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+Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Roman de Léonard de Vinci
+ La résurrection des Dieux
+
+Author: Dmitry de Mérejkowsky
+
+Translator: Jacques Sorrèze
+
+Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+ Pour la compréhension de certaines phrases, quelques mots ont
+ été ajoutés. La liste se trouve en fin de ce texte.
+
+
+
+
+ DMITRY DE MÉREJKOWSKY
+
+ LE ROMAN
+ DE
+ LÉONARD DE VINCI
+
+ --LA RÉSURRECTION DES DIEUX--
+
+ TRADUIT DU RUSSE
+
+ PAR
+
+ JACQUES SORRÈZE
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+ Droits de traduction et de reproduction réservés
+ pour tous pays, y compris la Hollande.
+
+
+
+
+LE ROMAN
+
+DE LÉONARD DE VINCI
+
+ «_Sentio, rediit ab inferis Iulianus._
+ --Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»
+
+ PÉTRARQUE.
+
+
+«Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui
+puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu;
+Apollon du Belvédère, le Christ.»
+
+ DOSTOIEWSKY.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LA DIABLESSE BLANCHE
+
+1494
+
+ «Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très
+ grande joie des citoyens et on la plaça près de «_Fonte Gaja_» (la
+ Source de Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais
+ durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva à une
+ séance du comice et dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le
+ culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des
+ défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la
+ place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je
+ vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre
+ florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colère céleste.»
+ Ainsi firent les citoyens de Sienne.»
+
+ (_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe siècle.
+
+
+I
+
+Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les
+grands entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes
+disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives
+grossières, se collaient aux maisons, touchaient presque à leurs toits
+de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette de ciel.
+Même de jour, la rue paraissait sombre. A l'entrée des magasins, se
+balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de
+laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le tournesol, en
+incarnat par la garance, en bleu foncé par la guède rendue corrosive
+par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de
+pierres plates, et recevait les liquides déversés par les cuves des
+teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait
+des gemmes. La porte principale de l'entrepôt portait les armes de la
+corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine
+blanche.
+
+Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales
+et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand
+florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.
+
+C'était une froide journée de mars. Transi par l'humidité qui montait
+des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée
+d'écureuil, usée aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière
+son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant,
+il parcourait négligemment, semblait-il--en réalité très
+attentivement--les feuillets de parchemin d'un énorme livre portant à
+droite le mot _Doit_ et à gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des
+marchandises étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules,
+ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres
+arabes étant considérés comme une innovation puérile, indigne des
+livres commerciaux. Sur la première page, en grandes lettres, se
+détachait la mention suivante:
+
+«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce
+livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième
+après la naissance du Christ.»
+
+Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une
+erreur dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer
+Cipriano, fatigué, se renversa sur le dossier de son siège, ferma les
+yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait expédier à son
+principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait à ce
+moment, à Montpellier, en France.
+
+Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le
+fermier qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de
+San Gervasio, dans la vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans
+ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement enveloppés de paille.
+A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux jeunes coqs liés par les
+pattes.
+
+--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité qui lui était
+coutumière, aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment
+te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable.
+
+--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une
+joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent après la
+tombe... Voilà, ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre
+Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...
+
+Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides.
+
+Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.
+
+--Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous le temps de
+terminer avant l'aube?
+
+Grillo soupira péniblement et resta songeur.
+
+--Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement,
+comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux
+remettre, messer?
+
+--Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que
+quelqu'un pouvait avant nous exécuter notre projet.
+
+--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. C'est un péché. Notre
+besogne sera plutôt impure et... nous sommes en semaine sainte...
+
+--Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne
+te trahirai pas. Une seule idée m'inquiète: trouverons-nous quelque
+chose?
+
+--Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la
+colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la
+Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans
+le pays. Dernièrement, par exemple, quand on a creusé le puits dans le
+vignoble, près de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable
+entier.
+
+--Que dis-tu? Quelle sorte de diable?
+
+--En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de
+sabots. Et une drôle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une
+jambe en claquant des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.
+
+--Qu'en a-t-on fait?
+
+--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.
+
+Messer Cipriano eut un geste de colère.
+
+--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?
+
+--Vous étiez à Sienne pour affaires.
+
+--Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu
+moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais
+donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une
+cloche un faune dansant... Peut-être une oeuvre du maître grec Scopas!
+
+--Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà
+punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les
+pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le
+son de la cloche est mauvais.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les
+coeurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on
+puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le
+curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous
+apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection.
+Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre
+par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec
+cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de
+malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!
+
+--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?
+
+--C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et
+à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la
+table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je
+dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du
+Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre.
+«Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des
+dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'étrange
+dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si
+vous ne me croyez pas, allez voir vous-même.
+
+»Nous y allâmes avec des lanternes.
+
+»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant
+quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous
+penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de
+jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce
+que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou
+pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts
+m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes
+coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est
+rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous
+dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas
+que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est
+une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha
+comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet,
+«Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons
+vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.--Non, me
+répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les
+prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été
+voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle
+gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai;
+j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce
+moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents,
+elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle
+guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux
+également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère
+appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le
+veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.
+
+»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup
+d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino,
+ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il
+m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné,
+serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me
+priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi
+dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le
+petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au
+diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il
+me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers
+moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me
+caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la
+gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh!
+songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai
+avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je
+brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous
+l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus
+que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien.
+Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna
+Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants.
+
+--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes,
+Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.
+
+--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant.
+Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend
+notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les
+habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon
+bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge...
+
+--Au sujet de la terre que te dispute le meunier?
+
+--C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue
+du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui
+offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui
+engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon
+bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour
+plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon
+âme d'un tel péché!
+
+--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai
+à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la
+cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio.
+
+Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que
+messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne
+hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs
+étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes
+s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de
+statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes,
+de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et
+d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de
+tous les pays du monde.
+
+Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de
+nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions
+faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.
+
+
+II
+
+Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au
+plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant
+l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et
+Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux
+roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un
+livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure
+usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs
+hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide
+de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio,
+élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf
+ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse
+infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis,
+les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.
+
+--Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et
+rageuse. On déterre les idoles.
+
+--Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit
+pouces, ajouta-t-il en s'adressant à Doffo qui inscrivit sur le
+grand-livre.
+
+Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais
+si adroitement, qu'il tomba juste à la bonne place. Et levant l'index
+d'un air prophétique, imitant le frère Savonarole, il continua:
+
+--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean à Pathmos
+eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchaîna pour
+mille ans, le précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin qu'il
+ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas écoulées
+les mille années. Aujourd'hui Satan s'évade de son cachot. Les mille
+ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de
+l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour
+tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer!
+
+--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf
+pouces.
+
+--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive
+et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver...
+
+--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se
+contente plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux.
+Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable.
+Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les
+traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils
+adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus; à la place de la
+Sainte-Vierge, Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en
+disperser la cendre au vent!
+
+Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l'employé.
+Giovanni, fronçant ses fins sourcils, se taisait, n'osant répliquer.
+
+--Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre cousin, messer
+Leonardo da Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis
+longtemps...
+
+--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni,
+perdre le salut de ton âme..., va chez messer Leonardo.
+
+--Comment? Pourquoi?
+
+--Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le
+respect; mais il est dit dans l'Écriture: «Détourne-toi de
+l'hérétique.» Messer Leonardo est un hérétique et un athée. Il croit,
+à l'aide des mathématiques et de la magie noire, pénétrer les mystères
+de la nature.
+
+Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier
+sermon de Savonarole:
+
+--La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces
+savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del
+diavolo_).
+
+--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer
+Leonardo était en ce moment à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de
+Milan?
+
+--Pourquoi?
+
+--Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont
+appartenu à feu Laurent le Magnifique.
+
+--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, interrompit
+Antonio en se détournant pour mesurer une coupe de drap vert.
+
+Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo s'étira joyeusement
+et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue.
+
+Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il
+bruinait. Tout à coup, d'une croisée de la ruelle voisine, s'échappa
+une chanson:
+
+ _O vaghe montanine e pastorelle..._
+ O montagnardes et pastourelles errantes...
+
+La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que
+la chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu'on était au printemps et
+sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonnée.
+
+--Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde?
+Viens vite, le souper refroidit.
+
+Les _zoccoli_ (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le
+parquet de briques, et tout se tut.
+
+Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre: dans ses
+oreilles s'égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d'une
+flûte lointaine:
+
+ _O vaghe montanine e pastorelle..._
+
+Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur
+Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées
+par les vers, et frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de
+bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une table, Giorgio
+Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan.
+
+
+III
+
+Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à Florence acheter des
+manuscrits rares de la bibliothèque Laurent de Médicis et, selon son
+habitude, s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi,
+qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant un relais, sur la
+route de Milan, Merula s'était lié avec Giovanni Beltraffio, avait
+admiré sa belle écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon
+scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de Cipriano.
+
+Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait attentivement
+un vieux livre, qui ressemblait à un missel. Il passait avec
+précaution une éponge humide sur le parchemin--un parchemin très fin
+fabriqué avec de la peau d'agneau irlandais mort-né--effaçait
+certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait avec un
+lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la
+lumière.
+
+--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'émotion. Allons, sortez,
+mes pauvres! Montrez-vous à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes
+donc longues et jolies!
+
+Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tête chauve,
+son visage bouffi, sillonné de rides, tendres et mobiles, au centre
+duquel s'avançait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb,
+pleins de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le rebord
+de la croisée étaient posés une cruche de terre et un verre. Le savant
+se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se
+remettre à son travail, lorsqu'il aperçut Giovanni.
+
+--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais après toi. Je
+me demandais où tu traînais? Peut-être as-tu déjà découvert quelque
+belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est pas
+un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-être
+jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la
+montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour un
+sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux chiffons. Allons, tant
+pis, je te le montre tout de même et seulement à toi.
+
+Il lui fit signe d'approcher.
+
+--Ici, ici, plus près du jour.
+
+Et il lui indiqua une page couverte de caractères serrés. C'étaient
+des prières, des psaumes, avec des notes énormes et informes.
+Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre
+page, le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là où le savant
+avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, tout à fait
+dissemblables, à peine visibles, restes incolores de l'écriture
+antique. Ce n'étaient plus des lettres, mais des fantômes de lettres,
+très pâles et très effacées!
+
+--Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. Les voilà, les amours!
+La farce est bonne, dis, moinillon?
+
+--Qu'est-ce? demanda Giovanni.
+
+--Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, des fragments d'une
+antique anthologie. Peut-être des chefs-d'oeuvre de la poésie
+hellénique, inconnus à l'univers. Et dire que, sans moi, ils
+n'auraient pas vu le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des
+siècles, sous ces psaumes et ces antiennes!
+
+Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser les précieux
+parchemins, grattaient les vers païens et les remplaçaient par des
+cantiques.
+
+Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais la transperçant
+seulement, emplit la chambre de sa lueur rosée déclinante, et sur ce
+fond, les lettres antiques creusées dans le parchemin ressortaient
+plus visibles encore.
+
+--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! répétait Merula
+avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens.
+Regarde, on peut lire les premières lignes.
+
+Et il traduisit du grec:
+
+ Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.
+ Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,
+ Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.
+
+--Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, moinillon.
+Seulement, il est presque indéchiffrable.
+
+ Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,
+ Joie des dieux et des hommes...
+
+Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.
+
+Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, les creux
+disparurent noyés dans l'uniformité jaune du parchemin. Les ombres
+fuyaient. On ne voyait plus que les caractères gras et noirs du rituel
+et les énormes notes disgracieuses du psaume repentant:
+
+ Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne dans ma misère
+ et me trouble: mon coeur frémit et je crains les tourments de la
+ mort.
+
+Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre dans l'obscurité.
+Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit à son
+camarade.
+
+--Allons, mon petit frère, à ma santé: _vinum super omnia bonum
+diligamus!_
+
+Giovanni refusa.
+
+--Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais qu'as-tu
+aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plongé dans
+l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effrayé par ses prophéties?
+Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler
+ainsi? Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?
+
+--Oui...
+
+--De quoi?
+
+--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.
+
+--Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. Il t'a donc envoûté?
+Écoute, petit; sors toute cette folie de ta tête. Reste plutôt mon
+secrétaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un
+jurisconsulte, un orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu
+conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Sénèque
+disait déjà que c'était un métier indigne d'un homme libre. Regarde,
+tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers...
+
+--J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Leonardo était un
+grand savant.
+
+--Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas lire le latin. Il
+confond Cicéron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel
+savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient.
+
+--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de merveilleuses
+machines et que ses observations sur la nature...
+
+--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas
+loin. Dans mes _Beautés de la langue latine_, ÉLÉGANTIÆ LINGUÆ LATINÆ,
+se trouvent réunies plus de deux mille nouvelles formes élégantes de
+discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu?
+Arranger d'ingénieux rouages à des machines, regarder voler les
+oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un
+amusement d'enfant!
+
+Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant son
+interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravité:
+
+--Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres sont les anciens,
+Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire
+sur la terre. Nous n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est
+dit: «L'élève ne peut être au-dessus du maître.»
+
+Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement malin dans
+les yeux de Giovanni et subitement ses rides se détendirent en un
+large sourire:
+
+--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un
+bourgeon printanier, voilà tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin,
+tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le
+démon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à ce
+livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne à Aphrodite!
+
+--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il temps d'éclairer?
+
+--Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me souvenir de ma
+jeunesse.
+
+Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.
+
+--Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le
+vieux barbon est ivre et dit des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai
+quelque chose là dedans.
+
+Avec suffisance, il désigna du doigt son front chauve.
+
+--Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier professeur venu,
+il te dira si quelqu'un a surpassé Merula dans les élégances de la
+langue latine? Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de
+plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les ruines de la
+porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tête me
+tournait; une pierre se détachait sous mes pieds, j'avais à peine le
+temps de m'agripper à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours
+entiers en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies
+paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est perchée la
+caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je plaisantais avec elles et de
+nouveau je reprenais mon travail. Là, où les pierres s'étaient
+effritées sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient:
+_Gloria Romanorum_.
+
+Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps éteint des grands mots,
+il répéta sourdement:
+
+--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas
+revivre? déclara-il.
+
+Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enrouée il entonna
+la chanson bachique des rhéteurs:
+
+ Je ne me tromperai pas à jeun
+ D'un iota, d'un mot.
+ Toute ma vie s'écoula au cabaret,
+ Et je mourrai
+ Derrière un tonneau.
+ J'aime la chanson comme le vin
+ Et les latines grâces.
+ Si je bois, je chante aussi,
+ Et bien mieux qu'Horace.
+ Dans mon coeur bouillonne l'ivresse.
+ _Dum vinum potamus._
+ Frères, chantons l'hymne à Bacchus,
+ _Te Deum laudamus..._
+
+Une toux obstinée l'empêcha d'achever.
+
+La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; Giovanni
+distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus
+forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau.
+
+--Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je?
+Ma femme est une beauté. Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu
+te souviens du vers:
+
+ _Tu regere imperio populos, Romane, memento..._
+
+»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! Les maîtres du monde!
+
+Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux.
+
+--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux à dire...
+Par exemple, ne fût-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More.
+Certainement, je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de
+Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée et à César. Mais,
+au fond de mon âme, Giovanni, au fond de mon âme...
+
+Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte
+et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa à l'oreille:
+
+--Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra
+jamais l'amour de la liberté. Seulement ne le dis à personne. Les
+temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que
+tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... Des
+pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les égaux
+des antiques!... Et de quoi se réjouissent-ils? Tiens, un mien ami
+m'écrit de Grèce, que dernièrement, dans l'île de Chio, les
+lavandières du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé un
+véritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des
+nageoires. Elles en eurent peur, les bêtes. Elles ont cru que c'était
+le diable et elles se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux,
+faible et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le sable,
+grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes
+prirent courage, l'entourèrent en récitant des prières et se mirent,
+au nom de la Sainte Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles
+l'ont mis à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux
+de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de Neptune.
+
+Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa poitrine, et
+deux larmes roulèrent de ses yeux, deux larmes de pitié pour l'antique
+phénomème marin tué par les lavandières chrétiennes.
+
+Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce et ferma les
+volets. Les visions païennes s'évanouirent. Merula, alourdi par le
+vin, ne put descendre souper avec son hôte; il fallut le mettre au lit
+comme un enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta
+l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas à
+s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée obsédante--à Léonard de
+Vinci.
+
+
+IV
+
+Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé par son oncle Oswald
+Ingrim, le maître ès vitraux, pour acheter des couleurs spécialement
+vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part
+ailleurs que dans cette ville.
+
+Le maître ès vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grätz, élève du
+célèbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim,
+travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan.
+Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur Rheinhold
+Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, de sa mère, originaire de la
+Lombardie, femme de moeurs légères au dire d'Oswald et qui avait été
+le mauvais génie de Rheinhold.
+
+Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en enfant peureux et
+solitaire, avait l'âme assombrie par les interminables récits d'Oswald
+Ingrim au sujet des forces impures, telles que les démons, les
+sorcières et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale pour
+le démon féminin des légendes septentrionales--la Diablesse blanche.
+
+Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaçait
+de la Diablesse blanche et immédiatement Giovanni se taisait,
+enfouissait la tête sous les couvertures; mais à côté de la peur,
+naissait chez lui un ardent et curieux désir de voir une fois au moins
+celle qui lui causait tant d'effroi.
+
+Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un métier, Oswald le confia
+à un moine iconographe, fra Benedetto.
+
+C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à Giovanni, avant toute
+chose, au début d'un travail, à appeler la protection de Dieu
+puissant, de la Vierge Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc,
+le premier iconographe chrétien, et de tous les saints du paradis;
+ensuite à s'orner d'amour, de crainte, d'obéissance et de patience;
+enfin, à maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf mêlé au suc lacté
+des jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé d'eau; à
+préparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de
+hêtre, en les frottant avec de la poudre d'os calcinés et en employant
+à cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou des
+épaules de mouton.
+
+C'étaient des recommandations infinies. Giovanni savait à l'avance
+avec quel dédain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un
+lui parlerait de la couleur dénommée _sang de dragon_, sans manquer de
+répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur.» Giovanni
+devinait que les mêmes paroles avaient dû être prononcées par le
+professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de
+celui-ci.
+
+Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui
+confiait les secrets du métier qui semblaient au moine le comble de
+l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour
+les visages jeunes, des oeufs de poule citadine, à cause du jaune plus
+clair, tandis que le jaune plus foncé des oeufs de poule villageoise
+convenait mieux aux chairs vieillies.
+
+En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naïf comme un
+enfant; il se préparait à l'ouvrage par des jeûnes et des veilles et,
+avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison.
+Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, son visage s'inondait
+de pleurs.
+
+Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps considéré comme l'un
+des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble
+s'emparait de l'élève quand, expliquant son unique règle
+d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un
+tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le même mépris
+que pour le sang de dragon: «En ce qui concerne celui de la femme,
+laissons-le de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» Et
+il était aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui
+voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos
+soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une côte de moins,
+puisque Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.
+
+Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, en
+personnifiant chaque élément par un animal, Fra Benedetto choisit la
+taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu
+et le caméléon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était
+un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien «chameau», le
+moine dans la simplicité de son coeur avait représenté l'air sous
+l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et
+lorsque les jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant son
+erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilité chrétienne,
+tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de différence entre
+un chameau et un caméléon.
+
+Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle étaient
+au même niveau.
+
+Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées dans l'esprit de
+Giovanni: «Le démon de la science humaine», disait le moine. Mais
+quand, avant son départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut
+l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, tous ces doutes
+envahirent son âme avec une telle force, qu'il ne put y résister.
+Cette nuit-ci, couché auprès de messer Giorgio qui ronflait
+paisiblement, pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, mais
+plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il
+résolut de recourir au pouvoir céleste et fixant un regard plein
+d'espoir, dans l'impénétrable obscurité, il pria:
+
+--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est
+réellement un athée et que sa science contienne le péché et la
+tentation, fais en sorte que je ne songe plus à lui et que j'oublie
+ses dessins.
+
+Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas pécher. Mais si,
+sans te déplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre,
+dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et
+que je désire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les
+merveilleuses lois des ombres et des lumières--alors, ô Seigneur,
+donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon âme afin que je ne
+doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour élève et
+que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas
+fautif devant toi.
+
+Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses
+pensées s'embrouillèrent: il se rappelait le bruit de la pointe émeri
+rougie à blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se
+découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix,
+ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus d'ébréchures, plus
+d'ébréchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux», et tout
+disparut. Il se tourna sur le côté et s'endormit. Giovanni eut un
+songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il
+était dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant une grande
+fenêtre à verres multicolores. Le vitrail représentait la récolte de
+la vigne mystérieuse dont il est dit dans l'Évangile: «Je suis la
+vigne de la vérité et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié
+reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes,
+les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fûts.
+Les apôtres apportaient les grappes que saint Pierre piétinait. Dans
+le fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps ou
+coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot
+attelé d'animaux évangéliques: le lion, le taureau, l'aigle, que
+conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux
+avec de semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais
+il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des
+pierres précieuses. Celle qu'il admirait le plus était le sang vif du
+Sauveur. Du fond de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les
+sons de sa chanson favorite:
+
+ _O fior di castitate,_
+ _Odorifero giglio,_
+ _Con gran soavitate_
+ _Sei di color vermiglio,_
+
+ O fleur de pureté,
+ Lis parfumé,
+ Avec grande suavité
+ Tu es de couleur vermeille.
+
+Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da
+Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!»
+Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se
+tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une
+main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge,
+cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria,
+s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et
+rejetait les couvertures:
+
+--Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.
+
+--Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi.
+
+--As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.
+
+--Je n'irai pas...
+
+--Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé
+exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y
+monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De
+quoi as-tu peur, moinillon?
+
+--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...
+
+--Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de
+Vinci.
+
+Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit
+hâtivement.
+
+Ils sortirent dans la cour.
+
+Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait,
+s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de
+Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San
+Gervasio.
+
+
+V
+
+La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le
+ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes
+soufflées par la brise.
+
+Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des
+étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils
+approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les
+gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas
+de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire,
+consentirent à les laisser sortir de la ville.
+
+La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant
+plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de
+Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres
+mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers
+appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au
+rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano,
+atteignirent la colline du Moulin.
+
+Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.
+
+Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se
+dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa
+Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De
+fiers cyprès noircissaient le haut de la colline.
+
+Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula
+désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait
+trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier
+Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte
+Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais».
+
+Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo.
+
+Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une
+chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna.
+
+--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager
+Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons
+aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons
+assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent
+cinquantième olympiade--Merula employait toujours la chronologie
+antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du
+tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant
+l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont
+trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui
+paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On
+aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son
+cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était
+belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne
+l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant
+que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une
+nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on
+fait parfois!
+
+Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement.
+Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent.
+
+--Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici.
+
+A San Gervasio, un chien hurla.
+
+«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le
+péché...»
+
+--Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de
+la fosse un crâne long à demi pourri.
+
+--En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano.
+Si l'on essayait ailleurs?
+
+--Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula.
+
+Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la
+colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des
+fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer
+Giorgio s'écria triomphant:
+
+--Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser!
+
+Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas
+curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant,
+personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond
+de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail.
+
+Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva
+au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs
+d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus
+transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était
+sur son déclin.
+
+Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel
+désespéré:
+
+--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!
+
+Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne
+de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se
+débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres
+lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un
+souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée.
+
+Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse.
+
+--Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux?
+
+Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait
+cassé, mais il n'était que démis--tâtait, rampait et remuait
+étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement:
+
+--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole!
+
+--Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne
+de mulet.
+
+--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la
+poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur.
+
+S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la
+voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution
+commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure.
+
+Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés
+des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un
+froid sépulcral.
+
+Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:
+
+--Écartez-vous. Laissez voir.
+
+Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps
+blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et
+chaud sous le reflet vacillant des torches.
+
+--Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je
+vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus
+heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes
+par-dessus le marché.
+
+Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât
+un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût
+remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté
+du vainqueur.
+
+Merula courut à lui.
+
+--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!...
+toi, le plus intelligent d'entre les hommes!
+
+Et il l'embrassa avec tendresse.
+
+--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a
+également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une
+statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque
+les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les
+derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues
+antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de
+tombeaux.
+
+Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la
+flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient,
+que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de
+Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut
+matinal.
+
+--Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait
+Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si
+vous me la tirez de là intacte.
+
+La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa
+naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle
+gisait depuis mille ans.
+
+ --Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,
+ Joie des dieux et des mortels!...
+
+Ainsi l'accueillit Merula.
+
+Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant,
+tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se
+montra au bord de sa tombe.
+
+Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi:
+
+--La Diablesse blanche!
+
+Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui
+aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait
+puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce
+corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite
+dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour
+plus dévot.
+
+
+VI
+
+La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde
+se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un
+cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait,
+comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré.
+
+--Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux,
+c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la
+route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je
+suis perdu!
+
+De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le
+reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés
+et ne pouvaient retrouver leur route.
+
+Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorbé qu'il fût par la
+contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa.
+L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle
+l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si
+complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier.
+
+Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui
+l'homme au visage étrange.
+
+--La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de
+réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les
+assauts...
+
+--C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement,
+enlevons!
+
+Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse
+paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine
+avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette
+menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel.
+
+Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux
+murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires
+et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté
+était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une
+masse dorée.
+
+On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard.
+
+Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent.
+
+--Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je
+vous en conjure, ouvrez!
+
+Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une
+lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants,
+se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était
+habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.
+
+Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il
+prétendait avoir été déterrée dans le cimetière.
+
+Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et
+prononça fermement, avec autorité:
+
+--Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de
+la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie.
+De force, personne n'entrera impunément dans ma maison.
+
+--Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec
+nous.
+
+Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes
+ses forces.
+
+La foule ne suivit pas son élan.
+
+--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le
+coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or
+à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...
+
+Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait
+plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus.
+
+--Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église,
+mais ce n'est pas le cas! disaient les uns.
+
+--Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...
+
+--Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient
+d'autres.
+
+--C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.
+
+Giovanni contemplait toujours la Vénus.
+
+Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de
+marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait
+après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de
+la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée.
+
+Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.
+
+Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un
+goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace,
+calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur
+ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce
+corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe
+blonde caressait le marbre.
+
+«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une
+surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le
+corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les
+mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités,
+invisibles à l'oeil.
+
+Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque
+instant.
+
+--Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et
+vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé
+en tendant les bras. «_Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et
+exponet._» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery.
+«_Effodiet_,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux
+et de nouveau les mettra au jour...»
+
+Mais personne ne l'écoutait.
+
+--Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête
+le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez
+pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...
+
+--On dit que l'idole est en argent.
+
+--En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue,
+l'impudique...
+
+--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les
+mains avec une telle ordure.
+
+--Où vas-tu, Zaccheo?
+
+--Aux champs.
+
+--Bon travail! Moi je vais à mes vignes.
+
+Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:
+
+--Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez
+votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique,
+que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la
+poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village
+serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je
+secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite!
+Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et
+vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre
+pasteur! Je vous renie! Anathème!
+
+
+VII
+
+Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula
+s'approcha de l'inconnu étrange.
+
+--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire
+protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique?
+
+L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question,
+se replongea dans son travail.
+
+Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de
+régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu
+appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,--ces lèvres
+dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les
+divisions et les inscrivit dans un livre.
+
+--Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de
+divisions?
+
+--Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-coeur.
+Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure
+humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division
+représente le douzième de la précédente.
+
+--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus
+petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie!
+
+--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la
+quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure.
+
+Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:
+
+--On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je
+n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude.
+
+--Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur.
+
+--Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en
+beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne
+puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par
+l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu...
+
+--Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de
+même curieux de sentir...
+
+Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions
+entre la naissance des cheveux et le menton.
+
+«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle
+folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...»
+
+Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire
+naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens:
+combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait
+et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit
+dans sa longue barbe:
+
+--Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe.
+
+--Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous
+considérez les anciens comme la coupe, où est la source?
+
+--La nature! murmura l'inconnu.
+
+Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta
+plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus
+en plus impénétrable et indifférent.
+
+Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna
+certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne
+pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour
+constater la délicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant
+l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le
+corps de la déesse.
+
+«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il
+est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par
+chiffres? Qui est-ce?»
+
+--Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer
+Giorgio. Comment se nomme cet homme?
+
+--Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais
+oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est
+messer Leonardo da Vinci.
+
+Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.
+
+
+VIII
+
+Ils rentraient à Florence.
+
+Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui.
+Ils étaient seuls.
+
+Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait
+l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges.
+
+Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps.
+
+«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant
+intéressant le moindre détail dans son compagnon.
+
+Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et
+pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux,
+paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils
+prenaient une expression d'infinie bonté.
+
+La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et
+bouclés, lui donnaient un air majestueux.
+
+Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de
+la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très
+agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très
+belle--à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait
+une grande force--était délicate, les doigts fins et longs comme ceux
+d'une femme.
+
+Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on
+apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio.
+
+«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui
+dire que je veux devenir son élève.»
+
+A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune
+gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou héron dans le cours
+caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, également.
+Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et
+disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux,
+sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché
+à sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations.
+
+Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite,
+mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que
+l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à
+l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un
+miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à
+gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher
+ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature.
+
+«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.
+
+Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va
+chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.»
+
+Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit,
+faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore
+presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de
+fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur
+le fond bleu du ciel.
+
+Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se débattait sous une
+étreinte lourde et vague.
+
+Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un
+regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se
+rappela:
+
+--Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine
+étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète
+tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant
+toujours, elle, immobile, rayonnante et pure.
+
+Ils franchirent les portes de Florence.
+
+
+IX
+
+Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher
+le frère Savonarole.
+
+Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de
+Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des
+femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades
+ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et,
+en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux,
+tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule,
+sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les
+feux des trépieds.
+
+La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les
+regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre
+même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de
+la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins:
+
+--Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le
+visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par
+une mince lanière, menuisier de son état.
+
+--Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules
+et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé
+Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il
+est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures,
+nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup...
+
+--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis
+minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une
+racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les
+talons!...
+
+--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant
+nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien.
+
+--Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les
+sourds, mais encore les morts l'entendront!
+
+--Il prophétisera aujourd'hui?
+
+--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé...
+
+--Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la
+longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur,
+l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de
+Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où
+elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas
+repentis!»
+
+--Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième
+chapitre du Livre de la Genèse.
+
+--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la
+guerre.
+
+--Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du
+village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on
+entendait le bruit des glaives et des cuirasses...
+
+--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on
+ait remarqué des gouttes de sang?
+
+--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies
+larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même...
+
+--Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous...
+
+Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop
+serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la
+relever, de lui faire reprendre les sens.
+
+--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier
+en épongeant son front.
+
+Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement
+les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale.
+
+--Le voilà! le voilà!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est
+lui!--Le voilà!
+
+Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de
+l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme
+de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.
+
+Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche
+sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis,
+silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence
+régna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur.
+
+Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et
+l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus
+suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme
+devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit
+l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole:
+
+--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amène les eaux sur
+la terre!
+
+Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que
+la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et
+allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla
+comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit,
+enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma
+les yeux.
+
+Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de
+ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les
+feuilles mortes.
+
+Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases
+parvenaient jusqu'à lui:
+
+--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre
+comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la
+grêle de pierres rougies à blanc! _Fuge, o Sion, quæ habitas apud
+filiam Babylonis!_
+
+»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la
+guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en
+tout et partout!
+
+»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en
+aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en
+criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les
+amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui
+a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon
+fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin,
+toujours criant: «Qui a des morts»?
+
+»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes
+n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai
+voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne
+peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que
+pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O
+mon pauvre peuple! ô Florence!»
+
+Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et
+appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à
+genoux et sanglota.
+
+Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et
+lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles,
+imitant la rumeur nocturne de l'Océan.
+
+Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée:
+
+--_Misericordia!_
+
+Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent,
+vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre
+comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au
+rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la
+cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:
+
+--_Misericordia! misericordia!_
+
+Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le
+poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou
+et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et
+poussait de stridents:
+
+--Miséricorde! miséricorde!
+
+Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de
+son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et
+peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit
+sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme
+coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les
+bras vers le ciel il gémit:
+
+--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de
+moi!
+
+Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut
+toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci.
+L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main
+droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de
+temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir
+une fois encore la tête du prédicateur.
+
+Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la
+terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu
+pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens
+habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la
+moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il
+mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite.
+
+Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur
+ses lèvres.
+
+Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui
+montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais
+Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à
+l'écart et lui tendit son livre.
+
+Giovanni vit une affreuse caricature.
+
+C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable
+en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures
+volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La
+mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les
+joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils
+arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication
+têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre,
+terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la
+puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans
+colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.
+
+Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «_L'ingegno
+dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._» L'âme de
+l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets,
+tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile,
+rayonnante et pure.
+
+L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que,
+même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la
+certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist--il pouvait
+quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet
+homme--auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin.
+
+
+X
+
+Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi,
+occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour
+cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut
+porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté
+San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là
+il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes,
+avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa
+Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à
+la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille
+prière d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo
+reperta._ Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets
+découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer
+de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les
+transformer pour l'utilité du culte chrétien--Au nom du Père, du Fils
+et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis
+utenda, per Christum Dominum nostrum!_
+
+On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en
+ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du
+cimetière.
+
+En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se
+sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de
+l'admettre au nombre de ses élèves.
+
+Léonard l'accepta.
+
+Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII,
+roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée,
+s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de
+Rome et de Florence.
+
+La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la
+réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se
+déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ECCE DEUS--ECCE HOMO
+
+1494.
+
+ «Voilà l'homme!».
+ Jean XIX, 5.
+
+ «Voilà le Dieu!».
+ (_Epitaphe du mausolée de
+ Francesco Sforza_.)
+
+
+I
+
+«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la
+chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria
+alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait
+soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié.
+Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles
+gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves
+tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec
+force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et
+s'élever au-dessus de lui[1].»
+
+ [1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126.
+
+Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans
+un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon
+auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises
+en mouvement par des cordes.
+
+Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse.
+
+Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile
+était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé
+ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des
+lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier,
+réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le
+taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte
+d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix,
+imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses,
+leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche
+en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout
+passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en
+agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni
+de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau.
+
+«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le
+martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les
+jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les
+pattes.»
+
+Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait
+l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les
+parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur.
+
+Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et
+ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de
+chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «_Non è vero_, pas
+exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron
+favori: «_Satanasso!_--Au diable!»
+
+Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible
+erreur prenait des proportions inquiétantes.
+
+La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux.
+Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail,
+s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé
+rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol.
+Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula
+plaintivement.
+
+--Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas.
+
+Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles
+crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours,
+s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles
+vertes pleines de morbidesse et de mystère.
+
+De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions,
+les racines cubiques et carrées.
+
+La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.
+
+Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas
+sorti, occupé de sa machine volante.
+
+Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte,
+égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et
+odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets
+de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la
+chandelle.
+
+La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de
+physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts,
+des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires
+mécaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils à des membres de
+monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant.
+Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique
+représentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un
+crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un foetus
+grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque
+pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture,
+une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au
+sourire malicieux et triste.
+
+Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons
+rougissaient encore sous les cendres.
+
+Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond,
+s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre
+recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de
+son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le
+sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une
+écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait
+l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la
+respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était
+vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la
+machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une
+gigantesque chauve-souris prête à s'envoler.
+
+
+II
+
+La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux
+environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle
+Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la
+mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les
+hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les
+canards barbottaient et criaient joyeusement.
+
+La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier,
+s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni
+Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique.
+Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli
+adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés--le favori du maître
+auquel il servait de modèle pour les anges.
+
+--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura
+bientôt terminé sa machine?
+
+--Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et
+retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux
+souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est
+rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu
+voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il
+s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui
+s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève
+les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup,
+Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier.
+Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les
+vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve
+d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant
+que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir
+sortir!
+
+A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto,
+un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard
+intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et
+une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin.
+
+--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est
+qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille
+ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles
+ordures!
+
+--Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous
+l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.
+
+--J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna
+Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre
+rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à
+dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut
+acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un
+centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à
+jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits
+favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des
+étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu
+n'es plus un enfant...
+
+--Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez
+promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est
+inutile; il est trop occupé par sa machine...
+
+--Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette
+machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce
+sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la
+_Sainte Cène_, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle
+machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le
+Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une
+de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de
+l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour
+cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et
+cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule!
+Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne
+s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la
+peinture.
+
+Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un
+mauvais sourire:
+
+--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables!
+murmura-t-il.
+
+
+III
+
+Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de
+travail.
+
+Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la
+chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans
+l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en
+sortir.
+
+Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit
+dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée.
+
+L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux.
+
+«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant
+d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et
+dégoût.
+
+L'homme qui dormait s'éveilla.
+
+C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin,
+nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son
+oeil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme
+géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un
+cyclope.
+
+--J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête
+chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous
+pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler
+demain matin...
+
+--Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent
+rien.
+
+--Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à
+cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va
+en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme,
+même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer
+une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour
+un plongeon... je ne me noierai pas...
+
+Il croisa ses mains, suppliant.
+
+Léonard secoua négativement la tête.
+
+--Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard.
+
+--Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment,
+messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai.
+
+--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...
+
+--J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert
+qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est
+malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier--Dieu
+me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme
+des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les
+ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je
+prendrais mon élan et je m'envolerais!
+
+Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna.
+
+--Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui!
+
+--Tu volais encore?
+
+--Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu
+de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre
+au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute,
+j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je
+peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à
+peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer
+contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!»
+Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut
+et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis
+gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En
+avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela
+aucune machine!»
+
+
+IV
+
+Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans
+l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un
+homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert
+de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il
+grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une
+dizaine d'années.
+
+--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai
+passer les talons par ton gueuloir, chenapan!
+
+--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.
+
+--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix
+florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu
+l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son
+vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une
+véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la
+main au sang!
+
+Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux.
+Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.
+
+Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez
+Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant:
+
+--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même
+toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!
+
+--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le
+maître.
+
+Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme,
+la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la
+main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de
+filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière
+agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait
+cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé.
+
+Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que
+Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus
+cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre,
+blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison,
+détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori
+n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs
+souffrances?
+
+Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards
+sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était
+impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard,
+ses yeux méchants exprimaient une timide prière.
+
+Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce
+démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable.
+
+--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait
+Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant
+cette révolte familiale.
+
+Cesare riait et murmurait, malveillant:
+
+--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir
+raison d'un gamin!...
+
+Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un,
+Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement.
+
+--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu
+m'accompagner?
+
+L'élève rougit de plaisir.
+
+
+V
+
+Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre.
+Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se
+sentait frais, gai et dispos.
+
+Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque
+sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler.
+Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux.
+Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.
+
+--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...
+
+Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une
+gigantesque araignée.
+
+--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans
+une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse.
+
+La figure de l'enfant s'anima soudain.
+
+--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur!
+
+Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se
+précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime
+se débattit, bourdonna.
+
+--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de
+plaisir.
+
+Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses
+lèvres tremblait un sourire incertain.
+
+Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup
+il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression,
+comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils
+s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.
+
+Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit:
+
+--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être
+voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres
+araignées.
+
+Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux
+suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent.
+
+--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre
+moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le
+faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce
+qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je
+vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi,
+mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai
+seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...
+
+Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus
+bas encore:
+
+--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte
+en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la
+nourrir...
+
+Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.
+
+--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas
+fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne.
+
+Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la
+reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur.
+
+Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux,
+comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature
+pour le mal et inconscient de sa malfaisance.
+
+--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.
+
+Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de
+vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie.
+
+
+VI
+
+Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande
+tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de
+six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas
+un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra
+Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait
+hâte de s'excuser.
+
+--Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui
+le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très
+confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien
+attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des
+copies...
+
+Léonard le regarda étonné:
+
+--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas
+honte de parler de choses pareilles?
+
+D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux
+souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni
+était misérable.
+
+Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après,
+avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une
+pièce d'or et dit:
+
+--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine
+de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois.
+Tiens, prends.
+
+--Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous
+rapporterai la monnaie...
+
+--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu
+rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de
+penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?
+
+Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des
+mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit
+comme une flèche:
+
+--As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger
+brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils
+deviennent d'un gris tendre?
+
+Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres
+projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes
+de végétation en été.
+
+Puis, se tournant vers son élève:
+
+--Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis
+prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé,
+toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû
+remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon
+livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut
+que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens
+probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et
+le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois
+je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux
+dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno;
+mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir,
+Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as
+besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à
+son fils.
+
+Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni
+sentit son coeur allégé et joyeux.
+
+En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que
+non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme
+particulière, unique, comme chaque individu avait son visage.
+
+Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait
+mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui
+vivait la perspicacité d'un voyant.
+
+Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea
+l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en
+briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large
+coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre
+cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du
+couvent.
+
+
+VII
+
+C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la
+chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était
+saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats
+maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la
+table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et
+étroites tables des moines.
+
+Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une
+mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait
+un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du
+réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage
+recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la
+Sainte Cène_ à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze
+ans.
+
+Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il
+enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un
+petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son
+élève en disant:
+
+--Lis le treizième chapitre de Jean.
+
+Puis il souleva le drap.
+
+Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce
+n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la
+continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre
+s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue
+avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes
+bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de
+cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais
+couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse.
+
+La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des
+moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et
+gardait encore la trace des plis fraîchement défaits.
+
+Et Giovanni lut dans l'Évangile:
+
+«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour
+lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin
+rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde.
+
+»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de
+le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en
+vérité, l'un de vous me trahira.»
+
+»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il
+parlait.
+
+»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule.
+Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il
+demanda: «Seigneur, qui est-ce?»
+
+»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir
+trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote.
+
+»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.»
+
+Giovanni contempla le tableau.
+
+Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il
+lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées
+par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la
+conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut
+particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de
+Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que
+le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la
+bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la
+salière, et le sel s'était répandu.
+
+Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un
+couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et
+demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa
+vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette
+jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les
+souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne
+puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ
+se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains
+humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté
+et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait
+plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée
+la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et
+moi en toi.»
+
+Giovanni regardait et songeait:
+
+«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la
+calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc
+serait plus rapproché du Christ, que lui!»
+
+Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de
+pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse
+de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé
+pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les
+contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du
+tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste
+sentait son impuissance et son irrésolution.
+
+Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se
+plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures
+entières.
+
+Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son
+visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée
+concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en
+rencontrant le regard de son élève, lui demanda:
+
+--Qu'en dis-tu, mon ami?
+
+--Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce
+qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais
+je n'arrive pas à exprimer...
+
+Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas,
+craintivement:
+
+--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de
+tous ceux-ci?
+
+Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui
+tendit.
+
+C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression
+n'en était même pas méchante--pleine seulement d'infinie tristesse et
+d'amertume.
+
+Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean.
+
+--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra
+en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a
+pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être
+seul...
+
+Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des
+chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire.
+
+--Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché
+partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente.
+
+--S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta
+respectueusement le chauffeur.
+
+--Qu'est-il arrivé?
+
+--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la
+salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse
+se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa
+servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la
+duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort
+mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti
+Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement.
+
+--Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il
+arrangera tout cela en une demi-heure.
+
+--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...
+
+Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un
+regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé,
+fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette
+fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et
+descendit de l'échafaudage.
+
+--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais,
+Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse.
+
+Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza.
+
+Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner
+vers son oeuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour
+abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les
+tuyaux de la salle de bains ducale.
+
+--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est
+possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris...
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En
+attendant, pâme-toi...
+
+--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.
+
+--Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne
+maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu
+diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun
+maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la
+perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié
+d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de
+la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours.
+Tout est mort, à l'intérieur--l'âme n'y existe pas! Regarde seulement,
+Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux
+contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à
+droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal
+parfait--Judas; leur différence, la justice--Pierre. Et à côté le
+triangle actif--André, Jacques le Mineur, Barthélemy.--A gauche du
+centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi,
+Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La
+géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la
+beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné
+jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie
+sous les choses saintes!
+
+--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et
+pourquoi le détestes-tu ainsi?
+
+--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un
+sourire sarcastique sur les lèvres.
+
+Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni
+involontairement baissa les yeux.
+
+--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le
+Christ manque.
+
+--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons!
+Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais
+la _Sainte Cène_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce
+que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide
+de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à
+tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne
+pourra jamais franchir, malgré toute sa science!
+
+Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di
+Porta Giovia.
+
+--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio.
+Judas existera... il existe...
+
+--Allons donc? Où?
+
+--Je l'ai vu moi-même.
+
+--Quand?
+
+--A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...
+
+--A toi?... Ah!
+
+Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort:
+
+--Et... c'est bien? dit-il.
+
+Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et
+durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde
+méditation.
+
+
+VIII
+
+Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le
+pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete
+entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait
+sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la
+soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage
+cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le
+mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut
+inscrire son nom sur le livre du corps de garde.
+
+Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la
+place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme.
+
+Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite
+de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se
+trouvait l'entrée de la cour d'honneur, _Corte Ducale_; à gauche
+l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au
+milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits
+appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le
+temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se
+dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées,
+oeuvre de Léonard de Vinci.
+
+Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel.
+Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots.
+
+Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere
+Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent,
+moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne,
+il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et
+grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur
+le trône des ducs de Milan.
+
+Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.
+
+Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles,
+pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au
+pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux
+strophes:
+
+ _Expectant animi molemque futuram
+ Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_
+
+Les deux derniers mots le frappèrent: _Ecce deus!_ Voici le dieu!
+
+--Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse,
+et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza
+l'oppresseur.
+
+Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie,
+des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de
+la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_
+Voici l'homme!
+
+Léonard s'approcha de lui.
+
+--J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore
+au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut
+partir inaperçus.
+
+Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle.
+
+--Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous
+avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps?
+
+Léonard le regarda avec une indulgente surprise.
+
+--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?
+
+--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas
+possible... ensemble...
+
+--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre.
+Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au
+moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère,
+j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés
+ensemble. Je les terminerai de même.
+
+--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible!
+s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant
+son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est
+impossible!... impossible!
+
+--Pourquoi? demanda le maître en souriant.
+
+Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme
+et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa
+pensée parce que le maître ne comprendrait pas.
+
+«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait
+que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui
+est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: «Voilà
+le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le
+coeur de Léonard?
+
+
+IX
+
+La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à
+l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent
+couvert de vigne.
+
+La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière
+Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à
+gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta
+Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit
+jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où
+personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.
+
+La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement
+l'épais brouillard.
+
+Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet
+d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda:
+
+--Monna Cassandra?
+
+--C'est moi. Ouvre.
+
+Astro sortit de la maison et ouvrit.
+
+Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la
+lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour.
+
+Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent
+devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer.
+
+La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.
+
+Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des
+statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit
+menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui
+frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils
+ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole
+noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges,
+les yeux jaunes plus transparents.
+
+--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la
+jeune fille.
+
+--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour
+déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que
+disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que
+Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente.
+Prévenez votre tante...
+
+--Mais elle n'est pas ma tante!
+
+--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez.
+
+--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières?
+
+--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il
+n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister,
+d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à
+rien.
+
+--A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu?
+
+--Ne riez pas! C'est un homme juste.
+
+--Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt
+prête?
+
+Le forgeron agita les bras.
+
+--Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.
+
+--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu
+pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner
+l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps...
+
+--Comment?
+
+--Mais... comme moi.
+
+Il la regarda songeur.
+
+--Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?
+
+--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit?
+
+Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.
+
+--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne
+croyez pas aux miracles, mais à la mécanique!
+
+Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:
+
+--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo
+pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie,
+dites-moi tout exactement...
+
+--Quoi?
+
+--Ce que vous faites pour voler?
+
+--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on
+vieillit vite.
+
+Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle
+ajouta:
+
+--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.
+
+--Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.
+
+--Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le
+corps.
+
+--Vous l'avez?
+
+--Oui.
+
+--Et vous savez le mot?
+
+La jeune fille acquiesça de la tête.
+
+--Et vous me le direz?
+
+--Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!
+
+L'unique oeil du forgeron brilla d'un désir fou.
+
+--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!
+
+Elle eut un rire étrange.
+
+--Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la
+magie n'existait pas et maintenant tu y crois.
+
+Astro se renfrogna.
+
+--Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la
+mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps...
+
+La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.
+
+--J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas
+à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement,
+toi aussi, tu feras ce que je te demanderai.
+
+--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez!
+
+La jeune fille désigna le pavillon solitaire:
+
+--Laisse-moi entrer là-dedans.
+
+Astro secoua sa tête chevelue.
+
+--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!
+
+--Pourquoi?
+
+--J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.
+
+--Et tu y vas?
+
+--Moi, oui.
+
+--Qu'y a-t-il là-bas?
+
+--Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des
+machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des
+animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un
+arbre... empoisonné.
+
+--Comment, empoisonné?
+
+--Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet
+du poison sur les plantes.
+
+--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet
+arbre.
+
+--Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la
+sève, il l'a vrillé jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a
+injecté un liquide.
+
+--Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?
+
+--Un pêcher.
+
+--Et alors? Les fruits sont empoisonnés?
+
+--Ils le seront quand ils seront mûrs.
+
+--Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?
+
+--Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut
+être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir.
+
+--Tu as la clef?
+
+--Oui.
+
+--Donne-la-moi, Astro!
+
+--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...
+
+--Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même.
+Voilà l'herbe.
+
+Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et,
+approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura:
+
+--Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun
+mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef!
+
+--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de
+votre herbe. Partez!
+
+--Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et
+tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier
+et qu'il te berne comme un enfant.
+
+Astro se taisait.
+
+La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:
+
+--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement
+la porte afin que je jette un coup d'oeil...
+
+--Vous n'entrerez pas?
+
+--Non; ouvre et montre.
+
+Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher
+ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune
+il lui sembla sinistre et fabuleux.
+
+Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des
+yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle
+se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la
+repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se
+redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle,
+lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait
+réellement à une sorcière.
+
+Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna
+Gassandra, rentra dans la maison.
+
+Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et
+sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina.
+
+Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.
+
+Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision
+l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible:
+
+«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche
+pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y
+auras goûté, tu seras mortel.»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES FRUITS EMPOISONNÉS
+
+1495
+
+ Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu
+ sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se
+ dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien
+ et le Mal.»
+
+ _Genèse_, III, 4-5.
+
+ _Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e
+ chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con
+ acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+ Après avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille,
+ injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif,
+ délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de
+dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse
+entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était
+ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la
+ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano,
+au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina.
+
+Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur
+torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur.
+
+Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la
+recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les
+larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé
+laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint
+olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau,
+et démêlait avec un peigne en ivoire.
+
+Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de
+maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente
+d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de
+tortue.
+
+A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied
+dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée
+à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche,
+bouillait dans une cornue.
+
+Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la
+duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du
+soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne
+grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi
+heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à
+monture de nacre et rehaussé de perles fines.
+
+En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un
+air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il
+était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et
+qu'elle était mariée depuis trois ans.
+
+Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le
+menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées
+capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses
+gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière,
+gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.
+
+Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la
+glace, luisait un esprit prudent.
+
+Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise,
+Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que
+cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus
+arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort
+raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme.
+
+La petite chienne aboya méchamment.
+
+Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de
+toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de
+veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle
+s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu
+sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles
+comme ceux d'une souris.
+
+--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai
+eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie!
+dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto.
+
+--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?
+
+La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et
+cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de
+chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des
+griffes d'asperge et des oignons de lys blanc.
+
+--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud.
+Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement,
+avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en
+feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le
+temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq
+semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton.
+
+--Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture
+une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire,
+soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre
+de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu
+m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite.
+
+--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les
+méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez,
+par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier
+s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie
+et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement.
+
+Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui
+narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du
+principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta,
+trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage.
+
+--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement
+intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse...
+
+--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante
+comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me
+dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence
+qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.
+
+--Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?
+
+--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et
+les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est
+le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent
+pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en
+gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas
+complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu.
+
+--Le mari la trompe donc aussi?
+
+--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose
+qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras,
+plutôt qu'une seule femme.
+
+La duchesse se prit à rire.
+
+--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu
+tout cela?
+
+--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je
+sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la
+poutre. Chaque légume croît en son temps.
+
+--Tu raisonnes comme un docteur en théologie!
+
+--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La
+jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous
+utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes
+à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine
+ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est
+le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles
+s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans _Pater_ et les
+caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes.
+
+La duchesse rit de nouveau.
+
+--Comment?... comment?... Répète.
+
+La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé
+qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la
+duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille.
+
+Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit
+un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il
+ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de
+chaleur.
+
+--Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte
+tant de choses...
+
+--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent
+l'attester.
+
+--Il y avait beaucoup de monde?
+
+--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était
+noire de monde, grouillante...
+
+--Qu'as-tu entendu?
+
+--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit
+Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup
+pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi
+légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du
+trône»!
+
+Le front de Béatrice se rembrunit.
+
+--Tu as entendu ces mots?
+
+--Et encore d'autres, pires...
+
+--Lesquels? Dis, ne crains rien.
+
+--On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On
+criait...: «Mort aux voleurs!»
+
+Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement:
+
+--Qu'as-tu entendu encore?
+
+--Je ne sais vraiment comment le redire...
+
+--Allons, vite! Je veux tout savoir.
+
+--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le
+sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean
+Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde
+d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant
+que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était
+souffrant, couché...
+
+Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la
+duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se
+retournant en colère elle cria:
+
+--Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout
+de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon
+que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os!
+
+La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite.
+
+--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du
+reste, je ne crois pas à cela.
+
+L'autre haussa les épaules:
+
+--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment
+cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette
+en cire, on met à droite le coeur d'une hirondelle, à gauche, le foie;
+on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les
+paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort
+lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela.
+
+--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!...
+
+La vieille baisa le bas de la robe.
+
+--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je
+prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le
+_Magnificat_ aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je
+suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est
+témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie!
+
+Et elle ajouta pensive:
+
+--C'est possible aussi... sans magie...
+
+La duchesse l'interrogea du regard.
+
+--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia
+indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres,
+probablement un cadeau pour messer Jean Galeas...
+
+Elle se tut une seconde et ajouta:
+
+--Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci,
+il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont
+empoisonnées...
+
+--Comment, empoisonnées?
+
+--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues...
+
+La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses
+cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit
+dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe
+sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par
+suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides
+qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient
+transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle
+contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée
+aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base
+de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable
+collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire
+d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient
+cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une
+chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée
+de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient
+et de roses de Damas, séchés à l'ombre.
+
+Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme
+d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par
+exprès par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette
+par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs
+toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait.
+Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement
+sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue.
+
+Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce
+qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de
+velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches,
+serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des
+crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur
+éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une
+résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une
+ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front.
+
+
+II
+
+Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon
+l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le
+chargement d'un navire marchand à destination des Indes.
+
+Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des
+chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis
+lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains,
+surnommés par dérision _le logis des géants_ et installés à l'instar
+des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este.
+
+Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle
+même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le
+savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès
+pour lui, et coiffé de la mitre;--tout était calculé pour la taille de
+ces pygmées.
+
+Dans ce _logis des géants_ régnaient toujours le bruit, les rires, les
+pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on
+en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici
+grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante
+promiscuité--des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons,
+des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi
+lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant
+comme une enfant.
+
+Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des
+nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise.
+Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son
+premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse
+jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba
+malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout
+à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand
+désespoir de Béatrice.
+
+La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il
+ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu
+qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire.
+Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au
+moins il rendît l'âme en état de grâce.
+
+En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite,
+Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice,
+qu'elle eût fait rire un mort.
+
+Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet
+sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et
+lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as
+caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa
+cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans
+aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras.
+
+Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle
+pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde
+qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin
+de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en
+mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.
+
+Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.
+
+--Tais-toi, sois sage...
+
+La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:
+
+--Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
+faisait de mal à personne. Il me consolait...
+
+La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs.
+
+
+III
+
+Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de
+dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son
+étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La
+reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More,
+sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme.
+
+Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de
+chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de
+Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait
+sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de
+l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les
+brouillards ou dans les herbes marécageuses.
+
+La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de
+galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps
+de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses
+compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans
+les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait
+toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur
+une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses
+demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.
+
+Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia.
+Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider
+laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes
+étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il
+fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.
+
+Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se
+fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de
+Béatrice.
+
+Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le
+Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons.
+
+Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là
+l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades
+étrangères, messer Bartolomeo Calco.
+
+
+IV
+
+Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de
+sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement
+rasés.
+
+Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent
+seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres
+fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere
+Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes,
+était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que
+la ruse du renard sans la vaillance du lion.
+
+Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages
+ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et
+son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse
+perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières,
+vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.
+
+--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le
+passage des troupes françaises à Lyon?
+
+--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et
+chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des
+divertissements moins que guerriers.
+
+--Comment se nomme la favorite?
+
+--Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et
+fantasques.
+
+--Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non,
+c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux
+présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des
+chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout à fait entre nous--il
+ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de
+quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête?
+
+--Oui, Seigneur.
+
+--Montre.
+
+Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois
+qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il
+éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa
+conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les
+barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses
+ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon,
+l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More
+d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père
+d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et
+son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de
+tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII.
+
+«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant
+que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon
+de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe,
+peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant,
+faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant
+lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner,
+ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec
+les loups!»
+
+Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint
+d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait
+dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des
+portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée,
+roi très chrétien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant
+toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal!
+Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent
+comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de
+Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement
+Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu
+convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre
+Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en
+emplissant le monde de ton nom glorieux.»
+
+Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du _studiolo_. Le
+duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se
+referma sans bruit et la tête disparut.
+
+Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais
+le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le
+duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son
+rapport et sortit.
+
+Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des
+pieds, s'approcha de la porte.
+
+--Bernardo? Est-ce toi?
+
+--Oui, Votre Seigneurie.
+
+Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile,
+après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main
+du maître,--mais ce dernier le retint.
+
+--Eh bien?
+
+--Tout s'est passé heureusement.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit.
+
+--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur?
+
+--Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.
+
+--Dieu soit loué!
+
+Le duc se signa.
+
+--Tu as vu l'enfant?
+
+--Comment donc! Il est superbe...
+
+--Garçon ou fille?
+
+--Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les
+yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On
+reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au
+berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de
+vous demander quel nom vous désirez lui donner...
+
+--J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César!
+Qu'en penses-tu?...
+
+--César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César
+Sforza est un nom de héros!
+
+--Et le mari comment est-il?
+
+--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours.
+
+--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.
+
+--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares
+qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette
+sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de
+souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.
+
+La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été
+l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée,
+ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait
+menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule
+d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des
+ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi
+de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné,
+servile, prêt à toutes les besognes.
+
+Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un
+sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le
+poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil
+répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de
+honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du
+More.
+
+Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.
+
+--A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi
+l'anniversaire de la naissance de la duchesse?
+
+Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour
+misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les
+pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie
+de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés.
+
+--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez
+content!
+
+En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument
+de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs
+amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer,
+entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.
+
+Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin
+connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans
+le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la
+femme:
+
+ _Sputando in terra quivi nascon fiori,
+ Comme di primavera le viole..._
+
+ «Là où tu craches sur la terre
+ Naissent des fleurs, comme au printemps
+ Les violettes...»
+
+Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane,
+affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à
+mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième
+l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un
+séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits
+de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri,
+puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre
+afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.»
+
+Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap
+pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut
+en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec
+force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue
+transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil».
+
+--L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois,
+j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les
+souliers de bois de saint François, _i zoccoli arderei di san
+Francesco_!
+
+Le duc rit et promit du bois.
+
+Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa
+et récita un quatrain élogieux:
+
+ Quand à tes esclaves tu promets du pain
+ Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,
+ Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu païen,
+ O très noble More, te chantent hosanna!
+
+--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une
+poésie...
+
+--D'amour?
+
+--Oui. Et passionnée...
+
+--Pour la duchesse?
+
+--Non. Mais prends garde, ne trahis pas!
+
+--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais...
+
+--Bien, bien.
+
+--Je suis muet, muet comme un poisson!
+
+Bernardo cligna mystérieusement des yeux.
+
+--Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?
+
+--Suppliante.
+
+Le poète fronça les sourcils d'un air important.
+
+--Mariée?
+
+--Non.
+
+--Ah!... Il faudrait le nom...
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour une supplique, le nom est nécessaire.
+
+--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?
+
+--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer
+un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes
+assiègent mon cerveau!
+
+Un page entra et annonça:
+
+--Messer Leonardo da Vinci.
+
+S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une
+porte, tandis que Léonard entrait par l'autre.
+
+
+V
+
+Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste
+du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia
+au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux,
+arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.
+
+Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il
+n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de
+la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis
+pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui était un
+titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni.
+
+Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance
+d'argent pour la continuation des travaux.
+
+--Combien? dit le duc.
+
+--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze
+mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard.
+
+Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même
+jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français.
+
+--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours
+l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as!
+Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais
+demandé pareille somme.
+
+Léonard haussa les épaules.
+
+--Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante.
+
+--Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te
+fasse de la peine.
+
+Ils commencèrent à discuter.
+
+--C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant
+selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en
+feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins
+d'architecture et les projets divers.
+
+L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des
+explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau,
+une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes,
+avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour
+éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs
+des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la
+disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour
+recevoir cinq cents urnes mortuaires.
+
+--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela?
+
+--Pour personne... Ce sont des rêves...
+
+Le More le regarda surpris et secoua la tête.
+
+--Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des
+Titans. Un conte de fées, parole!...
+
+--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis.
+
+Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de
+tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs
+disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans
+craintes de rencontres.
+
+--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis
+ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces
+repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il
+faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois,
+ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne
+dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la
+maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci
+dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau
+acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des
+murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui
+se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse
+installer cet appareil dans mon palais?
+
+Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande.
+Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était
+pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni
+préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou
+blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un
+nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette
+installation les lois de transmission des ondes sonores.
+
+Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte.
+
+Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.
+
+Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de
+lire ses vers.
+
+La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas
+plus extraordinaire que dans mon coeur:
+
+ Une madone glaciale habite,
+ Et que cette glace virginale
+ Ne fonde pas au feu de mon amour?
+
+Les quatre derniers vers plurent au duc:
+
+ Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,
+ En priant l'Amour d'éteindre ma passion,
+ Mais le dieu malin souffle sur mon coeur
+ Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.
+
+
+VI
+
+En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la
+chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les
+écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses
+portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des _joncades_; devant
+les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie.
+Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau,
+sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels
+d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes
+et le parfum de miel des ruches bourdonnantes.
+
+Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe
+pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se
+reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une
+odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses
+domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux,
+entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des
+poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De
+Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel
+où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la
+Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu.
+
+--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel,
+je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte
+s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé
+toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me
+remercie, comme je te remercie, Seigneur!
+
+Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des
+chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre
+rouge flanqué d'ailes de perdrix--appât des faucons.
+
+Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de
+la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle,
+suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa.
+
+On récita la prière et tout le monde s'assit.
+
+Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes;
+de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau
+d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée.
+
+On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans
+fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait
+qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or
+avec le manche en cristal de roche.
+
+Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque
+à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur
+appétit.
+
+Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira
+toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir
+ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les
+meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en
+un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive
+souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta
+comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il
+avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif
+qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené
+exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du
+fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il
+avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui
+prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être
+furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de
+l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement
+distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie
+d'une bonne.
+
+Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient
+par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames,
+en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons
+versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais
+chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.
+
+Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels
+comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par
+trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne
+d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et
+s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et
+langue de serpent--étaient fichés dans la salière.
+
+Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par
+ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se
+montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en
+désignant la licorne:
+
+--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas
+une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur.
+
+--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le
+bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots
+de son bonnet.
+
+--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le
+comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement
+celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a,
+cornes a!
+
+Le duc menaça le bouffon du doigt.
+
+Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le
+rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon,
+qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des
+ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où
+s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut
+fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit
+à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage
+d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il
+cria de comique façon le «_Pater Noster_».
+
+--Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement
+devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?
+
+Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le
+comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se
+donnait en l'honneur du nouveau-né César.
+
+La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le
+temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.»
+
+A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de
+tous les convives.
+
+A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à
+attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et
+qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait
+avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux
+imprégnés de sauce.
+
+Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de
+_buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après
+s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger
+avec une prodigieuse rapidité.
+
+--Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains,
+il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria
+Bellincioni.
+
+Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain
+et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en
+une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une
+expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux
+amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus.
+
+Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées
+de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de
+Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences
+disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as
+délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive
+celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la
+roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus
+familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le
+neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux
+tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son
+sang.
+
+
+VII
+
+Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le
+«Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées
+taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie
+et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie
+continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie.
+Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un
+petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les
+vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour
+l'antiquité, feignissent de s'y intéresser.
+
+La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la
+balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire
+à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme
+des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers.
+Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les
+demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux,
+réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine,
+racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_
+de Boccace.
+
+Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la
+chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune:
+
+ _Quant'e bella giovenezza!
+ Ma si fugge tuttavia;
+ Chi vuol esser lieto--sia:
+ Di doman non c'è certezza._
+
+ Oh! que la jeunesse est belle
+ Et éphémère! Chante et ris
+ Et sois heureux--si tu le veux,
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une
+complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les
+rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini,
+pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la
+fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un
+reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé
+en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les
+conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment
+où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et
+que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant,
+au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans
+l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:
+
+ Sois heureux, si tu le veux
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+
+VIII
+
+A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière:
+le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil
+secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne
+au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine
+union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement
+qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza.
+
+Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia
+avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au
+palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées
+par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son
+calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante:
+
+«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les
+mains croisées et les yeux levés au ciel.»
+
+Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le
+moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas
+exaucée.
+
+Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image.
+Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia
+Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent
+feuilles.
+
+Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable,
+s'agenouilla, croisa les mains et récita le _Confiteor_.
+
+Il pria longtemps, dévotement et béatement.
+
+«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi,
+sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né
+César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer
+Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, très pure Vierge--je ne veux
+point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût
+épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et
+irrémédiables malheurs.»
+
+Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan,
+preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean
+Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco
+Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui
+Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier
+de plein droit.
+
+Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il
+termina sa prière:
+
+--Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des
+cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de
+l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton
+nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de
+la basilique de Pavie et autres nombreuses donations.
+
+Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa
+chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un
+d'eux, il rencontra Lucrezia.
+
+--Le dieu d'amour me protège! songea le duc.
+
+--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui.
+
+Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint.
+
+--Seigneur, pitié!
+
+Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier
+de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement,
+avait perdu au jeu l'argent du fisc.
+
+--Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère.
+
+Puis, après un instant de silence, il ajouta:
+
+--Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle?
+
+Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.
+
+--Je ne comprends pas, seigneur?...
+
+Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante.
+
+--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant
+presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas,
+Lucrezia, que je t'adore?
+
+--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna
+Béatrice...
+
+--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret.
+
+--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!...
+laissez-moi...
+
+--Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de
+moi!
+
+Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.
+
+ Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...
+
+--Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée.
+
+Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux
+violettes musquées--et avidement la baisa sur les lèvres.
+
+Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri,
+s'arracha de ses bras et s'enfuit.
+
+
+IX
+
+En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà
+soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche,
+semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce
+et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en
+drap d'argent.
+
+Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de
+perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme.
+
+--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?
+
+Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.
+
+--Pourquoi?
+
+--Laissez-moi!... Je veux dormir...
+
+--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais
+combien je t'aime!...
+
+--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia
+et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête
+rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma
+garde-robe...
+
+--Pure plaisanterie...
+
+--Merci pour ces plaisanteries!
+
+--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si
+sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si
+peu d'importance...
+
+--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!
+
+Elle se tourna vers lui, colère:
+
+--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te
+connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux
+pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!
+
+--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais
+sur terre je n'ai aimé personne comme toi!
+
+Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de
+la voix.
+
+En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à
+fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse
+s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords.
+
+--Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant!
+
+Et ils se réconcilièrent.
+
+La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa
+pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il
+s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise
+volupté dans ce sacrilège d'amour.
+
+--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice,
+non sans une certaine fierté.
+
+--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours!
+
+--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il
+vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'_il_ est en
+voie de guérison...
+
+--Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit
+le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement.
+
+--Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je
+m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un
+mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas
+mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et
+nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles
+VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de
+chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On
+dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid
+maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute
+la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!
+
+--Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable.
+Tôt ou tard...
+
+Ils se turent.
+
+Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps
+et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna.
+
+--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais,
+entends-tu? jamais ne me parle de cela...
+
+--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?
+
+Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:
+
+--A quoi penses-tu?
+
+--Aux pêches.
+
+--Oui. J'ai donné ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les
+plus mûres...
+
+--Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da
+Vinci. Tu ne sais donc pas?
+
+--Quoi?
+
+--Elles sont empoisonnées.
+
+--Comment cela?
+
+--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque
+sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique
+empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles...
+
+Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi
+enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun
+écoutant le coeur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More
+embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit:
+
+--Dors, chérie, dors!
+
+Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or.
+Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit
+succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison!
+poison! poison!_...
+
+Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les
+pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son
+coeur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus.
+
+Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du
+Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois
+femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées
+comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice,
+Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu
+soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le
+faire depuis longtemps.»
+
+
+X
+
+L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la
+terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du
+grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire.
+
+--On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
+faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation...
+
+La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait
+distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont
+Rose.
+
+Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et
+aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.
+
+Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se
+tut.
+
+Un long silence plana.
+
+La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi
+incompréhensibles et naïves que ses yeux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ALCHIMISTE
+
+1494
+
+
+I
+
+Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin
+des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une
+chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit,
+s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme
+monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer
+Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée
+qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du
+célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait
+parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et
+l'Egypte, à l'affût des antiquités.
+
+Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient
+comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme
+un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs
+païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait
+sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction
+intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux,
+était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne
+l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se
+ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et
+risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement:
+
+--Je veux ressusciter les morts!
+
+Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux
+environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et
+pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en
+Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de
+statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en
+l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon,
+dont il était épris à cette époque.
+
+Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine
+exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de
+Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius
+Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui
+feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi
+que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur
+tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la
+sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine
+d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des
+ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples
+croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était
+revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres
+chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de
+l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration
+des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni
+les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la
+très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les
+paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma
+mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus,
+resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une
+même foi--«_unam eamdemque religionem universum orbem esse
+suscepturum_». Quand on lui demandait: «Laquelle--celle de Christ ou
+de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la
+foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non
+differentem_.»
+
+Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne.
+Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas
+les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable
+merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.
+
+La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un
+camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule,
+Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la
+levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme
+une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une
+grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés,
+cherchant à lécher la grappe. Et le coeur de l'enfant était plein
+d'amour pour ce dieu.
+
+Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure
+d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait
+de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort
+coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa
+nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte
+Vercelli.
+
+Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre
+monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre
+empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula
+l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes
+affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait
+attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille.
+Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard,
+Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait;
+ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines
+du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier
+presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties,
+conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait.
+
+
+II
+
+La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent soufflait,
+soulevant la poussière blanche de la route, secouant les feuilles,
+puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de
+tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de
+dessous terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards les
+sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'était
+un dimanche.
+
+Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui sillonnaient le
+ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa
+grande cheminée de briques, qui crachait la fumée par flocons; un
+vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la
+main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; les barques plates,
+traînées par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour
+la basilique, et le gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau,
+tout se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une odeur d'eau
+chaude, de fougères fanées, de goudron et de bois pourri.
+
+Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle.
+
+--Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et faisant craquer ses
+doigts blancs au-dessus de sa tête. Chaque jour est pareil.
+Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet
+imbécile de sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours
+cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne
+peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces
+chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français
+viennent au moins détruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou
+que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui!
+
+--Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que
+j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto m'a appris une belle prière
+pour éloigner le démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?
+
+La jeune fille secoua la tête:
+
+--Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai désappris à prier
+votre Dieu.
+
+--«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du nôtre, de
+l'unique? demanda Giovanni.
+
+Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait
+paru à Giovanni aussi énigmatique, aussi triste et superbe.
+
+Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs.
+
+--Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très longtemps dans mon pays
+natal. J'étais enfant. Une fois mon père m'emmena avec lui pour un
+voyage. Nous visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient
+sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gémissaient.
+Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches rongées
+par l'eau salée et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et
+retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un éclat de marbre une
+inscription à demi effacée. Je restais longtemps assise sur les
+marches du temple, écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les
+senteurs âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les
+colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas été atteintes par le
+temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut,
+dans les fissures poussaient des pavots. Tout était calme. Seul,
+l'écho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux.
+Je l'écoutais et--subitement--mon coeur frémit. Je tombai à genoux et
+me mis à prier le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et offensé
+par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je
+l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le
+priait plus--parce qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié
+ainsi. C'était le temple de Dionysos.
+
+--Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un péché et un
+sacrilège! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais existé!
+
+--Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un sourire
+méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, auxquels tu crois,
+apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont
+été transformés en puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre
+astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophétie fondée sur les
+exactes observations des planètes et dit-il que: la conjonction de
+Jupiter avec Saturne a donné naissance à l'enseignement de Moïse;
+celle avec Mars, à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte
+égyptien, avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec Mercure, au
+christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter
+la religion de l'Antechrist--et alors les dieux morts ressusciteront!
+
+Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs plus vifs,
+illuminaient un énorme nuage qui rampait lentement. Les sons obsédants
+du luth vibraient toujours dans l'atmosphère étouffante.
+
+--O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le
+voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à
+votre perte? Qu'il soit maudit, le damné!
+
+La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les épaules de
+Giovanni et murmura:
+
+--Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi
+as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'élève
+de l'impie Léonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu
+pas que je suis une sorcière et que les sorcières sont méchantes, plus
+méchantes même que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?
+
+--Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant.
+
+Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes
+et transparents comme l'ambre. Un éclair violent illumina son visage
+pâle, comme celui de la statue que Giovanni, à la colline du Moulin,
+avait vue surgir de son tombeau séculaire.
+
+--Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche!
+
+Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel et la terre, et
+crépita en roulements pleins de menaçante joie, pareils au rire de
+géants souterrains.
+
+Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus.
+Et au même instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus.
+
+Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:
+
+--Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic
+le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que c'est
+aujourd'hui qu'il doit faire l'expérience de la transmutation du plomb
+en or.
+
+Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal
+se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du
+duc, terminait les derniers préparatifs.
+
+
+III
+
+Messer Galeotto avait consacré toute son existence à la recherche de
+la pierre philosophale.
+
+Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine de Bologne, il
+s'était fait admettre comme élève chez le célèbre adepte des sciences
+occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze
+ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel
+de cuisine et le sel ammoniaque, dans différents métaux, dans le
+bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux,
+les animaux et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était
+évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua à celle
+d'autrui. Ses créanciers le firent mettre en prison. Il s'échappa, et
+durant huit ans il fit des expériences sur les oeufs, dont il
+détruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le
+protonotaire du pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols,
+resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement
+causé par des émanations, fut abandonné de tous et faillit mourir.
+
+Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, il visita,
+manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande,
+l'Afrique septentrionale, la Grèce, la Palestine et la Perse. En
+Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans
+l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, fatigué, mais
+non encore désillusionné, il revint en Italie, sur l'invitation de
+Ludovic le More, et reçut le titre d'alchimiste de la cour.
+
+Le centre du laboratoire était occupé par un four biscornu, en terre
+réfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets
+et des soufflets. Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière,
+des scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.
+
+La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: des
+alambics, des masques, des récipients divers, des cornues, des
+entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes,
+d'énormes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se
+dégageait des sels vénéneux, des alcalis et des acides. Tout un monde
+mystérieux était enfermé dans les métaux--les sept dieux de l'Olympe,
+les sept planètes--dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans
+le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans
+l'étain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des
+substances à noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le
+cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite,
+l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au
+prix de mille peines. Une précieuse goutte de sang de lion, qui guérit
+de tous les maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un
+rubis.
+
+L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, ridé ainsi qu'un
+vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tête
+appuyée dans ses mains, observait avec attention une cornue qui
+doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'était de l'huile
+de Vénus, _Oleum Veneris_ d'un vert transparent comme la smaragdite.
+La bougie qui brûlait à côté projetait un reflet émeraude sur le
+parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de
+l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.
+
+Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un
+coup d'oeil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui
+ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses
+invités.
+
+
+IV
+
+Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de
+Malvoisie.
+
+Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour,
+Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci.
+
+Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de
+parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires
+pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le
+col d'une cornue qui tomba et se brisa.
+
+--Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais
+ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse.
+
+Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie,
+salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier,
+tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement,
+avec son mouchoir, d'enlever la tache.
+
+La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine
+de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et
+lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie:
+
+--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse
+l'arrêter!
+
+Et la blonde Diana frappa dans ses mains.
+
+--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se
+transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant,
+la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
+pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences?
+
+Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à
+son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la
+chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré
+devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure.
+
+L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille:
+
+--Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que
+vous...
+
+Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en
+laissa pas le temps:
+
+--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous
+autres...
+
+Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:
+
+--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi
+qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je
+commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention!
+
+Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il
+montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants
+de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre
+qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
+comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les
+charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en
+fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on
+le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des
+charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une
+des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre
+et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet.
+Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.
+
+Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en
+appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a
+un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble
+accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par
+personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se
+frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage;
+enfin, il ne se contint plus et dit:
+
+--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout.
+
+Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il
+contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du
+verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution
+sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre
+philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il
+en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la
+jeta dans l'étain en ébullition.
+
+--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani.
+
+--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal,
+répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite,
+mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira
+de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la
+dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer
+sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des
+raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé
+la mer en or, s'il y avait assez de mercure!
+
+Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer
+Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité
+des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et
+les syllogismes d'Aristote.
+
+L'alchimiste sourit.
+
+--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je
+vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de
+réfuter.
+
+Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de
+fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva
+multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et
+madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la
+gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer,
+souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait,
+écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet
+siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine
+lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.
+
+--C'est fini! dit l'alchimiste.
+
+On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et
+sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or
+roula.
+
+L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement:
+
+--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme!
+
+--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la
+nature! balbutia Marliani consterné.
+
+Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les
+leva au ciel et s'écria:
+
+--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis,
+suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui
+nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa
+toute-puissance. Amen.
+
+A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua
+une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.
+
+Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les
+mains.
+
+Ludovic le More le prit à part:
+
+--Me serviras-tu en toute foi et vérité?
+
+--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au
+service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste.
+
+--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...
+
+--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra
+me pendre comme un chien!
+
+Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:
+
+--Je vous prierais seulement...
+
+--Comment? Encore?
+
+--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.
+
+--Combien?
+
+--Cinq mille ducats.
+
+Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme.
+Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât.
+
+Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à
+chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta.
+
+
+V
+
+Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:
+
+--Maître, comment vous a plu l'essai?
+
+--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard.
+
+--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?
+
+--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu.
+
+--Vous les avez examinées vous-même.
+
+--C'en étaient d'autres.
+
+--Comment? Permettez!
+
+--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas
+de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées,
+quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset.
+
+Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression
+piteuse d'un voleur pris sur le fait.
+
+Léonard lui mit la main sur l'épaule.
+
+--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.
+
+Galeotto saisit sa main et, avec effort:
+
+--C'est vrai? Vous ne le direz pas?...
+
+--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait
+cela?
+
+--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une
+infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure
+devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que
+momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
+science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre
+philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire
+que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à
+suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce
+sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la
+plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?
+
+--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit
+Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la
+transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale
+n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie
+noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve
+exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard
+enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête,
+annonçant leur puissance par ses aboiements...
+
+L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à
+coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit:
+
+--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je
+sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des
+précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le
+nouveau Prométhée!
+
+--Moi?
+
+--Mais oui, vous, certainement.
+
+--Vous plaisantez, messer Galeotto!
+
+--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier
+et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la
+science, mais jamais autant que vous!
+
+Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put.
+
+--Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un
+involontaire sourire.
+
+--Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu
+lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la
+pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi
+vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!»
+
+Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement.
+Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les
+sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que
+le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il
+n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait
+qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle
+rien n'était impossible.
+
+Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait
+souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne
+jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces
+paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps
+allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel,
+transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des
+gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres
+précieuses.
+
+--Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
+tous bons et charmants...
+
+--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à
+tout le monde? interrogea Léonard.
+
+--Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des
+ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de
+l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse.
+Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent
+aux regards des hommes.
+
+Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif.
+
+«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant
+plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec
+lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les
+secrets pour lui être agréable.
+
+Ils se séparèrent amis.
+
+Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de
+Vénus.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»
+
+1494
+
+ «_O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non di voluto
+ mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita de sua necessari
+ affetit. O stupenda necessita!_»
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+ «O que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas
+ voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualités
+ indispensables. O divine nécessité!»
+
+ (_Traité de mécanique de_ LÉONARD DE VINCI).
+
+
+I
+
+Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant rentré chez lui fort
+tard et en état d'ébriété, avait reçu de sa femme, selon sa propre
+expression, plus de coups qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour
+aller de Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se rendit
+chez sa voisine la fripière goûter au _miliacci_, sorte de gelée de
+sang de porc, Corbolo chercha dans ses poches les quelques pièces de
+monnaie échappées à la rapacité de la ménagère, confia la garde de la
+boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.
+
+Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il marchait sans se
+presser dans la tortueuse et sombre impasse, si étroite qu'un cavalier
+y rencontrant un piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher
+de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive chaude, les
+oeufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves.
+
+Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette de ciel bleu qui
+se détachait entre les maisons hautes, prenant plaisir à voir le
+bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur
+les cordes tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en se
+répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à exécution «_Mala
+femina, buona femina, vuol bastone._ Toute femme, bonne ou mauvaise, a
+besoin du bâton.»
+
+Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là régnait un
+va-et-vient digne d'un marché. D'une porte à l'autre, malgré les cinq
+sous de droit d'entrée imposé par les fondateurs, une quantité de gens
+passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles,
+des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns même
+conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prêtres
+chantaient des _Te Deum_ nasillards. Les lampes brûlaient devant les
+autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, les chiens se
+reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient.
+
+Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de badauds qui écoutaient
+avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frère Cippolo,
+franciscain, à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras
+comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, fra Timoteo,
+dominicain, que François étant semblable au Christ de quarante façons
+avait occupé au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer
+et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des
+blessures de Jésus.
+
+Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette thèse les plaies
+de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa
+couronne d'épines, tandis que saint François en était dépourvu.
+
+Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurité de
+la cathédrale sur la place d'Arengo, la plus animée de Milan,
+encombrée de boutiques de petits commerçants, poissardes, fripiers,
+marchands de légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit
+passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés sur cette place,
+et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur entêtement.
+
+--La belle salade de Valtellina, des citrons, des oranges! Voilà les
+artichauts, l'asperge, la belle asperge! appelaient les marchands de
+légumes.
+
+Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses.
+
+Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines de raisins noir et
+blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail,
+braillait désespérément «Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands
+coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par ses cris
+gutturaux: «Arri! arri!»
+
+Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes chantait une
+plaintive _Intemerata_.
+
+Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée d'un collier de
+molaires, serrait entre ses genoux la tête d'un patient et avec des
+mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des
+tenailles.
+
+Les gamins lançaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus
+intrépide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une
+souricière, lâcha la souris et se prit à la pourchasser un balai à la
+main en criant d'une voix stridente et sifflante:
+
+--_Eccola!_ _eccola!_ La voilà! la voilà!
+
+En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obèse,
+la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta,
+cria comme une échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en
+chasser la souris.
+
+--Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! criait-elle pourpre
+de rage.
+
+Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait de joie. Au
+bruit, un homme portant un énorme cochon se retourna. Le cheval du
+docteur Gabbadeo qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et
+accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand de vieille
+ferraille. Les écumoires, les poêles, les casseroles, les bassines
+croulèrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait
+brides lâchées en criant:
+
+--Arrête, arrête donc, poivrière du diable!
+
+Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croisées.
+Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons,
+de cris et de sifflets.
+
+Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un
+humble sourire:
+
+--Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent
+leurs maris, comme la rouille ronge le fer!
+
+Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva
+vers l'énorme bâtisse inachevée entourée d'échafaudages, l'église
+érigée par le peuple à la gloire de la nativité de la Vierge, _Mariæ
+Nascenti_.
+
+Grands et petits avaient pris part à sa construction. A côté des
+merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau de la reine de Chypre,
+s'étalait l'offrande faite à la Vierge, par la vieille fripière
+Catherine, qui, en dépit de l'hiver rude, s'était privée de son unique
+vêtement chaud d'une valeur de vingt sols.
+
+Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès de l'édifice,
+remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en réjouit. Les maçons
+taillaient les pierres. Sur le débarcadère du Lagetto, près de San
+Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les
+barques, on déchargeait d'énormes cubes de marbre blanc qui
+scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies glapissaient; les
+ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis.
+
+Et le grand édifice montait, hérissait un nombre infini de clochetons
+et de tours blanches dans le ciel apuré--hommage éternel du peuple à
+la Vierge sainte.
+
+
+II
+
+Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui
+conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir
+poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami,
+l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés
+chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua
+une bouchée de pâte et dit:
+
+--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier
+équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en
+retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte,
+Scarabullo, que d'être affligé d'une femme!
+
+A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à
+des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona,
+capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient
+avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en
+supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle
+vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des
+lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et
+qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus
+en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le
+meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau.
+
+Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit
+homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le
+verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.
+
+--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux
+chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front,
+messieurs, je viens du camp des Français!
+
+--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?
+
+--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis
+essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi
+vous apprît la nouvelle.
+
+--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les
+Français?
+
+--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche.
+Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en
+un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit
+coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des
+boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins,
+féroces, avec les oreilles et les queues coupées.
+
+--Sont-ils nombreux? demanda Mazo.
+
+--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur
+nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord!
+
+--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont
+nos amis et alliés...
+
+--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des
+ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf...
+
+--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les
+crois-tu nos ennemis?
+
+--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent
+nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi
+français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède
+même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et
+ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne
+laisserons pas une pucelle...»
+
+--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur
+la table que verres et bouteilles en tremblèrent.
+
+--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au
+son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des
+hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.
+Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent
+adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.»
+Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que
+nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne
+contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.
+
+--Tu mens, Gorgolio!
+
+--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore,
+messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir
+l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand
+Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le
+mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous
+assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas,
+nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.
+
+--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille
+chose ne nous est arrivée.
+
+Tout le monde se tut.
+
+Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec
+fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel:
+
+--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le
+voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O
+Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est
+passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le
+sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!»
+
+
+III
+
+--Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant
+deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne.
+
+L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli
+visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait
+Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros
+homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur
+de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient
+légèrement gris.
+
+--Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'épaule de
+Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une
+chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge
+comme du vinaigre!
+
+Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès
+d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la
+table avec une chope et cria en mauvais italien:
+
+--Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé!
+
+--Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne
+de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison,
+mon coeur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons,
+ami, à notre chère France:
+
+ Du grand Dieu soit mauldit à outrance,
+ Qui mal vouldroit au royaume de France!
+
+--Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio.
+
+--Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent les leurs.
+
+--Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna
+l'étameur. La main me démange de les corriger!
+
+Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites
+jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de
+cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré à la
+barrique, non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.
+
+Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux,
+puis cracha et fit une grimace de dégoût. Devant lui passa la fille du
+patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux
+de Tibald.
+
+Le Gascon cligna malicieusement de l'oeil à son camarade et tortilla
+crânement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope,
+entonna la chanson des soldats de Charles VIII:
+
+ Charles fera si grandes batailles,
+ Qu'il conquerra les Itailles.
+ En Jerusalem entrera
+ Et mont Olivet montera.
+
+Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.
+
+Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le
+sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux.
+
+Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la
+rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de
+vin.
+
+La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en
+morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle
+au soldat qu'il en resta un moment hébété.
+
+Tout le monde s'esclaffa.
+
+--Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma
+vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consolé!
+
+--Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar.
+
+Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il
+eut un rire forcé et cria:
+
+--Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est
+pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai!
+
+Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et
+voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de
+l'étameur Scarabullo le saisit au collet.
+
+--Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant
+Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes
+de façon à ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises!
+
+--Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, vauriens,
+lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges!
+
+Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello,
+Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras.
+
+Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de
+chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du
+sang, les épées tirées et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit
+de la taverne et se prit à hurler:
+
+--On assassine! Les Français pillent!
+
+La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants
+prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de
+légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises.
+
+--Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! geignait la
+grosse Barbaccia.
+
+--Qu'y a-t-il? Le feu?
+
+--Sus aux Français!
+
+Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait:
+
+--Sus, sus aux Français!
+
+Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de
+hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et
+arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant
+tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo.
+Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras
+au ciel et se prit à geindre:
+
+--Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai à ma façon, il ne
+se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile
+ne vaut pas la corde pour le pendre!
+
+Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces
+propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui
+semblaient moins terribles que sa femme.
+
+
+IV
+
+Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une
+étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines
+tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer
+l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche.
+
+Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des
+tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en
+fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges,
+des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes,
+des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui
+servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément
+blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une
+énorme forêt, couverte de givre brillant.
+
+Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus
+de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne
+parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons
+de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur
+de l'église, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il
+croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel
+ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et
+de tous les peuples à la Vierge très pure.
+
+Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.
+
+L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux
+s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui,
+que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou.
+
+--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon
+âme!
+
+En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde,
+ferma les yeux et murmura:
+
+--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
+
+Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle,
+fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres,
+continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant
+avec joie:
+
+--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
+
+A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du
+Conseil de construction «_Consiglio della Fabrica_», architectes,
+italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur
+l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever
+au-dessus de la coupole.
+
+Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais
+les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop
+extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture
+religieuse.
+
+Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient
+que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les
+autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité.
+
+Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se
+tenait à l'écart, solitaire et pensif.
+
+Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.
+
+--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre
+excellence.
+
+L'artiste brisa le cachet et lut:
+
+ »Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.
+
+ »DUC JEAN GALÉAS.
+
+ »14 octobre.»
+
+
+Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place,
+monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à
+quelques heures de Milan.
+
+
+V
+
+Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque
+étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des
+papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne
+jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters
+se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.
+
+En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux
+bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les
+autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant.
+
+Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa
+rencontre.
+
+--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.
+
+Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.
+
+Léonard s'engagea dans l'allée principale.
+
+--Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous
+voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la
+duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons
+plutôt ce chemin détourné...
+
+Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent
+devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées.
+Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le
+long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé
+de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait
+apporté du parc des feuilles jaunies.
+
+--Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son
+compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux
+ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du
+monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le
+soigner... Ici, ici, je vous prie.
+
+Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce
+imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement
+sombre.
+
+
+VI
+
+D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la
+lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain
+dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les
+manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur,
+«maître ès physique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de
+lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous
+le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le
+barbier--car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne
+d'un docteur--il observait simplement.
+
+--A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée,
+ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur
+les coussins.
+
+--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne
+vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande
+prise de sang...
+
+Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris.
+
+--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur
+les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut
+en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la
+santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en
+reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants
+nouveau-nés, toujours avec réussite.
+
+Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea que
+discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des
+alchimistes.
+
+Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins,
+enveloppa les pieds du malade.
+
+Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait
+une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une
+cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes
+et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule,
+dormait.
+
+--Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux.
+
+--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous
+dormiez... Messer Leonardo est ici.
+
+--Ici?
+
+Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever.
+
+--Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes pas.
+
+Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean
+Galéas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur.
+
+Le nain sortit pour veiller à la porte.
+
+--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie?
+
+--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.
+
+--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si,
+je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent...
+
+Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et acheva avec un doux
+sourire:
+
+--Ils insinuent que tu es mon meurtrier.
+
+Léonard crut que le malade délirait.
+
+--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a
+trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une
+corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que
+j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un
+empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre...
+
+--C'est vrai, dit Léonard.
+
+--Oh! mon ami! Est-ce possible?
+
+--Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où
+viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je
+voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de
+Peretola que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas
+réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû
+raconter à quelqu'un...
+
+--Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc,
+personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous
+entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire
+tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et
+je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me
+tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je
+n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la
+solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève,
+Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le
+trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi
+qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les
+pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais
+mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne
+crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une
+journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper
+dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus
+joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu
+me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques
+apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai
+compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude,
+dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage,
+chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons
+par des voies différentes atteint ensemble le même but--toi dans la
+vie, moi dans la mort.
+
+La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:
+
+Monna Druda!
+
+Léonard voulut partir, le duc le retint.
+
+Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la
+chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide
+jaune et trouble--l'élixir de scorpion.
+
+En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du
+lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de
+l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du
+serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil
+et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et
+la région du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il
+n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et
+contre les sorcelleries.
+
+En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit
+et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le
+flacon.
+
+--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!
+
+Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons
+vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le
+lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui
+annoncer la terrible nouvelle.
+
+Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard
+avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le
+mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques.
+
+La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.
+
+Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc,
+elle se releva et cria furieuse:
+
+--C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?
+
+--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On
+croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la
+cheminée! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu
+votre Altesse...
+
+Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux
+demanda:
+
+--Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur
+Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France.
+
+
+VII
+
+Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée
+du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par
+Ludovic le More.
+
+Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture
+d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du
+latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de
+Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_.
+
+Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa
+triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été
+élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu
+brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre
+un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune
+homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu
+de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon
+l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant
+de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable
+armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles,
+Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie
+mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles.
+
+A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la
+gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre.
+
+Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur
+de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie
+de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia
+Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.
+
+Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes
+étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que
+l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des
+cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe
+et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables
+crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez
+les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à
+fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en
+même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait
+difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds
+difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges
+souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.
+
+--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la
+lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon
+petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble...
+Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.
+
+Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du
+roi.
+
+--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux
+boire d'abord...
+
+Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement
+du roi et demanda à Thibault:
+
+--Du nôtre?
+
+--Non, monseigneur. Des caves du palais...
+
+Le cardinal jeta le contenu de la coupe.
+
+--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à
+votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une
+bonbonne de notre vin.
+
+--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris.
+
+Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence
+s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur
+légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.
+
+--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en
+haussant les épaules.
+
+Puis il se soumit.
+
+Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus
+du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis
+d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à
+revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles
+et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
+
+A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea
+vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles
+aperçut la duchesse Isabelle.
+
+Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon
+la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant
+«chère soeur».
+
+Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds.
+
+--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de
+nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier
+magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le
+duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes
+environnés que de mercenaires assassins...
+
+Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait.
+
+--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et
+tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère
+soeur, levez-vous!
+
+Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait,
+voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec
+désespoir:
+
+--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!
+
+Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace
+douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer.
+
+--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie...
+dis-lui... je ne sais pas.
+
+Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant,
+même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale
+héroïne de tragédie.
+
+--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui
+dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le
+cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le
+nom du duc en français.
+
+La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et,
+subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut.
+
+Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les
+lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide,
+déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.
+
+--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de
+Ferdinand d'Aragon!
+
+Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il
+lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce
+mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna
+des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta,
+eut un geste navré et se tut.
+
+La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la
+tête, anéanti.
+
+--Briçonnet, allons, allons,... hein?
+
+Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la
+chambre du duc.
+
+Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne
+tombait à travers les hautes futaies du parc.
+
+Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et
+s'inquiéta de sa santé.
+
+Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite
+Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à
+peu.
+
+--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc.
+Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma
+pauvre âme, car à ce moment-là je...
+
+--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées?
+interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons
+ensemble en croisade. Vous verrez! Hein?
+
+Jean Galéas secoua la tête:
+
+--Non, je ne le pourrai pas.
+
+Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:
+
+--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco
+et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...
+
+--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.
+
+Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il
+reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté.
+Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une
+tendresse impétueuse balbutia:
+
+--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...
+
+Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres
+s'unirent en un fraternel baiser.
+
+Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le
+cardinal:
+
+--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon
+quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un
+chevalier... Il faut le défendre, tu entends?
+
+--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même.
+Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort.
+Le More est notre allié...
+
+--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le
+roi.
+
+Et dans ses yeux brilla une colère sensée.
+
+--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni
+pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur!
+Nous sommes tous des hommes...
+
+L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but
+avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées.
+
+En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour
+inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais
+voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et
+lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe
+affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:
+
+--Majesté, madonna Lucrezia...
+
+--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...
+
+--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier.
+
+--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis
+qu'elle assistera au souper?
+
+--Sûrement et elle supplie Votre Majesté...
+
+--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que
+penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en
+campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il
+en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui...
+
+Le roi prit Thibault à part:
+
+--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?
+
+--La maîtresse du More, Majesté.
+
+--La maîtresse du More, ah! c'est dommage...
+
+--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui
+même.
+
+--Non, non. Je suis son hôte...
+
+--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là...
+
+--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...
+
+--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...
+
+--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton
+affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.
+
+Thibault s'inclina respectueusement.
+
+En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la
+main sur le front:
+
+--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je
+dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y
+a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!
+
+--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en
+revenant de Jérusalem...
+
+--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire
+méditatif.
+
+--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua
+Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés.
+
+--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII
+solennel, inspiré, les yeux levés au ciel.
+
+
+VIII
+
+Huit jours après, le jeune duc mourait.
+
+Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une
+entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait
+convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un
+irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus.
+
+Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de
+l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec
+leurs saignées.
+
+Il expira doucement.
+
+--Que ta volonté soit faite! furent ses dernières paroles.
+
+Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt
+et de l'exposer solennellement dans la cathédrale.
+
+Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré
+que la mort prématurée de son neveu lui causait une douleur profonde,
+proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier
+légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un
+tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple,
+d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à
+contre-coeur, céda à leurs prières.
+
+On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les
+revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio,
+entouré d'une foule de partisans qui criaient: «_Viva il Moro, viva il
+duca!_» au son des trompes, des salves de canon, du carillon des
+cloches et du mutisme du peuple.
+
+Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de
+ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens,
+le chef des hérauts lut le _privilège_ accordé au duc Le More par
+l'éternel Auguste du très saint Empire, Maximilien: «_Maximilianus
+divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les
+provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et
+plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines,
+mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères,
+églises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à
+toi et à tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et
+choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la
+Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»
+
+Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans
+la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de
+la sainte Croix.
+
+Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir.
+
+
+IX
+
+La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule
+se réunit. L'étameur Scarabullo, le brodeur Mascarello, le pelletier
+Mazo, le cordonnier Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au
+premier rang.
+
+Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère Timoteo
+prêchait:
+
+--Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le temple de Vénus
+le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient
+servi à la torture du Christ et avaient été enterrés par les
+païens--l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles
+clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval
+de guerre, afin d'accomplir la parole de l'apôtre Zacharie, et cette
+relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la
+mort du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard retrouvé par
+saint Ambroise à Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand
+de vieille ferraille, et transporté à Milan. Notre ville possède donc
+le plus précieux, le plus sacré des quatre clous--celui qui avait
+percé la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa
+longueur exacte est de cinq pouces et demi. Étant plus long et plus
+épais que le clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est
+émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté dans la main du
+Sauveur, comme le prouve, par de fins syllogismes, le savant Père
+Alesio.
+
+Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en levant les bras au
+ciel:
+
+--Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un horrible sacrilège! Le
+More, le misérable, l'assassin, le voleur de trône, tente le peuple
+par des fêtes impies, et affermit son trône croulant avec le saint
+clou!
+
+La foule devint houleuse.
+
+--Et savez-vous, mes frères, continua le moine, savez-vous à qui il a
+confié l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathédrale,
+au-dessus de l'autel?
+
+--A qui?
+
+--Au Florentin Léonard de Vinci!
+
+--Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.
+
+--Nous le connaissons parbleu, répondaient les autres, c'est celui-là
+même qui a empoisonné le jeune duc avec des fruits...
+
+--Un sorcier! un hérétique! un athée!
+
+--Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, j'ai entendu dire
+que ce messer Leonardo était un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait
+de mal à personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les
+bêtes...
+
+--Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!
+
+--Un sorcier peut-il être bon?
+
+--Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo--les gens diront aussi du
+grand tentateur, le prince des ténèbres: «Il est bienveillant, il est
+parfait», car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera
+douce et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront tentés par sa
+miséricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les
+peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur,
+appelle dans son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, ô
+mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, viendra parmi
+nous sous une forme humaine: le Florentin Léonard est le serviteur et
+le précurseur de l'Antechrist.
+
+Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Léonard
+murmura avec assurance:
+
+--C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au diable et qu'il a signé
+le pacte avec son sang.
+
+--Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! marmonnait la
+fripière Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandière du
+bourreau, me disait que ce Léonard volait les corps des pendus, qu'il
+les découpait, enlevait les intestins...
+
+--Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa
+Corbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie...
+
+--Oui, mais il a aussi inventé une machine pour voler, avec des ailes
+d'oiseau, rapporta Mascarello.
+
+--L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, expliqua de nouveau
+frère Timoteo. Simon le Mage s'est aussi élevé dans les airs, mais il
+a été renversé par l'apôtre Paul.
+
+--Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta Scarabullo. «Le
+Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de même.» Voilà comme il
+blasphème!
+
+--Il fait mieux encore: il descend dans une cloche de verre au fond de
+la mer, reprit Mazo.
+
+--Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il
+veut, il se transforme en poisson et il nage: il se transforme en
+oiseau et il vole! déclara Gorgolio.
+
+--C'est un ogre; qu'il crève!
+
+--Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au bûcher, le Léonard!
+
+--Qu'on l'empale!
+
+--Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! se prit à geindre
+frère Timoteo. Le très saint clou, le clou sacré est... chez Léonard!
+
+--Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les poings, nous
+mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller.
+Allons prendre le clou chez l'impie!
+
+--Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!
+
+--Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est l'heure de la ronde
+de nuit. Le capitaine de la milice...
+
+--Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, cache-toi sous la
+jupe de ta femme!
+
+Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et
+jurant, la foule s'avança par les rues.
+
+En tête marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et
+chantant un psaume.
+
+Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans leur reflet
+rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant de la lune.
+
+
+X
+
+Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse
+ronde, vitrée, avec des rayons dorés, dans laquelle devait être
+conservé le clou sacré. Assis dans un coin sombre, Giovanni
+Beltraffio, de temps à autre observait son maître. Plongé dans la
+recherche du problème de la transmission de la force à l'aide de
+poulies et de leviers, Léonard ne pensait plus à la relique. Il venait
+de terminer un calcul compliqué.
+
+--Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire
+heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les
+manifestations de la nature. La divine nécessité la force par ses lois
+à déduire le résultat de la cause par la voie la plus rapide.
+
+Dans son coeur naissait le sentiment, qui lui était si habituel, de
+respectueux étonnement devant l'abîme qu'il contemplait. En marge, à
+côté du croquis de la machine élévatoire, à côté de chiffres et de
+ratures, il écrivait ces mots qui sonnaient dans son coeur ainsi
+qu'une prière:
+
+«_O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái_ _voluto
+mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de sua necessari
+effetti._»
+
+Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! Tu n'as pas
+voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualités
+indispensables.
+
+On frappa violemment à la porte extérieure. Des cris, des jurons, le
+chant des psaumes retentirent.
+
+Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui était arrivé.
+Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, à demi vêtue, se
+précipita dans la pièce en criant:
+
+--Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte Mère de Dieu,
+protège-nous!
+
+Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse à la main, il ferma
+vivement les volets.
+
+--Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.
+
+--Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer dans la maison.
+Les moines ont dû exciter la populace.
+
+--Que veulent-ils?
+
+--Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent
+le clou sacré.
+
+--Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.
+
+--Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils appellent Votre
+Excellence, assassin du duc Jean Galéas, sorcier et impie.
+
+Dans la rue les cris augmentaient.
+
+--Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre nid maudit! Attends,
+nous aurons ta peau, Léonard, antechrist!
+
+Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se mêlaient les stridents
+sifflets du vaurien Farfaniccio.
+
+Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur
+l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans la cour, mais Léonard le
+retint par son habit.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout près d'ici à cette
+heure.
+
+--Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on te tuera.
+
+--Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la
+tante Trulla, puis dans le fossé, puis par les arrière-cours... Et
+s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous!
+
+Après avoir adressé un tendre et brave sourire à Léonard, le gamin
+s'échappa de ses mains, sauta par la croisée et cria de la cour, en
+poussant les volets:
+
+--Ne craignez rien, je vous délivrerai!
+
+--Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voilà, pourtant, il
+nous est utile dans notre malheur. Peut-être bien qu'il nous
+délivrera...
+
+Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri étouffé, se
+sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la cave où, comme elle le
+raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin.
+
+Marco monta fermer les volets.
+
+Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, pâle,
+abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha de lui, tomba à ses
+genoux.
+
+--Qu'as-tu, Giovanni?
+
+--Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... Je ne crois
+pas... mais dites... dites-le-moi vous même!
+
+Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.
+
+--Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, tu te demandes
+s'ils disent la vérité... si je suis un assassin?
+
+--Un mot, un seul de votre bouche, maître!
+
+--Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas,
+puisque tu as pu douter.
+
+--Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je suis tellement torturé...
+je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez
+pitié de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai!
+
+Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement dans la voix,
+il murmura:
+
+--Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!
+
+Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: l'étameur
+Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une hache.
+
+Léonard écouta les cris de la populace, et son coeur se serra de cette
+tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement.
+
+Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine écrites.
+
+«_O mirabile giustizia di te, primo Motore!_»
+
+--Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le bien!
+
+Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta les paroles de
+Jean Galéas mourant:
+
+--Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le ciel!...
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO
+
+1494-1495.
+
+ _L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa cognitione. L'amore
+ à tantopiu fervente, quanto la cognitione à piu certa._
+
+ [_L'amour est fils de la science. L'amour est d'autant plus
+ fervent que la science est exacte._]
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+
+ _Soyez sages comme le serpent, simples comme la Colombe._
+
+ MATTHIEU, X, 16.
+
+
+Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard de Vinci le 25 mars
+1494.
+
+ * * * * *
+
+Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions du corps
+humain, le dessin d'après les modèles des bons maîtres, le dessin
+d'après nature.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donné un livre sur la
+perspective, écrit sous la dictée du maître. Ce livre commence ainsi:
+
+«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande joie au corps; la
+plus grande joie de l'âme vient de la clarté de la vérité
+mathématique. Voilà pourquoi la science de la perspective, dans
+laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est
+la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clarté
+mathématique--la plus grande joie de l'âme doit être préférée à toutes
+les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de
+soi: «Je suis la lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer
+la science de la perspective, la science de la lumière. Et je
+diviserai ce livre en trois parties: la première, l'amoindrissement
+des proportions des objets dans le lointain; la seconde,
+l'amoindrissement de la netteté des teintes; la troisième,
+l'amoindrissement de la netteté des contours.»
+
+ * * * * *
+
+Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'étais
+pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_
+par mois.
+
+ * * * * *
+
+Le maître a dit:
+
+--Quand tu posséderas à fond la perspective et que tu connaîtras par
+coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant
+tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent
+debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et
+se battent; quelles sont, à ce moment, l'expression de leurs visages
+et celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les regardent
+passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit
+jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre,
+mais garde le premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni
+gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont
+si divers dans la nature qu'aucune mémoire humaine ne saurait les
+retenir. Voilà pourquoi tu dois considérer ces dessins comme tes
+meilleurs conseillers et tes meilleurs maîtres.
+
+Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris les mémorables
+paroles prononcées par le maître durant la journée.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin de l'église, j'ai
+rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit
+qu'il me reniait, que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la
+maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant je suis seul, je
+n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon
+maître. Je répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur,
+lumière du monde, m'éclaire et m'aide à exposer la perspective,
+science de sa lumière.» Seraient-ce là les paroles d'un athée?
+
+ * * * * *
+
+Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder pour que je
+sente mon âme plus légère et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs,
+bleu pâle et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agréable!
+Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants ne peuvent
+résister à sa parole persuasive, s'il désire les faire incliner vers
+l'affirmative ou la négative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est
+assis devant sa table de travail, plongé dans ses méditations, et
+lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et
+caresse sa barbe longue, dorée, douce et ondulée comme des cheveux de
+femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil
+avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que
+son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pénètre jusqu'au fond
+de l'âme.
+
+ * * * * *
+
+Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les
+frivolités de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de
+fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un béret de
+velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus sa tunique
+noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge foncé
+à plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses
+mouvements sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements
+simples, toujours, n'importe où il se trouve--parmi des seigneurs ou
+dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empêcher de le
+remarquer. Il ne ressemble à personne.
+
+ * * * * *
+
+Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur à l'arc et
+à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître ès escrime. Une fois
+je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu
+consistait en ceci: il fallait, dans une église, jeter une petite
+pièce de monnaie de façon qu'elle touchât le centre même de la
+coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par
+sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre
+d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, tord
+le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant le visage
+d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, légères,
+telles de tremblantes ailes de papillons.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tête penchée de
+la Vierge écoutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau
+orné de perles, comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle
+des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont échappées,
+tressées à la mode des jeunes filles florentines et formant une
+coiffure d'aspect négligemment libre, mais par le fait d'un art
+raffiné. La beauté de ces cheveux frisés charme comme une étrange
+musique. Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers les paupières
+baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystère des fleurs
+sous-marines que l'on voit à travers le flot mais qu'on ne peut
+atteindre. Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans
+l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:
+
+--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la
+cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez
+les doigts.
+
+--D'où cela? demanda le maître.
+
+--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit
+que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de
+faire leur portrait.
+
+--Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.
+
+--Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à
+Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne
+vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez
+vous figurer ces monstres!
+
+Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit
+à la cuisine. Je le suivis.
+
+Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros,
+enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie
+spéciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un
+d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous
+points digne de son nom.
+
+Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.
+
+--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous
+plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.
+
+Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à
+les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles.
+D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas
+pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur
+raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en
+minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui
+défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans
+un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et
+par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien--le fou rire
+s'empara de la vieille.
+
+Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se
+tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour
+ne pas les voir.
+
+Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant
+qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il
+prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le
+même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie.
+
+Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de
+gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les
+animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à
+l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens
+particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre
+inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un
+hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des
+amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux
+cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un
+front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et
+des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris
+et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus
+terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a
+déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous
+attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde,
+on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du
+sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme
+devant un miracle.
+
+ * * * * *
+
+Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un
+monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une
+journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage.
+«La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi
+extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre
+toujours.»
+
+ * * * * *
+
+Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il
+suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé
+ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des
+extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du
+nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque
+partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par
+des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste
+rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit
+de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au
+nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de
+ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement.
+Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il
+a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur
+dans les gradations de teintes imperceptibles à l'oeil. Par exemple,
+pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de
+noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis
+douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la
+couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre,
+comme au marché on égalise les mesures de grains.
+
+ * * * * *
+
+Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux
+de Léonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il exécute
+exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il
+s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à
+coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée.
+Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il
+ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est
+celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du
+maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris
+le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la
+place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à
+la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des
+heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur
+lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique
+ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les
+principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe.
+
+--L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science.
+Son exemple démontre que toutes ces règles et toutes ces cuillers et
+tables chiffrées pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit
+pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard se
+trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire.
+Quand il peint il ne songe à aucun principe, il suit simplement son
+inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il
+veut aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art avec la
+science, l'inspiration avec la mathématique. Je crains, cependant, que
+chassant deux lièvres, il n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une
+part de vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi déteste-t-il
+ainsi le maître? Léonard lui pardonne tout, écoute complaisamment ses
+mordantes ironies, apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre
+lui.
+
+ * * * * *
+
+J'observe comment il travaille à la _Sainte Cène_. Dès l'aube, il
+quitte la maison, se rend au monastère et pendant toute la journée,
+jusqu'au crépuscule, il peint, oubliant même de manger. Ou bien durant
+deux semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais chaque jour, il
+passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant
+le travail accompli. Parfois à midi, il abandonne brusquement un
+ouvrage commencé, court au monastère, à travers les rues désertes,
+sans choisir le côté de l'ombre, comme attiré par une force invisible,
+grimpe sur l'échafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et
+revient.
+
+ * * * * *
+
+Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de l'apôtre Jean.
+Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il
+est resté à la maison et dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est
+amusé à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il
+est tellement occupé à étudier leur corps et leurs ailes que l'on
+croirait que le sort du monde en dépend. Il a été heureux infiniment
+en découvrant que les pattes postérieures des mouches leur servaient
+de gouvernail. A son avis, cette découverte est excessivement
+précieuse et utile pour la construction de sa machine à voler.
+
+Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de le voir abandonner la
+tête de l'apôtre Jean pour des observations sur les pattes de mouches.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées ainsi que la
+sainte Cène. Le maître combine un joli modèle d'écusson pour
+l'inexistante Académie de peinture imaginée par le duc de Milan--un
+tétragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant
+l'inscription latine: «_Leonardi-Vinci-Academia_.» Il est absorbé par
+ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors
+de ce jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien ne
+pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et me décidai à lui
+rappeler la tête inachevée de l'apôtre Jean. Il hausse les épaules
+sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre
+les dents:
+
+--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.
+
+Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.
+
+ * * * * *
+
+Ludovic le More lui a confié l'installation dans son palais de tuyaux
+acoustiques cachés dans l'épaisseur des murs.
+
+--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un
+appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Léonard s'en
+occupa avec passion. Mais bientôt, selon son habitude, son
+enthousiasme refroidi, il commença à remettre ces travaux sous
+différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. Aujourd'hui on est
+venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le maître est pris par
+un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que
+l'installation de l'oreille de Denys--des expériences sur les plantes:
+ayant coupé les racines d'une citrouille et n'ayant laissé qu'un
+petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la très grande
+joie de Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la
+mère--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, à
+peu près soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel
+amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est
+resté jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant
+comment les larges feuilles boivent la rosée nocturne.
+
+«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rosée et
+le soleil leur donne une âme», car il suppose que l'âme n'appartient
+pas uniquement à l'homme, mais aussi aux animaux et même aux plantes,
+opinion que fra Benedetto considère éminemment comme hérétique.
+
+ * * * * *
+
+Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées à observer et
+dessiner des chats, à étudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment
+ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec
+leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos et se hérissent
+devant les chiens. Ou bien avec la même curiosité il regarde à travers
+les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les
+sèches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et
+calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux.
+
+ * * * * *
+
+A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un sans s'attaquer à un
+autre. Cependant chaque travail ressemble à un jeu, chaque jeu à un
+travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivières
+couleront plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera en une
+seule oeuvre et la mènera à bonne fin. En riant il l'appelle le plus
+grand des déréglés, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun
+profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres «sur la
+nature» «_Delle cose naturali_». Mais ce ne sont que des notes prises
+au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille
+feuilles dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut s'y
+retrouver.
+
+ * * * * *
+
+Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique regard il a pour
+la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un
+heureux étonnement, avide, pareil à celui des enfants et tel que
+devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.
+
+Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime d'une façon telle
+que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier.
+
+L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le maître me dit: «Giovanni,
+as-tu remarqué que les petites chambres concentrent l'esprit et que
+les grandes poussent à l'action?»
+
+Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les contours des objets
+semblent plus nets.»
+
+ * * * * *
+
+De nouveau deux jours de travail à la tête de l'apôtre Jean. Mais
+hélas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes
+de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et
+autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, a tout laissé
+là et, selon l'expression de Cesare, est entré tout entier dans la
+géométrie, comme un colimaçon dans sa coquille,--plein de dégoût pour
+la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, la vue des
+pinceaux et de la toile l'écoeurent.
+
+Voilà comment nous vivons, selon le désir du hasard, au jour le jour,
+à la grâce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle.
+Heureusement qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans cela,
+bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique tant et si bien que
+nous ne le verrions plus!
+
+ * * * * *
+
+J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses échappatoires,
+des doutes, des indécisions, il se remet de nouveau au travail, prend
+un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il
+n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui
+paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des
+erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main
+humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voilà
+pourquoi presque jamais il n'achève ses oeuvres.
+
+ * * * * *
+
+Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le soigne, passe ses nuits
+à son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de médicaments.
+Marco d'Oggione, en cachette, a apporté au malade des pilules. Léonard
+les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. Lorsque Andrea lui-même
+insinua qu'une saignée serait peut-être salutaire, qu'il connaissait
+un excellent barbier expert en cette matière, Léonard s'est fâché
+sérieusement, a donné des noms grossiers à tous les docteurs, et a dit
+entre autres choses:
+
+--Je te conseille de penser non à la façon de te soigner, mais à celle
+de conserver ta santé, ce que tu atteindras d'autant plus facilement
+que tu éviteras le plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi
+stupides que les compositions des alchimistes.
+
+Et il ajouta avec un sourire gai et malin:
+
+--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque
+chacun ne songe qu'à ramasser le plus d'argent possible pour le donner
+aux médecins, ces démolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera
+far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono
+essere richi!_
+
+ * * * * *
+
+Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, selon son habitude, sans
+le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Traité de la
+Peinture_, «Trattato della Pittura». Ces derniers temps, il s'est
+beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des
+extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris ici ce dont
+je me souviens.
+
+Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour et la sagesse avec
+lesquelles il me dirige dans les sphères élevées de cette noble
+science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient
+pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne élève Giovanni
+Beltraffio et pour l'âme du grand maître florentin Léonard de Vinci!
+
+ * * * * *
+
+Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa
+bella mortal passa e non d'arte._»
+
+ * * * * *
+
+«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie et la
+contemplation raffinée de la nature, _filosofica e sottile
+speculazione_, car la peinture est fille légitime ou plutôt,
+petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est né de la nature et à
+son tour a donné naissance à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la
+peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. «Celui qui
+blâme la peinture, blâme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima
+la natura._»
+
+ * * * * *
+
+«Le peintre doit être universel. _Il pittore debbe cercare d'essere
+universale._» O peintre, que ta variété soit aussi infinie que les
+manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but
+doit être d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les
+créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais personne. Que
+chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature.
+
+ * * * * *
+
+Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en toi l'amour de
+l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire est bien au-dessus de la
+gloire d'acquérir. Le souvenir des riches disparaît avec eux, le
+souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants
+légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. Aime la gloire et
+ne crains pas la pauvreté. Songe combien de philosophes nés dans les
+richesses se sont voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.
+
+
+ * * * * *
+
+La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse
+donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours.
+
+ * * * * *
+
+Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire à la populace,
+badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant
+avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi
+bien que les autres maîtres, si on les payait en conséquence. Oh! les
+imbéciles! Qui donc les empêche de produire une oeuvre superbe et de
+déclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-là est moins cher et
+celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette façon qu'ils savent
+travailler à toutes conditions?
+
+ * * * * *
+
+Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands maîtres jusqu'au
+_métier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Pérugin était
+arrivé à une telle rapidité dans l'exécution des commandes qu'une fois
+du haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui l'appelait pour
+dîner: «Sers la soupe; moi, pendant ce temps-là, je vais encore
+peindre un saint.»
+
+ * * * * *
+
+Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. Tant mieux pour toi si
+ton oeuvre est au-dessus de ton appréciation; tant pis, si elle
+l'égale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui
+arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait aidés à faire si
+bien».
+
+ * * * * *
+
+Écoute avec patience toutes les opinions soulevées par ton tableau,
+pèse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont
+pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de
+n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention,
+prouve qu'ils se trompent.
+
+Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui
+d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le
+regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami
+sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te ressemble en rien et en
+cela est sa force. La haine dévoile plus de choses que l'amour.
+Souviens-toi de cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste véritable ne
+doit chercher à plaire qu'aux élus. Sa fierté et son but ne sont pas
+dans le clinquant, mais tendent à accomplir dans son tableau un
+miracle, à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief ce qui
+est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs
+ressemble à un bavard qui sacrifie la pensée à des mots sonores et
+creux.
+
+ * * * * *
+
+Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours grossiers et
+durs. Que les extrémités de tes ombres sur un corps jeune et délicat
+ne soient ni mortes ni brutales, mais légères, insaisissables,
+transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-même est
+transparent; tu peux t'en convaincre en présentant ta main au soleil.
+Une lumière trop vive ne donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour
+trop cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est
+encore voilé par les nuages, remarque le charme et la délicatesse des
+visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses,
+entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in
+loro_. C'est le plus parfait éclairage. Que ton ombre petit à petit
+disparaissant dans la lumière, fonde comme la fumée, comme les sons
+d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il
+y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière ombrée, ou un
+jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermédiaire se trouve
+le secret de la beauté charmeuse!
+
+Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste désireux
+d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, il répéta avec une
+expression indéfinissable:
+
+--Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. Que vos ombres se
+fondent comme une fumée, comme les sons d'une musique lointaine.
+
+Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Léonard,
+voulut répliquer--mais n'osa.
+
+ * * * * *
+
+Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le maître dit:
+
+--Le mensonge est si méprisable que même s'il loue la majesté de Dieu,
+il l'abaisse. La vérité est si belle que lorsqu'elle exalte les plus
+infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia,
+che s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a sua
+deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella laudasse cose
+minime, elle si fanno nobili._ Entre la vérité et le mensonge il y a
+la même différence qu'entre la lumière et l'obscurité.
+
+Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.
+
+--La même différence qu'entre la lumière et l'obscurité? répéta-t-il.
+Mais ne nous avez-vous pas affirmé, maître, qu'entre la lumière et
+l'obscurité, il y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à
+l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée ou un jour sombre?
+Par conséquent, entre la vérité et le mensonge... Mais non, c'est
+impossible... Vraiment, maître, votre comparaison fait naître en mon
+esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de
+la beauté charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumière, pourrait
+bien se demander si la vérité et le mensonge ne se confondent pas
+également...
+
+Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il eût été étonné et même
+fâché des paroles de son élève; puis il se prit à rire et répondit:
+
+--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre
+réponse et je pense que les paroles de Cesare étaient dignes d'autre
+chose que d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont éveillé
+en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse,
+examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidité
+qui ne présentait rien de particulier.
+
+Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en
+riant. Je lui demandai ce qu'il avait découvert dans ce mur.
+
+--Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde quel monstre superbe.
+Une chimère à gueule béante et à côté un ange les cheveux soulevés qui
+fuit le monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures dignes
+d'un grand maître.
+
+Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet, à mon
+grand étonnement, je vis en eux ce dont il parlait.
+
+--Bien des gens, peut-être, considéreront cette invention comme étant
+stupide, continua le maître, mais moi, par expérience personnelle, je
+sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et
+aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mélange des pierres,
+dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau
+stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les
+nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances avec des sites
+merveilleux, avec des montagnes, des pics escarpés, des rivières, des
+plaines et des arbres; de superbes combats, des visages étranges. Je
+choisissais dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais le
+tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des cloches, tu peux dans
+leurs voix mêlées trouver, selon ton désir, le nom ou le mot auquel tu
+penses.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui il comparait les rides formées par les muscles du visage
+pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les
+joues, il n'y a aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens
+qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche
+s'abaissent, tandis que les gens qui rient écartent les sourcils et
+relèvent les coins de la bouche.
+
+Comme conclusion, il dit:
+
+--Applique-toi à être le spectateur calme des gens qui rient et qui
+pleurent, qui haïssent et qui aiment, pâlissent de peur ou crient de
+douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connaître
+l'expression de tous les sentiments humains.
+
+Cesare me disait que le maître aimait à accompagner les condamnés à
+mort, pour lire sur leur visage tous les degrés de l'angoisse et de la
+terreur, éveillant même chez les bourreaux un étonnement par sa
+curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du
+mourant.
+
+--Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme!
+ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relèvera un vermisseau et le
+posera sur une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des
+périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, il se
+contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le
+front et abaisse les coins de la bouche.
+
+ * * * * *
+
+Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets les mouvements
+expressifs.»
+
+ * * * * *
+
+Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en aperçoive pas:
+alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels.
+
+ * * * * *
+
+La diversité des mouvements est aussi infinie que la diversité des
+sentiments. Le but le plus élevé de l'artiste est d'exprimer, dans les
+visages et les mouvements, la passion de l'âme.
+
+ * * * * *
+
+L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un mur et entourée d'un
+trait en couleur, fut la première oeuvre picturale.
+
+ * * * * *
+
+«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts et de toutes les
+sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce
+que l'expérience ne peut donner. L'expérience est innocente, mais nos
+désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant le mensonge
+de la vérité, l'expérience nous apprend à tendre vers le possible et à
+ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre,
+afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous
+abandonnions pas au désespoir».
+
+Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec
+une grimace dégoûtée:
+
+--Encore le mensonge et l'hypocrisie!
+
+--Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec étonnement. Il me
+semble que le maître...
+
+--Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas l'inaccessible!... Il
+se trouvera encore des imbéciles pour le croire. Mais nous ne serons
+pas de ceux-là. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas
+l'écouter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui...
+
+--Et que vois-tu, Cesare?
+
+--Que toute son existence n'a été consacrée qu'à la poursuite de
+l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines
+permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des
+poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres
+extraordinaires formés par les taches d'humidité, par les nuages, la
+beauté divine pareille à celle des séraphins, où prend-il tout cela?
+Dans l'expérience, dans les tablettes mathématiques pour les mesures
+de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il
+lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mécanique lui
+est nécessaire pour des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le
+ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, pourvu
+que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-être pas la
+foi, mais la curiosité qui brûle en lui comme un tison ardent et que
+rien ne saurait éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!
+
+Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble et de peur. Tous
+ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier.
+
+Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, le maître dit:
+
+--La science incomplète donne aux hommes la fierté; la science
+parfaite, l'humilité. Ainsi les épis vides dressent vers le ciel leur
+tête arrogante et les épis pleins l'abaissent vers la terre, leur
+mère.
+
+--Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare avec son habituel
+sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite
+que possédait le plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré
+non pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité dans
+l'abîme?
+
+Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi quelques instants, il
+nous conta une fable:
+
+«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au ciel. Aidée par le
+feu, elle s'élança sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une
+certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra,
+s'appesantit, et sa fierté se changea en terreur. La goutte tomba en
+pluie. La terre sèche la but et longtemps l'eau enfermée dans sa
+prison souterraine dut se repentir de son péché.»
+
+Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable.
+
+ * * * * *
+
+Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connaît. Aujourd'hui
+il s'est encore amusé comme un gamin. Et quelles plaisanteries
+étranges! J'étais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori
+_Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent
+les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle Mathurine.
+
+--Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!
+
+Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée
+blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet
+bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée,
+tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux
+Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco
+accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la
+table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne
+l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie.
+Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre
+blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en
+cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais
+lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon
+inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de
+Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux
+de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un
+mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa
+joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations
+sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de
+Mathurine.
+
+ * * * * *
+
+Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que
+les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant
+il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa
+vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la
+géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que,
+cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer
+une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par
+observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu
+de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des
+autres sciences naturelles.
+
+ * * * * *
+
+Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare
+de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des
+espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut
+jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il
+ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit
+cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un
+demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des
+traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes.
+
+Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût
+été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais
+que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et
+exactement.
+
+En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le
+célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport
+anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une
+des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des
+principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del
+Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et
+monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinèrent l'affaire
+et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se
+renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, après
+la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés
+innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard
+abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan.
+
+--Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une
+étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore,
+ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son coeur. Vois-tu,
+c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un
+côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que...
+
+Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à
+mon coeur et je m'écriais:
+
+--Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?
+
+--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne
+pensais pas que tu donnerais ce sens à mes paroles...
+
+--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!
+
+--Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des amis tels que nous,
+doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons,
+buvons à ta santé. _In vino veritas!_
+
+Et nous avons continué à boire et à causer.
+
+Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai
+jamais plus avec lui du maître. Il est non seulement son ennemi à lui,
+mais aussi, le mien. C'est un méchant homme.
+
+Je me sens écoeuré: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit
+cabaret ou ce que nous y avons dit.
+
+Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent à
+abaisser ceux qui les dominent.
+
+ * * * * *
+
+Le maître a dit:
+
+--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu
+t'appartiens entièrement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_;
+quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à
+moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as
+plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares
+à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour
+mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela
+ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas
+être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un
+mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne
+peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous
+si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considéreront comme un
+fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des
+amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton
+atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta
+force est dans ta solitude.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la
+profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté.
+
+ * * * * *
+
+Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre
+existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres
+maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore
+avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à
+personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les
+regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses
+doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement
+railleur:
+
+--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la
+prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une
+fable.
+
+--Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit
+Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard
+pour écouter.
+
+--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là
+où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres,
+de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité
+de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit:
+«Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais
+vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres!» Et la pierre
+roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là
+les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des
+mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque
+parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus
+librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient.
+Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui
+semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux
+qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions
+de la foule pleine de méchanceté.
+
+ * * * * *
+
+Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux
+plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis
+son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra
+où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le
+meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens.
+Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me
+montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des
+boeufs et des porcs, il me dit:
+
+--En vérité l'homme est le roi des animaux, ou plutôt, le roi des
+brutes, _re delle bestie_, car rien n'égale sa cruauté.
+
+ * * * * *
+
+Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su résister, j'ai suivi
+Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parlé de la charité du maître.
+
+--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo à ne se
+nourrir que d'herbes?
+
+--Quand bien même, Cesare? Je sais...
+
+--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait
+point cela par bonté; il s'amuse simplement comme avec tout le reste,
+c'est un original, un fanatique.
+
+--Comment, un fanatique? Que dis-tu?
+
+Il rit et avec une gaieté forcée:
+
+--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te
+montrerai les curieux dessins du maître...
+
+En effet, de retour à la maison, doucement, comme des voleurs, nous
+nous introduisîmes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier
+de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que
+j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister et je
+regardais curieusement.
+
+C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons à
+gueules multiples et autres engins de guerre, exécutés avec la même
+légèreté de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles
+vierges. En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci est une
+bombe d'un très bel et utile agencement. Le coup de canon tiré, elle
+s'allume et éclate, le temps de réciter _Ave Maria_.»
+
+--_Ave Maria!_ répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, mon ami? Quel
+emploi inattendu de la prière chrétienne! _Ave Maria_ à côté d'une
+semblable monstruosité! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu
+comment il qualifie la guerre?
+
+--Non.
+
+--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des bêtises. N'est-ce pas un
+mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur de pareilles machines?
+Voilà l'homme pur qui protège les bêtes, s'abstient de leur chair,
+ramasse un vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre
+ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au
+visage double, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist.
+Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincère ou menteur? Ou bien,
+les deux sont sincères. Et tout cela, le coeur léger, plein du mystère
+de la beauté charmeuse, comme en jouant!
+
+J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon coeur.
+
+--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit!
+Tu prends cela trop à coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant,
+retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons.
+
+ Dum vinum potamus
+ Te Deum laudamus...
+
+Sans répondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:
+
+--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes
+élèves, de nous rendre trop rarement à l'église et de travailler les
+jours de fête, comme dans la semaine...
+
+--Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit Léonard, et que
+votre coeur ne se trouble point, mes amis. Étudier les manifestations
+de la nature est oeuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de
+l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur pour les
+faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la
+queue et lèche les mains du maître dans l'espoir d'une friandise.
+Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus
+la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il
+pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages comme le serpent et simples
+comme la colombe»?
+
+--Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la
+simplicité des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir...
+
+--Non, il faut les unir! dit Léonard. La science parfaite et le
+parfait amour ne font qu'un.
+
+ * * * * *
+
+O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te
+raconter tous mes tourments, afin que tu aies pitié de moi, que tu me
+délivres du poids qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau
+humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux les pauvres
+d'esprit.»
+
+ * * * * *
+
+Par moment le visage du maître est si naïf, si plein de sincère
+pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, à tout lui raconter--et
+lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa
+bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je
+regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble que dans son âme
+gît un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: «Les plus
+grandes rivières sont souterraines.»
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du Clou Sacré. On l'a
+élevé au moment précis déterminé par les astrologues.
+
+La machine de Léonard a fonctionné à merveille. On ne voyait ni les
+cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal ornée de
+rayons dorés, dans laquelle était enfermée la relique, montait seule
+soulevée sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de
+la mécanique. Le choeur clama:
+
+ _Confixa clavis viscera
+ Tendens manus vestigia
+ Redemptionis gratia
+ Hic immolata Hostia._
+
+Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus du maître
+autel, entouré de cinq lampes incandescentes.
+
+L'archevêque récita:
+
+ --_O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare Regem coelorum
+ et Dominum. Alleluia!_
+
+Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!
+
+Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux pleins de
+larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.
+
+Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois
+et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort,
+hurlait, vorace et ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»
+
+Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il est dit que sous le
+règne doux de l'Auguste le More, bien-aimé des dieux, le Clou Sacré
+donnera naissance à un siècle d'or.
+
+En sortant de l'église, le duc s'est approché de Léonard, l'a embrassé
+sur les lèvres et l'a appelé son Archimède, puis il l'a remercié de
+l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une
+jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et
+deux mille ducats impériaux. Et après lui avoir amicalement frappé sur
+l'épaule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute liberté,
+terminer le Christ de la _Sainte Cène_.
+
+ * * * * *
+
+J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à pensées doubles n'est
+pas ferme en tous ses desseins.»
+
+Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou.
+Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?
+
+ * * * * *
+
+Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.
+
+ * * * * *
+
+Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, mon linge, mes
+livres en un paquet, j'ai pris un bâton de route; à tâtons je suis
+descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins
+représentant mes six derniers mois d'études--j'avais à cette intention
+vendu une bague, cadeau de ma mère--et sans dire adieu à
+personne--tout le monde dormait--j'ai quitté pour toujours la maison
+de Léonard.
+
+ * * * * *
+
+Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitté, chaque nuit il
+avait prié pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur
+le droit chemin.
+
+Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son frère malade au couvent
+dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur.
+
+ * * * * *
+
+Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as tiré de l'ombre
+mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce à la sagesse, à la
+science de ce siècle, qui porte le sceau du serpent à sept têtes, du
+monstre dominateur des ténèbres appelé l'Antechrist.
+
+Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à la gloire, à l'étude
+impie dont le diable est le père.
+
+Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta
+volonté, Ta gloire, Ta sagesse, Jésus Dieu!
+
+Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, affermis mes pas
+en Ta voie, afin que je n'éprouve aucune hésitation possible,
+cache-moi sous Tes ailes puissantes.
+
+O mon âme, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je
+chanterai Ton nom, ô mon Dieu!
+
+ * * * * *
+
+Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon
+père m'a béni lorsque je lui ai annoncé que je voulais être novice au
+couvent de San Marco, sous la direction du grand élu de Dieu, fra
+Girolamo Savonarole.
+
+Dieu m'a sauvé.
+
+ * * * * *
+
+Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE BUCHER DES VANITÉS
+
+1496
+
+ «Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. Grand martyr!
+ Grande Martirio!»
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+ «L'homme aux pensées équivoques.»
+
+ JACQUES I, 8.
+
+
+I
+
+Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio comme novice
+au couvent de San Marco.
+
+Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis
+devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de
+deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle
+destructeur, la croix de la colère de Dieu--l'autre d'azur portant
+l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»
+
+Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers les barreaux
+de la fenêtre de la cellule aux murs blanchis à la chaux. Un grand
+crucifix et de gros livres reliés en peau en étaient tout l'ornement.
+Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole
+ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Ayant posé la
+plume sur la table, il emprisonna sa tête dans ses mains, ferma les
+yeux et se prit à songer à tout ce que, le matin même, le frère Paolo,
+envoyé secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée du pape
+Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux de l'Apocalypse
+passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le
+taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique
+Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife à la place de
+l'Agneau sans tache; après les festins, les jeux obscènes dans les
+salles du Vatican, sous les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée
+fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, la
+jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle aux tableaux
+saints; les deux fils aînés d'Alexandre, don César, jeune cardinal de
+Valence, et don Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se
+détestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrèce.
+
+Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait osé
+lui murmurer à l'oreille: les relations incestueuses du père et de la
+fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia.
+
+--Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois pas, c'est une
+calomnie... Cela ne peut exister! se répétait-il, et il sentait
+pourtant que tout était possible dans ce terrible nid des Borgia.
+
+Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se jeta à genoux
+devant le crucifix.
+
+On frappa à la porte.
+
+--Qui est là?
+
+--C'est moi, père!
+
+Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très fidèle ami, fra
+Dominico Buonviccini.
+
+--Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, demande la permission
+de te parler.
+
+--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.
+
+Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, que
+Savonarole considérait comme la coupe élue des bienfaits de Dieu. Il
+l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon
+toutes les règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, à
+l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons logiques,
+d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophétique là où
+les autres ne voyaient qu'un balbutiement incompréhensible de
+fanatique. Maruffi ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son
+supérieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et
+même le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilité et
+l'écoutait religieusement. Si le peuple florentin était en la
+puissance de Savonarole, celui-ci à son tour était entre les mains de
+l'idiot Maruffi.
+
+Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre s'assit à terre
+dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une
+mélodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une
+expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était pointu comme
+une alène, sa lèvre inférieure pendait, et ses yeux verts, brouillés,
+semblaient toujours pleurer.
+
+--Frère, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de
+Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui répondre?
+N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix?
+
+Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un
+cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux.
+
+--Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon âme est
+mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine.
+
+L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.
+
+--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille sans cervelle, tête
+de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un
+inopiné accès de colère. Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne
+suis ni ton prophète, ni ton conseiller!
+
+Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus
+douce, presque tendre:
+
+--J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de toi, bêta... Et
+pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du
+diable?
+
+Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel
+un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il était sous l'influence
+divine, le contempla en une pieuse attente.
+
+Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête comme s'il
+écoutait, regarda la fenêtre grillée et avec un sourire clair, bon,
+presque raisonnable, murmura:
+
+--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah!
+frère Savonarole, tu as apporté ici suffisamment de trouble, tu as
+satisfait ton orgueil, tu as amusé le diable,--assez! Il faut penser
+maintenant un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble
+dans le désert calme.
+
+Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:
+
+ Allons dans le bois vert,
+ Refuge mystérieux,
+ Où bruissent les sources à ciel ouvert,
+ Où chantent les loriots amoureux.
+
+Puis, il se leva d'un bond--des chaînes de fer sonnèrent sur son
+corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia,
+étouffant d'ardeur:
+
+--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de mulet, que les rats
+rongent ton nez!... J'ai vu!...
+
+--Parle, frère, parle vite...
+
+--Le feu! le feu!... dit Maruffi.
+
+--Après?
+
+--Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme!
+
+--Qui? demanda Savonarole.
+
+Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit pas tout de suite.
+Fixant ses yeux dans les yeux du supérieur, il se prit à rire, pareil
+à un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:
+
+--Toi!
+
+Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.
+
+Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et s'éloigna en
+fredonnant:
+
+ Allons dans le bois vert,
+ Refuge mystérieux,
+ Où bruissent les sources à ciel ouvert,
+ Où chantent les loriots amoureux.
+
+Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé du pape,
+Ricciardo Becchi.
+
+
+II
+
+Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur violette de mars, à
+manches vénitiennes rejetées en arrière et bordées de renard bleu,
+répandant un parfum d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte
+chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. Messer
+Ricciardo Becchi possédait cette parfaite onction particulière aux
+seigneurs-prélats de la cour de Rome, qui se laissait voir dans ses
+mouvements, dans son sourire spirituel et aimable, dans ses yeux
+clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de près.
+
+Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut de
+courtisan, baisa la main maigre du prieur de San Marco et parla latin
+avec d'élégantes tournures de phrases cicéroniennes, exposant et
+développant lentement, dignement ses propositions. Il commença par ce
+que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche de
+l'attention»; il loua la gloire du prédicateur florentin, puis attaqua
+le sujet: le Saint-Père, bien que justement irrité des refus réitérés
+du frère Savonarole de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent
+pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les catholiques, pour
+la paix du monde, désirant, non la perte mais le salut de son
+troupeau, avait exprimé l'idée possible, dans le cas où Savonarole se
+repentirait, de lui rendre ses faveurs.
+
+Le moine leva les yeux et dit:
+
+--Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il en Dieu?
+
+Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la demande
+indiscrète et de nouveau reprit son discours, insinuant que la
+barrette cardinalice pourrait bien coiffer le front de Savonarole, une
+fois sa soumission faite, et, après s'être incliné vivement vers le
+moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta avec un sourire
+captivant:
+
+--Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la barrette est à vous!
+
+Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et répondit lentement:
+
+--Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me tais pas? si le
+moine déraisonnable refusait l'honneur de la pourpre romaine, et
+continuait d'aboyer, afin de garder la maison du Seigneur, comme un
+chien fidèle qu'aucune friandise ne peut tenter?
+
+Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, contempla ses
+ongles taillés en amande et arrangea ses bagues, puis, sans se
+presser, tira de sa poche, déplia et tendit au prieur un parchemin
+tout prêt à la signature et au grand cachet du représentant de saint
+Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo
+Savonarole, dans lequel le pape le dénommait «fils de perdition», le
+plus «méprisable des insectes» _nequissimus omnipedum_.
+
+--Vous attendez la réponse? dit le moine après avoir lu.
+
+Le secrétaire fit un signe affirmatif.
+
+Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre du pape aux
+pieds de l'envoyé.
+
+--Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que j'accepte le combat avec
+le pape Antechrist. Nous verrons qui de lui ou de moi sera
+l'excommunié!
+
+La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra Dominico glissa la
+tête. Ayant entendu le prieur élever la voix il était accouru savoir
+ce qui se passait. Derrière la porte, les moines s'étaient massés.
+
+Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; enfin, il fit
+observer poliment:
+
+--J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne suis accrédité que
+pour un entretien secret.
+
+Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute grande.
+
+--Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement à vous, frères,
+mais à toute la ville de Florence, j'annonce ce honteux marché--le
+choix entre l'excommunication ou la barrette!
+
+Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous son front bas. Sa
+mâchoire inférieure difforme, tremblante, s'avançait avec une
+expression de haine et de diabolique orgueil.
