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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/37201-8.txt b/37201-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9bd16d6 --- /dev/null +++ b/37201-8.txt @@ -0,0 +1,21616 @@ +Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roman de Léonard de Vinci + La résurrection des Dieux + +Author: Dmitry de Mérejkowsky + +Translator: Jacques Sorrèze + +Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + Pour la compréhension de certaines phrases, quelques mots ont + été ajoutés. La liste se trouve en fin de ce texte. + + + + + DMITRY DE MÉREJKOWSKY + + LE ROMAN + DE + LÉONARD DE VINCI + + --LA RÉSURRECTION DES DIEUX-- + + TRADUIT DU RUSSE + + PAR + + JACQUES SORRÈZE + + + PARIS + CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + 3, RUE AUBER, 3 + + + Droits de traduction et de reproduction réservés + pour tous pays, y compris la Hollande. + + + + +LE ROMAN + +DE LÉONARD DE VINCI + + «_Sentio, rediit ab inferis Iulianus._ + --Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.» + + PÉTRARQUE. + + +«Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui +puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; +Apollon du Belvédère, le Christ.» + + DOSTOIEWSKY. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA DIABLESSE BLANCHE + +1494 + + «Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très + grande joie des citoyens et on la plaça près de «_Fonte Gaja_» (la + Source de Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais + durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva à une + séance du comice et dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le + culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des + défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la + place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je + vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre + florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colère céleste.» + Ainsi firent les citoyens de Sienne.» + + (_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe siècle. + + +I + +Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les +grands entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes +disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives +grossières, se collaient aux maisons, touchaient presque à leurs toits +de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette de ciel. +Même de jour, la rue paraissait sombre. A l'entrée des magasins, se +balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de +laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le tournesol, en +incarnat par la garance, en bleu foncé par la guède rendue corrosive +par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de +pierres plates, et recevait les liquides déversés par les cuves des +teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait +des gemmes. La porte principale de l'entrepôt portait les armes de la +corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine +blanche. + +Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales +et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand +florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi. + +C'était une froide journée de mars. Transi par l'humidité qui montait +des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée +d'écureuil, usée aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière +son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant, +il parcourait négligemment, semblait-il--en réalité très +attentivement--les feuillets de parchemin d'un énorme livre portant à +droite le mot _Doit_ et à gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des +marchandises étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, +ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres +arabes étant considérés comme une innovation puérile, indigne des +livres commerciaux. Sur la première page, en grandes lettres, se +détachait la mention suivante: + +«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce +livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième +après la naissance du Christ.» + +Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une +erreur dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer +Cipriano, fatigué, se renversa sur le dossier de son siège, ferma les +yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait expédier à son +principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait à ce +moment, à Montpellier, en France. + +Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le +fermier qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de +San Gervasio, dans la vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans +ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement enveloppés de paille. +A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux jeunes coqs liés par les +pattes. + +--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité qui lui était +coutumière, aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment +te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable. + +--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une +joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent après la +tombe... Voilà, ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre +Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale... + +Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides. + +Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard. + +--Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous le temps de +terminer avant l'aube? + +Grillo soupira péniblement et resta songeur. + +--Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement, +comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux +remettre, messer? + +--Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que +quelqu'un pouvait avant nous exécuter notre projet. + +--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. C'est un péché. Notre +besogne sera plutôt impure et... nous sommes en semaine sainte... + +--Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne +te trahirai pas. Une seule idée m'inquiète: trouverons-nous quelque +chose? + +--Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la +colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la +Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans +le pays. Dernièrement, par exemple, quand on a creusé le puits dans le +vignoble, près de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable +entier. + +--Que dis-tu? Quelle sorte de diable? + +--En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de +sabots. Et une drôle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une +jambe en claquant des doigts. Il était devenu vert de vieillesse. + +--Qu'en a-t-on fait? + +--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel. + +Messer Cipriano eut un geste de colère. + +--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo? + +--Vous étiez à Sienne pour affaires. + +--Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu +moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais +donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une +cloche un faune dansant... Peut-être une oeuvre du maître grec Scopas! + +--Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà +punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les +pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le +son de la cloche est mauvais. + +--Pourquoi? + +--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les +coeurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on +puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le +curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous +apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection. +Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre +par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec +cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de +malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer! + +--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée? + +--C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et +à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la +table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je +dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du +Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre. +«Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des +dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'étrange +dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si +vous ne me croyez pas, allez voir vous-même. + +»Nous y allâmes avec des lanternes. + +»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant +quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous +penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de +jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce +que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou +pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts +m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes +coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est +rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous +dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas +que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est +une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha +comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet, +«Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons +vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.--Non, me +répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les +prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été +voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle +gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai; +j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce +moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents, +elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle +guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux +également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère +appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le +veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille. + +»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup +d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino, +ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il +m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné, +serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me +priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi +dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le +petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au +diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il +me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers +moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me +caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la +gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh! +songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai +avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je +brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous +l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus +que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien. +Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna +Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants. + +--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes, +Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin. + +--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant. +Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend +notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les +habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon +bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge... + +--Au sujet de la terre que te dispute le meunier? + +--C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue +du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui +offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui +engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon +bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour +plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon +âme d'un tel péché! + +--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai +à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la +cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio. + +Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que +messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne +hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs +étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes +s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de +statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes, +de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et +d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de +tous les pays du monde. + +Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de +nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions +faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier. + + +II + +Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au +plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant +l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et +Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux +roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un +livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure +usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs +hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide +de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio, +élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf +ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse +infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis, +les jambes croisées, sur un ballot et écoutait. + +--Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et +rageuse. On déterre les idoles. + +--Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit +pouces, ajouta-t-il en s'adressant à Doffo qui inscrivit sur le +grand-livre. + +Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais +si adroitement, qu'il tomba juste à la bonne place. Et levant l'index +d'un air prophétique, imitant le frère Savonarole, il continua: + +--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean à Pathmos +eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchaîna pour +mille ans, le précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin qu'il +ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas écoulées +les mille années. Aujourd'hui Satan s'évade de son cachot. Les mille +ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de +l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour +tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer! + +--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf +pouces. + +--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive +et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver... + +--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se +contente plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux. +Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable. +Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les +traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils +adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus; à la place de la +Sainte-Vierge, Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en +disperser la cendre au vent! + +Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l'employé. +Giovanni, fronçant ses fins sourcils, se taisait, n'osant répliquer. + +--Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre cousin, messer +Leonardo da Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis +longtemps... + +--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni, +perdre le salut de ton âme..., va chez messer Leonardo. + +--Comment? Pourquoi? + +--Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le +respect; mais il est dit dans l'Écriture: «Détourne-toi de +l'hérétique.» Messer Leonardo est un hérétique et un athée. Il croit, +à l'aide des mathématiques et de la magie noire, pénétrer les mystères +de la nature. + +Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier +sermon de Savonarole: + +--La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces +savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del +diavolo_). + +--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer +Leonardo était en ce moment à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de +Milan? + +--Pourquoi? + +--Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont +appartenu à feu Laurent le Magnifique. + +--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, interrompit +Antonio en se détournant pour mesurer une coupe de drap vert. + +Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo s'étira joyeusement +et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue. + +Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il +bruinait. Tout à coup, d'une croisée de la ruelle voisine, s'échappa +une chanson: + + _O vaghe montanine e pastorelle..._ + O montagnardes et pastourelles errantes... + +La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que +la chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu'on était au printemps et +sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonnée. + +--Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde? +Viens vite, le souper refroidit. + +Les _zoccoli_ (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le +parquet de briques, et tout se tut. + +Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre: dans ses +oreilles s'égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d'une +flûte lointaine: + + _O vaghe montanine e pastorelle..._ + +Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur +Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées +par les vers, et frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de +bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une table, Giorgio +Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan. + + +III + +Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à Florence acheter des +manuscrits rares de la bibliothèque Laurent de Médicis et, selon son +habitude, s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi, +qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant un relais, sur la +route de Milan, Merula s'était lié avec Giovanni Beltraffio, avait +admiré sa belle écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon +scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de Cipriano. + +Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait attentivement +un vieux livre, qui ressemblait à un missel. Il passait avec +précaution une éponge humide sur le parchemin--un parchemin très fin +fabriqué avec de la peau d'agneau irlandais mort-né--effaçait +certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait avec un +lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la +lumière. + +--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'émotion. Allons, sortez, +mes pauvres! Montrez-vous à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes +donc longues et jolies! + +Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tête chauve, +son visage bouffi, sillonné de rides, tendres et mobiles, au centre +duquel s'avançait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, +pleins de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le rebord +de la croisée étaient posés une cruche de terre et un verre. Le savant +se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se +remettre à son travail, lorsqu'il aperçut Giovanni. + +--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais après toi. Je +me demandais où tu traînais? Peut-être as-tu déjà découvert quelque +belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est pas +un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-être +jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la +montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour un +sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux chiffons. Allons, tant +pis, je te le montre tout de même et seulement à toi. + +Il lui fit signe d'approcher. + +--Ici, ici, plus près du jour. + +Et il lui indiqua une page couverte de caractères serrés. C'étaient +des prières, des psaumes, avec des notes énormes et informes. +Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre +page, le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là où le savant +avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, tout à fait +dissemblables, à peine visibles, restes incolores de l'écriture +antique. Ce n'étaient plus des lettres, mais des fantômes de lettres, +très pâles et très effacées! + +--Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. Les voilà, les amours! +La farce est bonne, dis, moinillon? + +--Qu'est-ce? demanda Giovanni. + +--Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, des fragments d'une +antique anthologie. Peut-être des chefs-d'oeuvre de la poésie +hellénique, inconnus à l'univers. Et dire que, sans moi, ils +n'auraient pas vu le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des +siècles, sous ces psaumes et ces antiennes! + +Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser les précieux +parchemins, grattaient les vers païens et les remplaçaient par des +cantiques. + +Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais la transperçant +seulement, emplit la chambre de sa lueur rosée déclinante, et sur ce +fond, les lettres antiques creusées dans le parchemin ressortaient +plus visibles encore. + +--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! répétait Merula +avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens. +Regarde, on peut lire les premières lignes. + +Et il traduisit du grec: + + Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus. + Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible, + Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé. + +--Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, moinillon. +Seulement, il est presque indéchiffrable. + + Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or, + Joie des dieux et des hommes... + +Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale. + +Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, les creux +disparurent noyés dans l'uniformité jaune du parchemin. Les ombres +fuyaient. On ne voyait plus que les caractères gras et noirs du rituel +et les énormes notes disgracieuses du psaume repentant: + + Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne dans ma misère + et me trouble: mon coeur frémit et je crains les tourments de la + mort. + +Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre dans l'obscurité. +Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit à son +camarade. + +--Allons, mon petit frère, à ma santé: _vinum super omnia bonum +diligamus!_ + +Giovanni refusa. + +--Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais qu'as-tu +aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plongé dans +l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effrayé par ses prophéties? +Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler +ainsi? Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio? + +--Oui... + +--De quoi? + +--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci. + +--Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. Il t'a donc envoûté? +Écoute, petit; sors toute cette folie de ta tête. Reste plutôt mon +secrétaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un +jurisconsulte, un orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu +conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Sénèque +disait déjà que c'était un métier indigne d'un homme libre. Regarde, +tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers... + +--J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Leonardo était un +grand savant. + +--Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas lire le latin. Il +confond Cicéron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel +savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient. + +--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de merveilleuses +machines et que ses observations sur la nature... + +--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas +loin. Dans mes _Beautés de la langue latine_, ÉLÉGANTIÆ LINGUÆ LATINÆ, +se trouvent réunies plus de deux mille nouvelles formes élégantes de +discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu? +Arranger d'ingénieux rouages à des machines, regarder voler les +oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un +amusement d'enfant! + +Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant son +interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravité: + +--Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres sont les anciens, +Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire +sur la terre. Nous n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est +dit: «L'élève ne peut être au-dessus du maître.» + +Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement malin dans +les yeux de Giovanni et subitement ses rides se détendirent en un +large sourire: + +--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un +bourgeon printanier, voilà tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin, +tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le +démon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à ce +livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne à Aphrodite! + +--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il temps d'éclairer? + +--Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me souvenir de ma +jeunesse. + +Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile. + +--Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le +vieux barbon est ivre et dit des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai +quelque chose là dedans. + +Avec suffisance, il désigna du doigt son front chauve. + +--Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier professeur venu, +il te dira si quelqu'un a surpassé Merula dans les élégances de la +langue latine? Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de +plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les ruines de la +porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tête me +tournait; une pierre se détachait sous mes pieds, j'avais à peine le +temps de m'agripper à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours +entiers en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies +paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est perchée la +caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je plaisantais avec elles et de +nouveau je reprenais mon travail. Là, où les pierres s'étaient +effritées sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: +_Gloria Romanorum_. + +Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps éteint des grands mots, +il répéta sourdement: + +--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas +revivre? déclara-il. + +Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enrouée il entonna +la chanson bachique des rhéteurs: + + Je ne me tromperai pas à jeun + D'un iota, d'un mot. + Toute ma vie s'écoula au cabaret, + Et je mourrai + Derrière un tonneau. + J'aime la chanson comme le vin + Et les latines grâces. + Si je bois, je chante aussi, + Et bien mieux qu'Horace. + Dans mon coeur bouillonne l'ivresse. + _Dum vinum potamus._ + Frères, chantons l'hymne à Bacchus, + _Te Deum laudamus..._ + +Une toux obstinée l'empêcha d'achever. + +La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; Giovanni +distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus +forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau. + +--Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je? +Ma femme est une beauté. Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu +te souviens du vers: + + _Tu regere imperio populos, Romane, memento..._ + +»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! Les maîtres du monde! + +Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux. + +--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux à dire... +Par exemple, ne fût-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More. +Certainement, je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de +Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée et à César. Mais, +au fond de mon âme, Giovanni, au fond de mon âme... + +Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte +et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa à l'oreille: + +--Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra +jamais l'amour de la liberté. Seulement ne le dis à personne. Les +temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que +tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... Des +pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les égaux +des antiques!... Et de quoi se réjouissent-ils? Tiens, un mien ami +m'écrit de Grèce, que dernièrement, dans l'île de Chio, les +lavandières du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé un +véritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des +nageoires. Elles en eurent peur, les bêtes. Elles ont cru que c'était +le diable et elles se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, +faible et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le sable, +grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes +prirent courage, l'entourèrent en récitant des prières et se mirent, +au nom de la Sainte Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles +l'ont mis à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux +de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de Neptune. + +Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa poitrine, et +deux larmes roulèrent de ses yeux, deux larmes de pitié pour l'antique +phénomème marin tué par les lavandières chrétiennes. + +Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce et ferma les +volets. Les visions païennes s'évanouirent. Merula, alourdi par le +vin, ne put descendre souper avec son hôte; il fallut le mettre au lit +comme un enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta +l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas à +s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée obsédante--à Léonard de +Vinci. + + +IV + +Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé par son oncle Oswald +Ingrim, le maître ès vitraux, pour acheter des couleurs spécialement +vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part +ailleurs que dans cette ville. + +Le maître ès vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grätz, élève du +célèbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, +travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan. +Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur Rheinhold +Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, de sa mère, originaire de la +Lombardie, femme de moeurs légères au dire d'Oswald et qui avait été +le mauvais génie de Rheinhold. + +Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en enfant peureux et +solitaire, avait l'âme assombrie par les interminables récits d'Oswald +Ingrim au sujet des forces impures, telles que les démons, les +sorcières et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale pour +le démon féminin des légendes septentrionales--la Diablesse blanche. + +Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaçait +de la Diablesse blanche et immédiatement Giovanni se taisait, +enfouissait la tête sous les couvertures; mais à côté de la peur, +naissait chez lui un ardent et curieux désir de voir une fois au moins +celle qui lui causait tant d'effroi. + +Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un métier, Oswald le confia +à un moine iconographe, fra Benedetto. + +C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à Giovanni, avant toute +chose, au début d'un travail, à appeler la protection de Dieu +puissant, de la Vierge Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, +le premier iconographe chrétien, et de tous les saints du paradis; +ensuite à s'orner d'amour, de crainte, d'obéissance et de patience; +enfin, à maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf mêlé au suc lacté +des jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé d'eau; à +préparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de +hêtre, en les frottant avec de la poudre d'os calcinés et en employant +à cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou des +épaules de mouton. + +C'étaient des recommandations infinies. Giovanni savait à l'avance +avec quel dédain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un +lui parlerait de la couleur dénommée _sang de dragon_, sans manquer de +répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur.» Giovanni +devinait que les mêmes paroles avaient dû être prononcées par le +professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de +celui-ci. + +Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui +confiait les secrets du métier qui semblaient au moine le comble de +l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour +les visages jeunes, des oeufs de poule citadine, à cause du jaune plus +clair, tandis que le jaune plus foncé des oeufs de poule villageoise +convenait mieux aux chairs vieillies. + +En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naïf comme un +enfant; il se préparait à l'ouvrage par des jeûnes et des veilles et, +avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison. +Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, son visage s'inondait +de pleurs. + +Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps considéré comme l'un +des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble +s'emparait de l'élève quand, expliquant son unique règle +d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un +tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le même mépris +que pour le sang de dragon: «En ce qui concerne celui de la femme, +laissons-le de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» Et +il était aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui +voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos +soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une côte de moins, +puisque Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève. + +Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, en +personnifiant chaque élément par un animal, Fra Benedetto choisit la +taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu +et le caméléon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était +un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien «chameau», le +moine dans la simplicité de son coeur avait représenté l'air sous +l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et +lorsque les jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant son +erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilité chrétienne, +tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de différence entre +un chameau et un caméléon. + +Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle étaient +au même niveau. + +Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées dans l'esprit de +Giovanni: «Le démon de la science humaine», disait le moine. Mais +quand, avant son départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut +l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, tous ces doutes +envahirent son âme avec une telle force, qu'il ne put y résister. +Cette nuit-ci, couché auprès de messer Giorgio qui ronflait +paisiblement, pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, mais +plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il +résolut de recourir au pouvoir céleste et fixant un regard plein +d'espoir, dans l'impénétrable obscurité, il pria: + +--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est +réellement un athée et que sa science contienne le péché et la +tentation, fais en sorte que je ne songe plus à lui et que j'oublie +ses dessins. + +Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas pécher. Mais si, +sans te déplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre, +dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et +que je désire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les +merveilleuses lois des ombres et des lumières--alors, ô Seigneur, +donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon âme afin que je ne +doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour élève et +que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas +fautif devant toi. + +Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses +pensées s'embrouillèrent: il se rappelait le bruit de la pointe émeri +rougie à blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se +découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix, +ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus d'ébréchures, plus +d'ébréchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux», et tout +disparut. Il se tourna sur le côté et s'endormit. Giovanni eut un +songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il +était dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant une grande +fenêtre à verres multicolores. Le vitrail représentait la récolte de +la vigne mystérieuse dont il est dit dans l'Évangile: «Je suis la +vigne de la vérité et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié +reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes, +les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fûts. +Les apôtres apportaient les grappes que saint Pierre piétinait. Dans +le fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps ou +coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot +attelé d'animaux évangéliques: le lion, le taureau, l'aigle, que +conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux +avec de semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais +il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des +pierres précieuses. Celle qu'il admirait le plus était le sang vif du +Sauveur. Du fond de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les +sons de sa chanson favorite: + + _O fior di castitate,_ + _Odorifero giglio,_ + _Con gran soavitate_ + _Sei di color vermiglio,_ + + O fleur de pureté, + Lis parfumé, + Avec grande suavité + Tu es de couleur vermeille. + +Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da +Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!» +Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se +tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une +main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, +cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria, +s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et +rejetait les couvertures: + +--Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous. + +--Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi. + +--As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles. + +--Je n'irai pas... + +--Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé +exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y +monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De +quoi as-tu peur, moinillon? + +--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie... + +--Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de +Vinci. + +Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit +hâtivement. + +Ils sortirent dans la cour. + +Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait, +s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de +Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San +Gervasio. + + +V + +La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le +ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes +soufflées par la brise. + +Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des +étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils +approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les +gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas +de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire, +consentirent à les laisser sortir de la ville. + +La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant +plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de +Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres +mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers +appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au +rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano, +atteignirent la colline du Moulin. + +Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient. + +Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se +dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa +Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De +fiers cyprès noircissaient le haut de la colline. + +Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula +désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait +trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier +Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte +Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais». + +Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo. + +Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une +chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna. + +--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager +Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons +aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons +assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent +cinquantième olympiade--Merula employait toujours la chronologie +antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du +tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant +l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont +trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui +paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On +aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son +cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était +belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne +l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant +que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une +nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on +fait parfois! + +Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement. +Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent. + +--Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici. + +A San Gervasio, un chien hurla. + +«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le +péché...» + +--Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de +la fosse un crâne long à demi pourri. + +--En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano. +Si l'on essayait ailleurs? + +--Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula. + +Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la +colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des +fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer +Giorgio s'écria triomphant: + +--Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser! + +Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas +curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant, +personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond +de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail. + +Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva +au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs +d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus +transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était +sur son déclin. + +Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel +désespéré: + +--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue! + +Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne +de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se +débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres +lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un +souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée. + +Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse. + +--Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux? + +Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait +cassé, mais il n'était que démis--tâtait, rampait et remuait +étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement: + +--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole! + +--Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne +de mulet. + +--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la +poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur. + +S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la +voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution +commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure. + +Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés +des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un +froid sépulcral. + +Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit: + +--Écartez-vous. Laissez voir. + +Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps +blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et +chaud sous le reflet vacillant des torches. + +--Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je +vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus +heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes +par-dessus le marché. + +Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât +un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût +remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté +du vainqueur. + +Merula courut à lui. + +--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!... +toi, le plus intelligent d'entre les hommes! + +Et il l'embrassa avec tendresse. + +--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a +également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une +statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque +les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les +derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues +antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de +tombeaux. + +Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la +flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient, +que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de +Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut +matinal. + +--Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait +Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si +vous me la tirez de là intacte. + +La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa +naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle +gisait depuis mille ans. + + --Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or, + Joie des dieux et des mortels!... + +Ainsi l'accueillit Merula. + +Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant, +tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se +montra au bord de sa tombe. + +Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi: + +--La Diablesse blanche! + +Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui +aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait +puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce +corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite +dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour +plus dévot. + + +VI + +La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde +se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un +cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait, +comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré. + +--Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux, +c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la +route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je +suis perdu! + +De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le +reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés +et ne pouvaient retrouver leur route. + +Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorbé qu'il fût par la +contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa. +L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle +l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si +complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier. + +Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui +l'homme au visage étrange. + +--La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de +réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les +assauts... + +--C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement, +enlevons! + +Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse +paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine +avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette +menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel. + +Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux +murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires +et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté +était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une +masse dorée. + +On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard. + +Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent. + +--Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je +vous en conjure, ouvrez! + +Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une +lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants, +se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était +habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers. + +Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il +prétendait avoir été déterrée dans le cimetière. + +Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et +prononça fermement, avec autorité: + +--Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de +la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie. +De force, personne n'entrera impunément dans ma maison. + +--Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec +nous. + +Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes +ses forces. + +La foule ne suivit pas son élan. + +--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le +coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or +à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera... + +Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait +plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus. + +--Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église, +mais ce n'est pas le cas! disaient les uns. + +--Le sillon passe là; ils sont dans leur droit... + +--Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient +d'autres. + +--C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres. + +Giovanni contemplait toujours la Vénus. + +Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de +marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait +après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de +la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée. + +Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu. + +Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un +goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace, +calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur +ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce +corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe +blonde caressait le marbre. + +«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une +surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le +corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les +mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités, +invisibles à l'oeil. + +Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque +instant. + +--Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et +vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé +en tendant les bras. «_Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et +exponet._» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery. +«_Effodiet_,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux +et de nouveau les mettra au jour...» + +Mais personne ne l'écoutait. + +--Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête +le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez +pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor... + +--On dit que l'idole est en argent. + +--En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue, +l'impudique... + +--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les +mains avec une telle ordure. + +--Où vas-tu, Zaccheo? + +--Aux champs. + +--Bon travail! Moi je vais à mes vignes. + +Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens: + +--Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez +votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique, +que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la +poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village +serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je +secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! +Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et +vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre +pasteur! Je vous renie! Anathème! + + +VII + +Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula +s'approcha de l'inconnu étrange. + +--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire +protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique? + +L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question, +se replongea dans son travail. + +Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de +régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu +appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,--ces lèvres +dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les +divisions et les inscrivit dans un livre. + +--Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de +divisions? + +--Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-coeur. +Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure +humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division +représente le douzième de la précédente. + +--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus +petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie! + +--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la +quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure. + +Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule: + +--On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je +n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude. + +--Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur. + +--Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en +beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne +puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par +l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu... + +--Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de +même curieux de sentir... + +Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions +entre la naissance des cheveux et le menton. + +«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle +folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...» + +Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire +naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens: +combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait +et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit +dans sa longue barbe: + +--Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe. + +--Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous +considérez les anciens comme la coupe, où est la source? + +--La nature! murmura l'inconnu. + +Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta +plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus +en plus impénétrable et indifférent. + +Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna +certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne +pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour +constater la délicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant +l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le +corps de la déesse. + +«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il +est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par +chiffres? Qui est-ce?» + +--Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer +Giorgio. Comment se nomme cet homme? + +--Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais +oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est +messer Leonardo da Vinci. + +Et Merula présenta Giovanni à l'artiste. + + +VIII + +Ils rentraient à Florence. + +Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui. +Ils étaient seuls. + +Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait +l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges. + +Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps. + +«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant +intéressant le moindre détail dans son compagnon. + +Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et +pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux, +paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils +prenaient une expression d'infinie bonté. + +La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et +bouclés, lui donnaient un air majestueux. + +Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de +la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très +agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très +belle--à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait +une grande force--était délicate, les doigts fins et longs comme ceux +d'une femme. + +Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on +apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio. + +«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui +dire que je veux devenir son élève.» + +A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune +gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou héron dans le cours +caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, également. +Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et +disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux, +sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché +à sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations. + +Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite, +mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que +l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à +l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un +miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à +gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher +ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature. + +«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni. + +Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va +chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.» + +Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit, +faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore +presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de +fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur +le fond bleu du ciel. + +Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se débattait sous une +étreinte lourde et vague. + +Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un +regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se +rappela: + +--Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine +étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète +tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant +toujours, elle, immobile, rayonnante et pure. + +Ils franchirent les portes de Florence. + + +IX + +Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher +le frère Savonarole. + +Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de +Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des +femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades +ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et, +en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux, +tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule, +sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les +feux des trépieds. + +La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les +regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre +même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de +la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins: + +--Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le +visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par +une mince lanière, menuisier de son état. + +--Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules +et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé +Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il +est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures, +nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup... + +--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis +minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une +racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les +talons!... + +--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant +nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien. + +--Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les +sourds, mais encore les morts l'entendront! + +--Il prophétisera aujourd'hui? + +--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé... + +--Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la +longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur, +l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de +Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où +elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas +repentis!» + +--Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième +chapitre du Livre de la Genèse. + +--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la +guerre. + +--Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du +village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on +entendait le bruit des glaives et des cuirasses... + +--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on +ait remarqué des gouttes de sang? + +--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies +larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même... + +--Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous... + +Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop +serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la +relever, de lui faire reprendre les sens. + +--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier +en épongeant son front. + +Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement +les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale. + +--Le voilà! le voilà!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est +lui!--Le voilà! + +Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de +l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme +de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas. + +Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche +sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis, +silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence +régna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur. + +Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et +l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus +suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme +devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit +l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole: + +--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amène les eaux sur +la terre! + +Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que +la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et +allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla +comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit, +enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma +les yeux. + +Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de +ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les +feuilles mortes. + +Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases +parvenaient jusqu'à lui: + +--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre +comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la +grêle de pierres rougies à blanc! _Fuge, o Sion, quæ habitas apud +filiam Babylonis!_ + +»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la +guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en +tout et partout! + +»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en +aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en +criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les +amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui +a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon +fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin, +toujours criant: «Qui a des morts»? + +»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes +n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai +voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne +peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que +pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O +mon pauvre peuple! ô Florence!» + +Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et +appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à +genoux et sanglota. + +Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et +lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles, +imitant la rumeur nocturne de l'Océan. + +Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée: + +--_Misericordia!_ + +Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent, +vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre +comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au +rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la +cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu: + +--_Misericordia! misericordia!_ + +Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le +poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou +et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et +poussait de stridents: + +--Miséricorde! miséricorde! + +Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de +son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et +peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit +sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme +coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les +bras vers le ciel il gémit: + +--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de +moi! + +Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut +toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci. +L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main +droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de +temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir +une fois encore la tête du prédicateur. + +Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la +terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu +pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens +habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la +moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il +mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite. + +Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur +ses lèvres. + +Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui +montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais +Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à +l'écart et lui tendit son livre. + +Giovanni vit une affreuse caricature. + +C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable +en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures +volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La +mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les +joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils +arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication +têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre, +terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la +puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans +colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation. + +Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «_L'ingegno +dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._» L'âme de +l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets, +tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile, +rayonnante et pure. + +L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que, +même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la +certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist--il pouvait +quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet +homme--auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin. + + +X + +Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi, +occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour +cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut +porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté +San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là +il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes, +avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa +Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à +la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille +prière d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo +reperta._ Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets +découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer +de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les +transformer pour l'utilité du culte chrétien--Au nom du Père, du Fils +et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis +utenda, per Christum Dominum nostrum!_ + +On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en +ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du +cimetière. + +En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se +sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de +l'admettre au nombre de ses élèves. + +Léonard l'accepta. + +Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII, +roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée, +s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de +Rome et de Florence. + +La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la +réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se +déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie. + + + + +CHAPITRE II + +ECCE DEUS--ECCE HOMO + +1494. + + «Voilà l'homme!». + Jean XIX, 5. + + «Voilà le Dieu!». + (_Epitaphe du mausolée de + Francesco Sforza_.) + + +I + +«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la +chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria +alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait +soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié. +Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles +gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves +tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec +force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et +s'élever au-dessus de lui[1].» + + [1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126. + +Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans +un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon +auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises +en mouvement par des cordes. + +Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse. + +Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile +était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé +ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des +lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier, +réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le +taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte +d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, +imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses, +leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche +en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout +passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en +agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni +de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau. + +«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le +martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les +jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les +pattes.» + +Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait +l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les +parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur. + +Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et +ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de +chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «_Non è vero_, pas +exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron +favori: «_Satanasso!_--Au diable!» + +Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible +erreur prenait des proportions inquiétantes. + +La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux. +Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail, +s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé +rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol. +Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula +plaintivement. + +--Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas. + +Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles +crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours, +s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles +vertes pleines de morbidesse et de mystère. + +De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions, +les racines cubiques et carrées. + +La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue. + +Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas +sorti, occupé de sa machine volante. + +Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte, +égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et +odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets +de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la +chandelle. + +La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de +physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts, +des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires +mécaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils à des membres de +monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant. +Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique +représentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un +crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un foetus +grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque +pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture, +une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au +sourire malicieux et triste. + +Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons +rougissaient encore sous les cendres. + +Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond, +s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre +recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de +son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le +sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une +écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait +l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la +respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était +vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la +machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une +gigantesque chauve-souris prête à s'envoler. + + +II + +La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux +environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle +Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la +mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les +hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les +canards barbottaient et criaient joyeusement. + +La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier, +s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni +Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique. +Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli +adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés--le favori du maître +auquel il servait de modèle pour les anges. + +--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura +bientôt terminé sa machine? + +--Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et +retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux +souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est +rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu +voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il +s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui +s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève +les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup, +Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier. +Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les +vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve +d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant +que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir +sortir! + +A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto, +un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard +intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et +une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin. + +--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est +qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille +ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles +ordures! + +--Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous +l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino. + +--J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna +Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre +rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à +dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut +acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un +centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à +jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits +favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des +étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu +n'es plus un enfant... + +--Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez +promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est +inutile; il est trop occupé par sa machine... + +--Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette +machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce +sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la +_Sainte Cène_, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle +machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le +Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une +de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de +l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour +cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et +cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule! +Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne +s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la +peinture. + +Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un +mauvais sourire: + +--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables! +murmura-t-il. + + +III + +Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de +travail. + +Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la +chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans +l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en +sortir. + +Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit +dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée. + +L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux. + +«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant +d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et +dégoût. + +L'homme qui dormait s'éveilla. + +C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin, +nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son +oeil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme +géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un +cyclope. + +--J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête +chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous +pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler +demain matin... + +--Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent +rien. + +--Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à +cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va +en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme, +même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer +une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour +un plongeon... je ne me noierai pas... + +Il croisa ses mains, suppliant. + +Léonard secoua négativement la tête. + +--Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard. + +--Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment, +messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai. + +--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique... + +--J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert +qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est +malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier--Dieu +me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme +des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les +ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je +prendrais mon élan et je m'envolerais! + +Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna. + +--Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui! + +--Tu volais encore? + +--Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu +de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre +au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute, +j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je +peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à +peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer +contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!» +Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut +et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis +gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En +avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela +aucune machine!» + + +IV + +Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans +l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un +homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert +de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il +grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une +dizaine d'années. + +--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai +passer les talons par ton gueuloir, chenapan! + +--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard. + +--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix +florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu +l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son +vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une +véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la +main au sang! + +Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux. +Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains. + +Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez +Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant: + +--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même +toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi! + +--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le +maître. + +Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme, +la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la +main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de +filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière +agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait +cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé. + +Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que +Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus +cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre, +blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison, +détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori +n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs +souffrances? + +Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards +sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était +impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, +ses yeux méchants exprimaient une timide prière. + +Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce +démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable. + +--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait +Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant +cette révolte familiale. + +Cesare riait et murmurait, malveillant: + +--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir +raison d'un gamin!... + +Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un, +Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement. + +--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu +m'accompagner? + +L'élève rougit de plaisir. + + +V + +Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre. +Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se +sentait frais, gai et dispos. + +Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque +sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler. +Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. +Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne. + +--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous... + +Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une +gigantesque araignée. + +--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans +une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse. + +La figure de l'enfant s'anima soudain. + +--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur! + +Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se +précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime +se débattit, bourdonna. + +--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de +plaisir. + +Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses +lèvres tremblait un sourire incertain. + +Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup +il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression, +comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils +s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible. + +Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit: + +--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être +voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres +araignées. + +Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux +suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent. + +--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre +moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le +faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce +qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je +vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi, +mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai +seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi... + +Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus +bas encore: + +--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte +en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la +nourrir... + +Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant. + +--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas +fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne. + +Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la +reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur. + +Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux, +comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature +pour le mal et inconscient de sa malfaisance. + +--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni. + +Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de +vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie. + + +VI + +Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande +tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de +six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas +un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra +Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait +hâte de s'excuser. + +--Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui +le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très +confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien +attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des +copies... + +Léonard le regarda étonné: + +--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas +honte de parler de choses pareilles? + +D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux +souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni +était misérable. + +Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après, +avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une +pièce d'or et dit: + +--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine +de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois. +Tiens, prends. + +--Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous +rapporterai la monnaie... + +--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu +rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de +penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu? + +Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des +mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit +comme une flèche: + +--As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger +brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils +deviennent d'un gris tendre? + +Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres +projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes +de végétation en été. + +Puis, se tournant vers son élève: + +--Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis +prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé, +toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû +remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon +livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut +que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens +probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et +le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois +je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux +dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno; +mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, +Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as +besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à +son fils. + +Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni +sentit son coeur allégé et joyeux. + +En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que +non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme +particulière, unique, comme chaque individu avait son visage. + +Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait +mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui +vivait la perspicacité d'un voyant. + +Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea +l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en +briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large +coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre +cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du +couvent. + + +VII + +C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la +chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était +saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats +maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la +table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et +étroites tables des moines. + +Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une +mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait +un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du +réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage +recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la +Sainte Cène_ à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze +ans. + +Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il +enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un +petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son +élève en disant: + +--Lis le treizième chapitre de Jean. + +Puis il souleva le drap. + +Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce +n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la +continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre +s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue +avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes +bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de +cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais +couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse. + +La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des +moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et +gardait encore la trace des plis fraîchement défaits. + +Et Giovanni lut dans l'Évangile: + +«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour +lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin +rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde. + +»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de +le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en +vérité, l'un de vous me trahira.» + +»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il +parlait. + +»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule. +Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il +demanda: «Seigneur, qui est-ce?» + +»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir +trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote. + +»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.» + +Giovanni contempla le tableau. + +Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il +lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées +par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la +conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut +particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de +Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que +le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la +bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la +salière, et le sel s'était répandu. + +Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un +couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et +demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa +vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette +jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les +souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne +puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ +se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains +humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté +et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait +plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée +la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et +moi en toi.» + +Giovanni regardait et songeait: + +«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la +calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc +serait plus rapproché du Christ, que lui!» + +Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de +pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse +de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé +pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les +contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du +tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste +sentait son impuissance et son irrésolution. + +Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se +plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures +entières. + +Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son +visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée +concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en +rencontrant le regard de son élève, lui demanda: + +--Qu'en dis-tu, mon ami? + +--Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce +qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais +je n'arrive pas à exprimer... + +Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas, +craintivement: + +--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de +tous ceux-ci? + +Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui +tendit. + +C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression +n'en était même pas méchante--pleine seulement d'infinie tristesse et +d'amertume. + +Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean. + +--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra +en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a +pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être +seul... + +Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des +chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire. + +--Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché +partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente. + +--S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta +respectueusement le chauffeur. + +--Qu'est-il arrivé? + +--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la +salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse +se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa +servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la +duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort +mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti +Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement. + +--Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il +arrangera tout cela en une demi-heure. + +--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer... + +Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un +regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, +fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette +fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et +descendit de l'échafaudage. + +--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais, +Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse. + +Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza. + +Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner +vers son oeuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour +abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les +tuyaux de la salle de bains ducale. + +--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est +possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris... + +--Que veux-tu dire? + +--Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En +attendant, pâme-toi... + +--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses. + +--Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne +maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu +diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun +maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la +perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié +d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de +la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours. +Tout est mort, à l'intérieur--l'âme n'y existe pas! Regarde seulement, +Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux +contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à +droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal +parfait--Judas; leur différence, la justice--Pierre. Et à côté le +triangle actif--André, Jacques le Mineur, Barthélemy.--A gauche du +centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi, +Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La +géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la +beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné +jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie +sous les choses saintes! + +--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et +pourquoi le détestes-tu ainsi? + +--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un +sourire sarcastique sur les lèvres. + +Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni +involontairement baissa les yeux. + +--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le +Christ manque. + +--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons! +Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais +la _Sainte Cène_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce +que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide +de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à +tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne +pourra jamais franchir, malgré toute sa science! + +Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di +Porta Giovia. + +--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio. +Judas existera... il existe... + +--Allons donc? Où? + +--Je l'ai vu moi-même. + +--Quand? + +--A l'instant. Le maître m'a montré le dessin... + +--A toi?... Ah! + +Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort: + +--Et... c'est bien? dit-il. + +Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et +durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde +méditation. + + +VIII + +Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le +pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete +entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait +sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la +soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage +cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le +mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut +inscrire son nom sur le livre du corps de garde. + +Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la +place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme. + +Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite +de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se +trouvait l'entrée de la cour d'honneur, _Corte Ducale_; à gauche +l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au +milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits +appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le +temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se +dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées, +oeuvre de Léonard de Vinci. + +Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel. +Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots. + +Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere +Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent, +moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne, +il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et +grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur +le trône des ducs de Milan. + +Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse. + +Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles, +pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au +pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux +strophes: + + _Expectant animi molemque futuram + Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_ + +Les deux derniers mots le frappèrent: _Ecce deus!_ Voici le dieu! + +--Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse, +et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza +l'oppresseur. + +Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie, +des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de +la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_ +Voici l'homme! + +Léonard s'approcha de lui. + +--J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore +au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut +partir inaperçus. + +Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle. + +--Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous +avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps? + +Léonard le regarda avec une indulgente surprise. + +--Qu'est-ce que tu ne comprends pas? + +--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas +possible... ensemble... + +--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre. +Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au +moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère, +j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés +ensemble. Je les terminerai de même. + +--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible! +s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant +son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est +impossible!... impossible! + +--Pourquoi? demanda le maître en souriant. + +Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme +et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa +pensée parce que le maître ne comprendrait pas. + +«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait +que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui +est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: «Voilà +le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le +coeur de Léonard? + + +IX + +La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à +l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent +couvert de vigne. + +La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière +Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à +gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta +Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit +jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où +personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent. + +La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement +l'épais brouillard. + +Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet +d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda: + +--Monna Cassandra? + +--C'est moi. Ouvre. + +Astro sortit de la maison et ouvrit. + +Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la +lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour. + +Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent +devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer. + +La jeune fille s'assit sur le rebord du puits. + +Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des +statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit +menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui +frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils +ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole +noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges, +les yeux jaunes plus transparents. + +--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la +jeune fille. + +--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour +déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que +disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que +Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente. +Prévenez votre tante... + +--Mais elle n'est pas ma tante! + +--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez. + +--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières? + +--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il +n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister, +d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à +rien. + +--A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu? + +--Ne riez pas! C'est un homme juste. + +--Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt +prête? + +Le forgeron agita les bras. + +--Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer. + +--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu +pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner +l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps... + +--Comment? + +--Mais... comme moi. + +Il la regarda songeur. + +--Vous rêvez peut-être, monna Cassandra? + +--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit? + +Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque. + +--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne +croyez pas aux miracles, mais à la mécanique! + +Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria: + +--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo +pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie, +dites-moi tout exactement... + +--Quoi? + +--Ce que vous faites pour voler? + +--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on +vieillit vite. + +Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle +ajouta: + +--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir. + +--Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant. + +--Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le +corps. + +--Vous l'avez? + +--Oui. + +--Et vous savez le mot? + +La jeune fille acquiesça de la tête. + +--Et vous me le direz? + +--Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique! + +L'unique oeil du forgeron brilla d'un désir fou. + +--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe! + +Elle eut un rire étrange. + +--Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la +magie n'existait pas et maintenant tu y crois. + +Astro se renfrogna. + +--Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la +mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps... + +La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro. + +--J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas +à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement, +toi aussi, tu feras ce que je te demanderai. + +--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez! + +La jeune fille désigna le pavillon solitaire: + +--Laisse-moi entrer là-dedans. + +Astro secoua sa tête chevelue. + +--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela! + +--Pourquoi? + +--J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne. + +--Et tu y vas? + +--Moi, oui. + +--Qu'y a-t-il là-bas? + +--Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des +machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des +animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un +arbre... empoisonné. + +--Comment, empoisonné? + +--Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet +du poison sur les plantes. + +--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet +arbre. + +--Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la +sève, il l'a vrillé jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a +injecté un liquide. + +--Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre? + +--Un pêcher. + +--Et alors? Les fruits sont empoisonnés? + +--Ils le seront quand ils seront mûrs. + +--Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux? + +--Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut +être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir. + +--Tu as la clef? + +--Oui. + +--Donne-la-moi, Astro! + +--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré... + +--Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même. +Voilà l'herbe. + +Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et, +approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura: + +--Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun +mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef! + +--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de +votre herbe. Partez! + +--Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et +tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier +et qu'il te berne comme un enfant. + +Astro se taisait. + +La jeune fille s'approcha de nouveau de lui: + +--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement +la porte afin que je jette un coup d'oeil... + +--Vous n'entrerez pas? + +--Non; ouvre et montre. + +Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher +ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune +il lui sembla sinistre et fabuleux. + +Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des +yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle +se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la +repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se +redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle, +lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait +réellement à une sorcière. + +Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna +Gassandra, rentra dans la maison. + +Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et +sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina. + +Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit. + +Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision +l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible: + +«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche +pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y +auras goûté, tu seras mortel.» + + + + +CHAPITRE III + +LES FRUITS EMPOISONNÉS + +1495 + + Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu + sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se + dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien + et le Mal.» + + _Genèse_, III, 4-5. + + _Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e + chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con + acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._ + + LEONARDO DA VINCI. + + Après avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille, + injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif, + délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits. + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de +dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse +entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était +ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la +ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano, +au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina. + +Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur +torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur. + +Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la +recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les +larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé +laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint +olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau, +et démêlait avec un peigne en ivoire. + +Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de +maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente +d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de +tortue. + +A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied +dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée +à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, +bouillait dans une cornue. + +Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la +duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du +soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne +grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi +heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à +monture de nacre et rehaussé de perles fines. + +En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un +air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il +était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et +qu'elle était mariée depuis trois ans. + +Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le +menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées +capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses +gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière, +gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein. + +Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la +glace, luisait un esprit prudent. + +Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise, +Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que +cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus +arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort +raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme. + +La petite chienne aboya méchamment. + +Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de +toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de +veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle +s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu +sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles +comme ceux d'une souris. + +--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai +eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie! +dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto. + +--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt? + +La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et +cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de +chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des +griffes d'asperge et des oignons de lys blanc. + +--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud. +Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement, +avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en +feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le +temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq +semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton. + +--Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture +une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire, +soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre +de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu +m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite. + +--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les +méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez, +par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier +s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie +et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement. + +Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui +narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du +principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta, +trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage. + +--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement +intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse... + +--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante +comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me +dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence +qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant. + +--Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas? + +--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et +les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est +le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent +pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en +gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas +complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu. + +--Le mari la trompe donc aussi? + +--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose +qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, +plutôt qu'une seule femme. + +La duchesse se prit à rire. + +--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu +tout cela? + +--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je +sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la +poutre. Chaque légume croît en son temps. + +--Tu raisonnes comme un docteur en théologie! + +--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La +jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous +utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes +à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine +ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est +le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles +s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans _Pater_ et les +caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes. + +La duchesse rit de nouveau. + +--Comment?... comment?... Répète. + +La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé +qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la +duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille. + +Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit +un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il +ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de +chaleur. + +--Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte +tant de choses... + +--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent +l'attester. + +--Il y avait beaucoup de monde? + +--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était +noire de monde, grouillante... + +--Qu'as-tu entendu? + +--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit +Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup +pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi +légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du +trône»! + +Le front de Béatrice se rembrunit. + +--Tu as entendu ces mots? + +--Et encore d'autres, pires... + +--Lesquels? Dis, ne crains rien. + +--On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On +criait...: «Mort aux voleurs!» + +Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement: + +--Qu'as-tu entendu encore? + +--Je ne sais vraiment comment le redire... + +--Allons, vite! Je veux tout savoir. + +--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le +sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean +Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde +d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant +que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était +souffrant, couché... + +Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la +duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se +retournant en colère elle cria: + +--Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout +de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon +que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os! + +La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite. + +--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du +reste, je ne crois pas à cela. + +L'autre haussa les épaules: + +--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment +cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette +en cire, on met à droite le coeur d'une hirondelle, à gauche, le foie; +on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les +paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort +lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela. + +--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!... + +La vieille baisa le bas de la robe. + +--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je +prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le +_Magnificat_ aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je +suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est +témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie! + +Et elle ajouta pensive: + +--C'est possible aussi... sans magie... + +La duchesse l'interrogea du regard. + +--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia +indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres, +probablement un cadeau pour messer Jean Galeas... + +Elle se tut une seconde et ajouta: + +--Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci, +il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont +empoisonnées... + +--Comment, empoisonnées? + +--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues... + +La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses +cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit +dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe +sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par +suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides +qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient +transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle +contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée +aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base +de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable +collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire +d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient +cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une +chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée +de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient +et de roses de Damas, séchés à l'ombre. + +Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme +d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par +exprès par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette +par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs +toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait. +Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement +sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue. + +Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce +qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de +velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches, +serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des +crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur +éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une +résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une +ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front. + + +II + +Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon +l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le +chargement d'un navire marchand à destination des Indes. + +Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des +chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis +lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains, +surnommés par dérision _le logis des géants_ et installés à l'instar +des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este. + +Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle +même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le +savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès +pour lui, et coiffé de la mitre;--tout était calculé pour la taille de +ces pygmées. + +Dans ce _logis des géants_ régnaient toujours le bruit, les rires, les +pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on +en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici +grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante +promiscuité--des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons, +des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi +lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant +comme une enfant. + +Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des +nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise. +Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son +premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse +jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba +malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout +à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand +désespoir de Béatrice. + +La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il +ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu +qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. +Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au +moins il rendît l'âme en état de grâce. + +En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite, +Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice, +qu'elle eût fait rire un mort. + +Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet +sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et +lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as +caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa +cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans +aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras. + +Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle +pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde +qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin +de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en +mesure, Morgantina pleurait et sanglotait. + +Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête. + +--Tais-toi, sois sage... + +La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla: + +--Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne +faisait de mal à personne. Il me consolait... + +La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs. + + +III + +Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de +dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son +étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La +reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More, +sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme. + +Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de +chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de +Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait +sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de +l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les +brouillards ou dans les herbes marécageuses. + +La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de +galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps +de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses +compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans +les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait +toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur +une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses +demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli. + +Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia. +Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider +laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes +étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il +fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer. + +Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se +fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de +Béatrice. + +Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le +Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons. + +Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là +l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades +étrangères, messer Bartolomeo Calco. + + +IV + +Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de +sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement +rasés. + +Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent +seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres +fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere +Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes, +était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que +la ruse du renard sans la vaillance du lion. + +Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages +ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et +son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse +perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières, +vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée. + +--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le +passage des troupes françaises à Lyon? + +--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et +chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des +divertissements moins que guerriers. + +--Comment se nomme la favorite? + +--Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et +fantasques. + +--Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non, +c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux +présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des +chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout à fait entre nous--il +ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de +quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête? + +--Oui, Seigneur. + +--Montre. + +Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois +qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il +éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa +conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les +barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses +ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon, +l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More +d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père +d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et +son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de +tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII. + +«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant +que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon +de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, +peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant, +faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant +lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner, +ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec +les loups!» + +Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint +d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait +dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des +portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée, +roi très chrétien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant +toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal! +Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent +comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de +Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement +Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu +convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre +Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en +emplissant le monde de ton nom glorieux.» + +Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du _studiolo_. Le +duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se +referma sans bruit et la tête disparut. + +Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais +le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le +duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son +rapport et sortit. + +Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des +pieds, s'approcha de la porte. + +--Bernardo? Est-ce toi? + +--Oui, Votre Seigneurie. + +Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile, +après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main +du maître,--mais ce dernier le retint. + +--Eh bien? + +--Tout s'est passé heureusement. + +--Quand? + +--Cette nuit. + +--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur? + +--Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente. + +--Dieu soit loué! + +Le duc se signa. + +--Tu as vu l'enfant? + +--Comment donc! Il est superbe... + +--Garçon ou fille? + +--Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les +yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On +reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au +berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de +vous demander quel nom vous désirez lui donner... + +--J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César! +Qu'en penses-tu?... + +--César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César +Sforza est un nom de héros! + +--Et le mari comment est-il? + +--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours. + +--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction. + +--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares +qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette +sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de +souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie. + +La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été +l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée, +ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait +menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule +d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des +ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi +de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné, +servile, prêt à toutes les besognes. + +Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un +sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le +poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil +répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de +honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du +More. + +Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat. + +--A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi +l'anniversaire de la naissance de la duchesse? + +Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour +misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les +pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie +de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés. + +--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez +content! + +En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument +de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs +amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, +entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque. + +Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin +connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans +le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la +femme: + + _Sputando in terra quivi nascon fiori, + Comme di primavera le viole..._ + + «Là où tu craches sur la terre + Naissent des fleurs, comme au printemps + Les violettes...» + +Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane, +affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à +mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième +l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un +séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits +de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri, +puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre +afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.» + +Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap +pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut +en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec +force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue +transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil». + +--L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois, +j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les +souliers de bois de saint François, _i zoccoli arderei di san +Francesco_! + +Le duc rit et promit du bois. + +Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa +et récita un quatrain élogieux: + + Quand à tes esclaves tu promets du pain + Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne, + Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu païen, + O très noble More, te chantent hosanna! + +--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une +poésie... + +--D'amour? + +--Oui. Et passionnée... + +--Pour la duchesse? + +--Non. Mais prends garde, ne trahis pas! + +--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais... + +--Bien, bien. + +--Je suis muet, muet comme un poisson! + +Bernardo cligna mystérieusement des yeux. + +--Passionnée? Suppliante ou reconnaissante? + +--Suppliante. + +Le poète fronça les sourcils d'un air important. + +--Mariée? + +--Non. + +--Ah!... Il faudrait le nom... + +--Pourquoi faire? + +--Pour une supplique, le nom est nécessaire. + +--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt? + +--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer +un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes +assiègent mon cerveau! + +Un page entra et annonça: + +--Messer Leonardo da Vinci. + +S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une +porte, tandis que Léonard entrait par l'autre. + + +V + +Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste +du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia +au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux, +arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina. + +Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il +n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de +la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis +pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui était un +titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni. + +Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance +d'argent pour la continuation des travaux. + +--Combien? dit le duc. + +--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze +mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard. + +Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même +jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français. + +--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours +l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as! +Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais +demandé pareille somme. + +Léonard haussa les épaules. + +--Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante. + +--Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te +fasse de la peine. + +Ils commencèrent à discuter. + +--C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant +selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en +feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins +d'architecture et les projets divers. + +L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des +explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau, +une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes, +avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour +éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs +des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la +disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour +recevoir cinq cents urnes mortuaires. + +--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela? + +--Pour personne... Ce sont des rêves... + +Le More le regarda surpris et secoua la tête. + +--Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des +Titans. Un conte de fées, parole!... + +--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis. + +Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de +tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs +disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans +craintes de rencontres. + +--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis +ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces +repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il +faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois, +ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne +dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la +maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci +dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau +acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des +murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui +se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse +installer cet appareil dans mon palais? + +Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande. +Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était +pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni +préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou +blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un +nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette +installation les lois de transmission des ondes sonores. + +Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte. + +Léonard prit congé. Le More l'invita au souper. + +Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de +lire ses vers. + +La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas +plus extraordinaire que dans mon coeur: + + Une madone glaciale habite, + Et que cette glace virginale + Ne fonde pas au feu de mon amour? + +Les quatre derniers vers plurent au duc: + + Je chante comme le cygne, je chante et je meurs, + En priant l'Amour d'éteindre ma passion, + Mais le dieu malin souffle sur mon coeur + Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison. + + +VI + +En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la +chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les +écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses +portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des _joncades_; devant +les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie. +Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau, +sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels +d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes +et le parfum de miel des ruches bourdonnantes. + +Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe +pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se +reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une +odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses +domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux, +entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des +poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De +Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel +où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la +Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu. + +--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel, +je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte +s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé +toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me +remercie, comme je te remercie, Seigneur! + +Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des +chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre +rouge flanqué d'ailes de perdrix--appât des faucons. + +Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de +la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle, +suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa. + +On récita la prière et tout le monde s'assit. + +Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes; +de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau +d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée. + +On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans +fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait +qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or +avec le manche en cristal de roche. + +Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque +à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur +appétit. + +Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira +toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir +ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les +meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en +un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive +souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta +comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il +avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif +qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené +exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du +fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il +avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui +prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être +furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de +l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement +distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie +d'une bonne. + +Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient +par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames, +en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons +versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais +chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle. + +Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels +comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par +trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne +d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et +s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et +langue de serpent--étaient fichés dans la salière. + +Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par +ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se +montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en +désignant la licorne: + +--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas +une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur. + +--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le +bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots +de son bonnet. + +--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le +comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement +celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, +cornes a! + +Le duc menaça le bouffon du doigt. + +Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le +rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon, +qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des +ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où +s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut +fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit +à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage +d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il +cria de comique façon le «_Pater Noster_». + +--Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement +devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe? + +Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le +comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se +donnait en l'honneur du nouveau-né César. + +La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le +temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.» + +A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de +tous les convives. + +A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à +attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et +qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait +avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux +imprégnés de sauce. + +Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de +_buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après +s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger +avec une prodigieuse rapidité. + +--Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains, +il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria +Bellincioni. + +Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain +et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en +une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une +expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux +amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus. + +Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées +de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de +Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences +disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as +délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive +celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la +roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus +familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le +neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux +tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son +sang. + + +VII + +Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le +«Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées +taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie +et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie +continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie. +Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un +petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les +vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour +l'antiquité, feignissent de s'y intéresser. + +La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la +balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire +à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme +des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers. +Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les +demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, +réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine, +racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_ +de Boccace. + +Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la +chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune: + + _Quant'e bella giovenezza! + Ma si fugge tuttavia; + Chi vuol esser lieto--sia: + Di doman non c'è certezza._ + + Oh! que la jeunesse est belle + Et éphémère! Chante et ris + Et sois heureux--si tu le veux, + Et ne compte pas sur demain. + +Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une +complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les +rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini, +pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la +fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un +reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé +en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les +conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment +où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et +que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant, +au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans +l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers: + + Sois heureux, si tu le veux + Et ne compte pas sur demain. + + +VIII + +A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière: +le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil +secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne +au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine +union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement +qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza. + +Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia +avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au +palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées +par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son +calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante: + +«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les +mains croisées et les yeux levés au ciel.» + +Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le +moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas +exaucée. + +Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image. +Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia +Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent +feuilles. + +Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable, +s'agenouilla, croisa les mains et récita le _Confiteor_. + +Il pria longtemps, dévotement et béatement. + +«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi, +sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né +César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer +Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, très pure Vierge--je ne veux +point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût +épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et +irrémédiables malheurs.» + +Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan, +preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean +Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco +Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui +Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier +de plein droit. + +Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il +termina sa prière: + +--Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des +cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de +l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton +nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de +la basilique de Pavie et autres nombreuses donations. + +Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa +chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un +d'eux, il rencontra Lucrezia. + +--Le dieu d'amour me protège! songea le duc. + +--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui. + +Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint. + +--Seigneur, pitié! + +Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier +de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement, +avait perdu au jeu l'argent du fisc. + +--Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère. + +Puis, après un instant de silence, il ajouta: + +--Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle? + +Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs. + +--Je ne comprends pas, seigneur?... + +Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante. + +--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant +presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas, +Lucrezia, que je t'adore? + +--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna +Béatrice... + +--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret. + +--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!... +laissez-moi... + +--Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de +moi! + +Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni. + + Je chante comme un cygne, je chante et je meurs... + +--Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée. + +Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux +violettes musquées--et avidement la baisa sur les lèvres. + +Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri, +s'arracha de ses bras et s'enfuit. + + +IX + +En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà +soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche, +semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce +et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en +drap d'argent. + +Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de +perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme. + +--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors? + +Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa. + +--Pourquoi? + +--Laissez-moi!... Je veux dormir... + +--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais +combien je t'aime!... + +--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia +et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête +rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma +garde-robe... + +--Pure plaisanterie... + +--Merci pour ces plaisanteries! + +--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si +sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si +peu d'importance... + +--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer! + +Elle se tourna vers lui, colère: + +--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te +connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux +pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses! + +--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais +sur terre je n'ai aimé personne comme toi! + +Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de +la voix. + +En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à +fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse +s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords. + +--Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant! + +Et ils se réconcilièrent. + +La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa +pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il +s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise +volupté dans ce sacrilège d'amour. + +--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice, +non sans une certaine fierté. + +--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours! + +--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il +vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'_il_ est en +voie de guérison... + +--Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit +le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement. + +--Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je +m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un +mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas +mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et +nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles +VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de +chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On +dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid +maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute +la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»! + +--Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable. +Tôt ou tard... + +Ils se turent. + +Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps +et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna. + +--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais, +entends-tu? jamais ne me parle de cela... + +--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même? + +Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda: + +--A quoi penses-tu? + +--Aux pêches. + +--Oui. J'ai donné ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les +plus mûres... + +--Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da +Vinci. Tu ne sais donc pas? + +--Quoi? + +--Elles sont empoisonnées. + +--Comment cela? + +--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque +sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique +empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles... + +Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi +enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun +écoutant le coeur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More +embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit: + +--Dors, chérie, dors! + +Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or. +Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit +succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison! +poison! poison!