié... + +--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le +roi. + +Et dans ses yeux brilla une colère sensée. + +--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni +pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur! +Nous sommes tous des hommes... + +L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but +avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées. + +En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour +inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais +voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et +lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe +affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura: + +--Majesté, madonna Lucrezia... + +--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?... + +--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier. + +--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis +qu'elle assistera au souper? + +--Sûrement et elle supplie Votre Majesté... + +--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que +penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en +campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il +en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui... + +Le roi prit Thibault à part: + +--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia? + +--La maîtresse du More, Majesté. + +--La maîtresse du More, ah! c'est dommage... + +--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui +même. + +--Non, non. Je suis son hôte... + +--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là... + +--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire... + +--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement... + +--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton +affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras. + +Thibault s'inclina respectueusement. + +En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la +main sur le front: + +--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je +dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y +a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier! + +--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en +revenant de Jérusalem... + +--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire +méditatif. + +--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua +Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés. + +--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII +solennel, inspiré, les yeux levés au ciel. + + +VIII + +Huit jours après, le jeune duc mourait. + +Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une +entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait +convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un +irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus. + +Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de +l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec +leurs saignées. + +Il expira doucement. + +--Que ta volonté soit faite! furent ses dernières paroles. + +Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt +et de l'exposer solennellement dans la cathédrale. + +Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré +que la mort prématurée de son neveu lui causait une douleur profonde, +proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier +légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un +tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple, +d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à +contre-coeur, céda à leurs prières. + +On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les +revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio, +entouré d'une foule de partisans qui criaient: «_Viva il Moro, viva il +duca!_» au son des trompes, des salves de canon, du carillon des +cloches et du mutisme du peuple. + +Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de +ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens, +le chef des hérauts lut le _privilège_ accordé au duc Le More par +l'éternel Auguste du très saint Empire, Maximilien: «_Maximilianus +divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les +provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et +plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines, +mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères, +églises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à +toi et à tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et +choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la +Lombardie jusqu'à la fin des siècles.» + +Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans +la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de +la sainte Croix. + +Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir. + + +IX + +La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule +se réunit. L'étameur Scarabullo, le brodeur Mascarello, le pelletier +Mazo, le cordonnier Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au +premier rang. + +Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère Timoteo +prêchait: + +--Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le temple de Vénus +le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient +servi à la torture du Christ et avaient été enterrés par les +païens--l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles +clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval +de guerre, afin d'accomplir la parole de l'apôtre Zacharie, et cette +relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la +mort du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard retrouvé par +saint Ambroise à Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand +de vieille ferraille, et transporté à Milan. Notre ville possède donc +le plus précieux, le plus sacré des quatre clous--celui qui avait +percé la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa +longueur exacte est de cinq pouces et demi. Étant plus long et plus +épais que le clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est +émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté dans la main du +Sauveur, comme le prouve, par de fins syllogismes, le savant Père +Alesio. + +Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en levant les bras au +ciel: + +--Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un horrible sacrilège! Le +More, le misérable, l'assassin, le voleur de trône, tente le peuple +par des fêtes impies, et affermit son trône croulant avec le saint +clou! + +La foule devint houleuse. + +--Et savez-vous, mes frères, continua le moine, savez-vous à qui il a +confié l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathédrale, +au-dessus de l'autel? + +--A qui? + +--Au Florentin Léonard de Vinci! + +--Léonard? qui est-ce? demandaient les uns. + +--Nous le connaissons parbleu, répondaient les autres, c'est celui-là +même qui a empoisonné le jeune duc avec des fruits... + +--Un sorcier! un hérétique! un athée! + +--Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, j'ai entendu dire +que ce messer Leonardo était un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait +de mal à personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les +bêtes... + +--Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes! + +--Un sorcier peut-il être bon? + +--Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo--les gens diront aussi du +grand tentateur, le prince des ténèbres: «Il est bienveillant, il est +parfait», car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera +douce et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront tentés par sa +miséricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les +peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur, +appelle dans son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, ô +mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, viendra parmi +nous sous une forme humaine: le Florentin Léonard est le serviteur et +le précurseur de l'Antechrist. + +Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Léonard +murmura avec assurance: + +--C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au diable et qu'il a signé +le pacte avec son sang. + +--Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! marmonnait la +fripière Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandière du +bourreau, me disait que ce Léonard volait les corps des pendus, qu'il +les découpait, enlevait les intestins... + +--Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa +Corbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie... + +--Oui, mais il a aussi inventé une machine pour voler, avec des ailes +d'oiseau, rapporta Mascarello. + +--L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, expliqua de nouveau +frère Timoteo. Simon le Mage s'est aussi élevé dans les airs, mais il +a été renversé par l'apôtre Paul. + +--Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta Scarabullo. «Le +Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de même.» Voilà comme il +blasphème! + +--Il fait mieux encore: il descend dans une cloche de verre au fond de +la mer, reprit Mazo. + +--Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il +veut, il se transforme en poisson et il nage: il se transforme en +oiseau et il vole! déclara Gorgolio. + +--C'est un ogre; qu'il crève! + +--Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au bûcher, le Léonard! + +--Qu'on l'empale! + +--Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! se prit à geindre +frère Timoteo. Le très saint clou, le clou sacré est... chez Léonard! + +--Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les poings, nous +mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller. +Allons prendre le clou chez l'impie! + +--Vengeons notre relique! Vengeons notre duc! + +--Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est l'heure de la ronde +de nuit. Le capitaine de la milice... + +--Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, cache-toi sous la +jupe de ta femme! + +Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et +jurant, la foule s'avança par les rues. + +En tête marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et +chantant un psaume. + +Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans leur reflet +rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant de la lune. + + +X + +Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse +ronde, vitrée, avec des rayons dorés, dans laquelle devait être +conservé le clou sacré. Assis dans un coin sombre, Giovanni +Beltraffio, de temps à autre observait son maître. Plongé dans la +recherche du problème de la transmission de la force à l'aide de +poulies et de leviers, Léonard ne pensait plus à la relique. Il venait +de terminer un calcul compliqué. + +--Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire +heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les +manifestations de la nature. La divine nécessité la force par ses lois +à déduire le résultat de la cause par la voie la plus rapide. + +Dans son coeur naissait le sentiment, qui lui était si habituel, de +respectueux étonnement devant l'abîme qu'il contemplait. En marge, à +côté du croquis de la machine élévatoire, à côté de chiffres et de +ratures, il écrivait ces mots qui sonnaient dans son coeur ainsi +qu'une prière: + +«_O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái_ _voluto +mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de sua necessari +effetti._» + +Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! Tu n'as pas +voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualités +indispensables. + +On frappa violemment à la porte extérieure. Des cris, des jurons, le +chant des psaumes retentirent. + +Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui était arrivé. +Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, à demi vêtue, se +précipita dans la pièce en criant: + +--Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte Mère de Dieu, +protège-nous! + +Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse à la main, il ferma +vivement les volets. + +--Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard. + +--Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer dans la maison. +Les moines ont dû exciter la populace. + +--Que veulent-ils? + +--Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent +le clou sacré. + +--Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo. + +--Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils appellent Votre +Excellence, assassin du duc Jean Galéas, sorcier et impie. + +Dans la rue les cris augmentaient. + +--Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre nid maudit! Attends, +nous aurons ta peau, Léonard, antechrist! + +Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se mêlaient les stridents +sifflets du vaurien Farfaniccio. + +Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur +l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans la cour, mais Léonard le +retint par son habit. + +--Où vas-tu? + +--Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout près d'ici à cette +heure. + +--Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on te tuera. + +--Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la +tante Trulla, puis dans le fossé, puis par les arrière-cours... Et +s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous! + +Après avoir adressé un tendre et brave sourire à Léonard, le gamin +s'échappa de ses mains, sauta par la croisée et cria de la cour, en +poussant les volets: + +--Ne craignez rien, je vous délivrerai! + +--Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voilà, pourtant, il +nous est utile dans notre malheur. Peut-être bien qu'il nous +délivrera... + +Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri étouffé, se +sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la cave où, comme elle le +raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin. + +Marco monta fermer les volets. + +Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, pâle, +abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha de lui, tomba à ses +genoux. + +--Qu'as-tu, Giovanni? + +--Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... Je ne crois +pas... mais dites... dites-le-moi vous même! + +Il n'acheva pas, étouffant d'émotion. + +--Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, tu te demandes +s'ils disent la vérité... si je suis un assassin? + +--Un mot, un seul de votre bouche, maître! + +--Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas, +puisque tu as pu douter. + +--Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je suis tellement torturé... +je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez +pitié de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai! + +Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement dans la voix, +il murmura: + +--Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi! + +Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: l'étameur +Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une hache. + +Léonard écouta les cris de la populace, et son coeur se serra de cette +tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement. + +Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine écrites. + +«_O mirabile giustizia di te, primo Motore!_» + +--Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le bien! + +Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta les paroles de +Jean Galéas mourant: + +--Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le ciel!... + + + + +CHAPITRE VI + +LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO + +1494-1495. + + _L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa cognitione. L'amore + à tantopiu fervente, quanto la cognitione à piu certa._ + + [_L'amour est fils de la science. L'amour est d'autant plus + fervent que la science est exacte._] + + LEONARDO DA VINCI. + + + _Soyez sages comme le serpent, simples comme la Colombe._ + + MATTHIEU, X, 16. + + +Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard de Vinci le 25 mars +1494. + + * * * * * + +Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions du corps +humain, le dessin d'après les modèles des bons maîtres, le dessin +d'après nature. + + * * * * * + +Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donné un livre sur la +perspective, écrit sous la dictée du maître. Ce livre commence ainsi: + +«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande joie au corps; la +plus grande joie de l'âme vient de la clarté de la vérité +mathématique. Voilà pourquoi la science de la perspective, dans +laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est +la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clarté +mathématique--la plus grande joie de l'âme doit être préférée à toutes +les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de +soi: «Je suis la lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer +la science de la perspective, la science de la lumière. Et je +diviserai ce livre en trois parties: la première, l'amoindrissement +des proportions des objets dans le lointain; la seconde, +l'amoindrissement de la netteté des teintes; la troisième, +l'amoindrissement de la netteté des contours.» + + * * * * * + +Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'étais +pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_ +par mois. + + * * * * * + +Le maître a dit: + +--Quand tu posséderas à fond la perspective et que tu connaîtras par +coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant +tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent +debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et +se battent; quelles sont, à ce moment, l'expression de leurs visages +et celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les regardent +passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit +jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre, +mais garde le premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni +gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont +si divers dans la nature qu'aucune mémoire humaine ne saurait les +retenir. Voilà pourquoi tu dois considérer ces dessins comme tes +meilleurs conseillers et tes meilleurs maîtres. + +Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris les mémorables +paroles prononcées par le maître durant la journée. + + * * * * * + +Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin de l'église, j'ai +rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit +qu'il me reniait, que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la +maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant je suis seul, je +n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon +maître. Je répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur, +lumière du monde, m'éclaire et m'aide à exposer la perspective, +science de sa lumière.» Seraient-ce là les paroles d'un athée? + + * * * * * + +Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder pour que je +sente mon âme plus légère et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs, +bleu pâle et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agréable! +Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants ne peuvent +résister à sa parole persuasive, s'il désire les faire incliner vers +l'affirmative ou la négative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est +assis devant sa table de travail, plongé dans ses méditations, et +lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et +caresse sa barbe longue, dorée, douce et ondulée comme des cheveux de +femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil +avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que +son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pénètre jusqu'au fond +de l'âme. + + * * * * * + +Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les +frivolités de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de +fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un béret de +velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus sa tunique +noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge foncé +à plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses +mouvements sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements +simples, toujours, n'importe où il se trouve--parmi des seigneurs ou +dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empêcher de le +remarquer. Il ne ressemble à personne. + + * * * * * + +Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur à l'arc et +à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître ès escrime. Une fois +je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu +consistait en ceci: il fallait, dans une église, jeter une petite +pièce de monnaie de façon qu'elle touchât le centre même de la +coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par +sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre +d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, tord +le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant le visage +d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, légères, +telles de tremblantes ailes de papillons. + + * * * * * + +Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tête penchée de +la Vierge écoutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau +orné de perles, comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle +des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont échappées, +tressées à la mode des jeunes filles florentines et formant une +coiffure d'aspect négligemment libre, mais par le fait d'un art +raffiné. La beauté de ces cheveux frisés charme comme une étrange +musique. Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers les paupières +baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystère des fleurs +sous-marines que l'on voit à travers le flot mais qu'on ne peut +atteindre. Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans +l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria: + +--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la +cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez +les doigts. + +--D'où cela? demanda le maître. + +--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit +que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de +faire leur portrait. + +--Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin. + +--Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à +Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne +vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez +vous figurer ces monstres! + +Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit +à la cuisine. Je le suivis. + +Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros, +enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie +spéciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un +d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous +points digne de son nom. + +Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir. + +--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous +plairaient. Je sais ce qu'il vous faut. + +Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à +les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles. +D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas +pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur +raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en +minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui +défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans +un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et +par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien--le fou rire +s'empara de la vieille. + +Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se +tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour +ne pas les voir. + +Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant +qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il +prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le +même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie. + +Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de +gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les +animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à +l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens +particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre +inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un +hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des +amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux +cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un +front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et +des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris +et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus +terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a +déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous +attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde, +on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du +sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme +devant un miracle. + + * * * * * + +Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un +monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une +journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage. +«La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi +extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre +toujours.» + + * * * * * + +Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il +suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé +ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des +extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du +nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque +partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par +des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste +rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit +de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au +nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de +ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement. +Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il +a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur +dans les gradations de teintes imperceptibles à l'oeil. Par exemple, +pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de +noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis +douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la +couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre, +comme au marché on égalise les mesures de grains. + + * * * * * + +Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux +de Léonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il exécute +exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il +s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à +coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée. +Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il +ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est +celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du +maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris +le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la +place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à +la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des +heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur +lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique +ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les +principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe. + +--L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science. +Son exemple démontre que toutes ces règles et toutes ces cuillers et +tables chiffrées pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit +pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard se +trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire. +Quand il peint il ne songe à aucun principe, il suit simplement son +inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il +veut aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art avec la +science, l'inspiration avec la mathématique. Je crains, cependant, que +chassant deux lièvres, il n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une +part de vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi déteste-t-il +ainsi le maître? Léonard lui pardonne tout, écoute complaisamment ses +mordantes ironies, apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre +lui. + + * * * * * + +J'observe comment il travaille à la _Sainte Cène_. Dès l'aube, il +quitte la maison, se rend au monastère et pendant toute la journée, +jusqu'au crépuscule, il peint, oubliant même de manger. Ou bien durant +deux semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais chaque jour, il +passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant +le travail accompli. Parfois à midi, il abandonne brusquement un +ouvrage commencé, court au monastère, à travers les rues désertes, +sans choisir le côté de l'ombre, comme attiré par une force invisible, +grimpe sur l'échafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et +revient. + + * * * * * + +Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de l'apôtre Jean. +Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il +est resté à la maison et dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est +amusé à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il +est tellement occupé à étudier leur corps et leurs ailes que l'on +croirait que le sort du monde en dépend. Il a été heureux infiniment +en découvrant que les pattes postérieures des mouches leur servaient +de gouvernail. A son avis, cette découverte est excessivement +précieuse et utile pour la construction de sa machine à voler. + +Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de le voir abandonner la +tête de l'apôtre Jean pour des observations sur les pattes de mouches. + + * * * * * + +Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées ainsi que la +sainte Cène. Le maître combine un joli modèle d'écusson pour +l'inexistante Académie de peinture imaginée par le duc de Milan--un +tétragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant +l'inscription latine: «_Leonardi-Vinci-Academia_.» Il est absorbé par +ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors +de ce jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien ne +pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et me décidai à lui +rappeler la tête inachevée de l'apôtre Jean. Il hausse les épaules +sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre +les dents: + +--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas. + +Je comprends parfois la méchanceté de Cesare. + + * * * * * + +Ludovic le More lui a confié l'installation dans son palais de tuyaux +acoustiques cachés dans l'épaisseur des murs. + +--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un +appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Léonard s'en +occupa avec passion. Mais bientôt, selon son habitude, son +enthousiasme refroidi, il commença à remettre ces travaux sous +différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. Aujourd'hui on est +venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le maître est pris par +un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que +l'installation de l'oreille de Denys--des expériences sur les plantes: +ayant coupé les racines d'une citrouille et n'ayant laissé qu'un +petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la très grande +joie de Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la +mère--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, à +peu près soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel +amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est +resté jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant +comment les larges feuilles boivent la rosée nocturne. + +«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rosée et +le soleil leur donne une âme», car il suppose que l'âme n'appartient +pas uniquement à l'homme, mais aussi aux animaux et même aux plantes, +opinion que fra Benedetto considère éminemment comme hérétique. + + * * * * * + +Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées à observer et +dessiner des chats, à étudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment +ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec +leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos et se hérissent +devant les chiens. Ou bien avec la même curiosité il regarde à travers +les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les +sèches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et +calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux. + + * * * * * + +A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un sans s'attaquer à un +autre. Cependant chaque travail ressemble à un jeu, chaque jeu à un +travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivières +couleront plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera en une +seule oeuvre et la mènera à bonne fin. En riant il l'appelle le plus +grand des déréglés, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun +profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres «sur la +nature» «_Delle cose naturali_». Mais ce ne sont que des notes prises +au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille +feuilles dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut s'y +retrouver. + + * * * * * + +Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique regard il a pour +la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un +heureux étonnement, avide, pareil à celui des enfants et tel que +devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis. + +Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime d'une façon telle +que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier. + +L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le maître me dit: «Giovanni, +as-tu remarqué que les petites chambres concentrent l'esprit et que +les grandes poussent à l'action?» + +Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les contours des objets +semblent plus nets.» + + * * * * * + +De nouveau deux jours de travail à la tête de l'apôtre Jean. Mais +hélas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes +de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et +autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, a tout laissé +là et, selon l'expression de Cesare, est entré tout entier dans la +géométrie, comme un colimaçon dans sa coquille,--plein de dégoût pour +la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, la vue des +pinceaux et de la toile l'écoeurent. + +Voilà comment nous vivons, selon le désir du hasard, au jour le jour, +à la grâce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle. +Heureusement qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans cela, +bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique tant et si bien que +nous ne le verrions plus! + + * * * * * + +J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses échappatoires, +des doutes, des indécisions, il se remet de nouveau au travail, prend +un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il +n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui +paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des +erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main +humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voilà +pourquoi presque jamais il n'achève ses oeuvres. + + * * * * * + +Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le soigne, passe ses nuits +à son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de médicaments. +Marco d'Oggione, en cachette, a apporté au malade des pilules. Léonard +les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. Lorsque Andrea lui-même +insinua qu'une saignée serait peut-être salutaire, qu'il connaissait +un excellent barbier expert en cette matière, Léonard s'est fâché +sérieusement, a donné des noms grossiers à tous les docteurs, et a dit +entre autres choses: + +--Je te conseille de penser non à la façon de te soigner, mais à celle +de conserver ta santé, ce que tu atteindras d'autant plus facilement +que tu éviteras le plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi +stupides que les compositions des alchimistes. + +Et il ajouta avec un sourire gai et malin: + +--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque +chacun ne songe qu'à ramasser le plus d'argent possible pour le donner +aux médecins, ces démolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera +far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono +essere richi!_ + + * * * * * + +Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, selon son habitude, sans +le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Traité de la +Peinture_, «Trattato della Pittura». Ces derniers temps, il s'est +beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des +extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris ici ce dont +je me souviens. + +Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour et la sagesse avec +lesquelles il me dirige dans les sphères élevées de cette noble +science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient +pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne élève Giovanni +Beltraffio et pour l'âme du grand maître florentin Léonard de Vinci! + + * * * * * + +Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa +bella mortal passa e non d'arte._» + + * * * * * + +«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie et la +contemplation raffinée de la nature, _filosofica e sottile +speculazione_, car la peinture est fille légitime ou plutôt, +petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est né de la nature et à +son tour a donné naissance à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la +peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. «Celui qui +blâme la peinture, blâme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima +la natura._» + + * * * * * + +«Le peintre doit être universel. _Il pittore debbe cercare d'essere +universale._» O peintre, que ta variété soit aussi infinie que les +manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but +doit être d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les +créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais personne. Que +chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature. + + * * * * * + +Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en toi l'amour de +l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire est bien au-dessus de la +gloire d'acquérir. Le souvenir des riches disparaît avec eux, le +souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants +légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. Aime la gloire et +ne crains pas la pauvreté. Songe combien de philosophes nés dans les +richesses se sont voués à la misère afin de ne point ternir leur âme. + + + * * * * * + +La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse +donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours. + + * * * * * + +Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire à la populace, +badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant +avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi +bien que les autres maîtres, si on les payait en conséquence. Oh! les +imbéciles! Qui donc les empêche de produire une oeuvre superbe et de +déclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-là est moins cher et +celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette façon qu'ils savent +travailler à toutes conditions? + + * * * * * + +Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands maîtres jusqu'au +_métier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Pérugin était +arrivé à une telle rapidité dans l'exécution des commandes qu'une fois +du haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui l'appelait pour +dîner: «Sers la soupe; moi, pendant ce temps-là, je vais encore +peindre un saint.» + + * * * * * + +Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. Tant mieux pour toi si +ton oeuvre est au-dessus de ton appréciation; tant pis, si elle +l'égale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui +arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait aidés à faire si +bien». + + * * * * * + +Écoute avec patience toutes les opinions soulevées par ton tableau, +pèse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont +pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de +n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention, +prouve qu'ils se trompent. + +Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui +d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le +regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami +sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te ressemble en rien et en +cela est sa force. La haine dévoile plus de choses que l'amour. +Souviens-toi de cela et ne méprise pas le blâme des ennemis. + + * * * * * + +Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste véritable ne +doit chercher à plaire qu'aux élus. Sa fierté et son but ne sont pas +dans le clinquant, mais tendent à accomplir dans son tableau un +miracle, à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief ce qui +est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs +ressemble à un bavard qui sacrifie la pensée à des mots sonores et +creux. + + * * * * * + +Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours grossiers et +durs. Que les extrémités de tes ombres sur un corps jeune et délicat +ne soient ni mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, +transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-même est +transparent; tu peux t'en convaincre en présentant ta main au soleil. +Une lumière trop vive ne donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour +trop cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est +encore voilé par les nuages, remarque le charme et la délicatesse des +visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses, +entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in +loro_. C'est le plus parfait éclairage. Que ton ombre petit à petit +disparaissant dans la lumière, fonde comme la fumée, comme les sons +d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il +y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière ombrée, ou un +jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermédiaire se trouve +le secret de la beauté charmeuse! + +Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste désireux +d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, il répéta avec une +expression indéfinissable: + +--Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. Que vos ombres se +fondent comme une fumée, comme les sons d'une musique lointaine. + +Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Léonard, +voulut répliquer--mais n'osa. + + * * * * * + +Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le maître dit: + +--Le mensonge est si méprisable que même s'il loue la majesté de Dieu, +il l'abaisse. La vérité est si belle que lorsqu'elle exalte les plus +infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia, +che s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a sua +deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella laudasse cose +minime, elle si fanno nobili._ Entre la vérité et le mensonge il y a +la même différence qu'entre la lumière et l'obscurité. + +Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur. + +--La même différence qu'entre la lumière et l'obscurité? répéta-t-il. +Mais ne nous avez-vous pas affirmé, maître, qu'entre la lumière et +l'obscurité, il y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à +l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée ou un jour sombre? +Par conséquent, entre la vérité et le mensonge... Mais non, c'est +impossible... Vraiment, maître, votre comparaison fait naître en mon +esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de +la beauté charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumière, pourrait +bien se demander si la vérité et le mensonge ne se confondent pas +également... + +Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il eût été étonné et même +fâché des paroles de son élève; puis il se prit à rire et répondit: + +--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre +réponse et je pense que les paroles de Cesare étaient dignes d'autre +chose que d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont éveillé +en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes. + + * * * * * + +Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse, +examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidité +qui ne présentait rien de particulier. + +Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en +riant. Je lui demandai ce qu'il avait découvert dans ce mur. + +--Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde quel monstre superbe. +Une chimère à gueule béante et à côté un ange les cheveux soulevés qui +fuit le monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures dignes +d'un grand maître. + +Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet, à mon +grand étonnement, je vis en eux ce dont il parlait. + +--Bien des gens, peut-être, considéreront cette invention comme étant +stupide, continua le maître, mais moi, par expérience personnelle, je +sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et +aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mélange des pierres, +dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau +stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les +nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances avec des sites +merveilleux, avec des montagnes, des pics escarpés, des rivières, des +plaines et des arbres; de superbes combats, des visages étranges. Je +choisissais dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais le +tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des cloches, tu peux dans +leurs voix mêlées trouver, selon ton désir, le nom ou le mot auquel tu +penses. + + * * * * * + +Aujourd'hui il comparait les rides formées par les muscles du visage +pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les +joues, il n'y a aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens +qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche +s'abaissent, tandis que les gens qui rient écartent les sourcils et +relèvent les coins de la bouche. + +Comme conclusion, il dit: + +--Applique-toi à être le spectateur calme des gens qui rient et qui +pleurent, qui haïssent et qui aiment, pâlissent de peur ou crient de +douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connaître +l'expression de tous les sentiments humains. + +Cesare me disait que le maître aimait à accompagner les condamnés à +mort, pour lire sur leur visage tous les degrés de l'angoisse et de la +terreur, éveillant même chez les bourreaux un étonnement par sa +curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du +mourant. + +--Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme! +ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relèvera un vermisseau et le +posera sur une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des +périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, il se +contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le +front et abaisse les coins de la bouche. + + * * * * * + +Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets les mouvements +expressifs.» + + * * * * * + +Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en aperçoive pas: +alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels. + + * * * * * + +La diversité des mouvements est aussi infinie que la diversité des +sentiments. Le but le plus élevé de l'artiste est d'exprimer, dans les +visages et les mouvements, la passion de l'âme. + + * * * * * + +L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un mur et entourée d'un +trait en couleur, fut la première oeuvre picturale. + + * * * * * + +«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts et de toutes les +sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce +que l'expérience ne peut donner. L'expérience est innocente, mais nos +désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant le mensonge +de la vérité, l'expérience nous apprend à tendre vers le possible et à +ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre, +afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous +abandonnions pas au désespoir». + +Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec +une grimace dégoûtée: + +--Encore le mensonge et l'hypocrisie! + +--Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec étonnement. Il me +semble que le maître... + +--Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas l'inaccessible!... Il +se trouvera encore des imbéciles pour le croire. Mais nous ne serons +pas de ceux-là. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas +l'écouter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui... + +--Et que vois-tu, Cesare? + +--Que toute son existence n'a été consacrée qu'à la poursuite de +l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines +permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des +poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres +extraordinaires formés par les taches d'humidité, par les nuages, la +beauté divine pareille à celle des séraphins, où prend-il tout cela? +Dans l'expérience, dans les tablettes mathématiques pour les mesures +de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il +lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mécanique lui +est nécessaire pour des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le +ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, pourvu +que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-être pas la +foi, mais la curiosité qui brûle en lui comme un tison ardent et que +rien ne saurait éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience! + +Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble et de peur. Tous +ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier. + +Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, le maître dit: + +--La science incomplète donne aux hommes la fierté; la science +parfaite, l'humilité. Ainsi les épis vides dressent vers le ciel leur +tête arrogante et les épis pleins l'abaissent vers la terre, leur +mère. + +--Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare avec son habituel +sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite +que possédait le plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré +non pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité dans +l'abîme? + +Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi quelques instants, il +nous conta une fable: + +«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au ciel. Aidée par le +feu, elle s'élança sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une +certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, +s'appesantit, et sa fierté se changea en terreur. La goutte tomba en +pluie. La terre sèche la but et longtemps l'eau enfermée dans sa +prison souterraine dut se repentir de son péché.» + +Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable. + + * * * * * + +Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connaît. Aujourd'hui +il s'est encore amusé comme un gamin. Et quelles plaisanteries +étranges! J'étais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori +_Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent +les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle Mathurine. + +--Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons! + +Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée +blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet +bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée, +tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux +Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco +accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la +table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne +l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie. +Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre +blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en +cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais +lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon +inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de +Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux +de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un +mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa +joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations +sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de +Mathurine. + + * * * * * + +Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que +les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant +il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa +vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la +géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que, +cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer +une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par +observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu +de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des +autres sciences naturelles. + + * * * * * + +Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare +de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des +espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut +jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il +ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit +cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un +demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des +traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes. + +Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût +été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais +que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et +exactement. + +En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le +célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport +anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une +des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des +principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del +Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et +monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinèrent l'affaire +et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se +renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, après +la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés +innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard +abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan. + +--Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une +étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore, +ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son coeur. Vois-tu, +c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un +côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que... + +Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à +mon coeur et je m'écriais: + +--Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable? + +--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne +pensais pas que tu donnerais ce sens à mes paroles... + +--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas! + +--Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des amis tels que nous, +doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons, +buvons à ta santé. _In vino veritas!_ + +Et nous avons continué à boire et à causer. + +Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai +jamais plus avec lui du maître. Il est non seulement son ennemi à lui, +mais aussi, le mien. C'est un méchant homme. + +Je me sens écoeuré: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit +cabaret ou ce que nous y avons dit. + +Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent à +abaisser ceux qui les dominent. + + * * * * * + +Le maître a dit: + +--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu +t'appartiens entièrement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_; +quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à +moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as +plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares +à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour +mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela +ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas +être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un +mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne +peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous +si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considéreront comme un +fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des +amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton +atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta +force est dans ta solitude. + + * * * * * + +Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la +profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté. + + * * * * * + +Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre +existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres +maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore +avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à +personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les +regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses +doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement +railleur: + +--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la +prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une +fable. + +--Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit +Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard +pour écouter. + +--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là +où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres, +de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité +de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit: +«Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais +vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres!» Et la pierre +roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là +les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des +mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque +parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus +librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient. +Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui +semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux +qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions +de la foule pleine de méchanceté. + + * * * * * + +Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux +plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis +son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra +où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le +meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens. +Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me +montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des +boeufs et des porcs, il me dit: + +--En vérité l'homme est le roi des animaux, ou plutôt, le roi des +brutes, _re delle bestie_, car rien n'égale sa cruauté. + + * * * * * + +Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su résister, j'ai suivi +Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parlé de la charité du maître. + +--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo à ne se +nourrir que d'herbes? + +--Quand bien même, Cesare? Je sais... + +--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait +point cela par bonté; il s'amuse simplement comme avec tout le reste, +c'est un original, un fanatique. + +--Comment, un fanatique? Que dis-tu? + +Il rit et avec une gaieté forcée: + +--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te +montrerai les curieux dessins du maître... + +En effet, de retour à la maison, doucement, comme des voleurs, nous +nous introduisîmes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier +de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que +j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister et je +regardais curieusement. + +C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons à +gueules multiples et autres engins de guerre, exécutés avec la même +légèreté de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles +vierges. En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci est une +bombe d'un très bel et utile agencement. Le coup de canon tiré, elle +s'allume et éclate, le temps de réciter _Ave Maria_.» + +--_Ave Maria!_ répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, mon ami? Quel +emploi inattendu de la prière chrétienne! _Ave Maria_ à côté d'une +semblable monstruosité! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu +comment il qualifie la guerre? + +--Non. + +--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des bêtises. N'est-ce pas un +mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur de pareilles machines? +Voilà l'homme pur qui protège les bêtes, s'abstient de leur chair, +ramasse un vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre +ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au +visage double, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist. +Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincère ou menteur? Ou bien, +les deux sont sincères. Et tout cela, le coeur léger, plein du mystère +de la beauté charmeuse, comme en jouant! + +J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon coeur. + +--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit! +Tu prends cela trop à coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant, +retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons. + + Dum vinum potamus + Te Deum laudamus... + +Sans répondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis. + + * * * * * + +Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître: + +--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes +élèves, de nous rendre trop rarement à l'église et de travailler les +jours de fête, comme dans la semaine... + +--Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit Léonard, et que +votre coeur ne se trouble point, mes amis. Étudier les manifestations +de la nature est oeuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de +l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur pour les +faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la +queue et lèche les mains du maître dans l'espoir d'une friandise. +Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus +la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il +pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages comme le serpent et simples +comme la colombe»? + +--Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la +simplicité des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir... + +--Non, il faut les unir! dit Léonard. La science parfaite et le +parfait amour ne font qu'un. + + * * * * * + +O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te +raconter tous mes tourments, afin que tu aies pitié de moi, que tu me +délivres du poids qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau +humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux les pauvres +d'esprit.» + + * * * * * + +Par moment le visage du maître est si naïf, si plein de sincère +pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, à tout lui raconter--et +lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa +bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je +regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble que dans son âme +gît un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: «Les plus +grandes rivières sont souterraines.» + + * * * * * + +Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du Clou Sacré. On l'a +élevé au moment précis déterminé par les astrologues. + +La machine de Léonard a fonctionné à merveille. On ne voyait ni les +cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal ornée de +rayons dorés, dans laquelle était enfermée la relique, montait seule +soulevée sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de +la mécanique. Le choeur clama: + + _Confixa clavis viscera + Tendens manus vestigia + Redemptionis gratia + Hic immolata Hostia._ + +Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus du maître +autel, entouré de cinq lampes incandescentes. + +L'archevêque récita: + + --_O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare Regem coelorum + et Dominum. Alleluia!_ + +Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia! + +Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux pleins de +larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré. + +Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois +et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort, +hurlait, vorace et ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!» + +Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il est dit que sous le +règne doux de l'Auguste le More, bien-aimé des dieux, le Clou Sacré +donnera naissance à un siècle d'or. + +En sortant de l'église, le duc s'est approché de Léonard, l'a embrassé +sur les lèvres et l'a appelé son Archimède, puis il l'a remercié de +l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une +jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et +deux mille ducats impériaux. Et après lui avoir amicalement frappé sur +l'épaule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute liberté, +terminer le Christ de la _Sainte Cène_. + + * * * * * + +J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à pensées doubles n'est +pas ferme en tous ses desseins.» + +Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou. +Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur? + + * * * * * + +Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore. + + * * * * * + +Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, mon linge, mes +livres en un paquet, j'ai pris un bâton de route; à tâtons je suis +descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins +représentant mes six derniers mois d'études--j'avais à cette intention +vendu une bague, cadeau de ma mère--et sans dire adieu à +personne--tout le monde dormait--j'ai quitté pour toujours la maison +de Léonard. + + * * * * * + +Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitté, chaque nuit il +avait prié pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur +le droit chemin. + +Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son frère malade au couvent +dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur. + + * * * * * + +Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as tiré de l'ombre +mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce à la sagesse, à la +science de ce siècle, qui porte le sceau du serpent à sept têtes, du +monstre dominateur des ténèbres appelé l'Antechrist. + +Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à la gloire, à l'étude +impie dont le diable est le père. + +Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta +volonté, Ta gloire, Ta sagesse, Jésus Dieu! + +Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, affermis mes pas +en Ta voie, afin que je n'éprouve aucune hésitation possible, +cache-moi sous Tes ailes puissantes. + +O mon âme, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je +chanterai Ton nom, ô mon Dieu! + + * * * * * + +Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon +père m'a béni lorsque je lui ai annoncé que je voulais être novice au +couvent de San Marco, sous la direction du grand élu de Dieu, fra +Girolamo Savonarole. + +Dieu m'a sauvé. + + * * * * * + +Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio. + + + + +CHAPITRE VII + +LE BUCHER DES VANITÉS + +1496 + + «Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. Grand martyr! + Grande Martirio!» + + LÉONARD DE VINCI. + + + «L'homme aux pensées équivoques.» + + JACQUES I, 8. + + +I + +Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio comme novice +au couvent de San Marco. + +Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis +devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de +deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle +destructeur, la croix de la colère de Dieu--l'autre d'azur portant +l'inscription: «Je suis la Miséricorde.» + +Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers les barreaux +de la fenêtre de la cellule aux murs blanchis à la chaux. Un grand +crucifix et de gros livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. +Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole +ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Ayant posé la +plume sur la table, il emprisonna sa tête dans ses mains, ferma les +yeux et se prit à songer à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, +envoyé secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée du pape +Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux de l'Apocalypse +passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le +taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique +Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife à la place de +l'Agneau sans tache; après les festins, les jeux obscènes dans les +salles du Vatican, sous les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée +fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, la +jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle aux tableaux +saints; les deux fils aînés d'Alexandre, don César, jeune cardinal de +Valence, et don Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se +détestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrèce. + +Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait osé +lui murmurer à l'oreille: les relations incestueuses du père et de la +fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia. + +--Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois pas, c'est une +calomnie... Cela ne peut exister! se répétait-il, et il sentait +pourtant que tout était possible dans ce terrible nid des Borgia. + +Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se jeta à genoux +devant le crucifix. + +On frappa à la porte. + +--Qui est là? + +--C'est moi, père! + +Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très fidèle ami, fra +Dominico Buonviccini. + +--Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, demande la permission +de te parler. + +--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre. + +Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, que +Savonarole considérait comme la coupe élue des bienfaits de Dieu. Il +l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon +toutes les règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, à +l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons logiques, +d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophétique là où +les autres ne voyaient qu'un balbutiement incompréhensible de +fanatique. Maruffi ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son +supérieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et +même le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilité et +l'écoutait religieusement. Si le peuple florentin était en la +puissance de Savonarole, celui-ci à son tour était entre les mains de +l'idiot Maruffi. + +Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre s'assit à terre +dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une +mélodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une +expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était pointu comme +une alène, sa lèvre inférieure pendait, et ses yeux verts, brouillés, +semblaient toujours pleurer. + +--Frère, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de +Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui répondre? +N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix? + +Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un +cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux. + +--Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon âme est +mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine. + +L'hystérique tira la langue et son visage se contracta. + +--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille sans cervelle, tête +de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un +inopiné accès de colère. Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne +suis ni ton prophète, ni ton conseiller! + +Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus +douce, presque tendre: + +--J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de toi, bêta... Et +pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du +diable? + +Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel +un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il était sous l'influence +divine, le contempla en une pieuse attente. + +Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête comme s'il +écoutait, regarda la fenêtre grillée et avec un sourire clair, bon, +presque raisonnable, murmura: + +--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah! +frère Savonarole, tu as apporté ici suffisamment de trouble, tu as +satisfait ton orgueil, tu as amusé le diable,--assez! Il faut penser +maintenant un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble +dans le désert calme. + +Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant: + + Allons dans le bois vert, + Refuge mystérieux, + Où bruissent les sources à ciel ouvert, + Où chantent les loriots amoureux. + +Puis, il se leva d'un bond--des chaînes de fer sonnèrent sur son +corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia, +étouffant d'ardeur: + +--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de mulet, que les rats +rongent ton nez!... J'ai vu!... + +--Parle, frère, parle vite... + +--Le feu! le feu!... dit Maruffi. + +--Après? + +--Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme! + +--Qui? demanda Savonarole. + +Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit pas tout de suite. +Fixant ses yeux dans les yeux du supérieur, il se prit à rire, pareil +à un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit: + +--Toi! + +Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié. + +Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et s'éloigna en +fredonnant: + + Allons dans le bois vert, + Refuge mystérieux, + Où bruissent les sources à ciel ouvert, + Où chantent les loriots amoureux. + +Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé du pape, +Ricciardo Becchi. + + +II + +Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur violette de mars, à +manches vénitiennes rejetées en arrière et bordées de renard bleu, +répandant un parfum d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte +chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. Messer +Ricciardo Becchi possédait cette parfaite onction particulière aux +seigneurs-prélats de la cour de Rome, qui se laissait voir dans ses +mouvements, dans son sourire spirituel et aimable, dans ses yeux +clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de près. + +Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut de +courtisan, baisa la main maigre du prieur de San Marco et parla latin +avec d'élégantes tournures de phrases cicéroniennes, exposant et +développant lentement, dignement ses propositions. Il commença par ce +que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche de +l'attention»; il loua la gloire du prédicateur florentin, puis attaqua +le sujet: le Saint-Père, bien que justement irrité des refus réitérés +du frère Savonarole de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent +pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les catholiques, pour +la paix du monde, désirant, non la perte mais le salut de son +troupeau, avait exprimé l'idée possible, dans le cas où Savonarole se +repentirait, de lui rendre ses faveurs. + +Le moine leva les yeux et dit: + +--Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il en Dieu? + +Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la demande +indiscrète et de nouveau reprit son discours, insinuant que la +barrette cardinalice pourrait bien coiffer le front de Savonarole, une +fois sa soumission faite, et, après s'être incliné vivement vers le +moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta avec un sourire +captivant: + +--Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la barrette est à vous! + +Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et répondit lentement: + +--Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me tais pas? si le +moine déraisonnable refusait l'honneur de la pourpre romaine, et +continuait d'aboyer, afin de garder la maison du Seigneur, comme un +chien fidèle qu'aucune friandise ne peut tenter? + +Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, contempla ses +ongles taillés en amande et arrangea ses bagues, puis, sans se +presser, tira de sa poche, déplia et tendit au prieur un parchemin +tout prêt à la signature et au grand cachet du représentant de saint +Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo +Savonarole, dans lequel le pape le dénommait «fils de perdition», le +plus «méprisable des insectes» _nequissimus omnipedum_. + +--Vous attendez la réponse? dit le moine après avoir lu. + +Le secrétaire fit un signe affirmatif. + +Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre du pape aux +pieds de l'envoyé. + +--Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que j'accepte le combat avec +le pape Antechrist. Nous verrons qui de lui ou de moi sera +l'excommunié! + +La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra Dominico glissa la +tête. Ayant entendu le prieur élever la voix il était accouru savoir +ce qui se passait. Derrière la porte, les moines s'étaient massés. + +Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; enfin, il fit +observer poliment: + +--J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne suis accrédité que +pour un entretien secret. + +Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute grande. + +--Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement à vous, frères, +mais à toute la ville de Florence, j'annonce ce honteux marché--le +choix entre l'excommunication ou la barrette! + +Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous son front bas. Sa +mâchoire inférieure difforme, tremblante, s'avançait avec une +expression de haine et de diabolique orgueil. + +--Le temps est venu! Je marcherai contre vous, cardinaux et prélats +romains, comme contre des païens! Je tournerai la clef dans la +serrure, j'ouvrirai le coffret abominable, et il s'échappera de votre +Rome une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. Je dirai +des mots qui vous feront pâlir, et le monde tremblera sur ses bases et +l'Église de Dieu, tuée par vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» +et elle se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos mitres, +ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, qu'à la barrette de la +mort, à la couronne sanglante de tes martyrs! + +Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles tendues vers le +crucifix. + +Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, il s'échappa +adroitement de la cellule et s'éloigna rapidement. + + +III + +Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait le novice +Giovanni Beltraffio. + +Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il descendit avec eux +l'escalier qui conduisait à la cour principale du monastère et s'assit +à sa place préférée, dans la longue galerie couverte, où toujours, à +cette heure, régnaient le calme et la solitude. + +Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprès +et un buisson de roses de Damas, à l'ombre duquel frère Savonarole +aimait à prêcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit, +arrosaient ces roses. + +Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens et lut: + +«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à celle du diable; +vous ne pouvez manger à la table du Seigneur et à celle du démon.» + +Il se leva et commença à marcher le long de la galerie, il se +rappelait toutes les pensées et les sentiments qui l'avaient agité +depuis un an qu'il faisait partie de la communauté de San Marco. Les +premiers temps, il avait éprouvé une grande douceur d'âme en se +trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frère +Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu, +qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les +hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, on apercevait Florence +et la vallée de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pré criblé +de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur +l'herbe, à ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, +dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient +du violon et de la viole. + +Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; il leur tenait +seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant. +Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il +lui semblait que dans le bocage désert, plein de musique et de chant, +sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils étaient pareils aux +anges du paradis. + +Savonarole s'approchait du précipice et regardait avec amour Florence +enveloppée de brume, comme une mère admire son nouveau-né. D'en bas +parvenait le premier son des cloches en un bégaiement. + +Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants brillaient, tels +les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfumé des roses de +Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates +saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de +Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses. + + --_Laisse-nous nous griser des plaies + Du martyre, du Crucifié, + Du martyre de ton Saint Fils!_ + +chantaient les moines. + +Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle dont parlait +Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire, +marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures +en croix. + +--Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur. + +Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices, +l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de +Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de +Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait +qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un +tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vénus_. Toute blanche, +pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur +les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux +blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les +retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe +respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et +ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse. + +Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le +regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre +tableau de ce même Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable +émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa. + +En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il +remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à +genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le +mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline +se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse: + +--Non... non... laisse-moi..... + +--Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! _Amore!