+
+--Le temps est venu! Je marcherai contre vous, cardinaux et prélats
+romains, comme contre des païens! Je tournerai la clef dans la
+serrure, j'ouvrirai le coffret abominable, et il s'échappera de votre
+Rome une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. Je dirai
+des mots qui vous feront pâlir, et le monde tremblera sur ses bases et
+l'Église de Dieu, tuée par vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!»
+et elle se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos mitres,
+ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, qu'à la barrette de la
+mort, à la couronne sanglante de tes martyrs!
+
+Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles tendues vers le
+crucifix.
+
+Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, il s'échappa
+adroitement de la cellule et s'éloigna rapidement.
+
+
+III
+
+Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait le novice
+Giovanni Beltraffio.
+
+Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il descendit avec eux
+l'escalier qui conduisait à la cour principale du monastère et s'assit
+à sa place préférée, dans la longue galerie couverte, où toujours, à
+cette heure, régnaient le calme et la solitude.
+
+Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprès
+et un buisson de roses de Damas, à l'ombre duquel frère Savonarole
+aimait à prêcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit,
+arrosaient ces roses.
+
+Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens et lut:
+
+«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à celle du diable;
+vous ne pouvez manger à la table du Seigneur et à celle du démon.»
+
+Il se leva et commença à marcher le long de la galerie, il se
+rappelait toutes les pensées et les sentiments qui l'avaient agité
+depuis un an qu'il faisait partie de la communauté de San Marco. Les
+premiers temps, il avait éprouvé une grande douceur d'âme en se
+trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frère
+Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu,
+qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les
+hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, on apercevait Florence
+et la vallée de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pré criblé
+de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur
+l'herbe, à ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient,
+dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient
+du violon et de la viole.
+
+Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; il leur tenait
+seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant.
+Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il
+lui semblait que dans le bocage désert, plein de musique et de chant,
+sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils étaient pareils aux
+anges du paradis.
+
+Savonarole s'approchait du précipice et regardait avec amour Florence
+enveloppée de brume, comme une mère admire son nouveau-né. D'en bas
+parvenait le premier son des cloches en un bégaiement.
+
+Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants brillaient, tels
+les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfumé des roses de
+Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates
+saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de
+Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses.
+
+ --_Laisse-nous nous griser des plaies
+ Du martyre, du Crucifié,
+ Du martyre de ton Saint Fils!_
+
+chantaient les moines.
+
+Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle dont parlait
+Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire,
+marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures
+en croix.
+
+--Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.
+
+Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices,
+l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de
+Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de
+Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait
+qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un
+tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vénus_. Toute blanche,
+pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur
+les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux
+blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les
+retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe
+respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et
+ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse.
+
+Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le
+regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre
+tableau de ce même Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable
+émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa.
+
+En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il
+remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à
+genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le
+mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline
+se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse:
+
+--Non... non... laisse-moi.....
+
+--Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! _Amore!_
+
+La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser
+frissonna dans le calme.
+
+Giovanni sursauta, répétant:
+
+--_Gesù!_ _Gesù!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._
+
+«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone,
+dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui
+entourent le crucifix!...»
+
+Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir.
+
+Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se
+confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le
+diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer
+que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de
+la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas,
+s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux
+menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient
+toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance
+chrétienne possédait la beauté.
+
+Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du
+démon de la tristesse et de la révolte.
+
+Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture
+et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire,
+instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des âmes.
+Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les
+oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action
+agréable à Dieu.
+
+Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il,
+qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités
+de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la
+sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se
+souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille
+ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de
+Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur
+sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et
+Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu
+vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe
+par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme.
+
+»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre.
+
+»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde--leurs coeurs
+sont de granit.
+
+«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.»
+Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en
+écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et
+de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage
+calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de
+charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de
+l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine
+élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui
+du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître,
+qu'il n'avait pas deviné le secret de son coeur, qu'il n'avait pas
+tranché le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient
+toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions.
+
+Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco.
+Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la
+galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_, et, en
+une longue file noire, les moines se rendirent à l'église.
+
+Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit
+de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du
+diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les
+paroles de l'Épître.
+
+«Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans
+celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger à la table du
+Seigneur et à celle du démon.»
+
+Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où il vit l'étoile
+du soir, pareille à la lumière du plus superbe des anges des ténèbres,
+Lucifer-le-Fulgurant.
+
+Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir
+qui volait dans les airs. «Au sabbat! au sabbat!» murmurait la
+sorcière, tournant vers lui son visage pâle comme du marbre, ses
+lèvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et
+il reconnut en elle la déesse de l'amour terrestre, portant dans ses
+yeux une tristesse céleste--la Diablesse blanche. La pleine lune
+éclairait sa nudité; de son corps émanait un parfum si doux et si
+terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaçait,
+se serrait contre elle.
+
+--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant.
+
+Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, moelleuse et chaude
+comme un lit. Et il semblait à Giovanni que c'était la mort.
+
+
+IV
+
+Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent
+Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens
+uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier
+et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des
+enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des
+bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les
+conversations.
+
+A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre
+infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches
+d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les
+voix enfantines chantèrent:
+
+_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._
+
+Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant
+à genoux, embrassant ses pieds.
+
+Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants.
+
+--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine!
+criaient les petits.
+
+--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines.
+
+La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se
+mirent en marche.
+
+Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était
+ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée
+sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence
+pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_.
+
+
+Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano
+Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la
+villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de
+Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que
+Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de
+jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais
+dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à
+Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire
+auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de
+Savonarole.
+
+Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de
+Buonaccorsi et du prieur de San Marco.
+
+Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or
+tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce
+jour-là être livrés aux flammes.
+
+Le prieur refusa.
+
+Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.
+
+Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et
+impénétrable.
+
+Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement,
+soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale
+et calme:
+
+--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je
+possède--quarante mille florins.
+
+Savonarole le regarda et demanda:
+
+--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette
+affaire, quel est votre but?
+
+--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le
+commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à
+l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des
+sages et des artistes.
+
+Le moine eut une expression étonnée et murmura:
+
+--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes
+ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera
+digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau,
+selon l'opinion même de vos sages.
+
+--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants
+puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les
+productions artistiques et scientifiques?
+
+--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous
+ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume
+céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des
+raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin
+que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de
+la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint.
+
+--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant.
+Peut-être une certaine partie...
+
+--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision
+est inébranlable.
+
+Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées.
+Savonarole n'entendit que le dernier mot:
+
+--Folie!...
+
+--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des
+Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie?
+Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par
+ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône,
+n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous
+divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous
+pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié.
+Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la
+place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les
+sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le
+peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur
+ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix,
+comme jadis David devant l'Arche sainte?...»
+
+
+V
+
+Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur
+la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée
+sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin
+dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc
+dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un
+perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du
+corps.
+
+C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa,
+de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République
+appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_,
+_meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie
+tendre: _Mammola_, petite âme.
+
+Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna
+Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque,
+amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces
+vers:
+
+ _Quand j'écoute tes discours charmeurs,
+ O divine Lena--je quitte ces lieux,
+ Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs
+ Des idées platoniciennes et des éternels cieux._
+
+La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans
+la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle,
+elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_,
+à l'Académie des hommes vertueux.
+
+L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie,
+Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria
+solennellement:
+
+--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine,
+nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et
+ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!
+
+Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des
+ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse:
+
+ _Amore a nullo amalo amar perdona._
+
+Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser
+cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main.
+
+Le gamin approcha, les yeux baissés.
+
+--Enlevez les vêtements! criaient les enfants.
+
+--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux
+cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces
+chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont
+pas à moi.
+
+Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire,
+inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une
+tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:
+
+--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena
+de Venise. Je t'attendrai...
+
+Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des
+pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_
+(_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il
+voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.
+
+Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et
+aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola»
+vénitienne, fillette gamine et aguicheuse.
+
+Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua
+tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses
+genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en
+faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la
+noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet
+épiscopal:
+
+ _Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._
+
+Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie
+les marches du palais Médicis.
+
+
+VI
+
+Dans les appartements sombres et muets, où tout respirait la grandeur
+passée, les enfants se sentirent intimidés.
+
+Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes sonnèrent, les
+tambours battirent au champ. Et avec des cris de joie, des rires, des
+chants sacrés, les petits inquisiteurs envahirent les salles, rendant
+le jugement de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science,
+cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» d'après les
+inspirations de l'Esprit-Saint.
+
+Giovanni les observait.
+
+Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, avec une gravité
+lente de juges, les enfants circulaient entre les statues des grands
+philosophes et des héros de l'antiquité païenne.
+
+--Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, Epictète,
+épelait un des gamins, déchiffrant les inscriptions latines des
+piédestaux.
+
+--Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les sourcils. C'est cet
+hérétique qui assurait que tous les plaisirs étaient permis et que
+Dieu n'existait pas. Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le
+brûler...
+
+--Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il aura sa part de
+festin.
+
+--Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous prenez Epictète pour
+Epicure...
+
+Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau venait de briser le nez
+du philosophe, si adroitement, que tous les enfants se prirent à rire.
+
+Devant un tableau de Botticelli, une discussion s'éleva.
+
+Dolfo assurait que l'oeuvre était tentatrice, puisqu'elle représentait
+Bacchus percé par les flèches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant
+avec Dolfo dans l'art de distinguer les «vanités et anathèmes»
+s'approcha, regarda et déclara que ce n'était point Bacchus.
+
+En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la
+grande salle.
+
+Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux tiroirs pleins de
+telles «frivolités» qu'aucun des enfants expérimentés n'en avait
+encore vu. C'étaient des masques et des costumes pour les cortèges
+carnavalesques qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le Magnifique.
+Les enfants se massèrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle,
+apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en
+carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et
+les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, le trident de Neptune et
+enfin, recouverts de toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un
+piteux aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre crevé
+qui laissait passer le crin.
+
+Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû appartenir à une Vénus
+quelconque, une souris sauta. Les filles poussèrent des cris. Les plus
+petites grimpèrent sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut que
+les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût plana. Les ombres
+des chauves-souris, effrayées par la lumière et le bruit, qui se
+buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs.
+
+Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y avait encore une
+chambre fermée; un petit vieux, méchant et chauve en défendait
+l'entrée.
+
+Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni
+reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane.
+
+Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça devant la porte, la
+défendant de sa poitrine. Les enfants se précipitèrent sur lui, le
+renversèrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches,
+trouvèrent la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit cabinet
+de travail bibliothèque.
+
+--Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous
+cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien là-bas...
+
+Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs
+mains--particulièrement les livres à riches reliures--était jeté dans
+le même tas, puis, la croisée ouverte, précipité dans la rue où se
+tenait une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, Ovide,
+Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les éditions uniques,
+volaient sous les yeux de Merula.
+
+Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit
+livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat.
+
+Voyant par terre une transcription des tragédies de Sophocle, sur
+parchemin pâte lisse, avec de délicates enluminures, Merula se
+précipita avidement, s'en saisit et supplia:
+
+--Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! C'est le plus
+innocent des poètes! N'y touchez pas!...
+
+Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, mais sentant
+les feuillets se déchirer, il se prit à pleurer, lâcha l'in-folio et
+hurla de douleur impuissante.
+
+Les enfants sortirent du palais et passant devant Santa Maria del
+Fiore, se dirigèrent vers la place de la Seigneurie.
+
+
+VII
+
+Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni,
+le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et
+représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de
+quinze marches.
+
+Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les
+costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les
+trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide,
+jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres,
+les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes
+à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les
+mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui
+satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les
+portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des
+héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout
+en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le
+diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et
+de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils,
+les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan.
+
+Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières
+étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se
+mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des
+hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.
+
+Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers
+préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore
+jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes
+tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico
+Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine.
+
+--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins?
+
+--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu
+as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis
+levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus.
+
+Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire:
+
+--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi!
+
+Celui-ci contempla la pyramide.
+
+--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère
+Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore
+maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes?
+
+Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet.
+
+--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.
+
+--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre.
+
+Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue
+de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna.
+
+
+La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:
+
+--On vient, on vient.
+
+Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus
+de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient,
+portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa
+couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière
+marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du
+Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres
+ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de
+trompe et les massiers.
+
+Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole
+monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa
+tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix:
+
+--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher!
+
+Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la
+pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout
+d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les
+trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les
+enfants répétèrent:
+
+ --_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._
+
+La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes
+les églises de Florence lui répondirent.
+
+La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques
+manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la
+dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires
+carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure
+joyeux.
+
+Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient,
+sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres
+prophétisaient.
+
+--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout
+s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur,
+tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts,
+les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel
+nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y
+aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens,
+Seigneur Jésus!...
+
+Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à
+genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le
+Christ, hurla de toutes ses forces:
+
+--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...
+
+
+VIII
+
+Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché
+encore par la flamme. C'était une oeuvre de Léonard de Vinci. Léda,
+debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne
+l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les
+cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les
+plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines
+transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans
+l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés,
+demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme
+oeuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne.
+
+Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et
+frôlait maintenant le tableau,--et son coeur se glaçait d'effroi. A ce
+moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et,
+se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la
+Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des
+«frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus
+en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant:
+
+ _Ognun gridi, com'io grido,
+ Sempe pazzo, pazzo, pazzo!_
+
+ Il faut devant le Seigneur,
+ Tous nous réconcilier,
+ Et danser sans aucune crainte,
+ Comme devant l'arche sainte,
+ Le saint Roi David dansait.
+ Relevons tous nos soutanes,
+ Et que dans notre folle ronde,
+ Personne ne reste en panne.
+ Ivres d'amour du Seigneur,
+ Et du sang de ses blessures,
+ Gais, heureux et tapageurs,
+ Nous sommes ivres de l'amour,
+ De l'amour de Notre-Seigneur.
+
+Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur
+tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus,
+enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde
+infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula
+par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du
+piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages
+grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs.
+
+ Nous agitons nos croix
+ Et nous dansons, dansons, dansons,
+ Comme dansait David, le Roi.
+
+La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de sa langue rouge
+son corps très blanc, rosé subitement et, par cela même, devenu
+presque vivant, encore plus mystérieux et plus superbe.
+
+Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda eut un dernier
+sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'éternité.
+
+Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre bourré de poudre
+éclata avec fracas. Les flammes montèrent alors jusqu'au ciel. Le
+monstre lentement oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons
+rougis.
+
+De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches
+s'ébranlèrent à la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle
+avait vaincu le diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les
+maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses mains et voulut
+fuir, mais une main s'abaissa sur son épaule, il se retourna, et
+aperçut le visage calme du Maître.
+
+Léonard le prit par la main et l'emmena hors de la foule.
+
+
+X
+
+Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée nauséabonde, ils
+suivirent une sombre impasse et se trouvèrent sur les bords de l'Arno.
+
+Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues clapotaient. Le
+croissant de la lune éclairait les cimes majestueuses argentées par le
+givre. Les étoiles brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.
+
+--Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard de Vinci.
+
+L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa,
+ses lèvres tremblèrent et il pleura.
+
+--Pardonnez, maître...
+
+--Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.
+
+--Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon
+Dieu! comment ai-je pu vous quitter?
+
+Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, ses terribles
+idées de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions
+doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme
+devant le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, et
+il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes
+et étranges ainsi que des étoiles.
+
+Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout deviné, et avec un
+sourire d'infinie pitié, posant sa main sur la tête de Giovanni, lui
+dit:
+
+--Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je
+t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon
+élève, je te reprendrai avec joie.
+
+Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme mystérieux par
+lequel il exprimait ses pensées intimes, il ajouta tout bas:
+
+--Plus la sensibilité est grande, plus forte est la douleur. Grand
+martyr!
+
+Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule
+affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui
+enveloppait le maître et l'élève.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE SIÈCLE D'OR
+
+1496-1497
+
+ «Tornerà l'età dell'oro.
+ Cantiàn tutti: viva l' Moro!»
+
+ BELLINCIONI.
+
+ Le siècle d'or viendra bientôt.
+ Criez tous: Gloire au More!
+
+
+I
+
+Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, Béatrice, écrivait
+à sa soeur Isabelle, épouse du marquis Francesco Gonzague qui régnait
+à Mantoue:
+
+ «Sérénissime madonna, ma petite soeur bien-aimée, moi et mon
+ époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé, à vous
+ et au très renommé seigneur Francesco.
+
+ »En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils
+ Massimiliano. Seulement, ne croyez pas, je vous prie, qu'il soit
+ aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte, afin de la
+ soumettre à Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que
+ cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; lorsque je
+ ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde, il me
+ semble qu'il a encore poussé et j'en reste infiniment contente et
+ consolée.
+
+ »Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon Nannino est mort.
+ Vous l'avez connu et aimé; aussi comprendrez-vous que si j'avais
+ perdu tout autre chose, j'aurais essayé de la remplacer; mais pour
+ refaire un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante
+ car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul
+ être pour l'amusement des rois, la plus rare des bêtises et la
+ plus charmante des horreurs. Le poète Bellincioni, dans son
+ épitaphe, a dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire
+ tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait et se
+ réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria
+ delle Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable
+ chienne Puttina, afin de ne pas être séparée, après notre mort,
+ d'aussi agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et le
+ seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Noël une
+ magnifique chaise en argent pour les débarras de l'estomac,
+ représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A
+ l'intérieur se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de
+ velours cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est
+ pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non
+ seulement aucune duchesse d'Italie, mais le Pape, l'Empereur et
+ même le Grand Turc, ne possèdent siège semblable. Il est plus beau
+ que le siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.
+
+ »Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de
+ Vinci installât à l'intérieur une machine à musique à l'instar
+ d'un petit orgue. Mais Léonard a refusé en prétextant qu'il était
+ trop occupé par le _Colosse_ et la _Sainte Cène_.
+
+ »Vous me demandez, soeur chérie, de vous envoyer pour quelque
+ temps ce maître. J'aurais aimé me rendre à votre prière et vous
+ l'envoyer non seulement pour quelque temps, mais pour toujours.
+ Mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une
+ grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, ne le
+ regrettez pas outre mesure, car ce Léonard est adonné à
+ l'alchimie, à la magie, à la mécanique et autres utopies du même
+ genre, beaucoup plus qu'à la peinture et se distingue par une
+ telle lenteur dans l'exécution des commandes, qu'il en arriverait
+ à impatienter un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire,
+ c'est un hérétique et un impie.
+
+ »Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne me permet pas de
+ monter à cheval, vu que je suis enceinte de cinq mois. J'ai suivi
+ la chasse en me tenant sur l'arrière d'une voiture.
+
+ »Vous souvenez-vous, soeurette, comme nous galopions ensemble? Et
+ nos chasses au sanglier? et nos pêcheries? Ah! c'était le bon
+ temps!
+
+ »Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. Nous jouons aux
+ cartes. Nous patinons. Un jeune seigneur des Flandres nous a
+ appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude: non seulement
+ les lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire
+ du parc du palais, Léonard a modelé une superbe Léda avec son
+ cygne, en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand
+ dommage qu'elle doive fondre au printemps.
+
+ »Et comment vous portez-vous, aimable soeur? La race des chats à
+ longs poils a-t-elle réussi? Si vous avez dans la portée un chat
+ roux à yeux bleus, envoyez-le-moi en même temps que la naine
+ promise. Moi, je vous ferai cadeau des petits chiens de ma
+ Soyeuse. N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de
+ m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais,
+ doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé dans ma dernière lettre.
+ Envoyez-le-moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un
+ flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois
+ d'outre-mer pour vernir les ongles.
+
+ »Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud: «Les
+ chiens deviendront enragés et les empereurs furieux.»
+
+ Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des
+ autres que le sien.
+
+ »Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes
+ attentions, bien aimée soeur, et à celle de votre époux, le
+ renommé marquis Francesco.»
+
+ BÉATRICE SFORZA.
+
+
+II
+
+Sous son aspect très franc, cette missive était pleine d'hypocrisie et
+de politique. La duchesse cachait à sa soeur ses préoccupations. La
+paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'après la lettre ne
+régnait pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non pour son
+hérésie et son impiété, mais bien parce que, par ordre du duc, il
+avait peint le portrait de Cecilia Bergamini, sa terrible rivale, la
+célèbre maîtresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle
+soupçonnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une
+de ses demoiselles, madonna Lucrezia.
+
+Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la puissance.
+
+Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié
+soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de
+l'Italie unifiée.
+
+--Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef
+d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon
+courrier.
+
+Il signait _Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani_, en tirant
+son origine du grand héros, compagnon d'Enée, Anténor le Troyen. Le
+Colosse, monument élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard
+avec l'inscription: _Ecce deus!_ certifiait également, à ses yeux,
+son origine divine.
+
+Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude
+secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait
+pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en
+apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui
+tenait son fils par la main, la foule avait crié:
+
+--Vive le duc légitime, Francesco!
+
+L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient
+remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, «le
+peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu». Béatrice et
+Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs
+espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la
+personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe.
+
+A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit,
+au-dessus des tours du château, se montraient des feux pareils à des
+lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient
+d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière,
+l'oeil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la
+mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des
+paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas
+un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle
+abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à
+personne, pas même à son mari.
+
+Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au
+duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses
+couches.
+
+
+III
+
+Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient
+les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le
+More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa
+nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait
+dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de
+mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de
+Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de
+Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de
+velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des
+rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal
+taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames
+de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard.
+
+Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, des oiseaux
+picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés--anges
+chrétiens ou amours païens--dansaient en brandissant les saints
+instruments du martyre du Seigneur--clous, lance, éponge, et couronne
+d'épines--et semblaient tout roses par le reflet des flammes.
+
+Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le _studio_ élégant tout
+respirait une douce langueur.
+
+Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de
+Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne
+plus aller voir la duchesse Béatrice.
+
+--Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous
+supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir...
+
+--Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna Ludovic. Nous
+dissimulons seulement. Jupiter lui-même ne cachait-il pas ses secrets
+d'amour à sa jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée--tous les
+héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, faibles mortels,
+résister à la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal caché vaut
+mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons
+la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne.
+Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal--ou
+presque pas.
+
+Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra
+de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant.
+
+--Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour.
+Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna
+Béatrice qui m'aime comme sienne...
+
+--Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il
+l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés
+en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le
+diamant en larme brillait au milieu du front.
+
+Ses longs cils abaissés,--sans ivresse, sans passion, froide et
+pure--elle s'abandonnait à ses caresses.
+
+--Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule!
+murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et
+de musc.
+
+La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son
+étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce.
+
+--Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte...
+O Seigneur, aie pitié de nous!
+
+--Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il à la porte?
+
+--La duchesse Béatrice!
+
+Ludovic pâlit.
+
+--La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de
+derrière. Eh bien! la clef? Vite!
+
+--Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans
+cette cour! Toute la maison est cernée...
+
+--Un piège! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Comment
+a-t-elle su? Qui lui a dit?
+
+--Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est
+pas pour rien que la vieille sorcière traîne continuellement ici pour
+offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde...
+
+--Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blême.
+
+On entendait frapper à la porte de la rue.
+
+La servante se précipita dans l'escalier.
+
+--Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!
+
+--Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des
+soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux
+vous montrer franchement à elle?
+
+--Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia? Me montrer! Tu
+ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de
+songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais,
+cache-moi, cache-moi donc!
+
+--Vraiment, je ne sais...
+
+--N'importe où, mais plus vite!
+
+Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris
+en flagrant délit, qu'au descendant du fabuleux héros Anténor le
+Troyen, compagnon d'Enée.
+
+Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et
+le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde
+robe chez les dames de haut rang.
+
+Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes.
+
+«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête!... Absolument
+comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.»
+
+Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une
+amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre
+pareille qui renfermait le talisman à la mode--un morceau de momie
+égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans
+l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre
+et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière.
+
+Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse
+qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi.
+
+Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les
+honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse.
+Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser
+percer ses soupçons.
+
+Ce fut un duel de ruse féminine.
+
+--Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de
+l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif.
+
+--De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir?
+répondit Lucrezia, calme.
+
+Et elle entre-bâilla la porte.
+
+--Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me
+plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des
+vermisseaux d'or sur un fond bleu vert...
+
+--Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si,
+si!... Ici; probablement dans cette armoire!
+
+Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic,
+elle s'approcha de l'armoire voisine.
+
+«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec
+admiration. Quelle présence d'esprit! Les femmes!... voilà auprès de
+qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!»
+
+Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.
+
+Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses
+mains l'amulette-relique et l'amulette-momie.
+
+--Deux cents ducats impériaux au couvent Maria della Grazie, pour
+l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se
+passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur.
+
+La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin,
+quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant que la
+sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de
+bienveillants adieux avec madonna Lucrezia.
+
+Il se signa dévotement, retourna au _studio_, but un verre d'eau
+Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la
+cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit.
+Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière,
+s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.
+
+--Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, après ce
+qui vient de se passer!...
+
+Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou,
+ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru
+aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge féminin qu'il
+venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.
+
+Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un
+sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres.
+
+La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant que dans le
+reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de
+raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur.
+
+
+IV
+
+Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut lieu au palais.
+
+Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction de Bramante, de
+Caradosso et de Léonard de Vinci.
+
+A cinq heures du soir, les invités commencèrent à arriver. Ils étaient
+plus de deux mille. La bourrasque avait amoncelé la neige sur les
+routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient
+toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, les saillies
+de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour
+flambaient de grands brasiers autour desquels se chauffaient en
+bavardant gaiement, les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les
+porteurs de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus loin, près
+de la herse qui défendait la petite cour intérieure du petit palais
+Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais
+équipages, attelés de six chevaux, se pressaient, s'accrochant,
+déposant les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses
+fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de mille feux.
+
+En entrant dans le vestibule, les invités passaient entre une double
+rangée de gardes du corps ducaux--mameluks, turcs, archers grecs,
+arbalétriers écossais et lansquenets suisses--scellés dans leurs
+armures et munis de lourdes hallebardes.
+
+En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles,
+les pages en livrées de deux teintes, garnies de duvet de cygne--le
+côté droit en velours rose, le côté gauche en satin bleu--avec,
+brodées en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le
+vêtement était collant au point d'épouser tous les plis du corps et
+seulement devant, à partir de la ceinture, tombait en gros plis creux.
+Ils portaient, allumés, de longs cierges de cire jaune et rouge,
+pareils aux cierges d'église.
+
+Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et les trompes
+sonnaient.
+
+Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumières--la «Salle
+des tourterelles blanches sur champ de gueule»; la «Salle d'or», qui
+représentait une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue de satin
+du haut en bas, avec, brodées en or, des torches flambantes et des
+seaux, emblèmes de la puissance des ducs de Milan, qui pouvaient,
+selon leur désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec
+l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle noire» qui servait de
+salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on
+voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inachevées de
+Léonard de Vinci.
+
+La foule élégante bourdonnait comme une ruche. Les vêtements se
+distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui
+manquait de goût. Les étoffes des robes féminines, à plis longs et
+lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les
+dalmatiques. Elles étaient tellement solides qu'on se les transmettait
+de grand'mère à petite-fille. De larges découpures mettaient à nu la
+poitrine et les bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet
+d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume
+lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu'à terre à l'aide de
+faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les
+sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui possédaient des
+sourcils épais les épilaient avec une pince spéciale (_pelatoïo_); se
+passer des fards était considéré comme indécent. On n'employait que
+des parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la verveine, la
+poudre de Chypre.
+
+Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce
+charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate
+et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels
+qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres légères se
+dissipaient comme la fumée.
+
+Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse beauté de brune aux yeux
+noirs, avait été, de l'avis de tous, déclarée la reine du bal. Comme
+avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours
+pourpre de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention des
+raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais vers Diana
+Pallavincini, dont les yeux froids étaient purs comme la glace, avec
+ses cheveux blond cendré, son sourire indifférent et sa parole lente
+et mélodieuse comme un son de viole. Elle était vêtue de damas blanc
+zébré de longs rubans vert pâle, couleur de varech. Entourée d'éclat
+et de bruit, elle semblait étrangère à tout, solitaire et triste,
+comme les pâles fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de
+la lune dans les étangs abandonnés.
+
+Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités se dirigèrent
+dans la grande «Salle du jeu de paume».
+
+Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, des traverses
+en forme de croix supportaient des cierges qui brûlaient en clous de
+feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des
+guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier.
+
+A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées par les astrologues
+(car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un
+pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se
+conformer à la position des astres), Ludovic et Béatrice, entrèrent
+dans la salle revêtus du manteau royal en drap d'or, doublé d'hermine
+et dont la longue traîne était portée par des barons et des
+chambellans. Sur la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le
+rubis énorme, volé à Jean Galéas.
+
+Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de constater cet
+état de grossesse chez cette gamine, presque enfant, à la poitrine
+plate, aux mouvements garçonniers.
+
+Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la crosse, la musique
+retentit et les invités se placèrent aux tables du festin.
+
+
+V
+
+A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de
+Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de
+l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui
+faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, restait
+debout, répétant:
+
+--Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!
+
+De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs.
+
+--Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple
+sauvage! Ils désirent les premières places et ne veulent rien
+comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur
+langage est presque turc. Quelle tribu de fauves!
+
+L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près
+de Mamirof:
+
+--Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes
+en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas
+possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est
+de mauvais goût. Le duc se fâche.
+
+Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de
+l'ambassade, s'approcha également:
+
+--Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un
+couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre
+race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On
+pourrait nous faire sortir...
+
+--Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais
+ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur
+de Venise. C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque
+ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le
+nôtre est le très chrétien autocrate de toutes les Russies...
+
+--Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète Boccalino
+affolé.
+
+--Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale gueule de singe? J'ai
+dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas.
+
+Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Mamirof
+étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La
+crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains.
+Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.
+
+Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec
+l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit
+sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa
+place pour éviter les discussions, lui assurant que personne
+n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En
+réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du «grand-duc de
+Rossia», car il espérait par son entremise conclure une alliance
+avantageuse avec le sultan.
+
+Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant
+dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison--de
+telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens
+cultivés. Puis il s'assit à la place désignée.
+
+Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec
+satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros
+ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les
+épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint
+s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et
+enivrant, emplissait son âme.
+
+Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la
+table, auprès de Léonard de Vinci.
+
+Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou
+et mêlait la réalité à la fantaisie. L'artiste, espérant recevoir de
+plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa à lui par
+l'entremise de l'interprète et commença à le questionner sur sa
+contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, comme tout ce
+qui était immense et énigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies,
+de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du
+flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de
+l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.
+
+--Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina,
+j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée «Rossia»,
+parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?
+
+Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure
+invention, que la _Rossia_, en dépit de son nom, produisait moins de
+roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation,
+la nouvelle italienne symbolisant le froid russe.
+
+Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne
+les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec
+le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des
+fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du
+Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui
+craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rive, les
+Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais
+le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée
+et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un
+grand bûcher au milieu du fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient
+encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter
+n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés
+glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à
+couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins,
+distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps
+éloignés de la rive.
+
+Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent,
+pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays
+aussi cruel, maudit de Dieu.
+
+Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle
+inconnu pour lui, c'était un énorme plat supportant une Andromède nue,
+en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage
+blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau.
+
+Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson,
+le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons
+argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de
+gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la
+déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche
+d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée
+vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous
+par des feux multicolores.
+
+Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en
+massepains, en pistaches, en noix de cèdre, en amandes et sucre
+brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Caradosso et
+Léonard--Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides,
+Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé--tout
+l'Olympe ressuscité.
+
+Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges,
+tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses
+impudiques et ronchonnait sous son nez:
+
+--Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!
+
+
+VI
+
+Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et Zeus», la «Cruelle
+Destinée», le «Cupidon», se distinguaient par leur lenteur, car les
+robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des
+mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se
+séparaient avec une importance emphatique, des saluts exagérés et des
+sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser
+comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds
+mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la musique aussi était
+douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée,
+comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le
+More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, tout
+de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des
+diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait
+les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque
+dansant la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier ou son
+manteau en continuant à danser dans la salle avec cette «négligence
+attristée» que l'on considérait comme un signe de haute élégance.
+
+Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:
+
+--Paillasse, va!
+
+La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son coeur était sombre et
+oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle
+de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments
+stupides de nouvel an, aux écoeurantes platitudes des vassaux. Par
+instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se
+sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans
+les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la
+cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames
+et des seigneurs causaient en cercle.
+
+Elle demanda le sujet de leur conversation.
+
+--Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames.
+Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un
+homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce
+dernier l'aime d'amour céleste.
+
+--Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en
+clignant distraitement des yeux.
+
+--Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les
+lèvres--armes de la parole--servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles
+s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent
+vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon
+ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le _Cantique des
+cantiques_, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu,
+dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.»
+
+--Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier
+provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas
+toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il
+surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer...
+
+--Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la
+sagesse de l'amour spirituel...
+
+--Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage...
+
+--Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non
+de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en
+haussant ses belles épaules nues.
+
+--Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua
+le chevalier.
+
+--Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue
+méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans
+une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,--piteuses
+créations des peuples,--qui transforment les saints noms d'amant et
+de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!»
+
+Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune
+attention, continua son discours sur les mystères de l'amour
+spirituel.
+
+La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre
+salle.
+
+Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnommé
+l'Unique (_Unico_), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa
+personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé
+d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans
+lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse
+coquine.
+
+En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice
+s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa
+grâce habituelle et l'embrassa.
+
+A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort
+maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son
+nez.
+
+--Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blessée? demanda la
+donzella Hermelina avec une compassion maligne.
+
+Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle
+avait été prise d'un saignement de nez.
+
+--Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de
+composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs.
+
+Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement une main dans ses
+cheveux, leva les yeux au plafond.
+
+--Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose.
+Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux.
+
+Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et,
+sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie,
+récita son sonnet.
+
+L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le
+coeur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au
+lieu du coeur
+
+ Dans le tendre nez s'encrête
+ Et le mouchoir de linon blanc,
+ De rosée pourpre se mouchète.
+
+Les dames applaudirent.
+
+--Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! Quelle facilité! Oh!
+Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières
+sur un sonnet.
+
+--Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses
+adoratrices.
+
+--Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre.
+
+On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.
+
+Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis,
+il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il
+disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait
+imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en glace. Voilà
+pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais,
+la duchesse avait fait une chute.
+
+Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une
+dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette
+meurtrière pour décocher ses traits.
+
+--Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité,
+figurera à côté de celui du Dante.
+
+--Plus haut que le Dante! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le
+Dante, ces finesses amoureuses de _notre_ Unico?
+
+--Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a
+aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne,
+pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.
+
+--Unico! Unico! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme.
+
+Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait
+comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne
+parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser
+d'eau son coeur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint
+plus et sortit.
+
+Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto,
+qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de
+monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se
+dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient
+appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un
+escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait
+de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord.
+
+Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée
+dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres
+secrètes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette
+dernière était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues;
+Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis
+en sûreté ses papiers.
+
+Elle s'arrêta, saisie et indécise.
+
+Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes
+blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait.
+
+Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de
+l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd
+couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle,
+pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il
+lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait
+murmuré:
+
+--Bellincioni... Bellincioni...
+
+Elle poussa un cri et pâlit.
+
+--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. Oui, oui,
+certainement! Voilà de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperçue...
+pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne
+puis plus supporter ce mensonge!
+
+Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas
+venu au bal, elle calcula qu'il devait être seul chez lui à cette
+heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte.
+
+--Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le
+parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me
+plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne!
+
+Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les
+ordres.
+
+Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de
+martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques
+minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de
+la porte Ticcini où habitait Bellincioni.
+
+
+VII
+
+Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à
+grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de
+désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi
+la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le
+poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée».
+
+Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de
+quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de
+boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe
+pour le chien favori de madonna Cecilia.
+
+Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son
+poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes
+maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui
+lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et
+songeait au froid de la nuit.
+
+Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par
+lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refusé de
+s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis
+longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son
+corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et
+de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné
+jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie:
+il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au
+triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des
+vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes
+dames.
+
+Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au coeur de
+Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit.
+Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite,
+raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et
+s'enveloppait dans la vieille fourrure.
+
+«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des
+rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de
+geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de
+l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un
+usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand.
+
+Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième
+pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était
+préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit
+branlant.
+
+Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une
+sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva,
+prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la
+cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur
+les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier
+ami des poètes solitaires.
+
+«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les
+autres?
+
+»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait
+pas encore, que le Dante a dit:
+
+ _Bellincion Berti vid'io andar einto
+ Di cuojo e d'osso..._
+
+«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne
+savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi
+qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma
+main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la
+transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma
+récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne
+reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un
+masque ou était défiguré par la petite vérole.»
+
+Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis
+sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait
+à un oiseau malade et transi.
+
+On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons
+de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les
+briques.
+
+«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone
+pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me
+laissent en paix...»
+
+Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme
+en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire,
+pénétra dans la chambre.
+
+Le poète sursauta et la regarda fixement.
+
+Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.
+
+--Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé.
+
+Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:
+
+--A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame
+dans mon humble logis?
+
+«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant
+mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute
+seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu.
+Une admiratrice peut-être?...»
+
+Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les
+derniers éclats de la bûche.
+
+La dame enleva son masque.
+
+--C'est moi, Bernardo.
+
+Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au
+loquet de la porte.
+
+--Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre
+Altesse... Duchesse sérénissime...
+
+--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice.
+
+Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:
+
+--Personne ne peut entendre?
+
+--Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris.
+
+--Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard
+scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers
+d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.
+
+Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.
+
+--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne
+ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te
+ferai riche, Bernardo...
+
+--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une
+calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...
+
+Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins
+sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son
+lourd regard toujours posé sur lui.
+
+--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu
+tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens
+attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!
+
+Il tomba à genoux devant elle:
+
+--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres...
+
+--Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as
+pas?
+
+--Non.
+
+La rage s'empara de Béatrice.
+
+--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité.
+Je t'étranglerai de mes mains, misérable!
+
+Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force
+telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à
+éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment
+des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau
+malade.
+
+«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me
+tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai
+pas le duc!»
+
+Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème
+invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un
+traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des
+mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt
+maintenant à le prouver.
+
+ _Bellincion Berti vid'io andar cinto
+ Di cuojo e d'osso..._
+
+il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.
+
+La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le
+repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée,
+bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle
+l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le _studio_,
+la cellule de travail du poète.
+
+Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui
+barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se
+rapetissa, se courba et recula.
+
+Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les
+livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient.
+La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le
+pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées
+et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes.
+
+Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la
+lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là
+quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons,
+aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de
+l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un
+sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie
+de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait
+le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic
+le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la
+bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la
+«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait
+arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de
+pluie et de grêle».
+
+Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette
+en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres
+joliment enrubannées.
+
+Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au
+ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut
+le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était
+bien là ce qu'elle cherchait--les brouillons des poésies commandées
+pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et,
+sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de
+ducats, se retira.
+
+Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il
+resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous
+ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la
+tempête.
+
+Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond
+sommeil.
+
+
+VIII
+
+La duchesse revint au palais.
+
+Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se
+demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-même s'inquiétait.
+Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit
+que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses
+appartements pour se reposer.
+
+--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si
+tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état.
+Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du
+reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.
+
+--Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps
+je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je
+veux voir _le Paradis_. Je veux danser.
+
+--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calmé, en baisant avec
+une tendresse respectueuse la main de sa femme.
+
+Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où,
+pour la représentation du _Paradis_ de Bellincioni, était installée
+une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci.
+
+Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la
+voix de Léonard retentit:
+
+--Tout est prêt!
+
+Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils
+de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et
+éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes
+de l'arc-en-ciel.
+
+--Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le
+peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-être
+capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable!
+
+--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la
+voisine.
+
+Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des
+caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes
+blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un
+des vers du prologue, en désignant le duc:
+
+ Le grand roi fait tourner les sphères.
+
+faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant
+de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même
+moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe
+de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches
+d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches,
+produisaient ces sons.
+
+Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent
+les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane,
+Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.
+
+A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques,
+les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des
+ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes,
+symbole de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les déesses
+chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la
+musique des sphères de cristal et les applaudissements des
+spectateurs.
+
+--Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès
+d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de
+Jupiter qui, «arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les
+perles sous forme de pluie et de grêle»?
+
+En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda
+Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur
+se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose,
+en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de
+lettres.
+
+La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et
+calme, presque gaie.
+
+Les invités passèrent dans une autre salle où les attendait un nouveau
+spectacle: attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures
+et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius,
+César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui
+enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour
+apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme
+globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure
+rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier,
+sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux
+siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général,
+l'enfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de
+dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux
+effrayés brillaient encore des larmes.
+
+D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc:
+
+ Bientôt, humain, bientôt,
+ En une beauté nouvelle
+ Je reviendrai parmi vous,
+ Sur l'ordre du duc le More,
+ Insouciant siècle d'Or.
+
+Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya
+tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses
+lèvres dorées qui se glaçaient:
+
+ Sur l'ordre du duc le More,
+ Insouciant siècle d'Or.
+
+Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accès de rire et
+de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses
+tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable.
+Elle souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la
+foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.
+
+
+IX
+
+Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne
+n'entrait qu'elle et le duc.
+
+Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de
+l'attendre à la porte, pénétra dans la haute et sombre salle, obscure
+et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa
+sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un
+sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la
+tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre
+le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à
+Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal
+et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans
+le souterrain où se trouvait la prison.
+
+Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin
+sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait
+qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se
+retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu
+une fois--long, long, long et plus noir que la nuit,--la tête inclinée
+sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler
+Ricciardetto, mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se
+sauver--ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:
+
+--Toi... toi encore... pourquoi?
+
+Lentement il leva la tête.
+
+Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais
+vraiment son visage et entendit sa voix:
+
+--Pardonne... pauvre... pauvre femme.
+
+Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure.
+Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance.
+Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles.
+Il se précipita à travers les couloirs sombres à peine éclairés par
+les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de
+fêtes, il chercha le duc en criant:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de
+commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les
+dames passaient en farandole sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un
+homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de
+l'arc, armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges.
+Lorsque approchaient les «amoureux fidèles», le génie les accueillait
+par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les
+infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les
+assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les
+malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir.
+
+Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus
+suaves, comme le plus fidèle des amants.
+
+A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait en courant dans
+la salle, gémissant:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Apercevant le duc, il se précipita vers lui.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.
+
+--Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez!
+
+--Malade?... encore!... où? Parle distinctement!
+
+--Dans la tour du Trésor...
+
+Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or de son cou
+bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête.
+
+Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait à sonner de la
+trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose
+d'insolite et se tut.
+
+Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la
+foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons
+saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut à peine
+le temps de sauter et se foula la jambe.
+
+Quelqu'un cria:
+
+--Le feu!
+
+--Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en
+se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard.
+
+Une autre glapit et s'évanouit.
+
+--Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns.
+
+--Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.
+
+--La duchesse est malade...
+
+--Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un seigneur qui crut
+aussitôt, lui-même, à son mensonge.
+
+--Impossible! La duchesse était ici à l'instant et dansait...
+
+--Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon,
+pour venger son mari...
+
+--Un poison lent et sûr...
+
+De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne
+savait rien encore. Durant la danse «Vénus et Zeus», les dames avec
+un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or,
+comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en
+soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête,
+telles des conquérantes.
+
+Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens:
+
+--Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.
+
+Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur
+laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles.
+
+Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un
+matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de
+deux poignées pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit
+était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et
+avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison
+Sforza. Étrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi
+sous le feu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces
+femmes en pompeux atours.
+
+Tout le monde comprit.
+
+--Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il
+faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'oeuf cru, mêlé à de
+la soie pourpre effilochée.
+
+Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action,
+l'important était d'avaler sept germes d'oeuf de poule délayés dans un
+jaune.
+
+Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut,
+entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible
+gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes
+qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau
+chaude:
+
+--Qu'est-ce?
+
+Elle ne lui répondit pas.
+
+Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui
+dit:
+
+--Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici
+la place des gamins.
+
+La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de
+la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle
+qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge,
+suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche
+ouverte d'où s'échappait un râle continu.
+
+L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.
+
+A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes,
+des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède!
+
+L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la
+peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie
+d'eau bouillante; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon
+de son mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur
+une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.
+
+--La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous
+l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite
+mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une
+émeraude.
+
+De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa
+tête à deux mains, sanglota comme un enfant:
+
+--Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!...
+Bice!... A cause de moi, maudit.
+
+Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait
+crié d'une voix colère:
+
+--Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!
+
+La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en
+fer-blanc.
+
+--Daignez manger, monseigneur.
+
+--Qu'est-ce?
+
+--De la chair de loup. Il y a une raison à cela: dès que le mari aura
+mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de
+loup, c'est la première chose à faire.
+
+Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler
+le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge.
+
+La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:
+
+ «Notre père
+ Sept loups et une louve mère,
+ Qui êtes aux cieux et sur la terre;
+ Vent lève-toi et notre mal
+ Emporte vite dans le canal.
+
+«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle et éternelle. Notre
+mot sera fort. Amen!»
+
+Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné de deux autres
+docteurs, sortit de la pièce. Le duc se précipita à leur rencontre.
+
+--Eh bien?
+
+Ils se taisaient.
+
+--Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous
+espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde...
+
+Le duc lui saisit la main.
+
+--Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez
+quelque chose!...
+
+Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait
+le calmer.
+
+Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune
+docteur au visage impertinent:
+
+--Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du
+corail rouge pillé.
+
+--Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air très bon.
+
+--La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, mais
+malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième
+sphère solaire. De plus, l'influence d'une date impaire...
+
+Le vieillard soupira et se tut.
+
+--Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux
+rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de
+la fiente de vache?
+
+--Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...
+
+--Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.
+
+--Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer
+que tout ce que la science...
+
+--Au diable, la science! cria tout à coup le duc en serrant les
+poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez
+ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misérables! Je
+vous ferai tous pendre!
+
+Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte
+continue.
+
+Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le prit à part:
+
+--Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de
+ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu
+possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais...
+Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon
+ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager...
+pour ne pas entendre ce cri!...
+
+Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait déjà plus de lui,
+et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines.
+
+--Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?
+
+--Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte
+Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge.
+
+--Bon! bon! allez prier!
+
+Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant,
+un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et
+s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle
+faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux.
+
+--J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit! J'ai empoisonné
+un innocent adolescent, le duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es
+miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et
+pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon
+âme... mais sauve-la!
+
+Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et
+l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire
+récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête,
+promit à la Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et,
+lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire
+pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, lui avait-il répondu, pourvu que
+nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus
+tard. Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus
+petit.»
+
+--A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou?
+
+Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.
+
+Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents,
+tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain
+obsédant de _l'Enfant doré_:
+
+ Je reviendrai parmi vous,
+ Sur l'ordre du More.
+
+Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait
+dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la
+chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour
+gris d'un matin d'hiver.
+
+
+X
+
+Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout
+régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des
+langes. Elle s'approcha de lui et dit:
+
+--Son Altesse est délivrée.
+
+--Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.
+
+--Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire
+vous voir. Venez.
+
+Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage
+minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et
+étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle.
+
+--Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Béatrice.
+
+Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme
+élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle
+d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha
+de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic
+qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.
+
+Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa
+Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le
+visage dans les mains, pria.
+
+Béatrice, de nouveau, appela son mari.
+
+--Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte
+pas... Je sais que moi seule...
+
+Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: «Je sais
+que tu n'as aimé que moi seule.»
+
+Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:
+
+--Embrasse-moi.
+
+Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire
+quelque chose, ne le put et soupira seulement:
+
+--Sur la bouche.
+
+Le moine commença à lire la prière des agonisants.
+
+Les intimes revinrent dans la chambre.
+
+Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres
+de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de
+sa compagne.
+
+--Elle est morte! murmura Marliani.
+
+Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son
+visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une
+terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme
+dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras,
+cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre.
+
+De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De
+son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils
+instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une
+grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps,
+lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe
+manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des
+muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant.
+
+Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du
+duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements
+inférieurs.
+
+Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire
+glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des
+fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et
+sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More
+et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de
+Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se
+convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son
+livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il
+aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le
+siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même,
+crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le
+dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et
+doré.
+
+Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et
+gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le
+gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et
+pleura:
+
+--A la maison, à la maison...
+
+--Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
+
+--Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid!
+
+Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:
+
+ Bientôt parmi vous, bientôt,
+ En une beauté nouvelle,
+ Je reviendrai parmi vous,
+ Sur l'ordre du More,
+ Insouciant siècle d'Or!
+
+Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant,
+le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les
+domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et
+dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo
+était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui
+moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe,
+bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la
+dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers
+Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez
+un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la
+dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.
+
+Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression
+de désespoir sur le visage du duc.
+
+--Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le
+principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange,
+lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même
+qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable
+douleur et de joie infinie--d'après le témoignage de Platon, divisées
+en bases dont les cimes se joignent.
+
+Il sentit le gamin frissonner.
+
+«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire.
+
+--Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une pitié infinie.
+
+Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa
+poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa
+mère défunte le caressait et le berçait.
+
+
+XI
+
+La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures
+du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps
+de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de
+manger.
+
+Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.
+
+Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle
+d'Este, soeur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui
+annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait
+plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour
+nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.»
+
+Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et
+consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas
+s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui
+Ricciardetto.
+
+Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son
+secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du
+cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à
+petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il
+combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de
+l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de
+peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des
+énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de
+velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de
+billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en
+souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les
+vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de
+le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour
+lui-même, il commanda un costume solennel de «grand deuil» en drap
+grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès
+de désespoir.
+
+L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête
+du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui
+sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie
+noire; les tambours battaient aux champs; la visière du heaume
+baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les
+coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix
+blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan
+tenaient des cierges de six livres allumés; l'archevêque de Milan
+était entouré de son clergé et des choeurs. Derrière le char énorme,
+tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent
+soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal
+Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de
+Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans,
+les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et
+enfin l'incalculable foule populaire.
+
+Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait
+dans l'église Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au
+château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du
+mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même
+en italien et Merula l'avait traduite en latin.
+
+«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant
+plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père
+de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée,
+c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux,
+Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisième de
+janvier.»
+
+Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur
+la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausolée de Leone élevé
+dans le monastère de Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il
+partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé
+son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté
+et fermant un oeil, fit claquer sa langue:
+
+--Ce n'est pas un tombeau--c'est un jouet!
+
+La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits des maisons, la
+neige étalait sa blancheur. L'atmosphère était imprégnée de cette
+fraîcheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de
+la neige.
+
+Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans la chambre semblable
+à un caveau, sombre, étouffante, tendue de taffetas noir, les volets
+clos, éclairée seulement par des cierges d'église. Durant les premiers
+jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule
+obscure.
+
+Ayant causé avec l'artiste de la _Sainte Cène_ qui devait rendre
+célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de Béatrice, le duc lui dit:
+
+--Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui
+avait représenté la naissance du siècle d'Or, à cette fatale fête.
+Comment va-t-il?
+
+--Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la
+sérénissime duchesse:
+
+--Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... Comme c'est étrange!
+
+Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa Léonard:
+
+--Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre siècle d'Or est
+mort avec notre épouse admirable! Nous l'avons enterré avec Béatrice,
+car il ne pouvait et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas?
+quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!
+
+
+XII
+
+Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas
+ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait
+sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la
+mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino
+Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les
+offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans
+toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée,
+préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait,
+bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le
+rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de
+seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une
+écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait
+dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles,
+si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se
+défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la
+dent, comme une amazone.
+
+Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la
+vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En
+s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de
+larmes.
+
+Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa
+femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la
+question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens
+d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au
+crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers
+la demeure de madonna Lucrezia.
+
+Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_,
+non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il
+s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps,
+madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la
+réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait
+alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un
+peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action
+chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et
+dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à
+celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord,
+l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa
+magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange
+amitié féminine.
+
+L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La
+comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse
+exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se
+prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle
+l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient
+réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et
+Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_.
+
+Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut
+les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes
+les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.
+
+--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule»
+opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses
+cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les
+eaux calmes des lacs de montagne.
+
+Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa
+santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais
+il prit un air langoureux, soupira profondément et dit:
+
+--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne
+songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe...
+
+--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia,
+c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes
+nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec
+reconnaissance...
+
+--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le
+Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui
+pleurent, est-il dit, ils se consoleront.
+
+Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les
+yeux au plafond:
+
+--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir
+abandonné le malheureux veuf!
+
+Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa
+poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca
+au monastère delle Grazie.
+
+--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre?
+
+--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus
+rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?
+
+Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse,
+câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose.
+
+--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.
+
+Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur
+ses lèvres.
+
+Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés,
+bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna
+Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation
+comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée
+par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes
+de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations
+amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si
+élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie
+béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»
+
+Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de
+larmes maternelles:
+
+--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or!
+Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan!
+
+--Quelle date aujourd'hui? demanda le More.
+
+--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.
+
+--Le 28! répéta-t-il pensif.
+
+Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue
+à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari
+auprès de sa maîtresse.
+
+Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et
+douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait
+dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient
+avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,
+couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca
+Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était
+ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se
+profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché.
+
+Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant,
+entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante
+affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde,
+comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son
+admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais!
+
+Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le
+long de ses joues.
+
+--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia
+émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment
+n'as-tu pas honte?
+
+Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.
+
+Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale
+amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit.
+Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses
+larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur.
+
+Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint
+douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de
+Pétrarque:
+
+ _Levommi il pensier in parte ov'era
+ Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._
+
+Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs
+fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras
+dans le vide:
+
+ --Et avant le soir j'ai fini ma journée!
+
+--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble
+qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice!
+
+Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps
+cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait
+honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut,
+se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à
+sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du
+côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas
+«l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle
+et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante
+sa toison rousse.
+
+Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque
+grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice
+n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un
+sourire polisson.
+
+--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit
+de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien
+elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!
+
+Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair
+brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de
+deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre
+flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en
+brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau,
+les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la
+flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils
+chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le
+duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur
+le point d'éclater de rire contenu.
+
+De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de
+la comtesse Cecilia:
+
+ _Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.
+ La rividi, più bella e meno altera._
+
+Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient
+comme des fous.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES JUMEAUX
+
+1498-1499
+
+ _In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando
+ contempla._
+
+ LEONARDO DA VINCI.
+
+ Les sens appartiennent à la terre; la raison est en dehors des
+ sens, quand elle contemple.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+ Le ciel en haut--le ciel en bas.
+ [Grec: Ouranos anô, ouranos chadô.]
+
+ (TABULA SMARAGDINA.)
+
+
+I
+
+--Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan Indien, au sud de
+l'île de Taprobane, il y a l'inscription «Phénomènes marins, les
+Sirènes». Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris en
+arrivant à cet endroit de ne pas trouver de sirènes. Pourquoi
+souriez-vous?
+
+--Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.
+
+--Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, à l'existence
+des sirènes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil
+à l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des
+pygmées qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et
+l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au
+lieu de fruits, produit des oeufs, desquels sortent des oisillons
+couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un goût
+de poisson, si bien qu'on en peut manger même les jours de maigre? Ou
+bien de cette île sur laquelle ont débarqué des mariniers qui, après
+avoir allumé du feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se
+trouvaient pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a été conté
+par un vieux loup de mer à Lisbonne, un homme sobre, qui m'a juré, par
+la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vérité.
+
+Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte de
+l'Amérique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498, à Florence, non
+loin du Vieux Marché, dans une chambre au-dessus des caves de la
+maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises à
+Séville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destinés
+aux terres découvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de
+Pompeo, rêvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même
+l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de Gama,
+lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à cette époque, appelée
+par les Italiens le mal français et par les Français le mal italien,
+par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais,
+et par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était fait soigner
+par les docteurs de toutes les facultés et attachait les emblèmes en
+cire de Priape à tous les autels. Brisé par la paralysie, condamné
+pour l'existence, il gardait une extraordinaire activité cérébrale,
+et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à lire des
+livres et à consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires
+et découvrait des terres inconnues.
+
+Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères célestes, de
+sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille à une
+cabine de navire. A travers la fenêtre ouverte sur la loggia, se
+voyait le crépuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la
+lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des
+condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle.
+
+--Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes
+enveloppées, il n'est pas dit pour rien: «La foi transporte les
+montagnes.» Si Colomb avait douté comme vous, il n'aurait rien fait.
+Convenez que cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite
+d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le Paradis Terrestre!
+
+--Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous par cela, Guido?
+
+--Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'après
+les observations de Colomb sur l'étoile polaire au méridien des îles
+Açores, il avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on
+l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmontée
+d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette
+excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la
+sphère lunaire, et là est le Paradis...
+
+--Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions de la science.
+
+--La science! dit Guido en haussant avec mépris les épaules.
+Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai
+les paroles de son «Livre prophétique», _Libro de las Profecias_: «Ni
+la mathématique, ni des cartes géographiques, ni des déductions de la
+raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, mais simplement la
+prophétie d'Isaïe sur la nouvelle terre.»
+
+Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le
+reprenaient. Léonard appela les domestiques, qui emportèrent le malade
+dans sa chambre.
+
+Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de Colomb
+concernant la marche de l'étoile polaire et y trouva de si grossières
+erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux.
+
+--Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On pourrait supposer qu'il
+a découvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet
+dans les ténèbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a
+découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il
+mourra sans le savoir.
+
+Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb
+annonçait à l'Europe sa découverte.
+
+Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier des cartes. Par
+instants, il sortait sur la loggia, contemplait les étoiles et en
+songeant au prophète de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet
+étrange visionnaire à coeur et cerveau d'enfant, involontairement il
+comparaît sa destinée à la sienne:
+
+--Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis
+que moi, malgré tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi
+brisé par la paralysie. Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus et
+je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!--disent les uns.--Mais la
+foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la même chose? Mes
+yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète
+aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant
+pour savoir et aveugle pour agir?
+
+
+II
+
+Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose
+éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le
+bruit des pas et des voix.
+
+On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître
+que ce même jour--le samedi des Rameaux--devait avoir lieu le «duel du
+feu».
+
+--Quel duel? demanda Léonard.
+
+--Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses
+ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera
+son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio.
+
+--Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle.
+
+--Ne viendrez-vous pas?
+
+--Non, tu vois, je suis occupé.
+
+L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:
+
+--En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de
+venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on
+verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais
+que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si
+vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore...
+
+Léonard sourit.
+
+--Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle?
+
+Giovanni baissa les yeux.
+
+--Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!
+
+A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et
+mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le
+principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible
+ennemi de Savonarole.
+
+--Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous
+accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces
+bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles,
+tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique!
+
+--Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura
+Léonard.
+
+--Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra
+Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui.
+Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et
+ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San
+Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle
+ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes,
+nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des
+moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les
+deux brûlaient!
+
+--Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard
+pensif et comme à lui-même.
+
+--Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement.
+Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné
+l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent
+tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la
+mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu,
+pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux
+fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à
+la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi?
+
+--Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo.
+
+Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient
+des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard
+avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant
+Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea
+Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les
+plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres
+écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres
+rouges que devait résoudre le duel du feu:
+
+I.--L'Eglise de Dieu se renouvellera.
+
+II.--Dieu la châtiera.
+
+III.--Dieu la transformera.
+
+IV.--Après le châtiment, Florence se renouvellera également et
+dominera tous les peuples.
+
+V.--Les infidèles se convertiront.
+
+VI.--Tout cela est imminent.
+
+VII.--L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est
+sans effet.
+
+VIII.--Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas.
+
+Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et
+écoutèrent les conversations.
+
+--Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait
+un vieil ouvrier.
+
+--Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune
+contremaître, il n'y a à cela aucun péché...
+
+--La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle,
+mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur
+Dieu...»
+
+--Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de
+Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne
+peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.
+
+--Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix.
+
+--Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra
+Girolamo?
+
+--Ensemble...
+
+--Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve.
+
+--Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord
+Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits
+au couvent de San Marco.
+
+--Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort?
+
+--Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort.
+J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner
+l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun
+à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort
+se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»
+
+--Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la
+Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des
+nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans
+l'antiquité.
+
+--_Amen! Amen!_ murmurait la foule.
+
+Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les
+yeux.
+
+La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois
+Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le
+sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule,
+reconnaître le sourire de Léonard.
+
+
+III
+
+En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris
+dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la
+milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées
+des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.
+
+Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non
+seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les
+toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles,
+avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en
+grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places.
+Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes,
+à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles
+n'entraient que les hommes désarmés.
+
+Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua
+l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres
+et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et
+saupoudrées de poudre.
+
+De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de
+Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de
+soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico,
+en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!...
+chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Israël et sa
+puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton
+sanctuaire.»
+
+La foule répondit dans un cri frémissant:
+
+--Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité!
+
+Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia
+Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.
+
+Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.
+
+La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se
+dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux
+voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur
+naïve prière:
+
+--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!
+
+L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui
+grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait.
+
+Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de
+drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du
+Palazzo Vecchio.
+
+--Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des
+lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du
+Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...
+
+--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes
+oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises.
+
+--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être
+brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit!
+
+--Permettez, c'est un meurtre...
+
+--Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la
+terre!
+
+--Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon
+les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique...
+
+--Alors, que le pape décide.
+
+--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au
+peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par
+cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans
+le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines
+et tous les curés!
+
+--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve
+et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau
+aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.
+
+--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano
+Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade.
+On a dû le saigner.
+
+--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage
+intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de
+la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux,
+vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos
+ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à
+quelle ignominie ont atteint leurs descendants!
+
+Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas
+devoir prendre fin.
+
+Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de
+Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se
+rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et
+s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui
+défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à
+nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la
+croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara
+qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors,
+les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient
+brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole
+tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans
+le feu périra seulement le _modus_ et non l'éternelle _substance_. Une
+insoluble discussion scolastique s'engagea.
+
+La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup,
+derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, où
+l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux
+héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la
+bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des
+fauves.
+
+Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son
+peuple, rugissait de colère.
+
+A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus
+terrible d'humains avides:
+
+--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle!
+
+Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur,
+s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna
+au peuple de se taire.
+
+Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:
+
+--Il a peur!
+
+Et toute la foule répéta ce cri.
+
+--Frappez, frappez les cagots!
+
+Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité.
+
+Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant
+Savonarole allait être saisi et lapidé.
+
+Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et
+une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps.
+Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les
+deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux.
+
+--Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils
+sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle!
+
+Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la
+populace furieuse.
+
+Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le
+frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le
+capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue.
+Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main,
+comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule.
+
+
+IV
+
+Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à
+une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité
+des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant
+situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
+
+Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis
+subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard
+l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit
+transporter dans sa chambre.
+
+--Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la
+vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle!
+
+Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il
+lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la
+porte de sa maison en exigeant le Clou sacré:
+
+«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver
+aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle
+doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle
+sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un
+nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru
+différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité,
+Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à
+découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!»
+
+Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il
+cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre
+ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et
+la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira»,
+il y avait corrélation.
+
+Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la
+journée.
+
+La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la
+ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés,
+traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné
+le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les
+moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des
+crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur
+de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux,
+terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de
+l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se
+tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque
+coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines
+suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que
+Domenico. On les avait emmenés en prison.
+
+En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir
+les défendre contre les injures de la populace.
+
+Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:
+
+--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé!
+
+D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils
+cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la
+clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont
+il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir
+le coffret secret des abominations romaines.
+
+Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits
+inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris.
+Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à
+s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se
+rassasier:
+
+--Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!
+
+Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo
+Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait
+la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort,
+un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le
+postérieur en criant:
+
+--Voilà d'où sortaient ses prophéties! _Egli ha la profezia nel
+forame!_
+
+Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
+
+Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait
+depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cène_.
+
+
+V
+
+Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième
+d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.
+
+Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône
+qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le
+pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti,
+fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique
+héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après
+avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza».
+
+Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour
+du duc, un «duel savant», _scientifico duello_, qui lui avait
+tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On
+supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la
+dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour
+lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous
+le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie
+les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix
+dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais
+encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur
+des Muses.
+
+Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs,
+les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet
+carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine,
+gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée
+d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de
+bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna
+Lucrezia et la comtesse Cecilia.
+
+La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le
+duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan
+et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes--Milan--avait dépassé
+l'antique.
+
+Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la
+dispute médicale posa ces questions:
+
+«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La
+guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme
+est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du
+corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur
+la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus
+voluptueuse que l'homme?»
+
+Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la
+toute première matière était hétérogène ou homogène?
+
+--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche
+édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès
+scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée
+distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait à
+la comprendre.
+
+Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un
+sourire ironique errait sur ses lèvres.
+
+
+VI
+
+La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à
+l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria
+de prendre part à la discussion.
+
+--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...
+
+--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie.
+Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus
+intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton
+cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...
+
+--Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais
+vraiment je ne puis, je ne sais...
+
+Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas
+parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait
+toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou
+n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations
+dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans
+la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses
+mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et
+des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La
+jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes,
+lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait
+cadeau d'un tel art!» pensait-il.
+
+Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.
+
+--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plaît!
+Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous
+quelque chose de gentil...
+
+--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.
+
+--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux!
+La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...
+
+--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les
+morts...
+
+--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit
+effrayant et sans mathématique...
+
+Léonard ne savait refuser rien à personne.
+
+--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.
+
+--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va
+parler. Écoutez!
+
+--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur
+d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.
+
+--Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.
+
+--On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?
+
+--Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.
+
+--De Vinci? Un docteur ou un licencié?
+
+--Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste
+Léonard qui a peint la Sainte-Cène...
+
+--Un peintre? Alors il traitera de la peinture...
+
+--Non, des sciences naturelles.
+
+--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants?
+Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits?
+
+--Aucun. Il ne publie pas.
+
+--Il ne publie pas?
+
+--Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec
+des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.
+
+--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être
+vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux
+et amuser le duc et les belles dames?
+
+--Nous allons voir.
+
+--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de
+cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser.
+Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce
+que c'est que ce Léonard.
+
+Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.
+
+Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en
+fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt.
+
+--Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de
+l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur
+parler de ce qui me passera par la tête--pourvu qu'ils me laissent
+tranquille.
+
+Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante
+assistance.
+
+--Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et
+rougissant comme un écolier--c'est pour moi tout à fait imprévu...
+simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me
+semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.
+
+Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes
+de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes,
+loin de la mer--témoins ultra-antiques des transformations subies par
+la terre--puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les
+montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son
+automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu
+des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent
+peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans
+l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec
+l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines
+sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura
+son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.
+
+--Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des
+animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut
+être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir
+de la terre.
+
+Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance
+dans la science--en dépit de sa modestie--si différentes des utopies
+pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que
+lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le
+complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le
+bégaiement suffisant d'un ignorant?
+
+--Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le
+sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous
+souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer
+Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur
+leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable!
+
+Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était
+donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur
+de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux
+blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son
+sourire plat la moquerie du duc:
+
+--Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo,
+sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer:
+n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages,
+au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de
+la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il
+pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages
+par le déluge?
+
+--Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité
+maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement
+libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge.
+Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau
+de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les
+plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les
+vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer
+Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des
+montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en
+désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non
+par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voilà
+ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les
+sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent
+séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir
+aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement,
+plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages
+pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites
+qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté
+d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile
+également de repousser cette assertion, car le coquillage est un
+animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage
+jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des
+valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas
+quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une
+période de quarante jours--durée du déluge, d'après Moïse--il ait pu
+franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de
+Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant
+l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres
+écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par
+soi-même ce dont il parle.
+
+Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la
+faiblesse de la réplique du recteur.
+
+Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da
+Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le
+Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui
+n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans
+les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.
+
+Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de
+Léonard.
+
+--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que
+l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des
+animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges,
+vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme
+d'après les cornes des boeufs et des moutons, d'après le coeur des
+arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la
+durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient
+entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de
+limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des
+éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates
+des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout
+cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner
+ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera
+pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des
+étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont
+inutiles...
+
+Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui
+eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car
+des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la
+science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il
+est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette
+intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande
+connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de
+discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées
+à la hauteur de pure intellectualité.
+
+--Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et
+ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup
+songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...
+
+--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer,
+éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ à
+votre avis?
+
+--Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que
+les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science
+inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base
+sur l'expérience.
+
+--Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce
+cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les
+antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance,
+tout cela alors serait?...
+
+--Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement
+Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour
+la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître
+une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont
+embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs
+siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne
+pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques--on
+les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La
+parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le
+monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité
+n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois
+font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal
+aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne
+disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants
+peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences
+prétendues sophistiques...
+
+Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son
+adversaire, il se tut.
+
+--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le
+docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le
+savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le
+vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur
+Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à
+l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez
+daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de
+l'Écriture Sainte...
+
+--Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils,
+je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car
+ils sont la substance de la plus haute vérité...
+
+On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les
+uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient
+vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient
+dédaigneusement les épaules.
+
+--Assez! assez!...--Permettez-moi de répondre, messer,...--Qu'y a-t-il
+à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la
+parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf
+pourri... Comment permet-on?...--Les vérités de notre très sainte
+mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...
+
+Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa
+solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la
+science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux
+et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais
+contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être
+laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves,
+par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour
+qu'ils l'admettent.
+
+Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne
+comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif
+plaisir.
+
+--Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains.
+C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se
+battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il
+tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun,
+derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés.
+Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui
+jouait la timidité...
+
+Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un
+combat de coqs.
+
+--Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les
+bonnets rouges l'assommeront...
+
+Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent
+aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent
+sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour
+réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.
+
+Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:
+
+--Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est
+suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que
+mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore
+desséchée!--exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés
+de messer Leonardo.
+
+
+VII
+
+A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas:
+
+--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu
+lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité,
+vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas
+l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout
+concilier, tout réunir...
+
+--Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard.
+
+--Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde.
+Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y
+aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce
+pas, mon ami?
+
+--Parfaitement, fra Luca.
+
+--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous
+cédons.
+
+--«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le
+visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier
+Pythagore et saint Thomas d'Aquin.
+
+--A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin,
+l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés.
+Quelle finesse dans l'allégorie!
+
+--Quelle allégorie?
+
+--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu
+merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas...
+
+Le vieillard eut un sourire malin.
+
+--Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le
+soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le
+mercure; est-ce bien cela?
+
+--Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien
+compris mon allégorie!
+
+--Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre
+philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le
+soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine
+transmutation des métaux!
+
+Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le
+vieillard eut un rire enfantin, naïf:
+
+--Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à
+votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère
+l'Alchimie!
+
+--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on
+ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser
+avec vous dorénavant.
+
+Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un
+petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du
+vin et des fruits.
+
+--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je
+n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de
+m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais
+volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se
+sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait
+pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose
+de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.
+
+--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais
+il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne
+croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère
+être philosophe plutôt que chrétien...
+
+--Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il
+brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une
+puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs
+peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne
+d'offenser mon Léonard.
+
+--Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare
+Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la
+postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un
+aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier.
+C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à
+d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères.
+
+--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois
+ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes
+sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger
+d'eux. Ce sont des originaux!
+
+--Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur,
+acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis
+longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des
+originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent.
+J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit
+dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande:
+
+»--Le maître est-il à la maison?
+
+»--Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes.
+
+»--Et à quoi est-il occupé?
+
+»--Il mesure la pesanteur de l'air.
+
+»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard:
+
+»--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?
+
+»--Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile.
+La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de
+livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»
+
+--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et
+satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut
+sans avirons.
+
+--Sans avirons! Tout seul?
+
+--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.
+
+--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même...
+
+--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par
+fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose
+que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un
+canot, mais des navires.
+
+--Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire!
+
+--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire.
+Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la
+gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie!
+
+
+VIII
+
+Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes
+Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une
+gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était
+radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages
+s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait
+une étoile solitaire.
+
+Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard
+songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme
+des jumeaux.
+
+Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de
+six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.
+
+Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant
+à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses
+pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses.
+Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il
+mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les
+distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.
+
+--Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!
+
+--Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon.
+
+Elle ne se décidait pas, et admirait.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
+
+--Maïa.
+
+--Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont
+allés pêcher du poisson?
+
+--Non.
+
+--Veux-tu que je te le raconte?
+
+Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme
+celle d'une jeune fille.
+
+--Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis,
+car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.
+
+Il fouilla dans ses poches.
+
+A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda
+Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière
+elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la
+grand'mère de Maïa.
+
+Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu,
+elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et
+cria:
+
+--Maïa! Maïa! Viens ici, vite!
+
+La fillette hésitait.
+
+--Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre...
+
+Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains
+l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des
+cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose
+en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de
+grands yeux terrifiés.
+
+Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna
+précipitamment.
+
+Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le
+considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle
+craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.
+
+Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher
+dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant
+d'un sourire fautif et confus.
+
+Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant
+la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de
+savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des
+hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux
+désespérément purs.
+
+Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres
+poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre
+telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit
+un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des
+corps sur les plans inclinés.
+
+La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce
+soir-là aussi, elle procura à son coeur l'habituelle jouissance.
+
+Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son
+journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne
+pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées
+par le tournoi des savants:
+
+«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux
+sous des plumes de paon; ils récitent les oeuvres d'autrui et me
+méprisent parce que je _découvre_. Mais je pouvais leur répondre comme
+Marius, le patricien romain: vous parant des oeuvres d'autrui, vous ne
+voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.
+
+»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques,
+existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une
+glace.
+
+»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le
+droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis
+exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est
+pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui
+ont bien écrit.
+
+»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des
+anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres:
+l'expérience, le maître des maîtres.»
+
+La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits
+d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en
+ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire
+semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se
+souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte
+infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et
+ferme dans sa solitude.
+
+Seulement au fin fond de son coeur qu'il ignorait lui-même,
+bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une
+rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords,
+comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa--de
+quoi? il voulut se le demander et ne le put.
+
+
+IX
+
+Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour
+travailler au visage du Christ.
+
+Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les
+pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste
+vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument
+gris pommelé.
+
+--Et Gianino? demanda Léonard.
+
+Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.
+
+--Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.
+
+--Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?
+
+--Depuis quatre jours.
+
+Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser
+l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.
+
+Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.
+
+Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits,
+il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que
+prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était
+coutumier, mais que personne ne craignait.
+
+--Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval
+par le vétérinaire?
+
+--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!
+
+--Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient...
+
+--Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas
+dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.
+
+--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet
+idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su
+ce qu'était l'anatomie?
+
+Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond
+mépris, murmura:
+
+--L'anatomie!
+
+--Vaurien!... Va-t'en de ma maison!
+
+Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que
+l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de
+rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de
+chevaux.
+
+--Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio.
+Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma
+faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.
+
+--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné...
+
+Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il
+ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la
+bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.
+
+Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.
+
+--Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre.
+
+--Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du
+foin, savoir si cette canaille dit la vérité.
+
+Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.
+
+Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les
+instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la
+couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque
+minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de
+sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il
+respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté,
+ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et
+calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout
+de tout.
+
+--Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie,
+voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis
+embrouillé...
+
+--Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose.
+Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce
+vrai?
+
+--C'est vrai.
+
+--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec
+une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le
+visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le
+foin des chevaux. Tu te souviens...
+
+--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.
+
+--Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis
+toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?
+
+Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.
+
+Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le
+maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.
+
+--Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la
+maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?
+
+--Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la
+semaine dernière, je t'ai donné trente florins.
+
+--Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux
+à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour
+votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats
+d'or pour ce grand diable bigarré...
+
+--Tu veux parler de la girafe?
+
+--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous
+nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle
+crèvera.
+
+--Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai
+l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.
+
+--Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces
+fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines,
+nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain
+quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?
+
+--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je
+sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que
+j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont
+absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...
+
+Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se
+taisait, sombre, les yeux baissés.
+
+--Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas
+de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne
+s'est vue.
+
+--Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco.
+Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne
+recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous
+les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous...
+
+--Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai
+comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en
+corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie
+mauvaise Pâque!
+
+Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.
+
+--Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,--et subitement sur
+ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et
+protectrice.--Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous
+y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent
+pas de foin...
+
+Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel,
+qu'il envoyait à sa vieille mère malade.
+
+--Il s'agit bien du foin! cria Léonard.
+
+Et épuisé, il s'affala sur une chaise.
+
+Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid
+vif.
+
+--Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois
+prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce
+que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...
+
+--A qui?
+
+--A Arnoldo.
+
+Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.
+
+--A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que
+n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître,
+maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?
+
+Léonard baissa la tête.
+
+--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...
+
+Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:
+
+--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...
+
+Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme
+rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice
+jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros
+livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait
+une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les
+calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions
+et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de
+plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets,
+les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des
+annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense
+de la cape de Salario:
+
+ Drap d'argent 15 lires 4 soldi.
+ Velours pourpre 9 -- »
+ Galons 9 -- 9 soldi.
+ Boutons 9 -- 12 »
+
+Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table.
+Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage
+du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le
+nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau
+titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan,
+mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh!
+le bon et pauvre homme!...»
+
+
+X
+
+Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne
+pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le
+lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante
+pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage
+de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres
+deniers.
+
+En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas
+encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait
+besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France.
+
+Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses
+élèves.
+
+Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La
+statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était
+prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More
+s'effara, se fâcha et refusa même une audience.
+
+Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard
+écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans
+les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au
+balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.
+
+«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de
+plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne
+soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose
+rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au
+silence...
+
+»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...
+
+»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui
+ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art
+que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...
+
+»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne
+parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment...
+
+»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner
+mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper
+de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je
+n'avais que cinquante ducats.
+
+»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...
+
+»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»
+
+
+XI
+
+Un soir de novembre, après une journée passée en démarches auprès du
+généreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le
+bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes
+enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au
+cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout
+d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant
+pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais
+en approchant, il entendit parler derrière la porte.
+
+--La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des
+voleurs peut-être?
+
+Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et
+devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais
+montrés à personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il
+s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur la
+pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant
+dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils
+puissent l'entendre:
+
+--Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa,
+Marco, Giovanni, Cesare!
+
+Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme
+une vitre brisée. Une fenêtre battit.
+
+Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son coeur il
+n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût.
+
+Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la
+cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de
+travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal.
+Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la
+glace l'écriture de Leonardo:
+
+«_Laude del Sole._ Gloire au soleil.
+
+»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du
+soleil est réellement telle qu'elle paraît; je m'étonne que Socrate
+abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre
+incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment
+puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à
+la déification du soleil...»
+
+--On peut passer? demanda Cesare.
+
+--Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.
+
+--«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans
+l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins
+que la plus petite planète--un point à peine perceptible dans
+l'univers.--De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés...»
+
+--Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui
+qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui...
+
+Il tourna une page.
+
+--Tiens... encore, écoute:
+
+«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un
+homme mort en Asie.»
+
+--Tu comprends?
+
+--Non.
+
+--Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.
+
+«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos lumières sur cette
+démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni
+chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni
+voix, ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et
+voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de
+l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par
+l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la
+nature.»
+
+--Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient
+entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une
+prophétie:
+
+«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes
+vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et
+assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu,
+qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»
+
+--Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble à du Savonarole. Une
+pierre dans le jardin du pape...
+
+«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»
+
+--Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... Mais oui!
+«Morts depuis mille ans...» les martyrs, les saints, au nom desquels
+les moines amassent l'argent. Une excellente devinette!
+
+«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on
+allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.»
+Les tableaux saints.
+
+«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs
+actions secrètes et honteuses.»--La confession. Comment cela te
+plaît-il, Giovanni? Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui
+il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même pas méchantes.
+Simplement un amusement... Il joue au sacrilège...
+
+Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:
+
+«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et
+punissent ceux qui dévoilent leurs trafics.»--C'est probablement au
+sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les
+miracles.
+
+Il ferma le cahier et regarda Giovanni.
+
+--Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?
+
+Beltraffio secoua la tête.
+
+--Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien
+nettement.....
+
+--Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui,
+tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes
+en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même la
+plus grande énigme.
+
+«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que
+ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies
+du Sauveur...»
+
+Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,--tout
+petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,--qui
+représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise
+sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles
+et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la
+géométrie, source de toutes les sagesses.
+
+Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire
+l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare
+eut à peine le temps de déchiffrer les trois premiers mots,
+«Nécessit--éternel maître», lorsque retentit la voix de Léonard,
+criant:
+
+--Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous donc tous? Andrea,
+Marco, Giovanni, Cesare!
+
+Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa.
+
+--Mauvais présage, sourit Cesare.
+
+Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir,
+ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre
+et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des
+branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la
+jambe.
+
+
+XII
+
+Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la
+mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la
+pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite
+l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquiétude vague, comme
+s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée
+revenait toujours au même point.
+
+Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour
+chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait
+guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la
+nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus
+piteux, plus égaré.
+
+Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le
+quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le coeur de
+son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre
+les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait
+chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.
+
+--Si je savais comment le soulager, pensait Léonard.
+
+Il eut un sourire amer:
+
+--Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils
+disent que j'ai le mauvais oeil...
+
+Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une
+porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit.
+
+L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter
+sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une
+image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc.
+Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les
+enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller.
+
+--Giovanni, tu dors? murmura le maître.
+
+Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard
+dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que
+Léonard avait vue dans les yeux de Maïa.
+
+--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....
+
+Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur
+son front:
+
+--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve
+effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le
+dévisageant avec méfiance.
+
+Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front:
+
+--Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
+
+Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les
+coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les
+mains, il balbutia:
+
+--Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et
+je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis
+vis-à-vis de vous un misérable, un traître...
+
+Léonard l'embrassa et l'attira à soi.
+
+--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois
+pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit
+vis-à-vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-être toi aussi me
+pardonneras-tu un jour...
+
+Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un
+élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa
+poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.
+
+--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si
+jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je
+ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des
+idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non!
+Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto.
+Personne ne peut vous aimer autant que moi.....
+
+Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait
+comme un enfant:
+
+--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit,
+pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter
+quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et
+malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a
+bien des choses qu'il ne comprend pas.....
+
+Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard
+scrutateur et dit:
+
+--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_...
+
+--Qui, lui? demanda Léonard.
+
+Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent
+d'effroi.
+
+--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas
+parler de _lui_...
+
+Léonard le sentit trembler dans ses bras.
+
+--Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les
+docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose
+sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni,
+entends-tu? Cela t'apaisera.
+
+Et après un instant de silence:
+
+--Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?
+
+Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota:
+
+--De votre sosie...
+
+--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?
+
+--Non, réellement...
+
+Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait.
+
+--Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la
+nuit?
+
+--Non. Mais tu dois bien le savoir?
+
+--Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître,
+maintenant je suis certain que c'était _lui_.
+
+--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il
+arrivé?
+
+Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il
+espérait que cet aveu le soulagerait.
+
+--Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi,
+comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme
+vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage
+était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas
+gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être
+vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de
+l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit:
+«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie
+pas.» Alors j'ai tout compris.
+
+--Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?
+
+--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé...
+
+--De quoi?
+
+Giovanni cacha sa figure dans ses mains.
+
+--Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te
+tourmenterais.
+
+--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique,
+que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée
+qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé...
+
+--Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi
+le dessin d'une machine de guerre?
+
+--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes
+appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et
+que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal,
+la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est
+mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas
+cinq...
+
+--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais...
+
+--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez,
+maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre,
+qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son
+cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi,
+m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de
+Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science
+parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de
+vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des
+miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et
+de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de
+l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces
+paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est
+parti en me disant qu'il reviendrait...
+
+Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait
+plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni
+pénétrait dans la plus secrète profondeur de son coeur.
+
+--Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du
+maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout
+cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant...
+comme vous!
+
+Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un
+cri dément:
+
+--Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en,
+maudit!
+
+Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:
+
+--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut
+mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui
+a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me
+craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et
+folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de
+sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux
+qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi,
+Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais
+chez toi...
+
+Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien
+cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il
+sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver--il était
+prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître.
+
+--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous
+verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement,
+pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas!
+
+Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.
+
+--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant,
+ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici.
+Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu
+sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras.
+
+
+XIII
+
+Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu
+et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche
+pour un tableau.
+
+Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait
+prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention,
+comme s'il se fût agi d'une oeuvre importante, il aida le maître à
+imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé.
+Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les
+rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic,
+égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le
+travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même
+temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter
+un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de
+porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les
+plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie.
+
+La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic,
+qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la
+planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses
+frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il
+s'était arrêté et regardait le maître.
+
+--Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant.
+L'huile refroidie n'adhère pas.
+
+Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni,
+avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.
+
+--Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.
+
+--Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.
+
+Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et
+lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable
+d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le
+cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare
+da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical.
+
+Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher,
+Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de
+l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre
+dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait
+déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune.
+Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en
+plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé
+dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate
+coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes.
+
+--Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez
+moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer...
+
+--Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa
+Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.
+
+--Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production
+de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix,
+peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut
+observer les règles avec une précision mathématique...
+
+Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile,
+causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne
+songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui
+tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans
+l'âtre.
+
+--Racontons des histoires! proposa Salaino.
+
+Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint,
+allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé
+tous ses tableaux.
+
+»--Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.
+
+»--Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au
+centuple une bonne action.»
+
+»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui
+donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en
+criant:
+
+»--Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en
+m'abîmant tous mes tableaux.
+
+Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les
+autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les
+autres.
+
+Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne
+paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression
+d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes,
+s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa
+corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses
+cris de colère.
+
+A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper,
+d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant
+parcimonieux.
+
+Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du
+fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment
+rassis. Il n'y avait pas de vin.
+
+--As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons.
+
+--Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.
+
+--Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin?
+
+--Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif
+s'il n'y a plus d'argent?
+
+--Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers
+le plafond une pièce d'or.
+
+--D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai
+les oreilles, dit Léonard, en le menaçant.
+
+--Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de
+suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets!
+
+--Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin...
+
+Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses
+passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.
+
+Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très
+haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât
+doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se
+contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait
+la chanson du _Moine défroqué_:
+
+ Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!
+ Hi hi hi et ha ha ha!
+ Eh! vous les jolies filles,
+ A pécher je suis prêt!
+
+Ou bien encore l'hymne solennel de la folle _Messe de Bacchus_,
+inventé par les étudiants:
+
+ Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,
+ Comme des éponges s'imbiberont,
+ Et dans le feu de l'enfer
+ Les diables les sécheront.
+
+Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de
+plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage
+sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé
+probablement, de Giacopo.
+
+On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse
+et à chacun.
+
+Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire:
+
+--J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait
+que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu
+devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à
+l'éternelle gaieté céleste.
+
+Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu
+exprimer le maître.
+
+--Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté,
+quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre,
+comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur
+plaira.--Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand
+les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et
+que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous
+gênent.
+
+--Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le
+maître en riant.
+
+Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son
+lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à
+son élève.
+
+Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à
+Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une
+ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche
+usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,--maladif
+et rêveur enfant de seize ans,--plongé dans la secrète sagesse de la
+Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières
+de la Synagogue.
+
+Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux
+cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le
+Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu,
+oublié et de nouveau retrouvé.
+
+Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans
+le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le
+pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des
+Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples:
+«Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face
+contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette
+coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une
+seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis
+éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.»
+
+Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur
+tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.
+
+--Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne
+soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre
+volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et
+lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?
+
+--Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me
+semble que de nouveau tu...
+
+--Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et
+tranquille... Maintenant tout est passé...
+
+--Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que
+jamais plus, cela ne revienne...
+
+--Ne craignez rien! Maintenant je vois--et il désigna le dessin--je
+vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie
+revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce
+dessin.
+
+
+XIV
+
+Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure
+du Christ de la _Sainte Cène_ et il désira le voir. Souvent il avait
+supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et
+toujours retardait.
+
+Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à
+la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et
+Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait
+sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion,
+Giovanni vit le Christ.
+
+Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du
+canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et
+rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare,
+traitant de la mathématique.
+
+Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les
+flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et
+friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et
+violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit
+tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une
+longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de
+la fonte, paraissait infiniment profonde.
+
+Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées
+qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux
+interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux
+pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants;
+l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des
+Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage,
+étrange et terrible.
+
+Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction,
+tous deux étaient la vérité.
+
+Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il
+s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti,
+appuya sa tête dans ses mains.
+
+--Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de
+l'Achéron, dit une voix railleuse.
+
+Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et
+reconnut Cesare.
+
+Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive,
+enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre
+apparition.
+
+Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux.
+Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas.
+
+--Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin
+Cesare.
+
+--Oui, répondit Giovanni.
+
+--Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel
+pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant.
+
+Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola
+au-dessus du canal.
+
+--Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la _Cène_?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien? comment le trouves-tu?
+
+Cesare se retourna brusquement.
+
+--Et toi? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais pas... il me semble...
+
+--Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?
+
+--Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le
+Christ.
+
+--Pas le Christ? Et qui donc?
+
+Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête.
+
+--Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de
+la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque
+enfant?
+
+--Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel
+le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères?
+
+--Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux
+Christ!
+
+--Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage.
+Dans la _Cène_ il est plus âgé de quinze ans...
+
+--Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont
+deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies...
+
+--Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu
+dit, Cesare, deux _Sosies_?
+
+--Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même?
+
+--Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan,
+comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a
+représenté dans la _Cène_, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il
+possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la
+sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants
+qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis
+venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette
+prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et
+je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié
+ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort--comme
+nous!
+
+--Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet.
+Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la _Cène_, ne pouvait
+prier _ainsi_...
+
+Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son
+compagnon. Il lui semblait étrangement changé.
+
+Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de
+plus en plus assombrie.
+
+--Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans,
+nous marchions ensemble ici même et discutions la _Sainte-Cène_. Tu te
+moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son
+Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le
+soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi,
+tu pourrais parler ainsi de lui...
+
+Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se
+retourna.
+
+--Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu
+l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu
+l'aimes!
+
+Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.
+
+--Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je
+pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait
+dans la _Sainte-Cène_, personne, peut-être même pas lui, ne le
+comprend comme moi, son plus mortel ennemi!
+
+Et riant de nouveau de son rire forcé:
+
+--Quand on pense... quelle drôle de chose que le coeur humain? Puisque
+nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne
+l'aime tout de même pas, moins encore maintenant...
+
+--Pourquoi?
+
+--Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le
+dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'oeil, ni l'orteil de son
+pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que
+Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et
+les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer
+la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous
+apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté,
+car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne
+de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne
+jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale
+d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse
+sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à
+l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que
+le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur
+une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu,
+Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase!
+
+--Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le
+quittes-tu pas?
+
+--Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme
+un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à
+te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux
+brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...
+
+--Lequel?
+
+--Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre
+apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais
+aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni
+même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la
+gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des
+insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre
+et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de
+son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!
+
+Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se
+poser sur sa main.
+
+--Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je
+sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a
+dit que je l'aimais?
+
+--Lui-même, répondit Beltraffio.
+
+--Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il
+pense que...
+
+Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup
+comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop
+absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux,
+ils se quittèrent au plus proche carrefour.
+
+Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne
+voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux
+rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont
+l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il
+répétait sans cesse:
+
+--Les sosies... les sosies...
+
+
+XV
+
+Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor
+ducal ses deux ans d'appointements en retard.
+
+A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la
+nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape
+et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée
+française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur.
+Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le
+duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux
+ses intimes.
+
+Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la
+faveur ducale:
+
+«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître
+Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises
+au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait
+l'acte de donation.
+
+L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait
+été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc
+était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des
+discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires,
+vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et
+embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui
+plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans
+sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron.
+
+Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de
+Bramante qui surplombait un des fossés du palais.
+
+La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la
+trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de
+fer du pont-levis.
+
+Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les
+chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un
+plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du
+fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des
+torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc
+jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les
+cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils
+fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.
+
+La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Béatrice, lui avait envoyé
+en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces
+derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir
+venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait
+son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de
+l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles
+des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les
+nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.
+
+Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières,
+les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les
+gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le
+brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus
+beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des
+visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre
+deux cieux ils se balançaient et glissaient.
+
+Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du
+chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et
+lui tendit un papier.
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il.
+
+--Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des
+armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais
+les fourgons partent demain à l'aube.....
+
+Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.
+
+--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire
+après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus
+dormir!
+
+Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de
+façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas:
+
+--Messer Leonardo.
+
+--Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le
+entrer.
+
+Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:
+
+--Léonard ne me gênera pas.
+
+Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles,
+s'illumina d'un bon sourire.
+
+Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le
+pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses
+cygnes.
+
+Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au
+front.
+
+--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te
+portes-tu?
+
+--Je dois remercier Votre Altesse.....
+
+--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment
+viendra où je saurai te récompenser selon tes services.
+
+Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets,
+cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la
+cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que
+Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le
+canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la
+conversation avec un air ennuyé et dégoûté.
+
+Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis
+quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée,
+qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé.
+
+--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque
+l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa
+ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard.
+
+--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui
+sait si nous nous reverrons?
+
+--Votre Altesse nous abandonne?
+
+Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.
+
+--Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons
+ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en
+as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais
+dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un
+peu à Ludovic le More!
+
+L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les
+seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où
+l'éloquence de cour était indispensable:
+
+--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes
+au service de Votre Altesse.
+
+--Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de
+moi et tu me plaindras.....
+
+Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur
+les lèvres.
+
+--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec
+toi!
+
+Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la
+galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'élevait un
+sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que
+dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes
+blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes
+meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les
+gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi
+virginal.
+
+On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la
+résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose
+qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant
+majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles,
+telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le
+ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre
+miroir des eaux.
+
+
+XVI
+
+En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard
+se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève
+Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au
+sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.
+
+C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son
+maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence,
+le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort
+de Savonarole.
+
+L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin,
+sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit
+même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu».
+
+Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large
+tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant
+trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers,
+qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence
+avait l'aspect d'une croix.
+
+Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la
+place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais
+sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et
+Silvestro Maruffi.
+
+Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la
+tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva,
+prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles
+d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le
+moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:
+
+--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te sépare de
+l'Eglise combattante et triomphante.
+
+--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante
+mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia
+Savonarole.
+
+On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la
+chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux
+fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques
+pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit
+Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort
+au nom du peuple.
+
+Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et
+Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins,
+anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient
+introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les
+condamnés.
+
+Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il
+conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas
+compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la
+corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et
+cria:
+
+--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!
+
+Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans
+peur aucune, il se lança dans le vide.
+
+Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit
+signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu
+s'il s'était dirigé vers le ciel.
+
+Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à
+l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.
+
+Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.
+
+Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del
+Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le noeud
+coulant quelqu'un cria:
+
+--Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!
+
+Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent.
+
+Le bourreau poussa Savonarole.
+
+Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la
+garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et
+glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes
+paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des
+vanités»:
+
+--Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!
+
+La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les
+gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant:
+
+--Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!
+
+Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps.
+La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui
+pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et
+semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.
+
+Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os
+calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se
+frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des
+martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une
+charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le
+triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler
+quelques pincées de cendres et quelques parcelles du coeur non consumé
+de Savonarole.
+
+Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui
+contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa
+de ses larmes.
+
+Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.
+
+En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance,
+devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.
+
+Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra
+Benedetto ne le quittait pas d'un instant.
+
+Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il
+écoutait son délire et s'effrayait.
+
+Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout
+en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au
+Christ les lois de l'éternelle nécessité.
+
+--Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne
+sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter
+cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la
+plus courte entre deux points?
+
+Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposés
+et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de
+souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et
+omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient
+tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure
+que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se
+convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis
+avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son
+sosie, l'appelait Antechrist ...............
+
+Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498,
+lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications
+du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même
+année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des
+seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce,
+traversa les Alpes et envahit la Lombardie.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES CALMES ONDES
+
+1499-1500
+
+ Les ondes sonores et lumineuses sont régies par la même loi
+ mécanique que les ondes de l'eau: l'angle d'incidence est égal à
+ l'angle de réflection. (_La Mécanique._)
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+ _Il duca perso lo Stato e la roba e libertà, o nessuna sua opera
+ si fini per lui._
+
+ Le duc a perdu l'État, ses biens, sa liberté, et rien de ce qu'il
+ a entrepris ne s'est achevé par lui.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+Dix jours avant la reddition du palais ducal, le maréchal Trivulce,
+aux cris joyeux de: «Vive la France!» aux sons des carillons, entra à
+Milan comme en ville conquise.
+
+L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les citoyens lui préparaient
+une réception triomphale.
+
+Pour le défilé des corporations, les syndics des marchands avaient
+découvert dans la sacristie de la cathédrale, deux anges qui,
+cinquante ans auparavant, sous la république Ambrosienne, avaient
+représenté les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui
+mettaient les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics en
+confièrent la restauration à l'ancien mécanicien ducal, Léonard de
+Vinci.
+
+A ce moment, Léonard était occupé à l'invention d'une nouvelle machine
+volante. Un matin, de très bonne heure, presque à l'aube, il était
+assis devant ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau
+tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, mais une
+hirondelle géante. Une des ailes était terminée et mince, aiguë,
+élégante, se dressait du parquet au plafond et au bas, dans son ombre,
+Astro arrangeait les ressorts brisés des deux anges de la commune de
+Milan.
+
+Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le plus possible la
+structure des oiseaux, dans lesquels la nature donne le meilleur
+modèle de machine volante. Il espérait toujours exprimer par les lois
+mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce qu'on pouvait
+savoir, il le savait et cependant, il sentait qu'il existait dans le
+vol un mystère, impossible à condenser dans une formule. De nouveau,
+comme dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie la
+création de la nature de la création humaine, la structure du corps
+vivant de la machine morte, et il lui semblait qu'il aspirait à
+l'impossible, au déraisonnable.
+
+--Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en remontant les ressorts.
+
+Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la pièce passa un
+souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle géante s'agita,
+comme vivante. Le forgeron la contempla avec tendresse.
+
+--Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! grogna-t-il en
+désignant les anges. Seulement, maintenant, maître, je ne sors pas
+d'ici avant d'avoir terminé mes ailes. Veuillez me donner le croquis
+de la queue.
+
+--Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore réfléchir.
+
+--Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...
+
+--Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue de notre oiseau doit
+remplacer le gouvernail. La moindre faute, la plus petite erreur, peut
+tout perdre.
+
+--Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai en
+achevant la seconde aile...
+
+--Astro, murmura le maître, attends. Je crains qu'en nous pressant,
+nous soyons amenés encore à des transformations.
+
+Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il remua la carcasse de
+roseau tendue d'un croisillon de tendons de boeuf. Puis il se tourna
+vers Léonard et d'une voix sourde, émue, dit:
+
+--Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si à force de calculer
+vous arriviez de nouveau à l'ancien résultat, qu'on ne puisse, comme
+avec l'ancienne, voler avec cette machine, je volerai tout de même...
+pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis plus attendre,
+parce que je sais que si cette fois encore...
+
+Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda attentivement son
+visage large, entêté, sur lequel se reflétait, immobile, l'idée
+insensée et dominante.
+
+--Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, volerons-nous ou ne
+volerons-nous pas?
+
+Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel espoir, que
+Léonard n'osa pas avouer la vérité.
+
+--Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans essayer, mais je crois,
+Astro, que nous volerons...
+
+--Et c'est parfait! dit en applaudissant avec enthousiasme le
+forgeron. Je ne veux plus rien entendre, car si vous dites, vous, que
+nous volerons--nous volerons!
+
+Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un joyeux rire
+d'enfant.
+
+--Qu'as-tu? s'étonna Léonard.
+
+--Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout le temps. Mais ce sera
+pour la dernière fois... Après je n'en parlerai plus... Croyez-vous,
+quand je pense aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi--ils
+m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se battent et
+s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de grandes oeuvres--ces
+vermisseaux rampants, ces scarabées sans ailes. Pas un d'entre eux ne
+se doute du miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement
+l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront les «_ailés_»
+planer dans les airs. Ce ne seront plus des anges en bois pour amuser
+la populace! Ils verront et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils
+me prendront plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, vous serez
+un dieu. Ou peut-être on dira que vous êtes l'Antechrist? Et alors,
+ils seront terrifiés, ils tomberont face contre terre et vous
+adoreront. Et vous ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose,
+maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni seigneurs, ni
+esclaves, que tout sera transformé en quelque chose de si nouveau que
+nous n'osons même y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils
+à des choeurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... Oh!
+messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... Serait-ce vrai?
+
+Il semblait délirer.
+
+--Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra la raison. Et que
+faire avec lui? Comment lui apprendre la vérité?
+
+A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit à la porte extérieure
+de la maison, puis on frappa de même à la porte fermée de l'atelier.
+
+--Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron furieux. Qui est
+là? Le maître n'est pas visible. Il a quitté Milan.
+
+--C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom de Dieu, ouvre plus
+vite!
+
+Le forgeron ouvrit.
+
+--Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en voyant le visage
+effrayé du moine.
+
+--Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire si, mais nous en
+recauserons plus tard... Maintenant... Oh! messer Leonardo!... Votre
+Colosse... les arbalétriers gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de
+mes yeux vu... les Français détruisent votre oeuvre... Courons vite...
+
+--Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien que son visage pâlit.
+Qu'y ferons-nous?
+
+--Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les bras croisés à
+contempler la destruction d'un de vos chefs-d'oeuvre. J'ai un
+sauf-conduit pour le sire de La Trémoïlle. Il faut faire des
+démarches...
+
+--Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.
+
+--Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers les haies,
+seulement partons plus vite!
+
+Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, et ils se
+dirigèrent en courant vers le palais.
+
+En route fra Luca conta ses mésaventures et ses peines: la veille, les
+lansquenets s'étaient introduits dans ses caves, s'étaient enivrés et
+ayant trouvé les reproductions en cristal des corps géométriques, les
+avaient pris pour des appareils de magie noire et les avaient brisés.
+
+--Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je vous le demande?
+disait en pleurant presque Paccioli.
+
+Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent près de la porte
+principale, sur le pont-levis de Battiponte, près de la tour Torre
+del Filarete, un jeune Français élégant, très entouré.
+
+--Maître Gilles! cria fra Luca.
+
+Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était un oiseleur
+«siffleur de bécasses» qui apprenait à chanter, à parler, à faire
+mille tours, aux serins, aux pies, aux perroquets de Sa très
+chrétienne Majesté--c'était un personnage important à la cour.
+Paccioli désirait lui offrir ses oeuvres: _La Proportion divine_ en de
+luxueuses reliures.
+
+--Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra Luca, lui dit
+Léonard. Allez chez maître Gilles; moi je saurai me débrouiller tout
+seul.
+
+--Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimidé. Ou bien
+encore... savez-vous? Je cours chez maître Gilles, je lui demande où
+il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le
+sire de La Trémoïlle...
+
+Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut
+rejoindre le «siffleur royal».
+
+Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans le Champ de
+Mars--cour intérieure du palais.
+
+
+II
+
+La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La
+place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes,
+d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de
+monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié
+écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne,
+des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de
+ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues
+diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand
+passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues
+trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon
+métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les
+mélodies mélancoliques des Alpes.
+
+Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse
+presque intact.
+
+Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza,
+la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression
+de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son
+coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier.
+
+Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs
+picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue
+et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les
+mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait
+d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à
+son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu
+quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du
+Colosse, servait de point de mire.
+
+On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but
+coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues,
+s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue,
+arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue
+sans l'atteindre.
+
+Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se
+produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un
+détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il
+passa sans prêter la moindre attention au divertissement des
+mercenaires.
+
+--Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.
+
+--Le sire de La Trémoïlle.
+
+--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier...
+
+Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action,
+une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui
+semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué
+un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de
+lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets
+et les palefreniers et courir derrière les seigneurs.
+
+Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue.
+
+--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en
+agitant leurs bérets. La France a gagné!
+
+D'autres tireurs reprirent la gageure.
+
+Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et
+stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'oeuvre à
+laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie,
+peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis
+Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des
+pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes,
+s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un
+squelette de fer.
+
+Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse
+éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus
+misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes,
+son sceptre brisé et son inscription _Ecce Deus_!
+
+A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal
+Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse,
+s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses
+yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite:
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine
+Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre
+initiative....
+
+--Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'oeuvre de Léonard de
+Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons!
+
+Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un
+frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons.
+
+Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou
+se gonflaient.
+
+--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant,
+monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne...
+
+--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le
+capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous...
+
+L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au
+même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une
+force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en
+vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec
+étonnement.
+
+--Qui es-tu? demanda-t-il.
+
+--Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.
+
+--Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.
+
+Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut.
+
+--Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main.
+Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami...
+
+--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur,
+murmura l'artiste respectueusement.
+
+Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua
+la tête:
+
+--Original! Ils ont détruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur
+pardon?
+
+--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et
+cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font.
+
+Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure
+s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté.
+
+--Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se
+fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit,
+pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû
+justement passer ici tout à l'heure?
+
+Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un
+coupable:
+
+--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La
+Trémoïlle.
+
+--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donné
+cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse...
+
+En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante loggia
+Bramante où avait eu lieu sa dernière entrevue avec Ludovic, Léonard
+vit des pages et des palefreniers français qui s'amusaient à chasser
+les cygnes apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient
+à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par de hauts murs,
+les oiseaux se débattaient épouvantés. Parmi le duvet et les plumes
+blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balançant des
+corps ensanglantés. Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu,
+poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies
+comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.
+
+Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il était
+pareil à ce cygne.
+
+
+III
+
+Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra à Milan par la
+porte Ticinese. Dans sa suite figurait César Borgia, duc de Valentino,
+fils du pape. Durant le parcours de la cathédrale au palais, les anges
+de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.
+
+Depuis le jour de la destruction du Colosse, Léonard ne s'était pas
+remis à son travail de la machine volante. Astro achevait seul
+l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces
+ailes, encore, ne pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le
+forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à autre, furtivement,
+il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de démence.
+
+Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Léonard apportant
+la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit à
+contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait
+qu'Astro, ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît
+quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les salles si mémorables
+du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de
+Milan.
+
+L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. Sa personne
+n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des épaules
+étroites, une poitrine rentrée, un visage vilainement ridé,
+souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de
+vertu bourgeoise.
+
+Sur la plus haute marche du trône se tenait un jeune homme de vingt
+ans, simplement vêtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur
+les revers du béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de
+l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une
+barbiche rousse, une pâleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents
+et affables.
+
+--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, quel est ce jeune
+seigneur?
+
+--Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, duc de Valentino.
+
+Léonard avait entendu parler des crimes de César. Bien qu'il n'y eût
+pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'eût tué son
+frère Giovanni Borgia, ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la
+pourpre cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de l'Église
+romaine. On insinuait aussi que la véritable cause de ce fratricide
+résidait dans la rivalité des deux frères, non seulement pour les
+faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils
+nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia.
+
+--C'est impossible, songeait Léonard en observant le visage calme du
+duc de Valentino, ses yeux purs et naïfs.
+
+César sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de
+Léonard; il tourna la tête de son côté, puis, se penchant vers un
+vieillard à long vêtement sombre qui se tenait près de lui, son
+secrétaire, il lui parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque
+le vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un étrange et
+insaisissable sourire glissa sur les lèvres du duc de Valentino. Et,
+au même instant, Léonard eut cette impression:
+
+«Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que
+celles qu'on raconte.»
+
+Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, s'approcha du trône,
+s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mégarde laissa
+choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais César
+d'un mouvement souple et vif le prévint, releva le parchemin et le
+tendit au roi avec un salut.
+
+--Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un dans le groupe des
+seigneurs français. Est-il assez heureux de se montrer!
+
+--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit
+admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque
+le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On
+l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!
+
+L'artiste avait remarqué le mouvement servile de César, mais il lui
+avait semblé plutôt terrible que vil, une caresse traîtresse d'animal
+rapace.
+
+Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon
+et voyant que Léonard avec sa timidité habituelle resterait
+toute la journée perdu dans la foule, sans trouver l'occasion
+d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et,
+courbé jusqu'à la contorsion, avec un long sifflement énumérant les
+qualités--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--présenta
+l'artiste au roi.
+
+Louis XII parla de la _Sainte-Cène_. Il loua l'interprétation des
+apôtres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra
+Luca s'attendait à chaque instant que Sa Majesté prierait Léonard
+d'entrer à son service; mais un page entra et remit au roi une lettre
+de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, sa bien-aimée
+Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son heureuse délivrance. Les
+seigneurs s'avancèrent, présentèrent leurs hommages et leurs
+compliments, éloignant du trône Léonard et Paccioli. Le roi les
+regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; il
+invita aimablement les dames à vider une coupe à la santé de
+l'accouchée et passa dans une autre salle.
+
+Paccioli voulut entraîner son ami.
+
+--Vite! vite!
+
+--Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. Je vous remercie de
+vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce
+moment Sa Majesté pense à tout autre chose.
+
+Il quitta le palais.
+
+Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrétaire de
+César Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place
+d'ingénieur ducal, le même poste que Léonard occupait à la cour de
+Ludovic le More.
+
+L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.
+
+En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement et pressa le
+pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement à
+défaut de civière, sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de
+la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de
+Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, le visage livide. Ce
+que le maître craignait, était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer
+les ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était tombé
+et se serait tué immanquablement si l'une des ailes ne s'était
+accrochée à une branche d'arbre. Léonard aida à rentrer le brancard
+improvisé, dans la maison et lui-même déposa avec précaution le blessé
+sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses
+plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Léonard un
+regard suppliant:
+
+--Pardonnez-moi, maître!
+
+
+IV
+
+Dans les premiers jours de novembre, après de splendides fêtes données
+en l'honneur de sa fille nouveau-née, Louis XII, après avoir reçu le
+serment des Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le maréchal
+Trivulce, repartit pour la France.
+
+La tranquillité était rétablie dans la ville, mais en apparence
+seulement: le peuple détestait Trivulce pour sa violence et sa ruse.
+Les partisans de Ludovic soulevaient la populace, répandaient des
+lettres anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le fuyard de
+leurs moqueries et de leurs injures, maintenant songeaient à lui comme
+au meilleur des souverains.
+
+Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit, près des portes
+Ticinese, les baraquements des percepteurs d'impôts français. Le même
+jour, à la villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa
+d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle l'avait frappé
+d'un coup de balai en plein visage. Le soldat la menaça de sa hache.
+Aux cris de sa fille, le père accourut armé d'un bâton. Le Français
+tua le vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les Français
+massacrèrent les habitants et réduisirent la commune en cendres. A
+Milan, cette nouvelle produisit l'effet d'une étincelle dans un amas
+de poudre. Le peuple envahit les places, les rues, les marchés en
+criant furieusement:
+
+--A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux Français! Vive le More!
+
+Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se défendre contre une
+population de trois cent mille âmes. Ayant fait établir les canons sur
+les tours, les gueules dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au
+premier signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de
+conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua dans l'hôtel
+de ville et l'eût mis à mort si n'était arrivé à son secours un
+détachement de mercenaires suisses commandés par le seigneur de
+Coursinges.
+
+Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les vols, la mise à
+la question des Français qui tombaient entre les mains des révoltés et
+des citoyens soupçonnés de sympathiser avec les conquérants.
+
+Dans la nuit du 1er février, Trivulce quitta secrètement le fort, le
+laissant sous la garde des capitaines D'Espy et Codebecquart. Cette
+même nuit, Ludovic, revenu de Germanie, était acclamé par les
+habitants de Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un
+libérateur.
+
+Léonard, durant les derniers jours de la révolte, craignant le feu
+intermittent des canons qui avaient détruit plusieurs maisons
+voisines, s'était installé dans ses caves. Il avait passé adroitement
+par des conduits de chauffage et avait installé plusieurs chambres.
+Comme dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui était
+précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, les livres, les
+appareils scientifiques.
+
+A ce moment, il se décidait à entrer au service de César Borgia. Mais
+avant de se rendre en Romagne, où, d'après le contrat convenu avec
+messer Agapito, il devait arriver pour l'été de 1500, il avait
+l'intention de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo Melzi,
+afin d'attendre la fin de la guerre et de la révolte, dans sa
+solitaire villa Vaprio, près de Milan.
+
+Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra Luca Paccioli vint
+chez l'artiste et déclara que le palais était inondé: le milanais
+Luigi da Porto, au service des Français, avait passé au camp des
+révoltés et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux qui
+alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté, détruit le moulin
+du parc Rocchetto, pénétré dans les caves où étaient amoncelés la
+poudre, l'huile, le pain, le vin et autres fournitures; si bien que si
+les Français, à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de ces
+provisions, la faim les aurait forcés à se rendre--ce sur quoi
+comptait messer Luigi. Au moment de l'inondation, les canaux voisins
+de ceux du fort avaient débordé dans la partie basse des portes
+Vercelli et recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle
+Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes au sujet de la
+_Sainte-Cène_ et proposa à Léonard d'aller voir avec lui si le tableau
+n'avait subi aucun dégât.
+
+Avec une indifférence feinte, Léonard répondit qu'il n'en avait guère
+le temps en ce moment et que la _Sainte-Cène_ n'avait pu être
+atteinte, car elle était placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne
+pouvait lui avoir occasionné aucun tort.
+
+Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au couvent.
+
+En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet de brique, de
+larges plaques, restes de l'inondation. Cela sentait l'humidité. Un
+moine lui dit que l'eau avait monté à un quart de coudée.
+
+Léonard s'approcha du mur de la _Sainte-Cène_.
+
+Les couleurs paraissaient nettes.
+
+Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme dans les peintures à
+la fresque, mais huileuses, elles étaient de l'invention de l'artiste.
+Il avait aussi préparé le mur d'une façon spéciale, avec une première
+couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre et de l'huile
+d'olive, et une seconde couche de mastic, de résine et de plâtre. Des
+maîtres compétents avaient prédit le peu de solidité des couleurs à
+l'huile sur un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant naturel
+vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter attention aux
+conseils. Il n'aimait pas la peinture à l'eau parce que ce travail
+exigeait de la promptitude et de la résolution, qualités qui lui
+étaient étrangères. Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses
+corrections, ses continuels atermoiements, ne pouvaient s'accommoder
+que de la peinture à l'huile.
+
+Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant la surface
+du tableau. Tout à coup, dans le coin gauche, en bas, sous la nappe,
+aux pieds de l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la
+floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité.
+
+Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement encore son
+examen.
+
+Par suite de l'humidité, la première couche de glaise s'était
+boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles à l'oeil nu,
+des crevasses par lesquelles suintait le salpêtre.
+
+Le destinée de la _Sainte-Cène_ était résolue. Les couleurs pouvaient
+se conserver encore pendant cinquante ans, mais la terrible vérité ne
+supportait aucun doute: la plus belle oeuvre de Vinci était condamnée
+à périr.
+
+Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une dernière fois le
+Christ et, comme s'il venait de le voir seulement, il comprit combien
+cette oeuvre lui était chère.
+
+Avec la perte du Colosse et de la _Sainte-Cène_, les derniers liens
+qui l'attachaient aux humains se trouvaient rompus. Sa solitude
+devenait maintenant de plus en plus désespérée.
+
+La poussière du Colosse avait été dissipée par le vent; sur le mur où
+se trouvait le Christ, la moisissure couvrirait les couleurs
+écaillées, et tout ce qui était sa vie disparaîtrait comme une ombre.
+
+Il revint à la maison, descendit dans les caves et passant dans la
+chambre d'Astro, s'y arrêta un instant. Beltraffio mettait au malade
+des compresses d'eau froide.
+
+--Encore la fièvre? demanda le maître.
+
+--Oui, il délire.
+
+Léonard se pencha pour examiner le pansement et écouter les paroles
+hachées du blessé.
+
+--Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. Pourvu que les
+ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où viens-tu? Quel est ton nom? La
+Mécanique? Je n'ai jamais entendu dire que le diable se soit nommé
+Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, laisse-moi. Il
+m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux pas... Attends... laisse-moi
+respirer...
+
+Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri d'horreur
+s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il tombait. Puis de
+nouveau il se reprit à parler avec volubilité:
+
+--Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma faute. Il disait que
+les ailes n'étaient pas prêtes. C'est fini... J'ai déshonoré mon
+maître... Entendez-vous? Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus
+petit et du plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable l'emmena
+à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant, et il le mit sur le toit du
+Temple et il lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à
+terre.» Car il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils te
+porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent aucune
+pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a répondu au démon Mécanique! Tu
+ne te souviens pas, Giovanni?
+
+Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, mais Beltraffio
+crut qu'il délirait.
+
+--Tu ne te souviens pas? insistait le malade.
+
+Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset du quatrième
+Évangile de Lucas:
+
+--Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente pas ton Seigneur
+Dieu!»
+
+--Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro.
+
+Puis le délire le reprit.
+
+--Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de soleil. Et il ne faut pas
+d'ailes. Oh! si le maître savait combien il est bon et doux de tomber
+dans le ciel!
+
+Léonard le regardait et songeait:
+
+«A cause de moi, il est perdu à cause de moi! Je l'ai tenté, je lui
+ai porté malheur comme à Giovanni!»
+
+Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le malade se calma peu à
+peu et s'assoupit.
+
+Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle et se plongea dans
+des calculs.
+
+Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction des ailes, il
+étudiait le vent, les couches d'air, d'après le mouvement des vagues
+et le cours de l'eau.
+
+«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans une eau tranquille à
+une certaine distance l'une de l'autre--écrivait-il dans son
+journal--sur la surface se formeront deux cercles séparés. Je me
+demande: Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre
+l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il ou bien
+les coups des vagues se répercuteront-ils sur les points de contact à
+angles égaux?»
+
+La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce problème de
+mécanique, le charmait à un point tel, qu'il inscrivit en marge:
+
+«_Questo e bellissimo, questo e sottile!_ Quelle superbe et fine
+question!»
+
+«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il. Les cercles
+se traversent sans se mélanger, conservant les points où les pierres
+sont tombées.»
+
+Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la mathématique
+approuvait la nécessité naturelle de la mécanique.
+
+Les heures succédaient aux heures. Le soir vint.
+
+Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard se remit de
+nouveau au travail.
+
+Il pressentait qu'il touchait presque à une grande découverte.
+
+«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse les tiges de blé,
+comme elles ondulent l'une après l'autre, tandis que les épis en
+s'inclinant restent immobiles. Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces
+rides produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par le vent,
+sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce dont tu peux te convaincre
+en jetant une paille sur les cercles des vagues et observant qu'elle
+se balance sans bouger.»
+
+L'expérience de la paille le fit songer à une autre pareille, qu'il
+avait déjà pratiquée, en étudiant la transmission du son. Tournant
+quelques pages, Léonard lut:
+
+«Au coup d'une cloche répond faiblement une autre cloche; la corde
+vibrant sur le luth fait vibrer la même corde sur un luth voisin et si
+tu poses une paille sur cette corde, tu la verras trembler.»
+
+Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation entre ces deux
+phénomènes distincts.
+
+Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une pensée traversa son
+esprit:
+
+«La même loi mécanique ici et là! Comme les vagues de l'eau, les ondes
+sonores se séparent dans l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant
+le point de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant le
+reflet du son, le reflet du jour dans une glace est l'écho de la
+lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta justice, Premier Moteur:
+l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflexion!»
+
+Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait que cette fois
+encore il regardait dans l'abîme où personne encore n'avait osé
+regarder. Il savait que cette découverte, si elle était prouvée par
+l'expérience, était une des plus importantes depuis Archimède.
+
+Deux mois auparavant, il avait reçu de messer Guido Berardi une lettre
+qui lui annonçait que Vasco de Gama avait, en contournant le cap de
+Bonne-Espérance, découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard
+l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire qu'il avait
+fait une plus grande découverte que Colomb et Vasco de Gama, qu'il
+avait vu de plus lointains mystères du nouveau ciel et de la nouvelle
+terre.
+
+Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste écouta et d'un coup
+se souvint de toutes ses désillusions, l'imbécile destruction du
+Colosse, la perte de la _Sainte-Cène_, la bête et terrible chute
+d'Astro.
+
+«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait destinée à périr,
+sans gloire, comme tout ce que je fais? Personne n'entendra-t-il
+jamais ma voix et serai-je éternellement seul comme maintenant, dans
+l'obscurité, sous terre, avec le rêve des ailes?»
+
+Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie.
+
+--Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité, dans le silence,
+dans l'oubli! Que personne n'en sache jamais rien. Je sais!
+
+Un tel sentiment de force et de victoire emplit son coeur qu'il lui
+sembla que ces ailes qui étaient le rêve de sa vie existaient déjà et
+le soulevaient vers le ciel.
+
+Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut voir le ciel et
+l'espace.
+
+Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de la cathédrale.
+
+
+V
+
+La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus des toits des
+maisons se projetaient les lueurs pourpres des incendies. Plus on
+avançait vers le centre de la ville, la place Broletto, plus la foule
+devenait compacte. Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune,
+tantôt par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages
+convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la commune de Milan,
+les arquebuses, les mousquetons, les lances, les faux, les fourches.
+Telles des fourmis, les gens s'agitaient, aidant des boeufs à traîner
+une vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. Les
+mercenaires français enfermés dans le fort mitraillaient les rues de
+Milan. Ils se vantaient, avant de se rendre, de détruire la ville
+entière. Et à tous ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:
+
+«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».
+
+Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve stupide et effrayant.
+
+Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait un tambour picard, un
+gamin de seize ans. Il se tenait sur l'échelle appuyée contre le mur.
+Le gai brodeur Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui
+avait passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude sur la
+tête et avec une solennité bouffonne:
+
+Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au nom du Père, du Fils
+et du Saint-Esprit!
+
+--_Amen!_ répondit la foule.
+
+Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il clignait des yeux
+comme les enfants prêts à pleurer, se tortillait et remuant le cou,
+tâchait d'arranger la corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses
+lèvres. Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait de sa
+torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage étonné et blême,
+essaya de demander quelque chose. Mais la foule hurla. Le gamin eut un
+geste résigné, sortit de dessous sa veste une croix d'argent,
+l'embrassa et se signa rapidement.
+
+Mascarello le poussa en criant gaiement:
+
+--Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous comment les
+Français dansent la gaillarde!
+
+Au rire général, le corps de l'adolescent se balança secoué par les
+derniers frissons.
+
+Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille vêtue de haillons
+qui, se tenant devant une masure détruite par les bombes, tendait les
+bras et suppliait:
+
+--Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!
+
+--Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi pleures-tu?
+
+--Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son lit... le
+parquet s'est effondré... Peut-être vit-il encore... Aidez-moi!
+
+Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur le toit de la
+maisonnette. Les poutres craquèrent. Un nuage de poussière monta. La
+masure s'abattit et la femme se tut.
+
+Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la loggia Osii, un
+étudiant de l'Université de Pavie, monté sur un banc, déclamait sur la
+grandeur du peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute des
+tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.
+
+--Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, citoyens,
+mourons pour la liberté! Trempons le glaive de Némésis dans le sang
+des tyrans! Vive la république!
+
+--Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des voix. Nous savons
+quelle liberté vous courtisez, traîtres, espions des Français! Au
+diable la république! Vive le duc! A mort le traître!
+
+Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en citant des exemples
+classiques de Cicéron, Tacite et Tite-Live, on l'arracha de son banc,
+on le piétina:
+
+--Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! Allons, frappez-le!
+Tu ne nous tromperas pas. Tu te souviendras de ce qu'il en coûte
+d'ameuter le peuple contre le duc légitime!
+
+Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et les tourelles de la
+cathédrale, pareilles à des stalactites dans le double reflet bleu de
+la lune et rouge des incendies.
+
+Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui ressemblait à un tas
+de corps amoncelés, s'élevaient des plaintes.
+
+--Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier à visage effrayé,
+bon et triste.
+
+--Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On dit que c'est un espion
+des Français, le vicaire Giacomo Crotto. On prétend qu'il a donné au
+peuple des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. Le
+premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. C'est terrible
+vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié de nous!
+
+De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait comme un
+trophée une tête ensanglantée piquée sur une longue perche.
+
+Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait et hurlait en
+désignant la tête:
+
+--Mort aux traîtres!
+
+Le vieil ouvrier se signa et murmura:
+
+--_A furore populi libera nos, Domine!_ De la fureur du peuple,
+délivre-nous, Seigneur!
+
+Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements de tambour,
+le crépitement des arquebuses et les cris des soldats allant à
+l'assaut. Au même instant, des bastions du fort, un coup semblable au
+tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde des
+français, «Margot la Folle», qui crachait ses boulets.
+
+L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme s'élança vers le
+ciel. La place s'illumina d'une lumière rouge qui ternit le clair de
+lune.
+
+Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, s'agitaient,
+pénétrés d'effroi.
+
+Léonard regardait ces fantômes humains.
+
+Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, dans la pourpre du
+feu, dans les cris de la foule, dans l'écho du tocsin, dans le
+crépitement des canons, il s'imaginait les calmes ondes des sons et de
+la lumière qui, se balançant majestueusement comme les rides de l'eau
+formées par la tombée d'une pierre, se dispersaient dans l'air,
+s'entrecroisaient sans se mêler, et gardaient pour point de repère
+leur point de départ. Et une grande joie emplissait son coeur à l'idée
+que les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre cette harmonie des
+infinies et invisibles ondes, qui planaient au-dessus de tout, telle
+la volonté unique du Créateur, la loi mécanique, la loi de la
+justesse--l'angle d'incidence égal à l'angle de la réflexion. Les
+paroles qu'il avait inscrites dans son journal et que si souvent il
+avait répétées, sonnaient à nouveau à ses oreilles: «_O mirabile
+giustizia di te, Primo Motore!_ O miraculeuse est ta justice, Premier
+Moteur! Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. O
+divine nécessité, tu forces toutes les conséquences à découler par la
+voie la plus rapide de leur cause.»
+
+Au milieu de la foule démente du peuple, dans le coeur de l'artiste
+régnait l'éternel calme de la contemplation, pareil au rayon immuable
+de la lune, dominant les lueurs d'incendie.
+
+Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More entra dans Milan par la
+Porta Nuova.
+
+La veille Léonard était parti à la villa Melzi à Vaprio.
+
+
+VI
+
+Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de Sforza.
+
+Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait quitté la cour,
+s'était installé dans sa villa solitaire, au pied des Alpes, à cinq
+heures de route de Milan, et s'y prit à y vivre en philosophe, loin
+des vanités du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant à la
+musique et aux sciences occultes dont il était grand amateur, ce qui
+faisait dire que messer Girolamo s'occupait de magie noire pour
+évoquer l'âme de sa femme défunte.
+
+L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli souvent venaient
+le voir et passaient des nuits entières à discuter les secrets des
+idées platoniciennes et les lois de Pythagore. Mais le plus grand
+plaisir du maître était les visites de Léonard.
+
+Comme il travaillait au percement du canal Martésien, l'artiste se
+trouvait souvent dans ces parages et la situation de la splendide
+villa lui plaisait. Vaprio se trouve sur la rive gauche de la rivière
+Adda. Là, le cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes.
+Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes froides, vertes,
+tumultueuses, indomptables; et à côté d'elle le canal calme, lisse
+comme un miroir, glisse entre des berges égales. Cette opposition
+paraissait à l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne
+pouvait décider ce qui était plus beau de la création du cerveau
+humain et de la volonté humaine, sa propre création, le canal, ou bien
+de sa soeur sauvage, l'Adda furieuse? Son coeur comprenait également
+ces deux courants. Du haut de la dernière terrasse du jardin on
+découvrait la verte vallée de la Lombardie, Bergame, Trevilio, Crémone
+et Brescia. En été, le parfum des foins embaumait ces prés à perte de
+vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient jusqu'à leurs
+cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient les poires, les pommes,
+les cerises, et toute la vallée semblait un énorme jardin.
+
+Au nord se détachaient les noires montagnes de Côme; au-dessus,
+s'élevaient en demi-cercle les premiers contreforts des Alpes, et
+encore plus haut, dans les nuages, scintillaient les cimes neigeuses,
+roses et dorées.
+
+En même temps que lui se trouvaient à la villa fra Luca Paccioli et
+l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison avait été détruite par les
+Français. Léonard les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il
+devint vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.
+
+Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps évité. Mais une
+fois, comme il entrait dans la chambre de Léonard pour exécuter une
+commission de son père, il vit les verres multicolores dont se servait
+l'artiste pour étudier les teintes complémentaires. Léonard lui
+proposa de regarder au travers. L'amusement plut à l'enfant. Les
+objets connus prenaient un aspect féerique, sombre, radieux, agressif
+ou tendre, selon que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu,
+rouge, violet ou vert. De même, une autre invention de Léonard le
+captiva: la chambre obscure. Lorsque sur une feuille de papier blanc
+apparaissaient les tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir
+tourner les roues du moulin, tourbillonner une bande de choucas
+au-dessus du clocher de l'église, ou le petit âne gris Peppo marcher
+sur la route, Francesco, ravi, battait des mains.
+
+A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; la
+grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique l'ennuyait. Mais la
+science de Léonard était tout autre. Elle semblait à l'enfant
+intéressante comme une fable. Les appareils de mécanique, d'optique,
+d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir,
+il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. Avec les hommes
+l'artiste était dissimulé, car il savait que le moindre mot imprudent
+pouvait lui attirer un soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il
+parlait de tout avec confiance et simplicité. Non seulement il
+apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et
+se souvenant de la parole du Christ: «En vérité, en vérité, je vous
+le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer
+dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni dans le royaume de
+la science.»
+
+A ce moment, il écrivait son _Traité des Étoiles_.
+
+Durant les nuits de mars, lorsque la première haleine du printemps
+soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la
+maison avec Francesco, observait les étoiles, dessinait les taches de
+la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient
+pas de contours.
+
+A travers un trou fait dans une feuille de papier à l'aide d'une
+aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles privées de rayons,
+pareilles à des petites boules claires.
+
+--Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, cent fois, mille fois
+plus grands que le nôtre. Aux habitants des autres planètes, la terre
+apparaît semblable à ces étoiles.
+
+--Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco.
+
+--D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne voyons pas.
+
+--Et derrière?
+
+--D'autres encore.
+
+--Et à la fin, tout à fait à la fin?
+
+--Il n'y a pas de fin, pas de limites.
+
+--Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont la main trembla
+dans celle de Léonard. Où donc alors, messer Leonardo, où donc est le
+paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur
+son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?
+
+Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains
+de sable, dans tous les soleils, dans toutes les étoiles, mais il eut
+pitié de la foi enfantine et se tut.
+
+
+VII
+
+Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquiétantes parvinrent
+à la villa Melzi. L'armée de Louis XII, sous le commandement du sire
+de La Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic le More,
+qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et,
+poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une
+femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un
+faible écho à la villa de Vaprio.
+
+Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco
+rôdaient dans les bois; parfois même ils escaladaient les montagnes
+escarpées. Là, Léonard louait des ouvriers et faisait faire des
+fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes
+fossiles.
+
+Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un
+vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. Dans les derniers rayons du
+soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de
+Bergamo. Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement
+dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage
+de fumée.
+
+--Qu'est-ce? demanda Francesco.
+
+--Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une bataille. Tiens, vois-tu
+les feux? On dirait un tir de canons. Peut-être est-ce un combat entre
+les Français et les nôtres?
+
+Les derniers temps ces escarmouches se répétaient fréquemment dans la
+plaine lombarde.
+
+Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent le nuage.
+Puis ils se prirent à examiner le résultat des dernières fouilles. Le
+maître prit dans ses mains un os très long, tranchant et effilé comme
+une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.
+
+--Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire,
+combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous
+ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles
+transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa
+cachette, peu à peu effrité par le temps!
+
+Il étendit la main vers la plaine.
+
+--Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan
+qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les
+cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les
+oiseaux, nageaient des poissons.
+
+Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule,
+si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un
+combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient.
+
+Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard,
+Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans
+l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.
+
+Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même
+chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les
+Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie,
+la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes
+des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne
+ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière
+douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?»
+
+
+VIII
+
+Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait
+une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs
+années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre
+considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se
+risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre
+roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond.
+
+Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la
+mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force
+impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur
+s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain,
+avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et
+conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en
+avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en
+dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait
+voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et
+raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient
+prévoir encore le but.
+
+Du fond montait une atmosphère suffocante.
+
+Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les
+pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit.
+
+--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco
+se serrer contre lui.
+
+--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.
+
+Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:
+
+--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir?
+
+--Oui, Francesco.
+
+--Où?
+
+--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...
+
+--C'est loin?
+
+--A quelques jours d'ici.
+
+--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?
+
+--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera
+possible.
+
+Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse,
+entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui,
+il murmura:
+
+--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!
+
+--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas.
+
+--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai
+votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je
+soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais
+reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le
+faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous
+m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne
+m'abandonnez pas...
+
+--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?
+
+--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je
+pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi
+seulement que oui...
+
+--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux,
+malade, malheureux et tu le plains...
+
+--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous
+ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je
+sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître
+d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre
+mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous
+crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux
+toujours rester près de vous!
+
+Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant.
+
+Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres
+s'abaissèrent et il murmura:
+
+--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec
+vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...
+
+Il sanglota éperdument.
+
+--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je
+vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous
+vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.
+
+Francesco leva les yeux sur lui.
+
+--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après
+vous oublierez.
+
+--Non, je te le promets, Francesco.
+
+--Dans combien d'années?
+
+--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans...
+
+--Huit. Et nous ne nous quitterons plus?
+
+--Jusqu'à la mort.
+
+--C'est bien. Dans huit ans?
+
+--Oui, sois tranquille.
+
+Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était
+particulière--frotta sa joue contre le visage du maître.
+
+--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé
+que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme
+maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un
+me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais
+que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit
+quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce
+n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous
+qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.
+
+Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.
+
+Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il
+tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme
+il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui
+sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme.
+
+Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme,
+avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le
+long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus
+avant dans les ténèbres souterraines.
+
+
+IX
+
+En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'armée
+française approchait.
+
+Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, donnait Milan à
+piller à ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se réfugiaient
+dans les montagnes. Les routes étaient encombrées de charrettes
+chargées de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La
+nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine les «coqs
+rouges», les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un
+combat sous les murs de Novare, combat qui devait décider du sort de
+la Lombardie.
+
+Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernières
+nouvelles.
+
+La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, lorsque le duc
+sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa
+principale force, les mercenaires suisses achetés par le maréchal
+Trivulce, refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les
+supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de
+victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restèrent
+inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse
+de Lucerne, nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se saisit
+du duc et on l'amena au maréchal, qui versa aux Suisses trente mille
+ducats--les trente deniers de Judas.
+
+Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de conduire le prisonnier en
+France. Celui qui, selon l'expression des poètes de cour, «le premier
+après Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une charrette, dans
+une cage, comme une bête fauve. Comme faveur spéciale, le duc pria ses
+geôliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comédie_ du Dante,
+_per studiare_, pour l'étudier, disait-il.
+
+Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Français
+pillaient de concert avec les lansquenets et les Vénitiens. Des bandes
+rôdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante
+Bonne partirent pour Chiavenna.
+
+C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa Melzi. Selon
+son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et
+entendu de curieux durant la journée:
+
+«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il cette nuit-là, et
+les ailes larges, il les soulève de façon que le vent s'y engouffre.
+Je l'ai observé sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à
+droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.»
+
+Au-dessous, sur la même page:
+
+«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa liberté, et tout ce qu'il
+a entrepris s'est terminé par le néant.»
+
+Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait
+vécu seize ans, la déchéance de l'illustre maison des Sforza, étaient
+pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de
+proie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES AILES SERONT
+
+1500
+
+ Le grand Oiseau prendra son vol--l'homme sur le dos de son grand
+ Cygne--emplissant le monde de consternation, emplissant les livres
+ de son nom immortel. Gloire au nid où Il est né!
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d'Empoli, sur
+le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci--lieu
+de naissance de Léonard.
+
+Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait désiré, avant son
+départ pour la Romagne, revoir son village où vivait son vieil oncle
+Francesco da Vinci, le frère de son père, enrichi dans le commerce des
+soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste
+voulait le voir et faire admettre dans sa maison son élève le
+mécanicien Zoroastro de Peretola, non remis encore de sa chute et
+menacé de rester infirme pour le reste de sa vie. Léonard espérait que
+l'air des montagnes, le calme de la campagne le guériraient plus vite
+que des drogues.
+
+Monté sur une mule Léonard quitta Florence par la porte d'Al Prato en
+suivant le cours de l'Arno. A Empoli, il abandonna la grande route, et
+s'engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses.
+
+La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, voilé, se couchant
+dans le brouillard, annonçait le vent du nord. L'horizon s'élargissait
+de chaque côté. Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant
+pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, neutre,
+rappelant le Nord. La montée était lente et continue. L'atmosphère
+plus légère. Léonard évita San Ouzano, Calistri, Lucardi et la
+chapelle de San Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se
+dissipèrent. Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.
+
+Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village de Vinci se
+découvrit. Les collines s'étaient transformées en montagnes, la plaine
+en collines. Sur l'une d'elles s'élevait un village compact. Sur le
+fond sombre du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne
+forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.
+
+Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, et suivit un
+étroit sentier entre les potagers. Une branche d'églantier, par-dessus
+une clôture, frôla doucement son visage, comme si elle l'eût embrassé
+dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.
+
+Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, ramassa une
+pierre et frappa. C'était la maison qui avait appartenu à son aïeul
+Antonio da Vinci, maintenant à son oncle Francesco et où Léonard avait
+passé son enfance.
+
+Personne ne répondit. Dans le silence on entendait le murmure du
+torrent au bas de la côte. En haut, dans le village, les chiens
+éveillés aboyèrent. Dans la cour, un chien, très vieux probablement,
+leur répondit.
+
+Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté sortit. Il était dur
+d'oreille et longtemps ne put comprendre qui était ce Léonard. Mais
+lorsqu'il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la
+lanterne et baisant les mains du maître que quarante ans auparavant il
+avait porté dans ses bras, ne cessa de répéter à travers ses larmes:
+
+_O signore, signore, Leonardo mio!_
+
+Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco était
+absent pour deux jours. Léonard décida de l'attendre, d'autant plus
+que le lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro et
+Giovanni Beltraffio.
+
+Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les
+enfants de Francesco vivaient à Florence, il s'agita, appela sa petite
+fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper;
+mais Léonard demanda simplement du vin, du pain et de l'eau de la
+source réputée, qui coulait dans le jardin de son oncle.
+
+Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait comme son père et son
+grand-père, avec une simplicité qui aurait pu paraître de la pauvreté
+pour un homme habitué aux commodités de la ville.
+
+L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était si familière et
+qui servait en même temps de salon et de cuisine. Elle était meublée
+de quelques sièges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpté
+luisants de vieillesse, de crédences supportant de lourds pots
+d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; aux solives enfumées du
+plafond pendaient de gros paquets de plantes médicinales. La seule
+nouveauté consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans les
+croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, ces fenêtres,
+comme dans toutes les maisons de paysans toscans, étaient tendues de
+toile enduite de cire qui interceptait la lumière. Dans les pièces du
+haut, les croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.
+
+Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, puis la petite
+lampe en terre à long col et à anse, suspendue par une chaînette, et
+pareille à celles que l'on retrouve dans les anciens tombeaux
+étrusques. Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus belle
+encore dans cette chambre à moitié dénudée.
+
+Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table
+un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de
+laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard
+monta par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi rien
+n'était changé: au milieu de la chambre large et basse, l'énorme lit
+carré, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne
+grand'mère, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait
+avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait
+échu par héritage à l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois
+pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau
+bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une feuille de papier jauni
+sur laquelle était écrite une prière latine.
+
+Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coupé d'eau dans
+une écuelle de bois sentant l'olivier, et, resté seul, se plongea dans
+de sereines et douces pensées.
+
+
+II
+
+Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci,
+qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison,
+vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des
+cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme
+aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer
+Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son
+fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés,
+légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne
+fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens
+pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était
+senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo,
+témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui
+circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin,
+ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à
+la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son
+père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la
+nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des
+philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa
+composition.
+
+Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa
+poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué:
+
+ _Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro
+ da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._
+
+ (Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de
+ Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-soeur.)
+
+De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les
+premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de
+génération en génération.
+
+Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci
+étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au
+service de la commune florentine, comme l'était son père messer
+Pierro.
+
+Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la
+sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils
+Lorenzo.
+
+Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé--la gloire, les
+honneurs, les charges de l'État ou de la guerre--ni à la trop grande
+richesse, ni à la trop haute science.
+
+«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la
+plus certaine.»
+
+Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant
+hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les
+cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une
+longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que,
+selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de
+ses ciseaux de fer.
+
+
+III
+
+Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier
+et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village
+voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne.
+
+Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il
+se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari
+et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge.
+Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche
+au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la
+terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était
+mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur
+d'Orbiniano.
+
+Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du
+petit cabaret d'Anciano: il y était né.
+
+Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route
+qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre
+repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse
+guinguette.
+
+Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San
+Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de
+mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin
+gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la _tarocca_.
+
+La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de
+Vinci et s'appelait Catarina.
+
+Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin
+Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez
+son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené
+par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin
+d'arroser la convention.
+
+Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs,
+accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il
+l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de
+chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué
+régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible
+qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de
+conquérir les coeurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait
+d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait
+l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.
+
+Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir,
+puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent
+vers Nievole, elle devint enceinte.
+
+La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline
+servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il
+menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence
+et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori,
+ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien
+dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre
+paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne,
+de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités
+d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente
+florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne
+dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se
+soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir
+des suites de ses couches.
+
+Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit
+une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour
+Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez
+lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des
+bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent
+on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que
+l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa
+femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.
+
+Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et
+de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et
+dévote famille da Vinci.
+
+Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et
+particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de
+mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque
+rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans
+une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce
+même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.
+
+C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son
+_Livre sur la Peinture_.
+
+«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues
+d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui
+sont parées?»
+
+Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que
+Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et
+longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait
+hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la
+mère, le charme dont tout son être était empreint.
+
+La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la
+villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et
+qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin
+se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et
+courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le
+perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle
+couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.
+
+Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours
+de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer
+aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu,
+ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant
+des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez
+Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles,
+les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses
+pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte
+que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère
+de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de
+Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son
+corps.
+
+Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa
+robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui
+encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses
+gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio
+lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept
+ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la
+grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure
+de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un
+ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le
+vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les
+arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des
+fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio
+partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la
+bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les
+montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long
+des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à
+la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies,
+des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato,
+Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue
+brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné,
+poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de
+le gronder et de se plaindre à son grand-père.
+
+L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco
+et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient
+Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses
+camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui
+déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se
+réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en
+allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les
+gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir
+sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la
+première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait
+dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce
+que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant
+que tu es un homme?»
+
+
+IV
+
+Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur
+Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio
+da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler
+les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris
+de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu
+entraîné, il commença à lui donner les premières notions de
+l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique.