_... + +Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les +pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son +coeur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus. + +Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du +Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois +femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées +comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice, +Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu +soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le +faire depuis longtemps.» + + +X + +L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la +terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du +grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire. + +--On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne +faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation... + +La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait +distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont +Rose. + +Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et +aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes. + +Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se +tut. + +Un long silence plana. + +La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi +incompréhensibles et naïves que ses yeux. + + + + +CHAPITRE IV + +L'ALCHIMISTE + +1494 + + +I + +Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin +des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une +chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, +s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme +monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer +Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée +qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du +célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait +parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et +l'Egypte, à l'affût des antiquités. + +Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient +comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme +un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs +païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait +sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction +intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux, +était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne +l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se +ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et +risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement: + +--Je veux ressusciter les morts! + +Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux +environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et +pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en +Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de +statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en +l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon, +dont il était épris à cette époque. + +Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine +exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de +Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius +Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui +feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi +que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur +tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la +sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine +d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des +ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples +croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était +revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres +chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de +l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration +des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni +les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la +très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les +paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma +mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus, +resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une +même foi--«_unam eamdemque religionem universum orbem esse +suscepturum_». Quand on lui demandait: «Laquelle--celle de Christ ou +de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la +foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non +differentem_.» + +Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne. +Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas +les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable +merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens. + +La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un +camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule, +Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la +levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme +une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une +grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés, +cherchant à lécher la grappe. Et le coeur de l'enfant était plein +d'amour pour ce dieu. + +Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure +d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait +de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort +coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa +nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte +Vercelli. + +Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre +monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre +empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula +l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes +affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait +attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille. +Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard, +Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait; +ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines +du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier +presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties, +conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait. + + +II + +La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent soufflait, +soulevant la poussière blanche de la route, secouant les feuilles, +puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de +tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de +dessous terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards les +sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'était +un dimanche. + +Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui sillonnaient le +ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa +grande cheminée de briques, qui crachait la fumée par flocons; un +vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la +main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; les barques plates, +traînées par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour +la basilique, et le gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, +tout se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une odeur d'eau +chaude, de fougères fanées, de goudron et de bois pourri. + +Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle. + +--Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et faisant craquer ses +doigts blancs au-dessus de sa tête. Chaque jour est pareil. +Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet +imbécile de sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours +cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne +peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces +chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français +viennent au moins détruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou +que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui! + +--Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que +j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto m'a appris une belle prière +pour éloigner le démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise? + +La jeune fille secoua la tête: + +--Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai désappris à prier +votre Dieu. + +--«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du nôtre, de +l'unique? demanda Giovanni. + +Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait +paru à Giovanni aussi énigmatique, aussi triste et superbe. + +Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs. + +--Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très longtemps dans mon pays +natal. J'étais enfant. Une fois mon père m'emmena avec lui pour un +voyage. Nous visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient +sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gémissaient. +Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches rongées +par l'eau salée et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et +retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un éclat de marbre une +inscription à demi effacée. Je restais longtemps assise sur les +marches du temple, écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les +senteurs âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les +colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas été atteintes par le +temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut, +dans les fissures poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, +l'écho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux. +Je l'écoutais et--subitement--mon coeur frémit. Je tombai à genoux et +me mis à prier le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et offensé +par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je +l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le +priait plus--parce qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié +ainsi. C'était le temple de Dionysos. + +--Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un péché et un +sacrilège! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais existé! + +--Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un sourire +méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, auxquels tu crois, +apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont +été transformés en puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre +astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophétie fondée sur les +exactes observations des planètes et dit-il que: la conjonction de +Jupiter avec Saturne a donné naissance à l'enseignement de Moïse; +celle avec Mars, à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte +égyptien, avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec Mercure, au +christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter +la religion de l'Antechrist--et alors les dieux morts ressusciteront! + +Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs plus vifs, +illuminaient un énorme nuage qui rampait lentement. Les sons obsédants +du luth vibraient toujours dans l'atmosphère étouffante. + +--O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le +voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à +votre perte? Qu'il soit maudit, le damné! + +La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les épaules de +Giovanni et murmura: + +--Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi +as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'élève +de l'impie Léonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu +pas que je suis une sorcière et que les sorcières sont méchantes, plus +méchantes même que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme? + +--Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant. + +Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes +et transparents comme l'ambre. Un éclair violent illumina son visage +pâle, comme celui de la statue que Giovanni, à la colline du Moulin, +avait vue surgir de son tombeau séculaire. + +--Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche! + +Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel et la terre, et +crépita en roulements pleins de menaçante joie, pareils au rire de +géants souterrains. + +Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus. +Et au même instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus. + +Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit: + +--Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic +le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que c'est +aujourd'hui qu'il doit faire l'expérience de la transmutation du plomb +en or. + +Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal +se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du +duc, terminait les derniers préparatifs. + + +III + +Messer Galeotto avait consacré toute son existence à la recherche de +la pierre philosophale. + +Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine de Bologne, il +s'était fait admettre comme élève chez le célèbre adepte des sciences +occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze +ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel +de cuisine et le sel ammoniaque, dans différents métaux, dans le +bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux, +les animaux et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était +évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua à celle +d'autrui. Ses créanciers le firent mettre en prison. Il s'échappa, et +durant huit ans il fit des expériences sur les oeufs, dont il +détruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le +protonotaire du pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, +resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement +causé par des émanations, fut abandonné de tous et faillit mourir. + +Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, il visita, +manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande, +l'Afrique septentrionale, la Grèce, la Palestine et la Perse. En +Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans +l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, fatigué, mais +non encore désillusionné, il revint en Italie, sur l'invitation de +Ludovic le More, et reçut le titre d'alchimiste de la cour. + +Le centre du laboratoire était occupé par un four biscornu, en terre +réfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets +et des soufflets. Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, +des scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie. + +La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: des +alambics, des masques, des récipients divers, des cornues, des +entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes, +d'énormes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se +dégageait des sels vénéneux, des alcalis et des acides. Tout un monde +mystérieux était enfermé dans les métaux--les sept dieux de l'Olympe, +les sept planètes--dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans +le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans +l'étain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des +substances à noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le +cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite, +l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au +prix de mille peines. Une précieuse goutte de sang de lion, qui guérit +de tous les maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un +rubis. + +L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, ridé ainsi qu'un +vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tête +appuyée dans ses mains, observait avec attention une cornue qui +doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'était de l'huile +de Vénus, _Oleum Veneris_ d'un vert transparent comme la smaragdite. +La bougie qui brûlait à côté projetait un reflet émeraude sur le +parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de +l'alchimiste arabe Djabira Abdallah. + +Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un +coup d'oeil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui +ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses +invités. + + +IV + +Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de +Malvoisie. + +Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour, +Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci. + +Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de +parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires +pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le +col d'une cornue qui tomba et se brisa. + +--Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais +ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse. + +Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie, +salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier, +tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement, +avec son mouchoir, d'enlever la tache. + +La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine +de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et +lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie: + +--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse +l'arrêter! + +Et la blonde Diana frappa dans ses mains. + +--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se +transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant, +la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous +pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences? + +Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à +son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la +chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré +devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure. + +L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille: + +--Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que +vous... + +Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en +laissa pas le temps: + +--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous +autres... + +Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités: + +--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi +qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je +commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention! + +Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il +montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants +de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre +qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond +comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les +charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en +fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on +le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des +charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une +des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre +et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet. +Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air. + +Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en +appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a +un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble +accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par +personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se +frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage; +enfin, il ne se contint plus et dit: + +--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout. + +Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il +contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du +verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution +sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre +philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il +en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la +jeta dans l'étain en ébullition. + +--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani. + +--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal, +répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite, +mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira +de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la +dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer +sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des +raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé +la mer en or, s'il y avait assez de mercure! + +Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer +Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité +des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et +les syllogismes d'Aristote. + +L'alchimiste sourit. + +--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je +vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de +réfuter. + +Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de +fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva +multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et +madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la +gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer, +souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait, +écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet +siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine +lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune. + +--C'est fini! dit l'alchimiste. + +On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et +sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or +roula. + +L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement: + +--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme! + +--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la +nature! balbutia Marliani consterné. + +Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les +leva au ciel et s'écria: + +--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis, +suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui +nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa +toute-puissance. Amen. + +A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua +une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie. + +Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les +mains. + +Ludovic le More le prit à part: + +--Me serviras-tu en toute foi et vérité? + +--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au +service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste. + +--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux... + +--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra +me pendre comme un chien! + +Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta: + +--Je vous prierais seulement... + +--Comment? Encore? + +--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin. + +--Combien? + +--Cinq mille ducats. + +Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme. +Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât. + +Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à +chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta. + + +V + +Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui: + +--Maître, comment vous a plu l'essai? + +--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard. + +--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer? + +--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu. + +--Vous les avez examinées vous-même. + +--C'en étaient d'autres. + +--Comment? Permettez! + +--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas +de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées, +quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset. + +Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression +piteuse d'un voleur pris sur le fait. + +Léonard lui mit la main sur l'épaule. + +--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne. + +Galeotto saisit sa main et, avec effort: + +--C'est vrai? Vous ne le direz pas?... + +--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait +cela? + +--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une +infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure +devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que +momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la +science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre +philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire +que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à +suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce +sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la +plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge? + +--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit +Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la +transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale +n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie +noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve +exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard +enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête, +annonçant leur puissance par ses aboiements... + +L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à +coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit: + +--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je +sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des +précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le +nouveau Prométhée! + +--Moi? + +--Mais oui, vous, certainement. + +--Vous plaisantez, messer Galeotto! + +--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier +et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la +science, mais jamais autant que vous! + +Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher et ne put. + +--Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un +involontaire sourire. + +--Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu +lui-même descendait devant moi à la minute et me disait: «Galeotto, la +pierre philosophale n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, aussi +vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la trouverai!» + +Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il écoutait curieusement. +Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les +sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire méprisant que +le diable était l'être le plus misérable de la création, qu'il +n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait +qu'à la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle +rien n'était impossible. + +Puis, subitement, sans transition, il demanda à Léonard s'il voyait +souvent les esprits des éléments. Lorsque son interlocuteur avoua ne +jamais les avoir aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces +paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps +allongé, tacheté, fin et dur, et que la sylphide était bleu de ciel, +transparente et aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des +gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants des pierres +précieuses. + +--Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont +tous bons et charmants... + +--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à des élus, et non à +tout le monde? interrogea Léonard. + +--Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, des savants, des +ivrognes et des gourmands. Ils aiment la naïveté et la simplicité de +l'enfance. Ils ne vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. +Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent +aux regards des hommes. + +Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire méditatif. + +«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» pensa Léonard, ne ressentant +plus de dédain pour les utopies alchimistes et cherchant à causer avec +lui comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur de tous les +secrets pour lui être agréable. + +Ils se séparèrent amis. + +Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel essai de l'huile de +Vénus. + + + + +CHAPITRE V + +«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE» + +1494 + + «_O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non di voluto + mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita de sua necessari + affetit. O stupenda necessita!_» + + LEONARDO DA VINCI. + + «O que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas + voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualités + indispensables. O divine nécessité!» + + (_Traité de mécanique de_ LÉONARD DE VINCI). + + +I + +Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant rentré chez lui fort +tard et en état d'ébriété, avait reçu de sa femme, selon sa propre +expression, plus de coups qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour +aller de Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se rendit +chez sa voisine la fripière goûter au _miliacci_, sorte de gelée de +sang de porc, Corbolo chercha dans ses poches les quelques pièces de +monnaie échappées à la rapacité de la ménagère, confia la garde de la +boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser. + +Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il marchait sans se +presser dans la tortueuse et sombre impasse, si étroite qu'un cavalier +y rencontrant un piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher +de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive chaude, les +oeufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves. + +Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette de ciel bleu qui +se détachait entre les maisons hautes, prenant plaisir à voir le +bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur +les cordes tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en se +répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à exécution «_Mala +femina, buona femina, vuol bastone._ Toute femme, bonne ou mauvaise, a +besoin du bâton.» + +Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là régnait un +va-et-vient digne d'un marché. D'une porte à l'autre, malgré les cinq +sous de droit d'entrée imposé par les fondateurs, une quantité de gens +passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles, +des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns même +conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prêtres +chantaient des _Te Deum_ nasillards. Les lampes brûlaient devant les +autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, les chiens se +reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient. + +Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de badauds qui écoutaient +avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frère Cippolo, +franciscain, à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras +comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, fra Timoteo, +dominicain, que François étant semblable au Christ de quarante façons +avait occupé au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer +et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des +blessures de Jésus. + +Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette thèse les plaies +de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa +couronne d'épines, tandis que saint François en était dépourvu. + +Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurité de +la cathédrale sur la place d'Arengo, la plus animée de Milan, +encombrée de boutiques de petits commerçants, poissardes, fripiers, +marchands de légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit +passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés sur cette place, +et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur entêtement. + +--La belle salade de Valtellina, des citrons, des oranges! Voilà les +artichauts, l'asperge, la belle asperge! appelaient les marchands de +légumes. + +Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses. + +Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines de raisins noir et +blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail, +braillait désespérément «Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands +coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par ses cris +gutturaux: «Arri! arri!» + +Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes chantait une +plaintive _Intemerata_. + +Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée d'un collier de +molaires, serrait entre ses genoux la tête d'un patient et avec des +mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des +tenailles. + +Les gamins lançaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus +intrépide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une +souricière, lâcha la souris et se prit à la pourchasser un balai à la +main en criant d'une voix stridente et sifflante: + +--_Eccola!_ _eccola!_ La voilà! la voilà! + +En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obèse, +la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta, +cria comme une échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en +chasser la souris. + +--Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! criait-elle pourpre +de rage. + +Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait de joie. Au +bruit, un homme portant un énorme cochon se retourna. Le cheval du +docteur Gabbadeo qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et +accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand de vieille +ferraille. Les écumoires, les poêles, les casseroles, les bassines +croulèrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait +brides lâchées en criant: + +--Arrête, arrête donc, poivrière du diable! + +Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croisées. +Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons, +de cris et de sifflets. + +Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un +humble sourire: + +--Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent +leurs maris, comme la rouille ronge le fer! + +Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva +vers l'énorme bâtisse inachevée entourée d'échafaudages, l'église +érigée par le peuple à la gloire de la nativité de la Vierge, _Mariæ +Nascenti_. + +Grands et petits avaient pris part à sa construction. A côté des +merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau de la reine de Chypre, +s'étalait l'offrande faite à la Vierge, par la vieille fripière +Catherine, qui, en dépit de l'hiver rude, s'était privée de son unique +vêtement chaud d'une valeur de vingt sols. + +Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès de l'édifice, +remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en réjouit. Les maçons +taillaient les pierres. Sur le débarcadère du Lagetto, près de San +Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les +barques, on déchargeait d'énormes cubes de marbre blanc qui +scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies glapissaient; les +ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis. + +Et le grand édifice montait, hérissait un nombre infini de clochetons +et de tours blanches dans le ciel apuré--hommage éternel du peuple à +la Vierge sainte. + + +II + +Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui +conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir +poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami, +l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés +chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua +une bouchée de pâte et dit: + +--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais! + +--Pourquoi? + +--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier +équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en +retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte, +Scarabullo, que d'être affligé d'une femme! + +A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à +des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona, +capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient +avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en +supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle +vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des +lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et +qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus +en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le +meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau. + +Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit +homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le +verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles. + +--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux +chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front, +messieurs, je viens du camp des Français! + +--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici? + +--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis +essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi +vous apprît la nouvelle. + +--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les +Français? + +--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche. +Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en +un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit +coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des +boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins, +féroces, avec les oreilles et les queues coupées. + +--Sont-ils nombreux? demanda Mazo. + +--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur +nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord! + +--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont +nos amis et alliés... + +--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des +ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf... + +--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les +crois-tu nos ennemis? + +--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent +nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi +français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède +même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et +ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne +laisserons pas une pucelle...» + +--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur +la table que verres et bouteilles en tremblèrent. + +--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au +son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des +hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins. +Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent +adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.» +Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que +nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne +contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc. + +--Tu mens, Gorgolio! + +--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore, +messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir +l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand +Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le +mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous +assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, +nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre. + +--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille +chose ne nous est arrivée. + +Tout le monde se tut. + +Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec +fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel: + +--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le +voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O +Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est +passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le +sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!» + + +III + +--Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant +deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne. + +L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli +visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait +Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros +homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur +de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient +légèrement gris. + +--Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'épaule de +Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacrée ville une +chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge +comme du vinaigre! + +Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée s'allongea auprès +d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la +table avec une chope et cria en mauvais italien: + +--Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas salé! + +--Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne +de chez nous ou au précieux Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, +mon coeur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. Buvons, +ami, à notre chère France: + + Du grand Dieu soit mauldit à outrance, + Qui mal vouldroit au royaume de France! + +--Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à Gorgolio. + +--Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent les leurs. + +--Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs français, grogna +l'étameur. La main me démange de les corriger! + +Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites +jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu à sa ceinture de +cuir, servit aux Français un demi-broc de vin fraîchement tiré à la +barrique, non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers. + +Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla délicieux, +puis cracha et fit une grimace de dégoût. Devant lui passa la fille du +patron, Lotta, jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme ceux +de Tibald. + +Le Gascon cligna malicieusement de l'oeil à son camarade et tortilla +crânement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope, +entonna la chanson des soldats de Charles VIII: + + Charles fera si grandes batailles, + Qu'il conquerra les Itailles. + En Jerusalem entrera + Et mont Olivet montera. + +Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée. + +Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le +sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux. + +Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la +rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de +vin. + +La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en +morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle +au soldat qu'il en resta un moment hébété. + +Tout le monde s'esclaffa. + +--Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma +vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consolé! + +--Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar. + +Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il +eut un rire forcé et cria: + +--Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est +pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai! + +Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et +voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de +l'étameur Scarabullo le saisit au collet. + +--Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant +Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes +de façon à ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises! + +--Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, vauriens, +lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges! + +Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello, +Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras. + +Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de +chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du +sang, les épées tirées et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit +de la taverne et se prit à hurler: + +--On assassine! Les Français pillent! + +La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants +prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de +légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises. + +--Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! geignait la +grosse Barbaccia. + +--Qu'y a-t-il? Le feu? + +--Sus aux Français! + +Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait: + +--Sus, sus aux Français! + +Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de +hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et +arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant +tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. +Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras +au ciel et se prit à geindre: + +--Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai à ma façon, il ne +se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile +ne vaut pas la corde pour le pendre! + +Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces +propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui +semblaient moins terribles que sa femme. + + +IV + +Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une +étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines +tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer +l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche. + +Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des +tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en +fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, +des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes, +des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui +servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément +blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une +énorme forêt, couverte de givre brillant. + +Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus +de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne +parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons +de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur +de l'église, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il +croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel +ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et +de tous les peuples à la Vierge très pure. + +Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit. + +L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux +s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui, +que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou. + +--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon +âme! + +En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde, +ferma les yeux et murmura: + +--_Ave, dolce Maria di grazia piena_... + +Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle, +fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres, +continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant +avec joie: + +--_Ave, dolce Maria di grazia piena_... + +A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du +Conseil de construction «_Consiglio della Fabrica_», architectes, +italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur +l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever +au-dessus de la coupole. + +Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais +les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop +extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture +religieuse. + +Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient +que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les +autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité. + +Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se +tenait à l'écart, solitaire et pensif. + +Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre. + +--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre +excellence. + +L'artiste brisa le cachet et lut: + + »Léonard, viens vite. Il faut que je te voie. + + »DUC JEAN GALÉAS. + + »14 octobre.» + + +Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place, +monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à +quelques heures de Milan. + + +V + +Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque +étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des +papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne +jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters +se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon. + +En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux +bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les +autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant. + +Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa +rencontre. + +--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste. + +Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré. + +Léonard s'engagea dans l'allée principale. + +--Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous +voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la +duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons +plutôt ce chemin détourné... + +Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent +devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées. +Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le +long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé +de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait +apporté du parc des feuilles jaunies. + +--Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son +compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux +ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du +monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le +soigner... Ici, ici, je vous prie. + +Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce +imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement +sombre. + + +VI + +D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la +lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain +dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les +manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur, +«maître ès physique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de +lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous +le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le +barbier--car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne +d'un docteur--il observait simplement. + +--A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée, +ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur +les coussins. + +--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne +vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande +prise de sang... + +Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris. + +--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur +les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut +en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la +santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en +reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants +nouveau-nés, toujours avec réussite. + +Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea que +discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des +alchimistes. + +Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins, +enveloppa les pieds du malade. + +Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait +une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une +cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes +et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule, +dormait. + +--Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux. + +--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous +dormiez... Messer Leonardo est ici. + +--Ici? + +Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever. + +--Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes pas. + +Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean +Galéas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur. + +Le nain sortit pour veiller à la porte. + +--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie? + +--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre. + +--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si, +je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent... + +Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et acheva avec un doux +sourire: + +--Ils insinuent que tu es mon meurtrier. + +Léonard crut que le malade délirait. + +--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a +trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une +corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que +j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un +empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre... + +--C'est vrai, dit Léonard. + +--Oh! mon ami! Est-ce possible? + +--Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où +viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je +voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de +Peretola que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas +réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû +raconter à quelqu'un... + +--Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc, +personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous +entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire +tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et +je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me +tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je +n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la +solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, +Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le +trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi +qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les +pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais +mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne +crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une +journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper +dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus +joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu +me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques +apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai +compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude, +dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, +chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons +par des voies différentes atteint ensemble le même but--toi dans la +vie, moi dans la mort. + +La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant: + +Monna Druda! + +Léonard voulut partir, le duc le retint. + +Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la +chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide +jaune et trouble--l'élixir de scorpion. + +En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du +lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de +l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du +serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil +et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et +la région du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il +n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et +contre les sorcelleries. + +En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit +et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le +flacon. + +--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte! + +Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons +vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le +lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui +annoncer la terrible nouvelle. + +Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard +avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le +mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques. + +La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle. + +Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc, +elle se releva et cria furieuse: + +--C'est impossible! Qui l'a laissé entrer? + +--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On +croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la +cheminée! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu +votre Altesse... + +Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux +demanda: + +--Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur +Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France. + + +VII + +Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée +du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par +Ludovic le More. + +Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture +d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du +latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de +Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_. + +Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa +triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été +élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu +brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre +un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune +homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu +de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon +l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant +de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable +armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles, +Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie +mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles. + +A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la +gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre. + +Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur +de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie +de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia +Crivelli, l'avait hanté toute la nuit. + +Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes +étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que +l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des +cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe +et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables +crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez +les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à +fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en +même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait +difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds +difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges +souliers en velours noir en forme de sabot de cheval. + +--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la +lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon +petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble... +Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault. + +Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du +roi. + +--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux +boire d'abord... + +Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement +du roi et demanda à Thibault: + +--Du nôtre? + +--Non, monseigneur. Des caves du palais... + +Le cardinal jeta le contenu de la coupe. + +--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à +votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une +bonbonne de notre vin. + +--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris. + +Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence +s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur +légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons. + +--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en +haussant les épaules. + +Puis il se soumit. + +Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus +du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis +d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à +revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles +et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.» + +A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea +vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles +aperçut la duchesse Isabelle. + +Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon +la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant +«chère soeur». + +Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds. + +--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de +nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier +magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le +duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes +environnés que de mercenaires assassins... + +Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait. + +--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et +tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère +soeur, levez-vous! + +Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait, +voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec +désespoir: + +--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai! + +Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace +douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer. + +--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie... +dis-lui... je ne sais pas. + +Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant, +même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale +héroïne de tragédie. + +--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui +dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le +cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le +nom du duc en français. + +La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et, +subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut. + +Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les +lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide, +déconcerté, ses yeux blancs écarquillés. + +--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de +Ferdinand d'Aragon! + +Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il +lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce +mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna +des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, +eut un geste navré et se tut. + +La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la +tête, anéanti. + +--Briçonnet, allons, allons,... hein? + +Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la +chambre du duc. + +Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne +tombait à travers les hautes futaies du parc. + +Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et +s'inquiéta de sa santé. + +Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite +Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à +peu. + +--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc. +Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma +pauvre âme, car à ce moment-là je... + +--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées? +interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons +ensemble en croisade. Vous verrez! Hein? + +Jean Galéas secoua la tête: + +--Non, je ne le pourrai pas. + +Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta: + +--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco +et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde... + +--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému. + +Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il +reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté. +Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une +tendresse impétueuse balbutia: + +--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!... + +Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres +s'unirent en un fraternel baiser. + +Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le +cardinal: + +--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon +quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un +chevalier... Il faut le défendre, tu entends? + +--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même. +Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort. +Le More est notre allié... + +--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le +roi. + +Et dans ses yeux brilla une colère sensée. + +--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni +pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur! +Nous sommes tous des hommes... + +L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but +avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées. + +En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour +inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais +voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et +lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe +affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura: + +--Majesté, madonna Lucrezia... + +--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?... + +--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier. + +--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis +qu'elle assistera au souper? + +--Sûrement et elle supplie Votre Majesté... + +--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que +penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en +campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il +en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui... + +Le roi prit Thibault à part: + +--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia? + +--La maîtresse du More, Majesté. + +--La maîtresse du More, ah! c'est dommage... + +--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui +même. + +--Non, non. Je suis son hôte... + +--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là... + +--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire... + +--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement... + +--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton +affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras. + +Thibault s'inclina respectueusement. + +En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la +main sur le front: + +--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je +dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y +a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier! + +--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en +revenant de Jérusalem... + +--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire +méditatif. + +--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua +Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés. + +--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII +solennel, inspiré, les yeux levés au ciel. + + +VIII + +Huit jours après, le jeune duc mourait. + +Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une +entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait +convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un +irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus. + +Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de +l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec +leurs saignées. + +Il expira doucement. + +--Que ta volonté soit faite! furent ses dernières paroles. + +Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt +et de l'exposer solennellement dans la cathédrale. + +Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré +que la mort prématurée de son neveu lui causait une douleur profonde, +proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier +légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un +tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple, +d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à +contre-coeur, céda à leurs prières. + +On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les +revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio, +entouré d'une foule de partisans qui criaient: «_Viva il Moro, viva il +duca!_» au son des trompes, des salves de canon, du carillon des +cloches et du mutisme du peuple. + +Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de +ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens, +le chef des hérauts lut le _privilège_ accordé au duc Le More par +l'éternel Auguste du très saint Empire, Maximilien: «_Maximilianus +divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les +provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et +plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines, +mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères, +églises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à +toi et à tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et +choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la +Lombardie jusqu'à la fin des siècles.» + +Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans +la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de +la sainte Croix. + +Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir. + + +IX + +La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule +se réunit. L'étameur Scarabullo, le brodeur Mascarello, le pelletier +Mazo, le cordonnier Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au +premier rang. + +Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère Timoteo +prêchait: + +--Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le temple de Vénus +le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient +servi à la torture du Christ et avaient été enterrés par les +païens--l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles +clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval +de guerre, afin d'accomplir la parole de l'apôtre Zacharie, et cette +relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la +mort du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard retrouvé par +saint Ambroise à Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand +de vieille ferraille, et transporté à Milan. Notre ville possède donc +le plus précieux, le plus sacré des quatre clous--celui qui avait +percé la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa +longueur exacte est de cinq pouces et demi. Étant plus long et plus +épais que le clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est +émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté dans la main du +Sauveur, comme le prouve, par de fins syllogismes, le savant Père +Alesio. + +Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en levant les bras au +ciel: + +--Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un horrible sacrilège! Le +More, le misérable, l'assassin, le voleur de trône, tente le peuple +par des fêtes impies, et affermit son trône croulant avec le saint +clou! + +La foule devint houleuse. + +--Et savez-vous, mes frères, continua le moine, savez-vous à qui il a +confié l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathédrale, +au-dessus de l'autel? + +--A qui? + +--Au Florentin Léonard de Vinci! + +--Léonard? qui est-ce? demandaient les uns. + +--Nous le connaissons parbleu, répondaient les autres, c'est celui-là +même qui a empoisonné le jeune duc avec des fruits... + +--Un sorcier! un hérétique! un athée! + +--Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, j'ai entendu dire +que ce messer Leonardo était un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait +de mal à personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les +bêtes... + +--Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes! + +--Un sorcier peut-il être bon? + +--Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo--les gens diront aussi du +grand tentateur, le prince des ténèbres: «Il est bienveillant, il est +parfait», car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera +douce et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront tentés par sa +miséricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les +peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur, +appelle dans son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, ô +mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, viendra parmi +nous sous une forme humaine: le Florentin Léonard est le serviteur et +le précurseur de l'Antechrist. + +Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Léonard +murmura avec assurance: + +--C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au diable et qu'il a signé +le pacte avec son sang. + +--Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! marmonnait la +fripière Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandière du +bourreau, me disait que ce Léonard volait les corps des pendus, qu'il +les découpait, enlevait les intestins... + +--Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa +Corbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie... + +--Oui, mais il a aussi inventé une machine pour voler, avec des ailes +d'oiseau, rapporta Mascarello. + +--L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, expliqua de nouveau +frère Timoteo. Simon le Mage s'est aussi élevé dans les airs, mais il +a été renversé par l'apôtre Paul. + +--Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta Scarabullo. «Le +Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de même.» Voilà comme il +blasphème! + +--Il fait mieux encore: il descend dans une cloche de verre au fond de +la mer, reprit Mazo. + +--Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il +veut, il se transforme en poisson et il nage: il se transforme en +oiseau et il vole! déclara Gorgolio. + +--C'est un ogre; qu'il crève! + +--Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au bûcher, le Léonard! + +--Qu'on l'empale! + +--Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! se prit à geindre +frère Timoteo. Le très saint clou, le clou sacré est... chez Léonard! + +--Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les poings, nous +mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller. +Allons prendre le clou chez l'impie! + +--Vengeons notre relique! Vengeons notre duc! + +--Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est l'heure de la ronde +de nuit. Le capitaine de la milice... + +--Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, cache-toi sous la +jupe de ta femme! + +Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et +jurant, la foule s'avança par les rues. + +En tête marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et +chantant un psaume. + +Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans leur reflet +rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant de la lune. + + +X + +Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse +ronde, vitrée, avec des rayons dorés, dans laquelle devait être +conservé le clou sacré. Assis dans un coin sombre, Giovanni +Beltraffio, de temps à autre observait son maître. Plongé dans la +recherche du problème de la transmission de la force à l'aide de +poulies et de leviers, Léonard ne pensait plus à la relique. Il venait +de terminer un calcul compliqué. + +--Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire +heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les +manifestations de la nature. La divine nécessité la force par ses lois +à déduire le résultat de la cause par la voie la plus rapide. + +Dans son coeur naissait le sentiment, qui lui était si habituel, de +respectueux étonnement devant l'abîme qu'il contemplait. En marge, à +côté du croquis de la machine élévatoire, à côté de chiffres et de +ratures, il écrivait ces mots qui sonnaient dans son coeur ainsi +qu'une prière: + +«_O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái_ _voluto +mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de sua necessari +effetti._» + +Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! Tu n'as pas +voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualités +indispensables. + +On frappa violemment à la porte extérieure. Des cris, des jurons, le +chant des psaumes retentirent. + +Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui était arrivé. +Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, à demi vêtue, se +précipita dans la pièce en criant: + +--Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte Mère de Dieu, +protège-nous! + +Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse à la main, il ferma +vivement les volets. + +--Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard. + +--Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer dans la maison. +Les moines ont dû exciter la populace. + +--Que veulent-ils? + +--Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent +le clou sacré. + +--Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo. + +--Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils appellent Votre +Excellence, assassin du duc Jean Galéas, sorcier et impie. + +Dans la rue les cris augmentaient. + +--Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre nid maudit! Attends, +nous aurons ta peau, Léonard, antechrist! + +Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se mêlaient les stridents +sifflets du vaurien Farfaniccio. + +Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur +l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans la cour, mais Léonard le +retint par son habit. + +--Où vas-tu? + +--Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout près d'ici à cette +heure. + +--Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on te tuera. + +--Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la +tante Trulla, puis dans le fossé, puis par les arrière-cours... Et +s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous! + +Après avoir adressé un tendre et brave sourire à Léonard, le gamin +s'échappa de ses mains, sauta par la croisée et cria de la cour, en +poussant les volets: + +--Ne craignez rien, je vous délivrerai! + +--Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voilà, pourtant, il +nous est utile dans notre malheur. Peut-être bien qu'il nous +délivrera... + +Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri étouffé, se +sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la cave où, comme elle le +raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin. + +Marco monta fermer les volets. + +Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, pâle, +abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha de lui, tomba à ses +genoux. + +--Qu'as-tu, Giovanni? + +--Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... Je ne crois +pas... mais dites... dites-le-moi vous même! + +Il n'acheva pas, étouffant d'émotion. + +--Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, tu te demandes +s'ils disent la vérité... si je suis un assassin? + +--Un mot, un seul de votre bouche, maître! + +--Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas, +puisque tu as pu douter. + +--Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je suis tellement torturé... +je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez +pitié de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai! + +Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement dans la voix, +il murmura: + +--Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi! + +Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: l'étameur +Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une hache. + +Léonard écouta les cris de la populace, et son coeur se serra de cette +tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement. + +Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine écrites. + +«_O mirabile giustizia di te, primo Motore!_» + +--Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le bien! + +Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta les paroles de +Jean Galéas mourant: + +--Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le ciel!... + + + + +CHAPITRE VI + +LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO + +1494-1495. + + _L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa cognitione. L'amore + à tantopiu fervente, quanto la cognitione à piu certa._ + + [_L'amour est fils de la science. L'amour est d'autant plus + fervent que la science est exacte._] + + LEONARDO DA VINCI. + + + _Soyez sages comme le serpent, simples comme la Colombe._ + + MATTHIEU, X, 16. + + +Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard de Vinci le 25 mars +1494. + + * * * * * + +Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions du corps +humain, le dessin d'après les modèles des bons maîtres, le dessin +d'après nature. + + * * * * * + +Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donné un livre sur la +perspective, écrit sous la dictée du maître. Ce livre commence ainsi: + +«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande joie au corps; la +plus grande joie de l'âme vient de la clarté de la vérité +mathématique. Voilà pourquoi la science de la perspective, dans +laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est +la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clarté +mathématique--la plus grande joie de l'âme doit être préférée à toutes +les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de +soi: «Je suis la lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer +la science de la perspective, la science de la lumière. Et je +diviserai ce livre en trois parties: la première, l'amoindrissement +des proportions des objets dans le lointain; la seconde, +l'amoindrissement de la netteté des teintes; la troisième, +l'amoindrissement de la netteté des contours.» + + * * * * * + +Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'étais +pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_ +par mois. + + * * * * * + +Le maître a dit: + +--Quand tu posséderas à fond la perspective et que tu connaîtras par +coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant +tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent +debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et +se battent; quelles sont, à ce moment, l'expression de leurs visages +et celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les regardent +passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit +jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre, +mais garde le premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni +gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont +si divers dans la nature qu'aucune mémoire humaine ne saurait les +retenir. Voilà pourquoi tu dois considérer ces dessins comme tes +meilleurs conseillers et tes meilleurs maîtres. + +Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris les mémorables +paroles prononcées par le maître durant la journée. + + * * * * * + +Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin de l'église, j'ai +rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit +qu'il me reniait, que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la +maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant je suis seul, je +n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon +maître. Je répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur, +lumière du monde, m'éclaire et m'aide à exposer la perspective, +science de sa lumière.» Seraient-ce là les paroles d'un athée? + + * * * * * + +Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder pour que je +sente mon âme plus légère et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs, +bleu pâle et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agréable! +Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants ne peuvent +résister à sa parole persuasive, s'il désire les faire incliner vers +l'affirmative ou la négative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est +assis devant sa table de travail, plongé dans ses méditations, et +lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et +caresse sa barbe longue, dorée, douce et ondulée comme des cheveux de +femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil +avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que +son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pénètre jusqu'au fond +de l'âme. + + * * * * * + +Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les +frivolités de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de +fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un béret de +velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus sa tunique +noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge foncé +à plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses +mouvements sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements +simples, toujours, n'importe où il se trouve--parmi des seigneurs ou +dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empêcher de le +remarquer. Il ne ressemble à personne. + + * * * * * + +Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur à l'arc et +à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître ès escrime. Une fois +je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu +consistait en ceci: il fallait, dans une église, jeter une petite +pièce de monnaie de façon qu'elle touchât le centre même de la +coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par +sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre +d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, tord +le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant le visage +d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, légères, +telles de tremblantes ailes de papillons. + + * * * * * + +Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tête penchée de +la Vierge écoutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau +orné de perles, comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle +des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont échappées, +tressées à la mode des jeunes filles florentines et formant une +coiffure d'aspect négligemment libre, mais par le fait d'un art +raffiné. La beauté de ces cheveux frisés charme comme une étrange +musique. Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers les paupières +baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystère des fleurs +sous-marines que l'on voit à travers le flot mais qu'on ne peut +atteindre. Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans +l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria: + +--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la +cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez +les doigts. + +--D'où cela? demanda le maître. + +--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit +que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de +faire leur portrait. + +--Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin. + +--Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à +Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne +vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez +vous figurer ces monstres! + +Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit +à la cuisine. Je le suivis. + +Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros, +enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie +spéciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un +d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous +points digne de son nom. + +Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir. + +--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous +plairaient. Je sais ce qu'il vous faut. + +Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à +les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles. +D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas +pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur +raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en +minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui +défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans +un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et +par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien--le fou rire +s'empara de la vieille. + +Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se +tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour +ne pas les voir. + +Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant +qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il +prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le +même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie. + +Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de +gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les +animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à +l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens +particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre +inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un +hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des +amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux +cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un +front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et +des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris +et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus +terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a +déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous +attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde, +on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du +sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme +devant un miracle. + + * * * * * + +Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un +monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une +journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage. +«La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi +extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre +toujours.» + + * * * * * + +Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il +suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé +ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des +extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du +nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque +partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par +des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste +rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit +de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au +nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de +ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement. +Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il +a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur +dans les gradations de teintes imperceptibles à l'oeil. Par exemple, +pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de +noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis +douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la +couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre, +comme au marché on égalise les mesures de grains. + + * * * * * + +Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux +de Léonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il exécute +exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il +s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à +coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée. +Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il +ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est +celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du +maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris +le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la +place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à +la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des +heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur +lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique +ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les +principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe. + +--L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science. +Son exemple démontre que toutes ces règles et toutes ces cuillers et +tables chiffrées pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit +pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard se +trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire. +Quand il peint il ne songe à aucun principe, il suit simplement son +inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il +veut aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art avec la +science, l'inspiration avec la mathématique. Je crains, cependant, que +chassant deux lièvres, il n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une +part de vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi déteste-t-il +ainsi le maître? Léonard lui pardonne tout, écoute complaisamment ses +mordantes ironies, apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre +lui. + + * * * * * + +J'observe comment il travaille à la _Sainte Cène_. Dès l'aube, il +quitte la maison, se rend au monastère et pendant toute la journée, +jusqu'au crépuscule, il peint, oubliant même de manger. Ou bien durant +deux semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais chaque jour, il +passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant +le travail accompli. Parfois à midi, il abandonne brusquement un +ouvrage commencé, court au monastère, à travers les rues désertes, +sans choisir le côté de l'ombre, comme attiré par une force invisible, +grimpe sur l'échafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et +revient. + + * * * * * + +Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de l'apôtre Jean. +Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il +est resté à la maison et dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est +amusé à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il +est tellement occupé à étudier leur corps et leurs ailes que l'on +croirait que le sort du monde en dépend. Il a été heureux infiniment +en découvrant que les pattes postérieures des mouches leur servaient +de gouvernail. A son avis, cette découverte est excessivement +précieuse et utile pour la construction de sa machine à voler. + +Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de le voir abandonner la +tête de l'apôtre Jean pour des observations sur les pattes de mouches. + + * * * * * + +Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées ainsi que la +sainte Cène. Le maître combine un joli modèle d'écusson pour +l'inexistante Académie de peinture imaginée par le duc de Milan--un +tétragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant +l'inscription latine: «_Leonardi-Vinci-Academia_.» Il est absorbé par +ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors +de ce jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien ne +pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et me décidai à lui +rappeler la tête inachevée de l'apôtre Jean. Il hausse les épaules +sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre +les dents: + +--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas. + +Je comprends parfois la méchanceté de Cesare. + + * * * * * + +Ludovic le More lui a confié l'installation dans son palais de tuyaux +acoustiques cachés dans l'épaisseur des murs. + +--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un +appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Léonard s'en +occupa avec passion. Mais bientôt, selon son habitude, son +enthousiasme refroidi, il commença à remettre ces travaux sous +différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. Aujourd'hui on est +venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le maître est pris par +un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que +l'installation de l'oreille de Denys--des expériences sur les plantes: +ayant coupé les racines d'une citrouille et n'ayant laissé qu'un +petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la très grande +joie de Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la +mère--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, à +peu près soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel +amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est +resté jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant +comment les larges feuilles boivent la rosée nocturne. + +«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rosée et +le soleil leur donne une âme», car il suppose que l'âme n'appartient +pas uniquement à l'homme, mais aussi aux animaux et même aux plantes, +opinion que fra Benedetto considère éminemment comme hérétique. + + * * * * * + +Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées à observer et +dessiner des chats, à étudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment +ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec +leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos et se hérissent +devant les chiens. Ou bien avec la même curiosité il regarde à travers +les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les +sèches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et +calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux. + + * * * * * + +A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un sans s'attaquer à un +autre. Cependant chaque travail ressemble à un jeu, chaque jeu à un +travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivières +couleront plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera en une +seule oeuvre et la mènera à bonne fin. En riant il l'appelle le plus +grand des déréglés, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun +profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres «sur la +nature» «_Delle cose naturali_». Mais ce ne sont que des notes prises +au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille +feuilles dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut s'y +retrouver. + + * * * * * + +Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique regard il a pour +la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un +heureux étonnement, avide, pareil à celui des enfants et tel que +devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis. + +Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime d'une façon telle +que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier. + +L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le maître me dit: «Giovanni, +as-tu remarqué que les petites chambres concentrent l'esprit et que +les grandes poussent à l'action?» + +Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les contours des objets +semblent plus nets.» + + * * * * * + +De nouveau deux jours de travail à la tête de l'apôtre Jean. Mais +hélas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes +de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et +autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, a tout laissé +là et, selon l'expression de Cesare, est entré tout entier dans la +géométrie, comme un colimaçon dans sa coquille,--plein de dégoût pour +la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, la vue des +pinceaux et de la toile l'écoeurent. + +Voilà comment nous vivons, selon le désir du hasard, au jour le jour, +à la grâce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle. +Heureusement qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans cela, +bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique tant et si bien que +nous ne le verrions plus! + + * * * * * + +J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses échappatoires, +des doutes, des indécisions, il se remet de nouveau au travail, prend +un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il +n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui +paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des +erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main +humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voilà +pourquoi presque jamais il n'achève ses oeuvres. + + * * * * * + +Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le soigne, passe ses nuits +à son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de médicaments. +Marco d'Oggione, en cachette, a apporté au malade des pilules. Léonard +les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. Lorsque Andrea lui-même +insinua qu'une saignée serait peut-être salutaire, qu'il connaissait +un excellent barbier expert en cette matière, Léonard s'est fâché +sérieusement, a donné des noms grossiers à tous les docteurs, et a dit +entre autres choses: + +--Je te conseille de penser non à la façon de te soigner, mais à celle +de conserver ta santé, ce que tu atteindras d'autant plus facilement +que tu éviteras le plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi +stupides que les compositions des alchimistes. + +Et il ajouta avec un sourire gai et malin: + +--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque +chacun ne songe qu'à ramasser le plus d'argent possible pour le donner +aux médecins, ces démolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera +far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono +essere richi!_ + + * * * * * + +Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, selon son habitude, sans +le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Traité de la +Peinture_, «Trattato della Pittura». Ces derniers temps, il s'est +beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des +extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris ici ce dont +je me souviens. + +Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour et la sagesse avec +lesquelles il me dirige dans les sphères élevées de cette noble +science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient +pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne élève Giovanni +Beltraffio et pour l'âme du grand maître florentin Léonard de Vinci! + + * * * * * + +Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa +bella mortal passa e non d'arte._» + + * * * * * + +«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie et la +contemplation raffinée de la nature, _filosofica e sottile +speculazione_, car la peinture est fille légitime ou plutôt, +petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est né de la nature et à +son tour a donné naissance à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la +peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. «Celui qui +blâme la peinture, blâme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima +la natura._» + + * * * * * + +«Le peintre doit être universel. _Il pittore debbe cercare d'essere +universale._» O peintre, que ta variété soit aussi infinie que les +manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but +doit être d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les +créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais personne. Que +chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature. + + * * * * * + +Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en toi l'amour de +l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire est bien au-dessus de la +gloire d'acquérir. Le souvenir des riches disparaît avec eux, le +souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants +légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. Aime la gloire et +ne crains pas la pauvreté. Songe combien de philosophes nés dans les +richesses se sont voués à la misère afin de ne point ternir leur âme. + + + * * * * * + +La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse +donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours. + + * * * * * + +Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire à la populace, +badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant +avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi +bien que les autres maîtres, si on les payait en conséquence. Oh! les +imbéciles! Qui donc les empêche de produire une oeuvre superbe et de +déclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-là est moins cher et +celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette façon qu'ils savent +travailler à toutes conditions? + + * * * * * + +Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands maîtres jusqu'au +_métier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Pérugin était +arrivé à une telle rapidité dans l'exécution des commandes qu'une fois +du haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui l'appelait pour +dîner: «Sers la soupe; moi, pendant ce temps-là, je vais encore +peindre un saint.» + + * * * * * + +Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. Tant mieux pour toi si +ton oeuvre est au-dessus de ton appréciation; tant pis, si elle +l'égale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui +arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait aidés à faire si +bien». + + * * * * * + +Écoute avec patience toutes les opinions soulevées par ton tableau, +pèse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont +pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de +n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention, +prouve qu'ils se trompent. + +Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui +d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le +regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami +sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te ressemble en rien et en +cela est sa force. La haine dévoile plus de choses que l'amour. +Souviens-toi de cela et ne méprise pas le blâme des ennemis. + + * * * * * + +Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste véritable ne +doit chercher à plaire qu'aux élus. Sa fierté et son but ne sont pas +dans le clinquant, mais tendent à accomplir dans son tableau un +miracle, à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief ce qui +est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs +ressemble à un bavard qui sacrifie la pensée à des mots sonores et +creux. + + * * * * * + +Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours grossiers et +durs. Que les extrémités de tes ombres sur un corps jeune et délicat +ne soient ni mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, +transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-même est +transparent; tu peux t'en convaincre en présentant ta main au soleil. +Une lumière trop vive ne donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour +trop cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est +encore voilé par les nuages, remarque le charme et la délicatesse des +visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses, +entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in +loro_. C'est le plus parfait éclairage. Que ton ombre petit à petit +disparaissant dans la lumière, fonde comme la fumée, comme les sons +d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il +y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière ombrée, ou un +jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermédiaire se trouve +le secret de la beauté charmeuse! + +Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste désireux +d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, il répéta avec une +expression indéfinissable: + +--Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. Que vos ombres se +fondent comme une fumée, comme les sons d'une musique lointaine. + +Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Léonard, +voulut répliquer--mais n'osa. + + * * * * * + +Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le maître dit: + +--Le mensonge est si méprisable que même s'il loue la majesté de Dieu, +il l'abaisse. La vérité est si belle que lorsqu'elle exalte les plus +infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia, +che s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a sua +deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella laudasse cose +minime, elle si fanno nobili._ Entre la vérité et le mensonge il y a +la même différence qu'entre la lumière et l'obscurité. + +Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur. + +--La même différence qu'entre la lumière et l'obscurité? répéta-t-il. +Mais ne nous avez-vous pas affirmé, maître, qu'entre la lumière et +l'obscurité, il y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à +l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée ou un jour sombre? +Par conséquent, entre la vérité et le mensonge... Mais non, c'est +impossible... Vraiment, maître, votre comparaison fait naître en mon +esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de +la beauté charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumière, pourrait +bien se demander si la vérité et le mensonge ne se confondent pas +également... + +Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il eût été étonné et même +fâché des paroles de son élève; puis il se prit à rire et répondit: + +--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre +réponse et je pense que les paroles de Cesare étaient dignes d'autre +chose que d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont éveillé +en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes. + + * * * * * + +Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse, +examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidité +qui ne présentait rien de particulier. + +Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en +riant. Je lui demandai ce qu'il avait découvert dans ce mur. + +--Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde quel monstre superbe. +Une chimère à gueule béante et à côté un ange les cheveux soulevés qui +fuit le monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures dignes +d'un grand maître. + +Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet, à mon +grand étonnement, je vis en eux ce dont il parlait. + +--Bien des gens, peut-être, considéreront cette invention comme étant +stupide, continua le maître, mais moi, par expérience personnelle, je +sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et +aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mélange des pierres, +dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau +stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les +nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances avec des sites +merveilleux, avec des montagnes, des pics escarpés, des rivières, des +plaines et des arbres; de superbes combats, des visages étranges. Je +choisissais dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais le +tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des cloches, tu peux dans +leurs voix mêlées trouver, selon ton désir, le nom ou le mot auquel tu +penses. + + * * * * * + +Aujourd'hui il comparait les rides formées par les muscles du visage +pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les +joues, il n'y a aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens +qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche +s'abaissent, tandis que les gens qui rient écartent les sourcils et +relèvent les coins de la bouche. + +Comme conclusion, il dit: + +--Applique-toi à être le spectateur calme des gens qui rient et qui +pleurent, qui haïssent et qui aiment, pâlissent de peur ou crient de +douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connaître +l'expression de tous les sentiments humains. + +Cesare me disait que le maître aimait à accompagner les condamnés à +mort, pour lire sur leur visage tous les degrés de l'angoisse et de la +terreur, éveillant même chez les bourreaux un étonnement par sa +curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du +mourant. + +--Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme! +ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relèvera un vermisseau et le +posera sur une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des +périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, il se +contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le +front et abaisse les coins de la bouche. + + * * * * * + +Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets les mouvements +expressifs.» + + * * * * * + +Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en aperçoive pas: +alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels. + + * * * * * + +La diversité des mouvements est aussi infinie que la diversité des +sentiments. Le but le plus élevé de l'artiste est d'exprimer, dans les +visages et les mouvements, la passion de l'âme. + + * * * * * + +L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un mur et entourée d'un +trait en couleur, fut la première oeuvre picturale. + + * * * * * + +«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts et de toutes les +sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce +que l'expérience ne peut donner. L'expérience est innocente, mais nos +désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant le mensonge +de la vérité, l'expérience nous apprend à tendre vers le possible et à +ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre, +afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous +abandonnions pas au désespoir». + +Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec +une grimace dégoûtée: + +--Encore le mensonge et l'hypocrisie! + +--Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec étonnement. Il me +semble que le maître... + +--Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas l'inaccessible!... Il +se trouvera encore des imbéciles pour le croire. Mais nous ne serons +pas de ceux-là. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas +l'écouter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui... + +--Et que vois-tu, Cesare? + +--Que toute son existence n'a été consacrée qu'à la poursuite de +l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines +permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des +poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres +extraordinaires formés par les taches d'humidité, par les nuages, la +beauté divine pareille à celle des séraphins, où prend-il tout cela? +Dans l'expérience, dans les tablettes mathématiques pour les mesures +de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il +lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mécanique lui +est nécessaire pour des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le +ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, pourvu +que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-être pas la +foi, mais la curiosité qui brûle en lui comme un tison ardent et que +rien ne saurait éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience! + +Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble et de peur. Tous +ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier. + +Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, le maître dit: + +--La science incomplète donne aux hommes la fierté; la science +parfaite, l'humilité. Ainsi les épis vides dressent vers le ciel leur +tête arrogante et les épis pleins l'abaissent vers la terre, leur +mère. + +--Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare avec son habituel +sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite +que possédait le plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré +non pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité dans +l'abîme? + +Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi quelques instants, il +nous conta une fable: + +«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au ciel. Aidée par le +feu, elle s'élança sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une +certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, +s'appesantit, et sa fierté se changea en terreur. La goutte tomba en +pluie. La terre sèche la but et longtemps l'eau enfermée dans sa +prison souterraine dut se repentir de son péché.» + +Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable. + + * * * * * + +Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connaît. Aujourd'hui +il s'est encore amusé comme un gamin. Et quelles plaisanteries +étranges! J'étais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori +_Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent +les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle Mathurine. + +--Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons! + +Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée +blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet +bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée, +tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux +Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco +accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la +table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne +l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie. +Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre +blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en +cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais +lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon +inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de +Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux +de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un +mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa +joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations +sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de +Mathurine. + + * * * * * + +Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que +les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant +il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa +vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la +géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que, +cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer +une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par +observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu +de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des +autres sciences naturelles. + + * * * * * + +Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare +de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des +espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut +jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il +ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit +cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un +demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des +traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes. + +Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût +été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais +que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et +exactement. + +En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le +célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport +anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une +des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des +principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del +Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et +monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinèrent l'affaire +et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se +renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, après +la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés +innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard +abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan. + +--Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une +étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore, +ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son coeur. Vois-tu, +c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un +côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que... + +Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à +mon coeur et je m'écriais: + +--Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable? + +--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne +pensais pas que tu donnerais ce sens à mes paroles... + +--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas! + +--Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des amis tels que nous, +doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons, +buvons à ta santé. _In vino veritas!_ + +Et nous avons continué à boire et à causer. + +Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai +jamais plus avec lui du maître. Il est non seulement son ennemi à lui, +mais aussi, le mien. C'est un méchant homme. + +Je me sens écoeuré: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit +cabaret ou ce que nous y avons dit. + +Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent à +abaisser ceux qui les dominent. + + * * * * * + +Le maître a dit: + +--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu +t'appartiens entièrement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_; +quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à +moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as +plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares +à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour +mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela +ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas +être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un +mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne +peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous +si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considéreront comme un +fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des +amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton +atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta +force est dans ta solitude. + + * * * * * + +Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la +profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté. + + * * * * * + +Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre +existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres +maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore +avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à +personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les +regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses +doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement +railleur: + +--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la +prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une +fable. + +--Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit +Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard +pour écouter. + +--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là +où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres, +de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité +de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit: +«Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais +vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres!» Et la pierre +roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là +les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des +mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque +parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus +librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient. +Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui +semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux +qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions +de la foule pleine de méchanceté. + + * * * * * + +Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux +plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis +son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra +où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le +meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens. +Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me +montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des +boeufs et des porcs, il me dit: + +--En vérité l'homme est le roi des animaux, ou plutôt, le roi des +brutes, _re delle bestie_, car rien n'égale sa cruauté. + + * * * * * + +Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su résister, j'ai suivi +Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parlé de la charité du maître. + +--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo à ne se +nourrir que d'herbes? + +--Quand bien même, Cesare? Je sais... + +--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait +point cela par bonté; il s'amuse simplement comme avec tout le reste, +c'est un original, un fanatique. + +--Comment, un fanatique? Que dis-tu? + +Il rit et avec une gaieté forcée: + +--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te +montrerai les curieux dessins du maître... + +En effet, de retour à la maison, doucement, comme des voleurs, nous +nous introduisîmes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier +de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que +j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister et je +regardais curieusement. + +C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons à +gueules multiples et autres engins de guerre, exécutés avec la même +légèreté de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles +vierges. En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci est une +bombe d'un très bel et utile agencement. Le coup de canon tiré, elle +s'allume et éclate, le temps de réciter _Ave Maria_.» + +--_Ave Maria!_ répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, mon ami? Quel +emploi inattendu de la prière chrétienne! _Ave Maria_ à côté d'une +semblable monstruosité! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu +comment il qualifie la guerre? + +--Non. + +--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des bêtises. N'est-ce pas un +mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur de pareilles machines? +Voilà l'homme pur qui protège les bêtes, s'abstient de leur chair, +ramasse un vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre +ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au +visage double, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist. +Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincère ou menteur? Ou bien, +les deux sont sincères. Et tout cela, le coeur léger, plein du mystère +de la beauté charmeuse, comme en jouant! + +J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon coeur. + +--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit! +Tu prends cela trop à coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant, +retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons. + + Dum vinum potamus + Te Deum laudamus... + +Sans répondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis. + + * * * * * + +Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître: + +--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes +élèves, de nous rendre trop rarement à l'église et de travailler les +jours de fête, comme dans la semaine... + +--Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit Léonard, et que +votre coeur ne se trouble point, mes amis. Étudier les manifestations +de la nature est oeuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de +l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur pour les +faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la +queue et lèche les mains du maître dans l'espoir d'une friandise. +Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus +la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il +pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages comme le serpent et simples +comme la colombe»? + +--Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la +simplicité des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir... + +--Non, il faut les unir! dit Léonard. La science parfaite et le +parfait amour ne font qu'un. + + * * * * * + +O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te +raconter tous mes tourments, afin que tu aies pitié de moi, que tu me +délivres du poids qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau +humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux les pauvres +d'esprit.» + + * * * * * + +Par moment le visage du maître est si naïf, si plein de sincère +pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, à tout lui raconter--et +lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa +bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je +regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble que dans son âme +gît un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: «Les plus +grandes rivières sont souterraines.» + + * * * * * + +Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du Clou Sacré. On l'a +élevé au moment précis déterminé par les astrologues. + +La machine de Léonard a fonctionné à merveille. On ne voyait ni les +cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal ornée de +rayons dorés, dans laquelle était enfermée la relique, montait seule +soulevée sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de +la mécanique. Le choeur clama: + + _Confixa clavis viscera + Tendens manus vestigia + Redemptionis gratia + Hic immolata Hostia._ + +Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus du maître +autel, entouré de cinq lampes incandescentes. + +L'archevêque récita: + + --_O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare Regem coelorum + et Dominum. Alleluia!_ + +Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia! + +Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux pleins de +larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré. + +Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois +et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort, +hurlait, vorace et ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!» + +Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il est dit que sous le +règne doux de l'Auguste le More, bien-aimé des dieux, le Clou Sacré +donnera naissance à un siècle d'or. + +En sortant de l'église, le duc s'est approché de Léonard, l'a embrassé +sur les lèvres et l'a appelé son Archimède, puis il l'a remercié de +l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une +jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et +deux mille ducats impériaux. Et après lui avoir amicalement frappé sur +l'épaule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute liberté, +terminer le Christ de la _Sainte Cène_. + + * * * * * + +J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à pensées doubles n'est +pas ferme en tous ses desseins.» + +Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou. +Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur? + + * * * * * + +Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore. + + * * * * * + +Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, mon linge, mes +livres en un paquet, j'ai pris un bâton de route; à tâtons je suis +descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins +représentant mes six derniers mois d'études--j'avais à cette intention +vendu une bague, cadeau de ma mère--et sans dire adieu à +personne--tout le monde dormait--j'ai quitté pour toujours la maison +de Léonard. + + * * * * * + +Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitté, chaque nuit il +avait prié pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur +le droit chemin. + +Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son frère malade au couvent +dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur. + + * * * * * + +Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as tiré de l'ombre +mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce à la sagesse, à la +science de ce siècle, qui porte le sceau du serpent à sept têtes, du +monstre dominateur des ténèbres appelé l'Antechrist. + +Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à la gloire, à l'étude +impie dont le diable est le père. + +Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta +volonté, Ta gloire, Ta sagesse, Jésus Dieu! + +Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, affermis mes pas +en Ta voie, afin que je n'éprouve aucune hésitation possible, +cache-moi sous Tes ailes puissantes. + +O mon âme, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je +chanterai Ton nom, ô mon Dieu! + + * * * * * + +Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon +père m'a béni lorsque je lui ai annoncé que je voulais être novice au +couvent de San Marco, sous la direction du grand élu de Dieu, fra +Girolamo Savonarole. + +Dieu m'a sauvé. + + * * * * * + +Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio. + + + + +CHAPITRE VII + +LE BUCHER DES VANITÉS + +1496 + + «Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. Grand martyr! + Grande Martirio!» + + LÉONARD DE VINCI. + + + «L'homme aux pensées équivoques.» + + JACQUES I, 8. + + +I + +Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio comme novice +au couvent de San Marco. + +Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis +devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de +deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle +destructeur, la croix de la colère de Dieu--l'autre d'azur portant +l'inscription: «Je suis la Miséricorde.» + +Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers les barreaux +de la fenêtre de la cellule aux murs blanchis à la chaux. Un grand +crucifix et de gros livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. +Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole +ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Ayant posé la +plume sur la table, il emprisonna sa tête dans ses mains, ferma les +yeux et se prit à songer à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, +envoyé secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée du pape +Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux de l'Apocalypse +passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le +taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique +Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife à la place de +l'Agneau sans tache; après les festins, les jeux obscènes dans les +salles du Vatican, sous les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée +fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, la +jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle aux tableaux +saints; les deux fils aînés d'Alexandre, don César, jeune cardinal de +Valence, et don Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se +détestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrèce. + +Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait osé +lui murmurer à l'oreille: les relations incestueuses du père et de la +fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia. + +--Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois pas, c'est une +calomnie... Cela ne peut exister! se répétait-il, et il sentait +pourtant que tout était possible dans ce terrible nid des Borgia. + +Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se jeta à genoux +devant le crucifix. + +On frappa à la porte. + +--Qui est là? + +--C'est moi, père! + +Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très fidèle ami, fra +Dominico Buonviccini. + +--Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, demande la permission +de te parler. + +--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre. + +Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, que +Savonarole considérait comme la coupe élue des bienfaits de Dieu. Il +l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon +toutes les règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, à +l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons logiques, +d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophétique là où +les autres ne voyaient qu'un balbutiement incompréhensible de +fanatique. Maruffi ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son +supérieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et +même le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilité et +l'écoutait religieusement. Si le peuple florentin était en la +puissance de Savonarole, celui-ci à son tour était entre les mains de +l'idiot Maruffi. + +Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre s'assit à terre +dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une +mélodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une +expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était pointu comme +une alène, sa lèvre inférieure pendait, et ses yeux verts, brouillés, +semblaient toujours pleurer. + +--Frère, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de +Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui répondre? +N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix? + +Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un +cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux. + +--Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon âme est +mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine. + +L'hystérique tira la langue et son visage se contracta. + +--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille sans cervelle, tête +de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un +inopiné accès de colère. Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne +suis ni ton prophète, ni ton conseiller! + +Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus +douce, presque tendre: + +--J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de toi, bêta... Et +pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du +diable? + +Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel +un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il était sous l'influence +divine, le contempla en une pieuse attente. + +Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête comme s'il +écoutait, regarda la fenêtre grillée et avec un sourire clair, bon, +presque raisonnable, murmura: + +--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah! +frère Savonarole, tu as apporté ici suffisamment de trouble, tu as +satisfait ton orgueil, tu as amusé le diable,--assez! Il faut penser +maintenant un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble +dans le désert calme. + +Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant: + + Allons dans le bois vert, + Refuge mystérieux, + Où bruissent les sources à ciel ouvert, + Où chantent les loriots amoureux. + +Puis, il se leva d'un bond--des chaînes de fer sonnèrent sur son +corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia, +étouffant d'ardeur: + +--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de mulet, que les rats +rongent ton nez!... J'ai vu!... + +--Parle, frère, parle vite... + +--Le feu! le feu!... dit Maruffi. + +--Après? + +--Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme! + +--Qui? demanda Savonarole. + +Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit pas tout de suite. +Fixant ses yeux dans les yeux du supérieur, il se prit à rire, pareil +à un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit: + +--Toi! + +Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié. + +Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et s'éloigna en +fredonnant: + + Allons dans le bois vert, + Refuge mystérieux, + Où bruissent les sources à ciel ouvert, + Où chantent les loriots amoureux. + +Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé du pape, +Ricciardo Becchi. + + +II + +Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur violette de mars, à +manches vénitiennes rejetées en arrière et bordées de renard bleu, +répandant un parfum d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte +chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. Messer +Ricciardo Becchi possédait cette parfaite onction particulière aux +seigneurs-prélats de la cour de Rome, qui se laissait voir dans ses +mouvements, dans son sourire spirituel et aimable, dans ses yeux +clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de près. + +Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut de +courtisan, baisa la main maigre du prieur de San Marco et parla latin +avec d'élégantes tournures de phrases cicéroniennes, exposant et +développant lentement, dignement ses propositions. Il commença par ce +que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche de +l'attention»; il loua la gloire du prédicateur florentin, puis attaqua +le sujet: le Saint-Père, bien que justement irrité des refus réitérés +du frère Savonarole de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent +pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les catholiques, pour +la paix du monde, désirant, non la perte mais le salut de son +troupeau, avait exprimé l'idée possible, dans le cas où Savonarole se +repentirait, de lui rendre ses faveurs. + +Le moine leva les yeux et dit: + +--Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il en Dieu? + +Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la demande +indiscrète et de nouveau reprit son discours, insinuant que la +barrette cardinalice pourrait bien coiffer le front de Savonarole, une +fois sa soumission faite, et, après s'être incliné vivement vers le +moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta avec un sourire +captivant: + +--Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la barrette est à vous! + +Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et répondit lentement: + +--Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me tais pas? si le +moine déraisonnable refusait l'honneur de la pourpre romaine, et +continuait d'aboyer, afin de garder la maison du Seigneur, comme un +chien fidèle qu'aucune friandise ne peut tenter? + +Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, contempla ses +ongles taillés en amande et arrangea ses bagues, puis, sans se +presser, tira de sa poche, déplia et tendit au prieur un parchemin +tout prêt à la signature et au grand cachet du représentant de saint +Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo +Savonarole, dans lequel le pape le dénommait «fils de perdition», le +plus «méprisable des insectes» _nequissimus omnipedum_. + +--Vous attendez la réponse? dit le moine après avoir lu. + +Le secrétaire fit un signe affirmatif. + +Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre du pape aux +pieds de l'envoyé. + +--Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que j'accepte le combat avec +le pape Antechrist. Nous verrons qui de lui ou de moi sera +l'excommunié! + +La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra Dominico glissa la +tête. Ayant entendu le prieur élever la voix il était accouru savoir +ce qui se passait. Derrière la porte, les moines s'étaient massés. + +Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; enfin, il fit +observer poliment: + +--J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne suis accrédité que +pour un entretien secret. + +Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute grande. + +--Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement à vous, frères, +mais à toute la ville de Florence, j'annonce ce honteux marché--le +choix entre l'excommunication ou la barrette! + +Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous son front bas. Sa +mâchoire inférieure difforme, tremblante, s'avançait avec une +expression de haine et de diabolique orgueil. + +--Le temps est venu! Je marcherai contre vous, cardinaux et prélats +romains, comme contre des païens! Je tournerai la clef dans la +serrure, j'ouvrirai le coffret abominable, et il s'échappera de votre +Rome une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. Je dirai +des mots qui vous feront pâlir, et le monde tremblera sur ses bases et +l'Église de Dieu, tuée par vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» +et elle se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos mitres, +ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, qu'à la barrette de la +mort, à la couronne sanglante de tes martyrs! + +Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles tendues vers le +crucifix. + +Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, il s'échappa +adroitement de la cellule et s'éloigna rapidement. + + +III + +Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait le novice +Giovanni Beltraffio. + +Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il descendit avec eux +l'escalier qui conduisait à la cour principale du monastère et s'assit +à sa place préférée, dans la longue galerie couverte, où toujours, à +cette heure, régnaient le calme et la solitude. + +Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprès +et un buisson de roses de Damas, à l'ombre duquel frère Savonarole +aimait à prêcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit, +arrosaient ces roses. + +Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens et lut: + +«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à celle du diable; +vous ne pouvez manger à la table du Seigneur et à celle du démon.» + +Il se leva et commença à marcher le long de la galerie, il se +rappelait toutes les pensées et les sentiments qui l'avaient agité +depuis un an qu'il faisait partie de la communauté de San Marco. Les +premiers temps, il avait éprouvé une grande douceur d'âme en se +trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frère +Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu, +qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les +hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, on apercevait Florence +et la vallée de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pré criblé +de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur +l'herbe, à ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, +dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient +du violon et de la viole. + +Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; il leur tenait +seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant. +Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il +lui semblait que dans le bocage désert, plein de musique et de chant, +sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils étaient pareils aux +anges du paradis. + +Savonarole s'approchait du précipice et regardait avec amour Florence +enveloppée de brume, comme une mère admire son nouveau-né. D'en bas +parvenait le premier son des cloches en un bégaiement. + +Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants brillaient, tels +les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfumé des roses de +Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates +saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de +Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses. + + --_Laisse-nous nous griser des plaies + Du martyre, du Crucifié, + Du martyre de ton Saint Fils!_ + +chantaient les moines. + +Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle dont parlait +Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire, +marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures +en croix. + +--Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur. + +Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices, +l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de +Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de +Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait +qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un +tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vénus_. Toute blanche, +pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur +les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux +blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les +retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe +respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et +ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse. + +Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le +regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre +tableau de ce même Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable +émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa. + +En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il +remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à +genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le +mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline +se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse: + +--Non... non... laisse-moi..... + +--Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! _Amore!_ + +La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser +frissonna dans le calme. + +Giovanni sursauta, répétant: + +--_Gesù!_ _Gesù!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._ + +«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone, +dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui +entourent le crucifix!...» + +Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir. + +Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se +confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le +diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer +que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de +la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas, +s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux +menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient +toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance +chrétienne possédait la beauté. + +Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du +démon de la tristesse et de la révolte. + +Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture +et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire, +instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des âmes. +Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les +oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action +agréable à Dieu. + +Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il, +qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités +de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la +sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se +souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille +ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de +Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur +sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et +Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu +vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe +par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme. + +»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre. + +»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde--leurs coeurs +sont de granit. + +«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.» +Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en +écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et +de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage +calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de +charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de +l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine +élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui +du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître, +qu'il n'avait pas deviné le secret de son coeur, qu'il n'avait pas +tranché le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient +toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions. + +Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco. +Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la +galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_, et, en +une longue file noire, les moines se rendirent à l'église. + +Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit +de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du +diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les +paroles de l'Épître. + +«Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans +celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger à la table du +Seigneur et à celle du démon.» + +Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où il vit l'étoile +du soir, pareille à la lumière du plus superbe des anges des ténèbres, +Lucifer-le-Fulgurant. + +Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir +qui volait dans les airs. «Au sabbat! au sabbat!» murmurait la +sorcière, tournant vers lui son visage pâle comme du marbre, ses +lèvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et +il reconnut en elle la déesse de l'amour terrestre, portant dans ses +yeux une tristesse céleste--la Diablesse blanche. La pleine lune +éclairait sa nudité; de son corps émanait un parfum si doux et si +terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaçait, +se serrait contre elle. + +--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant. + +Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, moelleuse et chaude +comme un lit. Et il semblait à Giovanni que c'était la mort. + + +IV + +Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent +Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens +uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier +et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des +enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des +bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les +conversations. + +A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre +infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches +d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les +voix enfantines chantèrent: + +_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._ + +Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant +à genoux, embrassant ses pieds. + +Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants. + +--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine! +criaient les petits. + +--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines. + +La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se +mirent en marche. + +Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était +ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée +sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence +pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_. + + +Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano +Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la +villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de +Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que +Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de +jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais +dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à +Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire +auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de +Savonarole. + +Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de +Buonaccorsi et du prieur de San Marco. + +Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or +tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce +jour-là être livrés aux flammes. + +Le prieur refusa. + +Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins. + +Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et +impénétrable. + +Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement, +soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale +et calme: + +--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je +possède--quarante mille florins. + +Savonarole le regarda et demanda: + +--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette +affaire, quel est votre but? + +--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le +commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à +l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des +sages et des artistes. + +Le moine eut une expression étonnée et murmura: + +--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes +ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera +digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau, +selon l'opinion même de vos sages. + +--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants +puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les +productions artistiques et scientifiques? + +--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous +ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume +céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des +raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin +que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de +la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint. + +--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant. +Peut-être une certaine partie... + +--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision +est inébranlable. + +Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées. +Savonarole n'entendit que le dernier mot: + +--Folie!... + +--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des +Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie? +Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par +ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône, +n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous +divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous +pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. +Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la +place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les +sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le +peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur +ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix, +comme jadis David devant l'Arche sainte?...» + + +V + +Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur +la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée +sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin +dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc +dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un +perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du +corps. + +C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa, +de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République +appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_, +_meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie +tendre: _Mammola_, petite âme. + +Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna +Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque, +amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces +vers: + + _Quand j'écoute tes discours charmeurs, + O divine Lena--je quitte ces lieux, + Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs + Des idées platoniciennes et des éternels cieux._ + +La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans +la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle, +elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_, +à l'Académie des hommes vertueux. + +L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie, +Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria +solennellement: + +--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine, +nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et +ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie! + +Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des +ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse: + + _Amore a nullo amalo amar perdona._ + +Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser +cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main. + +Le gamin approcha, les yeux baissés. + +--Enlevez les vêtements! criaient les enfants. + +--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux +cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces +chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont +pas à moi. + +Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire, +inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une +tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes: + +--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena +de Venise. Je t'attendrai... + +Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des +pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_ +(_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il +voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit. + +Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et +aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola» +vénitienne, fillette gamine et aguicheuse. + +Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua +tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses +genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en +faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la +noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet +épiscopal: + + _Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._ + +Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie +les marches du palais Médicis. + + +VI + +Dans les appartements sombres et muets, où tout respirait la grandeur +passée, les enfants se sentirent intimidés. + +Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes sonnèrent, les +tambours battirent au champ. Et avec des cris de joie, des rires, des +chants sacrés, les petits inquisiteurs envahirent les salles, rendant +le jugement de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science, +cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» d'après les +inspirations de l'Esprit-Saint. + +Giovanni les observait. + +Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, avec une gravité +lente de juges, les enfants circulaient entre les statues des grands +philosophes et des héros de l'antiquité païenne. + +--Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, Epictète, +épelait un des gamins, déchiffrant les inscriptions latines des +piédestaux. + +--Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les sourcils. C'est cet +hérétique qui assurait que tous les plaisirs étaient permis et que +Dieu n'existait pas. Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le +brûler... + +--Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il aura sa part de +festin. + +--Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous prenez Epictète pour +Epicure... + +Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau venait de briser le nez +du philosophe, si adroitement, que tous les enfants se prirent à rire. + +Devant un tableau de Botticelli, une discussion s'éleva. + +Dolfo assurait que l'oeuvre était tentatrice, puisqu'elle représentait +Bacchus percé par les flèches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant +avec Dolfo dans l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» +s'approcha, regarda et déclara que ce n'était point Bacchus. + +En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la +grande salle. + +Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux tiroirs pleins de +telles «frivolités» qu'aucun des enfants expérimentés n'en avait +encore vu. C'étaient des masques et des costumes pour les cortèges +carnavalesques qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le Magnifique. +Les enfants se massèrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle, +apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en +carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et +les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, le trident de Neptune et +enfin, recouverts de toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un +piteux aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre crevé +qui laissait passer le crin. + +Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû appartenir à une Vénus +quelconque, une souris sauta. Les filles poussèrent des cris. Les plus +petites grimpèrent sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut que +les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût plana. Les ombres +des chauves-souris, effrayées par la lumière et le bruit, qui se +buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs. + +Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y avait encore une +chambre fermée; un petit vieux, méchant et chauve en défendait +l'entrée. + +Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni +reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane. + +Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça devant la porte, la +défendant de sa poitrine. Les enfants se précipitèrent sur lui, le +renversèrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, +trouvèrent la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit cabinet +de travail bibliothèque. + +--Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous +cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien là-bas... + +Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs +mains--particulièrement les livres à riches reliures--était jeté dans +le même tas, puis, la croisée ouverte, précipité dans la rue où se +tenait une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, Ovide, +Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les éditions uniques, +volaient sous les yeux de Merula. + +Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit +livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat. + +Voyant par terre une transcription des tragédies de Sophocle, sur +parchemin pâte lisse, avec de délicates enluminures, Merula se +précipita avidement, s'en saisit et supplia: + +--Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! C'est le plus +innocent des poètes! N'y touchez pas!... + +Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, mais sentant +les feuillets se déchirer, il se prit à pleurer, lâcha l'in-folio et +hurla de douleur impuissante. + +Les enfants sortirent du palais et passant devant Santa Maria del +Fiore, se dirigèrent vers la place de la Seigneurie. + + +VII + +Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni, +le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et +représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de +quinze marches. + +Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les +costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les +trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, +jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres, +les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes +à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les +mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui +satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les +portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des +héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout +en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le +diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et +de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils, +les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan. + +Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières +étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se +mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des +hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole. + +Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers +préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore +jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes +tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico +Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine. + +--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins? + +--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu +as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis +levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus. + +Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire: + +--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi! + +Celui-ci contempla la pyramide. + +--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère +Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore +maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes? + +Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet. + +--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine. + +--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre. + +Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue +de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna. + + +La nuit venue, un mouvement courut dans la foule: + +--On vient, on vient. + +Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus +de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient, +portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa +couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière +marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du +Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres +ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de +trompe et les massiers. + +Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole +monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa +tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix: + +--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher! + +Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la +pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout +d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les +trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les +enfants répétèrent: + + --_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._ + +La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes +les églises de Florence lui répondirent. + +La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques +manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la +dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires +carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure +joyeux. + +Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient, +sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres +prophétisaient. + +--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout +s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur, +tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts, +les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel +nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y +aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens, +Seigneur Jésus!... + +Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à +genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le +Christ, hurla de toutes ses forces: + +--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!... + + +VIII + +Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché +encore par la flamme. C'était une oeuvre de Léonard de Vinci. Léda, +debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne +l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les +cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les +plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines +transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans +l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés, +demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme +oeuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne. + +Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et +frôlait maintenant le tableau,--et son coeur se glaçait d'effroi. A ce +moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et, +se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la +Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des +«frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus +en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant: + + _Ognun gridi, com'io grido, + Sempe pazzo, pazzo, pazzo!_ + + Il faut devant le Seigneur, + Tous nous réconcilier, + Et danser sans aucune crainte, + Comme devant l'arche sainte, + Le saint Roi David dansait. + Relevons tous nos soutanes, + Et que dans notre folle ronde, + Personne ne reste en panne. + Ivres d'amour du Seigneur, + Et du sang de ses blessures, + Gais, heureux et tapageurs, + Nous sommes ivres de l'amour, + De l'amour de Notre-Seigneur. + +Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur +tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus, +enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde +infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula +par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du +piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages +grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs. + + Nous agitons nos croix + Et nous dansons, dansons, dansons, + Comme dansait David, le Roi. + +La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de sa langue rouge +son corps très blanc, rosé subitement et, par cela même, devenu +presque vivant, encore plus mystérieux et plus superbe. + +Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda eut un dernier +sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'éternité. + +Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre bourré de poudre +éclata avec fracas. Les flammes montèrent alors jusqu'au ciel. Le +monstre lentement oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons +rougis. + +De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches +s'ébranlèrent à la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle +avait vaincu le diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les +maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses mains et voulut +fuir, mais une main s'abaissa sur son épaule, il se retourna, et +aperçut le visage calme du Maître. + +Léonard le prit par la main et l'emmena hors de la foule. + + +X + +Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée nauséabonde, ils +suivirent une sombre impasse et se trouvèrent sur les bords de l'Arno. + +Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues clapotaient. Le +croissant de la lune éclairait les cimes majestueuses argentées par le +givre. Les étoiles brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres. + +--Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard de Vinci. + +L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa, +ses lèvres tremblèrent et il pleura. + +--Pardonnez, maître... + +--Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste. + +--Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon +Dieu! comment ai-je pu vous quitter? + +Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, ses terribles +idées de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions +doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme +devant le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, et +il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes +et étranges ainsi que des étoiles. + +Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout deviné, et avec un +sourire d'infinie pitié, posant sa main sur la tête de Giovanni, lui +dit: + +--Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je +t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon +élève, je te reprendrai avec joie. + +Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme mystérieux par +lequel il exprimait ses pensées intimes, il ajouta tout bas: + +--Plus la sensibilité est grande, plus forte est la douleur. Grand +martyr! + +Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule +affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui +enveloppait le maître et l'élève. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE SIÈCLE D'OR + +1496-1497 + + «Tornerà l'età dell'oro. + Cantiàn tutti: viva l' Moro!» + + BELLINCIONI. + + Le siècle d'or viendra bientôt. + Criez tous: Gloire au More! + + +I + +Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, Béatrice, écrivait +à sa soeur Isabelle, épouse du marquis Francesco Gonzague qui régnait +à Mantoue: + + «Sérénissime madonna, ma petite soeur bien-aimée, moi et mon + époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé, à vous + et au très renommé seigneur Francesco. + + »En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils + Massimiliano. Seulement, ne croyez pas, je vous prie, qu'il soit + aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte, afin de la + soumettre à Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que + cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; lorsque je + ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde, il me + semble qu'il a encore poussé et j'en reste infiniment contente et + consolée. + + »Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon Nannino est mort. + Vous l'avez connu et aimé; aussi comprendrez-vous que si j'avais + perdu tout autre chose, j'aurais essayé de la remplacer; mais pour + refaire un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante + car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul + être pour l'amusement des rois, la plus rare des bêtises et la + plus charmante des horreurs. Le poète Bellincioni, dans son + épitaphe, a dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire + tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait et se + réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria + delle Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable + chienne Puttina, afin de ne pas être séparée, après notre mort, + d'aussi agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et le + seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Noël une + magnifique chaise en argent pour les débarras de l'estomac, + représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A + l'intérieur se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de + velours cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est + pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non + seulement aucune duchesse d'Italie, mais le Pape, l'Empereur et + même le Grand Turc, ne possèdent siège semblable. Il est plus beau + que le siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial. + + »Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de + Vinci installât à l'intérieur une machine à musique à l'instar + d'un petit orgue. Mais Léonard a refusé en prétextant qu'il était + trop occupé par le _Colosse_ et la _Sainte Cène_. + + »Vous me demandez, soeur chérie, de vous envoyer pour quelque + temps ce maître. J'aurais aimé me rendre à votre prière et vous + l'envoyer non seulement pour quelque temps, mais pour toujours. + Mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une + grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, ne le + regrettez pas outre mesure, car ce Léonard est adonné à + l'alchimie, à la magie, à la mécanique et autres utopies du même + genre, beaucoup plus qu'à la peinture et se distingue par une + telle lenteur dans l'exécution des commandes, qu'il en arriverait + à impatienter un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire, + c'est un hérétique et un impie. + + »Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne me permet pas de + monter à cheval, vu que je suis enceinte de cinq mois. J'ai suivi + la chasse en me tenant sur l'arrière d'une voiture. + + »Vous souvenez-vous, soeurette, comme nous galopions ensemble? Et + nos chasses au sanglier? et nos pêcheries? Ah! c'était le bon + temps! + + »Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. Nous jouons aux + cartes. Nous patinons. Un jeune seigneur des Flandres nous a + appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude: non seulement + les lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire + du parc du palais, Léonard a modelé une superbe Léda avec son + cygne, en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand + dommage qu'elle doive fondre au printemps. + + »Et comment vous portez-vous, aimable soeur? La race des chats à + longs poils a-t-elle réussi? Si vous avez dans la portée un chat + roux à yeux bleus, envoyez-le-moi en même temps que la naine + promise. Moi, je vous ferai cadeau des petits chiens de ma + Soyeuse. N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de + m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais, + doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé dans ma dernière lettre. + Envoyez-le-moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un + flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois + d'outre-mer pour vernir les ongles. + + »Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud: «Les + chiens deviendront enragés et les empereurs furieux.» + + Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des + autres que le sien. + + »Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes + attentions, bien aimée soeur, et à celle de votre époux, le + renommé marquis Francesco.» + + BÉATRICE SFORZA. + + +II + +Sous son aspect très franc, cette missive était pleine d'hypocrisie et +de politique. La duchesse cachait à sa soeur ses préoccupations. La +paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'après la lettre ne +régnait pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non pour son +hérésie et son impiété, mais bien parce que, par ordre du duc, il +avait peint le portrait de Cecilia Bergamini, sa terrible rivale, la +célèbre maîtresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle +soupçonnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une +de ses demoiselles, madonna Lucrezia. + +Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la puissance. + +Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié +soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de +l'Italie unifiée. + +--Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef +d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon +courrier. + +Il signait _Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani_, en tirant +son origine du grand héros, compagnon d'Enée, Anténor le Troyen. Le +Colosse, monument élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard +avec l'inscription: _Ecce deus!_ certifiait également, à ses yeux, +son origine divine. + +Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude +secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait +pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en +apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui +tenait son fils par la main, la foule avait crié: + +--Vive le duc légitime, Francesco! + +L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient +remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, «le +peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu». Béatrice et +Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs +espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la +personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe. + +A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit, +au-dessus des tours du château, se montraient des feux pareils à des +lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient +d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, +l'oeil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la +mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des +paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas +un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle +abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à +personne, pas même à son mari. + +Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au +duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses +couches. + + +III + +Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient +les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le +More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa +nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait +dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de +mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de +Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de +Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de +velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des +rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal +taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames +de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard. + +Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, des oiseaux +picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés--anges +chrétiens ou amours païens--dansaient en brandissant les saints +instruments du martyre du Seigneur--clous, lance, éponge, et couronne +d'épines--et semblaient tout roses par le reflet des flammes. + +Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le _studio_ élégant tout +respirait une douce langueur. + +Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de +Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne +plus aller voir la duchesse Béatrice. + +--Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous +supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir... + +--Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna Ludovic. Nous +dissimulons seulement. Jupiter lui-même ne cachait-il pas ses secrets +d'amour à sa jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée--tous les +héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, faibles mortels, +résister à la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal caché vaut +mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons +la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne. +Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal--ou +presque pas. + +Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra +de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant. + +--Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour. +Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna +Béatrice qui m'aime comme sienne... + +--Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il +l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés +en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le +diamant en larme brillait au milieu du front. + +Ses longs cils abaissés,--sans ivresse, sans passion, froide et +pure--elle s'abandonnait à ses caresses. + +--Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule! +murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et +de musc. + +La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son +étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce. + +--Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte... +O Seigneur, aie pitié de nous! + +--Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il à la porte? + +--La duchesse Béatrice! + +Ludovic pâlit. + +--La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de +derrière. Eh bien! la clef? Vite! + +--Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans +cette cour! Toute la maison est cernée... + +--Un piège! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Comment +a-t-elle su? Qui lui a dit? + +--Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est +pas pour rien que la vieille sorcière traîne continuellement ici pour +offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde... + +--Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blême. + +On entendait frapper à la porte de la rue. + +La servante se précipita dans l'escalier. + +--Cache-moi, cache-moi, Lucrezia! + +--Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des +soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux +vous montrer franchement à elle? + +--Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia? Me montrer! Tu +ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de +songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, +cache-moi, cache-moi donc! + +--Vraiment, je ne sais... + +--N'importe où, mais plus vite! + +Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris +en flagrant délit, qu'au descendant du fabuleux héros Anténor le +Troyen, compagnon d'Enée. + +Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et +le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde +robe chez les dames de haut rang. + +Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes. + +«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête!... Absolument +comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.» + +Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une +amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre +pareille qui renfermait le talisman à la mode--un morceau de momie +égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans +l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre +et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière. + +Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse +qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi. + +Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les +honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse. +Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser +percer ses soupçons. + +Ce fut un duel de ruse féminine. + +--Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de +l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif. + +--De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir? +répondit Lucrezia, calme. + +Et elle entre-bâilla la porte. + +--Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me +plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des +vermisseaux d'or sur un fond bleu vert... + +--Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si, +si!... Ici; probablement dans cette armoire! + +Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic, +elle s'approcha de l'armoire voisine. + +«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec +admiration. Quelle présence d'esprit! Les femmes!... voilà auprès de +qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!» + +Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent. + +Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses +mains l'amulette-relique et l'amulette-momie. + +--Deux cents ducats impériaux au couvent Maria della Grazie, pour +l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se +passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur. + +La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin, +quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant que la +sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de +bienveillants adieux avec madonna Lucrezia. + +Il se signa dévotement, retourna au _studio_, but un verre d'eau +Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la +cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit. +Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, +s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna. + +--Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, après ce +qui vient de se passer!... + +Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou, +ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru +aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge féminin qu'il +venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle. + +Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un +sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres. + +La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant que dans le +reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de +raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur. + + +IV + +Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut lieu au palais. + +Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction de Bramante, de +Caradosso et de Léonard de Vinci. + +A cinq heures du soir, les invités commencèrent à arriver. Ils étaient +plus de deux mille. La bourrasque avait amoncelé la neige sur les +routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient +toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, les saillies +de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour +flambaient de grands brasiers autour desquels se chauffaient en +bavardant gaiement, les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les +porteurs de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus loin, près +de la herse qui défendait la petite cour intérieure du petit palais +Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais +équipages, attelés de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, +déposant les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses +fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de mille feux. + +En entrant dans le vestibule, les invités passaient entre une double +rangée de gardes du corps ducaux--mameluks, turcs, archers grecs, +arbalétriers écossais et lansquenets suisses--scellés dans leurs +armures et munis de lourdes hallebardes. + +En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles, +les pages en livrées de deux teintes, garnies de duvet de cygne--le +côté droit en velours rose, le côté gauche en satin bleu--avec, +brodées en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le +vêtement était collant au point d'épouser tous les plis du corps et +seulement devant, à partir de la ceinture, tombait en gros plis creux. +Ils portaient, allumés, de longs cierges de cire jaune et rouge, +pareils aux cierges d'église. + +Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et les trompes +sonnaient. + +Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumières--la «Salle +des tourterelles blanches sur champ de gueule»; la «Salle d'or», qui +représentait une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue de satin +du haut en bas, avec, brodées en or, des torches flambantes et des +seaux, emblèmes de la puissance des ducs de Milan, qui pouvaient, +selon leur désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec +l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle noire» qui servait de +salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on +voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inachevées de +Léonard de Vinci. + +La foule élégante bourdonnait comme une ruche. Les vêtements se +distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui +manquait de goût. Les étoffes des robes féminines, à plis longs et +lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les +dalmatiques. Elles étaient tellement solides qu'on se les transmettait +de grand'mère à petite-fille. De larges découpures mettaient à nu la +poitrine et les bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet +d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume +lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu'à terre à l'aide de +faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les +sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui possédaient des +sourcils épais les épilaient avec une pince spéciale (_pelatoïo_); se +passer des fards était considéré comme indécent. On n'employait que +des parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la verveine, la +poudre de Chypre. + +Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce +charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate +et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels +qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres légères se +dissipaient comme la fumée. + +Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse beauté de brune aux yeux +noirs, avait été, de l'avis de tous, déclarée la reine du bal. Comme +avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours +pourpre de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention des +raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais vers Diana +Pallavincini, dont les yeux froids étaient purs comme la glace, avec +ses cheveux blond cendré, son sourire indifférent et sa parole lente +et mélodieuse comme un son de viole. Elle était vêtue de damas blanc +zébré de longs rubans vert pâle, couleur de varech. Entourée d'éclat +et de bruit, elle semblait étrangère à tout, solitaire et triste, +comme les pâles fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de +la lune dans les étangs abandonnés. + +Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités se dirigèrent +dans la grande «Salle du jeu de paume». + +Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, des traverses +en forme de croix supportaient des cierges qui brûlaient en clous de +feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des +guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier. + +A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées par les astrologues +(car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un +pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se +conformer à la position des astres), Ludovic et Béatrice, entrèrent +dans la salle revêtus du manteau royal en drap d'or, doublé d'hermine +et dont la longue traîne était portée par des barons et des +chambellans. Sur la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le +rubis énorme, volé à Jean Galéas. + +Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de constater cet +état de grossesse chez cette gamine, presque enfant, à la poitrine +plate, aux mouvements garçonniers. + +Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la crosse, la musique +retentit et les invités se placèrent aux tables du festin. + + +V + +A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de +Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de +l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui +faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, restait +debout, répétant: + +--Je ne m'assoirai pas... c'est un affront! + +De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs. + +--Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple +sauvage! Ils désirent les premières places et ne veulent rien +comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur +langage est presque turc. Quelle tribu de fauves! + +L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près +de Mamirof: + +--Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes +en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas +possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est +de mauvais goût. Le duc se fâche. + +Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de +l'ambassade, s'approcha également: + +--Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un +couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre +race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On +pourrait nous faire sortir... + +--Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais +ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur +de Venise. C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque +ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le +nôtre est le très chrétien autocrate de toutes les Russies... + +--Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète Boccalino +affolé. + +--Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale gueule de singe? J'ai +dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas. + +Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Mamirof +étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La +crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains. +Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement. + +Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec +l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit +sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa +place pour éviter les discussions, lui assurant que personne +n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En +réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du «grand-duc de +Rossia», car il espérait par son entremise conclure une alliance +avantageuse avec le sultan. + +Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant +dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison--de +telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens +cultivés. Puis il s'assit à la place désignée. + +Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec +satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros +ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les +épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint +s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et +enivrant, emplissait son âme. + +Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la +table, auprès de Léonard de Vinci. + +Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou +et mêlait la réalité à la fantaisie. L'artiste, espérant recevoir de +plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa à lui par +l'entremise de l'interprète et commença à le questionner sur sa +contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, comme tout ce +qui était immense et énigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies, +de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du +flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de +l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou. + +--Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina, +j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée «Rossia», +parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai? + +Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure +invention, que la _Rossia_, en dépit de son nom, produisait moins de +roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, +la nouvelle italienne symbolisant le froid russe. + +Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne +les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec +le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des +fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du +Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui +craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rive, les +Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais +le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée +et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un +grand bûcher au milieu du fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient +encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter +n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés +glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à +couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins, +distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps +éloignés de la rive. + +Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent, +pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays +aussi cruel, maudit de Dieu. + +Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle +inconnu pour lui, c'était un énorme plat supportant une Andromède nue, +en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage +blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau. + +Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson, +le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons +argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de +gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la +déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche +d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée +vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous +par des feux multicolores. + +Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en +massepains, en pistaches, en noix de cèdre, en amandes et sucre +brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Caradosso et +Léonard--Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, +Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé--tout +l'Olympe ressuscité. + +Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges, +tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses +impudiques et ronchonnait sous son nez: + +--Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne! + + +VI + +Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et Zeus», la «Cruelle +Destinée», le «Cupidon», se distinguaient par leur lenteur, car les +robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des +mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se +séparaient avec une importance emphatique, des saluts exagérés et des +sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser +comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds +mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la musique aussi était +douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée, +comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le +More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, tout +de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des +diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait +les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque +dansant la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier ou son +manteau en continuant à danser dans la salle avec cette «négligence +attristée» que l'on considérait comme un signe de haute élégance. + +Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha: + +--Paillasse, va! + +La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son coeur était sombre et +oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle +de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments +stupides de nouvel an, aux écoeurantes platitudes des vassaux. Par +instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se +sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans +les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la +cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames +et des seigneurs causaient en cercle. + +Elle demanda le sujet de leur conversation. + +--Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames. +Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un +homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce +dernier l'aime d'amour céleste. + +--Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en +clignant distraitement des yeux. + +--Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les +lèvres--armes de la parole--servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles +s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent +vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon +ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le _Cantique des +cantiques_, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu, +dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.» + +--Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier +provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas +toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il +surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer... + +--Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la +sagesse de l'amour spirituel... + +--Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage... + +--Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non +de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en +haussant ses belles épaules nues. + +--Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua +le chevalier. + +--Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue +méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans +une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,--piteuses +créations des peuples,--qui transforment les saints noms d'amant et +de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!» + +Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune +attention, continua son discours sur les mystères de l'amour +spirituel. + +La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre +salle. + +Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnommé +l'Unique (_Unico_), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa +personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé +d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans +lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse +coquine. + +En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice +s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa +grâce habituelle et l'embrassa. + +A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort +maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son +nez. + +--Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blessée? demanda la +donzella Hermelina avec une compassion maligne. + +Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle +avait été prise d'un saignement de nez. + +--Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de +composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs. + +Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement une main dans ses +cheveux, leva les yeux au plafond. + +--Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose. +Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux. + +Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et, +sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie, +récita son sonnet. + +L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le +coeur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au +lieu du coeur + + Dans le tendre nez s'encrête + Et le mouchoir de linon blanc, + De rosée pourpre se mouchète. + +Les dames applaudirent. + +--Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! Quelle facilité! Oh! +Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières +sur un sonnet. + +--Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses +adoratrices. + +--Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre. + +On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait. + +Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis, +il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il +disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait +imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en glace. Voilà +pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais, +la duchesse avait fait une chute. + +Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une +dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette +meurtrière pour décocher ses traits. + +--Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité, +figurera à côté de celui du Dante. + +--Plus haut que le Dante! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le +Dante, ces finesses amoureuses de _notre_ Unico? + +--Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a +aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne, +pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante. + +--Unico! Unico! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme. + +Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait +comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne +parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser +d'eau son coeur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint +plus et sortit. + +Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto, +qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de +monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se +dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient +appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un +escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait +de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord. + +Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée +dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres +secrètes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette +dernière était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues; +Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis +en sûreté ses papiers. + +Elle s'arrêta, saisie et indécise. + +Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes +blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait. + +Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de +l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd +couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, +pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il +lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait +murmuré: + +--Bellincioni... Bellincioni... + +Elle poussa un cri et pâlit. + +--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. Oui, oui, +certainement! Voilà de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperçue... +pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne +puis plus supporter ce mensonge! + +Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas +venu au bal, elle calcula qu'il devait être seul chez lui à cette +heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte. + +--Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le +parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me +plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne! + +Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les +ordres. + +Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de +martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques +minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de +la porte Ticcini où habitait Bellincioni. + + +VII + +Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à +grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de +désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi +la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le +poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée». + +Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de +quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de +boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe +pour le chien favori de madonna Cecilia. + +Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son +poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes +maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui +lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et +songeait au froid de la nuit. + +Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par +lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refusé de +s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis +longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son +corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et +de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné +jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie: +il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au +triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des +vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes +dames. + +Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au coeur de +Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit. +Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite, +raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et +s'enveloppait dans la vieille fourrure. + +«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des +rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de +geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de +l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un +usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand. + +Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième +pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était +préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit +branlant. + +Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une +sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva, +prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la +cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur +les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier +ami des poètes solitaires. + +«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les +autres? + +»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait +pas encore, que le Dante a dit: + + _Bellincion Berti vid'io andar einto + Di cuojo e d'osso..._ + +«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne +savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi +qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma +main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la +transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma +récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne +reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un +masque ou était défiguré par la petite vérole.» + +Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis +sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait +à un oiseau malade et transi. + +On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons +de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les +briques. + +«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone +pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me +laissent en paix...» + +Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme +en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire, +pénétra dans la chambre. + +Le poète sursauta et la regarda fixement. + +Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise. + +--Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé. + +Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta: + +--A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame +dans mon humble logis? + +«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant +mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute +seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu. +Une admiratrice peut-être?...» + +Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les +derniers éclats de la bûche. + +La dame enleva son masque. + +--C'est moi, Bernardo. + +Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au +loquet de la porte. + +--Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre +Altesse... Duchesse sérénissime... + +--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice. + +Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda: + +--Personne ne peut entendre? + +--Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris. + +--Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard +scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers +d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande. + +Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri. + +--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne +ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te +ferai riche, Bernardo... + +--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une +calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!... + +Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins +sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son +lourd regard toujours posé sur lui. + +--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu +tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens +attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi! + +Il tomba à genoux devant elle: + +--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres... + +--Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as +pas? + +--Non. + +La rage s'empara de Béatrice. + +--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité. +Je t'étranglerai de mes mains, misérable! + +Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force +telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à +éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment +des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau +malade. + +«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me +tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai +pas le duc!» + +Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème +invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un +traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des +mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt +maintenant à le prouver. + + _Bellincion Berti vid'io andar cinto + Di cuojo e d'osso..._ + +il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul. + +La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le +repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée, +bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle +l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le _studio_, +la cellule de travail du poète. + +Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui +barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se +rapetissa, se courba et recula. + +Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les +livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient. +La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le +pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées +et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes. + +Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la +lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là +quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, +aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de +l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un +sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie +de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait +le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic +le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la +bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la +«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait +arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de +pluie et de grêle». + +Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette +en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres +joliment enrubannées. + +Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au +ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut +le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était +bien là ce qu'elle cherchait--les brouillons des poésies commandées +pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et, +sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de +ducats, se retira. + +Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il +resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous +ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la +tempête. + +Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond +sommeil. + + +VIII + +La duchesse revint au palais. + +Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se +demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-même s'inquiétait. +Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit +que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses +appartements pour se reposer. + +--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si +tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. +Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du +reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi. + +--Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps +je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je +veux voir _le Paradis_. Je veux danser. + +--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calmé, en baisant avec +une tendresse respectueuse la main de sa femme. + +Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où, +pour la représentation du _Paradis_ de Bellincioni, était installée +une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci. + +Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la +voix de Léonard retentit: + +--Tout est prêt! + +Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils +de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et +éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes +de l'arc-en-ciel. + +--Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le +peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-être +capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable! + +--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la +voisine. + +Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des +caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes +blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un +des vers du prologue, en désignant le duc: + + Le grand roi fait tourner les sphères. + +faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant +de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même +moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe +de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches +d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches, +produisaient ces sons. + +Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent +les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane, +Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice. + +A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques, +les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des +ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes, +symbole de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les déesses +chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la +musique des sphères de cristal et les applaudissements des +spectateurs. + +--Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès +d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de +Jupiter qui, «arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les +perles sous forme de pluie et de grêle»? + +En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda +Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur +se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose, +en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de +lettres. + +La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et +calme, presque gaie. + +Les invités passèrent dans une autre salle où les attendait un nouveau +spectacle: attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures +et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius, +César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui +enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour +apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme +globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure +rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier, +sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux +siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général, +l'enfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de +dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux +effrayés brillaient encore des larmes. + +D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc: + + Bientôt, humain, bientôt, + En une beauté nouvelle + Je reviendrai parmi vous, + Sur l'ordre du duc le More, + Insouciant siècle d'Or. + +Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya +tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses +lèvres dorées qui se glaçaient: + + Sur l'ordre du duc le More, + Insouciant siècle d'Or. + +Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accès de rire et +de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses +tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable. +Elle souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la +foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue. + + +IX + +Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne +n'entrait qu'elle et le duc. + +Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de +l'attendre à la porte, pénétra dans la haute et sombre salle, obscure +et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa +sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un +sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la +tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre +le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à +Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal +et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans +le souterrain où se trouvait la prison. + +Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin +sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait +qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se +retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu +une fois--long, long, long et plus noir que la nuit,--la tête inclinée +sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler +Ricciardetto, mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se +sauver--ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura: + +--Toi... toi encore... pourquoi? + +Lentement il leva la tête. + +Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais +vraiment son visage et entendit sa voix: + +--Pardonne... pauvre... pauvre femme. + +Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure. +Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance. +Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles. +Il se précipita à travers les couloirs sombres à peine éclairés par +les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de +fêtes, il chercha le duc en criant: + +--Au secours! au secours! + +Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de +commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les +dames passaient en farandole sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un +homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de +l'arc, armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges. +Lorsque approchaient les «amoureux fidèles», le génie les accueillait +par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les +infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les +assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les +malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir. + +Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus +suaves, comme le plus fidèle des amants. + +A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait en courant dans +la salle, gémissant: + +--Au secours! au secours! + +Apercevant le duc, il se précipita vers lui. + +--Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic. + +--Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez! + +--Malade?... encore!... où? Parle distinctement! + +--Dans la tour du Trésor... + +Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or de son cou +bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête. + +Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait à sonner de la +trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose +d'insolite et se tut. + +Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la +foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons +saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut à peine +le temps de sauter et se foula la jambe. + +Quelqu'un cria: + +--Le feu! + +--Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en +se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard. + +Une autre glapit et s'évanouit. + +--Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns. + +--Alors, qu'est-ce? demandaient les autres. + +--La duchesse est malade... + +--Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un seigneur qui crut +aussitôt, lui-même, à son mensonge. + +--Impossible! La duchesse était ici à l'instant et dansait... + +--Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon, +pour venger son mari... + +--Un poison lent et sûr... + +De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne +savait rien encore. Durant la danse «Vénus et Zeus», les dames avec +un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or, +comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en +soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête, +telles des conquérantes. + +Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens: + +--Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade. + +Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur +laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles. + +Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un +matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de +deux poignées pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit +était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et +avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison +Sforza. Étrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi +sous le feu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces +femmes en pompeux atours. + +Tout le monde comprit. + +--Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il +faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'oeuf cru, mêlé à de +la soie pourpre effilochée. + +Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action, +l'important était d'avaler sept germes d'oeuf de poule délayés dans un +jaune. + +Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut, +entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible +gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes +qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau +chaude: + +--Qu'est-ce? + +Elle ne lui répondit pas. + +Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui +dit: + +--Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici +la place des gamins. + +La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de +la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle +qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge, +suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche +ouverte d'où s'échappait un râle continu. + +L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains. + +A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes, +des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède! + +L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la +peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie +d'eau bouillante; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon +de son mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur +une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille. + +--La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous +l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite +mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une +émeraude. + +De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa +tête à deux mains, sanglota comme un enfant: + +--Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!... +Bice!... A cause de moi, maudit. + +Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait +crié d'une voix colère: + +--Va-t'en!... va chez ta Lucrezia! + +La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en +fer-blanc. + +--Daignez manger, monseigneur. + +--Qu'est-ce? + +--De la chair de loup. Il y a une raison à cela: dès que le mari aura +mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de +loup, c'est la première chose à faire. + +Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler +le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge. + +La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait: + + «Notre père + Sept loups et une louve mère, + Qui êtes aux cieux et sur la terre; + Vent lève-toi et notre mal + Emporte vite dans le canal. + +«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle et éternelle. Notre +mot sera fort. Amen!» + +Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné de deux autres +docteurs, sortit de la pièce. Le duc se précipita à leur rencontre. + +--Eh bien? + +Ils se taisaient. + +--Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous +espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde... + +Le duc lui saisit la main. + +--Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez +quelque chose!... + +Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait +le calmer. + +Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune +docteur au visage impertinent: + +--Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du +corail rouge pillé. + +--Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air très bon. + +--La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, mais +malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième +sphère solaire. De plus, l'influence d'une date impaire... + +Le vieillard soupira et se tut. + +--Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux +rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de +la fiente de vache? + +--Oui, consentit Luigi de la fiente de vache... + +--Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc. + +--Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer +que tout ce que la science... + +--Au diable, la science! cria tout à coup le duc en serrant les +poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez +ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misérables! Je +vous ferai tous pendre! + +Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte +continue. + +Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le prit à part: + +--Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de +ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu +possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... +Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon +ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager... +pour ne pas entendre ce cri!... + +Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait déjà plus de lui, +et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines. + +--Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous? + +--Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte +Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge. + +--Bon! bon! allez prier! + +Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant, +un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et +s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle +faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux. + +--J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit! J'ai empoisonné +un innocent adolescent, le duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es +miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et +pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon +âme... mais sauve-la! + +Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et +l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire +récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête, +promit à la Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et, +lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire +pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, lui avait-il répondu, pourvu que +nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus +tard. Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus +petit.» + +--A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou? + +Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria. + +Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents, +tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain +obsédant de _l'Enfant doré_: + + Je reviendrai parmi vous, + Sur l'ordre du More. + +Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait +dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la +chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour +gris d'un matin d'hiver. + + +X + +Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout +régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des +langes. Elle s'approcha de lui et dit: + +--Son Altesse est délivrée. + +--Elle est vivante? balbutia le More pâlissant. + +--Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire +vous voir. Venez. + +Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage +minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et +étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle. + +--Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Béatrice. + +Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme +élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle +d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha +de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic +qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce. + +Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa +Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le +visage dans les mains, pria. + +Béatrice, de nouveau, appela son mari. + +--Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte +pas... Je sais que moi seule... + +Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: «Je sais +que tu n'as aimé que moi seule.» + +Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura: + +--Embrasse-moi. + +Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire +quelque chose, ne le put et soupira seulement: + +--Sur la bouche. + +Le moine commença à lire la prière des agonisants. + +Les intimes revinrent dans la chambre. + +Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres +de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de +sa compagne. + +--Elle est morte! murmura Marliani. + +Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son +visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une +terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme +dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras, +cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre. + +De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De +son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils +instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une +grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps, +lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe +manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des +muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant. + +Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du +duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements +inférieurs. + +Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire +glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des +fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et +sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More +et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de +Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se +convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son +livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il +aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le +siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même, +crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le +dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et +doré. + +Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et +gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le +gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et +pleura: + +--A la maison, à la maison... + +--Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Léonard. + +--Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid! + +Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve: + + Bientôt parmi vous, bientôt, + En une beauté nouvelle, + Je reviendrai parmi vous, + Sur l'ordre du More, + Insouciant siècle d'Or! + +Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant, +le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les +domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et +dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo +était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui +moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe, +bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la +dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers +Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez +un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la +dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais. + +Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression +de désespoir sur le visage du duc. + +--Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le +principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange, +lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même +qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable +douleur et de joie infinie--d'après le témoignage de Platon, divisées +en bases dont les cimes se joignent. + +Il sentit le gamin frissonner. + +«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire. + +--Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une pitié infinie. + +Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa +poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa +mère défunte le caressait et le berçait. + + +XI + +La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures +du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps +de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de +manger. + +Les intimes craignirent qu'il ne devint fou. + +Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle +d'Este, soeur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui +annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait +plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour +nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.» + +Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et +consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas +s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui +Ricciardetto. + +Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son +secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du +cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à +petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il +combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de +l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de +peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des +énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de +velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de +billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en +souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les +vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de +le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour +lui-même, il commanda un costume solennel de «grand deuil» en drap +grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès +de désespoir. + +L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête +du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui +sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie +noire; les tambours battaient aux champs; la visière du heaume +baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les +coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix +blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan +tenaient des cierges de six livres allumés; l'archevêque de Milan +était entouré de son clergé et des choeurs. Derrière le char énorme, +tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent +soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal +Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de +Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans, +les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et +enfin l'incalculable foule populaire. + +Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait +dans l'église Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au +château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du +mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même +en italien et Merula l'avait traduite en latin. + +«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant +plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père +de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, +c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux, +Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisième de +janvier.» + +Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur +la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausolée de Leone élevé +dans le monastère de Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il +partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé +son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté +et fermant un oeil, fit claquer sa langue: + +--Ce n'est pas un tombeau--c'est un jouet! + +La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits des maisons, la +neige étalait sa blancheur. L'atmosphère était imprégnée de cette +fraîcheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de +la neige. + +Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans la chambre semblable +à un caveau, sombre, étouffante, tendue de taffetas noir, les volets +clos, éclairée seulement par des cierges d'église. Durant les premiers +jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule +obscure. + +Ayant causé avec l'artiste de la _Sainte Cène_ qui devait rendre +célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de Béatrice, le duc lui dit: + +--Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui +avait représenté la naissance du siècle d'Or, à cette fatale fête. +Comment va-t-il? + +--Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la +sérénissime duchesse: + +--Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... Comme c'est étrange! + +Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa Léonard: + +--Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre siècle d'Or est +mort avec notre épouse admirable! Nous l'avons enterré avec Béatrice, +car il ne pouvait et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas? +quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie! + + +XII + +Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas +ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait +sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la +mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino +Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les +offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans +toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée, +préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait, +bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le +rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de +seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une +écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait +dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles, +si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se +défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la +dent, comme une amazone. + +Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la +vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En +s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de +larmes. + +Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa +femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la +question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens +d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au +crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers +la demeure de madonna Lucrezia. + +Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_, +non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il +s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps, +madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la +réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait +alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un +peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action +chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et +dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à +celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord, +l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa +magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange +amitié féminine. + +L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La +comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse +exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se +prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle +l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient +réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et +Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_. + +Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut +les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes +les dames de la cour, elles portaient le grand deuil. + +--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule» +opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses +cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les +eaux calmes des lacs de montagne. + +Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa +santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais +il prit un air langoureux, soupira profondément et dit: + +--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne +songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe... + +--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia, +c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes +nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec +reconnaissance... + +--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le +Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui +pleurent, est-il dit, ils se consoleront. + +Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les +yeux au plafond: + +--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir +abandonné le malheureux veuf! + +Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa +poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca +au monastère delle Grazie. + +--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre? + +--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus +rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme? + +Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse, +câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose. + +--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement. + +Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur +ses lèvres. + +Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés, +bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna +Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation +comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée +par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes +de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations +amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si +élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie +béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.» + +Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de +larmes maternelles: + +--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or! +Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan! + +--Quelle date aujourd'hui? demanda le More. + +--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia. + +--Le 28! répéta-t-il pensif. + +Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue +à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari +auprès de sa maîtresse. + +Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et +douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait +dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient +avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde, +couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca +Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était +ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se +profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché. + +Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant, +entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante +affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, +comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son +admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais! + +Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le +long de ses joues. + +--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia +émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment +n'as-tu pas honte? + +Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant. + +Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale +amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit. +Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses +larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur. + +Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint +douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de +Pétrarque: + + _Levommi il pensier in parte ov'era + Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._ + +Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs +fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras +dans le vide: + + --Et avant le soir j'ai fini ma journée! + +--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble +qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice! + +Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps +cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait +honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, +se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à +sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du +côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas +«l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle +et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante +sa toison rousse. + +Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque +grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice +n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un +sourire polisson. + +--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit +de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien +elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche! + +Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair +brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de +deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre +flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en +brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau, +les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la +flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils +chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le +duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur +le point d'éclater de rire contenu. + +De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de +la comtesse Cecilia: + + _Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra. + La rividi, più bella e meno altera._ + +Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient +comme des fous. + + + + +CHAPITRE IX + +LES JUMEAUX + +1498-1499 + + _In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando + contempla._ + + LEONARDO DA VINCI. + + Les sens appartiennent à la terre; la raison est en dehors des + sens, quand elle contemple. + + LÉONARD DE VINCI. + + Le ciel en haut--le ciel en bas. + [Grec: Ouranos anô, ouranos chadô.] + + (TABULA SMARAGDINA.) + + +I + +--Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan Indien, au sud de +l'île de Taprobane, il y a l'inscription «Phénomènes marins, les +Sirènes». Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris en +arrivant à cet endroit de ne pas trouver de sirènes. Pourquoi +souriez-vous? + +--Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute. + +--Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, à l'existence +des sirènes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil +à l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des +pygmées qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et +l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au +lieu de fruits, produit des oeufs, desquels sortent des oisillons +couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un goût +de poisson, si bien qu'on en peut manger même les jours de maigre? Ou +bien de cette île sur laquelle ont débarqué des mariniers qui, après +avoir allumé du feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se +trouvaient pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a été conté +par un vieux loup de mer à Lisbonne, un homme sobre, qui m'a juré, par +la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vérité. + +Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte de +l'Amérique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498, à Florence, non +loin du Vieux Marché, dans une chambre au-dessus des caves de la +maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises à +Séville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destinés +aux terres découvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de +Pompeo, rêvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même +l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de Gama, +lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à cette époque, appelée +par les Italiens le mal français et par les Français le mal italien, +par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, +et par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était fait soigner +par les docteurs de toutes les facultés et attachait les emblèmes en +cire de Priape à tous les autels. Brisé par la paralysie, condamné +pour l'existence, il gardait une extraordinaire activité cérébrale, +et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à lire des +livres et à consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires +et découvrait des terres inconnues. + +Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères célestes, de +sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille à une +cabine de navire. A travers la fenêtre ouverte sur la loggia, se +voyait le crépuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la +lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des +condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle. + +--Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes +enveloppées, il n'est pas dit pour rien: «La foi transporte les +montagnes.» Si Colomb avait douté comme vous, il n'aurait rien fait. +Convenez que cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite +d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le Paradis Terrestre! + +--Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous par cela, Guido? + +--Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'après +les observations de Colomb sur l'étoile polaire au méridien des îles +Açores, il avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on +l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmontée +d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette +excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la +sphère lunaire, et là est le Paradis... + +--Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions de la science. + +--La science! dit Guido en haussant avec mépris les épaules. +Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai +les paroles de son «Livre prophétique», _Libro de las Profecias_: «Ni +la mathématique, ni des cartes géographiques, ni des déductions de la +raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, mais simplement la +prophétie d'Isaïe sur la nouvelle terre.» + +Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le +reprenaient. Léonard appela les domestiques, qui emportèrent le malade +dans sa chambre. + +Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de Colomb +concernant la marche de l'étoile polaire et y trouva de si grossières +erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux. + +--Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On pourrait supposer qu'il +a découvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet +dans les ténèbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a +découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il +mourra sans le savoir. + +Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb +annonçait à l'Europe sa découverte. + +Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier des cartes. Par +instants, il sortait sur la loggia, contemplait les étoiles et en +songeant au prophète de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet +étrange visionnaire à coeur et cerveau d'enfant, involontairement il +comparaît sa destinée à la sienne: + +--Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis +que moi, malgré tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi +brisé par la paralysie. Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus et +je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!--disent les uns.--Mais la +foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la même chose? Mes +yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète +aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant +pour savoir et aveugle pour agir? + + +II + +Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose +éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le +bruit des pas et des voix. + +On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître +que ce même jour--le samedi des Rameaux--devait avoir lieu le «duel du +feu». + +--Quel duel? demanda Léonard. + +--Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses +ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera +son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio. + +--Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle. + +--Ne viendrez-vous pas? + +--Non, tu vois, je suis occupé. + +L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit: + +--En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de +venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on +verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais +que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si +vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore... + +Léonard sourit. + +--Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle? + +Giovanni baissa les yeux. + +--Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi! + +A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et +mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le +principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible +ennemi de Savonarole. + +--Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous +accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces +bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles, +tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique! + +--Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura +Léonard. + +--Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra +Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. +Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et +ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San +Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle +ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, +nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des +moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les +deux brûlaient! + +--Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard +pensif et comme à lui-même. + +--Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement. +Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné +l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent +tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la +mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu, +pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux +fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à +la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi? + +--Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo. + +Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient +des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard +avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant +Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea +Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les +plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres +écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres +rouges que devait résoudre le duel du feu: + +I.--L'Eglise de Dieu se renouvellera. + +II.--Dieu la châtiera. + +III.--Dieu la transformera. + +IV.--Après le châtiment, Florence se renouvellera également et +dominera tous les peuples. + +V.--Les infidèles se convertiront. + +VI.--Tout cela est imminent. + +VII.--L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est +sans effet. + +VIII.--Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas. + +Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et +écoutèrent les conversations. + +--Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait +un vieil ouvrier. + +--Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune +contremaître, il n'y a à cela aucun péché... + +--La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle, +mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur +Dieu...» + +--Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de +Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne +peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons. + +--Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix. + +--Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra +Girolamo? + +--Ensemble... + +--Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve. + +--Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord +Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits +au couvent de San Marco. + +--Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort? + +--Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort. +J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner +l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun +à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort +se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.» + +--Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la +Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des +nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans +l'antiquité. + +--_Amen! Amen!_ murmurait la foule. + +Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les +yeux. + +La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois +Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le +sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, +reconnaître le sourire de Léonard. + + +III + +En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris +dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la +milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées +des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres. + +Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non +seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les +toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles, +avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en +grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places. +Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes, +à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles +n'entraient que les hommes désarmés. + +Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua +l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres +et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et +saupoudrées de poudre. + +De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de +Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de +soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, +en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!... +chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Israël et sa +puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton +sanctuaire.» + +La foule répondit dans un cri frémissant: + +--Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité! + +Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia +Orcagni, séparée à cet effet par une cloison. + +Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer. + +La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se +dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux +voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur +naïve prière: + +--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur! + +L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui +grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait. + +Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de +drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du +Palazzo Vecchio. + +--Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des +lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du +Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix... + +--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes +oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises. + +--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être +brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit! + +--Permettez, c'est un meurtre... + +--Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la +terre! + +--Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon +les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique... + +--Alors, que le pape décide. + +--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au +peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par +cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans +le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines +et tous les curés! + +--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve +et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau +aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse. + +--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano +Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade. +On a dû le saigner. + +--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage +intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de +la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, +vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos +ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à +quelle ignominie ont atteint leurs descendants! + +Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas +devoir prendre fin. + +Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de +Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se +rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et +s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui +défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à +nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la +croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara +qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors, +les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient +brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole +tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans +le feu périra seulement le _modus_ et non l'éternelle _substance_. Une +insoluble discussion scolastique s'engagea. + +La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup, +derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, où +l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux +héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la +bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des +fauves. + +Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son +peuple, rugissait de colère. + +A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus +terrible d'humains avides: + +--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle! + +Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur, +s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna +au peuple de se taire. + +Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria: + +--Il a peur! + +Et toute la foule répéta ce cri. + +--Frappez, frappez les cagots! + +Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité. + +Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant +Savonarole allait être saisi et lapidé. + +Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et +une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps. +Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les +deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux. + +--Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils +sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle! + +Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la +populace furieuse. + +Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le +frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le +capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. +Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main, +comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule. + + +IV + +Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à +une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité +des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant +situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire. + +Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis +subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard +l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit +transporter dans sa chambre. + +--Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la +vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle! + +Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il +lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la +porte de sa maison en exigeant le Clou sacré: + +«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver +aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle +doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle +sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un +nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru +différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité, +Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à +découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!» + +Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il +cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre +ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et +la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», +il y avait corrélation. + +Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la +journée. + +La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la +ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés, +traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné +le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les +moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des +crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur +de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux, +terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de +l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se +tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque +coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines +suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que +Domenico. On les avait emmenés en prison. + +En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir +les défendre contre les injures de la populace. + +Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient: + +--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé! + +D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils +cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la +clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont +il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir +le coffret secret des abominations romaines. + +Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits +inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris. +Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à +s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se +rassasier: + +--Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist! + +Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo +Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait +la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, +un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le +postérieur en criant: + +--Voilà d'où sortaient ses prophéties! _Egli ha la profezia nel +forame!_ + +Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence. + +Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait +depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cène_. + + +V + +Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième +d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement. + +Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône +qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le +pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, +fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique +héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après +avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza». + +Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour +du duc, un «duel savant», _scientifico duello_, qui lui avait +tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On +supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la +dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour +lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous +le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie +les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix +dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais +encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur +des Muses. + +Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs, +les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet +carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, +gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée +d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de +bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna +Lucrezia et la comtesse Cecilia. + +La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le +duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan +et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes--Milan--avait dépassé +l'antique. + +Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la +dispute médicale posa ces questions: + +«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La +guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme +est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du +corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur +la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus +voluptueuse que l'homme?» + +Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la +toute première matière était hétérogène ou homogène? + +--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche +édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès +scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée +distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait à +la comprendre. + +Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un +sourire ironique errait sur ses lèvres. + + +VI + +La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à +l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria +de prendre part à la discussion. + +--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi... + +--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie. +Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus +intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton +cerveau est toujours plein des plus superbes chimères... + +--Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais +vraiment je ne puis, je ne sais... + +Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas +parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait +toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou +n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations +dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans +la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses +mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et +des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La +jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes, +lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait +cadeau d'un tel art!» pensait-il. + +Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient. + +--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plaît! +Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous +quelque chose de gentil... + +--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza. + +--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux! +La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe... + +--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les +morts... + +--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit +effrayant et sans mathématique... + +Léonard ne savait refuser rien à personne. + +--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé. + +--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va +parler. Écoutez! + +--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur +d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge. + +--Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine. + +--On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien? + +--Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même. + +--De Vinci? Un docteur ou un licencié? + +--Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste +Léonard qui a peint la Sainte-Cène... + +--Un peintre? Alors il traitera de la peinture... + +--Non, des sciences naturelles. + +--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants? +Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits? + +--Aucun. Il ne publie pas. + +--Il ne publie pas? + +--Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec +des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre. + +--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être +vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux +et amuser le duc et les belles dames? + +--Nous allons voir. + +--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de +cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser. +Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce +que c'est que ce Léonard. + +Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant. + +Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en +fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt. + +--Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de +l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur +parler de ce qui me passera par la tête--pourvu qu'ils me laissent +tranquille. + +Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante +assistance. + +--Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et +rougissant comme un écolier--c'est pour moi tout à fait imprévu... +simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me +semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages. + +Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes +de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes, +loin de la mer--témoins ultra-antiques des transformations subies par +la terre--puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les +montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son +automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu +des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent +peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans +l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec +l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines +sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura +son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar. + +--Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des +animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut +être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir +de la terre. + +Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance +dans la science--en dépit de sa modestie--si différentes des utopies +pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que +lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le +complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le +bégaiement suffisant d'un ignorant? + +--Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le +sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous +souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer +Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur +leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable! + +Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était +donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur +de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux +blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son +sourire plat la moquerie du duc: + +--Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo, +sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer: +n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, +au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de +la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il +pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages +par le déluge? + +--Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité +maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement +libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge. +Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau +de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les +plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les +vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer +Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des +montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en +désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non +par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voilà +ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les +sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent +séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir +aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement, +plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages +pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites +qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté +d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile +également de repousser cette assertion, car le coquillage est un +animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage +jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des +valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas +quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une +période de quarante jours--durée du déluge, d'après Moïse--il ait pu +franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de +Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant +l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres +écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par +soi-même ce dont il parle. + +Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la +faiblesse de la réplique du recteur. + +Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da +Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le +Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui +n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans +les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles. + +Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de +Léonard. + +--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que +l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des +animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges, +vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme +d'après les cornes des boeufs et des moutons, d'après le coeur des +arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la +durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient +entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de +limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des +éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates +des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout +cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner +ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera +pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des +étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont +inutiles... + +Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui +eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car +des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la +science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il +est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette +intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande +connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de +discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées +à la hauteur de pure intellectualité. + +--Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et +ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup +songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela... + +--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer, +éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ à +votre avis? + +--Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que +les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science +inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base +sur l'expérience. + +--Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce +cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les +antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, +tout cela alors serait?... + +--Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement +Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour +la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître +une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont +embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs +siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne +pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques--on +les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La +parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le +monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité +n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois +font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal +aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne +disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants +peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences +prétendues sophistiques... + +Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son +adversaire, il se tut. + +--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le +docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le +savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le +vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur +Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à +l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez +daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de +l'Écriture Sainte... + +--Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, +je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car +ils sont la substance de la plus haute vérité... + +On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les +uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient +vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient +dédaigneusement les épaules. + +--Assez! assez!...