_ + +La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser +frissonna dans le calme. + +Giovanni sursauta, répétant: + +--_Gesù!_ _Gesù!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._ + +«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone, +dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui +entourent le crucifix!...» + +Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir. + +Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se +confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le +diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer +que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de +la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas, +s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux +menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient +toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance +chrétienne possédait la beauté. + +Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du +démon de la tristesse et de la révolte. + +Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture +et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire, +instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des âmes. +Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les +oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action +agréable à Dieu. + +Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il, +qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités +de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la +sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se +souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille +ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de +Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur +sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et +Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu +vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe +par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme. + +»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre. + +»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde--leurs coeurs +sont de granit. + +«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.» +Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en +écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et +de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage +calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de +charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de +l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine +élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui +du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître, +qu'il n'avait pas deviné le secret de son coeur, qu'il n'avait pas +tranché le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient +toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions. + +Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco. +Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la +galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_, et, en +une longue file noire, les moines se rendirent à l'église. + +Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit +de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du +diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les +paroles de l'Épître. + +«Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans +celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger à la table du +Seigneur et à celle du démon.» + +Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où il vit l'étoile +du soir, pareille à la lumière du plus superbe des anges des ténèbres, +Lucifer-le-Fulgurant. + +Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir +qui volait dans les airs. «Au sabbat! au sabbat!» murmurait la +sorcière, tournant vers lui son visage pâle comme du marbre, ses +lèvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et +il reconnut en elle la déesse de l'amour terrestre, portant dans ses +yeux une tristesse céleste--la Diablesse blanche. La pleine lune +éclairait sa nudité; de son corps émanait un parfum si doux et si +terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaçait, +se serrait contre elle. + +--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant. + +Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, moelleuse et chaude +comme un lit. Et il semblait à Giovanni que c'était la mort. + + +IV + +Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent +Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens +uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier +et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des +enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des +bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les +conversations. + +A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre +infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches +d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les +voix enfantines chantèrent: + +_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._ + +Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant +à genoux, embrassant ses pieds. + +Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants. + +--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine! +criaient les petits. + +--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines. + +La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se +mirent en marche. + +Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était +ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée +sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence +pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_. + + +Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano +Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la +villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de +Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que +Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de +jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais +dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à +Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire +auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de +Savonarole. + +Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de +Buonaccorsi et du prieur de San Marco. + +Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or +tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce +jour-là être livrés aux flammes. + +Le prieur refusa. + +Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins. + +Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et +impénétrable. + +Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement, +soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale +et calme: + +--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je +possède--quarante mille florins. + +Savonarole le regarda et demanda: + +--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette +affaire, quel est votre but? + +--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le +commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à +l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des +sages et des artistes. + +Le moine eut une expression étonnée et murmura: + +--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes +ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera +digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau, +selon l'opinion même de vos sages. + +--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants +puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les +productions artistiques et scientifiques? + +--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous +ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume +céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des +raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin +que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de +la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint. + +--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant. +Peut-être une certaine partie... + +--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision +est inébranlable. + +Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées. +Savonarole n'entendit que le dernier mot: + +--Folie!... + +--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des +Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie? +Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par +ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône, +n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous +divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous +pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. +Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la +place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les +sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le +peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur +ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix, +comme jadis David devant l'Arche sainte?...» + + +V + +Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur +la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée +sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin +dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc +dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un +perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du +corps. + +C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa, +de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République +appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_, +_meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie +tendre: _Mammola_, petite âme. + +Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna +Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque, +amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces +vers: + + _Quand j'écoute tes discours charmeurs, + O divine Lena--je quitte ces lieux, + Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs + Des idées platoniciennes et des éternels cieux._ + +La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans +la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle, +elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_, +à l'Académie des hommes vertueux. + +L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie, +Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria +solennellement: + +--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine, +nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et +ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie! + +Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des +ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse: + + _Amore a nullo amalo amar perdona._ + +Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser +cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main. + +Le gamin approcha, les yeux baissés. + +--Enlevez les vêtements! criaient les enfants. + +--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux +cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces +chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont +pas à moi. + +Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire, +inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une +tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes: + +--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena +de Venise. Je t'attendrai... + +Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des +pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_ +(_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il +voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit. + +Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et +aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola» +vénitienne, fillette gamine et aguicheuse. + +Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua +tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses +genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en +faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la +noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet +épiscopal: + + _Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._ + +Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie +les marches du palais Médicis. + + +VI + +Dans les appartements sombres et muets, où tout respirait la grandeur +passée, les enfants se sentirent intimidés. + +Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes sonnèrent, les +tambours battirent au champ. Et avec des cris de joie, des rires, des +chants sacrés, les petits inquisiteurs envahirent les salles, rendant +le jugement de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science, +cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» d'après les +inspirations de l'Esprit-Saint. + +Giovanni les observait. + +Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, avec une gravité +lente de juges, les enfants circulaient entre les statues des grands +philosophes et des héros de l'antiquité païenne. + +--Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, Epictète, +épelait un des gamins, déchiffrant les inscriptions latines des +piédestaux. + +--Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les sourcils. C'est cet +hérétique qui assurait que tous les plaisirs étaient permis et que +Dieu n'existait pas. Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le +brûler... + +--Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il aura sa part de +festin. + +--Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous prenez Epictète pour +Epicure... + +Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau venait de briser le nez +du philosophe, si adroitement, que tous les enfants se prirent à rire. + +Devant un tableau de Botticelli, une discussion s'éleva. + +Dolfo assurait que l'oeuvre était tentatrice, puisqu'elle représentait +Bacchus percé par les flèches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant +avec Dolfo dans l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» +s'approcha, regarda et déclara que ce n'était point Bacchus. + +En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la +grande salle. + +Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux tiroirs pleins de +telles «frivolités» qu'aucun des enfants expérimentés n'en avait +encore vu. C'étaient des masques et des costumes pour les cortèges +carnavalesques qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le Magnifique. +Les enfants se massèrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle, +apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en +carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et +les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, le trident de Neptune et +enfin, recouverts de toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un +piteux aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre crevé +qui laissait passer le crin. + +Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû appartenir à une Vénus +quelconque, une souris sauta. Les filles poussèrent des cris. Les plus +petites grimpèrent sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut que +les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût plana. Les ombres +des chauves-souris, effrayées par la lumière et le bruit, qui se +buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs. + +Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y avait encore une +chambre fermée; un petit vieux, méchant et chauve en défendait +l'entrée. + +Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni +reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane. + +Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça devant la porte, la +défendant de sa poitrine. Les enfants se précipitèrent sur lui, le +renversèrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, +trouvèrent la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit cabinet +de travail bibliothèque. + +--Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous +cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien là-bas... + +Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs +mains--particulièrement les livres à riches reliures--était jeté dans +le même tas, puis, la croisée ouverte, précipité dans la rue où se +tenait une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, Ovide, +Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les éditions uniques, +volaient sous les yeux de Merula. + +Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit +livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat. + +Voyant par terre une transcription des tragédies de Sophocle, sur +parchemin pâte lisse, avec de délicates enluminures, Merula se +précipita avidement, s'en saisit et supplia: + +--Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! C'est le plus +innocent des poètes! N'y touchez pas!... + +Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, mais sentant +les feuillets se déchirer, il se prit à pleurer, lâcha l'in-folio et +hurla de douleur impuissante. + +Les enfants sortirent du palais et passant devant Santa Maria del +Fiore, se dirigèrent vers la place de la Seigneurie. + + +VII + +Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni, +le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et +représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de +quinze marches. + +Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les +costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les +trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, +jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres, +les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes +à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les +mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui +satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les +portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des +héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout +en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le +diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et +de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils, +les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan. + +Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières +étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se +mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des +hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole. + +Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers +préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore +jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes +tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico +Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine. + +--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins? + +--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu +as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis +levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus. + +Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire: + +--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi! + +Celui-ci contempla la pyramide. + +--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère +Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore +maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes? + +Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet. + +--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine. + +--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre. + +Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue +de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna. + + +La nuit venue, un mouvement courut dans la foule: + +--On vient, on vient. + +Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus +de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient, +portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa +couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière +marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du +Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres +ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de +trompe et les massiers. + +Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole +monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa +tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix: + +--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher! + +Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la +pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout +d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les +trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les +enfants répétèrent: + + --_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._ + +La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes +les églises de Florence lui répondirent. + +La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques +manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la +dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires +carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure +joyeux. + +Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient, +sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres +prophétisaient. + +--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout +s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur, +tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts, +les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel +nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y +aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens, +Seigneur Jésus!... + +Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à +genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le +Christ, hurla de toutes ses forces: + +--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!... + + +VIII + +Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché +encore par la flamme. C'était une oeuvre de Léonard de Vinci. Léda, +debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne +l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les +cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les +plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines +transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans +l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés, +demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme +oeuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne. + +Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et +frôlait maintenant le tableau,--et son coeur se glaçait d'effroi. A ce +moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et, +se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la +Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des +«frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus +en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant: + + _Ognun gridi, com'io grido, + Sempe pazzo, pazzo, pazzo!_ + + Il faut devant le Seigneur, + Tous nous réconcilier, + Et danser sans aucune crainte, + Comme devant l'arche sainte, + Le saint Roi David dansait. + Relevons tous nos soutanes, + Et que dans notre folle ronde, + Personne ne reste en panne. + Ivres d'amour du Seigneur, + Et du sang de ses blessures, + Gais, heureux et tapageurs, + Nous sommes ivres de l'amour, + De l'amour de Notre-Seigneur. + +Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur +tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus, +enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde +infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula +par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du +piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages +grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs. + + Nous agitons nos croix + Et nous dansons, dansons, dansons, + Comme dansait David, le Roi. + +La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de sa langue rouge +son corps très blanc, rosé subitement et, par cela même, devenu +presque vivant, encore plus mystérieux et plus superbe. + +Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda eut un dernier +sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'éternité. + +Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre bourré de poudre +éclata avec fracas. Les flammes montèrent alors jusqu'au ciel. Le +monstre lentement oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons +rougis. + +De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches +s'ébranlèrent à la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle +avait vaincu le diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les +maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses mains et voulut +fuir, mais une main s'abaissa sur son épaule, il se retourna, et +aperçut le visage calme du Maître. + +Léonard le prit par la main et l'emmena hors de la foule. + + +X + +Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée nauséabonde, ils +suivirent une sombre impasse et se trouvèrent sur les bords de l'Arno. + +Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues clapotaient. Le +croissant de la lune éclairait les cimes majestueuses argentées par le +givre. Les étoiles brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres. + +--Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard de Vinci. + +L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa, +ses lèvres tremblèrent et il pleura. + +--Pardonnez, maître... + +--Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste. + +--Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon +Dieu! comment ai-je pu vous quitter? + +Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, ses terribles +idées de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions +doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme +devant le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, et +il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes +et étranges ainsi que des étoiles. + +Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout deviné, et avec un +sourire d'infinie pitié, posant sa main sur la tête de Giovanni, lui +dit: + +--Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je +t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon +élève, je te reprendrai avec joie. + +Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme mystérieux par +lequel il exprimait ses pensées intimes, il ajouta tout bas: + +--Plus la sensibilité est grande, plus forte est la douleur. Grand +martyr! + +Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule +affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui +enveloppait le maître et l'élève. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE SIÈCLE D'OR + +1496-1497 + + «Tornerà l'età dell'oro. + Cantiàn tutti: viva l' Moro!» + + BELLINCIONI. + + Le siècle d'or viendra bientôt. + Criez tous: Gloire au More! + + +I + +Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, Béatrice, écrivait +à sa soeur Isabelle, épouse du marquis Francesco Gonzague qui régnait +à Mantoue: + + «Sérénissime madonna, ma petite soeur bien-aimée, moi et mon + époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé, à vous + et au très renommé seigneur Francesco. + + »En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils + Massimiliano. Seulement, ne croyez pas, je vous prie, qu'il soit + aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte, afin de la + soumettre à Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que + cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; lorsque je + ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde, il me + semble qu'il a encore poussé et j'en reste infiniment contente et + consolée. + + »Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon Nannino est mort. + Vous l'avez connu et aimé; aussi comprendrez-vous que si j'avais + perdu tout autre chose, j'aurais essayé de la remplacer; mais pour + refaire un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante + car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul + être pour l'amusement des rois, la plus rare des bêtises et la + plus charmante des horreurs. Le poète Bellincioni, dans son + épitaphe, a dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire + tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait et se + réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria + delle Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable + chienne Puttina, afin de ne pas être séparée, après notre mort, + d'aussi agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et le + seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Noël une + magnifique chaise en argent pour les débarras de l'estomac, + représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A + l'intérieur se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de + velours cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est + pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non + seulement aucune duchesse d'Italie, mais le Pape, l'Empereur et + même le Grand Turc, ne possèdent siège semblable. Il est plus beau + que le siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial. + + »Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de + Vinci installât à l'intérieur une machine à musique à l'instar + d'un petit orgue. Mais Léonard a refusé en prétextant qu'il était + trop occupé par le _Colosse_ et la _Sainte Cène_. + + »Vous me demandez, soeur chérie, de vous envoyer pour quelque + temps ce maître. J'aurais aimé me rendre à votre prière et vous + l'envoyer non seulement pour quelque temps, mais pour toujours. + Mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une + grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, ne le + regrettez pas outre mesure, car ce Léonard est adonné à + l'alchimie, à la magie, à la mécanique et autres utopies du même + genre, beaucoup plus qu'à la peinture et se distingue par une + telle lenteur dans l'exécution des commandes, qu'il en arriverait + à impatienter un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire, + c'est un hérétique et un impie. + + »Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne me permet pas de + monter à cheval, vu que je suis enceinte de cinq mois. J'ai suivi + la chasse en me tenant sur l'arrière d'une voiture. + + »Vous souvenez-vous, soeurette, comme nous galopions ensemble? Et + nos chasses au sanglier? et nos pêcheries? Ah! c'était le bon + temps! + + »Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. Nous jouons aux + cartes. Nous patinons. Un jeune seigneur des Flandres nous a + appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude: non seulement + les lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire + du parc du palais, Léonard a modelé une superbe Léda avec son + cygne, en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand + dommage qu'elle doive fondre au printemps. + + »Et comment vous portez-vous, aimable soeur? La race des chats à + longs poils a-t-elle réussi? Si vous avez dans la portée un chat + roux à yeux bleus, envoyez-le-moi en même temps que la naine + promise. Moi, je vous ferai cadeau des petits chiens de ma + Soyeuse. N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de + m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais, + doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé dans ma dernière lettre. + Envoyez-le-moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un + flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois + d'outre-mer pour vernir les ongles. + + »Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud: «Les + chiens deviendront enragés et les empereurs furieux.» + + Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des + autres que le sien. + + »Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes + attentions, bien aimée soeur, et à celle de votre époux, le + renommé marquis Francesco.» + + BÉATRICE SFORZA. + + +II + +Sous son aspect très franc, cette missive était pleine d'hypocrisie et +de politique. La duchesse cachait à sa soeur ses préoccupations. La +paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'après la lettre ne +régnait pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non pour son +hérésie et son impiété, mais bien parce que, par ordre du duc, il +avait peint le portrait de Cecilia Bergamini, sa terrible rivale, la +célèbre maîtresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle +soupçonnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une +de ses demoiselles, madonna Lucrezia. + +Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la puissance. + +Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié +soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de +l'Italie unifiée. + +--Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef +d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon +courrier. + +Il signait _Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani_, en tirant +son origine du grand héros, compagnon d'Enée, Anténor le Troyen. Le +Colosse, monument élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard +avec l'inscription: _Ecce deus!_ certifiait également, à ses yeux, +son origine divine. + +Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude +secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait +pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en +apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui +tenait son fils par la main, la foule avait crié: + +--Vive le duc légitime, Francesco! + +L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient +remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, «le +peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu». Béatrice et +Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs +espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la +personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe. + +A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit, +au-dessus des tours du château, se montraient des feux pareils à des +lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient +d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, +l'oeil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la +mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des +paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas +un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle +abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à +personne, pas même à son mari. + +Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au +duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses +couches. + + +III + +Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient +les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le +More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa +nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait +dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de +mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de +Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de +Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de +velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des +rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal +taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames +de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard. + +Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, des oiseaux +picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés--anges +chrétiens ou amours païens--dansaient en brandissant les saints +instruments du martyre du Seigneur--clous, lance, éponge, et couronne +d'épines--et semblaient tout roses par le reflet des flammes. + +Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le _studio_ élégant tout +respirait une douce langueur. + +Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de +Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne +plus aller voir la duchesse Béatrice. + +--Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous +supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir... + +--Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna Ludovic. Nous +dissimulons seulement. Jupiter lui-même ne cachait-il pas ses secrets +d'amour à sa jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée--tous les +héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, faibles mortels, +résister à la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal caché vaut +mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons +la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne. +Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal--ou +presque pas. + +Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra +de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant. + +--Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour. +Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna +Béatrice qui m'aime comme sienne... + +--Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il +l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés +en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le +diamant en larme brillait au milieu du front. + +Ses longs cils abaissés,--sans ivresse, sans passion, froide et +pure--elle s'abandonnait à ses caresses. + +--Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule! +murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et +de musc. + +La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son +étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce. + +--Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte... +O Seigneur, aie pitié de nous! + +--Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il à la porte? + +--La duchesse Béatrice! + +Ludovic pâlit. + +--La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de +derrière. Eh bien! la clef? Vite! + +--Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans +cette cour! Toute la maison est cernée... + +--Un piège! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Comment +a-t-elle su? Qui lui a dit? + +--Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est +pas pour rien que la vieille sorcière traîne continuellement ici pour +offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde... + +--Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blême. + +On entendait frapper à la porte de la rue. + +La servante se précipita dans l'escalier. + +--Cache-moi, cache-moi, Lucrezia! + +--Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des +soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux +vous montrer franchement à elle? + +--Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia? Me montrer! Tu +ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de +songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, +cache-moi, cache-moi donc! + +--Vraiment, je ne sais... + +--N'importe où, mais plus vite! + +Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris +en flagrant délit, qu'au descendant du fabuleux héros Anténor le +Troyen, compagnon d'Enée. + +Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et +le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde +robe chez les dames de haut rang. + +Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes. + +«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête!... Absolument +comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.» + +Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une +amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre +pareille qui renfermait le talisman à la mode--un morceau de momie +égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans +l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre +et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière. + +Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse +qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi. + +Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les +honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse. +Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser +percer ses soupçons. + +Ce fut un duel de ruse féminine. + +--Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de +l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif. + +--De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir? +répondit Lucrezia, calme. + +Et elle entre-bâilla la porte. + +--Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me +plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des +vermisseaux d'or sur un fond bleu vert... + +--Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si, +si!... Ici; probablement dans cette armoire! + +Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic, +elle s'approcha de l'armoire voisine. + +«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec +admiration. Quelle présence d'esprit! Les femmes!... voilà auprès de +qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!» + +Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent. + +Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses +mains l'amulette-relique et l'amulette-momie. + +--Deux cents ducats impériaux au couvent Maria della Grazie, pour +l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se +passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur. + +La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin, +quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant que la +sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de +bienveillants adieux avec madonna Lucrezia. + +Il se signa dévotement, retourna au _studio_, but un verre d'eau +Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la +cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit. +Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, +s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna. + +--Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, après ce +qui vient de se passer!... + +Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou, +ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru +aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge féminin qu'il +venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle. + +Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un +sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres. + +La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant que dans le +reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de +raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur. + + +IV + +Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut lieu au palais. + +Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction de Bramante, de +Caradosso et de Léonard de Vinci. + +A cinq heures du soir, les invités commencèrent à arriver. Ils étaient +plus de deux mille. La bourrasque avait amoncelé la neige sur les +routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient +toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, les saillies +de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour +flambaient de grands brasiers autour desquels se chauffaient en +bavardant gaiement, les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les +porteurs de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus loin, près +de la herse qui défendait la petite cour intérieure du petit palais +Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais +équipages, attelés de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, +déposant les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses +fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de mille feux. + +En entrant dans le vestibule, les invités passaient entre une double +rangée de gardes du corps ducaux--mameluks, turcs, archers grecs, +arbalétriers écossais et lansquenets suisses--scellés dans leurs +armures et munis de lourdes hallebardes. + +En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles, +les pages en livrées de deux teintes, garnies de duvet de cygne--le +côté droit en velours rose, le côté gauche en satin bleu--avec, +brodées en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le +vêtement était collant au point d'épouser tous les plis du corps et +seulement devant, à partir de la ceinture, tombait en gros plis creux. +Ils portaient, allumés, de longs cierges de cire jaune et rouge, +pareils aux cierges d'église. + +Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et les trompes +sonnaient. + +Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumières--la «Salle +des tourterelles blanches sur champ de gueule»; la «Salle d'or», qui +représentait une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue de satin +du haut en bas, avec, brodées en or, des torches flambantes et des +seaux, emblèmes de la puissance des ducs de Milan, qui pouvaient, +selon leur désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec +l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle noire» qui servait de +salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on +voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inachevées de +Léonard de Vinci. + +La foule élégante bourdonnait comme une ruche. Les vêtements se +distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui +manquait de goût. Les étoffes des robes féminines, à plis longs et +lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les +dalmatiques. Elles étaient tellement solides qu'on se les transmettait +de grand'mère à petite-fille. De larges découpures mettaient à nu la +poitrine et les bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet +d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume +lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu'à terre à l'aide de +faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les +sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui possédaient des +sourcils épais les épilaient avec une pince spéciale (_pelatoïo_); se +passer des fards était considéré comme indécent. On n'employait que +des parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la verveine, la +poudre de Chypre. + +Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce +charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate +et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels +qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres légères se +dissipaient comme la fumée. + +Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse beauté de brune aux yeux +noirs, avait été, de l'avis de tous, déclarée la reine du bal. Comme +avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours +pourpre de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention des +raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais vers Diana +Pallavincini, dont les yeux froids étaient purs comme la glace, avec +ses cheveux blond cendré, son sourire indifférent et sa parole lente +et mélodieuse comme un son de viole. Elle était vêtue de damas blanc +zébré de longs rubans vert pâle, couleur de varech. Entourée d'éclat +et de bruit, elle semblait étrangère à tout, solitaire et triste, +comme les pâles fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de +la lune dans les étangs abandonnés. + +Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités se dirigèrent +dans la grande «Salle du jeu de paume». + +Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, des traverses +en forme de croix supportaient des cierges qui brûlaient en clous de +feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des +guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier. + +A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées par les astrologues +(car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un +pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se +conformer à la position des astres), Ludovic et Béatrice, entrèrent +dans la salle revêtus du manteau royal en drap d'or, doublé d'hermine +et dont la longue traîne était portée par des barons et des +chambellans. Sur la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le +rubis énorme, volé à Jean Galéas. + +Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de constater cet +état de grossesse chez cette gamine, presque enfant, à la poitrine +plate, aux mouvements garçonniers. + +Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la crosse, la musique +retentit et les invités se placèrent aux tables du festin. + + +V + +A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de +Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de +l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui +faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, restait +debout, répétant: + +--Je ne m'assoirai pas... c'est un affront! + +De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs. + +--Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple +sauvage! Ils désirent les premières places et ne veulent rien +comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur +langage est presque turc. Quelle tribu de fauves! + +L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près +de Mamirof: + +--Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes +en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas +possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est +de mauvais goût. Le duc se fâche. + +Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de +l'ambassade, s'approcha également: + +--Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un +couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre +race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On +pourrait nous faire sortir... + +--Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais +ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur +de Venise. C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque +ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le +nôtre est le très chrétien autocrate de toutes les Russies... + +--Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète Boccalino +affolé. + +--Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale gueule de singe? J'ai +dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas. + +Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Mamirof +étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La +crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains. +Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement. + +Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec +l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit +sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa +place pour éviter les discussions, lui assurant que personne +n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En +réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du «grand-duc de +Rossia», car il espérait par son entremise conclure une alliance +avantageuse avec le sultan. + +Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant +dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison--de +telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens +cultivés. Puis il s'assit à la place désignée. + +Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec +satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros +ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les +épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint +s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et +enivrant, emplissait son âme. + +Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la +table, auprès de Léonard de Vinci. + +Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou +et mêlait la réalité à la fantaisie. L'artiste, espérant recevoir de +plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa à lui par +l'entremise de l'interprète et commença à le questionner sur sa +contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, comme tout ce +qui était immense et énigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies, +de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du +flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de +l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou. + +--Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina, +j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée «Rossia», +parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai? + +Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure +invention, que la _Rossia_, en dépit de son nom, produisait moins de +roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, +la nouvelle italienne symbolisant le froid russe. + +Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne +les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec +le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des +fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du +Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui +craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rive, les +Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais +le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée +et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un +grand bûcher au milieu du fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient +encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter +n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés +glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à +couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins, +distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps +éloignés de la rive. + +Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent, +pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays +aussi cruel, maudit de Dieu. + +Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle +inconnu pour lui, c'était un énorme plat supportant une Andromède nue, +en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage +blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau. + +Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson, +le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons +argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de +gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la +déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche +d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée +vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous +par des feux multicolores. + +Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en +massepains, en pistaches, en noix de cèdre, en amandes et sucre +brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Caradosso et +Léonard--Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, +Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé--tout +l'Olympe ressuscité. + +Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges, +tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses +impudiques et ronchonnait sous son nez: + +--Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne! + + +VI + +Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et Zeus», la «Cruelle +Destinée», le «Cupidon», se distinguaient par leur lenteur, car les +robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des +mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se +séparaient avec une importance emphatique, des saluts exagérés et des +sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser +comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds +mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la musique aussi était +douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée, +comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le +More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, tout +de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des +diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait +les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque +dansant la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier ou son +manteau en continuant à danser dans la salle avec cette «négligence +attristée» que l'on considérait comme un signe de haute élégance. + +Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha: + +--Paillasse, va! + +La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son coeur était sombre et +oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle +de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments +stupides de nouvel an, aux écoeurantes platitudes des vassaux. Par +instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se +sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans +les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la +cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames +et des seigneurs causaient en cercle. + +Elle demanda le sujet de leur conversation. + +--Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames. +Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un +homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce +dernier l'aime d'amour céleste. + +--Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en +clignant distraitement des yeux. + +--Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les +lèvres--armes de la parole--servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles +s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent +vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon +ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le _Cantique des +cantiques_, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu, +dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.» + +--Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier +provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas +toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il +surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer... + +--Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la +sagesse de l'amour spirituel... + +--Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage... + +--Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non +de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en +haussant ses belles épaules nues. + +--Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua +le chevalier. + +--Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue +méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans +une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,--piteuses +créations des peuples,--qui transforment les saints noms d'amant et +de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!» + +Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune +attention, continua son discours sur les mystères de l'amour +spirituel. + +La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre +salle. + +Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnommé +l'Unique (_Unico_), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa +personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé +d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans +lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse +coquine. + +En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice +s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa +grâce habituelle et l'embrassa. + +A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort +maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son +nez. + +--Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blessée? demanda la +donzella Hermelina avec une compassion maligne. + +Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle +avait été prise d'un saignement de nez. + +--Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de +composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs. + +Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement une main dans ses +cheveux, leva les yeux au plafond. + +--Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose. +Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux. + +Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et, +sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie, +récita son sonnet. + +L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le +coeur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au +lieu du coeur + + Dans le tendre nez s'encrête + Et le mouchoir de linon blanc, + De rosée pourpre se mouchète. + +Les dames applaudirent. + +--Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! Quelle facilité! Oh! +Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières +sur un sonnet. + +--Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses +adoratrices. + +--Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre. + +On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait. + +Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis, +il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il +disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait +imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en glace. Voilà +pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais, +la duchesse avait fait une chute. + +Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une +dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette +meurtrière pour décocher ses traits. + +--Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité, +figurera à côté de celui du Dante. + +--Plus haut que le Dante! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le +Dante, ces finesses amoureuses de _notre_ Unico? + +--Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a +aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne, +pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante. + +--Unico! Unico! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme. + +Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait +comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne +parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser +d'eau son coeur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint +plus et sortit. + +Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto, +qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de +monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se +dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient +appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un +escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait +de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord. + +Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée +dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres +secrètes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette +dernière était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues; +Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis +en sûreté ses papiers. + +Elle s'arrêta, saisie et indécise. + +Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes +blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait. + +Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de +l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd +couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, +pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il +lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait +murmuré: + +--Bellincioni... Bellincioni... + +Elle poussa un cri et pâlit. + +--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. Oui, oui, +certainement! Voilà de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperçue... +pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne +puis plus supporter ce mensonge! + +Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas +venu au bal, elle calcula qu'il devait être seul chez lui à cette +heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte. + +--Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le +parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me +plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne! + +Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les +ordres. + +Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de +martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques +minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de +la porte Ticcini où habitait Bellincioni. + + +VII + +Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à +grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de +désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi +la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le +poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée». + +Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de +quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de +boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe +pour le chien favori de madonna Cecilia. + +Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son +poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes +maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui +lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et +songeait au froid de la nuit. + +Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par +lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refusé de +s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis +longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son +corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et +de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné +jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie: +il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au +triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des +vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes +dames. + +Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au coeur de +Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit. +Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite, +raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et +s'enveloppait dans la vieille fourrure. + +«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des +rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de +geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de +l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un +usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand. + +Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième +pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était +préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit +branlant. + +Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une +sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva, +prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la +cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur +les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier +ami des poètes solitaires. + +«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les +autres? + +»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait +pas encore, que le Dante a dit: + + _Bellincion Berti vid'io andar einto + Di cuojo e d'osso..._ + +«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne +savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi +qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma +main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la +transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma +récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne +reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un +masque ou était défiguré par la petite vérole.» + +Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis +sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait +à un oiseau malade et transi. + +On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons +de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les +briques. + +«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone +pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me +laissent en paix...» + +Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme +en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire, +pénétra dans la chambre. + +Le poète sursauta et la regarda fixement. + +Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise. + +--Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé. + +Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta: + +--A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame +dans mon humble logis? + +«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant +mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute +seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu. +Une admiratrice peut-être?...» + +Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les +derniers éclats de la bûche. + +La dame enleva son masque. + +--C'est moi, Bernardo. + +Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au +loquet de la porte. + +--Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre +Altesse... Duchesse sérénissime... + +--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice. + +Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda: + +--Personne ne peut entendre? + +--Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris. + +--Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard +scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers +d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande. + +Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri. + +--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne +ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te +ferai riche, Bernardo... + +--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une +calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!... + +Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins +sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son +lourd regard toujours posé sur lui. + +--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu +tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens +attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi! + +Il tomba à genoux devant elle: + +--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres... + +--Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as +pas? + +--Non. + +La rage s'empara de Béatrice. + +--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité. +Je t'étranglerai de mes mains, misérable! + +Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force +telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à +éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment +des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau +malade. + +«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me +tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai +pas le duc!» + +Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème +invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un +traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des +mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt +maintenant à le prouver. + + _Bellincion Berti vid'io andar cinto + Di cuojo e d'osso..._ + +il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul. + +La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le +repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée, +bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle +l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le _studio_, +la cellule de travail du poète. + +Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui +barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se +rapetissa, se courba et recula. + +Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les +livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient. +La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le +pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées +et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes. + +Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la +lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là +quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, +aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de +l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un +sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie +de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait +le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic +le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la +bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la +«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait +arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de +pluie et de grêle». + +Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette +en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres +joliment enrubannées. + +Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au +ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut +le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était +bien là ce qu'elle cherchait--les brouillons des poésies commandées +pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et, +sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de +ducats, se retira. + +Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il +resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous +ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la +tempête. + +Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond +sommeil. + + +VIII + +La duchesse revint au palais. + +Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se +demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-même s'inquiétait. +Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit +que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses +appartements pour se reposer. + +--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si +tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. +Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du +reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi. + +--Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps +je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je +veux voir _le Paradis_. Je veux danser. + +--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calmé, en baisant avec +une tendresse respectueuse la main de sa femme. + +Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où, +pour la représentation du _Paradis_ de Bellincioni, était installée +une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci. + +Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la +voix de Léonard retentit: + +--Tout est prêt! + +Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils +de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et +éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes +de l'arc-en-ciel. + +--Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le +peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-être +capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable! + +--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la +voisine. + +Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des +caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes +blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un +des vers du prologue, en désignant le duc: + + Le grand roi fait tourner les sphères. + +faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant +de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même +moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe +de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches +d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches, +produisaient ces sons. + +Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent +les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane, +Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice. + +A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques, +les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des +ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes, +symbole de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les déesses +chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la +musique des sphères de cristal et les applaudissements des +spectateurs. + +--Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès +d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de +Jupiter qui, «arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les +perles sous forme de pluie et de grêle»? + +En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda +Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur +se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose, +en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de +lettres. + +La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et +calme, presque gaie. + +Les invités passèrent dans une autre salle où les attendait un nouveau +spectacle: attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures +et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius, +César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui +enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour +apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme +globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure +rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier, +sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux +siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général, +l'enfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de +dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux +effrayés brillaient encore des larmes. + +D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc: + + Bientôt, humain, bientôt, + En une beauté nouvelle + Je reviendrai parmi vous, + Sur l'ordre du duc le More, + Insouciant siècle d'Or. + +Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya +tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses +lèvres dorées qui se glaçaient: + + Sur l'ordre du duc le More, + Insouciant siècle d'Or. + +Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accès de rire et +de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses +tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable. +Elle souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la +foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue. + + +IX + +Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne +n'entrait qu'elle et le duc. + +Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de +l'attendre à la porte, pénétra dans la haute et sombre salle, obscure +et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa +sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un +sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la +tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre +le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à +Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal +et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans +le souterrain où se trouvait la prison. + +Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin +sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait +qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se +retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu +une fois--long, long, long et plus noir que la nuit,--la tête inclinée +sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler +Ricciardetto, mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se +sauver--ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura: + +--Toi... toi encore... pourquoi? + +Lentement il leva la tête. + +Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais +vraiment son visage et entendit sa voix: + +--Pardonne... pauvre... pauvre femme. + +Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure. +Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance. +Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles. +Il se précipita à travers les couloirs sombres à peine éclairés par +les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de +fêtes, il chercha le duc en criant: + +--Au secours! au secours! + +Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de +commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les +dames passaient en farandole sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un +homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de +l'arc, armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges. +Lorsque approchaient les «amoureux fidèles», le génie les accueillait +par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les +infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les +assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les +malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir. + +Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus +suaves, comme le plus fidèle des amants. + +A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait en courant dans +la salle, gémissant: + +--Au secours! au secours! + +Apercevant le duc, il se précipita vers lui. + +--Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic. + +--Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez! + +--Malade?... encore!... où? Parle distinctement! + +--Dans la tour du Trésor... + +Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or de son cou +bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête. + +Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait à sonner de la +trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose +d'insolite et se tut. + +Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la +foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons +saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut à peine +le temps de sauter et se foula la jambe. + +Quelqu'un cria: + +--Le feu! + +--Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en +se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard. + +Une autre glapit et s'évanouit. + +--Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns. + +--Alors, qu'est-ce? demandaient les autres. + +--La duchesse est malade... + +--Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un seigneur qui crut +aussitôt, lui-même, à son mensonge. + +--Impossible! La duchesse était ici à l'instant et dansait... + +--Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon, +pour venger son mari... + +--Un poison lent et sûr... + +De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne +savait rien encore. Durant la danse «Vénus et Zeus», les dames avec +un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or, +comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en +soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête, +telles des conquérantes. + +Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens: + +--Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade. + +Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur +laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles. + +Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un +matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de +deux poignées pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit +était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et +avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison +Sforza. Étrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi +sous le feu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces +femmes en pompeux atours. + +Tout le monde comprit. + +--Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il +faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'oeuf cru, mêlé à de +la soie pourpre effilochée. + +Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action, +l'important était d'avaler sept germes d'oeuf de poule délayés dans un +jaune. + +Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut, +entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible +gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes +qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau +chaude: + +--Qu'est-ce? + +Elle ne lui répondit pas. + +Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui +dit: + +--Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici +la place des gamins. + +La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de +la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle +qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge, +suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche +ouverte d'où s'échappait un râle continu. + +L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains. + +A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes, +des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède! + +L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la +peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie +d'eau bouillante; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon +de son mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur +une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille. + +--La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous +l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite +mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une +émeraude. + +De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa +tête à deux mains, sanglota comme un enfant: + +--Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!... +Bice!... A cause de moi, maudit. + +Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait +crié d'une voix colère: + +--Va-t'en!... va chez ta Lucrezia! + +La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en +fer-blanc. + +--Daignez manger, monseigneur. + +--Qu'est-ce? + +--De la chair de loup. Il y a une raison à cela: dès que le mari aura +mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de +loup, c'est la première chose à faire. + +Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler +le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge. + +La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait: + + «Notre père + Sept loups et une louve mère, + Qui êtes aux cieux et sur la terre; + Vent lève-toi et notre mal + Emporte vite dans le canal. + +«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle et éternelle. Notre +mot sera fort. Amen!» + +Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné de deux autres +docteurs, sortit de la pièce. Le duc se précipita à leur rencontre. + +--Eh bien? + +Ils se taisaient. + +--Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous +espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde... + +Le duc lui saisit la main. + +--Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez +quelque chose!... + +Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait +le calmer. + +Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune +docteur au visage impertinent: + +--Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du +corail rouge pillé. + +--Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air très bon. + +--La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, mais +malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième +sphère solaire. De plus, l'influence d'une date impaire... + +Le vieillard soupira et se tut. + +--Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux +rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de +la fiente de vache? + +--Oui, consentit Luigi de la fiente de vache... + +--Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc. + +--Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer +que tout ce que la science... + +--Au diable, la science! cria tout à coup le duc en serrant les +poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez +ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misérables! Je +vous ferai tous pendre! + +Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte +continue. + +Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le prit à part: + +--Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de +ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu +possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... +Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon +ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager... +pour ne pas entendre ce cri!... + +Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait déjà plus de lui, +et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines. + +--Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous? + +--Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte +Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge. + +--Bon! bon! allez prier! + +Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant, +un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et +s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle +faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux. + +--J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit! J'ai empoisonné +un innocent adolescent, le duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es +miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et +pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon +âme... mais sauve-la! + +Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et +l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire +récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête, +promit à la Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et, +lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire +pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, lui avait-il répondu, pourvu que +nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus +tard. Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus +petit.» + +--A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou? + +Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria. + +Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents, +tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain +obsédant de _l'Enfant doré_: + + Je reviendrai parmi vous, + Sur l'ordre du More. + +Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait +dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la +chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour +gris d'un matin d'hiver. + + +X + +Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout +régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des +langes. Elle s'approcha de lui et dit: + +--Son Altesse est délivrée. + +--Elle est vivante? balbutia le More pâlissant. + +--Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire +vous voir. Venez. + +Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage +minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et +étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle. + +--Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Béatrice. + +Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme +élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle +d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha +de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic +qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce. + +Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa +Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le +visage dans les mains, pria. + +Béatrice, de nouveau, appela son mari. + +--Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte +pas... Je sais que moi seule... + +Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: «Je sais +que tu n'as aimé que moi seule.» + +Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura: + +--Embrasse-moi. + +Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire +quelque chose, ne le put et soupira seulement: + +--Sur la bouche. + +Le moine commença à lire la prière des agonisants. + +Les intimes revinrent dans la chambre. + +Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres +de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de +sa compagne. + +--Elle est morte! murmura Marliani. + +Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son +visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une +terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme +dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras, +cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre. + +De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De +son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils +instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une +grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps, +lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe +manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des +muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant. + +Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du +duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements +inférieurs. + +Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire +glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des +fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et +sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More +et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de +Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se +convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son +livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il +aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le +siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même, +crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le +dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et +doré. + +Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et +gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le +gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et +pleura: + +--A la maison, à la maison... + +--Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Léonard. + +--Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid! + +Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve: + + Bientôt parmi vous, bientôt, + En une beauté nouvelle, + Je reviendrai parmi vous, + Sur l'ordre du More, + Insouciant siècle d'Or! + +Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant, +le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les +domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et +dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo +était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui +moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe, +bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la +dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers +Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez +un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la +dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais. + +Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression +de désespoir sur le visage du duc. + +--Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le +principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange, +lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même +qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable +douleur et de joie infinie--d'après le témoignage de Platon, divisées +en bases dont les cimes se joignent. + +Il sentit le gamin frissonner. + +«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire. + +--Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une pitié infinie. + +Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa +poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa +mère défunte le caressait et le berçait. + + +XI + +La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures +du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps +de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de +manger. + +Les intimes craignirent qu'il ne devint fou. + +Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle +d'Este, soeur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui +annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait +plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour +nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.» + +Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et +consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas +s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui +Ricciardetto. + +Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son +secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du +cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à +petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il +combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de +l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de +peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des +énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de +velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de +billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en +souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les +vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de +le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour +lui-même, il commanda un costume solennel de «grand deuil» en drap +grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès +de désespoir. + +L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête +du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui +sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie +noire; les tambours battaient aux champs; la visière du heaume +baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les +coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix +blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan +tenaient des cierges de six livres allumés; l'archevêque de Milan +était entouré de son clergé et des choeurs. Derrière le char énorme, +tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent +soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal +Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de +Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans, +les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et +enfin l'incalculable foule populaire. + +Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait +dans l'église Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au +château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du +mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même +en italien et Merula l'avait traduite en latin. + +«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant +plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père +de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, +c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux, +Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisième de +janvier.» + +Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur +la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausolée de Leone élevé +dans le monastère de Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il +partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé +son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté +et fermant un oeil, fit claquer sa langue: + +--Ce n'est pas un tombeau--c'est un jouet! + +La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits des maisons, la +neige étalait sa blancheur. L'atmosphère était imprégnée de cette +fraîcheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de +la neige. + +Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans la chambre semblable +à un caveau, sombre, étouffante, tendue de taffetas noir, les volets +clos, éclairée seulement par des cierges d'église. Durant les premiers +jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule +obscure. + +Ayant causé avec l'artiste de la _Sainte Cène_ qui devait rendre +célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de Béatrice, le duc lui dit: + +--Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui +avait représenté la naissance du siècle d'Or, à cette fatale fête. +Comment va-t-il? + +--Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la +sérénissime duchesse: + +--Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... Comme c'est étrange! + +Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa Léonard: + +--Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre siècle d'Or est +mort avec notre épouse admirable! Nous l'avons enterré avec Béatrice, +car il ne pouvait et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas? +quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie! + + +XII + +Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas +ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait +sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la +mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino +Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les +offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans +toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée, +préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait, +bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le +rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de +seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une +écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait +dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles, +si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se +défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la +dent, comme une amazone. + +Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la +vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En +s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de +larmes. + +Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa +femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la +question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens +d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au +crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers +la demeure de madonna Lucrezia. + +Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_, +non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il +s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps, +madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la +réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait +alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un +peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action +chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et +dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à +celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord, +l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa +magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange +amitié féminine. + +L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La +comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse +exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se +prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle +l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient +réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et +Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_. + +Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut +les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes +les dames de la cour, elles portaient le grand deuil. + +--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule» +opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses +cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les +eaux calmes des lacs de montagne. + +Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa +santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais +il prit un air langoureux, soupira profondément et dit: + +--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne +songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe... + +--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia, +c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes +nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec +reconnaissance... + +--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le +Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui +pleurent, est-il dit, ils se consoleront. + +Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les +yeux au plafond: + +--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir +abandonné le malheureux veuf! + +Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa +poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca +au monastère delle Grazie. + +--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre? + +--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus +rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme? + +Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse, +câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose. + +--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement. + +Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur +ses lèvres. + +Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés, +bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna +Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation +comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée +par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes +de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations +amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si +élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie +béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.» + +Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de +larmes maternelles: + +--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or! +Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan! + +--Quelle date aujourd'hui? demanda le More. + +--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia. + +--Le 28! répéta-t-il pensif. + +Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue +à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari +auprès de sa maîtresse. + +Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et +douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait +dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient +avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde, +couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca +Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était +ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se +profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché. + +Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant, +entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante +affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, +comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son +admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais! + +Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le +long de ses joues. + +--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia +émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment +n'as-tu pas honte? + +Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant. + +Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale +amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit. +Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses +larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur. + +Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint +douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de +Pétrarque: + + _Levommi il pensier in parte ov'era + Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._ + +Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs +fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras +dans le vide: + + --Et avant le soir j'ai fini ma journée! + +--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble +qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice! + +Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps +cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait +honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, +se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à +sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du +côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas +«l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle +et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante +sa toison rousse. + +Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque +grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice +n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un +sourire polisson. + +--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit +de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien +elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche! + +Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair +brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de +deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre +flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en +brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau, +les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la +flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils +chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le +duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur +le point d'éclater de rire contenu. + +De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de +la comtesse Cecilia: + + _Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra. + La rividi, più bella e meno altera._ + +Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient +comme des fous. + + + + +CHAPITRE IX + +LES JUMEAUX + +1498-1499 + + _In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando + contempla._ + + LEONARDO DA VINCI. + + Les sens appartiennent à la terre; la raison est en dehors des + sens, quand elle contemple. + + LÉONARD DE VINCI. + + Le ciel en haut--le ciel en bas. + [Grec: Ouranos anô, ouranos chadô.] + + (TABULA SMARAGDINA.) + + +I + +--Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan Indien, au sud de +l'île de Taprobane, il y a l'inscription «Phénomènes marins, les +Sirènes». Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris en +arrivant à cet endroit de ne pas trouver de sirènes. Pourquoi +souriez-vous? + +--Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute. + +--Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, à l'existence +des sirènes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil +à l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des +pygmées qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et +l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au +lieu de fruits, produit des oeufs, desquels sortent des oisillons +couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un goût +de poisson, si bien qu'on en peut manger même les jours de maigre? Ou +bien de cette île sur laquelle ont débarqué des mariniers qui, après +avoir allumé du feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se +trouvaient pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a été conté +par un vieux loup de mer à Lisbonne, un homme sobre, qui m'a juré, par +la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vérité. + +Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte de +l'Amérique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498, à Florence, non +loin du Vieux Marché, dans une chambre au-dessus des caves de la +maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises à +Séville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destinés +aux terres découvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de +Pompeo, rêvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même +l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de Gama, +lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à cette époque, appelée +par les Italiens le mal français et par les Français le mal italien, +par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, +et par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était fait soigner +par les docteurs de toutes les facultés et attachait les emblèmes en +cire de Priape à tous les autels. Brisé par la paralysie, condamné +pour l'existence, il gardait une extraordinaire activité cérébrale, +et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à lire des +livres et à consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires +et découvrait des terres inconnues. + +Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères célestes, de +sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille à une +cabine de navire. A travers la fenêtre ouverte sur la loggia, se +voyait le crépuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la +lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des +condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle. + +--Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes +enveloppées, il n'est pas dit pour rien: «La foi transporte les +montagnes.» Si Colomb avait douté comme vous, il n'aurait rien fait. +Convenez que cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite +d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le Paradis Terrestre! + +--Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous par cela, Guido? + +--Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'après +les observations de Colomb sur l'étoile polaire au méridien des îles +Açores, il avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on +l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmontée +d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette +excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la +sphère lunaire, et là est le Paradis... + +--Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions de la science. + +--La science! dit Guido en haussant avec mépris les épaules. +Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai +les paroles de son «Livre prophétique», _Libro de las Profecias_: «Ni +la mathématique, ni des cartes géographiques, ni des déductions de la +raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, mais simplement la +prophétie d'Isaïe sur la nouvelle terre.» + +Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le +reprenaient. Léonard appela les domestiques, qui emportèrent le malade +dans sa chambre. + +Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de Colomb +concernant la marche de l'étoile polaire et y trouva de si grossières +erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux. + +--Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On pourrait supposer qu'il +a découvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet +dans les ténèbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a +découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il +mourra sans le savoir. + +Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb +annonçait à l'Europe sa découverte. + +Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier des cartes. Par +instants, il sortait sur la loggia, contemplait les étoiles et en +songeant au prophète de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet +étrange visionnaire à coeur et cerveau d'enfant, involontairement il +comparaît sa destinée à la sienne: + +--Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis +que moi, malgré tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi +brisé par la paralysie. Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus et +je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!--disent les uns.--Mais la +foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la même chose? Mes +yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète +aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant +pour savoir et aveugle pour agir? + + +II + +Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose +éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le +bruit des pas et des voix. + +On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître +que ce même jour--le samedi des Rameaux--devait avoir lieu le «duel du +feu». + +--Quel duel? demanda Léonard. + +--Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses +ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera +son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio. + +--Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle. + +--Ne viendrez-vous pas? + +--Non, tu vois, je suis occupé. + +L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit: + +--En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de +venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on +verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais +que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si +vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore... + +Léonard sourit. + +--Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle? + +Giovanni baissa les yeux. + +--Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi! + +A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et +mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le +principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible +ennemi de Savonarole. + +--Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous +accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces +bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles, +tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique! + +--Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura +Léonard. + +--Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra +Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. +Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et +ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San +Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle +ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, +nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des +moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les +deux brûlaient! + +--Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard +pensif et comme à lui-même. + +--Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement. +Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné +l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent +tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la +mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu, +pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux +fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à +la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi? + +--Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo. + +Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient +des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard +avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant +Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea +Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les +plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres +écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres +rouges que devait résoudre le duel du feu: + +I.--L'Eglise de Dieu se renouvellera. + +II.--Dieu la châtiera. + +III.--Dieu la transformera. + +IV.--Après le châtiment, Florence se renouvellera également et +dominera tous les peuples. + +V.--Les infidèles se convertiront. + +VI.--Tout cela est imminent. + +VII.--L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est +sans effet. + +VIII.--Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas. + +Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et +écoutèrent les conversations. + +--Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait +un vieil ouvrier. + +--Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune +contremaître, il n'y a à cela aucun péché... + +--La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle, +mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur +Dieu...» + +--Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de +Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne +peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons. + +--Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix. + +--Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra +Girolamo? + +--Ensemble... + +--Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve. + +--Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord +Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits +au couvent de San Marco. + +--Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort? + +--Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort. +J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner +l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun +à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort +se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.» + +--Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la +Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des +nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans +l'antiquité. + +--_Amen! Amen!_ murmurait la foule. + +Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les +yeux. + +La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois +Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le +sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, +reconnaître le sourire de Léonard. + + +III + +En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris +dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la +milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées +des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres. + +Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non +seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les +toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles, +avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en +grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places. +Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes, +à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles +n'entraient que les hommes désarmés. + +Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua +l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres +et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et +saupoudrées de poudre. + +De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de +Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de +soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, +en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!... +chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Israël et sa +puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton +sanctuaire.» + +La foule répondit dans un cri frémissant: + +--Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité! + +Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia +Orcagni, séparée à cet effet par une cloison. + +Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer. + +La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se +dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux +voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur +naïve prière: + +--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur! + +L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui +grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait. + +Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de +drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du +Palazzo Vecchio. + +--Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des +lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du +Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix... + +--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes +oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises. + +--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être +brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit! + +--Permettez, c'est un meurtre... + +--Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la +terre! + +--Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon +les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique... + +--Alors, que le pape décide. + +--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au +peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par +cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans +le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines +et tous les curés! + +--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve +et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau +aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse. + +--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano +Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade. +On a dû le saigner. + +--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage +intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de +la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, +vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos +ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à +quelle ignominie ont atteint leurs descendants! + +Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas +devoir prendre fin. + +Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de +Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se +rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et +s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui +défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à +nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la +croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara +qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors, +les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient +brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole +tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans +le feu périra seulement le _modus_ et non l'éternelle _substance_. Une +insoluble discussion scolastique s'engagea. + +La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup, +derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, où +l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux +héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la +bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des +fauves. + +Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son +peuple, rugissait de colère. + +A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus +terrible d'humains avides: + +--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle! + +Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur, +s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna +au peuple de se taire. + +Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria: + +--Il a peur! + +Et toute la foule répéta ce cri. + +--Frappez, frappez les cagots! + +Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité. + +Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant +Savonarole allait être saisi et lapidé. + +Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et +une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps. +Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les +deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux. + +--Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils +sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle! + +Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la +populace furieuse. + +Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le +frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le +capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. +Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main, +comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule. + + +IV + +Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à +une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité +des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant +situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire. + +Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis +subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard +l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit +transporter dans sa chambre. + +--Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la +vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle! + +Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il +lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la +porte de sa maison en exigeant le Clou sacré: + +«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver +aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle +doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle +sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un +nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru +différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité, +Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à +découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!» + +Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il +cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre +ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et +la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», +il y avait corrélation. + +Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la +journée. + +La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la +ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés, +traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné +le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les +moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des +crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur +de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux, +terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de +l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se +tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque +coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines +suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que +Domenico. On les avait emmenés en prison. + +En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir +les défendre contre les injures de la populace. + +Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient: + +--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé! + +D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils +cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la +clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont +il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir +le coffret secret des abominations romaines. + +Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits +inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris. +Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à +s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se +rassasier: + +--Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist! + +Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo +Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait +la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, +un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le +postérieur en criant: + +--Voilà d'où sortaient ses prophéties! _Egli ha la profezia nel +forame!_ + +Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence. + +Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait +depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cène_. + + +V + +Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième +d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement. + +Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône +qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le +pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, +fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique +héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après +avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza». + +Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour +du duc, un «duel savant», _scientifico duello_, qui lui avait +tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On +supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la +dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour +lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous +le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie +les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix +dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais +encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur +des Muses. + +Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs, +les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet +carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, +gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée +d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de +bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna +Lucrezia et la comtesse Cecilia. + +La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le +duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan +et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes--Milan--avait dépassé +l'antique. + +Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la +dispute médicale posa ces questions: + +«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La +guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme +est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du +corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur +la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus +voluptueuse que l'homme?» + +Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la +toute première matière était hétérogène ou homogène? + +--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche +édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès +scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée +distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait à +la comprendre. + +Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un +sourire ironique errait sur ses lèvres. + + +VI + +La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à +l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria +de prendre part à la discussion. + +--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi... + +--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie. +Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus +intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton +cerveau est toujours plein des plus superbes chimères... + +--Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais +vraiment je ne puis, je ne sais... + +Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas +parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait +toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou +n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations +dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans +la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses +mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et +des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La +jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes, +lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait +cadeau d'un tel art!» pensait-il. + +Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient. + +--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plaît! +Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous +quelque chose de gentil... + +--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza. + +--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux! +La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe... + +--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les +morts... + +--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit +effrayant et sans mathématique... + +Léonard ne savait refuser rien à personne. + +--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé. + +--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va +parler. Écoutez! + +--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur +d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge. + +--Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine. + +--On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien? + +--Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même. + +--De Vinci? Un docteur ou un licencié? + +--Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste +Léonard qui a peint la Sainte-Cène... + +--Un peintre? Alors il traitera de la peinture... + +--Non, des sciences naturelles. + +--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants? +Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits? + +--Aucun. Il ne publie pas. + +--Il ne publie pas? + +--Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec +des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre. + +--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être +vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux +et amuser le duc et les belles dames? + +--Nous allons voir. + +--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de +cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser. +Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce +que c'est que ce Léonard. + +Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant. + +Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en +fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt. + +--Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de +l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur +parler de ce qui me passera par la tête--pourvu qu'ils me laissent +tranquille. + +Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante +assistance. + +--Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et +rougissant comme un écolier--c'est pour moi tout à fait imprévu... +simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me +semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages. + +Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes +de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes, +loin de la mer--témoins ultra-antiques des transformations subies par +la terre--puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les +montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son +automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu +des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent +peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans +l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec +l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines +sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura +son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar. + +--Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des +animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut +être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir +de la terre. + +Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance +dans la science--en dépit de sa modestie--si différentes des utopies +pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que +lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le +complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le +bégaiement suffisant d'un ignorant? + +--Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le +sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous +souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer +Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur +leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable! + +Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était +donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur +de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux +blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son +sourire plat la moquerie du duc: + +--Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo, +sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer: +n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, +au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de +la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il +pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages +par le déluge? + +--Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité +maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement +libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge. +Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau +de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les +plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les +vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer +Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des +montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en +désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non +par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voilà +ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les +sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent +séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir +aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement, +plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages +pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites +qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté +d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile +également de repousser cette assertion, car le coquillage est un +animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage +jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des +valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas +quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une +période de quarante jours--durée du déluge, d'après Moïse--il ait pu +franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de +Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant +l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres +écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par +soi-même ce dont il parle. + +Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la +faiblesse de la réplique du recteur. + +Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da +Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le +Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui +n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans +les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles. + +Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de +Léonard. + +--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que +l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des +animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges, +vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme +d'après les cornes des boeufs et des moutons, d'après le coeur des +arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la +durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient +entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de +limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des +éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates +des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout +cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner +ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera +pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des +étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont +inutiles... + +Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui +eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car +des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la +science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il +est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette +intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande +connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de +discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées +à la hauteur de pure intellectualité. + +--Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et +ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup +songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela... + +--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer, +éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ à +votre avis? + +--Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que +les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science +inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base +sur l'expérience. + +--Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce +cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les +antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, +tout cela alors serait?... + +--Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement +Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour +la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître +une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont +embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs +siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne +pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques--on +les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La +parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le +monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité +n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois +font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal +aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne +disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants +peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences +prétendues sophistiques... + +Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son +adversaire, il se tut. + +--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le +docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le +savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le +vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur +Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à +l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez +daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de +l'Écriture Sainte... + +--Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, +je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car +ils sont la substance de la plus haute vérité... + +On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les +uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient +vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient +dédaigneusement les épaules. + +--Assez! assez!...--Permettez-moi de répondre, messer,...--Qu'y a-t-il +à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la +parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf +pourri... Comment permet-on?...--Les vérités de notre très sainte +mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!... + +Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa +solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la +science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux +et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais +contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être +laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, +par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour +qu'ils l'admettent. + +Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne +comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif +plaisir. + +--Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains. +C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se +battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il +tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, +derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés. +Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui +jouait la timidité... + +Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un +combat de coqs. + +--Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les +bonnets rouges l'assommeront... + +Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent +aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent +sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour +réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles. + +Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement: + +--Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est +suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que +mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore +desséchée!--exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés +de messer Leonardo. + + +VII + +A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas: + +--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu +lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité, +vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas +l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout +concilier, tout réunir... + +--Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard. + +--Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde. +Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y +aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce +pas, mon ami? + +--Parfaitement, fra Luca. + +--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous +cédons. + +--«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le +visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier +Pythagore et saint Thomas d'Aquin. + +--A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin, +l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés. +Quelle finesse dans l'allégorie! + +--Quelle allégorie? + +--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu +merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas... + +Le vieillard eut un sourire malin. + +--Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le +soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le +mercure; est-ce bien cela? + +--Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien +compris mon allégorie! + +--Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre +philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le +soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine +transmutation des métaux! + +Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le +vieillard eut un rire enfantin, naïf: + +--Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à +votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère +l'Alchimie! + +--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on +ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser +avec vous dorénavant. + +Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un +petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du +vin et des fruits. + +--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je +n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de +m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais +volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se +sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait +pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose +de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie. + +--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais +il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne +croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère +être philosophe plutôt que chrétien... + +--Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il +brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une +puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs +peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne +d'offenser mon Léonard. + +--Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare +Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la +postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un +aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier. +C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à +d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères. + +--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois +ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes +sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger +d'eux. Ce sont des originaux! + +--Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur, +acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis +longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des +originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent. +J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit +dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande: + +»--Le maître est-il à la maison? + +»--Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes. + +»--Et à quoi est-il occupé? + +»--Il mesure la pesanteur de l'air. + +»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard: + +»--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air? + +»--Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile. +La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de +livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?» + +--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et +satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut +sans avirons. + +--Sans avirons! Tout seul? + +--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur. + +--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même... + +--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par +fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose +que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un +canot, mais des navires. + +--Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire! + +--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire. +Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la +gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie! + + +VIII + +Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes +Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une +gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était +radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages +s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait +une étoile solitaire. + +Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard +songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme +des jumeaux. + +Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de +six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit. + +Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant +à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses +pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses. +Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il +mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les +distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades. + +--Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée! + +--Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon. + +Elle ne se décidait pas, et admirait. + +--Comment t'appelles-tu? demanda Léonard. + +--Maïa. + +--Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont +allés pêcher du poisson? + +--Non. + +--Veux-tu que je te le raconte? + +Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme +celle d'une jeune fille. + +--Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis, +car je vois que tu ne veux pas manger l'orange. + +Il fouilla dans ses poches. + +A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda +Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière +elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la +grand'mère de Maïa. + +Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu, +elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et +cria: + +--Maïa! Maïa! Viens ici, vite! + +La fillette hésitait. + +--Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre... + +Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains +l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des +cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose +en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de +grands yeux terrifiés. + +Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna +précipitamment. + +Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le +considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle +craignait qu'il ne portât malheur à Maïa. + +Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher +dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant +d'un sourire fautif et confus. + +Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant +la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de +savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des +hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux +désespérément purs. + +Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres +poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre +telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit +un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des +corps sur les plans inclinés. + +La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce +soir-là aussi, elle procura à son coeur l'habituelle jouissance. + +Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son +journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne +pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées +par le tournoi des savants: + +«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux +sous des plumes de paon; ils récitent les oeuvres d'autrui et me +méprisent parce que je _découvre_. Mais je pouvais leur répondre comme +Marius, le patricien romain: vous parant des oeuvres d'autrui, vous ne +voulez pas me laisser jouir du produit des miennes. + +»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques, +existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une +glace. + +»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le +droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis +exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est +pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui +ont bien écrit. + +»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des +anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres: +l'expérience, le maître des maîtres.» + +La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits +d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en +ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire +semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se +souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte +infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et +ferme dans sa solitude. + +Seulement au fin fond de son coeur qu'il ignorait lui-même, +bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une +rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords, +comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa--de +quoi? il voulut se le demander et ne le put. + + +IX + +Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour +travailler au visage du Christ. + +Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les +pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste +vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument +gris pommelé. + +--Et Gianino? demanda Léonard. + +Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris. + +--Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte. + +--Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand? + +--Depuis quatre jours. + +Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser +l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina. + +Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie. + +Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits, +il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que +prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était +coutumier, mais que personne ne craignait. + +--Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval +par le vétérinaire? + +--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins! + +--Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient... + +--Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas +dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez. + +--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet +idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su +ce qu'était l'anatomie? + +Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond +mépris, murmura: + +--L'anatomie! + +--Vaurien!... Va-t'en de ma maison! + +Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que +l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de +rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de +chevaux. + +--Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio. +Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma +faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin. + +--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné... + +Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il +ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la +bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront. + +Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux. + +--Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre. + +--Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du +foin, savoir si cette canaille dit la vérité. + +Il entra dans la maison. Giovanni le suivit. + +Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les +instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la +couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque +minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de +sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il +respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté, +ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et +calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout +de tout. + +--Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie, +voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis +embrouillé... + +--Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose. +Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce +vrai? + +--C'est vrai. + +--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec +une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le +visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le +foin des chevaux. Tu te souviens... + +--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent. + +--Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis +toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin? + +Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux. + +Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le +maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître. + +--Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la +maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous? + +--Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la +semaine dernière, je t'ai donné trente florins. + +--Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux +à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour +votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats +d'or pour ce grand diable bigarré... + +--Tu veux parler de la girafe? + +--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous +nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle +crèvera. + +--Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai +l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes. + +--Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces +fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines, +nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain +quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela? + +--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je +sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que +j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont +absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause... + +Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se +taisait, sombre, les yeux baissés. + +--Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas +de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne +s'est vue. + +--Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco. +Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne +recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous +les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous... + +--Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai +comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en +corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie +mauvaise Pâque! + +Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien. + +--Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,--et subitement sur +ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et +protectrice.--Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous +y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent +pas de foin... + +Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel, +qu'il envoyait à sa vieille mère malade. + +--Il s'agit bien du foin! cria Léonard. + +Et épuisé, il s'affala sur une chaise. + +Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid +vif. + +--Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois +prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce +que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi... + +--A qui? + +--A Arnoldo. + +Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit. + +--A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que +n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître, +maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit? + +Léonard baissa la tête. + +--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas... + +Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux: + +--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble... + +Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme +rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice +jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros +livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait +une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les +calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions +et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de +plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets, +les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des +annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense +de la cape de Salario: + + Drap d'argent 15 lires 4 soldi. + Velours pourpre 9 -- » + Galons 9 -- 9 soldi. + Boutons 9 -- 12 » + +Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table. +Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage +du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le +nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau +titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, +mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh! +le bon et pauvre homme!...» + + +X + +Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne +pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le +lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante +pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage +de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres +deniers. + +En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas +encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait +besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France. + +Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses +élèves. + +Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La +statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était +prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More +s'effara, se fâcha et refusa même une audience. + +Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard +écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans +les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au +balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander. + +«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de +plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne +soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose +rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au +silence... + +»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements... + +»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui +ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art +que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif... + +»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne +parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment... + +»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner +mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper +de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je +n'avais que cinquante ducats. + +»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces... + +»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?» + + +XI + +Un soir de novembre, après une journée passée en démarches auprès du +généreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le +bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes +enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au +cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout +d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant +pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais +en approchant, il entendit parler derrière la porte. + +--La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des +voleurs peut-être? + +Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et +devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais +montrés à personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il +s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur la +pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant +dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils +puissent l'entendre: + +--Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa, +Marco, Giovanni, Cesare! + +Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme +une vitre brisée. Une fenêtre battit. + +Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son coeur il +n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût. + +Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la +cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de +travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal. +Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la +glace l'écriture de Leonardo: + +«_Laude del Sole._ Gloire au soleil. + +»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du +soleil est réellement telle qu'elle paraît; je m'étonne que Socrate +abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre +incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment +puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à +la déification du soleil...» + +--On peut passer? demanda Cesare. + +--Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni. + +--«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans +l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins +que la plus petite planète--un point à peine perceptible dans +l'univers.