+L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité
+avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait
+d'une chose déjà apprise.
+
+L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui
+déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que
+tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et
+les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta
+encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la
+femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de
+Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable,
+elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.
+
+«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours
+le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille
+a son monstre.»
+
+Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé fils Pierro
+lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d'un enfant
+légitime, digne d'être héritier, car réellement Nardo semblait
+«illégal» dans cette famille.
+
+Les habitants de Monte Albano racontaient une particularité de leur
+pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'était la couleur
+blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises,
+moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à la montagne
+«Albano».
+
+Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille
+vertueuse et bourgeoise des notaires florentins.
+
+
+V
+
+Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence.
+Léonard retourna rarement à Vinci.
+
+Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce moment au service du duc
+de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse:
+
+«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»
+
+On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en réalité, il
+s'agissait de sa mère.
+
+Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine
+sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils.
+
+Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l'adoration
+des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan.
+Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse.
+
+Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, le petit Nardo.
+
+Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il
+la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle
+chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près des portes
+Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller
+loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter
+dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit
+par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s'y
+rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point.
+Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se
+doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait
+presque pas d'elle.
+
+Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla
+qu'il était redevable de tout ce qu'il possédait à cette pauvre
+paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de
+splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante
+d'auberge, mais une noble dame.
+
+Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les
+cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l'enterrement:
+
+ Spese per la mor--Sotteratura di
+ Chaterina 27 florins.
+ Deux livres de cire 18 --
+ Catafalque 12 --
+ Pour le port de la croix 4 --
+ Transport du corps 8 --
+ Pour quatre abbés et quatre chantres 20 --
+ Pour le glas 2 --
+ Aux fossoyeurs 16 --
+ Aux scribes 1 --
+ -----
+ TOTAL 108 florins.
+
+ _A ajouter:_
+ Médecin 4 --
+ Sucre et chandelle 12 --
+ -----
+ TOTAL GÉNÉRAL 124 florins.
+ =====
+
+Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses
+effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un
+paquet soigneusement ficelé. C'était un gâteau de village apporté de
+Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois
+paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait pas, habitué qu'il
+était au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouvé ce paquet
+oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit
+son coeur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses
+pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il
+n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde,
+il le glissa avec les objets qui lui étaient les plus précieux.
+
+
+VI
+
+Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Léonard, tandis qu'il
+montait le sentier aride de Monte Albano.
+
+Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer
+et regarda. L'horizon vallonné s'étendait en s'abaissant vers la
+vallée de l'Arno. A droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées
+de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. A ses
+pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le
+village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble.
+
+Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant les violettes
+blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout était simple,
+calme, pauvre, pâle et septentrional.
+
+Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus
+rageur. Mais Léonard n'y prêtait guère attention, tout à ses
+souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. Adroit, gai
+et débonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clergé
+particulièrement lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs
+du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de
+bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des
+terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans
+rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser
+Antonio.
+
+Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, très vite consolé,
+le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille,
+presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il
+n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec
+son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide
+instruction à cet aîné illégitime pour, le cas échéant, en faire son
+héritier et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous les
+aînés de la famille Vinci.
+
+A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste,
+mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même
+qui par ses calculs indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se
+tenant à l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli
+«vivait comme un saint», selon l'expression de ses contemporains;
+silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de
+visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs,
+étaient superbes.
+
+Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa
+maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et
+sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après
+avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da
+Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. Ser Paolo
+devint son professeur.
+
+Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines
+qui enserrent Florence, Poggio al Pino, où parmi les genévriers et les
+pins une guérite en bois servait d'observatoire au grand astronome.
+Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il savait des lois de
+la nature. Dans ces causeries Léonard puisa la foi dans la nouvelle et
+encore inconnue puissance de la science.
+
+Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une
+occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler,
+ser Pierro porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le
+maître orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientôt
+Léonard entra comme élève dans son atelier.
+
+
+VII
+
+Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en 1435 et était par
+conséquent plus âgé que Léonard, de dix-sept ans.
+
+Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une loupe à la main, il
+était derrière le comptoir de son atelier sombre, _bottega_, non loin
+du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tassées sur leurs
+fondations pourries, baignant dans les eaux verdâtres de l'Arno--ser
+Andrea ressemblait plutôt à un marchand florentin ordinaire qu'à un
+grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et
+bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lèvres serrées et
+dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid,
+logique et curieux sans limites.
+
+Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme lui considérait la
+mathématique comme la base générale de l'art et de la science; il
+affirmait que la géométrie étant une partie de la mathématique «mère
+de toutes les sciences» est en même temps la «mère du dessin père de
+tous les arts». La science parfaite et la jouissance de la beauté
+étaient pour lui équivalentes.
+
+Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps,
+remarquable par sa laideur ou sa beauté, il ne s'en détournait pas
+avec dégoût, ne restait pas plongé dans une torpeur contemplative,
+ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce que
+personne n'avait fait avant lui. Avec une patience infinie il
+comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beauté,
+les lois nécessaires de la mathématique. Encore plus infatigablement
+que Sandro, il cherchait une beauté nouvelle,--non pas dans les
+miracles, dans les légendes, dans les pénombres tentatrices où
+l'Olympe se fond avec le Golgotha,--mais en pénétrant les secrets de
+la nature, chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle pour
+Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un miracle.
+
+Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier son fils âgé
+de dix-huit ans, la destinée des deux fut résolue. Andrea devint non
+seulement le maître, mais aussi l'élève de son élève Léonard.
+
+Dans le tableau commandé à Verrochio par les moines de Vallombrosa et
+qui représente le _Baptême du Christ_, Léonard peignit un ange
+agenouillé. Tout ce que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il
+cherchait à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le trouva et
+l'incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le maître,
+désespéré de se voir distancé par cet adolescent, avait renoncé à la
+peinture.
+
+En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. Ils se
+complétaient l'un l'autre. L'élève possédait la légèreté que la nature
+avait refusée à Verrochio; le maître, l'obstination concentrée qui
+manquait à l'instable Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent
+ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux empruntait à l'autre.
+
+A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze sa statue _le Christ
+et saint Thomas_, pour l'église Or San Michele.
+
+En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rêves féeriques
+de Sandro Botticelli, apparut pour la première fois aux yeux des
+hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les
+plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, la raison
+scrutatrice devant le miracle.
+
+
+VIII
+
+La première oeuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en
+Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le
+dessin représentait Adam et Ève.
+
+Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après
+un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût
+avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés
+émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire:
+
+«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez
+au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux,
+connaissant le bien et le mal.»
+
+Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire
+d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio,
+plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.
+
+Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui
+l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un
+sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on
+employait dans la décoration extérieure des maisons.
+
+L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins
+autant d'horreur que la tête de Méduse.
+
+Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des
+lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des
+phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux
+monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties
+de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel
+pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la
+même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule
+géométrique d'une autre.
+
+On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il
+semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir,
+brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée,
+les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus
+surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à
+l'égal de la beauté.
+
+Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où
+l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était
+presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce
+moment il ne s'en apercevait même pas.
+
+Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il
+pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria
+d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa
+le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les
+volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son
+père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui
+semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi
+sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression
+de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire:
+
+--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais.
+Prenez-le, il est à vous.
+
+En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la
+commande d'un tableau pour le maître-autel: _l'Adoration des Mages_.
+
+Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de
+l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les
+mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun
+maître jusqu'à lui.
+
+Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait
+achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection
+insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait
+vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du
+désir en empêchait la réalisation».
+
+La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune.
+Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco
+di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La
+belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance
+de ses deux fils, Antonio et Juliano.
+
+Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait
+en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses
+enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de
+sorcière».
+
+Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des
+ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le
+maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La
+calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus
+bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son
+être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses
+contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.»
+
+Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa
+seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et
+de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus
+en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande
+avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De
+ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de
+cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de
+l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets
+par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le
+«diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal
+constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au
+mahométisme.
+
+Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il
+sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva.
+Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête
+de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le
+Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en
+faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.
+
+En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à
+Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement
+comme «musicien de cour», _senatore di lira_. Avant son départ, il
+écrivait au duc Sforza:
+
+«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous
+ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments
+de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent
+aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans
+vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre
+Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés
+ci-dessous:
+
+ «1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très
+ faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi
+ et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au
+ feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais
+ également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.
+
+ »2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment
+ chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et
+ autres instruments similaires.
+
+ »3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une
+ position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner
+ toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.
+
+ »4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter,
+ qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à
+ l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée.
+
+ »5. _Item._ Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux,
+ faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les
+ fossés ou sous un fleuve.
+
+ »6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sûres et
+ indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les
+ rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que
+ l'infanterie peut suivre sans obstacles.
+
+ »7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de
+ forme utile et belle et différents de ceux en usage.
+
+ »8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par
+ des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable
+ efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je
+ puis imaginer des moyens infinis d'attaque.
+
+ »9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux
+ engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la
+ défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou
+ vapeurs.
+
+ »10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui
+ en architecture et en construisant des monuments privés ou publics
+ et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre.
+
+ »Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite;
+ en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse
+ être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en
+ la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison
+ de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous
+ paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire
+ l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre
+ Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité.
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes
+neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie
+nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie.
+
+
+IX
+
+C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son
+existence.
+
+Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le
+sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et
+des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année
+précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent,
+semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une
+autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons
+glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et
+roulait avec un bruit sourd au fond du précipice.
+
+Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une
+extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à
+chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait
+toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit
+sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible
+égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes
+géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne
+pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme
+subitement privé de l'usage de ses jambes.
+
+Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol
+des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père
+et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la
+joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine
+maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à
+l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le
+maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de
+l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de
+Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du
+clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les
+bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les
+sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la
+tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence
+de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent
+stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de
+prophétique mystère comme des rêves fatidiques.
+
+«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son
+journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve.
+J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et
+m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme
+en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.»
+
+La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but
+de son existence.
+
+Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet
+de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les
+hommes ne fussent pas ailés.
+
+«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le
+principal et--les ailes existeront.»
+
+
+X
+
+A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le
+saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève
+Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de
+la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps
+il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix.
+Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue
+barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible
+volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de
+son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si
+étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les
+larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent,
+ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.
+
+--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces,
+mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne
+distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné
+de remettre... immédiatement...»
+
+Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni
+la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le
+secrétaire du duc.
+
+--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le
+froid. Je viens tout de suite...
+
+Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et
+rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que
+la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.
+
+Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître
+sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute
+sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la
+Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui
+l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur
+superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et
+terrible solitude.
+
+--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le
+reste?
+
+Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa
+mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de
+l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»
+
+Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les
+sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.
+
+Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la
+roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied.
+
+Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice.
+On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher
+était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites.
+
+Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles,
+comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par
+troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.
+
+Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec
+une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle,
+indispensable, du vol humain s'empara de lui.
+
+--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre.
+Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux!
+
+Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de
+toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute
+sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme
+de la neige dans l'azur du ciel.
+
+Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur.
+
+
+XI
+
+Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprès
+sous les épais rayons jaunes paraissaient noirs comme du charbon, les
+montagnes éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.
+
+Le vent se calmait.
+
+Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en bas, dans la
+profonde et calme vallée, apparut le village de Vinci, pareil à un
+berceau.
+
+Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:
+
+«Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur--_Vinci_,
+_vincere_, qui veut dire _vaincre_--le Grand Oiseau prendra son vol,
+l'homme sur le dos du Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement,
+emplira les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au nid où il
+est né!»
+
+Et contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il
+répéta:
+
+--Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne est né!
+
+
+La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du nouveau mécanicien
+et ingénieur ducal dans le camp de César pour l'organisation de
+machines de guerre destinées à l'attaque de Faenza.
+
+Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence pour se rendre en
+Romagne auprès de César Borgia.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+OU CÉSAR--OU RIEN
+
+1500-1503
+
+ _Aut Cæsar--aut nihil._
+
+ CÉSAR BORGIA.
+
+ Un souverain doit également être un homme et un fauve.
+
+ NICOLAS MACHIAVEL.
+
+
+I
+
+Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le duc de Valentino suivi
+de toute sa cour et de son armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur
+les bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. A la fin du
+même mois, Léonard quitta Pesaro pour rejoindre César.
+
+Parti le matin il comptait être rendu à la tombée de la nuit. Mais une
+bourrasque s'éleva. Les montagnes couvertes de neige étaient
+infranchissables. Les mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule
+tomba. Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à
+l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le guide reconnut
+une grande auberge de Novitario, à moitié chemin entre Pesaro et Fano.
+
+Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail pareil à une porte de
+château fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une
+lanterne, puis le patron lui-même. Il refusa de les recevoir,
+déclarant que non seulement toutes les chambres, mais les écuries même
+étaient occupées et que chaque lit servait à deux et trois personnes,
+tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du
+duc.
+
+Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit signé du duc et
+orné de son sceau, le patron s'excusa fort et proposa sa chambre
+occupée seulement par trois commandants des régiments français. Ces
+officiers ivres, dormaient profondément.
+
+Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et de salle à manger,
+pareille à toutes celles des auberges de Romagne, enfumée, sale, avec
+des tâches d'humidité sur les murs nus, des poules et des pintades
+dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages
+d'osier, des files d'oignons, de saucissons et de jambons pendues aux
+poutres du plafond. Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la
+broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le reflet pourpre
+de la flamme, les hôtes mangeaient, buvaient, criaient, se
+disputaient, jouaient aux cartes et aux échecs. Léonard s'assit
+auprès de la cheminée en attendant le souper commandé.
+
+A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers
+ducaux Baltazare Scipione, le trésorier général Alessandro Spanoccia,
+et l'ambassadeur de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui lui
+était inconnu, faisait de grands gestes et avec une extraordinaire
+conviction criait d'une voix flûtée:
+
+--Je puis, signori, le prouver par des exemples de l'histoire
+contemporaine et ancienne, avec une précision mathématique. Tous les
+grands conquérants composaient leur armée d'hommes de leur propre
+nation: Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de
+Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de
+mercenaires; mais là, ces grands artistes militaires avaient su
+inspirer à leurs soldats le courage et les qualités patriotiques. De
+plus, n'oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science
+militaire: dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside la
+force d'une armée et non dans la cavalerie, dans les armes à feu et la
+poudre, cette invention stupide des temps nouveaux!
+
+--Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec un sourire le
+capitaine des lanciers. Les armes à feu prennent chaque jour plus
+d'importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains,
+des Grecs, des Spartiates; mais j'ose penser que les armées actuelles
+sont mieux équipées que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence,
+un escadron de nos chevaliers français ou une division d'artillerie
+avec trente bombardes, renverserait un roc et non pas seulement un
+détachement de votre infanterie romaine!
+
+--Ce sont des sophismes! s'échauffait messer Nicolo. Vous vous égarez.
+Comment pouvez-vous discuter contre l'évidence? Si vous songiez
+seulement qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en déroute
+cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des
+cohortes identiques à vos escadrons de chevaliers français!
+
+Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de
+Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues.
+
+L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap rouge, de forme
+majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les
+importants hommes d'État de la République florentine, notamment les
+secrétaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à
+certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A
+en juger par le col de la chemise, le linge était d'une propreté
+douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le médius le durillon
+habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. Il
+y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ,
+maigre, étroit d'épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges.
+Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat,
+redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre
+inférieure, regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, il
+ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le
+cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de
+ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait
+une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants; mais par
+instants à travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie,
+brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de
+piteux.
+
+Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de
+l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange de vrai et de faux,
+d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus
+dans les paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des armes à
+feu il observa combien difficile était la mise au point des canons de
+grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de
+l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva
+la finesse de la remarque, connaissant par expérience les défauts de
+ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l'inutilité des
+forteresses pour défendre un État, se basant sur l'opinion des
+Lacédémoniens.
+
+Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le maître de l'auberge
+étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre.
+
+
+II
+
+Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à
+sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait
+pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant
+à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son
+invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air
+surchauffé.
+
+--Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre
+que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal;
+lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle
+diminue, la broche tourne plus lentement.
+
+L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour
+que sa machine volante.
+
+Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents
+d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui
+permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les
+caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il
+expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre
+en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et
+à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant
+qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie
+se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer
+Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.
+
+Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de
+ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages,
+palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane
+vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même
+qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée
+Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de
+beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'était transformée en Madeleine
+repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent--ce qui
+lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre _Tarif des
+courtisanes_ ou _Réflexions pour un étranger de haut rang_.
+
+De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule.
+Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute
+volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle
+prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère
+du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle
+devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et
+cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le
+monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.
+
+L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une
+personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant
+il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre
+avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à
+céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la
+courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses
+compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de
+coucher avec les marchands dans la forge.
+
+Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon
+sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des
+impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première
+traînée venue.
+
+Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit
+observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il
+fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture
+de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats
+empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort
+pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux
+traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant
+passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur
+leurs ergots devant les honnêtes gens.
+
+Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse,
+car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et
+semblait combiner une retraite convenable.
+
+Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la
+hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le
+voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de
+papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Décades_ de
+Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque.
+
+--Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son
+béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je
+considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à
+Votre Excellence.
+
+Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.
+
+Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la
+meilleure place à son colocataire.
+
+Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et
+curieux.
+
+Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel,
+secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois
+auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel
+pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à
+toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis
+communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances
+de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc
+et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo
+Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la
+mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui
+les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de
+l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice
+de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie.
+Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de
+Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance
+spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.
+
+--Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un
+grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la
+peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me
+répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui
+montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des
+tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous
+considère comme un connaisseur profond de la science militaire et
+voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a
+toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la
+grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la
+quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à
+Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques,
+où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de
+la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une
+exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent,
+tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...
+
+Il s'interrompit avec un bon sourire.
+
+--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance:
+vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la
+peinture.
+
+--Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que
+vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions
+habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce
+qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si
+différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu
+ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.
+
+--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en
+repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de
+bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous
+m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une
+conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur
+est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne
+veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie,
+et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter
+sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois
+choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État.
+
+L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait
+devoir être intéressant, demanda:
+
+--Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science
+exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et
+qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la
+nature. Vous ai-je bien compris?
+
+--Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant
+des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et
+pareil à un oiseau.
+
+--Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais
+je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des
+humanités. Platon dans sa _République_, Aristote dans sa _Politique_,
+saint Augustin dans _La Cité de Dieu_, tous ceux qui ont parlé de la
+souveraineté, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles,
+dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la
+volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui
+paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements
+tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent
+réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui
+pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature
+des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans
+haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie
+ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est
+difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre
+chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai
+quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme
+Savonarole!
+
+Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique
+et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent,
+qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un
+feu étrange, presque dément:
+
+--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein,
+vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie
+d'Euclide ou les principes d'Archimède.
+
+Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer
+Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un
+livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du
+corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.
+
+«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes,
+leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de
+leurs corps.»
+
+
+III
+
+Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, hardi jusqu'à
+l'impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme
+un jeune pédant, dès qu'on touchait à l'antiquité.
+
+«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» songea
+l'artiste, se remémorant l'histoire du jeu d'osselets, dont Machiavel,
+si ingénieusement, exposait les règles abstraites, et chaque fois
+perdait en les mettant en pratique.
+
+--Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu d'une discussion, avec
+un éclair joyeux dans les yeux. Plus je vous écoute, plus je m'étonne,
+moins j'en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion
+d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut diviser les gens en
+trois catégories: la première, ceux qui voient et devinent par
+eux-mêmes; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre; la
+dernière, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on leur
+montre. Votre Excellence... eh bien! et moi aussi, afin de ne pas
+jouer à la modestie, nous appartenons à la première. Pourquoi
+riez-vous? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force
+supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps ne se
+renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens
+intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre
+entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de
+Tite-Live et écoutez mon explication.
+
+Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des
+lunettes de fer aux branches cassées emmaillottées de fil, donna à son
+visage une expression sévère, pieuse comme durant une prière ou un
+office religieux.
+
+Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, s'apprêtant
+à chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la décadence
+des empires, et prononcé d'une voix métallique les premières paroles
+solennelles de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage
+à une petite vieille ridée et voûtée.
+
+--Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond salut, excusez le
+dérangement. Ma maîtresse, sérénissime madonna Lena Griffa a perdu un
+petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban
+bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouillé toute la
+maison, sans pouvoir même nous figurer où il a pu se sauver.....
+
+--Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement messer Nicolo;
+allez-vous-en!
+
+Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant regardée
+attentivement, il leva les bras et s'écria:
+
+--Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? Moi qui pensais
+que depuis longtemps déjà les diables retournaient avec leurs fourches
+ta charogne...
+
+La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures par un aimable
+sourire qui la rendit plus hideuse encore:
+
+--Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! Jamais je n'aurais rêvé
+que je vous rencontrerais...
+
+Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita monna Aldrigia à se
+rendre à la cuisine où ils bavarderaient et se rappelleraient le bon
+vieux temps.
+
+Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement et, ayant pris
+un livre, s'assit à l'écart. Nicolas appela un valet et ordonna
+d'apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l'auberge.
+
+Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le
+pichet de vin ils se prirent à causer comme de vieux amis.
+
+Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: elle aussi avait été
+belle et courtisée; on exauçait toutes ses fantaisies, et que
+n'avait-elle pas imaginé! Une fois à Padoue, dans la sacristie, elle
+avait retiré la mitre de la tête d'un évêque pour la poser sur celle
+de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui et avec
+elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre de louer des chambres
+meublées et de s'établir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans
+la misère au point d'aller mendier aux portes des églises pour
+s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée de la mort:
+par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux de sa voisine, monna
+Aldrigia trouva son chemin de Damas en s'occupant d'un commerce plus
+lucratif que le blanchissage.
+
+Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de la servante de
+madonna Lena, venue pour demander à l'intendante la pommade pour la
+guenon et le _Decameron_ de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane
+lisait avant de s'endormir et cachait sous son oreiller avec son
+missel.
+
+La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et
+commença son rapport à la Seigneurie de Florence, sur les projets et
+actions du duc de Valentino--rapport plein de profonde sagesse
+politique en dépit du ton plutôt badin.
+
+--Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, avouez que vous
+avez été surpris de me voir passer si légèrement de notre conversation
+concernant des sujets sérieux à un bavardage louche avec cette
+vieille? Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous que
+l'exemple de cette diversion nous est donné par la nature dans ses
+éternelles oppositions et transformations. Et le principal est de
+suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous
+sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui,
+en présence de son élève Alexandre le Grand, se rendant au désir d'une
+femme galante dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la
+prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le sage comme une
+mule. Certes, ce n'est qu'une fable, mais de sens profond. Car si
+Aristote a pu se décider à une stupidité pareille pour une fille de
+joie--comment pouvons-nous, pauvres, résister?
+
+Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand calme régnait.
+
+On n'entendait seulement qu'un grillon chantant dans un coin et dans
+la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la
+patte gelée de la guenon.
+
+Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et longtemps il regarda
+Machiavel attentivement penché sur son travail, une plume rongée entre
+les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc
+une ombre énorme de sa tête aux angles durs, à la lèvre inférieure
+proéminente, son cou mince et son nez en bec d'oiseau.--Ayant terminé
+son rapport sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe à la
+cire et inscrit l'habituelle formule des lettres pressées: _Cito,
+citissime, celerrime!_ il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea
+dans son travail favori, les remarques explicatives des _Décades_.
+
+Léonard observait comme, à la lueur mourante de la chandelle,
+l'étrange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait
+d'ignobles grimaces, tandis que le visage du secrétaire de la
+République florentine conservait un calme sévère et solennel qui
+semblait le reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au
+fond de ses yeux et dans les coins de ses lèvres sinueuses, glissait
+par moments une expression ambiguë, rusée et amèrement railleuse,
+presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille.
+
+
+IV
+
+Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les
+petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles
+émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du
+duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.
+
+Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre.
+L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et
+sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.
+
+Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table.
+
+A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec
+deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre,
+un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du
+gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et
+se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver
+Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.
+
+--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon
+oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi
+dernier déjà la Seigneurie avait promis...
+
+--J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques
+et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses
+de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en
+payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la
+République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire,
+la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en
+forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou
+quatre ducats comme un mendiant!
+
+Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent,
+pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine.
+Ils pouvaient causer librement.
+
+--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le
+connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio
+salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je
+suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma
+démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant
+visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la
+Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état.
+Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera
+chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de
+faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner
+autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire
+ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop
+intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à
+votre oncle...
+
+--Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer,
+tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des
+Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la
+République que personne ne voudra entendre parler de votre démission.
+Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil
+de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres
+ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un
+pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style.
+Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil,
+lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se
+roulaient de rire...
+
+--Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant.
+Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est
+utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient
+l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle,
+je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats
+comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la
+République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son
+gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni
+linceul, ni cercueil...
+
+Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante
+l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il
+servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une
+lettre de sa jeune femme, monna Marietta.
+
+Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine
+sur du papier gris.
+
+«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous
+séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété.
+Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien...
+il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la
+neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre
+Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif
+et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous
+prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus
+longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je
+prie pour votre santé, vous protègent!»
+
+Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de
+Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses
+traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant
+dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa
+poche et murmura bourru:
+
+--Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie?
+
+--Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour
+monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du
+Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez...
+
+--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!
+
+Il fit un geste impatienté et ajouta:
+
+--On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il
+faut choisir: ou sa femme ou la politique.
+
+Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua:
+
+--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme?
+
+--Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio.
+
+--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous
+en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une
+anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible
+pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas,
+messer Leonardo?
+
+Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta
+de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un
+masque d'impudence.
+
+Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route
+ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui
+fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer
+des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait
+affaissé, malheureux et malade.
+
+L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était
+mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des
+Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui
+embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena
+dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent.
+Nicolas refusa.
+
+--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous
+avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait
+nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un
+caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi,
+mais vous, qui m'avez rendu un cordial service...
+
+Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que
+Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de
+lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence.
+
+Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité
+toute seigneuriale.
+
+
+V
+
+Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil,
+une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée.
+
+La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux
+et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle,
+et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient
+de ci de là.
+
+Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des
+réflexions originalement drôles ou tristes.
+
+
+Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons
+étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de
+la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité
+d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une
+à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.
+
+Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante
+nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait
+été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la
+Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité,
+baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique
+fichée en terre, la tête de don Ramiro.
+
+--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne
+parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort
+curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la
+place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion
+d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.
+
+Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la
+sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes.
+On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se
+mêlèrent au peuple.
+
+--Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune
+ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il
+préférait et protégeait le lieutenant.
+
+--C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable,
+vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En
+son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons
+et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à
+l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue,
+la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour
+le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à
+son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un
+exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se
+tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et
+juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les
+orgueilleux.
+
+--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec
+un sceptre de fer.
+
+--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple!
+
+--Il sait punir--il sait gracier.
+
+--On ne peut avoir de meilleur roi!
+
+--En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la
+Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On
+n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme
+on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de
+Valentino--que le Seigneur lui donne la santé!
+
+--Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils
+sont rendus on ne peut plus vite.
+
+--Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine.
+
+--Il plaint le peuple, voilà la vérité.
+
+--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite
+vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te
+protège, notre beau soleil rayonnant!
+
+--Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du
+peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine
+pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le
+roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme
+un monstre.
+
+Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.
+
+--Lui... Lui... Le voilà... Regardez...
+
+On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des
+têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les
+femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur
+héros, «le blond et beau César», _Cesare biondo et bello_. C'était un
+rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.
+
+En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de
+timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde
+romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes
+de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une
+cuirasse, vêtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se
+lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée
+par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en
+pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de
+feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en
+peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de
+vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la
+poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de
+Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes
+albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de
+camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du
+porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur
+un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants,
+venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en
+manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le
+corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un
+casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines
+mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique.
+
+Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis
+que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits
+s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus
+fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la
+barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau
+de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage
+impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus
+impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme
+la lame aiguisée d'une épée nue.
+
+L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés
+de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les
+gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des
+trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant,
+les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient
+comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe
+royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le
+soleil énorme et sanglant.
+
+La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de
+l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse
+terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.
+
+--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout
+de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau
+soleil!
+
+Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de
+l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel.
+
+Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf
+enthousiasme.
+
+
+VI
+
+Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc
+qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse.
+
+Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était arrêté à Fano pour
+se reposer et devait partir le lendemain à l'aurore, vint faire ses
+adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui
+demanda à quelle cause il l'attribuait.
+
+--Deviner le motif des actions d'un prince tel que César est
+difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous
+désirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à
+sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs
+tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à
+l'oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et
+intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui
+inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la
+contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida
+de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du
+lieutenant sous prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son
+corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même
+temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action
+pleine de profonde sagesse: premièrement, il a arraché avec la racine
+l'ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans;
+deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés
+avaient été commises à son insu, il s'est lavé les mains, a rejeté
+toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité
+des excellents fruits de son régime; troisièmement, offrant en
+sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s'est posé comme le
+plus haut et le plus intègre justicier.
+
+Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son
+visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux
+brillait, tantôt s'allumant et tantôt s'éteignant, une étincelle
+d'impertinente raillerie.
+
+--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas à dire! s'écria
+Lucio. Mais d'après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant
+justice n'est que la pire des abominations!
+
+Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d'y
+éteindre la flambée moqueuse.
+
+--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe?
+
+--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est
+digne du nom de «sagesse»?
+
+Machiavel haussa les épaules.
+
+--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en
+politique, vous verrez vous-même qu'entre la façon dont agissent les
+gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence,
+que l'oublier c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les
+hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l'intérêt les
+forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu'un souverain, pour éviter
+sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être
+ou ne pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords de
+conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de
+conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on
+arrive à cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des
+vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices,
+le grandissent.
+
+--Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir ainsi tout est permis;
+toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables...
+
+--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en
+levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut
+et peut régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre
+conversation, je conclus que le duc de Valentino après avoir unifié la
+Romagne grâce à don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais
+aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins
+qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence
+supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations.
+
+--Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il pas existé de
+grands rois exempts de cruauté? L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...
+
+--N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n'ai eu en vue
+jusqu'à présent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition
+du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et
+Marc-Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire; avant
+leur règne il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous
+seulement, qu'à la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons
+de la louve assassina l'autre--action épouvantable--mais d'autre part
+qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l'unification du pouvoir,
+Rome aurait existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du
+double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux balances
+l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une le fratricide et dans
+l'autre les vertus et la sagesse de la Ville Éternelle? Certes, il
+vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois
+fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du
+bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas périr, suivre le
+sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne,
+n'osent être ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse
+exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle
+n'exécutent que des lâchetés ordinaires.
+
+--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête!
+s'écria Lucio.
+
+Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une
+plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire:
+
+--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de
+votre pensée. Il me semble invraisemblable.
+
+--La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit
+sèchement Machiavel.
+
+Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait
+remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs
+regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force
+de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains
+luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de
+soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était
+dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme
+tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans
+l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités
+stupéfiantes, quoique pas toujours justes.
+
+Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un
+prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement.
+Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes,
+attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses
+ennemis pareils à messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante.
+Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie
+méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas.
+
+Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la
+rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer
+Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à
+la très grande crainte des foules?
+
+Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous
+ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance,
+comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait
+plaisir à se blesser jusqu'au sang.
+
+--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui
+cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies?
+
+Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce coeur sombre, si
+proche et si étranger au sien.
+
+Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer
+Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par
+Nicolas.
+
+--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y
+a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire
+des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera
+beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que
+vient faire là le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet
+bovi._ Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César
+l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait
+encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le
+monde sera de mon avis...
+
+--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas
+perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio.
+La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le
+monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en
+observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à
+ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut
+donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il
+sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir
+ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès
+maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en
+Europe... et dans l'avenir...
+
+Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues
+creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné.
+Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de
+Savonarole.
+
+Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, eut proposé de
+conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne
+voisine, le visionnaire s'évapora.
+
+--Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela
+un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses...
+
+--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite
+ville.
+
+--Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement le secrétaire de
+la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans
+ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si
+bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.
+
+Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela polisson.
+
+--Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait froid, nous
+gèlerons en route...
+
+--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos
+pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous
+reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus
+c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?
+
+Léonard s'excusa.
+
+Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes,
+lorsqu'il s'agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable
+dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la
+nature, qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à mort pour
+étudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit
+en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et
+rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.
+
+
+VII
+
+Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si
+l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le
+cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en
+provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un
+quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes
+torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En
+voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce
+dernier de lui obtenir une audience.
+
+A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se
+rendirent au palais.
+
+Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les
+ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être
+reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort
+mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit
+et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes.
+
+En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du
+matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à
+quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait,
+parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les
+affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non
+seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il
+sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se
+montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au
+moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses
+apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il
+aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui
+coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à
+l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs
+assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit
+cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes,
+le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses
+chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et
+qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.
+
+On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il
+pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il
+n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul
+coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques
+années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une
+main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles,
+brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les
+seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister
+aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour
+y prendre part.
+
+En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode.
+Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège
+d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval,
+et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare.
+Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa
+la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre,
+seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la
+salle, si élégant que de suite un murmure courut:
+
+--Cesare, Cesare! L'unico Cesare!
+
+Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à
+l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa
+les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible,
+infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait,
+comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que
+d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique
+exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être
+plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son
+jeu et effacer ses traces.
+
+
+VIII
+
+Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César.
+
+Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon
+d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et
+Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à
+vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans
+lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte
+du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du
+Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la
+proximité du duc se faisait sentir à travers les murs.
+
+Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait
+une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses
+nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte
+s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des
+lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et
+faisait signe à l'un des assistants.
+
+A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait
+douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son
+tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil,
+bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.
+
+Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle
+avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à
+l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de
+pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de
+Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode,
+une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique.
+Pétrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante,
+qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un
+sourire aimable la nature et les qualités de ce bois.
+
+Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient
+étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église.
+Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe
+officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les
+prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse.
+
+Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine
+prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à
+prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un
+doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec
+un air préoccupé:
+
+--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.
+
+--Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.
+
+--Là gît le lièvre--quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce
+rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai
+l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que,
+divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il
+dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon
+cerveau!...
+
+Et il ajouta à l'oreille de Léonard:
+
+--Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de
+frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent
+muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire
+qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je
+donnerais mon âme au diable pour le savoir!
+
+Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur.
+
+Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte
+et fit signe à Léonard.
+
+Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les
+stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce
+confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une
+chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de
+Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique
+de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et
+alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il
+faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de
+genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée:
+César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé
+sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux
+positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché.
+Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie
+d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de
+son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention
+sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent
+et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or
+remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait
+jamais.
+
+
+IX
+
+Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière,
+ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et
+l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui
+demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau
+monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche
+chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire,
+de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité
+chrétienne.
+
+Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux
+caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César
+protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en
+Romagne.
+
+Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour
+Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna
+l'ordre de récompenser généreusement l'auteur.
+
+Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges,
+mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète
+napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des
+Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César
+était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal
+défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège.
+
+«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas
+qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de
+tolérance?»
+
+--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito.
+
+--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte
+moi-même.
+
+Puis plus bas il ajouta:
+
+--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.
+
+On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur
+faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.
+
+Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.
+
+L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec
+bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles.
+Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la
+mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du
+Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la
+maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action
+importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant
+être extrêmement favorable à César.
+
+Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois
+avec un air mystérieux:
+
+--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.
+
+César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une
+ombre assombrir son visage.
+
+D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son
+ingénieur.
+
+Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce
+n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la
+disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les
+chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de
+grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer
+était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu
+pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une
+infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les
+rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire
+les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de
+la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention
+César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac
+de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie,
+la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé
+dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol
+d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il
+éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient,
+qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait
+vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le
+monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol
+triomphal.
+
+Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus
+charmeur sourire.
+
+--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as
+fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser.
+
+Puis il ajouta avec sollicitude:
+
+--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être
+désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux
+d'exaucer toutes tes prières.
+
+Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita
+pour lui une audience.
+
+César haussa les épaules en souriant.
+
+--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur
+audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et
+pourquoi m'a-t-on envoyé cet original?
+
+Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.
+
+--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et
+perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans
+mon existence.
+
+--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on
+ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de
+mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien
+et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite
+encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune
+malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il
+s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république.
+Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce
+qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne,
+puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A
+propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait
+l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science
+militaire?
+
+César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il
+venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.
+
+--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un
+jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire,
+Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à
+d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre
+de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que
+ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes
+devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois
+heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux
+mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo
+perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais
+lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du
+tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme
+différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas
+cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la
+phalange!
+
+Il était tard, tout près de trois heures du matin.
+
+On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du
+vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.
+
+L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses
+cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des
+torches, en signe d'honneur.
+
+Léonard raconta son audience à Machiavel.
+
+En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les
+plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.
+
+--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de
+votre patrie!
+
+--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre
+allié...
+
+--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un
+éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si
+seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous
+accuser de haute trahison?
+
+--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En
+réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un
+aveugle...
+
+Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent
+que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur,
+étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait
+pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression
+de César, «plus que son âme».
+
+
+X
+
+Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.
+
+Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans
+la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps
+il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus
+absolu et amena la conversation de loin.
+
+Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre
+Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés
+attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de
+Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna
+Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du
+monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait
+entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La
+République de Venise se considéra offensée, en la personne de son
+capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis
+XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc
+de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait
+trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les
+racoler sur les grandes routes.
+
+On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc
+dans toutes ses campagnes.
+
+Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de
+Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches
+officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en
+Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance,
+pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en
+homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un
+détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.
+
+Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à
+cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le
+secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu
+savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte,
+assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle
+prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de
+sainte Catherine de Sienne.
+
+Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie.
+Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus
+pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie
+serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé
+dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue
+pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa
+cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce
+qui se passait durant ces entretiens.
+
+Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie.
+
+--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider,
+je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse
+soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que
+quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San
+Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera
+facile d'y pénétrer et de tout savoir.
+
+Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut
+un rire sec, presque mauvais.
+
+--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de
+chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette
+fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous
+désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que
+je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien
+se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à
+quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer
+aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des
+rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé
+cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des
+ruses superbes!
+
+Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà
+compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il
+cachait sous un masque cynique.
+
+--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme
+sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non
+réussite, je répondrai au même titre que vous.
+
+Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua
+son plan.
+
+Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin,
+si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles.
+
+Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre,
+jour du départ du duc de Fano.
+
+Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les
+prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était
+absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le
+secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans
+espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs
+inexpérimentés.
+
+Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés,
+échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de
+Pétrarque:
+
+ _Ferito in mezzo di core di Laura_
+
+découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses
+auditeurs jusqu'à la congestion.
+
+De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des
+cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées,
+le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On
+venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent
+vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui
+communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.
+
+La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous
+leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard
+aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant
+appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une
+insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.
+
+--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son
+compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de
+bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin
+saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce
+soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que
+nos splendides seigneuries.
+
+Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas,
+que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:
+
+--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne
+savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que
+les autres...
+
+Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une
+voix changée:
+
+--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur
+trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.
+
+Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore:
+
+--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis
+que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus
+et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière
+tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être
+ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les
+privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de
+l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le
+moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!
+
+Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.
+
+--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout
+bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis
+pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai
+n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra,
+je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas
+crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien
+n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est
+capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd
+sans raison.
+
+
+XI
+
+A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie,
+Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa
+présence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se
+précipitait sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui se
+passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la peur, ni le manque
+de coeur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de
+gens créés non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison
+momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut agir sans
+hésiter et sans douter: choses bien connues de Léonard.
+
+La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la
+forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de
+Marie. Léonard devait l'y rejoindre le lendemain matin.
+
+Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne
+doutant pas que l'affaire se terminât en farce d'écolier.
+
+Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte.
+L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle et décontenancé.
+
+--C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.
+
+--Je m'y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais,
+Nicolas, que nous nous ferions prendre.
+
+Machiavel le regarda distraitement.
+
+--Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de sa cage, nous
+sommes arrivés trop tard...
+
+--Comment, envolé?
+
+--Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie
+dans sa prison, la gorge tranchée...
+
+--Qui est le meurtrier?
+
+--On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de soupçonner
+le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont
+trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura
+dû elle-même...
+
+--Impossible, voyons! On la considérait comme une sainte.
+
+--Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas
+encore. Ce monstre...
+
+Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:
+
+--Ce monstre est capable de tout! Même d'amener une sainte à se
+suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'était pas autant
+surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des
+cheveux blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone de Filippino
+Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en
+elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et
+pitoyable enfant c'était!
+
+Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses
+cils.
+
+Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aiguë:
+
+--J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour est un poisson
+dans une poêle! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir
+les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre
+ambassade--n'importe où--mais je ne puis rester plus longtemps ici!
+
+Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrêté
+devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du
+coeur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à
+l'idée qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression
+chez Nicolas.
+
+
+XII
+
+Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix
+mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et
+disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite
+rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en
+campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue
+Valguglio.
+
+Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient
+entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia.
+
+La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il
+n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis,
+maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose
+de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois
+encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène
+captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus
+tard Machiavel.
+
+Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit
+le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul.
+
+La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la
+mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la
+largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer
+également grise était unie comme le ciel. Les croassements des
+corbeaux annonçaient le dégel.
+
+Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia.
+
+La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un
+mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route
+tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de
+la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec
+des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens.
+
+A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique,
+où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les
+Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer
+Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient
+désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées,
+les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de
+brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux
+anneaux d'attache se balançaient des pendus.
+
+Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le
+palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses
+troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César.
+
+Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito
+lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les
+coupables vers la potence.
+
+Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de
+la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le
+secrétaire de Florence.
+
+--Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas.
+
+--Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.
+
+Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près
+de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de
+longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour
+lui, l'autre pour Léonard.
+
+Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une
+bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit
+devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux:
+
+--Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le
+fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses
+ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli
+attendent leur arrêt de mort.
+
+Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard,
+jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme,
+impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme
+un savant décrivant les manifestations de la nature--il commença le
+récit du «piège de Sinigaglia».
+
+Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux
+cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement
+avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient
+au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les
+forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En
+approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche
+en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de
+s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière,
+l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour
+l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans
+Sinigaglia.
+
+Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la
+rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux
+cavaliers.
+
+Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux
+qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard
+on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses
+adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu
+qu'il allait à la mort.
+
+Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et
+présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de
+son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les
+embrassa en les nommant «chers frères».
+
+A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu
+à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun
+d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant
+l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel
+Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo.
+
+Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant
+amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui
+faisait face à la citadelle.
+
+Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc,
+toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à
+pénétrer avec lui.
+
+A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se
+referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés,
+les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut
+telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance.
+
+Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses
+ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du
+château.
+
+--O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les
+embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait
+sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous?
+jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma
+main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de
+toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique
+existe, celle-là est la plus belle!
+
+Léonard sourit.
+
+--Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse,
+mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la
+politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre
+admiration dans ce guet-apens?
+
+--Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver
+la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de
+bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons,
+pourvu que le but soit atteint.
+
+--Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me
+semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts...
+
+--Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le
+jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le
+voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que
+peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros,
+sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs
+d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la
+destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans
+souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les
+violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à
+Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et
+nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...
+
+Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était
+pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan
+inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant,
+semblable à un accès.
+
+Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression
+de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui
+signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait
+sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.
+
+--Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je
+voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous
+êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de
+Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions,
+convaincu qu'il était un héros?
+
+--Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant
+l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les
+autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les
+qualités les plus grandes et les plus opposées.
+
+»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà
+mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons:
+l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde,
+bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons:
+savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le
+sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le
+centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure,
+comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne
+supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et
+lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un
+héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la
+liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant
+innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour
+la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit--le sceau des
+élus!
+
+--Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard
+profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui
+qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime
+rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par
+cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre
+et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils
+deviendront semblables à des dieux et s'envoleront...
+
+--Voleront? s'écria Machiavel étonné.
+
+--Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils
+créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai
+beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien--qu'importe,
+si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.
+
+--Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés.
+Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau.
+Une vraie Chimère!
+
+Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé.
+Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision
+prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés.
+
+
+XIII
+
+Les souverains italiens félicitèrent César de «sa superbe tromperie»,
+_bellissimo inganno_. Louis XII ayant appris le piège de Sinigaglia,
+l'appela «un haut fait digne d'un antique Romain». La marquise de
+Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau à César, pour le
+carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents.
+
+Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur
+cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations
+que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard
+Borgia.
+
+
+XIV
+
+Au début de mars 1503, César revint à Rome.
+
+Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la
+distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses
+défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours
+après devait avoir lieu l'ordination.
+
+Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour
+du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.
+
+Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son
+pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape
+Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même
+temps, gravit les marches du trône.
+
+Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des
+cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les
+gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc,
+messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de
+l'Église Romaine.
+
+Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse
+de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est
+plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou
+César--ou rien».--Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en
+est jeté», et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes
+prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur
+l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In
+nomine Cæsaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal
+prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures
+et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César
+projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui
+du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine.
+
+Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal
+surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.
+
+Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix
+de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père.
+
+Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de
+joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le
+Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose.
+
+Le pape se leva et dit d'une voix émue:
+
+--Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des
+deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et
+triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes
+inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que
+cette Rose. _Amen._
+
+César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.
+
+Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair
+cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la
+grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains
+tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se
+tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia:
+
+--Mon enfant!... César!... César!
+
+Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.
+
+Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois.
+
+De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches
+de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve
+d'artillerie.
+
+--Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du
+Belvédère.
+
+Le duc sortit sur le balcon.
+
+Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat
+des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa
+tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme,
+pour la foule, mais un dieu.
+
+
+XV
+
+La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d'après le dessin du
+glaive de Valentino «Le Triomphe de Jules César».
+
+Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», trônait le duc de
+Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de
+lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires
+romains. Tout était exécuté exactement d'après les livres, les
+monuments, les bas-reliefs et les médailles.
+
+Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de
+l'hiérophante égyptien et portait une «rypide» sur laquelle était
+brodé l'héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape
+Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent,
+chantaient en s'accompagnant des tympanons:
+
+--Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!
+
+Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!
+
+Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l'effigie de la
+bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel
+étoilé au pourpre soleil levant.
+
+Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le matin même de
+Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se
+souvenait des paroles de l'Apocalypse:
+
+«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable à lui? Qui peut
+se comparer à lui?
+
+»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix
+cornes.
+
+»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande Babylone, mère des
+courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.»
+
+Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la
+bête «s'étonnait de suprême étonnement».
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE FAUVE POURPRE
+
+1503
+
+ Le Fauve sortant de l'Abîme.
+
+ (XI, 7. _Révélations de Saint-Jean._)
+
+
+I
+
+Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de
+Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un
+prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se
+trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à
+Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de
+lui, à Rome.
+
+En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova,
+les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de
+ces fresques représentait la venue de l'Antechrist.
+
+Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en
+le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment
+douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le
+dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses
+disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés,
+pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme
+jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance
+frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni
+n'osait reconnaître.
+
+A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de
+l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi
+du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol
+malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles
+pensées sur Léonard.
+
+En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un
+grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme
+d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc
+vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards».
+
+Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un
+Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des
+Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour
+débattre la question des bénéfices et des privilèges.
+
+Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de
+secrétaire, de bouffon et d'écuyer. En chemin ils parlèrent des
+affaires de l'Église.
+
+Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non
+sens du dogme de l'infaillibilité papale, assurant que dans vingt ans
+tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de
+l'Église romaine.
+
+«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le
+visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais
+qui sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»
+
+Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place
+San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse
+Sinibaldi, où se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers,
+et particulièrement une taverne, _le Hérisson d'argent_, tenue par le
+tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses
+meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres
+penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement
+de l'Église.
+
+Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient
+que les élus. Là, se trouvait réunie toute une société. Thomas
+Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre
+une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son
+visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux
+troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De
+temps à autre il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la
+chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du
+cristal.
+
+Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre
+les concussions de la Curie:
+
+--Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement!
+Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des
+prélats romains. C'est le pillage en plein jour! La main à la poche
+pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le
+palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du
+cardinal!
+
+Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se
+fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d'une voix traînante, comme
+s'il récitait un psaume:
+
+--S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui
+demandèrent: «Que devons-nous faire pour sauver notre âme?» Et
+Alexandre répondit: «Pourquoi me le demandez-vous? C'est écrit dans la
+loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton coeur et de
+toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous
+vivrez.» Et s'assit le pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui
+possèdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car
+ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent
+pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains
+vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre
+au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait ainsi.» Et le
+pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les
+vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même.»
+
+Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit
+vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole
+jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et
+proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait
+mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé
+de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait
+toutes les scélératesses et toutes les abominations qui
+s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie
+et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec
+Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois
+et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces
+monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en
+vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que
+le pape Alexandre VI et son fils César.»
+
+Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement
+l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto
+Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos
+et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape
+lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du
+trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un
+passage du livre l'_Ascension d'Ezéchiel_, que l'Antechrist, ayant
+l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement
+une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le
+fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist,
+n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard,
+le prince de ce monde».
+
+Thomas Schweinitz secoua la tête:
+
+--Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement:
+«Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris
+toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une
+diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne
+peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge...
+
+Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: _De la Fin du
+monde_.
+
+Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge
+et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle
+enfantera.»
+
+Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas,
+qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle.
+
+Schweinitz secoua de nouveau la tête:
+
+--Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le
+masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il
+ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et
+sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes,
+mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix
+des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse:
+«Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je
+vous consolerai.»
+
+--S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le
+démasquera?
+
+Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit:
+
+--Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints
+même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs
+pensées se dédoubleront, si bien qu'ils ne verront point où est la
+lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une
+tristesse et une perplexité comme il n'en aura existé depuis la
+création du monde. Et les hommes diront aux montagnes: «Tombez et
+cachez-nous», et ils frémiront d'effroi dans l'attente des
+catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui
+qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: «Pourquoi vous
+troublez-vous et que désirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu
+la voix de leur pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un
+miracle--je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger
+les vivants et les morts.» Et il prendra de grandes ailes de feu,
+préparées par la ruse démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les
+éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en
+anges--et il volera...
+
+Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de
+terreur: il revoyait les larges plis du vêtement de l'Antechrist dans
+le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis
+pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière
+les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la
+cime déserte de Monte Albano.
+
+A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s'était
+glissé le clerc qui n'aimait pas les longues discussions sérieuses, on
+entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et
+de verres brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille
+servante de l'auberge.
+
+Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson:
+
+ La belle fille de la taverne
+ Est une exquise rose,
+ Ave, Ave, je lui chante
+ _Virgo gloriosa!_
+ Le tavernier est un larron
+ A tête de renard rusé,
+ Mais pourtant j'aime mieux sa cave
+ Que l'Église de Dieu.
+ Verse-moi une coupe de vin!
+ Je suis un bon moine,
+ Je ne crains pas les saints Pères.
+ A Rome sous le poids de l'or
+ Les lois restent muettes;
+ Rome est un nid de brigands,
+ Le chemin de la géhenne;
+ Le pape, pilier de l'Église,
+ Est un pilori!
+ Eh bien! belle fille, embrasse-moi.
+ _Dum vinum potamus_--
+ Et chantons au dieu Bacchus:
+ _Te deum laudamus_!
+
+Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit en un béat
+sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l'or pâle du vin du
+Rhin et, d'une voix fluette et chevrotante, il répondit à la vieille
+chanson des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église
+romaine:
+
+ --Et chantons au dieu Bacchus:
+ _Te deum laudamus!..._
+
+
+II
+
+Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio
+l'aidait.
+
+Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait
+le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape.
+
+A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à
+Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question
+de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb.
+Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe
+terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était
+invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître
+l'avis.
+
+Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut
+voir celui dont il entendait tant parler.
+
+Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la
+grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose
+d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés:
+la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans
+le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux
+entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du
+Nouveau Testament et de la vie des Saints.
+
+A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères
+païens. Le fils de Jupiter--Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel
+pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux
+hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il
+ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau
+blanc Apis.
+
+C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du
+pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette
+pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils
+de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth
+embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles
+est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans
+les _Fiançailles d'Osiris et d'Isis_, un gamin chevauchait, nu, un
+jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des
+salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes
+dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il
+semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de
+vivre.
+
+--Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve?
+N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth
+et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris?
+N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI
+agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs
+égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité
+sous les traits d'Apis?
+
+Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des
+louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des
+Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat
+romain, déifié par les poètes:
+
+ Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus
+ Regnat Alexander, ille vir, iste deus.
+
+ Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est la plus grande:
+ Alexandre Six y règne--le premier était un homme--celui-ci est un
+ dieu.
+
+Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à
+Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.
+
+Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs
+et des prélats qui attendaient le pape.
+
+--D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à l'ambassadeur de Ferrare,
+le cardinal Arborea.
+
+--De la cathédrale, monsignore.
+
+--Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle pas fatiguée?
+
+--Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur,
+sainteté, beauté angélique! Il me semblait que je n'étais plus sur
+cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu
+retenir mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape a élevé le
+Saint-Ciboire...
+
+--De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel
+ambassadeur de France.
+
+--D'avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à
+mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des
+familiers d'Alexandre VI.
+
+--On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort
+de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne
+qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la
+peine que lui avait causé la mort du cardinal.
+
+Les assistants échangèrent un rapide coup d'oeil.
+
+Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine
+causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il
+n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la
+journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à
+l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des
+Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé
+d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le
+pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de
+l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en
+cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait
+suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il
+les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand
+Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur
+son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la
+mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme
+imperturbable:
+
+«Il a bu la coupe. _Biberat calicem._»
+
+--Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il
+vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit?
+
+--Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?
+
+--On ne sait exactement. Des vomissements...
+
+--Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts:
+Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...
+
+--L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés
+de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando.
+
+--L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en
+pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...
+
+Un silence plana.
+
+Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le
+commandement du neveu du pape, Radriguès Borgia, des membres de la
+Curie, des chambellans, envahit la salle.
+
+Un murmure respectueux s'éleva:
+
+--Le Saint-Père! Le Saint-Père!
+
+La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le pape
+Alexandre VI Borgia entra.
+
+
+III
+
+Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu'il lui
+suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle
+passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentrée une force qui
+attirait vers lui les femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à
+présent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gardé la
+pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le crâne chauve avec
+quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton
+rentré, des petits yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres
+charnues, avançant avec une expression voluptueuse, rusée et, en même
+temps, presque naïve.
+
+En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet homme quelque chose
+de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au plus haut point
+la bienséance mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il disait ou
+faisait semblait précisément être ce qu'il fallait dire ou faire. «Le
+pape a soixante-dix ans, écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit
+chaque jour; les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de
+vingt-quatre heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il entreprend
+sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe à rien qu'à la gloire et
+au bonheur de ses enfants.» Les Borgia descendaient des Maures de
+Castille, et réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les
+lèvres épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang africain
+coulait dans ses veines.
+
+«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle auréole
+pour lui que ces fresques de Pinturicchio, représentant la gloire de
+l'antique Apis égyptien, le Taureau né du soleil.»
+
+Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix ans, plein de
+santé et de force, semblait le descendant de son fauve héraldique, le
+Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la
+fécondité.
+
+Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l'Israélite maître
+orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là même qui avait ciselé le triomphe
+de Jules César sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les
+faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande émeraude plate, la
+Vénus Callipyge: elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de
+monter la pierre dans la croix avec laquelle il bénissait le peuple
+pendant les messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il
+put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps la superbe
+déesse.
+
+Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les
+cérémonies extérieures du culte, mais au fond de son coeur il était
+dévot. Il adorait particulièrement la Vierge et la considérait comme
+sa défenderesse auprès de Dieu.
+
+La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone était un don
+promis à Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la guérison de
+madonna Lucrezia. Assis près d'une croisée, le pape examinait des
+pierres précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts longs et
+fins il les touchait doucement, les remuait, en avançant ses lèvres
+voluptueuses.
+
+Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, avec des
+étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. Il ordonna
+qu'on lui apportât, de son trésor particulier, sa cassette de perles
+fines.
+
+Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée fille
+Lucrezia si semblable à la pâle nacre. Cherchant des yeux, parmi les
+seigneurs, l'ambassadeur du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son
+gendre, le pape l'appela auprès de lui.
+
+--Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises pour madonna
+Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprès d'elle de chez son oncle, les
+mains vides...
+
+Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers d'État, madonna
+Lucrezia était notée comme sa nièce: le premier prélat de l'Église ne
+pouvant avoir d'enfants légitimes.
+
+Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d'une
+noisette, rose et allongée, d'une valeur inestimable, la leva vers le
+jour et se pâma en admiration: il l'imaginait ornant le grand
+décolleté de la robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne
+sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare ou à la Vierge
+Marie? Mais, songeant de suite que ce serait un péché d'enlever à la
+Vierge un don promis, il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de
+l'incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle,
+cadeau du sultan.
+
+--Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, quand tu
+verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se
+porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grâce de
+notre très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en
+parfaite santé et lui adressons notre apostolique bénédiction. Pour
+les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir.
+
+L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, s'écria avec
+admiration:
+
+--Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là au moins sept
+boisseaux?
+
+--Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut s'en enorgueillir,
+les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que
+je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles...
+
+Et, clignant l'oeil gauche, il eut un rire sourd et étrange.
+
+--Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il
+solennellement, qu'après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles
+perles de l'Italie!
+
+Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles,
+admirant les cascades crémeuses des grains précieux.
+
+--Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! répétait-il
+presque balbutiant.
+
+Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaça d'effroi le
+coeur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux
+Borgia avec sa propre fille.
+
+
+IV
+
+On annonça César à Sa Sainteté.
+
+Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France
+exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son
+mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la
+République florentine placée sous le protectorat de la France, et
+accusait Alexandre VI de soutenir son fils.
+
+Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard
+furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le
+bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard,
+l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César;
+puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte
+entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur
+de France particulièrement, pussent entendre la conversation.
+
+Bientôt retentirent de violents jurons du pape.
+
+César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard
+frappa des pieds et cria, furieux:
+
+--Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de
+courtisane...
+
+--Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son
+voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se
+battre, il le tuera!
+
+Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait
+plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le
+meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant
+César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse
+doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune
+camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour
+échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même
+d'Alexandre VI.
+
+Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était
+qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à
+égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc
+avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y
+participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours:
+le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce
+qu'il faisait.
+
+Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et
+de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience,
+tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au
+fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.
+
+S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part
+dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère.
+
+--Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne
+voudrais pas être la cause d'une colère...
+
+--Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement le pape.
+
+Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un geste amical il lui
+prit le menton entre deux doigts--signe de particulière faveur--et
+commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la
+pureté des intentions du duc.
+
+L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il eût presque des
+preuves irréfutables d'une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y
+croire, s'il en jugeait d'après l'expression des yeux, du visage et de
+la voix du pape.
+
+Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un
+mensonge n'était combiné à l'avance, il se formait sur ses lèvres
+aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des
+lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette
+faculté et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien
+que tout le monde sût qu'il mentait,--que d'après l'expression de
+Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter quelque chose, plus il
+multiplie ses serments»--tout le monde le croyait, car le secret de la
+puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi
+et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination.
+
+
+V
+
+Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots
+à l'oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine,
+puis par une porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir
+étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le cuisinier du
+cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison
+n'était pas suffisante et que le malade revenait à la santé.
+
+Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude
+qu'en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois
+mois. C'était encore plus avantageux puisque cela éloignait les
+soupçons.
+
+--Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai,
+aimable et bon catholique.
+
+Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres
+épaisses. Il ne mentait pas: réellement il plaignait le cardinal et
+s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût
+été heureux.
+
+Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts
+Libres, le couvert mis et sentit la faim.
+
+La séance du méridien fut remise à l'après-midi. Sa Sainteté invita
+ses hôtes à déjeuner.
+
+La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape
+ayant une préférence marquée pour la fleur de l'Annonciation, parce
+que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia.
+
+Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI était sobre de
+nourriture et de boisson.
+
+Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos.
+
+Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté
+avec César et, comme s'il ne soupçonnait pas qu'elle était feinte,
+commença à défendre le duc avec ardeur.
+
+Chacun le suivit, chantant les louanges de César.
+
+--Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse
+tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque
+jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il
+nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou.
+
+Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.
+
+--Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple,
+incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit.
+Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs,
+parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur,
+oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et
+quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le coeur...
+
+Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges.
+
+--Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous
+l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.
+
+L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête
+lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait
+pour son fils.
+
+On sortit sur le balcon, la _ringeria_ donnant sur la cour du
+Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments
+par d'ardents poulains.
+
+ * * * * *
+
+Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI
+se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il
+songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante
+devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un
+peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise
+et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte
+horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également
+avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso
+d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette
+union?
+
+ * * * * *
+
+Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti
+subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.
+
+
+VI
+
+Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la
+démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent
+soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert.
+Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait
+affirmé que là se trouvait «le nombril de la terre», une excroissance
+en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne
+atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par
+la déclinaison de l'aiguille aimantée, lors de son premier voyage.
+
+Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même
+croix dans laquelle était incrustée l'émeraude à la Vénus Callipyge,
+et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan
+Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice.
+Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à
+l'est de cette ligne appartenaient à l'Espagne; à l'ouest, au
+Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divisé le globe
+de la terre, comme une pomme.
+
+A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique,
+plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape
+prédit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et céleste.
+
+Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia
+offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, un festin auquel étaient
+conviées cinquante des plus belles «nobles courtisanes» romaines,
+_meretrices honestæ nuncupatæ_.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l'Église
+romaine, illustrée par deux grands événements: la division du globe
+terrestre et l'institution de la censure ecclésiastique.
+
+Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à son regard. Rentré
+chez lui, il écrivit dans son journal:
+
+«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un
+animal, liés ensemble.»
+
+Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:
+
+«Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne
+sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de
+grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers
+d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour
+rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont pas autre chose que
+les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures.
+Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le
+reste, ils sont au-dessous des brutes.»
+
+Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant à son
+tableau de saint Jérôme.
+
+Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux fixés sur le
+crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, la poitrine avec une
+telle force, que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait,
+la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long
+rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, la
+_Léda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de
+Savonarole. Et de nouveau pour la millième fois, Giovanni se demanda:
+lequel de ces deux infinis était le plus proche du coeur du maître ou
+bien tous les deux également?
+
+
+VII
+
+L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des Marais
+Pontins--«la malaria». Pas un jour ne se passait sans que mourût un
+des familiers du pape.
+
+Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'était pas
+la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui
+le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il
+éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds,
+touchant à la folie et dont il avait peur lui-même: il lui semblait
+que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.
+
+Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce que pour
+quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit
+que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant
+aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l'avait
+déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait
+impunément plaisanter avec le duc de Ferrare: il possédait la
+meilleure artillerie d'Italie.
+
+Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au
+souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats
+favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile et longuement se
+promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.
+
+Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que
+s'étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux
+enterrements: celui d'un de ses camériers et celui de messer
+Guillielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.
+
+--Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le
+pape.
+
+Et au même instant une tourterelle entra par la fenêtre, se buta
+contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté.
+
+--Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre pâlissant.
+
+Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.
+
+La nuit il fut pris de vomissements.
+
+Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient de fièvre
+tertiaire, les autres d'épanchement de bile, les troisièmes de
+congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été
+empoisonné.
+
+D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en
+dernier ressort d'essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le
+malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement,
+il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années,
+Alexandre VI portait sur soi un médaillon d'or contenant des parcelles
+du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit
+qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il
+perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant sa mort, le lui
+avait-il volé? On ne le sut jamais.
+
+Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma
+les yeux avec résignation et dit:
+
+--C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.
+
+Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le
+laissât seul avec son médecin favori, l'évêque de Vanosa, et lui
+rappela le remède imaginé par un israélite, médecin d'Innocent
+VIII--la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape
+moribond.
+
+--Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a été le résultat de
+l'expérience?
+
+--Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être parce que les
+enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu'il faut des enfants à la
+mamelle...
+
+L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade s'éteignait. Il délirait
+déjà:
+
+--Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur sang est pur et
+rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. _Sinite parvulos
+ad me venire._ Ne défendez pas aux petits de venir à moi...
+
+L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire
+s'échapper des lèvres du représentant du Christ. D'un mouvement
+uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait,
+fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon.
+Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant
+que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui
+demanda s'il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à
+sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà
+n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d'un amour
+exclusif.
+
+Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de Carinola, Piero
+Gamboa, et communia.
+
+A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. A plusieurs
+reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la
+main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus
+qu'il n'entendit:
+
+--Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!
+
+Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église de dire cette
+prière près d'un agonisant, Illerda exécuta la dernière volonté de son
+ami et récita le _Stabat Mater dolorosa_.
+
+Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On eût
+dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il
+tendit les bras, se redressa en murmurant:
+
+--Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!
+
+Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.
+
+
+VIII
+
+Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque
+Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant
+fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre
+dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau
+glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César
+put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout
+son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements,
+écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand
+lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par
+un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.
+
+Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort
+d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le
+pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait
+dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir
+de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le,
+c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres
+rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je
+viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en
+disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII,
+Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le
+diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On
+assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son
+lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença
+à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme
+une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage
+était devenu noir comme du charbon.
+
+D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester
+exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur
+inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un
+seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver
+d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout
+pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on
+enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert
+d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur
+d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde
+jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les
+pestiférés.
+
+Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse
+s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome,
+déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de
+putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement
+apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles.
+Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la
+tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI
+n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur
+le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist.
+
+Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le
+Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi.
+
+
+IX
+
+Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous,
+travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les
+moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait
+avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait _Sainte Anne et
+la Vierge Marie_. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le
+sourire de ses yeux baissés, de ses lèvres fines et sinueuses,
+insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une
+onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de
+Léonard. A côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la
+colombe. Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie
+sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait
+à Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la première
+fois les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la science
+parfaite.»
+
+En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines,
+grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les
+plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries.
+
+Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des travaux si
+différents. Ce n'était point là une rencontre fortuite.
+
+«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la
+Mécanique, que la Force est inspirée par l'âme, et invisible; inspirée
+par l'âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le
+corps dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni d'aspect.»
+
+La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César.
+
+En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait
+énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.
+
+Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour
+s'emparer des terres de la Campagne de Rome.
+
+Prospero Colonna était aux portes de la ville; Vitelli s'avançait sur
+Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se
+révoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le
+conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait le départ du
+duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait.
+
+Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient,
+acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'âne au lion
+agonisant. Les poètes composaient des épigrammes:
+
+ Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?
+ César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.
+
+Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vénitien
+Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc,
+lui prédisait qu'il «brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la
+conversation sur messer Nicolo Machiavelli.
+
+--Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner?
+
+--Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne
+publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner
+des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du
+pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force caché
+sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux
+foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que
+Dieu nous préserve d'une pareille politique!
+
+--Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'égare et changera
+d'opinion?
+
+--Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il
+dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera
+seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants
+qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants,
+renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de
+fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre siècle,
+et pour le mieux dans le meilleur des mondes.
+
+
+X
+
+L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la République florentine,
+Piero Soderini, demanda à Léonard d'entrer à son service, ayant
+l'intention de l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de
+Pise pour y construire le matériel de défense.
+
+L'artiste passait à Rome ses derniers jours.
+
+Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis s'élevaient les
+palais d'Auguste, de Caligula, de Septime Sévère, le vent régnait
+parmi les ruines et dans les champs d'oliviers on entendait seulement
+les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les arcatures et
+les voûtes des ponts de brique, éclairés par le soleil, semblaient de
+feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l'or qui
+jadis ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre et l'or
+des feuilles d'automne.
+
+Non loin des jardins de Capronico, Léonard, agenouillé, écartait des
+herbes et examinait attentivement un éclat de marbre orné d'une fine
+sculpture. Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme sortit.
+Léonard le regarda, se leva, le regarda à nouveau et s'écria:
+
+--Est-ce bien vous, messer Nicolo?
+
+Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme un parent.
+
+Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus
+râpés encore qu'en Romagne; il était évident que les seigneurs de la
+République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri; ses
+joues rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez
+avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus
+fiévreux.
+
+Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à Rome et quelle mission
+l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de César, Nicolas se
+détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit
+froidement avec une indifférence feinte:
+
+--De par la volonté de la destinée, j'ai été dans ma vie témoin de
+tant d'événements, que depuis longtemps je ne m'étonne plus de rien...
+
+Et visiblement, désirant changer de conversation, il questionna
+Léonard sur ses travaux.
+
+Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au service de la
+République florentine, Machiavel secoua la tête:
+
+--Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les
+crimes d'un héros tel que César Borgia ou les vertus d'une fourmilière
+comme notre république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi;
+je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire!
+railla-t-il avec son sourire amer de sceptique.
+
+Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des
+ruses du renard que Machiavel s'apprêtait à apprendre aux poules et
+des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux.
+
+--Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement Nicolas. Les oies
+rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le
+bûcher, parce que le premier j'aurai parlé de ce que font tous les
+autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le peuple,
+soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les
+mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais
+qu'eux-mêmes.
+
+Et il ajouta avec une calme tristesse:
+
+--Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense
+souvent et il me semble parfois que nous avons une destinée commune.
+La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que
+la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule,
+chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des
+étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne
+ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est
+créé pour la médiocrité et il n'y a de place au monde que pour elle.
+Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être le pire dans
+une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la
+douleur: mais l'ennui.
+
+Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, près des ruines du
+temple de Saturne où jadis s'élevait le Forum.
+
+
+Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc de Septime
+Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, s'alignaient de pauvres
+masures en ruines. On assurait que beaucoup d'entre elles étaient
+bâties avec des débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux
+olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient dans ces
+temples païens. Les amas d'ordures, de poussière et de fumier avaient
+surélevé le terrain de dix coudées. Mais malgré tout, de place en
+place se dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves
+menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami l'emplacement du
+Sénat romain, la Curie, maintenant dénommé le «Champ des Vaches». Là
+se tenait le marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les
+bas-reliefs tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue
+noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien s'adossait une vieille tour
+qui, à un moment donné, servait de repaire aux écumeurs de grande
+route, les barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge borgne
+pour les paysans du marché aux bestiaux. Par les croisées ouvertes
+s'échappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de
+friture. Sur une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux
+mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une pierre,
+enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré et enflé.
+
+A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs:
+l'un représentant Titus Vespasien conduisant un quadrige; l'autre, les
+prisonniers israélites portant des pains et le chandelier à sept
+branches du Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand aigle
+élevant sur ses ailes le César divinisé. Au fronton, Nicolas lut
+l'inscription restée intacte: _Senatus populusque Romanus divo Tito
+divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto_.
+
+Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole illumina le
+triomphe de l'empereur de ses derniers rayons pourpres.
+
+Et le coeur de Nicolas se serra douloureusement lorsque jetant un
+dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois
+colonnes solitaires de l'église Maria Liberatrice. Le ton morne
+chevrotant des cloches sonnant l'_Ave Maria_, semblait le glas
+plaintif du Forum romain.
+
+Ils entrèrent dans le Colisée.
+
+--Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de
+l'amphithéâtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne
+sont pas nos pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui
+existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec
+eux! Nous ne pouvons même pas nous figurer quels hommes c'étaient...
+
+--Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, Nicolo, que vous avez
+tort. Les hommes d'à présent possèdent une force égale, mais
+différente...
+
+--L'humilité chrétienne, peut-être?
+
+--Peut-être...
+
+--C'est possible, dit froidement Machiavel.
+
+Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.
+
+--Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, je suppose que les
+gens devraient ou accepter ou repousser l'enseignement du Christ. Nous
+ne l'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens,
+ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous n'avons pas adopté
+l'autre. Nous n'avons pas la force d'être bons et nous avons peur
+d'être méchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris,
+froids, à peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité entre le
+Christ et le Diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous
+voulons, ni où nous allons. Les anciens, au moins, savaient et
+exécutaient tout jusqu'à la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne
+tendaient pas la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche.
+Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le paradis il
+fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les
+violences, les scélérats ont trouvé une grandiose et sûre carrière.
+Et, réellement, n'est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le
+monde et l'a livré aux misérables?
+
+Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine démente, son
+visage était contracté comme par une insupportable douleur.
+
+Léonard se taisait. Dans son âme passaient des pensées si pures, si
+simples, si enfantines, qu'il n'aurait su les exprimer par des mots.
+Il contemplait le ciel bleu à travers les crevasses des murs du
+Colisée et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait
+aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux
+monuments à demi démantelés.
+
+Jadis les conquérants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlevé
+les crampons de fer qui liaient les pierres du Colisée pour en forger
+de nouveaux glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces
+blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des corneilles au nid,
+et songeait que les puissants Césars qui avaient élevé le monument,
+les barbares qui l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant
+qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils ne sèment
+pas, ils ne moissonnent pas, et le Père céleste les nourrit.»
+
+Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci ne le
+comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Léonard, était une joie,
+pour Nicolas était une peine; le miel de Léonard se transformait en
+bile chez Nicolas, la profonde haine chez lui était fille de la
+science parfaite.
+
+--Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, désirant selon son
+habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m'aperçois
+seulement maintenant de la grossière erreur de ceux qui vous
+considèrent comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous de ce que je
+vous dis: le jour du jugement dernier, quand on nous classera brebis
+et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints!
+
+--Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en riant. Si j'entre
+au paradis, vous m'y accompagnerez.
+
+--Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma place aux amateurs. La
+tristesse terrestre me suffit.
+
+Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.
+
+--Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un jour: On m'avait amené
+dans une réunion d'affamés et de dépenaillés, de moines, de
+courtisans, d'esclaves, d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me
+déclara que là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres
+d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis on m'emmena dans
+un autre endroit où je vis une foule de grands hommes assemblés en
+Sénat: des chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs,
+des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, Platon, Marc-Aurèle. Ils
+causaient de sciences, d'arts, d'affaires d'État. Et l'on me dit que
+c'était l'enfer et les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient
+aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le Seigneur. Et
+on me demanda où je désirais aller: au paradis ou en enfer? «En enfer,
+me suis-je écrié, en enfer de suite, avec les sages et les héros!»
+
+--Si réellement tout se passe comme dans votre rêve, répondit Léonard,
+j'avoue que moi aussi...
+
+--Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez y échapper. On vous
+entraînera de force. On récompensera vos vertus chrétiennes par le
+paradis chrétien.
+
+Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. L'énorme disque
+jaune de la lune monta de derrière les voûtes noires de la basilique
+de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre.
+
+Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait de l'Arc de Titus
+Vespasien jusqu'au Capitole, les trois colonnes solitaires et pâles de
+Sainte-Marie Libératrice, pareilles à des apparitions, semblaient plus
+belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et
+chevrotant l'_Angelus_ nocturne, résonnait plus mélancoliquement
+encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+MONNA LISA DEL GIOCONDA
+
+1503-1506
+
+ Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, et quand j'y eus
+ séjourné quelque temps, s'éveillèrent en moi et luttèrent deux
+ sentiments,--la peur et la curiosité,--la peur d'explorer la
+ sombre caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait pas
+ un mystère merveilleux.
+
+ LÉONARD DE VINCI
+
+
+I
+
+Léonard écrivait dans son _Traité de la Peinture_: «Pour les portraits
+aie un atelier spécial, une cour rectangulaire, large de dix et longue
+de vingt coudées, avec des murs peints en noir et un plafond de toile
+arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le ramassant, selon les
+besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne
+peins qu'au crépuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le
+jour parfait.»
+
+Il avait installé une cour semblable dans la maison de son
+propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto
+Martelli, amateur de mathématique, homme savant qui éprouvait pour
+Léonard une profonde sympathie.
+
+C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de
+printemps 1505. Le soleil était tamisé par les nuages et ses rayons
+tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée,
+l'éclairage favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un charme
+particulier aux visages des femmes.
+
+--Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant à celle
+dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui
+ne lui était pas coutumière.
+
+Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio
+l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi impatient du maître,
+si calme d'habitude.
+
+Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots à couleur; enleva
+la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau installé au milieu de
+la cour pour _la_ distraire; autour de cette fontaine poussaient _ses_
+fleurs favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. Il prépara
+également de petits carrés de pain pour la biche apprivoisée qui se
+promenait en liberté et qu'_elle_ aimait nourrir de sa main; déplia
+l'épais tapis posé devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis
+s'était déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté aussi
+pour _la_ distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes
+différentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un
+saphir.
+
+Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était
+accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la
+cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth.
+
+Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes
+renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de _ses_ séances, afin
+d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur _son_ visage le
+reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations,
+les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus
+rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne
+s'ennuierait plus.
+
+Tout était prêt et elle ne venait pas.
+
+--Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout
+à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien
+ardemment je l'attends. Elle doit venir...
+
+Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience.
+
+Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris
+frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que
+Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il
+comprit que c'était _elle_.
+
+D'abord, avec un humble salut, entra la soeur converse Camilla, qui
+vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de
+l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à
+lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans
+prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard
+n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix.
+
+Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une
+trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête
+enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à
+mi-front,--monna Lisa del Gioconda.
+
+Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne
+famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de
+l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du
+citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco
+avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année
+suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci
+il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa.
+Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la
+cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un
+homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop
+beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier
+adonné à la culture.
+
+L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il
+comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une
+nouvelle race de boeufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non
+tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais
+simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait
+trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait
+également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés,
+et désespérés. Cependant, les méchantes gens--et Florence n'en
+manquait pas--ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la
+Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était
+bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille
+Dianora.
+
+C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui
+venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme.
+
+Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au
+contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait
+un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de
+surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par
+l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si
+sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui
+semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y
+avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux.
+
+Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses
+séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la
+soeur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait
+qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait
+du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret
+d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.
+
+Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient
+entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans
+les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce
+que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle
+imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par
+elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même
+dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme
+de l'artiste.
+
+Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus
+surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais
+même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à
+Léonard--comme cela arrive aux gens vivant continuellement et
+longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les
+traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se
+rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez
+saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel
+Léonard jeune avait servi de modèle; chez _Ève devant l'arbre de la
+science_ le premier tableau du maître; chez l'Ange dans _la Vierge aux
+Rochers_; chez la _Léda_ et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne
+connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son
+existence, dans toutes ses oeuvres, il eût cherché à refléter sa
+beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.
+
+Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il
+en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,--la
+réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,--comme si monna
+Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le
+plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la
+volonté du maître, le sosie féminin de Léonard.
+
+La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur
+ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la
+bête sous la caresse des mains blanches et fines.
+
+Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau
+et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le
+plus petit changement n'échappaient à son observation.
+
+--Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui?
+
+Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait
+que de coutume.
+
+Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.
+
+--Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas très bien portante.
+J'ai veillé toute la nuit.
+
+--Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie de poser? murmura
+Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une autre fois?
+
+--Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? Regardez quelles ombres
+tendres, quel soleil moite: c'est _mon_ jour! Je savais,
+continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais
+j'ai été retenue par madonna Safonizba...
+
+--Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfumée comme une
+boutique de cosmétiques...
+
+Gioconda sourit.
+
+--Madonna Safonizba désirait vivement me raconter la fête du Palazzo
+Vecchio donnée par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce
+qu'on avait mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et
+quel homme courtisait telle femme...
+
+--Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le
+bavardage de cette crécelle qui vous a indisposée. Comme c'est
+étrange! Avez-vous remarqué, madonna, que parfois une absurdité
+quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indifférents et
+qui ne nous intéresse guère--la bêtise ou la trivialité
+ordinaires--suffit pour assombrir subitement notre âme et nous
+impressionne plus qu'une peine personnelle?
+
+Elle inclina silencieusement la tête: il était visible que depuis
+longtemps ils étaient habitués à se comprendre presque sans mots, par
+une allusion, par un regard.
+
+Il essaya de reprendre son travail.
+
+--Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.
+
+--Quoi?
+
+Après un instant de réflexion, elle répondit:
+
+--Le _Royaume de Vénus_.
+
+Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il
+empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de
+la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours
+les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait
+accompagner par une douce musique.
+
+Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent
+exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au _Royaume de
+Vénus_, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille
+fable ou une berceuse:
+
+--Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux
+qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des
+terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse
+d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les
+typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette
+île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous.
+Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à
+demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les
+uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la
+proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier,
+lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île,
+le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes
+de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds
+placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et
+immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs
+qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets
+d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la
+solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête,
+plus profond est le calme du royaume de Cypris.
+
+Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence
+qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la
+musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la
+volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec
+un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si
+profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond--le sourire
+même de Léonard.
+
+Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient
+deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à
+l'infini.
+
+
+II
+
+Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo Vecchio à son
+tableau _la Bataille d'Angiari_.
+
+En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, il avait reçu la
+commande du gonfalonier perpétuel gouverneur de la République, Piero
+Soderini, de représenter une bataille mémorable sur le mur de la
+nouvelle salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, le Palazzo
+Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre victoire des Florentins à
+Angiari en 1440 sur Nicolo Piccinino, commandant les troupes du duc
+de Lombardie Filippino Maria Visconti.
+
+Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: quatre cavaliers
+se sont empoignés et se battent pour un étendard; la hampe est cassée
+et va voler en éclats; l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux.
+Cinq mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de côtés
+différents. Des sabres luisent, levés. A la façon dont les bouches
+sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel s'en échappe. Les visages
+convulsés des hommes ne sont pas moins terribles que les gueules de
+fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes subissent la
+contagion de cette rage: dressés sur leurs pieds de derrière, ils ont
+enchevêtré leurs pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'oeil
+féroce, la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. Par
+terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des chevaux, un homme
+en tue un autre en le tenant par les cheveux et heurtant sa tête
+contre le sol, ne s'aperçoit pas dans sa fureur que tous deux seront à
+l'instant écrasés.
+
+«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais hommes livrés à
+toutes les passions de la bête déchaînée; c'est, selon l'expression de
+Léonard, la _pazzia bestialissima_ qui, dans les endroits plats, ne
+laisse pas une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»
+
+En acceptant la commande, Léonard fut forcé de signer un traité avec
+dédit en cas de retard dans l'exécution.
+
+La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme un boutiquier.
+Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier Soderini ennuyait Léonard
+par ses continuels règlements de comptes pour les moindres sous versés
+par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, des couleurs,
+d'huile de lin et autres vétilles.
+
+Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait avec mépris le
+gonfalonier--à la cour de Ludovic le More et de César Borgia--Léonard
+n'avait éprouvé un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre
+république, royaume de l'égalité bourgeoise.
+
+En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta sur la place devant le
+_David_ de Michel-Ange.
+
+Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de ville de
+Florence, ce géant de marbre blanc qui se détachait sur le fond sombre
+des vieilles pierres.
+
+Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras droit qui tenait la
+fronde était tendu au point qu'on en voyait les veines; le gauche
+tenant la pierre était replié devant la poitrine. Les sourcils froncés
+et le regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression de
+l'homme qui vise un but. Au-dessus du front très bas, les cheveux
+s'emmêlaient comme une couronne.
+
+Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le _David_ de Michel-Ange
+semblait être le Prophète qu'attendit vainement Savonarole, le Héros
+qu'espérait Machiavel. Dans cette oeuvre de son rival, Léonard sentait
+une âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement opposée, comme
+l'action l'est à la contemplation, la passion à l'impassibilité, la
+tempête au calme. Et cette force étrangère l'attirait, éveillait sa
+curiosité, le désir de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.
+
+Et Léonard se souvint du _Livre des Rois_.
+
+Dans les chantiers de construction de Santa Maria del Fiore, se
+trouvait un énorme quartier de marbre abîmé par un sculpteur inhabile.
+Les meilleurs artistes l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait
+s'en servir. Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui proposa le bloc.
+Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, il réfléchissait, mesurait,
+calculait, toujours indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus
+jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la commande et avec
+une extraordinaire rapidité, travaillant non seulement le jour mais
+même la nuit, achevait son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait
+travaillé durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», et
+n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre de la grandeur du
+_David_. Les Florentins déclarèrent Michel-Ange le rival en sculpture
+de Léonard. Et Buonarotti sans hésiter releva le défi.
+
+Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille dans la salle
+du Conseil, bien qu'il n'eût presque pas tenu le pinceau, avec une
+crânerie qui pouvait paraître une folle témérité, il déclarait
+rivaliser avec Léonard en peinture. Plus il découvrait de modestie et
+de bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait
+implacable. Le calme de Léonard lui semblait du mépris. Avec une
+imagination maladive, il écoutait les bavardages, cherchait des
+prétextes à disputes, profitait de toutes les occasions pour blesser
+son ennemi.
+
+Lorsque le _David_ fut achevé, la Seigneurie invita les meilleurs
+peintres et sculpteurs à donner leur avis pour l'emplacement. Léonard
+se rangea à l'opinion de l'architecte Juliano da San Gallo qui
+conseillait de placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans
+l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. Lorsque
+Michel-Ange le sut, il déclara que Léonard par jalousie voulait cacher
+le David dans le coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil
+ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant un jour, à l'une
+des réunions qui se tenaient dans l'atelier de Léonard en présence de
+nombreux artistes, entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro
+Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves du Pérugin,
+une discussion s'éleva pour savoir lequel des deux arts, la peinture
+ou la sculpture, était au-dessus de l'autre--sujet favori alors de
+dispute scolastique.
+
+Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, il répondit:
+
+--Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il s'éloigne du
+métier.
+
+Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne pouvait deviner s'il
+parlait sincèrement ou s'il raillait, il ajouta:
+
+--La principale différence entre ces deux arts consiste en ce que la
+peinture exige une grande énergie cérébrale, et la sculpture, une
+énergie physique. Le sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans
+le marbre, il la taille à grands coups de maillet et de ciseau, avec
+la tension de toute sa force physique, avec une grande fatigue
+corporelle, comme un journalier inondé de sueur et de poussière. Son
+visage est blanchi comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés
+par les éclats de marbre, sa maison est pleine de pierres et de
+plâtras. Tandis que le peintre, dans un silence exquis, vêtu d'habits
+élégants, assis dans son atelier, promène un pinceau léger trempé dans
+d'agréables couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie de
+ravissants tableaux; le calme y règne en souverain et son travail est
+agrémenté par la musique, la conversation ou la lecture que ne
+troublent ni les coups de maillets, ni autres bruits désagréables.
+
+Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les prit à son
+compte, mais étouffant sa colère, il haussa seulement les épaules et
+répondit avec un sourire fielleux:
+
+--Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, peut poser à
+l'efféminé et au dégoûté. Moi, rejeton d'une vieille famille honnête,
+je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne
+dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne la prérogative
+entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les
+arts sont égaux, découlant d'une même source et tendant au même but.
+Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la
+sculpture est aussi érudit dans les autres branches, qu'il se permet
+de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma
+cuisinière.
+
+Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle
+du Conseil, désirant surpasser son rival.
+
+Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par une journée
+chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours
+battent la générale--l'ennemi est signalé; les soldats se hâtent de
+rejoindre la rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se
+délectaient et, soumis à la discipline, ils remettent leurs vêtements
+poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques chauffés par le soleil.
+
+Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange représenta la
+guerre, non pas comme «la plus féroce des sottises», mais comme une
+mâle action héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la lutte
+des héros pour la gloire et la grandeur de la patrie.
+
+Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de ce duel. Et
+comme tout ce qui était étranger à la politique leur semblait
+insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressèrent de
+déclarer que Michel-Ange soutenait la République contre les Médicis et
+Léonard les Médicis contre la République. Le duel artistique devenu
+compréhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut
+transporté des maisons dans la rue, servant les passions des partis
+absolument étrangers à l'art. Les oeuvres de Léonard et de Michel-Ange
+devinrent l'étendard de deux camps ennemis.
+
+L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus
+lançaient des pierres au _David_. Les citoyens considérables en
+accusèrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens
+considérables; les artistes, les élèves du Pérugin qui avaient fondé
+nouvellement un atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du
+gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient de pierres le
+_David_ étaient achetés par son rival Léonard.
+
+Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissèrent supposer
+qu'ils y ajoutaient foi.
+
+Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne se trouvait dans
+l'atelier que Giovanni et Salaino--lorsque la conversation vint à
+tomber sur Michel-Ange, Léonard dit à monna Lisa:
+
+--Il me semble parfois que si je lui parlais face à face, tout
+s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalité:
+il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas
+d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aimé.
+
+Monna Lisa eut un geste de doute:
+
+--Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris?
+
+--Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas
+comprendre! Tout son malheur réside dans sa timidité et son manque de
+confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore
+encore sa force. C'est un délire, une folie! Je lui aurais tout dit et
+il se serait calmé. Est-ce à lui de me craindre? Savez-vous,
+madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se
+baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut
+même se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que même
+maintenant, non seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi;
+oui, oui, je le sens: plus fort que moi!
+
+Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait à Giovanni, se
+reflétait le regard même de Léonard et sourit d'une façon étrange et
+douce.
+
+Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de la vieille église
+Maria del Carmine, Léonard rencontra un jeune homme, presque un
+enfant, qui copiait les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il
+portait une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre mais de
+toile grossière évidemment confectionnée au village. Il était élancé,
+souple; son cou mince était blanc et tendre comme celui des jeunes
+filles anémiées; son visage, ovale comme un oeuf et pâle jusqu'à la
+transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs
+pareils à ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modèle
+aux Madones du Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides
+comme le ciel.
+
+Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra l'adolescent au
+couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, où était exposé le
+carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait ce
+carton avec autant de zèle que les fresques de Masaccio. Probablement
+connaissait-il déjà Léonard, car il le buvait du regard, visiblement
+désireux de lui adresser la parole et apeuré de le faire.
+
+Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, ému et rougissant
+avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui déclara qu'il le
+considérait comme son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que
+Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers de
+Léonard.
+
+Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement
+avec lui, examina ses dessins; et plus il l'étudiait, plus il
+se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste.
+Attentif et sensible à tous les échos, condescendant à toutes les
+influences comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio et
+particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de maturité, le maître
+devinait en lui une fraîcheur de sentiment telle qu'il ne l'avait
+encore rencontrée chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était
+que cet enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et de la
+vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait à vaincre les
+plus hautes difficultés avec légèreté, comme en un jeu. Tout lui
+venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art,
+ni les infinies recherches, ni les indécisions, ni les perplexités qui
+avaient été le tourment et la malédiction de toute la vie de Léonard.
+
+Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable étude lente et
+patiente de la nature, des règles de mathématique, des lois de la
+peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et
+visiblement ennuyé, n'écoutait attentivement que par déférence pour le
+maître.
+
+Un jour il lui échappa une parole qui surprit, effraya presque Léonard
+par sa profondeur:
+
+--J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit penser à rien, tout
+alors se présente mieux.
+
+Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que l'unité, la parfaite
+harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de
+l'amour que le maître recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient
+exister.
+
+Et devant sa modeste et insouciante candeur, Léonard éprouvait des
+doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art,
+pour l'oeuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de
+Buonarotti.
+
+--D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. Qui est ton
+père et comment t'appelles-tu?
+
+--Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme avec son caressant
+sourire. Mon père est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphaël.
+
+
+III
+
+Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du
+détournement de l'Arno dans le port de Livourne.
+
+La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le
+pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.
+
+Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé
+que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla
+Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie
+avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De
+derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long
+de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures
+reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des
+contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile
+solitaire.
+
+La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le
+frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique
+au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de
+Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le
+campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de
+Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte,
+le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule
+et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée.
+
+Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur
+particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la
+poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des
+couleurs des très vieux tableaux.
+
+Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que
+Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre,
+grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un
+homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des boeufs
+siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne
+l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se
+réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange,
+lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait.
+Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante
+beauté.
+
+Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait
+«dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de
+ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le
+grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup
+la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il,
+elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement
+l'esprit féminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui,
+subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique
+et éternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu
+franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie
+réelle.
+
+Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?
+
+Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou
+le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux
+des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de
+Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité
+appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le
+dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession
+matérielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossière.
+Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans
+blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte
+pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se
+soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur.
+
+Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union
+avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses
+caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet
+être nouveau, conçu et né d'eux--comme l'enfant du père et de la
+mère--et qui était lui et elle en même temps?
+
+Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un
+danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour
+charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne
+encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance
+de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents,
+à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers
+le brouillard. Et par instants il songeait:
+
+Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la
+contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le
+repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute
+autre femme?
+
+Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible
+et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa
+tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il
+sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait
+décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet
+de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait
+l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et
+il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que
+l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était
+trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution
+mais encore qu'elle la brusquerait.
+
+Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans
+une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où
+il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits
+des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un
+côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné
+par la blanche lumière de la lune.
+
+Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage
+caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la
+vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et
+mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir
+entendue dans sa jeunesse:
+
+ Oh! que la jeunesse est belle
+ Et éphémère! Chante et ris
+ Et sois heureux--si tu le veux
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+Le dernier vers se répercuta dans son coeur en un sombre
+pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la
+vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme soeur? La
+repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de
+fois pour son existence, en faveur de la contemplation,
+sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour
+l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il
+savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient
+également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti.
+Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce
+qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle
+pour la vivante--celle qui était ou celle qui serait toujours?
+
+Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les
+lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa.
+Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups
+répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence
+régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et
+tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les
+sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux
+et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
+l'irrémédiable fuite du passé.
+
+Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère
+lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant:
+
+ _Di doman non c'è certezza._
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+
+IV
+
+Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure habituelle et,
+pour la première fois, seule. Gioconda savait que c'était leur
+dernière entrevue.
+
+La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. Léonard tendit le
+plafond de toile et dans la cour aux murs noirs régna la lumière
+tendre, crépusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda
+un charme pénétrant.
+
+Ils étaient seuls.
+
+Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement calme, oublieux de
+ses pensées de la veille, comme si pour lui n'existaient ni passé ni
+avenir, comme si Gioconda était restée et resterait toujours assise
+ainsi devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce qu'il ne
+pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation,
+unissait la réalité et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela
+lui procurait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la
+plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise
+jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout,
+qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. Et par instants, il la
+regardait avec la même curiosité que celle qu'éveillaient en lui les
+condamnés qu'il accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les
+derniers frémissements de leur visage.
+
+Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il
+ne lui avait pas suggérée, avait glissé sur son visage comme la buée
+de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la
+ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette
+ombre humaine, il commença à lui raconter de sa voix chantante et
+autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces récits
+mystérieux, pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son journal.
+
+--Incapable de résister à mon désir de voir des images inconnues des
+hommes, conçues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis
+ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une
+caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. Puis, décidé, baissant la
+tête, courbant le dos, la main gauche appuyée sur mon genou droit, de
+la droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, j'entrai et
+fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux à demi fermés, la vue
+en éveil, souvent je changeais mon chemin, errant à tâtons dans
+l'obscurité, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité était
+trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné quelque temps, deux
+sentiments s'éveillèrent en moi et commencèrent à lutter: la peur et
+la curiosité; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de
+savoir si elle ne recélait point un merveilleux mystère?
+
+Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de Gioconda.
+
+--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.
+
+--La curiosité.
+
+--Et vous avez surpris le mystère de la caverne?
+
+--Ce qui en était possible.
+
+--Et vous le révélerez aux hommes?
+
+--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur
+insuffler une dose de curiosité qui puisse toujours vaincre leur peur.
+
+--Et si la curiosité ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda
+avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un
+sentiment plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les
+plus merveilleux mystères de la caverne?
+
+Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu.
+
+--Que faut-il encore? demanda-t-il.
+
+Elle se taisait.
+
+A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux
+bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires,
+tendres comme une musique lointaine fut rompu.
+
+--Vous partez demain? demanda Gioconda.
+
+--Non, ce soir.
+
+--Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.
+
+L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta
+silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui à
+Florence.
+
+--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre
+pour trois mois, jusqu'à l'automne. Je lui ai demandé de
+l'accompagner.
+
+Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le rayon de soleil
+méchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent
+pâles et sans vie, sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les
+couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Léonard
+subitement sentit qu'il revenait à la vie--timide, faible, pitoyable.
+
+--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas
+tard. Je ne suis pas fatiguée.
+
+--Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le pinceau.
+
+--Vous ne finirez jamais le portrait?
+
+--Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme effrayé. Ne
+viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour?
+
+--Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai tout à fait autre et
+vous ne me reconnaîtrez plus. N'avez-vous pas dit vous-même que le
+visage des gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?
+
+--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à lui-même. Mais, je ne
+sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible.
+
+--Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est
+parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos
+oeuvres.
+
+Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.
+
+Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:
+
+--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage!
+
+Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un
+reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant était pour
+tous deux irrévocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne
+pouvait se taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une
+solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abîme
+qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire
+calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et
+cette clarté étaient semblables au sourire des morts.
+
+Une pitié intolérable lui serra le coeur, le rendit plus faible
+encore.
+
+Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la
+première fois depuis qu'ils se connaissaient et, en même temps, il
+sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.
+
+--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.
+
+Lorsqu'il revint à soi--elle n'était plus là. Autour de lui régnait le
+silence mort d'un après-midi d'été, beaucoup plus menaçant que le
+silence d'une nuit profonde.
+
+Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus effrayants,
+retentirent les sons métalliques de l'horloge voisine. Ils disaient,
+ces sons, le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse
+solitaire, l'irrémédiable fuite du passé.
+
+Et longtemps le dernier son trembla, répétant comme une voix humaine:
+
+ _Di doman non c'è certezza._
+ Et ne compte pas sur demain.
+
+
+V
+
+Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre
+dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à
+Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.
+
+Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait
+se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui
+serraient le coeur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler
+avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle
+fâcheuse.
+
+Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa
+vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui
+rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres
+claires et tendres.
+
+Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui
+dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour
+que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il
+savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et
+possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.
+
+--«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien»,
+pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et
+elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il
+faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux
+mystères de la caverne?
+
+Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas
+cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui.
+Seulement tout au fond de son coeur où ne pénétrait aucun rayon, sous
+cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment.
+
+Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires,
+comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put
+patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier
+du Lungano delle Grazie.
+
+Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le
+temps--comme cela arrive souvent en automne à Florence--avait
+brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant,
+et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine
+tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil
+éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les
+visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie
+devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des
+vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita,
+près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient
+plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une
+animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.
+
+--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger
+notre discussion.
+
+Il s'arrêta.
+
+Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de
+l'_Enfer_ de la _Divine Comédie_, dans lequel le poète parle du géant
+Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.
+
+Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet
+de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la
+direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche
+un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête
+énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc,
+des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était
+Michel-Ange Buonarrotti.
+
+Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez,
+cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours
+d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes
+plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de
+ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient
+enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du
+travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde
+à son front--ce qui le faisait ressembler à un cyclope.
+
+--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard.
+
+Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se
+terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son
+absence de Florence et l'avait presque oublié.
+
+Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son coeur en cet
+instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son
+rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît
+pas.
+
+--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur
+de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en
+désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.
+
+Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans
+regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y
+arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il
+s'arrêta et leva les yeux.
+
+Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le
+troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait
+beaucoup, croyant être la risée de tout le monde.
+
+Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de
+ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil
+et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son
+rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant
+beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui
+arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord
+prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt
+blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée:
+
+--Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent
+des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as
+couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer
+à tout, à ta courte honte.
+
+Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait
+et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.
+
+Tous les regards étaient fixés sur eux.
+
+Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux,
+ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de
+tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide
+encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le
+charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.
+
+Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival
+ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête».
+
+Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de
+la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en
+marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos
+voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il
+disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie
+par le soleil.
+
+Léonard continua son chemin.
+
+Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un
+petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son
+nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant.
+
+Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et
+piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec,
+sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de
+lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui
+parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot
+de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la
+ville. Mais Léonard se taisait.
+
+--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez
+pas encore terminé le portrait de la Gioconda?
+
+--Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous
+intéresse?
+
+--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous
+travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous
+autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons
+nous figurer une oeuvre plus finie!
+
+Il sourit servilement.
+
+Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint
+subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son
+impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière.
+
+--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage.
+Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?
+
+Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur.
+
+Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en
+soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car
+il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses
+yeux se prirent à clignoter.
+
+--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de
+ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est
+veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de
+par la volonté de Dieu, a comparu...
+
+Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut
+qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard.
+
+Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à
+peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui,
+désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place
+Frescobaldi.
+
+La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son
+compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle
+pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville,
+ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de
+Léonard et de la Gioconda.
+
+La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première
+minute, lui paraissait invraisemblable.
+
+Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer
+Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la
+petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride,
+disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les
+autres.
+
+
+VI
+
+La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise,
+aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent
+toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à
+mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage
+à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre
+lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie,
+de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces
+ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil.
+
+Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la
+peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en
+dépit de l'avertissement donné par la _Sainte Cène_, Léonard décida de
+peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari.
+Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide
+de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la
+chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la
+partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et
+vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de
+peinture murale subirait le même sort que la _Sainte_ _Cène_, et que
+de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout
+abandonner à sa courte honte».
+
+Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que
+l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères.
+
+Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du
+dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement
+Léonard de détournement d'argent du Trésor.
+
+Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui
+rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les
+recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains,
+colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au
+chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les
+services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en
+Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise.
+
+«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant
+exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le
+travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un
+traître vis-à-vis de la République.»
+
+Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail.
+Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se
+sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire.
+Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature;
+essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il
+écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de
+Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les
+préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même
+la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte
+de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le
+chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.
+
+C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.
+
+Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait
+qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle
+puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son
+oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant
+certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille,
+occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens
+contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte.
+
+Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant
+attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous
+les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps
+elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son
+immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le
+fond du portrait.
+
+Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il
+comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec
+une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle,
+maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux,
+reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir?
+
+Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière
+entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus
+profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»?
+
+Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts
+contemplent les vivants?
+
+Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais
+jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près.
+
+Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable
+terreur glaçait son coeur.
+
+Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans
+oser le scruter, sans vouloir savoir.
+
+D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on
+rejette un suaire.
+
+
+Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise,
+Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan.
+
+Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que
+vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois
+les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LA SAINTE INQUISITION.
+
+1500-1513
+
+ «Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous
+ connaisse.»
+
+ _BASILEUS LE GNOSISTE._
+
+
+I
+
+Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste
+reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année
+suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France,
+il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires
+à Florence.
+
+Quatre ans s'écoulèrent.
+
+Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un
+maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de
+Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio
+Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un
+temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient
+le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de
+Carmagnola.
+
+Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste
+Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à
+Milan.
+
+Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure
+de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans,
+avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la
+Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet:
+les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre
+philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres,
+qu'il avait soutiré de très fortes sommes au _devâtdâr_ de Syrie et se
+les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna
+Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché
+dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait
+dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement
+riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques.
+Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus
+colossalement riches.
+
+L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus,
+l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait
+d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait
+sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait
+acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore,
+mais encore celle de l'archevêque.
+
+Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le
+dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste.
+
+L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres
+rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques.
+L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par
+Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en
+plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice,
+sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir
+Cassandra.
+
+La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine
+retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre
+le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre,
+elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou
+semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en
+dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait
+pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales,
+donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par
+une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et
+de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des
+tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans
+le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant
+l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de
+l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes,
+des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis,
+transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à
+Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité
+des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des
+rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle
+lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers
+qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle
+avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de
+tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de
+son père, Luigi Sacrobosco:
+
+«Pour ressusciter les morts».
+
+Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne
+sorcière Cassandra.
+
+Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et
+à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus
+inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille
+attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et
+la pitié.
+
+Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de
+sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les
+collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine,
+s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos
+Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses oeuvres inédites, ses
+lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle
+raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau
+la prophétie de Pleuton:
+
+«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de
+toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes
+s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il
+répondait: La foi de l'antique paganisme.»
+
+--Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton,
+répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y
+croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra?
+
+--Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec
+calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de
+choses.
+
+--Quelles choses? interrogea Giovanni.
+
+Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il
+sentit son coeur défaillir.
+
+En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la
+tragédie d'Eschyle _Prométhée enchaîné_, et lut quelques strophes.
+Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait
+pas, elle le lui expliquait.
+
+--Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de
+l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton,
+rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius
+Julien?
+
+--Julien l'Apostat?
+
+--Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un
+apostat, mais n'a pas osé l'être...
+
+Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas:
+
+--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est
+trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les
+dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères
+ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal,
+impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et
+ayant donné aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de
+Prométhée--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes.
+Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que
+la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné
+d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi,
+n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore
+parler.
+
+Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse
+de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il
+n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni
+la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient
+les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres
+prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus
+terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une
+bravoure désespérée.
+
+Ils devenaient chaque jour plus intimes.
+
+Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce
+qui lui semblait la vérité.
+
+--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des
+martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux
+qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à
+eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités
+géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son
+mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître:
+«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»
+
+--Quel maître? demanda Giovanni.
+
+Et il songea:
+
+«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne
+ne le connaît.»
+
+--Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que
+le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des
+premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la
+science complète ne formaient qu'un tout homogène.
+
+La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se
+calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert
+comme lui, s'étaient débattus contre _la dualité_, sombraient dans les
+mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments
+où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un
+délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait,
+qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il
+voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers
+elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris,
+qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment
+arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra
+Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui
+parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la
+province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes
+du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent
+monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une
+fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la
+sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou
+en Hollande.
+
+Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait
+avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.
+
+Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires
+veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage
+de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet
+instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui
+était chère. Il lui demanda:
+
+--Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère
+dont vous m'avez parlé?
+
+Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre
+carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre _Tabula Smaragdina_,
+la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de
+Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon
+la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien
+Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes
+et sur l'autre en vieux caractères grecs:
+
+ _Le ciel en haut, le ciel en bas,
+ Les étoiles en haut, les étoiles en bas,
+ Tout ce qui est en haut est en bas,
+ Si tu comprends--gloire à toi!_
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.
+
+--Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te
+dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et
+maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la
+dernière coupe fraternelle.
+
+Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le
+contenu--un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un
+étrange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés
+sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de
+la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les
+rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus
+des bacchantes se rosirent de sang.
+
+--Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je
+croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute
+sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu
+olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui
+aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne
+discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est
+au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en
+l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier
+Réconciliateur.
+
+Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un
+superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à
+Giovanni.
+
+--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes
+défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de
+Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen.
+
+Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les
+épaules et murmura très vite, insinuante:
+
+--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un
+secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier
+tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour
+l'éternité, pareils au frère et à la soeur, à deux fiancés.
+
+Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses
+des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme
+le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants
+tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux
+jaunes comme de l'ambre.
+
+Une terreur connue glaça le coeur de Beltraffio et il songea:
+
+«La Diablesse blanche!»
+
+ * * * * *
+
+A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo
+Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt
+lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio
+Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules
+II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite
+avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de
+sa nièce monna Cassandra.
+
+Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait
+déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition.
+
+
+II
+
+Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus
+des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour
+toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler,
+marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou
+bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme,
+difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les
+conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne
+prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines,
+rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un
+sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une
+chanson--toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à
+pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se
+détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer
+d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait
+de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa
+maison.
+
+Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche,
+l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes
+l'humanité.
+
+Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui
+était le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto.
+
+Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le
+maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se
+soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait,
+s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se
+perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni
+mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un
+sort».
+
+Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare
+avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du
+Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que
+Cesare préparait une trahison.
+
+Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses
+amis.
+
+Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école
+de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant
+qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il
+observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un
+sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré
+pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la
+_Sainte Cène_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.
+
+Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements
+et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de
+Gioconda. Il pensait à la mort.
+
+Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui
+apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les
+joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses
+cheveux roux.
+
+--Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?
+
+Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de
+Vaprio: Francesco Melzi.
+
+Il l'embrassa paternellement.
+
+Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était
+réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de
+longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était
+parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.
+
+--Quelle promesse?
+
+--Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire.
+Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au
+village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous
+descendions dans une mine abandonnée.
+
+--Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard.
+
+--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne
+vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne
+partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai
+jamais.
+
+--Mon enfant chéri! murmura Léonard.
+
+Et sa voix trembla.
+
+De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine
+avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses
+bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine
+abandonnée.
+
+
+III
+
+Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé
+peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas
+d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard.
+Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui,
+car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en
+âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé
+dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses
+élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles.
+Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet
+des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les
+antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment
+son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui
+parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se
+sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du
+peuple--partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de
+la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien
+romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Léonard restait l'errant
+sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir.
+
+Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations
+continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger
+les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que
+l'heure du repos était venue.
+
+Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des
+Médicis.
+
+Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent
+brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de
+San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de
+Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance.
+Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint
+quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois
+Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents,
+sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une
+expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne
+maladie.
+
+Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa
+personne, de son «mauvais oeil», le maître lui conseillait de rester à
+Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais
+Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à
+Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne
+sut pas lui refuser.
+
+Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se
+révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre.
+
+Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le
+More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis
+XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur,
+Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel
+errant, ses voyages sans espoir.
+
+«Le 23 septembre 1513--inscrivait-il méticuleusement dans son
+journal--j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino,
+Cesare, Astro et Giovanni.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL
+
+1513-1515.
+
+ La patience pour les outragés est comme le vêtement de ceux qui
+ grelottent; à mesure que le froid augmente, habille-toi plus
+ chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des
+ grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas
+ ton âme. _Ingiurio offendere no si potramo la tua mente._
+
+ LÉONARD DE VINCI
+
+
+I
+
+Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser
+en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa
+nomination, il dit à son frère Julien:
+
+--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé.
+
+Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité
+philosophique, ajouta:
+
+--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne
+compte pas!
+
+Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de
+savants.
+
+Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en
+cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara
+qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre.
+
+Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage
+encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des
+festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint
+d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie
+incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était
+dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait
+le distraire.
+
+En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il
+était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia.
+
+Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour
+d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain
+Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté.
+
+--Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de
+banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience,
+savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par
+Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.
+
+Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été
+reçu, se retira.
+
+Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges
+pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations
+matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis,
+ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et
+cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui.
+Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du
+Vatican, son coeur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur.
+
+En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des
+planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa
+chanson triste.
+
+Le coeur de Léonard se crispa davantage.
+
+--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la
+tête de l'infirme.
+
+--Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard
+scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais
+voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...
+
+--Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard.
+
+Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage.
+
+--Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami,
+souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le
+voir de suite. Où est-il?
+
+--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé...
+éloigné...
+
+Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire.
+Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des
+mots entiers, employant l'un pour l'autre.
+
+--Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je
+vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.
+
+Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il
+précéda Léonard.
+
+Ils montèrent au grenier.
+
+La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles
+par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge
+et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés
+s'envola à grand bruit d'ailes.
+
+--Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre
+du grenier.
+
+Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en
+une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux
+démesurément ouverts.
+
+--Giovanni! cria le maître.
+
+Puis il pâlit et sa voix se brisa.
+
+Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la
+main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une
+forte corde de soie,--telle qu'en employait le maître pour sa machine
+volante,--attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la
+poutre.
+
+Astro s'approcha de la lucarne et regarda.
+
+La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours
+et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert
+trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne
+brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di
+Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles.
+
+Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les
+lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait
+sa chanson triste.
+
+Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par
+l'horreur entre ses deux élèves--le mort et le dément.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio,
+Léonard trouva son journal et le lut attentivement:
+
+«La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le
+dernier mystère--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en
+haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je
+remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges».
+
+Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit
+qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni.
+
+
+II
+
+Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint pénible à Léonard.
+L'incertitude, l'attente, l'inaction forcée l'énervaient. Ses livres,
+ses machines, ses essais, sa peinture, le dégoûtaient.
+
+Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait pu encore recevoir,
+lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne
+dédaignant aucun ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta
+cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les
+pièces de monnaie, inégales avant, en sortaient irréprochablement
+rondes.
+
+A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'état de ses affaires
+était tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements
+servait à payer les intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui
+avait hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la misère.
+
+Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. C'était la
+première maladie sérieuse de son existence. Mais il n'admit pas de
+docteur auprès de lui et refusa tout médicament. Seul Francesco le
+soignait et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; il
+estimait son amour simple et sincère qui faisait voir en lui au maître
+l'ange gardien de sa vieillesse.
+
+L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts
+pour attirer l'attention.
+
+Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de Médicis, Léon X
+commanda à Léonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de
+jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, de
+perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis.
+
+En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec un feint désespoir:
+
+--Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il songe à la fin avant
+d'entreprendre le commencement.
+
+Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de Léonard était
+prononcé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait exprimé sa
+condamnation. Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange
+pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs lauriers: leur
+redoutable adversaire était anéanti.
+
+Comme se donnant le mot, tout le monde se détourna de lui, l'oublia,
+comme on oublie les morts.
+
+Léonard apprit impassiblement la réflexion du pape: il l'avait prévue
+et ne s'attendait à rien d'autre. Le soir même il écrivit dans son
+journal:
+
+«La patience pour les offensés est le vêtement de ceux qui grelottent.
+A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne
+sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente
+ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»
+
+
+III
+
+Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne
+laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne échut à son plus
+proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise
+de Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui prit le nom de
+François Ier.
+
+Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit la campagne qui
+avait pour but la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité
+étonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentières, et
+inopinément se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan,
+déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à Milan.
+
+A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en Savoie.
+
+Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard se décida à tenter
+la chance auprès du nouveau roi et se rendit à Pavie, où se tenait la
+cour de François Ier.
+
+Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. En
+sa qualité d'ancien mécanicien ducal, on pria Léonard d'y participer.
+Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa
+devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, en
+laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, des lis blancs de France.
+
+Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes ses oeuvres et
+ses autres inventions.
+
+François Ier conviait à son service les artistes et les savants
+italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, ni Michel-Ange,
+François Ier s'adressa à Léonard, lui proposant sept cents écus de
+traitement et le petit château du Cloux, en Touraine, près de la ville
+d'Amboise, entre Tours et Blois.
+
+Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, éternel exilé, sans
+regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis,
+de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de
+Peretola, au début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.
+
+
+IV
+
+La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à
+Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô,
+puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont
+Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit
+sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut
+l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse
+des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur.
+
+A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir
+les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de
+traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco,
+il en résolut l'ascension.
+
+Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les
+environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et,
+de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au
+grondement du tonnerre, répété par l'écho.
+
+Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur
+le bras de Francesco.
+
+--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en
+désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de
+Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la
+verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus
+bas.
+
+Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.
+
+Il répéta plus bas encore:
+
+--Pour la dernière fois.....
+
+Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se
+trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se
+détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges
+éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio
+Melone.
+
+Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que
+Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre.
+
+--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe
+plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice.
+Prenez garde!
+
+Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des
+vertigineux abîmes.
+
+Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant
+dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles,
+l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère,
+l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées,
+quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui
+semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le
+considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un
+éternel sourire semblable à celui de la Joconde.
+
+Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il
+leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans
+le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout
+indivisible.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA MORT.--LE PRÉCURSEUR AILÉ.
+
+1516-1519
+
+ Pareil aux anges, tu as des ailes.
+
+ (_Inscription sur l'Icône de saint Jean-Baptiste_).
+
+ Les ailes seront,
+
+ LÉONARD DE VINCI.
+
+
+I
+
+Au coeur même de la France, dominant la Loire, se trouvait le château
+royal d'Amboise. Le soir, au crépuscule, se reflétant dans le fleuve
+désert, blanc crème et vert pâle, il paraissait léger comme une
+apparition, vaporeux comme un nuage.
+
+De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, sur des prés, sur
+les rives de la Loire, transformées au printemps en de vastes champs
+de pavots rouges et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la
+Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette
+différence que l'une était impétueuse et jeune, et l'autre, calme,
+lente, fatiguée et vieille.
+
+Au pied du château, se pressaient les chaumières d'Amboise, toits
+pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes
+cheminées de brique.
+
+Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.
+
+Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des
+croisées, se voyaient, taillés dans la pierre blanche, de gros moines
+réjouis ramassés sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves
+docteurs à épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. Les
+mêmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout
+respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dévot.
+
+Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la ville s'animait:
+les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vêtements
+des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutumé; la
+nuit, du château parvenaient des airs de danses et les murs se
+pourpraient à la lueur des torches.
+
+Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son
+silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que
+le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant
+lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se
+taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son
+métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de
+l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de
+la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert.
+
+A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se
+trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à
+l'armurier du roi Louis XII.
+
+Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière.
+Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait
+entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau
+immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers
+et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de
+pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit
+bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa
+campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans
+auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier.
+
+Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de
+Vinci.
+
+
+II
+
+Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses
+travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement
+«Mon père» et «Maître».
+
+Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un
+énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un
+florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et
+traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine à
+l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à
+la mer Méditerranée.
+
+Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à
+Amboise, l'artiste explora le pays.
+
+Tandis que François Ier chassait, Léonard étudiait le terrain de la
+Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du
+Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des
+cartes.
+
+Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un
+vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été
+incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More.
+
+Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette
+sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les
+chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint
+par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse
+dans un buisson.
+
+Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions
+morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la
+_Divine Comédie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un
+vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles
+des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne
+flamme.
+
+Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint.
+
+Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une
+distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et
+entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison.
+
+Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces
+de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces
+et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue
+française estropiée: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme
+de pacience par force de peines que l'on me fait porter._
+
+Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le
+plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._
+
+En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins
+maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec
+un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de
+Milan.
+
+»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour
+de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?»
+
+Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits
+rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre
+protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II,
+avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et
+incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une
+adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde,
+d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la
+corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de
+présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux
+préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné
+Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de
+Navarre, et prit du service comme condottiere.
+
+A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie.
+Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats.
+
+Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte
+de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César,
+abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et,
+là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé
+de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses
+vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et
+expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé,
+mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page
+Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre,
+l'embrassant et sanglotant--il aimait César.
+
+Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: il semblait
+qu'il avait dû expirer comme il avait vécu--sans peur et sans remords.
+
+La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu'à la fin de ses
+jours son frère bien-aimé.
+
+Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi sauvages et les
+agriculteurs des Apennins, conservèrent également de lui un tendre
+souvenir. Longtemps, ils se refusèrent à croire qu'il était mort et
+l'attendaient comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou tard
+ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant le peuple.
+
+Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et César, à la sienne
+propre, Léonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa
+destinée.
+
+
+III
+
+Comme presque tous les projets de Léonard, le projet de la
+reconstruction du château d'Amboise et celui du canal de la Sologne
+n'aboutirent pas.
+
+Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation des
+projets trop hardis de Léonard, le roi peu à peu s'en désintéressa et
+bientôt les oublia. L'artiste comprit qu'en dépit de toute son
+affabilité, il ne devait attendre de François Ier rien de plus que de
+Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de Médicis. Son dernier
+espoir d'être compris, de donner aux gens une petite partie de sa
+science, de ce qu'il avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le
+trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et de renoncer à
+toute action.
+
+Au début du printemps 1517, Léonard revint au château de Cloux,
+malade, miné par la fièvre des marais. En été un mieux sensible se
+produisit, mais c'en était fait de sa santé.
+
+L'artiste commença un étrange tableau.
+
+A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu
+couronné de raisin, les cheveux longs, efféminé, le visage pâle et
+langoureux, drapé dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses
+mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, un sourire
+énigmatique sur les lèvres.
+
+Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé une améthyste
+sculptée--probablement un cadeau de monna Cassandra--représentant
+Dionysos. A cette pierre étaient joints les vers d'Euripide: _Les
+Bacchantes_, traduits du grec et copiés par Giovanni. A plusieurs
+reprises Léonard relut ces fragments.
+
+«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu méconnu, tu es
+superbe et possèdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes
+cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil
+comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur de ta peau, afin
+de séduire Aphrodite.»
+
+Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait
+Bacchus «le plus terrible et le plus miséricordieux entre les dieux,
+donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite».
+
+Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, Giovanni avait
+inscrit des passages du Cantique des Cantiques: «Buvez et
+enivrons-nous, bien-aimés.»
+
+Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença un tableau plus étrange
+encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement
+et une telle rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient
+comptés, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hâte de
+dévoiler son plus secret mystère, celui que, durant toute sa vie, non
+seulement il n'avait confié à personne, mais qu'il n'avait même pas
+osé s'avouer.
+
+En quelques mois le travail était assez avancé pour permettre de
+deviner la pensée de l'artiste. Le tableau représentait cette grotte
+obscure excitant la peur et la curiosité, et dont il avait souvent
+entretenu monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord,
+paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la contemplait
+devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant
+leur mystère se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et
+s'anéantissaient en lui, comme une fumée, ou bien comme le son d'une
+lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus réel que tout
+ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie même, ressortait de
+cette obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, féminin,
+étrangement et séduisamment beau, rappelant les paroles de Panthée:
+
+«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te
+caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta
+pâleur pour séduire Aphrodite.»
+
+
+IV
+
+Un jour d'ennui, François Ier se souvint de son désir de visiter
+l'atelier de Léonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit
+au château de Cloux.
+
+Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste
+travaillait avec acharnement à son _Saint Jean-Baptiste_.
+
+Les rayons du soleil entraient de biais par les croisées de l'atelier,
+grande pièce froide à parquet carrelé et à plafond à poutrelles.
+Profitant de la dernière lumière, Léonard se hâtait d'achever la main
+droite du Précurseur désignant la croix.
+
+Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.
+
+--Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, je ne reçois personne.
+Dis que je suis malade ou sorti.
+
+L'élève alla dans le vestibule pour congédier les importuns, mais
+reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la
+porte.
+
+Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de
+la Joconde--ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir.
+
+Le roi entra dans l'atelier.
+
+Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût plutôt criard, une trop
+grande profusion d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il se
+parfumait à l'excès.
+
+Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que François Ier
+portait dans son physique une majesté telle, qu'il suffisait de le
+regarder pour deviner le roi.
+
+Léonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui,
+mais François le retint et s'inclinant lui-même, l'embrassa
+respectueusement.
+
+--Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, dit-il
+aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?
+
+--Je suis continuellement malade, Sire, répondit l'artiste en
+éloignant le portrait de Joconde.
+
+--Qu'est-ce? demanda le roi.
+
+--Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.
+
+--Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde
+et plus ils plaisent.
+
+Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du
+portrait et souleva la draperie.
+
+Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et
+longtemps regarda, silencieux.
+
+--C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rêve. Voilà la
+plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce?
+
+--Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, répondit
+Léonard.
+
+--Quand l'as-tu peint?
+
+--Il y a dix ans.
+
+--Elle est toujours aussi jolie?
+
+--Elle est morte, Sire.
+
+--Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, a travaillé cinq
+ans à ce portrait et ne l'a pas achevé, du moins, il l'affirme.
+
+--Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante,
+il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste,
+que l'on peut t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille
+femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as été heureux,
+vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle
+n'était pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore!
+
+Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa avait pu rester
+une épouse fidèle ne pouvait même pas effleurer son cerveau.
+
+--Mon ami, continua François en souriant, tu es grand connaisseur en
+femmes. Quelles épaules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit
+être encore plus beau...
+
+Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui
+déshabillent et possèdent, comme une impudique caresse.
+
+Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.
+
+--Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas
+d'être artiste, il faut avoir pénétré tous les mystères du coeur
+féminin--labyrinthe de Dédale, pelote de fil que le diable lui-même ne
+démêlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains
+croisées--mais va voir au fond de son âme!
+
+ Souvent femme varie,
+ Bien fol est qui s'y fie.
+
+Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un
+tableau vers le jour.
+
+--Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon à n'être entendu que
+du roi, mais on m'a assuré que non seulement il n'a pas aimé la
+Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge...
+
+Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il ajouta quelque chose
+de très indécent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire
+beauté des élèves de Léonard.
+
+François Ier s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire
+indulgent d'un homme du monde privé de préjugés, qui sait vivre et
+n'empêche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que
+dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts ni des
+couleurs.
+
+Le tableau inachevé attira son attention.
+
+--Et cela, qu'est-ce?
+
+--D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce doit être Bacchus.
+
+--Et cela? demanda le roi en désignant le tableau voisin.
+
+--Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.
+
+--C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une
+femme. Il ressemble à la Joconde. Il a le même sourire.
+
+--Peut-être un Androgyne? observa le poète, en expliquant la fable de
+Platon.
+
+--Aplanis nos doutes, maître, dit François Ier en s'adressant à
+Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?
+
+--Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en rougissant comme un
+coupable,--c'est saint Jean-Baptiste.
+
+--Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!
+
+Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la
+toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tête. Ce mélange de sacré
+et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en même
+temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.
+
+--Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. Combien m'en
+demandes-tu?
+
+--Votre Majesté, commença timidement l'artiste, ces tableaux ne sont
+pas terminés. Je songeais...
+
+--Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever le _Saint Jean_,
+j'attendrai. Mais ne touche pas à la _Joconde_. Tu ne peux faire
+mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton
+prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas.
+
+Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prétexte de
+refus. Mais que pouvait-il dire à un homme qui transformait tout en
+plaisanterie ou en indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour
+lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait à s'en
+séparer à aucun prix?
+
+Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de céder la toile à
+trop bon compte.
+
+--Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.
+
+Il contempla le portrait et dit:
+
+--Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq cents.
+
+--Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer à
+Votre Majesté...
+
+Il s'arrêta et pâlit.
+
+--Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense que c'est suffisant.
+
+Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.
+
+Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une
+émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier,
+comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la
+_Joconde_. François Ier prit cet émoi pour un élan de reconnaissance,
+se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.
+
+--C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu
+voudras. Demain j'enverrai prendre la _Joconde_. Sois tranquille, je
+lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai
+la conserver à la postérité.
+
+Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il
+considérait la _Joconde_ avec des yeux affolés. Des plans enfantins
+germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que
+le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou
+bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même
+pour la suivre.
+
+La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la
+porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis
+devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et
+immobile comme celui d'un mort.
+
+La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.
+
+--Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi.
+
+--Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade.
+Vraiment, remettez à demain.
+
+--Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas,
+j'irai tout seul.
+
+Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux
+s'acheminèrent vers le palais.
+
+
+V
+
+Le château se trouvait à dix minutes de marche; mais la route était
+mauvaise et pénible. Léonard marchait lentement en s'appuyant sur le
+bras de Francesco.
+
+Entre les branches secouées par la bourrasque, se voyaient les
+croisées illuminées du palais.
+
+Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un passe-temps qui lui
+plaisait particulièrement. On forçait des jeunes filles à boire dans
+une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravés des sujets
+obscènes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de
+honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de
+voir et de ne pas comprendre.
+
+Parmi les dames, se trouvait la soeur du roi, la princesse Marguerite,
+«la perle des perles». Elle avait une réputation de beauté et
+d'érudition. L'art de plaire était pour elle plus important que «le
+pain quotidien». Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était
+indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour excessif,
+considérait ses défauts comme des qualités, ses vices comme des
+bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle était
+prête, non seulement à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On
+murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous
+les cas François abusait de cet amour, profitant de ses services
+autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers
+et les aventures amoureuses.
+
+Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça Léonard, François
+ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avança au devant de lui.
+
+Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, les salles
+brillamment éclairées, des regards étonnés et ironiques
+l'accompagnèrent: ce grand vieillard à longs cheveux blancs, aux yeux
+presque sauvages, produisait une impression réfrigérante, même sur les
+plus insouciants.
+
+--Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel hôte rare! Que puis-je
+t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des légumes ou des
+fruits?
+
+--Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais vous dire deux
+mots...
+
+Le roi fixa sur lui un regard inquiet.
+
+--Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?
+
+Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en désignant sa soeur:
+
+--Elle ne nous gênera pas?
+
+--Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose même espérer que
+Son Altesse voudra bien me protéger.
+
+--Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir.
+
+--Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez désiré
+m'acheter.
+
+--Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais
+que nous étions d'accord.
+
+--Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.
+
+--Alors?
+
+Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de
+monna Lisa.
+
+--Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, ne
+m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre et je ne veux pas de votre
+argent. Mais laissez-le-moi--jusqu'à ma mort...
+
+Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard suppliant.
+
+Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.
+
+--Sire, intervint la princesse, exaucez la prière de maître Léonard.
+Il le mérite... Soyez bon.
+
+--Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot!
+
+La princesse posa une main sur l'épaule de son frère et lui murmura à
+l'oreille:
+
+--Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant.
+
+--Mais elle est morte!
+
+--Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-même
+qu'elle était vivante sur ce portrait. Soyez bon, frérot, laissez-lui
+ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard!
+
+Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le cerveau de François
+Ier. Il voulut être magnanime.
+
+--Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je
+ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta défenderesse. Sois
+tranquille, j'accomplirai ton désir. Seulement, souviens-toi, le
+tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immédiatement.
+
+Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, de si enfantin et de si
+malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui
+frappa amicalement l'épaule.
+
+--Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te
+séparera d'avec ta Joconde.
+
+Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main à
+l'artiste, qui la baisa silencieusement.
+
+La musique retentit, le bal commença. Et personne ne songea plus à
+l'étrange vieillard qui avait passé, telle une ombre, et disparaissait
+de nouveau dans la nuit profonde.
+
+
+VI
+
+Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard
+continuait à travailler à son _Saint Jean_, toujours plus
+difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que
+le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la
+draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la
+comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi,
+peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que
+l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de
+la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste,
+s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa
+et à Léonard comme un fils au père et à la mère.
+
+La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait
+d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien
+entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son
+travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa
+chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide
+et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer
+seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à
+toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son
+poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et
+craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux
+serviteur Baptiste Villanis.
+
+Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit
+six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite
+refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux,
+cependant, bien qu'il se rétablît difficilement.
+
+Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux
+mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la
+gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une,
+l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de
+ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais
+maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard
+craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les
+premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à
+descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau.
+
+Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison
+s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au
+maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier
+dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard,
+plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de
+longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le
+demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât.
+
+Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le
+_Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage
+était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement
+serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques
+mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les
+doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main
+du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme
+vivante contre la matière morte.
+
+
+VII
+
+Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé
+les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les
+loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on
+ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis
+par le froid.
+
+Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle
+à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et
+lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la
+liberté au printemps.
+
+Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de
+l'atelier le _Saint Jean_ inachevé, les dessins, les pinceaux et les
+couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître
+Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la
+cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on
+distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un
+moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais
+depuis de longues années établi à Amboise--vieillard simple, gai et
+aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles
+florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon
+coeur que le narrateur.
+
+Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux
+cartes et aux jonchets.
+
+Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des
+heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard
+sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais,
+cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de
+l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les
+jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies;
+ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras
+comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.
+
+Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la
+maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y
+répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait
+devant.
+
+Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour
+dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la
+musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis,
+infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle
+lui rappelait sa jeunesse:
+
+ _Quant'è bella giovinezza,
+ Che se fugge tuttavia,
+ Chi vuol esser lieto, sia:
+ Di doman no c'è certezza._
+
+Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit
+d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son
+des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette
+même romance--et ses méditations au sujet de la Joconde.
+
+Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du
+maître, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long
+des joues ridées de Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard
+y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait--la
+mort.
+
+«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs vont retourner à
+leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel
+été, croyant que ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre
+chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des éléments,
+prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire qu'à s'échapper du corps
+pour retourner à Celui qui l'y a enfermée.
+
+»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la
+force est la volonté du bonheur.
+
+»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier pour échapper à
+l'imperfection; l'âme désire toujours être dans un corps, parce que
+sans les organes elle ne peut agir, ni sentir.
+
+»Comme une journée bien employée procure un bon sommeil; une vie bien
+vécue donne une douce mort.
+
+»Quand je croyais que j'apprenais à vivre--j'apprenais seulement à
+mourir.»
+
+
+VIII
+
+Au début de février, la température s'adoucit, la neige commença à
+fondre sur les toits, les bourgeons éclatèrent. Le matin, lorsque le
+soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans
+un fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, la
+tête inclinée, les mains posées sur les genoux: dans ces mains et sur
+ce visage se lisait une expression de fatigue infinie.
+
+L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée et que Léonard
+avait apprivoisée, tournoyait dans la pièce, se posait sur l'épaule de
+l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme
+impatiente du printemps qui s'annonçait. D'un regard attentif, Léonard
+suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pensée des ailes
+humaines de nouveau fermentait en son cerveau.
+
+Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, tout en y
+songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant
+définitivement un nouveau projet mûr dans son cerveau, il résolut
+d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la création
+de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.
+
+Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, avec la même
+hâte fiévreuse que celles qu'il avait mises à peindre Jean le
+Précurseur. Ne songeant pas à la mort, vainquant sa faiblesse et la
+maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait penché des
+journées entières au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par
+moment, il semblait à Francesco que ce travail était le délire d'un
+fou. Une semaine s'écoula ainsi. Melzi ne quittait pas le maître,
+passait des nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue
+l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil
+auprès du feu éteint.
+
+L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée piaillait.
+Léonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tête
+inclinée sur le papier, alignait des chiffres.
+
+Subitement, il eut un balancement étrange et très doux; la plume tomba
+de ses doigts; la tête s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort
+pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses
+lèvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa.
+
+Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière douteuse de
+l'aube, il aperçut la table renversée, la chandelle éteinte, les
+feuillets épars et Léonard étendu sans connaissance sur le parquet.
+L'hirondelle effrayée battait le plafond de ses ailes. Francesco
+comprit que c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade
+resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son
+délire. Revenu à lui, il exigea de suite les croquis de la machine
+volante.
+
+--Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai plutôt que de vous
+permettre de reprendre le travail avant votre complet rétablissement.
+
+--Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.
+
+--Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les rendrai...
+
+--Où les as-tu mis?
+
+--Au grenier que j'ai fermé à clef.
+
+--Où est la clef?
+
+--Chez moi.
+
+--Donne.
+
+--Mais pourquoi, messer...
+
+--Donne, de suite.
+
+Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de colère. Afin de
+ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. Léonard la cacha sous son
+oreiller et se calma.
+
+Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. Au commencement
+d'avril, après une journée calme, Melzi exténué s'endormit au pied du
+lit du maître. Un choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse
+était éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il
+parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier sans trouver
+personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait pas vu le maître. Et tout
+à coup, Francesco songea aux dessins cachés dans le grenier. Il y
+courut, ouvrit la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre
+devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle
+il écrivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il
+saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son élève
+et se leva en chancelant. Francesco le soutint.
+
+--Je te le disais, murmura Léonard avec un triste sourire--je te
+disais que je terminerai bientôt. Voilà, j'ai terminé. Maintenant,
+c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro.
+Je ne sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, tout; au
+diable!
+
+Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les déchira
+furieusement.
+
+De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se
+relèverait plus.
+
+Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère et naïve, tout
+ce que l'Église enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du
+«mauvais oeil» de Léonard. Francesco devinait instinctivement que
+Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'était pas
+un impie. Cependant à l'idée qu'il pouvait mourir sans confession,
+Francesco souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le maître,
+mais il était incapable d'aborder avec lui un pareil sujet.
+
+Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible éventualité.
+
+--A quoi penses-tu? demanda Léonard.
+
+--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il
+désirait vous voir. J'ai dit que c'était impossible.
+
+Léonard le fixa attentivement.
+
+--Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le
+dire?
+
+L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il aurait voulu mourir
+comme il avait vécu, en pleine liberté. Mais il eut pitié de Melzi et
+posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux
+sourire:
+
+--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain.
+Je veux me confesser et communier. Demande aussi à maître Guillaume de
+venir ici.
+
+Francesco ne répondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la
+main de Léonard.
+
+
+IX
+
+Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima au notaire ses
+dernières volontés: il donnait quatre cents écus à ses frères en signe
+de pardon; à son élève Melzi, tous ses livres, ses appareils
+scientifiques, ses machines, ses manuscrits, et le reste de son
+traitement; à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles et la
+moitié de son vignoble près de Milan aux portes Vercelli; l'autre
+moitié à son élève Salaino. A sa vieille servante Mathurine, une robe
+de drap, une coiffure et deux ducats.
+
+Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement avec une
+humilité toute chrétienne.
+
+Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se produisit. Enfin le
+2 mai, après plusieurs jours passés sans connaissance, Francesco et
+fra Guillielmo s'aperçurent que la respiration faiblissait. Le moine
+lut la prière des agonisants.
+
+Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur le coeur du maître,
+sentit qu'il ne battait plus.
+
+Il ferma les yeux de Léonard.
+
+Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde et calme
+contemplation. Il fut enterré au monastère de Saint-Florentin, de
+façon que chacun fût convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de
+l'Église catholique.
+
+Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco disait:
+
+«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a causée la mort de celui
+qui était pour moi plus qu'un frère. Tant que je vivrai, je le
+pleurerai, parce qu'il m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste,
+tout le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme tel que lui,
+et que la Nature ne saura plus créer. Que le Dieu Tout-Puissant lui
+donne paix éternelle.»
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages.
+
+ CHAPITRE I.--La diablesse blanche (1494) 3
+
+ CHAPITRE II.--_Ecce deus._--_Ecce homo_ (1494) 58
+
+ CHAPITRE III.--Les fruits empoisonnés (1495) 94
+
+ CHAPITRE IV.--L'Alchimiste (1494) 136
+
+ CHAPITRE V.--«Que ta volonté soit faite.» (1494) 157
+
+ CHAPITRE VI.--Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495) 199
+
+ CHAPITRE VII.--Le bûcher des vanités (1496) 242
+
+ CHAPITRE VIII.--Le siècle d'or (1496-1497) 276
+
+ CHAPITRE IX.--Les jumeaux (1498-1499) 341
+
+ CHAPITRE X.--Les calmes ondes (1499-1500) 427
+
+ CHAPITRE XI.--Les ailes seront (1500) 472
+
+ CHAPITRE XII.--Ou César.--Ou rien (1500-1503) 507
+
+ CHAPITRE XIII.--Le fauve pourpre (1503) 576
+
+ CHAPITRE XIV.--_Monna Lisa del Gioconda_ (1503-1506) 619
+
+ CHAPITRE XV.--La sainte Inquisition (1506-1513) 660
+
+ CHAPITRE XVI.--Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël
+ (1513-1515) 677
+
+ CHAPITRE XVII.--La mort.--Le précurseur ailé (1516-1519) 688
+
+
+ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16524-4-08.
+
+E. GREVIN, SUCCr
+
+
+
+
+Liste des corrections:
+
+Original (page 155):
+ --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont
+ tous bons et charmants...
+
+Correction:
+ --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
+ tous bons et charmants...
+
+Original (page 303):
+
+ --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à
+
+Correction:
+
+ --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.
+
+Original (page 666):
+
+ --Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.
+
+Correction:
+
+ --Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by
+Dmitry de Mérejkowsky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
+
+***** This file should be named 37201-8.txt or 37201-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/7/2/0/37201/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: Le Roman de Léonard de Vinci
+ La résurrection des Dieux
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+Author: Dmitry de Mérejkowsky
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+Translator: Jacques Sorrèze
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+Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
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+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<p class="center"><small><b>DMITRY DE MÉREJKOWSKY</b></small></p>
+
+<h1><small>LE ROMAN</small><br />
+<span class="font90">DE</span><br />
+LÉONARD DE VINCI</h1>
+
+<p class="title">&mdash;LA RÉSURRECTION DES DIEUX&mdash;<br />
+TRADUIT DU RUSSE<br />
+<small>PAR</small><br />
+<big>JACQUES SORRÈZE</big></p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182"
+alt="colophon" title="" /></div>
+
+<p class="title">PARIS<br />
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
+3, RUE AUBER, 3</p>
+
+<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="font90 center">Droits de traduction et de reproduction réservés<br />
+pour tous pays, y compris la Hollande.</p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h2><small>LE ROMAN</small><br />
+DE LÉONARD DE VINCI</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="left65">«<i>Sentio, rediit ab inferis Iulianus.</i><br />
+&mdash;Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»</p>
+
+<p class="right">PÉTRARQUE.</p>
+
+<p class="left65">«Un choc s'est produit entre les deux idées les
+plus opposées qui puissent exister sur la Terre: le
+Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; Apollon
+du Belvédère, le Christ.»</p>
+
+<p class="right">DOSTOIEWSKY.</p>
+
+<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="center"><b>LA DIABLESSE BLANCHE</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494</b></p>
+
+<p class="left5 p2">«Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très grande
+joie des citoyens et on la plaça près de «<i>Fonte Gaja</i>» (la Source de
+Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre
+contre Florence, un des gouverneurs se leva à une séance du comice et
+dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le culte des idoles. Je
+suppose donc que notre armée essuie des défaites par la faute de la
+Vénus que nous avons érigée sur la place principale de la ville. Le
+courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser l'idole
+et de l'enterrer en terre florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la
+colère céleste.» Ainsi firent les citoyens de Sienne.»</p>
+
+<p class="right">(<i>Notes du sculpteur florentin</i> <span class="smcap">LORENZO GHIBERTI</span>)
+<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence,
+se trouvaient les grands entrepôts de la corporation
+des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+de garde-manger, soutenues par des solives grossières,
+se collaient aux maisons, touchaient presque à
+leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une
+étroite languette de ciel. Même de jour, la rue paraissait
+sombre. A l'entrée des magasins, se balançaient,
+pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de
+laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le
+tournesol, en incarnat par la garance, en bleu foncé
+par la guède rendue corrosive par l'alun toscan. Le
+ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de pierres
+plates, et recevait les liquides déversés par les cuves
+des teinturiers, prenait les coloris les plus divers,
+comme s'il charriait des gemmes. La porte principale
+de l'entrepôt portait les armes de la corporation: sur
+champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de
+laine blanche.</p>
+
+<p>Dans un des appentis servant de bureau, entour
+de notes commerciales et de gros livres de comptes,
+se tenait le richissime marchand florentin, le <i>prieur</i>
+de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.</p>
+
+<p>C'était une froide journée de mars. Transi par
+l'humidité qui montait des caves, le vieillard grelottait
+sous sa vieille pelisse doublée d'écureuil, usée
+aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière son
+oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant,
+il parcourait négligemment, semblait-il&mdash;en
+réalité très attentivement&mdash;les feuillets de parchemin
+d'un énorme livre portant à droite le mot <i>Doit</i> et à
+gauche le mot <i>Avoir</i>. Les inscriptions des marchandises
+étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+points, ni virgules, avec des chiffres romains&mdash;les
+chiffres arabes étant considérés comme une innovation
+puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première
+page, en grandes lettres, se détachait la mention
+suivante:</p>
+
+<p>«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte
+Vierge Marie, ce livre de compte commence l'an
+quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance
+du Christ.»</p>
+
+<p>Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions
+et corrigé une erreur dans la liste des marchandises
+reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué,
+se renversa sur le dossier de son siège, ferma les
+yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait
+expédier à son principal commis, au sujet de la foire
+des draps qui se tenait à ce moment, à Montpellier,
+en France.</p>
+
+<p>Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et
+reconnut Grillo, le fermier qui lui louait les prés et les
+vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la
+vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses
+mains un panier plein d'&oelig;ufs soigneusement enveloppés
+de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en
+bas, deux jeunes coqs liés par les pattes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité
+qui lui était coutumière, aussi bien vis-à-vis
+des riches que des humbles, comment te portes-tu?