--Permettez-moi de répondre, messer,...--Qu'y a-t-il +à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la +parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf +pourri... Comment permet-on?...--Les vérités de notre très sainte +mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!... + +Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa +solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la +science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux +et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais +contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être +laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, +par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour +qu'ils l'admettent. + +Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne +comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif +plaisir. + +--Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains. +C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se +battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il +tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, +derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés. +Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui +jouait la timidité... + +Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un +combat de coqs. + +--Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les +bonnets rouges l'assommeront... + +Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent +aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent +sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour +réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles. + +Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement: + +--Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est +suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que +mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore +desséchée!--exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés +de messer Leonardo. + + +VII + +A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas: + +--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu +lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité, +vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas +l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout +concilier, tout réunir... + +--Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard. + +--Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde. +Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y +aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce +pas, mon ami? + +--Parfaitement, fra Luca. + +--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous +cédons. + +--«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le +visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier +Pythagore et saint Thomas d'Aquin. + +--A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin, +l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés. +Quelle finesse dans l'allégorie! + +--Quelle allégorie? + +--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu +merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas... + +Le vieillard eut un sourire malin. + +--Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le +soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le +mercure; est-ce bien cela? + +--Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien +compris mon allégorie! + +--Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre +philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le +soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine +transmutation des métaux! + +Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le +vieillard eut un rire enfantin, naïf: + +--Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à +votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère +l'Alchimie! + +--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on +ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser +avec vous dorénavant. + +Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un +petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du +vin et des fruits. + +--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je +n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de +m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais +volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se +sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait +pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose +de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie. + +--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais +il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne +croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère +être philosophe plutôt que chrétien... + +--Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il +brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une +puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs +peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne +d'offenser mon Léonard. + +--Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare +Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la +postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un +aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier. +C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à +d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères. + +--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois +ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes +sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger +d'eux. Ce sont des originaux! + +--Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur, +acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis +longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des +originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent. +J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit +dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande: + +»--Le maître est-il à la maison? + +»--Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes. + +»--Et à quoi est-il occupé? + +»--Il mesure la pesanteur de l'air. + +»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard: + +»--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air? + +»--Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile. +La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de +livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?» + +--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et +satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut +sans avirons. + +--Sans avirons! Tout seul? + +--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur. + +--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même... + +--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par +fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose +que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un +canot, mais des navires. + +--Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire! + +--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire. +Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la +gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie! + + +VIII + +Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes +Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une +gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était +radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages +s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait +une étoile solitaire. + +Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard +songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme +des jumeaux. + +Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de +six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit. + +Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant +à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses +pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses. +Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il +mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les +distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades. + +--Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée! + +--Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon. + +Elle ne se décidait pas, et admirait. + +--Comment t'appelles-tu? demanda Léonard. + +--Maïa. + +--Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont +allés pêcher du poisson? + +--Non. + +--Veux-tu que je te le raconte? + +Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme +celle d'une jeune fille. + +--Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis, +car je vois que tu ne veux pas manger l'orange. + +Il fouilla dans ses poches. + +A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda +Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière +elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la +grand'mère de Maïa. + +Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu, +elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et +cria: + +--Maïa! Maïa! Viens ici, vite! + +La fillette hésitait. + +--Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre... + +Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains +l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des +cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose +en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de +grands yeux terrifiés. + +Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna +précipitamment. + +Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le +considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle +craignait qu'il ne portât malheur à Maïa. + +Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher +dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant +d'un sourire fautif et confus. + +Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant +la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de +savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des +hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux +désespérément purs. + +Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres +poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre +telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit +un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des +corps sur les plans inclinés. + +La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce +soir-là aussi, elle procura à son coeur l'habituelle jouissance. + +Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son +journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne +pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées +par le tournoi des savants: + +«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux +sous des plumes de paon; ils récitent les oeuvres d'autrui et me +méprisent parce que je _découvre_. Mais je pouvais leur répondre comme +Marius, le patricien romain: vous parant des oeuvres d'autrui, vous ne +voulez pas me laisser jouir du produit des miennes. + +»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques, +existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une +glace. + +»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le +droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis +exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est +pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui +ont bien écrit. + +»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des +anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres: +l'expérience, le maître des maîtres.» + +La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits +d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en +ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire +semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se +souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte +infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et +ferme dans sa solitude. + +Seulement au fin fond de son coeur qu'il ignorait lui-même, +bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une +rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords, +comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa--de +quoi? il voulut se le demander et ne le put. + + +IX + +Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour +travailler au visage du Christ. + +Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les +pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste +vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument +gris pommelé. + +--Et Gianino? demanda Léonard. + +Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris. + +--Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte. + +--Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand? + +--Depuis quatre jours. + +Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser +l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina. + +Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie. + +Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits, +il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que +prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était +coutumier, mais que personne ne craignait. + +--Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval +par le vétérinaire? + +--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins! + +--Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient... + +--Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas +dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez. + +--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet +idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su +ce qu'était l'anatomie? + +Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond +mépris, murmura: + +--L'anatomie! + +--Vaurien!... Va-t'en de ma maison! + +Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que +l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de +rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de +chevaux. + +--Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio. +Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma +faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin. + +--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné... + +Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il +ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la +bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront. + +Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux. + +--Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre. + +--Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du +foin, savoir si cette canaille dit la vérité. + +Il entra dans la maison. Giovanni le suivit. + +Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les +instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la +couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque +minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de +sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il +respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté, +ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et +calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout +de tout. + +--Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie, +voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis +embrouillé... + +--Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose. +Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce +vrai? + +--C'est vrai. + +--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec +une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le +visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le +foin des chevaux. Tu te souviens... + +--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent. + +--Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis +toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin? + +Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux. + +Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le +maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître. + +--Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la +maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous? + +--Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la +semaine dernière, je t'ai donné trente florins. + +--Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux +à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour +votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats +d'or pour ce grand diable bigarré... + +--Tu veux parler de la girafe? + +--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous +nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle +crèvera. + +--Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai +l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes. + +--Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces +fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines, +nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain +quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela? + +--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je +sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que +j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont +absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause... + +Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se +taisait, sombre, les yeux baissés. + +--Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas +de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne +s'est vue. + +--Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco. +Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne +recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous +les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous... + +--Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai +comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en +corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie +mauvaise Pâque! + +Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien. + +--Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,--et subitement sur +ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et +protectrice.--Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous +y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent +pas de foin... + +Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel, +qu'il envoyait à sa vieille mère malade. + +--Il s'agit bien du foin! cria Léonard. + +Et épuisé, il s'affala sur une chaise. + +Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid +vif. + +--Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois +prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce +que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi... + +--A qui? + +--A Arnoldo. + +Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit. + +--A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que +n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître, +maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit? + +Léonard baissa la tête. + +--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas... + +Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux: + +--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble... + +Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme +rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice +jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros +livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait +une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les +calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions +et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de +plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets, +les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des +annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense +de la cape de Salario: + + Drap d'argent 15 lires 4 soldi. + Velours pourpre 9 -- » + Galons 9 -- 9 soldi. + Boutons 9 -- 12 » + +Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table. +Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage +du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le +nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau +titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, +mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh! +le bon et pauvre homme!...» + + +X + +Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne +pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le +lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante +pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage +de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres +deniers. + +En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas +encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait +besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France. + +Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses +élèves. + +Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La +statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était +prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More +s'effara, se fâcha et refusa même une audience. + +Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard +écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans +les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au +balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander. + +«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de +plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne +soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose +rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au +silence... + +»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements... + +»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui +ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art +que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif... + +»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne +parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment... + +»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner +mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper +de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je +n'avais que cinquante ducats. + +»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces... + +»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?» + + +XI + +Un soir de novembre, après une journée passée en démarches auprès du +généreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le +bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes +enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au +cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout +d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant +pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais +en approchant, il entendit parler derrière la porte. + +--La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des +voleurs peut-être? + +Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et +devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais +montrés à personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il +s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur la +pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant +dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils +puissent l'entendre: + +--Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa, +Marco, Giovanni, Cesare! + +Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme +une vitre brisée. Une fenêtre battit. + +Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son coeur il +n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût. + +Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la +cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de +travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal. +Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la +glace l'écriture de Leonardo: + +«_Laude del Sole._ Gloire au soleil. + +»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du +soleil est réellement telle qu'elle paraît; je m'étonne que Socrate +abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre +incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment +puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à +la déification du soleil...» + +--On peut passer? demanda Cesare. + +--Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni. + +--«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans +l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins +que la plus petite planète--un point à peine perceptible dans +l'univers.--De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés...» + +--Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui +qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui... + +Il tourna une page. + +--Tiens... encore, écoute: + +«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un +homme mort en Asie.» + +--Tu comprends? + +--Non. + +--Le Vendredi Saint, expliqua Cesare. + +«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos lumières sur cette +démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni +chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni +voix, ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et +voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de +l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par +l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la +nature.» + +--Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient +entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une +prophétie: + +«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes +vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et +assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu, +qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.» + +--Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble à du Savonarole. Une +pierre dans le jardin du pape... + +«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.» + +--Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... Mais oui! +«Morts depuis mille ans...» les martyrs, les saints, au nom desquels +les moines amassent l'argent. Une excellente devinette! + +«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on +allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.» +Les tableaux saints. + +«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs +actions secrètes et honteuses.»--La confession. Comment cela te +plaît-il, Giovanni? Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui +il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même pas méchantes. +Simplement un amusement... Il joue au sacrilège... + +Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut: + +«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et +punissent ceux qui dévoilent leurs trafics.»--C'est probablement au +sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les +miracles. + +Il ferma le cahier et regarda Giovanni. + +--Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes? + +Beltraffio secoua la tête. + +--Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien +nettement..... + +--Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui, +tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes +en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même la +plus grande énigme. + +«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que +ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies +du Sauveur...» + +Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,--tout +petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,--qui +représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise +sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles +et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la +géométrie, source de toutes les sagesses. + +Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire +l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare +eut à peine le temps de déchiffrer les trois premiers mots, +«Nécessit--éternel maître», lorsque retentit la voix de Léonard, +criant: + +--Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous donc tous? Andrea, +Marco, Giovanni, Cesare! + +Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa. + +--Mauvais présage, sourit Cesare. + +Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir, +ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre +et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des +branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la +jambe. + + +XII + +Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la +mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la +pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite +l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquiétude vague, comme +s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée +revenait toujours au même point. + +Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour +chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait +guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la +nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus +piteux, plus égaré. + +Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le +quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le coeur de +son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre +les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait +chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage. + +--Si je savais comment le soulager, pensait Léonard. + +Il eut un sourire amer: + +--Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils +disent que j'ai le mauvais oeil... + +Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une +porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit. + +L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter +sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une +image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. +Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les +enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller. + +--Giovanni, tu dors? murmura le maître. + +Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard +dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que +Léonard avait vue dans les yeux de Maïa. + +--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi..... + +Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur +son front: + +--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve +effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le +dévisageant avec méfiance. + +Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front: + +--Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? + +Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les +coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les +mains, il balbutia: + +--Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et +je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis +vis-à-vis de vous un misérable, un traître... + +Léonard l'embrassa et l'attira à soi. + +--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois +pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit +vis-à-vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-être toi aussi me +pardonneras-tu un jour... + +Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un +élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa +poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie. + +--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si +jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je +ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des +idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non! +Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto. +Personne ne peut vous aimer autant que moi..... + +Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait +comme un enfant: + +--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit, +pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter +quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et +malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a +bien des choses qu'il ne comprend pas..... + +Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard +scrutateur et dit: + +--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_... + +--Qui, lui? demanda Léonard. + +Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent +d'effroi. + +--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas +parler de _lui_... + +Léonard le sentit trembler dans ses bras. + +--Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les +docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose +sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni, +entends-tu? Cela t'apaisera. + +Et après un instant de silence: + +--Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure? + +Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota: + +--De votre sosie... + +--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve? + +--Non, réellement... + +Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait. + +--Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la +nuit? + +--Non. Mais tu dois bien le savoir? + +--Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître, +maintenant je suis certain que c'était _lui_. + +--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il +arrivé? + +Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il +espérait que cet aveu le soulagerait. + +--Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi, +comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme +vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage +était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas +gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être +vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de +l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit: +«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie +pas.» Alors j'ai tout compris. + +--Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni? + +--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé... + +--De quoi? + +Giovanni cacha sa figure dans ses mains. + +--Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te +tourmenterais. + +--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique, +que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée +qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé... + +--Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi +le dessin d'une machine de guerre? + +--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes +appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et +que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, +la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est +mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas +cinq... + +--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais... + +--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez, +maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre, +qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son +cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi, +m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de +Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science +parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de +vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des +miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et +de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de +l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces +paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est +parti en me disant qu'il reviendrait... + +Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait +plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni +pénétrait dans la plus secrète profondeur de son coeur. + +--Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du +maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout +cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant... +comme vous! + +Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un +cri dément: + +--Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en, +maudit! + +Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire: + +--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut +mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui +a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me +craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et +folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de +sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux +qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi, +Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais +chez toi... + +Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien +cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il +sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver--il était +prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître. + +--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous +verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement, +pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas! + +Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa. + +--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant, +ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici. +Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu +sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras. + + +XIII + +Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu +et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche +pour un tableau. + +Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait +prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention, +comme s'il se fût agi d'une oeuvre importante, il aida le maître à +imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé. +Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les +rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, +égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le +travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même +temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter +un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de +porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les +plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie. + +La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic, +qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la +planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses +frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il +s'était arrêté et regardait le maître. + +--Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant. +L'huile refroidie n'adhère pas. + +Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni, +avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage. + +--Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard. + +--Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire. + +Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et +lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable +d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le +cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare +da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical. + +Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher, +Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de +l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre +dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait +déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune. +Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en +plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé +dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate +coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes. + +--Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez +moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer... + +--Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa +Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs. + +--Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production +de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix, +peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut +observer les règles avec une précision mathématique... + +Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile, +causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne +songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui +tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans +l'âtre. + +--Racontons des histoires! proposa Salaino. + +Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint, +allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé +tous ses tableaux. + +»--Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste. + +»--Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au +centuple une bonne action.» + +»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui +donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en +criant: + +»--Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en +m'abîmant tous mes tableaux. + +Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les +autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les +autres. + +Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne +paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression +d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes, +s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa +corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses +cris de colère. + +A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper, +d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant +parcimonieux. + +Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du +fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment +rassis. Il n'y avait pas de vin. + +--As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons. + +--Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte. + +--Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin? + +--Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif +s'il n'y a plus d'argent? + +--Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers +le plafond une pièce d'or. + +--D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai +les oreilles, dit Léonard, en le menaçant. + +--Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de +suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets! + +--Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin... + +Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses +passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin. + +Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très +haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât +doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se +contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait +la chanson du _Moine défroqué_: + + Au diable la soutane, la capuche, le chapelet! + Hi hi hi et ha ha ha! + Eh! vous les jolies filles, + A pécher je suis prêt! + +Ou bien encore l'hymne solennel de la folle _Messe de Bacchus_, +inventé par les étudiants: + + Ceux qui mettent de l'eau dans le vin, + Comme des éponges s'imbiberont, + Et dans le feu de l'enfer + Les diables les sécheront. + +Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de +plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage +sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé +probablement, de Giacopo. + +On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse +et à chacun. + +Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire: + +--J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait +que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu +devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à +l'éternelle gaieté céleste. + +Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu +exprimer le maître. + +--Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté, +quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre, +comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur +plaira.--Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand +les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et +que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous +gênent. + +--Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le +maître en riant. + +Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son +lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à +son élève. + +Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à +Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une +ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche +usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,--maladif +et rêveur enfant de seize ans,--plongé dans la secrète sagesse de la +Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières +de la Synagogue. + +Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux +cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le +Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, +oublié et de nouveau retrouvé. + +Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans +le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le +pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des +Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: +«Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face +contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette +coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une +seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis +éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.» + +Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur +tombant sur la terre semblait des gouttes de sang. + +--Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne +soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre +volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et +lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles? + +--Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me +semble que de nouveau tu... + +--Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et +tranquille... Maintenant tout est passé... + +--Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que +jamais plus, cela ne revienne... + +--Ne craignez rien! Maintenant je vois--et il désigna le dessin--je +vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie +revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce +dessin. + + +XIV + +Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure +du Christ de la _Sainte Cène_ et il désira le voir. Souvent il avait +supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et +toujours retardait. + +Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à +la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et +Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait +sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, +Giovanni vit le Christ. + +Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du +canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et +rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, +traitant de la mathématique. + +Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les +flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et +friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et +violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit +tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une +longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de +la fonte, paraissait infiniment profonde. + +Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées +qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux +interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux +pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants; +l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des +Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, +étrange et terrible. + +Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction, +tous deux étaient la vérité. + +Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il +s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti, +appuya sa tête dans ses mains. + +--Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de +l'Achéron, dit une voix railleuse. + +Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et +reconnut Cesare. + +Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive, +enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre +apparition. + +Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux. +Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas. + +--Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin +Cesare. + +--Oui, répondit Giovanni. + +--Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel +pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant. + +Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola +au-dessus du canal. + +--Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la _Cène_? + +--Oui. + +--Eh bien? comment le trouves-tu? + +Cesare se retourna brusquement. + +--Et toi? demanda-t-il. + +--Je ne sais pas... il me semble... + +--Dis-le franchement. Il ne te plaît pas? + +--Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le +Christ. + +--Pas le Christ? Et qui donc? + +Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête. + +--Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de +la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque +enfant? + +--Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel +le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères? + +--Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux +Christ! + +--Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage. +Dans la _Cène_ il est plus âgé de quinze ans... + +--Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont +deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies... + +--Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu +dit, Cesare, deux _Sosies_? + +--Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même? + +--Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan, +comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a +représenté dans la _Cène_, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il +possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la +sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants +qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis +venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette +prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et +je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié +ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort--comme +nous! + +--Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. +Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la _Cène_, ne pouvait +prier _ainsi_... + +Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son +compagnon. Il lui semblait étrangement changé. + +Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de +plus en plus assombrie. + +--Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, +nous marchions ensemble ici même et discutions la _Sainte-Cène_. Tu te +moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son +Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le +soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, +tu pourrais parler ainsi de lui... + +Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se +retourna. + +--Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu +l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu +l'aimes! + +Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé. + +--Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je +pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait +dans la _Sainte-Cène_, personne, peut-être même pas lui, ne le +comprend comme moi, son plus mortel ennemi! + +Et riant de nouveau de son rire forcé: + +--Quand on pense... quelle drôle de chose que le coeur humain? Puisque +nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne +l'aime tout de même pas, moins encore maintenant... + +--Pourquoi? + +--Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le +dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'oeil, ni l'orteil de son +pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que +Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et +les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer +la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous +apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté, +car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne +de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne +jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale +d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse +sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à +l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que +le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur +une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, +Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase! + +--Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le +quittes-tu pas? + +--Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme +un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à +te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux +brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir... + +--Lequel? + +--Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre +apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais +aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni +même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la +gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des +insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre +et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de +son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal! + +Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se +poser sur sa main. + +--Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je +sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a +dit que je l'aimais? + +--Lui-même, répondit Beltraffio. + +--Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il +pense que... + +Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup +comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop +absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux, +ils se quittèrent au plus proche carrefour. + +Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne +voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux +rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont +l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il +répétait sans cesse: + +--Les sosies... les sosies... + + +XV + +Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor +ducal ses deux ans d'appointements en retard. + +A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la +nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape +et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée +française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. +Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le +duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux +ses intimes. + +Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la +faveur ducale: + +«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître +Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises +au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait +l'acte de donation. + +L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait +été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc +était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des +discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires, +vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et +embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui +plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans +sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron. + +Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de +Bramante qui surplombait un des fossés du palais. + +La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la +trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de +fer du pont-levis. + +Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les +chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un +plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du +fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des +torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc +jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les +cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils +fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau. + +La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Béatrice, lui avait envoyé +en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces +derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir +venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait +son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de +l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles +des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les +nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano. + +Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières, +les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les +gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le +brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus +beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des +visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre +deux cieux ils se balançaient et glissaient. + +Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du +chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et +lui tendit un papier. + +--Qu'est-ce? demanda-t-il. + +--Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des +armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais +les fourgons partent demain à l'aube..... + +Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin. + +--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire +après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus +dormir! + +Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de +façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas: + +--Messer Leonardo. + +--Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le +entrer. + +Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea: + +--Léonard ne me gênera pas. + +Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles, +s'illumina d'un bon sourire. + +Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le +pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses +cygnes. + +Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au +front. + +--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te +portes-tu? + +--Je dois remercier Votre Altesse..... + +--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment +viendra où je saurai te récompenser selon tes services. + +Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets, +cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la +cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que +Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le +canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la +conversation avec un air ennuyé et dégoûté. + +Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis +quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée, +qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé. + +--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque +l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa +ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard. + +--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui +sait si nous nous reverrons? + +--Votre Altesse nous abandonne? + +Le duc soupira péniblement et ne répondit pas. + +--Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons +ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en +as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais +dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un +peu à Ludovic le More! + +L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les +seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où +l'éloquence de cour était indispensable: + +--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes +au service de Votre Altesse. + +--Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de +moi et tu me plaindras..... + +Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur +les lèvres. + +--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec +toi! + +Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la +galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'élevait un +sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que +dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes +blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes +meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les +gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi +virginal. + +On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la +résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose +qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant +majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, +telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le +ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre +miroir des eaux. + + +XVI + +En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard +se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève +Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au +sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale. + +C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son +maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence, +le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort +de Savonarole. + +L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin, +sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit +même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu». + +Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large +tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant +trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, +qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence +avait l'aspect d'une croix. + +Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la +place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais +sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et +Silvestro Maruffi. + +Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la +tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva, +prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles +d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le +moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase: + +--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te sépare de +l'Eglise combattante et triomphante. + +--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante +mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia +Savonarole. + +On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la +chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux +fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques +pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit +Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort +au nom du peuple. + +Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et +Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins, +anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient +introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les +condamnés. + +Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il +conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas +compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la +corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et +cria: + +--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme! + +Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans +peur aucune, il se lança dans le vide. + +Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit +signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu +s'il s'était dirigé vers le ciel. + +Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à +l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole. + +Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule. + +Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del +Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le noeud +coulant quelqu'un cria: + +--Fais un miracle! Fais un miracle, prophète! + +Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent. + +Le bourreau poussa Savonarole. + +Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la +garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et +glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes +paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des +vanités»: + +--Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint! + +La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les +gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant: + +--Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas! + +Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps. +La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui +pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et +semblaient pour la dernière fois bénir le peuple. + +Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os +calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se +frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des +martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une +charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le +triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler +quelques pincées de cendres et quelques parcelles du coeur non consumé +de Savonarole. + +Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui +contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa +de ses larmes. + +Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul. + +En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance, +devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette. + +Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra +Benedetto ne le quittait pas d'un instant. + +Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il +écoutait son délire et s'effrayait. + +Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout +en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au +Christ les lois de l'éternelle nécessité. + +--Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne +sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter +cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la +plus courte entre deux points? + +Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposés +et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de +souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et +omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient +tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure +que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se +convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis +avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son +sosie, l'appelait Antechrist ............... + +Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498, +lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications +du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même +année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des +seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, +traversa les Alpes et envahit la Lombardie. + + + + +CHAPITRE X + +LES CALMES ONDES + +1499-1500 + + Les ondes sonores et lumineuses sont régies par la même loi + mécanique que les ondes de l'eau: l'angle d'incidence est égal à + l'angle de réflection. (_La Mécanique._) + + LÉONARD DE VINCI. + + _Il duca perso lo Stato e la roba e libertà, o nessuna sua opera + si fini per lui._ + + Le duc a perdu l'État, ses biens, sa liberté, et rien de ce qu'il + a entrepris ne s'est achevé par lui. + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +Dix jours avant la reddition du palais ducal, le maréchal Trivulce, +aux cris joyeux de: «Vive la France!» aux sons des carillons, entra à +Milan comme en ville conquise. + +L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les citoyens lui préparaient +une réception triomphale. + +Pour le défilé des corporations, les syndics des marchands avaient +découvert dans la sacristie de la cathédrale, deux anges qui, +cinquante ans auparavant, sous la république Ambrosienne, avaient +représenté les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui +mettaient les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics en +confièrent la restauration à l'ancien mécanicien ducal, Léonard de +Vinci. + +A ce moment, Léonard était occupé à l'invention d'une nouvelle machine +volante. Un matin, de très bonne heure, presque à l'aube, il était +assis devant ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau +tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, mais une +hirondelle géante. Une des ailes était terminée et mince, aiguë, +élégante, se dressait du parquet au plafond et au bas, dans son ombre, +Astro arrangeait les ressorts brisés des deux anges de la commune de +Milan. + +Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le plus possible la +structure des oiseaux, dans lesquels la nature donne le meilleur +modèle de machine volante. Il espérait toujours exprimer par les lois +mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce qu'on pouvait +savoir, il le savait et cependant, il sentait qu'il existait dans le +vol un mystère, impossible à condenser dans une formule. De nouveau, +comme dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie la +création de la nature de la création humaine, la structure du corps +vivant de la machine morte, et il lui semblait qu'il aspirait à +l'impossible, au déraisonnable. + +--Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en remontant les ressorts. + +Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la pièce passa un +souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle géante s'agita, +comme vivante. Le forgeron la contempla avec tendresse. + +--Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! grogna-t-il en +désignant les anges. Seulement, maintenant, maître, je ne sors pas +d'ici avant d'avoir terminé mes ailes. Veuillez me donner le croquis +de la queue. + +--Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore réfléchir. + +--Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier... + +--Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue de notre oiseau doit +remplacer le gouvernail. La moindre faute, la plus petite erreur, peut +tout perdre. + +--Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai en +achevant la seconde aile... + +--Astro, murmura le maître, attends. Je crains qu'en nous pressant, +nous soyons amenés encore à des transformations. + +Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il remua la carcasse de +roseau tendue d'un croisillon de tendons de boeuf. Puis il se tourna +vers Léonard et d'une voix sourde, émue, dit: + +--Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si à force de calculer +vous arriviez de nouveau à l'ancien résultat, qu'on ne puisse, comme +avec l'ancienne, voler avec cette machine, je volerai tout de même... +pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis plus attendre, +parce que je sais que si cette fois encore... + +Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda attentivement son +visage large, entêté, sur lequel se reflétait, immobile, l'idée +insensée et dominante. + +--Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, volerons-nous ou ne +volerons-nous pas? + +Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel espoir, que +Léonard n'osa pas avouer la vérité. + +--Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans essayer, mais je crois, +Astro, que nous volerons... + +--Et c'est parfait! dit en applaudissant avec enthousiasme le +forgeron. Je ne veux plus rien entendre, car si vous dites, vous, que +nous volerons--nous volerons! + +Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un joyeux rire +d'enfant. + +--Qu'as-tu? s'étonna Léonard. + +--Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout le temps. Mais ce sera +pour la dernière fois... Après je n'en parlerai plus... Croyez-vous, +quand je pense aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi--ils +m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se battent et +s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de grandes oeuvres--ces +vermisseaux rampants, ces scarabées sans ailes. Pas un d'entre eux ne +se doute du miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement +l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront les «_ailés_» +planer dans les airs. Ce ne seront plus des anges en bois pour amuser +la populace! Ils verront et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils +me prendront plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, vous serez +un dieu. Ou peut-être on dira que vous êtes l'Antechrist? Et alors, +ils seront terrifiés, ils tomberont face contre terre et vous +adoreront. Et vous ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose, +maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni seigneurs, ni +esclaves, que tout sera transformé en quelque chose de si nouveau que +nous n'osons même y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils +à des choeurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... Oh! +messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... Serait-ce vrai? + +Il semblait délirer. + +--Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra la raison. Et que +faire avec lui? Comment lui apprendre la vérité? + +A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit à la porte extérieure +de la maison, puis on frappa de même à la porte fermée de l'atelier. + +--Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron furieux. Qui est +là? Le maître n'est pas visible. Il a quitté Milan. + +--C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom de Dieu, ouvre plus +vite! + +Le forgeron ouvrit. + +--Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en voyant le visage +effrayé du moine. + +--Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire si, mais nous en +recauserons plus tard... Maintenant... Oh! messer Leonardo!... Votre +Colosse... les arbalétriers gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de +mes yeux vu... les Français détruisent votre oeuvre... Courons vite... + +--Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien que son visage pâlit. +Qu'y ferons-nous? + +--Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les bras croisés à +contempler la destruction d'un de vos chefs-d'oeuvre. J'ai un +sauf-conduit pour le sire de La Trémoïlle. Il faut faire des +démarches... + +--Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste. + +--Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers les haies, +seulement partons plus vite! + +Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, et ils se +dirigèrent en courant vers le palais. + +En route fra Luca conta ses mésaventures et ses peines: la veille, les +lansquenets s'étaient introduits dans ses caves, s'étaient enivrés et +ayant trouvé les reproductions en cristal des corps géométriques, les +avaient pris pour des appareils de magie noire et les avaient brisés. + +--Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je vous le demande? +disait en pleurant presque Paccioli. + +Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent près de la porte +principale, sur le pont-levis de Battiponte, près de la tour Torre +del Filarete, un jeune Français élégant, très entouré. + +--Maître Gilles! cria fra Luca. + +Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était un oiseleur +«siffleur de bécasses» qui apprenait à chanter, à parler, à faire +mille tours, aux serins, aux pies, aux perroquets de Sa très +chrétienne Majesté--c'était un personnage important à la cour. +Paccioli désirait lui offrir ses oeuvres: _La Proportion divine_ en de +luxueuses reliures. + +--Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra Luca, lui dit +Léonard. Allez chez maître Gilles; moi je saurai me débrouiller tout +seul. + +--Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimidé. Ou bien +encore... savez-vous? Je cours chez maître Gilles, je lui demande où +il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le +sire de La Trémoïlle... + +Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut +rejoindre le «siffleur royal». + +Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans le Champ de +Mars--cour intérieure du palais. + + +II + +La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La +place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes, +d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de +monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié +écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne, +des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de +ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues +diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand +passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues +trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon +métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les +mélodies mélancoliques des Alpes. + +Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse +presque intact. + +Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza, +la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression +de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son +coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier. + +Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs +picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue +et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les +mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait +d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à +son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu +quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du +Colosse, servait de point de mire. + +On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but +coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues, +s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue, +arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue +sans l'atteindre. + +Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se +produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un +détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il +passa sans prêter la moindre attention au divertissement des +mercenaires. + +--Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier. + +--Le sire de La Trémoïlle. + +--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier... + +Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action, +une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui +semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué +un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de +lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets +et les palefreniers et courir derrière les seigneurs. + +Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue. + +--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en +agitant leurs bérets. La France a gagné! + +D'autres tireurs reprirent la gageure. + +Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et +stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'oeuvre à +laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie, +peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis +Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des +pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes, +s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un +squelette de fer. + +Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse +éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus +misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes, +son sceptre brisé et son inscription _Ecce Deus_! + +A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal +Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse, +s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses +yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite: + +--Qu'est-ce? + +--Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine +Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre +initiative.... + +--Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'oeuvre de Léonard de +Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons! + +Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un +frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons. + +Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou +se gonflaient. + +--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant, +monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne... + +--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le +capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous... + +L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au +même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une +force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en +vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec +étonnement. + +--Qui es-tu? demanda-t-il. + +--Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement. + +--Comment oses-tu! commença le vieillard furieux. + +Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut. + +--Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main. +Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami... + +--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur, +murmura l'artiste respectueusement. + +Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua +la tête: + +--Original! Ils ont détruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur +pardon? + +--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et +cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font. + +Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure +s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté. + +--Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se +fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, +pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû +justement passer ici tout à l'heure? + +Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un +coupable: + +--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La +Trémoïlle. + +--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donné +cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse... + +En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante loggia +Bramante où avait eu lieu sa dernière entrevue avec Ludovic, Léonard +vit des pages et des palefreniers français qui s'amusaient à chasser +les cygnes apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient +à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par de hauts murs, +les oiseaux se débattaient épouvantés. Parmi le duvet et les plumes +blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balançant des +corps ensanglantés. Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu, +poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies +comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort. + +Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il était +pareil à ce cygne. + + +III + +Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra à Milan par la +porte Ticinese. Dans sa suite figurait César Borgia, duc de Valentino, +fils du pape. Durant le parcours de la cathédrale au palais, les anges +de la commune de Milan agitèrent leurs ailes. + +Depuis le jour de la destruction du Colosse, Léonard ne s'était pas +remis à son travail de la machine volante. Astro achevait seul +l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces +ailes, encore, ne pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le +forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à autre, furtivement, +il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de démence. + +Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Léonard apportant +la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit à +contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait +qu'Astro, ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît +quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les salles si mémorables +du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de +Milan. + +L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. Sa personne +n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des épaules +étroites, une poitrine rentrée, un visage vilainement ridé, +souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de +vertu bourgeoise. + +Sur la plus haute marche du trône se tenait un jeune homme de vingt +ans, simplement vêtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur +les revers du béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de +l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une +barbiche rousse, une pâleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents +et affables. + +--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, quel est ce jeune +seigneur? + +--Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, duc de Valentino. + +Léonard avait entendu parler des crimes de César. Bien qu'il n'y eût +pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'eût tué son +frère Giovanni Borgia, ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la +pourpre cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de l'Église +romaine. On insinuait aussi que la véritable cause de ce fratricide +résidait dans la rivalité des deux frères, non seulement pour les +faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils +nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia. + +--C'est impossible, songeait Léonard en observant le visage calme du +duc de Valentino, ses yeux purs et naïfs. + +César sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de +Léonard; il tourna la tête de son côté, puis, se penchant vers un +vieillard à long vêtement sombre qui se tenait près de lui, son +secrétaire, il lui parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque +le vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un étrange et +insaisissable sourire glissa sur les lèvres du duc de Valentino. Et, +au même instant, Léonard eut cette impression: + +«Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que +celles qu'on raconte.» + +Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, s'approcha du trône, +s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mégarde laissa +choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais César +d'un mouvement souple et vif le prévint, releva le parchemin et le +tendit au roi avec un salut. + +--Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un dans le groupe des +seigneurs français. Est-il assez heureux de se montrer! + +--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit +admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque +le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On +l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas! + +L'artiste avait remarqué le mouvement servile de César, mais il lui +avait semblé plutôt terrible que vil, une caresse traîtresse d'animal +rapace. + +Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon +et voyant que Léonard avec sa timidité habituelle resterait +toute la journée perdu dans la foule, sans trouver l'occasion +d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et, +courbé jusqu'à la contorsion, avec un long sifflement énumérant les +qualités--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--présenta +l'artiste au roi. + +Louis XII parla de la _Sainte-Cène_. Il loua l'interprétation des +apôtres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra +Luca s'attendait à chaque instant que Sa Majesté prierait Léonard +d'entrer à son service; mais un page entra et remit au roi une lettre +de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, sa bien-aimée +Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son heureuse délivrance. Les +seigneurs s'avancèrent, présentèrent leurs hommages et leurs +compliments, éloignant du trône Léonard et Paccioli. Le roi les +regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; il +invita aimablement les dames à vider une coupe à la santé de +l'accouchée et passa dans une autre salle. + +Paccioli voulut entraîner son ami. + +--Vite! vite! + +--Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. Je vous remercie de +vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce +moment Sa Majesté pense à tout autre chose. + +Il quitta le palais. + +Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrétaire de +César Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place +d'ingénieur ducal, le même poste que Léonard occupait à la cour de +Ludovic le More. + +L'artiste promit sa réponse sous peu de jours. + +En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement et pressa le +pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement à +défaut de civière, sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de +la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de +Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, le visage livide. Ce +que le maître craignait, était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer +les ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était tombé +et se serait tué immanquablement si l'une des ailes ne s'était +accrochée à une branche d'arbre. Léonard aida à rentrer le brancard +improvisé, dans la maison et lui-même déposa avec précaution le blessé +sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses +plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Léonard un +regard suppliant: + +--Pardonnez-moi, maître! + + +IV + +Dans les premiers jours de novembre, après de splendides fêtes données +en l'honneur de sa fille nouveau-née, Louis XII, après avoir reçu le +serment des Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le maréchal +Trivulce, repartit pour la France. + +La tranquillité était rétablie dans la ville, mais en apparence +seulement: le peuple détestait Trivulce pour sa violence et sa ruse. +Les partisans de Ludovic soulevaient la populace, répandaient des +lettres anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le fuyard de +leurs moqueries et de leurs injures, maintenant songeaient à lui comme +au meilleur des souverains. + +Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit, près des portes +Ticinese, les baraquements des percepteurs d'impôts français. Le même +jour, à la villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa +d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle l'avait frappé +d'un coup de balai en plein visage. Le soldat la menaça de sa hache. +Aux cris de sa fille, le père accourut armé d'un bâton. Le Français +tua le vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les Français +massacrèrent les habitants et réduisirent la commune en cendres. A +Milan, cette nouvelle produisit l'effet d'une étincelle dans un amas +de poudre. Le peuple envahit les places, les rues, les marchés en +criant furieusement: + +--A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux Français! Vive le More! + +Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se défendre contre une +population de trois cent mille âmes. Ayant fait établir les canons sur +les tours, les gueules dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au +premier signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de +conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua dans l'hôtel +de ville et l'eût mis à mort si n'était arrivé à son secours un +détachement de mercenaires suisses commandés par le seigneur de +Coursinges. + +Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les vols, la mise à +la question des Français qui tombaient entre les mains des révoltés et +des citoyens soupçonnés de sympathiser avec les conquérants. + +Dans la nuit du 1er février, Trivulce quitta secrètement le fort, le +laissant sous la garde des capitaines D'Espy et Codebecquart. Cette +même nuit, Ludovic, revenu de Germanie, était acclamé par les +habitants de Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un +libérateur. + +Léonard, durant les derniers jours de la révolte, craignant le feu +intermittent des canons qui avaient détruit plusieurs maisons +voisines, s'était installé dans ses caves. Il avait passé adroitement +par des conduits de chauffage et avait installé plusieurs chambres. +Comme dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui était +précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, les livres, les +appareils scientifiques. + +A ce moment, il se décidait à entrer au service de César Borgia. Mais +avant de se rendre en Romagne, où, d'après le contrat convenu avec +messer Agapito, il devait arriver pour l'été de 1500, il avait +l'intention de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo Melzi, +afin d'attendre la fin de la guerre et de la révolte, dans sa +solitaire villa Vaprio, près de Milan. + +Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra Luca Paccioli vint +chez l'artiste et déclara que le palais était inondé: le milanais +Luigi da Porto, au service des Français, avait passé au camp des +révoltés et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux qui +alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté, détruit le moulin +du parc Rocchetto, pénétré dans les caves où étaient amoncelés la +poudre, l'huile, le pain, le vin et autres fournitures; si bien que si +les Français, à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de ces +provisions, la faim les aurait forcés à se rendre--ce sur quoi +comptait messer Luigi. Au moment de l'inondation, les canaux voisins +de ceux du fort avaient débordé dans la partie basse des portes +Vercelli et recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle +Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes au sujet de la +_Sainte-Cène_ et proposa à Léonard d'aller voir avec lui si le tableau +n'avait subi aucun dégât. + +Avec une indifférence feinte, Léonard répondit qu'il n'en avait guère +le temps en ce moment et que la _Sainte-Cène_ n'avait pu être +atteinte, car elle était placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne +pouvait lui avoir occasionné aucun tort. + +Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au couvent. + +En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet de brique, de +larges plaques, restes de l'inondation. Cela sentait l'humidité. Un +moine lui dit que l'eau avait monté à un quart de coudée. + +Léonard s'approcha du mur de la _Sainte-Cène_. + +Les couleurs paraissaient nettes. + +Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme dans les peintures à +la fresque, mais huileuses, elles étaient de l'invention de l'artiste. +Il avait aussi préparé le mur d'une façon spéciale, avec une première +couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre et de l'huile +d'olive, et une seconde couche de mastic, de résine et de plâtre. Des +maîtres compétents avaient prédit le peu de solidité des couleurs à +l'huile sur un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant naturel +vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter attention aux +conseils. Il n'aimait pas la peinture à l'eau parce que ce travail +exigeait de la promptitude et de la résolution, qualités qui lui +étaient étrangères. Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses +corrections, ses continuels atermoiements, ne pouvaient s'accommoder +que de la peinture à l'huile. + +Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant la surface +du tableau. Tout à coup, dans le coin gauche, en bas, sous la nappe, +aux pieds de l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la +floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité. + +Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement encore son +examen. + +Par suite de l'humidité, la première couche de glaise s'était +boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles à l'oeil nu, +des crevasses par lesquelles suintait le salpêtre. + +Le destinée de la _Sainte-Cène_ était résolue. Les couleurs pouvaient +se conserver encore pendant cinquante ans, mais la terrible vérité ne +supportait aucun doute: la plus belle oeuvre de Vinci était condamnée +à périr. + +Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une dernière fois le +Christ et, comme s'il venait de le voir seulement, il comprit combien +cette oeuvre lui était chère. + +Avec la perte du Colosse et de la _Sainte-Cène_, les derniers liens +qui l'attachaient aux humains se trouvaient rompus. Sa solitude +devenait maintenant de plus en plus désespérée. + +La poussière du Colosse avait été dissipée par le vent; sur le mur où +se trouvait le Christ, la moisissure couvrirait les couleurs +écaillées, et tout ce qui était sa vie disparaîtrait comme une ombre. + +Il revint à la maison, descendit dans les caves et passant dans la +chambre d'Astro, s'y arrêta un instant. Beltraffio mettait au malade +des compresses d'eau froide. + +--Encore la fièvre? demanda le maître. + +--Oui, il délire. + +Léonard se pencha pour examiner le pansement et écouter les paroles +hachées du blessé. + +--Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. Pourvu que les +ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où viens-tu? Quel est ton nom? La +Mécanique? Je n'ai jamais entendu dire que le diable se soit nommé +Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, laisse-moi. Il +m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux pas... Attends... laisse-moi +respirer... + +Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri d'horreur +s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il tombait. Puis de +nouveau il se reprit à parler avec volubilité: + +--Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma faute. Il disait que +les ailes n'étaient pas prêtes. C'est fini... J'ai déshonoré mon +maître... Entendez-vous? Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus +petit et du plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable l'emmena +à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant, et il le mit sur le toit du +Temple et il lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à +terre.» Car il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils te +porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent aucune +pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a répondu au démon Mécanique! Tu +ne te souviens pas, Giovanni? + +Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, mais Beltraffio +crut qu'il délirait. + +--Tu ne te souviens pas? insistait le malade. + +Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset du quatrième +Évangile de Lucas: + +--Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente pas ton Seigneur +Dieu!» + +--Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro. + +Puis le délire le reprit. + +--Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de soleil. Et il ne faut pas +d'ailes. Oh! si le maître savait combien il est bon et doux de tomber +dans le ciel! + +Léonard le regardait et songeait: + +«A cause de moi, il est perdu à cause de moi! Je l'ai tenté, je lui +ai porté malheur comme à Giovanni!» + +Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le malade se calma peu à +peu et s'assoupit. + +Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle et se plongea dans +des calculs. + +Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction des ailes, il +étudiait le vent, les couches d'air, d'après le mouvement des vagues +et le cours de l'eau. + +«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans une eau tranquille à +une certaine distance l'une de l'autre--écrivait-il dans son +journal--sur la surface se formeront deux cercles séparés. Je me +demande: Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre +l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il ou bien +les coups des vagues se répercuteront-ils sur les points de contact à +angles égaux?» + +La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce problème de +mécanique, le charmait à un point tel, qu'il inscrivit en marge: + +«_Questo e bellissimo, questo e sottile!_ Quelle superbe et fine +question!» + +«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il. Les cercles +se traversent sans se mélanger, conservant les points où les pierres +sont tombées.» + +Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la mathématique +approuvait la nécessité naturelle de la mécanique. + +Les heures succédaient aux heures. Le soir vint. + +Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard se remit de +nouveau au travail. + +Il pressentait qu'il touchait presque à une grande découverte. + +«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse les tiges de blé, +comme elles ondulent l'une après l'autre, tandis que les épis en +s'inclinant restent immobiles. Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces +rides produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par le vent, +sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce dont tu peux te convaincre +en jetant une paille sur les cercles des vagues et observant qu'elle +se balance sans bouger.» + +L'expérience de la paille le fit songer à une autre pareille, qu'il +avait déjà pratiquée, en étudiant la transmission du son. Tournant +quelques pages, Léonard lut: + +«Au coup d'une cloche répond faiblement une autre cloche; la corde +vibrant sur le luth fait vibrer la même corde sur un luth voisin et si +tu poses une paille sur cette corde, tu la verras trembler.» + +Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation entre ces deux +phénomènes distincts. + +Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une pensée traversa son +esprit: + +«La même loi mécanique ici et là! Comme les vagues de l'eau, les ondes +sonores se séparent dans l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant +le point de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant le +reflet du son, le reflet du jour dans une glace est l'écho de la +lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta justice, Premier Moteur: +l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflexion!» + +Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait que cette fois +encore il regardait dans l'abîme où personne encore n'avait osé +regarder. Il savait que cette découverte, si elle était prouvée par +l'expérience, était une des plus importantes depuis Archimède. + +Deux mois auparavant, il avait reçu de messer Guido Berardi une lettre +qui lui annonçait que Vasco de Gama avait, en contournant le cap de +Bonne-Espérance, découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard +l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire qu'il avait +fait une plus grande découverte que Colomb et Vasco de Gama, qu'il +avait vu de plus lointains mystères du nouveau ciel et de la nouvelle +terre. + +Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste écouta et d'un coup +se souvint de toutes ses désillusions, l'imbécile destruction du +Colosse, la perte de la _Sainte-Cène_, la bête et terrible chute +d'Astro. + +«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait destinée à périr, +sans gloire, comme tout ce que je fais? Personne n'entendra-t-il +jamais ma voix et serai-je éternellement seul comme maintenant, dans +l'obscurité, sous terre, avec le rêve des ailes?» + +Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie. + +--Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité, dans le silence, +dans l'oubli! Que personne n'en sache jamais rien. Je sais! + +Un tel sentiment de force et de victoire emplit son coeur qu'il lui +sembla que ces ailes qui étaient le rêve de sa vie existaient déjà et +le soulevaient vers le ciel. + +Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut voir le ciel et +l'espace. + +Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de la cathédrale. + + +V + +La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus des toits des +maisons se projetaient les lueurs pourpres des incendies. Plus on +avançait vers le centre de la ville, la place Broletto, plus la foule +devenait compacte. Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, +tantôt par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages +convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la commune de Milan, +les arquebuses, les mousquetons, les lances, les faux, les fourches. +Telles des fourmis, les gens s'agitaient, aidant des boeufs à traîner +une vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. Les +mercenaires français enfermés dans le fort mitraillaient les rues de +Milan. Ils se vantaient, avant de se rendre, de détruire la ville +entière. Et à tous ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace: + +«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!». + +Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve stupide et effrayant. + +Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait un tambour picard, un +gamin de seize ans. Il se tenait sur l'échelle appuyée contre le mur. +Le gai brodeur Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui +avait passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude sur la +tête et avec une solennité bouffonne: + +Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au nom du Père, du Fils +et du Saint-Esprit! + +--_Amen!_ répondit la foule. + +Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il clignait des yeux +comme les enfants prêts à pleurer, se tortillait et remuant le cou, +tâchait d'arranger la corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses +lèvres. Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait de sa +torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage étonné et blême, +essaya de demander quelque chose. Mais la foule hurla. Le gamin eut un +geste résigné, sortit de dessous sa veste une croix d'argent, +l'embrassa et se signa rapidement. + +Mascarello le poussa en criant gaiement: + +--Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous comment les +Français dansent la gaillarde! + +Au rire général, le corps de l'adolescent se balança secoué par les +derniers frissons. + +Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille vêtue de haillons +qui, se tenant devant une masure détruite par les bombes, tendait les +bras et suppliait: + +--Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi! + +--Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi pleures-tu? + +--Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son lit... le +parquet s'est effondré... Peut-être vit-il encore... Aidez-moi! + +Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur le toit de la +maisonnette. Les poutres craquèrent. Un nuage de poussière monta. La +masure s'abattit et la femme se tut. + +Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la loggia Osii, un +étudiant de l'Université de Pavie, monté sur un banc, déclamait sur la +grandeur du peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute des +tyrans. La foule l'écoutait, méfiante. + +--Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, citoyens, +mourons pour la liberté! Trempons le glaive de Némésis dans le sang +des tyrans! Vive la république! + +--Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des voix. Nous savons +quelle liberté vous courtisez, traîtres, espions des Français! Au +diable la république! Vive le duc! A mort le traître! + +Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en citant des exemples +classiques de Cicéron, Tacite et Tite-Live, on l'arracha de son banc, +on le piétina: + +--Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! Allons, frappez-le! +Tu ne nous tromperas pas. Tu te souviendras de ce qu'il en coûte +d'ameuter le peuple contre le duc légitime! + +Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et les tourelles de la +cathédrale, pareilles à des stalactites dans le double reflet bleu de +la lune et rouge des incendies. + +Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui ressemblait à un tas +de corps amoncelés, s'élevaient des plaintes. + +--Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier à visage effrayé, +bon et triste. + +--Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On dit que c'est un espion +des Français, le vicaire Giacomo Crotto. On prétend qu'il a donné au +peuple des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. Le +premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. C'est terrible +vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié de nous! + +De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait comme un +trophée une tête ensanglantée piquée sur une longue perche. + +Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait et hurlait en +désignant la tête: + +--Mort aux traîtres! + +Le vieil ouvrier se signa et murmura: + +--_A furore populi libera nos, Domine!_ De la fureur du peuple, +délivre-nous, Seigneur! + +Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements de tambour, +le crépitement des arquebuses et les cris des soldats allant à +l'assaut. Au même instant, des bastions du fort, un coup semblable au +tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde des +français, «Margot la Folle», qui crachait ses boulets. + +L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme s'élança vers le +ciel. La place s'illumina d'une lumière rouge qui ternit le clair de +lune. + +Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, s'agitaient, +pénétrés d'effroi. + +Léonard regardait ces fantômes humains. + +Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, dans la pourpre du +feu, dans les cris de la foule, dans l'écho du tocsin, dans le +crépitement des canons, il s'imaginait les calmes ondes des sons et de +la lumière qui, se balançant majestueusement comme les rides de l'eau +formées par la tombée d'une pierre, se dispersaient dans l'air, +s'entrecroisaient sans se mêler, et gardaient pour point de repère +leur point de départ. Et une grande joie emplissait son coeur à l'idée +que les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre cette harmonie des +infinies et invisibles ondes, qui planaient au-dessus de tout, telle +la volonté unique du Créateur, la loi mécanique, la loi de la +justesse--l'angle d'incidence égal à l'angle de la réflexion. Les +paroles qu'il avait inscrites dans son journal et que si souvent il +avait répétées, sonnaient à nouveau à ses oreilles: «_O mirabile +giustizia di te, Primo Motore!_ O miraculeuse est ta justice, Premier +Moteur! Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. O +divine nécessité, tu forces toutes les conséquences à découler par la +voie la plus rapide de leur cause.» + +Au milieu de la foule démente du peuple, dans le coeur de l'artiste +régnait l'éternel calme de la contemplation, pareil au rayon immuable +de la lune, dominant les lueurs d'incendie. + +Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More entra dans Milan par la +Porta Nuova. + +La veille Léonard était parti à la villa Melzi à Vaprio. + + +VI + +Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de Sforza. + +Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait quitté la cour, +s'était installé dans sa villa solitaire, au pied des Alpes, à cinq +heures de route de Milan, et s'y prit à y vivre en philosophe, loin +des vanités du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant à la +musique et aux sciences occultes dont il était grand amateur, ce qui +faisait dire que messer Girolamo s'occupait de magie noire pour +évoquer l'âme de sa femme défunte. + +L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli souvent venaient +le voir et passaient des nuits entières à discuter les secrets des +idées platoniciennes et les lois de Pythagore. Mais le plus grand +plaisir du maître était les visites de Léonard. + +Comme il travaillait au percement du canal Martésien, l'artiste se +trouvait souvent dans ces parages et la situation de la splendide +villa lui plaisait. Vaprio se trouve sur la rive gauche de la rivière +Adda. Là, le cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes. +Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes froides, vertes, +tumultueuses, indomptables; et à côté d'elle le canal calme, lisse +comme un miroir, glisse entre des berges égales. Cette opposition +paraissait à l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne +pouvait décider ce qui était plus beau de la création du cerveau +humain et de la volonté humaine, sa propre création, le canal, ou bien +de sa soeur sauvage, l'Adda furieuse? Son coeur comprenait également +ces deux courants. Du haut de la dernière terrasse du jardin on +découvrait la verte vallée de la Lombardie, Bergame, Trevilio, Crémone +et Brescia. En été, le parfum des foins embaumait ces prés à perte de +vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient jusqu'à leurs +cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient les poires, les pommes, +les cerises, et toute la vallée semblait un énorme jardin. + +Au nord se détachaient les noires montagnes de Côme; au-dessus, +s'élevaient en demi-cercle les premiers contreforts des Alpes, et +encore plus haut, dans les nuages, scintillaient les cimes neigeuses, +roses et dorées. + +En même temps que lui se trouvaient à la villa fra Luca Paccioli et +l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison avait été détruite par les +Français. Léonard les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il +devint vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco. + +Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps évité. Mais une +fois, comme il entrait dans la chambre de Léonard pour exécuter une +commission de son père, il vit les verres multicolores dont se servait +l'artiste pour étudier les teintes complémentaires. Léonard lui +proposa de regarder au travers. L'amusement plut à l'enfant. Les +objets connus prenaient un aspect féerique, sombre, radieux, agressif +ou tendre, selon que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu, +rouge, violet ou vert. De même, une autre invention de Léonard le +captiva: la chambre obscure. Lorsque sur une feuille de papier blanc +apparaissaient les tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir +tourner les roues du moulin, tourbillonner une bande de choucas +au-dessus du clocher de l'église, ou le petit âne gris Peppo marcher +sur la route, Francesco, ravi, battait des mains. + +A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; la +grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique l'ennuyait. Mais la +science de Léonard était tout autre. Elle semblait à l'enfant +intéressante comme une fable. Les appareils de mécanique, d'optique, +d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir, +il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. Avec les hommes +l'artiste était dissimulé, car il savait que le moindre mot imprudent +pouvait lui attirer un soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il +parlait de tout avec confiance et simplicité. Non seulement il +apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et +se souvenant de la parole du Christ: «En vérité, en vérité, je vous +le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer +dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni dans le royaume de +la science.» + +A ce moment, il écrivait son _Traité des Étoiles_. + +Durant les nuits de mars, lorsque la première haleine du printemps +soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la +maison avec Francesco, observait les étoiles, dessinait les taches de +la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient +pas de contours. + +A travers un trou fait dans une feuille de papier à l'aide d'une +aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles privées de rayons, +pareilles à des petites boules claires. + +--Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, cent fois, mille fois +plus grands que le nôtre. Aux habitants des autres planètes, la terre +apparaît semblable à ces étoiles. + +--Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco. + +--D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne voyons pas. + +--Et derrière? + +--D'autres encore. + +--Et à la fin, tout à fait à la fin? + +--Il n'y a pas de fin, pas de limites. + +--Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont la main trembla +dans celle de Léonard. Où donc alors, messer Leonardo, où donc est le +paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur +son trône, et le Fils et le Saint-Esprit? + +Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains +de sable, dans tous les soleils, dans toutes les étoiles, mais il eut +pitié de la foi enfantine et se tut. + + +VII + +Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquiétantes parvinrent +à la villa Melzi. L'armée de Louis XII, sous le commandement du sire +de La Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic le More, +qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et, +poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une +femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un +faible écho à la villa de Vaprio. + +Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco +rôdaient dans les bois; parfois même ils escaladaient les montagnes +escarpées. Là, Léonard louait des ouvriers et faisait faire des +fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes +fossiles. + +Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un +vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. Dans les derniers rayons du +soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de +Bergamo. Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement +dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage +de fumée. + +--Qu'est-ce? demanda Francesco. + +--Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une bataille. Tiens, vois-tu +les feux? On dirait un tir de canons. Peut-être est-ce un combat entre +les Français et les nôtres? + +Les derniers temps ces escarmouches se répétaient fréquemment dans la +plaine lombarde. + +Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent le nuage. +Puis ils se prirent à examiner le résultat des dernières fouilles. Le +maître prit dans ses mains un os très long, tranchant et effilé comme +une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien. + +--Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire, +combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous +ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles +transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa +cachette, peu à peu effrité par le temps! + +Il étendit la main vers la plaine. + +--Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan +qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les +cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les +oiseaux, nageaient des poissons. + +Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule, +si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un +combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient. + +Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard, +Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans +l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel. + +Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même +chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les +Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie, +la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes +des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne +ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière +douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?» + + +VIII + +Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait +une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs +années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre +considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se +risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre +roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond. + +Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la +mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force +impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur +s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain, +avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et +conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en +avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en +dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait +voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et +raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient +prévoir encore le but. + +Du fond montait une atmosphère suffocante. + +Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les +pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit. + +--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco +se serrer contre lui. + +--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant. + +Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement: + +--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir? + +--Oui, Francesco. + +--Où? + +--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino... + +--C'est loin? + +--A quelques jours d'ici. + +--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus? + +--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera +possible. + +Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse, +entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui, +il murmura: + +--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous! + +--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas. + +--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai +votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je +soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais +reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le +faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous +m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne +m'abandonnez pas... + +--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir? + +--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je +pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi +seulement que oui... + +--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux, +malade, malheureux et tu le plains... + +--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous +ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je +sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître +d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre +mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous +crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux +toujours rester près de vous! + +Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant. + +Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres +s'abaissèrent et il murmura: + +--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec +vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi... + +Il sanglota éperdument. + +--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je +vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous +vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais. + +Francesco leva les yeux sur lui. + +--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après +vous oublierez. + +--Non, je te le promets, Francesco. + +--Dans combien d'années? + +--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans... + +--Huit. Et nous ne nous quitterons plus? + +--Jusqu'à la mort. + +--C'est bien. Dans huit ans? + +--Oui, sois tranquille. + +Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était +particulière--frotta sa joue contre le visage du maître. + +--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé +que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme +maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un +me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais +que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit +quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce +n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous +qu'avec elle. Et je n'ai pas peur. + +Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse. + +Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il +tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme +il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui +sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme. + +Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme, +avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le +long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus +avant dans les ténèbres souterraines. + + +IX + +En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'armée +française approchait. + +Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, donnait Milan à +piller à ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se réfugiaient +dans les montagnes. Les routes étaient encombrées de charrettes +chargées de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La +nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine les «coqs +rouges», les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un +combat sous les murs de Novare, combat qui devait décider du sort de +la Lombardie. + +Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernières +nouvelles. + +La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, lorsque le duc +sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa +principale force, les mercenaires suisses achetés par le maréchal +Trivulce, refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les +supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de +victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restèrent +inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse +de Lucerne, nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se saisit +du duc et on l'amena au maréchal, qui versa aux Suisses trente mille +ducats--les trente deniers de Judas. + +Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de conduire le prisonnier en +France. Celui qui, selon l'expression des poètes de cour, «le premier +après Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une charrette, dans +une cage, comme une bête fauve. Comme faveur spéciale, le duc pria ses +geôliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comédie_ du Dante, +_per studiare_, pour l'étudier, disait-il. + +Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Français +pillaient de concert avec les lansquenets et les Vénitiens. Des bandes +rôdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante +Bonne partirent pour Chiavenna. + +C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa Melzi. Selon +son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et +entendu de curieux durant la journée: + +«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il cette nuit-là, et +les ailes larges, il les soulève de façon que le vent s'y engouffre. +Je l'ai observé sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à +droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.» + +Au-dessous, sur la même page: + +«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa liberté, et tout ce qu'il +a entrepris s'est terminé par le néant.» + +Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait +vécu seize ans, la déchéance de l'illustre maison des Sforza, étaient +pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de +proie. + + + + +CHAPITRE XI + +LES AILES SERONT + +1500 + + Le grand Oiseau prendra son vol--l'homme sur le dos de son grand + Cygne--emplissant le monde de consternation, emplissant les livres + de son nom immortel. Gloire au nid où Il est né! + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d'Empoli, sur +le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci--lieu +de naissance de Léonard. + +Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait désiré, avant son +départ pour la Romagne, revoir son village où vivait son vieil oncle +Francesco da Vinci, le frère de son père, enrichi dans le commerce des +soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste +voulait le voir et faire admettre dans sa maison son élève le +mécanicien Zoroastro de Peretola, non remis encore de sa chute et +menacé de rester infirme pour le reste de sa vie. Léonard espérait que +l'air des montagnes, le calme de la campagne le guériraient plus vite +que des drogues. + +Monté sur une mule Léonard quitta Florence par la porte d'Al Prato en +suivant le cours de l'Arno. A Empoli, il abandonna la grande route, et +s'engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses. + +La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, voilé, se couchant +dans le brouillard, annonçait le vent du nord. L'horizon s'élargissait +de chaque côté. Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant +pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, neutre, +rappelant le Nord. La montée était lente et continue. L'atmosphère +plus légère. Léonard évita San Ouzano, Calistri, Lucardi et la +chapelle de San Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se +dissipèrent. Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit. + +Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village de Vinci se +découvrit. Les collines s'étaient transformées en montagnes, la plaine +en collines. Sur l'une d'elles s'élevait un village compact. Sur le +fond sombre du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne +forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient. + +Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, et suivit un +étroit sentier entre les potagers. Une branche d'églantier, par-dessus +une clôture, frôla doucement son visage, comme si elle l'eût embrassé +dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée. + +Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, ramassa une +pierre et frappa. C'était la maison qui avait appartenu à son aïeul +Antonio da Vinci, maintenant à son oncle Francesco et où Léonard avait +passé son enfance. + +Personne ne répondit. Dans le silence on entendait le murmure du +torrent au bas de la côte. En haut, dans le village, les chiens +éveillés aboyèrent. Dans la cour, un chien, très vieux probablement, +leur répondit. + +Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté sortit. Il était dur +d'oreille et longtemps ne put comprendre qui était ce Léonard. Mais +lorsqu'il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la +lanterne et baisant les mains du maître que quarante ans auparavant il +avait porté dans ses bras, ne cessa de répéter à travers ses larmes: + +_O signore, signore, Leonardo mio!_ + +Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco était +absent pour deux jours. Léonard décida de l'attendre, d'autant plus +que le lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro et +Giovanni Beltraffio. + +Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les +enfants de Francesco vivaient à Florence, il s'agita, appela sa petite +fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper; +mais Léonard demanda simplement du vin, du pain et de l'eau de la +source réputée, qui coulait dans le jardin de son oncle. + +Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait comme son père et son +grand-père, avec une simplicité qui aurait pu paraître de la pauvreté +pour un homme habitué aux commodités de la ville. + +L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était si familière et +qui servait en même temps de salon et de cuisine. Elle était meublée +de quelques sièges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpté +luisants de vieillesse, de crédences supportant de lourds pots +d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; aux solives enfumées du +plafond pendaient de gros paquets de plantes médicinales. La seule +nouveauté consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans les +croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, ces fenêtres, +comme dans toutes les maisons de paysans toscans, étaient tendues de +toile enduite de cire qui interceptait la lumière. Dans les pièces du +haut, les croisées n'étaient fermées que par des volets en bois. + +Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, puis la petite +lampe en terre à long col et à anse, suspendue par une chaînette, et +pareille à celles que l'on retrouve dans les anciens tombeaux +étrusques. Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus belle +encore dans cette chambre à moitié dénudée. + +Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table +un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de +laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard +monta par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi rien +n'était changé: au milieu de la chambre large et basse, l'énorme lit +carré, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne +grand'mère, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait +avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait +échu par héritage à l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois +pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau +bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une feuille de papier jauni +sur laquelle était écrite une prière latine. + +Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coupé d'eau dans +une écuelle de bois sentant l'olivier, et, resté seul, se plongea dans +de sereines et douces pensées. + + +II + +Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci, +qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison, +vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des +cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme +aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer +Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son +fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, +légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne +fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens +pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était +senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, +témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui +circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin, +ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à +la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son +père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la +nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des +philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa +composition. + +Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa +poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué: + + _Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro + da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._ + + (Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de + Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-soeur.) + +De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les +premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de +génération en génération. + +Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci +étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au +service de la commune florentine, comme l'était son père messer +Pierro. + +Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la +sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils +Lorenzo. + +Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé--la gloire, les +honneurs, les charges de l'État ou de la guerre--ni à la trop grande +richesse, ni à la trop haute science. + +«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la +plus certaine.» + +Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant +hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les +cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une +longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, +selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de +ses ciseaux de fer. + + +III + +Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier +et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village +voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne. + +Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il +se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari +et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. +Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche +au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la +terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était +mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur +d'Orbiniano. + +Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du +petit cabaret d'Anciano: il y était né. + +Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route +qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre +repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse +guinguette. + +Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San +Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de +mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin +gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la _tarocca_. + +La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de +Vinci et s'appelait Catarina. + +Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin +Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez +son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené +par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin +d'arroser la convention. + +Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs, +accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il +l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de +chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué +régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible +qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de +conquérir les coeurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait +d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait +l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples. + +Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir, +puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent +vers Nievole, elle devint enceinte. + +La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline +servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il +menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence +et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori, +ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien +dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre +paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, +de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités +d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente +florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne +dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se +soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir +des suites de ses couches. + +Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit +une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour +Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez +lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des +bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent +on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que +l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa +femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto. + +Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et +de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et +dévote famille da Vinci. + +Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et +particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de +mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque +rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans +une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce +même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci. + +C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son +_Livre sur la Peinture_. + +«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues +d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui +sont parées?» + +Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que +Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et +longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait +hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la +mère, le charme dont tout son être était empreint. + +La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la +villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et +qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin +se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et +courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le +perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle +couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux. + +Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours +de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer +aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, +ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant +des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez +Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles, +les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses +pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte +que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère +de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de +Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son +corps. + +Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa +robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui +encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses +gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio +lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept +ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la +grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure +de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un +ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le +vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les +arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des +fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio +partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la +bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les +montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long +des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à +la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies, +des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, +Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue +brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné, +poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de +le gronder et de se plaindre à son grand-père. + +L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco +et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient +Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses +camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui +déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se +réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en +allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les +gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir +sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la +première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait +dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce +que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant +que tu es un homme?» + + +IV + +Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur +Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio +da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler +les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris +de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu +entraîné, il commença à lui donner les premières notions de +l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. +L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité +avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait +d'une chose déjà apprise. + +L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui +déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que +tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et +les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta +encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la +femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de +Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable, +elle eût ensorcelé le lait de la chèvre. + +«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours +le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille +a son monstre.» + +Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé fils Pierro +lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d'un enfant +légitime, digne d'être héritier, car réellement Nardo semblait +«illégal» dans cette famille. + +Les habitants de Monte Albano racontaient une particularité de leur +pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'était la couleur +blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises, +moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à la montagne +«Albano». + +Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille +vertueuse et bourgeoise des notaires florentins. + + +V + +Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence. +Léonard retourna rarement à Vinci. + +Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce moment au service du duc +de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse: + +«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.» + +On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en réalité, il +s'agissait de sa mère. + +Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine +sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils. + +Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l'adoration +des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan. +Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse. + +Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, le petit Nardo. + +Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il +la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle +chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près des portes +Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller +loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter +dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit +par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s'y +rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. +Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se +doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait +presque pas d'elle. + +Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla +qu'il était redevable de tout ce qu'il possédait à cette pauvre +paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de +splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante +d'auberge, mais une noble dame. + +Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les +cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l'enterrement: + + Spese per la mor--Sotteratura di + Chaterina 27 florins. + Deux livres de cire 18 -- + Catafalque 12 -- + Pour le port de la croix 4 -- + Transport du corps 8 -- + Pour quatre abbés et quatre chantres 20 -- + Pour le glas 2 -- + Aux fossoyeurs 16 -- + Aux scribes 1 -- + ----- + TOTAL 108 florins. + + _A ajouter:_ + Médecin 4 -- + Sucre et chandelle 12 -- + ----- + TOTAL GÉNÉRAL 124 florins. + ===== + +Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses +effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un +paquet soigneusement ficelé. C'était un gâteau de village apporté de +Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois +paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait pas, habitué qu'il +était au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouvé ce paquet +oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit +son coeur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses +pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il +n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde, +il le glissa avec les objets qui lui étaient les plus précieux. + + +VI + +Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Léonard, tandis qu'il +montait le sentier aride de Monte Albano. + +Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer +et regarda. L'horizon vallonné s'étendait en s'abaissant vers la +vallée de l'Arno. A droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées +de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. A ses +pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le +village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble. + +Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant les violettes +blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout était simple, +calme, pauvre, pâle et septentrional. + +Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus +rageur. Mais Léonard n'y prêtait guère attention, tout à ses +souvenirs. + + * * * * * + +Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. Adroit, gai +et débonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clergé +particulièrement lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs +du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de +bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des +terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans +rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser +Antonio. + +Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, très vite consolé, +le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille, +presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il +n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec +son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide +instruction à cet aîné illégitime pour, le cas échéant, en faire son +héritier et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous les +aînés de la famille Vinci. + +A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste, +mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même +qui par ses calculs indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se +tenant à l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli +«vivait comme un saint», selon l'expression de ses contemporains; +silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de +visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, +étaient superbes. + +Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa +maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et +sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après +avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da +Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. Ser Paolo +devint son professeur. + +Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines +qui enserrent Florence, Poggio al Pino, où parmi les genévriers et les +pins une guérite en bois servait d'observatoire au grand astronome. +Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il savait des lois de +la nature. Dans ces causeries Léonard puisa la foi dans la nouvelle et +encore inconnue puissance de la science. + +Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une +occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler, +ser Pierro porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le +maître orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientôt +Léonard entra comme élève dans son atelier. + + +VII + +Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en 1435 et était par +conséquent plus âgé que Léonard, de dix-sept ans. + +Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une loupe à la main, il +était derrière le comptoir de son atelier sombre, _bottega_, non loin +du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tassées sur leurs +fondations pourries, baignant dans les eaux verdâtres de l'Arno--ser +Andrea ressemblait plutôt à un marchand florentin ordinaire qu'à un +grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et +bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lèvres serrées et +dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid, +logique et curieux sans limites. + +Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme lui considérait la +mathématique comme la base générale de l'art et de la science; il +affirmait que la géométrie étant une partie de la mathématique «mère +de toutes les sciences» est en même temps la «mère du dessin père de +tous les arts». La science parfaite et la jouissance de la beauté +étaient pour lui équivalentes. + +Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps, +remarquable par sa laideur ou sa beauté, il ne s'en détournait pas +avec dégoût, ne restait pas plongé dans une torpeur contemplative, +ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce que +personne n'avait fait avant lui. Avec une patience infinie il +comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beauté, +les lois nécessaires de la mathématique. Encore plus infatigablement +que Sandro, il cherchait une beauté nouvelle,--non pas dans les +miracles, dans les légendes, dans les pénombres tentatrices où +l'Olympe se fond avec le Golgotha,--mais en pénétrant les secrets de +la nature, chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle pour +Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un miracle. + +Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier son fils âgé +de dix-huit ans, la destinée des deux fut résolue. Andrea devint non +seulement le maître, mais aussi l'élève de son élève Léonard. + +Dans le tableau commandé à Verrochio par les moines de Vallombrosa et +qui représente le _Baptême du Christ_, Léonard peignit un ange +agenouillé. Tout ce que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il +cherchait à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le trouva et +l'incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le maître, +désespéré de se voir distancé par cet adolescent, avait renoncé à la +peinture. + +En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. Ils se +complétaient l'un l'autre. L'élève possédait la légèreté que la nature +avait refusée à Verrochio; le maître, l'obstination concentrée qui +manquait à l'instable Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent +ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux empruntait à l'autre. + +A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze sa statue _le Christ +et saint Thomas_, pour l'église Or San Michele. + +En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rêves féeriques +de Sandro Botticelli, apparut pour la première fois aux yeux des +hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les +plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, la raison +scrutatrice devant le miracle. + + +VIII + +La première oeuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en +Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le +dessin représentait Adam et Ève. + +Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après +un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût +avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés +émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire: + +«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez +au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux, +connaissant le bien et le mal.» + +Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire +d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio, +plongeait ses doigts dans les plaies du Christ. + +Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui +l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un +sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on +employait dans la décoration extérieure des maisons. + +L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins +autant d'horreur que la tête de Méduse. + +Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des +lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des +phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux +monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties +de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel +pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la +même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule +géométrique d'une autre. + +On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il +semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir, +brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée, +les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus +surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à +l'égal de la beauté. + +Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où +l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était +presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce +moment il ne s'en apercevait même pas. + +Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il +pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria +d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa +le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les +volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son +père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui +semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi +sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression +de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire: + +--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais. +Prenez-le, il est à vous. + +En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la +commande d'un tableau pour le maître-autel: _l'Adoration des Mages_. + +Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de +l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les +mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun +maître jusqu'à lui. + +Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait +achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection +insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait +vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du +désir en empêchait la réalisation». + +La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune. +Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco +di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La +belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance +de ses deux fils, Antonio et Juliano. + +Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait +en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses +enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de +sorcière». + +Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des +ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le +maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La +calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus +bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son +être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses +contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.» + +Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa +seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et +de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus +en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande +avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De +ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de +cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de +l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets +par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le +«diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal +constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au +mahométisme. + +Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il +sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva. +Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête +de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le +Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en +faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More. + +En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à +Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement +comme «musicien de cour», _senatore di lira_. Avant son départ, il +écrivait au duc Sforza: + +«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous +ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments +de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent +aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans +vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre +Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés +ci-dessous: + + «1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très + faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi + et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au + feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais + également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi. + + »2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment + chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et + autres instruments similaires. + + »3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une + position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner + toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres. + + »4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter, + qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à + l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée. + + »5. _Item._ Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux, + faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les + fossés ou sous un fleuve. + + »6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sûres et + indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les + rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que + l'infanterie peut suivre sans obstacles. + + »7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de + forme utile et belle et différents de ceux en usage. + + »8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par + des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable + efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je + puis imaginer des moyens infinis d'attaque. + + »9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux + engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la + défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou + vapeurs. + + »10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui + en architecture et en construisant des monuments privés ou publics + et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre. + + »Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite; + en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse + être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en + la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison + de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous + paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire + l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre + Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité. + + LÉONARD DE VINCI. + +Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes +neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie +nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie. + + +IX + +C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son +existence. + +Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le +sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et +des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année +précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent, +semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une +autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons +glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et +roulait avec un bruit sourd au fond du précipice. + +Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une +extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à +chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait +toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit +sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible +égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes +géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne +pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme +subitement privé de l'usage de ses jambes. + +Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol +des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père +et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la +joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine +maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à +l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le +maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de +l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de +Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du +clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les +bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les +sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la +tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence +de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent +stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de +prophétique mystère comme des rêves fatidiques. + +«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son +journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve. +J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et +m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme +en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.» + +La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but +de son existence. + +Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet +de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les +hommes ne fussent pas ailés. + +«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le +principal et--les ailes existeront.» + + +X + +A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le +saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève +Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de +la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps +il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix. +Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue +barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible +volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de +son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si +étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les +larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent, +ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau. + +--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces, +mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne +distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné +de remettre... immédiatement...» + +Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni +la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le +secrétaire du duc. + +--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le +froid. Je viens tout de suite... + +Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et +rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que +la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie. + +Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître +sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute +sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la +Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui +l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur +superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et +terrible solitude. + +--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le +reste? + +Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa +mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de +l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!» + +Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les +sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne. + +Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la +roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied. + +Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice. +On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher +était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites. + +Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles, +comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par +troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques. + +Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec +une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle, +indispensable, du vol humain s'empara de lui. + +--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre. +Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux! + +Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de +toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute +sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme +de la neige dans l'azur du ciel. + +Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur. + + +XI + +Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprès +sous les épais rayons jaunes paraissaient noirs comme du charbon, les +montagnes éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste. + +Le vent se calmait. + +Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en bas, dans la +profonde et calme vallée, apparut le village de Vinci, pareil à un +berceau. + +Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit: + +«Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur--_Vinci_, +_vincere_, qui veut dire _vaincre_--le Grand Oiseau prendra son vol, +l'homme sur le dos du Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, +emplira les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au nid où il +est né!» + +Et contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il +répéta: + +--Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne est né! + + +La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du nouveau mécanicien +et ingénieur ducal dans le camp de César pour l'organisation de +machines de guerre destinées à l'attaque de Faenza. + +Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence pour se rendre en +Romagne auprès de César Borgia. + + + + +CHAPITRE XII + +OU CÉSAR--OU RIEN + +1500-1503 + + _Aut Cæsar--aut nihil._ + + CÉSAR BORGIA. + + Un souverain doit également être un homme et un fauve. + + NICOLAS MACHIAVEL. + + +I + +Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le duc de Valentino suivi +de toute sa cour et de son armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur +les bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. A la fin du +même mois, Léonard quitta Pesaro pour rejoindre César. + +Parti le matin il comptait être rendu à la tombée de la nuit. Mais une +bourrasque s'éleva. Les montagnes couvertes de neige étaient +infranchissables. Les mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule +tomba. Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à +l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le guide reconnut +une grande auberge de Novitario, à moitié chemin entre Pesaro et Fano. + +Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail pareil à une porte de +château fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une +lanterne, puis le patron lui-même. Il refusa de les recevoir, +déclarant que non seulement toutes les chambres, mais les écuries même +étaient occupées et que chaque lit servait à deux et trois personnes, +tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du +duc. + +Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit signé du duc et +orné de son sceau, le patron s'excusa fort et proposa sa chambre +occupée seulement par trois commandants des régiments français. Ces +officiers ivres, dormaient profondément. + +Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et de salle à manger, +pareille à toutes celles des auberges de Romagne, enfumée, sale, avec +des tâches d'humidité sur les murs nus, des poules et des pintades +dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages +d'osier, des files d'oignons, de saucissons et de jambons pendues aux +poutres du plafond. Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la +broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le reflet pourpre +de la flamme, les hôtes mangeaient, buvaient, criaient, se +disputaient, jouaient aux cartes et aux échecs. Léonard s'assit +auprès de la cheminée en attendant le souper commandé. + +A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers +ducaux Baltazare Scipione, le trésorier général Alessandro Spanoccia, +et l'ambassadeur de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui lui +était inconnu, faisait de grands gestes et avec une extraordinaire +conviction criait d'une voix flûtée: + +--Je puis, signori, le prouver par des exemples de l'histoire +contemporaine et ancienne, avec une précision mathématique. Tous les +grands conquérants composaient leur armée d'hommes de leur propre +nation: Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de +Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de +mercenaires; mais là, ces grands artistes militaires avaient su +inspirer à leurs soldats le courage et les qualités patriotiques. De +plus, n'oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science +militaire: dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside la +force d'une armée et non dans la cavalerie, dans les armes à feu et la +poudre, cette invention stupide des temps nouveaux! + +--Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec un sourire le +capitaine des lanciers. Les armes à feu prennent chaque jour plus +d'importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains, +des Grecs, des Spartiates; mais j'ose penser que les armées actuelles +sont mieux équipées que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence, +un escadron de nos chevaliers français ou une division d'artillerie +avec trente bombardes, renverserait un roc et non pas seulement un +détachement de votre infanterie romaine! + +--Ce sont des sophismes! s'échauffait messer Nicolo. Vous vous égarez. +Comment pouvez-vous discuter contre l'évidence? Si vous songiez +seulement qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en déroute +cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des +cohortes identiques à vos escadrons de chevaliers français! + +Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de +Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues. + +L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap rouge, de forme +majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les +importants hommes d'État de la République florentine, notamment les +secrétaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à +certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A +en juger par le col de la chemise, le linge était d'une propreté +douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le médius le durillon +habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. Il +y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ, +maigre, étroit d'épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges. +Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat, +redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre +inférieure, regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, il +ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le +cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de +ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait +une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants; mais par +instants à travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie, +brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de +piteux. + +Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de +l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange de vrai et de faux, +d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus +dans les paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des armes à +feu il observa combien difficile était la mise au point des canons de +grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de +l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva +la finesse de la remarque, connaissant par expérience les défauts de +ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l'inutilité des +forteresses pour défendre un État, se basant sur l'opinion des +Lacédémoniens. + +Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le maître de l'auberge +étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre. + + +II + +Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à +sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait +pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant +à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son +invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air +surchauffé. + +--Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre +que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal; +lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle +diminue, la broche tourne plus lentement. + +L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour +que sa machine volante. + +Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents +d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui +permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les +caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il +expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre +en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et +à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant +qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie +se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer +Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit. + +Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de +ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages, +palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane +vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même +qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée +Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de +beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'était transformée en Madeleine +repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent--ce qui +lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre _Tarif des +courtisanes_ ou _Réflexions pour un étranger de haut rang_. + +De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule. +Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute +volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle +prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère +du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle +devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et +cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le +monsignor l'attendait à la cour de César Borgia. + +L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une +personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant +il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre +avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à +céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la +courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses +compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de +coucher avec les marchands dans la forge. + +Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon +sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des +impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première +traînée venue. + +Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit +observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il +fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture +de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats +empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort +pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux +traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant +passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur +leurs ergots devant les honnêtes gens. + +Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse, +car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et +semblait combiner une retraite convenable. + +Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la +hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le +voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de +papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Décades_ de +Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque. + +--Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son +béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je +considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à +Votre Excellence. + +Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement. + +Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la +meilleure place à son colocataire. + +Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et +curieux. + +Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel, +secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois +auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel +pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à +toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis +communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances +de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc +et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo +Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la +mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui +les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de +l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice +de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie. +Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de +Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance +spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs. + +--Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un +grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la +peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me +répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui +montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des +tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous +considère comme un connaisseur profond de la science militaire et +voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a +toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la +grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la +quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à +Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques, +où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de +la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une +exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent, +tous ceux qui ont écrit sur ce sujet... + +Il s'interrompit avec un bon sourire. + +--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance: +vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la +peinture. + +--Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que +vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions +habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce +qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si +différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu +ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir. + +--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en +repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de +bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous +m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une +conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur +est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne +veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, +et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter +sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois +choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État. + +L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait +devoir être intéressant, demanda: + +--Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science +exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et +qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la +nature. Vous ai-je bien compris? + +--Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant +des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et +pareil à un oiseau. + +--Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais +je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des +humanités. Platon dans sa _République_, Aristote dans sa _Politique_, +saint Augustin dans _La Cité de Dieu_, tous ceux qui ont parlé de la +souveraineté, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles, +dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la +volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui +paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements +tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent +réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui +pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature +des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans +haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie +ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est +difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre +chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai +quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme +Savonarole! + +Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique +et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent, +qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un +feu étrange, presque dément: + +--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein, +vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie +d'Euclide ou les principes d'Archimède. + +Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer +Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un +livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du +corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489. + +«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes, +leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de +leurs corps.» + + +III + +Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, hardi jusqu'à +l'impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme +un jeune pédant, dès qu'on touchait à l'antiquité. + +«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» songea +l'artiste, se remémorant l'histoire du jeu d'osselets, dont Machiavel, +si ingénieusement, exposait les règles abstraites, et chaque fois +perdait en les mettant en pratique. + +--Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu d'une discussion, avec +un éclair joyeux dans les yeux. Plus je vous écoute, plus je m'étonne, +moins j'en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion +d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut diviser les gens en +trois catégories: la première, ceux qui voient et devinent par +eux-mêmes; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre; la +dernière, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on leur +montre. Votre Excellence... eh bien! et moi aussi, afin de ne pas +jouer à la modestie, nous appartenons à la première. Pourquoi +riez-vous? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force +supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps ne se +renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens +intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre +entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de +Tite-Live et écoutez mon explication. + +Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des +lunettes de fer aux branches cassées emmaillottées de fil, donna à son +visage une expression sévère, pieuse comme durant une prière ou un +office religieux. + +Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, s'apprêtant +à chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la décadence +des empires, et prononcé d'une voix métallique les premières paroles +solennelles de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage +à une petite vieille ridée et voûtée. + +--Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond salut, excusez le +dérangement. Ma maîtresse, sérénissime madonna Lena Griffa a perdu un +petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban +bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouillé toute la +maison, sans pouvoir même nous figurer où il a pu se sauver..... + +--Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement messer Nicolo; +allez-vous-en! + +Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant regardée +attentivement, il leva les bras et s'écria: + +--Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? Moi qui pensais +que depuis longtemps déjà les diables retournaient avec leurs fourches +ta charogne... + +La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures par un aimable +sourire qui la rendit plus hideuse encore: + +--Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! Jamais je n'aurais rêvé +que je vous rencontrerais... + +Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita monna Aldrigia à se +rendre à la cuisine où ils bavarderaient et se rappelleraient le bon +vieux temps. + +Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement et, ayant pris +un livre, s'assit à l'écart. Nicolas appela un valet et ordonna +d'apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l'auberge. + +Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le +pichet de vin ils se prirent à causer comme de vieux amis. + +Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: elle aussi avait été +belle et courtisée; on exauçait toutes ses fantaisies, et que +n'avait-elle pas imaginé! Une fois à Padoue, dans la sacristie, elle +avait retiré la mitre de la tête d'un évêque pour la poser sur celle +de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui et avec +elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre de louer des chambres +meublées et de s'établir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans +la misère au point d'aller mendier aux portes des églises pour +s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée de la mort: +par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux de sa voisine, monna +Aldrigia trouva son chemin de Damas en s'occupant d'un commerce plus +lucratif que le blanchissage. + +Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de la servante de +madonna Lena, venue pour demander à l'intendante la pommade pour la +guenon et le _Decameron_ de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane +lisait avant de s'endormir et cachait sous son oreiller avec son +missel. + +La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et +commença son rapport à la Seigneurie de Florence, sur les projets et +actions du duc de Valentino--rapport plein de profonde sagesse +politique en dépit du ton plutôt badin. + +--Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, avouez que vous +avez été surpris de me voir passer si légèrement de notre conversation +concernant des sujets sérieux à un bavardage louche avec cette +vieille? Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous que +l'exemple de cette diversion nous est donné par la nature dans ses +éternelles oppositions et transformations. Et le principal est de +suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous +sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui, +en présence de son élève Alexandre le Grand, se rendant au désir d'une +femme galante dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la +prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le sage comme une +mule. Certes, ce n'est qu'une fable, mais de sens profond. Car si +Aristote a pu se décider à une stupidité pareille pour une fille de +joie--comment pouvons-nous, pauvres, résister? + +Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand calme régnait. + +On n'entendait seulement qu'un grillon chantant dans un coin et dans +la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la +patte gelée de la guenon. + +Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et longtemps il regarda +Machiavel attentivement penché sur son travail, une plume rongée entre +les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc +une ombre énorme de sa tête aux angles durs, à la lèvre inférieure +proéminente, son cou mince et son nez en bec d'oiseau.--Ayant terminé +son rapport sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe à la +cire et inscrit l'habituelle formule des lettres pressées: _Cito, +citissime, celerrime!_ il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea +dans son travail favori, les remarques explicatives des _Décades_. + +Léonard observait comme, à la lueur mourante de la chandelle, +l'étrange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait +d'ignobles grimaces, tandis que le visage du secrétaire de la +République florentine conservait un calme sévère et solennel qui +semblait le reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au +fond de ses yeux et dans les coins de ses lèvres sinueuses, glissait +par moments une expression ambiguë, rusée et amèrement railleuse, +presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille. + + +IV + +Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les +petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles +émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du +duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu. + +Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre. +L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et +sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande. + +Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table. + +A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec +deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre, +un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du +gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et +se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver +Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis. + +--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon +oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi +dernier déjà la Seigneurie avait promis... + +--J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques +et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses +de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en +payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la +République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire, +la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en +forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou +quatre ducats comme un mendiant! + +Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent, +pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine. +Ils pouvaient causer librement. + +--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le +connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio +salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je +suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma +démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant +visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la +Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. +Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera +chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de +faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner +autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire +ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop +intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à +votre oncle... + +--Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer, +tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des +Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la +République que personne ne voudra entendre parler de votre démission. +Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil +de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres +ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un +pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style. +Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil, +lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se +roulaient de rire... + +--Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant. +Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est +utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient +l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle, +je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats +comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la +République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son +gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni +linceul, ni cercueil... + +Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante +l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il +servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une +lettre de sa jeune femme, monna Marietta. + +Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine +sur du papier gris. + +«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous +séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété. +Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien... +il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la +neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre +Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif +et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous +prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus +longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je +prie pour votre santé, vous protègent!» + +Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de +Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses +traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant +dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa +poche et murmura bourru: + +--Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie? + +--Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour +monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du +Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez... + +--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas! + +Il fit un geste impatienté et ajouta: + +--On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il +faut choisir: ou sa femme ou la politique. + +Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua: + +--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme? + +--Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio. + +--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous +en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une +anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible +pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas, +messer Leonardo? + +Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta +de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un +masque d'impudence. + +Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route +ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui +fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer +des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait +affaissé, malheureux et malade. + +L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était +mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des +Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui +embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena +dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent. +Nicolas refusa. + +--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous +avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait +nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un +caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi, +mais vous, qui m'avez rendu un cordial service... + +Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que +Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de +lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence. + +Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité +toute seigneuriale. + + +V + +Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil, +une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée. + +La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux +et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle, +et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient +de ci de là. + +Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des +réflexions originalement drôles ou tristes. + + +Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons +étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de +la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité +d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une +à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement. + +Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante +nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait +été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la +Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité, +baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique +fichée en terre, la tête de don Ramiro. + +--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne +parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort +curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la +place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion +d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique. + +Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la +sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes. +On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se +mêlèrent au peuple. + +--Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune +ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il +préférait et protégeait le lieutenant. + +--C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable, +vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En +son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons +et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à +l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue, +la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour +le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à +son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un +exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se +tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et +juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les +orgueilleux. + +--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec +un sceptre de fer. + +--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple! + +--Il sait punir--il sait gracier. + +--On ne peut avoir de meilleur roi! + +--En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la +Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On +n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme +on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de +Valentino--que le Seigneur lui donne la santé! + +--Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils +sont rendus on ne peut plus vite. + +--Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine. + +--Il plaint le peuple, voilà la vérité. + +--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite +vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te +protège, notre beau soleil rayonnant! + +--Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du +peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine +pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le +roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme +un monstre. + +Une musique guerrière retentit. La foule s'agita. + +--Lui... Lui... Le voilà... Regardez... + +On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des +têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les +femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur +héros, «le blond et beau César», _Cesare biondo et bello_. C'était un +rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple. + +En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de +timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde +romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes +de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une +cuirasse, vêtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se +lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée +par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en +pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de +feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en +peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de +vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la +poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de +Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes +albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de +camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du +porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur +un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants, +venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en +manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le +corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un +casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines +mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique. + +Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis +que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits +s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus +fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la +barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau +de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage +impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus +impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme +la lame aiguisée d'une épée nue. + +L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés +de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les +gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des +trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, +les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient +comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe +royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le +soleil énorme et sanglant. + +La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de +l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse +terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante. + +--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout +de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau +soleil! + +Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de +l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel. + +Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf +enthousiasme. + + +VI + +Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc +qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse. + +Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était arrêté à Fano pour +se reposer et devait partir le lendemain à l'aurore, vint faire ses +adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui +demanda à quelle cause il l'attribuait. + +--Deviner le motif des actions d'un prince tel que César est +difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous +désirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à +sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs +tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à +l'oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et +intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui +inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la +contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida +de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du +lieutenant sous prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son +corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même +temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action +pleine de profonde sagesse: premièrement, il a arraché avec la racine +l'ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans; +deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés +avaient été commises à son insu, il s'est lavé les mains, a rejeté +toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité +des excellents fruits de son régime; troisièmement, offrant en +sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s'est posé comme le +plus haut et le plus intègre justicier. + +Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son +visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux +brillait, tantôt s'allumant et tantôt s'éteignant, une étincelle +d'impertinente raillerie. + +--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas à dire! s'écria +Lucio. Mais d'après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant +justice n'est que la pire des abominations! + +Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d'y +éteindre la flambée moqueuse. + +--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe? + +--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est +digne du nom de «sagesse»? + +Machiavel haussa les épaules. + +--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en +politique, vous verrez vous-même qu'entre la façon dont agissent les +gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence, +que l'oublier c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les +hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l'intérêt les +forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu'un souverain, pour éviter +sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être +ou ne pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords de +conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de +conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on +arrive à cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des +vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices, +le grandissent. + +--Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir ainsi tout est permis; +toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables... + +--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en +levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut +et peut régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre +conversation, je conclus que le duc de Valentino après avoir unifié la +Romagne grâce à don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais +aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins +qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence +supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations. + +--Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il pas existé de +grands rois exempts de cruauté? L'empereur Antonin, Marc-Aurèle... + +--N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n'ai eu en vue +jusqu'à présent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition +du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et +Marc-Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire; avant +leur règne il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous +seulement, qu'à la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons +de la louve assassina l'autre--action épouvantable--mais d'autre part +qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l'unification du pouvoir, +Rome aurait existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du +double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux balances +l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une le fratricide et dans +l'autre les vertus et la sagesse de la Ville Éternelle? Certes, il +vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois +fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du +bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas périr, suivre le +sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne, +n'osent être ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse +exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle +n'exécutent que des lâchetés ordinaires. + +--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête! +s'écria Lucio. + +Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une +plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire: + +--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de +votre pensée. Il me semble invraisemblable. + +--La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit +sèchement Machiavel. + +Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait +remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs +regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force +de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains +luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de +soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était +dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme +tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans +l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités +stupéfiantes, quoique pas toujours justes. + +Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un +prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement. +Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, +attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses +ennemis pareils à messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante. +Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie +méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas. + +Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la +rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer +Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à +la très grande crainte des foules? + +Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous +ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance, +comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait +plaisir à se blesser jusqu'au sang. + +--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui +cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies? + +Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce coeur sombre, si +proche et si étranger au sien. + +Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer +Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par +Nicolas. + +--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y +a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire +des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera +beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que +vient faire là le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet +bovi._ Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César +l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait +encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le +monde sera de mon avis... + +--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas +perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio. +La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le +monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en +observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à +ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut +donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il +sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir +ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès +maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en +Europe... et dans l'avenir... + +Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues +creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné. +Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de +Savonarole. + +Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, eut proposé de +conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne +voisine, le visionnaire s'évapora. + +--Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela +un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses... + +--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite +ville. + +--Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement le secrétaire de +la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans +ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si +bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts. + +Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela polisson. + +--Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait froid, nous +gèlerons en route... + +--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos +pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous +reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus +c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez? + +Léonard s'excusa. + +Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes, +lorsqu'il s'agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable +dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la +nature, qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à mort pour +étudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit +en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et +rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio. + + +VII + +Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si +l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le +cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en +provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un +quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes +torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En +voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce +dernier de lui obtenir une audience. + +A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se +rendirent au palais. + +Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les +ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être +reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort +mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit +et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes. + +En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du +matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à +quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, +parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les +affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non +seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il +sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se +montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au +moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses +apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il +aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui +coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à +l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs +assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit +cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes, +le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses +chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et +qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple. + +On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il +pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il +n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul +coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques +années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une +main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles, +brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les +seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister +aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour +y prendre part. + +En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode. +Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège +d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, +et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare. +Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa +la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, +seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la +salle, si élégant que de suite un murmure courut: + +--Cesare, Cesare! L'unico Cesare! + +Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à +l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa +les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible, +infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait, +comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que +d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique +exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être +plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son +jeu et effacer ses traces. + + +VIII + +Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César. + +Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon +d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et +Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à +vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans +lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte +du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du +Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la +proximité du duc se faisait sentir à travers les murs. + +Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait +une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses +nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte +s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des +lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et +faisait signe à l'un des assistants. + +A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait +douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son +tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil, +bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre. + +Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle +avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à +l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de +pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de +Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode, +une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique. +Pétrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante, +qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un +sourire aimable la nature et les qualités de ce bois. + +Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient +étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église. +Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe +officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les +prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse. + +Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine +prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à +prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un +doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec +un air préoccupé: + +--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut. + +--Quel artichaut? demanda l'artiste étonné. + +--Là gît le lièvre--quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce +rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai +l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, +divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il +dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon +cerveau!... + +Et il ajouta à l'oreille de Léonard: + +--Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de +frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent +muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire +qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je +donnerais mon âme au diable pour le savoir! + +Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur. + +Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte +et fit signe à Léonard. + +Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les +stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce +confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une +chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de +Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique +de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et +alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il +faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de +genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée: +César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé +sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux +positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché. +Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie +d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de +son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention +sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent +et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or +remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait +jamais. + + +IX + +Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière, +ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et +l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui +demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau +monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche +chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire, +de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité +chrétienne. + +Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux +caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César +protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en +Romagne. + +Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour +Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna +l'ordre de récompenser généreusement l'auteur. + +Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges, +mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète +napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des +Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César +était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal +défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège. + +«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas +qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de +tolérance?» + +--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito. + +--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte +moi-même. + +Puis plus bas il ajouta: + +--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains. + +On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur +faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge. + +Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna. + +L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec +bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles. +Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la +mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du +Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la +maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action +importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant +être extrêmement favorable à César. + +Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois +avec un air mystérieux: + +--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi. + +César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une +ombre assombrir son visage. + +D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son +ingénieur. + +Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce +n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la +disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les +chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de +grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer +était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu +pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une +infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les +rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire +les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de +la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention +César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac +de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie, +la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé +dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol +d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il +éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient, +qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait +vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le +monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol +triomphal. + +Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus +charmeur sourire. + +--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as +fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser. + +Puis il ajouta avec sollicitude: + +--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être +désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux +d'exaucer toutes tes prières. + +Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita +pour lui une audience. + +César haussa les épaules en souriant. + +--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur +audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et +pourquoi m'a-t-on envoyé cet original? + +Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel. + +--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et +perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans +mon existence. + +--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on +ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de +mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien +et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite +encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune +malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il +s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république. +Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce +qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne, +puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A +propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait +l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science +militaire? + +César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il +venait de se souvenir de quelque chose de joyeux. + +--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un +jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire, +Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à +d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre +de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que +ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes +devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois +heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux +mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo +perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais +lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du +tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme +différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas +cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la +phalange! + +Il était tard, tout près de trois heures du matin. + +On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du +vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité. + +L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses +cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des +torches, en signe d'honneur. + +Léonard raconta son audience à Machiavel. + +En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les +plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié. + +--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de +votre patrie! + +--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre +allié... + +--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un +éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si +seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous +accuser de haute trahison? + +--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En +réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un +aveugle... + +Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent +que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur, +étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait +pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression +de César, «plus que son âme». + + +X + +Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi. + +Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans +la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps +il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus +absolu et amena la conversation de loin. + +Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre +Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés +attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de +Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna +Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du +monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait +entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La +République de Venise se considéra offensée, en la personne de son +capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis +XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc +de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait +trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les +racoler sur les grandes routes. + +On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc +dans toutes ses campagnes. + +Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de +Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches +officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en +Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance, +pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en +homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un +détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena. + +Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à +cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le +secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu +savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte, +assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle +prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de +sainte Catherine de Sienne. + +Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie. +Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus +pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie +serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé +dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue +pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa +cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce +qui se passait durant ces entretiens. + +Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie. + +--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider, +je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse +soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que +quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San +Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera +facile d'y pénétrer et de tout savoir. + +Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut +un rire sec, presque mauvais. + +--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de +chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette +fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous +désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que +je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien +se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à +quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer +aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des +rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé +cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des +ruses superbes! + +Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà +compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il +cachait sous un masque cynique. + +--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme +sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non +réussite, je répondrai au même titre que vous. + +Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua +son plan. + +Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin, +si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles. + +Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre, +jour du départ du duc de Fano. + +Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les +prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était +absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le +secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans +espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs +inexpérimentés. + +Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés, +échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de +Pétrarque: + + _Ferito in mezzo di core di Laura_ + +découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses +auditeurs jusqu'à la congestion. + +De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des +cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées, +le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On +venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent +vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui +communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent. + +La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous +leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard +aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant +appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une +insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure. + +--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son +compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de +bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin +saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce +soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que +nos splendides seigneuries. + +Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas, +que Léonard ne put se contenir et l'interrompit: + +--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne +savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que +les autres... + +Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une +voix changée: + +--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur +trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer. + +Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore: + +--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis +que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus +et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière +tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être +ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les +privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de +l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le +moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas! + +Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs. + +--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout +bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis +pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai +n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra, +je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas +crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien +n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est +capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd +sans raison. + + +XI + +A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie, +Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa +présence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se +précipitait sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui se +passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la peur, ni le manque +de coeur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de +gens créés non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison +momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut agir sans +hésiter et sans douter: choses bien connues de Léonard. + +La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la +forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de +Marie. Léonard devait l'y rejoindre le lendemain matin. + +Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne +doutant pas que l'affaire se terminât en farce d'écolier. + +Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte. +L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle et décontenancé. + +--C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège. + +--Je m'y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais, +Nicolas, que nous nous ferions prendre. + +Machiavel le regarda distraitement. + +--Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de sa cage, nous +sommes arrivés trop tard... + +--Comment, envolé? + +--Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie +dans sa prison, la gorge tranchée... + +--Qui est le meurtrier? + +--On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de soupçonner +le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont +trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura +dû elle-même... + +--Impossible, voyons! On la considérait comme une sainte. + +--Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas +encore. Ce monstre... + +Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence: + +--Ce monstre est capable de tout! Même d'amener une sainte à se +suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'était pas autant +surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des +cheveux blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone de Filippino +Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en +elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et +pitoyable enfant c'était! + +Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses +cils. + +Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aiguë: + +--J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour est un poisson +dans une poêle! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir +les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre +ambassade--n'importe où--mais je ne puis rester plus longtemps ici! + +Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrêté +devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du +coeur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à +l'idée qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression +chez Nicolas. + + +XII + +Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix +mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et +disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite +rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en +campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue +Valguglio. + +Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient +entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia. + +La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il +n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis, +maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose +de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois +encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène +captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus +tard Machiavel. + +Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit +le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul. + +La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la +mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la +largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer +également grise était unie comme le ciel. Les croassements des +corbeaux annonçaient le dégel. + +Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia. + +La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un +mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route +tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de +la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec +des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens. + +A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique, +où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les +Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer +Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient +désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées, +les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de +brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux +anneaux d'attache se balançaient des pendus. + +Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le +palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses +troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César. + +Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito +lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les +coupables vers la potence. + +Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de +la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le +secrétaire de Florence. + +--Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas. + +--Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi. + +Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près +de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de +longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour +lui, l'autre pour Léonard. + +Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une +bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit +devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux: + +--Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le +fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses +ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli +attendent leur arrêt de mort. + +Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard, +jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme, +impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme +un savant décrivant les manifestations de la nature--il commença le +récit du «piège de Sinigaglia». + +Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux +cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement +avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient +au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les +forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En +approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche +en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de +s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, +l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour +l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans +Sinigaglia. + +Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la +rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux +cavaliers. + +Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux +qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard +on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses +adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu +qu'il allait à la mort. + +Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et +présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de +son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les +embrassa en les nommant «chers frères». + +A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu +à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun +d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant +l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel +Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo. + +Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant +amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui +faisait face à la citadelle. + +Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc, +toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à +pénétrer avec lui. + +A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se +referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés, +les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut +telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance. + +Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses +ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du +château. + +--O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les +embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait +sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? +jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma +main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de +toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique +existe, celle-là est la plus belle! + +Léonard sourit. + +--Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse, +mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la +politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre +admiration dans ce guet-apens? + +--Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver +la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de +bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons, +pourvu que le but soit atteint. + +--Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me +semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts... + +--Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le +jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le +voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que +peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, +sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs +d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la +destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans +souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les +violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à +Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et +nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur... + +Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était +pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan +inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant, +semblable à un accès. + +Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression +de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui +signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait +sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse. + +--Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je +voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous +êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de +Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions, +convaincu qu'il était un héros? + +--Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant +l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les +autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les +qualités les plus grandes et les plus opposées. + +»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà +mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: +l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde, +bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons: +savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le +sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le +centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, +comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne +supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et +lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un +héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la +liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant +innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour +la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit--le sceau des +élus! + +--Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard +profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui +qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime +rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par +cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre +et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils +deviendront semblables à des dieux et s'envoleront... + +--Voleront? s'écria Machiavel étonné. + +--Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils +créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai +beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien--qu'importe, +si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront. + +--Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. +Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau. +Une vraie Chimère! + +Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé. +Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision +prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés. + + +XIII + +Les souverains italiens félicitèrent César de «sa superbe tromperie», +_bellissimo inganno_. Louis XII ayant appris le piège de Sinigaglia, +l'appela «un haut fait digne d'un antique Romain». La marquise de +Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau à César, pour le +carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents. + +Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur +cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations +que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard +Borgia. + + +XIV + +Au début de mars 1503, César revint à Rome. + +Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la +distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses +défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours +après devait avoir lieu l'ordination. + +Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour +du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs. + +Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son +pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape +Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même +temps, gravit les marches du trône. + +Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des +cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les +gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc, +messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de +l'Église Romaine. + +Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse +de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est +plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou +César--ou rien».--Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en +est jeté», et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes +prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur +l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In +nomine Cæsaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal +prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures +et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César +projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui +du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine. + +Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal +surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines. + +Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix +de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père. + +Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de +joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le +Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose. + +Le pape se leva et dit d'une voix émue: + +--Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des +deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et +triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes +inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que +cette Rose. _Amen._ + +César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse. + +Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair +cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la +grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains +tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se +tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia: + +--Mon enfant!... César!... César! + +Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente. + +Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois. + +De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches +de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve +d'artillerie. + +--Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du +Belvédère. + +Le duc sortit sur le balcon. + +Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat +des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa +tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, +pour la foule, mais un dieu. + + +XV + +La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d'après le dessin du +glaive de Valentino «Le Triomphe de Jules César». + +Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», trônait le duc de +Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de +lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires +romains. Tout était exécuté exactement d'après les livres, les +monuments, les bas-reliefs et les médailles. + +Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de +l'hiérophante égyptien et portait une «rypide» sur laquelle était +brodé l'héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape +Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent, +chantaient en s'accompagnant des tympanons: + +--Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive! + +Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia! + +Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l'effigie de la +bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel +étoilé au pourpre soleil levant. + +Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le matin même de +Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se +souvenait des paroles de l'Apocalypse: + +«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable à lui? Qui peut +se comparer à lui? + +»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix +cornes. + +»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande Babylone, mère des +courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.» + +Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la +bête «s'étonnait de suprême étonnement». + + + + +CHAPITRE XIII + +LE FAUVE POURPRE + +1503 + + Le Fauve sortant de l'Abîme. + + (XI, 7. _Révélations de Saint-Jean._) + + +I + +Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de +Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un +prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se +trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à +Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de +lui, à Rome. + +En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova, +les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de +ces fresques représentait la venue de l'Antechrist. + +Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en +le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment +douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le +dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses +disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés, +pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme +jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance +frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni +n'osait reconnaître. + +A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de +l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi +du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol +malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles +pensées sur Léonard. + +En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un +grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme +d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc +vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards». + +Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un +Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des +Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour +débattre la question des bénéfices et des privilèges. + +Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de +secrétaire, de bouffon et d'écuyer. En chemin ils parlèrent des +affaires de l'Église. + +Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non +sens du dogme de l'infaillibilité papale, assurant que dans vingt ans +tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de +l'Église romaine. + +«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le +visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais +qui sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.» + +Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place +San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse +Sinibaldi, où se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers, +et particulièrement une taverne, _le Hérisson d'argent_, tenue par le +tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses +meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres +penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement +de l'Église. + +Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient +que les élus. Là, se trouvait réunie toute une société. Thomas +Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre +une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son +visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux +troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De +temps à autre il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la +chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du +cristal. + +Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre +les concussions de la Curie: + +--Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement! +Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des +prélats romains. C'est le pillage en plein jour! La main à la poche +pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le +palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du +cardinal! + +Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se +fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d'une voix traînante, comme +s'il récitait un psaume: + +--S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui +demandèrent: «Que devons-nous faire pour sauver notre âme?» Et +Alexandre répondit: «Pourquoi me le demandez-vous? C'est écrit dans la +loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton coeur et de +toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous +vivrez.» Et s'assit le pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui +possèdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car +ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent +pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains +vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre +au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait ainsi.» Et le +pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les +vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même.» + +Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit +vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole +jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et +proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait +mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé +de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait +toutes les scélératesses et toutes les abominations qui +s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie +et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec +Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois +et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces +monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en +vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que +le pape Alexandre VI et son fils César.» + +Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement +l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto +Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos +et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape +lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du +trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un +passage du livre l'_Ascension d'Ezéchiel_, que l'Antechrist, ayant +l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement +une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le +fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, +n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard, +le prince de ce monde». + +Thomas Schweinitz secoua la tête: + +--Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement: +«Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris +toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une +diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne +peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge... + +Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: _De la Fin du +monde_. + +Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge +et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle +enfantera.» + +Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas, +qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle. + +Schweinitz secoua de nouveau la tête: + +--Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le +masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il +ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et +sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes, +mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix +des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse: +«Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je +vous consolerai.» + +--S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le +démasquera? + +Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit: + +--Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints +même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs +pensées se dédoubleront, si bien qu'ils ne verront point où est la +lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une +tristesse et une perplexité comme il n'en aura existé depuis la +création du monde. Et les hommes diront aux montagnes: «Tombez et +cachez-nous», et ils frémiront d'effroi dans l'attente des +catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui +qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: «Pourquoi vous +troublez-vous et que désirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu +la voix de leur pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un +miracle--je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger +les vivants et les morts.» Et il prendra de grandes ailes de feu, +préparées par la ruse démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les +éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en +anges--et il volera... + +Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de +terreur: il revoyait les larges plis du vêtement de l'Antechrist dans +le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis +pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière +les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la +cime déserte de Monte Albano. + +A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s'était +glissé le clerc qui n'aimait pas les longues discussions sérieuses, on +entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et +de verres brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille +servante de l'auberge. + +Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson: + + La belle fille de la taverne + Est une exquise rose, + Ave, Ave, je lui chante + _Virgo gloriosa!_ + Le tavernier est un larron + A tête de renard rusé, + Mais pourtant j'aime mieux sa cave + Que l'Église de Dieu. + Verse-moi une coupe de vin! + Je suis un bon moine, + Je ne crains pas les saints Pères. + A Rome sous le poids de l'or + Les lois restent muettes; + Rome est un nid de brigands, + Le chemin de la géhenne; + Le pape, pilier de l'Église, + Est un pilori! + Eh bien! belle fille, embrasse-moi. + _Dum vinum potamus_-- + Et chantons au dieu Bacchus: + _Te deum laudamus_! + +Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit en un béat +sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l'or pâle du vin du +Rhin et, d'une voix fluette et chevrotante, il répondit à la vieille +chanson des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église +romaine: + + --Et chantons au dieu Bacchus: + _Te deum laudamus!..._ + + +II + +Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio +l'aidait. + +Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait +le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape. + +A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à +Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question +de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb. +Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe +terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était +invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître +l'avis. + +Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut +voir celui dont il entendait tant parler. + +Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la +grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose +d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés: +la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans +le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux +entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du +Nouveau Testament et de la vie des Saints. + +A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères +païens. Le fils de Jupiter--Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel +pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux +hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il +ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau +blanc Apis. + +C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du +pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette +pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils +de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth +embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles +est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans +les _Fiançailles d'Osiris et d'Isis_, un gamin chevauchait, nu, un +jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des +salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes +dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il +semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de +vivre. + +--Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve? +N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth +et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris? +N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI +agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs +égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité +sous les traits d'Apis? + +Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des +louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des +Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat +romain, déifié par les poètes: + + Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus + Regnat Alexander, ille vir, iste deus. + + Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est la plus grande: + Alexandre Six y règne--le premier était un homme--celui-ci est un + dieu. + +Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à +Giovanni plus terrible que toutes les contradictions. + +Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs +et des prélats qui attendaient le pape. + +--D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à l'ambassadeur de Ferrare, +le cardinal Arborea. + +--De la cathédrale, monsignore. + +--Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle pas fatiguée? + +--Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur, +sainteté, beauté angélique! Il me semblait que je n'étais plus sur +cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu +retenir mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape a élevé le +Saint-Ciboire... + +--De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel +ambassadeur de France. + +--D'avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à +mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des +familiers d'Alexandre VI. + +--On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort +de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne +qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la +peine que lui avait causé la mort du cardinal. + +Les assistants échangèrent un rapide coup d'oeil. + +Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine +causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il +n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la +journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à +l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des +Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé +d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le +pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de +l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en +cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait +suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il +les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand +Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur +son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la +mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme +imperturbable: + +«Il a bu la coupe. _Biberat calicem._» + +--Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il +vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit? + +--Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il? + +--On ne sait exactement. Des vomissements... + +--Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts: +Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale... + +--L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés +de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando. + +--L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en +pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain... + +Un silence plana. + +Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le +commandement du neveu du pape, Radriguès Borgia, des membres de la +Curie, des chambellans, envahit la salle. + +Un murmure respectueux s'éleva: + +--Le Saint-Père! Le Saint-Père! + +La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le pape +Alexandre VI Borgia entra. + + +III + +Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu'il lui +suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle +passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentrée une force qui +attirait vers lui les femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à +présent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gardé la +pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le crâne chauve avec +quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton +rentré, des petits yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres +charnues, avançant avec une expression voluptueuse, rusée et, en même +temps, presque naïve. + +En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet homme quelque chose +de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au plus haut point +la bienséance mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il disait ou +faisait semblait précisément être ce qu'il fallait dire ou faire. «Le +pape a soixante-dix ans, écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit +chaque jour; les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de +vingt-quatre heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il entreprend +sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe à rien qu'à la gloire et +au bonheur de ses enfants.» Les Borgia descendaient des Maures de +Castille, et réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les +lèvres épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang africain +coulait dans ses veines. + +«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle auréole +pour lui que ces fresques de Pinturicchio, représentant la gloire de +l'antique Apis égyptien, le Taureau né du soleil.» + +Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix ans, plein de +santé et de force, semblait le descendant de son fauve héraldique, le +Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la +fécondité. + +Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l'Israélite maître +orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là même qui avait ciselé le triomphe +de Jules César sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les +faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande émeraude plate, la +Vénus Callipyge: elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de +monter la pierre dans la croix avec laquelle il bénissait le peuple +pendant les messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il +put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps la superbe +déesse. + +Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les +cérémonies extérieures du culte, mais au fond de son coeur il était +dévot. Il adorait particulièrement la Vierge et la considérait comme +sa défenderesse auprès de Dieu. + +La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone était un don +promis à Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la guérison de +madonna Lucrezia. Assis près d'une croisée, le pape examinait des +pierres précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts longs et +fins il les touchait doucement, les remuait, en avançant ses lèvres +voluptueuses. + +Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, avec des +étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. Il ordonna +qu'on lui apportât, de son trésor particulier, sa cassette de perles +fines. + +Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée fille +Lucrezia si semblable à la pâle nacre. Cherchant des yeux, parmi les +seigneurs, l'ambassadeur du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son +gendre, le pape l'appela auprès de lui. + +--Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises pour madonna +Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprès d'elle de chez son oncle, les +mains vides... + +Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers d'État, madonna +Lucrezia était notée comme sa nièce: le premier prélat de l'Église ne +pouvant avoir d'enfants légitimes. + +Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d'une +noisette, rose et allongée, d'une valeur inestimable, la leva vers le +jour et se pâma en admiration: il l'imaginait ornant le grand +décolleté de la robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne +sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare ou à la Vierge +Marie? Mais, songeant de suite que ce serait un péché d'enlever à la +Vierge un don promis, il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de +l'incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle, +cadeau du sultan. + +--Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, quand tu +verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se +porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grâce de +notre très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en +parfaite santé et lui adressons notre apostolique bénédiction. Pour +les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir. + +L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, s'écria avec +admiration: + +--Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là au moins sept +boisseaux? + +--Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut s'en enorgueillir, +les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que +je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles... + +Et, clignant l'oeil gauche, il eut un rire sourd et étrange. + +--Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il +solennellement, qu'après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles +perles de l'Italie! + +Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles, +admirant les cascades crémeuses des grains précieux. + +--Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! répétait-il +presque balbutiant. + +Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaça d'effroi le +coeur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux +Borgia avec sa propre fille. + + +IV + +On annonça César à Sa Sainteté. + +Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France +exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son +mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la +République florentine placée sous le protectorat de la France, et +accusait Alexandre VI de soutenir son fils. + +Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard +furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le +bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, +l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César; +puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte +entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur +de France particulièrement, pussent entendre la conversation. + +Bientôt retentirent de violents jurons du pape. + +César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard +frappa des pieds et cria, furieux: + +--Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de +courtisane... + +--Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son +voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se +battre, il le tuera! + +Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait +plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le +meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant +César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse +doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune +camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour +échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même +d'Alexandre VI. + +Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était +qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à +égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc +avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y +participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours: +le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce +qu'il faisait. + +Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et +de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience, +tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au +fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce. + +S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part +dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère. + +--Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne +voudrais pas être la cause d'une colère... + +--Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement le pape. + +Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un geste amical il lui +prit le menton entre deux doigts--signe de particulière faveur--et +commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la +pureté des intentions du duc. + +L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il eût presque des +preuves irréfutables d'une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y +croire, s'il en jugeait d'après l'expression des yeux, du visage et de +la voix du pape. + +Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un +mensonge n'était combiné à l'avance, il se formait sur ses lèvres +aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des +lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette +faculté et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien +que tout le monde sût qu'il mentait,--que d'après l'expression de +Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter quelque chose, plus il +multiplie ses serments»--tout le monde le croyait, car le secret de la +puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi +et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination. + + +V + +Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots +à l'oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine, +puis par une porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir +étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le cuisinier du +cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison +n'était pas suffisante et que le malade revenait à la santé. + +Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude +qu'en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois +mois. C'était encore plus avantageux puisque cela éloignait les +soupçons. + +--Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai, +aimable et bon catholique. + +Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres +épaisses. Il ne mentait pas: réellement il plaignait le cardinal et +s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût +été heureux. + +Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts +Libres, le couvert mis et sentit la faim. + +La séance du méridien fut remise à l'après-midi. Sa Sainteté invita +ses hôtes à déjeuner. + +La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape +ayant une préférence marquée pour la fleur de l'Annonciation, parce +que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia. + +Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI était sobre de +nourriture et de boisson. + +Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos. + +Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté +avec César et, comme s'il ne soupçonnait pas qu'elle était feinte, +commença à défendre le duc avec ardeur. + +Chacun le suivit, chantant les louanges de César. + +--Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse +tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque +jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il +nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou. + +Ses yeux eurent un éclair d'orgueil. + +--Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple, +incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit. +Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, +parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur, +oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et +quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le coeur... + +Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges. + +--Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous +l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier. + +L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête +lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait +pour son fils. + +On sortit sur le balcon, la _ringeria_ donnant sur la cour du +Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments +par d'ardents poulains. + + * * * * * + +Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI +se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il +songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante +devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un +peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise +et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte +horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également +avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso +d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette +union? + + * * * * * + +Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti +subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle. + + +VI + +Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la +démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent +soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert. +Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait +affirmé que là se trouvait «le nombril de la terre», une excroissance +en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne +atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par +la déclinaison de l'aiguille aimantée, lors de son premier voyage. + +Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même +croix dans laquelle était incrustée l'émeraude à la Vénus Callipyge, +et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan +Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice. +Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à +l'est de cette ligne appartenaient à l'Espagne; à l'ouest, au +Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divisé le globe +de la terre, comme une pomme. + +A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique, +plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape +prédit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et céleste. + +Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia +offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, un festin auquel étaient +conviées cinquante des plus belles «nobles courtisanes» romaines, +_meretrices honestæ nuncupatæ_. + + * * * * * + +Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l'Église +romaine, illustrée par deux grands événements: la division du globe +terrestre et l'institution de la censure ecclésiastique. + +Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à son regard. Rentré +chez lui, il écrivit dans son journal: + +«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un +animal, liés ensemble.» + +Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique: + +«Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne +sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de +grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers +d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour +rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont pas autre chose que +les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures. +Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le +reste, ils sont au-dessous des brutes.» + +Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant à son +tableau de saint Jérôme. + +Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux fixés sur le +crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, la poitrine avec une +telle force, que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait, +la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long +rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, la +_Léda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de +Savonarole. Et de nouveau pour la millième fois, Giovanni se demanda: +lequel de ces deux infinis était le plus proche du coeur du maître ou +bien tous les deux également? + + +VII + +L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des Marais +Pontins--«la malaria». Pas un jour ne se passait sans que mourût un +des familiers du pape. + +Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'était pas +la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui +le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il +éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds, +touchant à la folie et dont il avait peur lui-même: il lui semblait +que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient. + +Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce que pour +quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit +que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant +aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l'avait +déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait +impunément plaisanter avec le duc de Ferrare: il possédait la +meilleure artillerie d'Italie. + +Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au +souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats +favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile et longuement se +promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains. + +Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que +s'étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux +enterrements: celui d'un de ses camériers et celui de messer +Guillielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence. + +--Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le +pape. + +Et au même instant une tourterelle entra par la fenêtre, se buta +contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté. + +--Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre pâlissant. + +Et tout de suite s'éloignant, il se coucha. + +La nuit il fut pris de vomissements. + +Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient de fièvre +tertiaire, les autres d'épanchement de bile, les troisièmes de +congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été +empoisonné. + +D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en +dernier ressort d'essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le +malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, +il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années, +Alexandre VI portait sur soi un médaillon d'or contenant des parcelles +du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit +qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il +perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant sa mort, le lui +avait-il volé? On ne le sut jamais. + +Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma +les yeux avec résignation et dit: + +--C'est fini. Cela veut dire que je mourrai. + +Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le +laissât seul avec son médecin favori, l'évêque de Vanosa, et lui +rappela le remède imaginé par un israélite, médecin d'Innocent +VIII--la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape +moribond. + +--Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a été le résultat de +l'expérience? + +--Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être parce que les +enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu'il faut des enfants à la +mamelle... + +L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade s'éteignait. Il délirait +déjà: + +--Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur sang est pur et +rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. _Sinite parvulos +ad me venire._ Ne défendez pas aux petits de venir à moi... + +L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire +s'échapper des lèvres du représentant du Christ. D'un mouvement +uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, +fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon. +Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant +que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui +demanda s'il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à +sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà +n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d'un amour +exclusif. + +Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de Carinola, Piero +Gamboa, et communia. + +A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. A plusieurs +reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la +main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus +qu'il n'entendit: + +--Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse! + +Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église de dire cette +prière près d'un agonisant, Illerda exécuta la dernière volonté de son +ami et récita le _Stabat Mater dolorosa_. + +Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On eût +dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il +tendit les bras, se redressa en murmurant: + +--Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge! + +Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort. + + +VIII + +Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque +Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant +fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre +dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau +glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César +put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout +son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements, +écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand +lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par +un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange. + +Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort +d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le +pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait +dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir +de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le, +c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres +rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je +viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en +disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII, +Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le +diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On +assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son +lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença +à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme +une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage +était devenu noir comme du charbon. + +D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester +exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur +inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un +seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver +d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout +pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on +enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert +d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur +d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde +jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les +pestiférés. + +Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse +s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome, +déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de +putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement +apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles. +Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la +tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI +n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur +le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist. + +Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le +Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi. + + +IX + +Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous, +travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les +moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait +avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait _Sainte Anne et +la Vierge Marie_. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le +sourire de ses yeux baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, +insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une +onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de +Léonard. A côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la +colombe. Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie +sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait +à Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la première +fois les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la science +parfaite.» + +En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines, +grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les +plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries. + +Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des travaux si +différents. Ce n'était point là une rencontre fortuite. + +«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la +Mécanique, que la Force est inspirée par l'âme, et invisible; inspirée +par l'âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le +corps dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni d'aspect.» + +La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César. + +En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait +énergiquement, le duc sentait la chance le fuir. + +Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour +s'emparer des terres de la Campagne de Rome. + +Prospero Colonna était aux portes de la ville; Vitelli s'avançait sur +Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se +révoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le +conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait le départ du +duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait. + +Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient, +acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'âne au lion +agonisant. Les poètes composaient des épigrammes: + + Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre? + César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt. + +Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vénitien +Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc, +lui prédisait qu'il «brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la +conversation sur messer Nicolo Machiavelli. + +--Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner? + +--Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne +publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner +des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du +pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force caché +sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux +foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que +Dieu nous préserve d'une pareille politique! + +--Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'égare et changera +d'opinion? + +--Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il +dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera +seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants +qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants, +renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de +fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre siècle, +et pour le mieux dans le meilleur des mondes. + + +X + +L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la République florentine, +Piero Soderini, demanda à Léonard d'entrer à son service, ayant +l'intention de l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de +Pise pour y construire le matériel de défense. + +L'artiste passait à Rome ses derniers jours. + +Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis s'élevaient les +palais d'Auguste, de Caligula, de Septime Sévère, le vent régnait +parmi les ruines et dans les champs d'oliviers on entendait seulement +les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les arcatures et +les voûtes des ponts de brique, éclairés par le soleil, semblaient de +feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l'or qui +jadis ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre et l'or +des feuilles d'automne. + +Non loin des jardins de Capronico, Léonard, agenouillé, écartait des +herbes et examinait attentivement un éclat de marbre orné d'une fine +sculpture. Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme sortit. +Léonard le regarda, se leva, le regarda à nouveau et s'écria: + +--Est-ce bien vous, messer Nicolo? + +Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme un parent. + +Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus +râpés encore qu'en Romagne; il était évident que les seigneurs de la +République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri; ses +joues rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez +avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus +fiévreux. + +Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à Rome et quelle mission +l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de César, Nicolas se +détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit +froidement avec une indifférence feinte: + +--De par la volonté de la destinée, j'ai été dans ma vie témoin de +tant d'événements, que depuis longtemps je ne m'étonne plus de rien... + +Et visiblement, désirant changer de conversation, il questionna +Léonard sur ses travaux. + +Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au service de la +République florentine, Machiavel secoua la tête: + +--Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les +crimes d'un héros tel que César Borgia ou les vertus d'une fourmilière +comme notre république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi; +je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire! +railla-t-il avec son sourire amer de sceptique. + +Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des +ruses du renard que Machiavel s'apprêtait à apprendre aux poules et +des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux. + +--Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement Nicolas. Les oies +rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le +bûcher, parce que le premier j'aurai parlé de ce que font tous les +autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le peuple, +soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les +mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais +qu'eux-mêmes. + +Et il ajouta avec une calme tristesse: + +--Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense +souvent et il me semble parfois que nous avons une destinée commune. +La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que +la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule, +chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des +étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne +ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est +créé pour la médiocrité et il n'y a de place au monde que pour elle. +Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être le pire dans +une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la +douleur: mais l'ennui. + +Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, près des ruines du +temple de Saturne où jadis s'élevait le Forum. + + +Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc de Septime +Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, s'alignaient de pauvres +masures en ruines. On assurait que beaucoup d'entre elles étaient +bâties avec des débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux +olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient dans ces +temples païens. Les amas d'ordures, de poussière et de fumier avaient +surélevé le terrain de dix coudées. Mais malgré tout, de place en +place se dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves +menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami l'emplacement du +Sénat romain, la Curie, maintenant dénommé le «Champ des Vaches». Là +se tenait le marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les +bas-reliefs tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue +noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien s'adossait une vieille tour +qui, à un moment donné, servait de repaire aux écumeurs de grande +route, les barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge borgne +pour les paysans du marché aux bestiaux. Par les croisées ouvertes +s'échappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de +friture. Sur une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux +mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une pierre, +enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré et enflé. + +A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs: +l'un représentant Titus Vespasien conduisant un quadrige; l'autre, les +prisonniers israélites portant des pains et le chandelier à sept +branches du Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand aigle +élevant sur ses ailes le César divinisé. Au fronton, Nicolas lut +l'inscription restée intacte: _Senatus populusque Romanus divo Tito +divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto_. + +Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole illumina le +triomphe de l'empereur de ses derniers rayons pourpres. + +Et le coeur de Nicolas se serra douloureusement lorsque jetant un +dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois +colonnes solitaires de l'église Maria Liberatrice. Le ton morne +chevrotant des cloches sonnant l'_Ave Maria_, semblait le glas +plaintif du Forum romain. + +Ils entrèrent dans le Colisée. + +--Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de +l'amphithéâtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne +sont pas nos pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui +existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec +eux! Nous ne pouvons même pas nous figurer quels hommes c'étaient... + +--Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, Nicolo, que vous avez +tort. Les hommes d'à présent possèdent une force égale, mais +différente... + +--L'humilité chrétienne, peut-être? + +--Peut-être... + +--C'est possible, dit froidement Machiavel. + +Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre. + +--Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, je suppose que les +gens devraient ou accepter ou repousser l'enseignement du Christ. Nous +ne l'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens, +ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous n'avons pas adopté +l'autre. Nous n'avons pas la force d'être bons et nous avons peur +d'être méchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, +froids, à peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité entre le +Christ et le Diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous +voulons, ni où nous allons. Les anciens, au moins, savaient et +exécutaient tout jusqu'à la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne +tendaient pas la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche. +Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le paradis il +fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les +violences, les scélérats ont trouvé une grandiose et sûre carrière. +Et, réellement, n'est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le +monde et l'a livré aux misérables? + +Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine démente, son +visage était contracté comme par une insupportable douleur. + +Léonard se taisait. Dans son âme passaient des pensées si pures, si +simples, si enfantines, qu'il n'aurait su les exprimer par des mots. +Il contemplait le ciel bleu à travers les crevasses des murs du +Colisée et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait +aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux +monuments à demi démantelés. + +Jadis les conquérants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlevé +les crampons de fer qui liaient les pierres du Colisée pour en forger +de nouveaux glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces +blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des corneilles au nid, +et songeait que les puissants Césars qui avaient élevé le monument, +les barbares qui l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant +qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils ne sèment +pas, ils ne moissonnent pas, et le Père céleste les nourrit.» + +Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci ne le +comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Léonard, était une joie, +pour Nicolas était une peine; le miel de Léonard se transformait en +bile chez Nicolas, la profonde haine chez lui était fille de la +science parfaite. + +--Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, désirant selon son +habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m'aperçois +seulement maintenant de la grossière erreur de ceux qui vous +considèrent comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous de ce que je +vous dis: le jour du jugement dernier, quand on nous classera brebis +et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints! + +--Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en riant. Si j'entre +au paradis, vous m'y accompagnerez. + +--Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma place aux amateurs. La +tristesse terrestre me suffit. + +Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté. + +--Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un jour: On m'avait amené +dans une réunion d'affamés et de dépenaillés, de moines, de +courtisans, d'esclaves, d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me +déclara que là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres +d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis on m'emmena dans +un autre endroit où je vis une foule de grands hommes assemblés en +Sénat: des chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs, +des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, Platon, Marc-Aurèle. Ils +causaient de sciences, d'arts, d'affaires d'État. Et l'on me dit que +c'était l'enfer et les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient +aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le Seigneur. Et +on me demanda où je désirais aller: au paradis ou en enfer? «En enfer, +me suis-je écrié, en enfer de suite, avec les sages et les héros!» + +--Si réellement tout se passe comme dans votre rêve, répondit Léonard, +j'avoue que moi aussi... + +--Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez y échapper. On vous +entraînera de force. On récompensera vos vertus chrétiennes par le +paradis chrétien. + +Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. L'énorme disque +jaune de la lune monta de derrière les voûtes noires de la basilique +de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre. + +Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait de l'Arc de Titus +Vespasien jusqu'au Capitole, les trois colonnes solitaires et pâles de +Sainte-Marie Libératrice, pareilles à des apparitions, semblaient plus +belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et +chevrotant l'_Angelus_ nocturne, résonnait plus mélancoliquement +encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain. + + + + +CHAPITRE XIV + +MONNA LISA DEL GIOCONDA + +1503-1506 + + Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, et quand j'y eus + séjourné quelque temps, s'éveillèrent en moi et luttèrent deux + sentiments,--la peur et la curiosité,--la peur d'explorer la + sombre caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait pas + un mystère merveilleux. + + LÉONARD DE VINCI + + +I + +Léonard écrivait dans son _Traité de la Peinture_: «Pour les portraits +aie un atelier spécial, une cour rectangulaire, large de dix et longue +de vingt coudées, avec des murs peints en noir et un plafond de toile +arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le ramassant, selon les +besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne +peins qu'au crépuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le +jour parfait.» + +Il avait installé une cour semblable dans la maison de son +propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto +Martelli, amateur de mathématique, homme savant qui éprouvait pour +Léonard une profonde sympathie. + +C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de +printemps 1505. Le soleil était tamisé par les nuages et ses rayons +tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, +l'éclairage favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un charme +particulier aux visages des femmes. + +--Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant à celle +dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui +ne lui était pas coutumière. + +Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio +l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi impatient du maître, +si calme d'habitude. + +Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots à couleur; enleva +la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau installé au milieu de +la cour pour _la_ distraire; autour de cette fontaine poussaient _ses_ +fleurs favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. Il prépara +également de petits carrés de pain pour la biche apprivoisée qui se +promenait en liberté et qu'_elle_ aimait nourrir de sa main; déplia +l'épais tapis posé devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis +s'était déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté aussi +pour _la_ distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes +différentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un +saphir. + +Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était +accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la +cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth. + +Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes +renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de _ses_ séances, afin +d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur _son_ visage le +reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations, +les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus +rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne +s'ennuierait plus. + +Tout était prêt et elle ne venait pas. + +--Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout +à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien +ardemment je l'attends. Elle doit venir... + +Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience. + +Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris +frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que +Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il +comprit que c'était _elle_. + +D'abord, avec un humble salut, entra la soeur converse Camilla, qui +vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de +l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à +lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans +prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard +n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix. + +Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une +trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête +enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à +mi-front,--monna Lisa del Gioconda. + +Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne +famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de +l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du +citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco +avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année +suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci +il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa. +Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la +cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un +homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop +beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier +adonné à la culture. + +L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il +comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une +nouvelle race de boeufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non +tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais +simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait +trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait +également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés, +et désespérés. Cependant, les méchantes gens--et Florence n'en +manquait pas--ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la +Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était +bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille +Dianora. + +C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui +venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme. + +Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au +contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait +un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de +surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par +l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si +sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui +semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y +avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux. + +Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses +séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la +soeur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait +qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait +du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret +d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement. + +Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient +entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans +les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce +que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle +imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par +elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même +dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme +de l'artiste. + +Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus +surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais +même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à +Léonard--comme cela arrive aux gens vivant continuellement et +longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les +traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se +rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez +saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel +Léonard jeune avait servi de modèle; chez _Ève devant l'arbre de la +science_ le premier tableau du maître; chez l'Ange dans _la Vierge aux +Rochers_; chez la _Léda_ et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne +connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son +existence, dans toutes ses oeuvres, il eût cherché à refléter sa +beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda. + +Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il +en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,--la +réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,--comme si monna +Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le +plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la +volonté du maître, le sosie féminin de Léonard. + +La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur +ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la +bête sous la caresse des mains blanches et fines. + +Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau +et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le +plus petit changement n'échappaient à son observation. + +--Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui? + +Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait +que de coutume. + +Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes. + +--Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas très bien portante. +J'ai veillé toute la nuit. + +--Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie de poser? murmura +Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une autre fois? + +--Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? Regardez quelles ombres +tendres, quel soleil moite: c'est _mon_ jour! Je savais, +continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais +j'ai été retenue par madonna Safonizba... + +--Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfumée comme une +boutique de cosmétiques... + +Gioconda sourit. + +--Madonna Safonizba désirait vivement me raconter la fête du Palazzo +Vecchio donnée par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce +qu'on avait mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et +quel homme courtisait telle femme... + +--Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le +bavardage de cette crécelle qui vous a indisposée. Comme c'est +étrange! Avez-vous remarqué, madonna, que parfois une absurdité +quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indifférents et +qui ne nous intéresse guère--la bêtise ou la trivialité +ordinaires--suffit pour assombrir subitement notre âme et nous +impressionne plus qu'une peine personnelle? + +Elle inclina silencieusement la tête: il était visible que depuis +longtemps ils étaient habitués à se comprendre presque sans mots, par +une allusion, par un regard. + +Il essaya de reprendre son travail. + +--Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa. + +--Quoi? + +Après un instant de réflexion, elle répondit: + +--Le _Royaume de Vénus_. + +Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il +empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de +la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours +les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait +accompagner par une douce musique. + +Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent +exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au _Royaume de +Vénus_, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille +fable ou une berceuse: + +--Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux +qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des +terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse +d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les +typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette +île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous. +Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à +demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les +uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la +proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier, +lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, +le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes +de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds +placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et +immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs +qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets +d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la +solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête, +plus profond est le calme du royaume de Cypris. + +Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence +qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la +musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la +volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec +un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si +profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond--le sourire +même de Léonard. + +Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient +deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à +l'infini. + + +II + +Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo Vecchio à son +tableau _la Bataille d'Angiari_. + +En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, il avait reçu la +commande du gonfalonier perpétuel gouverneur de la République, Piero +Soderini, de représenter une bataille mémorable sur le mur de la +nouvelle salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, le Palazzo +Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre victoire des Florentins à +Angiari en 1440 sur Nicolo Piccinino, commandant les troupes du duc +de Lombardie Filippino Maria Visconti. + +Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: quatre cavaliers +se sont empoignés et se battent pour un étendard; la hampe est cassée +et va voler en éclats; l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. +Cinq mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de côtés +différents. Des sabres luisent, levés. A la façon dont les bouches +sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel s'en échappe. Les visages +convulsés des hommes ne sont pas moins terribles que les gueules de +fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes subissent la +contagion de cette rage: dressés sur leurs pieds de derrière, ils ont +enchevêtré leurs pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'oeil +féroce, la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. Par +terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des chevaux, un homme +en tue un autre en le tenant par les cheveux et heurtant sa tête +contre le sol, ne s'aperçoit pas dans sa fureur que tous deux seront à +l'instant écrasés. + +«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais hommes livrés à +toutes les passions de la bête déchaînée; c'est, selon l'expression de +Léonard, la _pazzia bestialissima_ qui, dans les endroits plats, ne +laisse pas une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.» + +En acceptant la commande, Léonard fut forcé de signer un traité avec +dédit en cas de retard dans l'exécution. + +La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme un boutiquier. +Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier Soderini ennuyait Léonard +par ses continuels règlements de comptes pour les moindres sous versés +par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, des couleurs, +d'huile de lin et autres vétilles. + +Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait avec mépris le +gonfalonier--à la cour de Ludovic le More et de César Borgia--Léonard +n'avait éprouvé un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre +république, royaume de l'égalité bourgeoise. + +En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta sur la place devant le +_David_ de Michel-Ange. + +Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de ville de +Florence, ce géant de marbre blanc qui se détachait sur le fond sombre +des vieilles pierres. + +Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras droit qui tenait la +fronde était tendu au point qu'on en voyait les veines; le gauche +tenant la pierre était replié devant la poitrine. Les sourcils froncés +et le regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression de +l'homme qui vise un but. Au-dessus du front très bas, les cheveux +s'emmêlaient comme une couronne. + +Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le _David_ de Michel-Ange +semblait être le Prophète qu'attendit vainement Savonarole, le Héros +qu'espérait Machiavel. Dans cette oeuvre de son rival, Léonard sentait +une âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement opposée, comme +l'action l'est à la contemplation, la passion à l'impassibilité, la +tempête au calme. Et cette force étrangère l'attirait, éveillait sa +curiosité, le désir de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond. + +Et Léonard se souvint du _Livre des Rois_. + +Dans les chantiers de construction de Santa Maria del Fiore, se +trouvait un énorme quartier de marbre abîmé par un sculpteur inhabile. +Les meilleurs artistes l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait +s'en servir. Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui proposa le bloc. +Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, il réfléchissait, mesurait, +calculait, toujours indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus +jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la commande et avec +une extraordinaire rapidité, travaillant non seulement le jour mais +même la nuit, achevait son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait +travaillé durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», et +n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre de la grandeur du +_David_. Les Florentins déclarèrent Michel-Ange le rival en sculpture +de Léonard. Et Buonarotti sans hésiter releva le défi. + +Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille dans la salle +du Conseil, bien qu'il n'eût presque pas tenu le pinceau, avec une +crânerie qui pouvait paraître une folle témérité, il déclarait +rivaliser avec Léonard en peinture. Plus il découvrait de modestie et +de bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait +implacable. Le calme de Léonard lui semblait du mépris. Avec une +imagination maladive, il écoutait les bavardages, cherchait des +prétextes à disputes, profitait de toutes les occasions pour blesser +son ennemi. + +Lorsque le _David_ fut achevé, la Seigneurie invita les meilleurs +peintres et sculpteurs à donner leur avis pour l'emplacement. Léonard +se rangea à l'opinion de l'architecte Juliano da San Gallo qui +conseillait de placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans +l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. Lorsque +Michel-Ange le sut, il déclara que Léonard par jalousie voulait cacher +le David dans le coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil +ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant un jour, à l'une +des réunions qui se tenaient dans l'atelier de Léonard en présence de +nombreux artistes, entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro +Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves du Pérugin, +une discussion s'éleva pour savoir lequel des deux arts, la peinture +ou la sculpture, était au-dessus de l'autre--sujet favori alors de +dispute scolastique. + +Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, il répondit: + +--Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il s'éloigne du +métier. + +Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne pouvait deviner s'il +parlait sincèrement ou s'il raillait, il ajouta: + +--La principale différence entre ces deux arts consiste en ce que la +peinture exige une grande énergie cérébrale, et la sculpture, une +énergie physique. Le sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans +le marbre, il la taille à grands coups de maillet et de ciseau, avec +la tension de toute sa force physique, avec une grande fatigue +corporelle, comme un journalier inondé de sueur et de poussière. Son +visage est blanchi comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés +par les éclats de marbre, sa maison est pleine de pierres et de +plâtras. Tandis que le peintre, dans un silence exquis, vêtu d'habits +élégants, assis dans son atelier, promène un pinceau léger trempé dans +d'agréables couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie de +ravissants tableaux; le calme y règne en souverain et son travail est +agrémenté par la musique, la conversation ou la lecture que ne +troublent ni les coups de maillets, ni autres bruits désagréables. + +Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les prit à son +compte, mais étouffant sa colère, il haussa seulement les épaules et +répondit avec un sourire fielleux: + +--Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, peut poser à +l'efféminé et au dégoûté. Moi, rejeton d'une vieille famille honnête, +je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne +dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne la prérogative +entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les +arts sont égaux, découlant d'une même source et tendant au même but. +Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la +sculpture est aussi érudit dans les autres branches, qu'il se permet +de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma +cuisinière. + +Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle +du Conseil, désirant surpasser son rival. + +Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par une journée +chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours +battent la générale--l'ennemi est signalé; les soldats se hâtent de +rejoindre la rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se +délectaient et, soumis à la discipline, ils remettent leurs vêtements +poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques chauffés par le soleil. + +Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange représenta la +guerre, non pas comme «la plus féroce des sottises», mais comme une +mâle action héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la lutte +des héros pour la gloire et la grandeur de la patrie. + +Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de ce duel. Et +comme tout ce qui était étranger à la politique leur semblait +insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressèrent de +déclarer que Michel-Ange soutenait la République contre les Médicis et +Léonard les Médicis contre la République. Le duel artistique devenu +compréhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut +transporté des maisons dans la rue, servant les passions des partis +absolument étrangers à l'art. Les oeuvres de Léonard et de Michel-Ange +devinrent l'étendard de deux camps ennemis. + +L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus +lançaient des pierres au _David_. Les citoyens considérables en +accusèrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens +considérables; les artistes, les élèves du Pérugin qui avaient fondé +nouvellement un atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du +gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient de pierres le +_David_ étaient achetés par son rival Léonard. + +Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissèrent supposer +qu'ils y ajoutaient foi. + +Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne se trouvait dans +l'atelier que Giovanni et Salaino--lorsque la conversation vint à +tomber sur Michel-Ange, Léonard dit à monna Lisa: + +--Il me semble parfois que si je lui parlais face à face, tout +s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalité: +il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas +d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aimé. + +Monna Lisa eut un geste de doute: + +--Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris? + +--Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas +comprendre! Tout son malheur réside dans sa timidité et son manque de +confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore +encore sa force. C'est un délire, une folie! Je lui aurais tout dit et +il se serait calmé. Est-ce à lui de me craindre? Savez-vous, +madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se +baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut +même se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que même +maintenant, non seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi; +oui, oui, je le sens: plus fort que moi! + +Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait à Giovanni, se +reflétait le regard même de Léonard et sourit d'une façon étrange et +douce. + +Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de la vieille église +Maria del Carmine, Léonard rencontra un jeune homme, presque un +enfant, qui copiait les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il +portait une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre mais de +toile grossière évidemment confectionnée au village. Il était élancé, +souple; son cou mince était blanc et tendre comme celui des jeunes +filles anémiées; son visage, ovale comme un oeuf et pâle jusqu'à la +transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs +pareils à ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modèle +aux Madones du Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides +comme le ciel. + +Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra l'adolescent au +couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, où était exposé le +carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait ce +carton avec autant de zèle que les fresques de Masaccio. Probablement +connaissait-il déjà Léonard, car il le buvait du regard, visiblement +désireux de lui adresser la parole et apeuré de le faire. + +Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, ému et rougissant +avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui déclara qu'il le +considérait comme son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que +Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers de +Léonard. + +Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement +avec lui, examina ses dessins; et plus il l'étudiait, plus il +se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste. +Attentif et sensible à tous les échos, condescendant à toutes les +influences comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio et +particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de maturité, le maître +devinait en lui une fraîcheur de sentiment telle qu'il ne l'avait +encore rencontrée chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était +que cet enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et de la +vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait à vaincre les +plus hautes difficultés avec légèreté, comme en un jeu. Tout lui +venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art, +ni les infinies recherches, ni les indécisions, ni les perplexités qui +avaient été le tourment et la malédiction de toute la vie de Léonard. + +Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable étude lente et +patiente de la nature, des règles de mathématique, des lois de la +peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et +visiblement ennuyé, n'écoutait attentivement que par déférence pour le +maître. + +Un jour il lui échappa une parole qui surprit, effraya presque Léonard +par sa profondeur: + +--J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit penser à rien, tout +alors se présente mieux. + +Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que l'unité, la parfaite +harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de +l'amour que le maître recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient +exister. + +Et devant sa modeste et insouciante candeur, Léonard éprouvait des +doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art, +pour l'oeuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de +Buonarotti. + +--D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. Qui est ton +père et comment t'appelles-tu? + +--Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme avec son caressant +sourire. Mon père est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphaël. + + +III + +Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du +détournement de l'Arno dans le port de Livourne. + +La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le +pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni. + +Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé +que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla +Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie +avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De +derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long +de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures +reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des +contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile +solitaire. + +La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le +frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique +au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de +Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le +campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de +Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte, +le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule +et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée. + +Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur +particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la +poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des +couleurs des très vieux tableaux. + +Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que +Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre, +grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un +homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des boeufs +siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne +l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se +réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange, +lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait. +Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante +beauté. + +Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait +«dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de +ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le +grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup +la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il, +elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement +l'esprit féminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui, +subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique +et éternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu +franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie +réelle. + +Ce qui les unissait, était-ce de l'amour? + +Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou +le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux +des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de +Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité +appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le +dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession +matérielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossière. +Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans +blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte +pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se +soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur. + +Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union +avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses +caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet +être nouveau, conçu et né d'eux--comme l'enfant du père et de la +mère--et qui était lui et elle en même temps? + +Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un +danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour +charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne +encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance +de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents, +à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers +le brouillard. Et par instants il songeait: + +Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la +contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le +repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute +autre femme? + +Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible +et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa +tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il +sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait +décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet +de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait +l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et +il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que +l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était +trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution +mais encore qu'elle la brusquerait. + +Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans +une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où +il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits +des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un +côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné +par la blanche lumière de la lune. + +Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage +caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la +vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et +mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir +entendue dans sa jeunesse: + + Oh! que la jeunesse est belle + Et éphémère! Chante et ris + Et sois heureux--si tu le veux + Et ne compte pas sur demain. + +Le dernier vers se répercuta dans son coeur en un sombre +pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la +vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme soeur? La +repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de +fois pour son existence, en faveur de la contemplation, +sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour +l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il +savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient +également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. +Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce +qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle +pour la vivante--celle qui était ou celle qui serait toujours? + +Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les +lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa. +Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups +répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence +régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et +tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les +sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux +et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, +l'irrémédiable fuite du passé. + +Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère +lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant: + + _Di doman non c'è certezza._ + Et ne compte pas sur demain. + + +IV + +Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure habituelle et, +pour la première fois, seule. Gioconda savait que c'était leur +dernière entrevue. + +La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. Léonard tendit le +plafond de toile et dans la cour aux murs noirs régna la lumière +tendre, crépusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda +un charme pénétrant. + +Ils étaient seuls. + +Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement calme, oublieux de +ses pensées de la veille, comme si pour lui n'existaient ni passé ni +avenir, comme si Gioconda était restée et resterait toujours assise +ainsi devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce qu'il ne +pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation, +unissait la réalité et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela +lui procurait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la +plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise +jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout, +qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. Et par instants, il la +regardait avec la même curiosité que celle qu'éveillaient en lui les +condamnés qu'il accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les +derniers frémissements de leur visage. + +Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il +ne lui avait pas suggérée, avait glissé sur son visage comme la buée +de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la +ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette +ombre humaine, il commença à lui raconter de sa voix chantante et +autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces récits +mystérieux, pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son journal. + +--Incapable de résister à mon désir de voir des images inconnues des +hommes, conçues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis +ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une +caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. Puis, décidé, baissant la +tête, courbant le dos, la main gauche appuyée sur mon genou droit, de +la droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, j'entrai et +fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux à demi fermés, la vue +en éveil, souvent je changeais mon chemin, errant à tâtons dans +l'obscurité, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité était +trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné quelque temps, deux +sentiments s'éveillèrent en moi et commencèrent à lutter: la peur et +la curiosité; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de +savoir si elle ne recélait point un merveilleux mystère? + +Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de Gioconda. + +--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle. + +--La curiosité. + +--Et vous avez surpris le mystère de la caverne? + +--Ce qui en était possible. + +--Et vous le révélerez aux hommes? + +--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur +insuffler une dose de curiosité qui puisse toujours vaincre leur peur. + +--Et si la curiosité ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda +avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un +sentiment plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les +plus merveilleux mystères de la caverne? + +Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu. + +--Que faut-il encore? demanda-t-il. + +Elle se taisait. + +A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux +bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires, +tendres comme une musique lointaine fut rompu. + +--Vous partez demain? demanda Gioconda. + +--Non, ce soir. + +--Je partirai bientôt aussi, répondit-elle. + +L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta +silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui à +Florence. + +--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre +pour trois mois, jusqu'à l'automne. Je lui ai demandé de +l'accompagner. + +Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le rayon de soleil +méchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent +pâles et sans vie, sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Léonard +subitement sentit qu'il revenait à la vie--timide, faible, pitoyable. + +--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas +tard. Je ne suis pas fatiguée. + +--Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le pinceau. + +--Vous ne finirez jamais le portrait? + +--Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme effrayé. Ne +viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour? + +--Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai tout à fait autre et +vous ne me reconnaîtrez plus. N'avez-vous pas dit vous-même que le +visage des gens et particulièrement des femmes changeait rapidement? + +--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à lui-même. Mais, je ne +sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible. + +--Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est +parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos +oeuvres. + +Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche. + +Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit: + +--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage! + +Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un +reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant était pour +tous deux irrévocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne +pouvait se taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une +solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abîme +qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire +calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et +cette clarté étaient semblables au sourire des morts. + +Une pitié intolérable lui serra le coeur, le rendit plus faible +encore. + +Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la +première fois depuis qu'ils se connaissaient et, en même temps, il +sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux. + +--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement. + +Lorsqu'il revint à soi--elle n'était plus là. Autour de lui régnait le +silence mort d'un après-midi d'été, beaucoup plus menaçant que le +silence d'une nuit profonde. + +Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus effrayants, +retentirent les sons métalliques de l'horloge voisine. Ils disaient, +ces sons, le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse +solitaire, l'irrémédiable fuite du passé. + +Et longtemps le dernier son trembla, répétant comme une voix humaine: + + _Di doman non c'è certezza._ + Et ne compte pas sur demain. + + +V + +Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre +dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à +Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa. + +Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait +se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui +serraient le coeur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler +avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle +fâcheuse. + +Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa +vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui +rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres +claires et tendres. + +Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui +dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour +que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il +savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et +possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir. + +--«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien», +pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et +elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il +faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux +mystères de la caverne? + +Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas +cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui. +Seulement tout au fond de son coeur où ne pénétrait aucun rayon, sous +cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment. + +Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires, +comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put +patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier +du Lungano delle Grazie. + +Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le +temps--comme cela arrive souvent en automne à Florence--avait +brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, +et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine +tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil +éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les +visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie +devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des +vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita, +près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient +plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une +animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord. + +--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger +notre discussion. + +Il s'arrêta. + +Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de +l'_Enfer_ de la _Divine Comédie_, dans lequel le poète parle du géant +Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit. + +Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet +de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la +direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche +un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête +énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc, +des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était +Michel-Ange Buonarrotti. + +Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez, +cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours +d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes +plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de +ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient +enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du +travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde +à son front--ce qui le faisait ressembler à un cyclope. + +--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard. + +Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se +terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son +absence de Florence et l'avait presque oublié. + +Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son coeur en cet +instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son +rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît +pas. + +--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur +de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en +désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage. + +Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans +regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y +arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il +s'arrêta et leva les yeux. + +Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le +troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait +beaucoup, croyant être la risée de tout le monde. + +Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de +ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil +et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son +rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant +beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui +arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord +prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt +blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée: + +--Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent +des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as +couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer +à tout, à ta courte honte. + +Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait +et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival. + +Tous les regards étaient fixés sur eux. + +Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux, +ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de +tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide +encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le +charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse. + +Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival +ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête». + +Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de +la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en +marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos +voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il +disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie +par le soleil. + +Léonard continua son chemin. + +Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un +petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son +nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant. + +Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et +piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec, +sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de +lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui +parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot +de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la +ville. Mais Léonard se taisait. + +--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez +pas encore terminé le portrait de la Gioconda? + +--Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous +intéresse? + +--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous +travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous +autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons +nous figurer une oeuvre plus finie! + +Il sourit servilement. + +Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint +subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son +impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière. + +--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage. +Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo? + +Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur. + +Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en +soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car +il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses +yeux se prirent à clignoter. + +--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de +ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est +veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de +par la volonté de Dieu, a comparu... + +Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut +qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard. + +Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à +peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui, +désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place +Frescobaldi. + +La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son +compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle +pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville, +ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de +Léonard et de la Gioconda. + +La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première +minute, lui paraissait invraisemblable. + +Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer +Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la +petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride, +disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les +autres. + + +VI + +La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise, +aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent +toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à +mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage +à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre +lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie, +de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces +ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil. + +Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la +peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en +dépit de l'avertissement donné par la _Sainte Cène_, Léonard décida de +peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari. +Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide +de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la +chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la +partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et +vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de +peinture murale subirait le même sort que la _Sainte_ _Cène_, et que +de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout +abandonner à sa courte honte». + +Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que +l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères. + +Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du +dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement +Léonard de détournement d'argent du Trésor. + +Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui +rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les +recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains, +colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au +chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les +services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en +Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise. + +«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant +exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le +travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un +traître vis-à-vis de la République.» + +Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail. +Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se +sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. +Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature; +essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il +écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de +Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les +préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même +la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte +de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le +chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta. + +C'était le portrait de monna Lisa Gioconda. + +Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait +qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle +puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son +oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant +certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille, +occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens +contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte. + +Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant +attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous +les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps +elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son +immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le +fond du portrait. + +Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il +comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec +une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle, +maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux, +reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir? + +Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière +entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus +profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»? + +Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts +contemplent les vivants? + +Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais +jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près. + +Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable +terreur glaçait son coeur. + +Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans +oser le scruter, sans vouloir savoir. + +D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on +rejette un suaire. + + +Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise, +Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan. + +Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que +vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois +les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde. + + + + +CHAPITRE XV + +LA SAINTE INQUISITION. + +1500-1513 + + «Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous + connaisse.» + + _BASILEUS LE GNOSISTE._ + + +I + +Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste +reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année +suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France, +il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires +à Florence. + +Quatre ans s'écoulèrent. + +Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un +maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de +Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio +Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un +temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient +le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de +Carmagnola. + +Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste +Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à +Milan. + +Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure +de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans, +avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la +Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet: +les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre +philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres, +qu'il avait soutiré de très fortes sommes au _devâtdâr_ de Syrie et se +les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna +Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché +dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait +dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement +riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques. +Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus +colossalement riches. + +L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus, +l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait +d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait +sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait +acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore, +mais encore celle de l'archevêque. + +Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le +dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste. + +L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres +rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques. +L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par +Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en +plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, +sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir +Cassandra. + +La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine +retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre +le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, +elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou +semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en +dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait +pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, +donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par +une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et +de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des +tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans +le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant +l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de +l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes, +des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis, +transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à +Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité +des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des +rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle +lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers +qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle +avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de +tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de +son père, Luigi Sacrobosco: + +«Pour ressusciter les morts». + +Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne +sorcière Cassandra. + +Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et +à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus +inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille +attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et +la pitié. + +Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de +sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les +collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, +s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos +Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses oeuvres inédites, ses +lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle +raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau +la prophétie de Pleuton: + +«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de +toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes +s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il +répondait: La foi de l'antique paganisme.» + +--Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton, +répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y +croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra? + +--Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec +calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de +choses. + +--Quelles choses? interrogea Giovanni. + +Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il +sentit son coeur défaillir. + +En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la +tragédie d'Eschyle _Prométhée enchaîné_, et lut quelques strophes. +Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait +pas, elle le lui expliquait. + +--Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de +l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton, +rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius +Julien? + +--Julien l'Apostat? + +--Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un +apostat, mais n'a pas osé l'être... + +Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas: + +--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est +trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les +dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères +ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal, +impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et +ayant donné aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de +Prométhée--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes. +Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que +la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné +d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi, +n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore +parler. + +Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse +de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il +n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni +la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient +les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres +prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus +terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une +bravoure désespérée. + +Ils devenaient chaque jour plus intimes. + +Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce +qui lui semblait la vérité. + +--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des +martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux +qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à +eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités +géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son +mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître: +«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.» + +--Quel maître? demanda Giovanni. + +Et il songea: + +«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne +ne le connaît.» + +--Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que +le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des +premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la +science complète ne formaient qu'un tout homogène. + +La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se +calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert +comme lui, s'étaient débattus contre _la dualité_, sombraient dans les +mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments +où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un +délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, +qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il +voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers +elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, +qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment +arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra +Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui +parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la +province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes +du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent +monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une +fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la +sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou +en Hollande. + +Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait +avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola. + +Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires +veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage +de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet +instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui +était chère. Il lui demanda: + +--Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère +dont vous m'avez parlé? + +Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre +carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre _Tabula Smaragdina_, +la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de +Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon +la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien +Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes +et sur l'autre en vieux caractères grecs: + + _Le ciel en haut, le ciel en bas, + Les étoiles en haut, les étoiles en bas, + Tout ce qui est en haut est en bas, + Si tu comprends--gloire à toi!_ + +--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni. + +--Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te +dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et +maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la +dernière coupe fraternelle. + +Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le +contenu--un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un +étrange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés +sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de +la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les +rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus +des bacchantes se rosirent de sang. + +--Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je +croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute +sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu +olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui +aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne +discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est +au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en +l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier +Réconciliateur. + +Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un +superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à +Giovanni. + +--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes +défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de +Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen. + +Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les +épaules et murmura très vite, insinuante: + +--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un +secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier +tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour +l'éternité, pareils au frère et à la soeur, à deux fiancés. + +Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses +des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme +le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants +tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux +jaunes comme de l'ambre. + +Une terreur connue glaça le coeur de Beltraffio et il songea: + +«La Diablesse blanche!» + + * * * * * + +A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo +Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt +lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio +Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules +II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite +avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de +sa nièce monna Cassandra. + +Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait +déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition. + + +II + +Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus +des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour +toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler, +marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou +bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme, +difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les +conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne +prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, +rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un +sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une +chanson--toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à +pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se +détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer +d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait +de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa +maison. + +Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche, +l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes +l'humanité. + +Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui +était le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto. + +Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le +maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se +soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait, +s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se +perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni +mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un +sort». + +Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare +avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du +Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que +Cesare préparait une trahison. + +Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses +amis. + +Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école +de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant +qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il +observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un +sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré +pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la +_Sainte Cène_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé. + +Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements +et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de +Gioconda. Il pensait à la mort. + +Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui +apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les +joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses +cheveux roux. + +--Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous? + +Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de +Vaprio: Francesco Melzi. + +Il l'embrassa paternellement. + +Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était +réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de +longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était +parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse. + +--Quelle promesse? + +--Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire. +Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au +village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous +descendions dans une mine abandonnée. + +--Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard. + +--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne +vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne +partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai +jamais. + +--Mon enfant chéri! murmura Léonard. + +Et sa voix trembla. + +De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine +avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses +bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine +abandonnée. + + +III + +Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé +peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas +d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard. +Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui, +car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en +âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé +dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses +élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles. +Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet +des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les +antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment +son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui +parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se +sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du +peuple--partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de +la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien +romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Léonard restait l'errant +sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir. + +Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations +continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger +les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que +l'heure du repos était venue. + +Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des +Médicis. + +Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent +brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de +San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de +Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance. +Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint +quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois +Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, +sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une +expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne +maladie. + +Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa +personne, de son «mauvais oeil», le maître lui conseillait de rester à +Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais +Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à +Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne +sut pas lui refuser. + +Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se +révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre. + +Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le +More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis +XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, +Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel +errant, ses voyages sans espoir. + +«Le 23 septembre 1513--inscrivait-il méticuleusement dans son +journal--j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, +Cesare, Astro et Giovanni.» + + + + +CHAPITRE XVI + +LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL + +1513-1515. + + La patience pour les outragés est comme le vêtement de ceux qui + grelottent; à mesure que le froid augmente, habille-toi plus + chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des + grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas + ton âme. _Ingiurio offendere no si potramo la tua mente._ + + LÉONARD DE VINCI + + +I + +Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser +en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa +nomination, il dit à son frère Julien: + +--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé. + +Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité +philosophique, ajouta: + +--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne +compte pas! + +Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de +savants. + +Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en +cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara +qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre. + +Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage +encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des +festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint +d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie +incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était +dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait +le distraire. + +En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il +était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia. + +Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour +d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain +Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté. + +--Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de +banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience, +savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par +Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon. + +Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été +reçu, se retira. + +Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges +pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations +matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis, +ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et +cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui. +Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du +Vatican, son coeur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur. + +En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des +planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa +chanson triste. + +Le coeur de Léonard se crispa davantage. + +--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la +tête de l'infirme. + +--Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard +scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais +voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé... + +--Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard. + +Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage. + +--Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami, +souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le +voir de suite. Où est-il? + +--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé... +éloigné... + +Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire. +Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des +mots entiers, employant l'un pour l'autre. + +--Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je +vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi. + +Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il +précéda Léonard. + +Ils montèrent au grenier. + +La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles +par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge +et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés +s'envola à grand bruit d'ailes. + +--Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre +du grenier. + +Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en +une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux +démesurément ouverts. + +--Giovanni! cria le maître. + +Puis il pâlit et sa voix se brisa. + +Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la +main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une +forte corde de soie,--telle qu'en employait le maître pour sa machine +volante,--attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la +poutre. + +Astro s'approcha de la lucarne et regarda. + +La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours +et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert +trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne +brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di +Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles. + +Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les +lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait +sa chanson triste. + +Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par +l'horreur entre ses deux élèves--le mort et le dément. + + * * * * * + +Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio, +Léonard trouva son journal et le lut attentivement: + +«La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le +dernier mystère--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en +haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je +remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges». + +Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit +qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni. + + +II + +Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint pénible à Léonard. +L'incertitude, l'attente, l'inaction forcée l'énervaient. Ses livres, +ses machines, ses essais, sa peinture, le dégoûtaient. + +Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait pu encore recevoir, +lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne +dédaignant aucun ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta +cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les +pièces de monnaie, inégales avant, en sortaient irréprochablement +rondes. + +A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'état de ses affaires +était tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements +servait à payer les intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui +avait hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la misère. + +Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. C'était la +première maladie sérieuse de son existence. Mais il n'admit pas de +docteur auprès de lui et refusa tout médicament. Seul Francesco le +soignait et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; il +estimait son amour simple et sincère qui faisait voir en lui au maître +l'ange gardien de sa vieillesse. + +L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts +pour attirer l'attention. + +Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de Médicis, Léon X +commanda à Léonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de +jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, de +perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis. + +En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec un feint désespoir: + +--Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il songe à la fin avant +d'entreprendre le commencement. + +Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de Léonard était +prononcé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait exprimé sa +condamnation. Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange +pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs lauriers: leur +redoutable adversaire était anéanti. + +Comme se donnant le mot, tout le monde se détourna de lui, l'oublia, +comme on oublie les morts. + +Léonard apprit impassiblement la réflexion du pape: il l'avait prévue +et ne s'attendait à rien d'autre. Le soir même il écrivit dans son +journal: + +«La patience pour les offensés est le vêtement de ceux qui grelottent. +A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne +sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente +ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.» + + +III + +Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne +laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne échut à son plus +proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise +de Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui prit le nom de +François Ier. + +Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit la campagne qui +avait pour but la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité +étonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentières, et +inopinément se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan, +déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à Milan. + +A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en Savoie. + +Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard se décida à tenter +la chance auprès du nouveau roi et se rendit à Pavie, où se tenait la +cour de François Ier. + +Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. En +sa qualité d'ancien mécanicien ducal, on pria Léonard d'y participer. +Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa +devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, en +laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, des lis blancs de France. + +Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes ses oeuvres et +ses autres inventions. + +François Ier conviait à son service les artistes et les savants +italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, ni Michel-Ange, +François Ier s'adressa à Léonard, lui proposant sept cents écus de +traitement et le petit château du Cloux, en Touraine, près de la ville +d'Amboise, entre Tours et Blois. + +Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, éternel exilé, sans +regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis, +de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de +Peretola, au début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France. + + +IV + +La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à +Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô, +puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont +Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit +sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut +l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse +des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur. + +A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir +les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de +traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, +il en résolut l'ascension. + +Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les +environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et, +de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au +grondement du tonnerre, répété par l'écho. + +Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur +le bras de Francesco. + +--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en +désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de +Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la +verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus +bas. + +Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois. + +Il répéta plus bas encore: + +--Pour la dernière fois..... + +Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se +trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se +détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges +éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio +Melone. + +Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que +Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre. + +--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe +plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice. +Prenez garde! + +Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des +vertigineux abîmes. + +Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant +dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles, +l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère, +l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées, +quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui +semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le +considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un +éternel sourire semblable à celui de la Joconde. + +Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il +leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans +le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout +indivisible. + + + + +CHAPITRE XVII + +LA MORT.--LE PRÉCURSEUR AILÉ. + +1516-1519 + + Pareil aux anges, tu as des ailes. + + (_Inscription sur l'Icône de saint Jean-Baptiste_). + + Les ailes seront, + + LÉONARD DE VINCI. + + +I + +Au coeur même de la France, dominant la Loire, se trouvait le château +royal d'Amboise. Le soir, au crépuscule, se reflétant dans le fleuve +désert, blanc crème et vert pâle, il paraissait léger comme une +apparition, vaporeux comme un nuage. + +De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, sur des prés, sur +les rives de la Loire, transformées au printemps en de vastes champs +de pavots rouges et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la +Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette +différence que l'une était impétueuse et jeune, et l'autre, calme, +lente, fatiguée et vieille. + +Au pied du château, se pressaient les chaumières d'Amboise, toits +pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes +cheminées de brique. + +Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité. + +Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des +croisées, se voyaient, taillés dans la pierre blanche, de gros moines +réjouis ramassés sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves +docteurs à épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. Les +mêmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout +respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dévot. + +Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la ville s'animait: +les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vêtements +des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutumé; la +nuit, du château parvenaient des airs de danses et les murs se +pourpraient à la lueur des torches. + +Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son +silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que +le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant +lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se +taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son +métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de +l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de +la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert. + +A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se +trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à +l'armurier du roi Louis XII. + +Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière. +Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait +entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau +immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers +et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de +pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit +bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa +campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans +auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier. + +Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de +Vinci. + + +II + +Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses +travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement +«Mon père» et «Maître». + +Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un +énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un +florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et +traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine à +l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à +la mer Méditerranée. + +Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à +Amboise, l'artiste explora le pays. + +Tandis que François Ier chassait, Léonard étudiait le terrain de la +Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du +Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des +cartes. + +Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un +vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été +incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More. + +Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette +sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les +chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint +par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse +dans un buisson. + +Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions +morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la +_Divine Comédie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un +vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles +des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne +flamme. + +Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint. + +Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une +distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et +entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison. + +Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces +de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces +et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue +française estropiée: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme +de pacience par force de peines que l'on me fait porter._ + +Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le +plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._ + +En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins +maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec +un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de +Milan. + +»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour +de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?» + +Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits +rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre +protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, +avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et +incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une +adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde, +d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la +corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de +présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux +préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné +Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de +Navarre, et prit du service comme condottiere. + +A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie. +Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats. + +Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte +de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César, +abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et, +là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé +de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses +vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et +expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé, +mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page +Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre, +l'embrassant et sanglotant--il aimait César. + +Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: il semblait +qu'il avait dû expirer comme il avait vécu--sans peur et sans remords. + +La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu'à la fin de ses +jours son frère bien-aimé. + +Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi sauvages et les +agriculteurs des Apennins, conservèrent également de lui un tendre +souvenir. Longtemps, ils se refusèrent à croire qu'il était mort et +l'attendaient comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou tard +ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant le peuple. + +Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et César, à la sienne +propre, Léonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa +destinée. + + +III + +Comme presque tous les projets de Léonard, le projet de la +reconstruction du château d'Amboise et celui du canal de la Sologne +n'aboutirent pas. + +Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation des +projets trop hardis de Léonard, le roi peu à peu s'en désintéressa et +bientôt les oublia. L'artiste comprit qu'en dépit de toute son +affabilité, il ne devait attendre de François Ier rien de plus que de +Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de Médicis. Son dernier +espoir d'être compris, de donner aux gens une petite partie de sa +science, de ce qu'il avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le +trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et de renoncer à +toute action. + +Au début du printemps 1517, Léonard revint au château de Cloux, +malade, miné par la fièvre des marais. En été un mieux sensible se +produisit, mais c'en était fait de sa santé. + +L'artiste commença un étrange tableau. + +A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu +couronné de raisin, les cheveux longs, efféminé, le visage pâle et +langoureux, drapé dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses +mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, un sourire +énigmatique sur les lèvres. + +Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé une améthyste +sculptée--probablement un cadeau de monna Cassandra--représentant +Dionysos. A cette pierre étaient joints les vers d'Euripide: _Les +Bacchantes_, traduits du grec et copiés par Giovanni. A plusieurs +reprises Léonard relut ces fragments. + +«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu méconnu, tu es +superbe et possèdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes +cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil +comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur de ta peau, afin +de séduire Aphrodite.» + +Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait +Bacchus «le plus terrible et le plus miséricordieux entre les dieux, +donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite». + +Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, Giovanni avait +inscrit des passages du Cantique des Cantiques: «Buvez et +enivrons-nous, bien-aimés.» + +Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença un tableau plus étrange +encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement +et une telle rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient +comptés, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hâte de +dévoiler son plus secret mystère, celui que, durant toute sa vie, non +seulement il n'avait confié à personne, mais qu'il n'avait même pas +osé s'avouer. + +En quelques mois le travail était assez avancé pour permettre de +deviner la pensée de l'artiste. Le tableau représentait cette grotte +obscure excitant la peur et la curiosité, et dont il avait souvent +entretenu monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord, +paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la contemplait +devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant +leur mystère se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et +s'anéantissaient en lui, comme une fumée, ou bien comme le son d'une +lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus réel que tout +ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie même, ressortait de +cette obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, féminin, +étrangement et séduisamment beau, rappelant les paroles de Panthée: + +«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te +caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta +pâleur pour séduire Aphrodite.» + + +IV + +Un jour d'ennui, François Ier se souvint de son désir de visiter +l'atelier de Léonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit +au château de Cloux. + +Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste +travaillait avec acharnement à son _Saint Jean-Baptiste_. + +Les rayons du soleil entraient de biais par les croisées de l'atelier, +grande pièce froide à parquet carrelé et à plafond à poutrelles. +Profitant de la dernière lumière, Léonard se hâtait d'achever la main +droite du Précurseur désignant la croix. + +Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix. + +--Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, je ne reçois personne. +Dis que je suis malade ou sorti. + +L'élève alla dans le vestibule pour congédier les importuns, mais +reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la +porte. + +Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de +la Joconde--ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir. + +Le roi entra dans l'atelier. + +Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût plutôt criard, une trop +grande profusion d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il se +parfumait à l'excès. + +Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que François Ier +portait dans son physique une majesté telle, qu'il suffisait de le +regarder pour deviner le roi. + +Léonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui, +mais François le retint et s'inclinant lui-même, l'embrassa +respectueusement. + +--Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, dit-il +aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux? + +--Je suis continuellement malade, Sire, répondit l'artiste en +éloignant le portrait de Joconde. + +--Qu'est-ce? demanda le roi. + +--Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu. + +--Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde +et plus ils plaisent. + +Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du +portrait et souleva la draperie. + +Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et +longtemps regarda, silencieux. + +--C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rêve. Voilà la +plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce? + +--Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, répondit +Léonard. + +--Quand l'as-tu peint? + +--Il y a dix ans. + +--Elle est toujours aussi jolie? + +--Elle est morte, Sire. + +--Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, a travaillé cinq +ans à ce portrait et ne l'a pas achevé, du moins, il l'affirme. + +--Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante, +il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, +que l'on peut t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille +femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as été heureux, +vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle +n'était pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore! + +Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa avait pu rester +une épouse fidèle ne pouvait même pas effleurer son cerveau. + +--Mon ami, continua François en souriant, tu es grand connaisseur en +femmes. Quelles épaules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit +être encore plus beau... + +Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui +déshabillent et possèdent, comme une impudique caresse. + +Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés. + +--Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas +d'être artiste, il faut avoir pénétré tous les mystères du coeur +féminin--labyrinthe de Dédale, pelote de fil que le diable lui-même ne +démêlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains +croisées--mais va voir au fond de son âme! + + Souvent femme varie, + Bien fol est qui s'y fie. + +Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un +tableau vers le jour. + +--Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon à n'être entendu que +du roi, mais on m'a assuré que non seulement il n'a pas aimé la +Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge... + +Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il ajouta quelque chose +de très indécent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire +beauté des élèves de Léonard. + +François Ier s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire +indulgent d'un homme du monde privé de préjugés, qui sait vivre et +n'empêche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que +dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts ni des +couleurs. + +Le tableau inachevé attira son attention. + +--Et cela, qu'est-ce? + +--D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce doit être Bacchus. + +--Et cela? demanda le roi en désignant le tableau voisin. + +--Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant. + +--C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une +femme. Il ressemble à la Joconde. Il a le même sourire. + +--Peut-être un Androgyne? observa le poète, en expliquant la fable de +Platon. + +--Aplanis nos doutes, maître, dit François Ier en s'adressant à +Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne? + +--Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en rougissant comme un +coupable,--c'est saint Jean-Baptiste. + +--Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu! + +Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la +toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tête. Ce mélange de sacré +et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en même +temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance. + +--Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. Combien m'en +demandes-tu? + +--Votre Majesté, commença timidement l'artiste, ces tableaux ne sont +pas terminés. Je songeais... + +--Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever le _Saint Jean_, +j'attendrai. Mais ne touche pas à la _Joconde_. Tu ne peux faire +mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton +prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas. + +Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prétexte de +refus. Mais que pouvait-il dire à un homme qui transformait tout en +plaisanterie ou en indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour +lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait à s'en +séparer à aucun prix? + +Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de céder la toile à +trop bon compte. + +--Allons, soit, je fixerai le prix moi-même. + +Il contempla le portrait et dit: + +--Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq cents. + +--Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer à +Votre Majesté... + +Il s'arrêta et pâlit. + +--Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense que c'est suffisant. + +Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans. + +Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une +émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier, +comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la +_Joconde_. François Ier prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, +se leva et, en adieu, embrassa le vieillard. + +--C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu +voudras. Demain j'enverrai prendre la _Joconde_. Sois tranquille, je +lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai +la conserver à la postérité. + +Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il +considérait la _Joconde_ avec des yeux affolés. Des plans enfantins +germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que +le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou +bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même +pour la suivre. + +La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la +porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis +devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et +immobile comme celui d'un mort. + +La nuit, il entra dans la chambre de Francesco. + +--Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi. + +--Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade. +Vraiment, remettez à demain. + +--Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas, +j'irai tout seul. + +Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux +s'acheminèrent vers le palais. + + +V + +Le château se trouvait à dix minutes de marche; mais la route était +mauvaise et pénible. Léonard marchait lentement en s'appuyant sur le +bras de Francesco. + +Entre les branches secouées par la bourrasque, se voyaient les +croisées illuminées du palais. + +Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un passe-temps qui lui +plaisait particulièrement. On forçait des jeunes filles à boire dans +une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravés des sujets +obscènes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de +honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de +voir et de ne pas comprendre. + +Parmi les dames, se trouvait la soeur du roi, la princesse Marguerite, +«la perle des perles». Elle avait une réputation de beauté et +d'érudition. L'art de plaire était pour elle plus important que «le +pain quotidien». Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était +indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour excessif, +considérait ses défauts comme des qualités, ses vices comme des +bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle était +prête, non seulement à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On +murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous +les cas François abusait de cet amour, profitant de ses services +autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers +et les aventures amoureuses. + +Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça Léonard, François +ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avança au devant de lui. + +Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, les salles +brillamment éclairées, des regards étonnés et ironiques +l'accompagnèrent: ce grand vieillard à longs cheveux blancs, aux yeux +presque sauvages, produisait une impression réfrigérante, même sur les +plus insouciants. + +--Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel hôte rare! Que puis-je +t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des légumes ou des +fruits? + +--Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais vous dire deux +mots... + +Le roi fixa sur lui un regard inquiet. + +--Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade? + +Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en désignant sa soeur: + +--Elle ne nous gênera pas? + +--Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose même espérer que +Son Altesse voudra bien me protéger. + +--Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir. + +--Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez désiré +m'acheter. + +--Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais +que nous étions d'accord. + +--Ce n'est pas pour l'argent, Majesté. + +--Alors? + +Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de +monna Lisa. + +--Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, ne +m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre et je ne veux pas de votre +argent. Mais laissez-le-moi--jusqu'à ma mort... + +Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard suppliant. + +Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils. + +--Sire, intervint la princesse, exaucez la prière de maître Léonard. +Il le mérite... Soyez bon. + +--Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot! + +La princesse posa une main sur l'épaule de son frère et lui murmura à +l'oreille: + +--Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant. + +--Mais elle est morte! + +--Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-même +qu'elle était vivante sur ce portrait. Soyez bon, frérot, laissez-lui +ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard! + +Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le cerveau de François +Ier. Il voulut être magnanime. + +--Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je +ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta défenderesse. Sois +tranquille, j'accomplirai ton désir. Seulement, souviens-toi, le +tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immédiatement. + +Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, de si enfantin et de si +malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui +frappa amicalement l'épaule. + +--Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te +séparera d'avec ta Joconde. + +Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main à +l'artiste, qui la baisa silencieusement. + +La musique retentit, le bal commença. Et personne ne songea plus à +l'étrange vieillard qui avait passé, telle une ombre, et disparaissait +de nouveau dans la nuit profonde. + + +VI + +Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard +continuait à travailler à son _Saint Jean_, toujours plus +difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que +le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la +draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la +comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi, +peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que +l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de +la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste, +s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa +et à Léonard comme un fils au père et à la mère. + +La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait +d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien +entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son +travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa +chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide +et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer +seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à +toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son +poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et +craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux +serviteur Baptiste Villanis. + +Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit +six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite +refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux, +cependant, bien qu'il se rétablît difficilement. + +Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux +mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la +gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, +l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de +ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais +maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard +craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les +premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à +descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau. + +Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison +s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au +maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier +dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard, +plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de +longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le +demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât. + +Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le +_Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage +était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement +serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques +mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les +doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main +du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme +vivante contre la matière morte. + + +VII + +Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé +les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les +loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on +ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis +par le froid. + +Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle +à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et +lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la +liberté au printemps. + +Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de +l'atelier le _Saint Jean_ inachevé, les dessins, les pinceaux et les +couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître +Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la +cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on +distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un +moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais +depuis de longues années établi à Amboise--vieillard simple, gai et +aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles +florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon +coeur que le narrateur. + +Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux +cartes et aux jonchets. + +Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des +heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard +sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais, +cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de +l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les +jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies; +ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras +comme des ailes et marmonnait sa triste chanson. + +Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la +maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y +répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait +devant. + +Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour +dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la +musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis, +infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle +lui rappelait sa jeunesse: + + _Quant'è bella giovinezza, + Che se fugge tuttavia, + Chi vuol esser lieto, sia: + Di doman no c'è certezza._ + +Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit +d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son +des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette +même romance--et ses méditations au sujet de la Joconde. + +Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du +maître, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long +des joues ridées de Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard +y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait--la +mort. + +«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs vont retourner à +leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel +été, croyant que ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre +chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des éléments, +prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire qu'à s'échapper du corps +pour retourner à Celui qui l'y a enfermée. + +»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la +force est la volonté du bonheur. + +»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier pour échapper à +l'imperfection; l'âme désire toujours être dans un corps, parce que +sans les organes elle ne peut agir, ni sentir. + +»Comme une journée bien employée procure un bon sommeil; une vie bien +vécue donne une douce mort. + +»Quand je croyais que j'apprenais à vivre--j'apprenais seulement à +mourir.» + + +VIII + +Au début de février, la température s'adoucit, la neige commença à +fondre sur les toits, les bourgeons éclatèrent. Le matin, lorsque le +soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans +un fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, la +tête inclinée, les mains posées sur les genoux: dans ces mains et sur +ce visage se lisait une expression de fatigue infinie. + +L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée et que Léonard +avait apprivoisée, tournoyait dans la pièce, se posait sur l'épaule de +l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme +impatiente du printemps qui s'annonçait. D'un regard attentif, Léonard +suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pensée des ailes +humaines de nouveau fermentait en son cerveau. + +Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, tout en y +songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant +définitivement un nouveau projet mûr dans son cerveau, il résolut +d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la création +de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie. + +Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, avec la même +hâte fiévreuse que celles qu'il avait mises à peindre Jean le +Précurseur. Ne songeant pas à la mort, vainquant sa faiblesse et la +maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait penché des +journées entières au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par +moment, il semblait à Francesco que ce travail était le délire d'un +fou. Une semaine s'écoula ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, +passait des nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue +l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil +auprès du feu éteint. + +L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée piaillait. +Léonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tête +inclinée sur le papier, alignait des chiffres. + +Subitement, il eut un balancement étrange et très doux; la plume tomba +de ses doigts; la tête s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort +pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses +lèvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa. + +Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière douteuse de +l'aube, il aperçut la table renversée, la chandelle éteinte, les +feuillets épars et Léonard étendu sans connaissance sur le parquet. +L'hirondelle effrayée battait le plafond de ses ailes. Francesco +comprit que c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade +resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son +délire. Revenu à lui, il exigea de suite les croquis de la machine +volante. + +--Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai plutôt que de vous +permettre de reprendre le travail avant votre complet rétablissement. + +--Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux. + +--Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les rendrai... + +--Où les as-tu mis? + +--Au grenier que j'ai fermé à clef. + +--Où est la clef? + +--Chez moi. + +--Donne. + +--Mais pourquoi, messer... + +--Donne, de suite. + +Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de colère. Afin de +ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. Léonard la cacha sous son +oreiller et se calma. + +Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. Au commencement +d'avril, après une journée calme, Melzi exténué s'endormit au pied du +lit du maître. Un choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse +était éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il +parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier sans trouver +personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait pas vu le maître. Et tout +à coup, Francesco songea aux dessins cachés dans le grenier. Il y +courut, ouvrit la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre +devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle +il écrivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il +saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son élève +et se leva en chancelant. Francesco le soutint. + +--Je te le disais, murmura Léonard avec un triste sourire--je te +disais que je terminerai bientôt. Voilà, j'ai terminé. Maintenant, +c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. +Je ne sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, tout; au +diable! + +Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les déchira +furieusement. + +De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se +relèverait plus. + +Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère et naïve, tout +ce que l'Église enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du +«mauvais oeil» de Léonard. Francesco devinait instinctivement que +Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'était pas +un impie. Cependant à l'idée qu'il pouvait mourir sans confession, +Francesco souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le maître, +mais il était incapable d'aborder avec lui un pareil sujet. + +Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible éventualité. + +--A quoi penses-tu? demanda Léonard. + +--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il +désirait vous voir. J'ai dit que c'était impossible. + +Léonard le fixa attentivement. + +--Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le +dire? + +L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il aurait voulu mourir +comme il avait vécu, en pleine liberté. Mais il eut pitié de Melzi et +posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux +sourire: + +--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain. +Je veux me confesser et communier. Demande aussi à maître Guillaume de +venir ici. + +Francesco ne répondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la +main de Léonard. + + +IX + +Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima au notaire ses +dernières volontés: il donnait quatre cents écus à ses frères en signe +de pardon; à son élève Melzi, tous ses livres, ses appareils +scientifiques, ses machines, ses manuscrits, et le reste de son +traitement; à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles et la +moitié de son vignoble près de Milan aux portes Vercelli; l'autre +moitié à son élève Salaino. A sa vieille servante Mathurine, une robe +de drap, une coiffure et deux ducats. + +Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement avec une +humilité toute chrétienne. + +Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se produisit. Enfin le +2 mai, après plusieurs jours passés sans connaissance, Francesco et +fra Guillielmo s'aperçurent que la respiration faiblissait. Le moine +lut la prière des agonisants. + +Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur le coeur du maître, +sentit qu'il ne battait plus. + +Il ferma les yeux de Léonard. + +Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde et calme +contemplation. Il fut enterré au monastère de Saint-Florentin, de +façon que chacun fût convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de +l'Église catholique. + +Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco disait: + +«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a causée la mort de celui +qui était pour moi plus qu'un frère. Tant que je vivrai, je le +pleurerai, parce qu'il m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, +tout le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme tel que lui, +et que la Nature ne saura plus créer. Que le Dieu Tout-Puissant lui +donne paix éternelle.» + + + + +TABLE + + + Pages. + + CHAPITRE I.--La diablesse blanche (1494) 3 + + CHAPITRE II.--_Ecce deus._--_Ecce homo_ (1494) 58 + + CHAPITRE III.--Les fruits empoisonnés (1495) 94 + + CHAPITRE IV.--L'Alchimiste (1494) 136 + + CHAPITRE V.--«Que ta volonté soit faite.» (1494) 157 + + CHAPITRE VI.--Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495) 199 + + CHAPITRE VII.--Le bûcher des vanités (1496) 242 + + CHAPITRE VIII.--Le siècle d'or (1496-1497) 276 + + CHAPITRE IX.--Les jumeaux (1498-1499) 341 + + CHAPITRE X.--Les calmes ondes (1499-1500) 427 + + CHAPITRE XI.--Les ailes seront (1500) 472 + + CHAPITRE XII.--Ou César.--Ou rien (1500-1503) 507 + + CHAPITRE XIII.--Le fauve pourpre (1503) 576 + + CHAPITRE XIV.--_Monna Lisa del Gioconda_ (1503-1506) 619 + + CHAPITRE XV.--La sainte Inquisition (1506-1513) 660 + + CHAPITRE XVI.--Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël + (1513-1515) 677 + + CHAPITRE XVII.--La mort.--Le précurseur ailé (1516-1519) 688 + + +ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16524-4-08. + +E. GREVIN, SUCCr + + + + +Liste des corrections: + +Original (page 155): + --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont + tous bons et charmants... + +Correction: + --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont + tous bons et charmants... + +Original (page 303): + + --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à + +Correction: + + --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. + +Original (page 666): + + --Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra. + +Correction: + + --Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by +Dmitry de Mérejkowsky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + +***** This file should be named 37201-8.txt or 37201-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/2/0/37201/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roman de Léonard de Vinci + La résurrection des Dieux + +Author: Dmitry de Mérejkowsky + +Translator: Jacques Sorrèze + +Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<p class="center"><small><b>DMITRY DE MÉREJKOWSKY</b></small></p> + +<h1><small>LE ROMAN</small><br /> +<span class="font90">DE</span><br /> +LÉONARD DE VINCI</h1> + +<p class="title">—LA RÉSURRECTION DES DIEUX—<br /> +TRADUIT DU RUSSE<br /> +<small>PAR</small><br /> +<big>JACQUES SORRÈZE</big></p> + +<div class="figcenter"><img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" +alt="colophon" title="" /></div> + +<p class="title">PARIS<br /> +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> +3, RUE AUBER, 3</p> + +<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="font90 center">Droits de traduction et de reproduction réservés<br /> +pour tous pays, y compris la Hollande.</p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2><small>LE ROMAN</small><br /> +DE LÉONARD DE VINCI</h2> + +<hr class="c5" /> + +<p class="left65">«<i>Sentio, rediit ab inferis Iulianus.</i><br /> +—Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»</p> + +<p class="right">PÉTRARQUE.</p> + +<p class="left65">«Un choc s'est produit entre les deux idées les +plus opposées qui puissent exister sur la Terre: le +Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; Apollon +du Belvédère, le Christ.»</p> + +<p class="right">DOSTOIEWSKY.</p> + +<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="center"><b>LA DIABLESSE BLANCHE</b></p> + +<p class="center"><b>1494</b></p> + +<p class="left5 p2">«Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très grande +joie des citoyens et on la plaça près de «<i>Fonte Gaja</i>» (la Source de +Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre +contre Florence, un des gouverneurs se leva à une séance du comice et +dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le culte des idoles. Je +suppose donc que notre armée essuie des défaites par la faute de la +Vénus que nous avons érigée sur la place principale de la ville. Le +courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser l'idole +et de l'enterrer en terre florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la +colère céleste.» Ainsi firent les citoyens de Sienne.»</p> + +<p class="right">(<i>Notes du sculpteur florentin</i> <span class="smcap">LORENZO GHIBERTI</span>) +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, +se trouvaient les grands entrepôts de la corporation +des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +de garde-manger, soutenues par des solives grossières, +se collaient aux maisons, touchaient presque à +leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une +étroite languette de ciel. Même de jour, la rue paraissait +sombre. A l'entrée des magasins, se balançaient, +pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de +laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le +tournesol, en incarnat par la garance, en bleu foncé +par la guède rendue corrosive par l'alun toscan. Le +ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de pierres +plates, et recevait les liquides déversés par les cuves +des teinturiers, prenait les coloris les plus divers, +comme s'il charriait des gemmes. La porte principale +de l'entrepôt portait les armes de la corporation: sur +champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de +laine blanche.</p> + +<p>Dans un des appentis servant de bureau, entour +de notes commerciales et de gros livres de comptes, +se tenait le richissime marchand florentin, le <i>prieur</i> +de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.</p> + +<p>C'était une froide journée de mars. Transi par +l'humidité qui montait des caves, le vieillard grelottait +sous sa vieille pelisse doublée d'écureuil, usée +aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière son +oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant, +il parcourait négligemment, semblait-il—en +réalité très attentivement—les feuillets de parchemin +d'un énorme livre portant à droite le mot <i>Doit</i> et à +gauche le mot <i>Avoir</i>. Les inscriptions des marchandises +étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +points, ni virgules, avec des chiffres romains—les +chiffres arabes étant considérés comme une innovation +puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première +page, en grandes lettres, se détachait la mention +suivante:</p> + +<p>«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte +Vierge Marie, ce livre de compte commence l'an +quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance +du Christ.»</p> + +<p>Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions +et corrigé une erreur dans la liste des marchandises +reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué, +se renversa sur le dossier de son siège, ferma les +yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait +expédier à son principal commis, au sujet de la foire +des draps qui se tenait à ce moment, à Montpellier, +en France.</p> + +<p>Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et +reconnut Grillo, le fermier qui lui louait les prés et les +vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la +vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses +mains un panier plein d'œufs soigneusement enveloppés +de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en +bas, deux jeunes coqs liés par les pattes.</p> + +<p>—Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité +qui lui était coutumière, aussi bien vis-à-vis +des riches que des humbles, comment te portes-tu? +Je crois le printemps bien favorable.</p> + +<p>—Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le +printemps n'est plus une joie, car nos os geignent pis +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +qu'en hiver et soupirent après la tombe... Voilà, +ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre +Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...</p> + +<p>Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés +de fines rides.</p> + +<p>Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.</p> + +<p>—Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous +le temps de terminer avant l'aube?</p> + +<p>Grillo soupira péniblement et resta songeur.</p> + +<p>—Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. +Seulement, comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer?</p> + +<p>—Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas +attendre; que quelqu'un pouvait avant nous exécuter +notre projet.</p> + +<p>—Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. +C'est un péché. Notre besogne sera plutôt impure et... +nous sommes en semaine sainte...</p> + +<p>—Je prends sur moi la responsabilité du péché. +Ne crains rien. Je ne te trahirai pas. Une seule idée +m'inquiète: trouverons-nous quelque chose?</p> + +<p>—Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père +connaissaient la colline de la Grotte-Humide. +Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean. +Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là +dans le pays. Dernièrement, par exemple, quand +on a creusé le puits dans le vignoble, près de la +Mariniola, on a sorti de la glaise un diable entier.</p> + +<p>—Que dis-tu? Quelle sorte de diable?</p> + +<p>—En métal, avec des cornes. Des jambes velues +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +de bouc armées de sabots. Et une drôle de gueule, +comme s'il riait en dansant sur une jambe en claquant +des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.</p> + +<p>—Qu'en a-t-on fait?</p> + +<p>—Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.</p> + +<p>Messer Cipriano eut un geste de colère.</p> + +<p>—Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?</p> + +<p>—Vous étiez à Sienne pour affaires.</p> + +<p>—Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. +Je serais venu moi-même, je n'aurais regretté aucune +somme d'argent... Je leur aurais donné dix cloches, +à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une +cloche un faune dansant... Peut-être une œuvre du +maître grec Scopas!</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. +Ces imbéciles sont déjà punis. Depuis deux ans que +la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et +les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et +le son de la cloche est mauvais.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; +elle ne réjouit pas les cœurs chrétiens; elle bavarde +sans suite. Comment voulez-vous qu'on puisse fondre +une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le +curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on +déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire +l'affaire avec circonspection. Se préserver par la +prière, car le diable est fort et malin; il entre par +une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +tentés avec cette main de marbre que Zaccheo a +découverte l'an dernier. Que de malheurs nous ont +accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!</p> + +<p>—Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?</p> + +<p>—C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. +Nous soupions. Et à peine la ménagère avait-elle +posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le +neveu de mon parrain, arrive en courant. Je dois +vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ +du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais +planter du chanvre. «Patron! eh! patron! me crie +Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des dents.—Seigneur! +Petit, qu'as-tu?—Il y a quelque chose +d'étrange dans le champ, qu'il me répond; un cadavre +sort de dessous terre. Si vous ne me croyez pas, allez +voir vous-même.</p> + +<p>»Nous y allâmes avec des lanternes.</p> + +<p>»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la +futaie, éclairant quelque chose de blanc dans la terre +fraîchement retournée. Nous nous penchons; je +regarde: une main sort de terre, une main blanche +avec de jolis doigts fins de patricienne. «Que le +diable t'emporte! Qu'est-ce que c'est que cette horreur-là?» +J'abaisse ma lanterne dans le trou pour +mieux me rendre compte, et tout à coup, la main +remue, les doigts m'attirent. Alors je n'ai pu m'en +empêcher, j'ai crié, les jambes coupées net par la peur. +Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est rebouteuse +et sage-femme, très brave et forte pour son +grand âge, nous dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +avez-vous peur? Ne voyez-vous pas que cette main +n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est +une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, +elle l'arracha comme une betterave. La main +était brisée un peu au-dessus du poignet, «Grand'mère, +m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous +allons vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.