--De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés...» + +--Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui +qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui... + +Il tourna une page. + +--Tiens... encore, écoute: + +«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un +homme mort en Asie.» + +--Tu comprends? + +--Non. + +--Le Vendredi Saint, expliqua Cesare. + +«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos lumières sur cette +démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni +chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni +voix, ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et +voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de +l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par +l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la +nature.» + +--Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient +entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une +prophétie: + +«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes +vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et +assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu, +qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.» + +--Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble à du Savonarole. Une +pierre dans le jardin du pape... + +«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.» + +--Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... Mais oui! +«Morts depuis mille ans...» les martyrs, les saints, au nom desquels +les moines amassent l'argent. Une excellente devinette! + +«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on +allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.» +Les tableaux saints. + +«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs +actions secrètes et honteuses.»--La confession. Comment cela te +plaît-il, Giovanni? Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui +il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même pas méchantes. +Simplement un amusement... Il joue au sacrilège... + +Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut: + +«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et +punissent ceux qui dévoilent leurs trafics.»--C'est probablement au +sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les +miracles. + +Il ferma le cahier et regarda Giovanni. + +--Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes? + +Beltraffio secoua la tête. + +--Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien +nettement..... + +--Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui, +tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes +en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même la +plus grande énigme. + +«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que +ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies +du Sauveur...» + +Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,--tout +petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,--qui +représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise +sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles +et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la +géométrie, source de toutes les sagesses. + +Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire +l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare +eut à peine le temps de déchiffrer les trois premiers mots, +«Nécessit--éternel maître», lorsque retentit la voix de Léonard, +criant: + +--Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous donc tous? Andrea, +Marco, Giovanni, Cesare! + +Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa. + +--Mauvais présage, sourit Cesare. + +Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir, +ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre +et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des +branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la +jambe. + + +XII + +Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la +mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la +pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite +l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquiétude vague, comme +s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée +revenait toujours au même point. + +Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour +chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait +guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la +nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus +piteux, plus égaré. + +Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le +quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le coeur de +son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre +les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait +chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage. + +--Si je savais comment le soulager, pensait Léonard. + +Il eut un sourire amer: + +--Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils +disent que j'ai le mauvais oeil... + +Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une +porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit. + +L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter +sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une +image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. +Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les +enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller. + +--Giovanni, tu dors? murmura le maître. + +Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard +dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que +Léonard avait vue dans les yeux de Maïa. + +--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi..... + +Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur +son front: + +--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve +effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le +dévisageant avec méfiance. + +Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front: + +--Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? + +Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les +coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les +mains, il balbutia: + +--Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et +je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis +vis-à-vis de vous un misérable, un traître... + +Léonard l'embrassa et l'attira à soi. + +--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois +pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit +vis-à-vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-être toi aussi me +pardonneras-tu un jour... + +Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un +élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa +poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie. + +--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si +jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je +ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des +idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non! +Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto. +Personne ne peut vous aimer autant que moi..... + +Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait +comme un enfant: + +--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit, +pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter +quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et +malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a +bien des choses qu'il ne comprend pas..... + +Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard +scrutateur et dit: + +--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_... + +--Qui, lui? demanda Léonard. + +Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent +d'effroi. + +--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas +parler de _lui_... + +Léonard le sentit trembler dans ses bras. + +--Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les +docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose +sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni, +entends-tu? Cela t'apaisera. + +Et après un instant de silence: + +--Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure? + +Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota: + +--De votre sosie... + +--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve? + +--Non, réellement... + +Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait. + +--Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la +nuit? + +--Non. Mais tu dois bien le savoir? + +--Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître, +maintenant je suis certain que c'était _lui_. + +--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il +arrivé? + +Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il +espérait que cet aveu le soulagerait. + +--Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi, +comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme +vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage +était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas +gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être +vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de +l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit: +«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie +pas.» Alors j'ai tout compris. + +--Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni? + +--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé... + +--De quoi? + +Giovanni cacha sa figure dans ses mains. + +--Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te +tourmenterais. + +--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique, +que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée +qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé... + +--Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi +le dessin d'une machine de guerre? + +--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes +appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et +que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, +la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est +mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas +cinq... + +--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais... + +--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez, +maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre, +qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son +cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi, +m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de +Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science +parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de +vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des +miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et +de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de +l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces +paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est +parti en me disant qu'il reviendrait... + +Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait +plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni +pénétrait dans la plus secrète profondeur de son coeur. + +--Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du +maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout +cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant... +comme vous! + +Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un +cri dément: + +--Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en, +maudit! + +Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire: + +--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut +mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui +a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me +craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et +folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de +sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux +qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi, +Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais +chez toi... + +Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien +cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il +sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver--il était +prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître. + +--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous +verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement, +pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas! + +Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa. + +--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant, +ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici. +Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu +sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras. + + +XIII + +Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu +et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche +pour un tableau. + +Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait +prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention, +comme s'il se fût agi d'une oeuvre importante, il aida le maître à +imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé. +Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les +rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, +égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le +travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même +temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter +un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de +porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les +plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie. + +La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic, +qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la +planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses +frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il +s'était arrêté et regardait le maître. + +--Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant. +L'huile refroidie n'adhère pas. + +Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni, +avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage. + +--Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard. + +--Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire. + +Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et +lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable +d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le +cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare +da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical. + +Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher, +Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de +l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre +dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait +déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune. +Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en +plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé +dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate +coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes. + +--Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez +moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer... + +--Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa +Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs. + +--Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production +de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix, +peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut +observer les règles avec une précision mathématique... + +Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile, +causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne +songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui +tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans +l'âtre. + +--Racontons des histoires! proposa Salaino. + +Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint, +allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé +tous ses tableaux. + +»--Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste. + +»--Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au +centuple une bonne action.» + +»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui +donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en +criant: + +»--Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en +m'abîmant tous mes tableaux. + +Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les +autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les +autres. + +Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne +paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression +d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes, +s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa +corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses +cris de colère. + +A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper, +d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant +parcimonieux. + +Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du +fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment +rassis. Il n'y avait pas de vin. + +--As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons. + +--Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte. + +--Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin? + +--Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif +s'il n'y a plus d'argent? + +--Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers +le plafond une pièce d'or. + +--D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai +les oreilles, dit Léonard, en le menaçant. + +--Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de +suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets! + +--Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin... + +Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses +passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin. + +Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très +haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât +doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se +contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait +la chanson du _Moine défroqué_: + + Au diable la soutane, la capuche, le chapelet! + Hi hi hi et ha ha ha! + Eh! vous les jolies filles, + A pécher je suis prêt! + +Ou bien encore l'hymne solennel de la folle _Messe de Bacchus_, +inventé par les étudiants: + + Ceux qui mettent de l'eau dans le vin, + Comme des éponges s'imbiberont, + Et dans le feu de l'enfer + Les diables les sécheront. + +Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de +plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage +sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé +probablement, de Giacopo. + +On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse +et à chacun. + +Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire: + +--J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait +que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu +devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à +l'éternelle gaieté céleste. + +Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu +exprimer le maître. + +--Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté, +quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre, +comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur +plaira.--Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand +les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et +que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous +gênent. + +--Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le +maître en riant. + +Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son +lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à +son élève. + +Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à +Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une +ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche +usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,--maladif +et rêveur enfant de seize ans,--plongé dans la secrète sagesse de la +Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières +de la Synagogue. + +Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux +cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le +Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, +oublié et de nouveau retrouvé. + +Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans +le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le +pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des +Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: +«Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face +contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette +coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une +seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis +éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.» + +Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur +tombant sur la terre semblait des gouttes de sang. + +--Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne +soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre +volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et +lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles? + +--Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me +semble que de nouveau tu... + +--Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et +tranquille... Maintenant tout est passé... + +--Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que +jamais plus, cela ne revienne... + +--Ne craignez rien! Maintenant je vois--et il désigna le dessin--je +vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie +revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce +dessin. + + +XIV + +Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure +du Christ de la _Sainte Cène_ et il désira le voir. Souvent il avait +supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et +toujours retardait. + +Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à +la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et +Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait +sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, +Giovanni vit le Christ. + +Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du +canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et +rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, +traitant de la mathématique. + +Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les +flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et +friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et +violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit +tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une +longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de +la fonte, paraissait infiniment profonde. + +Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées +qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux +interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux +pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants; +l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des +Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, +étrange et terrible. + +Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction, +tous deux étaient la vérité. + +Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il +s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti, +appuya sa tête dans ses mains. + +--Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de +l'Achéron, dit une voix railleuse. + +Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et +reconnut Cesare. + +Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive, +enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre +apparition. + +Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux. +Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas. + +--Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin +Cesare. + +--Oui, répondit Giovanni. + +--Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel +pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant. + +Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola +au-dessus du canal. + +--Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la _Cène_? + +--Oui. + +--Eh bien? comment le trouves-tu? + +Cesare se retourna brusquement. + +--Et toi? demanda-t-il. + +--Je ne sais pas... il me semble... + +--Dis-le franchement. Il ne te plaît pas? + +--Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le +Christ. + +--Pas le Christ? Et qui donc? + +Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête. + +--Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de +la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque +enfant? + +--Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel +le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères? + +--Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux +Christ! + +--Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage. +Dans la _Cène_ il est plus âgé de quinze ans... + +--Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont +deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies... + +--Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu +dit, Cesare, deux _Sosies_? + +--Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même? + +--Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan, +comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a +représenté dans la _Cène_, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il +possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la +sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants +qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis +venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette +prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et +je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié +ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort--comme +nous! + +--Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. +Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la _Cène_, ne pouvait +prier _ainsi_... + +Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son +compagnon. Il lui semblait étrangement changé. + +Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de +plus en plus assombrie. + +--Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, +nous marchions ensemble ici même et discutions la _Sainte-Cène_. Tu te +moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son +Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le +soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, +tu pourrais parler ainsi de lui... + +Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se +retourna. + +--Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu +l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu +l'aimes! + +Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé. + +--Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je +pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait +dans la _Sainte-Cène_, personne, peut-être même pas lui, ne le +comprend comme moi, son plus mortel ennemi! + +Et riant de nouveau de son rire forcé: + +--Quand on pense... quelle drôle de chose que le coeur humain? Puisque +nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne +l'aime tout de même pas, moins encore maintenant... + +--Pourquoi? + +--Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le +dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'oeil, ni l'orteil de son +pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que +Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et +les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer +la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous +apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté, +car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne +de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne +jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale +d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse +sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à +l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que +le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur +une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, +Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase! + +--Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le +quittes-tu pas? + +--Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme +un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à +te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux +brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir... + +--Lequel? + +--Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre +apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais +aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni +même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la +gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des +insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre +et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de +son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal! + +Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se +poser sur sa main. + +--Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je +sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a +dit que je l'aimais? + +--Lui-même, répondit Beltraffio. + +--Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il +pense que... + +Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup +comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop +absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux, +ils se quittèrent au plus proche carrefour. + +Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne +voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux +rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont +l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il +répétait sans cesse: + +--Les sosies... les sosies... + + +XV + +Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor +ducal ses deux ans d'appointements en retard. + +A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la +nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape +et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée +française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. +Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le +duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux +ses intimes. + +Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la +faveur ducale: + +«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître +Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises +au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait +l'acte de donation. + +L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait +été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc +était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des +discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires, +vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et +embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui +plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans +sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron. + +Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de +Bramante qui surplombait un des fossés du palais. + +La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la +trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de +fer du pont-levis. + +Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les +chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un +plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du +fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des +torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc +jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les +cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils +fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau. + +La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Béatrice, lui avait envoyé +en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces +derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir +venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait +son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de +l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles +des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les +nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano. + +Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières, +les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les +gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le +brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus +beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des +visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre +deux cieux ils se balançaient et glissaient. + +Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du +chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et +lui tendit un papier. + +--Qu'est-ce? demanda-t-il. + +--Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des +armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais +les fourgons partent demain à l'aube..... + +Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin. + +--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire +après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus +dormir! + +Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de +façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas: + +--Messer Leonardo. + +--Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le +entrer. + +Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea: + +--Léonard ne me gênera pas. + +Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles, +s'illumina d'un bon sourire. + +Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le +pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses +cygnes. + +Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au +front. + +--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te +portes-tu? + +--Je dois remercier Votre Altesse..... + +--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment +viendra où je saurai te récompenser selon tes services. + +Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets, +cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la +cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que +Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le +canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la +conversation avec un air ennuyé et dégoûté. + +Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis +quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée, +qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé. + +--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque +l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa +ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard. + +--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui +sait si nous nous reverrons? + +--Votre Altesse nous abandonne? + +Le duc soupira péniblement et ne répondit pas. + +--Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons +ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en +as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais +dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un +peu à Ludovic le More! + +L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les +seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où +l'éloquence de cour était indispensable: + +--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes +au service de Votre Altesse. + +--Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de +moi et tu me plaindras..... + +Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur +les lèvres. + +--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec +toi! + +Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la +galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'élevait un +sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que +dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes +blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes +meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les +gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi +virginal. + +On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la +résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose +qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant +majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, +telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le +ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre +miroir des eaux. + + +XVI + +En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard +se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève +Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au +sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale. + +C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son +maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence, +le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort +de Savonarole. + +L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin, +sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit +même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu». + +Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large +tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant +trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, +qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence +avait l'aspect d'une croix. + +Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la +place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais +sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et +Silvestro Maruffi. + +Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la +tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva, +prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles +d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le +moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase: + +--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te sépare de +l'Eglise combattante et triomphante. + +--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante +mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia +Savonarole. + +On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la +chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux +fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques +pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit +Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort +au nom du peuple. + +Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et +Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins, +anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient +introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les +condamnés. + +Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il +conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas +compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la +corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et +cria: + +--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme! + +Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans +peur aucune, il se lança dans le vide. + +Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit +signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu +s'il s'était dirigé vers le ciel. + +Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à +l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole. + +Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule. + +Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del +Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le noeud +coulant quelqu'un cria: + +--Fais un miracle! Fais un miracle, prophète! + +Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent. + +Le bourreau poussa Savonarole. + +Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la +garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et +glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes +paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des +vanités»: + +--Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint! + +La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les +gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant: + +--Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas! + +Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps. +La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui +pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et +semblaient pour la dernière fois bénir le peuple. + +Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os +calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se +frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des +martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une +charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le +triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler +quelques pincées de cendres et quelques parcelles du coeur non consumé +de Savonarole. + +Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui +contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa +de ses larmes. + +Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul. + +En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance, +devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette. + +Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra +Benedetto ne le quittait pas d'un instant. + +Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il +écoutait son délire et s'effrayait. + +Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout +en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au +Christ les lois de l'éternelle nécessité. + +--Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne +sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter +cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la +plus courte entre deux points? + +Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposés +et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de +souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et +omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient +tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure +que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se +convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis +avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son +sosie, l'appelait Antechrist ............... + +Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498, +lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications +du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même +année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des +seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, +traversa les Alpes et envahit la Lombardie. + + + + +CHAPITRE X + +LES CALMES ONDES + +1499-1500 + + Les ondes sonores et lumineuses sont régies par la même loi + mécanique que les ondes de l'eau: l'angle d'incidence est égal à + l'angle de réflection. (_La Mécanique._) + + LÉONARD DE VINCI. + + _Il duca perso lo Stato e la roba e libertà, o nessuna sua opera + si fini per lui._ + + Le duc a perdu l'État, ses biens, sa liberté, et rien de ce qu'il + a entrepris ne s'est achevé par lui. + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +Dix jours avant la reddition du palais ducal, le maréchal Trivulce, +aux cris joyeux de: «Vive la France!» aux sons des carillons, entra à +Milan comme en ville conquise. + +L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les citoyens lui préparaient +une réception triomphale. + +Pour le défilé des corporations, les syndics des marchands avaient +découvert dans la sacristie de la cathédrale, deux anges qui, +cinquante ans auparavant, sous la république Ambrosienne, avaient +représenté les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui +mettaient les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics en +confièrent la restauration à l'ancien mécanicien ducal, Léonard de +Vinci. + +A ce moment, Léonard était occupé à l'invention d'une nouvelle machine +volante. Un matin, de très bonne heure, presque à l'aube, il était +assis devant ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau +tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, mais une +hirondelle géante. Une des ailes était terminée et mince, aiguë, +élégante, se dressait du parquet au plafond et au bas, dans son ombre, +Astro arrangeait les ressorts brisés des deux anges de la commune de +Milan. + +Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le plus possible la +structure des oiseaux, dans lesquels la nature donne le meilleur +modèle de machine volante. Il espérait toujours exprimer par les lois +mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce qu'on pouvait +savoir, il le savait et cependant, il sentait qu'il existait dans le +vol un mystère, impossible à condenser dans une formule. De nouveau, +comme dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie la +création de la nature de la création humaine, la structure du corps +vivant de la machine morte, et il lui semblait qu'il aspirait à +l'impossible, au déraisonnable. + +--Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en remontant les ressorts. + +Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la pièce passa un +souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle géante s'agita, +comme vivante. Le forgeron la contempla avec tendresse. + +--Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! grogna-t-il en +désignant les anges. Seulement, maintenant, maître, je ne sors pas +d'ici avant d'avoir terminé mes ailes. Veuillez me donner le croquis +de la queue. + +--Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore réfléchir. + +--Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier... + +--Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue de notre oiseau doit +remplacer le gouvernail. La moindre faute, la plus petite erreur, peut +tout perdre. + +--Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai en +achevant la seconde aile... + +--Astro, murmura le maître, attends. Je crains qu'en nous pressant, +nous soyons amenés encore à des transformations. + +Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il remua la carcasse de +roseau tendue d'un croisillon de tendons de boeuf. Puis il se tourna +vers Léonard et d'une voix sourde, émue, dit: + +--Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si à force de calculer +vous arriviez de nouveau à l'ancien résultat, qu'on ne puisse, comme +avec l'ancienne, voler avec cette machine, je volerai tout de même... +pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis plus attendre, +parce que je sais que si cette fois encore... + +Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda attentivement son +visage large, entêté, sur lequel se reflétait, immobile, l'idée +insensée et dominante. + +--Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, volerons-nous ou ne +volerons-nous pas? + +Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel espoir, que +Léonard n'osa pas avouer la vérité. + +--Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans essayer, mais je crois, +Astro, que nous volerons... + +--Et c'est parfait! dit en applaudissant avec enthousiasme le +forgeron. Je ne veux plus rien entendre, car si vous dites, vous, que +nous volerons--nous volerons! + +Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un joyeux rire +d'enfant. + +--Qu'as-tu? s'étonna Léonard. + +--Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout le temps. Mais ce sera +pour la dernière fois... Après je n'en parlerai plus... Croyez-vous, +quand je pense aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi--ils +m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se battent et +s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de grandes oeuvres--ces +vermisseaux rampants, ces scarabées sans ailes. Pas un d'entre eux ne +se doute du miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement +l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront les «_ailés_» +planer dans les airs. Ce ne seront plus des anges en bois pour amuser +la populace! Ils verront et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils +me prendront plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, vous serez +un dieu. Ou peut-être on dira que vous êtes l'Antechrist? Et alors, +ils seront terrifiés, ils tomberont face contre terre et vous +adoreront. Et vous ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose, +maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni seigneurs, ni +esclaves, que tout sera transformé en quelque chose de si nouveau que +nous n'osons même y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils +à des choeurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... Oh! +messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... Serait-ce vrai? + +Il semblait délirer. + +--Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra la raison. Et que +faire avec lui? Comment lui apprendre la vérité? + +A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit à la porte extérieure +de la maison, puis on frappa de même à la porte fermée de l'atelier. + +--Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron furieux. Qui est +là? Le maître n'est pas visible. Il a quitté Milan. + +--C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom de Dieu, ouvre plus +vite! + +Le forgeron ouvrit. + +--Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en voyant le visage +effrayé du moine. + +--Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire si, mais nous en +recauserons plus tard... Maintenant... Oh! messer Leonardo!... Votre +Colosse... les arbalétriers gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de +mes yeux vu... les Français détruisent votre oeuvre... Courons vite... + +--Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien que son visage pâlit. +Qu'y ferons-nous? + +--Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les bras croisés à +contempler la destruction d'un de vos chefs-d'oeuvre. J'ai un +sauf-conduit pour le sire de La Trémoïlle. Il faut faire des +démarches... + +--Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste. + +--Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers les haies, +seulement partons plus vite! + +Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, et ils se +dirigèrent en courant vers le palais. + +En route fra Luca conta ses mésaventures et ses peines: la veille, les +lansquenets s'étaient introduits dans ses caves, s'étaient enivrés et +ayant trouvé les reproductions en cristal des corps géométriques, les +avaient pris pour des appareils de magie noire et les avaient brisés. + +--Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je vous le demande? +disait en pleurant presque Paccioli. + +Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent près de la porte +principale, sur le pont-levis de Battiponte, près de la tour Torre +del Filarete, un jeune Français élégant, très entouré. + +--Maître Gilles! cria fra Luca. + +Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était un oiseleur +«siffleur de bécasses» qui apprenait à chanter, à parler, à faire +mille tours, aux serins, aux pies, aux perroquets de Sa très +chrétienne Majesté--c'était un personnage important à la cour. +Paccioli désirait lui offrir ses oeuvres: _La Proportion divine_ en de +luxueuses reliures. + +--Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra Luca, lui dit +Léonard. Allez chez maître Gilles; moi je saurai me débrouiller tout +seul. + +--Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimidé. Ou bien +encore... savez-vous? Je cours chez maître Gilles, je lui demande où +il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le +sire de La Trémoïlle... + +Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut +rejoindre le «siffleur royal». + +Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans le Champ de +Mars--cour intérieure du palais. + + +II + +La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La +place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes, +d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de +monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié +écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne, +des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de +ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues +diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand +passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues +trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon +métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les +mélodies mélancoliques des Alpes. + +Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse +presque intact. + +Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza, +la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression +de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son +coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier. + +Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs +picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue +et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les +mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait +d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à +son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu +quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du +Colosse, servait de point de mire. + +On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but +coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues, +s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue, +arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue +sans l'atteindre. + +Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se +produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un +détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il +passa sans prêter la moindre attention au divertissement des +mercenaires. + +--Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier. + +--Le sire de La Trémoïlle. + +--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier... + +Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action, +une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui +semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué +un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de +lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets +et les palefreniers et courir derrière les seigneurs. + +Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue. + +--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en +agitant leurs bérets. La France a gagné! + +D'autres tireurs reprirent la gageure. + +Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et +stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'oeuvre à +laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie, +peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis +Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des +pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes, +s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un +squelette de fer. + +Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse +éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus +misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes, +son sceptre brisé et son inscription _Ecce Deus_! + +A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal +Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse, +s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses +yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite: + +--Qu'est-ce? + +--Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine +Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre +initiative.... + +--Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'oeuvre de Léonard de +Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons! + +Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un +frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons. + +Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou +se gonflaient. + +--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant, +monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne... + +--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le +capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous... + +L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au +même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une +force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en +vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec +étonnement. + +--Qui es-tu? demanda-t-il. + +--Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement. + +--Comment oses-tu! commença le vieillard furieux. + +Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut. + +--Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main. +Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami... + +--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur, +murmura l'artiste respectueusement. + +Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua +la tête: + +--Original! Ils ont détruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur +pardon? + +--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et +cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font. + +Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure +s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté. + +--Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se +fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, +pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû +justement passer ici tout à l'heure? + +Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un +coupable: + +--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La +Trémoïlle. + +--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donné +cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse... + +En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante loggia +Bramante où avait eu lieu sa dernière entrevue avec Ludovic, Léonard +vit des pages et des palefreniers français qui s'amusaient à chasser +les cygnes apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient +à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par de hauts murs, +les oiseaux se débattaient épouvantés. Parmi le duvet et les plumes +blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balançant des +corps ensanglantés. Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu, +poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies +comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort. + +Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il était +pareil à ce cygne. + + +III + +Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra à Milan par la +porte Ticinese. Dans sa suite figurait César Borgia, duc de Valentino, +fils du pape. Durant le parcours de la cathédrale au palais, les anges +de la commune de Milan agitèrent leurs ailes. + +Depuis le jour de la destruction du Colosse, Léonard ne s'était pas +remis à son travail de la machine volante. Astro achevait seul +l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces +ailes, encore, ne pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le +forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à autre, furtivement, +il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de démence. + +Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Léonard apportant +la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit à +contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait +qu'Astro, ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît +quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les salles si mémorables +du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de +Milan. + +L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. Sa personne +n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des épaules +étroites, une poitrine rentrée, un visage vilainement ridé, +souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de +vertu bourgeoise. + +Sur la plus haute marche du trône se tenait un jeune homme de vingt +ans, simplement vêtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur +les revers du béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de +l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une +barbiche rousse, une pâleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents +et affables. + +--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, quel est ce jeune +seigneur? + +--Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, duc de Valentino. + +Léonard avait entendu parler des crimes de César. Bien qu'il n'y eût +pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'eût tué son +frère Giovanni Borgia, ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la +pourpre cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de l'Église +romaine. On insinuait aussi que la véritable cause de ce fratricide +résidait dans la rivalité des deux frères, non seulement pour les +faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils +nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia. + +--C'est impossible, songeait Léonard en observant le visage calme du +duc de Valentino, ses yeux purs et naïfs. + +César sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de +Léonard; il tourna la tête de son côté, puis, se penchant vers un +vieillard à long vêtement sombre qui se tenait près de lui, son +secrétaire, il lui parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque +le vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un étrange et +insaisissable sourire glissa sur les lèvres du duc de Valentino. Et, +au même instant, Léonard eut cette impression: + +«Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que +celles qu'on raconte.» + +Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, s'approcha du trône, +s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mégarde laissa +choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais César +d'un mouvement souple et vif le prévint, releva le parchemin et le +tendit au roi avec un salut. + +--Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un dans le groupe des +seigneurs français. Est-il assez heureux de se montrer! + +--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit +admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque +le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On +l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas! + +L'artiste avait remarqué le mouvement servile de César, mais il lui +avait semblé plutôt terrible que vil, une caresse traîtresse d'animal +rapace. + +Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon +et voyant que Léonard avec sa timidité habituelle resterait +toute la journée perdu dans la foule, sans trouver l'occasion +d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et, +courbé jusqu'à la contorsion, avec un long sifflement énumérant les +qualités--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--présenta +l'artiste au roi. + +Louis XII parla de la _Sainte-Cène_. Il loua l'interprétation des +apôtres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra +Luca s'attendait à chaque instant que Sa Majesté prierait Léonard +d'entrer à son service; mais un page entra et remit au roi une lettre +de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, sa bien-aimée +Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son heureuse délivrance. Les +seigneurs s'avancèrent, présentèrent leurs hommages et leurs +compliments, éloignant du trône Léonard et Paccioli. Le roi les +regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; il +invita aimablement les dames à vider une coupe à la santé de +l'accouchée et passa dans une autre salle. + +Paccioli voulut entraîner son ami. + +--Vite! vite! + +--Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. Je vous remercie de +vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce +moment Sa Majesté pense à tout autre chose. + +Il quitta le palais. + +Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrétaire de +César Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place +d'ingénieur ducal, le même poste que Léonard occupait à la cour de +Ludovic le More. + +L'artiste promit sa réponse sous peu de jours. + +En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement et pressa le +pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement à +défaut de civière, sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de +la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de +Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, le visage livide. Ce +que le maître craignait, était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer +les ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était tombé +et se serait tué immanquablement si l'une des ailes ne s'était +accrochée à une branche d'arbre. Léonard aida à rentrer le brancard +improvisé, dans la maison et lui-même déposa avec précaution le blessé +sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses +plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Léonard un +regard suppliant: + +--Pardonnez-moi, maître! + + +IV + +Dans les premiers jours de novembre, après de splendides fêtes données +en l'honneur de sa fille nouveau-née, Louis XII, après avoir reçu le +serment des Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le maréchal +Trivulce, repartit pour la France. + +La tranquillité était rétablie dans la ville, mais en apparence +seulement: le peuple détestait Trivulce pour sa violence et sa ruse. +Les partisans de Ludovic soulevaient la populace, répandaient des +lettres anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le fuyard de +leurs moqueries et de leurs injures, maintenant songeaient à lui comme +au meilleur des souverains. + +Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit, près des portes +Ticinese, les baraquements des percepteurs d'impôts français. Le même +jour, à la villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa +d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle l'avait frappé +d'un coup de balai en plein visage. Le soldat la menaça de sa hache. +Aux cris de sa fille, le père accourut armé d'un bâton. Le Français +tua le vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les Français +massacrèrent les habitants et réduisirent la commune en cendres. A +Milan, cette nouvelle produisit l'effet d'une étincelle dans un amas +de poudre. Le peuple envahit les places, les rues, les marchés en +criant furieusement: + +--A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux Français! Vive le More! + +Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se défendre contre une +population de trois cent mille âmes. Ayant fait établir les canons sur +les tours, les gueules dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au +premier signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de +conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua dans l'hôtel +de ville et l'eût mis à mort si n'était arrivé à son secours un +détachement de mercenaires suisses commandés par le seigneur de +Coursinges. + +Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les vols, la mise à +la question des Français qui tombaient entre les mains des révoltés et +des citoyens soupçonnés de sympathiser avec les conquérants. + +Dans la nuit du 1er février, Trivulce quitta secrètement le fort, le +laissant sous la garde des capitaines D'Espy et Codebecquart. Cette +même nuit, Ludovic, revenu de Germanie, était acclamé par les +habitants de Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un +libérateur. + +Léonard, durant les derniers jours de la révolte, craignant le feu +intermittent des canons qui avaient détruit plusieurs maisons +voisines, s'était installé dans ses caves. Il avait passé adroitement +par des conduits de chauffage et avait installé plusieurs chambres. +Comme dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui était +précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, les livres, les +appareils scientifiques. + +A ce moment, il se décidait à entrer au service de César Borgia. Mais +avant de se rendre en Romagne, où, d'après le contrat convenu avec +messer Agapito, il devait arriver pour l'été de 1500, il avait +l'intention de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo Melzi, +afin d'attendre la fin de la guerre et de la révolte, dans sa +solitaire villa Vaprio, près de Milan. + +Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra Luca Paccioli vint +chez l'artiste et déclara que le palais était inondé: le milanais +Luigi da Porto, au service des Français, avait passé au camp des +révoltés et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux qui +alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté, détruit le moulin +du parc Rocchetto, pénétré dans les caves où étaient amoncelés la +poudre, l'huile, le pain, le vin et autres fournitures; si bien que si +les Français, à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de ces +provisions, la faim les aurait forcés à se rendre--ce sur quoi +comptait messer Luigi. Au moment de l'inondation, les canaux voisins +de ceux du fort avaient débordé dans la partie basse des portes +Vercelli et recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle +Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes au sujet de la +_Sainte-Cène_ et proposa à Léonard d'aller voir avec lui si le tableau +n'avait subi aucun dégât. + +Avec une indifférence feinte, Léonard répondit qu'il n'en avait guère +le temps en ce moment et que la _Sainte-Cène_ n'avait pu être +atteinte, car elle était placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne +pouvait lui avoir occasionné aucun tort. + +Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au couvent. + +En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet de brique, de +larges plaques, restes de l'inondation. Cela sentait l'humidité. Un +moine lui dit que l'eau avait monté à un quart de coudée. + +Léonard s'approcha du mur de la _Sainte-Cène_. + +Les couleurs paraissaient nettes. + +Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme dans les peintures à +la fresque, mais huileuses, elles étaient de l'invention de l'artiste. +Il avait aussi préparé le mur d'une façon spéciale, avec une première +couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre et de l'huile +d'olive, et une seconde couche de mastic, de résine et de plâtre. Des +maîtres compétents avaient prédit le peu de solidité des couleurs à +l'huile sur un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant naturel +vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter attention aux +conseils. Il n'aimait pas la peinture à l'eau parce que ce travail +exigeait de la promptitude et de la résolution, qualités qui lui +étaient étrangères. Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses +corrections, ses continuels atermoiements, ne pouvaient s'accommoder +que de la peinture à l'huile. + +Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant la surface +du tableau. Tout à coup, dans le coin gauche, en bas, sous la nappe, +aux pieds de l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la +floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité. + +Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement encore son +examen. + +Par suite de l'humidité, la première couche de glaise s'était +boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles à l'oeil nu, +des crevasses par lesquelles suintait le salpêtre. + +Le destinée de la _Sainte-Cène_ était résolue. Les couleurs pouvaient +se conserver encore pendant cinquante ans, mais la terrible vérité ne +supportait aucun doute: la plus belle oeuvre de Vinci était condamnée +à périr. + +Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une dernière fois le +Christ et, comme s'il venait de le voir seulement, il comprit combien +cette oeuvre lui était chère. + +Avec la perte du Colosse et de la _Sainte-Cène_, les derniers liens +qui l'attachaient aux humains se trouvaient rompus. Sa solitude +devenait maintenant de plus en plus désespérée. + +La poussière du Colosse avait été dissipée par le vent; sur le mur où +se trouvait le Christ, la moisissure couvrirait les couleurs +écaillées, et tout ce qui était sa vie disparaîtrait comme une ombre. + +Il revint à la maison, descendit dans les caves et passant dans la +chambre d'Astro, s'y arrêta un instant. Beltraffio mettait au malade +des compresses d'eau froide. + +--Encore la fièvre? demanda le maître. + +--Oui, il délire. + +Léonard se pencha pour examiner le pansement et écouter les paroles +hachées du blessé. + +--Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. Pourvu que les +ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où viens-tu? Quel est ton nom? La +Mécanique? Je n'ai jamais entendu dire que le diable se soit nommé +Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, laisse-moi. Il +m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux pas... Attends... laisse-moi +respirer... + +Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri d'horreur +s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il tombait. Puis de +nouveau il se reprit à parler avec volubilité: + +--Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma faute. Il disait que +les ailes n'étaient pas prêtes. C'est fini... J'ai déshonoré mon +maître... Entendez-vous? Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus +petit et du plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable l'emmena +à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant, et il le mit sur le toit du +Temple et il lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à +terre.» Car il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils te +porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent aucune +pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a répondu au démon Mécanique! Tu +ne te souviens pas, Giovanni? + +Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, mais Beltraffio +crut qu'il délirait. + +--Tu ne te souviens pas? insistait le malade. + +Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset du quatrième +Évangile de Lucas: + +--Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente pas ton Seigneur +Dieu!» + +--Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro. + +Puis le délire le reprit. + +--Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de soleil. Et il ne faut pas +d'ailes. Oh! si le maître savait combien il est bon et doux de tomber +dans le ciel! + +Léonard le regardait et songeait: + +«A cause de moi, il est perdu à cause de moi! Je l'ai tenté, je lui +ai porté malheur comme à Giovanni!» + +Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le malade se calma peu à +peu et s'assoupit. + +Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle et se plongea dans +des calculs. + +Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction des ailes, il +étudiait le vent, les couches d'air, d'après le mouvement des vagues +et le cours de l'eau. + +«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans une eau tranquille à +une certaine distance l'une de l'autre--écrivait-il dans son +journal--sur la surface se formeront deux cercles séparés. Je me +demande: Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre +l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il ou bien +les coups des vagues se répercuteront-ils sur les points de contact à +angles égaux?» + +La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce problème de +mécanique, le charmait à un point tel, qu'il inscrivit en marge: + +«_Questo e bellissimo, questo e sottile!_ Quelle superbe et fine +question!» + +«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il. Les cercles +se traversent sans se mélanger, conservant les points où les pierres +sont tombées.» + +Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la mathématique +approuvait la nécessité naturelle de la mécanique. + +Les heures succédaient aux heures. Le soir vint. + +Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard se remit de +nouveau au travail. + +Il pressentait qu'il touchait presque à une grande découverte. + +«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse les tiges de blé, +comme elles ondulent l'une après l'autre, tandis que les épis en +s'inclinant restent immobiles. Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces +rides produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par le vent, +sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce dont tu peux te convaincre +en jetant une paille sur les cercles des vagues et observant qu'elle +se balance sans bouger.» + +L'expérience de la paille le fit songer à une autre pareille, qu'il +avait déjà pratiquée, en étudiant la transmission du son. Tournant +quelques pages, Léonard lut: + +«Au coup d'une cloche répond faiblement une autre cloche; la corde +vibrant sur le luth fait vibrer la même corde sur un luth voisin et si +tu poses une paille sur cette corde, tu la verras trembler.» + +Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation entre ces deux +phénomènes distincts. + +Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une pensée traversa son +esprit: + +«La même loi mécanique ici et là! Comme les vagues de l'eau, les ondes +sonores se séparent dans l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant +le point de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant le +reflet du son, le reflet du jour dans une glace est l'écho de la +lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta justice, Premier Moteur: +l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflexion!» + +Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait que cette fois +encore il regardait dans l'abîme où personne encore n'avait osé +regarder. Il savait que cette découverte, si elle était prouvée par +l'expérience, était une des plus importantes depuis Archimède. + +Deux mois auparavant, il avait reçu de messer Guido Berardi une lettre +qui lui annonçait que Vasco de Gama avait, en contournant le cap de +Bonne-Espérance, découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard +l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire qu'il avait +fait une plus grande découverte que Colomb et Vasco de Gama, qu'il +avait vu de plus lointains mystères du nouveau ciel et de la nouvelle +terre. + +Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste écouta et d'un coup +se souvint de toutes ses désillusions, l'imbécile destruction du +Colosse, la perte de la _Sainte-Cène_, la bête et terrible chute +d'Astro. + +«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait destinée à périr, +sans gloire, comme tout ce que je fais? Personne n'entendra-t-il +jamais ma voix et serai-je éternellement seul comme maintenant, dans +l'obscurité, sous terre, avec le rêve des ailes?» + +Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie. + +--Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité, dans le silence, +dans l'oubli! Que personne n'en sache jamais rien. Je sais! + +Un tel sentiment de force et de victoire emplit son coeur qu'il lui +sembla que ces ailes qui étaient le rêve de sa vie existaient déjà et +le soulevaient vers le ciel. + +Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut voir le ciel et +l'espace. + +Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de la cathédrale. + + +V + +La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus des toits des +maisons se projetaient les lueurs pourpres des incendies. Plus on +avançait vers le centre de la ville, la place Broletto, plus la foule +devenait compacte. Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, +tantôt par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages +convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la commune de Milan, +les arquebuses, les mousquetons, les lances, les faux, les fourches. +Telles des fourmis, les gens s'agitaient, aidant des boeufs à traîner +une vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. Les +mercenaires français enfermés dans le fort mitraillaient les rues de +Milan. Ils se vantaient, avant de se rendre, de détruire la ville +entière. Et à tous ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace: + +«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!». + +Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve stupide et effrayant. + +Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait un tambour picard, un +gamin de seize ans. Il se tenait sur l'échelle appuyée contre le mur. +Le gai brodeur Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui +avait passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude sur la +tête et avec une solennité bouffonne: + +Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au nom du Père, du Fils +et du Saint-Esprit! + +--_Amen!_ répondit la foule. + +Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il clignait des yeux +comme les enfants prêts à pleurer, se tortillait et remuant le cou, +tâchait d'arranger la corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses +lèvres. Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait de sa +torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage étonné et blême, +essaya de demander quelque chose. Mais la foule hurla. Le gamin eut un +geste résigné, sortit de dessous sa veste une croix d'argent, +l'embrassa et se signa rapidement. + +Mascarello le poussa en criant gaiement: + +--Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous comment les +Français dansent la gaillarde! + +Au rire général, le corps de l'adolescent se balança secoué par les +derniers frissons. + +Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille vêtue de haillons +qui, se tenant devant une masure détruite par les bombes, tendait les +bras et suppliait: + +--Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi! + +--Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi pleures-tu? + +--Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son lit... le +parquet s'est effondré... Peut-être vit-il encore... Aidez-moi! + +Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur le toit de la +maisonnette. Les poutres craquèrent. Un nuage de poussière monta. La +masure s'abattit et la femme se tut. + +Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la loggia Osii, un +étudiant de l'Université de Pavie, monté sur un banc, déclamait sur la +grandeur du peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute des +tyrans. La foule l'écoutait, méfiante. + +--Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, citoyens, +mourons pour la liberté! Trempons le glaive de Némésis dans le sang +des tyrans! Vive la république! + +--Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des voix. Nous savons +quelle liberté vous courtisez, traîtres, espions des Français! Au +diable la république! Vive le duc! A mort le traître! + +Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en citant des exemples +classiques de Cicéron, Tacite et Tite-Live, on l'arracha de son banc, +on le piétina: + +--Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! Allons, frappez-le! +Tu ne nous tromperas pas. Tu te souviendras de ce qu'il en coûte +d'ameuter le peuple contre le duc légitime! + +Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et les tourelles de la +cathédrale, pareilles à des stalactites dans le double reflet bleu de +la lune et rouge des incendies. + +Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui ressemblait à un tas +de corps amoncelés, s'élevaient des plaintes. + +--Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier à visage effrayé, +bon et triste. + +--Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On dit que c'est un espion +des Français, le vicaire Giacomo Crotto. On prétend qu'il a donné au +peuple des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. Le +premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. C'est terrible +vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié de nous! + +De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait comme un +trophée une tête ensanglantée piquée sur une longue perche. + +Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait et hurlait en +désignant la tête: + +--Mort aux traîtres! + +Le vieil ouvrier se signa et murmura: + +--_A furore populi libera nos, Domine!_ De la fureur du peuple, +délivre-nous, Seigneur! + +Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements de tambour, +le crépitement des arquebuses et les cris des soldats allant à +l'assaut. Au même instant, des bastions du fort, un coup semblable au +tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde des +français, «Margot la Folle», qui crachait ses boulets. + +L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme s'élança vers le +ciel. La place s'illumina d'une lumière rouge qui ternit le clair de +lune. + +Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, s'agitaient, +pénétrés d'effroi. + +Léonard regardait ces fantômes humains. + +Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, dans la pourpre du +feu, dans les cris de la foule, dans l'écho du tocsin, dans le +crépitement des canons, il s'imaginait les calmes ondes des sons et de +la lumière qui, se balançant majestueusement comme les rides de l'eau +formées par la tombée d'une pierre, se dispersaient dans l'air, +s'entrecroisaient sans se mêler, et gardaient pour point de repère +leur point de départ. Et une grande joie emplissait son coeur à l'idée +que les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre cette harmonie des +infinies et invisibles ondes, qui planaient au-dessus de tout, telle +la volonté unique du Créateur, la loi mécanique, la loi de la +justesse--l'angle d'incidence égal à l'angle de la réflexion. Les +paroles qu'il avait inscrites dans son journal et que si souvent il +avait répétées, sonnaient à nouveau à ses oreilles: «_O mirabile +giustizia di te, Primo Motore!_ O miraculeuse est ta justice, Premier +Moteur! Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. O +divine nécessité, tu forces toutes les conséquences à découler par la +voie la plus rapide de leur cause.» + +Au milieu de la foule démente du peuple, dans le coeur de l'artiste +régnait l'éternel calme de la contemplation, pareil au rayon immuable +de la lune, dominant les lueurs d'incendie. + +Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More entra dans Milan par la +Porta Nuova. + +La veille Léonard était parti à la villa Melzi à Vaprio. + + +VI + +Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de Sforza. + +Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait quitté la cour, +s'était installé dans sa villa solitaire, au pied des Alpes, à cinq +heures de route de Milan, et s'y prit à y vivre en philosophe, loin +des vanités du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant à la +musique et aux sciences occultes dont il était grand amateur, ce qui +faisait dire que messer Girolamo s'occupait de magie noire pour +évoquer l'âme de sa femme défunte. + +L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli souvent venaient +le voir et passaient des nuits entières à discuter les secrets des +idées platoniciennes et les lois de Pythagore. Mais le plus grand +plaisir du maître était les visites de Léonard. + +Comme il travaillait au percement du canal Martésien, l'artiste se +trouvait souvent dans ces parages et la situation de la splendide +villa lui plaisait. Vaprio se trouve sur la rive gauche de la rivière +Adda. Là, le cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes. +Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes froides, vertes, +tumultueuses, indomptables; et à côté d'elle le canal calme, lisse +comme un miroir, glisse entre des berges égales. Cette opposition +paraissait à l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne +pouvait décider ce qui était plus beau de la création du cerveau +humain et de la volonté humaine, sa propre création, le canal, ou bien +de sa soeur sauvage, l'Adda furieuse? Son coeur comprenait également +ces deux courants. Du haut de la dernière terrasse du jardin on +découvrait la verte vallée de la Lombardie, Bergame, Trevilio, Crémone +et Brescia. En été, le parfum des foins embaumait ces prés à perte de +vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient jusqu'à leurs +cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient les poires, les pommes, +les cerises, et toute la vallée semblait un énorme jardin. + +Au nord se détachaient les noires montagnes de Côme; au-dessus, +s'élevaient en demi-cercle les premiers contreforts des Alpes, et +encore plus haut, dans les nuages, scintillaient les cimes neigeuses, +roses et dorées. + +En même temps que lui se trouvaient à la villa fra Luca Paccioli et +l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison avait été détruite par les +Français. Léonard les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il +devint vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco. + +Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps évité. Mais une +fois, comme il entrait dans la chambre de Léonard pour exécuter une +commission de son père, il vit les verres multicolores dont se servait +l'artiste pour étudier les teintes complémentaires. Léonard lui +proposa de regarder au travers. L'amusement plut à l'enfant. Les +objets connus prenaient un aspect féerique, sombre, radieux, agressif +ou tendre, selon que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu, +rouge, violet ou vert. De même, une autre invention de Léonard le +captiva: la chambre obscure. Lorsque sur une feuille de papier blanc +apparaissaient les tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir +tourner les roues du moulin, tourbillonner une bande de choucas +au-dessus du clocher de l'église, ou le petit âne gris Peppo marcher +sur la route, Francesco, ravi, battait des mains. + +A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; la +grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique l'ennuyait. Mais la +science de Léonard était tout autre. Elle semblait à l'enfant +intéressante comme une fable. Les appareils de mécanique, d'optique, +d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir, +il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. Avec les hommes +l'artiste était dissimulé, car il savait que le moindre mot imprudent +pouvait lui attirer un soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il +parlait de tout avec confiance et simplicité. Non seulement il +apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et +se souvenant de la parole du Christ: «En vérité, en vérité, je vous +le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer +dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni dans le royaume de +la science.» + +A ce moment, il écrivait son _Traité des Étoiles_. + +Durant les nuits de mars, lorsque la première haleine du printemps +soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la +maison avec Francesco, observait les étoiles, dessinait les taches de +la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient +pas de contours. + +A travers un trou fait dans une feuille de papier à l'aide d'une +aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles privées de rayons, +pareilles à des petites boules claires. + +--Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, cent fois, mille fois +plus grands que le nôtre. Aux habitants des autres planètes, la terre +apparaît semblable à ces étoiles. + +--Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco. + +--D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne voyons pas. + +--Et derrière? + +--D'autres encore. + +--Et à la fin, tout à fait à la fin? + +--Il n'y a pas de fin, pas de limites. + +--Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont la main trembla +dans celle de Léonard. Où donc alors, messer Leonardo, où donc est le +paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur +son trône, et le Fils et le Saint-Esprit? + +Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains +de sable, dans tous les soleils, dans toutes les étoiles, mais il eut +pitié de la foi enfantine et se tut. + + +VII + +Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquiétantes parvinrent +à la villa Melzi. L'armée de Louis XII, sous le commandement du sire +de La Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic le More, +qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et, +poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une +femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un +faible écho à la villa de Vaprio. + +Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco +rôdaient dans les bois; parfois même ils escaladaient les montagnes +escarpées. Là, Léonard louait des ouvriers et faisait faire des +fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes +fossiles. + +Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un +vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. Dans les derniers rayons du +soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de +Bergamo. Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement +dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage +de fumée. + +--Qu'est-ce? demanda Francesco. + +--Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une bataille. Tiens, vois-tu +les feux? On dirait un tir de canons. Peut-être est-ce un combat entre +les Français et les nôtres? + +Les derniers temps ces escarmouches se répétaient fréquemment dans la +plaine lombarde. + +Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent le nuage. +Puis ils se prirent à examiner le résultat des dernières fouilles. Le +maître prit dans ses mains un os très long, tranchant et effilé comme +une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien. + +--Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire, +combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous +ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles +transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa +cachette, peu à peu effrité par le temps! + +Il étendit la main vers la plaine. + +--Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan +qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les +cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les +oiseaux, nageaient des poissons. + +Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule, +si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un +combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient. + +Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard, +Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans +l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel. + +Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même +chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les +Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie, +la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes +des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne +ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière +douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?» + + +VIII + +Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait +une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs +années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre +considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se +risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre +roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond. + +Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la +mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force +impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur +s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain, +avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et +conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en +avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en +dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait +voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et +raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient +prévoir encore le but. + +Du fond montait une atmosphère suffocante. + +Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les +pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit. + +--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco +se serrer contre lui. + +--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant. + +Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement: + +--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir? + +--Oui, Francesco. + +--Où? + +--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino... + +--C'est loin? + +--A quelques jours d'ici. + +--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus? + +--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera +possible. + +Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse, +entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui, +il murmura: + +--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous! + +--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas. + +--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai +votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je +soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais +reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le +faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous +m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne +m'abandonnez pas... + +--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir? + +--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je +pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi +seulement que oui... + +--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux, +malade, malheureux et tu le plains... + +--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous +ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je +sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître +d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre +mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous +crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux +toujours rester près de vous! + +Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant. + +Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres +s'abaissèrent et il murmura: + +--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec +vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi... + +Il sanglota éperdument. + +--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je +vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous +vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais. + +Francesco leva les yeux sur lui. + +--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après +vous oublierez. + +--Non, je te le promets, Francesco. + +--Dans combien d'années? + +--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans... + +--Huit. Et nous ne nous quitterons plus? + +--Jusqu'à la mort. + +--C'est bien. Dans huit ans? + +--Oui, sois tranquille. + +Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était +particulière--frotta sa joue contre le visage du maître. + +--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé +que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme +maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un +me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais +que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit +quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce +n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous +qu'avec elle. Et je n'ai pas peur. + +Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse. + +Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il +tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme +il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui +sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme. + +Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme, +avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le +long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus +avant dans les ténèbres souterraines. + + +IX + +En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'armée +française approchait. + +Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, donnait Milan à +piller à ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se réfugiaient +dans les montagnes. Les routes étaient encombrées de charrettes +chargées de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La +nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine les «coqs +rouges», les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un +combat sous les murs de Novare, combat qui devait décider du sort de +la Lombardie. + +Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernières +nouvelles. + +La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, lorsque le duc +sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa +principale force, les mercenaires suisses achetés par le maréchal +Trivulce, refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les +supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de +victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restèrent +inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse +de Lucerne, nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se saisit +du duc et on l'amena au maréchal, qui versa aux Suisses trente mille +ducats--les trente deniers de Judas. + +Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de conduire le prisonnier en +France. Celui qui, selon l'expression des poètes de cour, «le premier +après Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une charrette, dans +une cage, comme une bête fauve. Comme faveur spéciale, le duc pria ses +geôliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comédie_ du Dante, +_per studiare_, pour l'étudier, disait-il. + +Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Français +pillaient de concert avec les lansquenets et les Vénitiens. Des bandes +rôdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante +Bonne partirent pour Chiavenna. + +C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa Melzi. Selon +son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et +entendu de curieux durant la journée: + +«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il cette nuit-là, et +les ailes larges, il les soulève de façon que le vent s'y engouffre. +Je l'ai observé sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à +droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.» + +Au-dessous, sur la même page: + +«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa liberté, et tout ce qu'il +a entrepris s'est terminé par le néant.» + +Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait +vécu seize ans, la déchéance de l'illustre maison des Sforza, étaient +pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de +proie. + + + + +CHAPITRE XI + +LES AILES SERONT + +1500 + + Le grand Oiseau prendra son vol--l'homme sur le dos de son grand + Cygne--emplissant le monde de consternation, emplissant les livres + de son nom immortel. Gloire au nid où Il est né! + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d'Empoli, sur +le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci--lieu +de naissance de Léonard. + +Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait désiré, avant son +départ pour la Romagne, revoir son village où vivait son vieil oncle +Francesco da Vinci, le frère de son père, enrichi dans le commerce des +soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste +voulait le voir et faire admettre dans sa maison son élève le +mécanicien Zoroastro de Peretola, non remis encore de sa chute et +menacé de rester infirme pour le reste de sa vie. Léonard espérait que +l'air des montagnes, le calme de la campagne le guériraient plus vite +que des drogues. + +Monté sur une mule Léonard quitta Florence par la porte d'Al Prato en +suivant le cours de l'Arno. A Empoli, il abandonna la grande route, et +s'engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses. + +La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, voilé, se couchant +dans le brouillard, annonçait le vent du nord. L'horizon s'élargissait +de chaque côté. Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant +pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, neutre, +rappelant le Nord. La montée était lente et continue. L'atmosphère +plus légère. Léonard évita San Ouzano, Calistri, Lucardi et la +chapelle de San Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se +dissipèrent. Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit. + +Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village de Vinci se +découvrit. Les collines s'étaient transformées en montagnes, la plaine +en collines. Sur l'une d'elles s'élevait un village compact. Sur le +fond sombre du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne +forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient. + +Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, et suivit un +étroit sentier entre les potagers. Une branche d'églantier, par-dessus +une clôture, frôla doucement son visage, comme si elle l'eût embrassé +dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée. + +Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, ramassa une +pierre et frappa. C'était la maison qui avait appartenu à son aïeul +Antonio da Vinci, maintenant à son oncle Francesco et où Léonard avait +passé son enfance. + +Personne ne répondit. Dans le silence on entendait le murmure du +torrent au bas de la côte. En haut, dans le village, les chiens +éveillés aboyèrent. Dans la cour, un chien, très vieux probablement, +leur répondit. + +Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté sortit. Il était dur +d'oreille et longtemps ne put comprendre qui était ce Léonard. Mais +lorsqu'il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la +lanterne et baisant les mains du maître que quarante ans auparavant il +avait porté dans ses bras, ne cessa de répéter à travers ses larmes: + +_O signore, signore, Leonardo mio!_ + +Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco était +absent pour deux jours. Léonard décida de l'attendre, d'autant plus +que le lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro et +Giovanni Beltraffio. + +Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les +enfants de Francesco vivaient à Florence, il s'agita, appela sa petite +fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper; +mais Léonard demanda simplement du vin, du pain et de l'eau de la +source réputée, qui coulait dans le jardin de son oncle. + +Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait comme son père et son +grand-père, avec une simplicité qui aurait pu paraître de la pauvreté +pour un homme habitué aux commodités de la ville. + +L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était si familière et +qui servait en même temps de salon et de cuisine. Elle était meublée +de quelques sièges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpté +luisants de vieillesse, de crédences supportant de lourds pots +d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; aux solives enfumées du +plafond pendaient de gros paquets de plantes médicinales. La seule +nouveauté consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans les +croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, ces fenêtres, +comme dans toutes les maisons de paysans toscans, étaient tendues de +toile enduite de cire qui interceptait la lumière. Dans les pièces du +haut, les croisées n'étaient fermées que par des volets en bois. + +Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, puis la petite +lampe en terre à long col et à anse, suspendue par une chaînette, et +pareille à celles que l'on retrouve dans les anciens tombeaux +étrusques. Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus belle +encore dans cette chambre à moitié dénudée. + +Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table +un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de +laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard +monta par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi rien +n'était changé: au milieu de la chambre large et basse, l'énorme lit +carré, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne +grand'mère, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait +avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait +échu par héritage à l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois +pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau +bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une feuille de papier jauni +sur laquelle était écrite une prière latine. + +Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coupé d'eau dans +une écuelle de bois sentant l'olivier, et, resté seul, se plongea dans +de sereines et douces pensées. + + +II + +Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci, +qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison, +vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des +cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme +aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer +Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son +fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, +légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne +fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens +pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était +senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, +témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui +circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin, +ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à +la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son +père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la +nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des +philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa +composition. + +Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa +poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué: + + _Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro + da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._ + + (Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de + Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-soeur.) + +De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les +premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de +génération en génération. + +Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci +étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au +service de la commune florentine, comme l'était son père messer +Pierro. + +Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la +sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils +Lorenzo. + +Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé--la gloire, les +honneurs, les charges de l'État ou de la guerre--ni à la trop grande +richesse, ni à la trop haute science. + +«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la +plus certaine.» + +Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant +hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les +cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une +longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, +selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de +ses ciseaux de fer. + + +III + +Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier +et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village +voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne. + +Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il +se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari +et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. +Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche +au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la +terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était +mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur +d'Orbiniano. + +Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du +petit cabaret d'Anciano: il y était né. + +Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route +qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre +repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse +guinguette. + +Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San +Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de +mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin +gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la _tarocca_. + +La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de +Vinci et s'appelait Catarina. + +Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin +Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez +son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené +par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin +d'arroser la convention. + +Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs, +accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il +l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de +chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué +régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible +qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de +conquérir les coeurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait +d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait +l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples. + +Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir, +puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent +vers Nievole, elle devint enceinte. + +La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline +servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il +menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence +et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori, +ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien +dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre +paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, +de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités +d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente +florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne +dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se +soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir +des suites de ses couches. + +Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit +une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour +Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez +lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des +bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent +on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que +l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa +femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto. + +Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et +de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et +dévote famille da Vinci. + +Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et +particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de +mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque +rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans +une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce +même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci. + +C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son +_Livre sur la Peinture_. + +«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues +d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui +sont parées?» + +Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que +Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et +longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait +hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la +mère, le charme dont tout son être était empreint. + +La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la +villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et +qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin +se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et +courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le +perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle +couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux. + +Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours +de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer +aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, +ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant +des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez +Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles, +les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses +pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte +que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère +de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de +Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son +corps. + +Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa +robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui +encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses +gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio +lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept +ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la +grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure +de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un +ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le +vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les +arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des +fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio +partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la +bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les +montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long +des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à +la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies, +des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, +Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue +brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné, +poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de +le gronder et de se plaindre à son grand-père. + +L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco +et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient +Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses +camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui +déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se +réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en +allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les +gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir +sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la +première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait +dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce +que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant +que tu es un homme?» + + +IV + +Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur +Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio +da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler +les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris +de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu +entraîné, il commença à lui donner les premières notions de +l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. +L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité +avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait +d'une chose déjà apprise. + +L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui +déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que +tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et +les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta +encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la +femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de +Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable, +elle eût ensorcelé le lait de la chèvre. + +«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours +le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille +a son monstre.» + +Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé fils Pierro +lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d'un enfant +légitime, digne d'être héritier, car réellement Nardo semblait +«illégal» dans cette famille. + +Les habitants de Monte Albano racontaient une particularité de leur +pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'était la couleur +blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises, +moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à la montagne +«Albano». + +Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille +vertueuse et bourgeoise des notaires florentins. + + +V + +Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence. +Léonard retourna rarement à Vinci. + +Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce moment au service du duc +de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse: + +«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.» + +On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en réalité, il +s'agissait de sa mère. + +Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine +sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils. + +Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l'adoration +des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan. +Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse. + +Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, le petit Nardo. + +Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il +la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle +chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près des portes +Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller +loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter +dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit +par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s'y +rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. +Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se +doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait +presque pas d'elle. + +Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla +qu'il était redevable de tout ce qu'il possédait à cette pauvre +paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de +splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante +d'auberge, mais une noble dame. + +Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les +cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l'enterrement: + + Spese per la mor--Sotteratura di + Chaterina 27 florins. + Deux livres de cire 18 -- + Catafalque 12 -- + Pour le port de la croix 4 -- + Transport du corps 8 -- + Pour quatre abbés et quatre chantres 20 -- + Pour le glas 2 -- + Aux fossoyeurs 16 -- + Aux scribes 1 -- + ----- + TOTAL 108 florins. + + _A ajouter:_ + Médecin 4 -- + Sucre et chandelle 12 -- + ----- + TOTAL GÉNÉRAL 124 florins. + ===== + +Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses +effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un +paquet soigneusement ficelé. C'était un gâteau de village apporté de +Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois +paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait pas, habitué qu'il +était au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouvé ce paquet +oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit +son coeur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses +pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il +n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde, +il le glissa avec les objets qui lui étaient les plus précieux. + + +VI + +Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Léonard, tandis qu'il +montait le sentier aride de Monte Albano. + +Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer +et regarda. L'horizon vallonné s'étendait en s'abaissant vers la +vallée de l'Arno. A droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées +de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. A ses +pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le +village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble. + +Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant les violettes +blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout était simple, +calme, pauvre, pâle et septentrional. + +Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus +rageur. Mais Léonard n'y prêtait guère attention, tout à ses +souvenirs. + + * * * * * + +Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. Adroit, gai +et débonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clergé +particulièrement lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs +du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de +bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des +terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans +rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser +Antonio. + +Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, très vite consolé, +le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille, +presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il +n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec +son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide +instruction à cet aîné illégitime pour, le cas échéant, en faire son +héritier et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous les +aînés de la famille Vinci. + +A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste, +mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même +qui par ses calculs indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se +tenant à l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli +«vivait comme un saint», selon l'expression de ses contemporains; +silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de +visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, +étaient superbes. + +Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa +maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et +sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après +avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da +Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. Ser Paolo +devint son professeur. + +Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines +qui enserrent Florence, Poggio al Pino, où parmi les genévriers et les +pins une guérite en bois servait d'observatoire au grand astronome. +Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il savait des lois de +la nature. Dans ces causeries Léonard puisa la foi dans la nouvelle et +encore inconnue puissance de la science. + +Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une +occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler, +ser Pierro porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le +maître orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientôt +Léonard entra comme élève dans son atelier. + + +VII + +Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en 1435 et était par +conséquent plus âgé que Léonard, de dix-sept ans. + +Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une loupe à la main, il +était derrière le comptoir de son atelier sombre, _bottega_, non loin +du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tassées sur leurs +fondations pourries, baignant dans les eaux verdâtres de l'Arno--ser +Andrea ressemblait plutôt à un marchand florentin ordinaire qu'à un +grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et +bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lèvres serrées et +dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid, +logique et curieux sans limites. + +Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme lui considérait la +mathématique comme la base générale de l'art et de la science; il +affirmait que la géométrie étant une partie de la mathématique «mère +de toutes les sciences» est en même temps la «mère du dessin père de +tous les arts». La science parfaite et la jouissance de la beauté +étaient pour lui équivalentes. + +Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps, +remarquable par sa laideur ou sa beauté, il ne s'en détournait pas +avec dégoût, ne restait pas plongé dans une torpeur contemplative, +ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce que +personne n'avait fait avant lui. Avec une patience infinie il +comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beauté, +les lois nécessaires de la mathématique. Encore plus infatigablement +que Sandro, il cherchait une beauté nouvelle,--non pas dans les +miracles, dans les légendes, dans les pénombres tentatrices où +l'Olympe se fond avec le Golgotha,--mais en pénétrant les secrets de +la nature, chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle pour +Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un miracle. + +Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier son fils âgé +de dix-huit ans, la destinée des deux fut résolue. Andrea devint non +seulement le maître, mais aussi l'élève de son élève Léonard. + +Dans le tableau commandé à Verrochio par les moines de Vallombrosa et +qui représente le _Baptême du Christ_, Léonard peignit un ange +agenouillé. Tout ce que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il +cherchait à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le trouva et +l'incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le maître, +désespéré de se voir distancé par cet adolescent, avait renoncé à la +peinture. + +En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. Ils se +complétaient l'un l'autre. L'élève possédait la légèreté que la nature +avait refusée à Verrochio; le maître, l'obstination concentrée qui +manquait à l'instable Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent +ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux empruntait à l'autre. + +A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze sa statue _le Christ +et saint Thomas_, pour l'église Or San Michele. + +En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rêves féeriques +de Sandro Botticelli, apparut pour la première fois aux yeux des +hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les +plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, la raison +scrutatrice devant le miracle. + + +VIII + +La première oeuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en +Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le +dessin représentait Adam et Ève. + +Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après +un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût +avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés +émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire: + +«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez +au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux, +connaissant le bien et le mal.» + +Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire +d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio, +plongeait ses doigts dans les plaies du Christ. + +Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui +l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un +sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on +employait dans la décoration extérieure des maisons. + +L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins +autant d'horreur que la tête de Méduse. + +Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des +lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des +phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux +monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties +de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel +pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la +même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule +géométrique d'une autre. + +On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il +semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir, +brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée, +les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus +surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à +l'égal de la beauté. + +Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où +l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était +presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce +moment il ne s'en apercevait même pas. + +Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il +pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria +d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa +le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les +volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son +père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui +semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi +sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression +de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire: + +--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais. +Prenez-le, il est à vous. + +En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la +commande d'un tableau pour le maître-autel: _l'Adoration des Mages_. + +Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de +l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les +mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun +maître jusqu'à lui. + +Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait +achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection +insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait +vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du +désir en empêchait la réalisation». + +La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune. +Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco +di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La +belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance +de ses deux fils, Antonio et Juliano. + +Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait +en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses +enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de +sorcière». + +Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des +ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le +maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La +calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus +bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son +être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses +contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.» + +Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa +seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et +de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus +en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande +avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De +ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de +cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de +l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets +par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le +«diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal +constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au +mahométisme. + +Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il +sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva. +Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête +de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le +Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en +faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More. + +En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à +Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement +comme «musicien de cour», _senatore di lira_. Avant son départ, il +écrivait au duc Sforza: + +«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous +ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments +de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent +aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans +vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre +Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés +ci-dessous: + + «1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très + faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi + et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au + feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais + également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi. + + »2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment + chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et + autres instruments similaires. + + »3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une + position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner + toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres. + + »4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter, + qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à + l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée. + + »5. _Item._ Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux, + faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les + fossés ou sous un fleuve. + + »6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sûres et + indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les + rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que + l'infanterie peut suivre sans obstacles. + + »7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de + forme utile et belle et différents de ceux en usage. + + »8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par + des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable + efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je + puis imaginer des moyens infinis d'attaque. + + »9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux + engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la + défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou + vapeurs. + + »10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui + en architecture et en construisant des monuments privés ou publics + et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre. + + »Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite; + en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse + être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en + la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison + de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous + paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire + l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre + Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité. + + LÉONARD DE VINCI. + +Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes +neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie +nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie. + + +IX + +C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son +existence. + +Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le +sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et +des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année +précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent, +semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une +autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons +glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et +roulait avec un bruit sourd au fond du précipice. + +Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une +extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à +chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait +toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit +sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible +égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes +géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne +pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme +subitement privé de l'usage de ses jambes. + +Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol +des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père +et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la +joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine +maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à +l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le +maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de +l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de +Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du +clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les +bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les +sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la +tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence +de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent +stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de +prophétique mystère comme des rêves fatidiques. + +«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son +journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve. +J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et +m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme +en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.» + +La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but +de son existence. + +Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet +de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les +hommes ne fussent pas ailés. + +«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le +principal et--les ailes existeront.» + + +X + +A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le +saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève +Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de +la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps +il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix. +Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue +barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible +volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de +son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si +étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les +larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent, +ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau. + +--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces, +mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne +distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné +de remettre... immédiatement...» + +Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni +la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le +secrétaire du duc. + +--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le +froid. Je viens tout de suite... + +Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et +rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que +la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie. + +Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître +sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute +sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la +Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui +l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur +superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et +terrible solitude. + +--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le +reste? + +Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa +mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de +l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!» + +Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les +sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne. + +Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la +roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied. + +Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice. +On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher +était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites. + +Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles, +comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par +troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques. + +Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec +une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle, +indispensable, du vol humain s'empara de lui. + +--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre. +Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux! + +Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de +toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute +sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme +de la neige dans l'azur du ciel. + +Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur. + + +XI + +Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprès +sous les épais rayons jaunes paraissaient noirs comme du charbon, les +montagnes éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste. + +Le vent se calmait. + +Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en bas, dans la +profonde et calme vallée, apparut le village de Vinci, pareil à un +berceau. + +Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit: + +«Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur--_Vinci_, +_vincere_, qui veut dire _vaincre_--le Grand Oiseau prendra son vol, +l'homme sur le dos du Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, +emplira les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au nid où il +est né!» + +Et contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il +répéta: + +--Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne est né! + + +La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du nouveau mécanicien +et ingénieur ducal dans le camp de César pour l'organisation de +machines de guerre destinées à l'attaque de Faenza. + +Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence pour se rendre en +Romagne auprès de César Borgia. + + + + +CHAPITRE XII + +OU CÉSAR--OU RIEN + +1500-1503 + + _Aut Cæsar--aut nihil._ + + CÉSAR BORGIA. + + Un souverain doit également être un homme et un fauve. + + NICOLAS MACHIAVEL. + + +I + +Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le duc de Valentino suivi +de toute sa cour et de son armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur +les bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. A la fin du +même mois, Léonard quitta Pesaro pour rejoindre César. + +Parti le matin il comptait être rendu à la tombée de la nuit. Mais une +bourrasque s'éleva. Les montagnes couvertes de neige étaient +infranchissables. Les mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule +tomba. Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à +l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le guide reconnut +une grande auberge de Novitario, à moitié chemin entre Pesaro et Fano. + +Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail pareil à une porte de +château fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une +lanterne, puis le patron lui-même. Il refusa de les recevoir, +déclarant que non seulement toutes les chambres, mais les écuries même +étaient occupées et que chaque lit servait à deux et trois personnes, +tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du +duc. + +Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit signé du duc et +orné de son sceau, le patron s'excusa fort et proposa sa chambre +occupée seulement par trois commandants des régiments français. Ces +officiers ivres, dormaient profondément. + +Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et de salle à manger, +pareille à toutes celles des auberges de Romagne, enfumée, sale, avec +des tâches d'humidité sur les murs nus, des poules et des pintades +dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages +d'osier, des files d'oignons, de saucissons et de jambons pendues aux +poutres du plafond. Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la +broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le reflet pourpre +de la flamme, les hôtes mangeaient, buvaient, criaient, se +disputaient, jouaient aux cartes et aux échecs. Léonard s'assit +auprès de la cheminée en attendant le souper commandé. + +A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers +ducaux Baltazare Scipione, le trésorier général Alessandro Spanoccia, +et l'ambassadeur de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui lui +était inconnu, faisait de grands gestes et avec une extraordinaire +conviction criait d'une voix flûtée: + +--Je puis, signori, le prouver par des exemples de l'histoire +contemporaine et ancienne, avec une précision mathématique. Tous les +grands conquérants composaient leur armée d'hommes de leur propre +nation: Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de +Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de +mercenaires; mais là, ces grands artistes militaires avaient su +inspirer à leurs soldats le courage et les qualités patriotiques. De +plus, n'oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science +militaire: dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside la +force d'une armée et non dans la cavalerie, dans les armes à feu et la +poudre, cette invention stupide des temps nouveaux! + +--Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec un sourire le +capitaine des lanciers. Les armes à feu prennent chaque jour plus +d'importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains, +des Grecs, des Spartiates; mais j'ose penser que les armées actuelles +sont mieux équipées que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence, +un escadron de nos chevaliers français ou une division d'artillerie +avec trente bombardes, renverserait un roc et non pas seulement un +détachement de votre infanterie romaine! + +--Ce sont des sophismes! s'échauffait messer Nicolo. Vous vous égarez. +Comment pouvez-vous discuter contre l'évidence? Si vous songiez +seulement qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en déroute +cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des +cohortes identiques à vos escadrons de chevaliers français! + +Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de +Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues. + +L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap rouge, de forme +majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les +importants hommes d'État de la République florentine, notamment les +secrétaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à +certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A +en juger par le col de la chemise, le linge était d'une propreté +douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le médius le durillon +habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. Il +y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ, +maigre, étroit d'épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges. +Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat, +redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre +inférieure, regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, il +ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le +cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de +ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait +une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants; mais par +instants à travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie, +brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de +piteux. + +Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de +l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange de vrai et de faux, +d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus +dans les paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des armes à +feu il observa combien difficile était la mise au point des canons de +grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de +l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva +la finesse de la remarque, connaissant par expérience les défauts de +ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l'inutilité des +forteresses pour défendre un État, se basant sur l'opinion des +Lacédémoniens. + +Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le maître de l'auberge +étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre. + + +II + +Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à +sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait +pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant +à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son +invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air +surchauffé. + +--Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre +que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal; +lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle +diminue, la broche tourne plus lentement. + +L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour +que sa machine volante. + +Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents +d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui +permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les +caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il +expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre +en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et +à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant +qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie +se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer +Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit. + +Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de +ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages, +palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane +vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même +qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée +Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de +beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'était transformée en Madeleine +repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent--ce qui +lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre _Tarif des +courtisanes_ ou _Réflexions pour un étranger de haut rang_. + +De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule. +Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute +volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle +prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère +du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle +devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et +cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le +monsignor l'attendait à la cour de César Borgia. + +L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une +personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant +il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre +avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à +céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la +courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses +compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de +coucher avec les marchands dans la forge. + +Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon +sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des +impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première +traînée venue. + +Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit +observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il +fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture +de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats +empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort +pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux +traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant +passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur +leurs ergots devant les honnêtes gens. + +Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse, +car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et +semblait combiner une retraite convenable. + +Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la +hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le +voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de +papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Décades_ de +Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque. + +--Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son +béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je +considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à +Votre Excellence. + +Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement. + +Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la +meilleure place à son colocataire. + +Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et +curieux. + +Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel, +secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois +auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel +pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à +toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis +communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances +de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc +et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo +Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la +mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui +les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de +l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice +de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie. +Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de +Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance +spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs. + +--Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un +grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la +peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me +répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui +montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des +tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous +considère comme un connaisseur profond de la science militaire et +voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a +toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la +grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la +quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à +Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques, +où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de +la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une +exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent, +tous ceux qui ont écrit sur ce sujet... + +Il s'interrompit avec un bon sourire. + +--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance: +vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la +peinture. + +--Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que +vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions +habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce +qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si +différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu +ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir. + +--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en +repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de +bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous +m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une +conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur +est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne +veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, +et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter +sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois +choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État. + +L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait +devoir être intéressant, demanda: + +--Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science +exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et +qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la +nature. Vous ai-je bien compris? + +--Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant +des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et +pareil à un oiseau. + +--Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais +je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des +humanités. Platon dans sa _République_, Aristote dans sa _Politique_, +saint Augustin dans _La Cité de Dieu_, tous ceux qui ont parlé de la +souveraineté, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles, +dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la +volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui +paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements +tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent +réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui +pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature +des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans +haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie +ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est +difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre +chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai +quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme +Savonarole! + +Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique +et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent, +qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un +feu étrange, presque dément: + +--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein, +vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie +d'Euclide ou les principes d'Archimède. + +Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer +Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un +livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du +corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489. + +«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes, +leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de +leurs corps.» + + +III + +Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, hardi jusqu'à +l'impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme +un jeune pédant, dès qu'on touchait à l'antiquité. + +«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» songea +l'artiste, se remémorant l'histoire du jeu d'osselets, dont Machiavel, +si ingénieusement, exposait les règles abstraites, et chaque fois +perdait en les mettant en pratique. + +--Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu d'une discussion, avec +un éclair joyeux dans les yeux. Plus je vous écoute, plus je m'étonne, +moins j'en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion +d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut diviser les gens en +trois catégories: la première, ceux qui voient et devinent par +eux-mêmes; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre; la +dernière, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on leur +montre. Votre Excellence... eh bien! et moi aussi, afin de ne pas +jouer à la modestie, nous appartenons à la première. Pourquoi +riez-vous? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force +supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps ne se +renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens +intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre +entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de +Tite-Live et écoutez mon explication. + +Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des +lunettes de fer aux branches cassées emmaillottées de fil, donna à son +visage une expression sévère, pieuse comme durant une prière ou un +office religieux. + +Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, s'apprêtant +à chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la décadence +des empires, et prononcé d'une voix métallique les premières paroles +solennelles de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage +à une petite vieille ridée et voûtée. + +--Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond salut, excusez le +dérangement. Ma maîtresse, sérénissime madonna Lena Griffa a perdu un +petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban +bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouillé toute la +maison, sans pouvoir même nous figurer où il a pu se sauver..... + +--Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement messer Nicolo; +allez-vous-en! + +Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant regardée +attentivement, il leva les bras et s'écria: + +--Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? Moi qui pensais +que depuis longtemps déjà les diables retournaient avec leurs fourches +ta charogne... + +La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures par un aimable +sourire qui la rendit plus hideuse encore: + +--Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! Jamais je n'aurais rêvé +que je vous rencontrerais... + +Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita monna Aldrigia à se +rendre à la cuisine où ils bavarderaient et se rappelleraient le bon +vieux temps. + +Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement et, ayant pris +un livre, s'assit à l'écart. Nicolas appela un valet et ordonna +d'apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l'auberge. + +Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le +pichet de vin ils se prirent à causer comme de vieux amis. + +Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: elle aussi avait été +belle et courtisée; on exauçait toutes ses fantaisies, et que +n'avait-elle pas imaginé! Une fois à Padoue, dans la sacristie, elle +avait retiré la mitre de la tête d'un évêque pour la poser sur celle +de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui et avec +elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre de louer des chambres +meublées et de s'établir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans +la misère au point d'aller mendier aux portes des églises pour +s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée de la mort: +par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux de sa voisine, monna +Aldrigia trouva son chemin de Damas en s'occupant d'un commerce plus +lucratif que le blanchissage. + +Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de la servante de +madonna Lena, venue pour demander à l'intendante la pommade pour la +guenon et le _Decameron_ de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane +lisait avant de s'endormir et cachait sous son oreiller avec son +missel. + +La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et +commença son rapport à la Seigneurie de Florence, sur les projets et +actions du duc de Valentino--rapport plein de profonde sagesse +politique en dépit du ton plutôt badin. + +--Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, avouez que vous +avez été surpris de me voir passer si légèrement de notre conversation +concernant des sujets sérieux à un bavardage louche avec cette +vieille? Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous que +l'exemple de cette diversion nous est donné par la nature dans ses +éternelles oppositions et transformations. Et le principal est de +suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous +sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui, +en présence de son élève Alexandre le Grand, se rendant au désir d'une +femme galante dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la +prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le sage comme une +mule. Certes, ce n'est qu'une fable, mais de sens profond. Car si +Aristote a pu se décider à une stupidité pareille pour une fille de +joie--comment pouvons-nous, pauvres, résister? + +Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand calme régnait. + +On n'entendait seulement qu'un grillon chantant dans un coin et dans +la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la +patte gelée de la guenon. + +Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et longtemps il regarda +Machiavel attentivement penché sur son travail, une plume rongée entre +les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc +une ombre énorme de sa tête aux angles durs, à la lèvre inférieure +proéminente, son cou mince et son nez en bec d'oiseau.--Ayant terminé +son rapport sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe à la +cire et inscrit l'habituelle formule des lettres pressées: _Cito, +citissime, celerrime!_ il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea +dans son travail favori, les remarques explicatives des _Décades_. + +Léonard observait comme, à la lueur mourante de la chandelle, +l'étrange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait +d'ignobles grimaces, tandis que le visage du secrétaire de la +République florentine conservait un calme sévère et solennel qui +semblait le reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au +fond de ses yeux et dans les coins de ses lèvres sinueuses, glissait +par moments une expression ambiguë, rusée et amèrement railleuse, +presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille. + + +IV + +Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les +petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles +émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du +duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu. + +Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre. +L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et +sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande. + +Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table. + +A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec +deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre, +un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du +gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et +se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver +Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis. + +--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon +oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi +dernier déjà la Seigneurie avait promis... + +--J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques +et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses +de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en +payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la +République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire, +la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en +forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou +quatre ducats comme un mendiant! + +Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent, +pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine. +Ils pouvaient causer librement. + +--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le +connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio +salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je +suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma +démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant +visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la +Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. +Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera +chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de +faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner +autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire +ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop +intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à +votre oncle... + +--Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer, +tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des +Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la +République que personne ne voudra entendre parler de votre démission. +Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil +de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres +ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un +pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style. +Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil, +lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se +roulaient de rire... + +--Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant. +Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est +utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient +l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle, +je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats +comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la +République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son +gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni +linceul, ni cercueil... + +Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante +l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il +servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une +lettre de sa jeune femme, monna Marietta. + +Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine +sur du papier gris. + +«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous +séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété. +Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien... +il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la +neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre +Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif +et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous +prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus +longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je +prie pour votre santé, vous protègent!» + +Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de +Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses +traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant +dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa +poche et murmura bourru: + +--Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie? + +--Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour +monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du +Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez... + +--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas! + +Il fit un geste impatienté et ajouta: + +--On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il +faut choisir: ou sa femme ou la politique. + +Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua: + +--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme? + +--Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio. + +--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous +en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une +anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible +pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas, +messer Leonardo? + +Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta +de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un +masque d'impudence. + +Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route +ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui +fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer +des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait +affaissé, malheureux et malade. + +L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était +mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des +Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui +embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena +dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent. +Nicolas refusa. + +--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous +avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait +nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un +caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi, +mais vous, qui m'avez rendu un cordial service... + +Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que +Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de +lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence. + +Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité +toute seigneuriale. + + +V + +Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil, +une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée. + +La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux +et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle, +et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient +de ci de là. + +Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des +réflexions originalement drôles ou tristes. + + +Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons +étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de +la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité +d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une +à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement. + +Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante +nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait +été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la +Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité, +baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique +fichée en terre, la tête de don Ramiro. + +--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne +parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort +curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la +place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion +d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique. + +Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la +sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes. +On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se +mêlèrent au peuple. + +--Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune +ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il +préférait et protégeait le lieutenant. + +--C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable, +vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En +son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons +et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à +l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue, +la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour +le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à +son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un +exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se +tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et +juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les +orgueilleux. + +--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec +un sceptre de fer. + +--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple! + +--Il sait punir--il sait gracier. + +--On ne peut avoir de meilleur roi! + +--En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la +Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On +n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme +on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de +Valentino--que le Seigneur lui donne la santé! + +--Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils +sont rendus on ne peut plus vite. + +--Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine. + +--Il plaint le peuple, voilà la vérité. + +--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite +vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te +protège, notre beau soleil rayonnant! + +--Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du +peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine +pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le +roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme +un monstre. + +Une musique guerrière retentit. La foule s'agita. + +--Lui... Lui... Le voilà... Regardez... + +On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des +têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les +femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur +héros, «le blond et beau César», _Cesare biondo et bello_. C'était un +rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple. + +En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de +timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde +romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes +de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une +cuirasse, vêtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se +lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée +par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en +pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de +feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en +peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de +vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la +poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de +Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes +albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de +camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du +porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur +un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants, +venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en +manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le +corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un +casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines +mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique. + +Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis +que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits +s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus +fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la +barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau +de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage +impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus +impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme +la lame aiguisée d'une épée nue. + +L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés +de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les +gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des +trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, +les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient +comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe +royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le +soleil énorme et sanglant. + +La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de +l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse +terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante. + +--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout +de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau +soleil! + +Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de +l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel. + +Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf +enthousiasme. + + +VI + +Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc +qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse. + +Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était arrêté à Fano pour +se reposer et devait partir le lendemain à l'aurore, vint faire ses +adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui +demanda à quelle cause il l'attribuait. + +--Deviner le motif des actions d'un prince tel que César est +difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous +désirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à +sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs +tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à +l'oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et +intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui +inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la +contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida +de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du +lieutenant sous prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son +corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même +temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action +pleine de profonde sagesse: premièrement, il a arraché avec la racine +l'ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans; +deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés +avaient été commises à son insu, il s'est lavé les mains, a rejeté +toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité +des excellents fruits de son régime; troisièmement, offrant en +sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s'est posé comme le +plus haut et le plus intègre justicier. + +Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son +visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux +brillait, tantôt s'allumant et tantôt s'éteignant, une étincelle +d'impertinente raillerie. + +--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas à dire! s'écria +Lucio. Mais d'après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant +justice n'est que la pire des abominations! + +Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d'y +éteindre la flambée moqueuse. + +--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe? + +--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est +digne du nom de «sagesse»? + +Machiavel haussa les épaules. + +--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en +politique, vous verrez vous-même qu'entre la façon dont agissent les +gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence, +que l'oublier c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les +hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l'intérêt les +forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu'un souverain, pour éviter +sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être +ou ne pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords de +conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de +conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on +arrive à cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des +vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices, +le grandissent. + +--Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir ainsi tout est permis; +toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables... + +--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en +levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut +et peut régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre +conversation, je conclus que le duc de Valentino après avoir unifié la +Romagne grâce à don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais +aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins +qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence +supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations. + +--Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il pas existé de +grands rois exempts de cruauté? L'empereur Antonin, Marc-Aurèle... + +--N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n'ai eu en vue +jusqu'à présent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition +du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et +Marc-Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire; avant +leur règne il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous +seulement, qu'à la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons +de la louve assassina l'autre--action épouvantable--mais d'autre part +qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l'unification du pouvoir, +Rome aurait existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du +double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux balances +l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une le fratricide et dans +l'autre les vertus et la sagesse de la Ville Éternelle? Certes, il +vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois +fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du +bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas périr, suivre le +sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne, +n'osent être ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse +exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle +n'exécutent que des lâchetés ordinaires. + +--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête! +s'écria Lucio. + +Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une +plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire: + +--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de +votre pensée. Il me semble invraisemblable. + +--La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit +sèchement Machiavel. + +Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait +remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs +regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force +de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains +luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de +soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était +dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme +tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans +l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités +stupéfiantes, quoique pas toujours justes. + +Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un +prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement. +Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, +attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses +ennemis pareils à messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante. +Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie +méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas. + +Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la +rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer +Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à +la très grande crainte des foules? + +Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous +ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance, +comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait +plaisir à se blesser jusqu'au sang. + +--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui +cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies? + +Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce coeur sombre, si +proche et si étranger au sien. + +Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer +Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par +Nicolas. + +--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y +a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire +des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera +beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que +vient faire là le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet +bovi._ Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César +l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait +encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le +monde sera de mon avis... + +--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas +perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio. +La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le +monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en +observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à +ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut +donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il +sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir +ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès +maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en +Europe... et dans l'avenir... + +Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues +creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné. +Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de +Savonarole. + +Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, eut proposé de +conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne +voisine, le visionnaire s'évapora. + +--Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela +un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses... + +--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite +ville. + +--Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement le secrétaire de +la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans +ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si +bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts. + +Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela polisson. + +--Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait froid, nous +gèlerons en route... + +--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos +pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous +reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus +c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez? + +Léonard s'excusa. + +Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes, +lorsqu'il s'agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable +dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la +nature, qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à mort pour +étudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit +en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et +rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio. + + +VII + +Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si +l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le +cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en +provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un +quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes +torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En +voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce +dernier de lui obtenir une audience. + +A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se +rendirent au palais. + +Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les +ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être +reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort +mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit +et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes. + +En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du +matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à +quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, +parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les +affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non +seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il +sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se +montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au +moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses +apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il +aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui +coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à +l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs +assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit +cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes, +le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses +chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et +qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple. + +On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il +pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il +n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul +coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques +années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une +main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles, +brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les +seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister +aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour +y prendre part. + +En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode. +Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège +d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, +et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare. +Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa +la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, +seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la +salle, si élégant que de suite un murmure courut: + +--Cesare, Cesare! L'unico Cesare! + +Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à +l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa +les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible, +infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait, +comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que +d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique +exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être +plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son +jeu et effacer ses traces. + + +VIII + +Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César. + +Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon +d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et +Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à +vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans +lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte +du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du +Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la +proximité du duc se faisait sentir à travers les murs. + +Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait +une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses +nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte +s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des +lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et +faisait signe à l'un des assistants. + +A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait +douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son +tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil, +bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre. + +Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle +avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à +l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de +pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de +Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode, +une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique. +Pétrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante, +qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un +sourire aimable la nature et les qualités de ce bois. + +Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient +étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église. +Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe +officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les +prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse. + +Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine +prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à +prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un +doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec +un air préoccupé: + +--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut. + +--Quel artichaut? demanda l'artiste étonné. + +--Là gît le lièvre--quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce +rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai +l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, +divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il +dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon +cerveau!... + +Et il ajouta à l'oreille de Léonard: + +--Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de +frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent +muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire +qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je +donnerais mon âme au diable pour le savoir! + +Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur. + +Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte +et fit signe à Léonard. + +Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les +stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce +confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une +chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de +Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique +de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et +alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il +faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de +genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée: +César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé +sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux +positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché. +Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie +d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de +son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention +sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent +et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or +remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait +jamais. + + +IX + +Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière, +ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et +l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui +demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau +monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche +chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire, +de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité +chrétienne. + +Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux +caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César +protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en +Romagne. + +Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour +Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna +l'ordre de récompenser généreusement l'auteur. + +Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges, +mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète +napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des +Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César +était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal +défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège. + +«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas +qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de +tolérance?» + +--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito. + +--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte +moi-même. + +Puis plus bas il ajouta: + +--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains. + +On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur +faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge. + +Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna. + +L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec +bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles. +Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la +mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du +Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la +maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action +importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant +être extrêmement favorable à César. + +Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois +avec un air mystérieux: + +--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi. + +César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une +ombre assombrir son visage. + +D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son +ingénieur. + +Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce +n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la +disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les +chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de +grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer +était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu +pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une +infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les +rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire +les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de +la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention +César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac +de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie, +la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé +dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol +d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il +éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient, +qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait +vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le +monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol +triomphal. + +Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus +charmeur sourire. + +--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as +fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser. + +Puis il ajouta avec sollicitude: + +--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être +désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux +d'exaucer toutes tes prières. + +Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita +pour lui une audience. + +César haussa les épaules en souriant. + +--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur +audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et +pourquoi m'a-t-on envoyé cet original? + +Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel. + +--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et +perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans +mon existence. + +--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on +ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de +mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien +et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite +encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune +malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il +s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république. +Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce +qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne, +puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A +propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait +l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science +militaire? + +César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il +venait de se souvenir de quelque chose de joyeux. + +--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un +jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire, +Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à +d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre +de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que +ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes +devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois +heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux +mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo +perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais +lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du +tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme +différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas +cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la +phalange! + +Il était tard, tout près de trois heures du matin. + +On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du +vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité. + +L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses +cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des +torches, en signe d'honneur. + +Léonard raconta son audience à Machiavel. + +En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les +plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié. + +--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de +votre patrie! + +--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre +allié... + +--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un +éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si +seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous +accuser de haute trahison? + +--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En +réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un +aveugle... + +Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent +que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur, +étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait +pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression +de César, «plus que son âme». + + +X + +Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi. + +Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans +la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps +il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus +absolu et amena la conversation de loin. + +Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre +Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés +attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de +Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna +Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du +monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait +entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La +République de Venise se considéra offensée, en la personne de son +capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis +XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc +de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait +trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les +racoler sur les grandes routes. + +On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc +dans toutes ses campagnes. + +Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de +Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches +officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en +Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance, +pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en +homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un +détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena. + +Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à +cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le +secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu +savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte, +assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle +prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de +sainte Catherine de Sienne. + +Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie. +Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus +pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie +serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé +dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue +pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa +cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce +qui se passait durant ces entretiens. + +Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie. + +--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider, +je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse +soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que +quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San +Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera +facile d'y pénétrer et de tout savoir. + +Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut +un rire sec, presque mauvais. + +--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de +chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette +fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous +désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que +je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien +se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à +quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer +aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des +rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé +cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des +ruses superbes! + +Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà +compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il +cachait sous un masque cynique. + +--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme +sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non +réussite, je répondrai au même titre que vous. + +Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua +son plan. + +Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin, +si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles. + +Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre, +jour du départ du duc de Fano. + +Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les +prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était +absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le +secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans +espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs +inexpérimentés. + +Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés, +échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de +Pétrarque: + + _Ferito in mezzo di core di Laura_ + +découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses +auditeurs jusqu'à la congestion. + +De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des +cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées, +le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On +venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent +vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui +communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent. + +La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous +leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard +aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant +appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une +insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure. + +--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son +compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de +bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin +saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce +soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que +nos splendides seigneuries. + +Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas, +que Léonard ne put se contenir et l'interrompit: + +--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne +savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que +les autres... + +Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une +voix changée: + +--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur +trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer. + +Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore: + +--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis +que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus +et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière +tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être +ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les +privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de +l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le +moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas! + +Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs. + +--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout +bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis +pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai +n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra, +je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas +crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien +n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est +capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd +sans raison. + + +XI + +A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie, +Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa +présence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se +précipitait sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui se +passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la peur, ni le manque +de coeur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de +gens créés non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison +momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut agir sans +hésiter et sans douter: choses bien connues de Léonard. + +La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la +forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de +Marie. Léonard devait l'y rejoindre le lendemain matin. + +Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne +doutant pas que l'affaire se terminât en farce d'écolier. + +Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte. +L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle et décontenancé. + +--C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège. + +--Je m'y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais, +Nicolas, que nous nous ferions prendre. + +Machiavel le regarda distraitement. + +--Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de sa cage, nous +sommes arrivés trop tard... + +--Comment, envolé? + +--Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie +dans sa prison, la gorge tranchée... + +--Qui est le meurtrier? + +--On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de soupçonner +le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont +trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura +dû elle-même... + +--Impossible, voyons! On la considérait comme une sainte. + +--Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas +encore. Ce monstre... + +Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence: + +--Ce monstre est capable de tout! Même d'amener une sainte à se +suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'était pas autant +surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des +cheveux blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone de Filippino +Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en +elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et +pitoyable enfant c'était! + +Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses +cils. + +Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aiguë: + +--J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour est un poisson +dans une poêle! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir +les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre +ambassade--n'importe où--mais je ne puis rester plus longtemps ici! + +Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrêté +devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du +coeur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à +l'idée qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression +chez Nicolas. + + +XII + +Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix +mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et +disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite +rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en +campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue +Valguglio. + +Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient +entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia. + +La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il +n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis, +maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose +de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois +encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène +captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus +tard Machiavel. + +Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit +le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul. + +La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la +mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la +largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer +également grise était unie comme le ciel. Les croassements des +corbeaux annonçaient le dégel. + +Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia. + +La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un +mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route +tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de +la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec +des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens. + +A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique, +où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les +Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer +Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient +désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées, +les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de +brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux +anneaux d'attache se balançaient des pendus. + +Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le +palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses +troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César. + +Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito +lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les +coupables vers la potence. + +Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de +la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le +secrétaire de Florence. + +--Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas. + +--Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi. + +Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près +de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de +longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour +lui, l'autre pour Léonard. + +Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une +bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit +devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux: + +--Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le +fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses +ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli +attendent leur arrêt de mort. + +Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard, +jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme, +impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme +un savant décrivant les manifestations de la nature--il commença le +récit du «piège de Sinigaglia». + +Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux +cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement +avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient +au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les +forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En +approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche +en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de +s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, +l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour +l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans +Sinigaglia. + +Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la +rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux +cavaliers. + +Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux +qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard +on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses +adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu +qu'il allait à la mort. + +Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et +présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de +son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les +embrassa en les nommant «chers frères». + +A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu +à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun +d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant +l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel +Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo. + +Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant +amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui +faisait face à la citadelle. + +Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc, +toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à +pénétrer avec lui. + +A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se +referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés, +les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut +telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance. + +Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses +ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du +château. + +--O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les +embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait +sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? +jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma +main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de +toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique +existe, celle-là est la plus belle! + +Léonard sourit. + +--Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse, +mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la +politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre +admiration dans ce guet-apens? + +--Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver +la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de +bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons, +pourvu que le but soit atteint. + +--Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me +semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts... + +--Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le +jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le +voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que +peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, +sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs +d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la +destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans +souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les +violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à +Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et +nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur... + +Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était +pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan +inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant, +semblable à un accès. + +Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression +de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui +signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait +sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse. + +--Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je +voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous +êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de +Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions, +convaincu qu'il était un héros? + +--Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant +l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les +autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les +qualités les plus grandes et les plus opposées. + +»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà +mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: +l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde, +bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons: +savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le +sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le +centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, +comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne +supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et +lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un +héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la +liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant +innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour +la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit--le sceau des +élus! + +--Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard +profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui +qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime +rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par +cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre +et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils +deviendront semblables à des dieux et s'envoleront... + +--Voleront? s'écria Machiavel étonné. + +--Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils +créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai +beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien--qu'importe, +si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront. + +--Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. +Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau. +Une vraie Chimère! + +Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé. +Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision +prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés. + + +XIII + +Les souverains italiens félicitèrent César de «sa superbe tromperie», +_bellissimo inganno_. Louis XII ayant appris le piège de Sinigaglia, +l'appela «un haut fait digne d'un antique Romain». La marquise de +Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau à César, pour le +carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents. + +Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur +cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations +que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard +Borgia. + + +XIV + +Au début de mars 1503, César revint à Rome. + +Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la +distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses +défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours +après devait avoir lieu l'ordination. + +Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour +du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs. + +Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son +pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape +Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même +temps, gravit les marches du trône. + +Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des +cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les +gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc, +messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de +l'Église Romaine. + +Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse +de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est +plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou +César--ou rien».--Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en +est jeté», et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes +prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur +l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In +nomine Cæsaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal +prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures +et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César +projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui +du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine. + +Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal +surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines. + +Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix +de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père. + +Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de +joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le +Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose. + +Le pape se leva et dit d'une voix émue: + +--Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des +deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et +triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes +inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que +cette Rose. _Amen._ + +César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse. + +Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair +cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la +grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains +tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se +tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia: + +--Mon enfant!... César!... César! + +Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente. + +Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois. + +De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches +de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve +d'artillerie. + +--Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du +Belvédère. + +Le duc sortit sur le balcon. + +Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat +des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa +tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, +pour la foule, mais un dieu. + + +XV + +La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d'après le dessin du +glaive de Valentino «Le Triomphe de Jules César». + +Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», trônait le duc de +Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de +lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires +romains. Tout était exécuté exactement d'après les livres, les +monuments, les bas-reliefs et les médailles. + +Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de +l'hiérophante égyptien et portait une «rypide» sur laquelle était +brodé l'héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape +Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent, +chantaient en s'accompagnant des tympanons: + +--Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive! + +Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia! + +Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l'effigie de la +bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel +étoilé au pourpre soleil levant. + +Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le matin même de +Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se +souvenait des paroles de l'Apocalypse: + +«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable à lui? Qui peut +se comparer à lui? + +»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix +cornes. + +»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande Babylone, mère des +courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.» + +Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la +bête «s'étonnait de suprême étonnement». + + + + +CHAPITRE XIII + +LE FAUVE POURPRE + +1503 + + Le Fauve sortant de l'Abîme. + + (XI, 7. _Révélations de Saint-Jean._) + + +I + +Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de +Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un +prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se +trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à +Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de +lui, à Rome. + +En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova, +les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de +ces fresques représentait la venue de l'Antechrist. + +Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en +le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment +douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le +dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses +disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés, +pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme +jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance +frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni +n'osait reconnaître. + +A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de +l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi +du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol +malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles +pensées sur Léonard. + +En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un +grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme +d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc +vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards». + +Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un +Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des +Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour +débattre la question des bénéfices et des privilèges. + +Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de +secrétaire, de bouffon et d'écuyer. En chemin ils parlèrent des +affaires de l'Église. + +Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non +sens du dogme de l'infaillibilité papale, assurant que dans vingt ans +tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de +l'Église romaine. + +«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le +visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais +qui sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.» + +Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place +San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse +Sinibaldi, où se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers, +et particulièrement une taverne, _le Hérisson d'argent_, tenue par le +tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses +meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres +penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement +de l'Église. + +Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient +que les élus. Là, se trouvait réunie toute une société. Thomas +Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre +une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son +visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux +troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De +temps à autre il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la +chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du +cristal. + +Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre +les concussions de la Curie: + +--Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement! +Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des +prélats romains. C'est le pillage en plein jour! La main à la poche +pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le +palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du +cardinal! + +Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se +fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d'une voix traînante, comme +s'il récitait un psaume: + +--S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui +demandèrent: «Que devons-nous faire pour sauver notre âme?» Et +Alexandre répondit: «Pourquoi me le demandez-vous? C'est écrit dans la +loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton coeur et de +toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous +vivrez.» Et s'assit le pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui +possèdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car +ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent +pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains +vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre +au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait ainsi.» Et le +pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les +vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même.» + +Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit +vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole +jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et +proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait +mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé +de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait +toutes les scélératesses et toutes les abominations qui +s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie +et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec +Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois +et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces +monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en +vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que +le pape Alexandre VI et son fils César.» + +Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement +l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto +Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos +et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape +lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du +trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un +passage du livre l'_Ascension d'Ezéchiel_, que l'Antechrist, ayant +l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement +une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le +fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, +n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard, +le prince de ce monde». + +Thomas Schweinitz secoua la tête: + +--Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement: +«Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris +toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une +diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne +peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge... + +Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: _De la Fin du +monde_. + +Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge +et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle +enfantera.» + +Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas, +qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle. + +Schweinitz secoua de nouveau la tête: + +--Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le +masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il +ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et +sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes, +mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix +des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse: +«Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je +vous consolerai.» + +--S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le +démasquera? + +Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit: + +--Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints +même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs +pensées se dédoubleront, si bien qu'ils ne verront point où est la +lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une +tristesse et une perplexité comme il n'en aura existé depuis la +création du monde. Et les hommes diront aux montagnes: «Tombez et +cachez-nous», et ils frémiront d'effroi dans l'attente des +catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui +qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: «Pourquoi vous +troublez-vous et que désirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu +la voix de leur pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un +miracle--je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger +les vivants et les morts.» Et il prendra de grandes ailes de feu, +préparées par la ruse démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les +éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en +anges--et il volera... + +Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de +terreur: il revoyait les larges plis du vêtement de l'Antechrist dans +le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis +pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière +les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la +cime déserte de Monte Albano. + +A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s'était +glissé le clerc qui n'aimait pas les longues discussions sérieuses, on +entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et +de verres brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille +servante de l'auberge. + +Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson: + + La belle fille de la taverne + Est une exquise rose, + Ave, Ave, je lui chante + _Virgo gloriosa!