+Je crois le printemps bien favorable.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le
+printemps n'est plus une joie, car nos os geignent pis
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+qu'en hiver et soupirent après la tombe... Voilà,
+ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre
+Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...</p>
+
+<p>Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés
+de fines rides.</p>
+
+<p>Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous
+le temps de terminer avant l'aube?</p>
+
+<p>Grillo soupira péniblement et resta songeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant.
+Seulement, comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer?</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas
+attendre; que quelqu'un pouvait avant nous exécuter
+notre projet.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même.
+C'est un péché. Notre besogne sera plutôt impure et...
+nous sommes en semaine sainte...</p>
+
+<p>&mdash;Je prends sur moi la responsabilité du péché.
+Ne crains rien. Je ne te trahirai pas. Une seule idée
+m'inquiète: trouverons-nous quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père
+connaissaient la colline de la Grotte-Humide.
+Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean.
+Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là
+dans le pays. Dernièrement, par exemple, quand
+on a creusé le puits dans le vignoble, près de la
+Mariniola, on a sorti de la glaise un diable entier.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? Quelle sorte de diable?</p>
+
+<p>&mdash;En métal, avec des cornes. Des jambes velues
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+de bouc armées de sabots. Et une drôle de gueule,
+comme s'il riait en dansant sur une jambe en claquant
+des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en a-t-on fait?</p>
+
+<p>&mdash;Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.</p>
+
+<p>Messer Cipriano eut un geste de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez à Sienne pour affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un.
+Je serais venu moi-même, je n'aurais regretté aucune
+somme d'argent... Je leur aurais donné dix cloches,
+à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une
+cloche un faune dansant... Peut-être une &oelig;uvre du
+maître grec Scopas!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano.
+Ces imbéciles sont déjà punis. Depuis deux ans que
+la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et
+les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et
+le son de la cloche est mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous dire? elle n'a pas un son pur;
+elle ne réjouit pas les c&oelig;urs chrétiens; elle bavarde
+sans suite. Comment voulez-vous qu'on puisse fondre
+une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le
+curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on
+déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire
+l'affaire avec circonspection. Se préserver par la
+prière, car le diable est fort et malin; il entre par
+une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+tentés avec cette main de marbre que Zaccheo a
+découverte l'an dernier. Que de malheurs nous ont
+accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?</p>
+
+<p>&mdash;C'était en automne, la veille de la Saint-Martin.
+Nous soupions. Et à peine la ménagère avait-elle
+posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le
+neveu de mon parrain, arrive en courant. Je dois
+vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ
+du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais
+planter du chanvre. «Patron! eh! patron! me crie
+Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des dents.&mdash;Seigneur!
+Petit, qu'as-tu?&mdash;Il y a quelque chose
+d'étrange dans le champ, qu'il me répond; un cadavre
+sort de dessous terre. Si vous ne me croyez pas, allez
+voir vous-même.</p>
+
+<p>»Nous y allâmes avec des lanternes.</p>
+
+<p>»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la
+futaie, éclairant quelque chose de blanc dans la terre
+fraîchement retournée. Nous nous penchons; je
+regarde: une main sort de terre, une main blanche
+avec de jolis doigts fins de patricienne. «Que le
+diable t'emporte! Qu'est-ce que c'est que cette horreur-là?»
+J'abaisse ma lanterne dans le trou pour
+mieux me rendre compte, et tout à coup, la main
+remue, les doigts m'attirent. Alors je n'ai pu m'en
+empêcher, j'ai crié, les jambes coupées net par la peur.
+Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est rebouteuse
+et sage-femme, très brave et forte pour son
+grand âge, nous dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+avez-vous peur? Ne voyez-vous pas que cette main
+n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est
+une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant,
+elle l'arracha comme une betterave. La main
+était brisée un peu au-dessus du poignet, «Grand'mère,
+m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous
+allons vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.&mdash;Non,
+me répond-elle, il faut d'abord la
+porter au curé pour qu'il récite les prières d'exorcisme.»
+Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été
+voir le curé et a caché la main dans un coin de son
+alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses
+amulettes. Je me fâchai; j'exigeai qu'elle me la rendît;
+la vieille s'entêta et à partir de ce moment fit des
+cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents,
+elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait.
+De même elle guérissait de la fièvre, des coliques et
+du haut mal. Pour les animaux également; si une
+vache mettait bas difficilement, ma grand'mère appliquait
+la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait
+et le veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait
+déjà sur la paille.</p>
+
+<p>»On en jasa dans les villages environnants. La
+vieille gagna beaucoup d'argent. Moi je n'en tirais
+aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait
+pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il
+m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait
+fils damné, serviteur du diable; me menaçait
+de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte
+Communion. Et les gamins couraient derrière moi
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le
+sorcier, le petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont
+vendu leur âme au diable!» Le croiriez-vous? la
+nuit même je n'étais pas tranquille: il me semblait
+voir continuellement cette main de marbre s'avancer
+vers moi; je la sentais me prendre doucement par le
+cou comme pour me caresser de ses doigts longs et
+froids et, tout à coup, me saisir à la gorge pour
+m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh!
+songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour
+donc je me levai avant l'aube et pendant que ma
+grand'mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas
+de son alcôve, je pris la main et je vous l'apportai.
+L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus
+que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous
+ne regrettons rien. Que le Seigneur vous envoie tous
+les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos
+enfants et à vos petits-enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après
+ce que tu racontes, Grillo, nous trouverons quelque
+chose dans la colline du Moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour trouver, nous trouverons, continua le
+vieux en soupirant. Seulement... pourvu que le père
+Faustino n'en ait vent! S'il apprend notre projet, il
+m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les habitants.
+Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez
+pas mon bienfaiteur; dites un mot en ma
+faveur au juge...</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de la terre que te dispute le meunier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même. Le meunier est un malin
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+qui sait trouver la queue du diable. J'avais fait cadeau
+d'une génisse au juge; alors, il lui offrit une vache.
+Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui
+engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi,
+mon bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe
+de la colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie.
+Pour personne d'autre je ne chargerais mon
+âme d'un tel péché!</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes
+amis, je l'intéresserai à toi. Et maintenant, va. On
+te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette
+nuit même nous partirons pour San Gervasio.</p>
+
+<p>Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément,
+cependant que messer Cipriano s'enfermait
+dans son cabinet de travail où personne hormis lui
+n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les
+murs étaient couverts de bronzes et de marbres; des
+médailles anciennes s'encastraient dans des planches
+garnies de draps; des fragments de statues emplissaient
+les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes,
+de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse,
+d'Asie Mineure et d'Égypte, messer Buonaccorsi
+se faisait expédier des antiquités de tous les pays du
+monde.</p>
+
+<p>Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer
+Cipriano s'adonna de nouveau à l'étude de l'importation
+sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la
+lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots
+empilés jusqu'au plafond étaient éclairés nuit et
+jour par une lampe qui brûlait devant l'image de
+la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio
+et Giovanni. Doffo, commis principal de messer
+Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le
+visage naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage
+des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la
+figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux
+rares cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait
+rapidement les étoffes à l'aide de l'ancienne
+mesure florentine, la <i>canna</i>. Giovanni Beltraffio, élève
+peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de
+dix-neuf ans, timide et gauche, portant dans ses yeux
+gris une tristesse infinie et en toute sa personne une
+profonde indécision, était assis, les jambes croisées,
+sur un ballot et écoutait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait
+Antonio à voix basse et rageuse. On déterre les
+idoles.</p>
+
+<p>&mdash;Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées,
+six pieds, huit pouces, ajouta-t-il en s'adressant
+à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.</p>
+
+<p>Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta,
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+avec colère, mais si adroitement, qu'il tomba juste à
+la bonne place. Et levant l'index d'un air prophétique,
+imitant le frère Savonarole, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gladius Dei super terram cito et velociter.</i> Saint-Jean
+à Pathmos eut une vision: Un ange prit le
+diable, le serpent, et l'enchaîna pour mille ans, le
+précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin
+qu'il ne puisse plus tenter le monde tant que ne se
+seraient pas écoulées les mille années. Aujourd'hui
+Satan s'évade de son cachot. Les mille ans sont révolus.
+Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de l'Antechrist
+sortent de dessous terre, brisant le sceau de
+l'Ange pour tenter l'univers. Malheur aux hommes,
+sur la terre et sur la mer!</p>
+
+<p>&mdash;Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées,
+quatre pieds, neuf pouces.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec
+une curiosité craintive et avide, que toutes ces apparitions
+doivent prouver...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches.
+Maintenant, on ne se contente plus de déterrer les
+anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres
+et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable.
+Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan.
+Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les
+dieux impurs qu'ils adorent: au lieu de saint Jean,
+Bacchus; à la place de la Sainte-Vierge, Vénus. On
+devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la
+cendre au vent!</p>
+
+<p>Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+de l'employé. Giovanni, fronçant ses fins sourcils,
+se taisait, n'osant répliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre
+cousin, messer Leonardo da Vinci, prenait parfois
+des élèves. Je désire depuis longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu
+veux, Giovanni, perdre le salut de ton âme..., va chez
+messer Leonardo.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt
+ans, je lui dois le respect; mais il est dit dans l'Écriture:
+«Détourne-toi de l'hérétique.» Messer Leonardo
+est un hérétique et un athée. Il croit, à l'aide des
+mathématiques et de la magie noire, pénétrer les
+mystères de la nature.</p>
+
+<p>Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette
+phrase du dernier sermon de Savonarole:</p>
+
+<p>&mdash;La science de ce siècle est folie devant Dieu.
+Nous connaissons ces savants: tous s'en vont chez le
+diable (<i>tutti vanno alla casa del diavolo</i>).</p>
+
+<p>&mdash;Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus
+timidement, que messer Leonardo était en ce moment
+à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de Milan?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des
+tableaux qui ont appartenu à feu Laurent le Magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent,
+interrompit Antonio en se détournant pour mesurer
+une coupe de drap vert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo
+s'étira joyeusement et ferma le livre. Giovanni sortit
+dans la rue.</p>
+
+<p>Les toits humides se découpaient sur le ciel gris
+teinté de rose. Il bruinait. Tout à coup, d'une croisée
+de la ruelle voisine, s'échappa une chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p>
+<p>O montagnardes et pastourelles errantes...</p>
+</div></div>
+
+<p>La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier,
+Giovanni devina que la chanteuse filait. Il écouta, se
+souvint qu'on était au printemps et sentit son c&oelig;ur
+s'emplir d'une tristesse irraisonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du
+diable? Es-tu sourde? Viens vite, le souper refroidit.</p>
+
+<p>Les <i>zoccoli</i> (souliers de bois), claquèrent, précipités,
+sur le parquet de briques, et tout se tut.</p>
+
+<p>Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la
+fenêtre: dans ses oreilles s'égrenait le chant printanier,
+pareil aux sons voilés d'une flûte lointaine:</p>
+
+<p class="poem"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p>
+
+<p>Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la
+maison du prieur Buonaccorsi, monta un escalier
+raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et
+frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de
+bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une
+table, Giorgio Merula, chroniqueur de la cour du duc
+de Milan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à
+Florence acheter des manuscrits rares de la bibliothèque
+Laurent de Médicis et, selon son habitude,
+s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi,
+qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant
+un relais, sur la route de Milan, Merula s'était
+lié avec Giovanni Beltraffio, avait admiré sa belle
+écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon
+scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de
+Cipriano.</p>
+
+<p>Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait
+attentivement un vieux livre, qui ressemblait à un
+missel. Il passait avec précaution une éponge humide
+sur le parchemin&mdash;un parchemin très fin fabriqué
+avec de la peau d'agneau irlandais mort-né&mdash;effaçait
+certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait
+avec un lissoir et ensuite examinait de nouveau en
+levant le livre vers la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi
+d'émotion. Allons, sortez, mes pauvres! Montrez-vous
+à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes donc longues
+et jolies!</p>
+
+<p>Il claqua des doigts et releva de dessus son travail
+sa tête chauve, son visage bouffi, sillonné de rides,
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+tendres et mobiles, au centre duquel s'avançait un
+nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, pleins
+de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le
+rebord de la croisée étaient posés une cruche de terre
+et un verre. Le savant se versa une rasade, vida le
+verre d'un trait, toussa et allait se remettre à son travail,
+lorsqu'il aperçut Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je
+m'ennuyais après toi. Je me demandais où tu traînais?
+Peut-être as-tu déjà découvert quelque belle
+fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est
+pas un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon
+temps. Tu n'as peut-être jamais vu une chose aussi
+amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la montrerai...
+Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour
+un sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux
+chiffons. Allons, tant pis, je te le montre tout de
+même et seulement à toi.</p>
+
+<p>Il lui fit signe d'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ici, plus près du jour.</p>
+
+<p>Et il lui indiqua une page couverte de caractères
+serrés. C'étaient des prières, des psaumes, avec des
+notes énormes et informes. Reprenant le livre des
+mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre page,
+le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là
+où le savant avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient,
+tout à fait dissemblables, à peine visibles,
+restes incolores de l'écriture antique. Ce n'étaient
+plus des lettres, mais des fantômes de lettres, très
+pâles et très effacées!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+&mdash;Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant.
+Les voilà, les amours! La farce est bonne, dis, moinillon?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais encore moi-même. Il me semble,
+des fragments d'une antique anthologie. Peut-être des
+chefs-d'&oelig;uvre de la poésie hellénique, inconnus à
+l'univers. Et dire que, sans moi, ils n'auraient pas vu
+le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des siècles,
+sous ces psaumes et ces antiennes!</p>
+
+<p>Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser
+les précieux parchemins, grattaient les vers païens et
+les remplaçaient par des cantiques.</p>
+
+<p>Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais
+la transperçant seulement, emplit la chambre de sa
+lueur rosée déclinante, et sur ce fond, les lettres antiques
+creusées dans le parchemin ressortaient plus
+visibles encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe!
+répétait Merula avec enthousiasme. Je crois que c'est
+un hymne aux dieux olympiens. Regarde, on peut
+lire les premières lignes.</p>
+
+<p>Et il traduisit du grec:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.</p>
+<p>Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,</p>
+<p>Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.</p>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+moinillon. Seulement, il est presque indéchiffrable.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p>
+<p>Joie des dieux et des hommes...</p>
+</div></div>
+
+<p>Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.</p>
+
+<p>Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent,
+les creux disparurent noyés dans l'uniformité jaune
+du parchemin. Les ombres fuyaient. On ne voyait
+plus que les caractères gras et noirs du rituel et les
+énormes notes disgracieuses du psaume repentant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne
+dans ma misère et me trouble: mon c&oelig;ur frémit et je
+crains les tourments de la mort.
+</div>
+
+<p>Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre
+dans l'obscurité. Merula emplit son verre de vin, le
+vida d'un trait et l'offrit à son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon petit frère, à ma santé: <i>vinum
+super omnia bonum diligamus!</i></p>
+
+<p>Giovanni refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais
+qu'as-tu aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme
+si on t'avait plongé dans l'eau? Ce bigot d'Antonio
+t'a encore effrayé par ses prophéties? Crache dessus,
+Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler ainsi?
+Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+&mdash;Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard.
+Il t'a donc envoûté? Écoute, petit; sors toute cette
+folie de ta tête. Reste plutôt mon secrétaire; je t'apprendrai
+le latin, je ferai de toi un jurisconsulte, un
+orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu conquerras
+la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe
+Sénèque disait déjà que c'était un métier
+indigne d'un homme libre. Regarde, tous les peintres
+sont des hommes ignorants et grossiers...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que
+messer Leonardo était un grand savant.</p>
+
+<p>&mdash;Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas
+lire le latin. Il confond Cicéron avec Quintilien et
+ignore l'odeur du grec. Quel savant! Cela ferait rire
+les poules, si elles t'entendaient.</p>
+
+<p>&mdash;On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de
+merveilleuses machines et que ses observations sur la
+nature...</p>
+
+<p>&mdash;Des machines, des observations? Mon petit, avec
+cela on ne va pas loin. Dans mes <i>Beautés de la langue
+latine</i>, <span class="smcap">Élégantiæ linguæ latinæ</span>, se trouvent réunies
+plus de deux mille nouvelles formes élégantes de
+discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il
+m'a fallu? Arranger d'ingénieux rouages à des
+machines, regarder voler les oiseaux et pousser les
+herbes... ce n'est pas de la science, c'est un amusement
+d'enfant!</p>
+
+<p>Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant
+son interlocuteur par la main, il lui dit avec une
+calme gravité:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+&mdash;Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres
+sont les anciens, Grecs et Romains. Ils ont fait
+tout ce que les hommes peuvent faire sur la terre. Nous
+n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est dit:
+«L'élève ne peut être au-dessus du maître.»</p>
+
+<p>Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement
+malin dans les yeux de Giovanni et subitement
+ses rides se détendirent en un large sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon,
+et je t'envie. Un bourgeon printanier, voilà tout ce que
+tu es! Tu ne bois pas de vin, tu fuis les femmes...
+Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le démon. Tu
+es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à
+ce livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous
+l'hymne à Aphrodite!</p>
+
+<p>&mdash;Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il
+temps d'éclairer?</p>
+
+<p>&mdash;Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me
+souvenir de ma jeunesse.</p>
+
+<p>Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me
+regardes et tu penses: Le vieux barbon est ivre et dit
+des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai quelque chose
+là dedans.</p>
+
+<p>Avec suffisance, il désigna du doigt son front
+chauve.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier
+professeur venu, il te dira si quelqu'un a surpassé
+Merula dans les élégances de la langue latine?
+Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les
+ruines de la porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si
+haut que la tête me tournait; une pierre se détachait
+sous mes pieds, j'avais à peine le temps de m'agripper
+à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours entiers
+en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies
+paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est
+perchée la caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je
+plaisantais avec elles et de nouveau je reprenais mon
+travail. Là, où les pierres s'étaient effritées sous le
+lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: <i>Gloria
+Romanorum</i>.</p>
+
+<p>Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps
+éteint des grands mots, il répéta sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gloria Romanorum!</i> Gloire aux Romains! Eh,
+se souvenir n'est-ce pas revivre? déclara-il.</p>
+
+<p>Et avec un geste large levant son verre, d'une voix
+enrouée il entonna la chanson bachique des rhéteurs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je ne me tromperai pas à jeun</p>
+<p class="i2">D'un iota, d'un mot.</p>
+<p>Toute ma vie s'écoula au cabaret,</p>
+<p class="i3">Et je mourrai</p>
+<p class="i2">Derrière un tonneau.</p>
+<p>J'aime la chanson comme le vin</p>
+<p class="i1"> Et les latines grâces.</p>
+<p>Si je bois, je chante aussi,</p>
+<p class="i1">Et bien mieux qu'Horace.</p>
+<p>Dans mon c&oelig;ur bouillonne l'ivresse.</p>
+<p class="i1"><i>Dum vinum potamus.</i></p>
+<p>Frères, chantons l'hymne à Bacchus,</p>
+<p class="i1"><i>Te Deum laudamus...</i></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+Une toux obstinée l'empêcha d'achever.</p>
+
+<p>La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité;
+Giovanni distinguait avec peine les traits du vieillard.
+La pluie devenait plus forte et l'on entendait les
+gouttes tomber dans le ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec
+peine. Que te disais-je? Ma femme est une beauté.
+Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu te souviens
+du vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<i>Tu regere imperio populos, Romane, memento...</i></p>
+
+<p>»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques!
+Les maîtres du monde!</p>
+
+<p>Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des
+larmes dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des hommes gigantesques! Maintenant,
+c'est honteux à dire... Par exemple, ne fût-ce que
+notre duc de Milan, Ludovic le More. Certainement,
+je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de
+Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée
+et à César. Mais, au fond de mon âme, Giovanni, au
+fond de mon âme...</p>
+
+<p>Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup
+d'&oelig;il vers la porte et s'approchant de son interlocuteur,
+lui glissa à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais
+éteint et ne s'éteindra jamais l'amour de la liberté.
+Seulement ne le dis à personne. Les temps sont mauvais.
+Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir...
+Des pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte
+et se croient les égaux des antiques!... Et de quoi se
+réjouissent-ils? Tiens, un mien ami m'écrit de Grèce,
+que dernièrement, dans l'île de Chio, les lavandières
+du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé
+un véritable dieu ancien, un triton, avec une queue
+de poisson et des nageoires. Elles en eurent peur,
+les bêtes. Elles ont cru que c'était le diable et elles
+se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, faible
+et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le
+sable, grelottant et chauffant son dos vert au soleil,
+les ignobles femmes prirent courage, l'entourèrent en
+récitant des prières et se mirent, au nom de la Sainte
+Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles l'ont mis
+à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier
+des dieux de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de
+Neptune.</p>
+
+<p>Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa
+poitrine, et deux larmes roulèrent de ses yeux, deux
+larmes de pitié pour l'antique phénomème marin tué
+par les lavandières chrétiennes.</p>
+
+<p>Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce
+et ferma les volets. Les visions païennes s'évanouirent.
+Merula, alourdi par le vin, ne put descendre souper
+avec son hôte; il fallut le mettre au lit comme un
+enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta l'insouciant
+ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant
+pas à s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée
+obsédante&mdash;à Léonard de Vinci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé
+par son oncle Oswald Ingrim, le maître ès vitraux,
+pour acheter des couleurs spécialement vives et transparentes,
+telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part
+ailleurs que dans cette ville.</p>
+
+<p>Le maître ès vitraux&mdash;<i>magister a vitriacis</i>&mdash;natif
+de Grätz, élève du célèbre artiste de Strasbourg
+Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, travaillait aux
+vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan.
+Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur
+Rheinhold Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio,
+de sa mère, originaire de la Lombardie, femme
+de m&oelig;urs légères au dire d'Oswald et qui avait été
+le mauvais génie de Rheinhold.</p>
+
+<p>Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en
+enfant peureux et solitaire, avait l'âme assombrie par
+les interminables récits d'Oswald Ingrim au sujet des
+forces impures, telles que les démons, les sorcières
+et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale
+pour le démon féminin des légendes septentrionales&mdash;la
+Diablesse blanche.</p>
+
+<p>Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle
+Ingrim le menaçait de la Diablesse blanche et immédiatement
+Giovanni se taisait, enfouissait la tête sous
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+les couvertures; mais à côté de la peur, naissait chez
+lui un ardent et curieux désir de voir une fois au
+moins celle qui lui causait tant d'effroi.</p>
+
+<p>Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un
+métier, Oswald le confia à un moine iconographe,
+fra Benedetto.</p>
+
+<p>C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à
+Giovanni, avant toute chose, au début d'un travail,
+à appeler la protection de Dieu puissant, de la Vierge
+Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, le
+premier iconographe chrétien, et de tous les saints
+du paradis; ensuite à s'orner d'amour, de crainte,
+d'obéissance et de patience; enfin, à maroufler des
+toiles avec un jaune d'&oelig;uf mêlé au suc lacté des
+jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé
+d'eau; à préparer, pour les tableaux, des planches en
+bois de figuier ou de hêtre, en les frottant avec de la
+poudre d'os calcinés et en employant à cet usage des
+os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou
+des épaules de mouton.</p>
+
+<p>C'étaient des recommandations infinies. Giovanni
+savait à l'avance avec quel dédain fra Benedetto dresserait
+les sourcils quand quelqu'un lui parlerait de la
+couleur dénommée <i>sang de dragon</i>, sans manquer de
+répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun
+honneur.» Giovanni devinait que les mêmes paroles
+avaient dû être prononcées par le professeur de
+fra Benedetto et par le professeur du professeur de
+celui-ci.</p>
+
+<p>Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+lorsqu'il lui confiait les secrets du métier qui
+semblaient au moine le comble de l'art et de la ruse:
+tel, par exemple, le principe de prendre, pour les
+visages jeunes, des &oelig;ufs de poule citadine, à cause
+du jaune plus clair, tandis que le jaune plus foncé
+des &oelig;ufs de poule villageoise convenait mieux aux
+chairs vieillies.</p>
+
+<p>En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un
+artiste naïf comme un enfant; il se préparait à l'ouvrage
+par des jeûnes et des veilles et, avant de commencer,
+priait Dieu de lui donner la force et la
+raison. Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié,
+son visage s'inondait de pleurs.</p>
+
+<p>Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps
+considéré comme l'un des plus grands artistes. Mais
+dans les derniers temps, un trouble s'emparait de l'élève
+quand, expliquant son unique règle d'anatomie&mdash;la
+grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus
+un tiers celle de son visage&mdash;fra Benedetto ajoutait,
+avec le même mépris que pour le sang de dragon:
+«En ce qui concerne celui de la femme, laissons-le
+de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.»
+Et il était aussi convaincu de cela que de cette autre
+tradition qui voulait que chez les poissons et tous les
+animaux non pensants, le dos soit sombre et le ventre
+clair; ou que l'homme ait une côte de moins, puisque
+Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.</p>
+
+<p>Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie,
+en personnifiant chaque élément par un animal,
+Fra Benedetto choisit la taupe pour la terre, le poisson
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+pour l'eau, la salamandre pour le feu et le caméléon
+pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était
+un superlatif de <i>camello</i>, qui veut dire en italien
+«chameau», le moine dans la simplicité de son c&oelig;ur
+avait représenté l'air sous l'aspect d'un chameau
+ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et lorsque les
+jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant
+son erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une
+humilité chrétienne, tout en gardant sa conviction qu'il
+n'y avait pas de différence entre un chameau et un
+caméléon.</p>
+
+<p>Toutes les autres connaissances du moine en histoire
+naturelle étaient au même niveau.</p>
+
+<p>Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées
+dans l'esprit de Giovanni: «Le démon de la science
+humaine», disait le moine. Mais quand, avant son
+départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut
+l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci,
+tous ces doutes envahirent son âme avec une telle
+force, qu'il ne put y résister. Cette nuit-ci, couché
+auprès de messer Giorgio qui ronflait paisiblement,
+pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées,
+mais plus il les approfondissait et plus il les embrouillait.
+Alors il résolut de recourir au pouvoir céleste et
+fixant un regard plein d'espoir, dans l'impénétrable
+obscurité, il pria:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si
+messer Leonardo est réellement un athée et que sa
+science contienne le péché et la tentation, fais en sorte
+que je ne songe plus à lui et que j'oublie ses dessins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas
+pécher. Mais si, sans te déplaire et glorifiant ton nom, il
+est possible d'apprendre, dans le noble art de la peinture,
+tout ce que fra Benedetto ignore et que je désire
+tant savoir: l'anatomie, la perspective, les merveilleuses
+lois des ombres et des lumières&mdash;alors, ô Seigneur,
+donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon
+âme afin que je ne doute plus; fais en sorte que messer
+Leonardo me prenne pour élève et que fra Benedetto&mdash;si
+bon&mdash;me pardonne et comprenne que je
+ne suis pas fautif devant toi.</p>
+
+<p>Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement
+et se calma. Ses pensées s'embrouillèrent: il se
+rappelait le bruit de la pointe émeri rougie à blanc,
+coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se
+découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux.
+Une voix, ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus
+d'ébréchures, plus d'ébréchures sur les bords, le vitrail
+tiendra mieux», et tout disparut. Il se tourna sur le
+côté et s'endormit. Giovanni eut un songe qu'il se
+rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il était
+dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant
+une grande fenêtre à verres multicolores. Le vitrail
+représentait la récolte de la vigne mystérieuse dont il
+est dit dans l'Évangile: «Je suis la vigne de la vérité
+et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié
+reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses
+plaies. Les papes, les cardinaux, les empereurs, le
+recueillaient et roulaient des fûts. Les apôtres apportaient
+les grappes que saint Pierre piétinait. Dans le
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps
+ou coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin,
+passa un chariot attelé d'animaux évangéliques: le
+lion, le taureau, l'aigle, que conduisait l'ange de
+saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux avec de
+semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais
+jamais il n'avait vu de telles couleurs&mdash;sombres et
+lumineuses comme des pierres précieuses. Celle qu'il
+admirait le plus était le sang vif du Sauveur. Du fond
+de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les sons
+de sa chanson favorite:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>O fior di castitate,</i></p>
+<p><i>Odorifero giglio,</i></p>
+<p><i>Con gran soavitate</i></p>
+<p><i>Sei di color vermiglio,</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O fleur de pureté,</p>
+<p>Lis parfumé,</p>
+<p>Avec grande suavité</p>
+<p>Tu es de couleur vermeille.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la
+voix d'Antonio da Vinci murmura à son oreille:
+«Fuis, Giovanni, fuis, <i>elle</i> est ici!» Il voulut
+demander <i>qui</i>? mais comprit que la Diablesse
+blanche se tenait derrière lui. Un froid sépulcral
+souffla et tout à coup, une main lourde, une main
+qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, cherchant
+à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il
+cria, s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant
+son lit et rejetait les couvertures:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+&mdash;Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.</p>
+
+<p>&mdash;Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore
+endormi.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour
+rien? J'ai commandé exprès de seller la mule noire
+pour qu'il nous soit plus commode d'y monter à deux.
+Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De
+quoi as-tu peur, moinillon?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand
+maître Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus,
+se vêtit hâtivement.</p>
+
+<p>Ils sortirent dans la cour.</p>
+
+<p>Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des
+conseils, courait, s'agitait. Quelques amis de messer
+Cipriano, entre autres Léonard de Vinci, devaient se
+rendre directement, par un autre chemin, à San
+Gervasio.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les
+nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles clignotaient
+comme de petites lampes soufflées par la brise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant
+des étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant
+San Marco, ils approchèrent de la tour dentelée
+qui défend la porte San Gallo. Les gardiens, endormis,
+discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas de
+quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux
+pourboire, consentirent à les laisser sortir de la ville.</p>
+
+<p>La route, très étroite, suivait la vallée du Munione.
+Évitant plusieurs villages pauvres à ruelles serrées
+ainsi que celles de Florence, à maisons hautes comme
+des forteresses, bâties en pierres mal équarries, les
+voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers appartenant
+aux habitants de San Gervasio, descendirent
+de cheval au rond-point des deux routes et à travers
+les vignes de messer Cipriano, atteignirent la colline
+du Moulin.</p>
+
+<p>Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.</p>
+
+<p>Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte
+Humide» se dessinaient vaguement dans l'obscurité,
+les murs de la villa Buonaccorsi. En bas, sur le Munione,
+se dressait un moulin à eau. De fiers cyprès
+noircissaient le haut de la colline.</p>
+
+<p>Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait
+creuser. Merula désigna un autre emplacement, au
+pied de la colline, où l'on avait trouvé la main de
+marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier Strocco,
+assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte
+Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée
+pour les marais».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait
+Grillo.</p>
+
+<p>Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement
+remuée. Une chauve-souris effleura le visage de
+Giovanni. Il frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit
+pour l'encourager Merula en frappant amicalement
+sur son épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Si
+encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons
+assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome,
+dans la quatre cent cinquantième olympiade&mdash;Merula
+employait toujours la chronologie antique&mdash;sous le
+pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du
+tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage
+romain portant l'inscription: «Julie, fille de Claude»,
+les terrassiers lombards ont trouvé le corps, couvert
+de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui paraissait
+endormie. Le rose de la vie était encore sur ses
+joues. On aurait cru qu'elle respirait. Une foule
+incalculable entourait son cercueil. Des pays lointains,
+on venait la voir, tant Julie était belle; si
+belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne
+l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya,
+en apprenant que le peuple adorait une païenne
+morte, et ordonna de l'enterrer une nuit, mystérieusement...
+Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on
+fait parfois!</p>
+
+<p>Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait
+rapidement. Tout à coup, la pioche d'un
+ouvrier sonna. Tous se penchèrent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+&mdash;Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait
+jadis jusqu'ici.</p>
+
+<p>A San Gervasio, un chien hurla.</p>
+
+<p>«On a profané une tombe, songea Giovanni.
+Mieux vaudrait fuir le péché...»</p>
+
+<p>&mdash;Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique,
+en jetant hors de la fosse un crâne long à
+demi pourri.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé,
+dit messer Cipriano. Si l'on essayait ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile!
+déclara Merula.</p>
+
+<p>Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas,
+au pied de la colline. Strocco emmena également plusieurs
+hommes pour tenter des fouilles près de la
+Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer
+Giorgio s'écria triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait
+creuser!</p>
+
+<p>Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille
+n'était pas curieuse: l'éclat de marbre était une
+simple pierre. Cependant, personne ne retournait vers
+Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond de son trou,
+éclairé par une lanterne, continuait son travail.</p>
+
+<p>Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le
+brouillard se leva au-dessus de la Grotte Humide.
+L'atmosphère était imprégnée d'odeurs d'eau stagnante,
+de narcisses et de violettes. Le ciel devint
+plus transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde
+fois. La nuit était sur son déclin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo,
+partit un appel désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!</p>
+
+<p>Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans
+l'obscurité, la lanterne de Grillo s'étant éteinte. On
+entendait seulement le malheureux se débattre, respirer
+péniblement et se plaindre. On apporta d'autres
+lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de
+briques d'un souterrain, qui sous le poids de Grillo
+s'était effondrée.</p>
+
+<p>Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la
+fosse.</p>
+
+<p>&mdash;Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment
+blessé, malheureux?</p>
+
+<p>Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son
+bras&mdash;il le croyait cassé, mais il n'était que démis&mdash;tâtait,
+rampait et remuait étrangement dans le souterrain.
+Enfin, il cria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide
+idole!</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule;
+encore quelque crâne de mulet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Mais il manque une main... les
+pieds, le corps, la poitrine sont intacts, murmurait
+Grillo, essoufflé de bonheur.</p>
+
+<p>S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas
+descendre sur la voûte friable, les ouvriers glissèrent
+dans le trou et avec précaution commencèrent à tirer
+les briques couvertes de moisissure.</p>
+
+<p>Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+entre les dos courbés des hommes, dans le souterrain
+d'où soufflait un air renfermé et un froid
+sépulcral.</p>
+
+<p>Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:</p>
+
+<p>&mdash;Écartez-vous. Laissez voir.</p>
+
+<p>Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs
+de briques, un corps blanc et nu, couché comme dans
+une tombe, paraissant rose, vivant et chaud sous le
+reflet vacillant des torches.</p>
+
+<p>&mdash;Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement.
+Vénus de Praxitèle! Je vous félicite, messer Cipriano.
+Vous ne pourriez vous estimer plus heureux,
+même si l'on vous donnait le duché de Milan et
+Gênes par-dessus le marché.</p>
+
+<p>Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali
+de terre coulât un filet de sang provenant d'une
+blessure au front, et qu'il ne pût remuer son bras
+démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté du
+vainqueur.</p>
+
+<p>Merula courut à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te
+traitais d'imbécile!... toi, le plus intelligent d'entre
+les hommes!</p>
+
+<p>Et il l'embrassa avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua
+Merula, a également découvert sous sa maison,
+dans un caveau identique, une statue de marbre du
+dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque
+les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient
+les idoles, les derniers adorateurs des dieux, chérissant
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+la perfection des statues antiques et désirant les sauver,
+les cachaient dans ces sortes de tombeaux.</p>
+
+<p>Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait
+pas que la flûte du pâtre fêtait le réveil des champs,
+que les moutons bêlaient, que le ciel pâlissait de plus
+en plus et qu'au loin, au-dessus de Florence, les voix
+tendres des cloches échangeaient leur salut matinal.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, doucement! Plus à droite, plus
+loin du mur, commandait Cipriano aux ouvriers.
+Chacun de vous recevra cinq <i>grossi</i> argent, si vous
+me la tirez de là intacte.</p>
+
+<p>La déesse montait lentement. Avec le même sourire
+que jadis à sa naissance de l'onde, elle sortait des
+ténèbres de la terre où elle gisait depuis mille ans.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>&mdash;Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p>
+<p>Joie des dieux et des mortels!...</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi l'accueillit Merula.</p>
+
+<p>Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de
+Vénus, jouant, tel un diamant, dans l'aube. A sa
+rencontre, la tête de la déesse se montra au bord de
+sa tombe.</p>
+
+<p>Giovanni regarda son visage et murmura, pâle
+d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;La Diablesse blanche!</p>
+
+<p>Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la
+peur. Et lui aurait-on dit qu'il commettait un péché
+mortel pour lequel il serait puni des flammes éternelles,
+il n'aurait pu détacher ses regards de ce corps
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où
+Aphrodite dominait le monde, personne ne l'avait
+jamais contemplée avec un amour plus dévot.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>La cloche de la petite église de San Gervasio
+retentit. Tout le monde se retourna et se tut. Ce
+son, dans le calme matinal, ressemblait à un cri de
+colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante,
+s'apaisait, comme brisée, mais aussitôt reprenait son
+appel désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant
+les cheveux, c'est notre curé, le père Faustino!
+Regardez... la foule sur la route... on crie... on nous
+a vus, on agite les bras. On court ici. Je suis perdu!</p>
+
+<p>De nouveaux personnages arrivèrent près de la
+colline. C'était le reste des invités aux fouilles arrivés
+en retard. Ils s'étaient égarés et ne pouvaient
+retrouver leur route.</p>
+
+<p>Beltraffio leur jeta un coup d'&oelig;il, et tout absorbé
+qu'il fût par la contemplation de la statue, le visage
+de l'un d'eux le frappa. L'expression de calme attention
+et de curiosité aiguë avec laquelle l'inconnu se
+prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si
+complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit
+ce dernier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait
+derrière lui l'homme au visage étrange.</p>
+
+<p>&mdash;La villa est à deux pas, dit messer Cipriano
+après un instant de réflexion. Les grilles sont solides
+et peuvent soutenir tous les assauts...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes
+amis! Vivement, enlevons!</p>
+
+<p>Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une
+tendresse paternelle. On transporta la statue sans
+accident; mais à peine avait-on franchi la porte de la
+villa qu'apparut la silhouette menaçante du père Faustino,
+les bras levés au ciel.</p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité.
+L'énorme salle, aux murs blanchis à la chaux, servait
+de dépôt aux instruments aratoires et aux grands
+vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté
+était occupé par un tas de paille montant jusqu'au
+plafond en une masse dorée.</p>
+
+<p>On étendit la statue sur cette paille, humble lit
+campagnard.</p>
+
+<p>Des cris, des jurons, des coups furieux dans la
+grille, retentirent.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au
+nom de Dieu vivant, je vous en conjure, ouvrez!</p>
+
+<p>Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur,
+monta jusqu'à une lucarne que protégeaient des barres
+de fer, contempla les assaillants, se convainquit de
+leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était
+habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de
+l'idole, qu'il prétendait avoir été déterrée dans le
+cimetière.</p>
+
+<p>Messer Cipriano se décida à avoir recours à une
+ruse de guerre, et prononça fermement, avec autorité:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence,
+auprès du chef de la milice: dans une heure
+il y aura ici un détachement de cavalerie. De force,
+personne n'entrera impunément dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez
+rien! Dieu est avec nous.</p>
+
+<p>Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il
+frappa de toutes ses forces.</p>
+
+<p>La foule ne suivit pas son élan.</p>
+
+<p>&mdash;Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait
+un paysan en touchant le coude du curé. Nous
+sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas
+l'or à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...</p>
+
+<p>Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que
+l'on craignait plus que le diable, ne songeaient qu'à
+s'éclipser inaperçus.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait dans son droit si on avait fouillé la
+terre de l'Église, mais ce n'est pas le cas! disaient
+les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...</p>
+
+<p>&mdash;Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants,
+répliquaient d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.</p>
+
+<p>Giovanni contemplait toujours la Vénus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une
+lucarne. Le corps de marbre, encore taché de terre,
+scintillait comme s'il se réchauffait après un long
+séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de
+la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole
+dorée.</p>
+
+<p>Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.</p>
+
+<p>Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses
+poches un goniomètre, un compas, et avec une
+expression de curiosité tenace, calme et obstinée dans
+ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur ses lèvres
+serrées, il commença de mesurer les diverses parties
+de ce corps superbe, en inclinant la tête de si près,
+que sa longue barbe blonde caressait le marbre.</p>
+
+<p>«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant,
+avec une surprise effarée, ces doigts alertes et
+impudents qui touchaient le corps de la déesse, glissaient
+le long des membres, pénétrant tous les mystères
+de la beauté, tâtant, examinant les moindres
+sinuosités, invisibles à l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Près de la porte de la villa, le nombre des paysans
+diminuait à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous
+craignez la milice et vous n'avez pas peur de la puissance
+de l'Antechrist! pleurait le curé en tendant les
+bras. «<i>Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet
+et exponet.</i>» Ainsi parle le grand maître Anselme de
+Cantorbery. «<i>Effodiet</i>,» entendez-vous? «L'Antechrist
+déterrera les anciens dieux et de nouveau les
+mettra au jour...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+Mais personne ne l'écoutait.</p>
+
+<p>&mdash;Quel terrible père Faustino nous avons! disait
+en branlant la tête le sage meunier. Son âme ne tient
+qu'à un fil dans son corps et voyez pourtant comme
+il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...</p>
+
+<p>&mdash;On dit que l'idole est en argent.</p>
+
+<p>&mdash;En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et
+elle est toute nue, l'impudique...</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la
+peine de se salir les mains avec une telle ordure.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu, Zaccheo?</p>
+
+<p>&mdash;Aux champs.</p>
+
+<p>&mdash;Bon travail! Moi je vais à mes vignes.</p>
+
+<p>Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham!
+Vous abandonnez votre pasteur! Mais savez-vous seulement,
+maudite engeance satanique, que si je ne
+priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la
+poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre
+maudit village serait exterminé par la colère de Dieu!
+Oui, je vous quitterai, je secouerai de mes sandales
+votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! Maudit le
+pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos
+enfants et vos petits-enfants! Je ne suis plus votre
+père, je ne suis plus votre pasteur! Je vous renie!
+Anathème!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio
+Merula s'approcha de l'inconnu étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez la proportion divine? demanda
+Merula avec un sourire protecteur. Vous voulez ramener
+la beauté à une formule mathématique?</p>
+
+<p>L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas
+entendu la question, se replongea dans son travail.</p>
+
+<p>Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient,
+décrivant de régulières figures géométriques.
+Avec un geste calme, l'inconnu appliqua le goniomètre
+aux lèvres exquises d'Aphrodite,&mdash;ces lèvres
+dont le sourire emplissait d'effroi le c&oelig;ur de Giovanni,&mdash;compta
+les divisions et les inscrivit dans un livre.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula,
+combien de divisions?</p>
+
+<p>&mdash;Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu
+à contre-c&oelig;ur. Ordinairement, pour calculer les proportions,
+je divise la figure humaine en degrés,
+parties, secondes et points. Chaque division représente
+le douzième de la précédente.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Merula. Il me semble que la
+dernière division est plus petite que l'épaisseur d'un
+cheveu. Cinq fois la douzième partie!</p>
+
+<p>&mdash;Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+est la quarante-huit mille huit cent vingt-troisième
+partie de la figure.</p>
+
+<p>Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:</p>
+
+<p>&mdash;On vivrait un siècle, on apprendrait pendant
+un siècle. Jamais je n'aurais songé qu'on puisse
+atteindre à une pareille exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement! répliqua Merula, bien que,
+savez-vous, en art, en beauté, tous ces calculs mathématiques...
+Je dois avouer que je ne puis croire qu'un
+artiste en plein enthousiasme, dominé par l'inspiration,
+pour ainsi dire sous l'influence directe de
+Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu,
+mais il est tout de même curieux de sentir...</p>
+
+<p>Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre
+de divisions entre la naissance des cheveux et le
+menton.</p>
+
+<p>«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut
+sentir et mesurer. Quelle folie! Ou bien il ne sent et
+ne comprend rien?...»</p>
+
+<p>Merula, désirant évidemment toucher au vif son
+interlocuteur et faire naître une discussion, commença
+à louer la perfection des anciens: combien il serait
+profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait et
+lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur
+qui se perdit dans sa longue barbe:</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut boire à la source ne boira pas dans la
+coupe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+&mdash;Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou
+bien alors si vous considérez les anciens comme la
+coupe, où est la source?</p>
+
+<p>&mdash;La nature! murmura l'inconnu.</p>
+
+<p>Et quand Merula reprit nerveusement la conversation,
+il ne discuta plus, approuva avec condescendance.
+Seul, son regard devenait de plus en plus impénétrable
+et indifférent.</p>
+
+<p>Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors
+l'inconnu désigna certains renfoncements dans le
+marbre, renfoncements que l'on ne pouvait voir, qu'il
+fallait découvrir à l'aide du toucher pour constater la
+délicatesse du travail:&mdash;<i>moltissime dolcezze</i> suivant
+l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa
+tout le corps de la déesse.</p>
+
+<p>«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna
+Giovanni. Mais s'il est accessible à une sensation,
+comment peut-il mesurer et diviser par chiffres?
+Qui est-ce?»</p>
+
+<p>&mdash;Messer, murmura Giovanni à l'oreille de
+Merula, écoutez, messer Giorgio. Comment se nomme
+cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant.
+Je t'avais oublié. Mais c'est ton idole. Comment
+ne l'as-tu pas reconnu? C'est messer Leonardo da
+Vinci.</p>
+
+<p>Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Ils rentraient à Florence.</p>
+
+<p>Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait
+à côté de lui. Ils étaient seuls.</p>
+
+<p>Entre les racines noires et tortueuses des oliviers
+se détachait l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles
+sur leurs tiges.</p>
+
+<p>Le silence était profond comme il ne l'est qu'au
+début du printemps.</p>
+
+<p>«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant
+et trouvant intéressant le moindre détail dans
+son compagnon.</p>
+
+<p>Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se
+taisait et pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle
+sous des sourcils roux, paraissaient froids et perçants.
+Mais dans la conversation ils prenaient une expression
+d'infinie bonté.</p>
+
+<p>La barbe blonde et longue, les cheveux blonds
+également, épais et bouclés, lui donnaient un air
+majestueux.</p>
+
+<p>Le visage avait une finesse presque féminine et la
+voix, en dépit de la stature et de la corpulence, était
+étrangement haute, très agréable, mais ne semblant
+pas appartenir à un homme. La main très belle&mdash;à
+la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+devinait une grande force&mdash;était délicate, les doigts
+fins et longs comme ceux d'une femme.</p>
+
+<p>Ils approchaient des murs de la ville. A travers la
+brume matinale, on apercevait la coupole de la cathédrale
+et le Palazzo Vecchio.</p>
+
+<p>«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il
+faut se décider et lui dire que je veux devenir son
+élève.»</p>
+
+<p>A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval,
+observait le vol d'un jeune gerfaut qui, guettant une
+proie,&mdash;canard ou héron dans le cours caillouteux du
+Munione&mdash;tournait dans les airs lentement, également.
+Puis il tomba rapidement comme une pierre,
+en poussant un cri, et disparut derrière les cimes
+des arbres. Léonard le suivit des yeux, sans laisser
+échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre
+attaché à sa ceinture et y inscrivit&mdash;probablement&mdash;ses
+observations.</p>
+
+<p>Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans
+la main droite, mais dans la gauche. Il pensa:
+«gaucher» et se souvint des récits que l'on colportait
+sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres
+à l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait
+lire que dans un miroir, non de gauche à droite
+comme tout le monde, mais de droite à gauche
+comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de
+cacher ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu
+et la nature.</p>
+
+<p>«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.</p>
+
+<p>Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+da Vinci: «Va chez lui si tu veux perdre ton âme:
+c'est un hérétique et un athée.»</p>
+
+<p>Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier,
+qui, petit, faible, solitaire, poussait sur le sommet
+de la colline et encore presque nu et frileux,
+s'était, de confiance, vêtu de son habit de fête blanc
+rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil
+sur le fond bleu du ciel.</p>
+
+<p>Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son c&oelig;ur se
+débattait sous une étreinte lourde et vague.</p>
+
+<p>Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine,
+glissa vers lui un regard plein de bonté et murmura
+ces paroles que Giovanni souvent se rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux être un artiste, repousse tout souci
+et toute peine étrangers à ton art. Que ton âme soit
+semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous
+les mouvements, toutes les couleurs, en restant toujours,
+elle, immobile, rayonnante et pure.</p>
+
+<p>Ils franchirent les portes de Florence.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin
+même devait prêcher le frère Savonarole.</p>
+
+<p>Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les
+voûtes sonores de Maria del Fiore. La foule emplissait
+l'église. Des enfants, des femmes, des hommes
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+étaient séparés par des tentures. Sous les arcades
+ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme
+dans un bois. Et, en bas, quelques rayons de soleil
+s'égrenant dans les sombres vitraux, tombaient en
+une nappe multicolore sur les flots mouvants de la
+foule, sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de
+l'autel rougissaient les feux des trépieds.</p>
+
+<p>La messe était dite. La foule attendait le prédicateur.
+Tous les regards étaient fixés sur la chaire en
+bois sculpté, érigée au centre même de l'édifice,
+appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de
+la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par
+ses voisins:</p>
+
+<p>&mdash;Sera-ce bientôt? demandait un petit homme
+écrasé par la foule, le visage pâle, tout en sueur, les
+cheveux collés au front et retenus par une mince
+lanière, menuisier de son état.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier,
+géant à larges épaules et à visage apoplectique. Il
+y a, à San Marco, un moinillon nommé Maruffi, une
+espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit
+qu'il est temps, il vient. Dernièrement, nous avons
+attendu quatre heures, nous croyions que le sermon
+n'aurait pas lieu et tout à coup...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier.
+J'attends depuis minuit. Je suis à jeun, la tête me
+tourne. Je n'ai même pas mâché une racine de pavot.
+Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les
+talons!...</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+l'avance. Maintenant nous sommes trop loin de la
+chaire, nous n'entendrons rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à
+tonner, non seulement les sourds, mais encore les
+morts l'entendront!</p>
+
+<p>&mdash;Il prophétisera aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de
+Noé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout est terminé et il a donné l'explication
+du mystère: la longueur de l'arche, c'est la foi; la
+largeur, l'amour; la hauteur, l'espoir. «Hâtez-vous,
+disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de Salut, tant
+que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches
+où elles se fermeront et combien pleureront ceux qui
+ne se sont pas repentis!»</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième
+verset du sixième chapitre du Livre de la
+Genèse.</p>
+
+<p>&mdash;Il a eu une nouvelle vision concernant la famine,
+la mer et la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit,
+au-dessus du village, des troupes infinies combattaient
+dans le ciel et qu'on entendait le bruit des glaives et
+des cuirasses...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de
+Nunciata dei Servi on ait remarqué des gouttes de
+sang?</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure
+chaque nuit de vraies larmes. Ma tante Lucia l'a vu
+elle-même...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+&mdash;Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur,
+aie pitié de nous...</p>
+
+<p>Du côté des femmes se produisit une panique:
+une petite vieille, trop serrée par ses voisines, venait
+de s'évanouir. On essayait de la relever, de lui faire
+reprendre les sens.</p>
+
+<p>&mdash;Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque
+le chétif menuisier en épongeant son front.</p>
+
+<p>Et toute la foule se consumait en l'interminable
+attente. Subitement les voix bruirent, grandirent, emplissant
+la cathédrale.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! le voilà!&mdash;Non, c'est Fra Domenico
+da Peschia.&mdash;Oui, c'est lui!&mdash;Le voilà!</p>
+
+<p>Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire
+un homme vêtu de l'habit noir et blanc des Dominicains,
+le visage maigre et jaune comme de la cire,
+les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.</p>
+
+<p>Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué
+de la main gauche sur la balustrade et tendit la droite
+crispée sur le crucifix. Puis, silencieux, il promena un
+regard de feu sur la foule. Un tel silence régna, que
+chacun put entendre les battements de son propre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise.
+Il se taisait et l'attente devenait insupportable. Il semblait
+qu'une minute de plus suffirait pour faire pousser
+au public un cri d'horreur. Le calme devenait effrayant.
+Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit l'assourdissant
+et inhumain cri de Savonarole:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ecce ego adduco aquas super terram!</i> Voici que
+j'amène les eaux sur la terre!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni
+pâlit: il crut que la terre remuait, que les voûtes de
+la cathédrale s'écroulaient et allaient l'ensevelir. A côté
+de lui, le gros chaudronnier trembla comme une
+feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit,
+enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son
+visage et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination
+qui s'emparait de ces milliers de gens et les entraînait,
+comme l'ouragan emporte les feuilles mortes.</p>
+
+<p>Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes
+de phrases parvenaient jusqu'à lui:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le
+soleil est pourpre comme du sang séché. Fuyez! car
+voici la pluie de feu et de lave et la grêle de pierres
+rougies à blanc! <i>Fuge, o Sion, quæ habitas apud
+filiam Babylonis!</i></p>
+
+<p>»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le
+tourment de la guerre après la famine; la peste après
+la guerre. Des tourments en tout et partout!</p>
+
+<p>»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer
+les morts. Il y en aura tant dans vos maisons, que les
+fossoyeurs parcourront les rues en criant: «Qui a des
+morts?» et les empilant dans les charrettes, les amassant
+en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront
+criant: «Qui a des morts?» Et vous irez à leur rencontre
+en disant: «Voici mon fils, voici mon frère,
+voici mon mari.» Et ils iront plus loin, toujours criant:
+«Qui a des morts»?</p>
+
+<p>»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+et des fêtes n'est plus. Vous êtes malades à mort.
+Seigneur, tu es témoin que j'ai voulu soutenir ces
+ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne
+peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire.
+Je ne puis que pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde,
+miséricorde, Seigneur! O mon pauvre peuple!
+ô Florence!»</p>
+
+<p>Il étendit les bras et murmura les derniers mots en
+un souffle. Et appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix,
+exténué, il glissa à genoux et sanglota.</p>
+
+<p>Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent,
+lents et lourds, pesants et larges et toujours
+plus triomphants et terribles, imitant la rumeur nocturne
+de l'Océan.</p>
+
+<p>Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée,
+désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Misericordia!</i></p>
+
+<p>Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des
+épis sous le vent, vague par vague, rangée par rangée,
+se serrant l'un contre l'autre comme des brebis effarées,
+ils tombaient à genoux; et, s'unissant au rugissement
+de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la cathédrale,
+monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Misericordia! misericordia!</i></p>
+
+<p>Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait
+sur son dos le poids du gros chaudronnier écroulé sur
+lui, lui soufflant dans le cou et pleurant. A côté, le
+frêle menuisier hoquetait comme un enfant et poussait
+de stridents:</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! miséricorde!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour
+de la science, de son désir de quitter fra Benedetto et
+de s'adonner à la dangereuse et peut-être impie science
+de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit sur la
+colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme
+coupable devant la beauté de la Diablesse blanche,
+et, tendant les bras vers le ciel il gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé.
+Pardonne et aie pitié de moi!</p>
+
+<p>Et, au même instant, relevant son visage inondé de
+pleurs, il aperçut toute proche, la silhouette majestueuse
+de Léonard de Vinci. L'artiste, debout,
+appuyé contre une colonne, tenait dans sa main
+droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait,
+jetant de temps à autre un regard vers la
+chaire, espérant probablement revoir une fois encore
+la tête du prédicateur.</p>
+
+<p>Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule
+matée par la terreur, Léonard avait conservé son
+sang-froid. Dans ses yeux bleu pâle, sur ses lèvres
+minces, serrées fermement comme chez les gens
+habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non
+pas la moquerie, mais la même expression de curiosité
+avec laquelle il mesurait mathématiquement le
+corps d'Aphrodite.</p>
+
+<p>Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni,
+la prière expira sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le
+pria de lui montrer son dessin. L'artiste tout d'abord
+ne consentit pas, mais Giovanni le suppliait si
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+humblement qu'enfin Léonard l'emmena à l'écart
+et lui tendit son livre.</p>
+
+<p>Giovanni vit une affreuse caricature.</p>
+
+<p>C'était, non pas le visage de Savonarole, mais
+celui d'un vieux diable en habit de moine ressemblant
+à Savonarole, épuisé par des tortures volontaires,
+sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité.
+La mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des
+rides sillonnaient les joues et le cou noir comme
+celui d'un cadavre desséché; les sourcils arqués
+se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication
+têtue, presque méchante, était fixé vers le
+ciel. Tout le côté sombre, terrible et dément, qui
+asservissait le frère Savonarole à la puissance du
+fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans
+colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.</p>
+
+<p>Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de
+Vinci: «<i>L'ingegno dell' pittore vuol essere a similitudine
+del specchio...</i>» L'âme de l'artiste doit être
+semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous
+les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle,
+immobile, rayonnante et pure.</p>
+
+<p>L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard
+et il sentit que, même s'il était voué à la
+perdition éternelle, même s'il avait la certitude que
+Léonard était le serviteur de l'Antechrist&mdash;il pouvait
+quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le
+ramènerait à cet homme&mdash;auquel il devait être
+attaché jusqu'à sa fin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Deux jours plus tard, dans la maison de messer
+Cipriano Buonaccorsi, occupé en ce moment par
+d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour cette
+cause, ramener la statue de Vénus dans la ville,
+Grillo accourut porteur de nouvelles alarmantes. Le
+curé Faustino, après avoir quitté San Gervasio, s'était
+rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là il
+avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres
+célestes, avait réuni les hommes de la commune,
+forcé les portes de la villa Buonaccorsi, battu le jardinier
+Strocco, ligotté les hommes préposés à la garde
+de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la
+vieille prière d'exorcisme: <i>Oratio super effigies vasaque
+in loco antiquo reperta.</i> Dans cette prière prononcée
+sur les statues et les objets découverts dans les
+antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer de
+l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et
+de les transformer pour l'utilité du culte chrétien&mdash;Au
+nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit&mdash;<i>ut
+omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis utenda,
+per Christum Dominum nostrum!</i></p>
+
+<p>On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans
+un four et en ayant préparé une chaux vive, on en
+avait enduit les murs du cimetière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole,
+Giovanni se sentit décidé. Le même jour il se rendit
+chez Léonard et le pria de l'admettre au nombre de
+ses élèves.</p>
+
+<p>Léonard l'accepta.</p>
+
+<p>Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence,
+que Charles VIII, roi très chrétien de France, à la
+tête d'une formidable armée, s'avançait à la conquête
+de Naples, de la Sicile, peut-être même de Rome
+et de Florence.</p>
+
+<p>La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient
+en cette venue la réalisation des prophéties de Savonarole:
+les tourments se déchaînaient, le glaive de
+Dieu s'abattait sur l'Italie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="center"><b>ECCE DEUS&mdash;ECCE HOMO</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494.</b></p>
+
+<div class="font90">
+<p class="left65">«Voilà l'homme!».</p>
+
+<p class="right">Jean <span class="smcap">XIX</span>, 5.</p>
+
+<p class="left65">«Voilà le Dieu!».</p>
+
+<p class="right">(<i>Epitaphe du mausolée de Francesco Sforza</i>.)</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air
+qui frappe la chose.&mdash;<i>Tanta forza si fa colla cosa
+incontro all'aria, quanto l'aria alla cosa.</i>&mdash;Tu vois
+que le battement des ailes contre l'air fait soutenir
+l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié.
+Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer,
+emplir les voiles gonflées et faire courir le navire lourdement
+chargé. Par ces preuves tu peux comprendre
+que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre
+et s'élever au-dessus de lui<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C. A. 372 v<sup>o</sup>, 1158 v<sup>o</sup>; 7 P. R., II § 1126.]</p>
+</div>
+
+<p>Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans
+auparavant dans un de ses vieux cahiers. A côté, il
+avait dessiné l'appareil: un timon auquel, à l'aide de
+tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises en
+mouvement par des cordes.</p>
+
+<p>Cette machine maintenant lui paraissait difforme et
+disgracieuse.</p>
+
+<p>Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La
+carcasse de l'aile était formée de cinq doigts comme
+la main d'un squelette; un procédé ingénieux fléchissait
+les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des
+lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés
+à un levier, réunissaient les doigts. L'aile se relevait au
+moyen d'une bielle. Le taffetas amidonné interceptait
+l'air, ainsi qu'une palme de patte d'oie s'étendait et
+se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, imitaient
+l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante
+brasses, leur montée de huit. Se rejetant en arrière
+elles donnaient la marche en avant; s'abaissant, elles
+élevaient la machine. L'homme debout passait ses
+pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes
+en agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand
+gouvernail garni de plumes, qui jouait le rôle de la
+queue d'un oiseau.</p>
+
+<p>«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute
+d'élan. Vois le martinet: s'il est posé à terre il ne peut
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+s'élever parce qu'il a les jambes courtes. Voilà pourquoi
+deux échelles pour remplacer les pattes.»</p>
+
+<p>Léonard savait par expérience que la perfection
+d'une machine exigeait l'élégance et les justes proportions
+observées dans toutes les parties: l'aspect bête
+des échelles froissait l'inventeur.</p>
+
+<p>Il se plongea dans des déductions mathématiques,
+chercha l'erreur et ne put la trouver. Et
+tout à coup il raya d'un trait la page pleine de
+chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «<i>Non
+è vero</i>, pas exact», et ajouta en biais, d'une grosse
+écriture énervée, son juron favori: «<i>Satanasso!</i>&mdash;Au
+diable!»</p>
+
+<p>Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés.
+L'imperceptible erreur prenait des proportions inquiétantes.</p>
+
+<p>La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement,
+agaçant les yeux. Le chat, ayant achevé son somme,
+sauta sur la table de travail, s'étira, fit le gros dos et
+commença de jouer avec un oiseau empaillé rongé par
+les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du
+vol. Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit
+tomber et miaula plaintivement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais
+ne me gêne pas.</p>
+
+<p>Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des
+étincelles crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia
+ses pattes de velours, s'étala majestueusement, ronronna
+et fixa sur son maître ses prunelles vertes
+pleines de morbidesse et de mystère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures,
+les divisions, les racines cubiques et carrées.</p>
+
+<p>La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.</p>
+
+<p>Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un
+mois n'était même pas sorti, occupé de sa machine
+volante.</p>
+
+<p>Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la
+croisée ouverte, égrenant par instants sur la table leurs
+fleurs délicates et odorantes. Le clair de lune, adouci
+par des brouillards roux à reflets de nacre, tombait
+dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la
+chandelle.</p>
+
+<p>La pièce était encombrée de machines, d'appareils
+d'astronomie, de physique, de chimie, d'anatomie.
+Des roues, des leviers, des ressorts, des hélices, des
+timons, des pistons et autres accessoires mécaniques&mdash;en
+cuivre, en acier, en verre&mdash;pareils à des membres
+de monstres ou d'insectes géants, saillaient de
+l'ombre, s'enchevêtrant. Ici, une cloche de plongeur,
+le cristal irisé d'un appareil d'optique représentant un
+&oelig;il d'immense dimension, le squelette d'un cheval,
+un crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool,
+un f&oelig;tus grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins
+en forme de barque pour marcher sur l'eau et,
+à côté, transfuge de l'atelier de peinture, une charmante
+tête en terre grise, tête de jeune vierge ou
+d'ange au sourire malicieux et triste.</p>
+
+<p>Au fond, dans la gueule béante du four en fonte,
+des charbons rougissaient encore sous les cendres.</p>
+
+<p>Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+plafond, s'étendaient les ailes de la machine,
+l'une encore nue, l'autre recouverte de la membrane.
+Entre les ailes, par terre, étendu tout de son long, la
+tête renversée, était couché un homme surpris par le
+sommeil durant son travail. Dans la main droite,
+il tenait encore une écope de fer d'où s'échappait
+l'étain. Une des ailes appuyait l'extrémité de sa carcasse
+sur la poitrine du dormeur dont la respiration
+la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était
+vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de
+la chandelle, la machine, avec cet homme affalé entre
+ses ailes, semblait une gigantesque chauve-souris prête
+à s'envoler.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison
+de Léonard, aux environs de Milan, entre la forteresse
+et le couvent de Maria delle Grazie, monta le
+parfum des légumes et des herbes, telles que la mélisse,
+la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée,
+les hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le
+vivier voisin, les canards barbottaient et criaient joyeusement.</p>
+
+<p>La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans
+l'atelier, s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient
+deux: Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+copiait une figure anatomique. Salaino enduisait d'albâtre
+une planche de tilleul. C'était un joli adolescent,
+aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés&mdash;le favori du
+maître auquel il servait de modèle pour les anges.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que
+messer Leonardo aura bientôt terminé sa machine?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de
+chansonnette, et retroussant les revers de satin brodés
+d'argent de ses nouveaux souliers. L'année dernière
+il a passé deux mois dessus, et il n'en est rien advenu
+que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait
+voulu voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait,
+plus il s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon
+âne qui grimpe sur le toit, qui s'enveloppe de vessies
+de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève les
+ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à
+coup, Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe
+dans un tas de fumier. Le lit était doux, il ne s'est
+point fait de mal, mais toutes les vessies ont éclaté
+ensemble, produisant un bruit semblable à une salve
+d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins,
+pendant que notre nouvel Icare se débattait dans
+son fumier, sans en pouvoir sortir!</p>
+
+<p>A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève,
+Cesare da Lesto, un homme qui n'était plus jeune, au
+visage bilieux, au regard intelligent et méchant. Dans
+une main il tenait un morceau de pain et une tranche
+de jambon, dans l'autre un verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant.
+Et le jambon n'est qu'une semelle. N'est-ce pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+extraordinaire de toucher deux mille ducats d'appointements
+par an et de nourrir les gens avec de
+pareilles ordures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui
+est sous l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une
+nouveauté? s'étonna Cesare en regardant l'élégant
+béret de Salaino, en velours pourpre rehaussé d'une
+plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas
+à dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis
+un mois on ne peut acheter un nouveau jambon.
+Marco jure que le maître n'a pas un centime, que
+tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous
+à jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de
+cadeaux les petits favoris! Comment n'as-tu pas honte,
+Andrea, d'accepter des cadeaux des étrangers, car
+messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu
+n'es plus un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation,
+vous m'avez promis de m'expliquer une loi de
+perspective. Attendre le maître est inutile; il est trop
+occupé par sa machine...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons
+tous sur cette machine, que le diable emporte! Du
+reste, si ce n'est une chose, ce sera une autre. Je me
+souviens, au moment où nous travaillions à la <i>Sainte
+Cène</i>, le maître subitement s'enthousiasma pour une
+nouvelle machine à préparer la mortadelle. Et la tête
+de l'apôtre Jacques le Majeur resta inachevée, attendant
+le perfectionnement du hachis. Une de ses meilleures
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+madones est restée abandonnée dans un coin de l'atelier,
+pendant qu'il inventait un tournebroche automatique
+pour cuire d'une façon impeccable les chapons
+et les cochons de lait... Et cette merveilleuse découverte
+de la lessive à la fiente de poule! Croyez-moi,
+il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo
+ne s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour
+se débarrasser de la peinture.</p>
+
+<p>Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces
+se crispèrent en un mauvais sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens
+semblables! murmura-t-il.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus
+de sa table de travail.</p>
+
+<p>Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna
+dans la chambre, se heurta au plafond et
+aux murs, et enfin se prit dans l'aile de la machine
+comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en
+sortir.</p>
+
+<p>Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec
+précaution, la prit dans sa main, embrassa sa petite
+tête noire et lui donna la volée.</p>
+
+<p>L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri
+heureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa
+Léonard en la suivant d'un regard envieux. Puis il
+contempla sa machine avec dépit et dégoût.</p>
+
+<p>L'homme qui dormait s'éveilla.</p>
+
+<p>C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien
+fondeur florentin, nommé Zoroastro ou plutôt Astro
+da Peretola. Il sauta et se frotta son &oelig;il unique,
+l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme
+géant, au visage enfantin toujours couvert de suie,
+ressemblait à un cyclope.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en
+secouant sa tête chevelue. Que le diable m'emporte!
+Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous pas éveillé? Je
+me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler
+demain matin...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard.
+Ces ailes ne valent rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore! A votre idée, messer, moi,
+je ne retoucherai rien à cette machine. Que d'argent,
+que de peines! Et de nouveau tout s'en va en fumée!
+Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un
+homme, même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi
+de les essayer une fois... Au-dessus de
+l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour un plongeon...
+je ne me noierai pas...</p>
+
+<p>Il croisa ses mains, suppliant.</p>
+
+<p>Léonard secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus
+tard.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+maintenant? Vraiment, messer, aussi vrai qu'il y a
+un Dieu au ciel, je volerai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique!
+Elle ne sert qu'à vous troubler. Que d'années
+nous nous surmenons! L'âme en est malade.
+Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à
+fumier&mdash;Dieu me pardonne!&mdash;ignoble et sale,
+peut voler, et les hommes rampent comme des vers?
+N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà,
+les ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne
+bénédiction, je prendrais mon élan et je m'envolerais!</p>
+
+<p>Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son
+visage rayonna.</p>
+
+<p>&mdash;Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai
+eu aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Tu volais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et de quelle manière! Écoute seulement.
+Je me tenais au milieu de la foule dans un lieu
+inconnu. Tout le monde me regarde, me montre au
+doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je
+saute, j'agite mes bras tant que je peux et je commence
+à monter. Au début je peinais comme si j'avais une
+montagne sur les épaules. Puis, peu à peu, je me
+sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer
+contre le plafond. Et tout le monde de crier:
+«Regardez, il vole!» Comme un oiseau je passe par
+la croisée et je monte toujours plus haut et plus haut
+vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis gai
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me
+dis-je. En avais-je perdu l'habitude? C'est si facile!
+Et il ne faut pour cela aucune machine!»</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par
+un galop rapide dans l'escalier. La porte s'ouvrit
+toute grande, livrant passage à un homme, la tignasse
+rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert de
+taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco
+d'Oggione. Il grondait, battait et tirait par l'oreille
+un gamin malingre d'une dizaine d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque,
+vaurien! Je te ferai passer les talons par ton gueuloir,
+chenapan!</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles
+en argent de dix florins chacune, au moins. Il a pu
+en engager déjà une et il a perdu l'argent aux osselets;
+l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son
+vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer
+une véritable correction, telle qu'il la méritait
+et le démon m'a mordu la main au sang!</p>
+
+<p>Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par
+les cheveux. Léonard intervint, lui arracha l'enfant
+des mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de
+clés&mdash;il avait chez Léonard l'emploi de caissier&mdash;les
+jeta sur la table en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis
+pas sous le même toit que les vauriens et les voleurs.
+Ou lui, ou moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai!
+tâchait de concilier le maître.</p>
+
+<p>Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et
+une grosse femme, la cuisinière Mathurine. Elle
+revenait du marché et tenait encore à la main son
+panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et
+de filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable,
+la cuisinière agita les bras et se mit à jaser si vite et
+sans arrêt, qu'on aurait cru une chute de pois secs
+tombant d'un sac percé.</p>
+
+<p>Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son
+étonnement que Léonard tolérât dans sa maison ce
+«païen» de Jacopo, capable des plus cruelles polissonneries.
+N'avait-il pas dernièrement, avec une
+pierre, blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le
+chien de la maison, détruit les nids d'hirondelles dans
+l'écurie, et son plaisir favori n'était-il pas d'arracher
+les ailes aux papillons pour savourer leurs souffrances?</p>
+
+<p>Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis
+des regards sournois, ainsi qu'un louveteau cerné.
+Son visage pâle et joli était impassible. Il ne pleurait
+pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, ses
+yeux méchants exprimaient une timide prière.</p>
+
+<p>Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+pour ce démon qui rendait à tout le monde
+la vie insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom
+de Dieu! suppliait Léonard, avec une étrange lâcheté,
+une faiblesse impuissante devant cette révolte familiale.</p>
+
+<p>Cesare riait et murmurait, malveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous fait mal au c&oelig;ur à regarder!... Il ne
+sait même pas avoir raison d'un gamin!...</p>
+
+<p>Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent
+dispersés un à un, Léonard appela Beltraffio et lui
+dit affablement.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène.
+J'y vais. Veux-tu m'accompagner?</p>
+
+<p>L'élève rougit de plaisir.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se
+dressait au centre. Léonard se débarbouilla. En dépit
+de ses deux nuits d'insomnie, il se sentait frais, gai
+et dispos.</p>
+
+<p>Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté
+pâle, presque sous-marine. Léonard aimait ce genre
+d'éclairage pour travailler. Tandis qu'ils se trouvaient
+près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. Dans ses
+mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+&mdash;Messer Leonardo, dit le gamin craintivement,
+voici pour vous...</p>
+
+<p>Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la
+boîte dormait une gigantesque araignée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle
+s'était cachée dans une fente de roche. Trois jours
+je l'ai guettée. Elle est venimeuse.</p>
+
+<p>La figure de l'enfant s'anima soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous la voyiez manger des mouches... ça
+fait peur!</p>
+
+<p>Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte.
+L'araignée se précipita sur sa proie, la saisit dans ses
+pattes velues et la victime se débattit, bourdonna.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, elle mange, elle mange! murmurait
+le gamin, frissonnant de plaisir.</p>
+
+<p>Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle
+et sur ses lèvres tremblait un sourire incertain.</p>
+
+<p>Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux.
+Et tout à coup il sembla à Giovanni qu'ils
+avaient tous deux la même expression, comme si,
+malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils
+s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.</p>
+
+<p>Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la
+boîte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo,
+peut-être voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat
+drôlement avec les autres araignées.</p>
+
+<p>Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva
+des yeux suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent,
+frémirent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+&mdash;Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes
+pas fâché contre moi? Sinon, je m'en irai, il y a
+longtemps que je pense que je dois le faire. Ce n'est
+pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce qu'ils
+peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien
+que je vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants
+autant que moi, mais ils dissimulent et moi
+je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai seul. Ce sera
+mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...</p>
+
+<p>Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin,
+qui répéta plus bas encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous
+laisserai ma petite boîte en souvenir. L'araignée vivra
+longtemps. Je prierai Astro de la nourrir...</p>
+
+<p>Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera
+et moi je ne suis pas fâché. Va, et à l'avenir ne fais
+de mal à personne.</p>
+
+<p>Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels
+luisait non la reconnaissance, mais l'étonnement,
+presque de la peur.</p>
+
+<p>Léonard lui répondit par un calme sourire et
+caressa ses cheveux, comme s'il devinait l'éternel
+mystère de ce c&oelig;ur créé par la nature pour le mal et
+inconscient de sa malfaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.</p>
+
+<p>Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins,
+de potagers et de vignes, et se dirigèrent vers le
+monastère de Maria delle Grazie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à
+une grande tristesse, car il n'avait pu payer au
+maître la pension convenue de six florins par mois.
+Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas un
+centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté
+l'argent à fra Benedetto. Le moine ne pouvait
+lui donner davantage. Giovanni avait hâte de s'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, commença-t-il timide et rougissant,
+nous sommes aujourd'hui le quatorze et je paie le
+dix, d'après nos conventions. Je suis très confus...
+mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous
+bien attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula
+m'a promis des copies...</p>
+
+<p>Léonard le regarda étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste!
+Comment n'as-tu pas honte de parler de choses
+pareilles?</p>
+
+<p>D'après l'air confus de son élève, les inhabiles
+reprises de ses vieux souliers, l'usure de ses vêtements,
+il avait compris que Giovanni était misérable.</p>
+
+<p>Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose.
+Mais peu après, avec une feinte indifférence, il fouilla
+dans sa poche, en retira une pièce d'or et dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+&mdash;Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à
+dessin, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie
+rouge et des pinceaux en putois. Tiens, prends.</p>
+
+<p>&mdash;Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous
+d'achats. Je vous rapporterai la monnaie...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas
+de sottises. Tu rendras quand tu voudras. Et à partir
+de maintenant, je te défends de penser à ces questions
+d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?</p>
+
+<p>Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes
+embrumées des mélèzes qui encadraient les berges de
+Naviglio Grande, le canal droit comme une flèche:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu observé, Giovanni, comme les arbres
+prennent, dans un léger brouillard, une teinte bleutée
+et dans un brouillard dense combien ils deviennent
+d'un gris tendre?</p>
+
+<p>Il fit encore quelques observations sur la différence
+des ombres projetées par les nuages sur les montagnes
+nues en hiver et couvertes de végétation en
+été.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers son élève:</p>
+
+<p>&mdash;Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais
+avare... Je suis prêt à tenir le pari que j'ai deviné
+juste. Quand nous avons parlé, toi et moi, du paiement
+mensuel que tu devais me faire, tu as dû
+remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit
+dans mon livre tout ce dont nous étions convenu.
+Seulement, vois-tu? il faut que tu saches que c'est une
+habitude héréditaire que je tiens probablement de mon
+père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et le plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi.
+Parfois je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai
+inscrites! Je peux dire exactement combien m'a coûté
+le nouveau béret d'Andrea Salaïno; mais où passent
+des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, Giovanni,
+ne prête pas attention à ma stupide habitude.
+Si tu as besoin d'argent, prends et crois que je te
+le donne, comme un père à son fils.</p>
+
+<p>Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout
+de suite, Giovanni sentit son c&oelig;ur allégé et joyeux.</p>
+
+<p>En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain,
+le maître expliqua que non seulement chaque arbre,
+mais encore chaque feuille avait sa forme particulière,
+unique, comme chaque individu avait son
+visage.</p>
+
+<p>Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même
+bonté qu'il avait mise à parler de sa misère, comme si
+le maître avait pour tout ce qui vivait la perspicacité
+d'un voyant.</p>
+
+<p>Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre
+de mûriers émergea l'église du monastère dominicain,
+Santa Maria delle Grazie, bâtie en briques,
+rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une
+large coupole lombarde pareille à une tente, décorée
+d'ornements en terre cuite&mdash;&oelig;uvre du jeune Bramante.
+Ils pénétrèrent dans le réfectoire du couvent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>C'était une grande salle longue, très simple, aux
+murs blanchis à la chaux, au plafond à poutrelles en
+chêne sombre. L'atmosphère était saturée de chaude
+humidité, d'encens et du fumet rance des plats maigres.
+Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait
+la table du Père supérieur, flanquée de chaque
+côté par les longues et étroites tables des moines.</p>
+
+<p>Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement
+d'une mouche sur les vitres jaunes de
+poussière. De la cuisine s'échappait un bruit de voix,
+de poêle et de casserole. Dans le fond du réfectoire,
+en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage
+recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette
+toile cachait <i>la Sainte Cène</i> à laquelle le maître travaillait
+depuis plus de douze ans.</p>
+
+<p>Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en
+bois dans lequel il enfermait ses dessins, ses pinceaux
+et ses couleurs, en retira un petit livre latin, criblé
+de notes dans les marges, le tendit à son élève en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lis le treizième chapitre de Jean.</p>
+
+<p>Puis il souleva le drap.</p>
+
+<p>Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut
+la sensation que ce n'était pas une peinture qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+voyait sur le mur, mais la continuation du réfectoire.
+Il lui semblait qu'une autre chambre s'était ouverte
+devant lui et que la lumière du jour s'était fondue
+avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus
+des cimes bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers
+les trois fenêtres de cette nouvelle salle qui, aussi
+simple que celle du monastère, mais couverte de tapis,
+paraissait plus intime et plus mystérieuse.</p>
+
+<p>La longue table représentée sur le tableau était
+pareille à celle des moines; une nappe identique
+nouée aux quatre coins la recouvrait et gardait encore
+la trace des plis fraîchement défaits.</p>
+
+<p>Et Giovanni lut dans l'Évangile:</p>
+
+<p>«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que
+l'heure était venue pour lui de quitter ce monde pour
+joindre son Père, voulut jusqu'à la fin rester avec
+ceux qu'il avait aimés en ce monde.</p>
+
+<p>»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré
+à Judas Iscariote de le trahir, son âme s'indigna
+et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en vérité, l'un
+de vous me trahira.»</p>
+
+<p>»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas
+de qui il parlait.</p>
+
+<p>»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur
+son épaule. Simon-Pierre lui fit signe de demander
+de qui il parlait. Et il demanda: «Seigneur, qui
+est-ce?»</p>
+
+<p>»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain
+après l'avoir trempé.» Et trempant le pain il le
+tendit à Judas Simon Iscariote.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en
+lui.»</p>
+
+<p>Giovanni contempla le tableau.</p>
+
+<p>Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie
+si intense, qu'il lui semblait entendre leurs voix, voir
+le fond de leurs âmes troublées par la chose la plus
+horrible et incompréhensible qui fût: la conception
+du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni
+fut particulièrement frappé par les expressions de
+Judas, de Jean et de Pierre. La tête de Judas n'était
+pas encore peinte; on ne voyait que le corps rejeté
+en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse
+où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé
+la salière, et le sel s'était répandu.</p>
+
+<p>Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement,
+il tenait un couteau dans sa main droite, la gauche
+posée sur l'épaule de Jean, et demandait au disciple
+préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa vieille
+tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de
+cette jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis,
+en devinant les souffrances inévitables et la mort du
+Maître: «Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre?
+Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ
+se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la
+soie, ses mains humblement croisées, son visage ovale,
+tout respirait en lui la pureté et la tranquillité célestes.
+Seul parmi les disciples, il ne souffrait plus, ne s'effrayait
+plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée
+la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi,
+Père, en moi, et moi en toi.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+Giovanni regardait et songeait:</p>
+
+<p>«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais,
+j'ai presque cru la calomnie! L'homme qui a créé cela
+serait un athée? Mais qui donc serait plus rapproché
+du Christ, que lui!»</p>
+
+<p>Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères
+touches de pinceau, le maître prit un morceau de fusain
+pour essayer l'esquisse de la tête de Jésus. Mais l'esquisse
+venait mal. Après avoir songé pendant dix ans à cette
+tête, il se sentait incapable d'en fixer les contours. Et
+maintenant, comme toujours, devant la place blanche du
+tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ,
+l'artiste sentait son impuissance et son irrésolution.</p>
+
+<p>Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge
+humide et se plongea dans une de ces méditations qui
+duraient parfois des heures entières.</p>
+
+<p>Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de
+Léonard et vit que son visage sombre, morne, presque
+vieilli, exprimait une obstinée concentration de pensée
+proche du désespoir. Mais celui-ci en rencontrant le
+regard de son élève, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dis-tu, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux,
+plus beau que tout ce qui existe en ce monde. Et personne
+n'a compris cela, hors vous. Mais je n'arrive
+pas à exprimer...</p>
+
+<p>Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta
+plus bas, craintivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage
+de Judas au milieu de tous ceux-ci?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin
+et le lui tendit.</p>
+
+<p>C'était une figure terrible, mais non pas repoussante,
+l'expression n'en était même pas méchante&mdash;pleine
+seulement d'infinie tristesse et d'amertume.</p>
+
+<p>Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de
+Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est
+dit: «Satan entra en lui.» Il était peut-être plus
+savant que les autres, mais il n'a pas pratiqué le précepte:
+«Que tous soient égaux.» Il voulait être seul...</p>
+
+<p>Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant
+la livrée des chauffeurs de la cour entra en ce moment
+dans le réfectoire.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous
+vous avons cherché partout... De la part de la
+duchesse, maître, pour affaire urgente.</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au
+palais, ajouta respectueusement le chauffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne
+fonctionnent pas dans la salle de bains, et ce matin,
+comme un fait exprès, à peine la duchesse se fut-elle
+plongée dans la baignoire pendant une absence de
+sa servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé.
+Heureusement, la duchesse a pu sortir à temps...
+Messer Ambrosio da Ferrari est fort mécontent et se
+plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti Votre
+Excellence de leur mauvais fonctionnement.</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+trouver Zoroastro, il arrangera tout cela en une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...</p>
+
+<p>Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail,
+mais ayant jeté un regard sur la place blanche de la
+tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, fit de la main un
+geste dépité, comme s'il avait compris que cette fois
+encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs
+et descendit de l'échafaudage.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant pis! Viens me chercher dans la
+grande cour du palais, Giovanni. Cesare te conduira.
+Je vous attendrai près du Colosse.</p>
+
+<p>Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco
+Sforza.</p>
+
+<p>Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement
+se retourner vers son &oelig;uvre, comme s'il eût
+été heureux du prétexte pour abandonner son travail,
+le maître suivit le chauffeur pour réparer les tuyaux
+de la salle de bains ducale.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à
+Beltraffio. C'est possible que cela soit surprenant, tant
+qu'on n'a pas compris...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu
+trouveras toi-même. En attendant, pâme-toi...</p>
+
+<p>&mdash;Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras
+pas et que tu ne maudiras pas la vérité. Pourtant, je
+sais à l'avance tout ce que tu diras&mdash;je ne discuterai
+pas. Certes&mdash;c'est une grande &oelig;uvre. Aucun maître
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la
+perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu!
+tout est copié d'après nature; le moindre ride sur les
+visages, le plus petit pli de la nappe. Mais la vie
+manque. Dieu est absent et le sera toujours. Tout est
+mort, à l'intérieur&mdash;l'âme n'y existe pas! Regarde
+seulement, Giovanni, quelle régularité mathématique,
+quel triangle parfait: deux contemplatifs, deux actifs
+et le Christ pour point central. Vois à droite, le
+contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal parfait&mdash;Judas;
+leur différence, la justice&mdash;Pierre. Et à côté
+le triangle actif&mdash;André, Jacques le Mineur,
+Barthélemy.&mdash;A gauche du centre, de nouveau des
+contemplatifs&mdash;l'amour, Philippe; la foi, Jacques
+le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle
+actif! La géométrie en guise d'inspiration, la mathématique
+remplaçant la beauté! Tout est réfléchi,
+calculé, mâché par le raisonnement, examiné jusqu'au
+dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La
+raillerie sous les choses saintes!</p>
+
+<p>&mdash;O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais
+peu le maître! Et pourquoi le détestes-tu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se
+retournant, un sourire sarcastique sur les lèvres.</p>
+
+<p>Dans son regard brilla une haine si inattendue, que
+Giovanni involontairement baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau
+n'est pas achevé: le Christ manque.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es
+certain? Nous verrons! Mais souviens-toi de mes
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais la <i>Sainte
+Cène</i>, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas,
+parce que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à
+beaucoup de choses à l'aide de la mathématique, de
+la science et de l'expérience, mais non pas à tout.
+Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il
+ne pourra jamais franchir, malgré toute sa science!</p>
+
+<p>Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le
+palais Castello di Porta Giovia.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare,
+dit Beltraffio. Judas existera... il existe...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc? Où?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...</p>
+
+<p>&mdash;A toi?... Ah!</p>
+
+<p>Cesare regarda son compagnon et lentement comme
+en un effort:</p>
+
+<p>&mdash;Et... c'est bien? dit-il.</p>
+
+<p>Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne
+répliqua rien et durant tout le chemin, il ne parla plus,
+plongé en une profonde méditation.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le
+Battifronte (le pont-levis) entrèrent dans la tourelle du
+sud Terre di Filarete entourée de tous côtés par des
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+fossés pleins d'eau. Il y faisait sombre, étouffant; cela
+sentait la caserne, le pain, le fumier et la soupe
+d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un
+langage cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires.
+Cesare avait le mot de passe. Mais Giovanni,
+inconnu, fut sérieusement examiné et dut inscrire son
+nom sur le livre du corps de garde.</p>
+
+<p>Après un second pont, où on les examina à nouveau,
+ils atteignirent la place intérieure du palais, déserte, la
+Piazza d'Arme.</p>
+
+<p>Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour
+crénelée dite de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du
+<i>Fossato Morto</i>. A droite se trouvait l'entrée de la cour
+d'honneur, <i>Corte Ducale</i>; à gauche l'imprenable citadelle
+de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au milieu de la
+cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de
+petits appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà
+assombris par le temps et de place en place couverts
+de lichen jaune. Au-dessus se dressait une statue
+équestre, le Colosse, haut de douze coudées, &oelig;uvre
+de Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Le coursier gigantesque en argile vert foncé se
+détachait sur le ciel. Cabré, il foulait un guerrier sous
+ses sabots.</p>
+
+<p>Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le
+grand condottiere Francesco Sforza, l'aventurier qui
+vendait son sang pour de l'argent, moitié soldat, moitié
+brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne,
+il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé
+comme un renard, et grâce à ses crimes, à ses exploits,
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+à sa sagesse, il était mort sur le trône des ducs de
+Milan.</p>
+
+<p>Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.</p>
+
+<p>Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans
+les yeux terribles, pleins de voracité vigilante, le calme
+indifférent du fauve repu. Au pied du mausolée il vit,
+gravées de la main même de Léonard, ces deux
+strophes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Expectant animi molemque futuram</i></p>
+<p><i>Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Les deux derniers mots le frappèrent: <i>Ecce deus!</i>
+Voici le dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement
+et le Colosse, et la victime transpercée par la
+lance du triomphateur, de Sforza l'oppresseur.</p>
+
+<p>Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa
+Maria delle Grazie, des cimes bleutées de Sion, du
+charme céleste de Jean et du calme de la dernière
+soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: <i>Ecce homo!</i>
+Voici l'homme!</p>
+
+<p>Léonard s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on
+m'appellerait encore au palais les tuyaux des cuisines
+sont abîmés et fument. Il faut partir inaperçus.</p>
+
+<p>Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage
+était pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends
+pas comment vous avez pu créer ce Colosse et
+la Sainte-Cène en même temps?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+Léonard le regarda avec une indulgente surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu ne comprends pas?</p>
+
+<p>&mdash;O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même?
+Ce n'est pas possible... ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide
+à exécuter l'autre. Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène
+me viennent précisément au moment où je travaille
+à ce Colosse, et quand je suis au monastère,
+j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je
+les ai commencés ensemble. Je les terminerai de même.</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître,
+c'est impossible! s'écria Beltraffio, ne sachant comment
+exprimer sa pensée, et sentant son c&oelig;ur s'indigner de
+cette insupportable contradiction: C'est impossible!...
+impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda le maître en souriant.</p>
+
+<p>Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant
+le regard calme et étonné de Léonard, il songea
+qu'il était inutile d'achever sa pensée parce que le
+maître ne comprendrait pas.</p>
+
+<p>«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio,
+il me semblait que je l'avais deviné. Et voilà
+que de nouveau je l'ignore. Qui est-il? Auquel des
+deux a-t-il dit dans le fond de son c&oelig;ur: «Voilà le
+dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu
+dans le c&oelig;ur de Léonard?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni
+en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur
+un banc, sous l'auvent couvert de vigne.</p>
+
+<p>La cour était quadrangulaire avec un puits au centre.
+Derrière Giovanni s'élevait le mur de la maison; en
+face, les écuries; à gauche, une grille donnant sur la
+grande route qui conduisait à Porta Vercellina; à droite,
+la clôture toujours fermée à clef d'un petit jardin dans le
+fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où personne
+n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.</p>
+
+<p>La nuit était calme, chaude et humide. La lune
+éclairait vaguement l'épais brouillard.</p>
+
+<p>Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la
+route. Le volet d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un
+homme se pencha et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi. Ouvre.</p>
+
+<p>Astro sortit de la maison et ouvrit.</p>
+
+<p>Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait,
+sous les rayons de la lune, la teinte verdâtre du brouillard,
+pénétra dans la cour.</p>
+
+<p>Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis
+ils passèrent devant Giovanni, caché par l'ombre de
+la vigne, sans le remarquer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.</p>
+
+<p>Son visage était étrange, indifférent, impassible
+comme celui des statues antiques: un front bas, des
+sourcils droits; un tout petit menton et des yeux
+jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui
+frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux;
+duveteux, légers, ils ressemblaient aux serpents de
+Méduse, entourant la tête d'une auréole noire qui
+faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges,
+les yeux jaunes plus transparents.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du
+frère Angelo? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé
+par le pape pour déraciner les hérésies et les magies
+noires... Quand on entend ce que disent les Pères
+inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que Dieu
+nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez
+prudente. Prévenez votre tante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'est pas ma tante!</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle
+vous vivez.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois, forgeron, que nous sommes des
+sorcières?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a
+clairement prouvé qu'il n'existait pas de sorcellerie
+et qu'elle ne pouvait pas exister, d'après les lois de
+la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à rien.</p>
+
+<p>&mdash;A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable,
+ni à Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas! C'est un homme juste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+&mdash;Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle
+bientôt prête?</p>
+
+<p>Le forgeron agita les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies!
+Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne sont
+créées que pour détourner l'attention? Messer Leonardo,
+je suppose, vole depuis longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... comme moi.</p>
+
+<p>Il la regarda songeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment les autres me voient-ils alors? Ne
+te l'a-t-on pas dit?</p>
+
+<p>Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des
+savants qui ne croyez pas aux miracles, mais à la
+mécanique!</p>
+
+<p>Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué.
+Le frère Angelo pourrait se mêler de nos affaires.
+Expliquez-moi, je vous en prie, dites-moi tout exactement...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous faites pour voler?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir
+trop de choses, on vieillit vite.</p>
+
+<p>Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui
+d'Astro, elle ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+&mdash;T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour
+s'oindre le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous savez le mot?</p>
+
+<p>La jeune fille acquiesça de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me le direz?</p>
+
+<p>&mdash;Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!</p>
+
+<p>L'unique &oelig;il du forgeron brilla d'un désir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!</p>
+
+<p>Elle eut un rire étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure
+tu disais que la magie n'existait pas et maintenant tu
+y crois.</p>
+
+<p>Astro se renfrogna.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit
+par la magie ou par la mécanique. Je veux voler! Je
+ne puis attendre plus longtemps...</p>
+
+<p>La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si
+tu n'arrivais pas à voler. Allons je te donnerai
+l'herbe et te dirai le mot. Seulement, toi aussi, tu
+feras ce que je te demanderai.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra.
+Parlez!</p>
+
+<p>La jeune fille désigna le pavillon solitaire:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi entrer là-dedans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+Astro secoua sa tête chevelue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu y vas?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra,
+rien de curieux. Des machines, des appareils,
+des livres, des manuscrits, des fleurs et des animaux
+rares, des insectes que lui apportent des explorateurs.
+Et un arbre... empoisonné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, empoisonné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné
+pour connaître l'effet du poison sur les plantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que
+tu sais sur cet arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps,
+au moment de la sève, il l'a vrillé jusqu'au c&oelig;ur et
+avec une longue aiguille il y a injecté un liquide.</p>
+
+<p>&mdash;Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Un pêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? Les fruits sont empoisonnés?</p>
+
+<p>&mdash;Ils le seront quand ils seront mûrs.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne
+là-bas. On peut être tenté par la beauté des fruits, en
+manger et mourir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+&mdash;Tu as la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-la-moi, Astro!</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...</p>
+
+<p>&mdash;Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai
+voler cette nuit même. Voilà l'herbe.</p>
+
+<p>Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide
+sombre et, approchant son visage de celui d'Astro, elle
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même
+qu'il n'y a là aucun mystère. Nous ne ferons qu'entrer
+et sortir... Allons, donne la clef!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je
+ne veux pas de votre herbe. Partez!</p>
+
+<p>&mdash;Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais
+tout savoir et tu n'oses pas. Je vois bien maintenant
+que ton maître est un sorcier et qu'il te berne
+comme un enfant.</p>
+
+<p>Astro se taisait.</p>
+
+<p>La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai
+pas... Ouvre seulement la porte afin que je jette un
+coup d'&oelig;il...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'entrerez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non; ouvre et montre.</p>
+
+<p>Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit
+jardin, un pêcher ordinaire. Mais dans le brouillard,
+sous la lumière trouble de la lune il lui sembla sinistre
+et fabuleux.</p>
+
+<p>Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+avec des yeux curieux, puis fit un pas pour
+entrer. Le forgeron la retint. Elle se débattait, glissait
+entre ses mains comme un serpent. Il la repoussa
+rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement
+elle se redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron.
+Son visage pâle, lugubre, était mauvais et terrifiant.
+En cet instant, elle ressemblait réellement à
+une sorcière.</p>
+
+<p>Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre
+congé de monna Gassandra, rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa
+devant Giovanni et sortit par la grille sur la route de
+Porta Vercellina.</p>
+
+<p>Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.</p>
+
+<p>Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait
+comme une vision l'arbre maléfique et il se souvint
+des paroles de la Bible:</p>
+
+<p>«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du
+jardin mais ne touche pas à l'arbre de la Science du
+Bien et du Mal, car le jour où tu y auras goûté, tu
+seras mortel.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="center"><b>LES FRUITS EMPOISONNÉS</b></p>
+
+<p class="center"><b>1495</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne
+mourrez pas; mais Dieu sait que du jour où vous
+aurez goûté aux fruits, vos yeux se dessilleront et
+vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien
+et le Mal.»</p>
+
+<p class="right"><i>Genèse</i>, <span class="smcap">III</span>, 4-5.</p>
+
+<p><i>Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un
+albusciello e chucciandori arsenicho e risalghallo e
+soilimots stemperati con acqua arzente, a forza di
+fare e sua frutti velenosi.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p>
+
+<p>Après avoir atteint le c&oelig;ur d'un jeune arbre avec
+une vrille, injecte dedans de l'arsenic, un réactif
+et du sublimé corrosif, délayés dans de l'alcool,
+afin d'empoisonner les fruits.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi,
+de se laver et de dorer ses cheveux, puis de
+les sécher au soleil, sur la terrasse entourée d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était
+ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située
+hors la ville, sur la rive droite du Ticcino, près de
+la forteresse Vigevano, au milieu des prairies toujours
+vertes de la province de Lomellina.</p>
+
+<p>Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes
+la chaleur torride du soleil, la duchesse endurait
+patiemment son ardeur.</p>
+
+<p>Une ample tunique de soie blanche, sans manches,
+le <i>sciavonetto</i>, la recouvrait. Elle avait sur sa tête un
+chapeau de paille dont les larges bords préservaient
+son visage du hâle et dont le fond découpé laissait
+échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à
+teint olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée
+au bout d'un fuseau, et démêlait avec un peigne en
+ivoire.</p>
+
+<p>Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se
+composait de jus de maïs, de racines de noyer, de
+safran, de bile de b&oelig;uf, de fiente d'hirondelles, d'ambre
+gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de tortue.</p>
+
+<p>A côté, sous la surveillance directe de la duchesse,
+sur un trépied dont le soleil pâlissait la flamme,
+de l'eau rose de muscade, mélangée à la précieuse
+viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, bouillait
+dans une cornue.</p>
+
+<p>Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne
+favorite de la duchesse ne savait où se mettre pour
+éviter les rayons brûlants du soleil, elle respirait difficilement,
+la langue pendante, et ne grognait même
+pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi heureuse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+de la chaleur, que le négrillon qui tenait le
+miroir à monture de nacre et rehaussé de perles fines.</p>
+
+<p>En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner
+à son visage un air sévère, à ses mouvements
+l'autorité qui convenait à son rang, il était difficile
+de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et
+qu'elle était mariée depuis trois ans.</p>
+
+<p>Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le
+pli du cou, sous le menton trop rond, dans ses lèvres
+fortes, presque toujours pincées capricieusement, ses
+épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses gestes
+brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière,
+gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.</p>
+
+<p>Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns,
+ferme et pur comme la glace, luisait un esprit prudent.</p>
+
+<p>Le plus perspicace homme d'État de ce temps,
+l'ambassadeur de Venise, Marino Sanuto, dans ses
+lettres secrètes, assurait à son seigneur que cette
+fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup
+plus arrêtée dans ses décisions que Ludovic,
+son époux, qui, fort raisonnablement, obéissait en
+toute chose à sa femme.</p>
+
+<p>La petite chienne aboya méchamment.</p>
+
+<p>Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse
+aux salles de toilette, parut, geignant et soupirant,
+une vieille femme en habits de veuve. D'une main
+elle égrenait un chapelet, de l'autre elle s'appuyait
+sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu
+sembler respectables sans le sourire mielleux et les
+yeux mobiles comme ceux d'une souris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+&mdash;Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur!
+Que de peine j'ai eue pour monter!... Que le Seigneur
+donne la santé à Votre Seigneurie! dit la vieille, en
+baisant servilement le bas du sciavonetto.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?</p>
+
+<p>La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement
+enveloppé et cacheté, contenant un liquide
+trouble fait de lait d'ânesse et de chèvre rousse, dans
+lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des griffes
+d'asperge et des oignons de lys blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait fallu le garder encore deux jours dans
+du fumier chaud. Mais je crois tout de même que la
+liqueur est à point. Seulement, avant de vous en servir,
+ordonnez qu'on le passe dans un filtre en feutre.
+Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre
+figure, le temps de réciter trois fois le Symbole de la
+Foi. Au bout de cinq semaines, vous n'aurez plus le
+teint basané, plus le moindre bouton.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans
+cette mixture une de ces saletés qu'emploient les sorcières
+dans la magie noire, soit de la graisse de serpent,
+soit du sang de huppe ou de la poudre de grenouilles
+séchées dans une poêle, comme dans la pommade
+que tu m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce
+que vous racontent les méchantes gens. Parfois on ne
+peut éviter certaines saletés: tenez, par exemple, la très
+respectable madonna Angelica, tout l'été dernier s'est
+lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+calvitie et elle a encore remercié Dieu du bienfait de
+ce traitement.</p>
+
+<p>Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle
+commença à lui narrer la dernière nouvelle de la ville,
+comme quoi la jeune femme du principal consul de la
+gabelle, la ravissante madonna Filiberta, trompait son
+mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de
+passage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice,
+visiblement intéressée par le récit. C'est toi qui as
+enjôlé la malheureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse!
+Elle chante comme un oiselet, se réjouit et
+me remercie chaque jour. En vérité, me dit-elle, ce
+n'est que maintenant que j'ai constaté la différence qu'il
+y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie,
+bien que les moines et les prêtres affirment le contraire,
+je pense que le péché d'amour est le plus naturel des
+péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent pour
+vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui
+rend en gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte
+si elle n'efface pas complètement, du moins, elle atténue
+son péché devant Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Le mari la trompe donc aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables,
+car je suppose qu'il n'y a pas au monde un
+mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, plutôt qu'une
+seule femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+La duchesse se prit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher
+contre toi. Où prends-tu tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que
+la vérité. Je sais aussi dans les affaires de conscience
+distinguer la paille de la poutre. Chaque légume croît
+en son temps.</p>
+
+<p>&mdash;Tu raisonnes comme un docteur en théologie!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une femme ignorante. Mais je parle
+avec mon c&oelig;ur. La jeunesse en fleur ne se donne
+qu'une fois, car à quoi sommes-nous utiles, pauvres
+femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste
+bonnes à surveiller la cendre des cheminées. Et on
+nous envoie à la cuisine ronronner avec les chats,
+compter les pots et les lèchefrites. Tel est le dicton:
+«Que les jeunesses se régalent et que les vieilles
+s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe
+sans <i>Pater</i> et les caresses du mari sont tristes comme
+jeux de nonnes.</p>
+
+<p>La duchesse rit de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... comment?... Répète.</p>
+
+<p>La vieille la regarda attentivement et ayant probablement
+calculé qu'elle l'avait assez divertie par ses
+sottises, s'inclina vers la duchesse et lui murmura
+quelques mots à l'oreille.</p>
+
+<p>Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses
+traits. Elle fit un signe. Les esclaves s'éloignèrent.
+Seul, le petit nègre resta: il ne comprenait pas
+l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de chaleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+&mdash;Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la
+duchesse. On raconte tant de choses...</p>
+
+<p>&mdash;Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même.
+D'autres aussi peuvent l'attester.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait beaucoup de monde?</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille personnes; toute la place devant le
+palais de Pavie était noire de monde, grouillante...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque madonna Isabella est sortie sur le
+balcon en tenant le petit Francesco, tout le monde a
+agité les bras et les chaperons, beaucoup pleuraient. On
+criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas,
+roi légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort
+aux usurpateurs du trône»!</p>
+
+<p>Le front de Béatrice se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu ces mots?</p>
+
+<p>&mdash;Et encore d'autres, pires...</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels? Dis, ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;On criait... ma langue se refuse à articuler,
+signora... On criait...: «Mort aux voleurs!»</p>
+
+<p>Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle
+dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu entendu encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais vraiment comment le redire...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vite! Je veux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Croiriez-vous, signora, que dans la foule on
+disait que le sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur,
+le bienfaiteur de Jean Galeas, avait enfermé son neveu
+dans le fort de Pavie sous la garde d'espions et... de
+meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu
+qu'il était souffrant, couché...</p>
+
+<p>Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à
+l'oreille de la duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta
+attentivement, puis se retournant en colère elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je
+vais donner tout de suite l'ordre de te précipiter du
+haut de cette terrasse, de façon que les corbeaux ne
+puissent même ramasser tes os!</p>
+
+<p>La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice
+se calma vite.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard
+fuyant à la vieille, du reste, je ne crois pas à cela.</p>
+
+<p>L'autre haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;A votre guise!... mais ne pas croire est impossible.
+Voici comment cela se pratique, continua-t-elle
+insinuante: on pétrit une statuette en cire, on met à
+droite le c&oelig;ur d'une hirondelle, à gauche, le foie; on
+traverse les deux organes avec une longue épingle en
+prononçant les paroles d'exorcisme et celui que représente
+la statuette meurt de mort lente. Aucun savant
+docteur ne peut remédier à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle
+jamais de cela!...</p>
+
+<p>La vieille baisa le bas de la robe.</p>
+
+<p>&mdash;Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop!
+Voilà mon péché! Je prie pour vous en pleurant, chaque
+fois que l'on chante le <i>Magnificat</i> aux vêpres de
+Saint-Francisque. Les gens disent que je suis une sorcière,
+mais si je vendais mon âme au diable, Dieu
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+est témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre
+Seigneurie!</p>
+
+<p>Et elle ajouta pensive:</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible aussi... sans magie...</p>
+
+<p>La duchesse l'interrogea du regard.</p>
+
+<p>&mdash;En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua
+monna Sidonia indifférente. Le jardinier cueillait
+de superbes pêches mûres, probablement un cadeau
+pour messer Jean Galeas...</p>
+
+<p>Elle se tut une seconde et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que dans le jardin du maître florentin
+Léonard de Vinci, il y a aussi des pêches merveilleuses;
+seulement elles sont empoisonnées...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, empoisonnées?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a
+vues...</p>
+
+<p>La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable.
+Ses cheveux étant secs, elle se leva, rejeta
+son sciavonetto et descendit dans ses salles d'atours.
+Dans la première, pareille à une superbe sacristie,
+étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns,
+par suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient
+tellement raides qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir
+debout. D'autres étaient transparents et légers comme
+des toiles d'araignée. La seconde salle contenait les
+habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée
+aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres
+dentifrices à base de corail blanc et de poudre de perles,
+contenait une incalculable collection de flacons, de
+boîtes, de masques, tout un laboratoire d'alchimie
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+féminine. De grands coffres peints ou damasquinés
+ornaient cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux
+pour en sortir une chemise fine, il s'en épandit une
+odeur délicate de toile, imprégnée de la senteur des
+bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient et de
+roses de Damas, séchés à l'ombre.</p>
+
+<p>Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière
+la forme d'une nouvelle robe dont le patron
+venait de lui être expédié par exprès par sa s&oelig;ur, la
+marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette par
+excellence. Les deux s&oelig;urs se faisaient concurrence
+dans leurs toilettes. Béatrice enviait le goût délicat
+d'Isabelle et l'imitait. Un des ambassadeurs de la cour
+de Milan la renseignait discrètement sur toutes les nouveautés
+de la garde-robe de Mantoue.</p>
+
+<p>Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait
+parce qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe
+en était de bandes de velours vert alternées avec des
+bandes de brocart. Les manches, serrées par des rubans
+de soie grise, étaient collantes avec des crevés à la
+française, à travers lesquels se voyait la blancheur
+éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés
+dans une résille d'or, légère comme une
+fumée, et tressés en natte; une ferronnière ornée d'un
+scorpion en rubis, barrait son front.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement
+que, selon l'expression du duc, on pouvait,
+pendant ce temps, effectuer tout le chargement d'un
+navire marchand à destination des Indes.</p>
+
+<p>Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et
+les aboiements des chiens, elle se souvint d'avoir
+commandé une chasse et se hâta. Puis lorsqu'elle fut
+prête, elle entra dans les logements des nains, surnommés
+par dérision <i>le logis des géants</i> et installés à
+l'instar des chambres en miniature du palais d'Isabelle
+d'Este.</p>
+
+<p>Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches,
+une chapelle même, avec un autel microscopique, où
+la messe était dite par le savant nain Janakki, vêtu
+d'habits archiépiscopaux exécutés exprès pour lui, et
+coiffé de la mitre;&mdash;tout était calculé pour la taille
+de ces pygmées.</p>
+
+<p>Dans ce <i>logis des géants</i> régnaient toujours le bruit,
+les rires, les pleurs, des cris divers proférés par des
+voix terribles, telles qu'on en entend dans une ménagerie
+ou une maison d'aliénés. Car ici grouillaient,
+naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante
+promiscuité&mdash;des singes, des perroquets, des bossus,
+des négrillons, des idiots, des bouffons et autres êtres
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+de divertissement, parmi lesquels la duchesse passait
+souvent des journées entières, s'amusant comme une
+enfant.</p>
+
+<p>Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute
+prendre des nouvelles du petit négrillon Nannino,
+nouvellement expédié de Venise. Le teint de Nannino
+était si noir que, selon l'expression de son premier
+propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux».
+La duchesse jouait avec lui comme avec une poupée
+vivante. Le négrillon tomba malade et l'on s'aperçut
+que sa noirceur tant vantée était due surtout à une
+sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au
+grand désespoir de Béatrice.</p>
+
+<p>La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal,
+on craignait qu'il ne mourût et, à cette nouvelle, la
+duchesse en fut toute marrie, vu qu'elle l'aimait, même
+blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. Elle
+ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon,
+afin qu'au moins il rendît l'âme en état de grâce.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite,
+Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante,
+au dire de Béatrice, qu'elle eût fait rire un mort.</p>
+
+<p>Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle
+cachait l'objet sous une feuille détachée du parquet et
+se promenait radieuse. Et lorsqu'on lui demandait
+aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as caché?»
+elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa
+cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!»
+vite, sans aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous
+ses bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours
+entiers elle pleurait un enfant imaginaire et ennuyait
+à tel point tout le monde qu'on l'enfermait dans le
+grenier. Et maintenant, blottie dans un coin de l'escalier,
+les genoux emprisonnés dans ses bras, se
+balançant en mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.</p>
+
+<p>Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, sois sage...</p>
+
+<p>La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et
+pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne.
+Il me consolait...</p>
+
+<p>La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les
+chasseurs.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs,
+de palefreniers, de dames de cour et de pages, elle se
+tenait droite et fière sur son étalon bai, non pas
+comme une femme, mais comme un écuyer émérite.
+«La reine des amazones!» songea orgueilleusement
+le duc Ludovic le More, sorti sur le perron pour
+admirer le départ de sa femme.</p>
+
+<p>Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi
+un léopard de chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries.
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+Un faucon blanc de Chypre, constellé d'émeraudes,
+coiffé d'un bonnet d'or, se dressait sur sa
+main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux
+pattes de l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il
+se perdait dans les brouillards ou dans les herbes
+marécageuses.</p>
+
+<p>La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer,
+de rire et de galoper. Ayant adressé un sourire à son
+mari, qui n'eut que le temps de lui crier: «Prends
+garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses compagnons
+et lança sa bête au galop, d'abord sur la
+route, puis dans les prés, sautant les fossés, les
+buttes, les haies. Béatrice allait toujours de l'avant,
+avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur
+une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins
+peureuse de ses demoiselles d'honneur, Lucrezia
+Crivelli.</p>
+
+<p>Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette
+Lucrezia. Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice,
+il ne pouvait décider laquelle des deux lui plaisait
+davantage. Pourtant ses craintes étaient pour sa
+femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il
+fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.</p>
+
+<p>Le More grondait sa femme pour ses extravagances,
+mais ne pouvait se fâcher. Il manquait d'audace, aussi
+était-il fier de la bravoure de Béatrice.</p>
+
+<p>Les chasseurs disparurent derrière le rideau de
+roseaux qui bordait le Ticcino où gîtaient les canards
+sauvages, les bécasses et les hérons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+Le duc revint dans sa petite salle de travail (<i>studiolo</i>).
+Là l'attendait son premier secrétaire, directeur des
+ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More,
+caressait doucement de sa main blanche et soignée ses
+joues et son menton soigneusement rasés.</p>
+
+<p>Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité
+que possèdent seuls les plus astucieux politiques.
+Son grand nez aquilin, ses lèvres fines et tortueuses
+rappelaient son père, le grand condottiere Francesco
+Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des
+poètes, était en même temps lion et renard, son fils
+n'avait hérité de lui que la ruse du renard sans la vaillance
+du lion.</p>
+
+<p>Le More portait un habit très simple en soie bleu
+pâle avec ramages ton sur ton; la coiffure à la mode
+«pazzera» couvrait ses oreilles et son front presque
+jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse perruque.
+Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières,
+vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelques renseignements exacts,
+messer Bartolomeo, sur le passage des troupes françaises
+à Lyon?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit:
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+«Ce sera demain»; et chaque jour on remet le
+départ. Le roi est préoccupé par des divertissements
+moins que guerriers.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme la favorite?</p>
+
+<p>&mdash;Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont
+changeants et fantasques.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie
+trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille
+ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne
+rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes
+d'or. Et sais-tu, Bartolomeo&mdash;ceci, tout à fait entre
+nous&mdash;il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté
+les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos,
+la lettre est-elle prête?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Montre.</p>
+
+<p>Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches.
+Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée
+de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à
+ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience,
+il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers,
+les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était
+contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus
+farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean
+Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More
+d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur
+la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples,
+qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant
+la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous,
+sollicita l'aide du roi français Charles VIII.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait
+le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans
+une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le
+salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe,
+peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux
+enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très
+chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers
+des grands Sforza, devons nous incliner, ramper
+presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler
+avec les loups!»</p>
+
+<p>Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout
+avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats
+que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa
+Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des
+beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton
+armée, roi très chrétien&mdash;disait le message. Les
+portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre
+en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples
+d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent
+comme jadis les patriarches espéraient la résurrection.
+Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée,
+tu conquerras non seulement Naples et la Sicile,
+mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les
+Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre
+Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur,
+en emplissant le monde de ton nom glorieux.»</p>
+
+<p>Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du
+<i>studiolo</i>. Le duc lui sourit affablement, lui faisant
+signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la
+tête disparut.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+Le secrétaire commença un autre rapport sur les
+affaires d'État, mais le More l'écoutait distraitement.
+Messer Bartolomeo, comprenant que le duc était
+occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina
+son rapport et sortit.</p>
+
+<p>Après avoir jeté un regard investigateur, le duc,
+sur la pointe des pieds, s'approcha de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bernardo? Est-ce toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux
+et servile, après s'être glissé vivement, voulut
+s'agenouiller et baiser la main du maître,&mdash;mais ce
+dernier le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'est passé heureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer
+le docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué!</p>
+
+<p>Le duc se signa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! Il est superbe...</p>
+
+<p>&mdash;Garçon ou fille?</p>
+
+<p>&mdash;Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux
+clairs de la mère, les yeux étincelants, noirs et profonds
+comme ceux de Votre Altesse. On reconnaît
+tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle
+m'a chargé de vous demander quel nom vous désirez
+lui donner...</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous
+le nommions César! Qu'en penses-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;César? En effet, le nom est joli et sonne bien.
+Oui, oui, César Sforza est un nom de héros!</p>
+
+<p>&mdash;Et le mari comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Bergamini est bon et aimable comme
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose
+dire, un homme de rares qualités! Il est difficile
+maintenant de trouver des gens de cette sorte. Si la
+goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment
+de souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question,
+avait été l'ancienne maîtresse de Ludovic le
+More. Béatrice à peine mariée, ayant appris cette liaison
+du duc, s'était prise de jalousie et avait menacé
+celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare,
+Hercule d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement
+en présence des ambassadeurs qu'il n'attenterait
+point à la fidélité conjugale, en foi de quoi il
+avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme
+ruiné, servile, prêt à toutes les besognes.</p>
+
+<p>Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit
+au duc. C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né;
+un petit dialogue dans lequel le poète demandait
+au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se
+cachait de honte et d'envie devant le nouveau soleil,
+le fils de Cecilia et du More.</p>
+
+<p>Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère,
+que c'est samedi l'anniversaire de la naissance de la
+duchesse?</p>
+
+<p>Bellincioni fouilla précipitamment les poches de
+son habit de cour misérable, en retira un paquet de
+paperasses sales, et parmi les pompeuses odes sur la
+mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie
+de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva
+les vers demandés.</p>
+
+<p>&mdash;Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par
+Pégase, vous serez content!</p>
+
+<p>En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes
+comme d'instrument de musique, pour chanter des sérénades
+non seulement à leurs amoureuses, mais aussi à
+leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, entre les
+époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.</p>
+
+<p>Le More curieusement lut les vers: il se considérait
+comme un fin connaisseur, «poète dans l'âme» bien
+qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans le premier sonnet
+trois strophes lui plurent. Le mari disait à la femme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Sputando in terra quivi nascon fiori</i>,</p>
+<p><i>Comme di primavera le viole...</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>«Là où tu craches sur la terre</p>
+<p>Naissent des fleurs, comme au printemps</p>
+<p class="i4">Les violettes...»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la
+déesse Diane, affirmait que les sangliers et les daims
+éprouvaient une jouissance à mourir de la main d'une
+aussi belle chasseresse. Mais le troisième l'emporta sur
+les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un
+séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue
+sous les traits de la duchesse de Milan. «O Giove!
+Jupiter, s'écriait Alighieri, puisque tu l'as de nouveau
+donnée au monde, permets-moi de l'y joindre afin de
+voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc
+Ludovic.»</p>
+
+<p>Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète
+et lui promit du drap pourpre florentin à dix sous la
+coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut en plus
+obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant
+avec force grimaces et geignements que sa vieille
+pelisse était devenue transparente et effilochée «comme
+du vermicelle séché au soleil».</p>
+
+<p>&mdash;L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à
+défaut de bois, j'étais prêt à brûler, non seulement
+l'escalier, mais encore les souliers de bois de saint
+François, <i>i zoccoli arderei di san Francesco</i>!</p>
+
+<p>Le duc rit et promit du bois.</p>
+
+<p>Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément
+composa et récita un quatrain élogieux:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Quand à tes esclaves tu promets du pain</p>
+<p>Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,</p>
+<p>Aussi les neuf Muses et Ph&oelig;bus le dieu païen,</p>
+<p>O très noble More, te chantent hosanna!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+&mdash;Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute,
+il me faut encore une poésie...</p>
+
+<p>&mdash;D'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et passionnée...</p>
+
+<p>&mdash;Pour la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais prends garde, ne trahis pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que
+jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis muet, muet comme un poisson!</p>
+
+<p>Bernardo cligna mystérieusement des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?</p>
+
+<p>&mdash;Suppliante.</p>
+
+<p>Le poète fronça les sourcils d'un air important.</p>
+
+<p>&mdash;Mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Il faudrait le nom...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour une supplique, le nom est nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf.
+Permettez-moi de passer un instant dans la pièce voisine.
+Je sens l'inspiration; les rimes assiègent mon
+cerveau!</p>
+
+<p>Un page entra et annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo da Vinci.</p>
+
+<p>S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni
+se glissa par une porte, tandis que Léonard entrait par
+l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint
+avec l'artiste du grand canal Navilio Sforzesco,
+qui devait réunir la rivière Sesia au Ticcino, s'étendre
+comme un filet en nombreux petits canaux, arroser
+les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.</p>
+
+<p>Léonard dirigeait les travaux de construction du
+Navilio bien qu'il n'eût pas le titre de constructeur
+ducal, ni même celui de peintre de la cour. Il conservait
+simplement le titre de musicien, reçu jadis pour
+la lyre de son invention, <i>Senatore di lira</i>, ce qui était
+un titre plus élevé que celui de poète de la cour,
+qu'avait Bellincioni.</p>
+
+<p>Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste
+demanda une avance d'argent pour la continuation
+des travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats;
+au total quinze mille cent quatre-vingt-sept ducats,
+répondit Léonard.</p>
+
+<p>Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille
+ducats fixés ce même jour pour les cadeaux destinés
+aux seigneurs français.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me
+ruines. Tu veux toujours l'impossible et l'extraordinaire.
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+Quels projets colossaux tu as! Bramante, qui est
+également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais
+demandé pareille somme.</p>
+
+<p>Léonard haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la
+direction à Bramante.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais
+pas qu'on te fasse de la peine.</p>
+
+<p>Ils commencèrent à discuter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut
+le duc, cherchant selon son habitude à traîner
+l'affaire en longueur, tout en feuilletant les cahiers de
+Léonard, examinant les croquis, les dessins d'architecture
+et les projets divers.</p>
+
+<p>L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de
+donner des explications. L'un des dessins représentait
+un gigantesque tombeau, une véritable montagne couronnée
+par un temple à multiples colonnes, avec une
+coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome
+pour éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait
+les splendeurs des Pyramides d'Égypte. Dans la marge
+étaient marqués des chiffres, la disposition des escaliers,
+des entrées, des salles combinées pour recevoir
+cinq cents urnes mortuaires.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui
+as-tu composé cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pour personne... Ce sont des rêves...</p>
+
+<p>Le More le regarda surpris et secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux
+olympiens ou des Titans. Un conte de fées, parole!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+&mdash;Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant
+un autre croquis.</p>
+
+<p>Léonard dut encore expliquer que c'était le projet
+d'une maison de tolérance. Les chambres étaient séparées,
+les portes, les couloirs disposés de façon à assurer
+aux visiteurs le plus complet secret, sans craintes de
+rencontres.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux
+te figurer combien je suis ennuyé des continuelles
+plaintes de vol et de meurtre dans ces repaires. Avec
+ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il
+faut absolument que je fasse construire une maison
+semblable. Je vois, ajouta-t-il souriant, que tu es
+maître en toutes choses, tu ne dédaignes rien; dans
+ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la maison
+de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces
+jours-ci dans le livre d'un auteur ancien, qu'on
+employait jadis un tuyau acoustique, nommé «oreille
+du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des murs et
+combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout
+ce qui se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu
+que l'on puisse installer cet appareil dans mon palais?</p>
+
+<p>Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler
+cette demande. Mais il reconquit vite sa désinvolture,
+se disant que la honte n'était pas de mise
+devant un artiste. De fait, nullement décontenancé
+ni préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était
+chose bonne ou blâmable, Léonard discutait la
+question comme s'il s'agissait d'un nouvel appareil,
+enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+installation les lois de transmission des ondes sonores.</p>
+
+<p>Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de
+la porte.</p>
+
+<p>Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.</p>
+
+<p>Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète
+et lui ordonna de lire ses vers.</p>
+
+<p>La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu,
+mais n'est-ce pas plus extraordinaire que dans mon
+c&oelig;ur:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Une madone glaciale habite,</p>
+<p>Et que cette glace virginale</p>
+<p>Ne fonde pas au feu de mon amour?</p>
+</div></div>
+
+<p>Les quatre derniers vers plurent au duc:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,</p>
+<p>En priant l'Amour d'éteindre ma passion,</p>
+<p>Mais le dieu malin souffle sur mon c&oelig;ur</p>
+<p>Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>En attendant son épouse qui ne devait pas tarder
+à revenir de la chasse, le duc fit la promenade du
+maître. Après avoir visité les écuries, pareilles à un
+temple grec, avec ses colonnades et ses portiques;
+la nouvelle fromagerie où il goûta des <i>joncades</i>;
+devant les innombrables greniers et les caves, il se
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+rendit à la métairie. Là, chaque détail le ravissait;
+le bruit du lait tombant dans le seau, sa belle vache
+favorite languedocienne, les grognements maternels
+d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème
+jaune des barattes et le parfum de miel des ruches
+bourdonnantes.</p>
+
+<p>Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa
+maison était une coupe pleine. Il revint au palais et
+s'assit dans la galerie pour se reposer. Le crépuscule
+tombait. Des bords du Ticcino parvenait une odeur
+d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup
+d'&oelig;il ses domaines: les pâturages, les champs arrosés
+par un réseau de canaux, entourés de fossés, bordés
+régulièrement par des pommiers, des poiriers, des
+mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge.
+De Mortara à Abbiategrasso et même plus loin,
+jusqu'aux confins du ciel où scintillait la cime neigeuse
+du Mont-Rose, l'énorme plaine de la Lombardie
+prospérait comme le paradis de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! soupira humblement le duc en levant
+les yeux vers le ciel, je te remercie!... Que faut-il
+encore? Jadis un désert inculte s'étendait ici. Moi et
+Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé toute
+cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin
+d'herbe me remercie, comme je te remercie, Seigneur!</p>
+
+<p>Dans le calme du soir, les aboiements des chiens,
+les cris des chasseurs retentirent et de derrière les
+buissons émergea le leurre rouge flanqué d'ailes de
+perdrix&mdash;appât des faucons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+Le maître, accompagné du principal officier de
+bouche, fit le tour de la table, en examina l'ordonnance.
+La duchesse entra dans la salle, suivie de
+ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la
+villa.</p>
+
+<p>On récita la prière et tout le monde s'assit.</p>
+
+<p>Le menu se composait d'artichauts frais expédiés
+par exprès de Gênes; de carpes et d'anguilles pêchés
+dans les viviers de Mantoue, cadeau d'Isabelle d'Este,
+et de poitrines de chapons en gelée.</p>
+
+<p>On mangeait en se servant de trois doigts et d'un
+couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe
+superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits
+et les confitures, et elles étaient en or avec le manche
+en cristal de roche.</p>
+
+<p>Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on
+but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles
+dames n'eurent point honte de leur appétit.</p>
+
+<p>Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de
+nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement
+agréable de les voir ensemble et sa femme
+s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs
+morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant
+la main en un élan de gamine tendresse, presque
+amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes
+femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment
+un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant
+du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon
+Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de
+sanglier un cochon domestique emmené exprès par
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du
+fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était
+fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe.
+On le taquinait, et pour lui prouver son
+mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être
+furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle
+avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris,
+il savait non seulement distinguer un cochon d'un
+sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.</p>
+
+<p>Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient,
+rougissaient par suite de copieuses libations.
+Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent
+leurs robes, sous la table. Les échansons versaient
+du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge
+et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la
+canelle et de la girofle.</p>
+
+<p>Quand le duc demandait à boire, les échansons
+échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient
+la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois,
+y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une
+chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman
+devait noircir et s'inonder de sang. De semblables
+talismans&mdash;pierre de bufonite et langue de serpent&mdash;étaient
+fichés dans la salière.</p>
+
+<p>Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la
+place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit
+de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement
+gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant
+la licorne:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+ne possède pas une corne semblable, d'aussi
+étonnante grandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le
+bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant
+sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More
+et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y
+connaît en cornes, non seulement celles des bêtes,
+mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a,
+cornes a!</p>
+
+<p>Le duc menaça le bouffon du doigt.</p>
+
+<p>Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent,
+annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier
+farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide
+d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait
+des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse,
+d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor
+guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain
+couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à
+courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans
+une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du
+cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le
+«<i>Pater Noster</i>».</p>
+
+<p>&mdash;Messer, demanda la duchesse à son mari, à
+quel heureux événement devons-nous ce festin aussi
+inattendu que superbe?</p>
+
+<p>Le More ne répondit pas et furtivement échangea un
+regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de
+Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur
+du nouveau-né César.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+La hure de sanglier absorba une bonne heure, on
+ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe:
+«A table, on ne vieillit pas.»</p>
+
+<p>A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat),
+excita la joie de tous les convives.</p>
+
+<p>A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan
+était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé
+que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome,
+à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le
+tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux
+imprégnés de sauce.</p>
+
+<p>Sur un signe du duc, on plaça devant le moine
+un énorme plat de <i>buzzecca</i>, tripes farcies de marmelade
+de coings. Le moine, après s'être dévotement
+signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec
+une prodigieuse rapidité.</p>
+
+<p>&mdash;Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication
+des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir
+deux chiens! s'écria Bellincioni.</p>
+
+<p>Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés
+d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie
+était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante.
+Seul, Léonard gardait sur son visage une
+expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps
+habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne
+l'étonnait plus.</p>
+
+<p>Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges
+dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio
+Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une
+ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu
+nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments
+chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier
+après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la
+roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage
+aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui
+existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui
+permit au poète de comparer le généreux tuteur au
+pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec
+son sang.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin
+appelé le «Paradis», régulier comme un dessin géométrique
+avec ses allées taillées de buis, de lauriers et
+de myrtes, ses tonnelles, ses loggie et ses bosquets de
+lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie continue
+d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins
+de soie. Les dames et les cavaliers se disposèrent selon
+leur gré, devant un petit théâtre. On joua un acte du
+<i>Miles gloriosus</i> de Plaute. Les vers latins ennuyaient,
+bien que les auditeurs, par respect pour l'antiquité,
+feignissent de s'y intéresser.</p>
+
+<p>La représentation terminée, les jeunes gens se
+mirent à jouer à la balle, à la paume, à la «mouche
+aveugle», <i>mosca cieca</i>, c'est-à-dire à Colin-Maillard,
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme des
+enfants, se faufilant entre les buissons de roses et
+d'orangers. Les hommes mûrs jouaient aux osselets,
+aux échecs, au trictrac. Les demoiselles et les dames
+qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, réunies en
+cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine,
+racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme
+dans le <i>Décaméron</i> de Boccace.</p>
+
+<p>Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle
+accompagné par la chanson du jeune Lorenzo Médicis,
+mort tout jeune:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Quant'e bella giovenezza!</i></p>
+<p><i>Ma si fugge tuttavia</i>;</p>
+<p><i>Chi vuol esser lieto&mdash;sia</i>:</p>
+<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! que la jeunesse est belle</p>
+<p>Et éphémère! Chante et ris</p>
+<p>Et sois heureux&mdash;si tu le veux,</p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<p>Après la danse, une des demoiselles, au son de la
+viole, chanta une complainte sur le chagrin d'aimer,
+sans être aimé. Les jeux et les rires cessèrent. Tout
+le monde écoutait. Et quand elle eut fini, pendant
+longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule
+la fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil
+inondèrent d'un reflet rose les noires et plates cimes
+des pins et le jet éclaboussé en mille gouttelettes de
+la fontaine. Puis, de nouveau les conversations, les
+rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment où
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers
+sombres et que, dans le ciel noir, la lune eut
+montré son lumineux croissant, au-dessus du bien
+heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans
+l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Sois heureux, si tu le veux</p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>A l'une des quatre tours du palais, Le More vit
+briller une lumière: le premier astronome du duc de
+Milan, le sénateur et membre du conseil secret, messer
+Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne au-dessus
+de ses appareils astronomiques. Il observait la
+prochaine union de Mars, Jupiter et Saturne dans le
+signe du Verseau, événement qui devait avoir une
+grande importance pour la maison de Sforza.</p>
+
+<p>Le duc se souvint subitement de quelque chose,
+quitta monna Lucrezia avec laquelle il devisait tendrement
+sous une tonnelle, revint au palais, consulta
+sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées
+par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe,
+regarda son calendrier de poche dans lequel il lut la
+remarque suivante:</p>
+
+<p>«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+à genoux, les mains croisées et les yeux levés
+au ciel.»</p>
+
+<p>Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne
+point manquer le moment indiqué, dans la crainte
+que, par suite, sa prière ne fût pas exaucée.</p>
+
+<p>Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait
+devant une image. Le duc aimait cette peinture de
+Léonard de Vinci, représentant Cecilia Bergamini,
+sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent
+feuilles.</p>
+
+<p>Il compta huit minutes sur la minuscule pendule
+de sable, s'agenouilla, croisa les mains et récita le
+<i>Confiteor</i>.</p>
+
+<p>Il pria longtemps, dévotement et béatement.</p>
+
+<p>«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés
+humblement, défends-moi, sauve-moi et pardonne-moi;
+bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né César,
+ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon
+neveu messer Jean Galeas, car&mdash;tu vois, mon c&oelig;ur,
+très pure Vierge&mdash;je ne veux point de mal à mon
+neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût épargner
+à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et
+irrémédiables malheurs.»</p>
+
+<p>Ici, le More se souvint des preuves de son droit au
+trône de Milan, preuves inventées par les jurisconsultes:
+son frère aîné, père de Jean Galeas, était le
+fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco
+Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône,
+tandis que lui Ludovic était né après et se trouvait
+par conséquent le seul héritier de plein droit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+Mais maintenant, devant la Madone, cet argument
+lui parut subtil et il termina sa prière:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre,
+tu sais, Reine des cieux, que je ne le fais que dans
+l'intérêt de mon peuple et de l'Italie. Intercède donc
+pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton nom par
+la construction splendide de la cathédrale de Milan,
+celle de la basilique de Pavie et autres nombreuses
+donations.</p>
+
+<p>Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se
+dirigea vers sa chambre à travers les couloirs sombres
+du palais endormi. Dans l'un d'eux, il rencontra
+Lucrezia.</p>
+
+<p>&mdash;Le dieu d'amour me protège! songea le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant
+de lui.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant
+lui. Il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, pitié!</p>
+
+<p>Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli,
+principal camérier de la Cour des Monnaies, homme
+dissipé, mais qui l'aimait tendrement, avait perdu au
+jeu l'argent du fisc.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai
+votre frère.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas
+cruelle?</p>
+
+<p>Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, seigneur?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore
+plus ravissante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec
+passion en l'enlaçant presque brutalement, cela veut
+dire... Mais ne vois-tu donc pas, Lucrezia, que je
+t'adore?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites
+vous? Madonna Béatrice...</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais
+garder un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour
+moi... Au nom de Dieu!... laissez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je sauverai ton frère, je serai ton esclave...
+mais aie pitié de moi!</p>
+
+<p>Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille
+effarée.</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche,
+son parfum aux violettes musquées&mdash;et avidement
+la baisa sur les lèvres.</p>
+
+<p>Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle
+poussa un cri, s'arracha de ses bras et s'enfuit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>En entrant dans sa chambre, le More vit que
+Béatrice avait déjà soufflé la lumière et s'était mise
+au lit; c'était une énorme couche, semblable à un
+mausolée, placée sur des marches au milieu de la
+pièce et surmontée d'un baldaquin de soie bleue
+caché par des courtines en drap d'argent.</p>
+
+<p>Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture
+brodée d'or et de perles fines, ainsi qu'une chasuble,
+et se coucha près de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?</p>
+
+<p>Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi!... Je veux dormir...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice,
+ma chérie, si tu savais combien je t'aime!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble,
+et moi et Cecilia et même peut-être bien cette esclave
+de Moscovie, cette grande bête rousse que vous embrassiez
+ces jours-ci dans un coin de ma garde-robe...</p>
+
+<p>&mdash;Pure plaisanterie...</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour ces plaisanteries!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si
+froide avec moi, si sévère!... Je suis fautif, certes;
+mais c'était une fantaisie de si peu d'importance...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+&mdash;Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui, colère:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu?
+Est-ce que je ne te connais pas à fond? Ne crois
+pas que je sois jalouse. Mais je ne veux pas, tu
+entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut
+de mon âme, jamais sur terre je n'ai aimé personne
+comme toi!</p>
+
+<p>Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles,
+mais le son de la voix.</p>
+
+<p>En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait
+pas tout à fait, car plus il la trompait et plus il
+l'aimait. Sa tendresse s'enflammait sous l'afflux de
+honte, de peur, de pitié et de remords.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que
+je t'aime tant!</p>
+
+<p>Et ils se réconcilièrent.</p>
+
+<p>La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité,
+il créa dans sa pensée des yeux timides et naïfs, une
+odeur de violette musquée; il s'imaginait tenir dans
+ses bras une autre et trouvait une exquise volupté
+dans ce sacrilège d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux,
+murmura Béatrice, non sans une certaine fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers
+jours!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment
+n'as-tu pas honte? Il vaudrait mieux songer aux choses
+sérieuses. Sais-tu qu'<i>il</i> est en voie de guérison...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+&mdash;Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait
+plus pour longtemps, dit le duc: ce mieux ne durera
+pas, il mourra sûrement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si
+bien. Écoute, je m'étonne de ton insouciance. Tu
+supportes les offenses comme un mouton. Tu dis:
+«Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas
+mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause
+de lui, jour et nuit, comme un voleur, que de
+s'abaisser devant cet hybride Charles VIII, de dépendre
+de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de chercher
+des compromissions avec cette méchante sorcière
+d'Aragon! On dit qu'elle est de nouveau enceinte,
+un nouveau serpenteau dans le nid maudit. Et il en
+sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute la
+vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!</p>
+
+<p>&mdash;Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la
+maladie incurable. Tôt ou tard...</p>
+
+<p>Ils se turent.</p>
+
+<p>Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui
+de tout son corps et lui murmura quelques mots à
+l'oreille. Il frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent!
+Jamais, entends-tu? jamais ne me parle de
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+&mdash;Aux pêches.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai donné ordre au jardinier de <i>lui</i> porter
+en cadeau les plus mûres...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de
+messer Leonardo da Vinci. Tu ne sais donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont empoisonnées.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il les empoisonne pour je ne sais quels essais.
+Peut-être quelque sorcellerie. C'est monna Sidonia qui
+me l'a conté. Quoique empoisonnées, ces pêches
+sont merveilleusement belles...</p>
+
+<p>Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils
+restèrent ainsi enlacés dans l'obscurité, pensant tous
+deux à la même chose, chacun écoutant le c&oelig;ur de
+l'autre battre précipitamment. Enfin le More embrassa
+paternellement le front de Béatrice et la bénit:</p>
+
+<p>&mdash;Dors, chérie, dors!</p>
+
+<p>Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches
+sur un plat d'or. Elle se laissait tenter par leur beauté,
+mordait dans un fruit succulent et parfumé. Et subitement
+une voix lui soufflait: <i>Poison! poison! poison!</i>...</p>
+
+<p>Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à
+manger les pêches, l'une après l'autre; il lui semblait
+qu'elle mourait, mais son c&oelig;ur s'allégeait et se réjouissait
+toujours de plus en plus.</p>
+
+<p>Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait
+sur la pelouse du Paradis, près de la fontaine, et il
+voyait dans le lointain trois femmes assises, pareillement
+vêtues de blanc et toutes trois enlacées comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+des s&oelig;urs tendres. En s'approchant, il reconnut
+Béatrice, Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement
+il songeait: «Dieu soit béni! enfin! elles se
+sont réconciliées. Elles auraient dû le faire depuis
+longtemps.»</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait.
+Seule, sur la terrasse au-dessus des toits, la petite
+naine Morgantina, sauvée du grenier où on l'avait
+enfermée, pleurait son enfant imaginaire.</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi,
+Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il était ma
+seule consolation...</p>
+
+<p>La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente,
+que l'on pouvait distinguer, pareilles à d'éternels cristaux,
+les cimes glacées du mont Rose.</p>
+
+<p>Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte
+douloureuse et aiguë de la naine demi-folle, dominant
+les cris des oiseaux nocturnes.</p>
+
+<p>Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et
+subitement se tut.</p>
+
+<p>Un long silence plana.</p>
+
+<p>La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient,
+aussi incompréhensibles et naïves que ses yeux.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="center"><b>L'ALCHIMISTE</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494</b></p>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes
+Vercelli, non loin des écluses et de la douane sur le
+canal de Catarana, s'élevait une chétive maison avec
+une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, s'échappait
+de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme
+monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs
+à l'alchimiste messer Galeotto Sacrobosco. Monna
+Sidonia se réservait le rez-de-chaussée qu'elle habitait
+avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du célèbre
+voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable
+avait parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la
+Syrie, l'Asie Mineure et l'Egypte, à l'affût des antiquités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le
+considéraient comme un fou; les autres comme un
+vantard fourbe; d'autres enfin comme un grand
+homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs
+païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin
+de ses jours, priait sincèrement «le très saint génie
+Mercure» et gardait la conviction intime que le
+mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux,
+était spécialement favorable aux opérations commerciales.
+Rien ne l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on
+lui demandait pourquoi il se ruinait, pourquoi toute
+sa vie il supportait de pareils travaux et risquait tant
+de dangers, Luigi répondait invariablement:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux ressusciter les morts!</p>
+
+<p>Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le
+Péloponèse, aux environs de la petite ville de Mistra,
+il rencontra une jeune et pauvre fille d'une extraordinaire
+beauté. Il l'épousa, et l'emmena en Italie,
+avec une nouvelle copie de l'<i>Iliade</i>, des fragments de
+statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de
+Cassandra, en l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle,
+la prisonnière d'Agamemnon, dont il était épris
+à cette époque.</p>
+
+<p>Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre
+une lointaine exploration, et laissa sa fille à
+la garde d'un vieil ami, un Grec de Constantinople,
+convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius
+Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé
+et dissimulé, qui feignait un zèle ardent pour le
+christianisme, était, de fait, ainsi que nombre de
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur tête
+le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître
+de la sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton,
+mort une quarantaine d'années auparavant, dans cette
+même petite ville de Mistra, près des ruines de Lacédémone,
+où était née la mère de Cassandra. Ses
+disciples croyaient que l'âme du grand Platon, pour
+prêcher la sagesse, était revenue de l'Olympe et
+s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres chrétiens
+assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie
+de l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien
+l'Apostat, l'adoration des dieux olympiens, et que,
+pour lutter contre lui, il ne fallait ni les savantes
+déductions, ni les controverses, mais les armes de la
+très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on
+citait les paroles de Pleuton, disant à ses disciples:
+«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les
+nations et de toutes les tribus, resplendira une religion
+unique et tous les hommes s'uniront en une
+même foi&mdash;«<i>unam eamdemque religionem universum
+orbem esse suscepturum</i>». Quand on lui demandait:
+«Laquelle&mdash;celle de Christ ou de Mahomet?» Il
+répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la
+foi de l'antique paganisme: <i>Neutram, inquit, sed a
+gentilitate non differentem</i>.»</p>
+
+<p>Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une
+sévère piété chrétienne. Mais en écoutant les conversations,
+l'enfant, qui ne comprenait pas les finesses
+de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable
+merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+La petite fille portait à son cou un fétiche donné
+par son père, un camée représentant le dieu Dionysos.