—Non, +me répond-elle, il faut d'abord la +porter au curé pour qu'il récite les prières d'exorcisme.» +Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été +voir le curé et a caché la main dans un coin de son +alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses +amulettes. Je me fâchai; j'exigeai qu'elle me la rendît; +la vieille s'entêta et à partir de ce moment fit des +cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents, +elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. +De même elle guérissait de la fièvre, des coliques et +du haut mal. Pour les animaux également; si une +vache mettait bas difficilement, ma grand'mère appliquait +la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait +et le veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait +déjà sur la paille.</p> + +<p>»On en jasa dans les villages environnants. La +vieille gagna beaucoup d'argent. Moi je n'en tirais +aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait +pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il +m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait +fils damné, serviteur du diable; me menaçait +de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte +Communion. Et les gamins couraient derrière moi +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le +sorcier, le petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont +vendu leur âme au diable!» Le croiriez-vous? la +nuit même je n'étais pas tranquille: il me semblait +voir continuellement cette main de marbre s'avancer +vers moi; je la sentais me prendre doucement par le +cou comme pour me caresser de ses doigts longs et +froids et, tout à coup, me saisir à la gorge pour +m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh! +songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour +donc je me levai avant l'aube et pendant que ma +grand'mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas +de son alcôve, je pris la main et je vous l'apportai. +L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus +que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous +ne regrettons rien. Que le Seigneur vous envoie tous +les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos +enfants et à vos petits-enfants.</p> + +<p>—Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après +ce que tu racontes, Grillo, nous trouverons quelque +chose dans la colline du Moulin.</p> + +<p>—Pour trouver, nous trouverons, continua le +vieux en soupirant. Seulement... pourvu que le père +Faustino n'en ait vent! S'il apprend notre projet, il +m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les habitants. +Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez +pas mon bienfaiteur; dites un mot en ma +faveur au juge...</p> + +<p>—Au sujet de la terre que te dispute le meunier?</p> + +<p>—C'est cela même. Le meunier est un malin +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +qui sait trouver la queue du diable. J'avais fait cadeau +d'une génisse au juge; alors, il lui offrit une vache. +Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui +engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, +mon bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe +de la colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie. +Pour personne d'autre je ne chargerais mon +âme d'un tel péché!</p> + +<p>—Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes +amis, je l'intéresserai à toi. Et maintenant, va. On +te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette +nuit même nous partirons pour San Gervasio.</p> + +<p>Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, +cependant que messer Cipriano s'enfermait +dans son cabinet de travail où personne hormis lui +n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les +murs étaient couverts de bronzes et de marbres; des +médailles anciennes s'encastraient dans des planches +garnies de draps; des fragments de statues emplissaient +les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes, +de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, +d'Asie Mineure et d'Égypte, messer Buonaccorsi +se faisait expédier des antiquités de tous les pays du +monde.</p> + +<p>Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer +Cipriano s'adonna de nouveau à l'étude de l'importation +sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la +lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots +empilés jusqu'au plafond étaient éclairés nuit et +jour par une lampe qui brûlait devant l'image de +la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio +et Giovanni. Doffo, commis principal de messer +Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le +visage naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage +des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la +figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux +rares cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait +rapidement les étoffes à l'aide de l'ancienne +mesure florentine, la <i>canna</i>. Giovanni Beltraffio, élève +peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de +dix-neuf ans, timide et gauche, portant dans ses yeux +gris une tristesse infinie et en toute sa personne une +profonde indécision, était assis, les jambes croisées, +sur un ballot et écoutait.</p> + +<p>—Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait +Antonio à voix basse et rageuse. On déterre les +idoles.</p> + +<p>—Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, +six pieds, huit pouces, ajouta-t-il en s'adressant +à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.</p> + +<p>Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +avec colère, mais si adroitement, qu'il tomba juste à +la bonne place. Et levant l'index d'un air prophétique, +imitant le frère Savonarole, il continua:</p> + +<p>—<i>Gladius Dei super terram cito et velociter.</i> Saint-Jean +à Pathmos eut une vision: Un ange prit le +diable, le serpent, et l'enchaîna pour mille ans, le +précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin +qu'il ne puisse plus tenter le monde tant que ne se +seraient pas écoulées les mille années. Aujourd'hui +Satan s'évade de son cachot. Les mille ans sont révolus. +Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de l'Antechrist +sortent de dessous terre, brisant le sceau de +l'Ange pour tenter l'univers. Malheur aux hommes, +sur la terre et sur la mer!</p> + +<p>—Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, +quatre pieds, neuf pouces.</p> + +<p>—Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec +une curiosité craintive et avide, que toutes ces apparitions +doivent prouver...</p> + +<p>—Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. +Maintenant, on ne se contente plus de déterrer les +anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres +et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable. +Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. +Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les +dieux impurs qu'ils adorent: au lieu de saint Jean, +Bacchus; à la place de la Sainte-Vierge, Vénus. On +devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la +cendre au vent!</p> + +<p>Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +de l'employé. Giovanni, fronçant ses fins sourcils, +se taisait, n'osant répliquer.</p> + +<p>—Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre +cousin, messer Leonardo da Vinci, prenait parfois +des élèves. Je désire depuis longtemps...</p> + +<p>—Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu +veux, Giovanni, perdre le salut de ton âme..., va chez +messer Leonardo.</p> + +<p>—Comment? Pourquoi?</p> + +<p>—Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt +ans, je lui dois le respect; mais il est dit dans l'Écriture: +«Détourne-toi de l'hérétique.» Messer Leonardo +est un hérétique et un athée. Il croit, à l'aide des +mathématiques et de la magie noire, pénétrer les +mystères de la nature.</p> + +<p>Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette +phrase du dernier sermon de Savonarole:</p> + +<p>—La science de ce siècle est folie devant Dieu. +Nous connaissons ces savants: tous s'en vont chez le +diable (<i>tutti vanno alla casa del diavolo</i>).</p> + +<p>—Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus +timidement, que messer Leonardo était en ce moment +à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de Milan?</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des +tableaux qui ont appartenu à feu Laurent le Magnifique.</p> + +<p>—Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, +interrompit Antonio en se détournant pour mesurer +une coupe de drap vert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo +s'étira joyeusement et ferma le livre. Giovanni sortit +dans la rue.</p> + +<p>Les toits humides se découpaient sur le ciel gris +teinté de rose. Il bruinait. Tout à coup, d'une croisée +de la ruelle voisine, s'échappa une chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p> +<p>O montagnardes et pastourelles errantes...</p> +</div></div> + +<p>La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, +Giovanni devina que la chanteuse filait. Il écouta, se +souvint qu'on était au printemps et sentit son cœur +s'emplir d'une tristesse irraisonnée.</p> + +<p>—Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du +diable? Es-tu sourde? Viens vite, le souper refroidit.</p> + +<p>Les <i>zoccoli</i> (souliers de bois), claquèrent, précipités, +sur le parquet de briques, et tout se tut.</p> + +<p>Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la +fenêtre: dans ses oreilles s'égrenait le chant printanier, +pareil aux sons voilés d'une flûte lointaine:</p> + +<p class="poem"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p> + +<p>Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la +maison du prieur Buonaccorsi, monta un escalier +raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et +frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de +bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une +table, Giorgio Merula, chroniqueur de la cour du duc +de Milan.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à +Florence acheter des manuscrits rares de la bibliothèque +Laurent de Médicis et, selon son habitude, +s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi, +qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant +un relais, sur la route de Milan, Merula s'était +lié avec Giovanni Beltraffio, avait admiré sa belle +écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon +scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de +Cipriano.</p> + +<p>Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait +attentivement un vieux livre, qui ressemblait à un +missel. Il passait avec précaution une éponge humide +sur le parchemin—un parchemin très fin fabriqué +avec de la peau d'agneau irlandais mort-né—effaçait +certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait +avec un lissoir et ensuite examinait de nouveau en +levant le livre vers la lumière.</p> + +<p>—Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi +d'émotion. Allons, sortez, mes pauvres! Montrez-vous +à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes donc longues +et jolies!</p> + +<p>Il claqua des doigts et releva de dessus son travail +sa tête chauve, son visage bouffi, sillonné de rides, +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +tendres et mobiles, au centre duquel s'avançait un +nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, pleins +de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le +rebord de la croisée étaient posés une cruche de terre +et un verre. Le savant se versa une rasade, vida le +verre d'un trait, toussa et allait se remettre à son travail, +lorsqu'il aperçut Giovanni.</p> + +<p>—Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je +m'ennuyais après toi. Je me demandais où tu traînais? +Peut-être as-tu déjà découvert quelque belle +fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est +pas un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon +temps. Tu n'as peut-être jamais vu une chose aussi +amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la montrerai... +Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour +un sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux +chiffons. Allons, tant pis, je te le montre tout de +même et seulement à toi.</p> + +<p>Il lui fit signe d'approcher.</p> + +<p>—Ici, ici, plus près du jour.</p> + +<p>Et il lui indiqua une page couverte de caractères +serrés. C'étaient des prières, des psaumes, avec des +notes énormes et informes. Reprenant le livre des +mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre page, +le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là +où le savant avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, +tout à fait dissemblables, à peine visibles, +restes incolores de l'écriture antique. Ce n'étaient +plus des lettres, mais des fantômes de lettres, très +pâles et très effacées!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +—Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. +Les voilà, les amours! La farce est bonne, dis, moinillon?</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda Giovanni.</p> + +<p>—Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, +des fragments d'une antique anthologie. Peut-être des +chefs-d'œuvre de la poésie hellénique, inconnus à +l'univers. Et dire que, sans moi, ils n'auraient pas vu +le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des siècles, +sous ces psaumes et ces antiennes!</p> + +<p>Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser +les précieux parchemins, grattaient les vers païens et +les remplaçaient par des cantiques.</p> + +<p>Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais +la transperçant seulement, emplit la chambre de sa +lueur rosée déclinante, et sur ce fond, les lettres antiques +creusées dans le parchemin ressortaient plus +visibles encore.</p> + +<p>—Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! +répétait Merula avec enthousiasme. Je crois que c'est +un hymne aux dieux olympiens. Regarde, on peut +lire les premières lignes.</p> + +<p>Et il traduisit du grec:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.</p> +<p>Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,</p> +<p>Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.</p> +</div></div> + +<p>—Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +moinillon. Seulement, il est presque indéchiffrable.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p> +<p>Joie des dieux et des hommes...</p> +</div></div> + +<p>Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.</p> + +<p>Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, +les creux disparurent noyés dans l'uniformité jaune +du parchemin. Les ombres fuyaient. On ne voyait +plus que les caractères gras et noirs du rituel et les +énormes notes disgracieuses du psaume repentant:</p> + +<div class="blockquote"> +Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne +dans ma misère et me trouble: mon cœur frémit et je +crains les tourments de la mort. +</div> + +<p>Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre +dans l'obscurité. Merula emplit son verre de vin, le +vida d'un trait et l'offrit à son camarade.</p> + +<p>—Allons, mon petit frère, à ma santé: <i>vinum +super omnia bonum diligamus!</i></p> + +<p>Giovanni refusa.</p> + +<p>—Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais +qu'as-tu aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme +si on t'avait plongé dans l'eau? Ce bigot d'Antonio +t'a encore effrayé par ses prophéties? Crache dessus, +Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler ainsi? +Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +—Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. +Il t'a donc envoûté? Écoute, petit; sors toute cette +folie de ta tête. Reste plutôt mon secrétaire; je t'apprendrai +le latin, je ferai de toi un jurisconsulte, un +orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu conquerras +la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe +Sénèque disait déjà que c'était un métier +indigne d'un homme libre. Regarde, tous les peintres +sont des hommes ignorants et grossiers...</p> + +<p>—J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que +messer Leonardo était un grand savant.</p> + +<p>—Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas +lire le latin. Il confond Cicéron avec Quintilien et +ignore l'odeur du grec. Quel savant! Cela ferait rire +les poules, si elles t'entendaient.</p> + +<p>—On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de +merveilleuses machines et que ses observations sur la +nature...</p> + +<p>—Des machines, des observations? Mon petit, avec +cela on ne va pas loin. Dans mes <i>Beautés de la langue +latine</i>, <span class="smcap">Élégantiæ linguæ latinæ</span>, se trouvent réunies +plus de deux mille nouvelles formes élégantes de +discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il +m'a fallu? Arranger d'ingénieux rouages à des +machines, regarder voler les oiseaux et pousser les +herbes... ce n'est pas de la science, c'est un amusement +d'enfant!</p> + +<p>Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant +son interlocuteur par la main, il lui dit avec une +calme gravité:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +—Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres +sont les anciens, Grecs et Romains. Ils ont fait +tout ce que les hommes peuvent faire sur la terre. Nous +n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est dit: +«L'élève ne peut être au-dessus du maître.»</p> + +<p>Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement +malin dans les yeux de Giovanni et subitement +ses rides se détendirent en un large sourire:</p> + +<p>—Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, +et je t'envie. Un bourgeon printanier, voilà tout ce que +tu es! Tu ne bois pas de vin, tu fuis les femmes... +Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le démon. Tu +es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à +ce livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous +l'hymne à Aphrodite!</p> + +<p>—Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il +temps d'éclairer?</p> + +<p>—Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me +souvenir de ma jeunesse.</p> + +<p>Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.</p> + +<p>—Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me +regardes et tu penses: Le vieux barbon est ivre et dit +des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai quelque chose +là dedans.</p> + +<p>Avec suffisance, il désigna du doigt son front +chauve.</p> + +<p>—Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier +professeur venu, il te dira si quelqu'un a surpassé +Merula dans les élégances de la langue latine? +Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les +ruines de la porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si +haut que la tête me tournait; une pierre se détachait +sous mes pieds, j'avais à peine le temps de m'agripper +à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours entiers +en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies +paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est +perchée la caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je +plaisantais avec elles et de nouveau je reprenais mon +travail. Là, où les pierres s'étaient effritées sous le +lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: <i>Gloria +Romanorum</i>.</p> + +<p>Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps +éteint des grands mots, il répéta sourdement:</p> + +<p>—<i>Gloria Romanorum!</i> Gloire aux Romains! Eh, +se souvenir n'est-ce pas revivre? déclara-il.</p> + +<p>Et avec un geste large levant son verre, d'une voix +enrouée il entonna la chanson bachique des rhéteurs:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je ne me tromperai pas à jeun</p> +<p class="i2">D'un iota, d'un mot.</p> +<p>Toute ma vie s'écoula au cabaret,</p> +<p class="i3">Et je mourrai</p> +<p class="i2">Derrière un tonneau.</p> +<p>J'aime la chanson comme le vin</p> +<p class="i1"> Et les latines grâces.</p> +<p>Si je bois, je chante aussi,</p> +<p class="i1">Et bien mieux qu'Horace.</p> +<p>Dans mon cœur bouillonne l'ivresse.</p> +<p class="i1"><i>Dum vinum potamus.</i></p> +<p>Frères, chantons l'hymne à Bacchus,</p> +<p class="i1"><i>Te Deum laudamus...</i></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +Une toux obstinée l'empêcha d'achever.</p> + +<p>La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; +Giovanni distinguait avec peine les traits du vieillard. +La pluie devenait plus forte et l'on entendait les +gouttes tomber dans le ruisseau.</p> + +<p>—Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec +peine. Que te disais-je? Ma femme est une beauté. +Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu te souviens +du vers:</p> + +<p class="poem"> +<i>Tu regere imperio populos, Romane, memento...</i></p> + +<p>»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! +Les maîtres du monde!</p> + +<p>Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des +larmes dans ses yeux.</p> + +<p>—Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, +c'est honteux à dire... Par exemple, ne fût-ce que +notre duc de Milan, Ludovic le More. Certainement, +je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de +Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée +et à César. Mais, au fond de mon âme, Giovanni, au +fond de mon âme...</p> + +<p>Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup +d'œil vers la porte et s'approchant de son interlocuteur, +lui glissa à l'oreille:</p> + +<p>—Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais +éteint et ne s'éteindra jamais l'amour de la liberté. +Seulement ne le dis à personne. Les temps sont mauvais. +Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... +Des pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte +et se croient les égaux des antiques!... Et de quoi se +réjouissent-ils? Tiens, un mien ami m'écrit de Grèce, +que dernièrement, dans l'île de Chio, les lavandières +du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé +un véritable dieu ancien, un triton, avec une queue +de poisson et des nageoires. Elles en eurent peur, +les bêtes. Elles ont cru que c'était le diable et elles +se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, faible +et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le +sable, grelottant et chauffant son dos vert au soleil, +les ignobles femmes prirent courage, l'entourèrent en +récitant des prières et se mirent, au nom de la Sainte +Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles l'ont mis +à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier +des dieux de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de +Neptune.</p> + +<p>Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa +poitrine, et deux larmes roulèrent de ses yeux, deux +larmes de pitié pour l'antique phénomème marin tué +par les lavandières chrétiennes.</p> + +<p>Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce +et ferma les volets. Les visions païennes s'évanouirent. +Merula, alourdi par le vin, ne put descendre souper +avec son hôte; il fallut le mettre au lit comme un +enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta l'insouciant +ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant +pas à s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée +obsédante—à Léonard de Vinci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé +par son oncle Oswald Ingrim, le maître ès vitraux, +pour acheter des couleurs spécialement vives et transparentes, +telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part +ailleurs que dans cette ville.</p> + +<p>Le maître ès vitraux—<i>magister a vitriacis</i>—natif +de Grätz, élève du célèbre artiste de Strasbourg +Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, travaillait aux +vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan. +Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur +Rheinhold Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, +de sa mère, originaire de la Lombardie, femme +de mœurs légères au dire d'Oswald et qui avait été +le mauvais génie de Rheinhold.</p> + +<p>Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en +enfant peureux et solitaire, avait l'âme assombrie par +les interminables récits d'Oswald Ingrim au sujet des +forces impures, telles que les démons, les sorcières +et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale +pour le démon féminin des légendes septentrionales—la +Diablesse blanche.</p> + +<p>Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle +Ingrim le menaçait de la Diablesse blanche et immédiatement +Giovanni se taisait, enfouissait la tête sous +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +les couvertures; mais à côté de la peur, naissait chez +lui un ardent et curieux désir de voir une fois au +moins celle qui lui causait tant d'effroi.</p> + +<p>Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un +métier, Oswald le confia à un moine iconographe, +fra Benedetto.</p> + +<p>C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à +Giovanni, avant toute chose, au début d'un travail, +à appeler la protection de Dieu puissant, de la Vierge +Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, le +premier iconographe chrétien, et de tous les saints +du paradis; ensuite à s'orner d'amour, de crainte, +d'obéissance et de patience; enfin, à maroufler des +toiles avec un jaune d'œuf mêlé au suc lacté des +jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé +d'eau; à préparer, pour les tableaux, des planches en +bois de figuier ou de hêtre, en les frottant avec de la +poudre d'os calcinés et en employant à cet usage des +os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou +des épaules de mouton.</p> + +<p>C'étaient des recommandations infinies. Giovanni +savait à l'avance avec quel dédain fra Benedetto dresserait +les sourcils quand quelqu'un lui parlerait de la +couleur dénommée <i>sang de dragon</i>, sans manquer de +répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun +honneur.» Giovanni devinait que les mêmes paroles +avaient dû être prononcées par le professeur de +fra Benedetto et par le professeur du professeur de +celui-ci.</p> + +<p>Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +lorsqu'il lui confiait les secrets du métier qui +semblaient au moine le comble de l'art et de la ruse: +tel, par exemple, le principe de prendre, pour les +visages jeunes, des œufs de poule citadine, à cause +du jaune plus clair, tandis que le jaune plus foncé +des œufs de poule villageoise convenait mieux aux +chairs vieillies.</p> + +<p>En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un +artiste naïf comme un enfant; il se préparait à l'ouvrage +par des jeûnes et des veilles et, avant de commencer, +priait Dieu de lui donner la force et la +raison. Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, +son visage s'inondait de pleurs.</p> + +<p>Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps +considéré comme l'un des plus grands artistes. Mais +dans les derniers temps, un trouble s'emparait de l'élève +quand, expliquant son unique règle d'anatomie—la +grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus +un tiers celle de son visage—fra Benedetto ajoutait, +avec le même mépris que pour le sang de dragon: +«En ce qui concerne celui de la femme, laissons-le +de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» +Et il était aussi convaincu de cela que de cette autre +tradition qui voulait que chez les poissons et tous les +animaux non pensants, le dos soit sombre et le ventre +clair; ou que l'homme ait une côte de moins, puisque +Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.</p> + +<p>Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, +en personnifiant chaque élément par un animal, +Fra Benedetto choisit la taupe pour la terre, le poisson +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +pour l'eau, la salamandre pour le feu et le caméléon +pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était +un superlatif de <i>camello</i>, qui veut dire en italien +«chameau», le moine dans la simplicité de son cœur +avait représenté l'air sous l'aspect d'un chameau +ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et lorsque les +jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant +son erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une +humilité chrétienne, tout en gardant sa conviction qu'il +n'y avait pas de différence entre un chameau et un +caméléon.</p> + +<p>Toutes les autres connaissances du moine en histoire +naturelle étaient au même niveau.</p> + +<p>Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées +dans l'esprit de Giovanni: «Le démon de la science +humaine», disait le moine. Mais quand, avant son +départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut +l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, +tous ces doutes envahirent son âme avec une telle +force, qu'il ne put y résister. Cette nuit-ci, couché +auprès de messer Giorgio qui ronflait paisiblement, +pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, +mais plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. +Alors il résolut de recourir au pouvoir céleste et +fixant un regard plein d'espoir, dans l'impénétrable +obscurité, il pria:</p> + +<p>—Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si +messer Leonardo est réellement un athée et que sa +science contienne le péché et la tentation, fais en sorte +que je ne songe plus à lui et que j'oublie ses dessins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas +pécher. Mais si, sans te déplaire et glorifiant ton nom, il +est possible d'apprendre, dans le noble art de la peinture, +tout ce que fra Benedetto ignore et que je désire +tant savoir: l'anatomie, la perspective, les merveilleuses +lois des ombres et des lumières—alors, ô Seigneur, +donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon +âme afin que je ne doute plus; fais en sorte que messer +Leonardo me prenne pour élève et que fra Benedetto—si +bon—me pardonne et comprenne que je +ne suis pas fautif devant toi.</p> + +<p>Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement +et se calma. Ses pensées s'embrouillèrent: il se +rappelait le bruit de la pointe émeri rougie à blanc, +coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se +découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. +Une voix, ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus +d'ébréchures, plus d'ébréchures sur les bords, le vitrail +tiendra mieux», et tout disparut. Il se tourna sur le +côté et s'endormit. Giovanni eut un songe qu'il se +rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il était +dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant +une grande fenêtre à verres multicolores. Le vitrail +représentait la récolte de la vigne mystérieuse dont il +est dit dans l'Évangile: «Je suis la vigne de la vérité +et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié +reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses +plaies. Les papes, les cardinaux, les empereurs, le +recueillaient et roulaient des fûts. Les apôtres apportaient +les grappes que saint Pierre piétinait. Dans le +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps +ou coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, +passa un chariot attelé d'animaux évangéliques: le +lion, le taureau, l'aigle, que conduisait l'ange de +saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux avec de +semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais +jamais il n'avait vu de telles couleurs—sombres et +lumineuses comme des pierres précieuses. Celle qu'il +admirait le plus était le sang vif du Sauveur. Du fond +de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les sons +de sa chanson favorite:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>O fior di castitate,</i></p> +<p><i>Odorifero giglio,</i></p> +<p><i>Con gran soavitate</i></p> +<p><i>Sei di color vermiglio,</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O fleur de pureté,</p> +<p>Lis parfumé,</p> +<p>Avec grande suavité</p> +<p>Tu es de couleur vermeille.</p> +</div></div> + +<p>Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la +voix d'Antonio da Vinci murmura à son oreille: +«Fuis, Giovanni, fuis, <i>elle</i> est ici!» Il voulut +demander <i>qui</i>? mais comprit que la Diablesse +blanche se tenait derrière lui. Un froid sépulcral +souffla et tout à coup, une main lourde, une main +qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, cherchant +à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il +cria, s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant +son lit et rejetait les couvertures:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +—Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.</p> + +<p>—Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore +endormi.</p> + +<p>—As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.</p> + +<p>—Je n'irai pas...</p> + +<p>—Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour +rien? J'ai commandé exprès de seller la mule noire +pour qu'il nous soit plus commode d'y monter à deux. +Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De +quoi as-tu peur, moinillon?</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...</p> + +<p>—Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand +maître Léonard de Vinci.</p> + +<p>Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, +se vêtit hâtivement.</p> + +<p>Ils sortirent dans la cour.</p> + +<p>Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des +conseils, courait, s'agitait. Quelques amis de messer +Cipriano, entre autres Léonard de Vinci, devaient se +rendre directement, par un autre chemin, à San +Gervasio.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les +nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles clignotaient +comme de petites lampes soufflées par la brise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant +des étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant +San Marco, ils approchèrent de la tour dentelée +qui défend la porte San Gallo. Les gardiens, endormis, +discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas de +quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux +pourboire, consentirent à les laisser sortir de la ville.</p> + +<p>La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. +Évitant plusieurs villages pauvres à ruelles serrées +ainsi que celles de Florence, à maisons hautes comme +des forteresses, bâties en pierres mal équarries, les +voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers appartenant +aux habitants de San Gervasio, descendirent +de cheval au rond-point des deux routes et à travers +les vignes de messer Cipriano, atteignirent la colline +du Moulin.</p> + +<p>Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.</p> + +<p>Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte +Humide» se dessinaient vaguement dans l'obscurité, +les murs de la villa Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, +se dressait un moulin à eau. De fiers cyprès +noircissaient le haut de la colline.</p> + +<p>Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait +creuser. Merula désigna un autre emplacement, au +pied de la colline, où l'on avait trouvé la main de +marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier Strocco, +assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte +Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée +pour les marais».</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait +Grillo.</p> + +<p>Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement +remuée. Une chauve-souris effleura le visage de +Giovanni. Il frissonna.</p> + +<p>—Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit +pour l'encourager Merula en frappant amicalement +sur son épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Si +encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons +assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, +dans la quatre cent cinquantième olympiade—Merula +employait toujours la chronologie antique—sous le +pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du +tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage +romain portant l'inscription: «Julie, fille de Claude», +les terrassiers lombards ont trouvé le corps, couvert +de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui paraissait +endormie. Le rose de la vie était encore sur ses +joues. On aurait cru qu'elle respirait. Une foule +incalculable entourait son cercueil. Des pays lointains, +on venait la voir, tant Julie était belle; si +belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne +l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, +en apprenant que le peuple adorait une païenne +morte, et ordonna de l'enterrer une nuit, mystérieusement... +Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on +fait parfois!</p> + +<p>Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait +rapidement. Tout à coup, la pioche d'un +ouvrier sonna. Tous se penchèrent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +—Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait +jadis jusqu'ici.</p> + +<p>A San Gervasio, un chien hurla.</p> + +<p>«On a profané une tombe, songea Giovanni. +Mieux vaudrait fuir le péché...»</p> + +<p>—Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, +en jetant hors de la fosse un crâne long à +demi pourri.</p> + +<p>—En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, +dit messer Cipriano. Si l'on essayait ailleurs?</p> + +<p>—Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! +déclara Merula.</p> + +<p>Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, +au pied de la colline. Strocco emmena également plusieurs +hommes pour tenter des fouilles près de la +Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer +Giorgio s'écria triomphant:</p> + +<p>—Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait +creuser!</p> + +<p>Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille +n'était pas curieuse: l'éclat de marbre était une +simple pierre. Cependant, personne ne retournait vers +Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond de son trou, +éclairé par une lanterne, continuait son travail.</p> + +<p>Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le +brouillard se leva au-dessus de la Grotte Humide. +L'atmosphère était imprégnée d'odeurs d'eau stagnante, +de narcisses et de violettes. Le ciel devint +plus transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde +fois. La nuit était sur son déclin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, +partit un appel désespéré:</p> + +<p>—Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!</p> + +<p>Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans +l'obscurité, la lanterne de Grillo s'étant éteinte. On +entendait seulement le malheureux se débattre, respirer +péniblement et se plaindre. On apporta d'autres +lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de +briques d'un souterrain, qui sous le poids de Grillo +s'était effondrée.</p> + +<p>Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la +fosse.</p> + +<p>—Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment +blessé, malheureux?</p> + +<p>Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son +bras—il le croyait cassé, mais il n'était que démis—tâtait, +rampait et remuait étrangement dans le souterrain. +Enfin, il cria joyeusement:</p> + +<p>—L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide +idole!</p> + +<p>—Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; +encore quelque crâne de mulet.</p> + +<p>—Non, non. Mais il manque une main... les +pieds, le corps, la poitrine sont intacts, murmurait +Grillo, essoufflé de bonheur.</p> + +<p>S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas +descendre sur la voûte friable, les ouvriers glissèrent +dans le trou et avec précaution commencèrent à tirer +les briques couvertes de moisissure.</p> + +<p>Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +entre les dos courbés des hommes, dans le souterrain +d'où soufflait un air renfermé et un froid +sépulcral.</p> + +<p>Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:</p> + +<p>—Écartez-vous. Laissez voir.</p> + +<p>Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs +de briques, un corps blanc et nu, couché comme dans +une tombe, paraissant rose, vivant et chaud sous le +reflet vacillant des torches.</p> + +<p>—Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. +Vénus de Praxitèle! Je vous félicite, messer Cipriano. +Vous ne pourriez vous estimer plus heureux, +même si l'on vous donnait le duché de Milan et +Gênes par-dessus le marché.</p> + +<p>Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali +de terre coulât un filet de sang provenant d'une +blessure au front, et qu'il ne pût remuer son bras +démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté du +vainqueur.</p> + +<p>Merula courut à lui.</p> + +<p>—Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te +traitais d'imbécile!... toi, le plus intelligent d'entre +les hommes!</p> + +<p>Et il l'embrassa avec tendresse.</p> + +<p>—L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua +Merula, a également découvert sous sa maison, +dans un caveau identique, une statue de marbre du +dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque +les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient +les idoles, les derniers adorateurs des dieux, chérissant +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +la perfection des statues antiques et désirant les sauver, +les cachaient dans ces sortes de tombeaux.</p> + +<p>Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait +pas que la flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, +que les moutons bêlaient, que le ciel pâlissait de plus +en plus et qu'au loin, au-dessus de Florence, les voix +tendres des cloches échangeaient leur salut matinal.</p> + +<p>—Doucement, doucement! Plus à droite, plus +loin du mur, commandait Cipriano aux ouvriers. +Chacun de vous recevra cinq <i>grossi</i> argent, si vous +me la tirez de là intacte.</p> + +<p>La déesse montait lentement. Avec le même sourire +que jadis à sa naissance de l'onde, elle sortait des +ténèbres de la terre où elle gisait depuis mille ans.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>—Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p> +<p>Joie des dieux et des mortels!...</p> +</div></div> + +<p>Ainsi l'accueillit Merula.</p> + +<p>Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de +Vénus, jouant, tel un diamant, dans l'aube. A sa +rencontre, la tête de la déesse se montra au bord de +sa tombe.</p> + +<p>Giovanni regarda son visage et murmura, pâle +d'effroi:</p> + +<p>—La Diablesse blanche!</p> + +<p>Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la +peur. Et lui aurait-on dit qu'il commettait un péché +mortel pour lequel il serait puni des flammes éternelles, +il n'aurait pu détacher ses regards de ce corps +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où +Aphrodite dominait le monde, personne ne l'avait +jamais contemplée avec un amour plus dévot.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>La cloche de la petite église de San Gervasio +retentit. Tout le monde se retourna et se tut. Ce +son, dans le calme matinal, ressemblait à un cri de +colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, +s'apaisait, comme brisée, mais aussitôt reprenait son +appel désespéré.</p> + +<p>—Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant +les cheveux, c'est notre curé, le père Faustino! +Regardez... la foule sur la route... on crie... on nous +a vus, on agite les bras. On court ici. Je suis perdu!</p> + +<p>De nouveaux personnages arrivèrent près de la +colline. C'était le reste des invités aux fouilles arrivés +en retard. Ils s'étaient égarés et ne pouvaient +retrouver leur route.</p> + +<p>Beltraffio leur jeta un coup d'œil, et tout absorbé +qu'il fût par la contemplation de la statue, le visage +de l'un d'eux le frappa. L'expression de calme attention +et de curiosité aiguë avec laquelle l'inconnu se +prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si +complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit +ce dernier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait +derrière lui l'homme au visage étrange.</p> + +<p>—La villa est à deux pas, dit messer Cipriano +après un instant de réflexion. Les grilles sont solides +et peuvent soutenir tous les assauts...</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes +amis! Vivement, enlevons!</p> + +<p>Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une +tendresse paternelle. On transporta la statue sans +accident; mais à peine avait-on franchi la porte de la +villa qu'apparut la silhouette menaçante du père Faustino, +les bras levés au ciel.</p> + +<p>Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. +L'énorme salle, aux murs blanchis à la chaux, servait +de dépôt aux instruments aratoires et aux grands +vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté +était occupé par un tas de paille montant jusqu'au +plafond en une masse dorée.</p> + +<p>On étendit la statue sur cette paille, humble lit +campagnard.</p> + +<p>Des cris, des jurons, des coups furieux dans la +grille, retentirent.</p> + +<p>—Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au +nom de Dieu vivant, je vous en conjure, ouvrez!</p> + +<p>Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, +monta jusqu'à une lucarne que protégeaient des barres +de fer, contempla les assaillants, se convainquit de +leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était +habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de +l'idole, qu'il prétendait avoir été déterrée dans le +cimetière.</p> + +<p>Messer Cipriano se décida à avoir recours à une +ruse de guerre, et prononça fermement, avec autorité:</p> + +<p>—Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, +auprès du chef de la milice: dans une heure +il y aura ici un détachement de cavalerie. De force, +personne n'entrera impunément dans ma maison.</p> + +<p>—Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez +rien! Dieu est avec nous.</p> + +<p>Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il +frappa de toutes ses forces.</p> + +<p>La foule ne suivit pas son élan.</p> + +<p>—Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait +un paysan en touchant le coude du curé. Nous +sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas +l'or à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...</p> + +<p>Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que +l'on craignait plus que le diable, ne songeaient qu'à +s'éclipser inaperçus.</p> + +<p>—Il serait dans son droit si on avait fouillé la +terre de l'Église, mais ce n'est pas le cas! disaient +les uns.</p> + +<p>—Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...</p> + +<p>—Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, +répliquaient d'autres.</p> + +<p>—C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.</p> + +<p>Giovanni contemplait toujours la Vénus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une +lucarne. Le corps de marbre, encore taché de terre, +scintillait comme s'il se réchauffait après un long +séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de +la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole +dorée.</p> + +<p>Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.</p> + +<p>Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses +poches un goniomètre, un compas, et avec une +expression de curiosité tenace, calme et obstinée dans +ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur ses lèvres +serrées, il commença de mesurer les diverses parties +de ce corps superbe, en inclinant la tête de si près, +que sa longue barbe blonde caressait le marbre.</p> + +<p>«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, +avec une surprise effarée, ces doigts alertes et +impudents qui touchaient le corps de la déesse, glissaient +le long des membres, pénétrant tous les mystères +de la beauté, tâtant, examinant les moindres +sinuosités, invisibles à l'œil.</p> + +<p>Près de la porte de la villa, le nombre des paysans +diminuait à chaque instant.</p> + +<p>—Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous +craignez la milice et vous n'avez pas peur de la puissance +de l'Antechrist! pleurait le curé en tendant les +bras. «<i>Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet +et exponet.</i>» Ainsi parle le grand maître Anselme de +Cantorbery. «<i>Effodiet</i>,» entendez-vous? «L'Antechrist +déterrera les anciens dieux et de nouveau les +mettra au jour...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +Mais personne ne l'écoutait.</p> + +<p>—Quel terrible père Faustino nous avons! disait +en branlant la tête le sage meunier. Son âme ne tient +qu'à un fil dans son corps et voyez pourtant comme +il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...</p> + +<p>—On dit que l'idole est en argent.</p> + +<p>—En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et +elle est toute nue, l'impudique...</p> + +<p>—Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la +peine de se salir les mains avec une telle ordure.</p> + +<p>—Où vas-tu, Zaccheo?</p> + +<p>—Aux champs.</p> + +<p>—Bon travail! Moi je vais à mes vignes.</p> + +<p>Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! +Vous abandonnez votre pasteur! Mais savez-vous seulement, +maudite engeance satanique, que si je ne +priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la +poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre +maudit village serait exterminé par la colère de Dieu! +Oui, je vous quitterai, je secouerai de mes sandales +votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! Maudit le +pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos +enfants et vos petits-enfants! Je ne suis plus votre +père, je ne suis plus votre pasteur! Je vous renie! +Anathème!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio +Merula s'approcha de l'inconnu étrange.</p> + +<p>—Vous cherchez la proportion divine? demanda +Merula avec un sourire protecteur. Vous voulez ramener +la beauté à une formule mathématique?</p> + +<p>L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas +entendu la question, se replongea dans son travail.</p> + +<p>Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, +décrivant de régulières figures géométriques. +Avec un geste calme, l'inconnu appliqua le goniomètre +aux lèvres exquises d'Aphrodite,—ces lèvres +dont le sourire emplissait d'effroi le cœur de Giovanni,—compta +les divisions et les inscrivit dans un livre.</p> + +<p>—Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, +combien de divisions?</p> + +<p>—Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu +à contre-cœur. Ordinairement, pour calculer les proportions, +je divise la figure humaine en degrés, +parties, secondes et points. Chaque division représente +le douzième de la précédente.</p> + +<p>—Vraiment! dit Merula. Il me semble que la +dernière division est plus petite que l'épaisseur d'un +cheveu. Cinq fois la douzième partie!</p> + +<p>—Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +est la quarante-huit mille huit cent vingt-troisième +partie de la figure.</p> + +<p>Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:</p> + +<p>—On vivrait un siècle, on apprendrait pendant +un siècle. Jamais je n'aurais songé qu'on puisse +atteindre à une pareille exactitude.</p> + +<p>—Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son +interlocuteur.</p> + +<p>—Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, +savez-vous, en art, en beauté, tous ces calculs mathématiques... +Je dois avouer que je ne puis croire qu'un +artiste en plein enthousiasme, dominé par l'inspiration, +pour ainsi dire sous l'influence directe de +Dieu...</p> + +<p>—Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, +mais il est tout de même curieux de sentir...</p> + +<p>Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre +de divisions entre la naissance des cheveux et le +menton.</p> + +<p>«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut +sentir et mesurer. Quelle folie! Ou bien il ne sent et +ne comprend rien?...»</p> + +<p>Merula, désirant évidemment toucher au vif son +interlocuteur et faire naître une discussion, commença +à louer la perfection des anciens: combien il serait +profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait et +lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur +qui se perdit dans sa longue barbe:</p> + +<p>—Qui peut boire à la source ne boira pas dans la +coupe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +—Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou +bien alors si vous considérez les anciens comme la +coupe, où est la source?</p> + +<p>—La nature! murmura l'inconnu.</p> + +<p>Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, +il ne discuta plus, approuva avec condescendance. +Seul, son regard devenait de plus en plus impénétrable +et indifférent.</p> + +<p>Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors +l'inconnu désigna certains renfoncements dans le +marbre, renfoncements que l'on ne pouvait voir, qu'il +fallait découvrir à l'aide du toucher pour constater la +délicatesse du travail:—<i>moltissime dolcezze</i> suivant +l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa +tout le corps de la déesse.</p> + +<p>«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna +Giovanni. Mais s'il est accessible à une sensation, +comment peut-il mesurer et diviser par chiffres? +Qui est-ce?»</p> + +<p>—Messer, murmura Giovanni à l'oreille de +Merula, écoutez, messer Giorgio. Comment se nomme +cet homme?</p> + +<p>—Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. +Je t'avais oublié. Mais c'est ton idole. Comment +ne l'as-tu pas reconnu? C'est messer Leonardo da +Vinci.</p> + +<p>Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Ils rentraient à Florence.</p> + +<p>Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait +à côté de lui. Ils étaient seuls.</p> + +<p>Entre les racines noires et tortueuses des oliviers +se détachait l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles +sur leurs tiges.</p> + +<p>Le silence était profond comme il ne l'est qu'au +début du printemps.</p> + +<p>«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant +et trouvant intéressant le moindre détail dans +son compagnon.</p> + +<p>Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se +taisait et pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle +sous des sourcils roux, paraissaient froids et perçants. +Mais dans la conversation ils prenaient une expression +d'infinie bonté.</p> + +<p>La barbe blonde et longue, les cheveux blonds +également, épais et bouclés, lui donnaient un air +majestueux.</p> + +<p>Le visage avait une finesse presque féminine et la +voix, en dépit de la stature et de la corpulence, était +étrangement haute, très agréable, mais ne semblant +pas appartenir à un homme. La main très belle—à +la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +devinait une grande force—était délicate, les doigts +fins et longs comme ceux d'une femme.</p> + +<p>Ils approchaient des murs de la ville. A travers la +brume matinale, on apercevait la coupole de la cathédrale +et le Palazzo Vecchio.</p> + +<p>«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il +faut se décider et lui dire que je veux devenir son +élève.»</p> + +<p>A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, +observait le vol d'un jeune gerfaut qui, guettant une +proie,—canard ou héron dans le cours caillouteux du +Munione—tournait dans les airs lentement, également. +Puis il tomba rapidement comme une pierre, +en poussant un cri, et disparut derrière les cimes +des arbres. Léonard le suivit des yeux, sans laisser +échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre +attaché à sa ceinture et y inscrivit—probablement—ses +observations.</p> + +<p>Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans +la main droite, mais dans la gauche. Il pensa: +«gaucher» et se souvint des récits que l'on colportait +sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres +à l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait +lire que dans un miroir, non de gauche à droite +comme tout le monde, mais de droite à gauche +comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de +cacher ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu +et la nature.</p> + +<p>«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.</p> + +<p>Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +da Vinci: «Va chez lui si tu veux perdre ton âme: +c'est un hérétique et un athée.»</p> + +<p>Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, +qui, petit, faible, solitaire, poussait sur le sommet +de la colline et encore presque nu et frileux, +s'était, de confiance, vêtu de son habit de fête blanc +rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil +sur le fond bleu du ciel.</p> + +<p>Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son cœur se +débattait sous une étreinte lourde et vague.</p> + +<p>Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, +glissa vers lui un regard plein de bonté et murmura +ces paroles que Giovanni souvent se rappela:</p> + +<p>—Si tu veux être un artiste, repousse tout souci +et toute peine étrangers à ton art. Que ton âme soit +semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous +les mouvements, toutes les couleurs, en restant toujours, +elle, immobile, rayonnante et pure.</p> + +<p>Ils franchirent les portes de Florence.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin +même devait prêcher le frère Savonarole.</p> + +<p>Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les +voûtes sonores de Maria del Fiore. La foule emplissait +l'église. Des enfants, des femmes, des hommes +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +étaient séparés par des tentures. Sous les arcades +ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme +dans un bois. Et, en bas, quelques rayons de soleil +s'égrenant dans les sombres vitraux, tombaient en +une nappe multicolore sur les flots mouvants de la +foule, sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de +l'autel rougissaient les feux des trépieds.</p> + +<p>La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. +Tous les regards étaient fixés sur la chaire en +bois sculpté, érigée au centre même de l'édifice, +appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de +la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par +ses voisins:</p> + +<p>—Sera-ce bientôt? demandait un petit homme +écrasé par la foule, le visage pâle, tout en sueur, les +cheveux collés au front et retenus par une mince +lanière, menuisier de son état.</p> + +<p>—Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, +géant à larges épaules et à visage apoplectique. Il +y a, à San Marco, un moinillon nommé Maruffi, une +espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit +qu'il est temps, il vient. Dernièrement, nous avons +attendu quatre heures, nous croyions que le sermon +n'aurait pas lieu et tout à coup...</p> + +<p>—Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. +J'attends depuis minuit. Je suis à jeun, la tête me +tourne. Je n'ai même pas mâché une racine de pavot. +Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les +talons!...</p> + +<p>—Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +l'avance. Maintenant nous sommes trop loin de la +chaire, nous n'entendrons rien.</p> + +<p>—Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à +tonner, non seulement les sourds, mais encore les +morts l'entendront!</p> + +<p>—Il prophétisera aujourd'hui?</p> + +<p>—Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de +Noé...</p> + +<p>—Mais tout est terminé et il a donné l'explication +du mystère: la longueur de l'arche, c'est la foi; la +largeur, l'amour; la hauteur, l'espoir. «Hâtez-vous, +disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de Salut, tant +que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches +où elles se fermeront et combien pleureront ceux qui +ne se sont pas repentis!»</p> + +<p>—Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième +verset du sixième chapitre du Livre de la +Genèse.</p> + +<p>—Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, +la mer et la guerre.</p> + +<p>—Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, +au-dessus du village, des troupes infinies combattaient +dans le ciel et qu'on entendait le bruit des glaives et +des cuirasses...</p> + +<p>—Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de +Nunciata dei Servi on ait remarqué des gouttes de +sang?</p> + +<p>—Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure +chaque nuit de vraies larmes. Ma tante Lucia l'a vu +elle-même...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +—Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, +aie pitié de nous...</p> + +<p>Du côté des femmes se produisit une panique: +une petite vieille, trop serrée par ses voisines, venait +de s'évanouir. On essayait de la relever, de lui faire +reprendre les sens.</p> + +<p>—Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque +le chétif menuisier en épongeant son front.</p> + +<p>Et toute la foule se consumait en l'interminable +attente. Subitement les voix bruirent, grandirent, emplissant +la cathédrale.</p> + +<p>—Le voilà! le voilà!—Non, c'est Fra Domenico +da Peschia.—Oui, c'est lui!—Le voilà!</p> + +<p>Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire +un homme vêtu de l'habit noir et blanc des Dominicains, +le visage maigre et jaune comme de la cire, +les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.</p> + +<p>Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué +de la main gauche sur la balustrade et tendit la droite +crispée sur le crucifix. Puis, silencieux, il promena un +regard de feu sur la foule. Un tel silence régna, que +chacun put entendre les battements de son propre cœur.</p> + +<p>Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. +Il se taisait et l'attente devenait insupportable. Il semblait +qu'une minute de plus suffirait pour faire pousser +au public un cri d'horreur. Le calme devenait effrayant. +Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit l'assourdissant +et inhumain cri de Savonarole:</p> + +<p>—<i>Ecce ego adduco aquas super terram!</i> Voici que +j'amène les eaux sur la terre!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni +pâlit: il crut que la terre remuait, que les voûtes de +la cathédrale s'écroulaient et allaient l'ensevelir. A côté +de lui, le gros chaudronnier trembla comme une +feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit, +enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son +visage et ferma les yeux.</p> + +<p>Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination +qui s'emparait de ces milliers de gens et les entraînait, +comme l'ouragan emporte les feuilles mortes.</p> + +<p>Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes +de phrases parvenaient jusqu'à lui:</p> + +<p>—Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le +soleil est pourpre comme du sang séché. Fuyez! car +voici la pluie de feu et de lave et la grêle de pierres +rougies à blanc! <i>Fuge, o Sion, quæ habitas apud +filiam Babylonis!</i></p> + +<p>»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le +tourment de la guerre après la famine; la peste après +la guerre. Des tourments en tout et partout!</p> + +<p>»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer +les morts. Il y en aura tant dans vos maisons, que les +fossoyeurs parcourront les rues en criant: «Qui a des +morts?» et les empilant dans les charrettes, les amassant +en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront +criant: «Qui a des morts?» Et vous irez à leur rencontre +en disant: «Voici mon fils, voici mon frère, +voici mon mari.» Et ils iront plus loin, toujours criant: +«Qui a des morts»?</p> + +<p>»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +et des fêtes n'est plus. Vous êtes malades à mort. +Seigneur, tu es témoin que j'ai voulu soutenir ces +ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne +peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. +Je ne puis que pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, +miséricorde, Seigneur! O mon pauvre peuple! +ô Florence!»</p> + +<p>Il étendit les bras et murmura les derniers mots en +un souffle. Et appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, +exténué, il glissa à genoux et sanglota.</p> + +<p>Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, +lents et lourds, pesants et larges et toujours +plus triomphants et terribles, imitant la rumeur nocturne +de l'Océan.</p> + +<p>Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, +désespérée:</p> + +<p>—<i>Misericordia!</i></p> + +<p>Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des +épis sous le vent, vague par vague, rangée par rangée, +se serrant l'un contre l'autre comme des brebis effarées, +ils tombaient à genoux; et, s'unissant au rugissement +de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la cathédrale, +monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:</p> + +<p>—<i>Misericordia! misericordia!</i></p> + +<p>Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait +sur son dos le poids du gros chaudronnier écroulé sur +lui, lui soufflant dans le cou et pleurant. A côté, le +frêle menuisier hoquetait comme un enfant et poussait +de stridents:</p> + +<p>—Miséricorde! miséricorde!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour +de la science, de son désir de quitter fra Benedetto et +de s'adonner à la dangereuse et peut-être impie science +de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit sur la +colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme +coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, +et, tendant les bras vers le ciel il gémit:</p> + +<p>—Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. +Pardonne et aie pitié de moi!</p> + +<p>Et, au même instant, relevant son visage inondé de +pleurs, il aperçut toute proche, la silhouette majestueuse +de Léonard de Vinci. L'artiste, debout, +appuyé contre une colonne, tenait dans sa main +droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, +jetant de temps à autre un regard vers la +chaire, espérant probablement revoir une fois encore +la tête du prédicateur.</p> + +<p>Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule +matée par la terreur, Léonard avait conservé son +sang-froid. Dans ses yeux bleu pâle, sur ses lèvres +minces, serrées fermement comme chez les gens +habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non +pas la moquerie, mais la même expression de curiosité +avec laquelle il mesurait mathématiquement le +corps d'Aphrodite.</p> + +<p>Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, +la prière expira sur ses lèvres.</p> + +<p>Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le +pria de lui montrer son dessin. L'artiste tout d'abord +ne consentit pas, mais Giovanni le suppliait si +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +humblement qu'enfin Léonard l'emmena à l'écart +et lui tendit son livre.</p> + +<p>Giovanni vit une affreuse caricature.</p> + +<p>C'était, non pas le visage de Savonarole, mais +celui d'un vieux diable en habit de moine ressemblant +à Savonarole, épuisé par des tortures volontaires, +sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. +La mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des +rides sillonnaient les joues et le cou noir comme +celui d'un cadavre desséché; les sourcils arqués +se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication +têtue, presque méchante, était fixé vers le +ciel. Tout le côté sombre, terrible et dément, qui +asservissait le frère Savonarole à la puissance du +fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans +colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.</p> + +<p>Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de +Vinci: «<i>L'ingegno dell' pittore vuol essere a similitudine +del specchio...</i>» L'âme de l'artiste doit être +semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous +les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, +immobile, rayonnante et pure.</p> + +<p>L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard +et il sentit que, même s'il était voué à la +perdition éternelle, même s'il avait la certitude que +Léonard était le serviteur de l'Antechrist—il pouvait +quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le +ramènerait à cet homme—auquel il devait être +attaché jusqu'à sa fin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Deux jours plus tard, dans la maison de messer +Cipriano Buonaccorsi, occupé en ce moment par +d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour cette +cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, +Grillo accourut porteur de nouvelles alarmantes. Le +curé Faustino, après avoir quitté San Gervasio, s'était +rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là il +avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres +célestes, avait réuni les hommes de la commune, +forcé les portes de la villa Buonaccorsi, battu le jardinier +Strocco, ligotté les hommes préposés à la garde +de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la +vieille prière d'exorcisme: <i>Oratio super effigies vasaque +in loco antiquo reperta.</i> Dans cette prière prononcée +sur les statues et les objets découverts dans les +antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer de +l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et +de les transformer pour l'utilité du culte chrétien—Au +nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit—<i>ut +omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis utenda, +per Christum Dominum nostrum!</i></p> + +<p>On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans +un four et en ayant préparé une chaux vive, on en +avait enduit les murs du cimetière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, +Giovanni se sentit décidé. Le même jour il se rendit +chez Léonard et le pria de l'admettre au nombre de +ses élèves.</p> + +<p>Léonard l'accepta.</p> + +<p>Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, +que Charles VIII, roi très chrétien de France, à la +tête d'une formidable armée, s'avançait à la conquête +de Naples, de la Sicile, peut-être même de Rome +et de Florence.</p> + +<p>La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient +en cette venue la réalisation des prophéties de Savonarole: +les tourments se déchaînaient, le glaive de +Dieu s'abattait sur l'Italie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<p class="center"><b>ECCE DEUS—ECCE HOMO</b></p> + +<p class="center"><b>1494.</b></p> + +<div class="font90"> +<p class="left65">«Voilà l'homme!».</p> + +<p class="right">Jean <span class="smcap">XIX</span>, 5.</p> + +<p class="left65">«Voilà le Dieu!».</p> + +<p class="right">(<i>Epitaphe du mausolée de Francesco Sforza</i>.)</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air +qui frappe la chose.—<i>Tanta forza si fa colla cosa +incontro all'aria, quanto l'aria alla cosa.</i>—Tu vois +que le battement des ailes contre l'air fait soutenir +l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié. +Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, +emplir les voiles gonflées et faire courir le navire lourdement +chargé. Par ces preuves tu peux comprendre +que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre +et s'élever au-dessus de lui<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C. A. 372 v<sup>o</sup>, 1158 v<sup>o</sup>; 7 P. R., II § 1126.]</p> +</div> + +<p>Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans +auparavant dans un de ses vieux cahiers. A côté, il +avait dessiné l'appareil: un timon auquel, à l'aide de +tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises en +mouvement par des cordes.</p> + +<p>Cette machine maintenant lui paraissait difforme et +disgracieuse.</p> + +<p>Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La +carcasse de l'aile était formée de cinq doigts comme +la main d'un squelette; un procédé ingénieux fléchissait +les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des +lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés +à un levier, réunissaient les doigts. L'aile se relevait au +moyen d'une bielle. Le taffetas amidonné interceptait +l'air, ainsi qu'une palme de patte d'oie s'étendait et +se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, imitaient +l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante +brasses, leur montée de huit. Se rejetant en arrière +elles donnaient la marche en avant; s'abaissant, elles +élevaient la machine. L'homme debout passait ses +pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes +en agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand +gouvernail garni de plumes, qui jouait le rôle de la +queue d'un oiseau.</p> + +<p>«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute +d'élan. Vois le martinet: s'il est posé à terre il ne peut +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +s'élever parce qu'il a les jambes courtes. Voilà pourquoi +deux échelles pour remplacer les pattes.»</p> + +<p>Léonard savait par expérience que la perfection +d'une machine exigeait l'élégance et les justes proportions +observées dans toutes les parties: l'aspect bête +des échelles froissait l'inventeur.</p> + +<p>Il se plongea dans des déductions mathématiques, +chercha l'erreur et ne put la trouver. Et +tout à coup il raya d'un trait la page pleine de +chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «<i>Non +è vero</i>, pas exact», et ajouta en biais, d'une grosse +écriture énervée, son juron favori: «<i>Satanasso!</i>—Au +diable!»</p> + +<p>Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. +L'imperceptible erreur prenait des proportions inquiétantes.</p> + +<p>La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, +agaçant les yeux. Le chat, ayant achevé son somme, +sauta sur la table de travail, s'étira, fit le gros dos et +commença de jouer avec un oiseau empaillé rongé par +les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du +vol. Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit +tomber et miaula plaintivement.</p> + +<p>—Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais +ne me gêne pas.</p> + +<p>Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des +étincelles crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia +ses pattes de velours, s'étala majestueusement, ronronna +et fixa sur son maître ses prunelles vertes +pleines de morbidesse et de mystère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, +les divisions, les racines cubiques et carrées.</p> + +<p>La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.</p> + +<p>Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un +mois n'était même pas sorti, occupé de sa machine +volante.</p> + +<p>Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la +croisée ouverte, égrenant par instants sur la table leurs +fleurs délicates et odorantes. Le clair de lune, adouci +par des brouillards roux à reflets de nacre, tombait +dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la +chandelle.</p> + +<p>La pièce était encombrée de machines, d'appareils +d'astronomie, de physique, de chimie, d'anatomie. +Des roues, des leviers, des ressorts, des hélices, des +timons, des pistons et autres accessoires mécaniques—en +cuivre, en acier, en verre—pareils à des membres +de monstres ou d'insectes géants, saillaient de +l'ombre, s'enchevêtrant. Ici, une cloche de plongeur, +le cristal irisé d'un appareil d'optique représentant un +œil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, +un crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, +un fœtus grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins +en forme de barque pour marcher sur l'eau et, +à côté, transfuge de l'atelier de peinture, une charmante +tête en terre grise, tête de jeune vierge ou +d'ange au sourire malicieux et triste.</p> + +<p>Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, +des charbons rougissaient encore sous les cendres.</p> + +<p>Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +plafond, s'étendaient les ailes de la machine, +l'une encore nue, l'autre recouverte de la membrane. +Entre les ailes, par terre, étendu tout de son long, la +tête renversée, était couché un homme surpris par le +sommeil durant son travail. Dans la main droite, +il tenait encore une écope de fer d'où s'échappait +l'étain. Une des ailes appuyait l'extrémité de sa carcasse +sur la poitrine du dormeur dont la respiration +la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était +vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de +la chandelle, la machine, avec cet homme affalé entre +ses ailes, semblait une gigantesque chauve-souris prête +à s'envoler.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison +de Léonard, aux environs de Milan, entre la forteresse +et le couvent de Maria delle Grazie, monta le +parfum des légumes et des herbes, telles que la mélisse, +la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, +les hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le +vivier voisin, les canards barbottaient et criaient joyeusement.</p> + +<p>La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans +l'atelier, s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient +deux: Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +copiait une figure anatomique. Salaino enduisait d'albâtre +une planche de tilleul. C'était un joli adolescent, +aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés—le favori du +maître auquel il servait de modèle pour les anges.</p> + +<p>—Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que +messer Leonardo aura bientôt terminé sa machine?</p> + +<p>—Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de +chansonnette, et retroussant les revers de satin brodés +d'argent de ses nouveaux souliers. L'année dernière +il a passé deux mois dessus, et il n'en est rien advenu +que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait +voulu voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, +plus il s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon +âne qui grimpe sur le toit, qui s'enveloppe de vessies +de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève les +ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à +coup, Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe +dans un tas de fumier. Le lit était doux, il ne s'est +point fait de mal, mais toutes les vessies ont éclaté +ensemble, produisant un bruit semblable à une salve +d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, +pendant que notre nouvel Icare se débattait dans +son fumier, sans en pouvoir sortir!</p> + +<p>A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, +Cesare da Lesto, un homme qui n'était plus jeune, au +visage bilieux, au regard intelligent et méchant. Dans +une main il tenait un morceau de pain et une tranche +de jambon, dans l'autre un verre de vin.</p> + +<p>—Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. +Et le jambon n'est qu'une semelle. N'est-ce pas +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +extraordinaire de toucher deux mille ducats d'appointements +par an et de nourrir les gens avec de +pareilles ordures!</p> + +<p>—Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui +est sous l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.</p> + +<p>—J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une +nouveauté? s'étonna Cesare en regardant l'élégant +béret de Salaino, en velours pourpre rehaussé d'une +plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas +à dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis +un mois on ne peut acheter un nouveau jambon. +Marco jure que le maître n'a pas un centime, que +tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous +à jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de +cadeaux les petits favoris! Comment n'as-tu pas honte, +Andrea, d'accepter des cadeaux des étrangers, car +messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu +n'es plus un enfant...</p> + +<p>—Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, +vous m'avez promis de m'expliquer une loi de +perspective. Attendre le maître est inutile; il est trop +occupé par sa machine...</p> + +<p>—Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons +tous sur cette machine, que le diable emporte! Du +reste, si ce n'est une chose, ce sera une autre. Je me +souviens, au moment où nous travaillions à la <i>Sainte +Cène</i>, le maître subitement s'enthousiasma pour une +nouvelle machine à préparer la mortadelle. Et la tête +de l'apôtre Jacques le Majeur resta inachevée, attendant +le perfectionnement du hachis. Une de ses meilleures +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +madones est restée abandonnée dans un coin de l'atelier, +pendant qu'il inventait un tournebroche automatique +pour cuire d'une façon impeccable les chapons +et les cochons de lait... Et cette merveilleuse découverte +de la lessive à la fiente de poule! Croyez-moi, +il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo +ne s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour +se débarrasser de la peinture.</p> + +<p>Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces +se crispèrent en un mauvais sourire:</p> + +<p>—Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens +semblables! murmura-t-il.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus +de sa table de travail.</p> + +<p>Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna +dans la chambre, se heurta au plafond et +aux murs, et enfin se prit dans l'aile de la machine +comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en +sortir.</p> + +<p>Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec +précaution, la prit dans sa main, embrassa sa petite +tête noire et lui donna la volée.</p> + +<p>L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri +heureux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa +Léonard en la suivant d'un regard envieux. Puis il +contempla sa machine avec dépit et dégoût.</p> + +<p>L'homme qui dormait s'éveilla.</p> + +<p>C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien +fondeur florentin, nommé Zoroastro ou plutôt Astro +da Peretola. Il sauta et se frotta son œil unique, +l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme +géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, +ressemblait à un cyclope.</p> + +<p>—J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en +secouant sa tête chevelue. Que le diable m'emporte! +Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous pas éveillé? Je +me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler +demain matin...</p> + +<p>—Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. +Ces ailes ne valent rien.</p> + +<p>—Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, +je ne retoucherai rien à cette machine. Que d'argent, +que de peines! Et de nouveau tout s'en va en fumée! +Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un +homme, même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi +de les essayer une fois... Au-dessus de +l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour un plongeon... +je ne me noierai pas...</p> + +<p>Il croisa ses mains, suppliant.</p> + +<p>Léonard secoua négativement la tête.</p> + +<p>—Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus +tard.</p> + +<p>—Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +maintenant? Vraiment, messer, aussi vrai qu'il y a +un Dieu au ciel, je volerai.</p> + +<p>—Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...</p> + +<p>—J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! +Elle ne sert qu'à vous troubler. Que d'années +nous nous surmenons! L'âme en est malade. +Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à +fumier—Dieu me pardonne!—ignoble et sale, +peut voler, et les hommes rampent comme des vers? +N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, +les ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne +bénédiction, je prendrais mon élan et je m'envolerais!</p> + +<p>Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son +visage rayonna.</p> + +<p>—Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai +eu aujourd'hui!</p> + +<p>—Tu volais encore?</p> + +<p>—Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. +Je me tenais au milieu de la foule dans un lieu +inconnu. Tout le monde me regarde, me montre au +doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je +saute, j'agite mes bras tant que je peux et je commence +à monter. Au début je peinais comme si j'avais une +montagne sur les épaules. Puis, peu à peu, je me +sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer +contre le plafond. Et tout le monde de crier: +«Regardez, il vole!» Comme un oiseau je passe par +la croisée et je monte toujours plus haut et plus haut +vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis gai +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me +dis-je. En avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! +Et il ne faut pour cela aucune machine!»</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par +un galop rapide dans l'escalier. La porte s'ouvrit +toute grande, livrant passage à un homme, la tignasse +rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert de +taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco +d'Oggione. Il grondait, battait et tirait par l'oreille +un gamin malingre d'une dizaine d'années.</p> + +<p>—Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, +vaurien! Je te ferai passer les talons par ton gueuloir, +chenapan!</p> + +<p>—Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.</p> + +<p>—Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles +en argent de dix florins chacune, au moins. Il a pu +en engager déjà une et il a perdu l'argent aux osselets; +l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son +vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer +une véritable correction, telle qu'il la méritait +et le démon m'a mordu la main au sang!</p> + +<p>Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par +les cheveux. Léonard intervint, lui arracha l'enfant +des mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de +clés—il avait chez Léonard l'emploi de caissier—les +jeta sur la table en criant:</p> + +<p>—Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis +pas sous le même toit que les vauriens et les voleurs. +Ou lui, ou moi!</p> + +<p>—Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! +tâchait de concilier le maître.</p> + +<p>Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et +une grosse femme, la cuisinière Mathurine. Elle +revenait du marché et tenait encore à la main son +panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et +de filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, +la cuisinière agita les bras et se mit à jaser si vite et +sans arrêt, qu'on aurait cru une chute de pois secs +tombant d'un sac percé.</p> + +<p>Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son +étonnement que Léonard tolérât dans sa maison ce +«païen» de Jacopo, capable des plus cruelles polissonneries. +N'avait-il pas dernièrement, avec une +pierre, blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le +chien de la maison, détruit les nids d'hirondelles dans +l'écurie, et son plaisir favori n'était-il pas d'arracher +les ailes aux papillons pour savourer leurs souffrances?</p> + +<p>Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis +des regards sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. +Son visage pâle et joli était impassible. Il ne pleurait +pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, ses +yeux méchants exprimaient une timide prière.</p> + +<p>Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +pour ce démon qui rendait à tout le monde +la vie insupportable.</p> + +<p>—Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom +de Dieu! suppliait Léonard, avec une étrange lâcheté, +une faiblesse impuissante devant cette révolte familiale.</p> + +<p>Cesare riait et murmurait, malveillant:</p> + +<p>—Cela vous fait mal au cœur à regarder!... Il ne +sait même pas avoir raison d'un gamin!...</p> + +<p>Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent +dispersés un à un, Léonard appela Beltraffio et lui +dit affablement.</p> + +<p>—Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. +J'y vais. Veux-tu m'accompagner?</p> + +<p>L'élève rougit de plaisir.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se +dressait au centre. Léonard se débarbouilla. En dépit +de ses deux nuits d'insomnie, il se sentait frais, gai +et dispos.</p> + +<p>Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté +pâle, presque sous-marine. Léonard aimait ce genre +d'éclairage pour travailler. Tandis qu'ils se trouvaient +près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. Dans ses +mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +—Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, +voici pour vous...</p> + +<p>Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la +boîte dormait une gigantesque araignée.</p> + +<p>—J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle +s'était cachée dans une fente de roche. Trois jours +je l'ai guettée. Elle est venimeuse.</p> + +<p>La figure de l'enfant s'anima soudain.</p> + +<p>—Et si vous la voyiez manger des mouches... ça +fait peur!</p> + +<p>Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. +L'araignée se précipita sur sa proie, la saisit dans ses +pattes velues et la victime se débattit, bourdonna.</p> + +<p>—Regardez, elle mange, elle mange! murmurait +le gamin, frissonnant de plaisir.</p> + +<p>Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle +et sur ses lèvres tremblait un sourire incertain.</p> + +<p>Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. +Et tout à coup il sembla à Giovanni qu'ils +avaient tous deux la même expression, comme si, +malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils +s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.</p> + +<p>Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la +boîte et dit:</p> + +<p>—Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, +peut-être voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat +drôlement avec les autres araignées.</p> + +<p>Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva +des yeux suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, +frémirent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +—Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes +pas fâché contre moi? Sinon, je m'en irai, il y a +longtemps que je pense que je dois le faire. Ce n'est +pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce qu'ils +peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien +que je vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants +autant que moi, mais ils dissimulent et moi +je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai seul. Ce sera +mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...</p> + +<p>Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, +qui répéta plus bas encore:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous +laisserai ma petite boîte en souvenir. L'araignée vivra +longtemps. Je prierai Astro de la nourrir...</p> + +<p>Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.</p> + +<p>—Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera +et moi je ne suis pas fâché. Va, et à l'avenir ne fais +de mal à personne.</p> + +<p>Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels +luisait non la reconnaissance, mais l'étonnement, +presque de la peur.</p> + +<p>Léonard lui répondit par un calme sourire et +caressa ses cheveux, comme s'il devinait l'éternel +mystère de ce cœur créé par la nature pour le mal et +inconscient de sa malfaisance.</p> + +<p>—Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.</p> + +<p>Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, +de potagers et de vignes, et se dirigèrent vers le +monastère de Maria delle Grazie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à +une grande tristesse, car il n'avait pu payer au +maître la pension convenue de six florins par mois. +Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas un +centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté +l'argent à fra Benedetto. Le moine ne pouvait +lui donner davantage. Giovanni avait hâte de s'excuser.</p> + +<p>—Messer, commença-t-il timide et rougissant, +nous sommes aujourd'hui le quatorze et je paie le +dix, d'après nos conventions. Je suis très confus... +mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous +bien attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula +m'a promis des copies...</p> + +<p>Léonard le regarda étonné:</p> + +<p>—Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! +Comment n'as-tu pas honte de parler de choses +pareilles?</p> + +<p>D'après l'air confus de son élève, les inhabiles +reprises de ses vieux souliers, l'usure de ses vêtements, +il avait compris que Giovanni était misérable.</p> + +<p>Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. +Mais peu après, avec une feinte indifférence, il fouilla +dans sa poche, en retira une pièce d'or et dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +—Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à +dessin, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie +rouge et des pinceaux en putois. Tiens, prends.</p> + +<p>—Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous +d'achats. Je vous rapporterai la monnaie...</p> + +<p>—Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas +de sottises. Tu rendras quand tu voudras. Et à partir +de maintenant, je te défends de penser à ces questions +d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?</p> + +<p>Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes +embrumées des mélèzes qui encadraient les berges de +Naviglio Grande, le canal droit comme une flèche:</p> + +<p>—As-tu observé, Giovanni, comme les arbres +prennent, dans un léger brouillard, une teinte bleutée +et dans un brouillard dense combien ils deviennent +d'un gris tendre?</p> + +<p>Il fit encore quelques observations sur la différence +des ombres projetées par les nuages sur les montagnes +nues en hiver et couvertes de végétation en +été.</p> + +<p>Puis, se tournant vers son élève:</p> + +<p>—Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais +avare... Je suis prêt à tenir le pari que j'ai deviné +juste. Quand nous avons parlé, toi et moi, du paiement +mensuel que tu devais me faire, tu as dû +remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit +dans mon livre tout ce dont nous étions convenu. +Seulement, vois-tu? il faut que tu saches que c'est une +habitude héréditaire que je tiens probablement de mon +père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et le plus +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. +Parfois je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai +inscrites! Je peux dire exactement combien m'a coûté +le nouveau béret d'Andrea Salaïno; mais où passent +des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, Giovanni, +ne prête pas attention à ma stupide habitude. +Si tu as besoin d'argent, prends et crois que je te +le donne, comme un père à son fils.</p> + +<p>Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout +de suite, Giovanni sentit son cœur allégé et joyeux.</p> + +<p>En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, +le maître expliqua que non seulement chaque arbre, +mais encore chaque feuille avait sa forme particulière, +unique, comme chaque individu avait son +visage.</p> + +<p>Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même +bonté qu'il avait mise à parler de sa misère, comme si +le maître avait pour tout ce qui vivait la perspicacité +d'un voyant.</p> + +<p>Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre +de mûriers émergea l'église du monastère dominicain, +Santa Maria delle Grazie, bâtie en briques, +rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une +large coupole lombarde pareille à une tente, décorée +d'ornements en terre cuite—œuvre du jeune Bramante. +Ils pénétrèrent dans le réfectoire du couvent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>C'était une grande salle longue, très simple, aux +murs blanchis à la chaux, au plafond à poutrelles en +chêne sombre. L'atmosphère était saturée de chaude +humidité, d'encens et du fumet rance des plats maigres. +Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait +la table du Père supérieur, flanquée de chaque +côté par les longues et étroites tables des moines.</p> + +<p>Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement +d'une mouche sur les vitres jaunes de +poussière. De la cuisine s'échappait un bruit de voix, +de poêle et de casserole. Dans le fond du réfectoire, +en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage +recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette +toile cachait <i>la Sainte Cène</i> à laquelle le maître travaillait +depuis plus de douze ans.</p> + +<p>Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en +bois dans lequel il enfermait ses dessins, ses pinceaux +et ses couleurs, en retira un petit livre latin, criblé +de notes dans les marges, le tendit à son élève en +disant:</p> + +<p>—Lis le treizième chapitre de Jean.</p> + +<p>Puis il souleva le drap.</p> + +<p>Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut +la sensation que ce n'était pas une peinture qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +voyait sur le mur, mais la continuation du réfectoire. +Il lui semblait qu'une autre chambre s'était ouverte +devant lui et que la lumière du jour s'était fondue +avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus +des cimes bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers +les trois fenêtres de cette nouvelle salle qui, aussi +simple que celle du monastère, mais couverte de tapis, +paraissait plus intime et plus mystérieuse.</p> + +<p>La longue table représentée sur le tableau était +pareille à celle des moines; une nappe identique +nouée aux quatre coins la recouvrait et gardait encore +la trace des plis fraîchement défaits.</p> + +<p>Et Giovanni lut dans l'Évangile:</p> + +<p>«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que +l'heure était venue pour lui de quitter ce monde pour +joindre son Père, voulut jusqu'à la fin rester avec +ceux qu'il avait aimés en ce monde.</p> + +<p>»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré +à Judas Iscariote de le trahir, son âme s'indigna +et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en vérité, l'un +de vous me trahira.»</p> + +<p>»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas +de qui il parlait.</p> + +<p>»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur +son épaule. Simon-Pierre lui fit signe de demander +de qui il parlait. Et il demanda: «Seigneur, qui +est-ce?»</p> + +<p>»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain +après l'avoir trempé.» Et trempant le pain il le +tendit à Judas Simon Iscariote.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en +lui.»</p> + +<p>Giovanni contempla le tableau.</p> + +<p>Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie +si intense, qu'il lui semblait entendre leurs voix, voir +le fond de leurs âmes troublées par la chose la plus +horrible et incompréhensible qui fût: la conception +du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni +fut particulièrement frappé par les expressions de +Judas, de Jean et de Pierre. La tête de Judas n'était +pas encore peinte; on ne voyait que le corps rejeté +en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse +où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé +la salière, et le sel s'était répandu.</p> + +<p>Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, +il tenait un couteau dans sa main droite, la gauche +posée sur l'épaule de Jean, et demandait au disciple +préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa vieille +tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de +cette jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, +en devinant les souffrances inévitables et la mort du +Maître: «Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre? +Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ +se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la +soie, ses mains humblement croisées, son visage ovale, +tout respirait en lui la pureté et la tranquillité célestes. +Seul parmi les disciples, il ne souffrait plus, ne s'effrayait +plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée +la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, +Père, en moi, et moi en toi.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +Giovanni regardait et songeait:</p> + +<p>«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, +j'ai presque cru la calomnie! L'homme qui a créé cela +serait un athée? Mais qui donc serait plus rapproché +du Christ, que lui!»</p> + +<p>Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères +touches de pinceau, le maître prit un morceau de fusain +pour essayer l'esquisse de la tête de Jésus. Mais l'esquisse +venait mal. Après avoir songé pendant dix ans à cette +tête, il se sentait incapable d'en fixer les contours. Et +maintenant, comme toujours, devant la place blanche du +tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, +l'artiste sentait son impuissance et son irrésolution.</p> + +<p>Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge +humide et se plongea dans une de ces méditations qui +duraient parfois des heures entières.</p> + +<p>Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de +Léonard et vit que son visage sombre, morne, presque +vieilli, exprimait une obstinée concentration de pensée +proche du désespoir. Mais celui-ci en rencontrant le +regard de son élève, lui demanda:</p> + +<p>—Qu'en dis-tu, mon ami?</p> + +<p>—Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, +plus beau que tout ce qui existe en ce monde. Et personne +n'a compris cela, hors vous. Mais je n'arrive +pas à exprimer...</p> + +<p>Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta +plus bas, craintivement:</p> + +<p>—Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage +de Judas au milieu de tous ceux-ci?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin +et le lui tendit.</p> + +<p>C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, +l'expression n'en était même pas méchante—pleine +seulement d'infinie tristesse et d'amertume.</p> + +<p>Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de +Jean.</p> + +<p>—Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est +dit: «Satan entra en lui.» Il était peut-être plus +savant que les autres, mais il n'a pas pratiqué le précepte: +«Que tous soient égaux.» Il voulait être seul...</p> + +<p>Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant +la livrée des chauffeurs de la cour entra en ce moment +dans le réfectoire.</p> + +<p>—Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous +vous avons cherché partout... De la part de la +duchesse, maître, pour affaire urgente.</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au +palais, ajouta respectueusement le chauffeur.</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne +fonctionnent pas dans la salle de bains, et ce matin, +comme un fait exprès, à peine la duchesse se fut-elle +plongée dans la baignoire pendant une absence de +sa servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. +Heureusement, la duchesse a pu sortir à temps... +Messer Ambrosio da Ferrari est fort mécontent et se +plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti Votre +Excellence de leur mauvais fonctionnement.</p> + +<p>—Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +trouver Zoroastro, il arrangera tout cela en une demi-heure.</p> + +<p>—J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...</p> + +<p>Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, +mais ayant jeté un regard sur la place blanche de la +tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, fit de la main un +geste dépité, comme s'il avait compris que cette fois +encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs +et descendit de l'échafaudage.</p> + +<p>—Allons, tant pis! Viens me chercher dans la +grande cour du palais, Giovanni. Cesare te conduira. +Je vous attendrai près du Colosse.</p> + +<p>Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco +Sforza.</p> + +<p>Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement +se retourner vers son œuvre, comme s'il eût +été heureux du prétexte pour abandonner son travail, +le maître suivit le chauffeur pour réparer les tuyaux +de la salle de bains ducale.</p> + +<p>—Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à +Beltraffio. C'est possible que cela soit surprenant, tant +qu'on n'a pas compris...</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu +trouveras toi-même. En attendant, pâme-toi...</p> + +<p>—Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.</p> + +<p>—Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras +pas et que tu ne maudiras pas la vérité. Pourtant, je +sais à l'avance tout ce que tu diras—je ne discuterai +pas. Certes—c'est une grande œuvre. Aucun maître +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la +perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! +tout est copié d'après nature; le moindre ride sur les +visages, le plus petit pli de la nappe. Mais la vie +manque. Dieu est absent et le sera toujours. Tout est +mort, à l'intérieur—l'âme n'y existe pas! Regarde +seulement, Giovanni, quelle régularité mathématique, +quel triangle parfait: deux contemplatifs, deux actifs +et le Christ pour point central. Vois à droite, le +contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal parfait—Judas; +leur différence, la justice—Pierre. Et à côté +le triangle actif—André, Jacques le Mineur, +Barthélemy.—A gauche du centre, de nouveau des +contemplatifs—l'amour, Philippe; la foi, Jacques +le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle +actif! La géométrie en guise d'inspiration, la mathématique +remplaçant la beauté! Tout est réfléchi, +calculé, mâché par le raisonnement, examiné jusqu'au +dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La +raillerie sous les choses saintes!</p> + +<p>—O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais +peu le maître! Et pourquoi le détestes-tu ainsi?</p> + +<p>—Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se +retournant, un sourire sarcastique sur les lèvres.</p> + +<p>Dans son regard brilla une haine si inattendue, que +Giovanni involontairement baissa les yeux.</p> + +<p>—Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau +n'est pas achevé: le Christ manque.</p> + +<p>—Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es +certain? Nous verrons! Mais souviens-toi de mes +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais la <i>Sainte +Cène</i>, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, +parce que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à +beaucoup de choses à l'aide de la mathématique, de +la science et de l'expérience, mais non pas à tout. +Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il +ne pourra jamais franchir, malgré toute sa science!</p> + +<p>Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le +palais Castello di Porta Giovia.</p> + +<p>—En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, +dit Beltraffio. Judas existera... il existe...</p> + +<p>—Allons donc? Où?</p> + +<p>—Je l'ai vu moi-même.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...</p> + +<p>—A toi?... Ah!</p> + +<p>Cesare regarda son compagnon et lentement comme +en un effort:</p> + +<p>—Et... c'est bien? dit-il.</p> + +<p>Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne +répliqua rien et durant tout le chemin, il ne parla plus, +plongé en une profonde méditation.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le +Battifronte (le pont-levis) entrèrent dans la tourelle du +sud Terre di Filarete entourée de tous côtés par des +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +fossés pleins d'eau. Il y faisait sombre, étouffant; cela +sentait la caserne, le pain, le fumier et la soupe +d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un +langage cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. +Cesare avait le mot de passe. Mais Giovanni, +inconnu, fut sérieusement examiné et dut inscrire son +nom sur le livre du corps de garde.</p> + +<p>Après un second pont, où on les examina à nouveau, +ils atteignirent la place intérieure du palais, déserte, la +Piazza d'Arme.</p> + +<p>Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour +crénelée dite de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du +<i>Fossato Morto</i>. A droite se trouvait l'entrée de la cour +d'honneur, <i>Corte Ducale</i>; à gauche l'imprenable citadelle +de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au milieu de la +cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de +petits appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà +assombris par le temps et de place en place couverts +de lichen jaune. Au-dessus se dressait une statue +équestre, le Colosse, haut de douze coudées, œuvre +de Léonard de Vinci.</p> + +<p>Le coursier gigantesque en argile vert foncé se +détachait sur le ciel. Cabré, il foulait un guerrier sous +ses sabots.</p> + +<p>Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le +grand condottiere Francesco Sforza, l'aventurier qui +vendait son sang pour de l'argent, moitié soldat, moitié +brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne, +il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé +comme un renard, et grâce à ses crimes, à ses exploits, +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +à sa sagesse, il était mort sur le trône des ducs de +Milan.</p> + +<p>Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.</p> + +<p>Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans +les yeux terribles, pleins de voracité vigilante, le calme +indifférent du fauve repu. Au pied du mausolée il vit, +gravées de la main même de Léonard, ces deux +strophes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Expectant animi molemque futuram</i></p> +<p><i>Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!</i></p> +</div></div> + +<p>Les deux derniers mots le frappèrent: <i>Ecce deus!</i> +Voici le dieu!</p> + +<p>—Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement +et le Colosse, et la victime transpercée par la +lance du triomphateur, de Sforza l'oppresseur.</p> + +<p>Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa +Maria delle Grazie, des cimes bleutées de Sion, du +charme céleste de Jean et du calme de la dernière +soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: <i>Ecce homo!</i> +Voici l'homme!</p> + +<p>Léonard s'approcha de lui.</p> + +<p>—J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on +m'appellerait encore au palais les tuyaux des cuisines +sont abîmés et fument. Il faut partir inaperçus.</p> + +<p>Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage +était pâle.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends +pas comment vous avez pu créer ce Colosse et +la Sainte-Cène en même temps?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +Léonard le regarda avec une indulgente surprise.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu ne comprends pas?</p> + +<p>—O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? +Ce n'est pas possible... ensemble...</p> + +<p>—Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide +à exécuter l'autre. Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène +me viennent précisément au moment où je travaille +à ce Colosse, et quand je suis au monastère, +j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je +les ai commencés ensemble. Je les terminerai de même.</p> + +<p>—Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, +c'est impossible! s'écria Beltraffio, ne sachant comment +exprimer sa pensée, et sentant son cœur s'indigner de +cette insupportable contradiction: C'est impossible!... +impossible!</p> + +<p>—Pourquoi? demanda le maître en souriant.</p> + +<p>Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant +le regard calme et étonné de Léonard, il songea +qu'il était inutile d'achever sa pensée parce que le +maître ne comprendrait pas.</p> + +<p>«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, +il me semblait que je l'avais deviné. Et voilà +que de nouveau je l'ignore. Qui est-il? Auquel des +deux a-t-il dit dans le fond de son cœur: «Voilà le +dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu +dans le cœur de Léonard?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni +en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur +un banc, sous l'auvent couvert de vigne.</p> + +<p>La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. +Derrière Giovanni s'élevait le mur de la maison; en +face, les écuries; à gauche, une grille donnant sur la +grande route qui conduisait à Porta Vercellina; à droite, +la clôture toujours fermée à clef d'un petit jardin dans le +fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où personne +n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.</p> + +<p>La nuit était calme, chaude et humide. La lune +éclairait vaguement l'épais brouillard.</p> + +<p>Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la +route. Le volet d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un +homme se pencha et demanda:</p> + +<p>—Monna Cassandra?</p> + +<p>—C'est moi. Ouvre.</p> + +<p>Astro sortit de la maison et ouvrit.</p> + +<p>Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, +sous les rayons de la lune, la teinte verdâtre du brouillard, +pénétra dans la cour.</p> + +<p>Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis +ils passèrent devant Giovanni, caché par l'ombre de +la vigne, sans le remarquer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.</p> + +<p>Son visage était étrange, indifférent, impassible +comme celui des statues antiques: un front bas, des +sourcils droits; un tout petit menton et des yeux +jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui +frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; +duveteux, légers, ils ressemblaient aux serpents de +Méduse, entourant la tête d'une auréole noire qui +faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges, +les yeux jaunes plus transparents.</p> + +<p>—Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du +frère Angelo? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé +par le pape pour déraciner les hérésies et les magies +noires... Quand on entend ce que disent les Pères +inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que Dieu +nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez +prudente. Prévenez votre tante...</p> + +<p>—Mais elle n'est pas ma tante!</p> + +<p>—N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle +vous vivez.</p> + +<p>—Et tu crois, forgeron, que nous sommes des +sorcières?</p> + +<p>—Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a +clairement prouvé qu'il n'existait pas de sorcellerie +et qu'elle ne pouvait pas exister, d'après les lois de +la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à rien.</p> + +<p>—A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, +ni à Dieu?</p> + +<p>—Ne riez pas! C'est un homme juste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +—Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle +bientôt prête?</p> + +<p>Le forgeron agita les bras.</p> + +<p>—Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.</p> + +<p>—Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! +Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne sont +créées que pour détourner l'attention? Messer Leonardo, +je suppose, vole depuis longtemps...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Mais... comme moi.</p> + +<p>Il la regarda songeur.</p> + +<p>—Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?</p> + +<p>—Et comment les autres me voient-ils alors? Ne +te l'a-t-on pas dit?</p> + +<p>Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.</p> + +<p>—J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des +savants qui ne croyez pas aux miracles, mais à la +mécanique!</p> + +<p>Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:</p> + +<p>—Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. +Le frère Angelo pourrait se mêler de nos affaires. +Expliquez-moi, je vous en prie, dites-moi tout exactement...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ce que vous faites pour voler?</p> + +<p>—Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir +trop de choses, on vieillit vite.</p> + +<p>Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui +d'Astro, elle ajouta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +—T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.</p> + +<p>—Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.</p> + +<p>—Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour +s'oindre le corps.</p> + +<p>—Vous l'avez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous savez le mot?</p> + +<p>La jeune fille acquiesça de la tête.</p> + +<p>—Et vous me le direz?</p> + +<p>—Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!</p> + +<p>L'unique œil du forgeron brilla d'un désir fou.</p> + +<p>—Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!</p> + +<p>Elle eut un rire étrange.</p> + +<p>—Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure +tu disais que la magie n'existait pas et maintenant tu +y crois.</p> + +<p>Astro se renfrogna.</p> + +<p>—Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit +par la magie ou par la mécanique. Je veux voler! Je +ne puis attendre plus longtemps...</p> + +<p>La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.</p> + +<p>—J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si +tu n'arrivais pas à voler. Allons je te donnerai +l'herbe et te dirai le mot. Seulement, toi aussi, tu +feras ce que je te demanderai.</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. +Parlez!</p> + +<p>La jeune fille désigna le pavillon solitaire:</p> + +<p>—Laisse-moi entrer là-dedans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +Astro secoua sa tête chevelue.</p> + +<p>—Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas +cela!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.</p> + +<p>—Et tu y vas?</p> + +<p>—Moi, oui.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il là-bas?</p> + +<p>—Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, +rien de curieux. Des machines, des appareils, +des livres, des manuscrits, des fleurs et des animaux +rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. +Et un arbre... empoisonné.</p> + +<p>—Comment, empoisonné?</p> + +<p>—Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné +pour connaître l'effet du poison sur les plantes.</p> + +<p>—Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que +tu sais sur cet arbre.</p> + +<p>—Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, +au moment de la sève, il l'a vrillé jusqu'au cœur et +avec une longue aiguille il y a injecté un liquide.</p> + +<p>—Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?</p> + +<p>—Un pêcher.</p> + +<p>—Et alors? Les fruits sont empoisonnés?</p> + +<p>—Ils le seront quand ils seront mûrs.</p> + +<p>—Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?</p> + +<p>—Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne +là-bas. On peut être tenté par la beauté des fruits, en +manger et mourir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +—Tu as la clef?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Donne-la-moi, Astro!</p> + +<p>—Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...</p> + +<p>—Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai +voler cette nuit même. Voilà l'herbe.</p> + +<p>Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide +sombre et, approchant son visage de celui d'Astro, elle +murmura:</p> + +<p>—Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même +qu'il n'y a là aucun mystère. Nous ne ferons qu'entrer +et sortir... Allons, donne la clef!</p> + +<p>—Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je +ne veux pas de votre herbe. Partez!</p> + +<p>—Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais +tout savoir et tu n'oses pas. Je vois bien maintenant +que ton maître est un sorcier et qu'il te berne +comme un enfant.</p> + +<p>Astro se taisait.</p> + +<p>La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:</p> + +<p>—Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai +pas... Ouvre seulement la porte afin que je jette un +coup d'œil...</p> + +<p>—Vous n'entrerez pas?</p> + +<p>—Non; ouvre et montre.</p> + +<p>Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit +jardin, un pêcher ordinaire. Mais dans le brouillard, +sous la lumière trouble de la lune il lui sembla sinistre +et fabuleux.</p> + +<p>Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +avec des yeux curieux, puis fit un pas pour +entrer. Le forgeron la retint. Elle se débattait, glissait +entre ses mains comme un serpent. Il la repoussa +rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement +elle se redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. +Son visage pâle, lugubre, était mauvais et terrifiant. +En cet instant, elle ressemblait réellement à +une sorcière.</p> + +<p>Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre +congé de monna Gassandra, rentra dans la maison.</p> + +<p>Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa +devant Giovanni et sortit par la grille sur la route de +Porta Vercellina.</p> + +<p>Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.</p> + +<p>Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait +comme une vision l'arbre maléfique et il se souvint +des paroles de la Bible:</p> + +<p>«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du +jardin mais ne touche pas à l'arbre de la Science du +Bien et du Mal, car le jour où tu y auras goûté, tu +seras mortel.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<p class="center"><b>LES FRUITS EMPOISONNÉS</b></p> + +<p class="center"><b>1495</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne +mourrez pas; mais Dieu sait que du jour où vous +aurez goûté aux fruits, vos yeux se dessilleront et +vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien +et le Mal.»</p> + +<p class="right"><i>Genèse</i>, <span class="smcap">III</span>, 4-5.</p> + +<p><i>Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un +albusciello e chucciandori arsenicho e risalghallo e +soilimots stemperati con acqua arzente, a forza di +fare e sua frutti velenosi.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p> + +<p>Après avoir atteint le cœur d'un jeune arbre avec +une vrille, injecte dedans de l'arsenic, un réactif +et du sublimé corrosif, délayés dans de l'alcool, +afin d'empoisonner les fruits.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, +de se laver et de dorer ses cheveux, puis de +les sécher au soleil, sur la terrasse entourée d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était +ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située +hors la ville, sur la rive droite du Ticcino, près de +la forteresse Vigevano, au milieu des prairies toujours +vertes de la province de Lomellina.</p> + +<p>Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes +la chaleur torride du soleil, la duchesse endurait +patiemment son ardeur.</p> + +<p>Une ample tunique de soie blanche, sans manches, +le <i>sciavonetto</i>, la recouvrait. Elle avait sur sa tête un +chapeau de paille dont les larges bords préservaient +son visage du hâle et dont le fond découpé laissait +échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à +teint olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée +au bout d'un fuseau, et démêlait avec un peigne en +ivoire.</p> + +<p>Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se +composait de jus de maïs, de racines de noyer, de +safran, de bile de bœuf, de fiente d'hirondelles, d'ambre +gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de tortue.</p> + +<p>A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, +sur un trépied dont le soleil pâlissait la flamme, +de l'eau rose de muscade, mélangée à la précieuse +viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, bouillait +dans une cornue.</p> + +<p>Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne +favorite de la duchesse ne savait où se mettre pour +éviter les rayons brûlants du soleil, elle respirait difficilement, +la langue pendante, et ne grognait même +pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi heureuse, +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +de la chaleur, que le négrillon qui tenait le +miroir à monture de nacre et rehaussé de perles fines.</p> + +<p>En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner +à son visage un air sévère, à ses mouvements +l'autorité qui convenait à son rang, il était difficile +de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et +qu'elle était mariée depuis trois ans.</p> + +<p>Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le +pli du cou, sous le menton trop rond, dans ses lèvres +fortes, presque toujours pincées capricieusement, ses +épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses gestes +brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière, +gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.</p> + +<p>Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, +ferme et pur comme la glace, luisait un esprit prudent.</p> + +<p>Le plus perspicace homme d'État de ce temps, +l'ambassadeur de Venise, Marino Sanuto, dans ses +lettres secrètes, assurait à son seigneur que cette +fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup +plus arrêtée dans ses décisions que Ludovic, +son époux, qui, fort raisonnablement, obéissait en +toute chose à sa femme.</p> + +<p>La petite chienne aboya méchamment.</p> + +<p>Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse +aux salles de toilette, parut, geignant et soupirant, +une vieille femme en habits de veuve. D'une main +elle égrenait un chapelet, de l'autre elle s'appuyait +sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu +sembler respectables sans le sourire mielleux et les +yeux mobiles comme ceux d'une souris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +—Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! +Que de peine j'ai eue pour monter!... Que le Seigneur +donne la santé à Votre Seigneurie! dit la vieille, en +baisant servilement le bas du sciavonetto.</p> + +<p>—Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?</p> + +<p>La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement +enveloppé et cacheté, contenant un liquide +trouble fait de lait d'ânesse et de chèvre rousse, dans +lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des griffes +d'asperge et des oignons de lys blanc.</p> + +<p>—Il aurait fallu le garder encore deux jours dans +du fumier chaud. Mais je crois tout de même que la +liqueur est à point. Seulement, avant de vous en servir, +ordonnez qu'on le passe dans un filtre en feutre. +Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre +figure, le temps de réciter trois fois le Symbole de la +Foi. Au bout de cinq semaines, vous n'aurez plus le +teint basané, plus le moindre bouton.</p> + +<p>—Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans +cette mixture une de ces saletés qu'emploient les sorcières +dans la magie noire, soit de la graisse de serpent, +soit du sang de huppe ou de la poudre de grenouilles +séchées dans une poêle, comme dans la pommade +que tu m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de +suite.</p> + +<p>—Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce +que vous racontent les méchantes gens. Parfois on ne +peut éviter certaines saletés: tenez, par exemple, la très +respectable madonna Angelica, tout l'été dernier s'est +lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +calvitie et elle a encore remercié Dieu du bienfait de +ce traitement.</p> + +<p>Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle +commença à lui narrer la dernière nouvelle de la ville, +comme quoi la jeune femme du principal consul de la +gabelle, la ravissante madonna Filiberta, trompait son +mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de +passage.</p> + +<p>—Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, +visiblement intéressée par le récit. C'est toi qui as +enjôlé la malheureuse...</p> + +<p>—Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! +Elle chante comme un oiselet, se réjouit et +me remercie chaque jour. En vérité, me dit-elle, ce +n'est que maintenant que j'ai constaté la différence qu'il +y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.</p> + +<p>—Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?</p> + +<p>—Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, +bien que les moines et les prêtres affirment le contraire, +je pense que le péché d'amour est le plus naturel des +péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent pour +vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui +rend en gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte +si elle n'efface pas complètement, du moins, elle atténue +son péché devant Dieu.</p> + +<p>—Le mari la trompe donc aussi?</p> + +<p>—Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, +car je suppose qu'il n'y a pas au monde un +mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, plutôt qu'une +seule femme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +La duchesse se prit à rire.</p> + +<p>—Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher +contre toi. Où prends-tu tout cela?</p> + +<p>—Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que +la vérité. Je sais aussi dans les affaires de conscience +distinguer la paille de la poutre. Chaque légume croît +en son temps.</p> + +<p>—Tu raisonnes comme un docteur en théologie!</p> + +<p>—Je suis une femme ignorante. Mais je parle +avec mon cœur. La jeunesse en fleur ne se donne +qu'une fois, car à quoi sommes-nous utiles, pauvres +femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste +bonnes à surveiller la cendre des cheminées. Et on +nous envoie à la cuisine ronronner avec les chats, +compter les pots et les lèchefrites. Tel est le dicton: +«Que les jeunesses se régalent et que les vieilles +s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe +sans <i>Pater</i> et les caresses du mari sont tristes comme +jeux de nonnes.</p> + +<p>La duchesse rit de nouveau.</p> + +<p>—Comment?... comment?... Répète.</p> + +<p>La vieille la regarda attentivement et ayant probablement +calculé qu'elle l'avait assez divertie par ses +sottises, s'inclina vers la duchesse et lui murmura +quelques mots à l'oreille.</p> + +<p>Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses +traits. Elle fit un signe. Les esclaves s'éloignèrent. +Seul, le petit nègre resta: il ne comprenait pas +l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de chaleur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +—Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la +duchesse. On raconte tant de choses...</p> + +<p>—Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. +D'autres aussi peuvent l'attester.</p> + +<p>—Il y avait beaucoup de monde?</p> + +<p>—Dix mille personnes; toute la place devant le +palais de Pavie était noire de monde, grouillante...</p> + +<p>—Qu'as-tu entendu?</p> + +<p>—Lorsque madonna Isabella est sortie sur le +balcon en tenant le petit Francesco, tout le monde a +agité les bras et les chaperons, beaucoup pleuraient. On +criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, +roi légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort +aux usurpateurs du trône»!</p> + +<p>Le front de Béatrice se rembrunit.</p> + +<p>—Tu as entendu ces mots?</p> + +<p>—Et encore d'autres, pires...</p> + +<p>—Lesquels? Dis, ne crains rien.</p> + +<p>—On criait... ma langue se refuse à articuler, +signora... On criait...: «Mort aux voleurs!»</p> + +<p>Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle +dit doucement:</p> + +<p>—Qu'as-tu entendu encore?</p> + +<p>—Je ne sais vraiment comment le redire...</p> + +<p>—Allons, vite! Je veux tout savoir.</p> + +<p>—Croiriez-vous, signora, que dans la foule on +disait que le sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, +le bienfaiteur de Jean Galeas, avait enfermé son neveu +dans le fort de Pavie sous la garde d'espions et... de +meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu +qu'il était souffrant, couché...</p> + +<p>Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à +l'oreille de la duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta +attentivement, puis se retournant en colère elle cria:</p> + +<p>—Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je +vais donner tout de suite l'ordre de te précipiter du +haut de cette terrasse, de façon que les corbeaux ne +puissent même ramasser tes os!</p> + +<p>La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice +se calma vite.</p> + +<p>—Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard +fuyant à la vieille, du reste, je ne crois pas à cela.</p> + +<p>L'autre haussa les épaules:</p> + +<p>—A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. +Voici comment cela se pratique, continua-t-elle +insinuante: on pétrit une statuette en cire, on met à +droite le cœur d'une hirondelle, à gauche, le foie; on +traverse les deux organes avec une longue épingle en +prononçant les paroles d'exorcisme et celui que représente +la statuette meurt de mort lente. Aucun savant +docteur ne peut remédier à cela.</p> + +<p>—Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle +jamais de cela!...</p> + +<p>La vieille baisa le bas de la robe.</p> + +<p>—Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! +Voilà mon péché! Je prie pour vous en pleurant, chaque +fois que l'on chante le <i>Magnificat</i> aux vêpres de +Saint-Francisque. Les gens disent que je suis une sorcière, +mais si je vendais mon âme au diable, Dieu +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +est témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre +Seigneurie!</p> + +<p>Et elle ajouta pensive:</p> + +<p>—C'est possible aussi... sans magie...</p> + +<p>La duchesse l'interrogea du regard.</p> + +<p>—En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua +monna Sidonia indifférente. Le jardinier cueillait +de superbes pêches mûres, probablement un cadeau +pour messer Jean Galeas...</p> + +<p>Elle se tut une seconde et ajouta:</p> + +<p>—Il paraît que dans le jardin du maître florentin +Léonard de Vinci, il y a aussi des pêches merveilleuses; +seulement elles sont empoisonnées...</p> + +<p>—Comment, empoisonnées?</p> + +<p>—Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a +vues...</p> + +<p>La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. +Ses cheveux étant secs, elle se leva, rejeta +son sciavonetto et descendit dans ses salles d'atours. +Dans la première, pareille à une superbe sacristie, +étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, +par suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient +tellement raides qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir +debout. D'autres étaient transparents et légers comme +des toiles d'araignée. La seconde salle contenait les +habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée +aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres +dentifrices à base de corail blanc et de poudre de perles, +contenait une incalculable collection de flacons, de +boîtes, de masques, tout un laboratoire d'alchimie +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +féminine. De grands coffres peints ou damasquinés +ornaient cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux +pour en sortir une chemise fine, il s'en épandit une +odeur délicate de toile, imprégnée de la senteur des +bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient et de +roses de Damas, séchés à l'ombre.</p> + +<p>Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière +la forme d'une nouvelle robe dont le patron +venait de lui être expédié par exprès par sa sœur, la +marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette par +excellence. Les deux sœurs se faisaient concurrence +dans leurs toilettes. Béatrice enviait le goût délicat +d'Isabelle et l'imitait. Un des ambassadeurs de la cour +de Milan la renseignait discrètement sur toutes les nouveautés +de la garde-robe de Mantoue.</p> + +<p>Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait +parce qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe +en était de bandes de velours vert alternées avec des +bandes de brocart. Les manches, serrées par des rubans +de soie grise, étaient collantes avec des crevés à la +française, à travers lesquels se voyait la blancheur +éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés +dans une résille d'or, légère comme une +fumée, et tressés en natte; une ferronnière ornée d'un +scorpion en rubis, barrait son front.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement +que, selon l'expression du duc, on pouvait, +pendant ce temps, effectuer tout le chargement d'un +navire marchand à destination des Indes.</p> + +<p>Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et +les aboiements des chiens, elle se souvint d'avoir +commandé une chasse et se hâta. Puis lorsqu'elle fut +prête, elle entra dans les logements des nains, surnommés +par dérision <i>le logis des géants</i> et installés à +l'instar des chambres en miniature du palais d'Isabelle +d'Este.</p> + +<p>Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, +une chapelle même, avec un autel microscopique, où +la messe était dite par le savant nain Janakki, vêtu +d'habits archiépiscopaux exécutés exprès pour lui, et +coiffé de la mitre;—tout était calculé pour la taille +de ces pygmées.</p> + +<p>Dans ce <i>logis des géants</i> régnaient toujours le bruit, +les rires, les pleurs, des cris divers proférés par des +voix terribles, telles qu'on en entend dans une ménagerie +ou une maison d'aliénés. Car ici grouillaient, +naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante +promiscuité—des singes, des perroquets, des bossus, +des négrillons, des idiots, des bouffons et autres êtres +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +de divertissement, parmi lesquels la duchesse passait +souvent des journées entières, s'amusant comme une +enfant.</p> + +<p>Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute +prendre des nouvelles du petit négrillon Nannino, +nouvellement expédié de Venise. Le teint de Nannino +était si noir que, selon l'expression de son premier +propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». +La duchesse jouait avec lui comme avec une poupée +vivante. Le négrillon tomba malade et l'on s'aperçut +que sa noirceur tant vantée était due surtout à une +sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au +grand désespoir de Béatrice.</p> + +<p>La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, +on craignait qu'il ne mourût et, à cette nouvelle, la +duchesse en fut toute marrie, vu qu'elle l'aimait, même +blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. Elle +ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, +afin qu'au moins il rendît l'âme en état de grâce.</p> + +<p>En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite, +Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, +au dire de Béatrice, qu'elle eût fait rire un mort.</p> + +<p>Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle +cachait l'objet sous une feuille détachée du parquet et +se promenait radieuse. Et lorsqu'on lui demandait +aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as caché?» +elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa +cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» +vite, sans aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous +ses bras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours +entiers elle pleurait un enfant imaginaire et ennuyait +à tel point tout le monde qu'on l'enfermait dans le +grenier. Et maintenant, blottie dans un coin de l'escalier, +les genoux emprisonnés dans ses bras, se +balançant en mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.</p> + +<p>Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.</p> + +<p>—Tais-toi, sois sage...</p> + +<p>La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:</p> + +<p>—Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et +pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. +Il me consolait...</p> + +<p>La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les +chasseurs.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, +de palefreniers, de dames de cour et de pages, elle se +tenait droite et fière sur son étalon bai, non pas +comme une femme, mais comme un écuyer émérite. +«La reine des amazones!» songea orgueilleusement +le duc Ludovic le More, sorti sur le perron pour +admirer le départ de sa femme.</p> + +<p>Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi +un léopard de chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +Un faucon blanc de Chypre, constellé d'émeraudes, +coiffé d'un bonnet d'or, se dressait sur sa +main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux +pattes de l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il +se perdait dans les brouillards ou dans les herbes +marécageuses.</p> + +<p>La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, +de rire et de galoper. Ayant adressé un sourire à son +mari, qui n'eut que le temps de lui crier: «Prends +garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses compagnons +et lança sa bête au galop, d'abord sur la +route, puis dans les prés, sautant les fossés, les +buttes, les haies. Béatrice allait toujours de l'avant, +avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur +une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins +peureuse de ses demoiselles d'honneur, Lucrezia +Crivelli.</p> + +<p>Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette +Lucrezia. Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, +il ne pouvait décider laquelle des deux lui plaisait +davantage. Pourtant ses craintes étaient pour sa +femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il +fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.</p> + +<p>Le More grondait sa femme pour ses extravagances, +mais ne pouvait se fâcher. Il manquait d'audace, aussi +était-il fier de la bravoure de Béatrice.</p> + +<p>Les chasseurs disparurent derrière le rideau de +roseaux qui bordait le Ticcino où gîtaient les canards +sauvages, les bécasses et les hérons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +Le duc revint dans sa petite salle de travail (<i>studiolo</i>). +Là l'attendait son premier secrétaire, directeur des +ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, +caressait doucement de sa main blanche et soignée ses +joues et son menton soigneusement rasés.</p> + +<p>Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité +que possèdent seuls les plus astucieux politiques. +Son grand nez aquilin, ses lèvres fines et tortueuses +rappelaient son père, le grand condottiere Francesco +Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des +poètes, était en même temps lion et renard, son fils +n'avait hérité de lui que la ruse du renard sans la vaillance +du lion.</p> + +<p>Le More portait un habit très simple en soie bleu +pâle avec ramages ton sur ton; la coiffure à la mode +«pazzera» couvrait ses oreilles et son front presque +jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse perruque. +Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières, +vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.</p> + +<p>—Avez-vous quelques renseignements exacts, +messer Bartolomeo, sur le passage des troupes françaises +à Lyon?</p> + +<p>—Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +«Ce sera demain»; et chaque jour on remet le +départ. Le roi est préoccupé par des divertissements +moins que guerriers.</p> + +<p>—Comment se nomme la favorite?</p> + +<p>—Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont +changeants et fantasques.</p> + +<p>—Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie +trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille +ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne +rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes +d'or. Et sais-tu, Bartolomeo—ceci, tout à fait entre +nous—il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté +les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos, +la lettre est-elle prête?</p> + +<p>—Oui, Seigneur.</p> + +<p>—Montre.</p> + +<p>Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. +Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée +de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à +ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience, +il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, +les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était +contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus +farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean +Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More +d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur +la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, +qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant +la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous, +sollicita l'aide du roi français Charles VIII.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait +le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans +une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le +salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, +peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux +enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très +chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers +des grands Sforza, devons nous incliner, ramper +presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler +avec les loups!»</p> + +<p>Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout +avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats +que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa +Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des +beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton +armée, roi très chrétien—disait le message. Les +portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre +en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples +d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent +comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. +Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée, +tu conquerras non seulement Naples et la Sicile, +mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les +Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre +Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, +en emplissant le monde de ton nom glorieux.»</p> + +<p>Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du +<i>studiolo</i>. Le duc lui sourit affablement, lui faisant +signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la +tête disparut.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +Le secrétaire commença un autre rapport sur les +affaires d'État, mais le More l'écoutait distraitement. +Messer Bartolomeo, comprenant que le duc était +occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina +son rapport et sortit.</p> + +<p>Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, +sur la pointe des pieds, s'approcha de la porte.</p> + +<p>—Bernardo? Est-ce toi?</p> + +<p>—Oui, Votre Seigneurie.</p> + +<p>Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux +et servile, après s'être glissé vivement, voulut +s'agenouiller et baiser la main du maître,—mais ce +dernier le retint.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Tout s'est passé heureusement.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Cette nuit.</p> + +<p>—Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer +le docteur?</p> + +<p>—Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.</p> + +<p>—Dieu soit loué!</p> + +<p>Le duc se signa.</p> + +<p>—Tu as vu l'enfant?</p> + +<p>—Comment donc! Il est superbe...</p> + +<p>—Garçon ou fille?</p> + +<p>—Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux +clairs de la mère, les yeux étincelants, noirs et profonds +comme ceux de Votre Altesse. On reconnaît +tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle +m'a chargé de vous demander quel nom vous désirez +lui donner...</p> + +<p>—J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous +le nommions César! Qu'en penses-tu?...</p> + +<p>—César? En effet, le nom est joli et sonne bien. +Oui, oui, César Sforza est un nom de héros!</p> + +<p>—Et le mari comment est-il?</p> + +<p>—Le comte Bergamini est bon et aimable comme +toujours.</p> + +<p>—Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.</p> + +<p>—Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose +dire, un homme de rares qualités! Il est difficile +maintenant de trouver des gens de cette sorte. Si la +goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment +de souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.</p> + +<p>La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, +avait été l'ancienne maîtresse de Ludovic le +More. Béatrice à peine mariée, ayant appris cette liaison +du duc, s'était prise de jalousie et avait menacé +celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, +Hercule d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement +en présence des ambassadeurs qu'il n'attenterait +point à la fidélité conjugale, en foi de quoi il +avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme +ruiné, servile, prêt à toutes les besognes.