_ + Le tavernier est un larron + A tête de renard rusé, + Mais pourtant j'aime mieux sa cave + Que l'Église de Dieu. + Verse-moi une coupe de vin! + Je suis un bon moine, + Je ne crains pas les saints Pères. + A Rome sous le poids de l'or + Les lois restent muettes; + Rome est un nid de brigands, + Le chemin de la géhenne; + Le pape, pilier de l'Église, + Est un pilori! + Eh bien! belle fille, embrasse-moi. + _Dum vinum potamus_-- + Et chantons au dieu Bacchus: + _Te deum laudamus_! + +Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit en un béat +sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l'or pâle du vin du +Rhin et, d'une voix fluette et chevrotante, il répondit à la vieille +chanson des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église +romaine: + + --Et chantons au dieu Bacchus: + _Te deum laudamus!..._ + + +II + +Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio +l'aidait. + +Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait +le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape. + +A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à +Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question +de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb. +Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe +terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était +invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître +l'avis. + +Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut +voir celui dont il entendait tant parler. + +Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la +grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose +d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés: +la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans +le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux +entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du +Nouveau Testament et de la vie des Saints. + +A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères +païens. Le fils de Jupiter--Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel +pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux +hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il +ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau +blanc Apis. + +C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du +pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette +pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils +de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth +embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles +est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans +les _Fiançailles d'Osiris et d'Isis_, un gamin chevauchait, nu, un +jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des +salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes +dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il +semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de +vivre. + +--Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve? +N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth +et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris? +N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI +agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs +égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité +sous les traits d'Apis? + +Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des +louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des +Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat +romain, déifié par les poètes: + + Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus + Regnat Alexander, ille vir, iste deus. + + Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est la plus grande: + Alexandre Six y règne--le premier était un homme--celui-ci est un + dieu. + +Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à +Giovanni plus terrible que toutes les contradictions. + +Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs +et des prélats qui attendaient le pape. + +--D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à l'ambassadeur de Ferrare, +le cardinal Arborea. + +--De la cathédrale, monsignore. + +--Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle pas fatiguée? + +--Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur, +sainteté, beauté angélique! Il me semblait que je n'étais plus sur +cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu +retenir mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape a élevé le +Saint-Ciboire... + +--De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel +ambassadeur de France. + +--D'avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à +mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des +familiers d'Alexandre VI. + +--On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort +de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne +qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la +peine que lui avait causé la mort du cardinal. + +Les assistants échangèrent un rapide coup d'oeil. + +Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine +causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il +n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la +journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à +l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des +Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé +d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le +pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de +l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en +cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait +suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il +les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand +Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur +son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la +mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme +imperturbable: + +«Il a bu la coupe. _Biberat calicem._» + +--Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il +vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit? + +--Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il? + +--On ne sait exactement. Des vomissements... + +--Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts: +Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale... + +--L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés +de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando. + +--L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en +pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain... + +Un silence plana. + +Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le +commandement du neveu du pape, Radriguès Borgia, des membres de la +Curie, des chambellans, envahit la salle. + +Un murmure respectueux s'éleva: + +--Le Saint-Père! Le Saint-Père! + +La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le pape +Alexandre VI Borgia entra. + + +III + +Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu'il lui +suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle +passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentrée une force qui +attirait vers lui les femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à +présent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gardé la +pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le crâne chauve avec +quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton +rentré, des petits yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres +charnues, avançant avec une expression voluptueuse, rusée et, en même +temps, presque naïve. + +En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet homme quelque chose +de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au plus haut point +la bienséance mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il disait ou +faisait semblait précisément être ce qu'il fallait dire ou faire. «Le +pape a soixante-dix ans, écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit +chaque jour; les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de +vingt-quatre heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il entreprend +sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe à rien qu'à la gloire et +au bonheur de ses enfants.» Les Borgia descendaient des Maures de +Castille, et réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les +lèvres épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang africain +coulait dans ses veines. + +«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle auréole +pour lui que ces fresques de Pinturicchio, représentant la gloire de +l'antique Apis égyptien, le Taureau né du soleil.» + +Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix ans, plein de +santé et de force, semblait le descendant de son fauve héraldique, le +Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la +fécondité. + +Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l'Israélite maître +orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là même qui avait ciselé le triomphe +de Jules César sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les +faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande émeraude plate, la +Vénus Callipyge: elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de +monter la pierre dans la croix avec laquelle il bénissait le peuple +pendant les messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il +put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps la superbe +déesse. + +Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les +cérémonies extérieures du culte, mais au fond de son coeur il était +dévot. Il adorait particulièrement la Vierge et la considérait comme +sa défenderesse auprès de Dieu. + +La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone était un don +promis à Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la guérison de +madonna Lucrezia. Assis près d'une croisée, le pape examinait des +pierres précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts longs et +fins il les touchait doucement, les remuait, en avançant ses lèvres +voluptueuses. + +Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, avec des +étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. Il ordonna +qu'on lui apportât, de son trésor particulier, sa cassette de perles +fines. + +Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée fille +Lucrezia si semblable à la pâle nacre. Cherchant des yeux, parmi les +seigneurs, l'ambassadeur du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son +gendre, le pape l'appela auprès de lui. + +--Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises pour madonna +Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprès d'elle de chez son oncle, les +mains vides... + +Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers d'État, madonna +Lucrezia était notée comme sa nièce: le premier prélat de l'Église ne +pouvant avoir d'enfants légitimes. + +Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d'une +noisette, rose et allongée, d'une valeur inestimable, la leva vers le +jour et se pâma en admiration: il l'imaginait ornant le grand +décolleté de la robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne +sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare ou à la Vierge +Marie? Mais, songeant de suite que ce serait un péché d'enlever à la +Vierge un don promis, il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de +l'incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle, +cadeau du sultan. + +--Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, quand tu +verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se +porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grâce de +notre très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en +parfaite santé et lui adressons notre apostolique bénédiction. Pour +les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir. + +L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, s'écria avec +admiration: + +--Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là au moins sept +boisseaux? + +--Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut s'en enorgueillir, +les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que +je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles... + +Et, clignant l'oeil gauche, il eut un rire sourd et étrange. + +--Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il +solennellement, qu'après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles +perles de l'Italie! + +Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles, +admirant les cascades crémeuses des grains précieux. + +--Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! répétait-il +presque balbutiant. + +Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaça d'effroi le +coeur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux +Borgia avec sa propre fille. + + +IV + +On annonça César à Sa Sainteté. + +Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France +exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son +mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la +République florentine placée sous le protectorat de la France, et +accusait Alexandre VI de soutenir son fils. + +Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard +furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le +bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, +l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César; +puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte +entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur +de France particulièrement, pussent entendre la conversation. + +Bientôt retentirent de violents jurons du pape. + +César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard +frappa des pieds et cria, furieux: + +--Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de +courtisane... + +--Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son +voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se +battre, il le tuera! + +Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait +plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le +meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant +César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse +doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune +camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour +échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même +d'Alexandre VI. + +Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était +qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à +égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc +avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y +participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours: +le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce +qu'il faisait. + +Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et +de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience, +tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au +fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce. + +S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part +dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère. + +--Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne +voudrais pas être la cause d'une colère... + +--Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement le pape. + +Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un geste amical il lui +prit le menton entre deux doigts--signe de particulière faveur--et +commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la +pureté des intentions du duc. + +L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il eût presque des +preuves irréfutables d'une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y +croire, s'il en jugeait d'après l'expression des yeux, du visage et de +la voix du pape. + +Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un +mensonge n'était combiné à l'avance, il se formait sur ses lèvres +aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des +lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette +faculté et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien +que tout le monde sût qu'il mentait,--que d'après l'expression de +Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter quelque chose, plus il +multiplie ses serments»--tout le monde le croyait, car le secret de la +puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi +et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination. + + +V + +Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots +à l'oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine, +puis par une porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir +étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le cuisinier du +cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison +n'était pas suffisante et que le malade revenait à la santé. + +Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude +qu'en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois +mois. C'était encore plus avantageux puisque cela éloignait les +soupçons. + +--Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai, +aimable et bon catholique. + +Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres +épaisses. Il ne mentait pas: réellement il plaignait le cardinal et +s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût +été heureux. + +Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts +Libres, le couvert mis et sentit la faim. + +La séance du méridien fut remise à l'après-midi. Sa Sainteté invita +ses hôtes à déjeuner. + +La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape +ayant une préférence marquée pour la fleur de l'Annonciation, parce +que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia. + +Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI était sobre de +nourriture et de boisson. + +Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos. + +Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté +avec César et, comme s'il ne soupçonnait pas qu'elle était feinte, +commença à défendre le duc avec ardeur. + +Chacun le suivit, chantant les louanges de César. + +--Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse +tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque +jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il +nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou. + +Ses yeux eurent un éclair d'orgueil. + +--Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple, +incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit. +Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, +parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur, +oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et +quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le coeur... + +Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges. + +--Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous +l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier. + +L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête +lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait +pour son fils. + +On sortit sur le balcon, la _ringeria_ donnant sur la cour du +Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments +par d'ardents poulains. + + * * * * * + +Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI +se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il +songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante +devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un +peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise +et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte +horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également +avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso +d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette +union? + + * * * * * + +Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti +subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle. + + +VI + +Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la +démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent +soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert. +Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait +affirmé que là se trouvait «le nombril de la terre», une excroissance +en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne +atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par +la déclinaison de l'aiguille aimantée, lors de son premier voyage. + +Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même +croix dans laquelle était incrustée l'émeraude à la Vénus Callipyge, +et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan +Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice. +Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à +l'est de cette ligne appartenaient à l'Espagne; à l'ouest, au +Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divisé le globe +de la terre, comme une pomme. + +A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique, +plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape +prédit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et céleste. + +Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia +offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, un festin auquel étaient +conviées cinquante des plus belles «nobles courtisanes» romaines, +_meretrices honestæ nuncupatæ_. + + * * * * * + +Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l'Église +romaine, illustrée par deux grands événements: la division du globe +terrestre et l'institution de la censure ecclésiastique. + +Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à son regard. Rentré +chez lui, il écrivit dans son journal: + +«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un +animal, liés ensemble.» + +Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique: + +«Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne +sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de +grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers +d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour +rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont pas autre chose que +les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures. +Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le +reste, ils sont au-dessous des brutes.» + +Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant à son +tableau de saint Jérôme. + +Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux fixés sur le +crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, la poitrine avec une +telle force, que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait, +la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long +rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, la +_Léda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de +Savonarole. Et de nouveau pour la millième fois, Giovanni se demanda: +lequel de ces deux infinis était le plus proche du coeur du maître ou +bien tous les deux également? + + +VII + +L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des Marais +Pontins--«la malaria». Pas un jour ne se passait sans que mourût un +des familiers du pape. + +Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'était pas +la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui +le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il +éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds, +touchant à la folie et dont il avait peur lui-même: il lui semblait +que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient. + +Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce que pour +quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit +que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant +aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l'avait +déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait +impunément plaisanter avec le duc de Ferrare: il possédait la +meilleure artillerie d'Italie. + +Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au +souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats +favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile et longuement se +promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains. + +Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que +s'étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux +enterrements: celui d'un de ses camériers et celui de messer +Guillielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence. + +--Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le +pape. + +Et au même instant une tourterelle entra par la fenêtre, se buta +contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté. + +--Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre pâlissant. + +Et tout de suite s'éloignant, il se coucha. + +La nuit il fut pris de vomissements. + +Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient de fièvre +tertiaire, les autres d'épanchement de bile, les troisièmes de +congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été +empoisonné. + +D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en +dernier ressort d'essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le +malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, +il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années, +Alexandre VI portait sur soi un médaillon d'or contenant des parcelles +du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit +qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il +perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant sa mort, le lui +avait-il volé? On ne le sut jamais. + +Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma +les yeux avec résignation et dit: + +--C'est fini. Cela veut dire que je mourrai. + +Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le +laissât seul avec son médecin favori, l'évêque de Vanosa, et lui +rappela le remède imaginé par un israélite, médecin d'Innocent +VIII--la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape +moribond. + +--Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a été le résultat de +l'expérience? + +--Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être parce que les +enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu'il faut des enfants à la +mamelle... + +L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade s'éteignait. Il délirait +déjà: + +--Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur sang est pur et +rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. _Sinite parvulos +ad me venire._ Ne défendez pas aux petits de venir à moi... + +L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire +s'échapper des lèvres du représentant du Christ. D'un mouvement +uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, +fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon. +Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant +que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui +demanda s'il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à +sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà +n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d'un amour +exclusif. + +Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de Carinola, Piero +Gamboa, et communia. + +A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. A plusieurs +reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la +main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus +qu'il n'entendit: + +--Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse! + +Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église de dire cette +prière près d'un agonisant, Illerda exécuta la dernière volonté de son +ami et récita le _Stabat Mater dolorosa_. + +Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On eût +dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il +tendit les bras, se redressa en murmurant: + +--Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge! + +Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort. + + +VIII + +Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque +Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant +fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre +dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau +glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César +put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout +son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements, +écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand +lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par +un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange. + +Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort +d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le +pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait +dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir +de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le, +c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres +rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je +viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en +disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII, +Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le +diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On +assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son +lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença +à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme +une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage +était devenu noir comme du charbon. + +D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester +exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur +inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un +seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver +d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout +pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on +enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert +d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur +d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde +jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les +pestiférés. + +Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse +s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome, +déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de +putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement +apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles. +Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la +tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI +n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur +le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist. + +Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le +Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi. + + +IX + +Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous, +travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les +moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait +avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait _Sainte Anne et +la Vierge Marie_. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le +sourire de ses yeux baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, +insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une +onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de +Léonard. A côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la +colombe. Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie +sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait +à Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la première +fois les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la science +parfaite.» + +En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines, +grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les +plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries. + +Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des travaux si +différents. Ce n'était point là une rencontre fortuite. + +«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la +Mécanique, que la Force est inspirée par l'âme, et invisible; inspirée +par l'âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le +corps dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni d'aspect.» + +La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César. + +En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait +énergiquement, le duc sentait la chance le fuir. + +Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour +s'emparer des terres de la Campagne de Rome. + +Prospero Colonna était aux portes de la ville; Vitelli s'avançait sur +Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se +révoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le +conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait le départ du +duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait. + +Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient, +acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'âne au lion +agonisant. Les poètes composaient des épigrammes: + + Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre? + César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt. + +Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vénitien +Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc, +lui prédisait qu'il «brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la +conversation sur messer Nicolo Machiavelli. + +--Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner? + +--Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne +publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner +des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du +pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force caché +sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux +foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que +Dieu nous préserve d'une pareille politique! + +--Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'égare et changera +d'opinion? + +--Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il +dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera +seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants +qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants, +renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de +fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre siècle, +et pour le mieux dans le meilleur des mondes. + + +X + +L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la République florentine, +Piero Soderini, demanda à Léonard d'entrer à son service, ayant +l'intention de l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de +Pise pour y construire le matériel de défense. + +L'artiste passait à Rome ses derniers jours. + +Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis s'élevaient les +palais d'Auguste, de Caligula, de Septime Sévère, le vent régnait +parmi les ruines et dans les champs d'oliviers on entendait seulement +les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les arcatures et +les voûtes des ponts de brique, éclairés par le soleil, semblaient de +feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l'or qui +jadis ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre et l'or +des feuilles d'automne. + +Non loin des jardins de Capronico, Léonard, agenouillé, écartait des +herbes et examinait attentivement un éclat de marbre orné d'une fine +sculpture. Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme sortit. +Léonard le regarda, se leva, le regarda à nouveau et s'écria: + +--Est-ce bien vous, messer Nicolo? + +Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme un parent. + +Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus +râpés encore qu'en Romagne; il était évident que les seigneurs de la +République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri; ses +joues rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez +avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus +fiévreux. + +Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à Rome et quelle mission +l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de César, Nicolas se +détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit +froidement avec une indifférence feinte: + +--De par la volonté de la destinée, j'ai été dans ma vie témoin de +tant d'événements, que depuis longtemps je ne m'étonne plus de rien... + +Et visiblement, désirant changer de conversation, il questionna +Léonard sur ses travaux. + +Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au service de la +République florentine, Machiavel secoua la tête: + +--Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les +crimes d'un héros tel que César Borgia ou les vertus d'une fourmilière +comme notre république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi; +je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire! +railla-t-il avec son sourire amer de sceptique. + +Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des +ruses du renard que Machiavel s'apprêtait à apprendre aux poules et +des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux. + +--Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement Nicolas. Les oies +rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le +bûcher, parce que le premier j'aurai parlé de ce que font tous les +autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le peuple, +soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les +mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais +qu'eux-mêmes. + +Et il ajouta avec une calme tristesse: + +--Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense +souvent et il me semble parfois que nous avons une destinée commune. +La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que +la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule, +chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des +étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne +ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est +créé pour la médiocrité et il n'y a de place au monde que pour elle. +Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être le pire dans +une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la +douleur: mais l'ennui. + +Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, près des ruines du +temple de Saturne où jadis s'élevait le Forum. + + +Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc de Septime +Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, s'alignaient de pauvres +masures en ruines. On assurait que beaucoup d'entre elles étaient +bâties avec des débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux +olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient dans ces +temples païens. Les amas d'ordures, de poussière et de fumier avaient +surélevé le terrain de dix coudées. Mais malgré tout, de place en +place se dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves +menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami l'emplacement du +Sénat romain, la Curie, maintenant dénommé le «Champ des Vaches». Là +se tenait le marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les +bas-reliefs tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue +noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien s'adossait une vieille tour +qui, à un moment donné, servait de repaire aux écumeurs de grande +route, les barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge borgne +pour les paysans du marché aux bestiaux. Par les croisées ouvertes +s'échappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de +friture. Sur une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux +mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une pierre, +enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré et enflé. + +A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs: +l'un représentant Titus Vespasien conduisant un quadrige; l'autre, les +prisonniers israélites portant des pains et le chandelier à sept +branches du Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand aigle +élevant sur ses ailes le César divinisé. Au fronton, Nicolas lut +l'inscription restée intacte: _Senatus populusque Romanus divo Tito +divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto_. + +Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole illumina le +triomphe de l'empereur de ses derniers rayons pourpres. + +Et le coeur de Nicolas se serra douloureusement lorsque jetant un +dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois +colonnes solitaires de l'église Maria Liberatrice. Le ton morne +chevrotant des cloches sonnant l'_Ave Maria_, semblait le glas +plaintif du Forum romain. + +Ils entrèrent dans le Colisée. + +--Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de +l'amphithéâtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne +sont pas nos pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui +existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec +eux! Nous ne pouvons même pas nous figurer quels hommes c'étaient... + +--Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, Nicolo, que vous avez +tort. Les hommes d'à présent possèdent une force égale, mais +différente... + +--L'humilité chrétienne, peut-être? + +--Peut-être... + +--C'est possible, dit froidement Machiavel. + +Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre. + +--Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, je suppose que les +gens devraient ou accepter ou repousser l'enseignement du Christ. Nous +ne l'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens, +ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous n'avons pas adopté +l'autre. Nous n'avons pas la force d'être bons et nous avons peur +d'être méchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, +froids, à peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité entre le +Christ et le Diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous +voulons, ni où nous allons. Les anciens, au moins, savaient et +exécutaient tout jusqu'à la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne +tendaient pas la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche. +Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le paradis il +fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les +violences, les scélérats ont trouvé une grandiose et sûre carrière. +Et, réellement, n'est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le +monde et l'a livré aux misérables? + +Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine démente, son +visage était contracté comme par une insupportable douleur. + +Léonard se taisait. Dans son âme passaient des pensées si pures, si +simples, si enfantines, qu'il n'aurait su les exprimer par des mots. +Il contemplait le ciel bleu à travers les crevasses des murs du +Colisée et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait +aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux +monuments à demi démantelés. + +Jadis les conquérants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlevé +les crampons de fer qui liaient les pierres du Colisée pour en forger +de nouveaux glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces +blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des corneilles au nid, +et songeait que les puissants Césars qui avaient élevé le monument, +les barbares qui l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant +qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils ne sèment +pas, ils ne moissonnent pas, et le Père céleste les nourrit.» + +Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci ne le +comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Léonard, était une joie, +pour Nicolas était une peine; le miel de Léonard se transformait en +bile chez Nicolas, la profonde haine chez lui était fille de la +science parfaite. + +--Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, désirant selon son +habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m'aperçois +seulement maintenant de la grossière erreur de ceux qui vous +considèrent comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous de ce que je +vous dis: le jour du jugement dernier, quand on nous classera brebis +et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints! + +--Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en riant. Si j'entre +au paradis, vous m'y accompagnerez. + +--Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma place aux amateurs. La +tristesse terrestre me suffit. + +Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté. + +--Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un jour: On m'avait amené +dans une réunion d'affamés et de dépenaillés, de moines, de +courtisans, d'esclaves, d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me +déclara que là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres +d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis on m'emmena dans +un autre endroit où je vis une foule de grands hommes assemblés en +Sénat: des chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs, +des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, Platon, Marc-Aurèle. Ils +causaient de sciences, d'arts, d'affaires d'État. Et l'on me dit que +c'était l'enfer et les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient +aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le Seigneur. Et +on me demanda où je désirais aller: au paradis ou en enfer? «En enfer, +me suis-je écrié, en enfer de suite, avec les sages et les héros!» + +--Si réellement tout se passe comme dans votre rêve, répondit Léonard, +j'avoue que moi aussi... + +--Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez y échapper. On vous +entraînera de force. On récompensera vos vertus chrétiennes par le +paradis chrétien. + +Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. L'énorme disque +jaune de la lune monta de derrière les voûtes noires de la basilique +de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre. + +Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait de l'Arc de Titus +Vespasien jusqu'au Capitole, les trois colonnes solitaires et pâles de +Sainte-Marie Libératrice, pareilles à des apparitions, semblaient plus +belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et +chevrotant l'_Angelus_ nocturne, résonnait plus mélancoliquement +encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain. + + + + +CHAPITRE XIV + +MONNA LISA DEL GIOCONDA + +1503-1506 + + Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, et quand j'y eus + séjourné quelque temps, s'éveillèrent en moi et luttèrent deux + sentiments,--la peur et la curiosité,--la peur d'explorer la + sombre caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait pas + un mystère merveilleux. + + LÉONARD DE VINCI + + +I + +Léonard écrivait dans son _Traité de la Peinture_: «Pour les portraits +aie un atelier spécial, une cour rectangulaire, large de dix et longue +de vingt coudées, avec des murs peints en noir et un plafond de toile +arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le ramassant, selon les +besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne +peins qu'au crépuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le +jour parfait.» + +Il avait installé une cour semblable dans la maison de son +propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto +Martelli, amateur de mathématique, homme savant qui éprouvait pour +Léonard une profonde sympathie. + +C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de +printemps 1505. Le soleil était tamisé par les nuages et ses rayons +tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, +l'éclairage favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un charme +particulier aux visages des femmes. + +--Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant à celle +dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui +ne lui était pas coutumière. + +Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio +l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi impatient du maître, +si calme d'habitude. + +Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots à couleur; enleva +la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau installé au milieu de +la cour pour _la_ distraire; autour de cette fontaine poussaient _ses_ +fleurs favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. Il prépara +également de petits carrés de pain pour la biche apprivoisée qui se +promenait en liberté et qu'_elle_ aimait nourrir de sa main; déplia +l'épais tapis posé devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis +s'était déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté aussi +pour _la_ distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes +différentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un +saphir. + +Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était +accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la +cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth. + +Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes +renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de _ses_ séances, afin +d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur _son_ visage le +reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations, +les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus +rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne +s'ennuierait plus. + +Tout était prêt et elle ne venait pas. + +--Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout +à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien +ardemment je l'attends. Elle doit venir... + +Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience. + +Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris +frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que +Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il +comprit que c'était _elle_. + +D'abord, avec un humble salut, entra la soeur converse Camilla, qui +vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de +l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à +lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans +prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard +n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix. + +Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une +trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête +enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à +mi-front,--monna Lisa del Gioconda. + +Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne +famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de +l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du +citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco +avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année +suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci +il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa. +Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la +cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un +homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop +beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier +adonné à la culture. + +L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il +comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une +nouvelle race de boeufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non +tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais +simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait +trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait +également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés, +et désespérés. Cependant, les méchantes gens--et Florence n'en +manquait pas--ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la +Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était +bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille +Dianora. + +C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui +venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme. + +Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au +contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait +un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de +surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par +l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si +sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui +semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y +avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux. + +Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses +séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la +soeur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait +qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait +du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret +d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement. + +Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient +entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans +les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce +que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle +imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par +elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même +dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme +de l'artiste. + +Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus +surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais +même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à +Léonard--comme cela arrive aux gens vivant continuellement et +longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les +traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se +rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez +saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel +Léonard jeune avait servi de modèle; chez _Ève devant l'arbre de la +science_ le premier tableau du maître; chez l'Ange dans _la Vierge aux +Rochers_; chez la _Léda_ et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne +connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son +existence, dans toutes ses oeuvres, il eût cherché à refléter sa +beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda. + +Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il +en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,--la +réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,--comme si monna +Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le +plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la +volonté du maître, le sosie féminin de Léonard. + +La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur +ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la +bête sous la caresse des mains blanches et fines. + +Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau +et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le +plus petit changement n'échappaient à son observation. + +--Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui? + +Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait +que de coutume. + +Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes. + +--Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas très bien portante. +J'ai veillé toute la nuit. + +--Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie de poser? murmura +Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une autre fois? + +--Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? Regardez quelles ombres +tendres, quel soleil moite: c'est _mon_ jour! Je savais, +continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais +j'ai été retenue par madonna Safonizba... + +--Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfumée comme une +boutique de cosmétiques... + +Gioconda sourit. + +--Madonna Safonizba désirait vivement me raconter la fête du Palazzo +Vecchio donnée par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce +qu'on avait mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et +quel homme courtisait telle femme... + +--Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le +bavardage de cette crécelle qui vous a indisposée. Comme c'est +étrange! Avez-vous remarqué, madonna, que parfois une absurdité +quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indifférents et +qui ne nous intéresse guère--la bêtise ou la trivialité +ordinaires--suffit pour assombrir subitement notre âme et nous +impressionne plus qu'une peine personnelle? + +Elle inclina silencieusement la tête: il était visible que depuis +longtemps ils étaient habitués à se comprendre presque sans mots, par +une allusion, par un regard. + +Il essaya de reprendre son travail. + +--Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa. + +--Quoi? + +Après un instant de réflexion, elle répondit: + +--Le _Royaume de Vénus_. + +Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il +empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de +la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours +les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait +accompagner par une douce musique. + +Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent +exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au _Royaume de +Vénus_, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille +fable ou une berceuse: + +--Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux +qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des +terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse +d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les +typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette +île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous. +Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à +demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les +uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la +proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier, +lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, +le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes +de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds +placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et +immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs +qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets +d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la +solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête, +plus profond est le calme du royaume de Cypris. + +Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence +qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la +musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la +volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec +un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si +profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond--le sourire +même de Léonard. + +Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient +deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à +l'infini. + + +II + +Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo Vecchio à son +tableau _la Bataille d'Angiari_. + +En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, il avait reçu la +commande du gonfalonier perpétuel gouverneur de la République, Piero +Soderini, de représenter une bataille mémorable sur le mur de la +nouvelle salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, le Palazzo +Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre victoire des Florentins à +Angiari en 1440 sur Nicolo Piccinino, commandant les troupes du duc +de Lombardie Filippino Maria Visconti. + +Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: quatre cavaliers +se sont empoignés et se battent pour un étendard; la hampe est cassée +et va voler en éclats; l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. +Cinq mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de côtés +différents. Des sabres luisent, levés. A la façon dont les bouches +sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel s'en échappe. Les visages +convulsés des hommes ne sont pas moins terribles que les gueules de +fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes subissent la +contagion de cette rage: dressés sur leurs pieds de derrière, ils ont +enchevêtré leurs pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'oeil +féroce, la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. Par +terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des chevaux, un homme +en tue un autre en le tenant par les cheveux et heurtant sa tête +contre le sol, ne s'aperçoit pas dans sa fureur que tous deux seront à +l'instant écrasés. + +«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais hommes livrés à +toutes les passions de la bête déchaînée; c'est, selon l'expression de +Léonard, la _pazzia bestialissima_ qui, dans les endroits plats, ne +laisse pas une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.» + +En acceptant la commande, Léonard fut forcé de signer un traité avec +dédit en cas de retard dans l'exécution. + +La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme un boutiquier. +Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier Soderini ennuyait Léonard +par ses continuels règlements de comptes pour les moindres sous versés +par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, des couleurs, +d'huile de lin et autres vétilles. + +Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait avec mépris le +gonfalonier--à la cour de Ludovic le More et de César Borgia--Léonard +n'avait éprouvé un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre +république, royaume de l'égalité bourgeoise. + +En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta sur la place devant le +_David_ de Michel-Ange. + +Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de ville de +Florence, ce géant de marbre blanc qui se détachait sur le fond sombre +des vieilles pierres. + +Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras droit qui tenait la +fronde était tendu au point qu'on en voyait les veines; le gauche +tenant la pierre était replié devant la poitrine. Les sourcils froncés +et le regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression de +l'homme qui vise un but. Au-dessus du front très bas, les cheveux +s'emmêlaient comme une couronne. + +Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le _David_ de Michel-Ange +semblait être le Prophète qu'attendit vainement Savonarole, le Héros +qu'espérait Machiavel. Dans cette oeuvre de son rival, Léonard sentait +une âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement opposée, comme +l'action l'est à la contemplation, la passion à l'impassibilité, la +tempête au calme. Et cette force étrangère l'attirait, éveillait sa +curiosité, le désir de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond. + +Et Léonard se souvint du _Livre des Rois_. + +Dans les chantiers de construction de Santa Maria del Fiore, se +trouvait un énorme quartier de marbre abîmé par un sculpteur inhabile. +Les meilleurs artistes l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait +s'en servir. Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui proposa le bloc. +Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, il réfléchissait, mesurait, +calculait, toujours indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus +jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la commande et avec +une extraordinaire rapidité, travaillant non seulement le jour mais +même la nuit, achevait son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait +travaillé durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», et +n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre de la grandeur du +_David_. Les Florentins déclarèrent Michel-Ange le rival en sculpture +de Léonard. Et Buonarotti sans hésiter releva le défi. + +Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille dans la salle +du Conseil, bien qu'il n'eût presque pas tenu le pinceau, avec une +crânerie qui pouvait paraître une folle témérité, il déclarait +rivaliser avec Léonard en peinture. Plus il découvrait de modestie et +de bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait +implacable. Le calme de Léonard lui semblait du mépris. Avec une +imagination maladive, il écoutait les bavardages, cherchait des +prétextes à disputes, profitait de toutes les occasions pour blesser +son ennemi. + +Lorsque le _David_ fut achevé, la Seigneurie invita les meilleurs +peintres et sculpteurs à donner leur avis pour l'emplacement. Léonard +se rangea à l'opinion de l'architecte Juliano da San Gallo qui +conseillait de placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans +l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. Lorsque +Michel-Ange le sut, il déclara que Léonard par jalousie voulait cacher +le David dans le coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil +ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant un jour, à l'une +des réunions qui se tenaient dans l'atelier de Léonard en présence de +nombreux artistes, entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro +Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves du Pérugin, +une discussion s'éleva pour savoir lequel des deux arts, la peinture +ou la sculpture, était au-dessus de l'autre--sujet favori alors de +dispute scolastique. + +Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, il répondit: + +--Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il s'éloigne du +métier. + +Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne pouvait deviner s'il +parlait sincèrement ou s'il raillait, il ajouta: + +--La principale différence entre ces deux arts consiste en ce que la +peinture exige une grande énergie cérébrale, et la sculpture, une +énergie physique. Le sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans +le marbre, il la taille à grands coups de maillet et de ciseau, avec +la tension de toute sa force physique, avec une grande fatigue +corporelle, comme un journalier inondé de sueur et de poussière. Son +visage est blanchi comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés +par les éclats de marbre, sa maison est pleine de pierres et de +plâtras. Tandis que le peintre, dans un silence exquis, vêtu d'habits +élégants, assis dans son atelier, promène un pinceau léger trempé dans +d'agréables couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie de +ravissants tableaux; le calme y règne en souverain et son travail est +agrémenté par la musique, la conversation ou la lecture que ne +troublent ni les coups de maillets, ni autres bruits désagréables. + +Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les prit à son +compte, mais étouffant sa colère, il haussa seulement les épaules et +répondit avec un sourire fielleux: + +--Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, peut poser à +l'efféminé et au dégoûté. Moi, rejeton d'une vieille famille honnête, +je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne +dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne la prérogative +entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les +arts sont égaux, découlant d'une même source et tendant au même but. +Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la +sculpture est aussi érudit dans les autres branches, qu'il se permet +de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma +cuisinière. + +Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle +du Conseil, désirant surpasser son rival. + +Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par une journée +chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours +battent la générale--l'ennemi est signalé; les soldats se hâtent de +rejoindre la rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se +délectaient et, soumis à la discipline, ils remettent leurs vêtements +poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques chauffés par le soleil. + +Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange représenta la +guerre, non pas comme «la plus féroce des sottises», mais comme une +mâle action héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la lutte +des héros pour la gloire et la grandeur de la patrie. + +Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de ce duel. Et +comme tout ce qui était étranger à la politique leur semblait +insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressèrent de +déclarer que Michel-Ange soutenait la République contre les Médicis et +Léonard les Médicis contre la République. Le duel artistique devenu +compréhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut +transporté des maisons dans la rue, servant les passions des partis +absolument étrangers à l'art. Les oeuvres de Léonard et de Michel-Ange +devinrent l'étendard de deux camps ennemis. + +L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus +lançaient des pierres au _David_. Les citoyens considérables en +accusèrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens +considérables; les artistes, les élèves du Pérugin qui avaient fondé +nouvellement un atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du +gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient de pierres le +_David_ étaient achetés par son rival Léonard. + +Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissèrent supposer +qu'ils y ajoutaient foi. + +Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne se trouvait dans +l'atelier que Giovanni et Salaino--lorsque la conversation vint à +tomber sur Michel-Ange, Léonard dit à monna Lisa: + +--Il me semble parfois que si je lui parlais face à face, tout +s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalité: +il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas +d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aimé. + +Monna Lisa eut un geste de doute: + +--Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris? + +--Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas +comprendre! Tout son malheur réside dans sa timidité et son manque de +confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore +encore sa force. C'est un délire, une folie! Je lui aurais tout dit et +il se serait calmé. Est-ce à lui de me craindre? Savez-vous, +madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se +baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut +même se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que même +maintenant, non seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi; +oui, oui, je le sens: plus fort que moi! + +Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait à Giovanni, se +reflétait le regard même de Léonard et sourit d'une façon étrange et +douce. + +Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de la vieille église +Maria del Carmine, Léonard rencontra un jeune homme, presque un +enfant, qui copiait les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il +portait une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre mais de +toile grossière évidemment confectionnée au village. Il était élancé, +souple; son cou mince était blanc et tendre comme celui des jeunes +filles anémiées; son visage, ovale comme un oeuf et pâle jusqu'à la +transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs +pareils à ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modèle +aux Madones du Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides +comme le ciel. + +Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra l'adolescent au +couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, où était exposé le +carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait ce +carton avec autant de zèle que les fresques de Masaccio. Probablement +connaissait-il déjà Léonard, car il le buvait du regard, visiblement +désireux de lui adresser la parole et apeuré de le faire. + +Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, ému et rougissant +avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui déclara qu'il le +considérait comme son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que +Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers de +Léonard. + +Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement +avec lui, examina ses dessins; et plus il l'étudiait, plus il +se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste. +Attentif et sensible à tous les échos, condescendant à toutes les +influences comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio et +particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de maturité, le maître +devinait en lui une fraîcheur de sentiment telle qu'il ne l'avait +encore rencontrée chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était +que cet enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et de la +vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait à vaincre les +plus hautes difficultés avec légèreté, comme en un jeu. Tout lui +venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art, +ni les infinies recherches, ni les indécisions, ni les perplexités qui +avaient été le tourment et la malédiction de toute la vie de Léonard. + +Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable étude lente et +patiente de la nature, des règles de mathématique, des lois de la +peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et +visiblement ennuyé, n'écoutait attentivement que par déférence pour le +maître. + +Un jour il lui échappa une parole qui surprit, effraya presque Léonard +par sa profondeur: + +--J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit penser à rien, tout +alors se présente mieux. + +Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que l'unité, la parfaite +harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de +l'amour que le maître recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient +exister. + +Et devant sa modeste et insouciante candeur, Léonard éprouvait des +doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art, +pour l'oeuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de +Buonarotti. + +--D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. Qui est ton +père et comment t'appelles-tu? + +--Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme avec son caressant +sourire. Mon père est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphaël. + + +III + +Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du +détournement de l'Arno dans le port de Livourne. + +La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le +pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni. + +Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé +que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla +Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie +avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De +derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long +de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures +reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des +contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile +solitaire. + +La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le +frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique +au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de +Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le +campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de +Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte, +le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule +et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée. + +Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur +particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la +poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des +couleurs des très vieux tableaux. + +Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que +Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre, +grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un +homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des boeufs +siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne +l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se +réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange, +lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait. +Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante +beauté. + +Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait +«dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de +ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le +grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup +la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il, +elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement +l'esprit féminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui, +subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique +et éternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu +franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie +réelle. + +Ce qui les unissait, était-ce de l'amour? + +Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou +le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux +des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de +Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité +appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le +dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession +matérielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossière. +Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans +blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte +pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se +soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur. + +Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union +avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses +caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet +être nouveau, conçu et né d'eux--comme l'enfant du père et de la +mère--et qui était lui et elle en même temps? + +Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un +danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour +charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne +encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance +de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents, +à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers +le brouillard. Et par instants il songeait: + +Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la +contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le +repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute +autre femme? + +Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible +et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa +tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il +sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait +décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet +de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait +l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et +il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que +l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était +trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution +mais encore qu'elle la brusquerait. + +Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans +une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où +il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits +des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un +côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné +par la blanche lumière de la lune. + +Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage +caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la +vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et +mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir +entendue dans sa jeunesse: + + Oh! que la jeunesse est belle + Et éphémère! Chante et ris + Et sois heureux--si tu le veux + Et ne compte pas sur demain. + +Le dernier vers se répercuta dans son coeur en un sombre +pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la +vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme soeur? La +repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de +fois pour son existence, en faveur de la contemplation, +sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour +l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il +savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient +également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. +Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce +qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle +pour la vivante--celle qui était ou celle qui serait toujours? + +Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les +lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa. +Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups +répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence +régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et +tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les +sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux +et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, +l'irrémédiable fuite du passé. + +Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère +lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant: + + _Di doman non c'è certezza._ + Et ne compte pas sur demain. + + +IV + +Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure habituelle et, +pour la première fois, seule. Gioconda savait que c'était leur +dernière entrevue. + +La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. Léonard tendit le +plafond de toile et dans la cour aux murs noirs régna la lumière +tendre, crépusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda +un charme pénétrant. + +Ils étaient seuls. + +Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement calme, oublieux de +ses pensées de la veille, comme si pour lui n'existaient ni passé ni +avenir, comme si Gioconda était restée et resterait toujours assise +ainsi devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce qu'il ne +pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation, +unissait la réalité et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela +lui procurait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la +plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise +jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout, +qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. Et par instants, il la +regardait avec la même curiosité que celle qu'éveillaient en lui les +condamnés qu'il accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les +derniers frémissements de leur visage. + +Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il +ne lui avait pas suggérée, avait glissé sur son visage comme la buée +de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la +ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette +ombre humaine, il commença à lui raconter de sa voix chantante et +autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces récits +mystérieux, pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son journal. + +--Incapable de résister à mon désir de voir des images inconnues des +hommes, conçues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis +ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une +caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. Puis, décidé, baissant la +tête, courbant le dos, la main gauche appuyée sur mon genou droit, de +la droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, j'entrai et +fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux à demi fermés, la vue +en éveil, souvent je changeais mon chemin, errant à tâtons dans +l'obscurité, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité était +trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné quelque temps, deux +sentiments s'éveillèrent en moi et commencèrent à lutter: la peur et +la curiosité; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de +savoir si elle ne recélait point un merveilleux mystère? + +Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de Gioconda. + +--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle. + +--La curiosité. + +--Et vous avez surpris le mystère de la caverne? + +--Ce qui en était possible. + +--Et vous le révélerez aux hommes? + +--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur +insuffler une dose de curiosité qui puisse toujours vaincre leur peur. + +--Et si la curiosité ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda +avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un +sentiment plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les +plus merveilleux mystères de la caverne? + +Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu. + +--Que faut-il encore? demanda-t-il. + +Elle se taisait. + +A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux +bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires, +tendres comme une musique lointaine fut rompu. + +--Vous partez demain? demanda Gioconda. + +--Non, ce soir. + +--Je partirai bientôt aussi, répondit-elle. + +L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta +silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui à +Florence. + +--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre +pour trois mois, jusqu'à l'automne. Je lui ai demandé de +l'accompagner. + +Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le rayon de soleil +méchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent +pâles et sans vie, sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Léonard +subitement sentit qu'il revenait à la vie--timide, faible, pitoyable. + +--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas +tard. Je ne suis pas fatiguée. + +--Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le pinceau. + +--Vous ne finirez jamais le portrait? + +--Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme effrayé. Ne +viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour? + +--Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai tout à fait autre et +vous ne me reconnaîtrez plus. N'avez-vous pas dit vous-même que le +visage des gens et particulièrement des femmes changeait rapidement? + +--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à lui-même. Mais, je ne +sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible. + +--Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est +parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos +oeuvres. + +Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche. + +Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit: + +--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage! + +Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un +reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant était pour +tous deux irrévocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne +pouvait se taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une +solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abîme +qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire +calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et +cette clarté étaient semblables au sourire des morts. + +Une pitié intolérable lui serra le coeur, le rendit plus faible +encore. + +Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la +première fois depuis qu'ils se connaissaient et, en même temps, il +sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux. + +--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement. + +Lorsqu'il revint à soi--elle n'était plus là. Autour de lui régnait le +silence mort d'un après-midi d'été, beaucoup plus menaçant que le +silence d'une nuit profonde. + +Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus effrayants, +retentirent les sons métalliques de l'horloge voisine. Ils disaient, +ces sons, le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse +solitaire, l'irrémédiable fuite du passé. + +Et longtemps le dernier son trembla, répétant comme une voix humaine: + + _Di doman non c'è certezza._ + Et ne compte pas sur demain. + + +V + +Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre +dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à +Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa. + +Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait +se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui +serraient le coeur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler +avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle +fâcheuse. + +Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa +vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui +rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres +claires et tendres. + +Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui +dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour +que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il +savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et +possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir. + +--«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien», +pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et +elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il +faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux +mystères de la caverne? + +Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas +cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui. +Seulement tout au fond de son coeur où ne pénétrait aucun rayon, sous +cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment. + +Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires, +comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put +patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier +du Lungano delle Grazie. + +Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le +temps--comme cela arrive souvent en automne à Florence--avait +brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, +et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine +tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil +éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les +visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie +devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des +vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita, +près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient +plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une +animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord. + +--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger +notre discussion. + +Il s'arrêta. + +Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de +l'_Enfer_ de la _Divine Comédie_, dans lequel le poète parle du géant +Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit. + +Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet +de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la +direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche +un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête +énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc, +des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était +Michel-Ange Buonarrotti. + +Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez, +cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours +d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes +plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de +ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient +enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du +travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde +à son front--ce qui le faisait ressembler à un cyclope. + +--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard. + +Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se +terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son +absence de Florence et l'avait presque oublié. + +Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son coeur en cet +instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son +rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît +pas. + +--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur +de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en +désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage. + +Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans +regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y +arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il +s'arrêta et leva les yeux. + +Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le +troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait +beaucoup, croyant être la risée de tout le monde. + +Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de +ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil +et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son +rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant +beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui +arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord +prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt +blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée: + +--Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent +des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as +couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer +à tout, à ta courte honte. + +Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait +et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival. + +Tous les regards étaient fixés sur eux. + +Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux, +ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de +tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide +encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le +charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse. + +Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival +ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête». + +Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de +la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en +marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos +voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il +disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie +par le soleil. + +Léonard continua son chemin. + +Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un +petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son +nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant. + +Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et +piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec, +sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de +lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui +parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot +de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la +ville. Mais Léonard se taisait. + +--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez +pas encore terminé le portrait de la Gioconda? + +--Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous +intéresse? + +--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous +travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous +autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons +nous figurer une oeuvre plus finie! + +Il sourit servilement. + +Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint +subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son +impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière. + +--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage. +Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo? + +Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur. + +Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en +soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car +il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses +yeux se prirent à clignoter. + +--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de +ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est +veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de +par la volonté de Dieu, a comparu... + +Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut +qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard. + +Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à +peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui, +désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place +Frescobaldi. + +La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son +compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle +pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville, +ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de +Léonard et de la Gioconda. + +La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première +minute, lui paraissait invraisemblable. + +Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer +Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la +petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride, +disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les +autres. + + +VI + +La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise, +aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent +toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à +mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage +à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre +lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie, +de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces +ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil. + +Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la +peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en +dépit de l'avertissement donné par la _Sainte Cène_, Léonard décida de +peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari. +Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide +de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la +chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la +partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et +vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de +peinture murale subirait le même sort que la _Sainte_ _Cène_, et que +de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout +abandonner à sa courte honte». + +Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que +l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères. + +Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du +dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement +Léonard de détournement d'argent du Trésor. + +Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui +rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les +recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains, +colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au +chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les +services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en +Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise. + +«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant +exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le +travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un +traître vis-à-vis de la République.» + +Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail. +Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se +sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. +Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature; +essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il +écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de +Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les +préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même +la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte +de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le +chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta. + +C'était le portrait de monna Lisa Gioconda. + +Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait +qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle +puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son +oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant +certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille, +occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens +contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte. + +Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant +attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous +les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps +elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son +immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le +fond du portrait. + +Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il +comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec +une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle, +maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux, +reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir? + +Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière +entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus +profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»? + +Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts +contemplent les vivants? + +Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais +jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près. + +Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable +terreur glaçait son coeur. + +Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans +oser le scruter, sans vouloir savoir. + +D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on +rejette un suaire. + + +Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise, +Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan. + +Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que +vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois +les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde. + + + + +CHAPITRE XV + +LA SAINTE INQUISITION. + +1500-1513 + + «Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous + connaisse.» + + _BASILEUS LE GNOSISTE._ + + +I + +Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste +reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année +suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France, +il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires +à Florence. + +Quatre ans s'écoulèrent. + +Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un +maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de +Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio +Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un +temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient +le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de +Carmagnola. + +Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste +Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à +Milan. + +Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure +de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans, +avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la +Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet: +les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre +philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres, +qu'il avait soutiré de très fortes sommes au _devâtdâr_ de Syrie et se +les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna +Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché +dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait +dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement +riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques. +Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus +colossalement riches. + +L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus, +l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait +d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait +sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait +acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore, +mais encore celle de l'archevêque. + +Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le +dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste. + +L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres +rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques. +L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par +Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en +plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, +sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir +Cassandra. + +La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine +retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre +le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, +elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou +semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en +dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait +pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, +donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par +une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et +de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des +tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans +le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant +l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de +l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes, +des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis, +transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à +Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité +des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des +rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle +lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers +qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle +avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de +tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de +son père, Luigi Sacrobosco: + +«Pour ressusciter les morts». + +Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne +sorcière Cassandra. + +Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et +à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus +inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille +attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et +la pitié. + +Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de +sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les +collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, +s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos +Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses oeuvres inédites, ses +lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle +raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau +la prophétie de Pleuton: + +«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de +toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes +s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il +répondait: La foi de l'antique paganisme.» + +--Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton, +répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y +croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra? + +--Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec +calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de +choses. + +--Quelles choses? interrogea Giovanni. + +Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il +sentit son coeur défaillir. + +En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la +tragédie d'Eschyle _Prométhée enchaîné_, et lut quelques strophes. +Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait +pas, elle le lui expliquait. + +--Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de +l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton, +rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius +Julien? + +--Julien l'Apostat? + +--Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un +apostat, mais n'a pas osé l'être... + +Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas: + +--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est +trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les +dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères +ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal, +impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et +ayant donné aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de +Prométhée--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes. +Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que +la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné +d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi, +n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore +parler. + +Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse +de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il +n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni +la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient +les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres +prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus +terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une +bravoure désespérée. + +Ils devenaient chaque jour plus intimes. + +Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce +qui lui semblait la vérité. + +--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des +martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux +qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à +eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités +géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son +mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître: +«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.» + +--Quel maître? demanda Giovanni. + +Et il songea: + +«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne +ne le connaît.» + +--Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que +le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des +premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la +science complète ne formaient qu'un tout homogène. + +La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se +calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert +comme lui, s'étaient débattus contre _la dualité_, sombraient dans les +mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments +où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un +délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, +qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il +voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers +elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, +qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment +arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra +Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui +parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la +province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes +du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent +monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une +fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la +sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou +en Hollande. + +Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait +avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola. + +Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires +veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage +de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet +instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui +était chère. Il lui demanda: + +--Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère +dont vous m'avez parlé? + +Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre +carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre _Tabula Smaragdina_, +la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de +Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon +la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien +Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes +et sur l'autre en vieux caractères grecs: + + _Le ciel en haut, le ciel en bas, + Les étoiles en haut, les étoiles en bas, + Tout ce qui est en haut est en bas, + Si tu comprends--gloire à toi!_ + +--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni. + +--Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te +dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et +maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la +dernière coupe fraternelle. + +Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le +contenu--un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un +étrange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés +sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de +la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les +rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus +des bacchantes se rosirent de sang. + +--Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je +croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute +sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu +olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui +aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne +discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est +au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en +l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier +Réconciliateur. + +Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un +superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à +Giovanni. + +--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes +défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de +Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen. + +Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les +épaules et murmura très vite, insinuante: + +--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un +secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier +tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour +l'éternité, pareils au frère et à la soeur, à deux fiancés. + +Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses +des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme +le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants +tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux +jaunes comme de l'ambre. + +Une terreur connue glaça le coeur de Beltraffio et il songea: + +«La Diablesse blanche!» + + * * * * * + +A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo +Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt +lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio +Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules +II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite +avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de +sa nièce monna Cassandra. + +Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait +déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition. + + +II + +Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus +des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour +toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler, +marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou +bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme, +difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les +conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne +prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, +rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un +sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une +chanson--toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à +pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se +détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer +d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait +de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa +maison. + +Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche, +l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes +l'humanité. + +Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui +était le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto. + +Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le +maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se +soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait, +s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se +perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni +mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un +sort». + +Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare +avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du +Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que +Cesare préparait une trahison. + +Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses +amis. + +Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école +de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant +qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il +observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un +sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré +pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la +_Sainte Cène_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé. + +Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements +et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de +Gioconda. Il pensait à la mort. + +Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui +apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les +joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses +cheveux roux. + +--Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous? + +Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de +Vaprio: Francesco Melzi. + +Il l'embrassa paternellement. + +Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était +réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de +longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était +parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse. + +--Quelle promesse? + +--Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire. +Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au +village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous +descendions dans une mine abandonnée. + +--Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard. + +--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne +vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne +partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai +jamais. + +--Mon enfant chéri! murmura Léonard. + +Et sa voix trembla. + +De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine +avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses +bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine +abandonnée. + + +III + +Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé +peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas +d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard. +Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui, +car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en +âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé +dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses +élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles. +Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet +des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les +antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment +son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui +parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se +sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du +peuple--partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de +la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien +romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Léonard restait l'errant +sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir. + +Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations +continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger +les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que +l'heure du repos était venue. + +Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des +Médicis. + +Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent +brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de +San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de +Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance. +Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint +quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois +Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, +sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une +expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne +maladie. + +Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa +personne, de son «mauvais oeil», le maître lui conseillait de rester à +Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais +Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à +Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne +sut pas lui refuser. + +Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se +révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre. + +Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le +More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis +XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, +Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel +errant, ses voyages sans espoir. + +«Le 23 septembre 1513--inscrivait-il méticuleusement dans son +journal--j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, +Cesare, Astro et Giovanni.» + + + + +CHAPITRE XVI + +LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL + +1513-1515. + + La patience pour les outragés est comme le vêtement de ceux qui + grelottent; à mesure que le froid augmente, habille-toi plus + chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des + grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas + ton âme. _Ingiurio offendere no si potramo la tua mente._ + + LÉONARD DE VINCI + + +I + +Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser +en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa +nomination, il dit à son frère Julien: + +--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé. + +Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité +philosophique, ajouta: + +--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne +compte pas! + +Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de +savants. + +Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en +cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara +qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre. + +Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage +encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des +festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint +d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie +incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était +dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait +le distraire. + +En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il +était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia. + +Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour +d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain +Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté. + +--Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de +banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience, +savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par +Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon. + +Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été +reçu, se retira. + +Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges +pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations +matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis, +ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et +cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui. +Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du +Vatican, son coeur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur. + +En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des +planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa +chanson triste. + +Le coeur de Léonard se crispa davantage. + +--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la +tête de l'infirme. + +--Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard +scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais +voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé... + +--Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard. + +Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage. + +--Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami, +souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le +voir de suite. Où est-il? + +--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé... +éloigné... + +Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire. +Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des +mots entiers, employant l'un pour l'autre. + +--Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je +vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi. + +Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il +précéda Léonard. + +Ils montèrent au grenier. + +La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles +par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge +et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés +s'envola à grand bruit d'ailes. + +--Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre +du grenier. + +Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en +une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux +démesurément ouverts. + +--Giovanni! cria le maître. + +Puis il pâlit et sa voix se brisa. + +Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la +main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une +forte corde de soie,--telle qu'en employait le maître pour sa machine +volante,--attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la +poutre. + +Astro s'approcha de la lucarne et regarda. + +La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours +et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert +trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne +brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di +Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles. + +Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les +lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait +sa chanson triste. + +Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par +l'horreur entre ses deux élèves--le mort et le dément. + + * * * * * + +Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio, +Léonard trouva son journal et le lut attentivement: + +«La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le +dernier mystère--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en +haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je +remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges». + +Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit +qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni. + + +II + +Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint pénible à Léonard. +L'incertitude, l'attente, l'inaction forcée l'énervaient. Ses livres, +ses machines, ses essais, sa peinture, le dégoûtaient. + +Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait pu encore recevoir, +lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne +dédaignant aucun ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta +cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les +pièces de monnaie, inégales avant, en sortaient irréprochablement +rondes. + +A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'état de ses affaires +était tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements +servait à payer les intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui +avait hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la misère. + +Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. C'était la +première maladie sérieuse de son existence. Mais il n'admit pas de +docteur auprès de lui et refusa tout médicament. Seul Francesco le +soignait et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; il +estimait son amour simple et sincère qui faisait voir en lui au maître +l'ange gardien de sa vieillesse. + +L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts +pour attirer l'attention. + +Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de Médicis, Léon X +commanda à Léonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de +jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, de +perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis. + +En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec un feint désespoir: + +--Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il songe à la fin avant +d'entreprendre le commencement. + +Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de Léonard était +prononcé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait exprimé sa +condamnation. Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange +pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs lauriers: leur +redoutable adversaire était anéanti. + +Comme se donnant le mot, tout le monde se détourna de lui, l'oublia, +comme on oublie les morts. + +Léonard apprit impassiblement la réflexion du pape: il l'avait prévue +et ne s'attendait à rien d'autre. Le soir même il écrivit dans son +journal: + +«La patience pour les offensés est le vêtement de ceux qui grelottent. +A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne +sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente +ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.» + + +III + +Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne +laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne échut à son plus +proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise +de Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui prit le nom de +François Ier. + +Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit la campagne qui +avait pour but la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité +étonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentières, et +inopinément se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan, +déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à Milan. + +A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en Savoie. + +Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard se décida à tenter +la chance auprès du nouveau roi et se rendit à Pavie, où se tenait la +cour de François Ier. + +Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. En +sa qualité d'ancien mécanicien ducal, on pria Léonard d'y participer. +Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa +devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, en +laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, des lis blancs de France. + +Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes ses oeuvres et +ses autres inventions. + +François Ier conviait à son service les artistes et les savants +italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, ni Michel-Ange, +François Ier s'adressa à Léonard, lui proposant sept cents écus de +traitement et le petit château du Cloux, en Touraine, près de la ville +d'Amboise, entre Tours et Blois. + +Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, éternel exilé, sans +regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis, +de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de +Peretola, au début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France. + + +IV + +La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à +Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô, +puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont +Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit +sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut +l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse +des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur. + +A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir +les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de +traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, +il en résolut l'ascension. + +Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les +environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et, +de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au +grondement du tonnerre, répété par l'écho. + +Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur +le bras de Francesco. + +--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en +désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de +Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la +verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus +bas. + +Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois. + +Il répéta plus bas encore: + +--Pour la dernière fois..... + +Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se +trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se +détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges +éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio +Melone. + +Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que +Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre. + +--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe +plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice. +Prenez garde! + +Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des +vertigineux abîmes. + +Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant +dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles, +l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère, +l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées, +quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui +semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le +considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un +éternel sourire semblable à celui de la Joconde. + +Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il +leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans +le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout +indivisible. + + + + +CHAPITRE XVII + +LA MORT.--LE PRÉCURSEUR AILÉ. + +1516-1519 + + Pareil aux anges, tu as des ailes. + + (_Inscription sur l'Icône de saint Jean-Baptiste_). + + Les ailes seront, + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +Au coeur même de la France, dominant la Loire, se trouvait le château +royal d'Amboise. Le soir, au crépuscule, se reflétant dans le fleuve +désert, blanc crème et vert pâle, il paraissait léger comme une +apparition, vaporeux comme un nuage. + +De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, sur des prés, sur +les rives de la Loire, transformées au printemps en de vastes champs +de pavots rouges et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la +Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette +différence que l'une était impétueuse et jeune, et l'autre, calme, +lente, fatiguée et vieille. + +Au pied du château, se pressaient les chaumières d'Amboise, toits +pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes +cheminées de brique. + +Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité. + +Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des +croisées, se voyaient, taillés dans la pierre blanche, de gros moines +réjouis ramassés sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves +docteurs à épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. Les +mêmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout +respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dévot. + +Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la ville s'animait: +les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vêtements +des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutumé; la +nuit, du château parvenaient des airs de danses et les murs se +pourpraient à la lueur des torches. + +Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son +silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que +le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant +lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se +taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son +métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de +l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de +la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert. + +A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se +trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à +l'armurier du roi Louis XII. + +Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière. +Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait +entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau +immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers +et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de +pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit +bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa +campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans +auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier. + +Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de +Vinci. + + +II + +Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses +travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement +«Mon père» et «Maître». + +Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un +énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un +florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et +traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine à +l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à +la mer Méditerranée. + +Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à +Amboise, l'artiste explora le pays. + +Tandis que François Ier chassait, Léonard étudiait le terrain de la +Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du +Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des +cartes. + +Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un +vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été +incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More. + +Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette +sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les +chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint +par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse +dans un buisson. + +Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions +morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la +_Divine Comédie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un +vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles +des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne +flamme. + +Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint. + +Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une +distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et +entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison. + +Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces +de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces +et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue +française estropiée: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme +de pacience par force de peines que l'on me fait porter._ + +Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le +plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._ + +En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins +maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec +un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de +Milan. + +»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour +de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?» + +Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits +rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre +protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, +avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et +incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une +adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde, +d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la +corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de +présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux +préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné +Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de +Navarre, et prit du service comme condottiere. + +A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie. +Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats. + +Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte +de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César, +abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et, +là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé +de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses +vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et +expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé, +mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page +Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre, +l'embrassant et sanglotant--il aimait César. + +Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: il semblait +qu'il avait dû expirer comme il avait vécu--sans peur et sans remords. + +La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu'à la fin de ses +jours son frère bien-aimé. + +Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi sauvages et les +agriculteurs des Apennins, conservèrent également de lui un tendre +souvenir. Longtemps, ils se refusèrent à croire qu'il était mort et +l'attendaient comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou tard +ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant le peuple. + +Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et César, à la sienne +propre, Léonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa +destinée. + + +III + +Comme presque tous les projets de Léonard, le projet de la +reconstruction du château d'Amboise et celui du canal de la Sologne +n'aboutirent pas. + +Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation des +projets trop hardis de Léonard, le roi peu à peu s'en désintéressa et +bientôt les oublia. L'artiste comprit qu'en dépit de toute son +affabilité, il ne devait attendre de François Ier rien de plus que de +Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de Médicis. Son dernier +espoir d'être compris, de donner aux gens une petite partie de sa +science, de ce qu'il avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le +trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et de renoncer à +toute action. + +Au début du printemps 1517, Léonard revint au château de Cloux, +malade, miné par la fièvre des marais. En été un mieux sensible se +produisit, mais c'en était fait de sa santé. + +L'artiste commença un étrange tableau. + +A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu +couronné de raisin, les cheveux longs, efféminé, le visage pâle et +langoureux, drapé dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses +mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, un sourire +énigmatique sur les lèvres. + +Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé une améthyste +sculptée--probablement un cadeau de monna Cassandra--représentant +Dionysos. A cette pierre étaient joints les vers d'Euripide: _Les +Bacchantes_, traduits du grec et copiés par Giovanni. A plusieurs +reprises Léonard relut ces fragments. + +«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu méconnu, tu es +superbe et possèdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes +cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil +comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur de ta peau, afin +de séduire Aphrodite.» + +Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait +Bacchus «le plus terrible et le plus miséricordieux entre les dieux, +donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite». + +Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, Giovanni avait +inscrit des passages du Cantique des Cantiques: «Buvez et +enivrons-nous, bien-aimés.» + +Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença un tableau plus étrange +encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement +et une telle rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient +comptés, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hâte de +dévoiler son plus secret mystère, celui que, durant toute sa vie, non +seulement il n'avait confié à personne, mais qu'il n'avait même pas +osé s'avouer. + +En quelques mois le travail était assez avancé pour permettre de +deviner la pensée de l'artiste. Le tableau représentait cette grotte +obscure excitant la peur et la curiosité, et dont il avait souvent +entretenu monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord, +paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la contemplait +devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant +leur mystère se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et +s'anéantissaient en lui, comme une fumée, ou bien comme le son d'une +lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus réel que tout +ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie même, ressortait de +cette obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, féminin, +étrangement et séduisamment beau, rappelant les paroles de Panthée: + +«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te +caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta +pâleur pour séduire Aphrodite.» + + +IV + +Un jour d'ennui, François Ier se souvint de son désir de visiter +l'atelier de Léonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit +au château de Cloux. + +Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste +travaillait avec acharnement à son _Saint Jean-Baptiste_. + +Les rayons du soleil entraient de biais par les croisées de l'atelier, +grande pièce froide à parquet carrelé et à plafond à poutrelles. +Profitant de la dernière lumière, Léonard se hâtait d'achever la main +droite du Précurseur désignant la croix. + +Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix. + +--Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, je ne reçois personne. +Dis que je suis malade ou sorti. + +L'élève alla dans le vestibule pour congédier les importuns, mais +reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la +porte. + +Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de +la Joconde--ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir. + +Le roi entra dans l'atelier. + +Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût plutôt criard, une trop +grande profusion d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il se +parfumait à l'excès. + +Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que François Ier +portait dans son physique une majesté telle, qu'il suffisait de le +regarder pour deviner le roi. + +Léonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui, +mais François le retint et s'inclinant lui-même, l'embrassa +respectueusement. + +--Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, dit-il +aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux? + +--Je suis continuellement malade, Sire, répondit l'artiste en +éloignant le portrait de Joconde. + +--Qu'est-ce? demanda le roi. + +--Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu. + +--Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde +et plus ils plaisent. + +Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du +portrait et souleva la draperie. + +Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et +longtemps regarda, silencieux. + +--C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rêve. Voilà la +plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce? + +--Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, répondit +Léonard. + +--Quand l'as-tu peint? + +--Il y a dix ans. + +--Elle est toujours aussi jolie? + +--Elle est morte, Sire. + +--Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, a travaillé cinq +ans à ce portrait et ne l'a pas achevé, du moins, il l'affirme. + +--Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante, +il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, +que l'on peut t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille +femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as été heureux, +vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle +n'était pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore! + +Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa avait pu rester +une épouse fidèle ne pouvait même pas effleurer son cerveau. + +--Mon ami, continua François en souriant, tu es grand connaisseur en +femmes. Quelles épaules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit +être encore plus beau... + +Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui +déshabillent et possèdent, comme une impudique caresse. + +Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés. + +--Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas +d'être artiste, il faut avoir pénétré tous les mystères du coeur +féminin--labyrinthe de Dédale, pelote de fil que le diable lui-même ne +démêlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains +croisées--mais va voir au fond de son âme! + + Souvent femme varie, + Bien fol est qui s'y fie. + +Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un +tableau vers le jour. + +--Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon à n'être entendu que +du roi, mais on m'a assuré que non seulement il n'a pas aimé la +Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge... + +Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il ajouta quelque chose +de très indécent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire +beauté des élèves de Léonard. + +François Ier s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire +indulgent d'un homme du monde privé de préjugés, qui sait vivre et +n'empêche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que +dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts ni des +couleurs. + +Le tableau inachevé attira son attention. + +--Et cela, qu'est-ce? + +--D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce doit être Bacchus. + +--Et cela? demanda le roi en désignant le tableau voisin. + +--Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant. + +--C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une +femme. Il ressemble à la Joconde. Il a le même sourire. + +--Peut-être un Androgyne? observa le poète, en expliquant la fable de +Platon. + +--Aplanis nos doutes, maître, dit François Ier en s'adressant à +Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne? + +--Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en rougissant comme un +coupable,--c'est saint Jean-Baptiste. + +--Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu! + +Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la +toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tête. Ce mélange de sacré +et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en même +temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance. + +--Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. Combien m'en +demandes-tu? + +--Votre Majesté, commença timidement l'artiste, ces tableaux ne sont +pas terminés. Je songeais... + +--Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever le _Saint Jean_, +j'attendrai. Mais ne touche pas à la _Joconde_. Tu ne peux faire +mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton +prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas. + +Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prétexte de +refus. Mais que pouvait-il dire à un homme qui transformait tout en +plaisanterie ou en indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour +lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait à s'en +séparer à aucun prix? + +Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de céder la toile à +trop bon compte. + +--Allons, soit, je fixerai le prix moi-même. + +Il contempla le portrait et dit: + +--Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq cents. + +--Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer à +Votre Majesté... + +Il s'arrêta et pâlit. + +--Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense que c'est suffisant. + +Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans. + +Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une +émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier, +comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la +_Joconde_. François Ier prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, +se leva et, en adieu, embrassa le vieillard. + +--C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu +voudras. Demain j'enverrai prendre la _Joconde_. Sois tranquille, je +lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai +la conserver à la postérité. + +Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il +considérait la _Joconde_ avec des yeux affolés. Des plans enfantins +germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que +le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou +bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même +pour la suivre. + +La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la +porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis +devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et +immobile comme celui d'un mort. + +La nuit, il entra dans la chambre de Francesco. + +--Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi. + +--Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade. +Vraiment, remettez à demain. + +--Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas, +j'irai tout seul. + +Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux +s'acheminèrent vers le palais. + + +V + +Le château se trouvait à dix minutes de marche; mais la route était +mauvaise et pénible. Léonard marchait lentement en s'appuyant sur le +bras de Francesco. + +Entre les branches secouées par la bourrasque, se voyaient les +croisées illuminées du palais. + +Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un passe-temps qui lui +plaisait particulièrement. On forçait des jeunes filles à boire dans +une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravés des sujets +obscènes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de +honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de +voir et de ne pas comprendre. + +Parmi les dames, se trouvait la soeur du roi, la princesse Marguerite, +«la perle des perles». Elle avait une réputation de beauté et +d'érudition. L'art de plaire était pour elle plus important que «le +pain quotidien». Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était +indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour excessif, +considérait ses défauts comme des qualités, ses vices comme des +bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle était +prête, non seulement à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On +murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous +les cas François abusait de cet amour, profitant de ses services +autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers +et les aventures amoureuses. + +Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça Léonard, François +ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avança au devant de lui. + +Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, les salles +brillamment éclairées, des regards étonnés et ironiques +l'accompagnèrent: ce grand vieillard à longs cheveux blancs, aux yeux +presque sauvages, produisait une impression réfrigérante, même sur les +plus insouciants. + +--Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel hôte rare! Que puis-je +t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des légumes ou des +fruits? + +--Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais vous dire deux +mots... + +Le roi fixa sur lui un regard inquiet. + +--Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade? + +Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en désignant sa soeur: + +--Elle ne nous gênera pas? + +--Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose même espérer que +Son Altesse voudra bien me protéger. + +--Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir. + +--Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez désiré +m'acheter. + +--Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais +que nous étions d'accord. + +--Ce n'est pas pour l'argent, Majesté. + +--Alors? + +Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de +monna Lisa. + +--Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, ne +m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre et je ne veux pas de votre +argent. Mais laissez-le-moi--jusqu'à ma mort... + +Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard suppliant. + +Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils. + +--Sire, intervint la princesse, exaucez la prière de maître Léonard. +Il le mérite... Soyez bon. + +--Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot! + +La princesse posa une main sur l'épaule de son frère et lui murmura à +l'oreille: + +--Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant. + +--Mais elle est morte! + +--Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-même +qu'elle était vivante sur ce portrait. Soyez bon, frérot, laissez-lui +ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard! + +Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le cerveau de François +Ier. Il voulut être magnanime. + +--Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je +ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta défenderesse. Sois +tranquille, j'accomplirai ton désir. Seulement, souviens-toi, le +tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immédiatement. + +Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, de si enfantin et de si +malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui +frappa amicalement l'épaule. + +--Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te +séparera d'avec ta Joconde. + +Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main à +l'artiste, qui la baisa silencieusement. + +La musique retentit, le bal commença. Et personne ne songea plus à +l'étrange vieillard qui avait passé, telle une ombre, et disparaissait +de nouveau dans la nuit profonde. + + +VI + +Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard +continuait à travailler à son _Saint Jean_, toujours plus +difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que +le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la +draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la +comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi, +peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que +l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de +la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste, +s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa +et à Léonard comme un fils au père et à la mère. + +La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait +d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien +entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son +travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa +chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide +et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer +seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à +toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son +poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et +craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux +serviteur Baptiste Villanis. + +Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit +six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite +refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux, +cependant, bien qu'il se rétablît difficilement. + +Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux +mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la +gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, +l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de +ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais +maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard +craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les +premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à +descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau. + +Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison +s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au +maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier +dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard, +plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de +longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le +demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât. + +Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le +_Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage +était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement +serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques +mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les +doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main +du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme +vivante contre la matière morte. + + +VII + +Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé +les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les +loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on +ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis +par le froid. + +Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle +à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et +lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la +liberté au printemps. + +Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de +l'atelier le _Saint Jean_ inachevé, les dessins, les pinceaux et les +couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître +Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la +cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on +distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un +moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais +depuis de longues années établi à Amboise--vieillard simple, gai et +aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles +florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon +coeur que le narrateur. + +Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux +cartes et aux jonchets. + +Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des +heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard +sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais, +cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de +l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les +jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies; +ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras +comme des ailes et marmonnait sa triste chanson. + +Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la +maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y +répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait +devant. + +Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour +dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la +musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis, +infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle +lui rappelait sa jeunesse: + + _Quant'è bella giovinezza, + Che se fugge tuttavia, + Chi vuol esser lieto, sia: + Di doman no c'è certezza._ + +Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit +d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son +des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette +même romance--et ses méditations au sujet de la Joconde. + +Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du +maître, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long +des joues ridées de Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard +y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait--la +mort. + +«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs vont retourner à +leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel +été, croyant que ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre +chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des éléments, +prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire qu'à s'échapper du corps +pour retourner à Celui qui l'y a enfermée. + +»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la +force est la volonté du bonheur. + +»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier pour échapper à +l'imperfection; l'âme désire toujours être dans un corps, parce que +sans les organes elle ne peut agir, ni sentir. + +»Comme une journée bien employée procure un bon sommeil; une vie bien +vécue donne une douce mort. + +»Quand je croyais que j'apprenais à vivre--j'apprenais seulement à +mourir.» + + +VIII + +Au début de février, la température s'adoucit, la neige commença à +fondre sur les toits, les bourgeons éclatèrent. Le matin, lorsque le +soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans +un fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, la +tête inclinée, les mains posées sur les genoux: dans ces mains et sur +ce visage se lisait une expression de fatigue infinie. + +L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée et que Léonard +avait apprivoisée, tournoyait dans la pièce, se posait sur l'épaule de +l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme +impatiente du printemps qui s'annonçait. D'un regard attentif, Léonard +suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pensée des ailes +humaines de nouveau fermentait en son cerveau. + +Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, tout en y +songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant +définitivement un nouveau projet mûr dans son cerveau, il résolut +d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la création +de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie. + +Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, avec la même +hâte fiévreuse que celles qu'il avait mises à peindre Jean le +Précurseur. Ne songeant pas à la mort, vainquant sa faiblesse et la +maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait penché des +journées entières au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par +moment, il semblait à Francesco que ce travail était le délire d'un +fou. Une semaine s'écoula ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, +passait des nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue +l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil +auprès du feu éteint. + +L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée piaillait. +Léonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tête +inclinée sur le papier, alignait des chiffres. + +Subitement, il eut un balancement étrange et très doux; la plume tomba +de ses doigts; la tête s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort +pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses +lèvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa. + +Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière douteuse de +l'aube, il aperçut la table renversée, la chandelle éteinte, les +feuillets épars et Léonard étendu sans connaissance sur le parquet. +L'hirondelle effrayée battait le plafond de ses ailes. Francesco +comprit que c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade +resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son +délire. Revenu à lui, il exigea de suite les croquis de la machine +volante. + +--Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai plutôt que de vous +permettre de reprendre le travail avant votre complet rétablissement. + +--Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux. + +--Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les rendrai... + +--Où les as-tu mis? + +--Au grenier que j'ai fermé à clef. + +--Où est la clef? + +--Chez moi. + +--Donne. + +--Mais pourquoi, messer... + +--Donne, de suite. + +Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de colère. Afin de +ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. Léonard la cacha sous son +oreiller et se calma. + +Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. Au commencement +d'avril, après une journée calme, Melzi exténué s'endormit au pied du +lit du maître. Un choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse +était éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il +parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier sans trouver +personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait pas vu le maître. Et tout +à coup, Francesco songea aux dessins cachés dans le grenier. Il y +courut, ouvrit la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre +devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle +il écrivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il +saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son élève +et se leva en chancelant. Francesco le soutint. + +--Je te le disais, murmura Léonard avec un triste sourire--je te +disais que je terminerai bientôt. Voilà, j'ai terminé. Maintenant, +c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. +Je ne sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, tout; au +diable! + +Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les déchira +furieusement. + +De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se +relèverait plus. + +Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère et naïve, tout +ce que l'Église enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du +«mauvais oeil» de Léonard. Francesco devinait instinctivement que +Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'était pas +un impie. Cependant à l'idée qu'il pouvait mourir sans confession, +Francesco souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le maître, +mais il était incapable d'aborder avec lui un pareil sujet. + +Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible éventualité. + +--A quoi penses-tu? demanda Léonard. + +--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il +désirait vous voir. J'ai dit que c'était impossible. + +Léonard le fixa attentivement. + +--Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le +dire? + +L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il aurait voulu mourir +comme il avait vécu, en pleine liberté. Mais il eut pitié de Melzi et +posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux +sourire: + +--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain. +Je veux me confesser et communier. Demande aussi à maître Guillaume de +venir ici. + +Francesco ne répondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la +main de Léonard. + + +IX + +Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima au notaire ses +dernières volontés: il donnait quatre cents écus à ses frères en signe +de pardon; à son élève Melzi, tous ses livres, ses appareils +scientifiques, ses machines, ses manuscrits, et le reste de son +traitement; à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles et la +moitié de son vignoble près de Milan aux portes Vercelli; l'autre +moitié à son élève Salaino. A sa vieille servante Mathurine, une robe +de drap, une coiffure et deux ducats. + +Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement avec une +humilité toute chrétienne. + +Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se produisit. Enfin le +2 mai, après plusieurs jours passés sans connaissance, Francesco et +fra Guillielmo s'aperçurent que la respiration faiblissait. Le moine +lut la prière des agonisants. + +Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur le coeur du maître, +sentit qu'il ne battait plus. + +Il ferma les yeux de Léonard. + +Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde et calme +contemplation. Il fut enterré au monastère de Saint-Florentin, de +façon que chacun fût convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de +l'Église catholique. + +Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco disait: + +«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a causée la mort de celui +qui était pour moi plus qu'un frère. Tant que je vivrai, je le +pleurerai, parce qu'il m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, +tout le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme tel que lui, +et que la Nature ne saura plus créer. Que le Dieu Tout-Puissant lui +donne paix éternelle.» + + + + +TABLE + + + Pages. + + CHAPITRE I.--La diablesse blanche (1494) 3 + + CHAPITRE II.--_Ecce deus._--_Ecce homo_ (1494) 58 + + CHAPITRE III.--Les fruits empoisonnés (1495) 94 + + CHAPITRE IV.--L'Alchimiste (1494) 136 + + CHAPITRE V.--«Que ta volonté soit faite.» (1494) 157 + + CHAPITRE VI.--Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495) 199 + + CHAPITRE VII.--Le bûcher des vanités (1496) 242 + + CHAPITRE VIII.--Le siècle d'or (1496-1497) 276 + + CHAPITRE IX.--Les jumeaux (1498-1499) 341 + + CHAPITRE X.--Les calmes ondes (1499-1500) 427 + + CHAPITRE XI.--Les ailes seront (1500) 472 + + CHAPITRE XII.--Ou César.--Ou rien (1500-1503) 507 + + CHAPITRE XIII.--Le fauve pourpre (1503) 576 + + CHAPITRE XIV.--_Monna Lisa del Gioconda_ (1503-1506) 619 + + CHAPITRE XV.--La sainte Inquisition (1506-1513) 660 + + CHAPITRE XVI.--Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël + (1513-1515) 677 + + CHAPITRE XVII.--La mort.--Le précurseur ailé (1516-1519) 688 + + +ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16524-4-08. + +E. GREVIN, SUCCr + + + + +Liste des corrections: + +Original (page 155): + --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont + tous bons et charmants... + +Correction: + --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont + tous bons et charmants... + +Original (page 303): + + --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à + +Correction: + + --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. + +Original (page 666): + + --Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra. + +Correction: + + --Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by +Dmitry de Mérejkowsky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + +***** This file should be named 37201-8.txt or 37201-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/2/0/37201/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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