+Parfois, lorsqu'elle était seule, Cassandra retirait l'antique
+pierre de dessous ses vêtements et la levait vers
+le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme
+une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse
+dans une main et une grappe de raisin dans l'autre;
+une panthère sautait à ses côtés, cherchant à lécher
+la grappe. Et le c&oelig;ur de l'enfant était plein d'amour
+pour ce dieu.</p>
+
+<p>Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement
+dans la masure d'un berger, à la suite d'une
+fièvre putride, au moment où il venait de découvrir
+les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette
+mort coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco
+à Milan. Il prit sa nièce avec lui et s'installa dans la
+maison solitaire près de la porte Vercelli.</p>
+
+<p>Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles
+échangées entre monna Cassandra et le mécanicien
+Zoroastro au sujet de l'arbre empoisonné. Il rencontra
+la jeune fille chez Demetrius auquel Merula l'avait
+recommandé pour des copies, et, bien que nombre
+de personnes affirmassent que Cassandra était une
+sorcière, Giovanni se sentait attiré par la beauté
+étrangement énigmatique de la jeune fille. Presque
+chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de
+Léonard, Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire.
+Cassandra l'attendait; ils s'asseyaient sur la colline
+qui dominait le canal, près des ruines du couvent de
+Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et
+les orties, conduisait à la colline. Personne ne s'y
+aventurait.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent
+soufflait, soulevant la poussière blanche de la route,
+secouant les feuilles, puis s'apaisait. Rien ne troublait
+le calme, sinon les coups de tonnerre dans le lointain
+qui roulaient sourdement, comme venant de dessous
+terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards
+les sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers
+ivres. C'était un dimanche.</p>
+
+<p>Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui
+sillonnaient le ciel, on apercevait pendant un instant,
+la vieille maison avec sa grande cheminée de briques,
+qui crachait la fumée par flocons; un vieux sonneur,
+droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la
+main; le long canal bordé de mélèzes et de saules;
+les barques plates, traînées par des haridelles, qui
+transportaient le marbre blanc pour la basilique, et le
+gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, tout
+se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une
+odeur d'eau chaude, de fougères fanées, de goudron
+et de bois pourri.</p>
+
+<p>Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place
+habituelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+&mdash;Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et
+faisant craquer ses doigts blancs au-dessus de sa tête.
+Chaque jour est pareil. Aujourd'hui comme hier,
+demain comme aujourd'hui. Toujours cet imbécile de
+sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours
+cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui
+cherche l'or et ne peut le trouver; toujours ces barques
+et ces haridelles, toujours ces chants au cabaret.
+Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français
+viennent au moins détruire Milan, que le sonneur
+prenne un poisson ou que mon oncle trouve l'or...
+Mon Dieu! quel ennui!</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je
+suis si triste, que j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto
+m'a appris une belle prière pour éloigner le
+démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?</p>
+
+<p>La jeune fille secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai
+désappris à prier votre Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en
+dehors du nôtre, de l'unique? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>Une flamme illumina le visage de Cassandra.
+Jamais encore elle n'avait paru à Giovanni aussi
+énigmatique, aussi triste et superbe.</p>
+
+<p>Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux
+noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très
+longtemps dans mon pays natal. J'étais enfant. Une fois
+mon père m'emmena avec lui pour un voyage. Nous
+visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+sur un promontoire. La mer les environnait. Les
+mouettes gémissaient. Les vagues se brisaient avec
+fracas contre les noires roches rongées par l'eau salée
+et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et
+retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un
+éclat de marbre une inscription à demi effacée. Je
+restais longtemps assise sur les marches du temple,
+écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les senteurs
+âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple.
+Les colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas
+été atteintes par le temps et au-dessus d'elles le ciel
+bleu paraissait sombre; en haut, dans les fissures
+poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, l'écho
+du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant
+religieux. Je l'écoutais et&mdash;subitement&mdash;mon
+c&oelig;ur frémit. Je tombai à genoux et me mis à prier
+le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et
+offensé par les gens. J'embrassais les dalles de
+marbre, je pleurais et je l'aimais parce que personne
+sur la terre ne l'aimait plus, ne le priait plus&mdash;parce
+qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié
+ainsi. C'était le temple de Dionysos.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni.
+C'est un péché et un sacrilège! Il n'y a pas de dieu
+Dionysos et il n'a jamais existé!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un
+sourire méprisant; alors pourquoi les Saints Pères,
+auxquels tu crois, apprennent-ils que les dieux de ce
+temps, vaincus par le Christ, ont été transformés en
+puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre astrologue
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+Giorgio de Novara contient-il la prophétie
+fondée sur les exactes observations des planètes et dit-il
+que: la conjonction de Jupiter avec Saturne a donné
+naissance à l'enseignement de Moïse; celle avec Mars,
+à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte égyptien,
+avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec
+Mercure, au christianisme; et la prochaine conjonction
+avec la Lune devra enfanter la religion de l'Antechrist&mdash;et
+alors les dieux morts ressusciteront!</p>
+
+<p>Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs
+plus vifs, illuminaient un énorme nuage qui rampait
+lentement. Les sons obsédants du luth vibraient toujours
+dans l'atmosphère étouffante.</p>
+
+<p>&mdash;O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes.
+Comment ne le voyez-vous pas? C'est le diable qui
+vous tente pour vous entraîner à votre perte? Qu'il
+soit maudit, le damné!</p>
+
+<p>La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains
+sur les épaules de Giovanni et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur,
+Giovanni, pourquoi as-tu quitté ton maître fra Benedetto,
+pourquoi es-tu devenu l'élève de l'impie Léonard
+de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne
+sais-tu pas que je suis une sorcière et que les sorcières
+sont méchantes, plus méchantes même que Satan?
+Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?</p>
+
+<p>&mdash;Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il,
+frissonnant.</p>
+
+<p>Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses
+yeux jaunes et transparents comme l'ambre. Un éclair
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+violent illumina son visage pâle, comme celui de la
+statue que Giovanni, à la colline du Moulin, avait vue
+surgir de son tombeau séculaire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse
+blanche!</p>
+
+<p>Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel
+et la terre, et crépita en roulements pleins de menaçante
+joie, pareils au rire de géants souterrains.</p>
+
+<p>Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth
+ne vibrait plus. Et au même instant la cloche triste
+du couvent sonna l'Angelus.</p>
+
+<p>Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les
+torches? C'est Ludovic le More qui vient chez messer
+Galeotto. J'ai oublié que c'est aujourd'hui qu'il doit
+faire l'expérience de la transmutation du plomb en or.</p>
+
+<p>Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui
+longeaient le canal se dirigeaient vers la maison de
+l'alchimiste qui, dans l'attente du duc, terminait les
+derniers préparatifs.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Messer Galeotto avait consacré toute son existence
+à la recherche de la pierre philosophale.</p>
+
+<p>Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine
+de Bologne, il s'était fait admettre comme élève chez
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+le célèbre adepte des sciences occultes, le comte Bernardo
+Trevisano. Puis il chercha pendant quinze ans
+les transformations du mercure dans toutes les substances,
+le sel de cuisine et le sel ammoniaque, dans
+différents métaux, dans le bismuth vierge et l'arsenic,
+le sang humain, la bile et les cheveux, les animaux
+et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était
+évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua
+à celle d'autrui. Ses créanciers le firent mettre
+en prison. Il s'échappa, et durant huit ans il fit des
+expériences sur les &oelig;ufs, dont il détruisit plus de
+vingt mille. Ensuite il travailla avec le protonotaire du
+pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, resta
+malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement
+causé par des émanations, fut abandonné
+de tous et faillit mourir.</p>
+
+<p>Supportant la misère, les humiliations, les persécutions,
+il visita, manipulateur errant, l'Espagne, la
+France, l'Autriche, la Hollande, l'Afrique septentrionale,
+la Grèce, la Palestine et la Perse. En Hongrie,
+sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans
+l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux,
+fatigué, mais non encore désillusionné, il revint en
+Italie, sur l'invitation de Ludovic le More, et reçut
+le titre d'alchimiste de la cour.</p>
+
+<p>Le centre du laboratoire était occupé par un four
+biscornu, en terre réfractaire, avec de nombreux compartiments,
+des portes, des creusets et des soufflets.
+Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, des
+scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+La table de travail était encombrée d'appareils compliqués:
+des alambics, des masques, des récipients
+divers, des cornues, des entonnoirs, des mortiers,
+des cucurbites, des tubes serpentiformes, d'énormes
+bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente
+se dégageait des sels vénéneux, des alcalis et
+des acides. Tout un monde mystérieux était enfermé
+dans les métaux&mdash;les sept dieux de l'Olympe, les
+sept planètes&mdash;dans l'or, le Soleil; dans l'argent la
+Lune; dans le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans
+le plomb, Saturne; dans l'étain, Jupiter; dans le vif
+argent, Mercure. Il y avait aussi des substances à noms
+barbares, qui effaraient les profanes, tels le cinabre
+lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite,
+l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche,
+obtenues au prix de mille peines. Une précieuse
+goutte de sang de lion, qui guérit de tous les
+maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un
+rubis.</p>
+
+<p>L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit,
+ridé ainsi qu'un vieux champignon, mais toujours
+vif, alerte, messer Galeotto, la tête appuyée dans ses
+mains, observait avec attention une cornue qui
+doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool.
+C'était de l'huile de Vénus, <i>Oleum Veneris</i> d'un vert
+transparent comme la smaragdite. La bougie qui brûlait
+à côté projetait un reflet émeraude sur le parchemin
+d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de
+l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.</p>
+
+<p>Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva,
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+enveloppa d'un coup d'&oelig;il son laboratoire, fit un
+signe au domestique muet pour lui ordonner d'ajouter
+du charbon dans le four et alla au devant de ses
+invités.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper
+arrosé de Malvoisie.</p>
+
+<p>Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal
+médecin de la cour, Marliani, homme expert en alchimie,
+et Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant
+s'emplit de parfums, de bruissements soyeux, de léger
+bavardage féminin, de rires pareils à des cris d'oiseaux.
+L'une d'elles accrocha avec sa manche le col
+d'une cornue qui tomba et se brisa.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment
+Galeotto, je vais ramasser les débris de peur que votre
+joli pied ne se blesse.</p>
+
+<p>Une autre, en voulant prendre dans ses mains un
+morceau de scorie, salit son gant clair parfumé à la
+violette, et un adroit cavalier, tout en serrant doucement
+les doigts abandonnés, essaya longuement, avec
+son mouchoir, d'enlever la tache.</p>
+
+<p>La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse,
+secoua la tasse pleine de mercure, quelques gouttes
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+se renversèrent sur la table et lorsqu'elles roulèrent
+brillantes, elle se prit à crier, ravie:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, un miracle, l'argent liquide court
+sans qu'on puisse l'arrêter!</p>
+
+<p>Et la blonde Diana frappa dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu,
+lorsque le plomb se transmutera en or? demanda au
+chevalier espagnol Maradès, son amant, la jolie friponne
+Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
+pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces
+expériences?</p>
+
+<p>Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle
+permettait tout à son amant, sauf le baiser sur les
+lèvres; car elle supposait que la chasteté n'était pas
+compromise, tant que la bouche qui avait juré devant
+l'autel la fidélité conjugale, restait pure.</p>
+
+<p>L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, croyez que je sais apprécier la visite
+d'un homme tel que vous...</p>
+
+<p>Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer,
+mais l'autre ne lui en laissa pas le temps:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule!
+mais pour nous autres...</p>
+
+<p>Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:</p>
+
+<p>&mdash;Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime
+duc, ainsi qu'avec celle de ces nobles dames,
+mes ravissantes souveraines, je commence l'expérience
+de la divine métamorphose. Attention!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité
+de l'essai, il montra le creuset en terre réfractaire, priant
+chacun des assistants de le bien regarder, de le faire
+sonner, et en un mot de se convaincre qu'il n'existait
+aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
+comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux
+d'étain, les charbons, le soufflet, les baguettes servant
+à remuer le métal en fusion, tout fut examiné.
+Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on le jeta
+dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur
+des charbons ardents. L'aide muet et borgne, au
+visage si livide qu'une des dames avait failli tomber en
+syncope en l'apercevant dans l'ombre et le prenant
+pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet.
+Les charbons flambaient sous le bruyant courant
+d'air.</p>
+
+<p>Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il
+les égaya en appelant l'alchimie «chaste débauchée»,
+<i>casta meretrix</i>, car elle a un nombre incalculable
+d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble accessible
+à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par
+personne&mdash;<i>in nullos unquam pervenit amplexus</i>. Le
+médecin Marliani se frottait le front, grimaçait coléreusement
+en écoutant ce bavardage; enfin, il ne se
+contint plus et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience?
+L'étain bout.</p>
+
+<p>Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec
+précaution; il contenait une poudre jaune très claire,
+grasse et brillante comme du verre en poudre et sentant
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+le sel brûlé. C'était la dissolution sacrée, le trésor
+inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre philosophale,
+<i>lapis philosophorum</i>. Avec la pointe d'un
+couteau, il en détacha une parcelle, l'enferma dans une
+boule de cire vierge et la jeta dans l'étain en ébullition.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle force supposez-vous à votre dissolution?
+demanda Marliani.</p>
+
+<p>&mdash;Une partie pour deux mille cent vingt-huit
+parties de métal, répondit Galeotto. Certes, la dissolution
+n'est pas encore parfaite, mais je pense bientôt
+atteindre une unité pour un million. Il suffira de
+prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre,
+de la dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser
+avec l'écorce de noyer sauvage, d'en arroser une vigne,
+pour avoir dès le mois de mai des raisins mûrs! <i>Mare
+tingerem, si mercurius esset!</i> J'aurais transformé la
+mer en or, s'il y avait assez de mercure!</p>
+
+<p>Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise
+de messer Galeotto le faisait enrager. Il
+commença à démontrer l'impossibilité des transmutations
+en citant à l'appui les arguments scolastiques
+et les syllogismes d'Aristote.</p>
+
+<p>L'alchimiste sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, <i>domine magister</i>, dit-il doucement.
+Tout à l'heure je vous présenterai un syllogisme qu'il
+ne vous sera guère facile de réfuter.</p>
+
+<p>Il jeta sur les charbons une pincée de poudre
+blanche. Des nuages de fumée emplirent le laboratoire.
+Crépitante, la flamme s'éleva multicolore, bleue, verte,
+rouge. Les invités se troublèrent et madonna Philiberte
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+assura que dans la flamme pourpre elle avait vu
+la gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long
+crochet de fer, souleva le couvercle du creuset rouge
+à blanc. L'étain s'agitait, écumait, clapotait. On recouvrit
+à nouveau le creuset. Le soufflet siffla; dix
+minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine
+lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une
+goutte jaune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! dit l'alchimiste.</p>
+
+<p>On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir,
+on le brisa, et sonnant et brillant, devant les invités
+stupéfaits, un lingot d'or roula.</p>
+
+<p>L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani,
+dit triomphalement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Solve mihi hunc syllogismum!</i> Résous-moi ce
+syllogisme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable!... contre toutes les lois de la
+logique et de la nature! balbutia Marliani consterné.</p>
+
+<p>Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient
+inspirés. Il les leva au ciel et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Laudetur Deus in æternum qui partem suæ
+infinitæ potentiæ nobis, suis abjectissimis creaturis
+communicavit. Amen.</i> Gloire à Dieu qui nous donne,
+à nous, ses indignes créatures, une part de sa toute-puissance.
+Amen.</p>
+
+<p>A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique
+le lingot marqua une raie jaune d'un or plus pur que
+l'or de Hongrie ou d'Arabie.</p>
+
+<p>Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant,
+lui serrant les mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+Ludovic le More le prit à part:</p>
+
+<p>&mdash;Me serviras-tu en toute foi et vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais avoir plusieurs existences pour les
+consacrer toutes au service de Votre Seigneurie, répondit
+l'alchimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes
+rivaux...</p>
+
+<p>&mdash;Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre
+Seigneurie pourra me pendre comme un chien!</p>
+
+<p>Après un instant de silence, avec un servile salut,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prierais seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille ducats.</p>
+
+<p>Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et
+accorda la somme. Il se faisait tard. Le More craignait
+que Béatrice ne s'inquiétât.</p>
+
+<p>Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir,
+offrit à chaque invité un morceau du nouvel or.
+Léonard seul resta.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha
+de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, comment vous a plu l'essai?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+&mdash;L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement
+Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire,
+messer?</p>
+
+<p>&mdash;Dans les baguettes qui ont servi à remuer
+l'étain. J'ai tout vu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez examinées vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'en étaient d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Permettez!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard
+souriant. N'essayez pas de nier, Galeotto. L'or caché
+à l'intérieur de ces baguettes évidées, quand les extrémités
+en furent brûlées, est tombé dans le creuset.</p>
+
+<p>Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage
+avait l'expression piteuse d'un voleur pris sur le fait.</p>
+
+<p>Léonard lui mit la main sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.</p>
+
+<p>Galeotto saisit sa main et, avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai? Vous ne le direz pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement,
+pourquoi avez-vous fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement,
+après une infinie détresse, un infini espoir
+brilla dans ses yeux. Je vous jure devant Dieu que
+si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que momentanément
+et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
+science&mdash;parce que je l'ai véritablement trouvée, la
+pierre philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais
+je puis presque dire que je l'ai ou à peu de chose
+près, vu que j'ai trouvé la voie à suivre&mdash;et là est
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+l'important. Encore trois ou quatre essais et ce sera
+chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte
+de la plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir
+un petit mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer
+Galeotto, dit Léonard, haussant les épaules. Vous
+savez aussi bien que moi que la transmutation des
+métaux est un mythe, que la pierre philosophale
+n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie,
+la magie noire&mdash;comme toutes les sciences
+qui ne sont pas fondées sur la preuve exacte et
+mathématique&mdash;sont des mensonges ou des folies&mdash;l'étendard
+enflé de vent des charlatans, derrière
+lequel court la populace bête, annonçant leur puissance
+par ses aboiements...</p>
+
+<p>L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et
+consternés. Tout à coup, il inclina la tête, cligna malicieusement
+un &oelig;il et rit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je
+pas un initié? Je sais que vous êtes le plus grand
+des alchimistes, le possesseur des précieux secrets de
+la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le nouveau
+Prométhée!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, vous, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, messer Galeotto!</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah!
+que vous êtes cachottier et malin! J'ai connu bien
+des alchimistes jaloux des secrets de la science, mais
+jamais autant que vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher
+et ne put.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il
+avec un involontaire sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous,
+messer, que si Dieu lui-même descendait devant moi
+à la minute et me disait: «Galeotto, la pierre philosophale
+n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur,
+aussi vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la
+trouverai!»</p>
+
+<p>Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il
+écoutait curieusement. Quand la conversation s'engagea
+sur l'aide diabolique dans les sciences occultes, l'alchimiste
+remarqua avec un sourire méprisant que le diable
+était l'être le plus misérable de la création, qu'il n'existait
+personne de plus faible que lui. Le vieillard ne
+croyait qu'à la toute-puissance de la science humaine,
+assurant que pour elle rien n'était impossible.</p>
+
+<p>Puis, subitement, sans transition, il demanda à
+Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments.
+Lorsque son interlocuteur avoua ne jamais les avoir
+aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces
+paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre
+avait un corps allongé, tacheté, fin et dur, et
+que la sylphide était bleu de ciel, transparente et
+aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des
+gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants
+des pierres précieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien
+ceux-là sont tous bons et charmants...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+&mdash;Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à
+des élus, et non à tout le monde? interrogea Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés,
+des savants, des ivrognes et des gourmands. Ils aiment
+la naïveté et la simplicité de l'enfance. Ils ne
+vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. Autrement,
+ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et
+se cachent aux regards des hommes.</p>
+
+<p>Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire
+méditatif.</p>
+
+<p>«Quel étrange, pauvre et charmant homme!»
+pensa Léonard, ne ressentant plus de dédain pour les
+utopies alchimistes et cherchant à causer avec lui
+comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur
+de tous les secrets pour lui être agréable.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent amis.</p>
+
+<p>Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel
+essai de l'huile de Vénus.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="center"><b>«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>«<i>O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non
+di voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita
+de sua necessari affetit. O stupenda necessita!</i>»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p>
+
+<p>«O que ta justice est merveilleuse, Premier
+moteur, tu n'as pas voulu priver aucune
+force de son ordre et de ses qualités indispensables.
+O divine nécessité!»</p>
+
+<p class="right">(<i>Traité de mécanique de</i> <span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>).</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant
+rentré chez lui fort tard et en état d'ébriété, avait reçu
+de sa femme, selon sa propre expression, plus de coups
+qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour aller de
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se
+rendit chez sa voisine la fripière goûter au <i>miliacci</i>,
+sorte de gelée de sang de porc, Corbolo chercha
+dans ses poches les quelques pièces de monnaie échappées
+à la rapacité de la ménagère, confia la garde de
+la boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.</p>
+
+<p>Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il
+marchait sans se presser dans la tortueuse et sombre
+impasse, si étroite qu'un cavalier y rencontrant un
+piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher
+de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive
+chaude, les &oelig;ufs pourris, le vin aigre et la moisissure
+des caves.</p>
+
+<p>Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette
+de ciel bleu qui se détachait entre les maisons hautes,
+prenant plaisir à voir le bariolage des chiffons de
+toutes sortes, qui puaient au soleil, sur les cordes
+tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en
+se répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à
+exécution «<i>Mala femina, buona femina, vuol bastone.</i>
+Toute femme, bonne ou mauvaise, a besoin du bâton.»</p>
+
+<p>Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là
+régnait un va-et-vient digne d'un marché. D'une
+porte à l'autre, malgré les cinq sous de droit d'entrée
+imposé par les fondateurs, une quantité de gens passaient,
+portant des bonbonnes de vin, des paniers,
+des corbeilles, des caisses, des planches, des poutres,
+des paquets, quelques-uns même conduisaient par la
+bride des mulets et des chevaux. Les prêtres chantaient
+des <i>Te Deum</i> nasillards. Les lampes brûlaient devant
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+les autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton,
+les chiens se reniflaient, des mendiants en
+haillons se bousculaient.</p>
+
+<p>Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de
+badauds qui écoutaient avec un malin plaisir la dispute
+de deux moines. Le frère Cippolo, franciscain,
+à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras
+comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur,
+fra Timoteo, dominicain, que François étant
+semblable au Christ de quarante façons avait occupé
+au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer
+et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer
+ses stigmates des blessures de Jésus.</p>
+
+<p>Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette
+thèse les plaies de sainte Catherine qui portait au front
+la marque sanglante de sa couronne d'épines, tandis
+que saint François en était dépourvu.</p>
+
+<p>Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de
+l'obscurité de la cathédrale sur la place d'Arengo, la
+plus animée de Milan, encombrée de boutiques de petits
+commerçants, poissardes, fripiers, marchands de
+légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit
+passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés
+sur cette place, et aucune loi, aucune amende n'avaient
+eu raison de leur entêtement.</p>
+
+<p>&mdash;La belle salade de Valtellina, des citrons, des
+oranges! Voilà les artichauts, l'asperge, la belle
+asperge! appelaient les marchands de légumes.</p>
+
+<p>Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que
+des couveuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines
+de raisins noir et blanc, de cormorans, de betteraves,
+de choux, de fenouil et d'ail, braillait désespérément
+«Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands
+coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par
+ses cris gutturaux: «Arri! arri!»</p>
+
+<p>Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes
+chantait une plaintive <i>Intemerata</i>.</p>
+
+<p>Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée
+d'un collier de molaires, serrait entre ses genoux la
+tête d'un patient et avec des mouvements adroits de
+prestidigitateur arrachait une dent avec des tenailles.</p>
+
+<p>Les gamins lançaient des toupies dans les jambes
+des passants. Le plus intrépide de la bande, le moricaud
+Farfaniccio, apporta une souricière, lâcha la souris
+et se prit à la pourchasser un balai à la main en
+criant d'une voix stridente et sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Eccola!</i> <i>eccola!</i> La voilà! la voilà!</p>
+
+<p>En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une
+marchande obèse, la grosse Barbaricci, qui tranquillement
+tricotait un bas. Elle sauta, cria comme une
+échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en
+chasser la souris.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien!
+criait-elle pourpre de rage.</p>
+
+<p>Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait
+de joie. Au bruit, un homme portant un énorme
+cochon se retourna. Le cheval du docteur Gabbadeo
+qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et
+accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+de vieille ferraille. Les écumoires, les poêles,
+les casseroles, les bassines croulèrent avec fracas,
+tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait brides
+lâchées en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrête, arrête donc, poivrière du diable!</p>
+
+<p>Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient
+aux croisées. Au-dessus de la place tourbillonnait
+un ouragan de rires, de jurons, de cris et de
+sifflets.</p>
+
+<p>Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier
+songeait avec un humble sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les
+femmes qui rongent leurs maris, comme la rouille
+ronge le fer!</p>
+
+<p>Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le
+soleil, il les leva vers l'énorme bâtisse inachevée
+entourée d'échafaudages, l'église érigée par le peuple
+à la gloire de la nativité de la Vierge, <i>Mariæ Nascenti</i>.</p>
+
+<p>Grands et petits avaient pris part à sa construction.
+A côté des merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau
+de la reine de Chypre, s'étalait l'offrande faite à la
+Vierge, par la vieille fripière Catherine, qui, en dépit
+de l'hiver rude, s'était privée de son unique vêtement
+chaud d'une valeur de vingt sols.</p>
+
+<p>Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès
+de l'édifice, remarqua ce matin une tour nouvelle
+et s'en réjouit. Les maçons taillaient les pierres. Sur
+le débarcadère du Lagetto, près de San Stefano, non
+loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les barques,
+on déchargeait d'énormes cubes de marbre
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+blanc qui scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies
+glapissaient; les ouvriers rampaient le long des bois
+ainsi que des fourmis.</p>
+
+<p>Et le grand édifice montait, hérissait un nombre
+infini de clochetons et de tours blanches dans le ciel
+apuré&mdash;hommage éternel du peuple à la Vierge
+sainte.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de
+barriques, qui conduisait à la cave du tavernier allemand
+Tibald. Après avoir poliment salué les consommateurs,
+il s'assit auprès d'un sien ami, l'étameur
+Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits
+pâtés chauds au cumin&mdash;des <i>offeletti</i>&mdash;huma lentement
+une gorgée, croqua une bouchée de pâte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, mon ami, continua le cordonnier
+inspiré, se marier équivaut à plonger sa main dans
+un sac plein de vipères pour en retirer une anguille.
+Mieux vaut être atteint de la goutte, Scarabullo, que
+d'être affligé d'une femme!</p>
+
+<p>A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur
+bouffon, racontait à des mendiants affamés les merveilles
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+d'une ville comme Berlinzona, capitale d'un
+pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient
+avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec
+le caneton en supplément, où enfin existait une colline
+en fromage râpé sur laquelle vivaient des gens uniquement
+occupés à préparer du macaroni et des lazagnes,
+qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon
+et qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui
+qui en attrapait le plus en avait le plus. Et tout
+proche coulait une source de <i>vernaccio</i>&mdash;le meilleur
+vin de l'univers,&mdash;ne contenant pas une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée
+d'un petit homme scrofuleux, aux yeux mi-clos
+comme ceux d'un chat, Gorgolio, le verrier, grand
+cancanier et amateur de nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant
+son vieux chapeau poussiéreux et essuyant la
+sueur qui inondait son front, messieurs, je viens du
+camp des Français!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi
+respirer... Je suis essoufflé. J'ai couru si vite... ne
+voulant pas qu'un autre avant moi vous apprît la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel
+peuple est-ce les Français?</p>
+
+<p>&mdash;Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre
+doigt dans leur bouche. Ce sont des hommes turbulents,
+sauvages, impies, de vrais fauves, en un mot,
+des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+de huit coudées, des brides en métal, des bombardes
+en fonte qui lancent des boulets de pierre. Leurs
+chevaux sont pareils à des monstres marins, féroces,
+avec les oreilles et les queues coupées.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils nombreux? demanda Mazo.</p>
+
+<p>&mdash;Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la
+plaine. Le Seigneur nous a envoyé pour nos péchés ce
+mal caduc, ces diables du nord!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa
+Mascarello, ils sont nos amis et alliés...</p>
+
+<p>&mdash;Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils
+sont pires que des ennemis... ils achèteront les cornes
+et mangeront le b&oelig;uf...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons,
+pourquoi les crois-tu nos ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent
+nos arbres, emmènent nos bestiaux, pillent les habitants,
+violent les femmes. Le roi français est laid,
+malingre, mais très amateur de femmes. Il possède
+même un livre, avec les portraits de belles Italiennes
+toutes nues. Et ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de
+Milan jusqu'à Naples, nous ne laisserons pas une
+pucelle...»</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables! cria Scarabullo en assénant un
+tel coup de poing sur la table que verres et bouteilles
+en tremblèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses
+pattes de derrière au son de la flûte française. Ils ne
+nous considèrent même pas comme des hommes:
+«Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez
+affamé un innocent adolescent. Dieu pour cela vous
+punit en nous donnant votre terre.» Nous les nourrissons
+généreusement et ils donnent les aliments que nous
+leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils
+ne contiennent pas le poison dont on s'est servi pour
+le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, Gorgolio!</p>
+
+<p>&mdash;Que mes yeux se vident, que ma langue se
+dessèche! Écoutez encore, messere, leurs prétentions:
+«Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses
+mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand
+Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons
+la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons
+chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement
+de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous
+effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello.
+Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.</p>
+
+<p>Tout le monde se tut.</p>
+
+<p>Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans
+la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement,
+les bras levés au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole,
+s'accomplit: «Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie
+sans tirer l'épée du fourreau. O Florence, ô Rome,
+ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé!
+Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean
+Galeas est le sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le
+pardon du Seigneur!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>&mdash;Les Français! les Français! Regardez! disait
+Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à
+ce moment dans la taverne.</p>
+
+<p>L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache
+rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la
+cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard,
+le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à
+cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur
+de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux
+étaient légèrement gris.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant
+sur l'épaule de Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin
+dans cette sacrée ville une chope de bon vin? Cette
+sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du
+vinaigre!</p>
+
+<p>Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée
+s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut
+les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et
+cria en mauvais italien:</p>
+
+<p>&mdash;Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas
+salé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand
+je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux
+Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+c&oelig;ur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin.
+Buvons, ami, à notre chère France:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Du grand Dieu soit mauldit à outrance,</p>
+<p>Qui mal vouldroit au royaume de France!</p>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à
+Gorgolio.</p>
+
+<p>&mdash;Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent
+les leurs.</p>
+
+<p>&mdash;Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces
+coqs français, grogna l'étameur. La main me démange
+de les corriger!</p>
+
+<p>Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre
+sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau
+de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français
+un demi-broc de vin fraîchement tiré à la barrique,
+non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.</p>
+
+<p>Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui
+sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de
+dégoût. Devant lui passa la fille du patron, Lotta,
+jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme
+ceux de Tibald.</p>
+
+<p>Le Gascon cligna malicieusement de l'&oelig;il à son
+camarade et tortilla crânement sa moustache rousse.
+Puis, ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson
+des soldats de Charles VIII:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Charles fera si grandes batailles,</p>
+<p>Qu'il conquerra les Itailles.</p>
+<p>En Jerusalem entrera</p>
+<p>Et mont Olivet montera.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.</p>
+
+<p>Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement
+baissés, le sergent la prit par la taille et essaya
+de l'attirer sur ses genoux.</p>
+
+<p>Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit.
+Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les
+lèvres tout humides encore de vin.</p>
+
+<p>La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui
+se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de
+tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta
+un moment hébété.</p>
+
+<p>Tout le monde s'esclaffa.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par
+San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi
+solide! Ah! tu l'as consolé!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant
+Bonnivar.</p>
+
+<p>Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui
+montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle,
+maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je
+baiserai!</p>
+
+<p>Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une
+table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution.
+Mais la puissante main de l'étameur Scarabullo
+le saisit au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo
+en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends,
+je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'offenses
+plus les pucelles milanaises!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+&mdash;Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux,
+vauriens, lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis
+et Saint-Georges!</p>
+
+<p>Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur
+si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le
+picard par les bras.</p>
+
+<p>Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux,
+les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une
+mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées
+et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit de la
+taverne et se prit à hurler:</p>
+
+<p>&mdash;On assassine! Les Français pillent!</p>
+
+<p>La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit.
+Les commerçants prudents fermèrent leurs
+boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes
+se sauvèrent en emportant leurs marchandises.</p>
+
+<p>&mdash;Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous!
+geignait la grosse Barbaccia.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Le feu?</p>
+
+<p>&mdash;Sus aux Français!</p>
+
+<p>Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et
+glapissait:</p>
+
+<p>&mdash;Sus, sus aux Français!</p>
+
+<p>Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses
+et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour
+empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple,
+Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils
+trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo.
+Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au
+bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+&mdash;Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai
+à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces
+bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut
+pas la corde pour le pendre!</p>
+
+<p>Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de
+ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les
+soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles
+que sa femme.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à
+l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier
+grimpait à l'une des fines tourelles, située non loin de
+la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte
+Catherine à l'extrémité de la flèche.</p>
+
+<p>Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des
+stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants,
+des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles,
+d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des
+gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux,
+des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes
+piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles.
+Tout cet ensemble, en marbre aveuglément
+blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée,
+ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient
+rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de
+la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho.
+Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue,
+semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur
+de l'église, du plus profond de son c&oelig;ur de
+pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme,
+respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle
+louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de
+tous les peuples à la Vierge très pure.</p>
+
+<p>Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin
+retentit.</p>
+
+<p>L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses
+yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant
+oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle il
+grimpait pliait comme un bambou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur.
+Seigneur prends mon âme!</p>
+
+<p>En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle
+de corde, ferma les yeux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p>
+
+<p>Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il
+reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant
+plus les voix terrestres, continua son ascension,
+toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec
+joie:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p>
+
+<p>A ce moment passaient sur le large toit de l'église
+les membres du Conseil de construction «<i>Consiglio
+della Fabrica</i>», architectes, italiens et étrangers, invités
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio,
+tour principale qui devait s'élever au-dessus de la
+coupole.</p>
+
+<p>Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa
+son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent
+le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop
+opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.</p>
+
+<p>Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord.
+Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient
+pas suffisamment solides. Les autres affirmaient
+que l'église pouvait affronter l'éternité.</p>
+
+<p>Léonard selon son habitude ne prenait pas part
+à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.</p>
+
+<p>Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une
+lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, en bas, sur la place, un courrier de
+Pavie attend votre excellence.</p>
+
+<p>L'artiste brisa le cachet et lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">DUC JEAN GALÉAS.</span></p>
+
+<p class="left">»14 octobre.»</p>
+</div>
+
+<p>Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit
+sur la place, monta à cheval et partit pour le
+château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de
+Milan.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du
+parc gigantesque étaient baignés de pourpre et d'or
+par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles
+mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus
+dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se
+mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.</p>
+
+<p>En approchant du château, Léonard aperçut un
+nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté
+fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs
+avaient quitté le duc agonisant.</p>
+
+<p>Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant,
+à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.</p>
+
+<p>Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.</p>
+
+<p>Léonard s'engagea dans l'allée principale.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant.
+On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous
+amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se
+doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce
+chemin détourné...</p>
+
+<p>Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent
+un escalier, passèrent devant de sombres salles,
+jadis magnifiques, maintenant inhabitées. Les tentures
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en
+loques le long des murs. Le trône ducal, sous son
+baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée.
+A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du
+parc des feuilles jaunies.</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables! les voleurs! grognait le nain en
+désignant à son compagnon les traces du pillage. Si
+vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas
+voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du
+monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre,
+pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.</p>
+
+<p>Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans
+une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée
+d'air et complètement sombre.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la
+saignée à la lumière, les volets clos. L'aide du barbier
+tenait un plat d'étain dans lequel coulait le sang. Le
+barbier, modeste vieillard, les manches retroussées,
+opérait l'incision de la veine. Le docteur, «maître ès
+physique», avec une physionomie entendue, le nez
+chaussé de lunettes, l'épaulière de velours violet doublée
+d'écureuil passée sous le bras, ne prenait pas part
+à l'opération que pratiquait le barbier&mdash;car toucher
+à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne d'un
+docteur&mdash;il observait simplement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+&mdash;A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer
+la saignée, ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé
+et qu'on étendit le duc sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Domine magister</i>, murmura le barbier respectueusement,
+ne vaudrait-il pas mieux attendre? Le
+malade est faible. Une trop grande prise de sang...</p>
+
+<p>Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de
+mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez
+pourtant savoir que sur les vingt-quatre livres de sang
+que contient le corps humain, on peut en supprimer
+vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la
+santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits
+plus il vous en reste de pure. J'ai pratiqué la saignée
+sans merci sur des enfants nouveau-nés, toujours avec
+réussite.</p>
+
+<p>Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer,
+mais songea que discuter avec des docteurs était
+aussi inutile que discuter avec des alchimistes.</p>
+
+<p>Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea
+les coussins, enveloppa les pieds du malade.</p>
+
+<p>Léonard jeta un coup d'&oelig;il sur la chambre. Au-dessus
+du lit pendait une cage avec un petit perroquet
+vert. Sur une table ronde, près d'une cuve de cristal,
+contenant des poissons dorés, traînaient des cartes et
+des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé
+en boule, dormait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans
+ouvrir les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions!
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+pensant que vous dormiez... Messer Leonardo
+est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?</p>
+
+<p>Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort
+pour se soulever.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes
+pas.</p>
+
+<p>Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout
+jeune de Jean Galéas&mdash;il n'avait que vingt-quatre ans&mdash;s'anima
+d'une tendre rougeur.</p>
+
+<p>Le nain sortit pour veiller à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, continua le malade, tu connais la
+calomnie?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler...
+Cependant, si, je te la dirai: nous en rirons
+ensemble. Ils insinuent...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et
+acheva avec un doux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ils insinuent que tu es mon meurtrier.</p>
+
+<p>Léonard crut que le malade délirait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon
+meurtrier. Il y a trois semaines environ, mon oncle le
+More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pêches.
+Madonna Isabella est convaincue que depuis que j'ai
+goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs
+d'un empoisonnement lent et que dans ton jardin il y
+un arbre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami! Est-ce possible?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+&mdash;Non, même si ces fruits viennent de mon jardin.
+Je comprends d'où viennent ces allusions, en désirant
+étudier l'effet des poisons, je voulus rendre un pêcher
+vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de Peretola
+que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a
+pas réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop
+pressé, a dû raconter à quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement
+le duc, personne n'est cause de ma mort! Et
+cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détestent
+et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire tout,
+comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon
+meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide.
+Et pourquoi me tuerait-il? Je suis prêt moi-même à
+lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien.
+Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec
+des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève,
+Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne
+regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela
+maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné
+avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres
+aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce
+que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris,
+maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me
+sens bien, calme et heureux, comme si, par une
+journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements
+et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua
+le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi
+seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu me disais
+jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+apprend aux hommes le grand calme et la grande
+soumission? J'ai compris alors. Mais maintenant,
+durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves,
+combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage,
+chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois
+que nous avons par des voies différentes atteint ensemble
+le même but&mdash;toi dans la vie, moi dans la mort.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:</p>
+
+<p>Monna Druda!</p>
+
+<p>Léonard voulut partir, le duc le retint.</p>
+
+<p>Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas,
+entra dans la chambre, tenant dans ses mains une
+petite fiole contenant un liquide jaune et trouble&mdash;l'élixir
+de scorpion.</p>
+
+<p>En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la
+constellation du lion, on attrapait les scorpions et on
+les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire
+avec du seneçon, du mithridate et du serpentaire; puis
+on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et
+chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le
+ventre et la région du c&oelig;ur du malade. Les rebouteux
+assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace
+contre tous les poisons et contre les sorcelleries.</p>
+
+<p>En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille
+s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle
+faillit laisser choir le flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!</p>
+
+<p>Tout en se signant, et marmottant des prières, elle
+marcha à reculons vers la porte, et une fois dans
+le couloir courut aussi vite que le lui permettaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer
+la terrible nouvelle.</p>
+
+<p>Monna Druda était convaincue que le More et son
+manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc,
+sinon par le poison, du moins par le mauvais &oelig;il, par
+des man&oelig;uvres diaboliques.</p>
+
+<p>La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.</p>
+
+<p>Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se
+trouvait auprès du duc, elle se releva et cria furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre
+Altesse. On croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il
+s'est introduit par la cheminée! La chose est louche.
+Depuis longtemps déjà j'ai prévenu votre Altesse...</p>
+
+<p>Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement
+les genoux demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à
+vous et au seigneur Maître, de recevoir Sa Majesté, le
+roi très chrétien de France.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Charles VIII s'était installé dans les appartements
+du rez-de-chaussée du château de Pavie, somptueusement
+décorés à son intention par Ludovic le More.</p>
+
+<p>Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la
+lecture d'un ouvrage nouvellement et spécialement
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+traduit pour lui du latin en français, un opuscule assez
+ignare <i>Les Merveilles de Rome</i>,&mdash;<i>Mirabilia urbis
+Romæ</i>.</p>
+
+<p>Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif,
+pendant sa triste jeunesse passée dans le solitaire château
+d'Amboise, avait été élevé à la lecture des romans
+de chevalerie qui avaient quelque peu brouillé son
+cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre
+un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et
+de Tristan, ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté
+et timide, bon et fou, avait résolu de mettre en
+action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon l'expression
+des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars,
+descendant de Jules César, il était venu en Lombardie
+à la tête d'une formidable armée à telle fin de conquérir
+Naples, les deux Siciles, Constantinople, Jérusalem,
+détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie
+mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug
+des infidèles.</p>
+
+<p>A l'audition des <i>Merveilles de Rome</i> le roi goûtait
+à l'avance la gloire qu'il acquerrait en soumettant
+une ville aussi célèbre.</p>
+
+<p>Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre
+et une lourdeur de tête lui rappelaient le trop
+gai souper de la veille en compagnie de dames milanaises.
+Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia
+Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.</p>
+
+<p>Charles VIII était petit de taille et laid de figure.
+Ses jambes étaient maigres et torses, ses épaules
+étroites, l'une plus haute que l'autre; la poitrine
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+rentrée, un nez démesurément long et crochu; des
+cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait
+la barbe et les moustaches. Ses mains et son
+visage avaient de désagréables crispations. Ses lèvres
+épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez les enfants,
+ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à
+fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite,
+et en même temps tendue, inhérente aux gens
+faibles d'esprit. Il parlait difficilement et par saccades.
+On racontait qu'il avait les pieds difformes et que
+pour les cacher il avait introduit la mode des larges
+souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet,
+en interrompant la lecture et bégayant selon sa coutume...
+je... je voudrais, mon petit... tu sais?... je
+voudrais boire. Hein! il me semble... Probablement...
+Apporte-moi du vin, Thibault.</p>
+
+<p>Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc
+attendait la visite du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite...
+seulement, je veux boire d'abord...</p>
+
+<p>Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet
+arrêta le mouvement du roi et demanda à Thibault:</p>
+
+<p>&mdash;Du nôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur. Des caves du palais...</p>
+
+<p>Le cardinal jeta le contenu de la coupe.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent
+être nuisibles à votre santé. Thibault, donne
+ordre qu'on courre au camp chercher une bonbonne
+de notre vin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+&mdash;Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia
+le roi surpris.</p>
+
+<p>Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons,
+que la prudence s'imposait vis-à-vis de gens qui
+avaient empoisonné leur seigneur légitime, et dont
+on pouvait attendre toutes les trahisons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux
+boire, dit Charles en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Puis il se soumit.</p>
+
+<p>Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent,
+au-dessus du roi, un superbe baldaquin de
+soie bleue, tissé de fleurs de lis d'argent, le sénéchal
+plaça sur les épaules de Charles le manteau à revers
+d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des
+abeilles et la devise: «La reine des abeilles n'a pas
+d'aiguillon.»</p>
+
+<p>A travers les sombres appartements délaissés, le
+cortège se dirigea vers la chambre du mourant. En
+passant devant la chapelle, Charles aperçut la duchesse
+Isabelle.</p>
+
+<p>Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher
+d'elle et, selon la vieille coutume française, la
+baiser sur les lèvres en la nommant «chère s&oelig;ur».</p>
+
+<p>Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et
+tomba à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, commença-t-elle le discours préparé
+d'avance, aie pitié de nous, Dieu te récompensera.
+Défends les innocents, chevalier magnanime! Le More
+nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le
+duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château,
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+nous ne sommes environnés que de mercenaires assassins...</p>
+
+<p>Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle
+lui disait.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme
+mal éveillé et tiquant des épaules. Non, je vous prie...,
+je ne puis tolérer, ma chère s&oelig;ur, levez-vous!</p>
+
+<p>Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les
+baisait, voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant,
+s'écria avec désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!</p>
+
+<p>Le roi se troubla complètement, et son visage eut
+une grimace douloureuse, comme s'il eût été lui aussi
+prêt à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis...
+Briçonnet, je te prie... dis-lui... je ne sais pas.</p>
+
+<p>Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune
+compassion, étant, même dans son humiliation, trop
+fière et trop belle, telle une géniale héroïne de tragédie.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera
+tout ce qui dépendra d'elle en faveur de votre époux
+messire Jean Galéas, dit le cardinal poliment mais
+froidement, prononçant d'un ton protecteur le nom du
+duc en français.</p>
+
+<p>La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des
+yeux attentifs, et, subitement, comprenant à qui elle
+parlait, se tut.</p>
+
+<p>Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant
+elle, les lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire
+forcé, stupide, déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+&mdash;Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la
+petite fille de Ferdinand d'Aragon!</p>
+
+<p>Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le
+roi sentait qu'il lui était indispensable de dire quelque
+chose, de se tirer de ce mutisme inepte. Il fit un effort
+désespéré, tiqua de l'épaule, cligna des yeux, balbutia
+son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, eut
+un geste navré et se tut.</p>
+
+<p>La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé.
+Charles baissait la tête, anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Briçonnet, allons, allons,... hein?</p>
+
+<p>Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles
+entra dans la chambre du duc.</p>
+
+<p>Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir
+d'automne tombait à travers les hautes futaies du parc.</p>
+
+<p>Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon
+cousin» et s'inquiéta de sa santé.</p>
+
+<p>Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire
+que tout de suite Charles se sentit allégé, son trouble
+se dissipa et se calma peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté!
+dit le duc. Quand vous serez à Jérusalem, auprès
+du Saint-Sépulcre, priez pour ma pauvre âme, car à
+ce moment-là je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous
+de telles pensées? interrompit le roi. Dieu est clément.
+Vous guérirez. Nous partirons ensemble en croisade.
+Vous verrez! Hein?</p>
+
+<p>Jean Galéas secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le pourrai pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas
+mon fils Francesco et Isabelle ma femme. La malheureuse
+n'a personne au monde...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.</p>
+
+<p>Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent
+et, comme s'il reflétait un feu intérieur, son visage
+s'éclaira d'une infinie bonté. Il se pencha vivement
+vers le malade et l'embrassant avec une tendresse impétueuse
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...</p>
+
+<p>Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs
+et leurs lèvres s'unirent en un fraternel baiser.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi
+appela près de lui le cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut...
+d'une façon quelconque... prendre parti... On ne peut
+pas comme cela... Je suis un chevalier... Il faut le
+défendre, tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Majesté, répondit évasivement le cardinal, il
+mourra tout de même. Et de quel secours pourrons-nous
+lui être? Nous nous ferions du tort. Le More
+est notre allié...</p>
+
+<p>&mdash;Le More est un misérable, oui... sûrement...
+un assassin! cria le roi.</p>
+
+<p>Et dans ses yeux brilla une colère sensée.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire.
+Le More n'est ni pire, ni meilleur que les
+autres. C'est de la politique, Seigneur! Nous sommes
+tous des hommes...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+L'échanson apporta au roi une coupe de vin français
+que Charles but avidement. Le vin le ranima et
+chassa ses noires pensées.</p>
+
+<p>En même temps que l'échanson se présenta un envoyé
+du duc, pour inviter le roi au souper. Celui-ci
+refusa. L'envoyé insista. Mais voyant que ses prières
+étaient vaines, il s'approcha de Thibault et lui murmura
+quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe
+affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Majesté, madonna Lucrezia...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...</p>
+
+<p>&mdash;Celle avec laquelle vous avez daigné danser au
+bal hier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!...
+Exquise! Tu dis qu'elle assistera au souper?</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement et elle supplie Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors?
+Thibault? Que penses-tu? Peut-être... après tout...
+Demain nous nous mettons en campagne... Pour la
+dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il en
+s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement...
+oui...</p>
+
+<p>Le roi prit Thibault à part:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?</p>
+
+<p>&mdash;La maîtresse du More, Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;La maîtresse du More, ah! c'est dommage...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il
+vous plaît aujourd'hui même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Je suis son hôte...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+&mdash;Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez
+pas ces gens-là...</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est indifférent... Comme tu voudras...
+C'est ton affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit:
+C'est ton affaire... Je ne veux rien savoir... comme
+tu voudras.</p>
+
+<p>Thibault s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit
+et passant la main sur le front:</p>
+
+<p>&mdash;Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment
+crois-tu? Que voulais-je dire?... Ah! oui!... Il faut le
+défendre... C'est un innocent... il y a offense... Je ne
+puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres
+sujets. Plus tard en revenant de Jérusalem...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un
+pâle sourire méditatif.</p>
+
+<p>&mdash;La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les
+victoires, continua Briçonnet. Le doigt de Dieu montre
+le chemin aux croisés.</p>
+
+<p>&mdash;Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta
+Charles VIII solennel, inspiré, les yeux levés au
+ciel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Huit jours après, le jeune duc mourait.</p>
+
+<p>Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme
+de lui accorder une entrevue avec Léonard, mais elle
+lui avait refusé. Monna Druda avait convaincu Isabelle
+que les gens ensorcelés ressentaient un irrésistible
+désir de voir celui qui les avait perdus.</p>
+
+<p>Et la vieille continuait à frotter soigneusement le
+malade, avec de l'huile de scorpion. Les médecins le
+tourmentèrent jusqu'à la fin avec leurs saignées.</p>
+
+<p>Il expira doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Que ta volonté soit faite! furent ses dernières
+paroles.</p>
+
+<p>Le More donna ordre de transporter de Pavie à
+Milan le corps du défunt et de l'exposer solennellement
+dans la cathédrale.</p>
+
+<p>Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic,
+après avoir assuré que la mort prématurée de son
+neveu lui causait une douleur profonde, proposa de
+déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier
+légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on
+ne pouvait confier un tel pouvoir à un mineur et
+supplièrent Le More au nom du peuple, d'accepter
+le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis,
+comme à contre-c&oelig;ur, céda à leurs prières.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+On apporta les somptueux habits de drap d'or.
+Le nouveau duc les revêtit, monta à cheval et se
+rendit à l'église de San Ambrogio, entouré d'une
+foule de partisans qui criaient: «<i>Viva il Moro, viva
+il duca!</i>» au son des trompes, des salves de canon,
+du carillon des cloches et du mutisme du peuple.</p>
+
+<p>Sur la place du Commerce, du haut de la loggia
+du vieil hôtel de ville, en présence des syndics, des
+consuls, des principaux citoyens, le chef des hérauts
+lut le <i>privilège</i> accordé au duc Le More par l'éternel
+Auguste du très saint Empire, Maximilien: «<i>Maximilianus
+divina favente clementia Romanorum Rex
+semper Augustus</i>, toutes les provinces, terres, villes,
+villages, châteaux, forts, montagnes et plaines, bois
+et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines,
+mines, possession des vassaux, marquis, comtes,
+barons, monastères, églises et paroisses&mdash;tout et
+tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à toi et à
+tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et
+choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain
+autocrate de la Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»</p>
+
+<p>Quelques jours après cette proclamation on annonça
+la translation dans la cathédrale de la plus précieuse
+relique de Milan, un des clous de la sainte Croix.</p>
+
+<p>Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider
+son pouvoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne
+de Tibald, la foule se réunit. L'étameur Scarabullo,
+le brodeur Mascarello, le pelletier Mazo, le cordonnier
+Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au premier
+rang.</p>
+
+<p>Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère
+Timoteo prêchait:</p>
+
+<p>&mdash;Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le
+temple de Vénus le bois de la sainte Croix et les autres
+instruments qui avaient servi à la torture du Christ
+et avaient été enterrés par les païens&mdash;l'empereur
+Constantin, prenant un des saints et terribles clous,
+ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors
+de son cheval de guerre, afin d'accomplir la parole
+de l'apôtre Zacharie, et cette relique lui donna la victoire
+sur les ennemis de l'Empire romain. A la mort
+du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard
+retrouvé par saint Ambroise à Rome, dans la boutique
+d'un certain Paolino, marchand de vieille ferraille, et
+transporté à Milan. Notre ville possède donc le plus
+précieux, le plus sacré des quatre clous&mdash;celui qui
+avait percé la paume droite du Dieu puissant sur
+le Bois du Salut. Sa longueur exacte est de cinq
+pouces et demi. Étant plus long et plus épais que le
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+clou romain il est pointu, tandis que le clou romain
+est émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté
+dans la main du Sauveur, comme le prouve, par de
+fins syllogismes, le savant Père Alesio.</p>
+
+<p>Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en
+levant les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un
+horrible sacrilège! Le More, le misérable, l'assassin, le
+voleur de trône, tente le peuple par des fêtes impies,
+et affermit son trône croulant avec le saint clou!</p>
+
+<p>La foule devint houleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous, mes frères, continua le moine,
+savez-vous à qui il a confié l'encastrement du clou dans
+la grande coupole de la cathédrale, au-dessus de l'autel?</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au Florentin Léonard de Vinci!</p>
+
+<p>&mdash;Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le connaissons parbleu, répondaient les
+autres, c'est celui-là même qui a empoisonné le jeune
+duc avec des fruits...</p>
+
+<p>&mdash;Un sorcier! un hérétique! un athée!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo,
+j'ai entendu dire que ce messer Leonardo était
+un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait de mal à
+personne. Qu'il aime non seulement les hommes,
+mais aussi les bêtes...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!</p>
+
+<p>&mdash;Un sorcier peut-il être bon?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo&mdash;les
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+gens diront aussi du grand tentateur, le prince des
+ténèbres: «Il est bienveillant, il est parfait», car il
+se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera douce
+et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront
+tentés par sa miséricorde. Et il conviera des quatre
+points cardinaux tous les peuples et toutes les tribus
+comme la perdrix, par son cri trompeur, appelle dans
+son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc,
+ô mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist,
+viendra parmi nous sous une forme humaine:
+le Florentin Léonard est le serviteur et le précurseur
+de l'Antechrist.</p>
+
+<p>Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler
+de Léonard murmura avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au
+diable et qu'il a signé le pacte avec son sang.</p>
+
+<p>&mdash;Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu!
+marmonnait la fripière Barbaccia. Ces jours derniers,
+Stamma, la lavandière du bourreau, me disait que ce
+Léonard volait les corps des pendus, qu'il les découpait,
+enlevait les intestins...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des choses que tu ne peux comprendre,
+Barbaccia, observa Corbolo, c'est une science qu'on
+appelle l'anatomie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a aussi inventé une machine pour
+voler, avec des ailes d'oiseau, rapporta Mascarello.</p>
+
+<p>&mdash;L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu,
+expliqua de nouveau frère Timoteo. Simon le Mage
+s'est aussi élevé dans les airs, mais il a été renversé
+par l'apôtre Paul.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+&mdash;Et il marche sur l'eau comme sur la terre,
+ajouta Scarabullo. «Le Seigneur marchait sur les
+eaux... je ferai de même.» Voilà comme il blasphème!</p>
+
+<p>&mdash;Il fait mieux encore: il descend dans une cloche
+de verre au fond de la mer, reprit Mazo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a
+pas besoin. Quand il veut, il se transforme en poisson
+et il nage: il se transforme en oiseau et il vole! déclara
+Gorgolio.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ogre; qu'il crève!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au
+bûcher, le Léonard!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on l'empale!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés!
+se prit à geindre frère Timoteo. Le très saint clou,
+le clou sacré est... chez Léonard!</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les
+poings, nous mourrons pour notre relique, nous ne la
+laisserons pas souiller. Allons prendre le clou chez
+l'impie!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est
+l'heure de la ronde de nuit. Le capitaine de la milice...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo,
+cache-toi sous la jupe de ta femme!</p>
+
+<p>Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres,
+criant et jurant, la foule s'avança par les rues.</p>
+
+<p>En tête marchait le moine, tenant dans ses mains
+un crucifix et chantant un psaume.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans
+leur reflet rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant
+de la lune.</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait
+une caisse ronde, vitrée, avec des rayons
+dorés, dans laquelle devait être conservé le clou sacré.
+Assis dans un coin sombre, Giovanni Beltraffio, de
+temps à autre observait son maître. Plongé dans la
+recherche du problème de la transmission de la force
+à l'aide de poulies et de leviers, Léonard ne pensait
+plus à la relique. Il venait de terminer un calcul
+compliqué.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il,
+avec un sourire heureux, rien d'aussi parfait, facile et
+superbe comme les manifestations de la nature. La
+divine nécessité la force par ses lois à déduire le résultat
+de la cause par la voie la plus rapide.</p>
+
+<p>Dans son c&oelig;ur naissait le sentiment, qui lui était
+si habituel, de respectueux étonnement devant l'abîme
+qu'il contemplait. En marge, à côté du croquis de la
+machine élévatoire, à côté de chiffres et de ratures, il
+écrivait ces mots qui sonnaient dans son c&oelig;ur ainsi
+qu'une prière:</p>
+
+<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+<i>voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de
+sua necessari effetti.</i>»</p>
+
+<p>Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur!
+Tu n'as pas voulu priver la moindre force de son
+ordre et de ses qualités indispensables.</p>
+
+<p>On frappa violemment à la porte extérieure. Des
+cris, des jurons, le chant des psaumes retentirent.</p>
+
+<p>Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui
+était arrivé. Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut,
+à demi vêtue, se précipita dans la pièce en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte
+Mère de Dieu, protège-nous!</p>
+
+<p>Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse
+à la main, il ferma vivement les volets.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer
+dans la maison. Les moines ont dû exciter la populace.</p>
+
+<p>&mdash;Que veulent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable seul pourrait comprendre cette crapule
+folle. Ils exigent le clou sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.</p>
+
+<p>&mdash;Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils
+appellent Votre Excellence, assassin du duc Jean
+Galéas, sorcier et impie.</p>
+
+<p>Dans la rue les cris augmentaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre
+nid maudit! Attends, nous aurons ta peau, Léonard,
+antechrist!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se
+mêlaient les stridents sifflets du vaurien Farfaniccio.</p>
+
+<p>Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier,
+grimpa sur l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans
+la cour, mais Léonard le retint par son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout
+près d'ici à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on
+te tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans
+le potager de la tante Trulla, puis dans le fossé, puis
+par les arrière-cours... Et s'ils me tuent, mieux vaut
+que ce soit moi que vous!</p>
+
+<p>Après avoir adressé un tendre et brave sourire
+à Léonard, le gamin s'échappa de ses mains, sauta
+par la croisée et cria de la cour, en poussant les
+volets:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je vous délivrerai!</p>
+
+<p>&mdash;Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et
+voilà, pourtant, il nous est utile dans notre malheur.
+Peut-être bien qu'il nous délivrera...</p>
+
+<p>Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri
+étouffé, se sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la
+cave où, comme elle le raconta ensuite, elle se blottit
+dans un tonneau vide jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Marco monta fermer les volets.</p>
+
+<p>Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa
+place, pâle, abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha
+de lui, tomba à ses genoux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+&mdash;Qu'as-tu, Giovanni?</p>
+
+<p>&mdash;Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge...
+Je ne crois pas... mais dites... dites-le-moi vous
+même!</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire,
+tu te demandes s'ils disent la vérité... si je suis un
+assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, un seul de votre bouche, maître!</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu
+ne me croiras pas, puisque tu as pu douter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je
+suis tellement torturé... je ne sais ce que j'ai... je
+deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez pitié de
+moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas
+vrai!</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement
+dans la voix, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!</p>
+
+<p>Des coups terribles retentirent ébranlant la maison:
+l'étameur Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une
+hache.</p>
+
+<p>Léonard écouta les cris de la populace, et son c&oelig;ur
+se serra de cette tristesse que lui donnait le sentiment
+de son isolement.</p>
+
+<p>Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine
+écrites.</p>
+
+<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore!</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le
+bien!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta
+les paroles de Jean Galéas mourant:</p>
+
+<p>&mdash;Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le
+ciel!...</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="center"><b>LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494-1495.</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p><i>L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa
+cognitione. L'amore à tantopiu fervente, quanto
+la cognitione à piu certa.</i></p>
+
+<p>[<i>L'amour est fils de la science. L'amour
+est d'autant plus fervent que la science est
+exacte.</i>]</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p>
+
+<p><i>Soyez sages comme le serpent, simples
+comme la Colombe.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">MATTHIEU, X</span>, 16.</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard
+de Vinci le 25 mars 1494.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions
+du corps humain, le dessin d'après les modèles
+des bons maîtres, le dessin d'après nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a
+donné un livre sur la perspective, écrit sous la dictée
+du maître. Ce livre commence ainsi:</p>
+
+<p>«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande
+joie au corps; la plus grande joie de l'âme vient de
+la clarté de la vérité mathématique. Voilà pourquoi la
+science de la perspective, dans laquelle la contemplation
+de la ligne claire&mdash;<i>la linia radiosa</i>&mdash;est la plus
+grande joie des yeux qui se fond avec la clarté mathématique&mdash;la
+plus grande joie de l'âme doit être préférée
+à toutes les autres investigations et sciences
+humaines. Que celui qui a dit de soi: «Je suis la
+lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer
+la science de la perspective, la science de la lumière.
+Et je diviserai ce livre en trois parties: la première,
+l'amoindrissement des proportions des objets dans le
+lointain; la seconde, l'amoindrissement de la netteté
+des teintes; la troisième, l'amoindrissement de la netteté
+des contours.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître s'occupe de moi comme d'un parent.
+Apprenant que j'étais pauvre, il n'a pas voulu accepter
+ma pension convenue de cinq <i>lires</i> par mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu posséderas à fond la perspective et
+que tu connaîtras par c&oelig;ur les proportions du corps
+humain, observe attentivement, pendant tes promenades,
+les mouvements des gens, comment ils se
+tiennent debout, comment ils marchent, comment ils
+causent, discutent, rient et se battent; quelles sont,
+à ce moment, l'expression de leurs visages et
+celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les
+regardent passivement. Inscris et dessine tout cela
+dans un livre qui ne doit jamais te quitter. Lorsque ce
+livre sera complet, prends-en un autre, mais garde le
+premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni
+gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements
+des corps sont si divers dans la nature qu'aucune
+mémoire humaine ne saurait les retenir. Voilà pourquoi
+tu dois considérer ces dessins comme tes meilleurs
+conseillers et tes meilleurs maîtres.</p>
+
+<p>Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris
+les mémorables paroles prononcées par le maître
+durant la journée.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin
+de l'église, j'ai rencontré mon oncle, le maître verrier
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+Oswald Ingrim. Il m'a dit qu'il me reniait,
+que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la
+maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant
+je suis seul, je n'ai plus personne au monde, ni
+parents, ni amis, je n'ai plus que mon maître. Je
+répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur,
+lumière du monde, m'éclaire et m'aide à
+exposer la perspective, science de sa lumière.»
+Seraient-ce là les paroles d'un athée?</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder
+pour que je sente mon âme plus légère et joyeuse.
+Quels beaux yeux il a, purs, bleu pâle et froids
+comme la glace! Quelle voix, calme et agréable!
+Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants
+ne peuvent résister à sa parole persuasive, s'il
+désire les faire incliner vers l'affirmative ou la négative.
+Souvent je le regarde, lorsqu'il est assis devant
+sa table de travail, plongé dans ses méditations, et
+lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins,
+il tourmente et caresse sa barbe longue, dorée, douce
+et ondulée comme des cheveux de femme. Quand il
+parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un &oelig;il
+avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il
+semble alors que son regard, de dessous ses longs
+sourcils, vous pénètre jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs
+voyantes et les frivolités de la mode. Il n'aime
+aucun parfum. Mais son linge est de fine toile et toujours
+blanc comme la neige. Il porte un béret de
+velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus
+sa tunique noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il
+jette un manteau rouge foncé à plis droits, d'ancienne
+coupe florentine&mdash;<i>pitocco rosato</i>. Ses mouvements
+sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements
+simples, toujours, n'importe où il se trouve&mdash;parmi
+des seigneurs ou dans la foule&mdash;il a un tel air qu'on
+ne peut s'empêcher de le remarquer. Il ne ressemble
+à personne.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur
+à l'arc et à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître
+ès escrime. Une fois je l'ai vu concourir avec les plus
+forts hommes du peuple; le jeu consistait en ceci:
+il fallait, dans une église, jeter une petite pièce de
+monnaie de façon qu'elle touchât le centre même
+de la coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le
+monde par son adresse et par sa force. Il est gaucher.
+Mais de cette main gauche, fine et tendre d'aspect
+ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval,
+tord le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+le visage d'une jolie jeune fille, crayonne des
+ombres transparentes, légères, telles de tremblantes
+ailes de papillons.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la
+tête penchée de la Vierge écoutant les paroles de l'archange.
+De dessous le bandeau orné de perles,
+comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle
+des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont
+échappées, tressées à la mode des jeunes filles florentines
+et formant une coiffure d'aspect négligemment
+libre, mais par le fait d'un art raffiné. La beauté de
+ces cheveux frisés charme comme une étrange musique.
+Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers
+les paupières baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble
+au mystère des fleurs sous-marines que l'on
+voit à travers le flot mais qu'on ne peut atteindre.
+Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans
+l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Des monstres! des monstres! Messer Leonardo,
+allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de telles
+horreurs que vous vous en lécherez les doigts.</p>
+
+<p>&mdash;D'où cela? demanda le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de
+Bergame. Je leur ai dit que vous leur offririez à souper,
+s'ils voulaient vous permettre de faire leur portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+doivent rentrer à Bergame avant la tombée du jour.
+Mais regardez-les seulement&mdash;vous ne vous en repentirez
+pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne
+pouvez vous figurer ces monstres!</p>
+
+<p>Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le
+maître se rendit à la cuisine. Je le suivis.</p>
+
+<p>Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux
+frères, gros, enflés par l'hydropisie, avec d'horribles
+goitres pendants&mdash;maladie spéciale aux habitants des
+monts Bergamasques&mdash;et la femme de l'un d'eux,
+petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et
+en tous points digne de son nom.</p>
+
+<p>Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous
+disais qu'ils vous plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.</p>
+
+<p>Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du
+vin et se prit à les servir, à les questionner, à les
+amuser avec des histoires drôles. D'abord, ils se tinrent
+sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas pourquoi
+on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur
+raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort,
+coupé en minuscules morceaux par un coreligionnaire
+pour contourner la loi qui défendait l'inhumation des
+juifs dans la ville de Bologne, mariné dans un tonneau
+de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis
+et par mégarde mangé par un voyageur florentin et
+chrétien&mdash;le fou rire s'empara de la vieille.</p>
+
+<p>Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité
+qui les fit se tordre avec d'ignobles grimaces. De
+dégoût, je baissai les yeux pour ne pas les voir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide,
+comme un savant qui fait une expérience. Lorsque la
+monstruosité fut à son comble, il prit un papier et
+dessina ces abominations, du même crayon et avec le
+même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la
+Vierge Marie.</p>
+
+<p>Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures,
+non seulement de gens, mais d'animaux affublés de
+figures de cauchemar. Dans les animaux transparaît
+l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à
+l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur.
+Je me souviens particulièrement du museau d'un porc-épic
+tout hérissé, avec une lèvre inférieure pendante,
+molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un
+hideux sourire humain, des dents longues et blanches
+pareilles à des amandes. Je n'oublierai jamais non
+plus le visage de la vieille aux cheveux relevés en une
+coiffure sauvage, avec une natte maigre, un front
+démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une
+verrue et des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant
+les champignons flétris et gluants qui poussent
+sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus terrible est que
+ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a déjà
+vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction
+qui vous attire et vous repousse en même temps comme
+un abîme. On les regarde, on se tourmente et on ne
+peut en arracher les yeux, non plus que du sourire
+de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit
+comme devant un miracle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre
+dans la rue un monstre curieux, peut le suivre et
+l'observer durant toute une journée, s'appliquant à se
+rappeler les transformations de son visage. «La grande
+laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi
+extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité
+seule se rencontre toujours.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il a imaginé un système étrange pour se souvenir
+des figures. Il suppose que le nez des gens est de trois
+façons: ou droit, ou bosselé ou rentré. Les droits
+peuvent être ou courts ou longs avec des extrémités
+carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine
+du nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite
+pour chaque partie du visage. Toutes ces subdivisions
+infinies sont marquées par des chiffres dans un livre
+spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste rencontre en
+un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit
+de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre
+correspondant au nez, au front, aux yeux, au menton,
+et de cette manière à l'aide de ces chiffres la physionomie
+s'incruste dans la mémoire indélébilement.
+Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une
+seule forme. Il a aussi inventé une cuiller pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+dosage mathématique de la couleur dans les gradations
+de teintes imperceptibles à l'&oelig;il. Par exemple, pour
+obtenir un certain degré d'ombre il faut employer
+dix cuillers de noir, pour la gradation suivante il
+faudra en prendre onze, puis douze, puis treize et ainsi
+de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la couleur, on
+coupe le monticule, on égalise avec une équerre de
+verre, comme au marché on égalise les mesures de
+grains.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le
+plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme
+un b&oelig;uf de labour, il exécute exactement toutes les
+règles du maître; mais visiblement, plus il s'applique,
+moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même
+à coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée
+qu'il y a logée. Il est convaincu que «patience et travail
+ont raison de tout», et il ne perd pas l'espoir de
+devenir un jour un peintre célèbre. Il est celui d'entre
+nous tous qui se réjouit le plus des inventions du
+maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers,
+ayant pris le livre chiffré pour la notation des
+visages, il s'est rendu sur la place du Broletto, a
+choisi ses types dans la foule et les a marqués à la
+tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu
+durant des heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer.
+Le même malheur lui est arrivé avec la
+cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous
+les principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare
+da Sesto triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr
+de la science. Son exemple démontre que toutes ces
+règles et toutes ces cuillers et tables chiffrées pour les
+nez ne valent pas le diable. Il ne suffit pas de
+savoir comment naissent les enfants pour en avoir.
+Léonard se trompe et trompe les autres. Il dit une
+chose et fait le contraire. Quand il peint il ne songe
+à aucun principe, il suit simplement son inspiration.
+Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il veut
+aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art
+avec la science, l'inspiration avec la mathématique.
+Je crains, cependant, que chassant deux lièvres, il
+n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une part de
+vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi
+déteste-t-il ainsi le maître? Léonard lui pardonne
+tout, écoute complaisamment ses mordantes ironies,
+apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre lui.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>J'observe comment il travaille à la <i>Sainte Cène</i>. Dès
+l'aube, il quitte la maison, se rend au monastère et
+pendant toute la journée, jusqu'au crépuscule, il peint,
+oubliant même de manger. Ou bien durant deux
+semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais
+chaque jour, il passe deux ou trois heures devant son
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+tableau, examinant et jugeant le travail accompli.
+Parfois à midi, il abandonne brusquement un ouvrage
+commencé, court au monastère, à travers les
+rues désertes, sans choisir le côté de l'ombre, comme
+attiré par une force invisible, grimpe sur l'échafaudage,
+donne deux ou trois coups de pinceau et revient.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de
+l'apôtre Jean. Il devait la terminer aujourd'hui. Mais,
+à mon grand étonnement, il est resté à la maison et
+dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est amusé à
+observer le vol des bourdons, des guêpes et des
+mouches. Il est tellement occupé à étudier leur corps
+et leurs ailes que l'on croirait que le sort du monde
+en dépend. Il a été heureux infiniment en découvrant
+que les pattes postérieures des mouches leur servaient
+de gouvernail. A son avis, cette découverte est
+excessivement précieuse et utile pour la construction
+de sa machine à voler.</p>
+
+<p>Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de
+le voir abandonner la tête de l'apôtre Jean pour des
+observations sur les pattes de mouches.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées
+ainsi que la sainte Cène. Le maître combine un joli
+modèle d'écusson pour l'inexistante Académie de
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+peinture imaginée par le duc de Milan&mdash;un tétragone
+de n&oelig;uds de corde, sans commencement et sans fin,
+entourant l'inscription latine: «<i>Leonardi-Vinci-Academia</i>.»
+Il est absorbé par ce travail au point que
+rien au monde n'existe plus pour lui en dehors de ce
+jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien
+ne pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et
+me décidai à lui rappeler la tête inachevée de l'apôtre
+Jean. Il hausse les épaules sans lever les yeux de
+dessus ses n&oelig;uds de ficelle et grince entre les dents:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.</p>
+
+<p>Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Ludovic le More lui a confié l'installation dans
+son palais de tuyaux acoustiques cachés dans l'épaisseur
+des murs.</p>
+
+<p>&mdash;L'oreille de Denys&mdash;permettant au seigneur
+d'entendre dans un appartement ce qui se dit dans
+l'autre. Tout d'abord Léonard s'en occupa avec passion.
+Mais bientôt, selon son habitude, son enthousiasme
+refroidi, il commença à remettre ces travaux
+sous différents prétextes. Le duc le presse et se fâche.
+Aujourd'hui on est venu plusieurs fois du palais le
+chercher. Mais le maître est pris par un autre travail
+nouveau qui lui semble non moins important que
+l'installation de l'oreille de Denys&mdash;des expériences
+sur les plantes: ayant coupé les racines d'une citrouille
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+et n'ayant laissé qu'un petit rejeton, il l'arrose abondamment
+avec de l'eau. A la très grande joie de
+Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la mère&mdash;comme
+il s'exprime&mdash;a heureusement nourri
+tous ses enfants, à peu près soixante longues courges.
+Avec quelle patience, avec quel amour il suivait
+l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est resté
+jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager,
+observant comment les larges feuilles boivent la rosée
+nocturne.</p>
+
+<p>«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur,
+le ciel de rosée et le soleil leur donne une âme», car
+il suppose que l'âme n'appartient pas uniquement à
+l'homme, mais aussi aux animaux et même aux
+plantes, opinion que fra Benedetto considère éminemment
+comme hérétique.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il aime tous les animaux. Parfois il passe des
+journées à observer et dessiner des chats, à étudier
+leurs m&oelig;urs et leurs habitudes: comment ils jouent,
+comment ils se battent, dorment, lavent leur museau
+avec leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos
+et se hérissent devant les chiens. Ou bien avec la
+même curiosité il regarde à travers les glaces d'un
+aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les
+sèches et autres animaux marins. Son visage exprime
+une profonde et calme satisfaction quand ils se battent
+et se mangent entre eux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un
+sans s'attaquer à un autre. Cependant chaque travail
+ressemble à un jeu, chaque jeu à un travail. Il est
+divers et inconstant. Cesare dit que les rivières couleront
+plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera
+en une seule &oelig;uvre et la mènera à bonne fin.
+En riant il l'appelle le plus grand des déréglés,
+assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun
+profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres
+«sur la nature» «<i>Delle cose naturali</i>». Mais ce ne
+sont que des notes prises au hasard, des bouts de
+papier, des remarques. Plus de cinq mille feuilles
+dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut
+s'y retrouver.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique
+regard il a pour la nature! Comme il sait remarquer
+l'imperceptible! Il a pour tout un heureux étonnement,
+avide, pareil à celui des enfants et tel que
+devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.</p>
+
+<p>Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime
+d'une façon telle que, si l'on vivait cent ans, on ne
+pourrait l'oublier.</p>
+
+<p>L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le
+maître me dit: «Giovanni, as-tu remarqué que les
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+petites chambres concentrent l'esprit et que les
+grandes poussent à l'action?»</p>
+
+<p>Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les
+contours des objets semblent plus nets.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>De nouveau deux jours de travail à la tête de
+l'apôtre Jean. Mais hélas! quelque chose s'est perdu
+durant les amusements avec les ailes de mouches,
+les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et
+autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé,
+a tout laissé là et, selon l'expression de Cesare,
+est entré tout entier dans la géométrie, comme un
+colimaçon dans sa coquille,&mdash;plein de dégoût pour
+la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs,
+la vue des pinceaux et de la toile l'éc&oelig;urent.</p>
+
+<p>Voilà comment nous vivons, selon le désir du
+hasard, au jour le jour, à la grâce de Dieu. Nous
+attendons sur la plage que la mer soit belle. Heureusement
+qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans
+cela, bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique
+tant et si bien que nous ne le verrions plus!</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses
+échappatoires, des doutes, des indécisions, il se
+remet de nouveau au travail, prend un pinceau dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il
+n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des
+&oelig;uvres qui paraissent aux autres le comble de la perfection,
+il trouve des erreurs. Il poursuit tout le
+temps l'insaisissable, ce que la main humaine,&mdash;quel
+que soit l'infini de son art,&mdash;ne peut exprimer.
+Voilà pourquoi presque jamais il n'achève ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le
+soigne, passe ses nuits à son chevet. Mais il ne veut
+pas entendre parler de médicaments. Marco d'Oggione,
+en cachette, a apporté au malade des pilules.
+Léonard les a trouvées et les a jetées par la fenêtre.
+Lorsque Andrea lui-même insinua qu'une saignée
+serait peut-être salutaire, qu'il connaissait un excellent
+barbier expert en cette matière, Léonard s'est
+fâché sérieusement, a donné des noms grossiers à tous
+les docteurs, et a dit entre autres choses:</p>
+
+<p>&mdash;Je te conseille de penser non à la façon de te
+soigner, mais à celle de conserver ta santé, ce que tu
+atteindras d'autant plus facilement que tu éviteras le
+plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi
+stupides que les compositions des alchimistes.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec un sourire gai et malin:</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces
+menteurs, lorsque chacun ne songe qu'à ramasser le
+plus d'argent possible pour le donner aux médecins,
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+ces démolisseurs de la vie humaine! <i>Ogni omo desidera
+far capitale per dare a medici, destruttori di vite&mdash;adunque
+debono essere richi!</i></p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé,
+selon son habitude, sans le terminer, et Dieu sait s'il
+le terminera jamais, un <i>Traité de la Peinture</i>, «Trattato
+della Pittura». Ces derniers temps, il s'est beaucoup
+entretenu avec moi de la perspective, en me citant
+des extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris
+ici ce dont je me souviens.</p>
+
+<p>Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour
+et la sagesse avec lesquelles il me dirige dans
+les sphères élevées de cette noble science! Que ceux
+entre les mains desquels tomberont ces pages, prient
+pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne
+élève Giovanni Beltraffio et pour l'âme du grand maître
+florentin Léonard de Vinci!</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et
+non dans l'Art. <i>Cosa bella mortal passa e non d'arte.</i>»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie
+et la contemplation raffinée de la nature, <i>filosofica
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+e sottile speculazione</i>, car la peinture est fille légitime
+ou plutôt, petite-fille de la nature. Tout ce qui
+existe est né de la nature et à son tour a donné naissance
+à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la peinture
+est petite-fille de la nature et parente de Dieu.
+«Celui qui blâme la peinture, blâme la nature. <i>Chi
+biasima la pittura, biasima la natura.</i>»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>«Le peintre doit être universel. <i>Il pittore debbe
+cercare d'essere universale.</i>» O peintre, que ta variété
+soit aussi infinie que les manifestations de la nature.
+Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but doit être
+d'augmenter, non l'&oelig;uvre des mains humaines, mais
+les créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais
+personne. Que chacune de tes &oelig;uvres, soit une manifestation
+nouvelle de la nature.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en
+toi l'amour de l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire
+est bien au-dessus de la gloire d'acquérir. Le souvenir
+des riches disparaît avec eux, le souvenir des
+sages survit, car la sagesse et la science sont enfants
+légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard.
+Aime la gloire et ne crains pas la pauvreté. Songe
+combien de philosophes nés dans les richesses se sont
+voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de
+la vieillesse. Amasse donc la sagesse qui sera la nourriture
+de tes vieux jours.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour
+plaire à la populace, badigeonnent leurs tableaux avec
+de l'or et de l'azur, en assurant avec une arrogante
+impertinence qu'ils pourraient travailler aussi bien que
+les autres maîtres, si on les payait en conséquence.
+Oh! les imbéciles! Qui donc les empêche de produire
+une &oelig;uvre superbe et de déclarer: Ce tableau vaut tel
+prix, celui-là est moins cher et celui-ci ne vaut rien,
+prouvant de cette façon qu'ils savent travailler à toutes
+conditions?</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands
+maîtres jusqu'au <i>métier</i>. Ainsi, mon compatriote et
+ami florentin le Pérugin était arrivé à une telle rapidité
+dans l'exécution des commandes qu'une fois du
+haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui
+l'appelait pour dîner: «Sers la soupe; moi, pendant
+ce temps-là, je vais encore peindre un saint.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Un artiste qui ignore le doute est un médiocre.
+Tant mieux pour toi si ton &oelig;uvre est au-dessus de
+ton appréciation; tant pis, si elle l'égale; mais
+plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui
+arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait
+aidés à faire si bien».</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Écoute avec patience toutes les opinions soulevées
+par ton tableau, pèse-les, raisonne-les; demande-toi
+si ceux qui te critiquent n'ont pas raison en signalant
+des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de n'avoir
+pas entendu, et, seulement devant des gens dignes
+d'attention, prouve qu'ils se trompent.</p>
+
+<p>Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et
+plus utile que celui d'un ami. La haine est presque
+toujours plus profonde que l'amour. Le regard d'un
+ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un
+ami sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te
+ressemble en rien et en cela est sa force. La haine
+dévoile plus de choses que l'amour. Souviens-toi de
+cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Les couleurs voyantes charment la foule. Mais
+l'artiste véritable ne doit chercher à plaire qu'aux élus.
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+Sa fierté et son but ne sont pas dans le clinquant,
+mais tendent à accomplir dans son tableau un miracle,
+à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief
+ce qui est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la
+sacrifie aux couleurs ressemble à un bavard qui
+sacrifie la pensée à des mots sonores et creux.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours
+grossiers et durs. Que les extrémités de tes
+ombres sur un corps jeune et délicat ne soient ni
+mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, transparentes
+comme l'air, car le corps humain par lui-même
+est transparent; tu peux t'en convaincre en
+présentant ta main au soleil. Une lumière trop vive ne
+donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour trop
+cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le
+soleil est encore voilé par les nuages, remarque le
+charme et la délicatesse des visages des hommes et des
+femmes qui passent par les rues ombreuses, entre les
+murs noirs des maisons&mdash;<i>quanta grazia e dolcezza si
+vede in loro</i>. C'est le plus parfait éclairage. Que ton
+ombre petit à petit disparaissant dans la lumière, fonde
+comme la fumée, comme les sons d'une douce musique.
+Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il
+y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière
+ombrée, ou un jour sombre. Recherche-le, artiste,
+dans cet intermédiaire se trouve le secret de la beauté
+charmeuse!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste
+désireux d'imprimer ces paroles dans notre mémoire,
+il répéta avec une expression indéfinissable:</p>
+
+<p>&mdash;Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté.
+Que vos ombres se fondent comme une fumée,
+comme les sons d'une musique lointaine.</p>
+
+<p>Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les
+yeux sur Léonard, voulut répliquer&mdash;mais n'osa.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le
+maître dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le mensonge est si méprisable que même s'il
+loue la majesté de Dieu, il l'abaisse. La vérité est si
+belle que lorsqu'elle exalte les plus infimes choses,
+elle les ennoblit. <i>E di tanta vitipendia la bugia, che
+s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a
+sua deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella
+laudasse cose minime, elle si fanno nobili.</i> Entre la vérité
+et le mensonge il y a la même différence qu'entre
+la lumière et l'obscurité.</p>
+
+<p>Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.</p>
+
+<p>&mdash;La même différence qu'entre la lumière et
+l'obscurité? répéta-t-il. Mais ne nous avez-vous pas
+affirmé, maître, qu'entre la lumière et l'obscurité, il
+y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à
+l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+ou un jour sombre? Par conséquent, entre la vérité
+et le mensonge... Mais non, c'est impossible... Vraiment,
+maître, votre comparaison fait naître en mon
+esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche
+le secret de la beauté charmeuse dans l'union de
+l'ombre et de la lumière, pourrait bien se demander
+si la vérité et le mensonge ne se confondent pas
+également...</p>
+
+<p>Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il
+eût été étonné et même fâché des paroles de son élève;
+puis il se prit à rire et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me tente pas. <i>Vade retro, Satanas!</i>
+J'attendais une autre réponse et je pense que les
+paroles de Cesare étaient dignes d'autre chose que
+d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont
+éveillé en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et
+puante impasse, examinant attentivement un mur de
+pierre couvert de taches d'humidité qui ne présentait
+rien de particulier.</p>
+
+<p>Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient
+au doigt en riant. Je lui demandai ce qu'il
+avait découvert dans ce mur.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde
+quel monstre superbe. Une chimère à gueule béante
+et à côté un ange les cheveux soulevés qui fuit le
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures
+dignes d'un grand maître.</p>
+
+<p>Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en
+effet, à mon grand étonnement, je vis en eux ce dont
+il parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des gens, peut-être, considéreront cette
+invention comme étant stupide, continua le maître,
+mais moi, par expérience personnelle, je sais combien
+elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et
+aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le
+mélange des pierres, dans les fissures, dans les dessins
+de la chancissure de l'eau stagnante, dans les
+charbons mourants couverts de cendres, dans les
+nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances
+avec des sites merveilleux, avec des montagnes, des
+pics escarpés, des rivières, des plaines et des arbres;
+de superbes combats, des visages étranges. Je choisissais
+dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais
+le tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des
+cloches, tu peux dans leurs voix mêlées trouver, selon
+ton désir, le nom ou le mot auquel tu penses.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui il comparait les rides formées par les
+muscles du visage pendant le rire ou les pleurs. Dans
+les yeux, dans la bouche, dans les joues, il n'y a
+aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens
+qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins
+de la bouche s'abaissent, tandis que les gens qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+rient écartent les sourcils et relèvent les coins de la
+bouche.</p>
+
+<p>Comme conclusion, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Applique-toi à être le spectateur calme des gens
+qui rient et qui pleurent, qui haïssent et qui aiment,
+pâlissent de peur ou crient de douleur. Regarde,
+apprends, scrute, observe, afin de connaître l'expression
+de tous les sentiments humains.</p>
+
+<p>Cesare me disait que le maître aimait à accompagner
+les condamnés à mort, pour lire sur leur visage
+tous les degrés de l'angoisse et de la terreur, éveillant
+même chez les bourreaux un étonnement par sa
+curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des
+muscles du mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce
+qu'est cet homme! ajouta Cesare avec un sourire
+amer. Il relèvera un vermisseau et le posera sur
+une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des
+périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait,
+il se contenterait d'observer comment elle hausse
+les sourcils, fronce le front et abaisse les coins de la
+bouche.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets
+les mouvements expressifs.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+aperçoive pas: alors, le mouvement, le rire, les pleurs
+sont plus naturels.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>La diversité des mouvements est aussi infinie que
+la diversité des sentiments. Le but le plus élevé de
+l'artiste est d'exprimer, dans les visages et les mouvements,
+la passion de l'âme.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un
+mur et entourée d'un trait en couleur, fut la première
+&oelig;uvre picturale.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts
+et de toutes les sciences, qui trompe les hommes, mais
+l'imagination qui leur promet ce que l'expérience ne
+peut donner. L'expérience est innocente, mais nos
+désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant
+le mensonge de la vérité, l'expérience nous
+apprend à tendre vers le possible et à ne pas compter,
+par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre,
+afin que, si nous nous trompons dans nos illusions,
+nous ne nous abandonnions pas au désespoir».</p>
+
+<p>Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela
+ces paroles et dit avec une grimace dégoûtée:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+&mdash;Encore le mensonge et l'hypocrisie!</p>
+
+<p>&mdash;Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je
+avec étonnement. Il me semble que le maître...</p>
+
+<p>&mdash;Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas
+l'inaccessible!... Il se trouvera encore des imbéciles
+pour le croire. Mais nous ne serons pas de ceux-là. Il
+ne devrait pas le dire, je ne devrais pas l'écouter! Je
+le connais par c&oelig;ur... Je vois au travers de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Et que vois-tu, Cesare?</p>
+
+<p>&mdash;Que toute son existence n'a été consacrée qu'à
+la poursuite de l'impossible. Non, dis-moi, je te prie,
+inventer des machines permettant aux hommes de
+voler, tels des oiseaux, de nager comme des poissons,
+n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres
+extraordinaires formés par les taches d'humidité, par
+les nuages, la beauté divine pareille à celle des séraphins,
+où prend-il tout cela? Dans l'expérience, dans
+les tablettes mathématiques pour les mesures de nez,
+ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se
+trompe-t-il lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi
+ment-il? La mécanique lui est nécessaire pour
+des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le ciel,
+vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent,
+pourvu que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car
+il n'a peut-être pas la foi, mais la curiosité qui brûle
+en lui comme un tison ardent et que rien ne saurait
+éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!</p>
+
+<p>Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble
+et de peur. Tous ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne
+puis les oublier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes,
+le maître dit:</p>
+
+<p>&mdash;La science incomplète donne aux hommes la
+fierté; la science parfaite, l'humilité. Ainsi les épis
+vides dressent vers le ciel leur tête arrogante et les
+épis pleins l'abaissent vers la terre, leur mère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare
+avec son habituel sourire sarcastique, comment se
+fait-il alors que la science parfaite que possédait le
+plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré non
+pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité
+dans l'abîme?</p>
+
+<p>Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi
+quelques instants, il nous conta une fable:</p>
+
+<p>«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au
+ciel. Aidée par le feu, elle s'élança sous forme
+de vapeur. Mais ayant atteint une certaine hauteur,
+elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, s'appesantit,
+et sa fierté se changea en terreur. La goutte
+tomba en pluie. La terre sèche la but et longtemps
+l'eau enfermée dans sa prison souterraine dut se repentir
+de son péché.»</p>
+
+<p>Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris
+le sens de la fable.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il semble que plus on vit avec lui, moins on le
+connaît. Aujourd'hui il s'est encore amusé comme un
+gamin. Et quelles plaisanteries étranges! J'étais dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+une chambre en haut, lisant mon livre favori <i>Fioretti
+di S. Francesco</i>, lorsque dans toute la maison retentirent
+les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle
+Mathurine.</p>
+
+<p>&mdash;Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!</p>
+
+<p>Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant
+une épaisse fumée blanche qui remplissait l'atelier de
+Léonard. Illuminé par le reflet bleu de la flamme, le
+maître se tenait au milieu des nuages de fumée, tel
+un mage antique, et contemplait avec un sourire malin
+et joyeux Mathurine, blême de terreur, faisant de
+grands gestes et Marco accourant avec deux seaux
+d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la table, sans
+souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne
+l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une
+plaisanterie. Alors, nous vîmes que la fumée et la
+flamme provenaient d'une poudre blanche, mélange
+de colophane et d'encens, posée sur une pelle en
+cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les
+incendies. Je ne sais lequel des deux était le plus
+heureux de cette gaminerie, du compagnon inséparable
+de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou
+de Léonard lui-même. Comme il riait de la peur
+de Mathurine et des seaux de Marco! Dieu est témoin
+qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un mauvais
+homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré
+sa joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire
+ses observations sur les rides formées par la peur
+que reflétait le visage de Mathurine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois
+seulement il a dit que les hommes les traitaient aussi
+illégalement que des bêtes. Cependant il se moque
+de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute
+sa vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique
+et de la géométrie, qu'il n'a pas eu le temps
+d'aimer les femmes, mais que, cependant, il ne le
+croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer une
+fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité,
+par observation scientifique, pour étudier le mystère
+d'amour, avec le peu de passion et la précision mathématique,
+qu'il apporte à l'examen des autres sciences
+naturelles.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Par moments, il me semble que je ne devrais
+jamais parler avec Cesare de Léonard. Nous avons
+l'air de l'écouter, de le surveiller comme des espions.
+Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il
+peut jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi
+empoisonne-t-il ainsi mon âme? Maintenant,
+nous allons souvent dans un mauvais petit cabaret,
+près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant
+un demi-broc de vin aigre, nous causons et nous
+conspirons comme des traîtres, entourés de bateliers
+qui jurent en jouant aux cartes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à
+Florence, Léonard eût été accusé de débauche. Je
+n'en croyais pas mes oreilles, je pensais que Cesare
+était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et exactement.</p>
+
+<p>En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans
+et son maître, le célèbre peintre florentin Andrea
+Verocchio, quarante. Un rapport anonyme qui les accusait
+de débauche contre nature fut déposé dans une
+des caisses rondes, <i>tamburi</i> que l'on pendait aux
+colonnes des principales églises florentines, particulièrement
+à Santa Maria del Fiore. Le 9 avril de la
+même année, les inspecteurs nocturnes et monastiques&mdash;<i>ufficiali
+di notte e monasteri</i>&mdash;examinèrent
+l'affaire et acquittèrent les accusés, mais à la condition
+que le rapport se renouvellerait <i>assoluti cum conditione
+ut retamburentur</i>, et, après la seconde accusation, le
+9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés innocents.
+Personne n'en sut davantage. Bientôt après,
+Léonard abandonna l'atelier de Verocchio et vint
+s'installer à Milan.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie,
+ajouta Cesare, une étincelle railleuse dans le regard.
+Bien que tu ne saches pas encore, ami Giovanni,
+quelles contradictions règnent dans son c&oelig;ur. Vois-tu,
+c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait
+la patte. D'un côté il semble vierge, et de l'autre, on
+dirait que...</p>
+
+<p>Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout
+le sang affluer à mon c&oelig;ur et je m'écriais:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+&mdash;Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien!
+Calme-toi. Je ne pensais pas que tu donnerais ce sens
+à mes paroles...</p>
+
+<p>&mdash;Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des
+amis tels que nous, doivent-ils se brouiller pour de
+semblables peccadilles? Allons, buvons à ta santé. <i>In
+vino veritas!</i></p>
+
+<p>Et nous avons continué à boire et à causer.</p>
+
+<p>Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est
+fini. Je ne parlerai jamais plus avec lui du maître.
+Il est non seulement son ennemi à lui, mais aussi, le
+mien. C'est un méchant homme.</p>
+
+<p>Je me sens éc&oelig;uré: je ne sais si c'est le vin bu
+dans ce maudit cabaret ou ce que nous y avons dit.</p>
+
+<p>Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens
+trouvent à abaisser ceux qui les dominent.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque
+tu es seul tu t'appartiens entièrement. <i>Se tu sarai
+solo, tu sarai tutto tuo</i>; quand tu es, ne fût-ce qu'avec
+un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à moitié ou
+encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as
+plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et
+lorsque tu déclares à ceux qui t'entourent: «Je vais
+m'éloigner de vous et être seul pour mieux m'adonner
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+à la contemplation de la nature», je te le dis,
+cela ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de
+volonté pour ne pas être distrait par leur conversation.
+En agissant ainsi, tu seras un mauvais camarade et
+encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne peut
+servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai
+de vous si loin, que je ne vous entendrai pas&mdash;ils
+te considéreront comme un fou&mdash;mais tu seras
+seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des amis,
+que ce soient des artistes comme toi ou des élèves
+de ton atelier. Tout autre amitié est dangereuse.
+Souviens-toi, artiste, ta force est dans ta solitude.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit
+les femmes. Pour la profonde contemplation, il a besoin
+de calme et de liberté.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de
+l'ennui de notre existence monotone et solitaire, assurant
+que les élèves des autres maîtres vivent bien plus
+gaiement. Comme une jeune fille, il adore avoir de
+nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les
+montrer à personne. Il aimerait les fêtes, le bruit,
+l'éclat, la foule et les regards amoureux. Aujourd'hui
+le maître après avoir écouté ses doléances, caressa ses
+cheveux bouclés et lui répondit, doucement railleur:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+&mdash;Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de
+t'emmener avec moi à la prochaine fête du Palais. En
+attendant, veux-tu? je te conterai une fable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté
+depuis si longtemps! dit Andrea tout réjoui, tel un enfant,
+et s'asseyant aux pieds de Léonard pour écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Sur une colline au-dessus d'une grande route,
+commença le maître, là où se terminait le jardin, se
+trouvait une pierre entourée d'arbres, de mousse, de
+fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité
+de pierres sur la grande route, elle voulut les
+joindre et se dit: «Quelle joie ai-je parmi ces fleurs
+tendres et éphémères? J'aimerais vivre parmi mes semblables,
+parmi mes s&oelig;urs pierres!» Et la pierre roula
+sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait.
+Mais là les roues des lourds chariots commencèrent à
+l'écraser; les fers des mules, des chevaux, les souliers
+ferrés la piétinèrent. Lorsque parfois elle pouvait
+un peu se soulever et croyait respirer plus librement,
+la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient.
+Tristement elle regardait son ancienne place solitaire
+qui lui semblait maintenant le paradis.» Ainsi en
+advient-il, Andrea, de ceux qui quittent la calme contemplation
+et se plongent dans les passions de la foule
+pleine de méchanceté.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître défend que l'on cause le moindre mal
+aux bêtes et même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+de Peretola me racontait que, depuis son enfance,
+Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps
+viendra où tous les hommes, à son instar, se contenteront
+de légumes; le meurtre des animaux est à
+son avis aussi blâmable que celui des gens. Passant
+devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo,
+et me montrant avec dégoût les corps éventrés des
+veaux, des moutons, des b&oelig;ufs et des porcs, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité l'homme est le roi des animaux, ou
+plutôt, le roi des brutes, <i>re delle bestie</i>, car rien
+n'égale sa cruauté.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su
+résister, j'ai suivi Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai
+parlé de la charité du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer
+Leonardo à ne se nourrir que d'herbes?</p>
+
+<p>&mdash;Quand bien même, Cesare? Je sais...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer
+Leonardo ne fait point cela par bonté; il s'amuse
+simplement comme avec tout le reste, c'est un original,
+un fanatique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, un fanatique? Que dis-tu?</p>
+
+<p>Il rit et avec une gaieté forcée:</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand
+nous rentrerons, je te montrerai les curieux dessins
+du maître...</p>
+
+<p>En effet, de retour à la maison, doucement, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+des voleurs, nous nous introduisîmes dans l'atelier
+vide. Cesare fouilla, tira un cahier de dessous une
+pile de livres et me montra les dessins. Je savais que
+j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister
+et je regardais curieusement.</p>
+
+<p>C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives,
+de canons à gueules multiples et autres engins de
+guerre, exécutés avec la même légèreté de traits et
+d'ombres que les visages de ses plus belles vierges.
+En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci
+est une bombe d'un très bel et utile agencement. Le
+coup de canon tiré, elle s'allume et éclate, le temps
+de réciter <i>Ave Maria</i>.»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ave Maria!</i> répéta Cesare. Comment cela te
+plaît-il, mon ami? Quel emploi inattendu de la prière
+chrétienne! <i>Ave Maria</i> à côté d'une semblable monstruosité!
+Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu
+comment il qualifie la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pazzia bestialissima.</i> La plus cruelle des bêtises.
+N'est-ce pas un mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur
+de pareilles machines? Voilà l'homme pur qui
+protège les bêtes, s'abstient de leur chair, ramasse un
+vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre
+ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain
+saint Janus au visage double, l'un tourné vers le Christ,
+l'autre vers l'Antechrist. Va, cherche, trouve, lequel
+des deux est sincère ou menteur? Ou bien, les deux
+sont sincères. Et tout cela, le c&oelig;ur léger, plein du
+mystère de la beauté charmeuse, comme en jouant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus
+figure humaine, petit! Tu prends cela trop à c&oelig;ur.
+Attends, tu t'y feras. Et maintenant, retournons au
+cabaret de la <i>Tortue d'or</i> et buvons.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Dum vinum potamus</p>
+<p>Te Deum laudamus...</p>
+</div></div>
+
+<p>Sans répondre, je me cachai le visage dans les
+mains et m'enfuis.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo, bien des gens nous accusent,
+toi et nous, tes élèves, de nous rendre trop rarement
+à l'église et de travailler les jours de fête, comme
+dans la semaine...</p>
+
+<p>&mdash;Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit
+Léonard, et que votre c&oelig;ur ne se trouble point,
+mes amis. Étudier les manifestations de la nature est
+&oelig;uvre agréable à Dieu. C'est le prier que de l'admirer.
+Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur
+pour les faveurs que tu attends de lui, tu es pareil
+au chien qui remue la queue et lèche les mains du
+maître dans l'espoir d'une friandise. Souvenez-vous,
+mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus
+la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste.
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+Et n'est-il pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages
+comme le serpent et simples comme la colombe»?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la
+sagesse du serpent et la simplicité des colombes? Il
+me semble qu'il faudrait choisir...</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut les unir! dit Léonard. La science
+parfaite et le parfait amour ne font qu'un.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans
+ta calme cellule, te raconter tous mes tourments, afin
+que tu aies pitié de moi, que tu me délivres du poids
+qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau
+humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux
+les pauvres d'esprit.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Par moment le visage du maître est si naïf, si plein
+de sincère pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner,
+à tout lui raconter&mdash;et lui rendre ma confiance.
+Mais subitement, dans certains plis de sa bouche, se
+montre une expression qui me fait peur, comme si je
+regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble
+que dans son âme gît un secret et je me souviens
+d'une de ses devinettes: «Les plus grandes rivières
+sont souterraines.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du
+Clou Sacré. On l'a élevé au moment précis déterminé
+par les astrologues.</p>
+
+<p>La machine de Léonard a fonctionné à merveille.
+On ne voyait ni les cordes, ni les poulies. Il semblait
+que la caisse de cristal ornée de rayons dorés, dans
+laquelle était enfermée la relique, montait seule soulevée
+sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et
+le miracle de la mécanique. Le ch&oelig;ur clama:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Confixa clavis viscera</i></p>
+<p><i>Tendens manus vestigia</i></p>
+<p><i>Redemptionis grati</i>a</p>
+<p><i>Hic immolata Hostia.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus
+du maître autel, entouré de cinq lampes incandescentes.</p>
+
+<p>L'archevêque récita:</p>
+
+<div class="blockquote">
+&mdash;<i>O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare
+Regem c&oelig;lorum et Dominum. Alleluia!</i>
+</div>
+
+<p>Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!</p>
+
+<p>Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux
+pleins de larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.</p>
+
+<p>Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq
+mille mesures de pois et huit mille livres de graisse.
+La populace oubliant le duc mort, hurlait, vorace et
+ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il
+est dit que sous le règne doux de l'Auguste le More,
+bien-aimé des dieux, le Clou Sacré donnera naissance
+à un siècle d'or.</p>
+
+<p>En sortant de l'église, le duc s'est approché de
+Léonard, l'a embrassé sur les lèvres et l'a appelé son
+Archimède, puis il l'a remercié de l'agencement miraculeux
+de la machine et lui a promis en cadeau une
+jument barbaresque de son haras particulier de la villa
+Sforzesca et deux mille ducats impériaux. Et après
+lui avoir amicalement frappé sur l'épaule, il lui a dit
+qu'il pouvait maintenant en toute liberté, terminer le
+Christ de la <i>Sainte Cène</i>.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à
+pensées doubles n'est pas ferme en tous ses desseins.»</p>
+
+<p>Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je
+deviens fou. Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements,
+mon linge, mes livres en un paquet, j'ai pris un
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+bâton de route; à tâtons je suis descendu dans l'atelier
+et j'ai mis sur la table les trente florins représentant
+mes six derniers mois d'études&mdash;j'avais à cette
+intention vendu une bague, cadeau de ma mère&mdash;et
+sans dire adieu à personne&mdash;tout le monde dormait&mdash;j'ai
+quitté pour toujours la maison de Léonard.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais
+quitté, chaque nuit il avait prié pour moi et il avait
+eu la vision que Dieu me remettait sur le droit
+chemin.</p>
+
+<p>Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son
+frère malade au couvent dominicain de San Marco,
+dont Savonarole est le prieur.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as
+tiré de l'ombre mortelle, de la gueule de l'enfer. Je
+renonce à la sagesse, à la science de ce siècle, qui porte
+le sceau du serpent à sept têtes, du monstre dominateur
+des ténèbres appelé l'Antechrist.</p>
+
+<p>Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à
+la gloire, à l'étude impie dont le diable est le père.</p>
+
+<p>Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout
+ce qui n'est pas Ta volonté, Ta gloire, Ta sagesse,
+Jésus Dieu!</p>
+
+<p>Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles,
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+affermis mes pas en Ta voie, afin que je n'éprouve
+aucune hésitation possible, cache-moi sous Tes ailes
+puissantes.</p>
+
+<p>O mon âme, chante les louanges du Seigneur!
+Tant que je vivrai je chanterai Ton nom, ô mon
+Dieu!</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et
+moi, pour Florence. Mon père m'a béni lorsque je
+lui ai annoncé que je voulais être novice au couvent
+de San Marco, sous la direction du grand élu de
+Dieu, fra Girolamo Savonarole.</p>
+
+<p>Dieu m'a sauvé.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="center"><b>LE BUCHER DES VANITÉS</b></p>
+
+<p class="center"><b>1496</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>«Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment.
+Grand martyr! Grande Martirio!»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+
+<p>«L'homme aux pensées équivoques.»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">JACQUES</span> I, 8.</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio
+comme novice au couvent de San Marco.</p>
+
+<p>Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496,
+Savonarole, assis devant sa table dans sa cellule, relatait
+la vision qu'il avait eue de deux croix au-dessus de
+la ville de Rome&mdash;l'une noire dans un souffle destructeur,
+la croix de la colère de Dieu&mdash;l'autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+d'azur portant l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»</p>
+
+<p>Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers
+les barreaux de la fenêtre de la cellule aux murs
+blanchis à la chaux. Un grand crucifix et de gros
+livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. Par
+instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole
+ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre.
+Ayant posé la plume sur la table, il emprisonna sa
+tête dans ses mains, ferma les yeux et se prit à songer
+à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, envoyé
+secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée
+du pape Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux
+de l'Apocalypse passaient devant les yeux de Savonarole
+des figures monstrueuses: le taureau pourpre
+des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique
+Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife
+à la place de l'Agneau sans tache; après les festins,
+les jeux obscènes dans les salles du Vatican, sous
+les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée fille et
+d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse,
+la jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle
+aux tableaux saints; les deux fils aînés d'Alexandre,
+don César, jeune cardinal de Valence, et don
+Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se détestant
+jusqu'au meurtre par amour pour leur s&oelig;ur
+Lucrèce.</p>
+
+<p>Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que
+fra Paolo avait osé lui murmurer à l'oreille: les
+relations incestueuses du père et de la fille, du vieux
+pape et de madonna Lucrezia.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+&mdash;Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois
+pas, c'est une calomnie... Cela ne peut exister! se
+répétait-il, et il sentait pourtant que tout était possible
+dans ce terrible nid des Borgia.</p>
+
+<p>Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se
+jeta à genoux devant le crucifix.</p>
+
+<p>On frappa à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, père!</p>
+
+<p>Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très
+fidèle ami, fra Dominico Buonviccini.</p>
+
+<p>&mdash;Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape,
+demande la permission de te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.</p>
+
+<p>Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique,
+que Savonarole considérait comme la coupe
+élue des bienfaits de Dieu. Il l'aimait et le craignait,
+expliquait les visions de Sylvestre selon toutes les
+règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin,
+à l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons
+logiques, d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant
+un sens prophétique là où les autres ne voyaient qu'un
+balbutiement incompréhensible de fanatique. Maruffi
+ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son supérieur,
+souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le
+monde et même le battait. Savonarole supportait ces
+offenses avec humilité et l'écoutait religieusement. Si
+le peuple florentin était en la puissance de Savonarole,
+celui-ci à son tour était entre les mains de l'idiot
+Maruffi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre
+s'assit à terre dans un coin et, grattant ses jambes
+nues et rouges, chantonna une mélodie monotone.
+Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une
+expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était
+pointu comme une alène, sa lèvre inférieure pendait,
+et ses yeux verts, brouillés, semblaient toujours
+pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, dit Savonarole. Un messager secret du
+pape vient d'arriver de Rome. Dis-moi, dois-je le
+recevoir et que dois-je lui répondre? N'as-tu pas eu
+de vision? n'as-tu pas entendu des voix?</p>
+
+<p>Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien,
+puis grogna comme un cochon; il avait le don
+d'imiter tous les animaux.</p>
+
+<p>&mdash;Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis
+un mot! Mon âme est mortellement triste. Prie Dieu
+qu'il t'envoie l'inspiration divine.</p>
+
+<p>L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille
+sans cervelle, tête de mouton! Hou!... que les rats
+rongent ton nez! cria-t-il en un inopiné accès de colère.
+Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne suis
+ni ton prophète, ni ton conseiller!</p>
+
+<p>Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua
+d'une voix plus douce, presque tendre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de
+toi, bêta... Et pourquoi crois-tu que mes visions
+viennent de Dieu et non pas du diable?</p>
+
+<p>Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+impassible, tel un visage de mort. Savonarole, pensant
+qu'il était sous l'influence divine, le contempla en une
+pieuse attente.</p>
+
+<p>Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la
+tête comme s'il écoutait, regarda la fenêtre grillée et
+avec un sourire clair, bon, presque raisonnable, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant l'herbe pousse dans les champs et
+les soucis aussi. Ah! frère Savonarole, tu as apporté
+ici suffisamment de trouble, tu as satisfait ton orgueil,
+tu as amusé le diable,&mdash;assez! Il faut penser maintenant
+un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit,
+partons ensemble dans le désert calme.</p>
+
+<p>Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p>
+<p class="i2">Refuge mystérieux,</p>
+<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p>
+<p>Où chantent les loriots amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Puis, il se leva d'un bond&mdash;des chaînes de fer
+sonnèrent sur son corps&mdash;il s'approcha de Savonarole,
+saisit sa main et balbutia, étouffant d'ardeur:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de
+mulet, que les rats rongent ton nez!... J'ai vu!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle, frère, parle vite...</p>
+
+<p>&mdash;Le feu! le feu!... dit Maruffi.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre&mdash;et,
+dedans, un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? demanda Savonarole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit
+pas tout de suite. Fixant ses yeux dans les yeux du
+supérieur, il se prit à rire, pareil à un fou, puis, se
+penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Toi!</p>
+
+<p>Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.</p>
+
+<p>Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et
+s'éloigna en fredonnant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p>
+<p class="i2">Refuge mystérieux,</p>
+<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p>
+<p>Où chantent les loriots amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé
+du pape, Ricciardo Becchi.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur
+violette de mars, à manches vénitiennes rejetées en
+arrière et bordées de renard bleu, répandant un parfum
+d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte
+chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole.
+Messer Ricciardo Becchi possédait cette parfaite
+onction particulière aux seigneurs-prélats de la
+cour de Rome, qui se laissait voir dans ses mouvements,
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+dans son sourire spirituel et aimable, dans ses
+yeux clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de
+près.</p>
+
+<p>Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut
+de courtisan, baisa la main maigre du prieur de
+San Marco et parla latin avec d'élégantes tournures
+de phrases cicéroniennes, exposant et développant lentement,
+dignement ses propositions. Il commença par
+ce que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche
+de l'attention»; il loua la gloire du prédicateur
+florentin, puis attaqua le sujet: le Saint-Père, bien que
+justement irrité des refus réitérés du frère Savonarole
+de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent
+pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les
+catholiques, pour la paix du monde, désirant, non la
+perte mais le salut de son troupeau, avait exprimé
+l'idée possible, dans le cas où Savonarole se repentirait,
+de lui rendre ses faveurs.</p>
+
+<p>Le moine leva les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il
+en Dieu?</p>
+
+<p>Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas
+entendu la demande indiscrète et de nouveau reprit son
+discours, insinuant que la barrette cardinalice pourrait
+bien coiffer le front de Savonarole, une fois sa soumission
+faite, et, après s'être incliné vivement vers le
+moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta
+avec un sourire captivant:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la
+barrette est à vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et
+répondit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me
+tais pas? si le moine déraisonnable refusait l'honneur
+de la pourpre romaine, et continuait d'aboyer, afin de
+garder la maison du Seigneur, comme un chien fidèle
+qu'aucune friandise ne peut tenter?</p>
+
+<p>Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils,
+contempla ses ongles taillés en amande et arrangea
+ses bagues, puis, sans se presser, tira de sa poche,
+déplia et tendit au prieur un parchemin tout prêt à la
+signature et au grand cachet du représentant de saint
+Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo
+Savonarole, dans lequel le pape le dénommait
+«fils de perdition», le plus «méprisable des insectes»
+<i>nequissimus omnipedum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez la réponse? dit le moine après
+avoir lu.</p>
+
+<p>Le secrétaire fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre
+du pape aux pieds de l'envoyé.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que
+j'accepte le combat avec le pape Antechrist. Nous
+verrons qui de lui ou de moi sera l'excommunié!</p>
+
+<p>La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra
+Dominico glissa la tête. Ayant entendu le prieur élever
+la voix il était accouru savoir ce qui se passait. Derrière
+la porte, les moines s'étaient massés.</p>
+
+<p>Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte;
+enfin, il fit observer poliment:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+&mdash;J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne
+suis accrédité que pour un entretien secret.</p>
+
+<p>Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute
+grande.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement
+à vous, frères, mais à toute la ville de Florence,
+j'annonce ce honteux marché&mdash;le choix entre l'excommunication
+ou la barrette!</p>
+
+<p>Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous
+son front bas. Sa mâchoire inférieure difforme, tremblante,
+s'avançait avec une expression de haine et de
+diabolique orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est venu! Je marcherai contre vous,
+cardinaux et prélats romains, comme contre des
+païens! Je tournerai la clef dans la serrure, j'ouvrirai
+le coffret abominable, et il s'échappera de votre Rome
+une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés.
+Je dirai des mots qui vous feront pâlir, et le monde
+tremblera sur ses bases et l'Église de Dieu, tuée par
+vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» et elle
+se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos
+mitres, ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur,
+qu'à la barrette de la mort, à la couronne sanglante
+de tes martyrs!</p>
+
+<p>Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles
+tendues vers le crucifix.</p>
+
+<p>Ricciardo profita de cet instant de confusion générale,
+il s'échappa adroitement de la cellule et s'éloigna
+rapidement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait
+le novice Giovanni Beltraffio.</p>
+
+<p>Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il
+descendit avec eux l'escalier qui conduisait à la cour
+principale du monastère et s'assit à sa place préférée,
+dans la longue galerie couverte, où toujours, à cette
+heure, régnaient le calme et la solitude.</p>
+
+<p>Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers,
+des cyprès et un buisson de roses de Damas, à l'ombre
+duquel frère Savonarole aimait à prêcher. La tradition
+rapportait que des anges, la nuit, arrosaient ces roses.</p>
+
+<p>Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens
+et lut:</p>
+
+<p>«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et
+à celle du diable; vous ne pouvez manger à la table
+du Seigneur et à celle du démon.»</p>
+
+<p>Il se leva et commença à marcher le long de la
+galerie, il se rappelait toutes les pensées et les sentiments
+qui l'avaient agité depuis un an qu'il faisait
+partie de la communauté de San Marco. Les premiers
+temps, il avait éprouvé une grande douceur
+d'âme en se trouvant parmi les disciples de Savonarole.
+Parfois le matin, le frère Savonarole les emmenait
+aux portes de la ville. Par un sentier ardu, qui
+semblait conduire directement au ciel, ils montaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+sur les hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes,
+on apercevait Florence et la vallée de l'Arno. Le prieur
+s'asseyait sur le petit pré criblé de violettes, d'iris et
+de muguet. Les moines se couchaient sur l'herbe, à
+ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, dansaient,
+couraient comme des enfants, tandis que
+d'autres jouaient du violon et de la viole.</p>
+
+<p>Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas;
+il leur tenait seulement des discours aimables, jouait
+et riait comme un enfant. Giovanni contemplait le
+sourire qui illuminait alors son visage et il lui semblait
+que dans le bocage désert, plein de musique et de
+chant, sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils
+étaient pareils aux anges du paradis.</p>
+
+<p>Savonarole s'approchait du précipice et regardait
+avec amour Florence enveloppée de brume, comme
+une mère admire son nouveau-né. D'en bas parvenait
+le premier son des cloches en un bégaiement.</p>
+
+<p>Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants
+brillaient, tels les cierges d'invisibles anges, sous le
+buisson parfumé des roses de Damas dans la cour de
+San Marco, Savonarole parlait des stigmates saignants,&mdash;plaies
+d'amour divin sur le corps de sainte Catherine
+de Sienne, semblables aux blessures du Christ,&mdash;odorants
+comme les roses.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> &mdash; <i>Laisse-nous nous griser des plaies</i></p>
+<p><i>Du martyre, du Crucifié</i>,</p>
+<p><i>Du martyre de ton Saint Fils!</i></p>
+</div></div>
+
+<p>chantaient les moines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle
+dont parlait Savonarole, que des rayons de
+feu, jaillissant du saint ciboire, marquassent sur son
+corps, comme au fer rougi, les grandes blessures en
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.</p>
+
+<p>Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les
+autres novices, l'envoya soigner un malade à la villa
+Careggi, à deux milles de Florence, cette même villa où
+longtemps vécut et mourut Laurent de Médicis. Dans
+l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait
+qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets,
+Giovanni vit un tableau de Sandro Botticelli, la <i>Naissance
+de Vénus</i>. Toute blanche, pareille à un lis,
+moite, sentant la brise saline, elle glissait sur les flots,
+debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux
+blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement
+pudique, elle les retenait contre elle, pour voiler
+sa nudité, et son corps superbe respirait la tentation
+du péché, tandis que ses lèvres innocentes et ses yeux
+enfantins exprimaient une étrange tristesse.</p>
+
+<p>Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni.
+Longtemps il le regarda et se souvint qu'il avait
+vu les mêmes traits dans un autre tableau de ce même
+Botticelli, la <i>Sainte Vierge</i>. Une inexprimable émotion
+emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la
+villa.</p>
+
+<p>En descendant vers Florence il suivait une étroite
+impasse. Il remarqua, dans le renfoncement d'un vieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+mur, un crucifix, se mit à genoux et commença à
+prier afin de chasser la tentation. Derrière le mur,
+dans le jardin, sous les branches du même rosier,
+une mandoline se fit entendre. Quelqu'un cria, une
+voix murmura peureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... laisse-moi.....</p>
+
+<p>&mdash;Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie,
+mon adorée! <i>Amore!</i></p>
+
+<p>La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le
+bruit d'un baiser frissonna dans le calme.</p>
+
+<p>Giovanni sursauta, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gesù!</i> <i>Gesù!</i> et n'osa plus ajouter: <i>Amore.</i></p>
+
+<p>«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur
+le visage de la madone, dans les paroles du saint
+hymne, dans le parfum des roses qui entourent le
+crucifix!...»</p>
+
+<p>Il cacha son visage dans ses mains et se prit à
+courir.</p>
+
+<p>Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de
+Savonarole et se confessa. Le prieur lui donna le conseil
+habituel de lutter contre le diable par le jeûne et
+la prière. Lorsque le novice voulut expliquer que ce
+n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le
+démon de la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne
+le comprit pas, s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement
+que tous ces dieux menteurs ne contenaient
+que désir impur et orgueil, qu'ils étaient toujours
+difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance
+chrétienne possédait la beauté.</p>
+
+<p>Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+fut la proie du démon de la tristesse et de la révolte.</p>
+
+<p>Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher
+contre la peinture et exiger que chaque tableau apportât
+son profit utilitaire, instructif et suggestif, dans la
+grande &oelig;uvre du salut des âmes. Selon Savonarole,
+en détruisant par la main du bourreau toutes les
+&oelig;uvres d'art tentatrices, les habitants de Florence
+feraient action agréable à Dieu.</p>
+
+<p>Le moine jugeait de même la science: «Imbécile
+est celui, disait-il, qui s'imagine que la logique et
+la philosophie confirment les vérités de la Foi. Une
+vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la
+sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres
+et les martyrs se souciaient-ils de la logique et de
+la philosophie? Une vieille ignorante qui prie sincèrement,
+est plus près de la connaissance de Dieu
+que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie
+et leur sagesse ne les sauveront pas le jour du
+Grand Jugement. Homère et Virgile, Platon et Aristote,&mdash;tous
+vont vers l'antre de Satan&mdash;<i>tuttu vanno
+al casa del diavolo</i>.&mdash;Pareils aux sirènes, qui
+charment l'ouïe par de perfides chants, ils conduisent
+à la perte éternelle de l'âme.</p>
+
+<p>»La science donne aux gens, en place de pain, une
+pierre.</p>
+
+<p>»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce
+monde&mdash;leurs c&oelig;urs sont de granit.</p>
+
+<p>«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils
+de la grande science.» Maintenant, Giovanni comprenait
+la profondeur de ces mots, et, en écoutant
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+les malédictions du moine contre les tentatives de
+l'art et de la science, il se souvenait des causeries de
+Léonard, de son visage calme, de ses yeux purs
+comme le ciel, de son sourire plein de charmeuse
+sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de
+l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys,
+la machine élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist
+caché sous celui du Christ. Mais il lui semblait
+qu'il avait mal compris le maître, qu'il n'avait
+pas deviné le secret de son c&oelig;ur, qu'il n'avait pas
+tranché le n&oelig;ud de cette existence dans laquelle se
+rencontraient toutes les voies et se résolvaient toutes
+les contradictions.</p>
+
+<p>Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent
+de San Marco. Et pendant que, plongé dans
+ses méditations, il se promenait dans la galerie, le soir
+tomba, les cloches sonnèrent l'<i>Ave Maria</i>, et, en une
+longue file noire, les moines se rendirent à l'église.</p>
+
+<p>Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place
+accoutumée, ouvrit de nouveau l'Épître de saint
+Paul et, assombri par les insinuations du diable, le
+grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les
+paroles de l'Épître.</p>
+
+<p>«Vous ne pouvez pas <i>ne pas</i> boire dans la coupe
+du Seigneur et dans celle du diable; vous ne pouvez
+pas <i>ne pas</i> manger à la table du Seigneur et à celle
+du démon.»</p>
+
+<p>Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où
+il vit l'étoile du soir, pareille à la lumière du plus
+superbe des anges des ténèbres, Lucifer-le-Fulgurant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra
+sur un bouc noir qui volait dans les airs. «Au sabbat!
+au sabbat!» murmurait la sorcière, tournant vers
+lui son visage pâle comme du marbre, ses lèvres rouges
+comme du sang, ses yeux transparents comme
+l'ambre. Et il reconnut en elle la déesse de l'amour
+terrestre, portant dans ses yeux une tristesse céleste&mdash;la
+Diablesse blanche. La pleine lune éclairait sa nudité;
+de son corps émanait un parfum si doux et si
+terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient;
+il l'enlaçait, se serrait contre elle.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amore! amore!</i> murmurait-t-elle en riant.</p>
+
+<p>Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux,
+moelleuse et chaude comme un lit. Et il semblait à
+Giovanni que c'était la mort.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants
+éveillèrent Giovanni; il descendit dans la cour et
+y vit une foule de gens uniformément vêtus de blanc,
+tenant d'une main une branche d'olivier et dans l'autre
+une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des
+enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation
+des bonnes m&oelig;urs dans Florence. Giovanni
+se mêla à la foule et écouta les conversations.</p>
+
+<p>A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent.
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+Un nombre infini de petites mains élevèrent les croix
+rouges et les branches d'olivier et, acclamant Savonarole
+qui pénétrait dans la cour, les voix enfantines
+chantèrent:</p>
+
+<p><i>Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis
+Israel.</i></p>
+
+<p>Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des
+fleurs, se mettant à genoux, embrassant ses pieds.</p>
+
+<p>Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte
+Marie, notre reine! criaient les petits.</p>
+
+<p>&mdash;De front! En avant! ordonnaient les jeunes
+capitaines.</p>
+
+<p>La musique retentit, les étendards se déplièrent et
+les régiments se mirent en marche.</p>
+
+<p>Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo
+Vecchio, était ordonné «le bûcher des vanités»&mdash;<i>Bruciamento
+delle vanità.</i> L'armée sacrée, pour la dernière
+fois, devait faire sa ronde dans Florence pour
+ramasser les <i>Vanités et les anathèmes</i>.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni
+aperçut messer Cipriano Buonaccorsi, le prieur de
+Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la villa duquel,
+à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de
+Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano
+raconta que Léonard de Vinci, envoyé par le
+duc de Milan, était depuis peu de jours arrivé à Florence
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+pour acheter les &oelig;uvres d'art des palais dévastés
+par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également
+était à Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria
+Giovanni de le conduire auprès du supérieur et ils se
+rendirent tous deux dans la cellule de Savonarole.</p>
+
+<p>Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation
+de Buonaccorsi et du prieur de San Marco.</p>
+
+<p>Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux
+mille florins or tous les livres, tableaux, statues et
+objets d'art qui devaient ce jour-là être livrés aux
+flammes.</p>
+
+<p>Le prieur refusa.</p>
+
+<p>Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.</p>
+
+<p>Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage
+sévère et impénétrable.</p>
+
+<p>Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de
+son vêtement, soupira, cligna des yeux et dit, de sa
+voix agréable, toujours égale et calme:</p>
+
+<p>&mdash;Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai
+tout ce que je possède&mdash;quarante mille florins.</p>
+
+<p>Savonarole le regarda et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun
+bénéfice en cette affaire, quel est votre but?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit
+simplement le commerçant. Je ne voudrais
+pas que les étrangers puissent dire qu'à l'instar des
+barbares, nous brûlons les innocentes productions des
+sages et des artistes.</p>
+
+<p>Le moine eut une expression étonnée et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste,
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+comme tu aimes ta patrie terrestre! Console-toi, ce
+qui périra dans le bûcher sera digne du feu, car ce
+qui est mauvais et coupable ne peut être beau, selon
+l'opinion même de vos sages.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano,
+que les enfants puissent distinguer infailliblement
+ce qui est bon ou mauvais dans les productions
+artistiques et scientifiques?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua
+le moine. Si vous ne pouvez être semblable à eux,
+vous ne pourrez entrer dans le royaume céleste. Je
+vaincrai la sagesse des sages, les raisons des raisonneurs,
+a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour
+eux, afin que ce qu'ils ne pourront comprendre dans
+les vanités de l'art et de la science, leur soit révélé par
+l'Esprit-Saint.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi
+se levant. Peut-être une certaine partie...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole,
+ma décision est inébranlable.</p>
+
+<p>Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires
+édentées. Savonarole n'entendit que le dernier
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;Folie!...</p>
+
+<p>&mdash;Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le
+Veau d'or des Borgia offert en des fêtes impies au
+pape, n'est-ce pas de la folie? Le clou sacré élevé à
+la gloire de Dieu par une diabolique machine par ordre
+de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône,
+n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+d'or, vous divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or.
+Laissez-nous aussi, nous pauvres d'esprit, divaguer
+en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. Vous vous
+moquez des moines qui dansent autour de la croix sur
+la place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que
+direz-vous, les sages, lorsque j'obligerai non seulement
+les moines, mais tout le peuple de Florence, enfants
+et hommes, vieillards et femmes, dans leur ardeur
+zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte
+Croix, comme jadis David devant l'Arche sainte?...»</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole,
+se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga,
+il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient
+arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel
+était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien
+blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon
+étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin
+suivaient des valets et des gardes du corps.</p>
+
+<p>C'était une courtisane, nouvellement arrivée de
+Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les
+gouverneurs de la République appelaient avec une
+respectueuse politesse: <i>puttana onesta</i>, <i>meretrix onesta</i>,
+noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie
+tendre: <i>Mammola</i>, petite âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine
+de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un
+sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté,
+lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Quand j'écoute tes discours charmeurs</i>,</p>
+<p><i>O divine Lena&mdash;je quitte ces lieux</i>,</p>
+<p><i>Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs</i></p>
+<p><i>Des idées platoniciennes et des éternels cieux.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle
+maniait le vers dans la perfection et disait à bon droit,
+que s'il ne dépendait que d'elle, elle passerait tout
+son temps <i>nell' Academie degli uomini virtuosi</i>, à
+l'Académie des hommes vertueux.</p>
+
+<p>L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine
+d'une compagnie, Dolfo, s'avança, éleva au-dessus
+de sa tête la croix rouge et s'écria solennellement:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Jésus, roi de Florence et de la
+Vierge Marie, notre reine, nous t'ordonnons d'enlever
+ces coupables ornements, ces frivolités et ces anathèmes.
+Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!</p>
+
+<p>Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le
+perroquet battit des ailes en criant le vers que lui
+avait appris sa maîtresse:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><i>Amore a nullo amalo amar perdona.</i></p>
+</div>
+
+<p>Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps
+pour disperser cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant.
+Elle l'appela de la main.</p>
+
+<p>Le gamin approcha, les yeux baissés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+&mdash;Enlevez les vêtements! criaient les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans
+prêter attention aux cris. Écoutez, mon petit Adonis.
+Je vous donnerais avec joie tous ces chiffons, pour
+vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont
+pas à moi.</p>
+
+<p>Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un
+léger sourire, inclina la tête, comme pour confirmer
+sa pensée secrète et dit d'une tout autre voix, avec
+l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:</p>
+
+<p>&mdash;Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande
+la courtisane Lena de Venise. Je t'attendrai...</p>
+
+<p>Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés
+à lancer des pierres à une bande ennemie de Savonarole,
+nommée <i>les enragés</i> (<i>arrabiati</i>), ne prêtaient
+plus aucune attention à la courtisane. Il voulut les
+appeler, mais subitement se troubla et rougit.</p>
+
+<p>Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses
+dents blanches et aiguës. A travers Cléopâtre et la
+Reine de Saba apparut la «mammola» vénitienne,
+fillette gamine et aguicheuse.</p>
+
+<p>Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane
+continua tranquillement sa promenade. Le chien
+s'endormit de nouveau sur ses genoux, le perroquet
+dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en faisant
+mille grimaces, essayait de s'emparer du style
+avec lequel la noble courtisane traçait le premier vers
+de sa réponse au sonnet épiscopal:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><i>Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin.</i></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait
+en tête de sa compagnie les marches du palais Médicis.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Dans les appartements sombres et muets, où tout
+respirait la grandeur passée, les enfants se sentirent
+intimidés.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes
+sonnèrent, les tambours battirent au champ. Et avec
+des cris de joie, des rires, des chants sacrés, les petits
+inquisiteurs envahirent les salles, rendant le jugement
+de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science,
+cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes»
+d'après les inspirations de l'Esprit-Saint.</p>
+
+<p>Giovanni les observait.</p>
+
+<p>Ridant le front, les mains croisées derrière le dos,
+avec une gravité lente de juges, les enfants circulaient
+entre les statues des grands philosophes et des héros
+de l'antiquité païenne.</p>
+
+<p>&mdash;Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle,
+Epictète, épelait un des gamins, déchiffrant
+les inscriptions latines des piédestaux.</p>
+
+<p>&mdash;Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les
+sourcils. C'est cet hérétique qui assurait que tous les
+plaisirs étaient permis et que Dieu n'existait pas.
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le brûler...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il
+aura sa part de festin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous
+prenez Epictète pour Epicure...</p>
+
+<p>Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau
+venait de briser le nez du philosophe, si adroitement,
+que tous les enfants se prirent à rire.</p>
+
+<p>Devant un tableau de Botticelli, une discussion
+s'éleva.</p>
+
+<p>Dolfo assurait que l'&oelig;uvre était tentatrice, puisqu'elle
+représentait Bacchus percé par les flèches de
+l'Amour. Mais Federicci, rivalisant avec Dolfo dans
+l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» s'approcha,
+regarda et déclara que ce n'était point
+Bacchus.</p>
+
+<p>En entendant les cris joyeux de leurs camarades,
+ils revinrent dans la grande salle.</p>
+
+<p>Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux
+tiroirs pleins de telles «frivolités» qu'aucun des enfants
+expérimentés n'en avait encore vu. C'étaient des
+masques et des costumes pour les cortèges carnavalesques
+qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le
+Magnifique. Les enfants se massèrent devant la porte.
+A la lueur d'une chandelle, apparaissaient devant
+eux les figures monstrueuses, des femmes en carton,
+les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le
+carquois et les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure,
+le trident de Neptune et enfin, recouverts de
+toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un piteux
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre
+crevé qui laissait passer le crin.</p>
+
+<p>Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû
+appartenir à une Vénus quelconque, une souris sauta.
+Les filles poussèrent des cris. Les plus petites grimpèrent
+sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut
+que les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût
+plana. Les ombres des chauves-souris, effrayées
+par la lumière et le bruit, qui se buttaient contre le
+plafond, semblaient des esprits impurs.</p>
+
+<p>Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y
+avait encore une chambre fermée; un petit vieux,
+méchant et chauve en défendait l'entrée.</p>
+
+<p>Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la
+porte, Giovanni reconnut son ami, messer Giorgio
+Merula, le bibliomane.</p>
+
+<p>Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça
+devant la porte, la défendant de sa poitrine. Les
+enfants se précipitèrent sur lui, le renversèrent, le
+meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, trouvèrent
+la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit
+cabinet de travail bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous
+trouverez ce que vous cherchez. Ne grimpez pas sur
+les rayons, il n'y a rien là-bas...</p>
+
+<p>Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui
+tombait sous leurs mains&mdash;particulièrement les livres
+à riches reliures&mdash;était jeté dans le même tas, puis,
+la croisée ouverte, précipité dans la rue où se tenait
+une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace,
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+Ovide, Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les
+éditions uniques, volaient sous les yeux de Merula.</p>
+
+<p>Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire
+un tout petit livre de Marcellin, l'histoire de
+l'Empereur Julien l'Apostat.</p>
+
+<p>Voyant par terre une transcription des tragédies de
+Sophocle, sur parchemin pâte lisse, avec de délicates
+enluminures, Merula se précipita avidement, s'en
+saisit et supplia:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle!
+C'est le plus innocent des poètes! N'y
+touchez pas!...</p>
+
+<p>Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine,
+mais sentant les feuillets se déchirer, il se prit à
+pleurer, lâcha l'in-folio et hurla de douleur impuissante.</p>
+
+<p>Les enfants sortirent du palais et passant devant
+Santa Maria del Fiore, se dirigèrent vers la place de
+la Seigneurie.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté
+de la loggia Orcagni, le bûcher était prêt, haut de
+trente coudées, large de cent vingt et représentait une
+pyramide octogonale, clouée en planches et munie de
+quinze marches.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+Sur la première marche du bas étaient réunis les
+masques, les costumes, les perruques et autres accessoires
+de carnaval. Sur les trois suivantes, les livres
+de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, jusqu'au
+Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus
+des livres, les parures de femmes, les pâtes, les parfums,
+les miroirs, les limes à ongles et les pinces à épiler.
+Encore au-dessus, la musique, les mandolines, les
+cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui satisfont
+le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins,
+les portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des
+dieux païens, des héros, des philosophes, sculptés dans
+le bois et modelés en cire. Tout en haut de l'édifice,
+se dressait un énorme pantin qui figurait le diable,
+le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de
+soufre et de poudre, épouvantablement barbouillé de
+peinture, couvert de poils, les pieds fourchus, rappelant
+l'ancien dieu Pan.</p>
+
+<p>Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et
+pur. Les premières étoiles brillaient au ciel. La foule
+bruissait sur la place et se mouvait avec des murmures
+respectueux comme dans une église. Des hymnes religieux
+s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.</p>
+
+<p>Les moines remuaient comme des ombres, occupés
+aux derniers préparatifs. Un homme, qui marchait à
+l'aide de béquilles, encore jeune, mais probablement
+paralysé, les mains et les jambes tremblantes, les
+paupières immobiles s'approcha du frère Dominico
+Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un
+rouleau au moine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des
+dessins?</p>
+
+<p>&mdash;Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier,
+une voix me dit: «Tu as, Sandro, dans ton grenier
+encore quelques frivolités.» Je me suis levé et j'ai
+trouvé ces croquis de corps nus.</p>
+
+<p>Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en allumer un bon feu, messer
+Filipepi!</p>
+
+<p>Celui-ci contempla la pyramide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il.
+Sans le frère Savonarole, nous serions tous morts sans
+repentir. Et encore maintenant, qui sait? Aurons-nous
+le temps de racheter nos fautes?</p>
+
+<p>Il se signa, murmura une prière en égrenant son
+chapelet.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.</p>
+
+<p>&mdash;Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi,
+répondit l'autre.</p>
+
+<p>Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de
+de son âme à la vue de ces scènes de vandalisme et
+il s'éloigna.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:</p>
+
+<p>&mdash;On vient, on vient.</p>
+
+<p>Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes,
+sans torches, vêtus de longues robes blanches, les
+enfants inquisiteurs s'avançaient, portant la statue de
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+Jésus enfant qui, d'une main désignait sa couronne
+d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière
+marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers,
+les membres du Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines,
+les docteurs et les maîtres ès théologie, les
+chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de trompe
+et les massiers.</p>
+
+<p>Le silence régna sur la place comme à une mise à
+mort. Savonarole monta sur la chaussée devant le
+Vieux Palais, leva au-dessus de sa tête le crucifix et
+dit à haute et solennelle voix:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
+allumez le bûcher!</p>
+
+<p>Quatre moines porteurs de torches résineuses,
+s'approchèrent de la pyramide et l'allumèrent aux
+quatre coins. La flamme crépita. Tout d'abord ce fut
+une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les
+trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le <i>Te
+Deum Laudamus</i>». Les enfants répétèrent:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>&mdash;<i>Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis
+Israel.</i></p>
+</div>
+
+<p>La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les
+cloches de toutes les églises de Florence lui répondirent.</p>
+
+<p>La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres
+des antiques manuscrits se tordaient comme si elles
+fussent vivantes. De la dernière marche sur laquelle
+étaient étalés les accessoires carnavalesques, une perruque
+en feu s'envola. La foule eut un murmure joyeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns
+riaient, sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons.
+D'autres prophétisaient.</p>
+
+<p>&mdash;Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait
+un bancal. Tout s'effondrera, brûlera, comme ces
+vanités, dans le feu purificateur, tout, tout, tout,&mdash;l'église,
+les lois, les gouvernements, les arts, les sciences,&mdash;il
+ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel
+nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos
+larmes et il n'y aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse,
+ni maladie! Viens, viens, Seigneur Jésus!...</p>
+
+<p>Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par
+la misère, tomba à genoux et tendant ses bras vers le
+bûcher comme si elle y voyait le Christ, hurla de
+toutes ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais
+non léché encore par la flamme. C'était une &oelig;uvre de
+Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se
+mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait
+de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et
+les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de
+Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les
+batraciens, les graines transies, les larves et les germes;
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante,
+grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux,
+demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un
+énorme &oelig;uf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant
+pudiquement le cygne.</p>
+
+<p>Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait
+toujours et frôlait maintenant le tableau,&mdash;et
+son c&oelig;ur se glaçait d'effroi. A ce moment, les
+moines élevèrent une croix noire au milieu de la place
+et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde
+à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des
+fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent
+une danse lente d'abord, puis de plus en plus
+vive, enfin tourbillonnante en chantant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Ognun gridi, com'io grido</i>,</p>
+<p><i>Sempe pazzo, pazzo, pazzo!</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faut devant le Seigneur,</p>
+<p>Tous nous réconcilier,</p>
+<p>Et danser sans aucune crainte,</p>
+<p>Comme devant l'arche sainte,</p>
+<p>Le saint Roi David dansait.</p>
+<p>Relevons tous nos soutanes,</p>
+<p>Et que dans notre folle ronde,</p>
+<p>Personne ne reste en panne.</p>
+<p>Ivres d'amour du Seigneur,</p>
+<p>Et du sang de ses blessures,</p>
+<p>Gais, heureux et tapageurs,</p>
+<p>Nous sommes ivres de l'amour,</p>
+<p>De l'amour de Notre-Seigneur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige
+les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes
+et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un
+gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula
+par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver
+du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait
+les visages grimaçants. Le crucifix projetait
+une énorme ombre sur les danseurs.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Nous agitons nos croix</p>
+<p>Et nous dansons, dansons, dansons,</p>
+<p>Comme dansait David, le Roi.</p>
+</div></div>
+
+<p>La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de
+sa langue rouge son corps très blanc, rosé subitement
+et, par cela même, devenu presque vivant, encore plus
+mystérieux et plus superbe.</p>
+
+<p>Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda
+eut un dernier sourire, s'enflamma, fondit dans le
+feu et disparut pour l'éternité.</p>
+
+<p>Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre
+bourré de poudre éclata avec fracas. Les flammes
+montèrent alors jusqu'au ciel. Le monstre lentement
+oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons rougis.</p>
+
+<p>De nouveau les trompes et les timbales retentirent.
+Toutes les cloches s'ébranlèrent à la fois. Et la foule
+hurla, triomphante, comme si elle avait vaincu le
+diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les
+maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses
+mains et voulut fuir, mais une main s'abaissa sur son
+épaule, il se retourna, et aperçut le visage calme du
+Maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+Léonard le prit par la main et l'emmena hors de
+la foule.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée
+nauséabonde, ils suivirent une sombre impasse et se
+trouvèrent sur les bords de l'Arno.</p>
+
+<p>Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues
+clapotaient. Le croissant de la lune éclairait les
+cimes majestueuses argentées par le givre. Les étoiles
+brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard
+de Vinci.</p>
+
+<p>L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais
+sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il pleura.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez, maître...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio.
+Comment, mon Dieu! comment ai-je pu vous quitter?</p>
+
+<p>Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments,
+ses terribles idées de la coupe du Seigneur et
+de celle du diable, ses visions doubles du Christ et de
+l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme devant
+le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas,
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+et il se contenta de fixer un regard suppliant
+dans ses yeux purs, calmes et étranges ainsi que
+des étoiles.</p>
+
+<p>Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout
+deviné, et avec un sourire d'infinie pitié, posant sa
+main sur la tête de Giovanni, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre
+enfant! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un
+fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon élève, je te
+reprendrai avec joie.</p>
+
+<p>Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme
+mystérieux par lequel il exprimait ses pensées
+intimes, il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Plus la sensibilité est grande, plus forte est la
+douleur. Grand martyr!</p>
+
+<p>Le son des cloches, les chants des moines, les cris
+de la foule affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient
+plus le calme qui enveloppait le maître et
+l'élève.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="center"><b>LE SIÈCLE D'OR</b></p>
+
+<p class="center"><b>1496-1497</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+
+<p>«Tornerà l'età dell'oro.<br />
+Cantiàn tutti: viva l' Moro!»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">BELLINCIONI</span>.</p>
+
+<p>Le siècle d'or viendra bientôt.<br />
+Criez tous: Gloire au More!</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan,
+Béatrice, écrivait à sa s&oelig;ur Isabelle, épouse du marquis
+Francesco Gonzague qui régnait à Mantoue:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Sérénissime madonna, ma petite s&oelig;ur bien-aimée,
+moi et mon époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons
+heureuse santé, à vous et au très renommé
+seigneur Francesco.</p>
+
+<p>»En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait
+de mon fils Massimiliano. Seulement, ne croyez
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+pas, je vous prie, qu'il soit aussi petit. Nous voulions
+prendre sa mesure exacte, afin de la soumettre à
+Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que
+cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment;
+lorsque je ne le vois durant plusieurs jours,
+quand je le regarde, il me semble qu'il a encore
+poussé et j'en reste infiniment contente et consolée.</p>
+
+<p>»Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon
+Nannino est mort. Vous l'avez connu et aimé; aussi
+comprendrez-vous que si j'avais perdu tout autre chose,
+j'aurais essayé de la remplacer; mais pour refaire
+un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante
+car elle a épuisé en lui toutes ses forces en
+unissant en un seul être pour l'amusement des rois,
+la plus rare des bêtises et la plus charmante des
+horreurs. Le poète Bellincioni, dans son épitaphe, a
+dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire
+tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait
+et se réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre
+caveau à Santa Maria delle Grazie, à côté de mon
+faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina,
+afin de ne pas être séparée, après notre mort, d'aussi
+agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et
+le seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis
+pour la Noël une magnifique chaise en argent pour
+les débarras de l'estomac, représentant la bataille des
+Centaures et des Lapithes. A l'intérieur se trouve un
+bassin en or pur et le baldaquin est de velours
+cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est
+pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine.
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+Non seulement aucune duchesse d'Italie, mais
+le Pape, l'Empereur et même le Grand Turc, ne
+possèdent siège semblable. Il est plus beau que le
+siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.</p>
+
+<p>»Le seigneur Ludovic voulait que le peintre
+florentin Léonard de Vinci installât à l'intérieur une
+machine à musique à l'instar d'un petit orgue. Mais
+Léonard a refusé en prétextant qu'il était trop occupé
+par le <i>Colosse</i> et la <i>Sainte Cène</i>.</p>
+
+<p>»Vous me demandez, s&oelig;ur chérie, de vous envoyer
+pour quelque temps ce maître. J'aurais aimé me
+rendre à votre prière et vous l'envoyer non seulement
+pour quelque temps, mais pour toujours. Mais le
+seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une
+grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant,
+ne le regrettez pas outre mesure, car ce Léonard
+est adonné à l'alchimie, à la magie, à la mécanique
+et autres utopies du même genre, beaucoup plus qu'à
+la peinture et se distingue par une telle lenteur dans
+l'exécution des commandes, qu'il en arriverait à impatienter
+un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire,
+c'est un hérétique et un impie.</p>
+
+<p>»Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne
+me permet pas de monter à cheval, vu que je suis
+enceinte de cinq mois. J'ai suivi la chasse en me
+tenant sur l'arrière d'une voiture.</p>
+
+<p>»Vous souvenez-vous, s&oelig;urette, comme nous
+galopions ensemble? Et nos chasses au sanglier? et nos
+pêcheries? Ah! c'était le bon temps!</p>
+
+<p>»Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons.
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+Nous jouons aux cartes. Nous patinons. Un
+jeune seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle
+distraction. L'hiver est rude: non seulement les
+lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire
+du parc du palais, Léonard a modelé une
+superbe Léda avec son cygne, en neige blanche et
+ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu'elle
+doive fondre au printemps.</p>
+
+<p>»Et comment vous portez-vous, aimable s&oelig;ur? La
+race des chats à longs poils a-t-elle réussi? Si vous
+avez dans la portée un chat roux à yeux bleus, envoyez-le-moi
+en même temps que la naine promise. Moi,
+je vous ferai cadeau des petits chiens de ma Soyeuse.
+N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de
+m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col
+en biais, doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé
+dans ma dernière lettre. Envoyez-le-moi par courrier
+monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon
+de votre merveilleux fluide contre les boutons et du
+bois d'outre-mer pour vernir les ongles.</p>
+
+<p>»Nos astrologues prédisent la guerre et un été très
+chaud: «Les chiens deviendront enragés et les empereurs
+furieux.»</p>
+
+<p>Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage
+celui des autres que le sien.</p>
+
+<p>»Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos
+bienveillantes attentions, bien aimée s&oelig;ur, et à celle
+de votre époux, le renommé marquis Francesco.»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">BÉATRICE SFORZA.</span></p>
+</div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Sous son aspect très franc, cette missive était pleine
+d'hypocrisie et de politique. La duchesse cachait à sa
+s&oelig;ur ses préoccupations. La paix et la concorde que
+l'on pouvait supposer d'après la lettre ne régnait
+pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non
+pour son hérésie et son impiété, mais bien parce que,
+par ordre du duc, il avait peint le portrait de Cecilia
+Bergamini, sa terrible rivale, la célèbre maîtresse de
+Ludovic le More. Ces derniers temps, elle soupçonnait
+encore une autre liaison amoureuse entre son mari
+et une de ses demoiselles, madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la
+puissance.</p>
+
+<p>Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire
+romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de
+devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.</p>
+
+<p>&mdash;Le pape, se vantait le More, est mon confesseur,
+l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon
+trésor, le roi de France, mon courrier.</p>
+
+<p>Il signait <i>Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux
+Mediolani</i>, en tirant son origine du grand héros, compagnon
+d'Enée, Anténor le Troyen. Le Colosse, monument
+élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard
+<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
+avec l'inscription: <i>Ecce deus!</i> certifiait également, à
+ses yeux, son origine divine.</p>
+
+<p>Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur
+et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il
+savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant
+comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant
+sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean
+Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait
+crié:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le duc légitime, Francesco!</p>
+
+<p>L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté
+étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise,
+Marino Saunto, «le peuple le désirait pour roi,
+comme on désire un Dieu». Béatrice et Ludovic
+voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs
+espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et
+dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt
+sortait de sa tombe.</p>
+
+<p>A Milan, on parlait de mystérieux présages. On
+racontait que la nuit, au-dessus des tours du château,
+se montraient des feux pareils à des lueurs d'incendie
+et que dans les appartements retentissaient d'horribles
+râles. On se souvenait que lors de la mise en bière,
+l'&oelig;il gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce
+qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents.
+La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes.
+La vache d'une vieille paysanne avait mis bas un veau
+à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans
+une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite
+n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
+Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui
+plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments
+le moment de ses couches.</p>
+
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige
+qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le
+silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans
+le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle
+maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu
+flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes
+vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les
+perspectives des anciens monuments de Rome; le
+plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de
+cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table
+ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient
+le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une
+mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé,
+pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez
+les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait
+de Lucrezia par Léonard.</p>
+
+<p>Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso,
+des oiseaux picoraient des grappes de raisin et
+des enfants nus, ailés&mdash;anges chrétiens ou amours
+païens&mdash;dansaient en brandissant les saints instruments
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
+du martyre du Seigneur&mdash;clous, lance, éponge,
+et couronne d'épines&mdash;et semblaient tout roses par le
+reflet des flammes.</p>
+
+<p>Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le <i>studio</i>
+élégant tout respirait une douce langueur.</p>
+
+<p>Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de
+velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste.
+Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir
+la duchesse Béatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, murmura la jeune fille en baissant les
+yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais
+pas mentir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna
+Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter lui-même
+ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa
+jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée&mdash;tous
+les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous,
+faibles mortels, résister à la puissance du dieu
+d'amour? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal
+visible, car en dissimulant le péché nous épargnons
+la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde
+chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde,
+il n'y a pas de mal&mdash;ou presque pas.</p>
+
+<p>Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête
+et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs,
+tels des yeux d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon seigneur, combien je suis
+heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais
+mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui
+m'aime comme sienne...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+&mdash;Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur
+ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa
+ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les
+oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme
+brillait au milieu du front.</p>
+
+<p>Ses longs cils abaissés,&mdash;sans ivresse, sans passion,
+froide et pure&mdash;elle s'abandonnait à ses
+caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide,
+toi seule! murmurait-il en aspirant avidement le
+parfum si connu de violette et de musc.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu
+desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans
+la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée,
+en bas, à la porte... O Seigneur, aie pitié de nous!</p>
+
+<p>&mdash;Parle convenablement, repartit le duc. Qui y
+a-t-il à la porte?</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse Béatrice!</p>
+
+<p>Ludovic pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par
+la cour de derrière. Eh bien! la clef? Vite!</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la
+duchesse sont dans cette cour! Toute la maison est
+cernée...</p>
+
+<p>&mdash;Un piège! murmura le duc en prenant sa tête
+dans ses mains. Comment a-t-elle su? Qui lui a
+dit?</p>
+
+<p>&mdash;Personne d'autre que monna Sidonia, répondit
+la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sorcière
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+traîne continuellement ici pour offrir ses produits.
+Je vous disais, toujours: Prenez garde...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le
+duc, blême.</p>
+
+<p>On entendait frapper à la porte de la rue.</p>
+
+<p>La servante se précipita dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, répondit la jeune fille, si madonna
+Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison.
+Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement
+à elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là,
+Lucrezia? Me montrer! Tu ne sais pas quelle femme
+elle est!... O Seigneur! il est effrayant de songer aux
+conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais,
+cache-moi, cache-moi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ne sais...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe où, mais plus vite!</p>
+
+<p>Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus
+à un voleur pris en flagrant délit, qu'au descendant du
+fabuleux héros Anténor le Troyen, compagnon d'Enée.</p>
+
+<p>Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans
+sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes
+armoires murales, qui servaient de garde robe chez les
+dames de haut rang.</p>
+
+<p>Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les
+robes.</p>
+
+<p>«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que
+c'est bête!... Absolument comme dans les contes de
+Saquetti ou de Boccace.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son
+vêtement une amulette qui contenait des cendres de
+saint Christophle et une autre pareille qui renfermait
+le talisman à la mode&mdash;un morceau de momie égyptienne.
+Ces amulettes étaient tellement semblables que
+dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner
+l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser
+ensemble en récitant une prière.</p>
+
+<p>Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et
+celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours
+et il fut glacé d'effroi.</p>
+
+<p>Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia
+faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les
+instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder
+de preuves et ne voulait pas laisser percer ses
+soupçons.</p>
+
+<p>Ce fut un duel de ruse féminine.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice
+en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait
+son mari, plus mort que vif.</p>
+
+<p>&mdash;De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle
+les voir? répondit Lucrezia, calme.</p>
+
+<p>Et elle entre-bâilla la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est
+donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal
+d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un
+fond bleu vert...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement
+Lucrezia. Ah! si, si!... Ici; probablement dans cette
+armoire!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+Et sans refermer la porte du placard dans lequel se
+trouvait Ludovic, elle s'approcha de l'armoire voisine.</p>
+
+<p>«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa
+le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit! Les
+femmes!... voilà auprès de qui, nous autres empereurs,
+nous devrions apprendre la politique!»</p>
+
+<p>Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Ludovic respira librement, mais il continua toujours
+à tenir dans ses mains l'amulette-relique et
+l'amulette-momie.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents ducats impériaux au couvent Maria
+della Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure
+Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents!
+murmura-t-il avec ferveur.</p>
+
+<p>La servante accourut, ouvrit le placard et avec un
+sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna
+le duc en lui annonçant que la sérénissime duchesse
+venait de partir après avoir échangé de bienveillants
+adieux avec madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Il se signa dévotement, retourna au <i>studio</i>, but un
+verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme
+tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le
+visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas
+lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière,
+s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment
+pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...</p>
+
+<p>Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son
+visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés.
+Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante;
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait
+de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.</p>
+
+<p>Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant
+les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement
+lui donna ses lèvres.</p>
+
+<p>La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant
+que dans le reflet rose les enfants nus riaient et
+dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant
+les saints instruments du martyre du Seigneur.</p>
+
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut
+lieu au palais.</p>
+
+<p>Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction
+de Bramante, de Caradosso et de Léonard de
+Vinci.</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, les invités commencèrent à
+arriver. Ils étaient plus de deux mille. La bourrasque
+avait amoncelé la neige sur les routes et dans les
+rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient
+toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures,
+les saillies de pierres qui soutenaient les gueules
+des canons. Dans la cour flambaient de grands brasiers
+autour desquels se chauffaient en bavardant gaiement,
+les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les porteurs
+de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+loin, près de la herse qui défendait la petite cour intérieure
+du petit palais Rochetti, des carrosses disgracieux
+sous leur dorures, de mauvais équipages, attelés
+de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, déposant
+les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses
+fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de
+mille feux.</p>
+
+<p>En entrant dans le vestibule, les invités passaient
+entre une double rangée de gardes du corps ducaux&mdash;mameluks,
+turcs, archers grecs, arbalétriers écossais
+et lansquenets suisses&mdash;scellés dans leurs armures
+et munis de lourdes hallebardes.</p>
+
+<p>En avant se tenaient, sveltes et charmants comme
+des jeunes filles, les pages en livrées de deux teintes,
+garnies de duvet de cygne&mdash;le côté droit en velours
+rose, le côté gauche en satin bleu&mdash;avec, brodées en
+argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti.
+Le vêtement était collant au point d'épouser tous les
+plis du corps et seulement devant, à partir de la ceinture,
+tombait en gros plis creux. Ils portaient, allumés,
+de longs cierges de cire jaune et rouge, pareils
+aux cierges d'église.</p>
+
+<p>Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et
+les trompes sonnaient.</p>
+
+<p>Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de
+lumières&mdash;la «Salle des tourterelles blanches sur
+champ de gueule»; la «Salle d'or», qui représentait
+une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue
+de satin du haut en bas, avec, brodées en or, des
+torches flambantes et des seaux, emblèmes de la puissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
+des ducs de Milan, qui pouvaient, selon leur
+désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec
+l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle
+noire» qui servait de salon de toilette pour les
+dames, et construite par Bramante, on voyait sur le
+plafond et sur les murs des fresques inachevées de
+Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>La foule élégante bourdonnait comme une ruche.
+Les vêtements se distinguaient par leurs couleurs vives
+et parfois par un luxe qui manquait de goût. Les
+étoffes des robes féminines, à plis longs et lourds,
+raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient
+les dalmatiques. Elles étaient tellement solides
+qu'on se les transmettait de grand'mère à petite-fille.
+De larges découpures mettaient à nu la poitrine et les
+bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet
+d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges,
+selon la coutume lombarde, en une natte que l'on
+allongeait jusqu'à terre à l'aide de faux cheveux, et
+que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les
+sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui
+possédaient des sourcils épais les épilaient avec une
+pince spéciale (<i>pelatoïo</i>); se passer des fards était
+considéré comme indécent. On n'employait que des
+parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la
+verveine, la poudre de Chypre.</p>
+
+<p>Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et
+des femmes, avec ce charme particulier qu'ont les
+femmes de Lombardie. Sur leur peau mate et blanche,
+sur les contours tendres et souples du visage, tels
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
+qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres
+légères se dissipaient comme la fumée.</p>
+
+<p>Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse
+beauté de brune aux yeux noirs, avait été, de l'avis de
+tous, déclarée la reine du bal. Comme avertissement aux
+amoureux, elle avait fait broder, sur le velours pourpre
+de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention
+des raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais
+vers Diana Pallavincini, dont les yeux froids étaient
+purs comme la glace, avec ses cheveux blond cendré,
+son sourire indifférent et sa parole lente et mélodieuse
+comme un son de viole. Elle était vêtue de damas
+blanc zébré de longs rubans vert pâle, couleur de
+varech. Entourée d'éclat et de bruit, elle semblait
+étrangère à tout, solitaire et triste, comme les pâles
+fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de
+la lune dans les étangs abandonnés.</p>
+
+<p>Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités
+se dirigèrent dans la grande «Salle du jeu de paume».</p>
+
+<p>Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or,
+des traverses en forme de croix supportaient des cierges
+qui brûlaient en clous de feu. Du balcon servant
+de tribune pendaient des tapis de soie, des guirlandes
+de laurier, de lierre et de genévrier.</p>
+
+<p>A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées
+par les astrologues (car le duc, selon l'expression d'un
+ambassadeur, ne faisait pas un pas, ne changeait pas
+de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se conformer
+à la position des astres), Ludovic et Béatrice,
+entrèrent dans la salle revêtus du manteau royal en
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+drap d'or, doublé d'hermine et dont la longue traîne
+était portée par des barons et des chambellans. Sur
+la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le
+rubis énorme, volé à Jean Galéas.</p>
+
+<p>Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de
+constater cet état de grossesse chez cette gamine,
+presque enfant, à la poitrine plate, aux mouvements
+garçonniers.</p>
+
+<p>Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la
+crosse, la musique retentit et les invités se placèrent
+aux tables du festin.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur
+du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof,
+refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de
+la République de Venise. En vain, on tenta de lui
+faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter,
+restait debout, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!</p>
+
+<p>De partout se fixaient sur lui des regards curieux
+et moqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites?
+Quel peuple sauvage! Ils désirent les premières
+places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les
+<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>
+inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est
+presque turc. Quelle tribu de fauves!</p>
+
+<p>L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan,
+se faufila près de Mamirof:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il
+avec force courbettes en estropiant la langue russe;
+cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut
+vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est
+de mauvais goût. Le duc se fâche.</p>
+
+<p>Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof,
+secrétaire de l'ambassade, s'approcha également:</p>
+
+<p>&mdash;Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne
+pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose
+pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous
+et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu.
+On pourrait nous faire sortir...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner
+des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai
+pas au-dessous de l'ambassadeur de Venise.
+C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque
+ambassadeur représente en personne et en discours son
+empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate
+de toutes les Russies...</p>
+
+<p>&mdash;Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète
+Boccalino affolé.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale
+gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je
+ne m'assoirai pas.</p>
+
+<p>Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de
+<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
+Mamirof étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible
+obstination. La crosse de sa canne, constellée
+d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible
+qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.</p>
+
+<p>Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise,
+et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière,
+s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme
+un service personnel, d'échanger sa place pour éviter
+les discussions, lui assurant que personne n'attachait
+d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En
+réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du
+«grand-duc de Rossia», car il espérait par son
+entremise conclure une alliance avantageuse avec le
+sultan.</p>
+
+<p>Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire
+et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que
+Son Altesse avait raison&mdash;de telles discussions au
+sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés.
+Puis il s'assit à la place désignée.</p>
+
+<p>Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant
+avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant
+sa ceinture sur son gros ventre et son manteau
+d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules,
+Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint
+s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre,
+joyeux et enivrant, emplissait son âme.</p>
+
+<p>Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas
+bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il
+avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie.
+<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
+L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements
+de Karatchiarof, s'adressa à lui par l'entremise
+de l'interprète et commença à le questionner sur sa
+contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard,
+comme tout ce qui était immense et énigmatique; il
+s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux,
+de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du
+reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne,
+de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et
+malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait
+cette étrange contrée «Rossia», parce qu'il y
+poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille
+que c'était pure invention, que la <i>Rossia</i>, en dépit de
+son nom, produisait moins de roses que n'importe
+quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la
+nouvelle italienne symbolisant le froid russe.</p>
+
+<p>Quelques marchands florentins étaient une fois
+venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus
+loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc
+de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des
+fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre
+sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux
+pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers,
+se placèrent sur une rive, les Florentins sur
+l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais
+le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la
+berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites
+inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du
+<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non
+gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter
+n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher
+allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant
+une heure, commencèrent à fondre, à couler en
+un doux murmure et enfin furent entendus par les
+Florentins, distinctement, bien que les Moscovites
+se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.</p>
+
+<p>Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames
+se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof
+qui habitait un pays aussi cruel, maudit de
+Dieu.</p>
+
+<p>Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait
+un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorme
+plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines
+de chapon, enchaînée à un rocher de fromage
+blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de
+veau.</p>
+
+<p>Pour les viandes, le service avait été pourpre et or;
+pour le poisson, le service était d'argent. On servit des
+pains argentés, des citrons argentés dans des tasses
+d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques
+esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la
+déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair
+blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par
+des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait
+les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux
+multicolores.</p>
+
+<p>Puis on servit d'interminables sucreries, des
+sculptures en massepains, en pistaches, en noix de
+<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
+cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après
+les dessins de Bramante, Caradosso et Léonard&mdash;Hercule
+cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides,
+Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane,
+Jupiter et Danaé&mdash;tout l'Olympe ressuscité.</p>
+
+<p>Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait
+tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait
+l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et
+ronchonnait sous son nez:</p>
+
+<p>&mdash;Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et
+Zeus», la «Cruelle Destinée», le «Cupidon», se
+distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames,
+longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements
+vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se
+séparaient avec une importance emphatique, des saluts
+exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient
+marcher comme des paons, glisser comme des cygnes,
+afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds
+mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la
+musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique,
+pleine de langueur passionnée, comme les chants
+de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le
+jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné,
+<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>
+tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées
+de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son
+visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure
+approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant
+la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier
+ou son manteau en continuant à danser dans la
+salle avec cette «négligence attristée» que l'on considérait
+comme un signe de haute élégance.</p>
+
+<p>Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:</p>
+
+<p>&mdash;Paillasse, va!</p>
+
+<p>La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son
+c&oelig;ur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie
+habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de
+maison, à répondre par des fadaises aux compliments
+stupides de nouvel an, aux éc&oelig;urantes platitudes des
+vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces,
+qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne
+se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles,
+elle entra dans le petit salon des dames où, autour de
+la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les
+bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en
+cercle.</p>
+
+<p>Elle demanda le sujet de leur conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons de l'amour platonique, Altesse,
+répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso
+nous prouve qu'une femme peut baiser un homme
+sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si
+ce dernier l'aime d'amour céleste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto?
+demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
+&mdash;Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme
+que les lèvres&mdash;armes de la parole&mdash;servent de
+porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser
+platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers
+les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi
+Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon
+dans le <i>Cantique des cantiques</i>, lorsqu'il parle de
+l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi
+lèvres à lèvres.»</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, messer, interrompit un des auditeurs,
+vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et
+brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces
+finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il
+surprenait sa femme dans les bras de son amant,
+dût tolérer...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répliqua le philosophe de cour,
+c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi d'observer, cependant, que dans
+ce cas le mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous!
+d'amour et non de mariage! s'écria
+impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant
+ses belles épaules nues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois
+humaines, continua le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant
+en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges.
+Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie
+aussi élevée, mentionner les lois humaines,&mdash;piteuses
+créations des peuples,&mdash;qui transforment les saints
+<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages
+que «mari» et «femme!»</p>
+
+<p>Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui
+prêtant plus aucune attention, continua son discours
+sur les mystères de l'amour spirituel.</p>
+
+<p>La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et
+passa dans une autre salle.</p>
+
+<p>Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino
+d'Aquila, surnommé l'Unique (<i>Unico</i>), récitait des
+vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de
+frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé d'enfant,
+un sourire langoureux, de vilaines dents et des
+yeux dans lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme,
+brillait une ruse coquine.</p>
+
+<p>En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna
+Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se
+domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle
+et l'embrassa.</p>
+
+<p>A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une
+dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes,
+qui tenait un mouchoir à son nez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous
+blessée? demanda la donzella Hermelina avec une
+compassion maligne.</p>
+
+<p>Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou
+fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même
+serait embarrassé de composer un quatrain amoureux,
+déclara un des seigneurs.</p>
+
+<p>Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement
+<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
+une main dans ses cheveux, leva les yeux au
+plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, doucement, murmurèrent les dames,
+messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir
+de ce côté, on entend mieux.</p>
+
+<p>Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement
+les cordes et, sur cet accompagnement, le
+poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son
+sonnet.</p>
+
+<p>L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé
+sa flèche vers le c&oelig;ur de l'insensible. Mais, ses yeux
+étant bandés, il visa mal et, au lieu du c&oelig;ur</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Dans le tendre nez s'encrête</p>
+<p>Et le mouchoir de linon blanc,</p>
+<p>De rosée pourpre se mouchète.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les dames applaudirent.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité!
+Quelle facilité! Oh! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir,
+lui qui sue des journées entières sur un sonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin?
+demandait une de ses adoratrices.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Unico, voici des pastilles à la menthe,
+offrait une autre.</p>
+
+<p>On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.</p>
+
+<p>Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat
+repu au soleil. Puis, il récita un autre sonnet en
+l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la
+neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé
+une perfide vengeance et s'était transformée en
+<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
+glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener
+dans la cour du palais, la duchesse avait fait
+une chute.</p>
+
+<p>Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il
+manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant
+sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher
+ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico,
+dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.</p>
+
+<p>&mdash;Plus haut que le Dante! renchérit une autre.
+Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses
+de <i>notre</i> Unico?</p>
+
+<p>&mdash;Madonna, répliqua humblement le poète, vous
+exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun
+les siennes. En ce qui me concerne, pour vos
+applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.</p>
+
+<p>&mdash;Unico! Unico! soupiraient les admiratrices
+épuisées d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet
+dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré
+dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à
+l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser
+d'eau son c&oelig;ur allumé par les regards de la belle,
+Béatrice, n'y tint plus et sortit.</p>
+
+<p>Elle revint vers les grandes salles, commanda à son
+page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui
+semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre
+et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea
+alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient
+appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et
+<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
+monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la
+salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc
+et sise dans la tour nord.</p>
+
+<p>Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la
+cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les
+papiers importants et les lettres secrètes, introduisit
+la clef dans la serrure, mais sentit que cette dernière
+était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues;
+Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de
+la clef, avait mis en sûreté ses papiers.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, saisie et indécise.</p>
+
+<p>Derrière les croisées les flocons de neige volaient
+comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait,
+tantôt hurlait, tantôt pleurait.</p>
+
+<p>Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture
+de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha
+de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta.
+Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux
+murmures des vagues dans les coquillages. Tout à
+coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près
+d'elle, quelqu'un avait murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;Bellincioni... Bellincioni...</p>
+
+<p>Elle poussa un cri et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui
+Oui, oui, certainement! Voilà de qui elle saurait
+tout... Chez lui, inaperçue... pour qu'on ne la
+cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne
+puis plus supporter ce mensonge!</p>
+
+<p>Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni
+n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>
+devait être seul chez lui à cette heure et appela le
+page Ricciardetto qui se tenait à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec
+un palanquin dans le parc, près de la porte secrète
+du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne
+n'en sache rien? tu entends?... personne!</p>
+
+<p>Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut
+exécuter les ordres.</p>
+
+<p>Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules
+un manteau de martre, assujettit sur son visage un
+masque de soie noire et quelques minutes après se
+trouva dans son palanquin qui prenait la direction
+de la porte Ticcini où habitait Bellincioni.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en
+ruines, une «niche à grenouilles». Il recevait de
+nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres,
+buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi
+la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni
+lui-même, le poursuivait «comme une épouse fidèle
+et détestée».</p>
+
+<p>Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en
+guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince
+comme une crêpe, il achevait de boire un troisième
+<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
+broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe
+pour le chien favori de madonna Cecilia.</p>
+
+<p>Le poète tout en observant les derniers charbons
+s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se
+réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le
+manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui
+lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements
+du vent et songeait au froid de la nuit.</p>
+
+<p>Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie
+composée par lui en l'honneur de la duchesse:
+<i>Le Paradis</i>. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était
+pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis
+longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait
+en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les
+muscles, de toutes les veines et de tous les os». Même
+à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au
+palais. La véritable cause de son absence était la
+jalousie: il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt
+que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon
+et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait
+su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.</p>
+
+<p>Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait
+au c&oelig;ur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait
+à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa
+chambre que tout de suite, raisonnablement, il se
+recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans
+la vieille fourrure.</p>
+
+<p>«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le
+chantier avec des rythmes merveilleux et en échange
+pas un fagot! L'encre est capable de geler, je ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
+pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier?
+Les gens convenables ne viennent pas chez moi
+et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas
+grand.</p>
+
+<p>Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait
+de quatrième pied à son grabat. Il hésita une
+minute, se demandant s'il était préférable de grelotter
+toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.</p>
+
+<p>Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura,
+ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision
+désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la
+fendit et commença à en jeter les morceaux dans la
+cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure.
+Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains
+bleuies vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.</p>
+
+<p>«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je
+moins bien que les autres?</p>
+
+<p>»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des
+Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Bellincion Berti vid'io andar einto</i></p>
+<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p>
+</div></div>
+
+<p>«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de
+la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un
+sonnet. N'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés
+de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a
+fait couler la source d'Hippocrène au point de la
+transformer en une mer qui menace de tout inonder?
+Et voilà ma récompense! Je crèverai comme un chien
+<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux,
+comme si son visage se cachait sous un masque
+ou était défiguré par la petite vérole.»</p>
+
+<p>Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve.
+Grand, maigre, assis sur les talons devant le feu,
+avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau
+malade et transi.</p>
+
+<p>On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il
+entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et
+le bruit de ses socques sur les briques.</p>
+
+<p>«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué.
+Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh!
+les impies maudits! Même la nuit ils ne me laissent
+en paix...»</p>
+
+<p>Les marches de l'escalier craquèrent. La porte
+s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le
+visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans
+la chambre.</p>
+
+<p>Le poète sursauta et la regarda fixement.</p>
+
+<p>Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, madonna, la prévint le poète, le
+dossier est cassé.</p>
+
+<p>Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A quel bon génie dois-je le bonheur de voir
+une aussi belle dame dans mon humble logis?</p>
+
+<p>«Probablement une commande, un madrigal
+amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain!
+ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute
+seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est
+honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>
+Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement
+y précipita les derniers éclats de la bûche.</p>
+
+<p>La dame enleva son masque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Bernardo.</p>
+
+<p>Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut
+se retenir au loquet de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux
+écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...</p>
+
+<p>&mdash;Bernardo, tu peux me rendre un grand service,
+dit Béatrice.</p>
+
+<p>Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne peut entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et
+les souris.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, continua lentement la duchesse, en
+fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as
+écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu
+dois avoir du duc des lettres de commande.</p>
+
+<p>Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura,
+je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser,
+si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas...
+c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant
+Dieu!...</p>
+
+<p>Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère
+brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et
+s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours
+posé sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres
+<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span>
+du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne!
+Prends garde, Bernardo! Mes gens attendent en bas.
+Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!</p>
+
+<p>Il tomba à genoux devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de
+lettres...</p>
+
+<p>&mdash;Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu
+dis que tu n'en as pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>La rage s'empara de Béatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, maudit procureur, je te forcerai
+à me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains,
+misérable!</p>
+
+<p>Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou
+avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de
+son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre,
+les bras ballants, clignant impuissamment des paupières,
+il ressembla encore davantage à un piteux
+oiseau malade.</p>
+
+<p>«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans
+les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien!
+tant pis!... Mais je ne trahirai pas le duc!»</p>
+
+<p>Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de
+cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais
+jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait
+un sang noble, plus pur que celui des mercenaires
+romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant
+à le prouver.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Bellincion Berti vid'io andar cinto</i></p>
+<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
+il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.</p>
+
+<p>La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la
+gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table,
+prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers
+la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà
+remarquée et avait deviné que ce devait être le
+<i>studio</i>, la cellule de travail du poète.</p>
+
+<p>Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec
+l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse
+lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba
+et recula.</p>
+
+<p>Elle entra dans le temple de la Muse misérable.
+Cela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes
+taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la
+croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre
+couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes
+mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons
+de vagues poèmes.</p>
+
+<p>Sans accorder la moindre attention à Bernardo,
+après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse
+fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets
+adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux
+officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes
+comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements
+et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète
+demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de
+coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia»,
+il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon,
+et racontait comment Ludovic le More se rendant à
+un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque,
+<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span>
+avait été forcé de rentrer au palais, parce que la
+«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son
+époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé
+les perles sous forme de pluie et de grêle».</p>
+
+<p>Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua
+une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y
+découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.</p>
+
+<p>Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré,
+leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord,
+puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia,
+reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était
+bien là ce qu'elle cherchait&mdash;les brouillons des
+poésies commandées pour Lucrezia.&mdash;Elle prit la
+liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire,
+jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine
+de ducats, se retira.</p>
+
+<p>Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la
+porte et il resta longtemps au milieu de la pièce, comme
+foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait-il,
+oscillait comme un navire secoué par la tempête.</p>
+
+<p>Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit
+d'un profond sommeil.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>La duchesse revint au palais.</p>
+
+<p>Les invités qui avaient remarqué son absence,
+murmuraient, se demandaient ce qui avait pu arriver.
+<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
+Le duc lui-même s'inquiétait. Elle entra dans la salle,
+s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit que, prise
+de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses
+appartements pour se reposer.</p>
+
+<p>&mdash;Bice, murmura le duc en lui prenant sa main
+glacée et tremblante, si tu te sens indisposée, dis-le,
+au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. Veux-tu que
+nous remettions la seconde partie de la fête à demain?
+Du reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète
+pas. Depuis longtemps je ne me suis sentie aussi bien
+qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je veux voir <i>le
+Paradis</i>. Je veux danser.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc,
+calmé, en baisant avec une tendresse respectueuse la
+main de sa femme.</p>
+
+<p>Les invités se rendirent de nouveau dans la salle
+du jeu de paume, où, pour la représentation du
+<i>Paradis</i> de Bellincioni, était installée une machine
+inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de
+Vinci.</p>
+
+<p>Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé
+les lumières, la voix de Léonard retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt!</p>
+
+<p>Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels
+d'énormes soleils de glace, brillèrent des sphères de
+cristal, emplies d'eau et éclairées intérieurement par
+un feu violent qui prenaient les teintes de l'arc-en-ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina
+en désignant le peintre, regardez son visage! Un vrai
+<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
+mage! Il serait peut-être capable de soulever le palais
+tout entier, comme dans la fable!</p>
+
+<p>&mdash;On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux,
+murmura la voisine.</p>
+
+<p>Dans la machine, derrière les sphères de cristal
+étaient cachées des caisses rondes. De l'une d'elles sortit
+un ange avec de grandes ailes blanches, qui annonça
+le commencement de la représentation et dit un des
+vers du prologue, en désignant le duc:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Le grand roi fait tourner les sphères.</p>
+</div>
+
+<p>faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux
+avec autant de sagesse que le Tout-Puissant les
+sphères célestes. Et, au même moment, les boules de
+cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe de la
+machine en émettant une vague et étrange musique.
+Des cloches d'un verre spécial, inventé par Léonard,
+frappées par des touches, produisaient ces sons.</p>
+
+<p>Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune
+d'elles apparurent les dieux correspondants: Jupiter,
+Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne,
+qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.</p>
+
+<p>A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois
+Grâces helléniques, les Sept Vertus chrétiennes, et
+tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des ailes blanches
+des anges et de la croix ornée de lampes vertes, symbole
+de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les
+déesses chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice,
+accompagnés par la musique des sphères de cristal et
+les applaudissements des spectateurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
+&mdash;Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare
+Visconti assis auprès d'elle. Pourquoi n'avons-nous
+pas vu Junon, l'épouse jalouse de Jupiter qui, «arrachant
+de ses cheveux son diadème, disperse les perles
+sous forme de pluie et de grêle»?</p>
+
+<p>En entendant ces mots, le duc se retourna vivement
+et regarda Béatrice. Elle eut un rire tellement faux
+que le duc sentit son c&oelig;ur se glacer. Mais tout de
+suite, elle se domina, et parla d'autre chose, en serrant
+plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de
+lettres.</p>
+
+<p>La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait
+forte et calme, presque gaie.</p>
+
+<p>Les invités passèrent dans une autre salle où les
+attendait un nouveau spectacle: attelés de nègres, de
+léopards, de griffons, de centaures et de dragons,
+défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius,
+César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques
+qui enseignaient que tous ces héros étaient les
+précurseurs du duc. Pour apothéose, parut un char
+traîné par des licornes, portant un énorme globe, sur
+lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure
+rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche
+de mûrier, sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait
+la mort du vieux siècle de Fer et la naissance
+du siècle d'Or. A l'étonnement général, l'enfant
+doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse
+couche de dorure qui couvrait son corps, se sentait
+malade. Dans ses yeux effrayés brillaient encore des
+larmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
+D'une voix tremblante, il commença le compliment
+au duc:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Bientôt, humain, bientôt,</p>
+<p>En une beauté nouvelle</p>
+<p>Je reviendrai parmi vous,</p>
+<p>Sur l'ordre du duc le More,</p>
+<p>Insouciant siècle d'Or.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les danses reprirent autour du char. L'interminable
+compliment ennuya tout le monde. Et l'enfant, debout
+sur le faîte, balbutiait de ses lèvres dorées qui se glaçaient:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Sur l'ordre du duc le More,</p>
+<p>Insouciant siècle d'Or.</p>
+</div></div>
+
+<p>Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments
+un accès de rire et de pleurs serrait sa gorge. Le sang
+battait douloureusement à ses tempes. Sa vue s'assombrissait.
+Mais son visage restait impénétrable. Elle
+souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta
+la foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor.
+Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.</p>
+
+<p>Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto,
+elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
+la haute et sombre salle, obscure et froide comme un
+caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la
+table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement
+aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra
+dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale,
+hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup,
+régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle
+distinguait les sons lointains de la musique du bal et
+aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer,
+en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.</p>
+
+<p>Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle,
+dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur
+s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas
+regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans
+le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une
+fois&mdash;long, long, long et plus noir que la nuit,&mdash;la
+tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage.
+Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix
+s'étrangla. Elle se leva pour se sauver&mdash;ses jambes
+fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Toi... toi encore... pourquoi?</p>
+
+<p>Lentement il leva la tête.</p>
+
+<p>Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt
+duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne... pauvre... pauvre femme.</p>
+
+<p>Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla
+à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et
+perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée
+de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à travers
+<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
+les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes
+sourdes des veilleurs, puis à travers les salles
+de fêtes, il chercha le duc en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours!</p>
+
+<p>Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal.
+On venait de commencer la danse à la mode durant
+laquelle les cavaliers et les dames passaient en farandole
+sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un
+homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait
+sur la cime de l'arc, armé d'une longue trompe. Au
+pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les
+«amoureux fidèles», le génie les accueillait par une
+suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie.
+Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts:
+la trompe les assourdissait, les juges les accablaient
+de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries,
+étaient forcés de fuir.</p>
+
+<p>Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné
+des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des
+amants.</p>
+
+<p>A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait
+en courant dans la salle, gémissant:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours!</p>
+
+<p>Apercevant le duc, il se précipita vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite...
+vite..., venez!</p>
+
+<p>&mdash;Malade?... encore!... où? Parle distinctement!</p>
+
+<p>&mdash;Dans la tour du Trésor...</p>
+
+<p>Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or
+<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span>
+de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque
+sursautait sur sa tête.</p>
+
+<p>Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait
+à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas
+se passait quelque chose d'insolite et se tut.</p>
+
+<p>Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et
+subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les
+portes, comme un troupeau de moutons saisis de
+panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut
+à peine le temps de sauter et se foula la jambe.</p>
+
+<p>Quelqu'un cria:</p>
+
+<p>&mdash;Le feu!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer
+avec le feu! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait
+pas Léonard.</p>
+
+<p>Une autre glapit et s'évanouit.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient
+les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse est malade...</p>
+
+<p>&mdash;Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un
+seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! La duchesse était ici à l'instant et
+dansait...</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas,
+Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...</p>
+
+<p>&mdash;Un poison lent et sûr...</p>
+
+<p>De la salle voisine parvenaient les sons de la musique.
+Là, on ne savait rien encore. Durant la danse
+<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>
+«Vénus et Zeus», les dames avec un sourire charmeur
+promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or,
+comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant
+elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient
+le pied sur la tête, telles des conquérantes.</p>
+
+<p>Un chambellan accourut, fit de grands gestes et
+cria aux musiciens:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.</p>
+
+<p>Tout le monde se retourna. La musique se tut.
+Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps
+égrena encore ses notes grêles.</p>
+
+<p>Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit,
+long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches
+transversales pour la tête, de deux poignées pour
+les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était
+conservé de temps immémorial dans les garde-robes
+du palais et avait servi pour les couches de toutes les
+duchesses de la maison Sforza. Étrange et menaçant
+paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le feu des
+lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces
+femmes en pompeux atours.</p>
+
+<p>Tout le monde comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une peur ou une chute, observa une
+vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler
+un blanc d'&oelig;uf cru, mêlé à de la soie pourpre effilochée.</p>
+
+<p>Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune
+action, l'important était d'avaler sept germes d'&oelig;uf de
+poule délayés dans un jaune.</p>
+
+<p>Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles
+<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
+du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine
+un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et
+demanda à l'une des servantes qui passait portant du
+linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Une vieille, sage-femme probablement, le regarda
+sévèrement et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu
+gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.</p>
+
+<p>La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit,
+dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements
+et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un
+amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant,
+avec des mèches de cheveux collées au front et la
+bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.</p>
+
+<p>L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p>A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères,
+des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses.
+Chacune avait son remède!</p>
+
+<p>L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la
+malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir
+sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante; la
+troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son
+mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur
+une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.</p>
+
+<p>&mdash;La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre
+d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille
+édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose
+à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
+De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une
+chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme
+un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne
+peux plus! Bice!... Bice!... A cause de moi, maudit.</p>
+
+<p>Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la
+duchesse avait crié d'une voix colère:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!</p>
+
+<p>La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une
+assiette en fer-blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez manger, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;De la chair de loup. Il y a une raison à cela:
+dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée
+se sentira mieux. La chair de loup, c'est la
+première chose à faire.</p>
+
+<p>Le duc, avec une expression soumise et distraite,
+s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure
+qui s'arrêtait dans sa gorge.</p>
+
+<p>La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«Notre père</p>
+<p>Sept loups et une louve mère,</p>
+<p>Qui êtes aux cieux et sur la terre;</p>
+<p>Vent lève-toi et notre mal</p>
+<p>Emporte vite dans le canal.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle
+et éternelle. Notre mot sera fort. Amen!»</p>
+
+<p>Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné
+de deux autres docteurs, sortit de la pièce. Le duc se
+précipita à leur rencontre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Ils se taisaient.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures
+sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa
+grande miséricorde...</p>
+
+<p>Le duc lui saisit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au
+nom de Dieu, tentez quelque chose!...</p>
+
+<p>Les médecins se regardèrent comme des augures,
+sentant qu'il fallait le calmer.</p>
+
+<p>Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit
+en latin au jeune docteur au visage impertinent:</p>
+
+<p>&mdash;Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de
+la muscade et à du corail rouge pillé.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air
+très bon.</p>
+
+<p>&mdash;La saignée? j'y avais songé, continua Marliani,
+mais malheureusement, Mars est dans le signe du
+Cancer, dans la quatrième sphère solaire. De plus,
+l'influence d'une date impaire...</p>
+
+<p>Le vieillard soupira et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune
+docteur aux yeux rieurs, qu'il faudrait ajouter aux
+limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je
+puis vous assurer que tout ce que la science...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, la science! cria tout à coup le duc
+en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous?
+<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span>
+elle se meurt! Et vous parlez ici de bouillon de limaces
+et de fiente de vache!... Misérables! Je vous ferai
+tous pendre!</p>
+
+<p>Et, mortellement triste, il erra par la chambre,
+écoutant la plainte continue.</p>
+
+<p>Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le
+prit à part:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe,
+sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard,
+tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de
+grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais...
+Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui,
+oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je
+donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas
+entendre ce cri!...</p>
+
+<p>Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait
+déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre
+de chanoines et de moines.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une partie des reliques de saint Ambrosio, la
+ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle,
+un cheveu de la Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! allez prier!</p>
+
+<p>Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais
+un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se
+boucha les oreilles et s'enfuit, traversant les salles sombres,
+jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il
+tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché,
+maudit! J'ai empoisonné un innocent adolescent, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
+duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse,
+Protectrice unique, entends ma prière et
+pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de
+tout, prends mon âme... mais sauve-la!</p>
+
+<p>Des bribes de pensées stupides se pressaient dans
+son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un
+récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se
+sentant perdu dans un coup de tempête, promit à la
+Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire
+et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait
+la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi,
+lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions
+maintenant, nous aurons le temps d'y songer
+plus tard. Du reste, j'espère que la Madone se
+contentera d'un cierge plus petit.»</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je
+fou?</p>
+
+<p>Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.</p>
+
+<p>Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils
+transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une
+musique douce et du refrain obsédant de <i>l'Enfant
+doré</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je reviendrai parmi vous,</p>
+<p>Sur l'ordre du More.</p>
+</div></div>
+
+<p>Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla
+qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais,
+lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les
+fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin
+d'hiver.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto.
+Partout régnait un pénible silence. Il croisa une
+femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse est délivrée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très
+faible et désire vous voir. Venez.</p>
+
+<p>Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins,
+le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme,
+étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina
+au-dessus d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas
+Béatrice.</p>
+
+<p>Le duc donna des ordres. Quelques instants après,
+une grande femme élancée, à l'expression fière et
+triste, la duchesse Isabelle d'Aragon, la veuve de
+Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de
+l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur
+et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.</p>
+
+<p>Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis
+Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles
+de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains,
+pria.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+Béatrice, de nouveau, appela son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi...
+Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait
+dire: «Je sais que tu n'as aimé que moi seule.»</p>
+
+<p>Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi.</p>
+
+<p>Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres.
+Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira
+seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Sur la bouche.</p>
+
+<p>Le moine commença à lire la prière des agonisants.</p>
+
+<p>Les intimes revinrent dans la chambre.</p>
+
+<p>Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se
+glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement
+reçut le dernier soupir de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte! murmura Marliani.</p>
+
+<p>Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement
+se releva. Son visage était impassible. Il exprimait
+non pas la douleur, mais une terrible tension.
+Il respirait péniblement et précipitamment, comme
+dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement
+les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le
+cadavre.</p>
+
+<p>De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard
+conserva son calme. De son regard clair et scrutateur
+il observait le duc. En de pareils instants la curiosité
+de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande
+douleur dans la figure humaine, dans les mouvements
+<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>
+du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle
+et superbe manifestation de la nature. Pas une ride,
+pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à
+son regard impartial et clairvoyant.</p>
+
+<p>Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre
+le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit
+dans les appartements inférieurs.</p>
+
+<p>Les bougies achevaient de se consumer et de larges
+larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des
+salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné,
+informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient
+les pompeuses allégories qui glorifiaient le More
+et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius,
+d'Auguste, de Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de
+la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait
+personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et
+commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut,
+sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné
+le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid,
+ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés
+dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier
+souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps
+nu et doré.</p>
+
+<p>Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant
+ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement.
+L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de
+grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura:</p>
+
+<p>&mdash;A la maison, à la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda
+Léonard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
+&mdash;Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que
+j'ai froid!</p>
+
+<p>Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Bientôt parmi vous, bientôt,</p>
+<p>En une beauté nouvelle,</p>
+<p>Je reviendrai parmi vous,</p>
+<p>Sur l'ordre du More,</p>
+<p>Insouciant siècle d'Or!</p>
+</div></div>
+
+<p>Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y
+enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans
+le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité
+du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme
+des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo
+était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto
+Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin
+pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu
+que le petit pouvait être empoisonné par la dorure.
+L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure,
+revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec
+l'intention de passer chez un pharmacien acheter les
+ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de
+rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la
+curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai
+pas. Le principal, les rides au-dessus des
+sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque
+enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui
+rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable
+<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
+douleur et de joie infinie&mdash;d'après
+le témoignage de Platon, divisées en bases dont les
+cimes se joignent.</p>
+
+<p>Il sentit le gamin frissonner.</p>
+
+<p>«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec
+une pitié infinie.</p>
+
+<p>Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le
+serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement,
+que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le
+caressait et le berçait.</p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier
+1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre
+heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme,
+n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et
+de manger.</p>
+
+<p>Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.</p>
+
+<p>Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre,
+écrivit à Isabelle d'Este, s&oelig;ur de la défunte duchesse,
+une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de
+Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait plus agréable
+de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne
+<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
+pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre
+douleur.»</p>
+
+<p>Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses
+proches, et consentait à prendre un peu de nourriture.
+Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur
+une planche que tenait devant lui Ricciardetto.</p>
+
+<p>Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des
+funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo
+Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne
+ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit
+il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis
+il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa
+de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se
+donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails,
+décidait exactement le poids des énormes cierges de
+cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de
+velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité
+de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution
+aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte.
+Choisissant le drap pour les vêtements de deuil
+des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le
+regarder au jour pour se rendre compte de la qualité.
+Pour lui-même, il commanda un costume solennel de
+«grand deuil» en drap grossier, tailladé de façon à
+imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.</p>
+
+<p>L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans
+la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs,
+les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues
+trompettes ornées d'oriflammes de soie noire; les tambours
+<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>
+battaient aux champs; la visière du heaume baissée,
+des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil,
+les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours
+noir brodé de croix blanches; des moines de tous les
+couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges
+de six livres allumés; l'archevêque de Milan était entouré
+de son clergé et des ch&oelig;urs. Derrière le char énorme,
+tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également
+en argent soutenant la couronne ducale, marchait
+le duc, son frère le cardinal Ascanio, les
+ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de
+Florence; plus loin, les membres du Conseil secret,
+les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie,
+les commerçants notables et enfin l'incalculable foule
+populaire.</p>
+
+<p>Le cortège était si long que, au moment où le commencement
+entrait dans l'église Maria delle Grazie, la
+fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus
+tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone
+d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même
+en italien et Merula l'avait traduite en latin.</p>
+
+<p>«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu
+le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant
+j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne.
+Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée,
+c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables
+aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de
+Milan. 1497, troisième de janvier.»</p>
+
+<p>Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée
+en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus
+<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
+du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de
+Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme
+simple du marbrier qui, après avoir achevé
+son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée
+sur le côté et fermant un &oelig;il, fit claquer sa langue:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un tombeau&mdash;c'est un jouet!</p>
+
+<p>La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits
+des maisons, la neige étalait sa blancheur. L'atmosphère
+était imprégnée de cette fraîcheur, pareille au
+parfum des muguets et qui semble la senteur de la
+neige.</p>
+
+<p>Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans
+la chambre semblable à un caveau, sombre, étouffante,
+tendue de taffetas noir, les volets clos, éclairée seulement
+par des cierges d'église. Durant les premiers jours
+qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette
+cellule obscure.</p>
+
+<p>Ayant causé avec l'artiste de la <i>Sainte Cène</i> qui
+devait rendre célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de
+Béatrice, le duc lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection
+l'enfant qui avait représenté la naissance du
+siècle d'Or, à cette fatale fête. Comment va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement
+de la sérénissime duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort...
+Comme c'est étrange!</p>
+
+<p>Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa
+Léonard:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre
+<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
+siècle d'Or est mort avec notre épouse admirable!
+Nous l'avons enterré avec Béatrice, car il ne pouvait
+et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas?
+quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!</p>
+
+<h3 class="p2">XII</h3>
+
+<p>Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le
+duc ne quittait pas ses vêtements noirs déchiquetés et,
+sans s'asseoir à table, mangeait sur une planche que
+tenaient devant lui des chambellans. «Après la mort
+de la duchesse, écrivait dans ses <i>Lettres secrètes</i>
+Marino Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est
+devenu dévot, suit tous les offices, jeûne, vit dans la
+continence,&mdash;du moins on le dit,&mdash;et dans toutes
+ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la
+journée, préoccupé par les affaires de l'État, le duc se
+trouvait distrait, bien que là encore Béatrice lui manquât.
+Mais, la nuit, l'ennui le rongeait doublement.
+Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de seize ans,
+époque de son mariage, autoritaire, vive comme une
+écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage,
+qu'elle se cachait dans les armoires afin de ne pas
+paraître aux réceptions solennelles, si vierge que,
+durant trois mois après leurs épousailles, elle se défendait
+<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
+encore contre ses attaques amoureuses, des ongles
+et de la dent, comme une amazone.</p>
+
+<p>Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva
+encore d'elle, la vit en sa propriété favorite de Cusnago,
+qu'elle aimait tant. En s'éveillant, le duc s'aperçut
+que ses oreillers étaient humides de larmes.</p>
+
+<p>Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du
+cercueil de sa femme, déjeuna avec le prieur et longtemps
+causa avec lui de la question qui, à ce moment,
+bouleversait tous les théologiens d'Italie,&mdash;l'immaculée
+conception de la Vierge Marie. Puis au crépuscule,
+sortant directement du monastère, le duc se dirigea
+vers la demeure de madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa
+<i>crainte de Dieu</i>, non seulement il n'avait pas abandonné
+ses maîtresses, mais il s'était, au contraire, davantage
+attaché à elles. Les derniers temps, madonna Lucrezia et
+la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la réputation
+d'«héroïne savante», <i>dotta eroina</i>, comme on s'exprimait
+alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était
+simple et bonne, quoiqu'un peu exaltée. La mort de
+Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action chevaleresque,
+semblable à celles qu'elle lisait dans les romans
+et dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida
+d'unir son amour à celui de sa jeune rivale pour consoler
+le duc. Lucrezia, d'abord, l'évita et la jalousa,
+mais <i>l'héroïne savante</i> la désarma par sa magnanimité.
+Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange
+amitié féminine.</p>
+
+<p>L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de
+<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>
+Ludovic. La comtesse Cecilia désira en être la marraine
+et, avec une tendresse exagérée,&mdash;bien qu'elle eût
+elle-même des enfants du duc,&mdash;elle se prit à s'occuper
+de l'enfant, de son <i>petit-fils</i>, comme elle l'appelait.
+Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses
+s'étaient réconciliées. Il commanda à son poète un
+sonnet dans lequel Cecilia et Lucrezia étaient comparées
+au <i>crépuscule</i> et à <i>l'aurore</i>.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra dans le calme <i>studio</i> du palais Crivelli,
+il aperçut les deux femmes assises côte à côte
+près de la cheminée. Comme toutes les dames de la
+cour, elles portaient le grand deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se sent Votre Altesse? lui demanda
+Cecilia, «le crépuscule» opposé à l'«aurore», mais
+tout aussi belle, avec sa peau mate, ses cheveux roux
+ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme
+les eaux calmes des lacs de montagne.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude
+de se plaindre de sa santé. Ce soir-là, il ne se sentait
+pas plus mal que de coutume. Mais il prit un air langoureux,
+soupira profondément et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jugez vous-même, madonna, quel peut-être
+l'état de ma santé! Je ne songe qu'à une chose:
+rejoindre le plus vite possible ma colombe...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas
+ainsi, s'écria Cecilia, c'est un grand péché! Si madonna
+Béatrice vous entendait!... Toutes nos peines
+viennent de Dieu et nous devons les accepter avec
+reconnaissance...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure
+<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>
+pas. Je sais que le Seigneur s'occupe de nous,
+plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui pleurent,
+est-il dit, ils se consoleront.</p>
+
+<p>Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses,
+il leva les yeux au plafond:</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur vous récompense, mes chéries,
+de ne pas avoir abandonné le malheureux veuf!</p>
+
+<p>Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit
+deux papiers de sa poche. L'un était l'acte de donation
+des terres de la villa Sforzesca au monastère delle
+Grazie.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous
+pas cette terre?</p>
+
+<p>&mdash;La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna,
+je n'aime plus rien. Et faut-il beaucoup de
+terre pour un homme?</p>
+
+<p>Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la
+comtesse, câlinement, lui ferma la bouche de sa main
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.</p>
+
+<p>Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et
+malin reparut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des
+terres, prés, bois, hameaux, jardins, métairies, chasses,
+faite par le duc à madonna Lucrezia Crivelli et à son
+fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation comprenait
+également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée
+par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut
+les dernières lignes de l'acte: «Cette femme, dans
+ses merveilleuses et rares relations amoureuses, nous a
+<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
+prouvé un tel dévouement et des sentiments si élevés,
+que souvent, communiant avec elle, nous obtenions
+une infinie béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»</p>
+
+<p>Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son
+amie, les yeux pleins de larmes maternelles:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, petite s&oelig;ur, je te disais qu'il avait
+un c&oelig;ur d'or! Maintenant, mon petit-fils Paolo est
+le plus riche héritier de Milan!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle date aujourd'hui? demanda le More.</p>
+
+<p>&mdash;Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.</p>
+
+<p>&mdash;Le 28! répéta-t-il pensif.</p>
+
+<p>Juste à cette date, un an auparavant, la défunte
+duchesse était venue à l'improviste au palais Crivelli
+et avait failli trouver son mari auprès de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était
+clair et douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre,
+le feu de même flambait dans la cheminée et au-dessus
+dansaient les Amours nus qui jouaient avec les
+instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,
+couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau
+Baluca Aponitana, des rouleaux de musique et une
+mandoline. La porte était ouverte dans la chambre
+et plus loin, dans la salle d'atours, se profilait l'armoire
+dans laquelle le duc s'était caché.</p>
+
+<p>Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce
+même instant, entendre frapper à la porte d'entrée,
+voir arriver la servante affolée, criant: «Madonna
+Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, comme
+un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix
+<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
+de «son admirable fillette». Hélas! tout était fini à
+jamais!</p>
+
+<p>Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes
+roulèrent le long de ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore!
+s'écria la comtesse Cecilia émue. Câline-le donc!
+câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment
+n'as-tu pas honte?</p>
+
+<p>Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de
+son amant.</p>
+
+<p>Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût
+de cette anormale amitié. Elle voulut se lever et partir,
+baissa les yeux et rougit. Néanmoins, elle prit la
+main du duc. Il lui sourit à travers ses larmes et
+appuya la main de Lucrezia sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son
+fameux portrait peint douze ans auparavant par Léonard,
+elle chanta <i>la vision</i> de Pétrarque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Levommi il pensier in parte ov'era</i></p>
+<p><i>Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva
+les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe,
+sanglotant et tendant les bras dans le vide:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>&mdash;Et avant le soir j'ai fini ma journée!</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!...
+Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous
+bénit tous les trois... O Bice, Bice!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
+Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et
+en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi.
+Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement
+sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, se leva, et
+désignant le duc à Lucrezia,&mdash;telle une s&oelig;ur confiant
+à sa s&oelig;ur son frère malade&mdash;elle sortit, non dans la
+chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le
+«Crépuscule» ne jalousait pas «l'Aurore», car elle
+savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et
+qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore
+plus enivrante sa toison rousse.</p>
+
+<p>Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement
+brusque, presque grossier, et l'assit sur ses
+genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient
+pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait
+un sourire polisson.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es comme une nonne&mdash;toute noire! dit-il
+en riant&mdash;et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia.
+Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied!
+Le noir rend ta peau plus blanche!</p>
+
+<p>Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout
+à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur
+entre les plis de l'étoffe de deuil. Lucrezia cacha son
+visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant
+joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde
+en brandissant les instruments du saint supplice:
+les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il
+semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient
+malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient
+en se glissant sous la vigne de Bacchus pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
+regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que
+leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de
+rire contenu.</p>
+
+<p>De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline
+et le chant de la comtesse Cecilia:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.</i></p>
+<p><i>La rividi, più bella e meno altera.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et les petits dieux antiques, entendant les vers de
+Pétrarque, riaient comme des fous.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="center"><b>LES JUMEAUX</b></p>
+
+<p class="center"><b>1498-1499</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p><i>In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di
+quelli, quando contempla.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p>
+
+<p>Les sens appartiennent à la terre; la raison est
+en dehors des sens, quand elle contemple.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>.</p>
+
+<p>Le ciel en haut&mdash;le ciel en bas.<br />
+&#927;&#965;&#961;&#945;&#957;&#959;&#962; &#945;&#957;&#969;, &#959;&#965;&#961;&#945;&#957;&#959;&#962; &#967;&#945;&#948;&#969;.
+</p>
+
+<p class="right">(<span class="smcap">TABULA SMARAGDINA</span>.)</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>&mdash;Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan
+Indien, au sud de l'île de Taprobane, il y a
+l'inscription «Phénomènes marins, les Sirènes».
+Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris
+<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
+en arrivant à cet endroit de ne pas trouver de
+sirènes. Pourquoi souriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo,
+à l'existence des sirènes. Et que diriez-vous des
+sciapodes qui se cachent du soleil à l'ombre de leurs
+pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des pygmées
+qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert
+de lit et l'autre de couverture? Ou encore si je vous
+parlais de l'arbre qui, au lieu de fruits, produit des
+&oelig;ufs, desquels sortent des oisillons couverts de duvet
+jaune comme les canards et dont la chair a un goût de
+poisson, si bien qu'on en peut manger même les
+jours de maigre? Ou bien de cette île sur laquelle
+ont débarqué des mariniers qui, après avoir allumé du
+feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se trouvaient
+pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a
+été conté par un vieux loup de mer à Lisbonne, un
+homme sobre, qui m'a juré, par la chair et le sang
+du Christ, qu'il me disait la vérité.</p>
+
+<p>Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte
+de l'Amérique, la semaine des Rameaux, le
+6 avril 1498, à Florence, non loin du Vieux Marché,
+dans une chambre au-dessus des caves de la maison
+Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises
+à Séville, y dirigeait des chantiers de construction
+de navires destinés aux terres découvertes par
+Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de Pompeo, rêvait
+depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même
+l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de
+<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
+Gama, lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à
+cette époque, appelée par les Italiens le mal français
+et par les Français le mal italien, par les Polonais le
+mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, et
+par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était
+fait soigner par les docteurs de toutes les facultés et
+attachait les emblèmes en cire de Priape à tous les
+autels. Brisé par la paralysie, condamné pour l'existence,
+il gardait une extraordinaire activité cérébrale,
+et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à
+lire des livres et à consulter des cartes, il faisait des
+voyages imaginaires et découvrait des terres inconnues.</p>
+
+<p>Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères
+célestes, de sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait
+sa chambre pareille à une cabine de navire. A travers
+la fenêtre ouverte sur la loggia, se voyait le crépuscule
+d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la
+lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le
+parfum des condiments exotiques: carry, muscade,
+girofle, cannelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant
+ses jambes enveloppées, il n'est pas dit pour rien:
+«La foi transporte les montagnes.» Si Colomb avait
+douté comme vous, il n'aurait rien fait. Convenez que
+cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite
+d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le
+Paradis Terrestre!</p>
+
+<p>&mdash;Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous
+par cela, Guido?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
+&mdash;Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez
+pas appris que, d'après les observations de Colomb
+sur l'étoile polaire au méridien des îles Açores, il
+avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on
+l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire
+surmontée d'une excroissance, tel un sein de femme?
+Justement, sur cette excroissance, se trouve une montagne
+dont la cime s'appuie dans la sphère lunaire,
+et là est le Paradis...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions
+de la science.</p>
+
+<p>&mdash;La science! dit Guido en haussant avec mépris les
+épaules. Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la
+science? Je vous citerai les paroles de son «Livre
+prophétique», <i>Libro de las Profecias</i>: «Ni la mathématique,
+ni des cartes géographiques, ni des déductions
+de la raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait,
+mais simplement la prophétie d'Isaïe sur la nouvelle
+terre.»</p>
+
+<p>Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs
+articulaires le reprenaient. Léonard appela les domestiques,
+qui emportèrent le malade dans sa chambre.</p>
+
+<p>Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de
+Colomb concernant la marche de l'étoile polaire et y
+trouva de si grossières erreurs qu'il n'en voulut croire
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On
+pourrait supposer qu'il a découvert le Nouveau-Monde
+par hasard, comme on butte sur un objet dans les ténèbres,
+et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a
+<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>
+découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis
+Terrestre. Il mourra sans le savoir.</p>
+
+<p>Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans
+laquelle Colomb annonçait à l'Europe sa découverte.</p>
+
+<p>Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier
+des cartes. Par instants, il sortait sur la loggia,
+contemplait les étoiles et en songeant au prophète de la
+nouvelle terre et du nouveau ciel, cet étrange visionnaire
+à c&oelig;ur et cerveau d'enfant, involontairement il
+comparaît sa destinée à la sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles grandes choses il a faites et combien il
+savait peu! Tandis que moi, malgré tout mon savoir,
+je suis immobile comme ce Berardi brisé par la paralysie.
+Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus
+et je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!&mdash;disent
+les uns.&mdash;Mais la foi parfaite et la science parfaite,
+n'est-ce pas la même chose? Mes yeux ne voient-ils
+pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète
+aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on
+soit clairvoyant pour savoir et aveugle pour agir?</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient.
+Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes
+des maisons. De la rue monta le bruit des pas
+et des voix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>
+On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et
+rappela au maître que ce même jour&mdash;le samedi
+des Rameaux&mdash;devait avoir lieu le «duel du feu».</p>
+
+<p>&mdash;Quel duel? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano
+Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier.
+Celui qui restera intact prouvera son droit devant
+Dieu, expliqua Beltraffio.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux
+spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viendrez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu vois, je suis occupé.</p>
+
+<p>L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi.
+Il m'a promis de venir nous chercher et de
+nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout.
+C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je
+pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel
+est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce
+moment, nous arriverions encore...</p>
+
+<p>Léonard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le
+miracle?</p>
+
+<p>Giovanni baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!</p>
+
+<p>A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi,
+homme vif et mobile comme s'il avait du mercure
+au lieu de sang dans les veines, le principal
+espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible
+ennemi de Savonarole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
+&mdash;Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que
+vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une
+voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est
+pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel
+que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de
+physique!</p>
+
+<p>&mdash;Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le
+brasier? murmura Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce
+point, certainement fra Domenico ne reculera pas
+devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux
+mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits
+et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans
+le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre
+part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en
+tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos
+libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous
+que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les
+visages des dévots, si tous les deux brûlaient!</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que Savonarole ajoute foi à
+cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout
+au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer,
+mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace
+contre lui-même. Maintenant, ils en bavent
+tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y
+a aussi de la mathématique, non moins curieuse que
+la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas
+un miracle, de façon que deux et deux fassent non
+pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles
+<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
+et à la très grande honte d'impies libres penseurs
+tels que vous et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un
+regard méprisant à Paolo.</p>
+
+<p>Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde.
+Les visages avaient des expressions ravies et curieuses,
+pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez
+Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele,
+là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea
+Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses
+doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les
+uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les
+huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que
+devait résoudre le duel du feu:</p>
+
+<p>I.&mdash;L'Eglise de Dieu se renouvellera.</p>
+
+<p>II.&mdash;Dieu la châtiera.</p>
+
+<p>III.&mdash;Dieu la transformera.</p>
+
+<p>IV.&mdash;Après le châtiment, Florence se renouvellera
+également et dominera tous les peuples.</p>
+
+<p>V.&mdash;Les infidèles se convertiront.</p>
+
+<p>VI.&mdash;Tout cela est imminent.</p>
+
+<p>VII.&mdash;L'excommunication de Savonarole par le
+pape Alexandre VI est sans effet.</p>
+
+<p>VIII.&mdash;Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication
+ne pèchent pas.</p>
+
+<p>Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo
+s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même
+d'un malheur, disait un vieil ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo,
+<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
+répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun
+péché...</p>
+
+<p>&mdash;La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous
+demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes?
+Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui
+qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne
+de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne
+pas faire de miracle, puisque nous croyons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent
+diverses voix.</p>
+
+<p>&mdash;Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico
+ou fra Girolamo?</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne
+subira pas l'épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si
+ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et
+ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent
+de San Marco.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un
+mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection
+d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape,
+lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous
+approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre
+tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel
+le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres.
+<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
+Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous
+apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des
+miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen! Amen!</i> murmurait la foule.</p>
+
+<p>Et les visages pâlissaient, une étincelle démente
+s'allumait dans les yeux.</p>
+
+<p>La foule, en un mouvement en avant, les entraîna.
+Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio.
+Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin
+et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule,
+reconnaître le sourire de Léonard.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>En approchant de la place de la Seigneurie, ils se
+trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo
+dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire
+conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des
+places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.</p>
+
+<p>Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille
+foule. Non seulement la place, mais les loggia, les
+tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde.
+S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre
+ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en
+grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait
+pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues
+<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span>
+étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois,
+gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que
+les hommes désarmés.</p>
+
+<p>Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur
+expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit
+passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs
+de bûches enduites de goudron et saupoudrées de
+poudre.</p>
+
+<p>De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains,
+ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra
+Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant
+le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe
+de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez
+Dieu!... chantaient les dominicains.&mdash;Sa grandeur
+est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible
+tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»</p>
+
+<p>La foule répondit dans un cri frémissant:</p>
+
+<p>&mdash;Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute
+éternité!</p>
+
+<p>Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent
+place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par
+une cloison.</p>
+
+<p>Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher
+et à y entrer.</p>
+
+<p>La perplexité, la tension devenaient insupportables;
+les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient
+la tête pour mieux voir; d'autres se signaient,
+égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:</p>
+
+<p>&mdash;Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!</p>
+
+<p>L'atmosphère était étouffante. Les roulements du
+<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>
+tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient.
+Le soleil brûlait.</p>
+
+<p>Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus
+de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques
+toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.</p>
+
+<p>&mdash;Signori! signori! répétait un vieillard, le nez
+chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie
+derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance
+n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en
+ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs
+sottises.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils
+désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le
+feu et que tout soit dit!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, c'est un meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles
+de moins sur la terre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut
+qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question
+délicate, théologique...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que le pape décide.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines.
+Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait
+rétablir le calme dans la ville par cette épreuve,
+il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement
+dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous
+terre, tous les moines et tous les curés!</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on
+prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines.
+<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span>
+Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au
+moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre
+pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle
+panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le
+saigner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard
+au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends
+les premiers citoyens de la ville tenir de pareils
+discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou
+mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de
+nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient
+voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants!</p>
+
+<p>Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui
+semblaient ne pas devoir prendre fin.</p>
+
+<p>Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé
+l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma
+que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements
+inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis
+entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On
+lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que
+celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements.
+On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait
+dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara
+qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement.
+Alors, les Franciscains objectèrent que les
+élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le
+sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient
+de prouver que le Saint-Sacrement ne peut
+<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span>
+brûler, que dans le feu périra seulement le <i>modus</i> et
+non l'éternelle <i>substance</i>. Une insoluble discussion
+scolastique s'engagea.</p>
+
+<p>La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages.
+Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue
+des Lions, <i>via dei Leoni</i>, où l'on gardait dans une
+fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de
+Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la
+bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du
+repas des fauves.</p>
+
+<p>Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de
+l'infamie de son peuple, rugissait de colère.</p>
+
+<p>A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement
+beaucoup plus terrible d'humains avides:</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle!
+Le miracle!</p>
+
+<p>Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit
+de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de
+son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.</p>
+
+<p>Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il a peur!</p>
+
+<p>Et toute la foule répéta ce cri.</p>
+
+<p>&mdash;Frappez, frappez les cagots!</p>
+
+<p>Et Giovanni vit sur tous les visages une expression
+de férocité.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu
+qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.</p>
+
+<p>Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le
+tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur
+Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fallut
+<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span>
+plus songer au duel du feu: le passage entre les
+deux murs de bûches s'était transformé en torrent
+tumultueux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien les moines! riait la foule. En allant
+dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le
+miracle!</p>
+
+<p>Un détachement de soldats accompagnait Savonarole
+à travers la populace furieuse.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la
+pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité
+et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les
+yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard
+remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la
+main, comme le jour du «Bûcher des Vanités», il
+l'emmena hors de la foule.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le lendemain, dans cette même pièce de la maison
+Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste
+démontrait à messer Guido la stupidité des assertions
+de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant
+situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.</p>
+
+<p>Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua,
+discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista,
+comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se
+<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span>
+plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne
+veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole,
+il lui faut le miracle!</p>
+
+<p>Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait
+distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable
+où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant
+le Clou sacré:</p>
+
+<p>«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur!
+Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des
+qualités indispensables: car si elle doit pousser un
+corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle
+sur son chemin, tu as commandé que la force du
+coup produisît un nouveau mouvement, recevant en
+échange du chemin non parcouru différents heurts et
+diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier
+Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences
+à découler par la voie la plus rapide de la cause.
+Voilà le miracle!»</p>
+
+<p>Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du
+Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas,
+l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier
+Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite
+sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira»,
+il y avait corrélation.</p>
+
+<p>Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements
+de la journée.</p>
+
+<p>La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico
+de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à
+<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span>
+s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons
+et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le
+couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment
+des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges
+allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de
+bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de
+l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons
+furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait
+grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres.
+L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la
+croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque
+coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut.
+Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il
+s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés
+en prison.</p>
+
+<p>En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou
+feignaient de vouloir les défendre contre les injures
+de la populace.</p>
+
+<p>Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:</p>
+
+<p>&mdash;Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a
+frappé!</p>
+
+<p>D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes,
+comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue,
+et grognaient:&mdash;La clef, la clef, qui a vu la clef
+de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il
+parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait
+d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.</p>
+
+<p>Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span>
+petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et
+des &oelig;ufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au
+premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant
+toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient
+se rassasier:</p>
+
+<p>&mdash;Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier!
+Antechrist!</p>
+
+<p>Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de
+la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment
+où frère Savonarole franchissait la porte du
+cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort,
+un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou
+dans le postérieur en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà d'où sortaient ses prophéties! <i>Egli ha la
+profezia nel forame!</i></p>
+
+<p>Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent
+Florence.</p>
+
+<p>Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail
+qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du
+Christ dans la <i>Sainte-Cène</i>.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi
+des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de
+France, Charles VIII, mourut subitement.</p>
+
+<p>Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span>
+au trône qui devait prendre le nom de Louis XII,
+le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des
+Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier
+duc milanais, il se considérait comme l'unique
+héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir
+après avoir réduit en cendres «le repaire des
+brigands Sforza».</p>
+
+<p>Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu
+à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», <i>scientifico
+duello</i>, qui lui avait tellement plu, qu'il en
+avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait
+qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait
+la dispute, mais on se trompa, car le More
+avait calculé profitable pour lui de montrer à ses
+ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le
+doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en
+Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les
+sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône
+était gardé non seulement par les armes, mais encore
+par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur
+des Muses.</p>
+
+<p>Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent
+donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université
+de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant
+l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine,
+gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture
+ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la
+cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc
+de chaque côté du trône, étaient assises madonna
+Lucrezia et la comtesse Cecilia.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>
+La séance débuta par un discours de Giorgio Merula
+qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas,
+Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus,
+prouvait que la nouvelle Athènes&mdash;Milan&mdash;avait
+dépassé l'antique.</p>
+
+<p>Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée
+Conception, et la dispute médicale posa ces
+questions:</p>
+
+<p>«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les
+laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson
+est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète
+de la nature? Dans quelle partie du corps
+s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ
+lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance?
+La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»</p>
+
+<p>Ensuite vint la dispute philosophique sur la question
+de savoir si la toute première matière était hétérogène
+ou homogène?</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie cet apophtegme? demandait un
+vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux,
+aux yeux troubles, grand docteur ès scolastique qui
+embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée
+distinction entre <i>quidditas</i> et <i>habitas</i> que personne
+ne parvenait à la comprendre.</p>
+
+<p>Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire.
+Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura
+quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela
+auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la
+discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, insista la comtesse, soyez aimable,
+faites-le pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne
+joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte?
+Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après
+tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau
+est toujours plein des plus superbes chimères...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux,
+madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne
+sais...</p>
+
+<p>Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas
+et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa
+parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il
+lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait
+pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations
+dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement.
+Même dans la conversation, il balbutiait,
+s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les
+orateurs et les littérateurs des «bavards» et des
+«barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les
+<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>
+enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez
+les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé
+de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un
+tel art!» pensait-il.</p>
+
+<p>Mais plus Léonard se récusait, plus les dames
+insistaient.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, chantaient-elles en ch&oelig;ur, en l'entourant,
+s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez
+quelque chose... Racontez-nous quelque chose de
+gentil...</p>
+
+<p>&mdash;Comment les hommes voleront, proposa la
+jeune Fiordeliza.</p>
+
+<p>&mdash;Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie
+noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment
+on fait sortir les morts de leur tombe...</p>
+
+<p>&mdash;Madonna, je puis vous assurer que jamais je
+n'ai fait parler les morts...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose.
+Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...</p>
+
+<p>Léonard ne savait refuser rien à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il
+intimidé.</p>
+
+<p>&mdash;Il consent! il consent! applaudit Hermelina.
+Messer Léonard va parler. Écoutez!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la
+Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit
+par suite de son grand âge.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en
+médecine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>
+&mdash;On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;De Vinci? Un docteur ou un licencié?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier,
+simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...</p>
+
+<p>&mdash;Un peintre? Alors il traitera de la peinture...</p>
+
+<p>&mdash;Non, des sciences naturelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, les artistes sont donc devenus maintenant
+des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels
+ouvrages a-t-il écrits?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun. Il ne publie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne publie pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit
+un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin
+qu'on ne puisse pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main
+gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement
+pour se distraire de ses travaux et amuser
+le duc et les belles dames?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire
+les gens de cour. Et puis les artistes sont si
+drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il,
+un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que
+ce Léonard.</p>
+
+<p>Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle
+surprenant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>
+Léonard adressa un dernier regard suppliant au
+duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse
+Cecilia le menaça du doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste.
+J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon
+Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui
+me passera par la tête&mdash;pourvu qu'ils me laissent
+tranquille.</p>
+
+<p>Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et
+examina la savante assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il
+balbutiant et rougissant comme un écolier&mdash;c'est
+pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance
+du duc... Non, je veux dire... il me semble...
+en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.</p>
+
+<p>Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés,
+des empreintes de plantes et de coraux, trouvés
+dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la
+mer&mdash;témoins ultra-antiques des transformations
+subies par la terre&mdash;puisque là où se trouvent maintenant
+les plaines et les montagnes, il y avait deux
+océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon,
+crée et détruit les montagnes. En s'approchant du
+milieu des mers, les bords grandissent et les mers
+intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus
+que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le
+Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même
+avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée
+en plaines sablonneuses, semblables à celles de
+<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
+l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans
+l'Océan en face de Gibraltar.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis convaincu, conclut Léonard, que
+l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée
+jusqu'à présent par les savants, peut être le début
+d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir
+de la terre.</p>
+
+<p>Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines
+de confiance dans la science&mdash;en dépit de sa modestie&mdash;si
+différentes des utopies pythagoriques de
+Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que
+lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité:
+Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une
+nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un
+ignorant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard,
+dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne
+pour un enfant, nous souhaiterions vivement
+que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique
+se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent
+sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc
+de sable!</p>
+
+<p>Tout le monde rit complaisamment à cette boutade.
+La direction était donnée et les girouettes courtisanesques
+suivirent le vent. Le recteur de l'Université
+de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux
+blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant
+dans son sourire plat la moquerie du duc:</p>
+
+<p>&mdash;Les renseignements que vous nous avez communiqués,
+messer Leonardo, sont fort curieux. Mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>
+je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il
+pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages,
+au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais
+tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous
+voulez baser une nouvelle science,&mdash;n'est-il pas plus
+simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages
+par le déluge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans
+aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui
+parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante
+même; je sais, tout le monde parle du déluge.
+Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même:
+le niveau de l'eau au temps du déluge était
+de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes.
+Conséquemment, les coquillages jetés par les
+vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument,
+messer Gabriele, directement du centre, et
+non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas
+dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre,
+selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan,
+non par couches successives, comme nous l'observons.
+Et remarquez&mdash;voilà ce qui est curieux!&mdash;les
+animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les
+huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent
+séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons
+les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même,
+personnellement, plusieurs fois j'ai observé les
+dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane,
+en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites
+qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge,
+<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span>
+mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant
+le flux, il me sera facile également de repousser cette
+assertion, car le coquillage est un animal aussi lent,
+si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage
+jamais, mais rampe seulement sur le sable et les
+pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il
+puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées.
+Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une
+période de quarante jours&mdash;durée du déluge, d'après
+Moïse&mdash;il ait pu franchir les deux cent cinquante
+milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique?
+Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant
+l'expérience et l'observation, juge la nature d'après
+les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la
+curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.</p>
+
+<p>Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le
+monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.</p>
+
+<p>Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc,
+messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa
+en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication:
+les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect»
+d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes
+couches de terre, sous l'action magique des
+étoiles.</p>
+
+<p>Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé
+erra sur les lèvres de Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio,
+répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au
+même endroit, ait pu créer des animaux non seulement
+de diverses espèces, mais de différents âges,
+<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>
+vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des
+coquilles, comme d'après les cornes des b&oelig;ufs et des
+moutons, d'après le c&oelig;ur des arbres, on pouvait
+exactement formuler en années et même en mois, la
+durée de leur existence? Comment expliquerez-vous
+que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes
+emplies de sable, de limon, avec des pinces
+de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats
+de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes
+délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les
+plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence
+des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je
+suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas
+une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence
+des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes
+les sciences sont inutiles...</p>
+
+<p>Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole
+et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion
+n'était pas régulière, car des deux l'un: ou
+la question des animaux déterrés appartenait à la
+science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique
+et alors il est inutile d'en parler puisqu'on
+ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien
+la question se rapportait à la réelle, grande connaissance,
+la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire
+de discuter d'après les règles de la dialectique, en
+élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit Léonard avec une expression encore
+plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites
+<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span>
+allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement
+tout cela, ce n'est pas cela...</p>
+
+<p>&mdash;Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors,
+messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce
+qui <i>n'est pas cela</i> à votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure...
+autre chose que les coquillages. Je pense que... en un
+mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure,
+il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de
+vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote,
+de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes
+qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance,
+tout cela alors serait?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement
+Léonard. Je reconnais la grandeur des
+antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont
+suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître
+une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre.
+Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé
+les autres pour plusieurs siècles. Car discutant
+de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne
+pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments
+logiques&mdash;on les remplace par des cris. Celui
+qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité
+est unique et quand elle a été prononcée, tout le
+monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que
+la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on
+discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total
+<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>
+des angles dans le triangle est égal aux deux angles
+droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne
+disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses
+servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive
+jamais dans les sciences prétendues sophistiques...</p>
+
+<p>Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir
+regardé son adversaire, il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais! nous finirons par nous comprendre,
+messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant
+encore plus venimeusement. Je le savais d'avance.
+Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard.
+Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur
+l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent
+pas à l'expérience, et qui ne peuvent être
+«prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même,
+mais affirmées par l'immuable témoignage de
+l'Écriture Sainte...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en
+fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion
+les livres inspirés par Dieu, car ils sont la
+substance de la plus haute vérité...</p>
+
+<p>On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara
+de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient,
+les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages
+furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez!...&mdash;Permettez-moi de répondre,
+messer,...&mdash;Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une
+ineptie!...&mdash;Je demande la parole...&mdash;Platon et Aristote!...
+Tout cela ne vaut pas un &oelig;uf pourri...
+<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>
+Comment permet-on?...&mdash;Les vérités de notre très
+sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Son visage était calme et triste.
+Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se
+croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice
+infranchissable qui le séparait d'eux et sentait
+croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais
+contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion,
+de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses
+nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait
+de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.</p>
+
+<p>Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps
+ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la
+discussion avec un vif plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se
+frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez,
+madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez,
+le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il
+serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun,
+derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des
+coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces
+savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la
+timidité...</p>
+
+<p>Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants,
+comme un combat de coqs.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le
+duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...</p>
+
+<p>Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et
+ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span>
+des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il
+suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la
+métaphysique et les sciences naturelles.</p>
+
+<p>Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien signori! vous avez discuté, vous
+vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos
+forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux
+cuits de l'Adriatique&mdash;heureusement pas encore
+desséchée!&mdash;exciteront moins de discussions que les
+animaux pétrifiés de messer Leonardo.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo,
+lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne
+pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils
+ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez
+vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas
+l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On
+peut tout concilier, tout réunir...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis entièrement de votre avis, fra Luca,
+répondit Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix
+et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique
+et vive la mathématique! Il y aura de la place
+<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span>
+pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce
+pas, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, fra Luca.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous
+nous cédez, nous vous cédons.</p>
+
+<p>&mdash;«Veau caressant tette deux mères!» pensa
+l'artiste en regardant le visage rusé et intelligent du
+moine mathématicien qui savait concilier Pythagore
+et saint Thomas d'Aquin.</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé, maître! lui dit en levant sa
+coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco.
+Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse
+dans l'allégorie!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle allégorie?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez
+pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne
+nous trahirons pas...</p>
+
+<p>Le vieillard eut un sourire malin.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement,
+c'est le soufre; le sel de l'Océan qui couvrait
+jadis les montagnes, le mercure; est-ce bien cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard,
+vous avez fort bien compris mon allégorie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la
+pierre philosophale, le grand secret des alchimistes,
+formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le
+liquide-mercure. La divine transmutation des métaux!</p>
+
+<p>Haussant ses sourcils flambés par les flammes de
+ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
+&mdash;Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris!
+Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo,
+et à la floraison de notre mère l'Alchimie!</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet,
+maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous
+donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.</p>
+
+<p>Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc
+ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet
+petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant, charmant! dit Hermelina se
+pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi
+amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer.
+C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais
+volontiers tous les jours à des tournois scientifiques.
+Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils
+ont crié! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever.
+Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de
+ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un
+vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est
+créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même
+plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère
+être philosophe plutôt que chrétien...</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est
+un c&oelig;ur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il
+ne ferait pas de mal à une puce. On dit: «C'est un
+homme dangereux.» Les pères inquisiteurs peuvent
+crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne
+d'offenser mon Léonard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span>
+&mdash;Et la postérité, dit en s'inclinant profondément
+Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour
+d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante
+à Votre Altesse d'avoir conservé un aussi
+extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde
+entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art,
+pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées,
+à d'aussi monstrueuses chimères.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva
+le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse
+là ta philosophie.» Mais les artistes sont volontaires.
+On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger
+d'eux. Ce sont des originaux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez admirablement traduit notre pensée
+à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal
+des impôts sur le sel, qui depuis longtemps
+voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont
+des originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous
+ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier,
+j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un
+coffret de mariage. Je demande:</p>
+
+<p>»&mdash;Le maître est-il à la maison?</p>
+
+<p>»&mdash;Non, il est très occupé et ne reçoit pas de
+commandes.</p>
+
+<p>»&mdash;Et à quoi est-il occupé?</p>
+
+<p>»&mdash;Il mesure la pesanteur de l'air.</p>
+
+<p>»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis
+je rencontre Léonard:</p>
+
+<p>»&mdash;Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
+»&mdash;Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme
+si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air! Comment
+cela vous plaît-il, madonni? Combien de
+livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»</p>
+
+<p>&mdash;Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan
+au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu
+dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans
+avirons.</p>
+
+<p>&mdash;Sans avirons! Tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer
+vous-même...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia,
+que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin
+de la machine. Léonard suppose que par la force de
+la vapeur, on peut faire bouger non seulement un
+canot, mais des navires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie
+noire!</p>
+
+<p>&mdash;Pour un original, c'est un original, conclut le
+duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je
+l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui.
+Jamais on ne s'ennuie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Revenant chez lui, Léonard suivait une calme
+ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient
+sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait
+devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux.
+Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des
+nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans
+le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.</p>
+
+<p>Se souvenant des deux «duels» dont il avait été
+témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents
+et en même temps proches comme des jumeaux.</p>
+
+<p>Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut
+une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette
+rassie et un oignon cuit.</p>
+
+<p>Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée.
+Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit
+les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de
+vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de
+sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait
+à la table du duc, il emportait les sucreries pour
+les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.</p>
+
+<p>&mdash;Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la,
+c'est bon.</p>
+
+<p>Elle ne se décidait pas, et admirait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span>
+&mdash;Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Maïa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre
+et l'âne sont allés pêcher du poisson?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te le raconte?</p>
+
+<p>Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche
+et fine comme celle d'une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir
+des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas
+manger l'orange.</p>
+
+<p>Il fouilla dans ses poches.</p>
+
+<p>A cet instant, sur le perron, parut une jeune
+femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut
+amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la
+maison une vieille bossue; probablement la grand'mère
+de Maïa.</p>
+
+<p>Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme
+si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui
+parla. La jeune femme se leva et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Maïa! Maïa! Viens ici, vite!</p>
+
+<p>La fillette hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais
+t'apprendre...</p>
+
+<p>Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère
+lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans
+la cour voisine où grognaient des cochons. La petite
+pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en
+désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur
+lui de grands yeux terrifiés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span>
+Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux,
+s'éloigna précipitamment.</p>
+
+<p>Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle
+le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier
+et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.</p>
+
+<p>Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait
+à chercher dans ses poches les galettes d'anis,
+inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et
+confus.</p>
+
+<p>Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus
+seul que devant la foule qui voulait le lapider comme
+impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient
+la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que
+l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément
+purs.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail.
+Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques,
+elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit
+devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses
+cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement
+des corps sur les plans inclinés.</p>
+
+<p>La mathématique, comme la musique, avait le don
+de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son
+c&oelig;ur l'habituelle jouissance.</p>
+
+<p>Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier
+secret son journal et de sa main gauche, avec son
+écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide
+d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi
+des savants:</p>
+
+<p>«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span>
+des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent
+les &oelig;uvres d'autrui et me méprisent parce que je <i>découvre</i>.
+Mais je pouvais leur répondre comme Marius,
+le patricien romain: vous parant des &oelig;uvres d'autrui,
+vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des
+miennes.</p>
+
+<p>»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs
+des antiques, existe la même différence qu'entre un
+objet et son reflet dans une glace.</p>
+
+<p>»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux,
+je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science,
+parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les
+règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes
+paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux
+qui ont bien écrit.</p>
+
+<p>»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer
+sur les livres des anciens, je m'appuierai sur
+ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience,
+le maître des maîtres.»</p>
+
+<p>La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami
+de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table,
+se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres
+poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée,
+plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du
+regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de
+crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de
+nouveau radieux et ferme dans sa solitude.</p>
+
+<p>Seulement au fin fond de son c&oelig;ur qu'il ignorait
+lui-même, bouillonnait comme une source chaude
+sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une
+<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span>
+incompréhensible amertume semblable au remords,
+comme si en réalité il était fautif de quelque chose
+envers Maïa&mdash;de quoi? il voulut se le demander et
+ne le put.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère
+delle Grazie pour travailler au visage du
+Christ.</p>
+
+<p>Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant
+les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En
+sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio
+qui brossait consciencieusement la jument gris
+pommelé.</p>
+
+<p>&mdash;Et Gianino? demanda Léonard.</p>
+
+<p>Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, répondit négligemment le palefrenier.
+Le bai boîte.</p>
+
+<p>&mdash;Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quatre jours.</p>
+
+<p>Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement
+à brosser l'arrière-train du cheval avec une
+force telle que la bête piétina.</p>
+
+<p>Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans
+l'écurie.</p>
+
+<p>Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller
+<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span>
+au puits, il entendit la voix perçante, aiguë,
+presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses
+accès de violente colère dont il était coutumier, mais
+que personne ne craignait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire
+soigner le cheval par le vétérinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval
+malade sans soins!</p>
+
+<p>&mdash;Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant
+ingrédient...</p>
+
+<p>&mdash;Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne
+vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi
+vous vous fâchez.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment
+peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la
+construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était
+l'anatomie?</p>
+
+<p>Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître
+et avec un profond mépris, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;L'anatomie!</p>
+
+<p>&mdash;Vaurien!... Va-t'en de ma maison!</p>
+
+<p>Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience,
+il savait que l'accès de colère passé, le maître
+le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait
+en lui le grand connaisseur et amateur de
+chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, je voulais vous demander mon
+compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui
+concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne
+donne pas d'argent pour le foin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai
+ordonné...</p>
+
+<p>Le palefrenier haussa les épaules, se détourna,
+montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation
+et reprit le pansage de la bête comme s'il
+voulait la rendre responsable de l'affront.</p>
+
+<p>Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro
+ennuyé d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler
+à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit
+la vérité.</p>
+
+<p>Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.</p>
+
+<p>Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il
+exécutait les instructions du maître avec une précision
+mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la
+cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une
+feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de
+sueur perlaient sur son front. Les veines du cou
+étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres
+fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux
+tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et
+calleuses semblaient dire: La patience et le travail
+arriveront à bout de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore
+parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs?
+Je crois que je me suis embrouillé...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander
+quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent
+pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span>
+&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit,
+continua le maître avec une expression de plus en
+plus timide et indécise en regardant le visage sévère
+de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer
+le foin des chevaux. Tu te souviens...</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent!
+Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux
+peuvent-ils se passer de foin?</p>
+
+<p>Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses
+pinceaux.</p>
+
+<p>Giovanni suivait la transformation d'expression de
+leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève
+et l'élève le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié
+de m'occuper de la maison et de ne plus vous
+déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Marco! murmura Léonard avec reproche.
+Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai
+donné trente florins.</p>
+
+<p>&mdash;Trente florins! Dont il faut déduire: quatre
+prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq
+au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie;
+trois pour les réparations de l'aquarium, six
+ducats d'or pour ce grand diable bigarré...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux parler de la girafe?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger
+nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite
+bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span>
+&mdash;Cela ne fait rien, observa timidement Léonard,
+j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou
+sont étonnantes.</p>
+
+<p>&mdash;Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître,
+sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes,
+poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux,
+sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien
+ne vaut-il pas mieux que tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre
+chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais
+enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec
+tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont
+absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu
+aies gain de cause...</p>
+
+<p>Une peine impuissante résonna dans la voix du
+maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous
+devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous
+en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.</p>
+
+<p>&mdash;Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi,
+répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit
+autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un
+centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet
+tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque
+de nous...</p>
+
+<p>&mdash;Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends,
+je lui montrerai comment on se moque de moi! Je
+me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de
+bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui
+envoie mauvaise Pâque!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span>
+Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en
+croyait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,&mdash;et subitement
+sur ses traits durs s'estompa une expression
+bonne, tendre et protectrice.&mdash;Dieu est miséricordieux.
+Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment,
+je m'arrangerai de façon que les chevaux ne
+manquent pas de foin...</p>
+
+<p>Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son
+argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien du foin! cria Léonard.</p>
+
+<p>Et épuisé, il s'affala sur une chaise.</p>
+
+<p>Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous
+l'action d'un froid vif.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de
+cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir
+quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai
+emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;A Arnoldo.</p>
+
+<p>Marco battit désespérément des bras. Son toupet
+roux frémit.</p>
+
+<p>&mdash;A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que
+c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure.
+Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous
+fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?</p>
+
+<p>Léonard baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer.
+Ne te fâche pas...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span>
+Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif
+et piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons
+peut-être ensemble...</p>
+
+<p>Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien
+du tout, mais comme rien n'était capable de calmer
+le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut
+chercher les comptes. En voyant le gros livre vert,
+si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait
+une plaie béante sur son propre corps. Ils se
+plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien
+faisait des erreurs dans les additions et les soustractions.
+Parfois il se rappelait un compte égaré de
+plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait
+les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers,
+trouvait simplement des annotations inutiles, écrites
+de sa main, comme par exemple la dépense de la
+cape de Salario:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="dépense">
+<tr>
+ <td>Drap d'argent</td>
+ <td class="tdr">15 lires</td>
+ <td class="tdr">4</td>
+ <td class="tdc">soldi.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Velours pourpre</td>
+ <td class="tdr">9 &nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td class="tdr">»</td>
+ <td class="tdc">»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Galons</td>
+ <td class="tdr">9 &nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td class="tdr">9</td>
+ <td class="tdc">soldi.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Boutons</td>
+ <td class="tdr">9 &nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td class="tdr">12</td>
+ <td class="tdc">»</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant
+sous la table. Giovanni observait l'expression de la
+faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait
+des paroles d'un admirateur de Léonard:
+«Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu
+en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en
+souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à
+<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span>
+nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je?
+Oh! le bon et pauvre homme!...»</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait
+prévu arriva: Léonard ne pensait pas plus à l'argent
+que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il
+demanda trois florins pour l'achat d'une plante
+pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut
+pas le courage de les lui refuser et lui donna ces
+trois florins de ses propres deniers.</p>
+
+<p>En dépit des supplications de Léonard, le trésorier
+ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce
+moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour
+les préparatifs de sa guerre contre la France.</p>
+
+<p>Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de
+lui prêter, même à ses élèves.</p>
+
+<p>Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau
+de Sforza. La statue en terre, le squelette de
+fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque
+l'artiste présenta le compte du bronze, Le More
+s'effara, se fâcha et refusa même une audience.</p>
+
+<p>Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière
+extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le
+brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de
+Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait
+<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span>
+au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas
+demander.</p>
+
+<p>«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse
+est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant,
+craignant que mon silence ne soit cause de la
+colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose
+rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art,
+condamnés au silence...</p>
+
+<p>»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...</p>
+
+<p>»Les autres personnages au service de Votre Altesse
+Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent
+attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais
+pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...</p>
+
+<p>»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis
+prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends
+que ce n'en est guère le moment...</p>
+
+<p>»Je suis navré que par suite de la nécessité où je
+me trouve de gagner mon existence, je sois forcé
+d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises.
+J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six
+mois et je n'avais que cinquante ducats.</p>
+
+<p>»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...</p>
+
+<p>»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>Un soir de novembre, après une journée passée
+en démarches auprès du généreux seigneur de Visconti,
+chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait
+le montant de deux cadavres de femmes enceintes,
+et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition
+au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à
+la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses
+vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez
+Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en
+approchant, il entendit parler derrière la porte.</p>
+
+<p>&mdash;La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que
+cela signifie? Des voleurs peut-être?</p>
+
+<p>Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni
+et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers
+secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne; il
+voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina
+les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur
+la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un
+coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé,
+il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous
+donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare!</p>
+
+<p>Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque
+chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span>
+Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer.
+Dans son c&oelig;ur il n'avait ni colère, ni douleur,
+mais seulement de l'ennui et du dégoût.</p>
+
+<p>Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui
+donnait sur la cour, Giovanni et Cesare fouillaient
+les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers
+secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle,
+tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la glace
+l'écriture de Leonardo:</p>
+
+<p>«<i>Laude del Sole.</i> Gloire au soleil.</p>
+
+<p>»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que
+la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît;
+je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en
+disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et
+je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants
+pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un
+homme à la déification du soleil...»</p>
+
+<p>&mdash;On peut passer? demanda Cesare.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect
+d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il
+grand comme la terre paraîtrait moins que la plus
+petite planète&mdash;un point à peine perceptible dans
+l'univers.&mdash;De plus, tous les hommes sont exposés à
+être brûlés...»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore
+le soleil, et Celui qui a vaincu la mort par sa mort,
+semble ne pas exister pour lui...</p>
+
+<p>Il tourna une page.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... encore, écoute:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span>
+«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera
+la disparition d'un homme mort en Asie.»</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.</p>
+
+<p>«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos
+lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans
+corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni
+os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix,
+ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer,
+c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne
+toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux
+saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration
+du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la
+nature.»</p>
+
+<p>&mdash;Hum! messer Leonardo serait bien malade si
+ces lignes tombaient entre les mains des Pères
+Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie:</p>
+
+<p>«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail,
+des hommes vivront luxueusement dans des maisons
+pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas
+de meilleure façon d'être agréable à Dieu, qu'en
+acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»</p>
+
+<p>&mdash;Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble
+à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...</p>
+
+<p>«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant...
+Mais oui! «Morts depuis mille ans...» les
+martyrs, les saints, au nom desquels les moines
+amassent l'argent. Une excellente devinette!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span>
+«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent
+pas; on allumera des cierges devant ceux qui,
+ayant des yeux, ne voient pas.» Les tableaux saints.</p>
+
+<p>«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs
+désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses.»&mdash;La
+confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni?
+Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui
+il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même
+pas méchantes. Simplement un amusement... Il joue
+au sacrilège...</p>
+
+<p>Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:</p>
+
+<p>«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent
+la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs
+trafics.»&mdash;C'est probablement au sujet de fra Girolamo
+et de la science qui détruit la foi dans les miracles.</p>
+
+<p>Il ferma le cahier et regarda Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?</p>
+
+<p>Beltraffio secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un
+endroit où il dit bien nettement.....</p>
+
+<p>&mdash;Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans
+sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé
+comme chez une femme. Ses devinettes en font foi.
+Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même
+la plus grande énigme.</p>
+
+<p>«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut
+un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de
+Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur...»</p>
+
+<p>Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur
+papier bleu,&mdash;tout petit, perdu entre des croquis de
+<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span>
+machines et des calculs,&mdash;qui représentait la Vierge
+Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une
+pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des
+cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait
+à son fils la géométrie, source de toutes les
+sagesses.</p>
+
+<p>Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin.
+Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus.
+Il approcha le miroir; Cesare eut à peine le temps de
+déchiffrer les trois premiers mots, «Nécessit&mdash;éternel
+maître», lorsque retentit la voix de Léonard, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous
+donc tous? Andrea, Marco, Giovanni, Cesare!</p>
+
+<p>Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace.
+Elle se brisa.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais présage, sourit Cesare.</p>
+
+<p>Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans
+le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent
+sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en
+s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne.
+Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la jambe.</p>
+
+<h3 class="p2">XII</h3>
+
+<p>Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation
+habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et
+marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'asseyait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span>
+commençait un dessin et de suite l'abandonnait.
+Dans son c&oelig;ur s'agitait une inquiétude vague, comme
+s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait
+pas. Sa pensée revenait toujours au même point.</p>
+
+<p>Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole,
+puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de
+calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement
+pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la nouvelle
+de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus
+piteux, plus égaré.</p>
+
+<p>Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait
+et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la
+lutte qui s'opérait dans le c&oelig;ur de son élève, trop
+profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre
+les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il
+devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en
+avait pas le courage.</p>
+
+<p>&mdash;Si je savais comment le soulager, pensait
+Léonard.</p>
+
+<p>Il eut un sourire amer:</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement
+raison quand ils disent que j'ai le mauvais &oelig;il...</p>
+
+<p>Montant les marches raides d'un escalier sombre, il
+frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse,
+l'ouvrit.</p>
+
+<p>L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la
+pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe
+brûlait faiblement devant une image de la Madone.
+Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc.
+Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné
+<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span>
+comme les enfants malades, les genoux repliés,
+la tête cachée dans l'oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni, tu dors? murmura le maître.</p>
+
+<p>Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard
+un regard dément, les bras tendus en avant,
+avec l'expression de terreur que Léonard avait vue
+dans les yeux de Maïa.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....</p>
+
+<p>Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement
+la main sur son front:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru...
+j'ai eu un rêve effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous,
+continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.</p>
+
+<p>Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main
+sur le front:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne
+me l'as-tu pas dit?</p>
+
+<p>Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à
+nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent,
+tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en
+aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce
+que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un
+misérable, un traître...</p>
+
+<p>Léonard l'embrassa et l'attira à soi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi!
+Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres? Si tu te
+crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi,&mdash;je
+te pardonne tout,&mdash;peut-être toi aussi me pardonneras-tu
+un jour...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span>
+Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et,
+subitement, en un élan irrésistible, se serra contre
+lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue
+barbe douce comme de la soie.</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le
+secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez
+pas que ce soit parce que je ne vous aime pas! Je ne
+sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles...
+Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas,
+non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que
+mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer
+autant que moi.....</p>
+
+<p>Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux
+et le consolait comme un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes,
+mon petit, pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui
+a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi
+l'écoutes-tu? Il est intelligent et malheureux aussi: il
+m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien
+des choses qu'il ne comprend pas.....</p>
+
+<p>Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître
+un regard scrutateur et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas
+moi... Mais <i>lui</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui? demanda Léonard.</p>
+
+<p>Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau
+s'emplirent d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il
+ne faut pas parler de <i>lui</i>...</p>
+
+<p>Léonard le sentit trembler dans ses bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span>
+&mdash;Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et
+tendre que prennent les docteurs pour questionner
+les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le
+c&oelig;ur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir,
+Giovanni, entends-tu? Cela t'apaisera.</p>
+
+<p>Et après un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?</p>
+
+<p>Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard
+et lui chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;De votre sosie...</p>
+
+<p>&mdash;De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Non, réellement...</p>
+
+<p>Léonard le regarda et un moment il lui sembla
+que Giovanni délirait.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi
+avant-hier, mardi, la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais tu dois bien le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous,
+maître, maintenant je suis certain que c'était
+<i>lui</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie?
+Comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter
+quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il
+est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même
+heure; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant
+et il parlait et faisait tout comme vous et son
+visage était semblable au vôtre, seulement dans un
+miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span>
+penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce
+à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement
+en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit:
+«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le
+vois, ne t'effraie pas.» Alors j'ai tout compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je l'ai vu <i>lui</i> comme je vous vois! Et
+qu'il m'a parlé...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>Giovanni cacha sa figure dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y
+penserais et te tourmenterais.</p>
+
+<p>&mdash;Des choses terribles. Que tout dans l'univers
+n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet
+horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt
+non... que vous avez inventé...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah!
+si! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de
+guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce
+que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle
+qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal,
+la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et
+la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est
+mathématicien et que pour lui, deux et deux font
+quatre et non pas cinq...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je
+sais...</p>
+
+<p>&mdash;Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez
+pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ
+<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span>
+était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et
+n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son
+cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu
+pitié de moi, m'a consolé en me disant: «Ne pleure
+pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a
+l'amour; le grand amour, fils de la science parfaite;
+celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait
+de vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la
+faiblesse, des miracles et de l'ignorance; maintenant,
+de la force, de la vérité et de la science, car le
+serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de l'arbre de la
+science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces
+paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit
+et il est parti en me disant qu'il reviendrait...</p>
+
+<p>Léonard écoutait avec une attention curieuse,
+comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il
+sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la
+plus secrète profondeur de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant
+lentement du maître, le plus répugnant de tout cela
+était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui,
+oui... tout à fait comme vous maintenant... comme
+vous!</p>
+
+<p>Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il
+repoussa Léonard avec un cri dément:</p>
+
+<p>&mdash;Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom
+de Dieu va-t'en, maudit!</p>
+
+<p>Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en
+<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span>
+effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te
+souviens, l'Écriture dit: «Celui qui a peur n'est pas
+parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me
+craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que
+songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les
+gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus
+fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui
+m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi,
+Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de
+Léonard ne reviendra jamais chez toi...</p>
+
+<p>Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva.
+«Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il,
+et au même instant il sentit que si le mensonge était
+nécessaire pour le sauver&mdash;il était prêt à mentir.
+Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je
+vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles
+pensées... Seulement, pardonnez-moi, maître, ne
+m'abandonnez pas!</p>
+
+<p>Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as
+promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle,
+descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux
+plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce
+que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé,
+viens, tu m'aideras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XIII</h3>
+
+<p>Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier,
+ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il
+avait besoin d'une planche pour un tableau.</p>
+
+<p>Léonard espérait que le travail tranquilliserait le
+malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se
+calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût
+agi d'une &oelig;uvre importante, il aida le maître à
+imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic
+et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la
+première couche en bouchant les rainures avec de
+l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant
+les différences avec un ébauchoir. Comme toujours,
+le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de
+Léonard. En même temps, il donnait des conseils,
+enseignait comment il fallait monter un pinceau, en
+commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc,
+enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus
+fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans
+une plume d'oie.</p>
+
+<p>La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine
+et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni
+frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau
+de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons
+avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge,
+il s'était arrêté et regardait le maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span>
+&mdash;Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard
+en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.</p>
+
+<p>Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres
+serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.</p>
+
+<p>Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce
+coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde,
+d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler
+la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro,
+Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare
+da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle
+amical.</p>
+
+<p>Après avoir placé la planche dans un coin pour la
+laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur
+procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs.
+On apporta un grand plat de terre dans lequel
+la pâte de noix trempée dans six eaux différentes
+avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche
+épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de
+coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea
+une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir
+placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait
+dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes
+dorées et transparentes.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, admirait Marco, comme
+elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble.
+J'ai beau la filtrer...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span>
+&mdash;Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau
+des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur
+la toile et noircit les couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La
+plus belle production de l'art, à cause de cette misérable
+saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à
+jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer
+les règles avec une précision mathématique...</p>
+
+<p>Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation
+de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de
+l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans
+écouter les grognements de Marco qui tremblait pour
+la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois
+dans l'âtre.</p>
+
+<p>&mdash;Racontons des histoires! proposa Salaino.</p>
+
+<p>Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le
+Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré
+chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.</p>
+
+<p>»&mdash;Parce que je veux ton bien; car il est dit:
+«Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»</p>
+
+<p>»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé
+ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa
+sur la tête un seau d'eau froide en criant:</p>
+
+<p>»&mdash;Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action
+que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.</p>
+
+<p>Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus
+stupides que les autres. Tous s'amusaient follement
+et Léonard plus que tous les autres.</p>
+
+<p>Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux
+<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span>
+se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le
+visage prenait une expression d'enfantine naïveté et,
+il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un
+rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence,
+dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans
+ses cris de colère.</p>
+
+<p>A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher
+sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement
+dîné, Marco étant parcimonieux.</p>
+
+<p>Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes
+de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et
+une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas
+de vin.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient
+les compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que
+faire sans vin?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà bien votre chanson, Marco et
+Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo
+en lançant vers le plafond une pièce d'or.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé?
+Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le
+menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu!
+Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si
+je ne l'ai gagné aux osselets!</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, si tu nous régales avec le produit
+d'un larcin...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span>
+Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires
+suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint
+avec deux brocs de vin.</p>
+
+<p>Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel
+Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge
+moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté
+à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait
+et imitant les promeneurs ivres noctambules,
+chantait la chanson du <i>Moine défroqué</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!</p>
+<p class="i4">Hi hi hi et ha ha ha!</p>
+<p class="i4">Eh! vous les jolies filles,</p>
+<p class="i4">A pécher je suis prêt!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ou bien encore l'hymne solennel de la folle <i>Messe de
+Bacchus</i>, inventé par les étudiants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,</p>
+<p>Comme des éponges s'imbiberont,</p>
+<p class="i2">Et dans le feu de l'enfer</p>
+<p class="i2">Les diables les sécheront.</p>
+</div></div>
+
+<p>Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et
+bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper
+de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis
+et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement,
+de Giacopo.</p>
+
+<p>On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier,
+à la richesse et à chacun.</p>
+
+<p>Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves,
+dit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, mes amis, que saint François
+<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span>
+d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que
+celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être
+gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle
+gaieté céleste.</p>
+
+<p>Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit
+ce qu'avait voulu exprimer le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous
+parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir
+tant que nous rampons sur la terre, comme des vers
+de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur
+plaira.&mdash;Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine
+volante! Quand les hommes ailés atteindront les
+nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable
+emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous
+gênent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais
+pas loin, interrompit le maître en riant.</p>
+
+<p>Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni,
+lui installa son lit près du feu et ayant
+recherché un dessin en couleurs, le donna à son
+élève.</p>
+
+<p>Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin
+semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord
+pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance
+avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche
+usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite
+Barucco,&mdash;maladif et rêveur enfant de seize ans,&mdash;plongé
+dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des
+rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières
+de la Synagogue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span>
+Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement
+cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front
+bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas
+celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu,
+oublié et de nouveau retrouvé.</p>
+
+<p>Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige
+trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses
+yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière
+et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque,
+effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon
+âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc,
+tomba face contre terre en murmurant: «O Père!
+tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi.
+Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une
+seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père,
+si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta
+volonté soit faite.»</p>
+
+<p>Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment
+et Sa sueur tombant sur la terre semblait des
+gouttes de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment
+demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne
+pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa
+venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et
+lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées
+doubles?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté
+de la pièce. Mais il me semble que de nouveau
+tu...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span>
+je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est
+passé...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais
+attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien! Maintenant je vois&mdash;et il
+désigna le dessin&mdash;je vois que vous L'aimez plus
+que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais
+comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce
+dessin.</p>
+
+<h3 class="p2">XIV</h3>
+
+<p>Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard
+terminait la figure du Christ de la <i>Sainte Cène</i> et il
+désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de
+l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours
+retardait.</p>
+
+<p>Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria
+delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant
+seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère
+de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme
+lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion,
+Giovanni vit le Christ.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les
+berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de
+chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison.
+Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant
+de la mathématique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span>
+Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme
+et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient
+couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas
+semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées
+des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La
+nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant
+seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau
+du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte,
+paraissait infiniment profonde.</p>
+
+<p>Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même
+les pensées qu'il chassait avec le dernier effort
+de la raison, songeait aux deux interprétations du
+Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux
+pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui
+comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine,
+Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi
+enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage,
+étrange et terrible.</p>
+
+<p>Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble
+contradiction, tous deux étaient la vérité.</p>
+
+<p>Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa
+tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal
+étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un
+amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix
+railleuse.</p>
+
+<p>Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna,
+se retourna et reconnut Cesare.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span>
+figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare
+ressemblait à une sinistre apparition.</p>
+
+<p>Giovanni se leva et ils continuèrent la route
+ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient
+sous leurs pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers,
+demanda enfin Cesare.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais
+sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire
+forcé et méchant.</p>
+
+<p>Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement
+enroué vola au-dessus du canal.</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ
+de la <i>Cène</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? comment le trouves-tu?</p>
+
+<p>Cesare se retourna brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... il me semble...</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce
+n'est pas le Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le Christ? Et qui donc?</p>
+
+<p>Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin,
+l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur,
+où il est représenté presque enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à
+<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span>
+lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors?
+Tu le préfères?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je songe seulement combien ils se ressemblent
+peu ces deux Christ!</p>
+
+<p>&mdash;Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est
+le même visage. Dans la <i>Cène</i> il est plus âgé de
+quinze ans...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison.
+Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se
+ressemblent comme deux Sosies...</p>
+
+<p>&mdash;Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant.
+Comment as-tu dit, Cesare, deux <i>Sosies</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas
+remarqué toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible
+élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible
+que Celui que le maître a représenté dans la <i>Cène</i>, le
+Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu
+pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de
+sang et dire notre prière humaine, comme prient les
+enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse
+pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père
+éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient
+tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ
+et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui
+n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas
+souffert, n'est pas mort&mdash;comme nous!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement
+Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh!
+sûrement, le Christ de la <i>Cène</i>, ne pouvait prier <i>ainsi</i>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span>
+Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le
+visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement
+changé.</p>
+
+<p>Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans
+parler dans la nuit de plus en plus assombrie.</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni,
+il y a trois ans, nous marchions ensemble ici
+même et discutions la <i>Sainte-Cène</i>. Tu te moquais du
+maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son
+Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi
+qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru
+que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de
+lui...</p>
+
+<p>Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon,
+mais Cesare se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu
+l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus
+que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!</p>
+
+<p>Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et
+convulsé.</p>
+
+<p>&mdash;Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment
+ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis
+forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la <i>Sainte-Cène</i>,
+personne, peut-être même pas lui, ne le comprend
+comme moi, son plus mortel ennemi!</p>
+
+<p>Et riant de nouveau de son rire forcé:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense... quelle drôle de chose que le
+c&oelig;ur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais
+t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de
+même pas, moins encore maintenant...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span>
+&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même,
+entends-tu? le dernier des derniers, mais ni
+l'oreille, ni l'&oelig;il, ni l'orteil de son pied! Les élèves de
+Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que
+Marco se console avec les lois de la science, les cuillers
+à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien
+voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du
+Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous
+apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des
+aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré
+que les petits aveugles de la chienne de garde, une
+haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne
+jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles,
+et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent.
+Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour...
+Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un,
+il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau
+que le maître, à l'instar de saint Francisque,
+enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne
+l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais
+que, sans façon, il m'écrase!</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi
+pourquoi ne le quittes-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as
+brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une
+chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter
+sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux
+brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span>
+&mdash;Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois,
+si un autre apparaissait subitement, un autre qui
+ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le
+Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le
+grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait
+de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer
+Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié,
+comme moi, peuvent le préférer à un autre et le
+blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié
+et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante
+de Cesare se poser sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide
+et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait
+surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, répondit Beltraffio.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible
+émotion. Alors, il pense que...</p>
+
+<p>Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et
+tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se
+dire, que chacun était trop absorbé par ses propres
+pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se
+quittèrent au plus proche carrefour.</p>
+
+<p>Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré,
+la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où
+il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes
+dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau
+noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et
+fixe, il répétait sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Les sosies... les sosies...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XV</h3>
+
+<p>Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément,
+reçut du trésor ducal ses deux ans d'appointements
+en retard.</p>
+
+<p>A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le
+More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue
+contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII,
+avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en
+Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur.
+Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son
+absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers
+et comblait de cadeaux ses intimes.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un
+nouveau témoignage de la faveur ducale:</p>
+
+<p>«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au
+très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin,
+seize perches de vigne, acquises au couvent Saint-Victor,
+près de la porte Vercelli», mentionnait l'acte
+de donation.</p>
+
+<p>L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier.
+L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre
+jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne.
+Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses
+avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant
+les comptes des munitions de guerre, débrouillant et
+embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies
+<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span>
+qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le
+maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait
+maintenant pris comme un moucheron.</p>
+
+<p>Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la
+galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du
+palais.</p>
+
+<p>La nuit était calme. Par moments seulement on entendait
+le son de la trompe, les appels des veilleurs,
+le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.</p>
+
+<p>Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il
+ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le
+mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du
+pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé,
+glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la
+lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé
+sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain
+et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les
+attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement,
+ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.</p>
+
+<p>La marquise Isabelle d'Este, s&oelig;ur de feu Béatrice,
+lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il
+les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y
+était attaché encore davantage et chaque soir venait leur
+jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait
+son unique délassement après les tourmentantes pensées
+des affaires de l'État, de la guerre, de la politique,
+de ses trahisons et de celles des autres. Les
+cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les
+nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span>
+Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes
+meurtrières, les tours sombres, les poudrières,
+les pyramides de bombes et les gueules des canons,&mdash;tranquilles,
+d'une blancheur immaculée dans le brouillard
+bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore
+plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel,
+et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles,
+pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient
+et glissaient.</p>
+
+<p>Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa
+passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement
+courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un
+papier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le
+compte des armements. Il s'excuse infiniment de
+déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent
+demain à l'aube.....</p>
+
+<p>Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner
+avec aucune affaire après souper! Oh! Seigneur! bientôt
+ils ne me laisseront même plus dormir!</p>
+
+<p>Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à
+reculons et murmura de façon que le duc puisse ne
+pas entendre s'il ne lui plaisait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas
+dit plus tôt? Fais-le entrer.</p>
+
+<p>Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span>
+&mdash;Léonard ne me gênera pas.</p>
+
+<p>Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et
+cruelles, s'illumina d'un bon sourire.</p>
+
+<p>Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic
+continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire
+avec lequel il contemplait ses cygnes.</p>
+
+<p>Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint
+et le baisa au front.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus. Comment te portes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois remercier Votre Altesse.....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux?
+Attends, le moment viendra où je saurai te récompenser
+selon tes services.</p>
+
+<p>Il questionna le maître sur ses travaux, inventions
+et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient
+les plus irréalisables: la cloche à plongeur, les patins
+à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard
+abordait la question sérieuse: la fortification du palais,
+le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il
+détournait la conversation avec un air ennuyé et
+dégoûté.</p>
+
+<p>Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent
+depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec
+une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié
+son interlocuteur. Léonard prit congé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc;
+mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela,
+s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les
+épaules et le fixa d'un long et triste regard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span>
+&mdash;Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu,
+cher Léonard! Qui sait si nous nous reverrons?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse nous abandonne?</p>
+
+<p>Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans
+que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de
+bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais
+de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais
+dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard
+pensera aussi un peu à Ludovic le More!</p>
+
+<p>L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales,
+prononça les seules paroles qu'il gardait en sa
+mémoire pour les circonstances où l'éloquence de
+cour était indispensable:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies
+pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras
+peut-être de moi et tu me plaindras.....</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard
+et l'embrassa sur les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le
+Seigneur soit avec toi!</p>
+
+<p>Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps
+encore assis sur la galerie Bramante, admirant les
+cygnes, et dans son c&oelig;ur s'élevait un sentiment qu'il
+n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que
+dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil
+aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur
+l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les
+tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span>
+gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi
+pur et aussi virginal.</p>
+
+<p>On n'entendait dans le silence de la nuit que la
+tombée lente de la résine des torches aux trois quarts
+consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le
+clair de lune bleu, se balançant majestueusement,
+dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles
+des visions, entre les deux cieux,&mdash;le ciel d'en haut
+et le ciel d'en bas,&mdash;les cygnes et leurs sosies reflétés
+dans le sombre miroir des eaux.</p>
+
+<h3 class="p2">XVI</h3>
+
+<p>En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le
+duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où
+se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre
+mois après sa conversation avec Cesare au sujet des
+deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.</p>
+
+<p>C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il
+rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni
+rencontra chez lui un ami de Florence, le moine
+dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta
+la mort de Savonarole.</p>
+
+<p>L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf
+heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant
+le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu
+«le bûcher des vanités» et le «duel du feu».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span>
+Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une
+potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec
+une planche transversale supportant trois cordes et
+des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers,
+qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale,
+la potence avait l'aspect d'une croix.</p>
+
+<p>Une foule aussi compacte que le jour du duel du
+feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et
+les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés:
+Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro
+Maruffi.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent
+devant la tribune de l'ambassadeur du pape
+Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole
+par la main et récita les paroles d'excommunication
+d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le
+moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante.</i>
+Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Militante, non triumphante&mdash;hoc enim tuum non
+est.</i> Combattante mais non triomphante, cela n'est pas
+en ton pouvoir, rectifia Savonarole.</p>
+
+<p>On arracha les vêtements des accusés, leur laissant
+seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin.
+Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la
+tribune des commissaires apostoliques pour entendre
+la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit
+Notables de la république Florentine, qui déclarèrent
+la peine de mort au nom du peuple.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span>
+Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber.
+Domenico et Savonarole également. On découvrit
+par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée
+sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des
+pointes de lance dans les interstices pour blesser les
+condamnés.</p>
+
+<p>Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la
+potence. Il conservait son expression indifférente, comme
+s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches.
+Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il
+s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!</p>
+
+<p>Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement
+raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le
+vide.</p>
+
+<p>Fra Domenico attendait son tour impatiemment et
+lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence
+avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le
+ciel.</p>
+
+<p>Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité,
+celui de Domenico à l'autre. La place centrale était
+destinée à Savonarole.</p>
+
+<p>Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux,
+regarda la foule.</p>
+
+<p>Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale
+de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand
+il glissa la tête dans le n&oelig;ud coulant quelqu'un cria:</p>
+
+<p>&mdash;Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!</p>
+
+<p>Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un
+fervent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span>
+Le bourreau poussa Savonarole.</p>
+
+<p>Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel
+on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole
+fut pendu, se signa rapidement et glissa sa
+torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes
+paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher
+des vanités»:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!</p>
+
+<p>La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté.
+La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés,
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!</p>
+
+<p>Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et
+enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de
+Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de
+son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour
+la dernière fois bénir le peuple.</p>
+
+<p>Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus
+que des os calcinés et des lambeaux de chair, les
+disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à
+la potence, pour ramasser les restes des martyrs.
+Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur
+une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin
+de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en
+route, les élèves purent voler quelques pincées de
+cendres et quelques parcelles du c&oelig;ur non consumé
+de Savonarole.</p>
+
+<p>Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs
+une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto
+longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span>
+Puis les deux moines se rendirent aux vêpres,
+laissant Giovanni seul.</p>
+
+<p>En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre,
+sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts
+raidis il serrait l'amulette.</p>
+
+<p>Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et
+la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.</p>
+
+<p>Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet
+du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.</p>
+
+<p>Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la
+Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des
+figures géométriques, apprenait au Christ les lois de
+l'éternelle nécessité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un
+infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut
+exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la
+ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus
+courte entre deux points?</p>
+
+<p>Une autre vision le tourmentait aussi&mdash;deux
+visages de Christ opposés et semblables, comme des
+sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance
+humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et
+omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur.
+Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux
+adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les
+examinait, le visage du faible s'assombrissait, se
+convulsait, se transformait en démon pareil à celui
+que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature
+de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist
+...............</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span>
+Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début
+de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher
+seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni
+revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même
+année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le
+commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de
+Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les
+Alpes et envahit la Lombardie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="center">LES CALMES ONDES</p>
+
+<p class="center">1499-1500</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Les ondes sonores et lumineuses
+sont régies par la même loi mécanique
+que les ondes de l'eau: l'angle
+d'incidence est égal à l'angle de réflection.
+(<i>La Mécanique.</i>)</p>
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+
+<p><i>Il duca perso lo Stato e la roba e
+libertà, o nessuna sua opera si fini
+per lui.</i></p>
+
+<p>Le duc a perdu l'État, ses biens,
+sa liberté, et rien de ce qu'il a entrepris
+ne s'est achevé par lui.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Dix jours avant la reddition du palais ducal, le
+maréchal Trivulce, aux cris joyeux de: «Vive la
+France!» aux sons des carillons, entra à Milan comme
+en ville conquise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span>
+L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les
+citoyens lui préparaient une réception triomphale.</p>
+
+<p>Pour le défilé des corporations, les syndics des
+marchands avaient découvert dans la sacristie de la
+cathédrale, deux anges qui, cinquante ans auparavant,
+sous la république Ambrosienne, avaient représenté
+les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui mettaient
+les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics
+en confièrent la restauration à l'ancien mécanicien
+ducal, Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>A ce moment, Léonard était occupé à l'invention
+d'une nouvelle machine volante. Un matin, de très
+bonne heure, presque à l'aube, il était assis devant
+ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau
+tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris,
+mais une hirondelle géante. Une des ailes était terminée
+et mince, aiguë, élégante, se dressait du parquet
+au plafond et au bas, dans son ombre, Astro arrangeait
+les ressorts brisés des deux anges de la commune
+de Milan.</p>
+
+<p>Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le
+plus possible la structure des oiseaux, dans lesquels
+la nature donne le meilleur modèle de machine
+volante. Il espérait toujours exprimer par les lois
+mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce
+qu'on pouvait savoir, il le savait et cependant, il sentait
+qu'il existait dans le vol un mystère, impossible
+à condenser dans une formule. De nouveau, comme
+dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie
+la création de la nature de la création humaine, la
+<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span>
+structure du corps vivant de la machine morte, et il
+lui semblait qu'il aspirait à l'impossible, au déraisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en
+remontant les ressorts.</p>
+
+<p>Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la
+pièce passa un souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle
+géante s'agita, comme vivante. Le forgeron la
+contempla avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles!
+grogna-t-il en désignant les anges. Seulement, maintenant,
+maître, je ne sors pas d'ici avant d'avoir terminé
+mes ailes. Veuillez me donner le croquis de la
+queue.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue
+de notre oiseau doit remplacer le gouvernail. La moindre
+faute, la plus petite erreur, peut tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que
+moi. J'attendrai en achevant la seconde aile...</p>
+
+<p>&mdash;Astro, murmura le maître, attends. Je crains
+qu'en nous pressant, nous soyons amenés encore à des
+transformations.</p>
+
+<p>Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il
+remua la carcasse de roseau tendue d'un croisillon de
+tendons de b&oelig;uf. Puis il se tourna vers Léonard et
+d'une voix sourde, émue, dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span>
+&mdash;Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si
+à force de calculer vous arriviez de nouveau à l'ancien
+résultat, qu'on ne puisse, comme avec l'ancienne,
+voler avec cette machine, je volerai tout de même...
+pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis
+plus attendre, parce que je sais que si cette fois
+encore...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda
+attentivement son visage large, entêté, sur lequel se
+reflétait, immobile, l'idée insensée et dominante.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, conclut Astro, dites-moi franchement,
+volerons-nous ou ne volerons-nous pas?</p>
+
+<p>Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel
+espoir, que Léonard n'osa pas avouer la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans
+essayer, mais je crois, Astro, que nous volerons...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parfait! dit en applaudissant avec
+enthousiasme le forgeron. Je ne veux plus rien entendre,
+car si vous dites, vous, que nous volerons&mdash;nous
+volerons!</p>
+
+<p>Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un
+joyeux rire d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? s'étonna Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout
+le temps. Mais ce sera pour la dernière fois... Après
+je n'en parlerai plus... Croyez-vous, quand je pense
+aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi&mdash;ils
+m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se
+battent et s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de
+grandes &oelig;uvres&mdash;ces vermisseaux rampants, ces scarabées
+<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span>
+sans ailes. Pas un d'entre eux ne se doute du
+miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement
+l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront
+les «<i>ailés</i>» planer dans les airs. Ce ne seront plus
+des anges en bois pour amuser la populace! Ils verront
+et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils me prendront
+plutôt pour le diable. Mais vous, réellement,
+vous serez un dieu. Ou peut-être on dira que vous
+êtes l'Antechrist? Et alors, ils seront terrifiés, ils tomberont
+face contre terre et vous adoreront. Et vous
+ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose,
+maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni
+seigneurs, ni esclaves, que tout sera transformé en
+quelque chose de si nouveau que nous n'osons même
+y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils à des
+ch&oelig;urs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna...
+Oh! messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!...
+Serait-ce vrai?</p>
+
+<p>Il semblait délirer.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra
+la raison. Et que faire avec lui? Comment lui apprendre
+la vérité?</p>
+
+<p>A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit
+à la porte extérieure de la maison, puis on frappa de
+même à la porte fermée de l'atelier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron
+furieux. Qui est là? Le maître n'est pas visible.
+Il a quitté Milan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom
+de Dieu, ouvre plus vite!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span>
+Le forgeron ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en
+voyant le visage effrayé du moine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire
+si, mais nous en recauserons plus tard... Maintenant...
+Oh! messer Leonardo!... Votre Colosse... les arbalétriers
+gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de mes
+yeux vu... les Français détruisent votre &oelig;uvre... Courons
+vite...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien
+que son visage pâlit. Qu'y ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les
+bras croisés à contempler la destruction d'un de vos
+chefs-d'&oelig;uvre. J'ai un sauf-conduit pour le sire de La
+Trémoïlle. Il faut faire des démarches...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers
+les haies, seulement partons plus vite!</p>
+
+<p>Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison,
+et ils se dirigèrent en courant vers le palais.</p>
+
+<p>En route fra Luca conta ses mésaventures et ses
+peines: la veille, les lansquenets s'étaient introduits
+dans ses caves, s'étaient enivrés et ayant trouvé les
+reproductions en cristal des corps géométriques, les
+avaient pris pour des appareils de magie noire et les
+avaient brisés.</p>
+
+<p>&mdash;Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je
+vous le demande? disait en pleurant presque Paccioli.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent
+près de la porte principale, sur le pont-levis de Battiponte,
+<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span>
+près de la tour Torre del Filarete, un jeune
+Français élégant, très entouré.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Gilles! cria fra Luca.</p>
+
+<p>Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était
+un oiseleur «siffleur de bécasses» qui apprenait à
+chanter, à parler, à faire mille tours, aux serins, aux
+pies, aux perroquets de Sa très chrétienne Majesté&mdash;c'était
+un personnage important à la cour. Paccioli
+désirait lui offrir ses &oelig;uvres: <i>La Proportion divine</i> en
+de luxueuses reliures.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra
+Luca, lui dit Léonard. Allez chez maître Gilles; moi
+je saurai me débrouiller tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli
+intimidé. Ou bien encore... savez-vous? Je cours chez
+maître Gilles, je lui demande où il va, et je reviens.
+Vous, durant ce temps, allez directement chez le sire
+de La Trémoïlle...</p>
+
+<p>Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales,
+le moine courut rejoindre le «siffleur royal».</p>
+
+<p>Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans
+le Champ de Mars&mdash;cour intérieure du palais.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient
+de se consumer. La place et les bâtiments voisins
+encombrés de canons, de bombes, d'ustensiles de campement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span>
+de bottes de foin, de tas de paille, de monceaux
+de fumier, étaient transformés en une immense
+caserne, moitié écurie, moitié cabaret. Autour des
+tentes et des fours de campagne, des tonneaux pleins
+et vides, renversés, servaient de table de jeu; de ce
+milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en
+langues diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants,
+tout se taisait quand passaient les chefs; les tambours
+battaient aux champs, les longues trompes des lansquenets
+souabes et rhénans résonnaient d'une façon
+métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient
+en écho les mélodies mélancoliques des Alpes.</p>
+
+<p>Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste
+aperçut son Colosse presque intact.</p>
+
+<p>Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco
+Attendolo Sforza, la tête chauve comme celle
+d'un empereur romain, avec une expression de force
+léonine et de ruse de renard, comme auparavant était
+sur son coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds
+un guerrier.</p>
+
+<p>Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois,
+les frondeurs picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient
+autour de la statue et criaient. Ils se comprenaient
+mal entre eux et complétaient les mots par des
+gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait
+d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un
+Français. Chacun à son tour devait tirer, à une
+distance de cinquante pas, après avoir bu quatre
+chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du
+Colosse, servait de point de mire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span>
+On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait.
+L'Allemand but coup sur coup, sans reprendre
+haleine, les quatre chopes convenues, s'éloigna,
+visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha
+la joue, arracha un coin de l'oreille gauche, mais
+glissa près de la verrue sans l'atteindre.</p>
+
+<p>Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment
+un mouvement se produisit dans la foule. Les soldats
+s'écartèrent devant un détachement de fastueux hérauts
+qui accompagnaient un chevalier. Il passa sans
+prêter la moindre attention au divertissement des
+mercenaires.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de La Trémoïlle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais
+courir, le prier...</p>
+
+<p>Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité
+d'action, une telle invincible torpeur, une
+telle absence de volonté qu'il lui semblait que même
+se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué un
+doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût,
+s'emparaient de lui à l'idée qu'il devrait, comme
+Luca Paccioli, supplier les varlets et les palefreniers
+et courir derrière les seigneurs.</p>
+
+<p>Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans
+la verrue.</p>
+
+<p>&mdash;Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient
+les soldats en agitant leurs bérets. La France a gagné!</p>
+
+<p>D'autres tireurs reprirent la gageure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span>
+Léonard voulait partir, mais cloué à la place,
+comme en un affreux et stupide rêve, il regardait,
+résigné, la destruction de l'&oelig;uvre à laquelle il avait
+consacré les seize plus belles années de sa vie, peut-être
+la plus grandiose production de la sculpture
+depuis Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles,
+des flèches, des pierres, la terre s'effritait, se détachait
+par larges mottes, s'envolait en poussière, mettant à
+nu le bâti, tels les os d'un squelette de fer.</p>
+
+<p>Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans
+cette joyeuse éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé
+apparaissait plus misérable encore, avec son
+héros décapité sur son cheval sans jambes, son sceptre
+brisé et son inscription <i>Ecce Deus</i>!</p>
+
+<p>A ce moment, le commandant en chef du roi de
+France, le vieux maréchal Jean-Jacques Trivulce,
+traversa la place. Il regarda le Colosse, s'arrêta interdit,
+le regarda de nouveau en abritant de sa main ses
+yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens
+de sa suite:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant,
+le capitaine Georges Cocqueburne a autorisé
+les arbalétriers, de sa propre initiative....</p>
+
+<p>&mdash;Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal,
+l'&oelig;uvre de Léonard de Vinci, qui sert de cible aux
+arbalétriers gascons!</p>
+
+<p>Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit
+au collet un frondeur picard, le roula à terre et
+éclata en jurons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span>
+Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les
+veines de son cou se gonflaient.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et
+tremblant, monseigneur, nous ne savions pas... Le
+capitaine Cocqueburne...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous
+montrerai le capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai
+tous...</p>
+
+<p>L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait
+frappé, mais au même instant, Léonard de sa main
+gauche saisit son poignet avec une force telle que le
+gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en vain
+de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda
+Léonard avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.</p>
+
+<p>Mais ayant rencontré le regard clair et doux de
+l'artiste, il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant.
+Lâche ma main. Tu as tordu mon gantelet...
+Quelle force! Tu es hardi, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez
+pas, pardonnez-leur, murmura l'artiste respectueusement.</p>
+
+<p>Le maréchal le contempla encore plus attentivement,
+sourit et secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Original! Ils ont détruit ta plus belle &oelig;uvre et
+tu sollicites leur pardon?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span>
+&mdash;Excellence, si vous les pendez tous, quel profit
+en aurais-je et cela reconstituera-t-il mon &oelig;uvre? Ils
+ne savent pas ce qu'ils font.</p>
+
+<p>Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa
+figure s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une
+grande bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas
+une chose. Comment se fait-il que tu restais là et
+regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, pourquoi ne t'es-tu
+pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû justement
+passer ici tout à l'heure?</p>
+
+<p>Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant
+tel un coupable:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le
+sire de La Trémoïlle.</p>
+
+<p>&mdash;Dommage, conclut le vieillard en regardant la
+ruine. J'aurais donné cent de mes meilleurs soldats
+pour ton Colosse...</p>
+
+<p>En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante
+loggia Bramante où avait eu lieu sa dernière
+entrevue avec Ludovic, Léonard vit des pages et des palefreniers
+français qui s'amusaient à chasser les cygnes
+apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient
+à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par
+de hauts murs, les oiseaux se débattaient épouvantés.
+Parmi le duvet et les plumes blanches, sur le fond noir
+de l'eau, nageaient en se balançant des corps ensanglantés.
+Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu,
+poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies
+comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span>
+Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait
+qu'il était pareil à ce cygne.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII
+entra à Milan par la porte Ticinese. Dans sa suite
+figurait César Borgia, duc de Valentino, fils du pape.
+Durant le parcours de la cathédrale au palais, les
+anges de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.</p>
+
+<p>Depuis le jour de la destruction du Colosse,
+Léonard ne s'était pas remis à son travail de la machine
+volante. Astro achevait seul l'appareil. L'artiste n'avait
+pas le courage de lui dire que ces ailes, encore, ne
+pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le
+forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à
+autre, furtivement, il fixait sur lui son &oelig;il unique
+plein de reproche et de démence.</p>
+
+<p>Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut
+chez Léonard apportant la nouvelle que le roi le demandait
+au palais. L'artiste s'y rendit à contre-c&oelig;ur.
+Inquiet de la disposition des ailes, il craignait qu'Astro,
+ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît
+quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les
+salles si mémorables du palais Rechetto, Louis XII
+recevait les doyens et les syndics de Milan.</p>
+
+<p>L'artiste regarda son futur maître, le roi de France.
+<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span>
+Sa personne n'exprimait rien de royal: un corps
+malingre et faible, des épaules étroites, une poitrine
+rentrée, un visage vilainement ridé, souffreteux, mais
+non anobli par la souffrance; plat, empreint de vertu
+bourgeoise.</p>
+
+<p>Sur la plus haute marche du trône se tenait un
+jeune homme de vingt ans, simplement vêtu de noir,
+sans ornements, sauf quelques perles sur les revers du
+béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de
+l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et
+longs, une barbiche rousse, une pâleur mate et des
+yeux bleu-noir, intelligents et affables.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide,
+quel est ce jeune seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia,
+duc de Valentino.</p>
+
+<p>Léonard avait entendu parler des crimes de César.
+Bien qu'il n'y eût pas de preuves certaines, personne
+ne doutait qu'il n'eût tué son frère Giovanni Borgia,
+ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la pourpre
+cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de
+l'Église romaine. On insinuait aussi que la véritable
+cause de ce fratricide résidait dans la rivalité des deux
+frères, non seulement pour les faveurs paternelles,
+mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils nourrissaient
+tous deux pour leur s&oelig;ur, la belle madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, songeait Léonard en observant
+le visage calme du duc de Valentino, ses yeux
+purs et naïfs.</p>
+
+<p>César sentit probablement peser sur lui le regard
+<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span>
+scrutateur de Léonard; il tourna la tête de son côté,
+puis, se penchant vers un vieillard à long vêtement
+sombre qui se tenait près de lui, son secrétaire, il lui
+parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque le
+vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un
+étrange et insaisissable sourire glissa sur les lèvres du
+duc de Valentino. Et, au même instant, Léonard eut
+cette impression:</p>
+
+<p>«Oui, tout est possible, il est capable de choses
+pires encore que celles qu'on raconte.»</p>
+
+<p>Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture,
+s'approcha du trône, s'agenouilla et tendit au roi un
+placet. Louis XII par mégarde laissa choir le rouleau
+de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais
+César d'un mouvement souple et vif le prévint, releva
+le parchemin et le tendit au roi avec un salut.</p>
+
+<p>&mdash;Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un
+dans le groupe des seigneurs français. Est-il assez
+heureux de se montrer!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le dites, messer, approuva un autre. Le
+fils du pape remplit admirablement l'emploi de varlet.
+Si vous le voyiez, le matin, lorsque le roi s'habille,
+comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On
+l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!</p>
+
+<p>L'artiste avait remarqué le mouvement servile de
+César, mais il lui avait semblé plutôt terrible que vil,
+une caresse traîtresse d'animal rapace.</p>
+
+<p>Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de
+son compagnon et voyant que Léonard avec sa timidité
+habituelle resterait toute la journée perdu dans la
+<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span>
+foule, sans trouver l'occasion d'attirer sur lui l'attention
+du roi, le saisit par la main et, courbé jusqu'à la
+contorsion, avec un long sifflement énumérant les
+qualités&mdash;<i>stupendissimo</i>, <i>prestantissimo</i>, <i>invicissimo</i>&mdash;présenta
+l'artiste au roi.</p>
+
+<p>Louis XII parla de la <i>Sainte-Cène</i>. Il loua l'interprétation
+des apôtres, mais s'extasia surtout sur la
+perspective du plafond. Fra Luca s'attendait à chaque
+instant que Sa Majesté prierait Léonard d'entrer à son
+service; mais un page entra et remit au roi une lettre
+de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme,
+sa bien-aimée Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son
+heureuse délivrance. Les seigneurs s'avancèrent, présentèrent
+leurs hommages et leurs compliments, éloignant
+du trône Léonard et Paccioli. Le roi les regarda,
+voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt;
+il invita aimablement les dames à vider une coupe à la
+santé de l'accouchée et passa dans une autre salle.</p>
+
+<p>Paccioli voulut entraîner son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite!</p>
+
+<p>&mdash;Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard.
+Je vous remercie de vos peines. Mais je ne me rappellerai
+pas au souvenir du roi. En ce moment Sa Majesté
+pense à tout autre chose.</p>
+
+<p>Il quitta le palais.</p>
+
+<p>Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le
+secrétaire de César Borgia, messer Agapito, qui lui
+proposa au nom du duc, la place d'ingénieur ducal, le
+même poste que Léonard occupait à la cour de Ludovic
+le More.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span>
+L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.</p>
+
+<p>En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement
+et pressa le pas. Giovanni, Marco, Salaino et
+Cesare portaient, probablement à défaut de civière,
+sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de la
+nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron
+Astro de Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté,
+le visage livide. Ce que le maître craignait,
+était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer les
+ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était
+tombé et se serait tué immanquablement si l'une des
+ailes ne s'était accrochée à une branche d'arbre.
+Léonard aida à rentrer le brancard improvisé, dans la
+maison et lui-même déposa avec précaution le blessé
+sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour
+examiner ses plaies, Astro reprit connaissance et murmura
+en fixant sur Léonard un regard suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, maître!</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Dans les premiers jours de novembre, après de
+splendides fêtes données en l'honneur de sa fille nouveau-née,
+Louis XII, après avoir reçu le serment des
+Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le
+maréchal Trivulce, repartit pour la France.</p>
+
+<p>La tranquillité était rétablie dans la ville, mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span>
+en apparence seulement: le peuple détestait Trivulce
+pour sa violence et sa ruse. Les partisans de Ludovic
+soulevaient la populace, répandaient des lettres
+anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le
+fuyard de leurs moqueries et de leurs injures, maintenant
+songeaient à lui comme au meilleur des souverains.</p>
+
+<p>Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit,
+près des portes Ticinese, les baraquements des
+percepteurs d'impôts français. Le même jour, à la
+villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa
+d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle
+l'avait frappé d'un coup de balai en plein visage. Le
+soldat la menaça de sa hache. Aux cris de sa fille, le
+père accourut armé d'un bâton. Le Français tua le
+vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les
+Français massacrèrent les habitants et réduisirent la
+commune en cendres. A Milan, cette nouvelle produisit
+l'effet d'une étincelle dans un amas de poudre. Le
+peuple envahit les places, les rues, les marchés en
+criant furieusement:</p>
+
+<p>&mdash;A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux
+Français! Vive le More!</p>
+
+<p>Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se
+défendre contre une population de trois cent mille âmes.
+Ayant fait établir les canons sur les tours, les gueules
+dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au premier
+signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de
+conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua
+dans l'hôtel de ville et l'eût mis à mort si n'était
+<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span>
+arrivé à son secours un détachement de mercenaires
+suisses commandés par le seigneur de Coursinges.</p>
+
+<p>Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les
+vols, la mise à la question des Français qui tombaient
+entre les mains des révoltés et des citoyens soupçonnés
+de sympathiser avec les conquérants.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> février, Trivulce quitta secrètement
+le fort, le laissant sous la garde des capitaines
+D'Espy et Codebecquart. Cette même nuit, Ludovic,
+revenu de Germanie, était acclamé par les habitants de
+Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un
+libérateur.</p>
+
+<p>Léonard, durant les derniers jours de la révolte,
+craignant le feu intermittent des canons qui avaient
+détruit plusieurs maisons voisines, s'était installé dans
+ses caves. Il avait passé adroitement par des conduits de
+chauffage et avait installé plusieurs chambres. Comme
+dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui
+était précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits,
+les livres, les appareils scientifiques.</p>
+
+<p>A ce moment, il se décidait à entrer au service de
+César Borgia. Mais avant de se rendre en Romagne,
+où, d'après le contrat convenu avec messer Agapito,
+il devait arriver pour l'été de 1500, il avait l'intention
+de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo
+Melzi, afin d'attendre la fin de la guerre et de la
+révolte, dans sa solitaire villa Vaprio, près de Milan.</p>
+
+<p>Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra
+Luca Paccioli vint chez l'artiste et déclara que le
+palais était inondé: le milanais Luigi da Porto, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span>
+service des Français, avait passé au camp des révoltés
+et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux
+qui alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté,
+détruit le moulin du parc Rocchetto, pénétré dans les
+caves où étaient amoncelés la poudre, l'huile, le pain,
+le vin et autres fournitures; si bien que si les Français,
+à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de
+ces provisions, la faim les aurait forcés à se rendre&mdash;ce
+sur quoi comptait messer Luigi. Au moment de
+l'inondation, les canaux voisins de ceux du fort avaient
+débordé dans la partie basse des portes Vercelli et
+recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle
+Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes
+au sujet de la <i>Sainte-Cène</i> et proposa à Léonard
+d'aller voir avec lui si le tableau n'avait subi aucun
+dégât.</p>
+
+<p>Avec une indifférence feinte, Léonard répondit
+qu'il n'en avait guère le temps en ce moment et que
+la <i>Sainte-Cène</i> n'avait pu être atteinte, car elle était
+placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne pouvait
+lui avoir occasionné aucun tort.</p>
+
+<p>Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au
+couvent.</p>
+
+<p>En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet
+de brique, de larges plaques, restes de l'inondation.
+Cela sentait l'humidité. Un moine lui dit que l'eau
+avait monté à un quart de coudée.</p>
+
+<p>Léonard s'approcha du mur de la <i>Sainte-Cène</i>.</p>
+
+<p>Les couleurs paraissaient nettes.</p>
+
+<p>Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span>
+dans les peintures à la fresque, mais huileuses, elles
+étaient de l'invention de l'artiste. Il avait aussi préparé
+le mur d'une façon spéciale, avec une première
+couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre
+et de l'huile d'olive, et une seconde couche de mastic,
+de résine et de plâtre. Des maîtres compétents avaient
+prédit le peu de solidité des couleurs à l'huile sur
+un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant
+naturel vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter
+attention aux conseils. Il n'aimait pas la peinture à
+l'eau parce que ce travail exigeait de la promptitude
+et de la résolution, qualités qui lui étaient étrangères.
+Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses corrections,
+ses continuels atermoiements, ne pouvaient
+s'accommoder que de la peinture à l'huile.</p>
+
+<p>Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant
+la surface du tableau. Tout à coup, dans le
+coin gauche, en bas, sous la nappe, aux pieds de
+l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la
+floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité.</p>
+
+<p>Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement
+encore son examen.</p>
+
+<p>Par suite de l'humidité, la première couche de glaise
+s'était boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles
+à l'&oelig;il nu, des crevasses par lesquelles
+suintait le salpêtre.</p>
+
+<p>Le destinée de la <i>Sainte-Cène</i> était résolue. Les couleurs
+pouvaient se conserver encore pendant cinquante
+ans, mais la terrible vérité ne supportait aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span>
+doute: la plus belle &oelig;uvre de Vinci était condamnée
+à périr.</p>
+
+<p>Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une
+dernière fois le Christ et, comme s'il venait de le voir
+seulement, il comprit combien cette &oelig;uvre lui était
+chère.</p>
+
+<p>Avec la perte du Colosse et de la <i>Sainte-Cène</i>, les
+derniers liens qui l'attachaient aux humains se trouvaient
+rompus. Sa solitude devenait maintenant de
+plus en plus désespérée.</p>
+
+<p>La poussière du Colosse avait été dissipée par le
+vent; sur le mur où se trouvait le Christ, la moisissure
+couvrirait les couleurs écaillées, et tout ce qui était
+sa vie disparaîtrait comme une ombre.</p>
+
+<p>Il revint à la maison, descendit dans les caves et
+passant dans la chambre d'Astro, s'y arrêta un instant.
+Beltraffio mettait au malade des compresses d'eau
+froide.</p>
+
+<p>&mdash;Encore la fièvre? demanda le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il délire.</p>
+
+<p>Léonard se pencha pour examiner le pansement et
+écouter les paroles hachées du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil.
+Pourvu que les ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où
+viens-tu? Quel est ton nom? La Mécanique? Je n'ai
+jamais entendu dire que le diable se soit nommé
+Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons,
+laisse-moi. Il m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux
+pas... Attends... laisse-moi respirer...</p>
+
+<p>Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri
+<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span>
+d'horreur s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il
+tombait. Puis de nouveau il se reprit à parler avec
+volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma
+faute. Il disait que les ailes n'étaient pas prêtes. C'est
+fini... J'ai déshonoré mon maître... Entendez-vous?
+Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus petit et du
+plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable
+l'emmena à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant,
+et il le mit sur le toit du Temple et il lui dit: «Si
+tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à terre.» Car
+il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils
+te porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent
+aucune pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a
+répondu au démon Mécanique! Tu ne te souviens pas,
+Giovanni?</p>
+
+<p>Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient,
+mais Beltraffio crut qu'il délirait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te souviens pas? insistait le malade.</p>
+
+<p>Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset
+du quatrième Évangile de Lucas:</p>
+
+<p>&mdash;Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente
+pas ton Seigneur Dieu!»</p>
+
+<p>&mdash;Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro.</p>
+
+<p>Puis le délire le reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de
+soleil. Et il ne faut pas d'ailes. Oh! si le maître savait
+combien il est bon et doux de tomber dans le ciel!</p>
+
+<p>Léonard le regardait et songeait:</p>
+
+<p>«A cause de moi, il est perdu à cause de moi!
+<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span>
+Je l'ai tenté, je lui ai porté malheur comme à Giovanni!»</p>
+
+<p>Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le
+malade se calma peu à peu et s'assoupit.</p>
+
+<p>Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle
+et se plongea dans des calculs.</p>
+
+<p>Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction
+des ailes, il étudiait le vent, les couches d'air,
+d'après le mouvement des vagues et le cours de
+l'eau.</p>
+
+<p>«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans
+une eau tranquille à une certaine distance l'une de
+l'autre&mdash;écrivait-il dans son journal&mdash;sur la surface
+se formeront deux cercles séparés. Je me demande:
+Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre
+l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il
+ou bien les coups des vagues se répercuteront-ils
+sur les points de contact à angles égaux?»</p>
+
+<p>La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce
+problème de mécanique, le charmait à un point tel,
+qu'il inscrivit en marge:</p>
+
+<p>«<i>Questo e bellissimo, questo e sottile!</i> Quelle
+superbe et fine question!»</p>
+
+<p>«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il.
+Les cercles se traversent sans se mélanger,
+conservant les points où les pierres sont tombées.»</p>
+
+<p>Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la
+mathématique approuvait la nécessité naturelle de la
+mécanique.</p>
+
+<p>Les heures succédaient aux heures. Le soir vint.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span>
+Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard
+se remit de nouveau au travail.</p>
+
+<p>Il pressentait qu'il touchait presque à une grande
+découverte.</p>
+
+<p>«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse
+les tiges de blé, comme elles ondulent l'une après
+l'autre, tandis que les épis en s'inclinant restent immobiles.
+Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces rides
+produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par
+le vent, sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce
+dont tu peux te convaincre en jetant une paille sur les
+cercles des vagues et observant qu'elle se balance
+sans bouger.»</p>
+
+<p>L'expérience de la paille le fit songer à une autre
+pareille, qu'il avait déjà pratiquée, en étudiant la
+transmission du son. Tournant quelques pages, Léonard
+lut:</p>
+
+<p>«Au coup d'une cloche répond faiblement une
+autre cloche; la corde vibrant sur le luth fait vibrer
+la même corde sur un luth voisin et si tu poses une
+paille sur cette corde, tu la verras trembler.»</p>
+
+<p>Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation
+entre ces deux phénomènes distincts.</p>
+
+<p>Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une
+pensée traversa son esprit:</p>
+
+<p>«La même loi mécanique ici et là! Comme les
+vagues de l'eau, les ondes sonores se séparent dans
+l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant le point
+de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant
+le reflet du son, le reflet du jour dans une glace est
+<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span>
+l'écho de la lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta
+justice, Premier Moteur: l'angle d'incidence est égal
+à l'angle de réflexion!»</p>
+
+<p>Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait
+que cette fois encore il regardait dans l'abîme où
+personne encore n'avait osé regarder. Il savait que cette
+découverte, si elle était prouvée par l'expérience, était
+une des plus importantes depuis Archimède.</p>
+
+<p>Deux mois auparavant, il avait reçu de messer
+Guido Berardi une lettre qui lui annonçait que Vasco de
+Gama avait, en contournant le cap de Bonne-Espérance,
+découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard
+l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire
+qu'il avait fait une plus grande découverte que Colomb
+et Vasco de Gama, qu'il avait vu de plus lointains
+mystères du nouveau ciel et de la nouvelle terre.</p>
+
+<p>Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste
+écouta et d'un coup se souvint de toutes ses désillusions,
+l'imbécile destruction du Colosse, la perte de
+la <i>Sainte-Cène</i>, la bête et terrible chute d'Astro.</p>
+
+<p>«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait
+destinée à périr, sans gloire, comme tout ce que je
+fais? Personne n'entendra-t-il jamais ma voix et serai-je
+éternellement seul comme maintenant, dans l'obscurité,
+sous terre, avec le rêve des ailes?»</p>
+
+<p>Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité,
+dans le silence, dans l'oubli! Que personne n'en sache
+jamais rien. Je sais!</p>
+
+<p>Un tel sentiment de force et de victoire emplit son
+<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span>
+c&oelig;ur qu'il lui sembla que ces ailes qui étaient le rêve
+de sa vie existaient déjà et le soulevaient vers le ciel.</p>
+
+<p>Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut
+voir le ciel et l'espace.</p>
+
+<p>Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de
+la cathédrale.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus
+des toits des maisons se projetaient les lueurs pourpres
+des incendies. Plus on avançait vers le centre de la
+ville, la place Broletto, plus la foule devenait compacte.
+Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, tantôt
+par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages
+convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la
+commune de Milan, les arquebuses, les mousquetons,
+les lances, les faux, les fourches. Telles des fourmis,
+les gens s'agitaient, aidant des b&oelig;ufs à traîner une
+vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient.
+Les mercenaires français enfermés dans le fort
+mitraillaient les rues de Milan. Ils se vantaient, avant
+de se rendre, de détruire la ville entière. Et à tous
+ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:</p>
+
+<p>«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».</p>
+
+<p>Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve
+stupide et effrayant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span>
+Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait
+un tambour picard, un gamin de seize ans. Il se tenait
+sur l'échelle appuyée contre le mur. Le gai brodeur
+Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui avait
+passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude
+sur la tête et avec une solennité bouffonne:</p>
+
+<p>Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au
+nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen!</i> répondit la foule.</p>
+
+<p>Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il
+clignait des yeux comme les enfants prêts à pleurer,
+se tortillait et remuant le cou, tâchait d'arranger la
+corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses lèvres.
+Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait
+de sa torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage
+étonné et blême, essaya de demander quelque chose.
+Mais la foule hurla. Le gamin eut un geste résigné,
+sortit de dessous sa veste une croix d'argent, l'embrassa
+et se signa rapidement.</p>
+
+<p>Mascarello le poussa en criant gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous
+comment les Français dansent la gaillarde!</p>
+
+<p>Au rire général, le corps de l'adolescent se balança
+secoué par les derniers frissons.</p>
+
+<p>Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille
+vêtue de haillons qui, se tenant devant une masure
+détruite par les bombes, tendait les bras et suppliait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi
+pleures-tu?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span>
+&mdash;Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son
+lit... le parquet s'est effondré... Peut-être vit-il
+encore... Aidez-moi!</p>
+
+<p>Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur
+le toit de la maisonnette. Les poutres craquèrent.
+Un nuage de poussière monta. La masure s'abattit et
+la femme se tut.</p>
+
+<p>Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la
+loggia Osii, un étudiant de l'Université de Pavie,
+monté sur un banc, déclamait sur la grandeur du
+peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute
+des tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau,
+citoyens, mourons pour la liberté! Trempons
+le glaive de Némésis dans le sang des tyrans! Vive
+la république!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des
+voix. Nous savons quelle liberté vous courtisez, traîtres,
+espions des Français! Au diable la république! Vive
+le duc! A mort le traître!</p>
+
+<p>Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en
+citant des exemples classiques de Cicéron, Tacite et
+Tite-Live, on l'arracha de son banc, on le piétina:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république!
+Allons, frappez-le! Tu ne nous tromperas pas. Tu te
+souviendras de ce qu'il en coûte d'ameuter le peuple
+contre le duc légitime!</p>
+
+<p>Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et
+les tourelles de la cathédrale, pareilles à des stalactites
+<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span>
+dans le double reflet bleu de la lune et rouge
+des incendies.</p>
+
+<p>Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui
+ressemblait à un tas de corps amoncelés, s'élevaient
+des plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier
+à visage effrayé, bon et triste.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On
+dit que c'est un espion des Français, le vicaire Giacomo
+Crotto. On prétend qu'il a donné au peuple
+des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui.
+Le premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent.
+C'est terrible vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié
+de nous!</p>
+
+<p>De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait
+comme un trophée une tête ensanglantée piquée
+sur une longue perche.</p>
+
+<p>Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait
+et hurlait en désignant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux traîtres!</p>
+
+<p>Le vieil ouvrier se signa et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>A furore populi libera nos, Domine!</i> De la
+fureur du peuple, délivre-nous, Seigneur!</p>
+
+<p>Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements
+de tambour, le crépitement des arquebuses
+et les cris des soldats allant à l'assaut. Au même
+instant, des bastions du fort, un coup semblable au
+tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde
+des français, «Margot la Folle», qui crachait
+ses boulets.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span>
+L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme
+s'élança vers le ciel. La place s'illumina d'une lumière
+rouge qui ternit le clair de lune.</p>
+
+<p>Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient,
+s'agitaient, pénétrés d'effroi.</p>
+
+<p>Léonard regardait ces fantômes humains.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte,
+dans la pourpre du feu, dans les cris de la foule,
+dans l'écho du tocsin, dans le crépitement des canons,
+il s'imaginait les calmes ondes des sons et de la
+lumière qui, se balançant majestueusement comme
+les rides de l'eau formées par la tombée d'une pierre,
+se dispersaient dans l'air, s'entrecroisaient sans se mêler,
+et gardaient pour point de repère leur point de départ.
+Et une grande joie emplissait son c&oelig;ur à l'idée que
+les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre
+cette harmonie des infinies et invisibles ondes, qui
+planaient au-dessus de tout, telle la volonté unique
+du Créateur, la loi mécanique, la loi de la justesse&mdash;l'angle
+d'incidence égal à l'angle de la réflexion.
+Les paroles qu'il avait inscrites dans son journal et
+que si souvent il avait répétées, sonnaient à nouveau
+à ses oreilles: «<i>O mirabile giustizia di te, Primo Motore!</i>
+O miraculeuse est ta justice, Premier Moteur!
+Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités.
+O divine nécessité, tu forces toutes les conséquences
+à découler par la voie la plus rapide de leur
+cause.»</p>
+
+<p>Au milieu de la foule démente du peuple, dans le
+c&oelig;ur de l'artiste régnait l'éternel calme de la contemplation,
+<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span>
+pareil au rayon immuable de la lune,
+dominant les lueurs d'incendie.</p>
+
+<p>Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More
+entra dans Milan par la Porta Nuova.</p>
+
+<p>La veille Léonard était parti à la villa Melzi à
+Vaprio.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de
+Sforza.</p>
+
+<p>Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait
+quitté la cour, s'était installé dans sa villa solitaire,
+au pied des Alpes, à cinq heures de route de Milan,
+et s'y prit à y vivre en philosophe, loin des vanités
+du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant
+à la musique et aux sciences occultes dont il
+était grand amateur, ce qui faisait dire que messer Girolamo
+s'occupait de magie noire pour évoquer l'âme de
+sa femme défunte.</p>
+
+<p>L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli
+souvent venaient le voir et passaient des nuits entières
+à discuter les secrets des idées platoniciennes et
+les lois de Pythagore. Mais le plus grand plaisir du
+maître était les visites de Léonard.</p>
+
+<p>Comme il travaillait au percement du canal Martésien,
+l'artiste se trouvait souvent dans ces parages et la
+situation de la splendide villa lui plaisait. Vaprio se
+<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span>
+trouve sur la rive gauche de la rivière Adda. Là, le
+cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes.
+Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes
+froides, vertes, tumultueuses, indomptables; et à côté
+d'elle le canal calme, lisse comme un miroir, glisse
+entre des berges égales. Cette opposition paraissait à
+l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne
+pouvait décider ce qui était plus beau de la création
+du cerveau humain et de la volonté humaine, sa
+propre création, le canal, ou bien de sa s&oelig;ur sauvage,
+l'Adda furieuse? Son c&oelig;ur comprenait également ces
+deux courants. Du haut de la dernière terrasse du
+jardin on découvrait la verte vallée de la Lombardie,
+Bergame, Trevilio, Crémone et Brescia. En été, le
+parfum des foins embaumait ces prés à perte de
+vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient
+jusqu'à leurs cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient
+les poires, les pommes, les cerises, et toute la
+vallée semblait un énorme jardin.</p>
+
+<p>Au nord se détachaient les noires montagnes de
+Côme; au-dessus, s'élevaient en demi-cercle les premiers
+contreforts des Alpes, et encore plus haut, dans
+les nuages, scintillaient les cimes neigeuses, roses et
+dorées.</p>
+
+<p>En même temps que lui se trouvaient à la villa
+fra Luca Paccioli et l'alchimiste Sacrobosco, dont
+la maison avait été détruite par les Français. Léonard
+les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il devint
+vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span>
+Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps
+évité. Mais une fois, comme il entrait dans la chambre
+de Léonard pour exécuter une commission de son
+père, il vit les verres multicolores dont se servait l'artiste
+pour étudier les teintes complémentaires. Léonard
+lui proposa de regarder au travers. L'amusement
+plut à l'enfant. Les objets connus prenaient un aspect
+féerique, sombre, radieux, agressif ou tendre, selon
+que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu,
+rouge, violet ou vert. De même, une autre invention
+de Léonard le captiva: la chambre obscure. Lorsque
+sur une feuille de papier blanc apparaissaient les
+tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir tourner
+les roues du moulin, tourbillonner une bande de
+choucas au-dessus du clocher de l'église, ou le petit
+âne gris Peppo marcher sur la route, Francesco, ravi,
+battait des mains.</p>
+
+<p>A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement;
+la grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique
+l'ennuyait. Mais la science de Léonard était tout autre.
+Elle semblait à l'enfant intéressante comme une fable.
+Les appareils de mécanique, d'optique, d'acoustique,
+l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au
+soir, il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard.
+Avec les hommes l'artiste était dissimulé, car il savait
+que le moindre mot imprudent pouvait lui attirer un
+soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il parlait de
+tout avec confiance et simplicité. Non seulement il
+apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien
+des choses. Et se souvenant de la parole du Christ:
+<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span>
+«En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne
+devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer
+dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni
+dans le royaume de la science.»</p>
+
+<p>A ce moment, il écrivait son <i>Traité des Étoiles</i>.</p>
+
+<p>Durant les nuits de mars, lorsque la première
+haleine du printemps soufflait dans l'air froid encore,
+il se tenait sur le toit de la maison avec Francesco,
+observait les étoiles, dessinait les taches de la lune
+pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient
+pas de contours.</p>
+
+<p>A travers un trou fait dans une feuille de papier à
+l'aide d'une aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles
+privées de rayons, pareilles à des petites boules
+claires.</p>
+
+<p>&mdash;Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes,
+cent fois, mille fois plus grands que le nôtre. Aux
+habitants des autres planètes, la terre apparaît semblable
+à ces étoiles.</p>
+
+<p>&mdash;Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait
+Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne
+voyons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et derrière?</p>
+
+<p>&mdash;D'autres encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et à la fin, tout à fait à la fin?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de fin, pas de limites.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont
+la main trembla dans celle de Léonard. Où donc
+alors, messer Leonardo, où donc est le paradis, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span>
+anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur
+son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?</p>
+
+<p>Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout,
+dans tous les grains de sable, dans tous les soleils,
+dans toutes les étoiles, mais il eut pitié de la foi enfantine
+et se tut.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Dans les derniers jours de mars, des nouvelles
+inquiétantes parvinrent à la villa Melzi. L'armée de
+Louis XII, sous le commandement du sire de La
+Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic
+le More, qui craignait une trahison chez ses soldats,
+refusait la bataille, et, poursuivi par de sombres
+pressentiments, devenait plus peureux qu'une femme.
+Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient
+comme un faible écho à la villa de Vaprio.</p>
+
+<p>Sans songer ni au roi de France, ni au duc,
+Léonard et Francesco rôdaient dans les bois; parfois
+même ils escaladaient les montagnes escarpées. Là,
+Léonard louait des ouvriers et faisait faire des
+fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons
+et les plantes fossiles.</p>
+
+<p>Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils
+s'assirent sous un vieux tilleul, au-dessus d'un précipice.
+Dans les derniers rayons du soleil couchant,
+<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span>
+ressortaient pimpantes les maisons blanches de Bergamo.
+Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement
+dans le lointain, entre Trevilio et Briniano,
+montait un petit nuage de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une
+bataille. Tiens, vois-tu les feux? On dirait un tir de
+canons. Peut-être est-ce un combat entre les Français
+et les nôtres?</p>
+
+<p>Les derniers temps ces escarmouches se répétaient
+fréquemment dans la plaine lombarde.</p>
+
+<p>Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent
+le nuage. Puis ils se prirent à examiner
+le résultat des dernières fouilles. Le maître prit dans
+ses mains un os très long, tranchant et effilé comme
+une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de peuples, murmura Léonard pensif
+avec un doux sourire, combien de rois ont disparu
+depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches!
+Que de milliers d'années ont passé sur le monde,
+quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il
+restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le
+temps!</p>
+
+<p>Il étendit la main vers la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis
+le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe,
+de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins
+étaient des îles et là où planent maintenant les
+oiseaux, nageaient des poissons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">464</a></span>
+Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits
+feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant,
+qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu,
+que des hommes s'entretuaient.</p>
+
+<p>Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant
+du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les
+poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi
+profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.</p>
+
+<p>Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient
+la même chose: «N'était-il pas indifférent qui
+vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards
+les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique,
+la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes
+des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose
+et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage
+de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule,
+parmi l'éternelle clarté de la nature?»</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Non loin du village de Mandello, au pied du mont
+Campione, existait une mine de fer. Les habitants des
+environs racontaient que plusieurs années auparavant,
+une avalanche y avait enterré un nombre considérable
+d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se
+risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le
+<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span>
+gouffre roulait avec un bruit continu, ce précipice
+n'ayant pas de fond.</p>
+
+<p>Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il
+décida d'explorer la mine abandonnée. Mais les villageois
+qui supposaient qu'une force impure y résidait,
+refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur
+s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin
+souterrain, avec ses marches rongées et glissantes, descendait
+vers le lac et conduisait vers la mine. Le
+guide qui tenait une lanterne marchait en avant. Léonard
+portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin,
+en dépit des supplications de son père et des
+refus du maître, avait voulu l'accompagner. Le chemin
+devenait de plus en plus étroit et raide. Ils avaient
+compté déjà deux cents marches et ne pouvaient prévoir
+encore le but.</p>
+
+<p>Du fond montait une atmosphère suffocante.</p>
+
+<p>Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le
+son, regardait les pierres, les couches différentes, les
+taches brillantes du granit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire,
+en sentant Francesco se serrer contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez
+bientôt partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span>
+&mdash;Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...</p>
+
+<p>&mdash;C'est loin?</p>
+
+<p>&mdash;A quelques jours d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous
+ne nous verrons plus?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès
+qu'il me sera possible.</p>
+
+<p>Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de
+tendresse, entourant le cou de Léonard de ses deux
+bras et se serrant contre lui, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi
+avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la
+guerre là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains
+rien... Je serai votre servant, je brosserai vos effets,
+je balaierai les chambres, je soignerai les chevaux; et
+puis je connais les coquillages et je sais reproduire
+les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le faisais
+très bien. Je ferai tout comme un homme, tout
+ce que vous m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi,
+messer Leonardo, ne m'abandonnez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il
+te laisserait partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne
+refusera pas si je pleure... Et s'il refuse je m'en
+irai en cachette... Dites-moi seulement que oui...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père.
+Il est vieux, malade, malheureux et tu le plains...</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh!
+<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span>
+messer Leonardo, vous ne savez pas... vous croyez que
+je suis trop petit, un gamin. Et je sais tout. Ma tante
+Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître d'école
+dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je
+peux perdre mon âme avec vous. Et tous ils vous
+craignent. Et moi je ne vous crains pas, parce que
+vous êtes le meilleur de tous et que je veux toujours
+rester près de vous!</p>
+
+<p>Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de
+l'enfant.</p>
+
+<p>Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les
+coins de ses lèvres s'abaissèrent et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez
+pas me prendre avec vous. Vous ne m'aimez pas...
+Tandis que moi... moi...</p>
+
+<p>Il sanglota éperdument.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas
+honte? Écoute ce que je vais te dire. Quand tu seras
+grand, je te prendrai comme élève et nous vivrons
+ensemble et nous ne nous quitterons jamais.</p>
+
+<p>Francesco leva les yeux sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me
+consoler et après vous oublierez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je te le promets, Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Dans combien d'années?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu auras atteint la quinzième année,
+dans huit ans...</p>
+
+<p>&mdash;Huit. Et nous ne nous quitterons plus?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Dans huit ans?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span>
+&mdash;Oui, sois tranquille.</p>
+
+<p>Francesco eut un sourire heureux et&mdash;caresse qui
+lui était particulière&mdash;frotta sa joue contre le visage
+du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant!
+Un jour, j'ai rêvé que je descendais dans l'obscurité
+de longs, longs escaliers, comme maintenant et il me
+semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un me
+portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais
+je savais que c'était maman. Je ne me souviens pas
+d'elle. J'étais trop petit quand elle est morte. Et voilà
+mon rêve qui se réalise. Seulement ce n'est plus
+maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec
+vous qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.</p>
+
+<p>Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un
+éclat mystérieux. Il tendit vers Léonard ses lèvres
+rouges entr'ouvertes, confiantes, comme il l'aurait
+réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui
+sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute
+son âme.</p>
+
+<p>Sentant le c&oelig;ur de l'enfant battre contre son c&oelig;ur,
+d'un pas ferme, avec une infatigable curiosité, suivant
+les lanternes vacillantes, le long du terrible escalier
+de la mine, Léonard descendait toujours plus avant
+dans les ténèbres souterraines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio
+apprirent que l'armée française approchait.</p>
+
+<p>Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute,
+donnait Milan à piller à ses mercenaires. Tous ceux
+qui le pouvaient, se réfugiaient dans les montagnes. Les
+routes étaient encombrées de charrettes chargées de
+mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La
+nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine
+les «coqs rouges», les lueurs des incendies. De jour
+en jour on attendait un combat sous les murs de
+Novare, combat qui devait décider du sort de la
+Lombardie.</p>
+
+<p>Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les
+dernières nouvelles.</p>
+
+<p>La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin,
+lorsque le duc sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi,
+rangeait ses troupes, sa principale force, les
+mercenaires suisses achetés par le maréchal Trivulce,
+refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc
+les supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement,
+en cas de victoire, de leur donner une partie de ses
+biens. Ils restèrent inflexibles. Le More s'habilla en
+moine et voulut fuir. Mais un Suisse de Lucerne,
+nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se
+<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span>
+saisit du duc et on l'amena au maréchal, qui versa
+aux Suisses trente mille ducats&mdash;les trente deniers
+de Judas.</p>
+
+<p>Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de
+conduire le prisonnier en France. Celui qui, selon
+l'expression des poètes de cour, «le premier après
+Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une
+charrette, dans une cage, comme une bête fauve.
+Comme faveur spéciale, le duc pria ses geôliers de lui
+permettre d'emporter la <i>Divine Comédie</i> du Dante,
+<i>per studiare</i>, pour l'étudier, disait-il.</p>
+
+<p>Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux.
+Les Français pillaient de concert avec les
+lansquenets et les Vénitiens. Des bandes rôdaient autour
+de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la
+tante Bonne partirent pour Chiavenna.</p>
+
+<p>C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa
+Melzi. Selon son habitude, il notait dans son journal
+tout ce qu'il avait vu et entendu de curieux durant la
+journée:</p>
+
+<p>«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il
+cette nuit-là, et les ailes larges, il les soulève
+de façon que le vent s'y engouffre. Je l'ai observé
+sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à
+droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril
+1500.»</p>
+
+<p>Au-dessous, sur la même page:</p>
+
+<p>«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa
+liberté, et tout ce qu'il a entrepris s'est terminé par
+le néant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span>
+Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme
+avec lequel il avait vécu seize ans, la déchéance de
+l'illustre maison des Sforza, étaient pour lui moins
+importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de
+proie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="center"><b>LES AILES SERONT</b></p>
+
+<p class="center"><b>1500</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Le grand Oiseau prendra son
+vol&mdash;l'homme sur le dos de son
+grand Cygne&mdash;emplissant le monde
+de consternation, emplissant les livres
+de son nom immortel. Gloire au nid
+où Il est né!</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la
+ville d'Empoli, sur le versant sud du mont Albano, se
+trouvait le village de Vinci&mdash;lieu de naissance de
+Léonard.</p>
+
+<p>Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait
+désiré, avant son départ pour la Romagne, revoir son
+<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span>
+village où vivait son vieil oncle Francesco da Vinci, le
+frère de son père, enrichi dans le commerce des soies.
+Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste
+voulait le voir et faire admettre dans sa maison
+son élève le mécanicien Zoroastro de Peretola, non
+remis encore de sa chute et menacé de rester infirme
+pour le reste de sa vie. Léonard espérait que l'air
+des montagnes, le calme de la campagne le guériraient
+plus vite que des drogues.</p>
+
+<p>Monté sur une mule Léonard quitta Florence par
+la porte d'Al Prato en suivant le cours de l'Arno. A
+Empoli, il abandonna la grande route, et s'engagea dans
+un chemin de traverse qui coupait les collines basses.</p>
+
+<p>La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle,
+voilé, se couchant dans le brouillard, annonçait le
+vent du nord. L'horizon s'élargissait de chaque côté.
+Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant
+pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué,
+neutre, rappelant le Nord. La montée était lente
+et continue. L'atmosphère plus légère. Léonard évita
+San Ouzano, Calistri, Lucardi et la chapelle de San
+Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se dissipèrent.
+Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.</p>
+
+<p>Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village
+de Vinci se découvrit. Les collines s'étaient transformées
+en montagnes, la plaine en collines. Sur l'une
+d'elles s'élevait un village compact. Sur le fond sombre
+du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne
+forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.</p>
+
+<p>Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite,
+<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span>
+et suivit un étroit sentier entre les potagers. Une
+branche d'églantier, par-dessus une clôture, frôla doucement
+son visage, comme si elle l'eût embrassé
+dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.</p>
+
+<p>Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre,
+ramassa une pierre et frappa. C'était la maison qui avait
+appartenu à son aïeul Antonio da Vinci, maintenant
+à son oncle Francesco et où Léonard avait passé son
+enfance.</p>
+
+<p>Personne ne répondit. Dans le silence on entendait
+le murmure du torrent au bas de la côte. En haut,
+dans le village, les chiens éveillés aboyèrent. Dans la
+cour, un chien, très vieux probablement, leur répondit.</p>
+
+<p>Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté
+sortit. Il était dur d'oreille et longtemps ne put
+comprendre qui était ce Léonard. Mais lorsqu'il le
+reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la lanterne
+et baisant les mains du maître que quarante ans
+auparavant il avait porté dans ses bras, ne cessa de
+répéter à travers ses larmes:</p>
+
+<p><i>O signore, signore, Leonardo mio!</i></p>
+
+<p>Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que
+messer Francesco était absent pour deux jours.
+Léonard décida de l'attendre, d'autant plus que le
+lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro
+et Giovanni Beltraffio.</p>
+
+<p>Le vieillard le conduisit dans la maison vide en
+ce moment, car les enfants de Francesco vivaient à
+Florence, il s'agita, appela sa petite fille, jolie blondinette
+de seize ans, et lui commanda le souper;
+<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span>
+mais Léonard demanda simplement du vin, du pain
+et de l'eau de la source réputée, qui coulait dans le
+jardin de son oncle.</p>
+
+<p>Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait
+comme son père et son grand-père, avec une simplicité
+qui aurait pu paraître de la pauvreté pour un
+homme habitué aux commodités de la ville.</p>
+
+<p>L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était
+si familière et qui servait en même temps de salon et
+de cuisine. Elle était meublée de quelques sièges disgracieux,
+de bancs et de coffres en bois sculpté luisants
+de vieillesse, de crédences supportant de lourds
+pots d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux;
+aux solives enfumées du plafond pendaient de gros
+paquets de plantes médicinales. La seule nouveauté
+consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans
+les croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance,
+ces fenêtres, comme dans toutes les maisons de paysans
+toscans, étaient tendues de toile enduite de cire qui
+interceptait la lumière. Dans les pièces du haut, les
+croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.</p>
+
+<p>Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier,
+puis la petite lampe en terre à long col et à anse,
+suspendue par une chaînette, et pareille à celles que
+l'on retrouve dans les anciens tombeaux étrusques.
+Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus
+belle encore dans cette chambre à moitié dénudée.</p>
+
+<p>Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait
+sur la table un pain sans levain plat comme une
+galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span>
+un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta
+par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi
+rien n'était changé: au milieu de la chambre large
+et basse, l'énorme lit carré, pouvant abriter toute une
+famille et dans lequel la bonne grand'mère, monna
+Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait
+avec le petit Léonard. Maintenant cette couche
+pieusement gardée avait échu par héritage à l'oncle
+Francesco. Sur le mur comme autrefois pendaient un
+crucifix, une image de la Madone, une coquille pour
+l'eau bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une
+feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une
+prière latine.</p>
+
+<p>Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin
+coupé d'eau dans une écuelle de bois sentant l'olivier,
+et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces
+pensées.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Il songeait à son père, le notaire florentin, messer
+Pierro da Vinci, qu'il avait vu quelques jours auparavant,
+dans sa belle maison, vieillard septuagénaire
+plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux
+blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un
+homme aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent
+amour, comme messer Pierro. Jadis le notaire
+avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime.
+<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span>
+Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés,
+légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte
+que le père ne fît une part dans l'héritage à l'aîné,
+ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard.
+Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était senti
+étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo,
+témoigna une particulière tristesse au sujet des
+bruits qui circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout
+jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole,
+vertueux et économe, il était commis à la corporation
+des lainiers. A plusieurs reprises il amena,
+devant son père, la conversation avec l'artiste sur la
+religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de
+l'humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et
+au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa
+composition.</p>
+
+<p>Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale,
+Léonard tira de sa poche ce livre écrit d'une fine écriture
+de commerçant appliqué:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo
+di ser Pierro da Vinci, fiorentino, mandata alla
+Nanna, mia cogniata.</i></p>
+
+<p>(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de
+messer Pierre de Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma
+belle-s&oelig;ur.)</p>
+</div>
+
+<p>De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui
+avait entouré les premières années de Léonard et
+régnait dans la famille, transmis de génération en
+génération.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span>
+Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la
+maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes
+et dévots employés au service de la commune
+florentine, comme l'était son père messer Pierro.</p>
+
+<p>Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio,
+dont la sagesse était en tous points semblable à
+celle de son petit-fils Lorenzo.</p>
+
+<p>Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé&mdash;la
+gloire, les honneurs, les charges de l'État ou de la
+guerre&mdash;ni à la trop grande richesse, ni à la trop
+haute science.</p>
+
+<p>«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il,
+voilà la voie la plus certaine.»</p>
+
+<p>Après une absence de trente ans, assis sous le toit
+familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux
+l'agonie des tisons dans les cendres, l'artiste songeait
+que toute sa vie à lui n'avait été qu'une longue infraction
+à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, selon
+son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait
+trancher de ses ciseaux de fer.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans
+éveiller le jardinier et traversant le pauvre village de
+Vinci se dirigea vers le village voisin d'Anciano, en
+suivant le rude raidillon à travers la montagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span>
+Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant
+plus l'endroit. Il se souvenait que jadis se dressaient
+là les ruines du château Adimari et que dans
+l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge.
+Maintenant à la même place s'élevait une maison
+neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un
+mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à
+l'artiste que le propriétaire de l'auberge était mort et
+que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche
+éleveur d'Orbiniano.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard
+s'inquiétait du petit cabaret d'Anciano: il y était
+né.</p>
+
+<p>Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus
+de la grande route qui traversait le mont Albano pour
+rejoindre Pistoïa, dans le sombre repaire des Adimari,
+cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse guinguette.</p>
+
+<p>Les habitants des villages voisins en se rendant à
+la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs
+d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient
+ici pour causer, boire une fiole de vin gris,
+jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la
+<i>tarocca</i>.</p>
+
+<p>La servante du cabaret était une orpheline de seize
+ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.</p>
+
+<p>Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune
+notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant
+venu passer quelques jours chez son père, fut invité à
+Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span>
+clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia,
+afin d'arroser la convention.</p>
+
+<p>Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même
+avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les
+servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard,
+s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de
+chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un
+habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup
+moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser
+Pierro avait la réputation de conquérir les c&oelig;urs féminins.
+Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon
+élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence
+amoureuse persuasive qui charme les femmes
+simples.</p>
+
+<p>Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge
+de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où
+les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle
+devint enceinte.</p>
+
+<p>La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une
+pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint
+à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction,
+le renvoya incontinent à Florence et l'hiver
+suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni
+Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne
+famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit
+épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci,
+Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne,
+de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses
+brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la
+tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin
+<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span>
+de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de
+couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se
+soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade
+et faillit mourir des suites de ses couches.</p>
+
+<p>Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit
+Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro
+en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit
+également, mais supplia son père de prendre chez
+lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait
+point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des
+enfants légitimes et même souvent on les préférait.
+L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union
+de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa
+femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi
+da Bacaretto.</p>
+
+<p>Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune
+notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione
+entra dans la vertueuse et dévote famille da
+Vinci.</p>
+
+<p>Léonard se souvenait de sa mère comme au travers
+d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre,
+insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans
+ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une
+fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé
+dans une statuette découverte à Arezzo, une petite
+Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la
+jeune paysanne de Vinci.</p>
+
+<p>C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait
+dans son <i>Livre sur la Peinture</i>.</p>
+
+<p>«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des
+<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span>
+montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement
+par leur beauté, celles qui sont parées?»</p>
+
+<p>Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse,
+assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement
+par les mains fines et longues, les cheveux doux
+et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence,
+la force, la santé, l'amour de la vie; de la
+mère, le charme dont tout son être était empreint.</p>
+
+<p>La maison où habitait Catarina avec son mari était
+toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque
+l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses
+b&oelig;ufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à
+travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait
+chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur
+le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait
+et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux,
+ses lèvres, ses cheveux.</p>
+
+<p>Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore
+davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait
+au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La
+nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu,
+ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre
+et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le
+jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le
+froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des
+orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds
+nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la
+crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le
+cherchât, et le mystère de ces embrassements presque
+coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span>
+l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son
+corps.</p>
+
+<p>Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se
+souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de
+son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé,
+de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne
+s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui
+donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal;
+puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de
+Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui
+convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la
+maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait
+dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant
+des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante
+jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne
+pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs,
+admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio
+partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo,
+profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait
+durant des journées dans les montagnes. Et par des
+sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices,
+où ne passaient que des chèvres sauvages, il
+montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait
+à l'infini des prairies, des bois, des champs, le
+lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence,
+les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne
+bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la
+maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que
+monna Lucia n'avait pas le c&oelig;ur de le gronder et de
+se plaindre à son grand-père.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span>
+L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon
+oncle Francesco et son père qui le comblaient de
+friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande
+partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades
+d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui
+déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon,
+se réjouissant de le voir ramper, Léonard
+souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour
+défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut
+durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir
+sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice,
+la première de la longue série qu'il devait endurer, et
+il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton
+enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme
+tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu
+es un homme?»</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Non loin de Vinci se construisait une grande villa
+pour le seigneur Pandolfo Ruccellaï, sous la direction
+de l'architecte florentin Biajio da Ravenna, élève
+d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les
+ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et
+fut surpris de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant,
+puis peu à peu entraîné, il commença à lui
+donner les premières notions de l'arithmétique, de
+l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L'architecte
+<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span>
+trouvait incroyable, presque miraculeuse, la
+facilité avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il
+se ressouvenait d'une chose déjà apprise.</p>
+
+<p>L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils.
+Il lui déplaisait également qu'il fût gaucher,
+puisqu'il était convenu que tous ceux qui avaient conclu
+un pacte avec le diable, les sorciers et les impies
+étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio
+augmenta encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano
+lui eut assuré que la femme de Monte Albano,
+qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo,
+était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au
+diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.</p>
+
+<p>«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois
+attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté
+du Seigneur... Chaque famille a son monstre.»</p>
+
+<p>Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé
+fils Pierro lui annonçât la nouvelle réjouissante
+de la naissance d'un enfant légitime, digne d'être
+héritier, car réellement Nardo semblait «illégal»
+dans cette famille.</p>
+
+<p>Les habitants de Monte Albano racontaient une
+particularité de leur pays qu'on ne retrouvait nulle
+part ailleurs: c'était la couleur blanche de beaucoup
+de plantes et d'animaux, violettes, framboises,
+moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à
+la montagne «Albano».</p>
+
+<p>Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le
+monstre de la famille vertueuse et bourgeoise des notaires
+florentins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit
+avec lui à Florence. Léonard retourna rarement à Vinci.</p>
+
+<p>Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce
+moment au service du duc de Milan) se rencontre
+cette phrase laconique et mystérieuse:</p>
+
+<p>«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»</p>
+
+<p>On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante;
+en réalité, il s'agissait de sa mère.</p>
+
+<p>Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro
+del Vacca, Catherine sentant qu'elle ne lui survivrait
+pas longtemps, désira voir son fils.</p>
+
+<p>Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage
+pour l'adoration des reliques de saint Ambroise
+et du Clou sacré, elle arriva à Milan. Léonard la
+reçut avec une respectueuse tendresse.</p>
+
+<p>Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle,
+le petit Nardo.</p>
+
+<p>Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner
+au village, mais il la retint, lui loua et installa avec
+mille attentions, une belle chambre dans le couvent
+voisin de Sainte-Claire, près des portes Vercelli. Elle
+tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller
+loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la
+fit transporter dans le meilleur hospice de Milan,
+l'<i>Ospedale Maggiore</i>, construit par Francesco Sforza et
+<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span>
+pareil à un palais. Tous les jours il s'y rendait pour
+la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. Et
+cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de
+ses élèves ne se doutait du séjour de Catarina à Milan.
+Dans son journal, il ne parlait presque pas d'elle.</p>
+
+<p>Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main
+glacée, il lui sembla qu'il était redevable de tout ce
+qu'il possédait à cette pauvre paysanne de Vinci,
+humble habitante des montagnes. Il lui fit de splendides
+funérailles, non comme si elle eût été une servante
+d'auberge, mais une noble dame.</p>
+
+<p>Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait
+inutilement les cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais
+de l'enterrement:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="frais">
+<tr>
+ <td>Spese per la mor&mdash;<br />
+ &nbsp;&nbsp;Sotteratura di Chaterina</td>
+ <td class="tdr">27</td>
+ <td class="tdr">florins.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Deux livres de cire</td>
+ <td class="tdr">18</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Catafalque</td>
+ <td class="tdr">12</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pour le port de la croix</td>
+ <td class="tdr">4</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Transport du corps</td>
+ <td class="tdr">8</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pour quatre abbés et quatre chantres</td>
+ <td class="tdr">20</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pour le glas</td>
+ <td class="tdr">2</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Aux fossoyeurs</td>
+ <td class="tdr">16</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Aux scribes</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp; </td>
+ <td class="tdr">____</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &nbsp; <span class="smcap">TOTAL</span></td>
+ <td class="tdr">108</td>
+ <td>florins</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2"><p class="center"><i>A ajouter:</i></p></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Médecin</td>
+ <td class="tdr">4</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Sucre et chandelle</td>
+ <td class="tdr">12</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">____</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &nbsp; <span class="smcap">TOTAL GÉNÉRAL</span></td>
+ <td class="tdr">124</td>
+ <td>florins.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>====</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span>
+Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic,
+en rangeant ses effets avant de quitter Florence,
+il trouva dans une armoire, un paquet soigneusement
+ficelé. C'était un gâteau de village apporté de Vinci
+par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et
+trois paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait
+pas, habitué qu'il était au linge fin. Mais maintenant
+qu'il avait retrouvé ce paquet oublié parmi les livres
+et les instruments de mathématique, il sentit son
+c&oelig;ur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période
+de ses pérégrinations de ville en ville, solitaire et
+désabusé, jamais il n'oublia l'inutile paquet et chaque
+fois, le cachant de tout le monde, il le glissa avec
+les objets qui lui étaient les plus précieux.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Ces souvenirs renaissaient dans le c&oelig;ur de
+Léonard, tandis qu'il montait le sentier aride de
+Monte Albano.</p>
+
+<p>Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit
+pour se reposer et regarda. L'horizon vallonné
+s'étendait en s'abaissant vers la vallée de l'Arno. A
+droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées de
+crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés.
+A ses pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil.
+<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span>
+Plus loin, le village de Vinci ressemblait à une ruche
+collée sur un tremble.</p>
+
+<p>Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant
+les violettes blanches poussaient; le Monte
+Albano bleuissait et tout était simple, calme, pauvre,
+pâle et septentrional.</p>
+
+<p>Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait
+plus froid et plus rageur. Mais Léonard n'y prêtait
+guère attention, tout à ses souvenirs.</p>
+
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+
+<p>Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères.
+Adroit, gai et débonnaire, il savait s'entendre
+avec tout le monde. Le clergé particulièrement lui
+accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs du
+riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres
+&oelig;uvres de bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune,
+achetait des terrains, des maisons, des vignes
+dans les environs de Vinci, sans rien changer à son
+modeste genre de vie, suivant les principes de ser
+Antonio.</p>
+
+<p>Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori,
+très vite consolé, le veuf de trente-huit ans
+épousa une toute jeune et jolie fille, presque une enfant,
+Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il n'eut
+pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard
+vivait avec son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention
+de donner une solide instruction à cet aîné
+illégitime pour, le cas échéant, en faire son héritier
+<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span>
+et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous
+les aînés de la famille Vinci.</p>
+
+<p>A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste,
+mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo
+Toscanelli, celui-là même qui par ses calculs indiqua à
+Colomb le nouveau chemin des Indes. Se tenant à
+l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli
+«vivait comme un saint», selon l'expression de
+ses contemporains; silencieux, désintéressé et absolument
+vierge. Il était laid de visage, presque repoussant;
+mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, étaient
+superbes.</p>
+
+<p>Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu
+frappa à la porte de sa maison, proche le palais Pitti,
+Toscanelli le reçut froidement et sévèrement, soupçonnant
+dans cet hôte un badaud curieux. Mais après avoir
+conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio
+da Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent.
+Ser Paolo devint son professeur.</p>
+
+<p>Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur
+une des collines qui enserrent Florence, Poggio al
+Pino, où parmi les genévriers et les pins une guérite
+en bois servait d'observatoire au grand astronome.
+Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il
+savait des lois de la nature. Dans ces causeries Léonard
+puisa la foi dans la nouvelle et encore inconnue
+puissance de la science.</p>
+
+<p>Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement
+de choisir une occupation de bon rapport. Le voyant
+constamment dessiner et modeler, ser Pierro porta
+<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span>
+quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le maître
+orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et
+bientôt Léonard entra comme élève dans son atelier.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en
+1435 et était par conséquent plus âgé que Léonard,
+de dix-sept ans.</p>
+
+<p>Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une
+loupe à la main, il était derrière le comptoir de son
+atelier sombre, <i>bottega</i>, non loin du Ponte Vecchio,
+dans une des vieilles maisons tassées sur leurs fondations
+pourries, baignant dans les eaux verdâtres de
+l'Arno&mdash;ser Andrea ressemblait plutôt à un marchand
+florentin ordinaire qu'à un grand artiste.
+Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et
+bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses
+lèvres serrées et dans le regard aigu comme une
+aiguille, se lisait son esprit froid, logique et curieux
+sans limites.</p>
+
+<p>Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme
+lui considérait la mathématique comme la base générale
+de l'art et de la science; il affirmait que la géométrie
+étant une partie de la mathématique «mère de
+toutes les sciences» est en même temps la «mère du
+<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span>
+dessin père de tous les arts». La science parfaite et
+la jouissance de la beauté étaient pour lui équivalentes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie
+du corps, remarquable par sa laideur ou sa beauté, il
+ne s'en détournait pas avec dégoût, ne restait pas
+plongé dans une torpeur contemplative, ainsi que le
+faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce
+que personne n'avait fait avant lui. Avec une patience
+infinie il comparait, mesurait, essayait, pressentant
+dans les lois de la beauté, les lois nécessaires de la
+mathématique. Encore plus infatigablement que Sandro,
+il cherchait une beauté nouvelle,&mdash;non pas
+dans les miracles, dans les légendes, dans les pénombres
+tentatrices où l'Olympe se fond avec le Golgotha,&mdash;mais
+en pénétrant les secrets de la nature,
+chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle
+pour Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un
+miracle.</p>
+
+<p>Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier
+son fils âgé de dix-huit ans, la destinée des deux
+fut résolue. Andrea devint non seulement le maître,
+mais aussi l'élève de son élève Léonard.</p>
+
+<p>Dans le tableau commandé à Verrochio par les
+moines de Vallombrosa et qui représente le <i>Baptême du
+Christ</i>, Léonard peignit un ange agenouillé. Tout ce
+que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il cherchait
+à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le
+trouva et l'incarna dans cette image. Par la suite, on
+raconta que le maître, désespéré de se voir distancé
+par cet adolescent, avait renoncé à la peinture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span>
+En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité.
+Ils se complétaient l'un l'autre. L'élève possédait
+la légèreté que la nature avait refusée à Verrochio; le
+maître, l'obstination concentrée qui manquait à l'instable
+Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent
+ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux
+empruntait à l'autre.</p>
+
+<p>A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze
+sa statue <i>le Christ et saint Thomas</i>, pour l'église
+Or San Michele.</p>
+
+<p>En opposition aux visions de fra Beato Angelico et
+des rêves féeriques de Sandro Botticelli, apparut pour
+la première fois aux yeux des hommes, dans le personnage
+de Thomas plongeant ses doigts dans les
+plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu,
+la raison scrutatrice devant le miracle.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>La première &oelig;uvre de Léonard fut un carton pour
+une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens
+de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait
+Adam et Ève.</p>
+
+<p>Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude
+que, d'après un témoin, «la raison était confondue
+à la pensée qu'un homme pût avoir une
+patience semblable». Du serpent Satan aux traits
+<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span>
+efféminés émanait un charme tentateur et il semblait
+qu'on l'entendit dire:</p>
+
+<p>«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que
+le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux
+se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le
+bien et le mal.»</p>
+
+<p>Et la femme tendait la main vers l'arbre de la
+Science avec ce sourire d'audacieuse curiosité avec
+lequel saint Thomas, de Verrochio, plongeait ses
+doigts dans les plaies du Christ.</p>
+
+<p>Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin
+de Vinci qui l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda
+à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une
+rondelle de bois, une «rotella», qu'on employait
+dans la décoration extérieure des maisons.</p>
+
+<p>L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant
+pour le moins autant d'horreur que la tête de
+Méduse.</p>
+
+<p>Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf
+lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons,
+des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions,
+des chauves-souris et autres animaux monstrueux.
+Choisissant, réunissant, grossissant différentes
+parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel,
+inexistant et réel pourtant, progressivement
+forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la même
+clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule
+géométrique d'une autre.</p>
+
+<p>On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de
+rocher, et il semblait qu'on entendît bruire sur la terre
+<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span>
+son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule
+ouverte crachait une haleine empestée, les yeux des
+flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant
+était que l'horreur de ce monstre captivait et
+attirait à l'égal de la beauté.</p>
+
+<p>Léonard passa des jours et des nuits dans cette
+chambre close, où l'atmosphère infectée par la décomposition
+des reptiles morts, était presque irrespirable.
+Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce moment
+il ne s'en apercevait même pas.</p>
+
+<p>Enfin il annonça à son père que la rondelle était
+prête et qu'il pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro
+vint, Léonard le pria d'attendre dans une autre
+pièce et, retournant dans l'atelier, il posa le tableau
+sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les volets
+de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella»
+et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un
+cri et recula. Il lui semblait qu'il voyait devant lui
+un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage,
+d'un regard scrutateur, le changement de l'expression
+de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Le tableau atteint son but, produit l'impression
+que je désirais. Prenez-le, il est à vous.</p>
+
+<p>En 1481, Léonard reçut des moines de San
+Donato, à Scopetto, la commande d'un tableau pour le
+maître-autel: <i>l'Adoration des Mages</i>.</p>
+
+<p>Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance
+de l'anatomie et de l'expression des sentiments
+humains dans les mouvements du corps, telles
+<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span>
+qu'on ne les avait jamais vues chez aucun maître
+jusqu'à lui.</p>
+
+<p>Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus
+tard il ne devait achever aucune de ses &oelig;uvres. A
+la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait
+des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon
+les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du
+désir en empêchait la réalisation».</p>
+
+<p>La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca,
+mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois
+avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di
+Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère
+ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après
+la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.</p>
+
+<p>Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement,
+lui venait en aide. Monna Margareta accusa
+son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes
+pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre
+de sorcière».</p>
+
+<p>Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il
+avait aussi des ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la
+grande amitié existant entre le maître et l'élève, en
+un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La
+calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard
+étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la
+société des femmes. «Tout son être reflétait un tel
+rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains,
+que l'âme la plus triste se réjouissait à sa
+vue.»</p>
+
+<p>Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio
+<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span>
+et s'installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de
+ses «opinions hérétiques» et de son «impiété». Le séjour
+à Florence devenait pour Léonard de plus en plus
+pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande
+avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne
+sut pas lui plaire. De ceux qui l'approchaient, Lorenzo
+exigeait avant tout une adoration de cour. Il n'aimait
+pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de
+l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en
+pourparlers secrets par l'intermédiaire de l'ambassadeur
+d'Égypte, Caït Bey, avec le «diodorio» de Syrie afin
+d'entrer à son service au titre de principal constructeur,
+quoique sachant que pour cela, il devait se convertir
+au mahométisme.</p>
+
+<p>Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il
+devrait vivre. Il sentait qu'en ne la quittant pas, il
+serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth
+multicorde en argent qui avait la forme d'une tête de
+cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent
+à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l'inventeur de
+se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie,
+Ludovic le More.</p>
+
+<p>En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence
+et se rendit à Milan, non en qualité d'artiste
+peintre et de savant, mais seulement comme «musicien
+de cour», <i>senatore di lira</i>. Avant son départ, il
+écrivait au duc Sforza:</p>
+
+<p>«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences
+de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans
+l'art d'inventer des instruments de guerre et ayant
+<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span>
+trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement
+de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans
+vouloir faire injure à personne, de faire connaître à
+Votre Excellence, certains secrets qui me sont propres,
+brièvement énumérés ci-dessous:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«1. J'ai un procédé pour construire des ponts
+très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels
+l'ennemi peut être poursuivi et mis en fuite; d'autres
+encore plus solides, qui résistent au feu et à l'assaut
+et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également
+le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.</p>
+
+<p>»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je
+sais comment chasser l'eau des fossés et faire diverses
+échelles d'escalade et autres instruments similaires.</p>
+
+<p>»3. <i>Item.</i> Si par suite de la hauteur ou de la
+force d'une position, la place ne peut être bombardée,
+j'ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations
+ne sont pas en pierres.</p>
+
+<p>»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à
+transporter, qui lance des matières inflammables, causant
+grand dommage à l'ennemi et aussi grande terreur
+par la fumée.</p>
+
+<p>»5. <i>Item.</i> Au moyen de passages souterrains
+étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une
+route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.</p>
+
+<p>»6. <i>Item.</i> Je puis construire des voitures couvertes,
+sûres et indestructibles, portant de l'artillerie qui,
+entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span>
+plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacles.</p>
+
+<p>»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins
+à feu, de forme utile et belle et différents de ceux
+en usage.</p>
+
+<p>»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis
+le remplacer par des catapultes et engins pour lancer
+des traits d'admirable efficacité et jusqu'ici inconnus;
+bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens
+infinis d'attaque.</p>
+
+<p>»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de
+nombreux engins de la plus grande puissance à la fois
+pour l'attaque et la défense; vaisseaux qui résistent au
+feu le plus rude, poudres ou vapeurs.</p>
+
+<p>»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler
+n'importe qui en architecture et en construisant des
+monuments privés ou publics et en conduisant de l'eau
+d'un endroit à un autre.</p>
+
+<p>»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze,
+terre cuite; en peinture je puis faire ce que fait un
+autre, quel qu'il puisse être. En outre, je m'engagerais
+à exécuter le cheval de bronze en la mémoire
+éternelle de votre père et de la très illustre maison de
+Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées
+vous paraissait impossible ou impraticable, je vous
+offre d'en faire l'essai dans votre parc ou en toute autre
+place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me
+recommande en toute humilité.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span>
+Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il
+aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que
+pour lui commençait une vie nouvelle et que cette
+terre étrangère serait pour lui la patrie.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard
+se remémorait son existence.</p>
+
+<p>Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche.
+Maintenant le sentier grimpait droit, sans zigzags,
+entre des broussailles sèches et des chênes maigres
+qui portaient encore les feuilles de l'année précédente.
+Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du
+vent, semblaient sauvages, terribles et désertes, presque
+appartenant à une autre planète. Le vent le fouettait
+au visage, le piquait d'aiguillons glacés, aveuglait ses
+yeux. Par moment, une pierre se détachait et roulait
+avec un bruit sourd au fond du précipice.</p>
+
+<p>Léonard montait toujours plus haut et plus haut
+et il en éprouvait une extrême jouissance, comme s'il
+conquérait les sévères montagnes; et à chaque pas le
+regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait
+toujours plus large. Et partout&mdash;l'étendue, le vide,
+comme si l'étroit sentier eût fui sous les pieds; et lentement
+avec une insensible égalité, il volait au-dessus
+<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">501</a></span>
+de ces lointains ondés avec des ailes géantes. Ici, les
+ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne pas
+en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme
+chez un homme subitement privé de l'usage de ses
+jambes.</p>
+
+<p>Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant,
+il suivait le vol des cigognes, comme il ouvrait en
+cachette les cages de son grand-père et donnait la
+liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la
+joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela
+le récit du moine maître d'école au sujet du fils de
+Dédale, Icare, qui voulut voler à l'aide d'ailes en cire
+et s'était tué en tombant. Et plus tard, le maître lui
+ayant demandé quel était le plus grand héros de l'antiquité,
+il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils
+de Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le
+campanile du clocher de la cathédrale florentine,
+Maria del Fiore, parmi les bas-reliefs de Giotto représentant
+tous les arts et toutes les sciences, un homme
+risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la tête au
+pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence
+de sa première enfance, de celles qui pour les
+autres paraissent stupides, mais pour celui qui les
+garde dans son âme, pleines de prophétique mystère
+comme des rêves fatidiques.</p>
+
+<p>«Je dois parler du milan&mdash;c'est ma destinée&mdash;écrivait-il
+dans son journal, car je me rappelle que
+dans mon enfance j'ai eu un rêve. J'étais couché
+dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et
+m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">502</a></span>
+plumes comme en signe que toute ma vie je m'occuperai
+de ces ailes.»</p>
+
+<p>La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines
+devinrent le dernier but de son existence.</p>
+
+<p>Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant
+sur ce même sommet de la montagne Blanche,
+il lui semblait infiniment humiliant que les hommes
+ne fussent pas ailés.</p>
+
+<p>«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo,
+savoir est le principal et&mdash;les ailes existeront.»</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit
+que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se
+retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio.
+Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la
+main son béret, Giovanni luttait contre le vent.
+Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais
+le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se
+retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe
+rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible
+volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les
+profondes rides de son front et les sourcils sévèrement
+froncés&mdash;son visage parut si étrange et
+terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les
+larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par
+le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">503</a></span>
+&mdash;A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de
+toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri
+n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des
+mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de
+remettre... immédiatement...»</p>
+
+<p>Léonard comprit que ce devait être la lettre de
+César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste
+reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire
+du duc.</p>
+
+<p>&mdash;Descends, cria-t-il en voyant le visage de
+Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...</p>
+
+<p>Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant,
+buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si
+petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant,
+l'enlèverait dans la prairie.</p>
+
+<p>Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève
+rappela au maître sa propre faiblesse&mdash;la malédiction
+de l'impuissance pesant sur toute sa vie&mdash;l'infinie
+suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la
+Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de
+tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la
+maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les
+regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.</p>
+
+<p>&mdash;Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit
+périr comme le reste?</p>
+
+<p>Les paroles prononcées par Astro dans son délire
+revinrent à sa mémoire&mdash;la réponse du Christ à
+celui qui le tentait par la terreur de l'abîme et la joie
+du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">504</a></span>
+Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement,
+fronça les sourcils et de nouveau monta,
+vainqueur du vent et de la montagne.</p>
+
+<p>Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant
+au hasard sur la roche nue, où peut-être personne
+avant lui n'avait posé le pied.</p>
+
+<p>Encore un effort, encore un pas,&mdash;et il s'arrêta
+au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin,
+on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché,
+s'arrêtait devant un horizon sans limites.</p>
+
+<p>Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait
+dans les oreilles, comme si d'invisibles, rapides et
+méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant
+l'air de leurs ailes gigantesques.</p>
+
+<p>Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à
+coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment
+de la nécessité naturelle, indispensable, du vol
+humain s'empara de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par
+moi, par un autre. Mais l'homme volera. Les hommes
+ailés seront des dieux!</p>
+
+<p>Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les
+limites et de toutes les pesanteurs, fils de l'homme,
+dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne
+aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme de
+la neige dans l'azur du ciel.</p>
+
+<p>Et dans son c&oelig;ur flamba une joie proche de la
+terreur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">505</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se
+couchait. Les cyprès sous les épais rayons jaunes
+paraissaient noirs comme du charbon, les montagnes
+éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.</p>
+
+<p>Le vent se calmait.</p>
+
+<p>Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en
+bas, dans la profonde et calme vallée, apparut le
+village de Vinci, pareil à un berceau.</p>
+
+<p>Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:</p>
+
+<p>«Du haut de la montagne qui doit son nom au
+Vainqueur&mdash;<i>Vinci</i>, <i>vincere</i>, qui veut dire <i>vaincre</i>&mdash;le
+Grand Oiseau prendra son vol, l'homme sur le dos du
+Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, emplira
+les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au
+nid où il est né!»</p>
+
+<p>Et contemplant le village natal au pied de la montagne
+Blanche, il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne
+est né!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du
+nouveau mécanicien et ingénieur ducal dans le camp
+<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">506</a></span>
+de César pour l'organisation de machines de guerre
+destinées à l'attaque de Faenza.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence
+pour se rendre en Romagne auprès de César Borgia.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">507</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="center"><b>OU CÉSAR&mdash;OU RIEN</b></p>
+
+<p class="center"><b>1500-1503</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p><i>Aut Cæsar&mdash;aut nihil.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">CÉSAR BORGIA.</span></p>
+
+<p>Un souverain doit également être un homme et un fauve.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">NICOLAS MACHIAVEL.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le
+duc de Valentino suivi de toute sa cour et de son
+armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur les
+bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia.
+A la fin du même mois, Léonard quitta Pesaro pour
+rejoindre César.</p>
+
+<p>Parti le matin il comptait être rendu à la tombée
+de la nuit. Mais une bourrasque s'éleva. Les montagnes
+<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">508</a></span>
+couvertes de neige étaient infranchissables. Les
+mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule tomba.
+Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à
+l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le
+guide reconnut une grande auberge de Novitario, à
+moitié chemin entre Pesaro et Fano.</p>
+
+<p>Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail
+pareil à une porte de château fort. Enfin parut un palefrenier
+endormi qui tenait une lanterne, puis le patron
+lui-même. Il refusa de les recevoir, déclarant que non
+seulement toutes les chambres, mais les écuries même
+étaient occupées et que chaque lit servait à deux et
+trois personnes, tous gens de haut parage, officiers et
+gentilshommes de la cour du duc.</p>
+
+<p>Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit
+signé du duc et orné de son sceau, le patron
+s'excusa fort et proposa sa chambre occupée seulement
+par trois commandants des régiments français.
+Ces officiers ivres, dormaient profondément.</p>
+
+<p>Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et
+de salle à manger, pareille à toutes celles des auberges
+de Romagne, enfumée, sale, avec des tâches d'humidité
+sur les murs nus, des poules et des pintades
+dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant
+dans leurs cages d'osier, des files d'oignons, de saucissons
+et de jambons pendues aux poutres du plafond.
+Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la
+broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le
+reflet pourpre de la flamme, les hôtes mangeaient,
+buvaient, criaient, se disputaient, jouaient aux cartes
+<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">509</a></span>
+et aux échecs. Léonard s'assit auprès de la cheminée
+en attendant le souper commandé.</p>
+
+<p>A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine
+des lanciers ducaux Baltazare Scipione, le trésorier
+général Alessandro Spanoccia, et l'ambassadeur
+de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui
+lui était inconnu, faisait de grands gestes et avec
+une extraordinaire conviction criait d'une voix flûtée:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis, signori, le prouver par des exemples de
+l'histoire contemporaine et ancienne, avec une précision
+mathématique. Tous les grands conquérants composaient
+leur armée d'hommes de leur propre nation:
+Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de
+Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se
+servaient de mercenaires; mais là, ces grands artistes
+militaires avaient su inspirer à leurs soldats le courage
+et les qualités patriotiques. De plus, n'oubliez pas le
+principal, la pierre de touche de la science militaire:
+dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside
+la force d'une armée et non dans la cavalerie, dans
+les armes à feu et la poudre, cette invention stupide
+des temps nouveaux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec
+un sourire le capitaine des lanciers. Les armes à feu
+prennent chaque jour plus d'importance. Vous pouvez
+dire tout ce que vous voudrez des Romains, des Grecs,
+des Spartiates; mais j'ose penser que les armées
+actuelles sont mieux équipées que les anciennes. Sans
+froisser Votre Excellence, un escadron de nos chevaliers
+français ou une division d'artillerie avec trente bombardes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">510</a></span>
+renverserait un roc et non pas seulement un
+détachement de votre infanterie romaine!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des sophismes! s'échauffait messer
+Nicolo. Vous vous égarez. Comment pouvez-vous
+discuter contre l'évidence? Si vous songiez seulement
+qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en
+déroute cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels
+se trouvaient des cohortes identiques à vos escadrons
+de chevaliers français!</p>
+
+<p>Curieusement, Léonard regarda cet homme qui
+parlait des victoires de Lucullus, comme s'il les avait
+de ses propres yeux vues.</p>
+
+<p>L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap
+rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle
+que les portaient les importants hommes d'État de la
+République florentine, notamment les secrétaires
+d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à
+certains endroits apparaissaient des taches. Les manches
+luisaient. A en juger par le col de la chemise, le linge
+était d'une propreté douteuse. Ses mains grandes et
+noueuses avec sur le médius le durillon habituel aux
+gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre.
+Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante
+ans environ, maigre, étroit d'épaules, aux traits
+extrêmement mobiles et étranges. Parfois durant une
+conversation, levant son nez long et plat, redressant sa
+petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure,
+regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur,
+il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain,
+tout aux aguets le cou tendu. Dans ses mouvements
+<span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">511</a></span>
+inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues
+glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait
+une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être
+méchants; mais par instants à travers l'expression de
+froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque
+chose de timide, de faible, d'enfantin et de piteux.</p>
+
+<p>Messer Nicolo continuait à développer son idée sur
+la force de l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange
+de vrai et de faux, d'infinie hardiesse et
+de servile imitation de l'antique, contenus dans les
+paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des
+armes à feu il observa combien difficile était la mise au
+point des canons de grand calibre, dont les boulets ou
+passent trop haut au-dessus de l'ennemi, ou trop bas
+sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva la
+finesse de la remarque, connaissant par expérience les
+défauts de ces bombardes. Mais bien vite, messer
+Nicolo déclara l'inutilité des forteresses pour défendre
+un État, se basant sur l'opinion des Lacédémoniens.</p>
+
+<p>Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le
+maître de l'auberge étant venu à cet instant pour le
+conduire à sa chambre.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le
+guide se refusa à sortir, assurant que par un temps
+pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien
+<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">512</a></span>
+dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne
+sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans
+l'âtre une broche de son invention, qui tournait
+automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier
+n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé,
+puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque
+celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle
+diminue, la broche tourne plus lentement.</p>
+
+<p>L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec
+le même amour que sa machine volante.</p>
+
+<p>Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de
+jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale
+trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup
+sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la
+«courtisane fortune». Très sagement et éloquemment
+il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait
+de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son
+très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs.
+Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre
+une erreur dans une règle certaine. La partie
+se termina par une explication inattendue et désagréable
+pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et
+jouait à crédit.</p>
+
+<p>Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité
+incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux
+personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux
+divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la
+merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même
+qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de
+<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">513</a></span>
+l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant,
+suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes&mdash;monna
+Lena s'était transformée en Madeleine repentie
+et s'était même fait admettre novice dans un couvent&mdash;ce
+qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans
+le célèbre <i>Tarif des courtisanes</i> ou <i>Réflexions pour
+un étranger de haut rang</i>.</p>
+
+<p>De la robe sombre de la nonne s'échappa une
+éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon
+la coutume des courtisanes de haute volée, elle se
+composa un pompeux arbre généalogique par lequel
+elle prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille
+naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio
+Sforza. En même temps elle devenait la maîtresse
+d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et cardinal.
+C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano
+où le monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.</p>
+
+<p>L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le
+logement à une personne aussi renommée que «Son
+Excellence Sérénissime», et pourtant il ne possédait
+pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre
+avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction
+consentirent à céder une pièce assez grande pour la
+suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même,
+il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses
+compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur
+proposant de coucher avec les marchands dans la
+forge.</p>
+
+<p>Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait
+encore son bon sens, s'il comprenait à qui il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">514</a></span>
+affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de
+gens honorables, à cause de la première traînée venue.</p>
+
+<p>Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la
+discussion et fit observer à messer Nicolo qu'avant
+d'injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa
+chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux,
+de plus rendre à son mari les quatre ducats
+empruntés la semaine précédente. Et comme à part
+soi, mais assez fort pour que l'on puisse l'entendre,
+elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le
+sou, qui courent les grand'routes en se faisant passer
+pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se
+dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.</p>
+
+<p>Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles
+de l'hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous
+son regard accusateur et semblait combiner une retraite
+convenable.</p>
+
+<p>Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa
+chambre et la hideuse guenon favorite de madona Lena,
+à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement,
+assise sur la table encombrée de papiers et des
+livres de messer Nicolo, entre autres les <i>Décades</i> de
+Tite-Live et la <i>Vie des hommes illustres</i> de Plutarque.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire
+en retirant son béret, s'il vous était agréable de
+partager ma chambre, je considérerais comme un
+honneur pour moi, de rendre ce petit service à Votre
+Excellence.</p>
+
+<p>Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">515</a></span>
+Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste
+offrit la meilleure place à son colocataire.</p>
+
+<p>Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait
+attirant et curieux.</p>
+
+<p>Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions:
+Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la
+République Florentine. Trois mois auparavant, la
+rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel
+pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper
+en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive
+contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini
+et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment
+à double sens. En réalité, la république craignait le
+duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi.
+A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de
+créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour
+les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait
+à traverser les possessions du duc sur les côtes
+de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce
+«cette nourrice de la république», comme
+s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se
+nomma également et expliqua sa situation à la cour
+de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la
+confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et
+observateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je
+sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous
+prévenir que je ne comprends rien à la peinture et
+même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait
+me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">516</a></span>
+dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai
+pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai
+entendu dire que le duc de Valentino vous considère
+comme un connaisseur profond de la science militaire
+et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence.
+Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux
+et digne d'attention que la grandeur des nations est
+toujours basée sur la force militaire, la quantité et la
+qualité de son armée régulière, comme je le prouverai
+à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies
+et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes
+de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort
+d'un empire seront déterminées avec une exactitude
+de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à
+présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...</p>
+
+<p>Il s'interrompit avec un bon sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de
+votre complaisance: vous vous intéressez peut-être
+aussi peu à la politique que moi à la peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai
+aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je
+n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la
+guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses
+et vides. Mais vos opinions sont si différentes
+de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires,
+que je vous écoute, croyez-moi, avec grand
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous
+pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas
+encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche,
+<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">517</a></span>
+je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez
+de me taire. Je préfère au morceau de pain
+une conversation sur la politique avec un homme
+intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère
+ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler
+que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie,
+et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable
+de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la
+laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler
+des affaires d'État.</p>
+
+<p>L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui
+lui semblait devoir être intéressant, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de dire, messer, que la politique
+devait être une science exacte, comme les sciences
+naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait
+ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la
+nature. Vous ai-je bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant
+les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la
+tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le
+politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne
+n'a encore dit des humanités. Platon dans sa <i>République</i>,
+Aristote dans sa <i>Politique</i>, saint Augustin dans
+<i>La Cité de Dieu</i>, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté,
+n'ont pas vu le principal,&mdash;les lois naturelles,
+dirigeant l'existence de chaque peuple et se
+trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et
+du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait
+bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements
+<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">518</a></span>
+tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent
+pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux
+pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais
+seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des
+grands corps appelés monarchies et républiques, sans
+amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme,
+comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste
+la structure du corps. Je sais que c'est difficile
+et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute
+autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent,
+mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite
+me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!</p>
+
+<p>Avec un involontaire sourire, Léonard suivait
+l'expression prophétique et en même temps étourdie,
+pareille à celle d'un écolier impertinent, qui se voyait
+sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants
+d'un feu étrange, presque dément:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez
+votre dessein, vos découvertes auront une aussi
+grande importance que la géométrie d'Euclide ou les
+principes d'Archimède.</p>
+
+<p>Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des
+idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize
+ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins
+qui représentaient les organes internes du corps
+humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.</p>
+
+<p>«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier
+la nature des hommes, leurs m&oelig;urs et leurs coutumes,
+comme j'étudie la structure interne de leurs
+corps.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">519</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Ils causèrent longtemps. Léonard constata que,
+hardi jusqu'à l'impertinence en tout, Nicolas devenait
+superstitieux et timide comme un jeune pédant, dès
+qu'on touchait à l'antiquité.</p>
+
+<p>«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?»
+songea l'artiste, se remémorant l'histoire
+du jeu d'osselets, dont Machiavel, si ingénieusement,
+exposait les règles abstraites, et chaque fois perdait en
+les mettant en pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu
+d'une discussion, avec un éclair joyeux dans les yeux.
+Plus je vous écoute, plus je m'étonne, moins j'en
+crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion
+d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut
+diviser les gens en trois catégories: la première, ceux
+qui voient et devinent par eux-mêmes; la seconde,
+ceux qui voient quand on leur montre; la dernière,
+ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on
+leur montre. Votre Excellence... eh bien! et moi
+aussi, afin de ne pas jouer à la modestie, nous appartenons
+à la première. Pourquoi riez-vous? Pensez ce
+que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force
+supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps
+ne se renouvellera une semblable occasion, car
+<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">520</a></span>
+je sais combien peu de gens intelligents il y a de par
+le monde. Et pour couronner notre entretien, permettez-moi
+de vous lire un merveilleux passage de Tite-Live
+et écoutez mon explication.</p>
+
+<p>Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle
+fumeuse, mit des lunettes de fer aux branches cassées
+emmaillottées de fil, donna à son visage une expression
+sévère, pieuse comme durant une prière ou un office
+religieux.</p>
+
+<p>Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index,
+s'apprêtant à chercher le chapitre qui traitait de la
+grandeur et de la décadence des empires, et prononcé
+d'une voix métallique les premières paroles solennelles
+de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage
+à une petite vieille ridée et voûtée.</p>
+
+<p>&mdash;Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond
+salut, excusez le dérangement. Ma maîtresse, sérénissime
+madonna Lena Griffa a perdu un petit animal
+auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un
+ruban bleu autour du cou. Nous cherchons, nous
+avons fouillé toute la maison, sans pouvoir même nous
+figurer où il a pu se sauver.....</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement
+messer Nicolo; allez-vous-en!</p>
+
+<p>Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant
+regardée attentivement, il leva les bras et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse?
+Moi qui pensais que depuis longtemps déjà les
+diables retournaient avec leurs fourches ta charogne...</p>
+
+<p>La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures
+<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">521</a></span>
+par un aimable sourire qui la rendit plus hideuse encore:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers!
+Jamais je n'aurais rêvé que je vous rencontrerais...</p>
+
+<p>Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita
+monna Aldrigia à se rendre à la cuisine où ils bavarderaient
+et se rappelleraient le bon vieux temps.</p>
+
+<p>Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement
+et, ayant pris un livre, s'assit à l'écart. Nicolas
+appela un valet et ordonna d'apporter du vin, sur le
+ton du plus important seigneur de l'auberge.</p>
+
+<p>Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live,
+et devant le pichet de vin ils se prirent à causer
+comme de vieux amis.</p>
+
+<p>Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse:
+elle aussi avait été belle et courtisée; on exauçait toutes
+ses fantaisies, et que n'avait-elle pas imaginé! Une fois
+à Padoue, dans la sacristie, elle avait retiré la mitre
+de la tête d'un évêque pour la poser sur celle de sa
+sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui
+et avec elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre
+de louer des chambres meublées et de s'établir blanchisseuse.
+Puis elle tomba malade et dans la misère
+au point d'aller mendier aux portes des églises pour
+s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée
+de la mort: par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux
+de sa voisine, monna Aldrigia trouva son chemin
+de Damas en s'occupant d'un commerce plus lucratif
+que le blanchissage.</p>
+
+<p>Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de
+<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">522</a></span>
+la servante de madonna Lena, venue pour demander
+à l'intendante la pommade pour la guenon et le
+<i>Decameron</i> de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane
+lisait avant de s'endormir et cachait sous son
+oreiller avec son missel.</p>
+
+<p>La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une
+plume et commença son rapport à la Seigneurie de
+Florence, sur les projets et actions du duc de Valentino&mdash;rapport
+plein de profonde sagesse politique en
+dépit du ton plutôt badin.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard,
+avouez que vous avez été surpris de me voir passer si
+légèrement de notre conversation concernant des
+sujets sérieux à un bavardage louche avec cette vieille?
+Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous
+que l'exemple de cette diversion nous est donné par
+la nature dans ses éternelles oppositions et transformations.
+Et le principal est de suivre sans crainte la
+nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous sommes
+tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur
+Aristote, qui, en présence de son élève Alexandre le
+Grand, se rendant au désir d'une femme galante
+dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la
+prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le
+sage comme une mule. Certes, ce n'est qu'une fable,
+mais de sens profond. Car si Aristote a pu se décider
+à une stupidité pareille pour une fille de joie&mdash;comment
+pouvons-nous, pauvres, résister?</p>
+
+<p>Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand
+calme régnait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">523</a></span>
+On n'entendait seulement qu'un grillon chantant
+dans un coin et dans la chambre voisine le ronronnement
+de monna Aldrigia, frottant la patte gelée de la
+guenon.</p>
+
+<p>Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et
+longtemps il regarda Machiavel attentivement penché
+sur son travail, une plume rongée entre les doigts.
+La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et
+blanc une ombre énorme de sa tête aux angles durs,
+à la lèvre inférieure proéminente, son cou mince
+et son nez en bec d'oiseau.&mdash;Ayant terminé son rapport
+sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe
+à la cire et inscrit l'habituelle formule des lettres
+pressées: <i>Cito, citissime, celerrime!</i> il ouvrit le livre
+de Tite-Live et se plongea dans son travail favori, les
+remarques explicatives des <i>Décades</i>.</p>
+
+<p>Léonard observait comme, à la lueur mourante de
+la chandelle, l'étrange ombre noire sautait sur le mur
+blanc, dansait, faisait d'ignobles grimaces, tandis que
+le visage du secrétaire de la République florentine
+conservait un calme sévère et solennel qui semblait le
+reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement,
+tout au fond de ses yeux et dans les coins de ses
+lèvres sinueuses, glissait par moments une expression
+ambiguë, rusée et amèrement railleuse, presque aussi
+cynique que durant la conversation avec la vieille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">524</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil
+jouait dans les petites vitres gelées de l'auberge, les
+transformant en pâles émeraudes. Les champs et les
+collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes
+de blancheur sous le ciel bleu.</p>
+
+<p>Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était
+plus dans la chambre. L'artiste descendit à la cuisine.
+Dans l'âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle
+broche tournait un quartier de viande.</p>
+
+<p>Léonard ordonna au guide de seller les mules et
+s'assit à table.</p>
+
+<p>A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation,
+causait avec deux nouveaux voyageurs. L'un
+était un courrier de Florence; l'autre, un jeune homme
+de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du
+gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec
+Machiavel et se rendant pour affaire de famille à
+Ancone, s'était chargé de trouver Nicolas en Romagne
+et de lui remettre les lettres des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort de vous tourmenter, messer
+Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m'a
+assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier
+déjà la Seigneurie avait promis...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel,
+<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">525</a></span>
+deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent
+se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. A
+Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en payer
+soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire
+de la République florentine aurait dû mourir de faim.
+Il n'y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons
+de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près
+d'une cour étrangère, à solliciter trois ou quatre ducats
+comme un mendiant!</p>
+
+<p>Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était
+indifférent, pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait
+personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.</p>
+
+<p>&mdash;Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci,
+le gonfalonier doit le connaître, continua Machiavel
+en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo
+a été hier témoin des vexations auxquelles je suis
+en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas,
+j'exige ma démission! conclut-il de plus en plus exalté
+et s'imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin,
+le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un
+homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état.
+Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on
+me ramènera chez moi dans un cercueil! De plus,
+tout ce qui était possible de faire pour ma mission, je
+l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et
+alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous
+tire ma révérence! Je considère le duc comme un
+homme beaucoup trop intelligent pour une politique
+aussi enfantine. J'ai du reste écrit à votre oncle...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">526</a></span>
+&mdash;Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement
+pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir,
+mais malheureusement, le Conseil des Dix considère
+vos rapports si indispensables pour le bien de la République
+que personne ne voudra entendre parler de
+votre démission. Vous êtes irremplaçable. L'unique,
+l'homme d'or, l'oreille et l'&oelig;il de notre République.
+Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont
+un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais
+souhaité un pareil. Tout le monde admire l'élégance et
+la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que
+dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu'on a lu
+un de vos humoristiques envois, les seigneurs se
+roulaient de rire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je
+comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries.
+Dieu merci! Messer Nicolo est utile à quelque
+chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient
+l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un
+chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure
+les affronts, je me débats comme un poisson contre la
+glace, tout cela pour le bien de la République.
+Eh! que le diable l'emporte, la République... et son
+gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous
+n'ayez ni linceul, ni cercueil...</p>
+
+<p>Il éclata en jurons populaires. Une indignation
+impuissante l'étouffait à l'idée de ces gouvernants
+qu'il méprisait et qu'il servait. Désirant changer de
+conversation, Luccio remit à Nicolas une lettre de sa
+jeune femme, monna Marietta.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">527</a></span>
+Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une
+écriture enfantine sur du papier gris.</p>
+
+<p>«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans
+les endroits où vous séjournez règnent des fièvres.
+Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à
+vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien...
+il commence à vous ressembler étonnamment. Un
+visage blanc comme la neige et la tête couverte d'épais
+cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me
+paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif et
+gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas
+et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne
+puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la
+Sainte-Vierge et messer Antonio que je prie pour
+votre santé, vous protègent!»</p>
+
+<p>Léonard remarqua que durant la lecture de cette
+lettre le visage de Machiavel s'éclaira d'un bon et
+tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de
+suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement
+les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche
+et murmura bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma
+maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Il était impossible de dissimuler, répondit
+Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un
+de vos amis ou auprès d'un membre du Conseil,
+demande, questionne où vous êtes, comment vous
+vous portez...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!</p>
+
+<p>Il fit un geste impatienté et ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">528</a></span>
+&mdash;On devrait confier les affaires d'État à des célibataires.
+Car il faut choisir: ou sa femme ou la
+politique.</p>
+
+<p>Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde
+il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous l'intention de vous marier, jeune
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit
+Luccio.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette
+sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer,
+équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi
+des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible
+pour les épaules d'Atlas et non pour celles des
+hommes. N'est-ce pas, messer Leonardo?</p>
+
+<p>Léonard le regardait et devinait que Machiavel
+aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais
+honteux de cet amour, le cachait sous un masque
+d'impudence.</p>
+
+<p>Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel
+à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement
+secoua la tête, répondant qu'il lui fallait attendre
+l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer
+des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus
+rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.</p>
+
+<p>L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la
+même place était mortel pour lui. Ce n'était pas
+en vain que les membres du Conseil des Dix lui
+reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements
+qui embrouillaient les affaires. Léonard le
+<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">529</a></span>
+prit par la main, l'emmena dans un coin de la salle
+et lui proposa de lui prêter de l'argent. Nicolas
+refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste.
+Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même:
+«Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait nous rencontrer!»
+Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous
+d'un caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que
+ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez rendu un
+cordial service...</p>
+
+<p>Le visage et la voix de Léonard exprimaient une
+telle bonté, que Machiavel n'osa le peiner et accepta
+trente ducats, qu'il promit de lui rendre dès qu'il aurait
+reçu l'argent de Florence.</p>
+
+<p>Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier,
+avec une générosité toute seigneuriale.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y
+avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre
+une fraîcheur parfumée.</p>
+
+<p>La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les
+fers des chevaux et des mules. Entre les collines
+brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles
+jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient
+de ci de là.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">530</a></span>
+Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui
+suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes
+les maisons étaient accaparées par les soldats, les
+officiers et les seigneurs de la cour de César. On
+avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur
+ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa
+une à son compagnon, vu la difficulté de trouver
+un logement.</p>
+
+<p>Machiavel se rendit au palais et en revint avec
+une importante nouvelle: le principal lieutenant du
+duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le
+matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la
+Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son
+corps décapité, baignant dans une mare de sang,
+à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la
+tête de don Ramiro.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne sait la cause du supplice, expliqua
+Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans
+toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis
+venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la
+place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner
+une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois
+naturelles de la politique.</p>
+
+<p>Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la
+foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre
+au camp pour une revue de troupes. On parlait de
+l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se
+mêlèrent au peuple.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">531</a></span>
+&mdash;Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre,
+demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On
+m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait
+le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand
+respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil.
+Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il
+opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons
+et les soumettait à la torture. Et devant le duc,
+il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change.
+Mais son heure est venue, la patience du seigneur était
+outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple,
+sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou
+à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit
+afin de donner un exemple aux autres. Maintenant,
+tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles,
+car ils voient combien terrible est sa colère et
+juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse
+les orgueilleux.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Regas eos in virga ferrea</i>, murmura un moine.
+Tu les conduiras avec un sceptre de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs
+du peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Il sait punir&mdash;il sait gracier.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut avoir de meilleur roi!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu
+pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait
+vifs, on nous tuait d'impôts. On n'avait déjà pas de quoi
+manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait
+le dernier b&oelig;uf! On ne respire que depuis le
+<span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">532</a></span>
+duc de Valentino&mdash;que le Seigneur lui donne la
+santé!</p>
+
+<p>&mdash;Dans le temps, les jugements traînaient des
+années, aujourd'hui ils sont rendus on ne peut plus
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Il défend l'orphelin et console les veuves,
+ajouta le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Il plaint le peuple, voilà la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement
+une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier,
+que la Sainte-Vierge te protège, notre beau
+soleil rayonnant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille
+de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J'ai
+toujours dit: il faut être dans la plaine pour voir les
+montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître
+le roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent
+le duc comme un monstre.</p>
+
+<p>Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.</p>
+
+<p>&mdash;Lui... Lui... Le voilà... Regardez...</p>
+
+<p>On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait
+les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres.
+Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins
+d'amour, sortaient des loggias pour voir leur héros,
+«le blond et beau César», <i>Cesare biondo et bello</i>.
+C'était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement
+au peuple.</p>
+
+<p>En tête marchaient les musiciens avec un bruit
+assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des
+soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">533</a></span>
+jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de
+trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans
+une cuirasse, vêtus de deux couleurs&mdash;jaune et rouge.
+Machiavel ne se lassait pas d'admirer la tenue vraiment
+romaine de cette armée formée par César. Derrière la
+garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints
+de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de
+feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des
+épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui
+représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards
+vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la poitrine une
+bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de
+Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc,
+les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés
+de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica,
+portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de
+l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté
+sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un
+soleil en diamants, venait le maître de la Romagne,
+César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu
+pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps
+enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée
+d'un casque représentant un dragon dont les plumes
+et les ailes de fines mailles produisaient au moindre
+mouvement un bruit métallique.</p>
+
+<p>Le visage de Valentino&mdash;il avait vingt-six ans&mdash;avait
+maigri depuis que Léonard l'avait vu à la cour
+de Louis XII à Milan. Les traits s'étaient durcis. Les
+yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus fermes et
+impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la
+<span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">534</a></span>
+barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec
+d'un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se
+dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant
+il avait une expression de plus impétueuse hardiesse
+que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme
+la lame aiguisée d'une épée nue.</p>
+
+<p>L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le
+duc. Attelés de b&oelig;ufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux,
+les basilics, les gros mortiers en fonte
+roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et
+des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant,
+les canons, les cuirasses, les morions et les
+lances s'allumaient comme des éclairs et il semblait
+que César marchait dans la pompe royale du soir
+d'hiver, comme un triomphateur, directement vers
+le soleil énorme et sanglant.</p>
+
+<p>La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie,
+désireuse de l'acclamer et craignant de le faire, plongée
+en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient
+sur les joues de la vieille mendiante.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle
+en se signant. Tout de même le Seigneur m'a permis
+de voir ton visage... O notre beau soleil!</p>
+
+<p>Et le glaive scintillant confié par le pape à César
+pour la défense de l'Église, lui apparaissait tel le glaive
+même de l'archange Michel.</p>
+
+<p>Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même
+expression de naïf enthousiasme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">535</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé
+du secrétaire du duc qui lui commandait de se présenter
+le lendemain devant Son Altesse.</p>
+
+<p>Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était
+arrêté à Fano pour se reposer et devait partir le lendemain
+à l'aurore, vint faire ses adieux. Nicolas parla
+du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui
+demanda à quelle cause il l'attribuait.</p>
+
+<p>&mdash;Deviner le motif des actions d'un prince tel que
+César est difficile, presque impossible, répondit Machiavel.
+Mais si vous désirez savoir ce que je pense&mdash;je
+vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à sa conquête
+par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs
+tyranniques était en proie aux émeutes, aux
+pillages et à l'oppression. César, pour y mettre fin,
+nomma lieutenant son fidèle et intelligent ami don
+Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui inspiraient
+une peur salutaire, il ramena promptement le
+calme dans la contrée. Lorsque le duc constata que
+le but était atteint, il décida de briser l'arme qui lui
+avait servi, ordonna de se saisir du lieutenant sous
+prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son
+corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple
+et en même temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois
+<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">536</a></span>
+profits de cette action pleine de profonde sagesse:
+premièrement, il a arraché avec la racine l'ivraie des
+discordes semées en Romagne par les premiers
+tyrans; deuxièmement, ayant convaincu le peuple
+que toutes les cruautés avaient été commises à son
+insu, il s'est lavé les mains, a rejeté toute la responsabilité
+sur la tête de son lieutenant, et a profité
+des excellents fruits de son régime; troisièmement,
+offrant en sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé,
+il s'est posé comme le plus haut et le plus
+intègre justicier.</p>
+
+<p>Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant
+sur son visage une impassibilité impénétrable.
+Seulement au fond de ses yeux brillait, tantôt s'allumant
+et tantôt s'éteignant, une étincelle d'impertinente
+raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas
+à dire! s'écria Lucio. Mais d'après vos paroles, messer
+Nicolo, cette soi-disant justice n'est que la pire des
+abominations!</p>
+
+<p>Le secrétaire de la République florentine baissa les
+yeux, afin d'y éteindre la flambée moqueuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort possible, messer, dit-il froidement.
+Mais qu'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille
+abomination est digne du nom de «sagesse»?</p>
+
+<p>Machiavel haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine
+expérience en politique, vous verrez vous-même
+qu'entre la façon dont agissent les gens et celle dont
+<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">537</a></span>
+ils devraient agir il y a une telle différence, que l'oublier
+c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les
+hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur
+ou l'intérêt les forcent à la vertu. Voilà pourquoi je
+dis qu'un souverain, pour éviter sa perte, doit avant
+tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être ou ne
+pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords
+de conscience pour les vices secrets sans lesquels il est
+impossible de conserver le pouvoir, car en étudiant
+la nature du mal et du bien on arrive à cette conclusion,
+que beaucoup de choses qui semblent des vertus
+ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent
+des vices, le grandissent.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir
+ainsi tout est permis; toutes les cruautés, toutes les
+infamies sont excusables...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement
+Nicolas en levant la main comme pour un
+serment. Tout est permis à celui qui veut et peut
+régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début
+de notre conversation, je conclus que le duc de Valentino
+après avoir unifié la Romagne grâce à don Ramiro,
+est, non seulement plus raisonnable, mais aussi plus
+charitable dans sa cruauté que, par exemple, les
+Florentins qui autorisent de continuelles révoltes, car
+mieux vaut la violence supprimant quelques-uns, que
+la clémence qui perd des nations.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il
+pas existé de grands rois exempts de cruauté?
+L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">538</a></span>
+&mdash;N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je
+n'ai eu en vue jusqu'à présent que les royaumes
+conquis, et bien plus l'acquisition du pouvoir que sa
+conservation. Certes les empereurs Antonin et Marc-Aurèle
+pouvaient être charitables sans nuire à leur
+empire; avant leur règne il avait été commis suffisamment
+de meurtres. Rappelez-vous seulement, qu'à
+la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons
+de la louve assassina l'autre&mdash;action épouvantable&mdash;mais
+d'autre part qui sait si, sans ce meurtre
+nécessaire à l'unification du pouvoir, Rome aurait
+existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du
+double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux
+balances l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une
+le fratricide et dans l'autre les vertus et la sagesse de
+la Ville Éternelle? Certes, il vaudrait mieux préférer
+le sort le plus obscur à la grandeur des rois fondée sur
+de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin
+du bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas
+périr, suivre le sentier fatal. Ordinairement, les gens,
+choisissant la voie moyenne, n'osent être ni bons, ni
+mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse exige
+de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle
+n'exécutent que des lâchetés ordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se
+dressent sur la tête! s'écria Lucio.</p>
+
+<p>Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de
+rompre sur une plaisanterie, il ajouta, essayant de
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là
+<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">539</a></span>
+vraiment le fond de votre pensée. Il me semble invraisemblable.</p>
+
+<p>&mdash;La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable,
+répondit sèchement Machiavel.</p>
+
+<p>Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps
+déjà avait remarqué qu'en simulant l'indifférence,
+Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur,
+comme s'il désirait éprouver la force de
+l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains
+luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel
+n'était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit
+de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la
+calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme
+tout le monde, par mépris pour les lieux communs,
+il tombait dans l'excès contraire, dans l'exagération,
+dans l'expression de vérités stupéfiantes, quoique pas
+toujours justes.</p>
+
+<p>Il jouait avec d'extraordinaires associations de
+mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées
+nues qu'il manie insoucieusement. Il possédait tout
+un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes,
+attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées,
+vers ses ennemis pareils à messer Lucio&mdash;gens
+de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait
+ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie
+méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne
+blessait même pas.</p>
+
+<p>Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis
+figuré sur la rotella de ser Pierro da Vinci, formé de
+différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé
+<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">540</a></span>
+de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très
+grande crainte des foules?</p>
+
+<p>Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante
+imagination, sous ce désintéressement d'artiste,
+une véritable et profonde souffrance, comme si le
+prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir
+à se blesser jusqu'au sang.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades,
+songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à
+leur douleur en envenimant leurs plaies?</p>
+
+<p>Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce
+c&oelig;ur sombre, si proche et si étranger au sien.</p>
+
+<p>Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide
+curiosité, messer Lucio se débattait comme en un
+cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une
+reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans
+votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s'il
+faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera
+beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs
+vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne?
+<i>Quod licet Jovi, non licet bovi.</i> Ce qui est permis à
+Alexandre le Grand et à Jules César l'est-il également
+à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait
+encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois,
+et tout le monde sera de mon avis...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes! tout le monde sera de votre avis!
+interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci
+n'est pas une preuve, messer Lucio. La vérité ne
+traîne pas sur les grandes routes où passe tout le
+<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">541</a></span>
+monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier
+mot: en observant les actes de César, je les
+trouve parfaits, et je pense qu'à ceux qui acquièrent
+le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner
+meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et
+la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens,
+les assises de son pouvoir ont été si solidement établies
+en un temps très court, qu'il est dès maintenant
+un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie...
+en Europe... et dans l'avenir...</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent
+ses joues creuses; ses yeux brillaient fiévreux.
+Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique
+laissait entrevoir l'ancien disciple de Savonarole.</p>
+
+<p>Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation,
+eut proposé de conclure la paix en vidant deux ou
+trois bouteilles dans la taverne voisine, le visionnaire
+s'évapora.</p>
+
+<p>&mdash;Allons plutôt dans un autre endroit, proposa
+Nicolo. J'ai pour cela un flair de chien! Il doit y
+avoir ici de jolies jeunesses...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute.
+Dans cette sale petite ville.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement
+le secrétaire de la République florentine. Ne
+dédaignez jamais les petites villes. Dans ces sales petites
+banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si
+bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.</p>
+
+<p>Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela
+polisson.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">542</a></span>
+&mdash;Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait
+froid, nous gèlerons en route...</p>
+
+<p>&mdash;Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas,
+nous mettrons nos pelisses, des capes pour cacher la
+figure. Comme cela personne ne nous reconnaîtra.
+Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère,
+plus c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?</p>
+
+<p>Léonard s'excusa.</p>
+
+<p>Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles
+aux hommes, lorsqu'il s'agissait des femmes,
+il les évitait avec un insurmontable dégoût. Ce cinquantenaire,
+scrutateur obstiné des secrets de la nature,
+qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à
+mort pour étudier l'expression de leur visage, se trouvait
+souvent tout interdit en entendant une plaisanterie
+légère, ne savait où fixer les yeux et rougissait
+comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan
+vint s'informer si l'ingénieur ducal était satisfait de son
+logement et lui remettre le cadeau de bienvenue, qui
+consistait, d'après l'usage du temps, en provisions de
+ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un
+quartier de mouton, huit paires de chapons et de
+poules, deux grandes torches, trois paquets de cierges
+<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">543</a></span>
+et deux caisses de confiserie. En voyant toute l'attention
+qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce dernier de
+lui obtenir une audience.</p>
+
+<p>A onze heures du soir, heure habituelle des audiences
+de César, ils se rendirent au palais.</p>
+
+<p>Le genre de vie du duc était vraiment étrange.
+Lorsque les ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au
+Pape de ne pouvoir être reçus par César, Sa Sainteté
+leur répondit qu'il était lui-même fort mécontent de
+la conduite de son fils, qui transformait le jour en
+nuit et durant deux et trois mois remettait les réceptions
+importantes.</p>
+
+<p>En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre
+ou cinq heures du matin; à trois heures de l'après-midi,
+pour lui venait l'aurore, à quatre le lever
+du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, parfois
+étendu sur son lit: durant le dîner et après, il
+réglait les affaires d'État. Toute son existence était
+entourée de mystère, non seulement par dissimulation
+naturelle, mais encore par calcul. Il sortait rarement
+du palais et presque toujours masqué. Il ne se montrait
+au peuple que les jours de grande fête, à l'armée
+qu'au moment du combat ou à la menace d'un danger.
+Aussi chacune de ses apparitions était-elle foudroyante
+comme celles d'un demi-dieu. Il aimait et
+savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui
+coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne
+suffisait pas à l'entretien du principal capitaine de
+l'Église. Les ambassadeurs assuraient à leurs souverains
+qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit
+<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">544</a></span>
+cents ducats par jour. Quand César passait par les
+rues des villes, le peuple courait derrière lui, car il
+savait que le duc ferrait ses chevaux avec des fers
+spéciaux en argent qui tombaient facilement, et qu'il
+perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.</p>
+
+<p>On racontait aussi des merveilles sur sa force physique.
+N'avait-il pas une fois, à Rome, pendant une
+course de taureaux et lorsqu'il n'était que cardinal de
+Valence, fendu la tête du taureau d'un seul coup de
+sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis
+quelques années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa
+main fine comme une main de femme, il pliait des fers
+à cheval, tordait des câbles, brisait des cordages. Celui
+que ne parvenaient pas à approcher les seigneurs et
+les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour
+assister aux combats des bergers à demi sauvages de
+la Romagne et parfois pour y prendre part.</p>
+
+<p>En même temps il était un parfait cavalier, mondain,
+roi de la mode. Le jour du mariage de sa s&oelig;ur,
+madonna Lucrezia, il quitta le siège d'une place forte,
+directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, et
+se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc
+de Ferrare. Reconnu de personne, vêtu de velours
+noir, masqué de noir, il traversa la foule des invités,
+salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, seul au
+son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de
+la salle, si élégant que de suite un murmure courut:</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, Cesare! L'unico Cesare!</p>
+
+<p>Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il
+entraîna sa s&oelig;ur à l'écart et lui chuchota quelques mots
+<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">545</a></span>
+à l'oreille. Lucrezia baissa les yeux, rougit, puis pâlit et
+en devint plus belle encore, faible, infiniment soumise
+à la terrible volonté de son frère qui allait, comme on
+l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que
+d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur
+publique exagérait peut-être les méfaits du duc, mais
+la réalité pouvait être plus terrible que la rumeur.
+Dans tous les cas, il savait cacher son jeu et effacer
+ses traces.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à
+César.</p>
+
+<p>Après avoir traversé une grande et froide salle,
+espèce de salon d'attente pour des personnages de
+moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent
+dans une petite pièce, une ancienne chapelle à
+vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à
+hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze
+apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi
+les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit.
+Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix:
+la proximité du duc se faisait sentir à travers les
+murs.</p>
+
+<p>Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur
+Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois,
+<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">546</a></span>
+visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d'insomnie,
+dormait dans une chaire. Parfois la porte
+s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression
+préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière
+l'oreille, passait la tête et faisait signe à l'un des
+assistants.</p>
+
+<p>A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini
+frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant
+que ce n'était pas encore son tour, soupirait longuement
+et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé
+par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.</p>
+
+<p>Par suite du manque de pièces dans le vieux monument,
+la chapelle avait été transformée en pharmacie
+de campagne. Devant la fenêtre, à l'emplacement de
+l'autel, sur une table encombrée de fioles et de pots,
+l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin
+principal de Sa Sainteté le Pape et de César, préparait
+le médicament à la mode, une infusion de «bois
+sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique.
+Pétrissant dans ses jolies mains le c&oelig;ur jaune odorant
+de la plante, qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur
+expliquait avec un sourire aimable la nature
+et les qualités de ce bois.</p>
+
+<p>Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris
+paraissaient étonnés de l'étrange conversation des
+nouveaux pasteurs de l'Église. Dans cette chapelle
+éclairée par la lueur blafarde d'une lampe officinale,
+dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens,
+les prélats romains réunis semblaient officier une
+messe mystérieuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">547</a></span>
+Durant cette causerie, le secrétaire de la République
+Florentine prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part,
+adroitement cherchait à prendre vent de la politique
+de César. S'approchant de Léonard, un doigt sur les
+lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec
+un air préoccupé:</p>
+
+<p>&mdash;Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.</p>
+
+<p>&mdash;Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Là gît le lièvre&mdash;quel artichaut? Dernièrement
+le duc a posé ce rébus à l'ambassadeur de Ferrare,
+Pandolfio Colennucio: «Je mangerai l'artichaut feuille
+par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses
+ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il
+dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture
+mon cerveau!...</p>
+
+<p>Et il ajouta à l'oreille de Léonard:</p>
+
+<p>&mdash;Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle
+d'un tas de frivolités et dès qu'on touche à une question
+sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes
+sous l'eau ou des moines à table. Je flaire qu'ils
+préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi,
+messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir!</p>
+
+<p>Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un
+joueur.</p>
+
+<p>Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement
+de la porte et fit signe à Léonard.</p>
+
+<p>Suivant un long couloir sombre où se tenaient les
+gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard
+pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable
+<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">548</a></span>
+tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une
+chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant
+les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce
+taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison
+Borgia, se répétait dans tous les décors de la
+chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés
+de Saint-Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée
+de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les
+lampes suspendues brûlait une huile parfumée: César
+adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu
+habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu
+de la pièce. Deux positions seulement lui étaient
+naturelles: à cheval ou couché. Immobile, impassible,
+accoudé sur les coussins, il suivait la partie d'échecs
+engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport
+de son secrétaire; César possédait la faculté de
+diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé
+dans la méditation, d'un mouvement lent et égal il
+roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or
+remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard,
+ne le quittait jamais.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui
+lui était coutumière, ne lui permit pas de s'agenouiller,
+lui serra amicalement la main et l'installa dans un
+<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">549</a></span>
+fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui demander
+des conseils au sujet des plans de Bramante pour le
+nouveau monastère d'Imola, «la Valentine», comme
+on l'appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et
+une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ces
+&oelig;uvres de bienfaisance, un monument commémoratif
+de sa charité chrétienne.</p>
+
+<p>Après les plans de Bramante, il montra à Léonard
+les nouveaux caractères d'imprimerie de Geronimo
+Succino de Fano, que César protégeait, car il
+désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.</p>
+
+<p>Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux
+du poète de cour Francesco Uberti. Son
+Altesse les accepta avec bienveillance et donna l'ordre
+de récompenser généreusement l'auteur.</p>
+
+<p>Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non
+seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire
+lui remit l'épigramme du poète napolitain
+Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des
+Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières
+dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de
+fornicatrice, de cardinal défroqué, d'inceste, de fratricide
+et de sacrilège.</p>
+
+<p>«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le
+poète, ne vois-tu pas qu'il a transformé l'Église en
+étable à mulets et en maison de tolérance?»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda
+Agapito.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je
+réglerai ce compte moi-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">550</a></span>
+Puis plus bas il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.</p>
+
+<p>On connaissait son procédé; pour de moins graves
+méfaits, il leur faisait couper les mains et percer la
+langue avec un fer rouge.</p>
+
+<p>Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.</p>
+
+<p>L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta
+avec bienveillance, car il croyait au sort et en la
+puissance des étoiles. Valguglio lui expliqua que la
+dernière crise du duc dépendait de la mauvaise
+influence de la planète Mars entrée dans le signe
+du Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus
+à l'aurore du Taureau la maladie passerait d'elle-même.
+Puis, il conseilla pour une action importante de
+choisir le 31 décembre après midi, cette date devant
+être extrêmement favorable à César.</p>
+
+<p>Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il
+murmura trois fois avec un air mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fatilo</i>&mdash;<i>Fatilo</i>&mdash;<i>Fatilo</i>. Fais ainsi. Fais
+ainsi. Fais ainsi.</p>
+
+<p>César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais
+Léonard crut voir une ombre assombrir son visage.</p>
+
+<p>D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau
+s'adressa à son ingénieur.</p>
+
+<p>Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre
+et ses cartes. Ce n'étaient pas seulement les recherches
+d'un savant expliquant la disposition du terrain, les
+cours d'eau, les obstacles formés par les chaînes de
+montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des
+&oelig;uvres de grand artiste, des tableaux de sites pris à
+<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">551</a></span>
+vol d'oiseau. La mer était peinte en bleu, les montagnes
+en brun, les rivières en bleu pâle, les villes en
+rouge foncé, les champs en vert; et avec une infinie
+perfection tous les détails étaient notés&mdash;les places,
+les rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait
+sans même lire les remarques écrites en marge.
+Il semblait qu'on planait au-dessus de la terre et
+qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière
+attention César examinait la carte qui représentait la
+région sise entre le lac de Bolsena, Arezzo, Perugio
+et Sienne. C'était le c&oelig;ur de l'Italie, la patrie de
+Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir.
+Plongé dans la méditation, César se délectait à cette
+sensation de vol d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer
+avec des mots la sensation qu'il éprouvait, mais il lui
+semblait que lui et Léonard se comprenaient, qu'ils
+étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait
+vaguement quelle puissance nouvelle la science
+pouvait avoir sur le monde et il voulait pour lui cette
+puissance, ces ailes de vol triomphal.</p>
+
+<p>Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main
+avec son plus charmeur sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi
+toujours comme tu l'as fait jusqu'à présent et je
+saurai te récompenser.</p>
+
+<p>Puis il ajouta avec sollicitude:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements?
+Peut-être désires-tu quelque chose? Tu
+sais que je serai toujours heureux d'exaucer toutes
+tes prières.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">552</a></span>
+Léonard profitant de l'occasion, parla de messer
+Nicolo, sollicita pour lui une audience.</p>
+
+<p>César haussa les épaules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me
+demande audience sur audience et quand je le reçois&mdash;nous
+n'avons rien à nous dire. Et pourquoi m'a-t-on
+envoyé cet original?</p>
+
+<p>Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les
+plus intelligents et perspicaces de notre époque, tel
+que j'en ai rarement rencontré dans mon existence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas
+bête. Mais on ne peut compter sur lui. C'est un rêveur,
+une girouette. Il n'a de mesure en rien. Cependant je
+lui ai toujours souhaité beaucoup de bien et maintenant
+que je sais qu'il est de tes amis, je lui en
+souhaite encore davantage. C'est un homme très bon.
+Il n'y a en lui aucune malice, quoiqu'il s'imagine être
+le plus rusé des hommes et qu'il s'évertue à me tromper
+comme si j'étais l'ennemi de votre république. Cependant
+je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi
+parce qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien!
+qu'il vienne, puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui
+que je serai content... A propos, ne m'a-t-on pas
+dit dernièrement que messer Nicolo avait l'intention
+d'écrire un livre sur la politique ou la science militaire?</p>
+
+<p>César eut encore une fois son sourire calme et clair,
+comme s'il venait de se souvenir de quelque chose de
+joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne?
+<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">553</a></span>
+Non? Alors, écoute. Un jour, se fondant précisément
+sur ce livre de science militaire, Nicolas expliquait à
+mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à d'autres
+officiers, les règles de la disposition d'une armée en
+ordre de bataille d'après la célèbre phalange, avec
+une éloquence telle, que ses auditeurs voulurent l'expérimenter.
+On fit sortir les troupes devant le camp et
+on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois
+heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit
+avec deux mille soldats, mais ne put réaliser son rêve.
+Enfin, Bartolomeo perdant patience, prit le front des
+troupes et quoique il n'eût jamais lu aucun livre de
+science militaire, en un clin d'&oelig;il, au son du tambourin,
+les disposa de merveilleuse façon, prouvant
+l'énorme différence qui existe entre la théorie et la
+pratique. Ne raconte pas cela à Nicolas, mon cher Léonard&mdash;il
+n'aime pas se souvenir de la phalange!</p>
+
+<p>Il était tard, tout près de trois heures du matin.</p>
+
+<p>On servit au duc un léger souper, une truite, un
+plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il
+se distinguait par la frugalité.</p>
+
+<p>L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia
+pour ses cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner
+Léonard avec des torches, en signe d'honneur.</p>
+
+<p>Léonard raconta son audience à Machiavel.</p>
+
+<p>En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de
+César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas
+se leva terrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous, un citoyen de la République,
+pour le pire ennemi de votre patrie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">554</a></span>
+&mdash;Je croyais, répliqua Léonard, que César était
+considéré comme notre allié...</p>
+
+<p>&mdash;Considéré! s'écria le secrétaire de la République
+florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais
+savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des
+Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de
+haute trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne
+croyez pas, Nicolas... En réalité, je ne comprends rien
+à la politique... Je suis comme un aveugle...</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous
+deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu'au
+plus profond du c&oelig;ur, étrangers, que jamais ils
+ne pourraient se comprendre. L'un n'avait pour ainsi
+dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression
+de César, «plus que son âme».</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.</p>
+
+<p>Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué,
+transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les
+portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui
+parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus absolu
+et amena la conversation de loin.</p>
+
+<p>Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">555</a></span>
+Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe
+de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui
+accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de Battisto
+Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République,
+madonna Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de
+quinze ans, novice du monastère d'Urbino. Se saisissant
+des deux femmes, on les avait entraînées et
+depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La
+République de Venise se considéra offensée, en la personne
+de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent
+leurs plaintes à Louis XII, au roi d'Espagne et
+au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc de
+Romagne. Mais les preuves manquaient et César
+répondit qu'il avait trop de femmes désireuses de lui
+appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes
+routes.</p>
+
+<p>On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée
+et suivait le duc dans toutes ses campagnes.</p>
+
+<p>Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine
+au service de Florence. Lorsqu'il eut constaté
+l'inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio
+résolut de tenter lui-même la chance, entra en
+Romagne sous un faux nom, se présenta au duc,
+gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et
+s'enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la
+frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement.
+On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.</p>
+
+<p>Machiavel, secrétaire de la République florentine,
+avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était
+devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration,
+<span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">556</a></span>
+lui avait raconté tout ce qu'il avait pu savoir
+de sa s&oelig;ur. Les geôliers la considéraient comme une
+sainte, assuraient qu'elle accomplissait des guérisons
+miraculeuses, qu'elle prophétisait, que ses mains et
+ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de
+Sienne.</p>
+
+<p>Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses
+yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes,
+fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient
+guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait
+aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut
+trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant
+une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait
+que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps
+seul avec elle, mais personne ne savait ce qui
+se passait durant ces entretiens.</p>
+
+<p>Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu
+à délivrer Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il,
+consentir à m'aider, je conduirais l'affaire de façon à
+ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration.
+Du reste, je ne vous demanderais que quelques
+renseignements sur la disposition intérieure du fort San
+Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal,
+il vous sera facile d'y pénétrer et de tout savoir.</p>
+
+<p>Léonard le regardait surpris et sous ce regard
+inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas
+me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le
+duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">557</a></span>
+indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez
+la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la
+seigneurie que je suis bon à autre chose qu'à jouer au
+bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie
+humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à quelques
+bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de
+jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches
+et d'écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence!
+Alors, voilà, j'ai imaginé cette affaire-là.
+L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses
+superbes!</p>
+
+<p>Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard
+avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa
+bonté que selon son habitude il cachait sous un
+masque cynique.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez
+sur moi comme sur vous-même dans cette affaire,
+mais à une condition: en cas de non réussite, je
+répondrai au même titre que vous.</p>
+
+<p>Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de
+suite lui expliqua son plan.</p>
+
+<p>Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond
+que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement
+réalisable qu'en paroles.</p>
+
+<p>Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu
+le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.</p>
+
+<p>Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers
+complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une
+dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la
+ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de
+<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">558</a></span>
+Florence, dans un tripot où une bande de chenapans
+espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs
+inexpérimentés.</p>
+
+<p>Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux
+débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel
+expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><i>Ferito in mezzo di core di Laura</i></p>
+</div>
+
+<p>découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant
+rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.</p>
+
+<p>De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes
+courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises
+renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et
+le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait
+de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent
+vers les combattants. Léonard lui glissa
+à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave
+nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.</p>
+
+<p>La nuit était calme, étoilée. La neige à peine
+tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère
+lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec
+satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant
+appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida
+avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point
+de péril en la demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été surpris de me trouver dans ce
+repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la
+République florentine faisant office de bouffon auprès
+de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le
+besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des
+<span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">559</a></span>
+chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats,
+ils sont tout de même plus généreux que nos splendides
+seigneuries.</p>
+
+<p>Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les
+paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir
+et l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi,
+Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et
+que je vous juge autrement que les autres...</p>
+
+<p>Machiavel se détourna et après un instant de
+silence, continua d'une voix changée:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois
+quand j'ai le c&oelig;ur trop gros, je plaisante et je ris
+pour ne pas pleurer.</p>
+
+<p>Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise
+étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu,
+réussissent en toute chose, vivent repus et heureux,
+acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière
+tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles.
+Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas
+les grands travaux, les privations et les dangers. Mais
+endurer les mesquines vexations de l'existence, joindre
+avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre
+sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!</p>
+
+<p>Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent
+des pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi,
+je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta,
+<span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">560</a></span>
+mon petit garçon, je ne suis pour eux qu'une charge;
+qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai n'importe
+où, je me cacherai dans un trou où personne ne me
+connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore
+maître d'école pour ne pas crever de faim tant que je
+ne suis pas abruti;&mdash;car, mon ami, rien n'est plus
+terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on
+est capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien
+et qu'on se perd sans raison.</p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance
+de Marie, Léonard remarquait que Nicolas,
+en dépit de son assurance, perdait sa présence d'esprit,
+faiblissait, s'attardait imprudemment ou se précipitait
+sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui
+se passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la
+peur, ni le manque de c&oelig;ur, mais cette incompréhensible
+faiblesse, cette indécision de gens créés non
+pour l'action mais pour l'observation, cette trahison
+momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut
+agir sans hésiter et sans douter: choses bien connues
+de Léonard.</p>
+
+<p>La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un
+village proche de la forteresse de San Michele, afin de
+<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">561</a></span>
+tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait
+l'y rejoindre le lendemain matin.</p>
+
+<p>Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises
+nouvelles, ne doutant pas que l'affaire se terminât
+en farce d'écolier.</p>
+
+<p>Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On
+frappa à la porte. L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle
+et décontenancé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y attendais, répondit Léonard sans
+surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions
+prendre.</p>
+
+<p>Machiavel le regarda distraitement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de
+sa cage, nous sommes arrivés trop tard...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, envolé?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout simplement. Ce matin au lever du
+jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge
+tranchée...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est le meurtrier?</p>
+
+<p>&mdash;On l'ignore, mais l'examen des blessures ne
+permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le
+cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop
+adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois
+qu'elle aura dû elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, voyons! On la considérait comme
+une sainte.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les
+connaissez pas encore. Ce monstre...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">562</a></span>
+&mdash;Ce monstre est capable de tout! Même d'amener
+une sainte à se suicider. Je l'ai vue jadis deux fois,
+quand elle n'était pas autant surveillée. Maigre, frêle,
+telle une vision. Un visage d'enfant. Des cheveux
+blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone
+de Filippino Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne
+sais ce qui a pu attirer en elle le duc... O messer
+Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable
+enfant c'était!</p>
+
+<p>Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des
+larmes sur ses cils.</p>
+
+<p>Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant
+d'une voix aiguë:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour
+est un poisson dans une poêle! J'en ai assez! Je
+ne suis pas fait pour servir les tyrans! J'exigerai que
+la Seigneurie m'envoie dans une autre ambassade&mdash;n'importe
+où&mdash;mais je ne puis rester plus longtemps
+ici!</p>
+
+<p>Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne
+se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver,
+mais en même temps, au fond du c&oelig;ur, il éprouvait
+un sentiment de soulagement, de délivrance, à l'idée
+qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression
+chez Nicolas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">563</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XII</h3>
+
+<p>Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de
+Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie,
+deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son
+camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite
+rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se
+mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre,
+jour fixé par l'astrologue Valguglio.</p>
+
+<p>Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs
+devaient entreprendre avec lui le siège de
+Sinigaglia.</p>
+
+<p>La ville se rendit, mais le héraut de la place
+déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même.
+Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à
+la dernière minute, présageant quelque chose de
+louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les
+trompa une fois encore et les calma en les comblant
+d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime
+par son chant langoureux», comme s'exprima plus
+tard Machiavel.</p>
+
+<p>Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre
+Léonard et suivit le duc. Quelques heures après,
+l'artiste partit seul.</p>
+
+<p>La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait
+le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes
+qui laissaient à peine la largeur nécessaire au
+<span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">564</a></span>
+chemin. La journée était grise et calme. La mer également
+grise était unie comme le ciel. Les croassements
+des corbeaux annonçaient le dégel.</p>
+
+<p>Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé
+de Sinigaglia.</p>
+
+<p>La ville, encaissée entre la mer et les montagnes,
+se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la
+petite rivière Miza, la route tournait brusquement à
+gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville
+lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place
+avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de
+marchands vénitiens.</p>
+
+<p>A cette époque, Sinigaglia était un important marché
+à demi asiatique, où les commerçants italiens
+échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les
+Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la
+mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire
+étaient désertes. Léonard n'y rencontra que
+des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées,
+attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait
+sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer,
+aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.</p>
+
+<p>Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale,
+entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de
+Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des
+torches, Léonard aperçut César.</p>
+
+<p>Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage.
+Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe
+de César, on emmena les coupables vers la potence.</p>
+
+<p>Au moment où Léonard cherchait un visage ami
+<span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">565</a></span>
+parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner
+sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda
+Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais rien et je suis content de vous
+voir. Racontez-moi.</p>
+
+<p>Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans
+un endroit désert près de la mer où dans une masure,
+chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches
+il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour
+lui, l'autre pour Léonard.</p>
+
+<p>Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle,
+sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu
+dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant
+sur lui un regard fiévreux:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement.
+Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable!
+César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs
+sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur
+arrêt de mort.</p>
+
+<p>Il se renversa contre le dossier du siège et regarda
+Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un
+effort pour paraître calme, impartial, comme un historien
+exposant des événements antiques, comme un
+savant décrivant les manifestations de la nature&mdash;il
+commença le récit du «piège de Sinigaglia».</p>
+
+<p>Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme
+avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie
+et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie.
+Il savait que les alliés viendraient au-devant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">566</a></span>
+lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts
+avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments.
+En approchant des portes de Sinigaglia, là où
+la route tournait à gauche en longeant les berges de la
+Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa
+sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre,
+dos au champ, laissant entre elles un passage pour
+l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra
+dans Sinigaglia.</p>
+
+<p>Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini,
+vinrent à la rencontre de César montés sur des mules
+et accompagnés de nombreux cavaliers.</p>
+
+<p>Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si
+triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa
+bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même
+qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses
+adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il
+avait prévu qu'il allait à la mort.</p>
+
+<p>Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets
+et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit
+également de son cheval, et tendit d'abord la
+main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les
+nommant «chers frères».</p>
+
+<p>A ce moment les chefs d'armée de César, comme
+il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini
+et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva
+entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant
+l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine,
+don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le
+trouva à Borgo.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">567</a></span>
+Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble,
+discutant amicalement de questions militaires, se
+dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre
+congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante,
+les retint et les invita à pénétrer avec lui.</p>
+
+<p>A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que
+la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent
+sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent.
+La consternation des malheureux fut telle qu'ils
+n'opposèrent même pas de résistance.</p>
+
+<p>Le bruit courait que le duc avait l'intention de se
+débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant
+égorger dans les oubliettes du château.</p>
+
+<p>&mdash;O messer Leonardo, conclut Machiavel, si
+vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un
+geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage
+et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous?
+jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien,
+j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas
+une feinte. Je considère que de toutes les trahisons
+qui se sont accomplies depuis que la politique existe,
+celle-là est la plus belle!</p>
+
+<p>Léonard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure
+et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas,
+je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends
+pas ce qui spécialement provoque votre admiration
+dans ce guet-apens?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">568</a></span>
+&mdash;Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit,
+messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de
+guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité
+et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu
+que le but soit atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie,
+Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement
+à ses propres intérêts...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Et vous, vous ne comprenez pas?
+Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur
+et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas?
+Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que
+peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse
+un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique
+parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens
+qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée
+la trompait au moment décisif. Et à demi morte,
+presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses
+plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages
+et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces
+blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit,
+l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...</p>
+
+<p>Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et
+se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient.
+Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait
+quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable
+à un accès.</p>
+
+<p>Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant,
+sous l'impression de la mort de Marie, il avait
+traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">569</a></span>
+contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa
+pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard.
+Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi
+précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu
+que César était l'élu de Dieu? Le piège de
+Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses
+autres actions, convaincu qu'il était un héros?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et
+feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie,
+plus que tous les autres actes du duc, démontre
+qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus
+grandes et les plus opposées.</p>
+
+<p>»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme;
+j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour
+atteindre n'importe quel but, il existe deux façons:
+l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine;
+la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit
+posséder les deux façons: savoir selon les circonstances
+être un homme ou une brute. C'est le sens
+caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris
+par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les
+rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les
+deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent
+pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et
+lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids
+du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul
+la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans
+crainte, sans remords, restant innocent dans le mal,
+comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la
+<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">570</a></span>
+première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit&mdash;le
+sceau des élus!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas,
+murmura Léonard profondément pensif. Seulement,
+il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar
+de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime
+rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et
+aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront
+le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles
+et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables
+à des dieux et s'envoleront...</p>
+
+<p>&mdash;Voleront? s'écria Machiavel étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua
+Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur
+permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être
+n'en résultera-t-il rien&mdash;qu'importe, si ce n'est
+par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés
+aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu,
+demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!</p>
+
+<p>Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il
+se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher
+d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des
+conspirateurs alliés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">571</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XIII</h3>
+
+<p>Les souverains italiens félicitèrent César de «sa
+superbe tromperie», <i>bellissimo inganno</i>. Louis XII
+ayant appris le piège de Sinigaglia, l'appela «un
+haut fait digne d'un antique Romain». La marquise
+de Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau
+à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques
+de soie, différents.</p>
+
+<p>Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se
+figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les
+ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de
+cent masques, par le renard Gonzague, au renard
+Borgia.</p>
+
+<h3 class="p2">XIV</h3>
+
+<p>Au début de mars 1503, César revint à Rome.</p>
+
+<p>Le pape proposa aux cardinaux de récompenser
+son héroïsme par la distinction la plus haute que
+l'Église romaine donnât à ses défenseurs: la «Rose
+d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours après
+devait avoir lieu l'ordination.</p>
+
+<p>Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">572</a></span>
+sur la cour du Belvédère, s'assembla la Curie
+romaine et les ambassadeurs.</p>
+
+<p>Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses
+dans son pluvial, éventé par les porteurs
+d'écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI,
+septuagénaire au visage imposant et bienveillant en
+même temps, gravit les marches du trône.</p>
+
+<p>Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un
+signe du maître des cérémonies, l'Allemand Johann
+Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes-du-corps,
+les pages, les coureurs et le chef de camp du
+duc, messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le
+glaive du porte-drapeau de l'Église Romaine.</p>
+
+<p>Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures:
+la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette
+inscription: «La Fidélité est plus forte que l'arme»;
+Jules César sur son char triomphal «Ou César&mdash;ou
+rien».&mdash;Le passage du Rubicon, avec ces mots:
+«Le sort en est jeté», et enfin le sacrifice au b&oelig;uf
+Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant
+l'encens auprès de la victime humaine; sur l'autel
+cette inscription: <i>Deo Optimo Maximo Hosia</i> et au-dessous
+<i>In nomine Cæsaris omen</i>.&mdash;La victime
+humaine offerte au dieu animal prenait une signification
+terrible quand on songeait que ces ciselures et
+ces inscriptions avaient été commandées au moment
+où César projetait le meurtre de son frère Giovanni
+Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau
+de l'Église Romaine.</p>
+
+<p>Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du
+<span class="pagenum"><a name="Page_573" id="Page_573">573</a></span>
+haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit,
+en perles fines.</p>
+
+<p>Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla
+et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du
+Saint-Père.</p>
+
+<p>Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose
+d'or, merveille de joaillerie, portant dans son c&oelig;ur un
+petit calice laissant goutter le Saint-Chrême, qui répandait
+un parfum de rose.</p>
+
+<p>Le pape se leva et dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui
+symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste,
+l'Église combattante et triomphante, la béatitude des
+justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes
+vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose.
+<i>Amen.</i></p>
+
+<p>César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.</p>
+
+<p>Le pape ne put se contenir; selon l'expression
+d'un témoin: «La chair cria en lui». Interrompant
+l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la grande indignation
+de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains
+tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son
+gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant!... César!... César!</p>
+
+<p>Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San
+Clemente.</p>
+
+<p>Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant
+et riant à la fois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_574" id="Page_574">574</a></span>
+De nouveau retentirent les trompes, le bourdon
+gronda, toutes cloches de Rome lui répondirent et du
+fort des Saints-Anges éclata une salve d'artillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Vive César! cria la garde romagnole massée
+dans la cour du Belvédère.</p>
+
+<p>Le duc sortit sur le balcon.</p>
+
+<p>Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du
+soleil matinal et l'éclat des habits royaux, la colombe
+du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose
+d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme,
+pour la foule, mais un dieu.</p>
+
+<h3 class="p2">XV</h3>
+
+<p>La nuit un splendide défilé masqué fut organisé,
+d'après le dessin du glaive de Valentino «Le Triomphe
+de Jules César».</p>
+
+<p>Sur un char qui portait l'inscription «Divin César»,
+trônait le duc de Romagne, une branche de palmier
+dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats
+entouraient le char, travestis en légionnaires romains.
+Tout était exécuté exactement d'après les livres, les
+monuments, les bas-reliefs et les médailles.</p>
+
+<p>Devant le char marchait un homme vêtu de la
+longue robe blanche de l'hiérophante égyptien et portait
+une «rypide» sur laquelle était brodé l'héraldique
+taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape
+<span class="pagenum"><a name="Page_575" id="Page_575">575</a></span>
+Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap
+d'argent, chantaient en s'accompagnant des tympanons:</p>
+
+<p>&mdash;Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!</p>
+
+<p>Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!</p>
+
+<p>Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait
+l'effigie de la bête, éclairée par le reflet des
+torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil
+levant.</p>
+
+<p>Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le
+matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il
+regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles
+de l'Apocalypse:</p>
+
+<p>«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable
+à lui? Qui peut se comparer à lui?</p>
+
+<p>»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à
+sept têtes et à dix cornes.</p>
+
+<p>»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande
+Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs
+terrestres.»</p>
+
+<p>Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni,
+en regardant la bête «s'étonnait de suprême
+étonnement».</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_576" id="Page_576">576</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="center"><b>LE FAUVE POURPRE</b></p>
+
+<p class="center"><b>1503</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Le Fauve sortant de l'Abîme.</p>
+
+<p class="right">(<span class="smcap">XI</span>, 7. <i>Révélations de Saint-Jean.</i>)</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Léonard possédait une vigne près de Florence,
+sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui
+enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui
+avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en
+Romagne, Léonard confia la surveillance de cette
+affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503,
+le fit venir auprès de lui, à Rome.</p>
+
+<p>En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir,
+dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca
+<span class="pagenum"><a name="Page_577" id="Page_577">577</a></span>
+Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques
+représentait la venue de l'Antechrist.</p>
+
+<p>Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui
+parut méchant, mais en le regardant longuement, il
+vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les
+yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier
+désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de
+ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses
+doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était
+superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire,
+était de nouveau étonné de la ressemblance frappante
+jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait
+ni n'osait reconnaître.</p>
+
+<p>A gauche, dans ce même tableau était représentée
+la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des
+ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un
+ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux,
+ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles
+pensées sur Léonard.</p>
+
+<p>En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient
+ces fresques: un grand et gras moine d'une
+cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un
+âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme
+un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des
+«errants» ou des «goliards».</p>
+
+<p>Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le
+moine était un Allemand de Nuremberg, le savant
+bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait
+Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre
+la question des bénéfices et des privilèges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_578" id="Page_578">578</a></span>
+Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans
+Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d'écuyer.
+En chemin ils parlèrent des affaires de l'Église.</p>
+
+<p>Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz
+prouvait le non sens du dogme de l'infaillibilité papale,
+assurant que dans vingt ans tout au plus, toute la
+Germanie se soulèverait pour secouer le joug de
+l'Église romaine.</p>
+
+<p>«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait
+Giovanni en regardant le visage plein du moine, il
+n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais qui
+sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»</p>
+
+<p>Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni
+rencontra sur la place San Pietro le clerc Hans Plater.
+Ce dernier l'emmena dans l'impasse Sinibaldi, où
+se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers,
+et particulièrement une taverne, <i>le Hérisson d'argent</i>,
+tenue par le tchèque hussite Ian le Boiteux, qui
+accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans,
+les secrets ennemis du pape, les libres penseurs,
+tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement
+de l'Église.</p>
+
+<p>Derrière la première salle il y en avait une seconde
+où ne pénétraient que les élus. Là, se trouvait réunie
+toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut
+bout de la table, le dos appuyé contre une barrique,
+ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son
+visage bouffi à double menton était impassible, ses
+petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire
+honneur à la cave de Ian. De temps à autre il élevait
+<span class="pagenum"><a name="Page_579" id="Page_579">579</a></span>
+son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle,
+et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes
+du cristal.</p>
+
+<p>Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son
+indignation contre les concussions de la Curie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais
+ainsi continuellement! Mieux vaut tomber entre les
+mains des brigands, qu'entre celles des prélats romains.
+C'est le pillage en plein jour! La main à la poche
+pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari,
+l'ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son
+Excellence, la maîtresse du cardinal!</p>
+
+<p>Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque
+tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il
+dit d'une voix traînante, comme s'il récitait un
+psaume:</p>
+
+<p>&mdash;S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux
+et lui demandèrent: «Que devons-nous faire
+pour sauver notre âme?» Et Alexandre répondit: «Pourquoi
+me le demandez-vous? C'est écrit dans la loi et
+je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton
+c&oelig;ur et de toute ton âme, et aime le riche comme
+toi-même. Faites ainsi et vous vivrez.» Et s'assit le
+pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui possèdent,
+car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent
+car ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de
+l'or et de l'argent pour la Curie papale. Malheur aux
+pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait
+pour eux couler au fond des mers, une pierre
+au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_580" id="Page_580">580</a></span>
+ainsi.» Et le pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple
+afin que vous voliez les vivants et les morts, comme
+je les ai volés moi-même.»</p>
+
+<p>Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto
+Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui
+n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de
+sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa
+de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait
+mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli,
+seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue
+énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses
+et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans
+la demeure du pape, commençant par la simonie
+et achevant par le fratricide de César et l'inceste du
+pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par
+un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe,
+leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres,
+ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est
+venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu
+n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI
+et son fils César.»</p>
+
+<p>Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape
+était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes.
+L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis
+longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il
+supposait que le véritable Antechrist n'était pas le
+pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du
+père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino
+prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre
+l'<i>Ascension d'Ezéchiel</i>, que l'Antechrist, ayant l'image
+<span class="pagenum"><a name="Page_581" id="Page_581">581</a></span>
+humaine, en réalité ne serait pas un homme,
+mais seulement une vision immatérielle, car, d'après
+saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition,
+régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est
+pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent,
+l'ange Veliard, le prince de ce monde».</p>
+
+<p>Thomas Schweinitz secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome
+dit très nettement: «Quel est celui-ci?
+N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris
+toute sa puissance, car il porte en lui deux substances,
+l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le
+pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci
+doit être fils de vierge...</p>
+
+<p>Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte:
+<i>De la Fin du monde</i>.</p>
+
+<p>Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira
+d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera
+en elle, et elle concevra et elle enfantera.»</p>
+
+<p>Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je
+suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les
+enfants à la mamelle.</p>
+
+<p>Schweinitz secoua de nouveau la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront
+tenter par le masque de la sainteté, car il tuera
+son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas
+avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera
+plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour
+les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce
+qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la
+<span class="pagenum"><a name="Page_582" id="Page_582">582</a></span>
+couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à
+moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et
+je vous consolerai.»</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le
+reconnaîtra et le démasquera?</p>
+
+<p>Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur,
+et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le
+pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car
+leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront,
+si bien qu'ils ne verront point où est la lumière
+et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples
+une tristesse et une perplexité comme il n'en aura
+existé depuis la création du monde. Et les hommes
+diront aux montagnes: «Tombez et cachez-nous», et ils
+frémiront d'effroi dans l'attente des catastrophes, car
+les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui
+trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira:
+«Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous?
+Les agneaux n'ont donc pas reconnu la voix de leur
+pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un
+miracle&mdash;je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi
+les nuages juger les vivants et les morts.» Et il
+prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse
+démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les éclairs et
+le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en
+anges&mdash;et il volera...</p>
+
+<p>Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes,
+pleins de terreur: il revoyait les larges plis du vêtement
+de l'Antechrist dans le tableau de Luca Siniorelli
+<span class="pagenum"><a name="Page_583" id="Page_583">583</a></span>
+et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient
+aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière les
+épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice
+sur la cime déserte de Monte Albano.</p>
+
+<p>A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune
+où s'était glissé le clerc qui n'aimait pas les
+longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un
+rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres
+brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la
+gentille servante de l'auberge.</p>
+
+<p>Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la
+vieille chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>La belle fille de la taverne</p>
+<p class="i1">Est une exquise rose,</p>
+<p>Ave, Ave, je lui chante</p>
+<p class="i2"><i>Virgo gloriosa!</i></p>
+<p>Le tavernier est un larron</p>
+<p>A tête de renard rusé,</p>
+<p>Mais pourtant j'aime mieux sa cave</p>
+<p class="i1">Que l'Église de Dieu.</p>
+<p>Verse-moi une coupe de vin!</p>
+<p class="i1">Je suis un bon moine,</p>
+<p>Je ne crains pas les saints Pères.</p>
+<p>A Rome sous le poids de l'or</p>
+<p class="i1">Les lois restent muettes;</p>
+<p>Rome est un nid de brigands,</p>
+<p class="i1">Le chemin de la géhenne;</p>
+<p class="i1">Le pape, pilier de l'Église,</p>
+<p class="i2">Est un pilori!</p>
+<p>Eh bien! belle fille, embrasse-moi.</p>
+<p class="i1"><i>Dum vinum potamus</i>&mdash;</p>
+<p>Et chantons au dieu Bacchus:</p>
+<p class="i1"><i>Te deum laudamus</i>!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_584" id="Page_584">584</a></span>
+Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit
+en un béat sourire. Il leva son verre dans lequel
+scintillait l'or pâle du vin du Rhin et, d'une voix
+fluette et chevrotante, il répondit à la vieille chanson
+des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église
+romaine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>&mdash;Et chantons au dieu Bacchus:</p>
+<p class="i2"><i>Te deum laudamus!...</i></p>
+</div></div>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San
+Spirito, Beltraffio l'aidait.</p>
+
+<p>Comme il remarquait la continuelle tristesse de
+Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa
+de l'accompagner au palais du pape.</p>
+
+<p>A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient
+adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage
+pour trancher la question de possession des nouvelles
+terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape
+devait définitivement bénir le méridien qui divisait le
+globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant.
+Léonard était invité avec tous les autres savants dont
+le pape désirait connaître l'avis.</p>
+
+<p>Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta:
+il voulut voir celui dont il entendait tant
+parler.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_585" id="Page_585">585</a></span>
+Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et
+ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où
+Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César,
+ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle
+de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis
+dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle,
+les rinceaux entre les arcs étaient décorés de
+fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament
+et de la vie des Saints.</p>
+
+<p>A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté
+les mystères païens. Le fils de Jupiter&mdash;Osiris, dieu
+du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la
+déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes
+l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent;
+il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme
+du taureau blanc Apis.</p>
+
+<p>C'était une chose étrange de contempler, dans les
+appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints
+et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de
+vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de
+Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth
+embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le
+fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait
+un chien à se tenir debout; et, dans les <i>Fiançailles
+d'Osiris et d'Isis</i>, un gamin chevauchait, nu, un
+jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous
+les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les
+anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux
+Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui,
+comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_586" id="Page_586">586</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou
+une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement
+saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant
+devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même
+pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI
+agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs
+égyptiens recevant le dieu du soleil tué par
+les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?</p>
+
+<p>Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la
+tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur
+les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau
+d'or transformé, n'était autre que le premier prélat
+romain, déifié par les poètes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus</p>
+<p class="i2">Regnat Alexander, ille vir, iste deus.</p>
+</div></div>
+
+<div class="blockquote">
+<p>Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est
+la plus grande: Alexandre Six y règne&mdash;le premier était
+un homme&mdash;celui-ci est un dieu.</p>
+</div>
+
+<p>Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve
+semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.</p>
+
+<p>Examinant les peintures, il écoutait les conversations
+des seigneurs et des prélats qui attendaient le
+pape.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à
+l'ambassadeur de Ferrare, le cardinal Arborea.</p>
+
+<p>&mdash;De la cathédrale, monsignore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle
+pas fatiguée?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_587" id="Page_587">587</a></span>
+&mdash;Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut
+mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique! Il me
+semblait que je n'étais plus sur cette terre, mais au
+ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu retenir
+mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape
+a élevé le Saint-Ciboire...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc est mort le cardinal Michiele?
+demanda le nouvel ambassadeur de France.</p>
+
+<p>&mdash;D'avoir bu ou mangé des choses contraires à
+son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes,
+Espagnol de naissance comme la plupart des familiers
+d'Alexandre VI.</p>
+
+<p>&mdash;On assure, murmura Belltrando, que vendredi,
+le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a
+refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait
+avec une vive impatience, donnant pour prétexte
+la peine que lui avait causé la mort du cardinal.</p>
+
+<p>Les assistants échangèrent un rapide coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Dans cette conversation se cachait un sens secret:
+ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal
+Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur,
+étant trop occupé durant toute la journée à compter
+l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac
+de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des
+Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et
+à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides
+finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide
+et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait
+avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence,
+il se débarrassait du premier qui lui paraissait
+<span class="pagenum"><a name="Page_588" id="Page_588">588</a></span>
+suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On
+disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à
+l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de
+cérémonies, marquait constamment sur son cahier de
+notes, parmi les descriptions des services pompeux,
+la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un
+laconisme imperturbable:</p>
+
+<p>«Il a bu la coupe. <i>Biberat calicem.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan
+Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale
+soit malade depuis cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait exactement. Des vomissements...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en
+comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele,
+Monreale...</p>
+
+<p>&mdash;L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être
+néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua
+malignement Belltrando.</p>
+
+<p>&mdash;L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait
+Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...</p>
+
+<p>Un silence plana.</p>
+
+<p>Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du
+corps sous le commandement du neveu du pape,
+Radriguès Borgia, des membres de la Curie, des
+chambellans, envahit la salle.</p>
+
+<p>Un murmure respectueux s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Le Saint-Père! Le Saint-Père!</p>
+
+<p>La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le
+pape Alexandre VI Borgia entra.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_589" id="Page_589">589</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait
+qu'il lui suffisait de regarder une femme pour lui
+inspirer la plus folle passion, comme si dans ses yeux
+se trouvait concentrée une force qui attirait vers lui les
+femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à présent
+ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient
+gardé la pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le
+crâne chauve avec quelques touffes de cheveux gris,
+un grand nez aquilin, un menton rentré, des petits
+yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres charnues,
+avançant avec une expression voluptueuse, rusée
+et, en même temps, presque naïve.</p>
+
+<p>En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet
+homme quelque chose de terrible ou de cruel.
+Alexandre Borgia possédait au plus haut point la bienséance
+mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il
+disait ou faisait semblait précisément être ce qu'il
+fallait dire ou faire. «Le pape a soixante-dix ans,
+écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit chaque jour;
+les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de vingt-quatre
+heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il
+entreprend sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe
+à rien qu'à la gloire et au bonheur de ses enfants.»
+<span class="pagenum"><a name="Page_590" id="Page_590">590</a></span>
+Les Borgia descendaient des Maures de Castille, et
+réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les lèvres
+épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang
+africain coulait dans ses veines.</p>
+
+<p>«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni,
+une plus belle auréole pour lui que ces fresques de
+Pinturicchio, représentant la gloire de l'antique Apis
+égyptien, le Taureau né du soleil.»</p>
+
+<p>Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix
+ans, plein de santé et de force, semblait le descendant
+de son fauve héraldique, le Taureau pourpre,
+dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la
+fécondité.</p>
+
+<p>Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec
+l'Israélite maître orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là
+même qui avait ciselé le triomphe de Jules César sur
+le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les
+faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande
+émeraude plate, la Vénus Callipyge: elle plut tellement
+au pape que celui-ci ordonna de monter la pierre dans
+la croix avec laquelle il bénissait le peuple pendant les
+messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il
+put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps
+la superbe déesse.</p>
+
+<p>Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il
+remplissait toutes les cérémonies extérieures du culte,
+mais au fond de son c&oelig;ur il était dévot. Il adorait
+particulièrement la Vierge et la considérait comme sa
+défenderesse auprès de Dieu.</p>
+
+<p>La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone
+<span class="pagenum"><a name="Page_591" id="Page_591">591</a></span>
+était un don promis à Santa Maria del Popolo,
+en reconnaissance de la guérison de madonna Lucrezia.
+Assis près d'une croisée, le pape examinait des pierres
+précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts
+longs et fins il les touchait doucement, les remuait,
+en avançant ses lèvres voluptueuses.</p>
+
+<p>Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude,
+avec des étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement.
+Il ordonna qu'on lui apportât, de son
+trésor particulier, sa cassette de perles fines.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée
+fille Lucrezia si semblable à la pâle nacre.
+Cherchant des yeux, parmi les seigneurs, l'ambassadeur
+du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son gendre,
+le pape l'appela auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises
+pour madonna Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer
+auprès d'elle de chez son oncle, les mains vides...</p>
+
+<p>Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers
+d'État, madonna Lucrezia était notée comme sa
+nièce: le premier prélat de l'Église ne pouvant avoir
+d'enfants légitimes.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la
+grosseur d'une noisette, rose et allongée, d'une valeur
+inestimable, la leva vers le jour et se pâma en admiration:
+il l'imaginait ornant le grand décolleté de la
+robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne
+sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare
+ou à la Vierge Marie? Mais, songeant de suite que ce
+serait un péché d'enlever à la Vierge un don promis,
+<span class="pagenum"><a name="Page_592" id="Page_592">592</a></span>
+il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de l'incruster
+dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle,
+cadeau du sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur,
+quand tu verras la duchesse, dis-lui de ma part
+que je lui souhaite de bien se porter et prie pieusement
+la Vierge. Nous, par la sainte grâce de notre
+très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons
+en parfaite santé et lui adressons notre apostolique
+bénédiction. Pour les friandises, je te les enverrai
+directement chez toi ce soir.</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette,
+s'écria avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là
+au moins sept boisseaux?</p>
+
+<p>&mdash;Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut
+s'en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de
+premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne.
+J'ai une fille qui adore les perles...</p>
+
+<p>Et, clignant l'&oelig;il gauche, il eut un rire sourd et
+étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux,
+ajouta-t-il solennellement, qu'après ma mort, ma
+Lucrezia ait les plus belles perles de l'Italie!</p>
+
+<p>Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua
+les perles, admirant les cascades crémeuses des grains
+précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée!
+répétait-il presque balbutiant.</p>
+
+<p>Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_593" id="Page_593">593</a></span>
+glaça d'effroi le c&oelig;ur de Giovanni, lui rappelant les
+monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre
+fille.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>On annonça César à Sa Sainteté.</p>
+
+<p>Le pape l'avait fait mander pour affaire importante:
+le roi de France exprimait par l'entremise de
+son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement
+des projets hostiles du duc de Valentino contre
+la République florentine placée sous le protectorat de
+la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son
+fils.</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le
+pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français,
+s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de
+vagues paroles à son oreille et, comme par hasard,
+l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait
+César; puis, il entra, laissant, toujours comme
+par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux
+qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France
+particulièrement, pussent entendre la conversation.</p>
+
+<p>Bientôt retentirent de violents jurons du pape.</p>
+
+<p>César commença à répliquer avec calme et respect,
+mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils
+de chien, fils de courtisane...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_594" id="Page_594">594</a></span>
+&mdash;Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura
+l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore»
+vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le
+tuera!</p>
+
+<p>Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait
+que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le
+père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le
+duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il
+aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse
+doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait
+du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché
+sous les vêtements du pape, pour échapper à la
+colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même
+d'Alexandre VI.</p>
+
+<p>Giustiniani se doutait également que la dispute
+présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi
+bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur
+français en lui prouvant que, même si le duc avait de
+secrets projets contre la République florentine, le pape
+n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient
+toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il
+disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction
+paternelle et de l'excommunication, le pape
+revint dans la salle d'audience, tremblant de rage,
+haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond
+de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.</p>
+
+<p>S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau
+il le prit à part dans une embrasure de porte
+donnant sur la cour du Belvédère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_595" id="Page_595">595</a></span>
+&mdash;Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant
+Français, je ne voudrais pas être la cause d'une
+colère...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement
+le pape.</p>
+
+<p>Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un
+geste amical il lui prit le menton entre deux doigts&mdash;signe
+de particulière faveur&mdash;et commença à protester
+impétueusement de son dévouement au roi, de
+la pureté des intentions du duc.</p>
+
+<p>L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il
+eût presque des preuves irréfutables d'une trahison, il
+était prêt plutôt à ne plus y croire, s'il en jugeait
+d'après l'expression des yeux, du visage et de la voix
+du pape.</p>
+
+<p>Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration.
+Jamais un mensonge n'était combiné à l'avance,
+il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et
+inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des
+lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et
+développé cette faculté et enfin avait atteint un tel
+degré de perfection que, bien que tout le monde
+sût qu'il mentait,&mdash;que d'après l'expression de
+Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter
+quelque chose, plus il multiplie ses serments»&mdash;tout
+le monde le croyait, car le secret de la puissance de
+ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait
+foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son
+imagination.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_596" id="Page_596">596</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura
+quelques mots à l'oreille. Borgia, le visage
+préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis par une
+porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir
+étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le
+cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait
+appris que la quantité de poison n'était pas suffisante
+et que le malade revenait à la santé.</p>
+
+<p>Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape
+acquit la certitude qu'en dépit du mieux constaté,
+Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C'était
+encore plus avantageux puisque cela éloignait les
+soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le
+vieux. Il était gai, aimable et bon catholique.</p>
+
+<p>Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et
+avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas: réellement
+il plaignait le cardinal et s'il avait pu s'emparer
+de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.</p>
+
+<p>Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la
+salle des Arts Libres, le couvert mis et sentit la faim.</p>
+
+<p>La séance du méridien fut remise à l'après-midi.
+Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.</p>
+
+<p>La table était ornée de lis blancs dans des urnes de
+<span class="pagenum"><a name="Page_597" id="Page_597">597</a></span>
+cristal: le pape ayant une préférence marquée pour
+la fleur de l'Annonciation, parce que sa pureté lui
+rappelait madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI
+était sobre de nourriture et de boisson.</p>
+
+<p>Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni
+écoutait leurs propos.</p>
+
+<p>Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute
+de Sa Sainteté avec César et, comme s'il ne
+soupçonnait pas qu'elle était feinte, commença à défendre
+le duc avec ardeur.</p>
+
+<p>Chacun le suivit, chantant les louanges de César.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le
+pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez
+pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque jour j'attends
+de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous
+dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera
+lui-même le cou.</p>
+
+<p>Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis
+un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que
+mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que
+César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs,
+parfois je crie après lui, je m'emporte, je
+l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils,
+parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il
+vous regarde, on sent le poignard dans le c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Les invités accentuèrent davantage encore leurs
+louanges.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin,
+<span class="pagenum"><a name="Page_598" id="Page_598">598</a></span>
+vous l'aimez comme un proche et ne le
+laisserez pas injurier.</p>
+
+<p>L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le
+pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson
+que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.</p>
+
+<p>On sortit sur le balcon, la <i>ringeria</i> donnant sur
+la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient
+saillir de belles juments par d'ardents poulains.</p>
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans,
+longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle.
+Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à
+madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait
+vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux
+yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et
+belle comme une perle, infiniment soumise et calme,
+ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus
+forte horreur du péché restant chaste et impassible.
+Il se souvint également avec indignation et haine de
+son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi
+l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à
+cette union?</p>
+
+<p>Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il
+avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il
+rentra dans la salle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_599" id="Page_599">599</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà
+préparés pour la démarcation du grand méridien qui
+devait passer à trois cent soixante-dix milles portugais
+au sud des îles Açores et du Cap-Vert. Cet
+endroit avait été spécialement choisi parce que
+Colomb avait affirmé que là se trouvait «le nombril
+de la terre», une excroissance en forme de poire
+pareille à un mamelon de femme, une montagne
+atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté
+la présence par la déclinaison de l'aiguille aimantée,
+lors de son premier voyage.</p>
+
+<p>Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre
+avec cette même croix dans laquelle était incrustée
+l'émeraude à la Vénus Callipyge, et, trempant un fin
+pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan Atlantique,
+du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne
+pacificatrice. Toutes les îles et toutes les terres découvertes
+et à découvrir à l'est de cette ligne appartenaient
+à l'Espagne; à l'ouest, au Portugal. Ainsi, d'un seul
+geste de sa main, il avait divisé le globe de la terre,
+comme une pomme.</p>
+
+<p>A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel
+et magnifique, plein de la conscience de sa puissance,
+<span class="pagenum"><a name="Page_600" id="Page_600">600</a></span>
+ressemblant au César-Pape prédit par lui,
+unificateur des deux mondes&mdash;terrestre et céleste.</p>
+
+<p>Ce même jour, le soir, dans ses appartements du
+Vatican, César Borgia offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux,
+un festin auquel étaient conviées cinquante des
+plus belles «nobles courtisanes» romaines, <i>meretrices
+honestæ nuncupatæ</i>.</p>
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable
+pour l'Église romaine, illustrée par deux grands événements:
+la division du globe terrestre et l'institution
+de la censure ecclésiastique.</p>
+
+<p>Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à
+son regard. Rentré chez lui, il écrivit dans son journal:</p>
+
+<p>«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en
+soi, un dieu et un animal, liés ensemble.»</p>
+
+<p>Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:</p>
+
+<p>«Il me semble que les gens à âme basse, à passions
+méprisables, ne sont pas dignes d'une aussi belle structure
+du corps que les gens de grande raison et de
+profonde observation: il suffirait aux premiers d'un
+sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre
+pour rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont
+pas autre chose que les couloirs de la nourriture, les
+remplisseurs de fosses à ordures. Ils ne ressemblent
+aux hommes que par le visage et la voix&mdash;pour le
+reste, ils sont au-dessous des brutes.»</p>
+
+<p>Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant
+à son tableau de saint Jérôme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_601" id="Page_601">601</a></span>
+Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux
+fixés sur le crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre,
+la poitrine avec une telle force, que le lion apprivoisé
+couché à ses pieds le contemplait, la gueule ouverte,
+comme s'il plaignait l'homme en un long rugissement.
+Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard,
+la <i>Léda</i> <i>au Cygne</i> si voluptueuse jusque dans les flammes
+du bûcher de Savonarole. Et de nouveau pour la
+millième fois, Giovanni se demanda: lequel de ces deux
+infinis était le plus proche du c&oelig;ur du maître ou
+bien tous les deux également?</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride
+des Marais Pontins&mdash;«la malaria». Pas un jour
+ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.</p>
+
+<p>Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et
+triste. Ce n'était pas la crainte de la mort qui le rendait
+ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait,
+l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il
+éprouvait des accès semblables de désirs violents,
+aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait
+peur lui-même: il lui semblait que s'il ne les satisfaisait
+pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.</p>
+
+<p>Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_602" id="Page_602">602</a></span>
+que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir
+de force. Elle répondit que son mari s'y opposait. Le
+vieux Borgia n'aurait reculé devant aucune scélératesse
+pour anéantir ce détesté gendre, comme il
+l'avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia.
+Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc
+de Ferrare: il possédait la meilleure artillerie d'Italie.</p>
+
+<p>Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal
+Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements
+des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés,
+but du lourd vin de Sicile et longuement se promena
+à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.</p>
+
+<p>Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard,
+on raconta que s'étant approché de la croisée ouverte,
+il avait vu à la fois deux enterrements: celui
+d'un de ses camériers et celui de messer Guillielmo
+Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.</p>
+
+<p>&mdash;Les temps sont dangereux pour nous autres
+obèses, aurait murmuré le pape.</p>
+
+<p>Et au même instant une tourterelle entra par la
+fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux
+pieds de Sa Sainteté.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais augure! Mauvais augure! murmura
+Alexandre pâlissant.</p>
+
+<p>Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.</p>
+
+<p>La nuit il fut pris de vomissements.</p>
+
+<p>Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient
+de fièvre tertiaire, les autres d'épanchement
+de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville
+<span class="pagenum"><a name="Page_603" id="Page_603">603</a></span>
+on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.</p>
+
+<p>D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le
+16 août, on décida en dernier ressort d'essayer le
+remède de pierres précieuses pilées. Le malade s'en
+trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement,
+il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de
+longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon
+d'or contenant des parcelles du sang et du corps
+du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne
+mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il
+perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant
+sa mort, le lui avait-il volé? On ne le sut jamais.</p>
+
+<p>Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse
+relique, il ferma les yeux avec résignation et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.</p>
+
+<p>Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore,
+il ordonna qu'on le laissât seul avec son médecin favori,
+l'évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé
+par un israélite, médecin d'Innocent VIII&mdash;la transfusion
+du sang de trois enfants, dans les veines du
+pape moribond.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a
+été le résultat de l'expérience?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être
+parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis
+qu'il faut des enfants à la mamelle...</p>
+
+<p>L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade
+s'éteignait. Il délirait déjà:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_604" id="Page_604">604</a></span>
+sang est pur et rouge... J'aime les enfants. Ne les
+tourmentez pas. <i>Sinite parvulos ad me venire.</i> Ne défendez
+pas aux petits de venir à moi...</p>
+
+<p>L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en
+entendant ce délire s'échapper des lèvres du représentant
+du Christ. D'un mouvement uniforme, éperdu,
+comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait,
+espérant retrouver sur sa poitrine le précieux
+médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla
+de ses enfants. Apprenant que César était mourant
+aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui demanda s'il
+désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou
+à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si
+pour lui déjà n'existaient plus ceux que toute sa vie
+il avait aimés d'un amour exclusif.</p>
+
+<p>Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de
+Carinola, Piero Gamboa, et communia.</p>
+
+<p>A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants.
+A plusieurs reprises le moribond voulut dire
+quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal
+Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus
+qu'il n'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!</p>
+
+<p>Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église
+de dire cette prière près d'un agonisant, Illerda
+exécuta la dernière volonté de son ami et récita le
+<i>Stabat Mater dolorosa</i>.</p>
+
+<p>Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux
+d'Alexandre VI. On eût dit qu'il voyait devant soi sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_605" id="Page_605">605</a></span>
+protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se
+redressa en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!</p>
+
+<p>Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son
+médecin, l'évêque Gaspare Torella, l'avait soumis à
+un traitement extraordinaire: ayant fait éventrer un
+mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre
+dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis
+dans de l'eau glacée. Non tant par les soins que par
+une incroyable énergie, César put vaincre le mal.
+Durant ces terribles journées, il conserva tout son
+calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements,
+écoutant les rapports, dictant des lettres,
+donnant des ordres. Quand lui parvint la nouvelle
+de la mort du pape, il se fit transporter, par un chemin
+secret, de ses appartements du Vatican au fort
+Saint-Ange.</p>
+
+<p>Dans la ville circulaient les plus étranges légendes
+sur la mort d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien
+Marino Sanuto écrivait que le pape avait vu, avant de
+mourir, un singe qui le taquinait et sautait dans la
+chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu
+<span class="pagenum"><a name="Page_606" id="Page_606">606</a></span>
+se saisir de la bête, le moribond aurait crié effrayé:
+«Laisse-le, laisse-le, c'est le diable! <i>Lasolo, lasolo,
+chè il diavolo</i>». D'autres rapportaient qu'il aurait répété
+à plusieurs reprises: «Je viens, je viens, mais attends
+encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en
+disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur
+d'Innocent VIII, Rodrigo Borgia, le futur
+Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le diable,
+et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance.
+On assurait également qu'au moment de la mort du
+pape, à la tête de son lit apparurent sept démons, et
+dès qu'il fut mort, son corps commença à se décomposer,
+à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche
+comme une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect
+humain, le visage était devenu noir comme du
+charbon.</p>
+
+<p>D'après la coutume, durant neuf jours le corps du
+pape devait rester exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre.
+Mais telle était la terreur inspirée par la dépouille
+d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider
+un seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on
+ne put trouver d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser
+à six chenapans prêts à tout pour un verre de vin.
+Le cercueil ayant été commandé trop court, on enleva
+la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert
+d'un vieux tapis. On affirmait même que,
+sans lui accorder l'honneur d'une bière, on l'avait
+traîné par les jambes à l'aide d'une corde jusqu'à la
+fosse, comme on avait coutume de le faire pour les
+pestiférés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_607" id="Page_607">607</a></span>
+Mais même après qu'il eut été enterré, une peur
+superstitieuse s'emparait du peuple. Il semblait que
+dans l'atmosphère même de Rome, déjà imbue des
+microbes de la malaria, se mêlait un souffle de putréfaction.
+Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement
+apparut à la messe un chien noir qui courait en
+décrivant des cercles. Les habitants du Borgo n'osaient
+plus sortir de leurs maisons dès la tombée du crépuscule.
+En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI
+n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter,
+remonter sur le trône, et qu'alors commencerait le
+règne de l'Antechrist.</p>
+
+<p>Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la
+taverne de Jan le Boiteux, le thèque hussite de l'impasse
+Sinibaldi.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard,
+loin de tous, travaillait insoucieusement au
+tableau que lui avaient commandé les moines de Santa
+Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait
+avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait
+<i>Sainte Anne et la Vierge Marie</i>. Sainte Anne ressemblait
+à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux
+baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, insaisissablement
+fuyant, plein de mystère et de tentation
+<span class="pagenum"><a name="Page_608" id="Page_608">608</a></span>
+comme une onde profonde et transparente, rappelait
+à Giovanni le sourire de Léonard. A côté, le pur
+visage de Marie respirait la naïveté de la colombe.
+Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science.
+Marie sait parce qu'elle aime, Anne aime parce
+qu'elle sait. Et il semblait à Giovanni qu'en regardant
+ce tableau, il comprenait pour la première fois
+les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la
+science parfaite.»</p>
+
+<p>En même temps Léonard exécutait les dessins de
+diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires,
+scies pour les marbres les plus durs, métiers de
+tissage, fours pour poteries.</p>
+
+<p>Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des
+travaux si différents. Ce n'était point là une rencontre
+fortuite.</p>
+
+<p>«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de
+son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée
+par l'âme, et invisible; inspirée par l'âme parce que
+sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps
+dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni
+d'aspect.»</p>
+
+<p>La destinée de Léonard se décidait en même temps
+que celle de César.</p>
+
+<p>En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait
+énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.</p>
+
+<p>Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis
+s'unirent pour s'emparer des terres de la Campagne
+de Rome.</p>
+
+<p>Prospero Colonna était aux portes de la ville;
+<span class="pagenum"><a name="Page_609" id="Page_609">609</a></span>
+Vitelli s'avançait sur Citta di Castello; Jean Paolo
+Ballioni sur Peruggio; Urbino se révoltait; Camerino,
+Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le
+conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait
+le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le
+trahissait.</p>
+
+<p>Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant
+le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des
+coups de pieds d'âne au lion agonisant. Les poètes
+composaient des épigrammes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?</p>
+<p>César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.</p>
+</div></div>
+
+<p>Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur
+vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même
+qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu'il
+«brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la
+conversation sur messer Nicolo Machiavelli.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de
+gouverner?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter.
+Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce
+qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner des conseils
+aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets
+du pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est
+qu'un abus de force caché sous le masque de la
+justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les
+ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de
+loup; que Dieu nous préserve d'une pareille politique!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_610" id="Page_610">610</a></span>
+&mdash;Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo
+s'égare et changera d'opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il
+faut faire ce qu'il dit, mais ne pas le dire. Cependant,
+s'il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir.
+Les poules et les agneaux seront aussi confiants
+qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants,
+renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas
+de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable...
+au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans
+le meilleur des mondes.</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la
+République florentine, Piero Soderini, demanda à
+Léonard d'entrer à son service, ayant l'intention de
+l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de
+Pise pour y construire le matériel de défense.</p>
+
+<p>L'artiste passait à Rome ses derniers jours.</p>
+
+<p>Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis
+s'élevaient les palais d'Auguste, de Caligula, de
+Septime Sévère, le vent régnait parmi les ruines et
+dans les champs d'oliviers on entendait seulement
+les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les
+arcatures et les voûtes des ponts de brique, éclairés
+par le soleil, semblaient de feu sous le ciel bleu. Et
+<span class="pagenum"><a name="Page_611" id="Page_611">611</a></span>
+plus majestueux que la pourpre et l'or qui jadis
+ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre
+et l'or des feuilles d'automne.</p>
+
+<p>Non loin des jardins de Capronico, Léonard,
+agenouillé, écartait des herbes et examinait attentivement
+un éclat de marbre orné d'une fine sculpture.
+Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme
+sortit. Léonard le regarda, se leva, le regarda à
+nouveau et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous, messer Nicolo?</p>
+
+<p>Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme
+un parent.</p>
+
+<p>Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient
+plus vieux et plus râpés encore qu'en Romagne; il
+était évident que les seigneurs de la République continuaient
+à ne le point gâter. Il avait maigri; ses joues
+rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez
+avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de
+plus en plus fiévreux.</p>
+
+<p>Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à
+Rome et quelle mission l'y avait conduit. Lorsque
+l'artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis
+évitant son regard et haussant les épaules, il répondit
+froidement avec une indifférence feinte:</p>
+
+<p>&mdash;De par la volonté de la destinée, j'ai été dans
+ma vie témoin de tant d'événements, que depuis
+longtemps je ne m'étonne plus de rien...</p>
+
+<p>Et visiblement, désirant changer de conversation,
+il questionna Léonard sur ses travaux.</p>
+
+<p>Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au
+<span class="pagenum"><a name="Page_612" id="Page_612">612</a></span>
+service de la République florentine, Machiavel secoua
+la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui
+est meilleur, les crimes d'un héros tel que César
+Borgia ou les vertus d'une fourmilière comme notre
+république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi;
+je connais tant soit peu les beautés du gouvernement
+populaire! railla-t-il avec son sourire amer
+de sceptique.</p>
+
+<p>Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani
+au sujet des ruses du renard que Machiavel
+s'apprêtait à apprendre aux poules et des dents de
+loups qu'il voulait placer aux agneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement
+Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens
+seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le
+premier j'aurai parlé de ce que font tous les autres.
+Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le
+peuple, soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les
+bons, mauvais et les mauvais me détesteront parce que
+je leur paraîtrai plus mauvais qu'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec une calme tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous nos causeries en Romagne,
+messer Leonardo? J'y pense souvent et il me semble
+parfois que nous avons une destinée commune.
+La découverte de nouvelles pensées sera toujours
+aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres.
+Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et
+chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers,
+des vagabonds sans abri, des éternels exilés.
+<span class="pagenum"><a name="Page_613" id="Page_613">613</a></span>
+Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul
+contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité
+et il n'y a de place au monde que pour elle.
+Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être
+le pire dans une existence n'est-ce pas le souci, la
+maladie, la pauvreté, la douleur: mais l'ennui.</p>
+
+<p>Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole,
+près des ruines du temple de Saturne où jadis s'élevait
+le Forum.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc
+de Septime Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius,
+s'alignaient de pauvres masures en ruines. On assurait
+que beaucoup d'entre elles étaient bâties avec des
+débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux
+olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient
+dans ces temples païens. Les amas d'ordures,
+de poussière et de fumier avaient surélevé le terrain de
+dix coudées. Mais malgré tout, de place en place se
+dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves
+menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami
+l'emplacement du Sénat romain, la Curie, maintenant
+dénommé le «Champ des Vaches». Là se tenait le
+marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les bas-reliefs
+tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans
+une boue noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien
+s'adossait une vieille tour qui, à un moment donné,
+servait de repaire aux écumeurs de grande route, les
+barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge
+borgne pour les paysans du marché aux bestiaux. Par
+<span class="pagenum"><a name="Page_614" id="Page_614">614</a></span>
+les croisées ouvertes s'échappaient des jurons de
+femmes et une insupportable odeur de friture. Sur
+une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux
+mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une
+pierre, enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré
+et enflé.</p>
+
+<p>A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux
+bas-reliefs: l'un représentant Titus Vespasien conduisant
+un quadrige; l'autre, les prisonniers israélites
+portant des pains et le chandelier à sept branches du
+Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand
+aigle élevant sur ses ailes le César divinisé. Au
+fronton, Nicolas lut l'inscription restée intacte: <i>Senatus
+populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio
+Vespasiano Augusto</i>.</p>
+
+<p>Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole
+illumina le triomphe de l'empereur de ses derniers
+rayons pourpres.</p>
+
+<p>Et le c&oelig;ur de Nicolas se serra douloureusement
+lorsque jetant un dernier regard sur le Forum, il vit
+le reflet rose sur les trois colonnes solitaires de l'église
+Maria Liberatrice. Le ton morne chevrotant des cloches
+sonnant l'<i>Ave Maria</i>, semblait le glas plaintif du
+Forum romain.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans le Colisée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques
+murs de pierre de l'amphithéâtre, ceux qui savaient
+construire de pareils monuments ne sont pas nos
+pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui
+existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons
+<span class="pagenum"><a name="Page_615" id="Page_615">615</a></span>
+rivaliser avec eux! Nous ne pouvons même pas nous
+figurer quels hommes c'étaient...</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, répliqua Léonard, il me semble,
+Nicolo, que vous avez tort. Les hommes d'à présent
+possèdent une force égale, mais différente...</p>
+
+<p>&mdash;L'humilité chrétienne, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit froidement Machiavel.</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, continua Nicolas avec un subit élan,
+je suppose que les gens devraient ou accepter ou
+repousser l'enseignement du Christ. Nous ne l'avons fait
+ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens,
+ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous
+n'avons pas adopté l'autre. Nous n'avons pas la force
+d'être bons et nous avons peur d'être méchants. Nous
+ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, froids, à
+peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité
+entre le Christ et le Diable que maintenant nous ne
+savons plus ce que nous voulons, ni où nous allons. Les
+anciens, au moins, savaient et exécutaient tout jusqu'à
+la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne tendaient pas
+la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche.
+Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le
+paradis il fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges
+et toutes les violences, les scélérats ont trouvé
+une grandiose et sûre carrière. Et, réellement, n'est-ce
+pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le monde
+et l'a livré aux misérables?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_616" id="Page_616">616</a></span>
+Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine
+démente, son visage était contracté comme par une
+insupportable douleur.</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Dans son âme passaient des
+pensées si pures, si simples, si enfantines, qu'il n'aurait
+su les exprimer par des mots. Il contemplait le
+ciel bleu à travers les crevasses des murs du Colisée et
+il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait
+aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les
+fissures des vieux monuments à demi démantelés.</p>
+
+<p>Jadis les conquérants de Rome, les barbares du
+Nord, avaient enlevé les crampons de fer qui liaient
+les pierres du Colisée pour en forger de nouveaux
+glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces
+blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des
+corneilles au nid, et songeait que les puissants Césars
+qui avaient élevé le monument, les barbares qui
+l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant
+qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils
+ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et le Père
+céleste les nourrit.»</p>
+
+<p>Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci
+ne le comprendrait pas, car tout ce qui pour lui,
+Léonard, était une joie, pour Nicolas était une peine;
+le miel de Léonard se transformait en bile chez Nicolas,
+la profonde haine chez lui était fille de la science
+parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel,
+désirant selon son habitude terminer la conversation
+sur une plaisanterie, je m'aperçois seulement maintenant
+<span class="pagenum"><a name="Page_617" id="Page_617">617</a></span>
+de la grossière erreur de ceux qui vous considèrent
+comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous
+de ce que je vous dis: le jour du jugement
+dernier, quand on nous classera brebis et boucs, vous
+serez parmi les agneaux du Christ et les saints!</p>
+
+<p>&mdash;Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en
+riant. Si j'entre au paradis, vous m'y accompagnerez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma
+place aux amateurs. La tristesse terrestre me suffit.</p>
+
+<p>Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un
+jour: On m'avait amené dans une réunion d'affamés
+et de dépenaillés, de moines, de courtisans, d'esclaves,
+d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me déclara que
+là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres
+d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis
+on m'emmena dans un autre endroit où je vis une
+foule de grands hommes assemblés en Sénat: des
+chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs,
+des philosophes: Homère, Alexandre le Grand,
+Platon, Marc-Aurèle. Ils causaient de sciences, d'arts,
+d'affaires d'État. Et l'on me dit que c'était l'enfer et
+les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient
+aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le
+Seigneur. Et on me demanda où je désirais aller: au
+paradis ou en enfer? «En enfer, me suis-je écrié, en
+enfer de suite, avec les sages et les héros!»</p>
+
+<p>&mdash;Si réellement tout se passe comme dans votre
+rêve, répondit Léonard, j'avoue que moi aussi...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_618" id="Page_618">618</a></span>
+&mdash;Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez
+y échapper. On vous entraînera de force. On
+récompensera vos vertus chrétiennes par le paradis
+chrétien.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée.
+L'énorme disque jaune de la lune monta de
+derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin,
+coupant les nuages transparents comme de la nacre.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait
+de l'Arc de Titus Vespasien jusqu'au Capitole, les
+trois colonnes solitaires et pâles de Sainte-Marie Libératrice,
+pareilles à des apparitions, semblaient plus
+belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche
+balbutiant et chevrotant l'<i>Angelus</i> nocturne, résonnait
+plus mélancoliquement encore, comme un glas sanglotant
+sur le Forum romain.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_619" id="Page_619">619</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="center"><b>MONNA LISA DEL GIOCONDA</b></p>
+
+<p class="center"><b>1503-1506</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Les ténèbres souterraines étaient trop profondes,
+et quand j'y eus séjourné quelque temps, s'éveillèrent
+en moi et luttèrent deux sentiments,&mdash;la
+peur et la curiosité,&mdash;la peur d'explorer la sombre
+caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait
+pas un mystère merveilleux.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Léonard écrivait dans son <i>Traité de la Peinture</i>:
+«Pour les portraits aie un atelier spécial, une cour
+rectangulaire, large de dix et longue de vingt coudées,
+avec des murs peints en noir et un plafond de
+toile arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le
+ramassant, selon les besoins, il puisse garantir du
+soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne peins qu'au crépuscule
+<span class="pagenum"><a name="Page_620" id="Page_620">620</a></span>
+ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est
+le jour parfait.»</p>
+
+<p>Il avait installé une cour semblable dans la maison
+de son propriétaire, le commissaire de la Seigneurie,
+ser Piero di Barto Martelli, amateur de mathématique,
+homme savant qui éprouvait pour Léonard une profonde
+sympathie.</p>
+
+<p>C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux
+de la fin de printemps 1505. Le soleil était
+tamisé par les nuages et ses rayons tombaient en ombres
+tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, l'éclairage
+favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un
+charme particulier aux visages des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement,
+en songeant à celle dont il peignait le portrait depuis
+trois ans, avec une constance qui ne lui était pas coutumière.</p>
+
+<p>Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio
+l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi
+impatient du maître, si calme d'habitude.</p>
+
+<p>Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses
+pots à couleur; enleva la couverture du portrait;
+ouvrit le jet d'eau installé au milieu de la cour pour
+<i>la</i> distraire; autour de cette fontaine poussaient <i>ses</i> fleurs
+favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même.
+Il prépara également de petits carrés de pain pour la
+biche apprivoisée qui se promenait en liberté et qu'<i>elle</i>
+aimait nourrir de sa main; déplia l'épais tapis posé
+devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis s'était
+déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté
+<span class="pagenum"><a name="Page_621" id="Page_621">621</a></span>
+aussi pour <i>la</i> distraire, un chat blanc de race rare, aux
+yeux de teintes différentes, le droit, jaune comme un
+topaze, le gauche, bleu comme un saphir.</p>
+
+<p>Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa
+viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante,
+que Léonard avait connu à la cour de Sforza et
+qui jouait particulièrement bien du luth.</p>
+
+<p>Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs,
+les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les
+jours de <i>ses</i> séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue
+pose. Il étudiait sur <i>son</i> visage le reflet des pensées et
+des sentiments provoqués par les conversations, les
+vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent
+plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus
+nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.</p>
+
+<p>Tout était prêt et elle ne venait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les
+ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais
+chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends.
+Elle doit venir...</p>
+
+<p>Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son
+impatience.</p>
+
+<p>Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau,
+les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard
+écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à
+l'expression de son visage, il comprit que c'était <i>elle</i>.</p>
+
+<p>D'abord, avec un humble salut, entra la s&oelig;ur converse
+Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque
+fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct
+de se rendre presque invisible, restant à lire dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_622" id="Page_622">622</a></span>
+un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans
+prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de
+trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu
+le son de sa voix.</p>
+
+<p>Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient,
+une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe
+sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze
+transparente qui lui descendait à mi-front,&mdash;monna
+Lisa del Gioconda.</p>
+
+<p>Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très
+ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche,
+ruiné au moment de l'invasion française en 1495,
+Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin
+Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco
+avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait
+l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et
+après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième
+fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque
+Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà
+passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq
+ans. C'était un homme ordinaire comme
+on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni
+trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout
+entier adonné à la culture.</p>
+
+<p>L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement
+de sa maison. Mais il comprenait moins le charme
+de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle
+race de b&oelig;ufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les
+peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas
+mariée par amour, mais simplement par obéissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_623" id="Page_623">623</a></span>
+filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort
+volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également
+qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés
+et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes
+gens&mdash;et Florence n'en manquait pas&mdash;ne pouvaient
+rien insinuer de malveillant contre la Gioconda.
+Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle
+était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre
+pour sa belle-fille Dianora.</p>
+
+<p>C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais
+monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard,
+lui semblait une tout autre femme.</p>
+
+<p>Durant ces trois années le temps n'avait pas
+transformé, mais au contraire ancré ce sentiment;
+à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement
+côtoyant la peur, comme devant quelque chose de
+surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation
+par l'habitude qu'il avait de voir son visage
+sur le portrait, et si sublime était le talent du maître
+que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle
+que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait,
+en outre, quelque chose de plus mystérieux.</p>
+
+<p>Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la
+voir que durant ses séances, en présence de nombreux
+étrangers, parfois seulement avec la s&oelig;ur Camilla, et
+jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait
+qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait
+et les séparait du reste du monde. Il savait également
+que ce n'était pas un secret d'amour, du moins,
+d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_624" id="Page_624">624</a></span>
+Il avait entendu dire par Léonard que tous les
+artistes étaient entraînés à transporter leurs propres
+traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils
+peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme
+humaine étant la créatrice du corps, chaque fois
+qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce
+qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance
+de cette inclination, que parfois même dans des portraits,
+en dépit des traits différents, transparaît l'âme
+de l'artiste.</p>
+
+<p>Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant
+était plus surprenant encore: il lui semblait
+que non seulement le portrait, mais même monna Lisa
+elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard&mdash;comme
+cela arrive aux gens vivant continuellement
+et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance
+n'existait pas dans les traits, mais spécialement
+dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non
+sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez
+saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue
+de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de
+modèle; chez <i>Ève devant l'arbre de la science</i> le premier
+tableau du maître; chez l'Ange dans <i>la Vierge
+aux Rochers</i>; chez la <i>Léda</i> et cent autres dessins
+du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna
+Lisa, comme si durant toute son existence, dans
+toutes ses &oelig;uvres, il eût cherché à refléter sa beauté
+et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.</p>
+
+<p>Par instants quand Giovanni observait longtemps
+<span class="pagenum"><a name="Page_625" id="Page_625">625</a></span>
+ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment
+pénible, comme devant un miracle,&mdash;la réalité lui
+paraissait un rêve et le rêve une réalité,&mdash;comme si
+monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme
+de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes,
+mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du
+maître, le sosie féminin de Léonard.</p>
+
+<p>La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui
+avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles
+pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des
+mains blanches et fines.</p>
+
+<p>Léonard commença son travail. Mais tout à coup
+il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur
+son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement
+n'échappaient à son observation.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque
+chose aujourd'hui?</p>
+
+<p>Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait
+moins à son portrait que de coutume.</p>
+
+<p>Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas
+très bien portante. J'ai veillé toute la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie
+de poser? murmura Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux
+remettre à une autre fois?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière?
+Regardez quelles ombres tendres, quel soleil moite:
+c'est <i>mon</i> jour! Je savais, continua-t-elle, que vous
+m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais j'ai été
+retenue par madonna Safonizba...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_626" id="Page_626">626</a></span>
+&mdash;Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et
+parfumée comme une boutique de cosmétiques...</p>
+
+<p>Gioconda sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna Safonizba désirait vivement me raconter
+la fête du Palazzo Vecchio donnée par la signora
+Argentina, la femme du gonfalonier; ce qu'on avait
+mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et
+quel homme courtisait telle femme...</p>
+
+<p>&mdash;Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de
+Dianora, mais le bavardage de cette crécelle qui vous
+a indisposée. Comme c'est étrange! Avez-vous remarqué,
+madonna, que parfois une absurdité quelconque
+que nous entendons de gens qui nous sont indifférents
+et qui ne nous intéresse guère&mdash;la bêtise ou la trivialité
+ordinaires&mdash;suffit pour assombrir subitement notre
+âme et nous impressionne plus qu'une peine personnelle?</p>
+
+<p>Elle inclina silencieusement la tête: il était visible
+que depuis longtemps ils étaient habitués à se comprendre
+presque sans mots, par une allusion, par un
+regard.</p>
+
+<p>Il essaya de reprendre son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>Après un instant de réflexion, elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Royaume de Vénus</i>.</p>
+
+<p>Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de
+Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs,
+aux voyages, aux observations de la nature, à
+ses projets de tableaux. Il employait presque toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_627" id="Page_627">627</a></span>
+les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces
+récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.</p>
+
+<p>Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et
+Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement
+de prélude au <i>Royaume de Vénus</i>, il commença
+de sa voix féminine son récit, telle une vieille
+fable ou une berceuse:</p>
+
+<p>&mdash;Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie
+assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les
+flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la
+vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse
+d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les
+tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs,
+attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs
+navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas,
+sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses
+à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes
+marines; les uns présentent leur quille, les autres leur
+poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux
+que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer
+rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le
+ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines
+couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue
+flamme des trépieds placés sur les marches du temple
+s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les
+colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs
+qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir.
+Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre
+dans l'autre, troublent la solitude par leur douce
+<span class="pagenum"><a name="Page_628" id="Page_628">628</a></span>
+chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond
+est le calme du royaume de Cypris.</p>
+
+<p>Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et
+le silence qui suivit était plus doux que tous les sons.
+Comme bercée par la musique, séparée de la réalité,
+pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard,
+monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un
+sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et
+pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant
+en voir le fond&mdash;le sourire même de
+Léonard.</p>
+
+<p>Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard
+et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant
+l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo
+Vecchio à son tableau <i>la Bataille d'Angiari</i>.</p>
+
+<p>En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence,
+il avait reçu la commande du gonfalonier perpétuel
+gouverneur de la République, Piero Soderini, de représenter
+une bataille mémorable sur le mur de la nouvelle
+salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie,
+le Palazzo Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre
+victoire des Florentins à Angiari en 1440 sur Nicolo
+<span class="pagenum"><a name="Page_629" id="Page_629">629</a></span>
+Piccinino, commandant les troupes du duc de Lombardie
+Filippino Maria Visconti.</p>
+
+<p>Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur:
+quatre cavaliers se sont empoignés et se battent pour
+un étendard; la hampe est cassée et va voler en éclats;
+l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. Cinq
+mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de
+côtés différents. Des sabres luisent, levés. A la façon
+dont les bouches sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel
+s'en échappe. Les visages convulsés des
+hommes ne sont pas moins terribles que les gueules
+de fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes
+subissent la contagion de cette rage: dressés
+sur leurs pieds de derrière, ils ont enchevêtré leurs
+pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'&oelig;il féroce,
+la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent.
+Par terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des
+chevaux, un homme en tue un autre en le tenant par
+les cheveux et heurtant sa tête contre le sol, ne s'aperçoit
+pas dans sa fureur que tous deux seront à
+l'instant écrasés.</p>
+
+<p>«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais
+hommes livrés à toutes les passions de la bête déchaînée;
+c'est, selon l'expression de Léonard, la <i>pazzia
+bestialissima</i> qui, dans les endroits plats, ne laisse pas
+une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»</p>
+
+<p>En acceptant la commande, Léonard fut forcé de
+signer un traité avec dédit en cas de retard dans
+l'exécution.</p>
+
+<p>La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_630" id="Page_630">630</a></span>
+un boutiquier. Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier
+Soderini ennuyait Léonard par ses continuels
+règlements de comptes pour les moindres sous versés
+par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis,
+des couleurs, d'huile de lin et autres vétilles.</p>
+
+<p>Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait
+avec mépris le gonfalonier&mdash;à la cour de Ludovic
+le More et de César Borgia&mdash;Léonard n'avait éprouvé
+un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre
+république, royaume de l'égalité bourgeoise.</p>
+
+<p>En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta
+sur la place devant le <i>David</i> de Michel-Ange.</p>
+
+<p>Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de
+ville de Florence, ce géant de marbre blanc qui se
+détachait sur le fond sombre des vieilles pierres.</p>
+
+<p>Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras
+droit qui tenait la fronde était tendu au point qu'on
+en voyait les veines; le gauche tenant la pierre était
+replié devant la poitrine. Les sourcils froncés et le
+regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression
+de l'homme qui vise un but. Au-dessus du front
+très bas, les cheveux s'emmêlaient comme une couronne.</p>
+
+<p>Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le <i>David</i>
+de Michel-Ange semblait être le Prophète qu'attendit
+vainement Savonarole, le Héros qu'espérait Machiavel.
+Dans cette &oelig;uvre de son rival, Léonard sentait une
+âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement
+opposée, comme l'action l'est à la contemplation, la
+passion à l'impassibilité, la tempête au calme. Et cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_631" id="Page_631">631</a></span>
+force étrangère l'attirait, éveillait sa curiosité, le désir
+de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.</p>
+
+<p>Et Léonard se souvint du <i>Livre des Rois</i>.</p>
+
+<p>Dans les chantiers de construction de Santa Maria
+del Fiore, se trouvait un énorme quartier de marbre
+abîmé par un sculpteur inhabile. Les meilleurs artistes
+l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait s'en servir.
+Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui
+proposa le bloc. Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle,
+il réfléchissait, mesurait, calculait, toujours
+indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus
+jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la
+commande et avec une extraordinaire rapidité, travaillant
+non seulement le jour mais même la nuit, achevait
+son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait travaillé
+durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse»,
+et n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre
+de la grandeur du <i>David</i>. Les Florentins déclarèrent
+Michel-Ange le rival en sculpture de Léonard. Et
+Buonarotti sans hésiter releva le défi.</p>
+
+<p>Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille
+dans la salle du Conseil, bien qu'il n'eût presque
+pas tenu le pinceau, avec une crânerie qui pouvait
+paraître une folle témérité, il déclarait rivaliser avec Léonard
+en peinture. Plus il découvrait de modestie et de
+bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait
+implacable. Le calme de Léonard lui semblait du
+mépris. Avec une imagination maladive, il écoutait les
+bavardages, cherchait des prétextes à disputes, profitait
+de toutes les occasions pour blesser son ennemi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_632" id="Page_632">632</a></span>
+Lorsque le <i>David</i> fut achevé, la Seigneurie invita
+les meilleurs peintres et sculpteurs à donner leur avis
+pour l'emplacement. Léonard se rangea à l'opinion de
+l'architecte Juliano da San Gallo qui conseillait de
+placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans
+l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale.
+Lorsque Michel-Ange le sut, il déclara que
+Léonard par jalousie voulait cacher le David dans le
+coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil
+ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant
+un jour, à l'une des réunions qui se tenaient dans
+l'atelier de Léonard en présence de nombreux artistes,
+entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro
+Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves
+du Pérugin, une discussion s'éleva pour savoir lequel
+des deux arts, la peinture ou la sculpture, était au-dessus
+de l'autre&mdash;sujet favori alors de dispute
+scolastique.</p>
+
+<p>Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna,
+il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il
+s'éloigne du métier.</p>
+
+<p>Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne
+pouvait deviner s'il parlait sincèrement ou s'il raillait,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La principale différence entre ces deux arts
+consiste en ce que la peinture exige une grande énergie
+cérébrale, et la sculpture, une énergie physique. Le
+sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans le
+marbre, il la taille à grands coups de maillet et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_633" id="Page_633">633</a></span>
+ciseau, avec la tension de toute sa force physique, avec
+une grande fatigue corporelle, comme un journalier
+inondé de sueur et de poussière. Son visage est blanchi
+comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés
+par les éclats de marbre, sa maison est pleine de
+pierres et de plâtras. Tandis que le peintre, dans un
+silence exquis, vêtu d'habits élégants, assis dans son
+atelier, promène un pinceau léger trempé dans d'agréables
+couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie
+de ravissants tableaux; le calme y règne en souverain
+et son travail est agrémenté par la musique, la conversation
+ou la lecture que ne troublent ni les coups
+de maillets, ni autres bruits désagréables.</p>
+
+<p>Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les
+prit à son compte, mais étouffant sa colère, il haussa
+seulement les épaules et répondit avec un sourire
+fielleux:</p>
+
+<p>&mdash;Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge,
+peut poser à l'efféminé et au dégoûté. Moi,
+rejeton d'une vieille famille honnête, je n'ai pas honte
+de mon travail et comme un simple journalier, je ne
+dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne
+la prérogative entre la peinture et la sculpture, la
+discussion est stupide; tous les arts sont égaux, découlant
+d'une même source et tendant au même but. Et
+si celui qui affirme que la peinture est plus noble que
+la sculpture est aussi érudit dans les autres branches,
+qu'il se permet de juger, je crains fort qu'il ne s'y
+connaisse autant que ma cuisinière.</p>
+
+<p>Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son
+<span class="pagenum"><a name="Page_634" id="Page_634">634</a></span>
+tableau de la salle du Conseil, désirant surpasser son
+rival.</p>
+
+<p>Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par
+une journée chaude, les soldats florentins se baignent
+dans l'Arno; les tambours battent la générale&mdash;l'ennemi
+est signalé; les soldats se hâtent de rejoindre la
+rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se délectaient
+et, soumis à la discipline, ils remettent leurs
+vêtements poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques
+chauffés par le soleil.</p>
+
+<p>Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange
+représenta la guerre, non pas comme «la plus
+féroce des sottises», mais comme une mâle action
+héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la
+lutte des héros pour la gloire et la grandeur de la
+patrie.</p>
+
+<p>Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de
+ce duel. Et comme tout ce qui était étranger à la politique
+leur semblait insipide, tel un plat sans poivre ni
+sel, ils s'empressèrent de déclarer que Michel-Ange
+soutenait la République contre les Médicis et Léonard
+les Médicis contre la République. Le duel artistique
+devenu compréhensible pour tous, se ralluma avec une
+force nouvelle, fut transporté des maisons dans la rue,
+servant les passions des partis absolument étrangers à
+l'art. Les &oelig;uvres de Léonard et de Michel-Ange devinrent
+l'étendard de deux camps ennemis.</p>
+
+<p>L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des
+inconnus lançaient des pierres au <i>David</i>. Les citoyens
+considérables en accusèrent le peuple; les tribuns du
+<span class="pagenum"><a name="Page_635" id="Page_635">635</a></span>
+peuple, les citoyens considérables; les artistes, les
+élèves du Pérugin qui avaient fondé nouvellement un
+atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du
+gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient
+de pierres le <i>David</i> étaient achetés par son rival
+Léonard.</p>
+
+<p>Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins
+laissèrent supposer qu'ils y ajoutaient foi.</p>
+
+<p>Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne
+se trouvait dans l'atelier que Giovanni et Salaino&mdash;lorsque
+la conversation vint à tomber sur Michel-Ange,
+Léonard dit à monna Lisa:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble parfois que si je lui parlais face
+à face, tout s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de
+cette stupide rivalité: il aurait compris que je ne suis
+pas son ennemi et qu'il n'y a pas d'homme capable
+de l'aimer comme je l'aurais aimé.</p>
+
+<p>Monna Lisa eut un geste de doute:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il
+compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui
+ne peut pas ne pas comprendre! Tout son malheur
+réside dans sa timidité et son manque de confiance:
+il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il
+ignore encore sa force. C'est un délire, une folie!
+Je lui aurais tout dit et il se serait calmé. Est-ce à
+lui de me craindre? Savez-vous, madonna... ces
+jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se
+baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux.
+Personne ne peut même se figurer ce qu'il est et ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_636" id="Page_636">636</a></span>
+qu'il sera. Moi, je sais que même maintenant, non
+seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi;
+oui, oui, je le sens: plus fort que moi!</p>
+
+<p>Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait
+à Giovanni, se reflétait le regard même de Léonard
+et sourit d'une façon étrange et douce.</p>
+
+<p>Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de
+la vieille église Maria del Carmine, Léonard rencontra
+un jeune homme, presque un enfant, qui copiait
+les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il portait
+une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre
+mais de toile grossière évidemment confectionnée au
+village. Il était élancé, souple; son cou mince était
+blanc et tendre comme celui des jeunes filles anémiées;
+son visage, ovale comme un &oelig;uf et pâle jusqu'à la
+transparence, avait un charme minaudier, avec de
+grands yeux noirs pareils à ceux des paysannes de
+l'Ombrie qui avaient servi de modèle aux Madones du
+Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides
+comme le ciel.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra
+l'adolescent au couvent de Maria Novella, dans
+la salle du Pape, où était exposé le carton de la
+bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait
+ce carton avec autant de zèle que les fresques de
+Masaccio. Probablement connaissait-il déjà Léonard,
+car il le buvait du regard, visiblement désireux de lui
+adresser la parole et apeuré de le faire.</p>
+
+<p>Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant,
+ému et rougissant avec une enfantine insinuation, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_637" id="Page_637">637</a></span>
+jeune homme lui déclara qu'il le considérait comme
+son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que
+Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons
+des souliers de Léonard.</p>
+
+<p>Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme,
+causa longuement avec lui, examina ses dessins; et
+plus il l'étudiait, plus il se convainquait qu'il avait
+devant lui un futur grand artiste. Attentif et sensible à
+tous les échos, condescendant à toutes les influences
+comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio
+et particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de
+maturité, le maître devinait en lui une fraîcheur de
+sentiment telle qu'il ne l'avait encore rencontrée chez
+personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cet
+enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et
+de la vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait
+à vaincre les plus hautes difficultés avec légèreté,
+comme en un jeu. Tout lui venait sans effort, comme
+si n'existaient point pour lui dans l'art, ni les infinies
+recherches, ni les indécisions, ni les perplexités
+qui avaient été le tourment et la malédiction de toute
+la vie de Léonard.</p>
+
+<p>Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable
+étude lente et patiente de la nature, des règles de
+mathématique, des lois de la peinture, le jeune
+homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et visiblement
+ennuyé, n'écoutait attentivement que par
+déférence pour le maître.</p>
+
+<p>Un jour il lui échappa une parole qui surprit,
+effraya presque Léonard par sa profondeur:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_638" id="Page_638">638</a></span>
+&mdash;J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit
+penser à rien, tout alors se présente mieux.</p>
+
+<p>Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que
+l'unité, la parfaite harmonie du sentiment et de la
+raison, de la connaissance et de l'amour que le maître
+recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient exister.</p>
+
+<p>Et devant sa modeste et insouciante candeur,
+Léonard éprouvait des doutes plus grands, une
+crainte plus intense pour l'avenir de l'art, pour l'&oelig;uvre
+de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine
+de Buonarotti.</p>
+
+<p>&mdash;D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent.
+Qui est ton père et comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme
+avec son caressant sourire. Mon père est le peintre
+Sanzio. Mon nom, Raphaël.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les
+travaux du détournement de l'Arno dans le port de
+Livourne.</p>
+
+<p>La veille de son départ, revenant de chez Machiavel,
+il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait
+dans la rue Tornabuoni.</p>
+
+<p>Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence
+n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la
+<span class="pagenum"><a name="Page_639" id="Page_639">639</a></span>
+roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait
+été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi
+l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude.
+De derrière la colline San Miniato, la lune se levait.
+A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient
+de vieilles masures reflétées dans le fleuve
+à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts
+de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une
+étoile solitaire.</p>
+
+<p>La silhouette de Florence se découpait sur le ciel
+pur, comme le frontispice sur le fond or terni des
+vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel
+un visage humain. Au nord, l'antique clocher de
+Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo
+Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la
+coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille
+à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys
+Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du
+crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur
+sombre, argentée.</p>
+
+<p>Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que
+chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait
+que celle de Florence rappelait la poussière moite,
+comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs
+des très vieux tableaux.</p>
+
+<p>Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque
+aussi peu que Giovanni. L'idée qu'elle avait un
+mari, messer Francesco, maigre, grand, avec une
+verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un
+homme positif aimant à discuter les privilèges de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_640" id="Page_640">640</a></span>
+race des b&oelig;ufs siciliens et les droits sur les peaux de
+mouton, cette idée ne l'offusquait ni ne l'étonnait.
+Il y avait des moments où Léonard se réjouissait du
+charme immatériel de la Gioconda, charme étrange,
+lointain, irréel et plus réel en même temps que tout
+ce qui existait. Mais il y avait d'autres instants où il
+sentait vivement sa vivante beauté.</p>
+
+<p>Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à
+cette époque on appelait «dotte eroine», savantes
+héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de ses connaissances.
+Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait
+le grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement
+que beaucoup la considéraient comme inintelligente.
+En réalité, lui semblait-il, elle possédait
+ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement
+l'esprit féminin,&mdash;la sagesse instinctive. Elle avait
+des mots qui, subitement, l'apparentaient à lui, la
+rendaient toute proche, unique et éternelle compagne
+et s&oelig;ur. A ces moments, il aurait voulu franchir le
+cercle fatidique qui séparait la contemplation de la
+vie réelle.</p>
+
+<p>Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?</p>
+
+<p>Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en
+lui que l'ennui ou le rire, il ne pouvait s'empêcher de
+railler les soupirs langoureux des amoureux célestes et
+les sonnets sirupeux dans le goût de Pétrarque. Non
+moins étranger était pour lui ce que la généralité
+appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce
+qu'elle le dégoûtait, il s'abstenait des femmes également,
+toute possession matérielle&mdash;dans ou en
+<span class="pagenum"><a name="Page_641" id="Page_641">641</a></span>
+dehors du mariage&mdash;lui paraissant grossière. Et
+il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans
+s'indigner, sans blâmer, sans justifier, reconnaissant
+la loi naturelle de la lutte pour l'amour et pour la
+faim, mais ne voulant pas y prendre part, se soumettant
+à une autre loi d'amour et de pudeur.</p>
+
+<p>Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une
+plus parfaite union avec son amante, que dans ces
+profondes et mystérieuses caresses,&mdash;dans la contemplation
+de cette vision immortelle, de cet être nouveau,
+conçu et né d'eux&mdash;comme l'enfant du père
+et de la mère&mdash;et qui était lui et elle en même
+temps?</p>
+
+<p>Et cependant il sentait que même dans cette union
+pure se cachait un danger, plus grand peut-être que
+dans l'ordinaire union d'amour charnel. Tous deux
+marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne
+encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation
+et l'attirance de l'infini. Entre eux existaient des mots
+glissants et transparents, à travers lesquels luisait le
+secret comme le soleil brille à travers le brouillard. Et
+par instants il songeait:</p>
+
+<p>Si lui ou elle transgressait la limite et transformait
+la contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle
+pas, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris,
+comme le ferait toute autre femme?</p>
+
+<p>Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un
+tourment terrible et lent. Et il s'effrayait de sa soumission,
+illimitée, comme de sa tendre et implacable
+curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il sentit
+<span class="pagenum"><a name="Page_642" id="Page_642">642</a></span>
+en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il
+devrait décider si elle était pour lui un être vivant ou
+une vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir
+de la beauté féminine. Il gardait l'espoir que la séparation
+éloignerait la solution de ce problème et il se
+réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure
+que l'heure de la séparation approchait, il comprenait
+qu'il s'était trompé, que non seulement la
+séparation n'éloignerait pas la solution mais encore
+qu'elle la brusquerait.</p>
+
+<p>Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il
+s'était engagé dans une impasse déserte et lorsqu'il
+s'orienta il ne sut de prime abord où il se trouvait.
+Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits
+des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la
+cathédrale. Un côté de la ruelle était plongé dans
+l'obscurité, l'autre, tout baigné par la blanche lumière
+de la lune.</p>
+
+<p>Devant un balcon, des hommes drapés dans des
+mantes noires, le visage caché par des masques,
+chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la vieille
+chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment
+heureuse et mélancolique, que Léonard aimait particulièrement
+pour l'avoir entendue dans sa jeunesse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Oh! que la jeunesse est belle</p>
+<p>Et éphémère! Chante et ris</p>
+<p>Et sois heureux&mdash;si tu le veux</p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le dernier vers se répercuta dans son c&oelig;ur en un
+sombre pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_643" id="Page_643">643</a></span>
+pas, au seuil de la vieillesse, éclairant sa solitude,
+l'âme vivante, l'âme s&oelig;ur? La repousserait-il, la
+renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de fois pour
+son existence, en faveur de la contemplation, sacrifierait-il
+de nouveau le proche pour le lointain, le
+réel pour l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda
+vivante ou l'immortelle? Il savait que préférant l'une,
+il perdrait l'autre, et elles lui étaient également chères;
+il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. Mais
+sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait
+décider ce qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour
+l'immortelle ou l'immortelle pour la vivante&mdash;celle
+qui était ou celle qui serait toujours?</p>
+
+<p>Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient
+fermées; les lumières éteintes. Il leva le heurtoir
+pendu à une chaîne et frappa. Le gardien ne répondit
+pas; il était sorti ou dormait. Les coups répétés par
+l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence
+régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond
+encore. Et tout à coup retentirent des sons
+lourds, lents et métalliques, les sons de l'horloge de
+la tour voisine. Leur voix disait le silencieux et
+menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
+l'irrémédiable fuite du passé.</p>
+
+<p>Et longtemps le dernier son trembla et se balança
+dans l'atmosphère lunaire s'épandant en ondes
+harmonieuses répétant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_644" id="Page_644">644</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure
+habituelle et, pour la première fois, seule. Gioconda
+savait que c'était leur dernière entrevue.</p>
+
+<p>La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante.
+Léonard tendit le plafond de toile et dans la cour
+aux murs noirs régna la lumière tendre, crépusculaire,
+transparente, qui donnait au visage de Gioconda un
+charme pénétrant.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls.</p>
+
+<p>Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement
+calme, oublieux de ses pensées de la veille, comme si
+pour lui n'existaient ni passé ni avenir, comme si
+Gioconda était restée et resterait toujours assise ainsi
+devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce
+qu'il ne pouvait faire dans la vie, il le faisait dans
+la contemplation, unissait la réalité et son reflet, la
+vivante et l'immortelle. Et cela lui procurait la joie
+d'une grande délivrance. Maintenant il ne la plaignait
+ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise
+jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait
+tout, qu'elle mourrait et ne se révolterait pas.
+Et par instants, il la regardait avec la même curiosité
+que celle qu'éveillaient en lui les condamnés qu'il
+accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les
+derniers frémissements de leur visage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_645" id="Page_645">645</a></span>
+Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une
+pensée étrangère, qu'il ne lui avait pas suggérée,
+avait glissé sur son visage comme la buée de l'haleine
+sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la
+ramener de nouveau au type de sa vision, chasser
+loin d'elle cette ombre humaine, il commença à lui
+raconter de sa voix chantante et autoritaire, comme
+un sorcier une incantation, un de ces récits mystérieux,
+pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Incapable de résister à mon désir de voir des
+images inconnues des hommes, conçues par l'art
+de la nature, et durant longtemps je suivis ma
+route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin
+atteint une caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil.
+Puis, décidé, baissant la tête, courbant le dos, la
+main gauche appuyée sur mon genou droit, de la
+droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité,
+j'entrai et fis quelques pas. Les sourcils froncés,
+les yeux à demi fermés, la vue en éveil, souvent je
+changeais mon chemin, errant à tâtons dans l'obscurité,
+essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité
+était trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné
+quelque temps, deux sentiments s'éveillèrent en moi
+et commencèrent à lutter: la peur et la curiosité; la
+peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de
+savoir si elle ne recélait point un merveilleux
+mystère?</p>
+
+<p>Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de
+Gioconda.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_646" id="Page_646">646</a></span>
+&mdash;Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez surpris le mystère de la caverne?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui en était possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le révélerez aux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je
+voudrais leur insuffler une dose de curiosité qui puisse
+toujours vaincre leur peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et si la curiosité ne suffisait pas, messer
+Leonardo? dit Gioconda avec une lueur inattendue
+dans le regard. S'il fallait autre chose, un sentiment
+plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les
+plus merveilleux mystères de la caverne?</p>
+
+<p>Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait
+jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il encore? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Elle se taisait.</p>
+
+<p>A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil
+glissa entre deux bandes du velum. Et sur son visage,
+le charme des ombres claires, tendres comme une
+musique lointaine fut rompu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez demain? demanda Gioconda.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.</p>
+
+<p>L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque
+chose et resta silencieux. Il devinait qu'elle
+partait pour ne pas rester sans lui à Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Francesco, continua monna Lisa, part
+pour affaires en Calabre pour trois mois, jusqu'à l'automne.
+Je lui ai demandé de l'accompagner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_647" id="Page_647">647</a></span>
+Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le
+rayon de soleil méchamment aigu. Les multiples
+gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent pâles et sans vie,
+sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les couleurs
+de l'arc-en-ciel&mdash;les couleurs de la vie. Et Léonard
+subitement sentit qu'il revenait à la vie&mdash;timide,
+faible, pitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le
+velum. Il n'est pas tard. Je ne suis pas fatiguée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le
+pinceau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne finirez jamais le portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme
+effrayé. Ne viendrez-vous plus chez moi quand vous
+serez de retour?</p>
+
+<p>&mdash;Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai
+tout à fait autre et vous ne me reconnaîtrez plus.
+N'avez-vous pas dit vous-même que le visage des
+gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à
+lui-même. Mais, je ne sais... il me semble parfois que
+ce que je veux est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai
+entendu dire que c'est parce que vous cherchez l'impossible
+que vous n'achevez jamais vos &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.</p>
+
+<p>Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon
+voyage!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_648" id="Page_648">648</a></span>
+Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur
+son visage un reproche suppliant, sans espoir. Il savait
+que cet instant était pour tous deux irrévocable et
+solennel comme la mort. Il savait qu'il ne pouvait se
+taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une
+solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance
+et l'abîme qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui
+souriait de son sourire calme et radieux. Mais maintenant,
+il lui semblait que ce calme et cette clarté étaient
+semblables au sourire des morts.</p>
+
+<p>Une pitié intolérable lui serra le c&oelig;ur, le rendit plus
+faible encore.</p>
+
+<p>Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la
+baisa pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient
+et, en même temps, il sentit que, se baissant
+rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il revint à soi&mdash;elle n'était plus là. Autour
+de lui régnait le silence mort d'un après-midi d'été,
+beaucoup plus menaçant que le silence d'une nuit
+profonde.</p>
+
+<p>Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus
+effrayants, retentirent les sons métalliques de l'horloge
+voisine. Ils disaient, ces sons, le silencieux et menaçant
+vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
+l'irrémédiable fuite du passé.</p>
+
+<p>Et longtemps le dernier son trembla, répétant
+comme une voix humaine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_649" id="Page_649">649</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait
+rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre,
+Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours
+après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.</p>
+
+<p>Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la
+séparation pouvait se prolonger, une telle crainte
+superstitieuse et un tel ennui lui serraient le c&oelig;ur
+qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec
+personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre
+une nouvelle fâcheuse.</p>
+
+<p>Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence.
+La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui
+semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La
+lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires
+et tendres.</p>
+
+<p>Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient,
+ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais
+plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer
+Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait
+que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile
+et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.</p>
+
+<p>&mdash;«Le principal est de ne pas penser, alors tout
+vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de
+<span class="pagenum"><a name="Page_650" id="Page_650">650</a></span>
+Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car
+elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut
+en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux
+mystères de la caverne?</p>
+
+<p>Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait
+avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et
+tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de
+son c&oelig;ur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette
+joie, s'éveillait un terrible pressentiment.</p>
+
+<p>Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers
+d'affaires, comptant rendre visite le lendemain
+à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida
+de demander le soir même des nouvelles au portier du
+Lungano delle Grazie.</p>
+
+<p>Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont
+Santa Trinita. Le temps&mdash;comme cela arrive souvent
+en automne à Florence&mdash;avait brusquement changé.
+Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et
+les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une
+pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais
+rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales
+et humides, les toits des maisons et les visages des
+gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La
+pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de
+loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En
+face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait
+le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs
+hommes, les uns assis, les autres debout et causant
+avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les
+morsures du vent du nord.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_651" id="Page_651">651</a></span>
+&mdash;Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez,
+je vous prie, juger notre discussion.</p>
+
+<p>Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre
+trente-quatre de l'<i>Enfer</i> de la <i>Divine Comédie</i>, dans
+lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans
+la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.</p>
+
+<p>Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à
+l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des
+yeux, regardait au loin dans la direction du quai
+Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche
+un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté,
+osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux
+noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles
+écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était
+Michel-Ange Buonarrotti.</p>
+
+<p>Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante,
+c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing
+reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un
+sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de
+Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes
+de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les
+paupières étaient enflammées, presque dépourvues de
+chair, et rouges par suite du travail de nuit durant
+lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son
+front&mdash;ce qui le faisait ressembler à un cyclope.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on
+à Léonard.</p>
+
+<p>Léonard espérait toujours que sa brouille avec
+Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_652" id="Page_652">652</a></span>
+pensé à celui-ci durant son absence de Florence et
+l'avait presque oublié.</p>
+
+<p>Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son
+c&oelig;ur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes
+paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible
+que Michel-Ange ne les comprît pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était
+un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard
+avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange.
+Il vous expliquera mieux que moi ce passage.</p>
+
+<p>Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête
+baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne
+s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche.
+Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta
+et leva les yeux.</p>
+
+<p>Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards
+des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa
+laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Pris au dépourvu, il se décontenança au premier
+instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement
+sous les rayons du soleil et le regard
+des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son
+rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas
+(Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange),
+sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se
+transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer
+une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et
+tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une
+voix étranglée:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_653" id="Page_653">653</a></span>
+&mdash;Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à
+toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards
+castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse,
+n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à
+tout, à ta courte honte.</p>
+
+<p>Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il
+cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants
+pour humilier son rival.</p>
+
+<p>Tous les regards étaient fixés sur eux.</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux
+tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire
+bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus
+railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate.
+Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme
+presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.</p>
+
+<p>Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant
+que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme
+plus fort que la tempête».</p>
+
+<p>Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité,
+eut un geste navré de la main et, se détournant vivement,
+s'éloigna de son pas lourd en marmonnant
+d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos
+voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme
+fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu
+dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.</p>
+
+<p>Léonard continua son chemin.</p>
+
+<p>Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs
+de la scène, un petit homme vilain et remuant.
+L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son
+état, mais il le savait être malveillant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_654" id="Page_654">654</a></span>
+Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les
+oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait
+l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon
+improvisé qui marchait près de lui dans la boue,
+ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant
+de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un
+mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou
+le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, messer, insistait l'insupportable
+personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait
+de la Gioconda?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les
+sourcils. Cela vous intéresse?</p>
+
+<p>&mdash;Non... seulement... quand on songe que depuis
+trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne
+l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous
+semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer
+une &oelig;uvre plus finie!</p>
+
+<p>Il sourit servilement.</p>
+
+<p>Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme
+malingre lui devint subitement tellement antipathique
+que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait
+saisi au collet et précipité dans la rivière.</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait
+l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous
+pas encore messer Leonardo?</p>
+
+<p>Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en
+longueur.</p>
+
+<p>Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût,
+s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également
+<span class="pagenum"><a name="Page_655" id="Page_655">655</a></span>
+flaira quelque chose, car il devint encore plus
+souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux
+se prirent à clignoter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de
+retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel
+malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour
+la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna
+Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...</p>
+
+<p>Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard.
+Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme
+le dévorait du regard.</p>
+
+<p>Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain;
+son visage à peine pâli resta impénétrable pour son
+interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue,
+dut s'arrêter à la place Frescobaldi.</p>
+
+<p>La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses
+esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il
+avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre
+compte de l'impression et raconter par toute la ville,
+ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison
+amoureuse de Léonard et de la Gioconda.</p>
+
+<p>La réalité de la mort, comme cela se produit toujours
+à la première minute, lui paraissait invraisemblable.</p>
+
+<p>Mais le soir même il apprit tout. Revenant de
+Calabre où messer Francesco avait très avantageusement
+traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero,
+monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient
+les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient
+les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_656" id="Page_656">656</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant
+l'Arno vers Pise, aboutit à une déconvenue.
+Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent toute la responsabilité
+sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à
+mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses
+droits d'héritage à un usurier. Ses frères lui intentèrent
+un procès, amassant contre lui toutes les vieilles accusations
+de magie, d'impiété, de sodomie, de haute
+trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A
+tous ces ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de
+la salle du Conseil.</p>
+
+<p>Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la
+promptitude exigée par la peinture à la fresque
+étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en dépit de
+l'avertissement donné par la <i>Sainte Cène</i>, Léonard
+décida de peindre quand même avec des couleurs à
+l'huile la bataille d'Anghiari. Le travail à moitié
+achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide de
+brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre
+compte que la chaleur n'influait que sur le bas du
+tableau et que le vernis de la partie supérieure gardait
+toujours sa moiteur. Après de nombreux et vains
+efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai
+de peinture murale subirait le même sort que la <i>Sainte</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_657" id="Page_657">657</a></span>
+<i>Cène</i>, et que de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti,
+«il serait forcé de tout abandonner à sa courte
+honte».</p>
+
+<p>Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût
+plus grand que l'affaire du canal de Pise et son
+procès contre ses frères.</p>
+
+<p>Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux
+en le menaçant du dédit convenu, et voyant l'inutilité
+de ses menaces accusa ouvertement Léonard de
+détournement d'argent du Trésor.</p>
+
+<p>Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis,
+l'artiste voulut lui rendre toutes les sommes touchées,
+messer Pierro refusa de les recevoir, et cependant, circulait
+à Florence, dans toutes les mains, colportée
+par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier
+au chancelier de la République florentine à Milan,
+qui sollicitait les services de Léonard pour le compte
+du lieutenant du roi de France en Lombardie, le seigneur
+Charles d'Amboise.</p>
+
+<p>«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait
+la lettre. Ayant exigé à l'avance une forte somme,
+et ayant à peine commencé le travail, il a tout abandonné,
+agissant dans cette affaire comme un traître
+vis-à-vis de la République.»</p>
+
+<p>Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans
+sa chambre de travail. Après la journée écoulée en
+préoccupations de toutes sortes, il se sentait fatigué et
+brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. Il
+tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une
+caricature; essaya de lire; mais rien ne l'intéressait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_658" id="Page_658">658</a></span>
+l'insomnie persistait. Il écoutait les hurlements du
+vent et se souvenait des paroles de Machiavel: «Le
+plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les préoccupations,
+ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie,
+ni même la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit
+une lumière, ouvrit la porte de la chambre voisine,
+entra, s'approcha du tableau posé sur le chevalet et
+recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.</p>
+
+<p>C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.</p>
+
+<p>Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance
+et il lui semblait qu'il le voyait pour la première fois.
+Et il découvrit une telle puissance de vie dans ce
+visage qu'il en éprouva un malaise devant son &oelig;uvre.
+Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant
+certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une
+aiguille, occasionnaient la mort du modèle. Pour lui,
+il avait agi en sens contraire, enlevant la vie à une
+vivante pour la donner à une morte.</p>
+
+<p>Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait
+qu'en la fixant attentivement, on eût vu la poitrine se
+soulever, le sang battre sous les artères et l'expression
+du visage se transformer. Et en même temps elle
+était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique
+dans son immortelle jeunesse que la base des rochers
+basaltiques qui formait le fond du portrait.</p>
+
+<p>Seulement à ce moment, comme si la mort lui
+eût dessillé les yeux, il comprit que le charme de
+monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec une si
+infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était
+elle, maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le
+<span class="pagenum"><a name="Page_659" id="Page_659">659</a></span>
+regard de ces yeux, reflétant son âme à lui, à l'infini,
+comme un miroir un autre miroir?</p>
+
+<p>Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors
+de leur dernière entrevue: «Il faut autre chose que la
+curiosité pour pénétrer les plus profonds et peut-être
+les plus merveilleux mystères de la caverne.»?</p>
+
+<p>Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les
+morts contemplent les vivants?</p>
+
+<p>Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas
+morte. Mais jamais il n'avait considéré la mort
+d'aussi près.</p>
+
+<p>Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une
+insupportable terreur glaçait son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et pour la première fois dans sa vie, il recula
+devant l'infini, sans oser le scruter, sans vouloir
+savoir.</p>
+
+<p>D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la
+portrait, comme on rejette un suaire.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Au début du printemps, sur les instances du seigneur
+d'Amboise, Léonard obtint un congé de trois
+mois et partit pour Milan.</p>
+
+<p>Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé
+éternel, que vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il
+avait aperçu pour la première fois les Alpes neigeuses,
+au-dessus de la plaine lombarde.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_660" id="Page_660">660</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="center">LA SAINTE INQUISITION.</p>
+
+<p class="center">1500-1513</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>«Connaissez tout le monde, mais
+vous, que personne ne vous connaisse.»</p>
+
+<p class="right"><i>BASILEUS LE GNOSISTE.</i></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Sur la demande pressante du seigneur Charles
+d'Amboise, l'artiste reçut de Sa Seigneurie Florentine
+un congé illimité et l'année suivante 1507, étant définitivement
+entré au service du roi de France, il s'installa
+à Milan, ne faisant plus que de rares voyages
+d'affaires à Florence.</p>
+
+<p>Quatre ans s'écoulèrent.</p>
+
+<p>Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà
+considéré comme un maître habile, travaillait aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_661" id="Page_661">661</a></span>
+fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant
+au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore,
+construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et
+d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très
+haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis
+superbe, des seigneurs de Carmagnola.</p>
+
+<p>Les nonnes louaient cette terre et cette maison à
+l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra,
+revenus depuis peu à Milan.</p>
+
+<p>Peu après la première invasion française, et le pillage
+de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté
+la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en
+Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la
+Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient
+à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait
+trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer
+l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très
+fortes sommes au <i>devâtdâr</i> de Syrie et se les étant
+appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna
+Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir
+un trésor caché dans le temple d'Astarté, en
+Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à
+Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement
+riche, qu'elle avait charmé et enivré à
+l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que,
+partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement
+riches.</p>
+
+<p>L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius
+Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était
+transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_662" id="Page_662">662</a></span>
+respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement
+les offices et les jeûnes et, par de généreux dons,
+avait acquis non seulement la protection des s&oelig;urs du
+Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.</p>
+
+<p>Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme
+un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse
+d'Hermès Trismégiste.</p>
+
+<p>L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand
+nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées
+et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait
+ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant
+ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en
+plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice,
+sous un prétexte ou sous un autre, en
+réalité uniquement pour voir Cassandra.</p>
+
+<p>La jeune fille aux premières entrevues avait observé
+une certaine retenue, jouant à la païenne repentie,
+parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à
+peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle
+redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite;
+était ou semblait malade presque de façon continue,
+passait son temps, en dehors des offices, dans une
+chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne:
+une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant
+sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets
+par une muraille de cyprès. L'installation de ce
+refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y
+voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues
+grecques, des divinités égyptiennes taillées dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_663" id="Page_663">663</a></span>
+le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant
+l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins
+durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes
+d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans,
+reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents
+et tendres comme des pétales de fleur. Elle
+racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle
+avait vues, la solennité des temples de marbre blanc
+abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs
+rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus;
+elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées
+et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois
+il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces
+voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments,
+amassé toutes ces antiquités, elle répondit par
+les mots de son père, Luigi Sacrobosco:</p>
+
+<p>«Pour ressusciter les morts».</p>
+
+<p>Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela
+à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.</p>
+
+<p>Elle avait peu changé. Son visage était toujours
+étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme
+celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que
+dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait
+à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la
+peur et la pitié.</p>
+
+<p>Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité
+le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des
+ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du
+Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s'était
+éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos
+<span class="pagenum"><a name="Page_664" id="Page_664">664</a></span>
+Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses
+&oelig;uvres inédites, ses lettres, les traditions redites par
+ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son
+séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie
+de Pleuton:</p>
+
+<p>«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes
+les nations et de toutes les tribus, resplendira une
+religion unique, et tous les hommes s'uniront en une
+même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?»
+Il répondait: La foi de l'antique paganisme.»</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort
+de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est
+pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore,
+monna Cassandra?</p>
+
+<p>&mdash;Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte,
+dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu'il
+ignorait beaucoup de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles choses? interrogea Giovanni.</p>
+
+<p>Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur
+de Cassandra, il sentit son c&oelig;ur défaillir.</p>
+
+<p>En guise de réponse, elle prit sur une planche un
+vieux parchemin, la tragédie d'Eschyle <i>Prométhée
+enchaîné</i>, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait
+quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait
+pas, elle le lui expliquait.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu
+entendu parler de l'homme qui, il y a dix siècles,
+ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter
+les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius Julien?</p>
+
+<p>&mdash;Julien l'Apostat?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_665" id="Page_665">665</a></span>
+&mdash;Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à
+soi-même, semblait un apostat, mais n'a pas osé
+l'être...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis
+ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te
+dire! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai
+que ceci: il existe un dieu parmi les dieux olympiens,
+plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux;
+un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule
+matinal, impitoyable et bienfaisant comme la
+mort, descendu sur la terre et ayant donné aux mortels
+l'oubli mortel&mdash;feu nouveau du feu de Prométhée&mdash;dans
+son propre sang, dans l'enivrement du
+suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère,
+comprendra et dira à l'univers que la sagesse du couronné
+de pampres est égale à celle du couronné
+d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni?
+Sinon, tais-toi, n'interroge pas, car en cela réside un
+mystère dont on ne peut encore parler.</p>
+
+<p>Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en
+lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il
+ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à perdre. Il
+sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni la science
+de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient
+les doutes dont son âme se mourait. Seulement,
+dans les sombres prophéties de Cassandra, il
+croyait distinguer vaguement la plus terrible et l'unique
+voie de conciliation, et il l'y suivait avec une bravoure
+désespérée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_666" id="Page_666">666</a></span>
+Ils devenaient chaque jour plus intimes.</p>
+
+<p>Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait
+pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.
+La confession des martyrs, comme le miracle, sont
+nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas
+meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à
+eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait
+affirmé les vérités géométriques découverts par lui?
+La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus
+de la confession, comme l'a dit le Maître:
+«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne
+ne vous connaisse.»</p>
+
+<p>&mdash;Quel maître? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>Et il songea:</p>
+
+<p>«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout
+le monde et personne ne le connaît.»</p>
+
+<p>&mdash;Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra,
+en expliquant que le nom de gnosiste, «Initié»,
+était donné aux grands maîtres des premiers
+siècles du christianisme pour lesquels la foi complète
+et la science complète ne formaient qu'un tout homogène.</p>
+
+<p>La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits
+et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles
+avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient
+débattus contre <i>la dualité</i>, sombraient dans les
+mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y
+avait des moments où il s'éveillait de ces pensées,
+comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et
+<span class="pagenum"><a name="Page_667" id="Page_667">667</a></span>
+alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait,
+qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait
+de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard.
+La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il
+ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le
+sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce
+moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie,
+l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II,
+inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire
+propagation de la sorcellerie dans la province
+lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs.
+Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs
+au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du
+danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois
+entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne
+la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France,
+en Angleterre ou en Hollande.</p>
+
+<p>Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra,
+Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du
+Palazzo Carmagnola.</p>
+
+<p>Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les
+branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle
+comme un clair de lune; le visage de la jeune fille
+était particulièrement beau et impénétrable. A cet
+instant de la séparation, Giovanni sentit seulement
+combien elle lui était chère. Il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous
+le suprême mystère dont vous m'avez parlé?</p>
+
+<p>Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une
+cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était
+<span class="pagenum"><a name="Page_668" id="Page_668">668</a></span>
+la célèbre <i>Tabula Smaragdina</i>, la table d'émeraude,
+trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis
+entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans
+lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste,
+le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait
+gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre
+en vieux caractères grecs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Le ciel en haut, le ciel en bas,</i></p>
+<p><i>Les étoiles en haut, les étoiles en bas</i>,</p>
+<p><i>Tout ce qui est en haut est en bas</i>,</p>
+<i>Si tu comprends&mdash;gloire à toi!</i>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra
+solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même,
+entends-tu, absolument tout. Et maintenant,
+selon la coutume, avant de nous séparer, vidons
+la dernière coupe fraternelle.</p>
+
+<p>Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la
+cire, en versa le contenu&mdash;un vin épais comme de
+l'huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum&mdash;dans
+une antique coupe de chrysolithe portant
+ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes.
+Puis s'approchant de la croisée, elle éleva la
+coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles
+du soleil, dans la transparence des parois, les corps
+nus des bacchantes se rosirent de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra
+encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard
+<span class="pagenum"><a name="Page_669" id="Page_669">669</a></span>
+possédait la dernière, la plus haute sagesse, car
+son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu
+olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant
+je vois que lui aussi aspire et n'atteint pas, cherche
+et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le
+précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de
+lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu
+en l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous
+deux: au dernier Réconciliateur.</p>
+
+<p>Respectueusement, dévotieusement, comme si elle
+accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la
+moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient
+pas de charmes défendus. C'est un vin pur et sacré,
+fait des grappes de la vigne de Nazareth. C'est le sang
+le plus pur de Dionysos le Galiléen.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux
+mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante:</p>
+
+<p>&mdash;Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je
+te conterai un secret que je n'ai confié à personne, je
+te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie
+dans lesquels nous seront unis pour l'éternité, pareils
+au frère et à la s&oelig;ur, à deux fiancés.</p>
+
+<p>Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les
+branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni
+son visage sévère, blanc comme le marbre,
+impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants
+tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme
+du sang, ses yeux jaunes comme de l'ambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_670" id="Page_670">670</a></span>
+Une terreur connue glaça le c&oelig;ur de Beltraffio et
+il songea:</p>
+
+<p>«La Diablesse blanche!»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>A l'heure convenue, il se trouva devant la grille
+du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps
+il frappa sans qu'on vînt lui ouvrir. Enfin,
+effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore
+et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape
+Jules II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément
+à Milan et de suite avait ordonné de se saisir
+de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce
+monna Cassandra.</p>
+
+<p>Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna
+Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte
+Inquisition.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se
+guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il
+essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta
+infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des
+mots bizarres que seul le maître savait comprendre.
+Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_671" id="Page_671">671</a></span>
+béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un
+oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant
+à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant
+attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines,
+rabotait des planches ou encore, durant des
+heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras
+ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson&mdash;toujours
+la même; puis contemplant le maître, se
+prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si
+pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais
+il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais
+il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait
+de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait
+dans sa maison.</p>
+
+<p>Les années se suivaient et cet infirme était comme
+le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de
+Léonard pour doter d'ailes l'humanité.</p>
+
+<p>Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves,
+celui peut-être qui était le plus proche de son c&oelig;ur,
+Cesare da Sesto.</p>
+
+<p>Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être
+lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait.
+Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour
+triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne
+parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre.
+Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni
+vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard
+avait gâtés en leur «jetant un sort».</p>
+
+<p>Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance
+secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël
+<span class="pagenum"><a name="Page_672" id="Page_672">672</a></span>
+Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès
+du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que
+Cesare préparait une trahison.</p>
+
+<p>Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité
+zélée de ses amis.</p>
+
+<p>Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se
+fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards,
+en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient
+les traces du grand maître. De temps à autre il
+observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois
+un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout
+ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule:
+le visage du Christ de la <i>Sainte Cène</i> trahi, le sourire
+de la Gioconda impudiquement dévoilé.</p>
+
+<p>Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait
+les sifflements et les râles du vent, tout comme le
+jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à
+la mort.</p>
+
+<p>Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et
+ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit
+ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par
+le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux
+roux.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>Léonard le contempla et subitement se souvint
+de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.</p>
+
+<p>Il l'embrassa paternellement.</p>
+
+<p>Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son
+père s'était réfugié lors de l'invasion française de
+<span class="pagenum"><a name="Page_673" id="Page_673">673</a></span>
+1500. Malade depuis de longues années, il s'était
+éteint dernièrement, et Francesco était parti à la
+recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre
+qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître:
+c'était à la veille de notre séparation, au village de
+Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione.
+Nous descendions dans une mine abandonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement
+Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis
+pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez
+pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites
+de moi ce que vous voudrez&mdash;je ne vous quitterai
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant chéri! murmura Léonard.</p>
+
+<p>Et sa voix trembla.</p>
+
+<p>De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit
+contre sa poitrine avec la même tendre confiance que
+lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit
+garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine
+abandonnée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_674" id="Page_674">674</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507,
+il avait été nommé peintre de la cour du roi de
+France, Louis XII. Mais ne recevant pas d'appointements,
+il était forcé de compter sur les faveurs du
+hasard. Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer
+l'attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement
+à mesure qu'il avançait en âge. Comme auparavant,
+toujours nécessiteux et toujours embrouillé
+dans les questions d'argent, il empruntait à tout le
+monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes
+dettes, s'en créait de nouvelles. Il écrivait au seigneur
+d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet des
+lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More.
+Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs,
+il attendait patiemment son tour, quoiqu'avec
+la vieillesse, les escaliers d'autrui lui parussent de
+plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se
+sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui
+du peuple&mdash;partout et toujours étranger. Tandis que
+Raphaël, profitant de la générosité du pape, de
+malheureux était devenu riche patricien romain; que
+Michel-Ange amassait une fortune&mdash;Léonard restait
+l'errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour
+mourir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_675" id="Page_675">675</a></span>
+Ces dernières années, il ressentait une grande
+fatigue des variations continuelles de la politique.
+Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques
+des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait
+que l'heure du repos était venue.</p>
+
+<p>Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager
+au service des Médicis.</p>
+
+<p>Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit
+même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières,
+les moines de l'abbaye de San Francesco trouvèrent
+dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de
+Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans
+connaissance. Évidemment, c'était un accès semblable
+à celui qui l'avait atteint quinze ans auparavant lors
+de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni
+guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents,
+sur son visage étrangement impassible, presque
+mort, se lisait une expression qui inspirait plus de
+crainte à Léonard que son ancienne maladie.</p>
+
+<p>Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant
+de sa personne, de son «mauvais &oelig;il», le
+maître lui conseillait de rester à Milan près de fra
+Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais
+Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le
+prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance,
+un tel désespoir doux, que Léonard ne sut pas lui
+refuser.</p>
+
+<p>Les troupes françaises approchaient de Milan. La
+populace se révoltait. Il n'y avait pas de temps à
+perdre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_676" id="Page_676">676</a></span>
+Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis
+pour aller chez le More, le More pour César, César
+pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard
+maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur,
+Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée,
+continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.</p>
+
+<p>«Le 23 septembre 1513&mdash;inscrivait-il méticuleusement
+dans son journal&mdash;j'ai quitté Milan pour
+Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro
+et Giovanni.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_677" id="Page_677">677</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<p class="center">LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL</p>
+
+<p class="center">1513-1515.</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>La patience pour les outragés est comme le
+vêtement de ceux qui grelottent; à mesure que le
+froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu
+ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des
+grands outrages, augmente ta patience et l'offense
+n'atteindra pas ton âme. <i>Ingiurio offendere no si
+potramo la tua mente.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis,
+avait su se poser en grand protecteur des sciences et
+des lettres. Après avoir appris sa nomination, il dit à
+son frère Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu
+nous l'a accordé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_678" id="Page_678">678</a></span>
+Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec
+une dignité philosophique, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car
+tout le reste ne compte pas!</p>
+
+<p>Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de
+peintres et de savants.</p>
+
+<p>Lorsque François I<sup>er</sup>, après sa victoire sur le pape,
+exigea de lui en cadeau la statue nouvellement découverte
+de Laocoon, Léon X déclara qu'il se séparerait
+plutôt d'une relique que de ce chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il
+aimait davantage encore ses bouffons. Il dépensait des
+sommes fantastiques pour des festins, mais se distinguait
+par une grande sobriété, étant atteint d'une affection
+stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie
+incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que
+son corps, était dévorée par une plaie secrète: l'ennui,
+un ennui dont rien ne pouvait le distraire.</p>
+
+<p>En politique seulement, il retrouvait son véritable
+tempérament: il était aussi froidement cruel et aussi
+parjure qu'Alexandre Borgia.</p>
+
+<p>Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard
+attendait son tour d'audience au Vatican en écoutant
+le récit des prouesses du nain Baraballo, nouvellement
+envoyé des Indes à Sa Sainteté.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du
+peintre son voisin de banquette qui depuis deux mois
+n'avait pu encore obtenir d'audience, savez-vous qu'il
+existe un moyen de se faire recevoir incontinent par
+Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_679" id="Page_679">679</a></span>
+Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau,
+sans avoir été reçu, se retira.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par
+d'étranges pressentiments, qui lui semblaient inexplicables.
+Les préoccupations matérielles, son insuccès à
+la cour de Léon X et de Julien de Médicis, ne le tourmentaient
+pas, il y était dès longtemps habitué. Et
+cependant une inquiétude angoissante s'emparait de
+lui. Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne,
+en revenant du Vatican, son c&oelig;ur se serrait
+comme à l'approche d'une grande douleur.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter
+des planchettes, et, selon son habitude, il se balançait
+en psalmodiant sa chanson triste.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Léonard se crispa davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en
+posant sa main sur la tête de l'infirme.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le
+maître un regard scrutateur, presque raisonnable et
+même malin. Moi, je n'ai rien. Mais voilà Giovanni...
+Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura
+Léonard.</p>
+
+<p>Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit
+à l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Astro, insista Léonard en lui prenant la main.
+Je te prie, mon ami, souviens-toi; que voulais-tu
+dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le voir de suite.
+Où est-il?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_680" id="Page_680">680</a></span>
+&mdash;Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut.
+Il s'est envolé... éloigné...</p>
+
+<p>Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus
+dans sa mémoire. Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait
+des sons différents, même des mots entiers, employant
+l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement.
+Eh bien! Allons. Je vous le montrerai. Seulement ne
+vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.</p>
+
+<p>Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses
+béquilles, il précéda Léonard.</p>
+
+<p>Ils montèrent au grenier.</p>
+
+<p>La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement
+des tuiles par le soleil. A travers la lucarne
+filtrait un rayon de soleil, rouge et poussiéreux. Lorsqu'ils
+entrèrent, une bande de pigeons effarés s'envola
+à grand bruit d'ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant
+le fond sombre du grenier.</p>
+
+<p>Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni
+debout, raidi en une pose de statue, étrangement
+grandi et fixant sur lui des yeux démesurément
+ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni! cria le maître.</p>
+
+<p>Puis il pâlit et sa voix se brisa.</p>
+
+<p>Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé
+lui prit la main. Elle était glacée. Le corps se balança,
+il était pendu à une forte corde de soie,&mdash;telle qu'en
+employait le maître pour sa machine volante,&mdash;attachée
+à un crochet de fer nouvellement vissé dans la poutre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_681" id="Page_681">681</a></span>
+Astro s'approcha de la lucarne et regarda.</p>
+
+<p>La maison se trouvait sur une hauteur et dominait
+les toits, les tours et les clochers de Rome, la campagne
+pareille à une mer d'un vert trouble sous les
+rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne
+brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati,
+Rocca di Papa, et le ciel où se poursuivaient les
+hirondelles.</p>
+
+<p>Astro regardait en clignant des yeux et un sourire
+béat sur les lèvres, il se balançait, agitait les bras
+comme des ailes et chantait sa chanson triste.</p>
+
+<p>Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il
+ne put, pétrifié par l'horreur entre ses deux élèves&mdash;le
+mort et le dément.</p>
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+<p>Quelques jours plus tard, en examinant les papiers
+de Beltraffio, Léonard trouva son journal et le lut
+attentivement:</p>
+
+<p>«La Diablesse blanche&mdash;toujours et partout.
+Qu'elle soit maudite! Le dernier mystère&mdash;le Christ
+et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en haut, le ciel
+en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort.
+Je remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin
+que tu me juges».</p>
+
+<p>Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots,
+et Léonard comprit qu'ils avaient dû être écrits le
+jour même du suicide de Giovanni.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_682" id="Page_682">682</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint
+pénible à Léonard. L'incertitude, l'attente, l'inaction
+forcée l'énervaient. Ses livres, ses machines, ses essais,
+sa peinture, le dégoûtaient.</p>
+
+<p>Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait
+pu encore recevoir, lui demanda de perfectionner la
+frappe de la monnaie papale. Ne dédaignant aucun
+ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta cette
+commande dans la perfection, inventant une machine
+telle que les pièces de monnaie, inégales avant, en
+sortaient irréprochablement rondes.</p>
+
+<p>A ce moment, par suite de ses anciennes dettes,
+l'état de ses affaires était tellement piteux, que la plus
+grande partie de ses appointements servait à payer les
+intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui avait
+hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la
+misère.</p>
+
+<p>Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria.
+C'était la première maladie sérieuse de son existence.
+Mais il n'admit pas de docteur auprès de lui et
+refusa tout médicament. Seul Francesco le soignait
+et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui;
+il estimait son amour simple et sincère qui faisait voir
+en lui au maître l'ange gardien de sa vieillesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_683" id="Page_683">683</a></span>
+L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de
+vains efforts pour attirer l'attention.</p>
+
+<p>Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de
+Médicis, Léon X commanda à Léonard un petit
+tableau. Selon son habitude, remettant de jour en
+jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires,
+de perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux
+vernis.</p>
+
+<p>En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec
+un feint désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il
+songe à la fin avant d'entreprendre le commencement.</p>
+
+<p>Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de
+Léonard était prononcé. Léon X, grand connaisseur
+en matière d'art, avait exprimé sa condamnation.
+Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange
+pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs
+lauriers: leur redoutable adversaire était anéanti.</p>
+
+<p>Comme se donnant le mot, tout le monde se
+détourna de lui, l'oublia, comme on oublie les morts.</p>
+
+<p>Léonard apprit impassiblement la réflexion du
+pape: il l'avait prévue et ne s'attendait à rien d'autre.
+Le soir même il écrivit dans son journal:</p>
+
+<p>«La patience pour les offensés est le vêtement de
+ceux qui grelottent. A mesure que le froid augmente,
+habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid.
+Ainsi, au moment des grands outrages, augmente ta
+patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_684" id="Page_684">684</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII
+mourut. Ne laissant pas d'enfants du sexe masculin,
+la couronne échut à son plus proche parent, le mari
+de sa fille Claude de France, le fils de Louise de
+Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui
+prit le nom de François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit
+la campagne qui avait pour but la conquête de la Lombardie.
+Avec une rapidité étonnante il traversa les
+Alpes, franchit le col d'Argentières, et inopinément se
+trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan,
+déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à
+Milan.</p>
+
+<p>A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en
+Savoie.</p>
+
+<p>Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard
+se décida à tenter la chance auprès du nouveau
+roi et se rendit à Pavie, où se tenait la cour de
+François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur
+des vainqueurs. En sa qualité d'ancien mécanicien
+ducal, on pria Léonard d'y participer. Il construisit
+un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa
+devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_685" id="Page_685">685</a></span>
+poitrine, en laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté,
+des lis blancs de France.</p>
+
+<p>Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes
+ses &oelig;uvres et ses autres inventions.</p>
+
+<p>François I<sup>er</sup> conviait à son service les artistes et les
+savants italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël,
+ni Michel-Ange, François I<sup>er</sup> s'adressa à Léonard,
+lui proposant sept cents écus de traitement et le petit
+château du Cloux, en Touraine, près de la ville d'Amboise,
+entre Tours et Blois.</p>
+
+<p>Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans,
+éternel exilé, sans regretter son ingrate patrie, suivi
+de son vieux serviteur Villanis, de sa servante Mathurine,
+de Francesco Melzi et de Zoroastro de Peretola, au
+début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.</p>
+
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>La route, à cette époque, était pénible, à travers le
+Piémont, jusqu'à Turin, elle longeait la vallée de la
+Doria Riparia, affluent du Pô, puis coupait le chemin
+du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont Cenis.
+Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit
+sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait;
+en haut l'hiver régnait encore. Dans le pâle
+ciel matinal, la masse neigeuse des Alpes brillait
+comme éclairée par un feu intérieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_686" id="Page_686">686</a></span>
+A un tournant de la route, Léonard mit pied à
+terre. Il voulait voir les montagnes de plus près. Les
+guides lui indiquèrent un chemin de traverse plus ardu
+encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, il en
+résolut l'ascension.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme
+imposant les environna; ils n'entendaient plus que les
+battements de leur c&oelig;ur et, de temps à autre, le
+grondement sourd des avalanches, pareil au grondement
+du tonnerre, répété par l'écho.</p>
+
+<p>Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut.
+Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le
+jeune homme en désignant le précipice sous leurs
+pieds. Voici de nouveau la vallée de Doria Riparia!
+C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la
+verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie,
+ajouta-t-il plus bas.</p>
+
+<p>Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.</p>
+
+<p>Il répéta plus bas encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pour la dernière fois.....</p>
+
+<p>Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco,
+là où se trouvait la patrie, et son visage resta
+impassible. Silencieux, il se détourna et, de nouveau,
+se reprit à monter vers les cimes des neiges éternelles,
+les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du
+Rocchio Melone.</p>
+
+<p>Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant
+si vite que Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait
+pas à le rejoindre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_687" id="Page_687">687</a></span>
+&mdash;Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous
+pas? Il n'existe plus de sentier. On ne peut monter
+plus haut. Il y a un précipice. Prenez garde!</p>
+
+<p>Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours,
+se riant des vertigineux abîmes.</p>
+
+<p>Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient,
+tel un mur géant dressé par Dieu entre les deux
+mondes. Elles l'appelaient à elles, l'attiraient, comme
+si derrière elles se cachait le dernier mystère, l'unique,
+que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées,
+quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables,
+elles lui semblaient proches au point de les
+atteindre avec la main et le considéraient comme les
+morts doivent considérer les vivants&mdash;avec un éternel
+sourire semblable à celui de la Joconde.</p>
+
+<p>Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur
+des glaciers. Il leur souriait. Et, en regardant ces
+énormes blocs de glace debout dans le ciel froid, il
+songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout
+indivisible.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_688" id="Page_688">688</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<p class="center">LA MORT.&mdash;LE PRÉCURSEUR AILÉ.</p>
+
+<p class="center">1516-1519</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Pareil aux anges, tu as des ailes.</p>
+
+<p>(<i>Inscription sur l'Icône de saint
+Jean-Baptiste</i>).</p>
+
+<p>Les ailes seront,</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Au c&oelig;ur même de la France, dominant la Loire,
+se trouvait le château royal d'Amboise. Le soir, au
+crépuscule, se reflétant dans le fleuve désert, blanc
+crème et vert pâle, il paraissait léger comme une
+apparition, vaporeux comme un nuage.</p>
+
+<p>De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes,
+sur des prés, sur les rives de la Loire, transformées
+<span class="pagenum"><a name="Page_689" id="Page_689">689</a></span>
+au printemps en de vastes champs de pavots rouges
+et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la
+Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait
+l'Adda, avec cette différence que l'une était impétueuse
+et jeune, et l'autre, calme, lente, fatiguée et
+vieille.</p>
+
+<p>Au pied du château, se pressaient les chaumières
+d'Amboise, toits pointus couverts d'ardoise noire,
+scintillante au soleil et hautes cheminées de brique.</p>
+
+<p>Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.</p>
+
+<p>Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les
+encoignures des croisées, se voyaient, taillés dans la
+pierre blanche, de gros moines réjouis ramassés sur
+leurs jambes, de jeunes clercs, de graves docteurs à
+épaulières à l'expression préoccupée et concentrée.
+Les mêmes visages se rencontraient dans les rues de
+la ville: tout respirait le bourgeois cossu, soigneux,
+parcimonieux, froid et dévot.</p>
+
+<p>Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la
+ville s'animait: les rues s'emplissaient d'aboiements, de
+sons de cors; les vêtements des seigneurs de la cour
+y mettaient un scintillement inaccoutumé; la nuit,
+du château parvenaient des airs de danses et les murs
+se pourpraient à la lueur des torches.</p>
+
+<p>Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait
+dans son silence; durant la semaine, elle
+semblait morte et ne s'éveillait que le dimanche
+à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant
+lesquels les enfants organisaient des rondes. Et
+lorsque la chanson se taisait, régnait un silence profond,
+<span class="pagenum"><a name="Page_690" id="Page_690">690</a></span>
+troublé seulement par le son métallique de
+l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de
+l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les
+bancs de sable de la Loire qui reflétait, unie tel
+un miroir, le ciel d'un bleu vert.</p>
+
+<p>A dix minutes du château, sur le chemin du moulin
+Saint-Thomas, se trouvait un tout petit castel, le
+Cloux, ayant appartenu jadis à l'armurier du roi
+Louis XII.</p>
+
+<p>Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre
+une petite rivière. Droit devant la maison s'étendait
+une pelouse; un pigeonnier émergeait entre
+les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître
+l'eau immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre
+feuillage des marronniers et des ormes formait un
+fond propice au château de briques roses et de pierre
+blanche encadrant les croisées et les portes ogivales.
+Ce petit bâtiment à toit pointu et à tour octogonale
+tenait de la villa campagnarde et de la maison de
+ville. Reconstruit quarante ans auparavant, il semblait
+encore neuf, gai et hospitalier.</p>
+
+<p>Tel était ce petit castel dans lequel François I<sup>er</sup>
+installa Léonard de Vinci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_691" id="Page_691">691</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement
+avec lui de ses travaux passés et de ses projets
+futurs, l'appelant respectueusement «Mon père» et
+«Maître».</p>
+
+<p>Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise
+et d'établir un énorme canal qui devait transformer
+les marais de la Sologne en un florissant
+jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et
+traversant Lyon&mdash;le c&oelig;ur de la France&mdash;rattacher
+la Touraine à l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie
+de l'Europe septentrionale à la mer Méditerranée.</p>
+
+<p>Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès
+son arrivée à Amboise, l'artiste explora le pays.</p>
+
+<p>Tandis que François I<sup>er</sup> chassait, Léonard étudiait
+le terrain de la Sologne près de Romorantin, le
+courant des affluents de la Loire et du Cher, calculait
+le niveau des eaux, composait des dessins et des cartes.</p>
+
+<p>Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches.
+Là se trouvait un vieux château dans le donjon
+duquel pendant huit ans avait été incarcéré l'infortuné
+duc de Lombardie, Ludovic le More.</p>
+
+<p>Le vieux geôlier raconta à Léonard comment,
+caché dans une charrette sous un tas de paille,
+Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les chemins,
+<span class="pagenum"><a name="Page_692" id="Page_692">692</a></span>
+il s'était égaré dans le bois, et le lendemain
+matin rejoint par les traqueurs, il avait été découvert
+par les chiens de chasse dans un buisson.</p>
+
+<p>Le duc de Milan avait passé ses dernières années
+en des réflexions morales, alternées de prières et de
+lectures, particulièrement de la <i>Divine Comédie</i> du
+Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un vieillard.
+Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles
+des changements politiques, dans ses yeux
+s'allumait l'ancienne flamme.</p>
+
+<p>Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il
+s'était doucement éteint.</p>
+
+<p>Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était
+découvert une distraction: il avait sollicité des couleurs
+et des pinceaux et entrepris de peindre les murs
+et les plafonds de sa prison.</p>
+
+<p>Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard
+retrouva quelques traces de ces peintures: des ornements
+compliqués, des étoiles, des rosaces et une tête
+de guerrier romain avec cette inscription en langue
+française estropiée: <i>Je porte en prison pour ma
+devise que je m'arme de pacience par force de peines
+que l'on me fait porter.</i></p>
+
+<p>Une autre inscription en lettres de trois coudées
+s'étalait sur le plafond, plus incorrecte encore: <i>Celui
+qui&mdash;net pas contan.</i></p>
+
+<p>En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant
+ces dessins maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic
+le More, admirant avec un bon sourire les cygnes
+qui voguaient dans les fossés du palais de Milan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_693" id="Page_693">693</a></span>
+»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait
+peut-être en soi l'amour de la beauté qui l'excusera au
+jugement suprême?»</p>
+
+<p>Méditant sur le sort malheureux du duc, il se
+souvint des récits rapportés par un voyageur espagnol,
+au sujet de la mort de son autre protecteur, César
+Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, avait
+traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené
+en Castille et incarcéré dans la tour Medina del Campo,
+César s'était enfui avec une adresse et un courage
+incroyables, descendant, à l'aide d'une corde,
+d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le
+temps de couper la corde. Il tomba, se blessa sérieusement,
+mais conserva assez de présence d'esprit pour,
+revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux préparés par
+ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné
+Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère,
+le roi de Navarre, et prit du service comme
+condottiere.</p>
+
+<p>A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se
+répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la
+tête du duc au prix de dix mille ducats.</p>
+
+<p>Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les
+mercenaires du comte de Baumont, après avoir pénétré
+dans les rangs de l'ennemi, César, abandonné de ses
+hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin
+et, là, se défendant avec une vaillance désespérée, il
+était tombé, frappé de plus de vingt coups. Les mercenaires,
+tentés par ses armes et ses vêtements, après
+l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et
+<span class="pagenum"><a name="Page_694" id="Page_694">694</a></span>
+expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient
+trouvé, mais sans pouvoir vraiment le reconnaître.
+Enfin, le petit page Juanito, retrouvant son seigneur,
+se jeta sur son cadavre, l'embrassant et sanglotant&mdash;il
+aimait César.</p>
+
+<p>Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe:
+il semblait qu'il avait dû expirer comme il
+avait vécu&mdash;sans peur et sans remords.</p>
+
+<p>La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura
+jusqu'à la fin de ses jours son frère bien-aimé.</p>
+
+<p>Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi
+sauvages et les agriculteurs des Apennins, conservèrent
+également de lui un tendre souvenir. Longtemps, ils
+se refusèrent à croire qu'il était mort et l'attendaient
+comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou
+tard ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant
+le peuple.</p>
+
+<p>Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic
+et César, à la sienne propre, Léonard la trouvait plus
+salutaire et ne maudissait pas sa destinée.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Comme presque tous les projets de Léonard, le projet
+de la reconstruction du château d'Amboise et celui du
+canal de la Sologne n'aboutirent pas.</p>
+
+<p>Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation
+<span class="pagenum"><a name="Page_695" id="Page_695">695</a></span>
+des projets trop hardis de Léonard, le roi
+peu à peu s'en désintéressa et bientôt les oublia.
+L'artiste comprit qu'en dépit de toute son affabilité,
+il ne devait attendre de François I<sup>er</sup> rien de plus que
+de Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de
+Médicis. Son dernier espoir d'être compris, de donner
+aux gens une petite partie de sa science, de ce qu'il
+avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le
+trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et
+de renoncer à toute action.</p>
+
+<p>Au début du printemps 1517, Léonard revint au
+château de Cloux, malade, miné par la fièvre des
+marais. En été un mieux sensible se produisit, mais
+c'en était fait de sa santé.</p>
+
+<p>L'artiste commença un étrange tableau.</p>
+
+<p>A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes
+fleuries, un dieu couronné de raisin, les cheveux
+longs, efféminé, le visage pâle et langoureux, drapé
+dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses
+mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée,
+un sourire énigmatique sur les lèvres.</p>
+
+<p>Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé
+une améthyste sculptée&mdash;probablement un cadeau de
+monna Cassandra&mdash;représentant Dionysos. A cette
+pierre étaient joints les vers d'Euripide: <i>Les Bacchantes</i>,
+traduits du grec et copiés par Giovanni. A
+plusieurs reprises Léonard relut ces fragments.</p>
+
+<p>«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu
+méconnu, tu es superbe et possèdes tout ce qu'il faut
+pour fasciner les femmes: tes cheveux longs encadrent
+<span class="pagenum"><a name="Page_696" id="Page_696">696</a></span>
+ton visage langoureux; tu te caches du soleil
+comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur
+de ta peau, afin de séduire Aphrodite.»</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur des Bacchantes, en opposition au roi
+irrespectueux, louait Bacchus «le plus terrible et le
+plus miséricordieux entre les dieux, donnant aux
+mortels l'ivresse de la joie parfaite».</p>
+
+<p>Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide,
+Giovanni avait inscrit des passages du Cantique des
+Cantiques: «Buvez et enivrons-nous, bien-aimés.»</p>
+
+<p>Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença
+un tableau plus étrange encore: saint Jean-Baptiste.
+Il y travaillait avec un tel acharnement et une telle
+rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient
+comptés, que chaque jour diminuait ses forces et
+qu'il avait hâte de dévoiler son plus secret mystère,
+celui que, durant toute sa vie, non seulement il n'avait
+confié à personne, mais qu'il n'avait même pas osé
+s'avouer.</p>
+
+<p>En quelques mois le travail était assez avancé pour
+permettre de deviner la pensée de l'artiste. Le tableau
+représentait cette grotte obscure excitant la peur et
+la curiosité, et dont il avait souvent entretenu
+monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord,
+paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la
+contemplait devenait plus transparente, et les ombres
+les plus noires conservant leur mystère se fondaient
+avec le jour le plus clair, glissaient et s'anéantissaient
+en lui, comme une fumée, ou bien comme le son
+d'une lointaine musique. Et semblable au miracle,
+<span class="pagenum"><a name="Page_697" id="Page_697">697</a></span>
+mais plus réel que tout ce qui puisse en approcher,
+plus vivant que la vie même, ressortait de cette
+obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu,
+féminin, étrangement et séduisamment beau, rappelant
+les paroles de Panthée:</p>
+
+<p>«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de
+langueur; tu te caches du soleil comme une vierge
+et tu conserves dans l'ombre ta pâleur pour séduire
+Aphrodite.»</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Un jour d'ennui, François I<sup>er</sup> se souvint de son
+désir de visiter l'atelier de Léonard et en compagnie
+de quelques intimes, il se rendit au château de Cloux.</p>
+
+<p>Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue,
+l'artiste travaillait avec acharnement à son <i>Saint Jean-Baptiste</i>.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil entraient de biais par les
+croisées de l'atelier, grande pièce froide à parquet
+carrelé et à plafond à poutrelles. Profitant de la dernière
+lumière, Léonard se hâtait d'achever la main
+droite du Précurseur désignant la croix.</p>
+
+<p>Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu,
+je ne reçois personne. Dis que je suis malade ou sorti.</p>
+
+<p>L'élève alla dans le vestibule pour congédier les
+<span class="pagenum"><a name="Page_698" id="Page_698">698</a></span>
+importuns, mais reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement
+et ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie
+sur le portrait de la Joconde&mdash;ce qu'il faisait toujours,
+n'aimant pas la laisser voir.</p>
+
+<p>Le roi entra dans l'atelier.</p>
+
+<p>Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût
+plutôt criard, une trop grande profusion d'or, de
+broderies et de pierres précieuses. Il se parfumait à
+l'excès.</p>
+
+<p>Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient
+que François I<sup>er</sup> portait dans son physique une majesté
+telle, qu'il suffisait de le regarder pour deviner
+le roi.</p>
+
+<p>Léonard selon la coutume voulut plier le genou
+devant lui, mais François le retint et s'inclinant lui-même,
+l'embrassa respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard,
+dit-il aimablement. Comment vas-tu? Que
+fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis continuellement malade, Sire, répondit
+l'artiste en éloignant le portrait de Joconde.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que
+plus on les regarde et plus ils plaisent.</p>
+
+<p>Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs
+s'approcha du portrait et souleva la draperie.</p>
+
+<p>Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un
+fauteuil et longtemps regarda, silencieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_699" id="Page_699">699</a></span>
+&mdash;C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant
+d'un rêve. Voilà la plus ravissante femme que
+j'aie jamais vue! Qui est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin
+Giocondo, répondit Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'as-tu peint?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours aussi jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais,
+a travaillé cinq ans à ce portrait et ne l'a pas
+achevé, du moins, il l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de
+plus? Elle est vivante, il ne lui manque que la
+parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, que l'on peut
+t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille
+femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as
+été heureux, vieillard. Et que faisait donc le mari?
+Il vous contemplait! Si elle n'était pas morte, ma foi,
+je parie que tu la peindrais encore!</p>
+
+<p>Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa
+avait pu rester une épouse fidèle ne pouvait même pas
+effleurer son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, continua François en souriant, tu es
+grand connaisseur en femmes. Quelles épaules, quelle
+poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore
+plus beau...</p>
+
+<p>Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un
+de ces regards qui déshabillent et possèdent, comme
+une impudique caresse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_700" id="Page_700">700</a></span>
+Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Pour peindre un tel portrait, continua le roi,
+il ne suffit pas d'être artiste, il faut avoir pénétré tous
+les mystères du c&oelig;ur féminin&mdash;labyrinthe de Dédale,
+pelote de fil que le diable lui-même ne démêlerait
+pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses
+mains croisées&mdash;mais va voir au fond de son âme!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Souvent femme varie,</p>
+<p>Bien fol est qui s'y fie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant
+d'approcher un tableau vers le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon
+à n'être entendu que du roi, mais on m'a assuré que
+non seulement il n'a pas aimé la Joconde, mais encore
+aucune femme... qu'il est presque vierge...</p>
+
+<p>Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il
+ajouta quelque chose de très indécent concernant
+l'amour socratique et l'extraordinaire beauté des élèves
+de Léonard.</p>
+
+<p>François I<sup>er</sup> s'étonna, puis haussa les épaules avec
+le sourire indulgent d'un homme du monde privé de
+préjugés, qui sait vivre et n'empêche pas les autres
+d'agir comme bon leur semble, comprenant que dans
+ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts
+ni des couleurs.</p>
+
+<p>Le tableau inachevé attira son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela, qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce
+doit être Bacchus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_701" id="Page_701">701</a></span>
+&mdash;Et cela? demanda le roi en désignant le tableau
+voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le
+visage d'une femme. Il ressemble à la Joconde. Il a
+le même sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être un Androgyne? observa le poète, en
+expliquant la fable de Platon.</p>
+
+<p>&mdash;Aplanis nos doutes, maître, dit François I<sup>er</sup> en
+s'adressant à Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en
+rougissant comme un coupable,&mdash;c'est saint Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!</p>
+
+<p>Mais en regardant attentivement, le roi remarqua,
+dans le fond de la toile, la fine croix de roseau. Il
+secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane
+lui semblait une profanation et lui plaisait en même
+temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux.
+Combien m'en demandes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, commença timidement l'artiste,
+ces tableaux ne sont pas terminés. Je songeais...</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever
+le <i>Saint Jean</i>, j'attendrai. Mais ne touche pas à la
+<i>Joconde</i>. Tu ne peux faire mieux. Je veux l'avoir de
+suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton prix, ne
+crains pas, je ne marchanderai pas.</p>
+
+<p>Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_702" id="Page_702">702</a></span>
+un prétexte de refus. Mais que pouvait-il dire à un
+homme qui transformait tout en plaisanterie ou en
+indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour
+lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait
+à s'en séparer à aucun prix?</p>
+
+<p>Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de
+céder la toile à trop bon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.</p>
+
+<p>Il contempla le portrait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq
+cents.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante,
+je puis assurer à Votre Majesté...</p>
+
+<p>Il s'arrêta et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense
+que c'est suffisant.</p>
+
+<p>Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.</p>
+
+<p>Léonard leva les yeux sur François I<sup>er</sup> avec une
+expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber
+à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on
+demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la <i>Joconde</i>.
+François I<sup>er</sup> prit cet émoi pour un élan de reconnaissance,
+se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher
+la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre
+la <i>Joconde</i>. Sois tranquille, je lui choisirai une place
+digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver
+à la postérité.</p>
+
+<p>Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un
+<span class="pagenum"><a name="Page_703" id="Page_703">703</a></span>
+fauteuil. Il considérait la <i>Joconde</i> avec des yeux affolés.
+Des plans enfantins germaient dans son cerveau:
+il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne
+pût le trouver, et ne le livrer même sous peine
+de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec
+Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.</p>
+
+<p>La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco
+avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler.
+Léonard restait toujours assis devant le portrait, son
+visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile
+comme celui d'un mort.</p>
+
+<p>La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez
+malade. Vraiment, remettez à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi.
+Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.</p>
+
+<p>Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte,
+et tous deux s'acheminèrent vers le palais.</p>
+
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Le château se trouvait à dix minutes de marche;
+mais la route était mauvaise et pénible. Léonard
+marchait lentement en s'appuyant sur le bras de Francesco.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_704" id="Page_704">704</a></span>
+Entre les branches secouées par la bourrasque, se
+voyaient les croisées illuminées du palais.</p>
+
+<p>Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un
+passe-temps qui lui plaisait particulièrement. On forçait
+des jeunes filles à boire dans une coupe en argent
+sur laquelle se trouvaient gravés des sujets obscènes.
+Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient
+de honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou
+encore feignaient de voir et de ne pas comprendre.</p>
+
+<p>Parmi les dames, se trouvait la s&oelig;ur du roi, la
+princesse Marguerite, «la perle des perles». Elle avait
+une réputation de beauté et d'érudition. L'art de plaire
+était pour elle plus important que «le pain quotidien».
+Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était
+indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour
+excessif, considérait ses défauts comme des qualités,
+ses vices comme des bravoures et son visage de faune
+comme celui d'Apollon. Elle était prête, non seulement
+à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On
+murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel.
+Dans tous les cas François abusait de cet
+amour, profitant de ses services autant dans les affaires
+difficiles que dans les maladies, les dangers et les
+aventures amoureuses.</p>
+
+<p>Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça
+Léonard, François ordonna de le recevoir et, avec
+Marguerite, s'avança au devant de lui.</p>
+
+<p>Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée,
+les salles brillamment éclairées, des regards étonnés
+et ironiques l'accompagnèrent: ce grand vieillard à
+<span class="pagenum"><a name="Page_705" id="Page_705">705</a></span>
+longs cheveux blancs, aux yeux presque sauvages, produisait
+une impression réfrigérante, même sur les plus
+insouciants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel
+hôte rare! Que puis-je t'offrir? Tu ne manges pas de
+viande. Veux-tu des légumes ou des fruits?</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais
+vous dire deux mots...</p>
+
+<p>Le roi fixa sur lui un regard inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?</p>
+
+<p>Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en
+désignant sa s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne nous gênera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose
+même espérer que Son Altesse voudra bien me protéger.</p>
+
+<p>&mdash;Parle. Tu sais que je serai toujours heureux
+de te faire plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est toujours au sujet du tableau que
+vous avez désiré m'acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu
+pas dit de suite? Je pensais que nous étions d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait
+impossible de parler de monna Lisa.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux,
+ne m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre
+et je ne veux pas de votre argent. Mais laissez-le-moi&mdash;jusqu'à
+ma mort...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_706" id="Page_706">706</a></span>
+Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard
+suppliant.</p>
+
+<p>Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, intervint la princesse, exaucez la prière
+de maître Léonard. Il le mérite... Soyez bon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez son parti, madame Marguerite?
+Mais c'est un complot!</p>
+
+<p>La princesse posa une main sur l'épaule de son
+frère et lui murmura à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est morte!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous
+avez dit vous-même qu'elle était vivante sur ce portrait.
+Soyez bon, frérot, laissez-lui ce souvenir, ne
+peinez pas ce vieillard!</p>
+
+<p>Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le
+cerveau de François I<sup>er</sup>. Il voulut être magnanime.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un
+sourire. Je vois que je ne te dominerai pas. Tu as su
+choisir ta défenderesse. Sois tranquille, j'accomplirai
+ton désir. Seulement, souviens-toi, le tableau m'appartient
+et tu peux en toucher l'argent immédiatement.</p>
+
+<p>Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard,
+de si enfantin et de si malheureux, que le roi sourit
+avec plus de bienveillance encore et lui frappa amicalement
+l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, mon ami: je te donne ma
+parole, personne ne te séparera d'avec ta Joconde.</p>
+
+<p>Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_707" id="Page_707">707</a></span>
+tendit la main à l'artiste, qui la baisa silencieusement.</p>
+
+<p>La musique retentit, le bal commença. Et personne
+ne songea plus à l'étrange vieillard qui avait passé,
+telle une ombre, et disparaissait de nouveau dans la
+nuit profonde.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise.
+Léonard continuait à travailler à son <i>Saint Jean</i>,
+toujours plus difficilement et plus lentement. Parfois
+il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible.
+Souvent, au crépuscule, relevant la draperie
+du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement,
+la comparait avec le Précurseur. Et alors il
+semblait à son élève Melzi, peut-être à cause du jeu
+incertain du jour et de l'ombre, que l'expression
+des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient
+de la toile comme des apparitions sous le regard fixe
+de l'artiste, s'animant d'une vie surnaturelle et que
+Jean ressemblait à monna Lisa et à Léonard comme
+un fils au père et à la mère.</p>
+
+<p>La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le
+suppliait d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard
+ne voulait rien entendre et s'obstinait davantage.
+Un jour cependant il quitta son travail de meilleure
+heure et pria Francesco de le conduire à sa chambre
+<span class="pagenum"><a name="Page_708" id="Page_708">708</a></span>
+située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était
+raide et, par suite de fréquents étourdissements, il
+n'osait s'y risquer seul. Soutenu par Francesco,
+Léonard montait péniblement, s'arrêtant à toutes les
+marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout
+son poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il
+s'évanouissait et craignant de ne pouvoir le soutenir,
+appela à l'aide son vieux serviteur Baptiste Villanis.</p>
+
+<p>Refusant comme d'habitude toute espèce de soins,
+Léonard garda le lit six semaines. Tout le côté droit
+était paralysé, la main droite refusait tout service. Au
+début de l'hiver, il se sentit mieux, cependant, bien
+qu'il se rétablît difficilement.</p>
+
+<p>Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment
+des deux mains et toutes deux lui étaient
+nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait,
+de la droite, il peignait, ce que faisait l'une,
+l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition
+de ces deux forces, résidait sa supériorité sur
+les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de
+la main droite étaient morts, Léonard craignait que
+la peinture lui fût désormais impossible. Dans les
+premiers jours de décembre, il se leva, commença à
+marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser
+toucher à son tableau.</p>
+
+<p>Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde
+dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant
+demander quelque chose au maître et ne le trouvant
+pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont
+il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps,
+<span class="pagenum"><a name="Page_709" id="Page_709">709</a></span>
+Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais,
+aimait à rester seul durant de longues heures et ne
+permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander,
+comme s'il craignait qu'on le surveillât.</p>
+
+<p>Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se
+tenait devant le <i>Saint Jean</i>, essayant de peindre avec
+la main malade: son visage était convulsé par l'effort
+désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient;
+les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques
+mèches de cheveux blancs étaient collées au
+front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient
+pas: le pinceau tremblait dans la main du maître.
+Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de
+l'âme vivante contre la matière morte.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons
+avait brisé les ponts de la Loire; des gens
+mouraient gelés sur les routes; les loups venaient
+rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux:
+on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux
+tombaient engourdis par le froid.</p>
+
+<p>Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la
+neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au
+maître qui la ranima de son souffle et lui installa un
+<span class="pagenum"><a name="Page_710" id="Page_710">710</a></span>
+nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la
+liberté au printemps.</p>
+
+<p>Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans
+un coin de l'atelier le <i>Saint Jean</i> inachevé, les
+dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées
+s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume,
+venait rendre visite à Léonard, parlait des
+récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière
+Mathurine à quoi on distinguait un lapereau
+d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine
+franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie,
+mais depuis de longues années établi à Amboise&mdash;vieillard
+simple, gai et aimable; il avait le don de
+conter admirablement les nouvelles florentines les plus
+lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon c&oelig;ur
+que le narrateur.</p>
+
+<p>Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient
+aux échecs, aux cartes et aux jonchets.</p>
+
+<p>Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard
+pendant des heures marchait de long en large, jetant
+de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro
+da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme
+représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de
+l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis
+dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des
+planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux
+mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme
+des ailes et marmonnait sa triste chanson.</p>
+
+<p>Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence
+régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors,
+<span class="pagenum"><a name="Page_711" id="Page_711">711</a></span>
+les hurlements des loups y répondaient. Francesco
+allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.</p>
+
+<p>Melzi jouait fort bien du luth et possédait une
+jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître,
+il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la
+vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment
+heureuse et triste mélodie que Léonard aimait
+parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Quant'è bella giovinezza</i>,</p>
+<p><i>Che se fugge tuttavia</i>,</p>
+<p><i>Chi vuol esser lieto, sia</i>:</p>
+<p><i>Di doman no c'è certezza.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait
+de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune
+dans la rue déserte, du son des mandolines devant la
+loggia de marbre, qui accompagnaient cette même
+romance&mdash;et ses méditations au sujet de la Joconde.</p>
+
+<p>Le dernier son se mourait tremblant. Francesco
+assis aux pieds du maître, leva sur lui les yeux et vit
+que des larmes roulaient le long des joues ridées de
+Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard
+y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait&mdash;la
+mort.</p>
+
+<p>«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs
+vont retourner à leur patrie; l'homme attend toujours
+un nouveau printemps, un nouvel été, croyant que
+ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre
+chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des
+éléments, prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire
+<span class="pagenum"><a name="Page_712" id="Page_712">712</a></span>
+qu'à s'échapper du corps pour retourner à Celui qui
+l'y a enfermée.</p>
+
+<p>»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force
+et le mouvement; la force est la volonté du bonheur.</p>
+
+<p>»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier
+pour échapper à l'imperfection; l'âme désire toujours
+être dans un corps, parce que sans les organes elle ne
+peut agir, ni sentir.</p>
+
+<p>»Comme une journée bien employée procure un
+bon sommeil; une vie bien vécue donne une douce
+mort.</p>
+
+<p>»Quand je croyais que j'apprenais à vivre&mdash;j'apprenais
+seulement à mourir.»</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Au début de février, la température s'adoucit, la
+neige commença à fondre sur les toits, les bourgeons
+éclatèrent. Le matin, lorsque le soleil glissait ses
+rayons dans l'atelier, Francesco installait dans un
+fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile,
+la tête inclinée, les mains posées sur les genoux:
+dans ces mains et sur ce visage se lisait une expression
+de fatigue infinie.</p>
+
+<p>L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée
+et que Léonard avait apprivoisée, tournoyait dans la
+pièce, se posait sur l'épaule de l'artiste ou sur ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_713" id="Page_713">713</a></span>
+mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme impatiente
+du printemps qui s'annonçait. D'un regard
+attentif, Léonard suivait tous les mouvements de
+l'oiseau et la pensée des ailes humaines de nouveau
+fermentait en son cerveau.</p>
+
+<p>Les dernières années, il ne s'en était guère occupé,
+tout en y songeant toujours. Observant le vol de
+l'hirondelle et sentant définitivement un nouveau projet
+mûr dans son cerveau, il résolut d'entreprendre un
+dernier essai avec le dernier espoir que la création de
+ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.</p>
+
+<p>Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination,
+avec la même hâte fiévreuse que celles qu'il avait
+mises à peindre Jean le Précurseur. Ne songeant pas
+à la mort, vainquant sa faiblesse et la maladie, oubliant
+le sommeil et la nourriture, il restait penché des
+journées entières au-dessus de ses dessins et de ses
+calculs. Par moment, il semblait à Francesco que ce
+travail était le délire d'un fou. Une semaine s'écoula
+ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, passait des
+nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue
+l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit
+dans le fauteuil auprès du feu éteint.</p>
+
+<p>L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée
+piaillait. Léonard assis devant un petit bureau, la
+plume dans la main, la tête inclinée sur le papier,
+alignait des chiffres.</p>
+
+<p>Subitement, il eut un balancement étrange et très
+doux; la plume tomba de ses doigts; la tête s'inclina
+sur la poitrine. Il fit un effort pour se lever, appeler
+<span class="pagenum"><a name="Page_714" id="Page_714">714</a></span>
+Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses lèvres
+et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la
+renversa.</p>
+
+<p>Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière
+douteuse de l'aube, il aperçut la table renversée, la
+chandelle éteinte, les feuillets épars et Léonard étendu
+sans connaissance sur le parquet. L'hirondelle effrayée
+battait le plafond de ses ailes. Francesco comprit que
+c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade
+resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les
+calculs dans son délire. Revenu à lui, il exigea de
+suite les croquis de la machine volante.</p>
+
+<p>&mdash;Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai
+plutôt que de vous permettre de reprendre le travail
+avant votre complet rétablissement.</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les
+rendrai...</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu mis?</p>
+
+<p>&mdash;Au grenier que j'ai fermé à clef.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Donne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, messer...</p>
+
+<p>&mdash;Donne, de suite.</p>
+
+<p>Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de
+colère. Afin de ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef.
+Léonard la cacha sous son oreiller et se calma.</p>
+
+<p>Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco.
+Au commencement d'avril, après une journée calme,
+<span class="pagenum"><a name="Page_715" id="Page_715">715</a></span>
+Melzi exténué s'endormit au pied du lit du maître. Un
+choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse était
+éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il
+parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier
+sans trouver personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait
+pas vu le maître. Et tout à coup, Francesco songea
+aux dessins cachés dans le grenier. Il y courut, ouvrit
+la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre
+devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur
+d'une chandelle il écrivait, calculait en murmurant
+des mots inintelligibles. Puis il saisit un crayon, barra
+la page d'un trait, se retourna, vit son élève et se leva
+en chancelant. Francesco le soutint.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le disais, murmura Léonard avec un
+triste sourire&mdash;je te disais que je terminerai bientôt.
+Voilà, j'ai terminé. Maintenant, c'est fini. Assez. Je
+suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. Je ne
+sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable,
+tout; au diable!</p>
+
+<p>Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les
+déchira furieusement.</p>
+
+<p>De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment
+qu'il ne se relèverait plus.</p>
+
+<p>Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère
+et naïve, tout ce que l'Église enseignait. Seul il
+n'avait pas subi l'influence du «mauvais &oelig;il» de
+Léonard. Francesco devinait instinctivement que
+Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs
+du culte, n'était pas un impie. Cependant à l'idée
+qu'il pouvait mourir sans confession, Francesco
+<span class="pagenum"><a name="Page_716" id="Page_716">716</a></span>
+souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le
+maître, mais il était incapable d'aborder avec lui un
+pareil sujet.</p>
+
+<p>Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible
+éventualité.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de
+vos nouvelles. Il désirait vous voir. J'ai dit que c'était
+impossible.</p>
+
+<p>Léonard le fixa attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi
+ne veux-tu pas me le dire?</p>
+
+<p>L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il
+aurait voulu mourir comme il avait vécu, en pleine
+liberté. Mais il eut pitié de Melzi et posant sa main
+sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le
+de venir demain. Je veux me confesser et communier.
+Demande aussi à maître Guillaume de venir
+ici.</p>
+
+<p>Francesco ne répondit pas&mdash;il embrassa avec un
+respectueux amour la main de Léonard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_717" id="Page_717">717</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima
+au notaire ses dernières volontés: il donnait quatre
+cents écus à ses frères en signe de pardon; à son
+élève Melzi, tous ses livres, ses appareils scientifiques,
+ses machines, ses manuscrits, et le reste de son traitement;
+à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles
+et la moitié de son vignoble près de Milan aux portes
+Vercelli; l'autre moitié à son élève Salaino. A sa vieille
+servante Mathurine, une robe de drap, une coiffure et
+deux ducats.</p>
+
+<p>Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement
+avec une humilité toute chrétienne.</p>
+
+<p>Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se
+produisit. Enfin le 2 mai, après plusieurs jours passés
+sans connaissance, Francesco et fra Guillielmo s'aperçurent
+que la respiration faiblissait. Le moine lut la
+prière des agonisants.</p>
+
+<p>Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur
+le c&oelig;ur du maître, sentit qu'il ne battait plus.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux de Léonard.</p>
+
+<p>Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde
+et calme contemplation. Il fut enterré au monastère
+de Saint-Florentin, de façon que chacun fût
+<span class="pagenum"><a name="Page_718" id="Page_718">718</a></span>
+convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de l'Église
+catholique.</p>
+
+<p>Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco
+disait:</p>
+
+<p>«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a
+causée la mort de celui qui était pour moi plus qu'un
+frère. Tant que je vivrai, je le pleurerai, parce qu'il
+m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, tout
+le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme
+tel que lui, et que la Nature ne saura plus créer. Que
+le Dieu Tout-Puissant lui donne paix éternelle.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_719" id="Page_719">719</a></span></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">I.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;La diablesse blanche (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">II.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;<i>Ecce deus.</i>&mdash;<i>Ecce homo</i> (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">III.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les fruits empoisonnés (1495)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">IV.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;L'Alchimiste (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">V.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;«Que ta volonté soit faite.» (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">VI.</td>
+<td class="td">&mdash;&nbsp;Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">VII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Le bûcher des vanités (1496)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">VIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Le siècle d'or (1496-1497)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">IX.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les jumeaux (1498-1499)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_341">341</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">X.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les calmes ondes (1499-1500)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_427">427</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XI.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les ailes seront (1500)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_472">472</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Ou César.&mdash;Ou rien (1500-1503)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_507">507</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Le fauve pourpre (1503)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_576">576</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XIV.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;<i>Monna Lisa del Gioconda</i> (1503-1506)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_619">619</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XV.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;La sainte Inquisition (1506-1513)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_660">660</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XVI.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël (1513-1515)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_677">677</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XVII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;La mort.&mdash;Le précurseur ailé (1516-1519)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_688">688</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="c30" />
+<p class="center"><small>ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup>&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;16524-4-08.</small><br />
+<small>E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></small></p>
+
+<p class="p4 center font95">Liste des corrections:</p>
+
+<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_155">155</a>):<br />
+&mdash;Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont
+tous bons et charmants...</p>
+
+<p><b>Correction:</b><br />
+&mdash;Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
+tous bons et charmants...</p>
+
+<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_303">303</a>):<br />
+&mdash;Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à</p>
+
+<p><b>Correction:</b><br />
+&mdash;Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.</p>
+
+<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_666">666</a>):<br />
+&mdash;Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.</p>
+
+<p><b>Correction:</b><br />
+&mdash;Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by
+Dmitry de Mérejkowsky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
+
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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+
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