</p> + +<p>Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit +au duc. C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né; +un petit dialogue dans lequel le poète demandait +au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se +cachait de honte et d'envie devant le nouveau soleil, +le fils de Cecilia et du More.</p> + +<p>Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.</p> + +<p>—A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, +que c'est samedi l'anniversaire de la naissance de la +duchesse?</p> + +<p>Bellincioni fouilla précipitamment les poches de +son habit de cour misérable, en retira un paquet de +paperasses sales, et parmi les pompeuses odes sur la +mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie +de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva +les vers demandés.</p> + +<p>—Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par +Pégase, vous serez content!</p> + +<p>En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes +comme d'instrument de musique, pour chanter des sérénades +non seulement à leurs amoureuses, mais aussi à +leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, entre les +époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.</p> + +<p>Le More curieusement lut les vers: il se considérait +comme un fin connaisseur, «poète dans l'âme» bien +qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans le premier sonnet +trois strophes lui plurent. Le mari disait à la femme:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Sputando in terra quivi nascon fiori</i>,</p> +<p><i>Comme di primavera le viole...</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>«Là où tu craches sur la terre</p> +<p>Naissent des fleurs, comme au printemps</p> +<p class="i4">Les violettes...»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la +déesse Diane, affirmait que les sangliers et les daims +éprouvaient une jouissance à mourir de la main d'une +aussi belle chasseresse. Mais le troisième l'emporta sur +les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un +séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue +sous les traits de la duchesse de Milan. «O Giove! +Jupiter, s'écriait Alighieri, puisque tu l'as de nouveau +donnée au monde, permets-moi de l'y joindre afin de +voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc +Ludovic.»</p> + +<p>Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète +et lui promit du drap pourpre florentin à dix sous la +coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut en plus +obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant +avec force grimaces et geignements que sa vieille +pelisse était devenue transparente et effilochée «comme +du vermicelle séché au soleil».</p> + +<p>—L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à +défaut de bois, j'étais prêt à brûler, non seulement +l'escalier, mais encore les souliers de bois de saint +François, <i>i zoccoli arderei di san Francesco</i>!</p> + +<p>Le duc rit et promit du bois.</p> + +<p>Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément +composa et récita un quatrain élogieux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Quand à tes esclaves tu promets du pain</p> +<p>Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,</p> +<p>Aussi les neuf Muses et Phœbus le dieu païen,</p> +<p>O très noble More, te chantent hosanna!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +—Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, +il me faut encore une poésie...</p> + +<p>—D'amour?</p> + +<p>—Oui. Et passionnée...</p> + +<p>—Pour la duchesse?</p> + +<p>—Non. Mais prends garde, ne trahis pas!</p> + +<p>—Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que +jamais...</p> + +<p>—Bien, bien.</p> + +<p>—Je suis muet, muet comme un poisson!</p> + +<p>Bernardo cligna mystérieusement des yeux.</p> + +<p>—Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?</p> + +<p>—Suppliante.</p> + +<p>Le poète fronça les sourcils d'un air important.</p> + +<p>—Mariée?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ah!... Il faudrait le nom...</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour une supplique, le nom est nécessaire.</p> + +<p>—Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?</p> + +<p>—Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. +Permettez-moi de passer un instant dans la pièce voisine. +Je sens l'inspiration; les rimes assiègent mon +cerveau!</p> + +<p>Un page entra et annonça:</p> + +<p>—Messer Leonardo da Vinci.</p> + +<p>S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni +se glissa par une porte, tandis que Léonard entrait par +l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint +avec l'artiste du grand canal Navilio Sforzesco, +qui devait réunir la rivière Sesia au Ticcino, s'étendre +comme un filet en nombreux petits canaux, arroser +les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.</p> + +<p>Léonard dirigeait les travaux de construction du +Navilio bien qu'il n'eût pas le titre de constructeur +ducal, ni même celui de peintre de la cour. Il conservait +simplement le titre de musicien, reçu jadis pour +la lyre de son invention, <i>Senatore di lira</i>, ce qui était +un titre plus élevé que celui de poète de la cour, +qu'avait Bellincioni.</p> + +<p>Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste +demanda une avance d'argent pour la continuation +des travaux.</p> + +<p>—Combien? dit le duc.</p> + +<p>—Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; +au total quinze mille cent quatre-vingt-sept ducats, +répondit Léonard.</p> + +<p>Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille +ducats fixés ce même jour pour les cadeaux destinés +aux seigneurs français.</p> + +<p>—C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me +ruines. Tu veux toujours l'impossible et l'extraordinaire. +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +Quels projets colossaux tu as! Bramante, qui est +également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais +demandé pareille somme.</p> + +<p>Léonard haussa les épaules.</p> + +<p>—Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la +direction à Bramante.</p> + +<p>—Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais +pas qu'on te fasse de la peine.</p> + +<p>Ils commencèrent à discuter.</p> + +<p>—C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut +le duc, cherchant selon son habitude à traîner +l'affaire en longueur, tout en feuilletant les cahiers de +Léonard, examinant les croquis, les dessins d'architecture +et les projets divers.</p> + +<p>L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de +donner des explications. L'un des dessins représentait +un gigantesque tombeau, une véritable montagne couronnée +par un temple à multiples colonnes, avec une +coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome +pour éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait +les splendeurs des Pyramides d'Égypte. Dans la marge +étaient marqués des chiffres, la disposition des escaliers, +des entrées, des salles combinées pour recevoir +cinq cents urnes mortuaires.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui +as-tu composé cela?</p> + +<p>—Pour personne... Ce sont des rêves...</p> + +<p>Le More le regarda surpris et secoua la tête.</p> + +<p>—Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux +olympiens ou des Titans. Un conte de fées, parole!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +—Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant +un autre croquis.</p> + +<p>Léonard dut encore expliquer que c'était le projet +d'une maison de tolérance. Les chambres étaient séparées, +les portes, les couloirs disposés de façon à assurer +aux visiteurs le plus complet secret, sans craintes de +rencontres.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux +te figurer combien je suis ennuyé des continuelles +plaintes de vol et de meurtre dans ces repaires. Avec +ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il +faut absolument que je fasse construire une maison +semblable. Je vois, ajouta-t-il souriant, que tu es +maître en toutes choses, tu ne dédaignes rien; dans +ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la maison +de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces +jours-ci dans le livre d'un auteur ancien, qu'on +employait jadis un tuyau acoustique, nommé «oreille +du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des murs et +combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout +ce qui se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu +que l'on puisse installer cet appareil dans mon palais?</p> + +<p>Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler +cette demande. Mais il reconquit vite sa désinvolture, +se disant que la honte n'était pas de mise +devant un artiste. De fait, nullement décontenancé +ni préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était +chose bonne ou blâmable, Léonard discutait la +question comme s'il s'agissait d'un nouvel appareil, +enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +installation les lois de transmission des ondes sonores.</p> + +<p>Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de +la porte.</p> + +<p>Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.</p> + +<p>Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète +et lui ordonna de lire ses vers.</p> + +<p>La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, +mais n'est-ce pas plus extraordinaire que dans mon +cœur:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Une madone glaciale habite,</p> +<p>Et que cette glace virginale</p> +<p>Ne fonde pas au feu de mon amour?</p> +</div></div> + +<p>Les quatre derniers vers plurent au duc:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,</p> +<p>En priant l'Amour d'éteindre ma passion,</p> +<p>Mais le dieu malin souffle sur mon cœur</p> +<p>Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.</p> +</div></div> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>En attendant son épouse qui ne devait pas tarder +à revenir de la chasse, le duc fit la promenade du +maître. Après avoir visité les écuries, pareilles à un +temple grec, avec ses colonnades et ses portiques; +la nouvelle fromagerie où il goûta des <i>joncades</i>; +devant les innombrables greniers et les caves, il se +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +rendit à la métairie. Là, chaque détail le ravissait; +le bruit du lait tombant dans le seau, sa belle vache +favorite languedocienne, les grognements maternels +d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème +jaune des barattes et le parfum de miel des ruches +bourdonnantes.</p> + +<p>Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa +maison était une coupe pleine. Il revint au palais et +s'assit dans la galerie pour se reposer. Le crépuscule +tombait. Des bords du Ticcino parvenait une odeur +d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup +d'œil ses domaines: les pâturages, les champs arrosés +par un réseau de canaux, entourés de fossés, bordés +régulièrement par des pommiers, des poiriers, des +mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. +De Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, +jusqu'aux confins du ciel où scintillait la cime neigeuse +du Mont-Rose, l'énorme plaine de la Lombardie +prospérait comme le paradis de Dieu.</p> + +<p>—Seigneur! soupira humblement le duc en levant +les yeux vers le ciel, je te remercie!... Que faut-il +encore? Jadis un désert inculte s'étendait ici. Moi et +Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé toute +cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin +d'herbe me remercie, comme je te remercie, Seigneur!</p> + +<p>Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, +les cris des chasseurs retentirent et de derrière les +buissons émergea le leurre rouge flanqué d'ailes de +perdrix—appât des faucons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +Le maître, accompagné du principal officier de +bouche, fit le tour de la table, en examina l'ordonnance. +La duchesse entra dans la salle, suivie de +ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la +villa.</p> + +<p>On récita la prière et tout le monde s'assit.</p> + +<p>Le menu se composait d'artichauts frais expédiés +par exprès de Gênes; de carpes et d'anguilles pêchés +dans les viviers de Mantoue, cadeau d'Isabelle d'Este, +et de poitrines de chapons en gelée.</p> + +<p>On mangeait en se servant de trois doigts et d'un +couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe +superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits +et les confitures, et elles étaient en or avec le manche +en cristal de roche.</p> + +<p>Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on +but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles +dames n'eurent point honte de leur appétit.</p> + +<p>Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de +nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement +agréable de les voir ensemble et sa femme +s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs +morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant +la main en un élan de gamine tendresse, presque +amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes +femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment +un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant +du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon +Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de +sanglier un cochon domestique emmené exprès par +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du +fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était +fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. +On le taquinait, et pour lui prouver son +mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être +furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle +avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris, +il savait non seulement distinguer un cochon d'un +sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.</p> + +<p>Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, +rougissaient par suite de copieuses libations. +Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent +leurs robes, sous la table. Les échansons versaient +du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge +et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la +canelle et de la girofle.</p> + +<p>Quand le duc demandait à boire, les échansons +échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient +la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois, +y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une +chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman +devait noircir et s'inonder de sang. De semblables +talismans—pierre de bufonite et langue de serpent—étaient +fichés dans la salière.</p> + +<p>Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la +place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit +de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement +gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant +la licorne:</p> + +<p>—Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +ne possède pas une corne semblable, d'aussi +étonnante grandeur.</p> + +<p>—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le +bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant +sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.</p> + +<p>—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More +et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y +connaît en cornes, non seulement celles des bêtes, +mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, +cornes a!</p> + +<p>Le duc menaça le bouffon du doigt.</p> + +<p>Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, +annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier +farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide +d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait +des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, +d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor +guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain +couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à +courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans +une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du +cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le +«<i>Pater Noster</i>».</p> + +<p>—Messer, demanda la duchesse à son mari, à +quel heureux événement devons-nous ce festin aussi +inattendu que superbe?</p> + +<p>Le More ne répondit pas et furtivement échangea un +regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de +Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur +du nouveau-né César.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +La hure de sanglier absorba une bonne heure, on +ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe: +«A table, on ne vieillit pas.»</p> + +<p>A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), +excita la joie de tous les convives.</p> + +<p>A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan +était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé +que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome, +à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le +tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux +imprégnés de sauce.</p> + +<p>Sur un signe du duc, on plaça devant le moine +un énorme plat de <i>buzzecca</i>, tripes farcies de marmelade +de coings. Le moine, après s'être dévotement +signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec +une prodigieuse rapidité.</p> + +<p>—Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication +des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir +deux chiens! s'écria Bellincioni.</p> + +<p>Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés +d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie +était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante. +Seul, Léonard gardait sur son visage une +expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps +habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne +l'étonnait plus.</p> + +<p>Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges +dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio +Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une +ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu +nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments +chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier +après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la +roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage +aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui +existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui +permit au poète de comparer le généreux tuteur au +pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec +son sang.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin +appelé le «Paradis», régulier comme un dessin géométrique +avec ses allées taillées de buis, de lauriers et +de myrtes, ses tonnelles, ses loggie et ses bosquets de +lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie continue +d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins +de soie. Les dames et les cavaliers se disposèrent selon +leur gré, devant un petit théâtre. On joua un acte du +<i>Miles gloriosus</i> de Plaute. Les vers latins ennuyaient, +bien que les auditeurs, par respect pour l'antiquité, +feignissent de s'y intéresser.</p> + +<p>La représentation terminée, les jeunes gens se +mirent à jouer à la balle, à la paume, à la «mouche +aveugle», <i>mosca cieca</i>, c'est-à-dire à Colin-Maillard, +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme des +enfants, se faufilant entre les buissons de roses et +d'orangers. Les hommes mûrs jouaient aux osselets, +aux échecs, au trictrac. Les demoiselles et les dames +qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, réunies en +cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine, +racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme +dans le <i>Décaméron</i> de Boccace.</p> + +<p>Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle +accompagné par la chanson du jeune Lorenzo Médicis, +mort tout jeune:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Quant'e bella giovenezza!</i></p> +<p><i>Ma si fugge tuttavia</i>;</p> +<p><i>Chi vuol esser lieto—sia</i>:</p> +<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! que la jeunesse est belle</p> +<p>Et éphémère! Chante et ris</p> +<p>Et sois heureux—si tu le veux,</p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<p>Après la danse, une des demoiselles, au son de la +viole, chanta une complainte sur le chagrin d'aimer, +sans être aimé. Les jeux et les rires cessèrent. Tout +le monde écoutait. Et quand elle eut fini, pendant +longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule +la fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil +inondèrent d'un reflet rose les noires et plates cimes +des pins et le jet éclaboussé en mille gouttelettes de +la fontaine. Puis, de nouveau les conversations, les +rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment où +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers +sombres et que, dans le ciel noir, la lune eut +montré son lumineux croissant, au-dessus du bien +heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans +l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Sois heureux, si tu le veux</p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>A l'une des quatre tours du palais, Le More vit +briller une lumière: le premier astronome du duc de +Milan, le sénateur et membre du conseil secret, messer +Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne au-dessus +de ses appareils astronomiques. Il observait la +prochaine union de Mars, Jupiter et Saturne dans le +signe du Verseau, événement qui devait avoir une +grande importance pour la maison de Sforza.</p> + +<p>Le duc se souvint subitement de quelque chose, +quitta monna Lucrezia avec laquelle il devisait tendrement +sous une tonnelle, revint au palais, consulta +sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées +par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, +regarda son calendrier de poche dans lequel il lut la +remarque suivante:</p> + +<p>«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +à genoux, les mains croisées et les yeux levés +au ciel.»</p> + +<p>Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne +point manquer le moment indiqué, dans la crainte +que, par suite, sa prière ne fût pas exaucée.</p> + +<p>Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait +devant une image. Le duc aimait cette peinture de +Léonard de Vinci, représentant Cecilia Bergamini, +sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent +feuilles.</p> + +<p>Il compta huit minutes sur la minuscule pendule +de sable, s'agenouilla, croisa les mains et récita le +<i>Confiteor</i>.</p> + +<p>Il pria longtemps, dévotement et béatement.</p> + +<p>«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés +humblement, défends-moi, sauve-moi et pardonne-moi; +bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né César, +ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon +neveu messer Jean Galeas, car—tu vois, mon cœur, +très pure Vierge—je ne veux point de mal à mon +neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût épargner +à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et +irrémédiables malheurs.»</p> + +<p>Ici, le More se souvint des preuves de son droit au +trône de Milan, preuves inventées par les jurisconsultes: +son frère aîné, père de Jean Galeas, était le +fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco +Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, +tandis que lui Ludovic était né après et se trouvait +par conséquent le seul héritier de plein droit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +Mais maintenant, devant la Madone, cet argument +lui parut subtil et il termina sa prière:</p> + +<p>—Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, +tu sais, Reine des cieux, que je ne le fais que dans +l'intérêt de mon peuple et de l'Italie. Intercède donc +pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton nom par +la construction splendide de la cathédrale de Milan, +celle de la basilique de Pavie et autres nombreuses +donations.</p> + +<p>Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se +dirigea vers sa chambre à travers les couloirs sombres +du palais endormi. Dans l'un d'eux, il rencontra +Lucrezia.</p> + +<p>—Le dieu d'amour me protège! songea le duc.</p> + +<p>—Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant +de lui.</p> + +<p>Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant +lui. Il la retint.</p> + +<p>—Seigneur, pitié!</p> + +<p>Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, +principal camérier de la Cour des Monnaies, homme +dissipé, mais qui l'aimait tendrement, avait perdu au +jeu l'argent du fisc.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai +votre frère.</p> + +<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta:</p> + +<p>—Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas +cruelle?</p> + +<p>Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, seigneur?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore +plus ravissante.</p> + +<p>—Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec +passion en l'enlaçant presque brutalement, cela veut +dire... Mais ne vois-tu donc pas, Lucrezia, que je +t'adore?</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites +vous? Madonna Béatrice...</p> + +<p>—Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais +garder un secret.</p> + +<p>—Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour +moi... Au nom de Dieu!... laissez-moi...</p> + +<p>—Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... +mais aie pitié de moi!</p> + +<p>Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.</p> + +<div class="poem"> +<p>Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...</p> +</div> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille +effarée.</p> + +<p>Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, +son parfum aux violettes musquées—et avidement +la baisa sur les lèvres.</p> + +<p>Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle +poussa un cri, s'arracha de ses bras et s'enfuit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>En entrant dans sa chambre, le More vit que +Béatrice avait déjà soufflé la lumière et s'était mise +au lit; c'était une énorme couche, semblable à un +mausolée, placée sur des marches au milieu de la +pièce et surmontée d'un baldaquin de soie bleue +caché par des courtines en drap d'argent.</p> + +<p>Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture +brodée d'or et de perles fines, ainsi qu'une chasuble, +et se coucha près de sa femme.</p> + +<p>—Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?</p> + +<p>Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Laissez-moi!... Je veux dormir...</p> + +<p>—Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, +ma chérie, si tu savais combien je t'aime!...</p> + +<p>—Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, +et moi et Cecilia et même peut-être bien cette esclave +de Moscovie, cette grande bête rousse que vous embrassiez +ces jours-ci dans un coin de ma garde-robe...</p> + +<p>—Pure plaisanterie...</p> + +<p>—Merci pour ces plaisanteries!</p> + +<p>—Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si +froide avec moi, si sévère!... Je suis fautif, certes; +mais c'était une fantaisie de si peu d'importance...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +—Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!</p> + +<p>Elle se tourna vers lui, colère:</p> + +<p>—Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? +Est-ce que je ne te connais pas à fond? Ne crois +pas que je sois jalouse. Mais je ne veux pas, tu +entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut +de mon âme, jamais sur terre je n'ai aimé personne +comme toi!</p> + +<p>Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, +mais le son de la voix.</p> + +<p>En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait +pas tout à fait, car plus il la trompait et plus il +l'aimait. Sa tendresse s'enflammait sous l'afflux de +honte, de peur, de pitié et de remords.</p> + +<p>—Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que +je t'aime tant!</p> + +<p>Et ils se réconcilièrent.</p> + +<p>La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, +il créa dans sa pensée des yeux timides et naïfs, une +odeur de violette musquée; il s'imaginait tenir dans +ses bras une autre et trouvait une exquise volupté +dans ce sacrilège d'amour.</p> + +<p>—Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, +murmura Béatrice, non sans une certaine fierté.</p> + +<p>—Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers +jours!</p> + +<p>—Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment +n'as-tu pas honte? Il vaudrait mieux songer aux choses +sérieuses. Sais-tu qu'<i>il</i> est en voie de guérison...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +—Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait +plus pour longtemps, dit le duc: ce mieux ne durera +pas, il mourra sûrement.</p> + +<p>—Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si +bien. Écoute, je m'étonne de ton insouciance. Tu +supportes les offenses comme un mouton. Tu dis: +«Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas +mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause +de lui, jour et nuit, comme un voleur, que de +s'abaisser devant cet hybride Charles VIII, de dépendre +de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de chercher +des compromissions avec cette méchante sorcière +d'Aragon! On dit qu'elle est de nouveau enceinte, +un nouveau serpenteau dans le nid maudit. Et il en +sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute la +vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!</p> + +<p>—Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la +maladie incurable. Tôt ou tard...</p> + +<p>Ils se turent.</p> + +<p>Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui +de tout son corps et lui murmura quelques mots à +l'oreille. Il frissonna.</p> + +<p>—Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! +Jamais, entends-tu? jamais ne me parle de +cela...</p> + +<p>—Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?</p> + +<p>Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:</p> + +<p>—A quoi penses-tu?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +—Aux pêches.</p> + +<p>—Oui. J'ai donné ordre au jardinier de <i>lui</i> porter +en cadeau les plus mûres...</p> + +<p>—Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de +messer Leonardo da Vinci. Tu ne sais donc pas?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Elles sont empoisonnées.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. +Peut-être quelque sorcellerie. C'est monna Sidonia qui +me l'a conté. Quoique empoisonnées, ces pêches +sont merveilleusement belles...</p> + +<p>Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils +restèrent ainsi enlacés dans l'obscurité, pensant tous +deux à la même chose, chacun écoutant le cœur de +l'autre battre précipitamment. Enfin le More embrassa +paternellement le front de Béatrice et la bénit:</p> + +<p>—Dors, chérie, dors!</p> + +<p>Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches +sur un plat d'or. Elle se laissait tenter par leur beauté, +mordait dans un fruit succulent et parfumé. Et subitement +une voix lui soufflait: <i>Poison! poison! poison!</i>...</p> + +<p>Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à +manger les pêches, l'une après l'autre; il lui semblait +qu'elle mourait, mais son cœur s'allégeait et se réjouissait +toujours de plus en plus.</p> + +<p>Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait +sur la pelouse du Paradis, près de la fontaine, et il +voyait dans le lointain trois femmes assises, pareillement +vêtues de blanc et toutes trois enlacées comme +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +des sœurs tendres. En s'approchant, il reconnut +Béatrice, Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement +il songeait: «Dieu soit béni! enfin! elles se +sont réconciliées. Elles auraient dû le faire depuis +longtemps.»</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. +Seule, sur la terrasse au-dessus des toits, la petite +naine Morgantina, sauvée du grenier où on l'avait +enfermée, pleurait son enfant imaginaire.</p> + +<p>—On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, +Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il était ma +seule consolation...</p> + +<p>La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, +que l'on pouvait distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, +les cimes glacées du mont Rose.</p> + +<p>Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte +douloureuse et aiguë de la naine demi-folle, dominant +les cris des oiseaux nocturnes.</p> + +<p>Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et +subitement se tut.</p> + +<p>Un long silence plana.</p> + +<p>La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, +aussi incompréhensibles et naïves que ses yeux.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="center"><b>L'ALCHIMISTE</b></p> + +<p class="center"><b>1494</b></p> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes +Vercelli, non loin des écluses et de la douane sur le +canal de Catarana, s'élevait une chétive maison avec +une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, s'échappait +de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme +monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs +à l'alchimiste messer Galeotto Sacrobosco. Monna +Sidonia se réservait le rez-de-chaussée qu'elle habitait +avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du célèbre +voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable +avait parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la +Syrie, l'Asie Mineure et l'Egypte, à l'affût des antiquités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le +considéraient comme un fou; les autres comme un +vantard fourbe; d'autres enfin comme un grand +homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs +païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin +de ses jours, priait sincèrement «le très saint génie +Mercure» et gardait la conviction intime que le +mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux, +était spécialement favorable aux opérations commerciales. +Rien ne l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on +lui demandait pourquoi il se ruinait, pourquoi toute +sa vie il supportait de pareils travaux et risquait tant +de dangers, Luigi répondait invariablement:</p> + +<p>—Je veux ressusciter les morts!</p> + +<p>Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le +Péloponèse, aux environs de la petite ville de Mistra, +il rencontra une jeune et pauvre fille d'une extraordinaire +beauté. Il l'épousa, et l'emmena en Italie, +avec une nouvelle copie de l'<i>Iliade</i>, des fragments de +statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de +Cassandra, en l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, +la prisonnière d'Agamemnon, dont il était épris +à cette époque.</p> + +<p>Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre +une lointaine exploration, et laissa sa fille à +la garde d'un vieil ami, un Grec de Constantinople, +convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius +Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé +et dissimulé, qui feignait un zèle ardent pour le +christianisme, était, de fait, ainsi que nombre de +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur tête +le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître +de la sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, +mort une quarantaine d'années auparavant, dans cette +même petite ville de Mistra, près des ruines de Lacédémone, +où était née la mère de Cassandra. Ses +disciples croyaient que l'âme du grand Platon, pour +prêcher la sagesse, était revenue de l'Olympe et +s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres chrétiens +assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie +de l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien +l'Apostat, l'adoration des dieux olympiens, et que, +pour lutter contre lui, il ne fallait ni les savantes +déductions, ni les controverses, mais les armes de la +très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on +citait les paroles de Pleuton, disant à ses disciples: +«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les +nations et de toutes les tribus, resplendira une religion +unique et tous les hommes s'uniront en une +même foi—«<i>unam eamdemque religionem universum +orbem esse suscepturum</i>». Quand on lui demandait: +«Laquelle—celle de Christ ou de Mahomet?» Il +répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la +foi de l'antique paganisme: <i>Neutram, inquit, sed a +gentilitate non differentem</i>.»</p> + +<p>Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une +sévère piété chrétienne. Mais en écoutant les conversations, +l'enfant, qui ne comprenait pas les finesses +de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable +merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +La petite fille portait à son cou un fétiche donné +par son père, un camée représentant le dieu Dionysos. +Parfois, lorsqu'elle était seule, Cassandra retirait l'antique +pierre de dessous ses vêtements et la levait vers +le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme +une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse +dans une main et une grappe de raisin dans l'autre; +une panthère sautait à ses côtés, cherchant à lécher +la grappe. Et le cœur de l'enfant était plein d'amour +pour ce dieu.</p> + +<p>Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement +dans la masure d'un berger, à la suite d'une +fièvre putride, au moment où il venait de découvrir +les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette +mort coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco +à Milan. Il prit sa nièce avec lui et s'installa dans la +maison solitaire près de la porte Vercelli.</p> + +<p>Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles +échangées entre monna Cassandra et le mécanicien +Zoroastro au sujet de l'arbre empoisonné. Il rencontra +la jeune fille chez Demetrius auquel Merula l'avait +recommandé pour des copies, et, bien que nombre +de personnes affirmassent que Cassandra était une +sorcière, Giovanni se sentait attiré par la beauté +étrangement énigmatique de la jeune fille. Presque +chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de +Léonard, Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. +Cassandra l'attendait; ils s'asseyaient sur la colline +qui dominait le canal, près des ruines du couvent de +Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et +les orties, conduisait à la colline. Personne ne s'y +aventurait.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent +soufflait, soulevant la poussière blanche de la route, +secouant les feuilles, puis s'apaisait. Rien ne troublait +le calme, sinon les coups de tonnerre dans le lointain +qui roulaient sourdement, comme venant de dessous +terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards +les sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers +ivres. C'était un dimanche.</p> + +<p>Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui +sillonnaient le ciel, on apercevait pendant un instant, +la vieille maison avec sa grande cheminée de briques, +qui crachait la fumée par flocons; un vieux sonneur, +droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la +main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; +les barques plates, traînées par des haridelles, qui +transportaient le marbre blanc pour la basilique, et le +gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, tout +se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une +odeur d'eau chaude, de fougères fanées, de goudron +et de bois pourri.</p> + +<p>Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place +habituelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +—Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et +faisant craquer ses doigts blancs au-dessus de sa tête. +Chaque jour est pareil. Aujourd'hui comme hier, +demain comme aujourd'hui. Toujours cet imbécile de +sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours +cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui +cherche l'or et ne peut le trouver; toujours ces barques +et ces haridelles, toujours ces chants au cabaret. +Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français +viennent au moins détruire Milan, que le sonneur +prenne un poisson ou que mon oncle trouve l'or... +Mon Dieu! quel ennui!</p> + +<p>—Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je +suis si triste, que j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto +m'a appris une belle prière pour éloigner le +démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?</p> + +<p>La jeune fille secoua la tête:</p> + +<p>—Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai +désappris à prier votre Dieu.</p> + +<p>—«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en +dehors du nôtre, de l'unique? demanda Giovanni.</p> + +<p>Une flamme illumina le visage de Cassandra. +Jamais encore elle n'avait paru à Giovanni aussi +énigmatique, aussi triste et superbe.</p> + +<p>Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux +noirs.</p> + +<p>—Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très +longtemps dans mon pays natal. J'étais enfant. Une fois +mon père m'emmena avec lui pour un voyage. Nous +visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +sur un promontoire. La mer les environnait. Les +mouettes gémissaient. Les vagues se brisaient avec +fracas contre les noires roches rongées par l'eau salée +et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et +retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un +éclat de marbre une inscription à demi effacée. Je +restais longtemps assise sur les marches du temple, +écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les senteurs +âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. +Les colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas +été atteintes par le temps et au-dessus d'elles le ciel +bleu paraissait sombre; en haut, dans les fissures +poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, l'écho +du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant +religieux. Je l'écoutais et—subitement—mon +cœur frémit. Je tombai à genoux et me mis à prier +le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et +offensé par les gens. J'embrassais les dalles de +marbre, je pleurais et je l'aimais parce que personne +sur la terre ne l'aimait plus, ne le priait plus—parce +qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié +ainsi. C'était le temple de Dionysos.</p> + +<p>—Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. +C'est un péché et un sacrilège! Il n'y a pas de dieu +Dionysos et il n'a jamais existé!</p> + +<p>—Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un +sourire méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, +auxquels tu crois, apprennent-ils que les dieux de ce +temps, vaincus par le Christ, ont été transformés en +puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre astrologue +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +Giorgio de Novara contient-il la prophétie +fondée sur les exactes observations des planètes et dit-il +que: la conjonction de Jupiter avec Saturne a donné +naissance à l'enseignement de Moïse; celle avec Mars, +à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte égyptien, +avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec +Mercure, au christianisme; et la prochaine conjonction +avec la Lune devra enfanter la religion de l'Antechrist—et +alors les dieux morts ressusciteront!</p> + +<p>Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs +plus vifs, illuminaient un énorme nuage qui rampait +lentement. Les sons obsédants du luth vibraient toujours +dans l'atmosphère étouffante.</p> + +<p>—O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. +Comment ne le voyez-vous pas? C'est le diable qui +vous tente pour vous entraîner à votre perte? Qu'il +soit maudit, le damné!</p> + +<p>La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains +sur les épaules de Giovanni et murmura:</p> + +<p>—Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, +Giovanni, pourquoi as-tu quitté ton maître fra Benedetto, +pourquoi es-tu devenu l'élève de l'impie Léonard +de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne +sais-tu pas que je suis une sorcière et que les sorcières +sont méchantes, plus méchantes même que Satan? +Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?</p> + +<p>—Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, +frissonnant.</p> + +<p>Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses +yeux jaunes et transparents comme l'ambre. Un éclair +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +violent illumina son visage pâle, comme celui de la +statue que Giovanni, à la colline du Moulin, avait vue +surgir de son tombeau séculaire.</p> + +<p>—Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse +blanche!</p> + +<p>Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel +et la terre, et crépita en roulements pleins de menaçante +joie, pareils au rire de géants souterrains.</p> + +<p>Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth +ne vibrait plus. Et au même instant la cloche triste +du couvent sonna l'Angelus.</p> + +<p>Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:</p> + +<p>—Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les +torches? C'est Ludovic le More qui vient chez messer +Galeotto. J'ai oublié que c'est aujourd'hui qu'il doit +faire l'expérience de la transmutation du plomb en or.</p> + +<p>Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui +longeaient le canal se dirigeaient vers la maison de +l'alchimiste qui, dans l'attente du duc, terminait les +derniers préparatifs.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Messer Galeotto avait consacré toute son existence +à la recherche de la pierre philosophale.</p> + +<p>Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine +de Bologne, il s'était fait admettre comme élève chez +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +le célèbre adepte des sciences occultes, le comte Bernardo +Trevisano. Puis il chercha pendant quinze ans +les transformations du mercure dans toutes les substances, +le sel de cuisine et le sel ammoniaque, dans +différents métaux, dans le bismuth vierge et l'arsenic, +le sang humain, la bile et les cheveux, les animaux +et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était +évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua +à celle d'autrui. Ses créanciers le firent mettre +en prison. Il s'échappa, et durant huit ans il fit des +expériences sur les œufs, dont il détruisit plus de +vingt mille. Ensuite il travailla avec le protonotaire du +pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, resta +malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement +causé par des émanations, fut abandonné +de tous et faillit mourir.</p> + +<p>Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, +il visita, manipulateur errant, l'Espagne, la +France, l'Autriche, la Hollande, l'Afrique septentrionale, +la Grèce, la Palestine et la Perse. En Hongrie, +sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans +l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, +fatigué, mais non encore désillusionné, il revint en +Italie, sur l'invitation de Ludovic le More, et reçut +le titre d'alchimiste de la cour.</p> + +<p>Le centre du laboratoire était occupé par un four +biscornu, en terre réfractaire, avec de nombreux compartiments, +des portes, des creusets et des soufflets. +Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, des +scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: +des alambics, des masques, des récipients +divers, des cornues, des entonnoirs, des mortiers, +des cucurbites, des tubes serpentiformes, d'énormes +bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente +se dégageait des sels vénéneux, des alcalis et +des acides. Tout un monde mystérieux était enfermé +dans les métaux—les sept dieux de l'Olympe, les +sept planètes—dans l'or, le Soleil; dans l'argent la +Lune; dans le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans +le plomb, Saturne; dans l'étain, Jupiter; dans le vif +argent, Mercure. Il y avait aussi des substances à noms +barbares, qui effaraient les profanes, tels le cinabre +lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite, +l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, +obtenues au prix de mille peines. Une précieuse +goutte de sang de lion, qui guérit de tous les +maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un +rubis.</p> + +<p>L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, +ridé ainsi qu'un vieux champignon, mais toujours +vif, alerte, messer Galeotto, la tête appuyée dans ses +mains, observait avec attention une cornue qui +doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. +C'était de l'huile de Vénus, <i>Oleum Veneris</i> d'un vert +transparent comme la smaragdite. La bougie qui brûlait +à côté projetait un reflet émeraude sur le parchemin +d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de +l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.</p> + +<p>Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +enveloppa d'un coup d'œil son laboratoire, fit un +signe au domestique muet pour lui ordonner d'ajouter +du charbon dans le four et alla au devant de ses +invités.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper +arrosé de Malvoisie.</p> + +<p>Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal +médecin de la cour, Marliani, homme expert en alchimie, +et Léonard de Vinci.</p> + +<p>Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant +s'emplit de parfums, de bruissements soyeux, de léger +bavardage féminin, de rires pareils à des cris d'oiseaux. +L'une d'elles accrocha avec sa manche le col +d'une cornue qui tomba et se brisa.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment +Galeotto, je vais ramasser les débris de peur que votre +joli pied ne se blesse.</p> + +<p>Une autre, en voulant prendre dans ses mains un +morceau de scorie, salit son gant clair parfumé à la +violette, et un adroit cavalier, tout en serrant doucement +les doigts abandonnés, essaya longuement, avec +son mouchoir, d'enlever la tache.</p> + +<p>La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, +secoua la tasse pleine de mercure, quelques gouttes +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +se renversèrent sur la table et lorsqu'elles roulèrent +brillantes, elle se prit à crier, ravie:</p> + +<p>—Regardez, un miracle, l'argent liquide court +sans qu'on puisse l'arrêter!</p> + +<p>Et la blonde Diana frappa dans ses mains.</p> + +<p>—Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, +lorsque le plomb se transmutera en or? demanda au +chevalier espagnol Maradès, son amant, la jolie friponne +Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous +pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces +expériences?</p> + +<p>Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle +permettait tout à son amant, sauf le baiser sur les +lèvres; car elle supposait que la chasteté n'était pas +compromise, tant que la bouche qui avait juré devant +l'autel la fidélité conjugale, restait pure.</p> + +<p>L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à +son oreille:</p> + +<p>—Messer, croyez que je sais apprécier la visite +d'un homme tel que vous...</p> + +<p>Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, +mais l'autre ne lui en laissa pas le temps:</p> + +<p>—Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! +mais pour nous autres...</p> + +<p>Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:</p> + +<p>—Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime +duc, ainsi qu'avec celle de ces nobles dames, +mes ravissantes souveraines, je commence l'expérience +de la divine métamorphose. Attention!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité +de l'essai, il montra le creuset en terre réfractaire, priant +chacun des assistants de le bien regarder, de le faire +sonner, et en un mot de se convaincre qu'il n'existait +aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond +comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux +d'étain, les charbons, le soufflet, les baguettes servant +à remuer le métal en fusion, tout fut examiné. +Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on le jeta +dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur +des charbons ardents. L'aide muet et borgne, au +visage si livide qu'une des dames avait failli tomber en +syncope en l'apercevant dans l'ombre et le prenant +pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet. +Les charbons flambaient sous le bruyant courant +d'air.</p> + +<p>Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il +les égaya en appelant l'alchimie «chaste débauchée», +<i>casta meretrix</i>, car elle a un nombre incalculable +d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble accessible +à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par +personne—<i>in nullos unquam pervenit amplexus</i>. Le +médecin Marliani se frottait le front, grimaçait coléreusement +en écoutant ce bavardage; enfin, il ne se +contint plus et dit:</p> + +<p>—Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? +L'étain bout.</p> + +<p>Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec +précaution; il contenait une poudre jaune très claire, +grasse et brillante comme du verre en poudre et sentant +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +le sel brûlé. C'était la dissolution sacrée, le trésor +inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre philosophale, +<i>lapis philosophorum</i>. Avec la pointe d'un +couteau, il en détacha une parcelle, l'enferma dans une +boule de cire vierge et la jeta dans l'étain en ébullition.</p> + +<p>—Quelle force supposez-vous à votre dissolution? +demanda Marliani.</p> + +<p>—Une partie pour deux mille cent vingt-huit +parties de métal, répondit Galeotto. Certes, la dissolution +n'est pas encore parfaite, mais je pense bientôt +atteindre une unité pour un million. Il suffira de +prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, +de la dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser +avec l'écorce de noyer sauvage, d'en arroser une vigne, +pour avoir dès le mois de mai des raisins mûrs! <i>Mare +tingerem, si mercurius esset!</i> J'aurais transformé la +mer en or, s'il y avait assez de mercure!</p> + +<p>Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise +de messer Galeotto le faisait enrager. Il +commença à démontrer l'impossibilité des transmutations +en citant à l'appui les arguments scolastiques +et les syllogismes d'Aristote.</p> + +<p>L'alchimiste sourit.</p> + +<p>—Attendez, <i>domine magister</i>, dit-il doucement. +Tout à l'heure je vous présenterai un syllogisme qu'il +ne vous sera guère facile de réfuter.</p> + +<p>Il jeta sur les charbons une pincée de poudre +blanche. Des nuages de fumée emplirent le laboratoire. +Crépitante, la flamme s'éleva multicolore, bleue, verte, +rouge. Les invités se troublèrent et madonna Philiberte +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +assura que dans la flamme pourpre elle avait vu +la gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long +crochet de fer, souleva le couvercle du creuset rouge +à blanc. L'étain s'agitait, écumait, clapotait. On recouvrit +à nouveau le creuset. Le soufflet siffla; dix +minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine +lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une +goutte jaune.</p> + +<p>—C'est fini! dit l'alchimiste.</p> + +<p>On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, +on le brisa, et sonnant et brillant, devant les invités +stupéfaits, un lingot d'or roula.</p> + +<p>L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, +dit triomphalement:</p> + +<p>—<i>Solve mihi hunc syllogismum!</i> Résous-moi ce +syllogisme!</p> + +<p>—C'est incroyable!... contre toutes les lois de la +logique et de la nature! balbutia Marliani consterné.</p> + +<p>Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient +inspirés. Il les leva au ciel et s'écria:</p> + +<p>—<i>Laudetur Deus in æternum qui partem suæ +infinitæ potentiæ nobis, suis abjectissimis creaturis +communicavit. Amen.</i> Gloire à Dieu qui nous donne, +à nous, ses indignes créatures, une part de sa toute-puissance. +Amen.</p> + +<p>A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique +le lingot marqua une raie jaune d'un or plus pur que +l'or de Hongrie ou d'Arabie.</p> + +<p>Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, +lui serrant les mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +Ludovic le More le prit à part:</p> + +<p>—Me serviras-tu en toute foi et vérité?</p> + +<p>—Je voudrais avoir plusieurs existences pour les +consacrer toutes au service de Votre Seigneurie, répondit +l'alchimiste.</p> + +<p>—Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes +rivaux...</p> + +<p>—Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre +Seigneurie pourra me pendre comme un chien!</p> + +<p>Après un instant de silence, avec un servile salut, +il ajouta:</p> + +<p>—Je vous prierais seulement...</p> + +<p>—Comment? Encore?</p> + +<p>—Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Cinq mille ducats.</p> + +<p>Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et +accorda la somme. Il se faisait tard. Le More craignait +que Béatrice ne s'inquiétât.</p> + +<p>Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, +offrit à chaque invité un morceau du nouvel or. +Léonard seul resta.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha +de lui:</p> + +<p>—Maître, comment vous a plu l'essai?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +—L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement +Léonard.</p> + +<p>—Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, +messer?</p> + +<p>—Dans les baguettes qui ont servi à remuer +l'étain. J'ai tout vu.</p> + +<p>—Vous les avez examinées vous-même.</p> + +<p>—C'en étaient d'autres.</p> + +<p>—Comment? Permettez!</p> + +<p>—Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard +souriant. N'essayez pas de nier, Galeotto. L'or caché +à l'intérieur de ces baguettes évidées, quand les extrémités +en furent brûlées, est tombé dans le creuset.</p> + +<p>Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage +avait l'expression piteuse d'un voleur pris sur le fait.</p> + +<p>Léonard lui mit la main sur l'épaule.</p> + +<p>—Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.</p> + +<p>Galeotto saisit sa main et, avec effort:</p> + +<p>—C'est vrai? Vous ne le direz pas?...</p> + +<p>—Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, +pourquoi avez-vous fait cela?</p> + +<p>—Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, +après une infinie détresse, un infini espoir +brilla dans ses yeux. Je vous jure devant Dieu que +si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que momentanément +et pour le bien du duc, pour le triomphe de la +science—parce que je l'ai véritablement trouvée, la +pierre philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais +je puis presque dire que je l'ai ou à peu de chose +près, vu que j'ai trouvé la voie à suivre—et là est +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +l'important. Encore trois ou quatre essais et ce sera +chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte +de la plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir +un petit mensonge?</p> + +<p>—Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer +Galeotto, dit Léonard, haussant les épaules. Vous +savez aussi bien que moi que la transmutation des +métaux est un mythe, que la pierre philosophale +n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, +la magie noire—comme toutes les sciences +qui ne sont pas fondées sur la preuve exacte et +mathématique—sont des mensonges ou des folies—l'étendard +enflé de vent des charlatans, derrière +lequel court la populace bête, annonçant leur puissance +par ses aboiements...</p> + +<p>L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et +consternés. Tout à coup, il inclina la tête, cligna malicieusement +un œil et rit:</p> + +<p>—Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je +pas un initié? Je sais que vous êtes le plus grand +des alchimistes, le possesseur des précieux secrets de +la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le nouveau +Prométhée!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Mais oui, vous, certainement.</p> + +<p>—Vous plaisantez, messer Galeotto!</p> + +<p>—Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! +que vous êtes cachottier et malin! J'ai connu bien +des alchimistes jaloux des secrets de la science, mais +jamais autant que vous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher +et ne put.</p> + +<p>—Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il +avec un involontaire sourire.</p> + +<p>—Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, +messer, que si Dieu lui-même descendait devant moi +à la minute et me disait: «Galeotto, la pierre philosophale +n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, +aussi vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la +trouverai!»</p> + +<p>Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il +écoutait curieusement. Quand la conversation s'engagea +sur l'aide diabolique dans les sciences occultes, l'alchimiste +remarqua avec un sourire méprisant que le diable +était l'être le plus misérable de la création, qu'il n'existait +personne de plus faible que lui. Le vieillard ne +croyait qu'à la toute-puissance de la science humaine, +assurant que pour elle rien n'était impossible.</p> + +<p>Puis, subitement, sans transition, il demanda à +Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments. +Lorsque son interlocuteur avoua ne jamais les avoir +aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces +paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre +avait un corps allongé, tacheté, fin et dur, et +que la sylphide était bleu de ciel, transparente et +aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des +gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants +des pierres précieuses.</p> + +<p>—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien +ceux-là sont tous bons et charmants...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +—Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à +des élus, et non à tout le monde? interrogea Léonard.</p> + +<p>—Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, +des savants, des ivrognes et des gourmands. Ils aiment +la naïveté et la simplicité de l'enfance. Ils ne +vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. Autrement, +ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et +se cachent aux regards des hommes.</p> + +<p>Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire +méditatif.</p> + +<p>«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» +pensa Léonard, ne ressentant plus de dédain pour les +utopies alchimistes et cherchant à causer avec lui +comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur +de tous les secrets pour lui être agréable.</p> + +<p>Ils se séparèrent amis.</p> + +<p>Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel +essai de l'huile de Vénus.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<p class="center"><b>«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»</b></p> + +<p class="center"><b>1494</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>«<i>O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non +di voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita +de sua necessari affetit. O stupenda necessita!</i>»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p> + +<p>«O que ta justice est merveilleuse, Premier +moteur, tu n'as pas voulu priver aucune +force de son ordre et de ses qualités indispensables. +O divine nécessité!»</p> + +<p class="right">(<i>Traité de mécanique de</i> <span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>).</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant +rentré chez lui fort tard et en état d'ébriété, avait reçu +de sa femme, selon sa propre expression, plus de coups +qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour aller de +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se +rendit chez sa voisine la fripière goûter au <i>miliacci</i>, +sorte de gelée de sang de porc, Corbolo chercha +dans ses poches les quelques pièces de monnaie échappées +à la rapacité de la ménagère, confia la garde de +la boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.</p> + +<p>Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il +marchait sans se presser dans la tortueuse et sombre +impasse, si étroite qu'un cavalier y rencontrant un +piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher +de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive +chaude, les œufs pourris, le vin aigre et la moisissure +des caves.</p> + +<p>Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette +de ciel bleu qui se détachait entre les maisons hautes, +prenant plaisir à voir le bariolage des chiffons de +toutes sortes, qui puaient au soleil, sur les cordes +tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en +se répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à +exécution «<i>Mala femina, buona femina, vuol bastone.</i> +Toute femme, bonne ou mauvaise, a besoin du bâton.»</p> + +<p>Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là +régnait un va-et-vient digne d'un marché. D'une +porte à l'autre, malgré les cinq sous de droit d'entrée +imposé par les fondateurs, une quantité de gens passaient, +portant des bonbonnes de vin, des paniers, +des corbeilles, des caisses, des planches, des poutres, +des paquets, quelques-uns même conduisaient par la +bride des mulets et des chevaux. Les prêtres chantaient +des <i>Te Deum</i> nasillards. Les lampes brûlaient devant +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +les autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, +les chiens se reniflaient, des mendiants en +haillons se bousculaient.</p> + +<p>Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de +badauds qui écoutaient avec un malin plaisir la dispute +de deux moines. Le frère Cippolo, franciscain, +à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras +comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, +fra Timoteo, dominicain, que François étant +semblable au Christ de quarante façons avait occupé +au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer +et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer +ses stigmates des blessures de Jésus.</p> + +<p>Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette +thèse les plaies de sainte Catherine qui portait au front +la marque sanglante de sa couronne d'épines, tandis +que saint François en était dépourvu.</p> + +<p>Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de +l'obscurité de la cathédrale sur la place d'Arengo, la +plus animée de Milan, encombrée de boutiques de petits +commerçants, poissardes, fripiers, marchands de +légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit +passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés +sur cette place, et aucune loi, aucune amende n'avaient +eu raison de leur entêtement.</p> + +<p>—La belle salade de Valtellina, des citrons, des +oranges! Voilà les artichauts, l'asperge, la belle +asperge! appelaient les marchands de légumes.</p> + +<p>Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que +des couveuses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines +de raisins noir et blanc, de cormorans, de betteraves, +de choux, de fenouil et d'ail, braillait désespérément +«Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands +coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par +ses cris gutturaux: «Arri! arri!»</p> + +<p>Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes +chantait une plaintive <i>Intemerata</i>.</p> + +<p>Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée +d'un collier de molaires, serrait entre ses genoux la +tête d'un patient et avec des mouvements adroits de +prestidigitateur arrachait une dent avec des tenailles.</p> + +<p>Les gamins lançaient des toupies dans les jambes +des passants. Le plus intrépide de la bande, le moricaud +Farfaniccio, apporta une souricière, lâcha la souris +et se prit à la pourchasser un balai à la main en +criant d'une voix stridente et sifflante:</p> + +<p>—<i>Eccola!</i> <i>eccola!</i> La voilà! la voilà!</p> + +<p>En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une +marchande obèse, la grosse Barbaricci, qui tranquillement +tricotait un bas. Elle sauta, cria comme une +échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en +chasser la souris.</p> + +<p>—Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! +criait-elle pourpre de rage.</p> + +<p>Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait +de joie. Au bruit, un homme portant un énorme +cochon se retourna. Le cheval du docteur Gabbadeo +qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et +accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +de vieille ferraille. Les écumoires, les poêles, +les casseroles, les bassines croulèrent avec fracas, +tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait brides +lâchées en criant:</p> + +<p>—Arrête, arrête donc, poivrière du diable!</p> + +<p>Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient +aux croisées. Au-dessus de la place tourbillonnait +un ouragan de rires, de jurons, de cris et de +sifflets.</p> + +<p>Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier +songeait avec un humble sourire:</p> + +<p>—Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les +femmes qui rongent leurs maris, comme la rouille +ronge le fer!</p> + +<p>Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le +soleil, il les leva vers l'énorme bâtisse inachevée +entourée d'échafaudages, l'église érigée par le peuple +à la gloire de la nativité de la Vierge, <i>Mariæ Nascenti</i>.</p> + +<p>Grands et petits avaient pris part à sa construction. +A côté des merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau +de la reine de Chypre, s'étalait l'offrande faite à la +Vierge, par la vieille fripière Catherine, qui, en dépit +de l'hiver rude, s'était privée de son unique vêtement +chaud d'une valeur de vingt sols.</p> + +<p>Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès +de l'édifice, remarqua ce matin une tour nouvelle +et s'en réjouit. Les maçons taillaient les pierres. Sur +le débarcadère du Lagetto, près de San Stefano, non +loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les barques, +on déchargeait d'énormes cubes de marbre +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +blanc qui scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies +glapissaient; les ouvriers rampaient le long des bois +ainsi que des fourmis.</p> + +<p>Et le grand édifice montait, hérissait un nombre +infini de clochetons et de tours blanches dans le ciel +apuré—hommage éternel du peuple à la Vierge +sainte.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de +barriques, qui conduisait à la cave du tavernier allemand +Tibald. Après avoir poliment salué les consommateurs, +il s'assit auprès d'un sien ami, l'étameur +Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits +pâtés chauds au cumin—des <i>offeletti</i>—huma lentement +une gorgée, croqua une bouchée de pâte et dit:</p> + +<p>—Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie +jamais!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, mon ami, continua le cordonnier +inspiré, se marier équivaut à plonger sa main dans +un sac plein de vipères pour en retirer une anguille. +Mieux vaut être atteint de la goutte, Scarabullo, que +d'être affligé d'une femme!</p> + +<p>A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur +bouffon, racontait à des mendiants affamés les merveilles +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +d'une ville comme Berlinzona, capitale d'un +pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient +avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec +le caneton en supplément, où enfin existait une colline +en fromage râpé sur laquelle vivaient des gens uniquement +occupés à préparer du macaroni et des lazagnes, +qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon +et qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui +qui en attrapait le plus en avait le plus. Et tout +proche coulait une source de <i>vernaccio</i>—le meilleur +vin de l'univers,—ne contenant pas une goutte d'eau.</p> + +<p>Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée +d'un petit homme scrofuleux, aux yeux mi-clos +comme ceux d'un chat, Gorgolio, le verrier, grand +cancanier et amateur de nouvelles.</p> + +<p>—Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant +son vieux chapeau poussiéreux et essuyant la +sueur qui inondait son front, messieurs, je viens du +camp des Français!</p> + +<p>—Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?</p> + +<p>—Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi +respirer... Je suis essoufflé. J'ai couru si vite... ne +voulant pas qu'un autre avant moi vous apprît la nouvelle.</p> + +<p>—Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel +peuple est-ce les Français?</p> + +<p>—Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre +doigt dans leur bouche. Ce sont des hommes turbulents, +sauvages, impies, de vrais fauves, en un mot, +des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +de huit coudées, des brides en métal, des bombardes +en fonte qui lancent des boulets de pierre. Leurs +chevaux sont pareils à des monstres marins, féroces, +avec les oreilles et les queues coupées.</p> + +<p>—Sont-ils nombreux? demanda Mazo.</p> + +<p>—Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la +plaine. Le Seigneur nous a envoyé pour nos péchés ce +mal caduc, ces diables du nord!</p> + +<p>—Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa +Mascarello, ils sont nos amis et alliés...</p> + +<p>—Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils +sont pires que des ennemis... ils achèteront les cornes +et mangeront le bœuf...</p> + +<p>—Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, +pourquoi les crois-tu nos ennemis?</p> + +<p>—Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent +nos arbres, emmènent nos bestiaux, pillent les habitants, +violent les femmes. Le roi français est laid, +malingre, mais très amateur de femmes. Il possède +même un livre, avec les portraits de belles Italiennes +toutes nues. Et ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de +Milan jusqu'à Naples, nous ne laisserons pas une +pucelle...»</p> + +<p>—Les misérables! cria Scarabullo en assénant un +tel coup de poing sur la table que verres et bouteilles +en tremblèrent.</p> + +<p>—Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses +pattes de derrière au son de la flûte française. Ils ne +nous considèrent même pas comme des hommes: +«Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins. +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez +affamé un innocent adolescent. Dieu pour cela vous +punit en nous donnant votre terre.» Nous les nourrissons +généreusement et ils donnent les aliments que nous +leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils +ne contiennent pas le poison dont on s'est servi pour +le duc.</p> + +<p>—Tu mens, Gorgolio!</p> + +<p>—Que mes yeux se vident, que ma langue se +dessèche! Écoutez encore, messere, leurs prétentions: +«Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses +mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand +Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons +la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons +chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement +de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous +effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.</p> + +<p>—C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. +Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.</p> + +<p>Tout le monde se tut.</p> + +<p>Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans +la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement, +les bras levés au ciel:</p> + +<p>—La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, +s'accomplit: «Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie +sans tirer l'épée du fourreau. O Florence, ô Rome, +ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé! +Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean +Galeas est le sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le +pardon du Seigneur!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>—Les Français! les Français! Regardez! disait +Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à +ce moment dans la taverne.</p> + +<p>L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache +rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la +cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard, +le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à +cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur +de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux +étaient légèrement gris.</p> + +<p>—Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant +sur l'épaule de Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin +dans cette sacrée ville une chope de bon vin? Cette +sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du +vinaigre!</p> + +<p>Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée +s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut +les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et +cria en mauvais italien:</p> + +<p>—Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas +salé!</p> + +<p>—Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand +je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux +Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +cœur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. +Buvons, ami, à notre chère France:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Du grand Dieu soit mauldit à outrance,</p> +<p>Qui mal vouldroit au royaume de France!</p> +</div></div> + +<p>—Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à +Gorgolio.</p> + +<p>—Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent +les leurs.</p> + +<p>—Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces +coqs français, grogna l'étameur. La main me démange +de les corriger!</p> + +<p>Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre +sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau +de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français +un demi-broc de vin fraîchement tiré à la barrique, +non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.</p> + +<p>Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui +sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de +dégoût. Devant lui passa la fille du patron, Lotta, +jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme +ceux de Tibald.</p> + +<p>Le Gascon cligna malicieusement de l'œil à son +camarade et tortilla crânement sa moustache rousse. +Puis, ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson +des soldats de Charles VIII:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Charles fera si grandes batailles,</p> +<p>Qu'il conquerra les Itailles.</p> +<p>En Jerusalem entrera</p> +<p>Et mont Olivet montera.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.</p> + +<p>Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement +baissés, le sergent la prit par la taille et essaya +de l'attirer sur ses genoux.</p> + +<p>Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. +Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les +lèvres tout humides encore de vin.</p> + +<p>La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui +se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de +tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta +un moment hébété.</p> + +<p>Tout le monde s'esclaffa.</p> + +<p>—Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par +San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi +solide! Ah! tu l'as consolé!</p> + +<p>—Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant +Bonnivar.</p> + +<p>Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui +montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria:</p> + +<p>—Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, +maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je +baiserai!</p> + +<p>Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une +table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution. +Mais la puissante main de l'étameur Scarabullo +le saisit au collet.</p> + +<p>—Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo +en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, +je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'offenses +plus les pucelles milanaises!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +—Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, +vauriens, lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis +et Saint-Georges!</p> + +<p>Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur +si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le +picard par les bras.</p> + +<p>Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, +les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une +mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées +et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit de la +taverne et se prit à hurler:</p> + +<p>—On assassine! Les Français pillent!</p> + +<p>La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. +Les commerçants prudents fermèrent leurs +boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes +se sauvèrent en emportant leurs marchandises.</p> + +<p>—Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! +geignait la grosse Barbaccia.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? Le feu?</p> + +<p>—Sus aux Français!</p> + +<p>Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et +glapissait:</p> + +<p>—Sus, sus aux Français!</p> + +<p>Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses +et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour +empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple, +Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils +trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. +Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au +bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +—Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai +à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces +bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut +pas la corde pour le pendre!</p> + +<p>Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de +ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les +soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles +que sa femme.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à +l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier +grimpait à l'une des fines tourelles, située non loin de +la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte +Catherine à l'extrémité de la flèche.</p> + +<p>Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des +stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants, +des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles, +d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des +gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, +des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes +piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles. +Tout cet ensemble, en marbre aveuglément +blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, +ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient +rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de +la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho. +Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue, +semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur +de l'église, du plus profond de son cœur de +pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme, +respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle +louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de +tous les peuples à la Vierge très pure.</p> + +<p>Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin +retentit.</p> + +<p>L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses +yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant +oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle il +grimpait pliait comme un bambou.</p> + +<p>—C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. +Seigneur prends mon âme!</p> + +<p>En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle +de corde, ferma les yeux et murmura:</p> + +<p>—<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p> + +<p>Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il +reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant +plus les voix terrestres, continua son ascension, +toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec +joie:</p> + +<p>—<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p> + +<p>A ce moment passaient sur le large toit de l'église +les membres du Conseil de construction «<i>Consiglio +della Fabrica</i>», architectes, italiens et étrangers, invités +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio, +tour principale qui devait s'élever au-dessus de la +coupole.</p> + +<p>Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa +son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent +le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop +opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.</p> + +<p>Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. +Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient +pas suffisamment solides. Les autres affirmaient +que l'église pouvait affronter l'éternité.</p> + +<p>Léonard selon son habitude ne prenait pas part +à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.</p> + +<p>Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une +lettre.</p> + +<p>—Messer, en bas, sur la place, un courrier de +Pavie attend votre excellence.</p> + +<p>L'artiste brisa le cachet et lut:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">DUC JEAN GALÉAS.</span></p> + +<p class="left">»14 octobre.»</p> +</div> + +<p>Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit +sur la place, monta à cheval et partit pour le +château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de +Milan.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du +parc gigantesque étaient baignés de pourpre et d'or +par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles +mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus +dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se +mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.</p> + +<p>En approchant du château, Léonard aperçut un +nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté +fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs +avaient quitté le duc agonisant.</p> + +<p>Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, +à sa rencontre.</p> + +<p>—Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.</p> + +<p>Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.</p> + +<p>Léonard s'engagea dans l'allée principale.</p> + +<p>—Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. +On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous +amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se +doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce +chemin détourné...</p> + +<p>Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent +un escalier, passèrent devant de sombres salles, +jadis magnifiques, maintenant inhabitées. Les tentures +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en +loques le long des murs. Le trône ducal, sous son +baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée. +A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du +parc des feuilles jaunies.</p> + +<p>—Les misérables! les voleurs! grognait le nain en +désignant à son compagnon les traces du pillage. Si +vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas +voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du +monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, +pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.</p> + +<p>Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans +une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée +d'air et complètement sombre.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la +saignée à la lumière, les volets clos. L'aide du barbier +tenait un plat d'étain dans lequel coulait le sang. Le +barbier, modeste vieillard, les manches retroussées, +opérait l'incision de la veine. Le docteur, «maître ès +physique», avec une physionomie entendue, le nez +chaussé de lunettes, l'épaulière de velours violet doublée +d'écureuil passée sous le bras, ne prenait pas part +à l'opération que pratiquait le barbier—car toucher +à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne d'un +docteur—il observait simplement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +—A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer +la saignée, ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé +et qu'on étendit le duc sur les coussins.</p> + +<p>—<i>Domine magister</i>, murmura le barbier respectueusement, +ne vaudrait-il pas mieux attendre? Le +malade est faible. Une trop grande prise de sang...</p> + +<p>Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de +mépris.</p> + +<p>—Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez +pourtant savoir que sur les vingt-quatre livres de sang +que contient le corps humain, on peut en supprimer +vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la +santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits +plus il vous en reste de pure. J'ai pratiqué la saignée +sans merci sur des enfants nouveau-nés, toujours avec +réussite.</p> + +<p>Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, +mais songea que discuter avec des docteurs était +aussi inutile que discuter avec des alchimistes.</p> + +<p>Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea +les coussins, enveloppa les pieds du malade.</p> + +<p>Léonard jeta un coup d'œil sur la chambre. Au-dessus +du lit pendait une cage avec un petit perroquet +vert. Sur une table ronde, près d'une cuve de cristal, +contenant des poissons dorés, traînaient des cartes et +des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé +en boule, dormait.</p> + +<p>—Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans +ouvrir les yeux.</p> + +<p>—Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +pensant que vous dormiez... Messer Leonardo +est ici.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort +pour se soulever.</p> + +<p>—Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes +pas.</p> + +<p>Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout +jeune de Jean Galéas—il n'avait que vingt-quatre ans—s'anima +d'une tendre rougeur.</p> + +<p>Le nain sortit pour veiller à la porte.</p> + +<p>—Mon ami, continua le malade, tu connais la +calomnie?</p> + +<p>—Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.</p> + +<p>—Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... +Cependant, si, je te la dirai: nous en rirons +ensemble. Ils insinuent...</p> + +<p>Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et +acheva avec un doux sourire:</p> + +<p>—Ils insinuent que tu es mon meurtrier.</p> + +<p>Léonard crut que le malade délirait.</p> + +<p>—Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon +meurtrier. Il y a trois semaines environ, mon oncle le +More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pêches. +Madonna Isabella est convaincue que depuis que j'ai +goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs +d'un empoisonnement lent et que dans ton jardin il y +un arbre...</p> + +<p>—C'est vrai, dit Léonard.</p> + +<p>—Oh! mon ami! Est-ce possible?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +—Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. +Je comprends d'où viennent ces allusions, en désirant +étudier l'effet des poisons, je voulus rendre un pêcher +vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de Peretola +que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a +pas réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop +pressé, a dû raconter à quelqu'un...</p> + +<p>—Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement +le duc, personne n'est cause de ma mort! Et +cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détestent +et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire tout, +comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon +meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide. +Et pourquoi me tuerait-il? Je suis prêt moi-même à +lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien. +Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec +des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, +Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne +regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela +maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné +avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres +aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce +que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris, +maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me +sens bien, calme et heureux, comme si, par une +journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements +et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua +le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi +seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu me disais +jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +apprend aux hommes le grand calme et la grande +soumission? J'ai compris alors. Mais maintenant, +durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves, +combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, +chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois +que nous avons par des voies différentes atteint ensemble +le même but—toi dans la vie, moi dans la mort.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:</p> + +<p>Monna Druda!</p> + +<p>Léonard voulut partir, le duc le retint.</p> + +<p>Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, +entra dans la chambre, tenant dans ses mains une +petite fiole contenant un liquide jaune et trouble—l'élixir +de scorpion.</p> + +<p>En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la +constellation du lion, on attrapait les scorpions et on +les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire +avec du seneçon, du mithridate et du serpentaire; puis +on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et +chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le +ventre et la région du cœur du malade. Les rebouteux +assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace +contre tous les poisons et contre les sorcelleries.</p> + +<p>En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille +s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle +faillit laisser choir le flacon.</p> + +<p>—Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!</p> + +<p>Tout en se signant, et marmottant des prières, elle +marcha à reculons vers la porte, et une fois dans +le couloir courut aussi vite que le lui permettaient +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer +la terrible nouvelle.</p> + +<p>Monna Druda était convaincue que le More et son +manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc, +sinon par le poison, du moins par le mauvais œil, par +des manœuvres diaboliques.</p> + +<p>La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.</p> + +<p>Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se +trouvait auprès du duc, elle se releva et cria furieuse:</p> + +<p>—C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?</p> + +<p>—Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre +Altesse. On croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il +s'est introduit par la cheminée! La chose est louche. +Depuis longtemps déjà j'ai prévenu votre Altesse...</p> + +<p>Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement +les genoux demanda:</p> + +<p>—Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à +vous et au seigneur Maître, de recevoir Sa Majesté, le +roi très chrétien de France.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Charles VIII s'était installé dans les appartements +du rez-de-chaussée du château de Pavie, somptueusement +décorés à son intention par Ludovic le More.</p> + +<p>Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la +lecture d'un ouvrage nouvellement et spécialement +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +traduit pour lui du latin en français, un opuscule assez +ignare <i>Les Merveilles de Rome</i>,—<i>Mirabilia urbis +Romæ</i>.</p> + +<p>Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, +pendant sa triste jeunesse passée dans le solitaire château +d'Amboise, avait été élevé à la lecture des romans +de chevalerie qui avaient quelque peu brouillé son +cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre +un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et +de Tristan, ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté +et timide, bon et fou, avait résolu de mettre en +action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon l'expression +des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, +descendant de Jules César, il était venu en Lombardie +à la tête d'une formidable armée à telle fin de conquérir +Naples, les deux Siciles, Constantinople, Jérusalem, +détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie +mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug +des infidèles.</p> + +<p>A l'audition des <i>Merveilles de Rome</i> le roi goûtait +à l'avance la gloire qu'il acquerrait en soumettant +une ville aussi célèbre.</p> + +<p>Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre +et une lourdeur de tête lui rappelaient le trop +gai souper de la veille en compagnie de dames milanaises. +Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia +Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.</p> + +<p>Charles VIII était petit de taille et laid de figure. +Ses jambes étaient maigres et torses, ses épaules +étroites, l'une plus haute que l'autre; la poitrine +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +rentrée, un nez démesurément long et crochu; des +cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait +la barbe et les moustaches. Ses mains et son +visage avaient de désagréables crispations. Ses lèvres +épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez les enfants, +ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à +fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, +et en même temps tendue, inhérente aux gens +faibles d'esprit. Il parlait difficilement et par saccades. +On racontait qu'il avait les pieds difformes et que +pour les cacher il avait introduit la mode des larges +souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.</p> + +<p>—Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, +en interrompant la lecture et bégayant selon sa coutume... +je... je voudrais, mon petit... tu sais?... je +voudrais boire. Hein! il me semble... Probablement... +Apporte-moi du vin, Thibault.</p> + +<p>Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc +attendait la visite du roi.</p> + +<p>—Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... +seulement, je veux boire d'abord...</p> + +<p>Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet +arrêta le mouvement du roi et demanda à Thibault:</p> + +<p>—Du nôtre?</p> + +<p>—Non, monseigneur. Des caves du palais...</p> + +<p>Le cardinal jeta le contenu de la coupe.</p> + +<p>—Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent +être nuisibles à votre santé. Thibault, donne +ordre qu'on courre au camp chercher une bonbonne +de notre vin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +—Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia +le roi surpris.</p> + +<p>Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, +que la prudence s'imposait vis-à-vis de gens qui +avaient empoisonné leur seigneur légitime, et dont +on pouvait attendre toutes les trahisons.</p> + +<p>—Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux +boire, dit Charles en haussant les épaules.</p> + +<p>Puis il se soumit.</p> + +<p>Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, +au-dessus du roi, un superbe baldaquin de +soie bleue, tissé de fleurs de lis d'argent, le sénéchal +plaça sur les épaules de Charles le manteau à revers +d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des +abeilles et la devise: «La reine des abeilles n'a pas +d'aiguillon.»</p> + +<p>A travers les sombres appartements délaissés, le +cortège se dirigea vers la chambre du mourant. En +passant devant la chapelle, Charles aperçut la duchesse +Isabelle.</p> + +<p>Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher +d'elle et, selon la vieille coutume française, la +baiser sur les lèvres en la nommant «chère sœur».</p> + +<p>Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et +tomba à ses pieds.</p> + +<p>—Seigneur, commença-t-elle le discours préparé +d'avance, aie pitié de nous, Dieu te récompensera. +Défends les innocents, chevalier magnanime! Le More +nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le +duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +nous ne sommes environnés que de mercenaires assassins...</p> + +<p>Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle +lui disait.</p> + +<p>—Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme +mal éveillé et tiquant des épaules. Non, je vous prie..., +je ne puis tolérer, ma chère sœur, levez-vous!</p> + +<p>Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les +baisait, voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, +s'écria avec désespoir:</p> + +<p>—Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!</p> + +<p>Le roi se troubla complètement, et son visage eut +une grimace douloureuse, comme s'il eût été lui aussi +prêt à pleurer.</p> + +<p>—Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... +Briçonnet, je te prie... dis-lui... je ne sais pas.</p> + +<p>Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune +compassion, étant, même dans son humiliation, trop +fière et trop belle, telle une géniale héroïne de tragédie.</p> + +<p>—Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera +tout ce qui dépendra d'elle en faveur de votre époux +messire Jean Galéas, dit le cardinal poliment mais +froidement, prononçant d'un ton protecteur le nom du +duc en français.</p> + +<p>La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des +yeux attentifs, et, subitement, comprenant à qui elle +parlait, se tut.</p> + +<p>Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant +elle, les lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire +forcé, stupide, déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +—Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la +petite fille de Ferdinand d'Aragon!</p> + +<p>Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le +roi sentait qu'il lui était indispensable de dire quelque +chose, de se tirer de ce mutisme inepte. Il fit un effort +désespéré, tiqua de l'épaule, cligna des yeux, balbutia +son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, eut +un geste navré et se tut.</p> + +<p>La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. +Charles baissait la tête, anéanti.</p> + +<p>—Briçonnet, allons, allons,... hein?</p> + +<p>Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles +entra dans la chambre du duc.</p> + +<p>Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir +d'automne tombait à travers les hautes futaies du parc.</p> + +<p>Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon +cousin» et s'inquiéta de sa santé.</p> + +<p>Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire +que tout de suite Charles se sentit allégé, son trouble +se dissipa et se calma peu à peu.</p> + +<p>—Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! +dit le duc. Quand vous serez à Jérusalem, auprès +du Saint-Sépulcre, priez pour ma pauvre âme, car à +ce moment-là je...</p> + +<p>—Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous +de telles pensées? interrompit le roi. Dieu est clément. +Vous guérirez. Nous partirons ensemble en croisade. +Vous verrez! Hein?</p> + +<p>Jean Galéas secoua la tête:</p> + +<p>—Non, je ne le pourrai pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:</p> + +<p>—Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas +mon fils Francesco et Isabelle ma femme. La malheureuse +n'a personne au monde...</p> + +<p>—Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.</p> + +<p>Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent +et, comme s'il reflétait un feu intérieur, son visage +s'éclaira d'une infinie bonté. Il se pencha vivement +vers le malade et l'embrassant avec une tendresse impétueuse +balbutia:</p> + +<p>—Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...</p> + +<p>Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs +et leurs lèvres s'unirent en un fraternel baiser.</p> + +<p>Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi +appela près de lui le cardinal:</p> + +<p>—Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... +d'une façon quelconque... prendre parti... On ne peut +pas comme cela... Je suis un chevalier... Il faut le +défendre, tu entends?</p> + +<p>—Majesté, répondit évasivement le cardinal, il +mourra tout de même. Et de quel secours pourrons-nous +lui être? Nous nous ferions du tort. Le More +est notre allié...</p> + +<p>—Le More est un misérable, oui... sûrement... +un assassin! cria le roi.</p> + +<p>Et dans ses yeux brilla une colère sensée.</p> + +<p>—Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. +Le More n'est ni pire, ni meilleur que les +autres. C'est de la politique, Seigneur! Nous sommes +tous des hommes...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +L'échanson apporta au roi une coupe de vin français +que Charles but avidement. Le vin le ranima et +chassa ses noires pensées.</p> + +<p>En même temps que l'échanson se présenta un envoyé +du duc, pour inviter le roi au souper. Celui-ci +refusa. L'envoyé insista. Mais voyant que ses prières +étaient vaines, il s'approcha de Thibault et lui murmura +quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe +affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:</p> + +<p>—Majesté, madonna Lucrezia...</p> + +<p>—Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...</p> + +<p>—Celle avec laquelle vous avez daigné danser au +bal hier.</p> + +<p>—Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... +Exquise! Tu dis qu'elle assistera au souper?</p> + +<p>—Sûrement et elle supplie Votre Majesté...</p> + +<p>—Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? +Thibault? Que penses-tu? Peut-être... après tout... +Demain nous nous mettons en campagne... Pour la +dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il en +s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... +oui...</p> + +<p>Le roi prit Thibault à part:</p> + +<p>—Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?</p> + +<p>—La maîtresse du More, Majesté.</p> + +<p>—La maîtresse du More, ah! c'est dommage...</p> + +<p>—Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il +vous plaît aujourd'hui même.</p> + +<p>—Non, non. Je suis son hôte...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +—Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez +pas ces gens-là...</p> + +<p>—Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... +C'est ton affaire...</p> + +<p>—Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...</p> + +<p>—Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: +C'est ton affaire... Je ne veux rien savoir... comme +tu voudras.</p> + +<p>Thibault s'inclina respectueusement.</p> + +<p>En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit +et passant la main sur le front:</p> + +<p>—Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment +crois-tu? Que voulais-je dire?... Ah! oui!... Il faut le +défendre... C'est un innocent... il y a offense... Je ne +puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!</p> + +<p>—Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres +sujets. Plus tard en revenant de Jérusalem...</p> + +<p>—Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un +pâle sourire méditatif.</p> + +<p>—La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les +victoires, continua Briçonnet. Le doigt de Dieu montre +le chemin aux croisés.</p> + +<p>—Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta +Charles VIII solennel, inspiré, les yeux levés au +ciel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Huit jours après, le jeune duc mourait.</p> + +<p>Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme +de lui accorder une entrevue avec Léonard, mais elle +lui avait refusé. Monna Druda avait convaincu Isabelle +que les gens ensorcelés ressentaient un irrésistible +désir de voir celui qui les avait perdus.</p> + +<p>Et la vieille continuait à frotter soigneusement le +malade, avec de l'huile de scorpion. Les médecins le +tourmentèrent jusqu'à la fin avec leurs saignées.</p> + +<p>Il expira doucement.</p> + +<p>—Que ta volonté soit faite! furent ses dernières +paroles.</p> + +<p>Le More donna ordre de transporter de Pavie à +Milan le corps du défunt et de l'exposer solennellement +dans la cathédrale.</p> + +<p>Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, +après avoir assuré que la mort prématurée de son +neveu lui causait une douleur profonde, proposa de +déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier +légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on +ne pouvait confier un tel pouvoir à un mineur et +supplièrent Le More au nom du peuple, d'accepter +le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, +comme à contre-cœur, céda à leurs prières.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +On apporta les somptueux habits de drap d'or. +Le nouveau duc les revêtit, monta à cheval et se +rendit à l'église de San Ambrogio, entouré d'une +foule de partisans qui criaient: «<i>Viva il Moro, viva +il duca!</i>» au son des trompes, des salves de canon, +du carillon des cloches et du mutisme du peuple.</p> + +<p>Sur la place du Commerce, du haut de la loggia +du vieil hôtel de ville, en présence des syndics, des +consuls, des principaux citoyens, le chef des hérauts +lut le <i>privilège</i> accordé au duc Le More par l'éternel +Auguste du très saint Empire, Maximilien: «<i>Maximilianus +divina favente clementia Romanorum Rex +semper Augustus</i>, toutes les provinces, terres, villes, +villages, châteaux, forts, montagnes et plaines, bois +et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines, +mines, possession des vassaux, marquis, comtes, +barons, monastères, églises et paroisses—tout et +tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à toi et à +tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et +choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain +autocrate de la Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»</p> + +<p>Quelques jours après cette proclamation on annonça +la translation dans la cathédrale de la plus précieuse +relique de Milan, un des clous de la sainte Croix.</p> + +<p>Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider +son pouvoir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne +de Tibald, la foule se réunit. L'étameur Scarabullo, +le brodeur Mascarello, le pelletier Mazo, le cordonnier +Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au premier +rang.</p> + +<p>Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère +Timoteo prêchait:</p> + +<p>—Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le +temple de Vénus le bois de la sainte Croix et les autres +instruments qui avaient servi à la torture du Christ +et avaient été enterrés par les païens—l'empereur +Constantin, prenant un des saints et terribles clous, +ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors +de son cheval de guerre, afin d'accomplir la parole +de l'apôtre Zacharie, et cette relique lui donna la victoire +sur les ennemis de l'Empire romain. A la mort +du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard +retrouvé par saint Ambroise à Rome, dans la boutique +d'un certain Paolino, marchand de vieille ferraille, et +transporté à Milan. Notre ville possède donc le plus +précieux, le plus sacré des quatre clous—celui qui +avait percé la paume droite du Dieu puissant sur +le Bois du Salut. Sa longueur exacte est de cinq +pouces et demi. Étant plus long et plus épais que le +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +clou romain il est pointu, tandis que le clou romain +est émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté +dans la main du Sauveur, comme le prouve, par de +fins syllogismes, le savant Père Alesio.</p> + +<p>Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en +levant les bras au ciel:</p> + +<p>—Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un +horrible sacrilège! Le More, le misérable, l'assassin, le +voleur de trône, tente le peuple par des fêtes impies, +et affermit son trône croulant avec le saint clou!</p> + +<p>La foule devint houleuse.</p> + +<p>—Et savez-vous, mes frères, continua le moine, +savez-vous à qui il a confié l'encastrement du clou dans +la grande coupole de la cathédrale, au-dessus de l'autel?</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—Au Florentin Léonard de Vinci!</p> + +<p>—Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.</p> + +<p>—Nous le connaissons parbleu, répondaient les +autres, c'est celui-là même qui a empoisonné le jeune +duc avec des fruits...</p> + +<p>—Un sorcier! un hérétique! un athée!</p> + +<p>—Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, +j'ai entendu dire que ce messer Leonardo était +un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait de mal à +personne. Qu'il aime non seulement les hommes, +mais aussi les bêtes...</p> + +<p>—Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!</p> + +<p>—Un sorcier peut-il être bon?</p> + +<p>—Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo—les +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +gens diront aussi du grand tentateur, le prince des +ténèbres: «Il est bienveillant, il est parfait», car il +se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera douce +et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront +tentés par sa miséricorde. Et il conviera des quatre +points cardinaux tous les peuples et toutes les tribus +comme la perdrix, par son cri trompeur, appelle dans +son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, +ô mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, +viendra parmi nous sous une forme humaine: +le Florentin Léonard est le serviteur et le précurseur +de l'Antechrist.</p> + +<p>Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler +de Léonard murmura avec assurance:</p> + +<p>—C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au +diable et qu'il a signé le pacte avec son sang.</p> + +<p>—Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! +marmonnait la fripière Barbaccia. Ces jours derniers, +Stamma, la lavandière du bourreau, me disait que ce +Léonard volait les corps des pendus, qu'il les découpait, +enlevait les intestins...</p> + +<p>—Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, +Barbaccia, observa Corbolo, c'est une science qu'on +appelle l'anatomie...</p> + +<p>—Oui, mais il a aussi inventé une machine pour +voler, avec des ailes d'oiseau, rapporta Mascarello.</p> + +<p>—L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, +expliqua de nouveau frère Timoteo. Simon le Mage +s'est aussi élevé dans les airs, mais il a été renversé +par l'apôtre Paul.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +—Et il marche sur l'eau comme sur la terre, +ajouta Scarabullo. «Le Seigneur marchait sur les +eaux... je ferai de même.» Voilà comme il blasphème!</p> + +<p>—Il fait mieux encore: il descend dans une cloche +de verre au fond de la mer, reprit Mazo.</p> + +<p>—Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a +pas besoin. Quand il veut, il se transforme en poisson +et il nage: il se transforme en oiseau et il vole! déclara +Gorgolio.</p> + +<p>—C'est un ogre; qu'il crève!</p> + +<p>—Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au +bûcher, le Léonard!</p> + +<p>—Qu'on l'empale!</p> + +<p>—Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! +se prit à geindre frère Timoteo. Le très saint clou, +le clou sacré est... chez Léonard!</p> + +<p>—Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les +poings, nous mourrons pour notre relique, nous ne la +laisserons pas souiller. Allons prendre le clou chez +l'impie!</p> + +<p>—Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!</p> + +<p>—Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est +l'heure de la ronde de nuit. Le capitaine de la milice...</p> + +<p>—Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, +cache-toi sous la jupe de ta femme!</p> + +<p>Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, +criant et jurant, la foule s'avança par les rues.</p> + +<p>En tête marchait le moine, tenant dans ses mains +un crucifix et chantant un psaume.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans +leur reflet rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant +de la lune.</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait +une caisse ronde, vitrée, avec des rayons +dorés, dans laquelle devait être conservé le clou sacré. +Assis dans un coin sombre, Giovanni Beltraffio, de +temps à autre observait son maître. Plongé dans la +recherche du problème de la transmission de la force +à l'aide de poulies et de leviers, Léonard ne pensait +plus à la relique. Il venait de terminer un calcul +compliqué.</p> + +<p>—Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, +avec un sourire heureux, rien d'aussi parfait, facile et +superbe comme les manifestations de la nature. La +divine nécessité la force par ses lois à déduire le résultat +de la cause par la voie la plus rapide.</p> + +<p>Dans son cœur naissait le sentiment, qui lui était +si habituel, de respectueux étonnement devant l'abîme +qu'il contemplait. En marge, à côté du croquis de la +machine élévatoire, à côté de chiffres et de ratures, il +écrivait ces mots qui sonnaient dans son cœur ainsi +qu'une prière:</p> + +<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +<i>voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de +sua necessari effetti.</i>»</p> + +<p>Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! +Tu n'as pas voulu priver la moindre force de son +ordre et de ses qualités indispensables.</p> + +<p>On frappa violemment à la porte extérieure. Des +cris, des jurons, le chant des psaumes retentirent.</p> + +<p>Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui +était arrivé. Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, +à demi vêtue, se précipita dans la pièce en criant:</p> + +<p>—Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte +Mère de Dieu, protège-nous!</p> + +<p>Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse +à la main, il ferma vivement les volets.</p> + +<p>—Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.</p> + +<p>—Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer +dans la maison. Les moines ont dû exciter la populace.</p> + +<p>—Que veulent-ils?</p> + +<p>—Le diable seul pourrait comprendre cette crapule +folle. Ils exigent le clou sacré.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.</p> + +<p>—Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils +appellent Votre Excellence, assassin du duc Jean +Galéas, sorcier et impie.</p> + +<p>Dans la rue les cris augmentaient.</p> + +<p>—Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre +nid maudit! Attends, nous aurons ta peau, Léonard, +antechrist!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se +mêlaient les stridents sifflets du vaurien Farfaniccio.</p> + +<p>Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, +grimpa sur l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans +la cour, mais Léonard le retint par son habit.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout +près d'ici à cette heure.</p> + +<p>—Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on +te tuera.</p> + +<p>—Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans +le potager de la tante Trulla, puis dans le fossé, puis +par les arrière-cours... Et s'ils me tuent, mieux vaut +que ce soit moi que vous!</p> + +<p>Après avoir adressé un tendre et brave sourire +à Léonard, le gamin s'échappa de ses mains, sauta +par la croisée et cria de la cour, en poussant les +volets:</p> + +<p>—Ne craignez rien, je vous délivrerai!</p> + +<p>—Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et +voilà, pourtant, il nous est utile dans notre malheur. +Peut-être bien qu'il nous délivrera...</p> + +<p>Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri +étouffé, se sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la +cave où, comme elle le raconta ensuite, elle se blottit +dans un tonneau vide jusqu'au matin.</p> + +<p>Marco monta fermer les volets.</p> + +<p>Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa +place, pâle, abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha +de lui, tomba à ses genoux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +—Qu'as-tu, Giovanni?</p> + +<p>—Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... +Je ne crois pas... mais dites... dites-le-moi vous +même!</p> + +<p>Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.</p> + +<p>—Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, +tu te demandes s'ils disent la vérité... si je suis un +assassin?</p> + +<p>—Un mot, un seul de votre bouche, maître!</p> + +<p>—Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu +ne me croiras pas, puisque tu as pu douter.</p> + +<p>—Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je +suis tellement torturé... je ne sais ce que j'ai... je +deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez pitié de +moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas +vrai!</p> + +<p>Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement +dans la voix, il murmura:</p> + +<p>—Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!</p> + +<p>Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: +l'étameur Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une +hache.</p> + +<p>Léonard écouta les cris de la populace, et son cœur +se serra de cette tristesse que lui donnait le sentiment +de son isolement.</p> + +<p>Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine +écrites.</p> + +<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore!</i>»</p> + +<p>—Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le +bien!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta +les paroles de Jean Galéas mourant:</p> + +<p>—Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le +ciel!...</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="center"><b>LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO</b></p> + +<p class="center"><b>1494-1495.</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p><i>L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa +cognitione. L'amore à tantopiu fervente, quanto +la cognitione à piu certa.</i></p> + +<p>[<i>L'amour est fils de la science. L'amour +est d'autant plus fervent que la science est +exacte.</i>]</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p> + +<p><i>Soyez sages comme le serpent, simples +comme la Colombe.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">MATTHIEU, X</span>, 16.</p> +</div> + +<p class="p2">Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard +de Vinci le 25 mars 1494.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions +du corps humain, le dessin d'après les modèles +des bons maîtres, le dessin d'après nature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a +donné un livre sur la perspective, écrit sous la dictée +du maître. Ce livre commence ainsi:</p> + +<p>«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande +joie au corps; la plus grande joie de l'âme vient de +la clarté de la vérité mathématique. Voilà pourquoi la +science de la perspective, dans laquelle la contemplation +de la ligne claire—<i>la linia radiosa</i>—est la plus +grande joie des yeux qui se fond avec la clarté mathématique—la +plus grande joie de l'âme doit être préférée +à toutes les autres investigations et sciences +humaines. Que celui qui a dit de soi: «Je suis la +lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer +la science de la perspective, la science de la lumière. +Et je diviserai ce livre en trois parties: la première, +l'amoindrissement des proportions des objets dans le +lointain; la seconde, l'amoindrissement de la netteté +des teintes; la troisième, l'amoindrissement de la netteté +des contours.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. +Apprenant que j'étais pauvre, il n'a pas voulu accepter +ma pension convenue de cinq <i>lires</i> par mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître a dit:</p> + +<p>—Quand tu posséderas à fond la perspective et +que tu connaîtras par cœur les proportions du corps +humain, observe attentivement, pendant tes promenades, +les mouvements des gens, comment ils se +tiennent debout, comment ils marchent, comment ils +causent, discutent, rient et se battent; quelles sont, +à ce moment, l'expression de leurs visages et +celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les +regardent passivement. Inscris et dessine tout cela +dans un livre qui ne doit jamais te quitter. Lorsque ce +livre sera complet, prends-en un autre, mais garde le +premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni +gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements +des corps sont si divers dans la nature qu'aucune +mémoire humaine ne saurait les retenir. Voilà pourquoi +tu dois considérer ces dessins comme tes meilleurs +conseillers et tes meilleurs maîtres.</p> + +<p>Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris +les mémorables paroles prononcées par le maître +durant la journée.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin +de l'église, j'ai rencontré mon oncle, le maître verrier +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +Oswald Ingrim. Il m'a dit qu'il me reniait, +que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la +maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant +je suis seul, je n'ai plus personne au monde, ni +parents, ni amis, je n'ai plus que mon maître. Je +répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur, +lumière du monde, m'éclaire et m'aide à +exposer la perspective, science de sa lumière.» +Seraient-ce là les paroles d'un athée?</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder +pour que je sente mon âme plus légère et joyeuse. +Quels beaux yeux il a, purs, bleu pâle et froids +comme la glace! Quelle voix, calme et agréable! +Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants +ne peuvent résister à sa parole persuasive, s'il +désire les faire incliner vers l'affirmative ou la négative. +Souvent je le regarde, lorsqu'il est assis devant +sa table de travail, plongé dans ses méditations, et +lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, +il tourmente et caresse sa barbe longue, dorée, douce +et ondulée comme des cheveux de femme. Quand il +parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un œil +avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il +semble alors que son regard, de dessous ses longs +sourcils, vous pénètre jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs +voyantes et les frivolités de la mode. Il n'aime +aucun parfum. Mais son linge est de fine toile et toujours +blanc comme la neige. Il porte un béret de +velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus +sa tunique noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il +jette un manteau rouge foncé à plis droits, d'ancienne +coupe florentine—<i>pitocco rosato</i>. Ses mouvements +sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements +simples, toujours, n'importe où il se trouve—parmi +des seigneurs ou dans la foule—il a un tel air qu'on +ne peut s'empêcher de le remarquer. Il ne ressemble +à personne.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur +à l'arc et à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître +ès escrime. Une fois je l'ai vu concourir avec les plus +forts hommes du peuple; le jeu consistait en ceci: +il fallait, dans une église, jeter une petite pièce de +monnaie de façon qu'elle touchât le centre même +de la coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le +monde par son adresse et par sa force. Il est gaucher. +Mais de cette main gauche, fine et tendre d'aspect +ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, +tord le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +le visage d'une jolie jeune fille, crayonne des +ombres transparentes, légères, telles de tremblantes +ailes de papillons.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la +tête penchée de la Vierge écoutant les paroles de l'archange. +De dessous le bandeau orné de perles, +comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle +des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont +échappées, tressées à la mode des jeunes filles florentines +et formant une coiffure d'aspect négligemment +libre, mais par le fait d'un art raffiné. La beauté de +ces cheveux frisés charme comme une étrange musique. +Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers +les paupières baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble +au mystère des fleurs sous-marines que l'on +voit à travers le flot mais qu'on ne peut atteindre. +Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans +l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:</p> + +<p>—Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, +allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de telles +horreurs que vous vous en lécherez les doigts.</p> + +<p>—D'où cela? demanda le maître.</p> + +<p>—Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de +Bergame. Je leur ai dit que vous leur offririez à souper, +s'ils voulaient vous permettre de faire leur portrait.</p> + +<p>—Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.</p> + +<p>—Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +doivent rentrer à Bergame avant la tombée du jour. +Mais regardez-les seulement—vous ne vous en repentirez +pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne +pouvez vous figurer ces monstres!</p> + +<p>Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le +maître se rendit à la cuisine. Je le suivis.</p> + +<p>Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux +frères, gros, enflés par l'hydropisie, avec d'horribles +goitres pendants—maladie spéciale aux habitants des +monts Bergamasques—et la femme de l'un d'eux, +petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et +en tous points digne de son nom.</p> + +<p>Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.</p> + +<p>—Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous +disais qu'ils vous plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.</p> + +<p>Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du +vin et se prit à les servir, à les questionner, à les +amuser avec des histoires drôles. D'abord, ils se tinrent +sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas pourquoi +on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur +raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, +coupé en minuscules morceaux par un coreligionnaire +pour contourner la loi qui défendait l'inhumation des +juifs dans la ville de Bologne, mariné dans un tonneau +de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis +et par mégarde mangé par un voyageur florentin et +chrétien—le fou rire s'empara de la vieille.</p> + +<p>Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité +qui les fit se tordre avec d'ignobles grimaces. De +dégoût, je baissai les yeux pour ne pas les voir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, +comme un savant qui fait une expérience. Lorsque la +monstruosité fut à son comble, il prit un papier et +dessina ces abominations, du même crayon et avec le +même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la +Vierge Marie.</p> + +<p>Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, +non seulement de gens, mais d'animaux affublés de +figures de cauchemar. Dans les animaux transparaît +l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à +l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. +Je me souviens particulièrement du museau d'un porc-épic +tout hérissé, avec une lèvre inférieure pendante, +molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un +hideux sourire humain, des dents longues et blanches +pareilles à des amandes. Je n'oublierai jamais non +plus le visage de la vieille aux cheveux relevés en une +coiffure sauvage, avec une natte maigre, un front +démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une +verrue et des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant +les champignons flétris et gluants qui poussent +sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus terrible est que +ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a déjà +vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction +qui vous attire et vous repousse en même temps comme +un abîme. On les regarde, on se tourmente et on ne +peut en arracher les yeux, non plus que du sourire +de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit +comme devant un miracle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre +dans la rue un monstre curieux, peut le suivre et +l'observer durant toute une journée, s'appliquant à se +rappeler les transformations de son visage. «La grande +laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi +extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité +seule se rencontre toujours.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il a imaginé un système étrange pour se souvenir +des figures. Il suppose que le nez des gens est de trois +façons: ou droit, ou bosselé ou rentré. Les droits +peuvent être ou courts ou longs avec des extrémités +carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine +du nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite +pour chaque partie du visage. Toutes ces subdivisions +infinies sont marquées par des chiffres dans un livre +spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste rencontre en +un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit +de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre +correspondant au nez, au front, aux yeux, au menton, +et de cette manière à l'aide de ces chiffres la physionomie +s'incruste dans la mémoire indélébilement. +Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une +seule forme. Il a aussi inventé une cuiller pour le +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +dosage mathématique de la couleur dans les gradations +de teintes imperceptibles à l'œil. Par exemple, pour +obtenir un certain degré d'ombre il faut employer +dix cuillers de noir, pour la gradation suivante il +faudra en prendre onze, puis douze, puis treize et ainsi +de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la couleur, on +coupe le monticule, on égalise avec une équerre de +verre, comme au marché on égalise les mesures de +grains.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le +plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme +un bœuf de labour, il exécute exactement toutes les +règles du maître; mais visiblement, plus il s'applique, +moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même +à coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée +qu'il y a logée. Il est convaincu que «patience et travail +ont raison de tout», et il ne perd pas l'espoir de +devenir un jour un peintre célèbre. Il est celui d'entre +nous tous qui se réjouit le plus des inventions du +maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, +ayant pris le livre chiffré pour la notation des +visages, il s'est rendu sur la place du Broletto, a +choisi ses types dans la foule et les a marqués à la +tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu +durant des heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. +Le même malheur lui est arrivé avec la +cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique ses +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous +les principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare +da Sesto triomphe.</p> + +<p>—L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr +de la science. Son exemple démontre que toutes ces +règles et toutes ces cuillers et tables chiffrées pour les +nez ne valent pas le diable. Il ne suffit pas de +savoir comment naissent les enfants pour en avoir. +Léonard se trompe et trompe les autres. Il dit une +chose et fait le contraire. Quand il peint il ne songe +à aucun principe, il suit simplement son inspiration. +Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il veut +aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art +avec la science, l'inspiration avec la mathématique. +Je crains, cependant, que chassant deux lièvres, il +n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une part de +vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi +déteste-t-il ainsi le maître? Léonard lui pardonne +tout, écoute complaisamment ses mordantes ironies, +apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre lui.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>J'observe comment il travaille à la <i>Sainte Cène</i>. Dès +l'aube, il quitte la maison, se rend au monastère et +pendant toute la journée, jusqu'au crépuscule, il peint, +oubliant même de manger. Ou bien durant deux +semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais +chaque jour, il passe deux ou trois heures devant son +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +tableau, examinant et jugeant le travail accompli. +Parfois à midi, il abandonne brusquement un ouvrage +commencé, court au monastère, à travers les +rues désertes, sans choisir le côté de l'ombre, comme +attiré par une force invisible, grimpe sur l'échafaudage, +donne deux ou trois coups de pinceau et revient.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de +l'apôtre Jean. Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, +à mon grand étonnement, il est resté à la maison et +dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est amusé à +observer le vol des bourdons, des guêpes et des +mouches. Il est tellement occupé à étudier leur corps +et leurs ailes que l'on croirait que le sort du monde +en dépend. Il a été heureux infiniment en découvrant +que les pattes postérieures des mouches leur servaient +de gouvernail. A son avis, cette découverte est +excessivement précieuse et utile pour la construction +de sa machine à voler.</p> + +<p>Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de +le voir abandonner la tête de l'apôtre Jean pour des +observations sur les pattes de mouches.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées +ainsi que la sainte Cène. Le maître combine un joli +modèle d'écusson pour l'inexistante Académie de +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +peinture imaginée par le duc de Milan—un tétragone +de nœuds de corde, sans commencement et sans fin, +entourant l'inscription latine: «<i>Leonardi-Vinci-Academia</i>.» +Il est absorbé par ce travail au point que +rien au monde n'existe plus pour lui en dehors de ce +jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien +ne pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et +me décidai à lui rappeler la tête inachevée de l'apôtre +Jean. Il hausse les épaules sans lever les yeux de +dessus ses nœuds de ficelle et grince entre les dents:</p> + +<p>—Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.</p> + +<p>Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Ludovic le More lui a confié l'installation dans +son palais de tuyaux acoustiques cachés dans l'épaisseur +des murs.</p> + +<p>—L'oreille de Denys—permettant au seigneur +d'entendre dans un appartement ce qui se dit dans +l'autre. Tout d'abord Léonard s'en occupa avec passion. +Mais bientôt, selon son habitude, son enthousiasme +refroidi, il commença à remettre ces travaux +sous différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. +Aujourd'hui on est venu plusieurs fois du palais le +chercher. Mais le maître est pris par un autre travail +nouveau qui lui semble non moins important que +l'installation de l'oreille de Denys—des expériences +sur les plantes: ayant coupé les racines d'une citrouille +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +et n'ayant laissé qu'un petit rejeton, il l'arrose abondamment +avec de l'eau. A la très grande joie de +Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la mère—comme +il s'exprime—a heureusement nourri +tous ses enfants, à peu près soixante longues courges. +Avec quelle patience, avec quel amour il suivait +l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est resté +jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, +observant comment les larges feuilles boivent la rosée +nocturne.</p> + +<p>«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, +le ciel de rosée et le soleil leur donne une âme», car +il suppose que l'âme n'appartient pas uniquement à +l'homme, mais aussi aux animaux et même aux +plantes, opinion que fra Benedetto considère éminemment +comme hérétique.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il aime tous les animaux. Parfois il passe des +journées à observer et dessiner des chats, à étudier +leurs mœurs et leurs habitudes: comment ils jouent, +comment ils se battent, dorment, lavent leur museau +avec leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos +et se hérissent devant les chiens. Ou bien avec la +même curiosité il regarde à travers les glaces d'un +aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les +sèches et autres animaux marins. Son visage exprime +une profonde et calme satisfaction quand ils se battent +et se mangent entre eux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un +sans s'attaquer à un autre. Cependant chaque travail +ressemble à un jeu, chaque jeu à un travail. Il est +divers et inconstant. Cesare dit que les rivières couleront +plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera +en une seule œuvre et la mènera à bonne fin. +En riant il l'appelle le plus grand des déréglés, +assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun +profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres +«sur la nature» «<i>Delle cose naturali</i>». Mais ce ne +sont que des notes prises au hasard, des bouts de +papier, des remarques. Plus de cinq mille feuilles +dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut +s'y retrouver.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique +regard il a pour la nature! Comme il sait remarquer +l'imperceptible! Il a pour tout un heureux étonnement, +avide, pareil à celui des enfants et tel que +devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.</p> + +<p>Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime +d'une façon telle que, si l'on vivait cent ans, on ne +pourrait l'oublier.</p> + +<p>L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le +maître me dit: «Giovanni, as-tu remarqué que les +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +petites chambres concentrent l'esprit et que les +grandes poussent à l'action?»</p> + +<p>Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les +contours des objets semblent plus nets.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>De nouveau deux jours de travail à la tête de +l'apôtre Jean. Mais hélas! quelque chose s'est perdu +durant les amusements avec les ailes de mouches, +les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et +autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, +a tout laissé là et, selon l'expression de Cesare, +est entré tout entier dans la géométrie, comme un +colimaçon dans sa coquille,—plein de dégoût pour +la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, +la vue des pinceaux et de la toile l'écœurent.</p> + +<p>Voilà comment nous vivons, selon le désir du +hasard, au jour le jour, à la grâce de Dieu. Nous +attendons sur la plage que la mer soit belle. Heureusement +qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans +cela, bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique +tant et si bien que nous ne le verrions plus!</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses +échappatoires, des doutes, des indécisions, il se +remet de nouveau au travail, prend un pinceau dans +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il +n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des +œuvres qui paraissent aux autres le comble de la perfection, +il trouve des erreurs. Il poursuit tout le +temps l'insaisissable, ce que la main humaine,—quel +que soit l'infini de son art,—ne peut exprimer. +Voilà pourquoi presque jamais il n'achève ses œuvres.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le +soigne, passe ses nuits à son chevet. Mais il ne veut +pas entendre parler de médicaments. Marco d'Oggione, +en cachette, a apporté au malade des pilules. +Léonard les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. +Lorsque Andrea lui-même insinua qu'une saignée +serait peut-être salutaire, qu'il connaissait un excellent +barbier expert en cette matière, Léonard s'est +fâché sérieusement, a donné des noms grossiers à tous +les docteurs, et a dit entre autres choses:</p> + +<p>—Je te conseille de penser non à la façon de te +soigner, mais à celle de conserver ta santé, ce que tu +atteindras d'autant plus facilement que tu éviteras le +plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi +stupides que les compositions des alchimistes.</p> + +<p>Et il ajouta avec un sourire gai et malin:</p> + +<p>—Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces +menteurs, lorsque chacun ne songe qu'à ramasser le +plus d'argent possible pour le donner aux médecins, +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +ces démolisseurs de la vie humaine! <i>Ogni omo desidera +far capitale per dare a medici, destruttori di vite—adunque +debono essere richi!</i></p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, +selon son habitude, sans le terminer, et Dieu sait s'il +le terminera jamais, un <i>Traité de la Peinture</i>, «Trattato +della Pittura». Ces derniers temps, il s'est beaucoup +entretenu avec moi de la perspective, en me citant +des extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris +ici ce dont je me souviens.</p> + +<p>Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour +et la sagesse avec lesquelles il me dirige dans +les sphères élevées de cette noble science! Que ceux +entre les mains desquels tomberont ces pages, prient +pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne +élève Giovanni Beltraffio et pour l'âme du grand maître +florentin Léonard de Vinci!</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et +non dans l'Art. <i>Cosa bella mortal passa e non d'arte.</i>»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie +et la contemplation raffinée de la nature, <i>filosofica +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +e sottile speculazione</i>, car la peinture est fille légitime +ou plutôt, petite-fille de la nature. Tout ce qui +existe est né de la nature et à son tour a donné naissance +à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la peinture +est petite-fille de la nature et parente de Dieu. +«Celui qui blâme la peinture, blâme la nature. <i>Chi +biasima la pittura, biasima la natura.</i>»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>«Le peintre doit être universel. <i>Il pittore debbe +cercare d'essere universale.</i>» O peintre, que ta variété +soit aussi infinie que les manifestations de la nature. +Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but doit être +d'augmenter, non l'œuvre des mains humaines, mais +les créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais +personne. Que chacune de tes œuvres, soit une manifestation +nouvelle de la nature.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en +toi l'amour de l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire +est bien au-dessus de la gloire d'acquérir. Le souvenir +des riches disparaît avec eux, le souvenir des +sages survit, car la sagesse et la science sont enfants +légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. +Aime la gloire et ne crains pas la pauvreté. Songe +combien de philosophes nés dans les richesses se sont +voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de +la vieillesse. Amasse donc la sagesse qui sera la nourriture +de tes vieux jours.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour +plaire à la populace, badigeonnent leurs tableaux avec +de l'or et de l'azur, en assurant avec une arrogante +impertinence qu'ils pourraient travailler aussi bien que +les autres maîtres, si on les payait en conséquence. +Oh! les imbéciles! Qui donc les empêche de produire +une œuvre superbe et de déclarer: Ce tableau vaut tel +prix, celui-là est moins cher et celui-ci ne vaut rien, +prouvant de cette façon qu'ils savent travailler à toutes +conditions?</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands +maîtres jusqu'au <i>métier</i>. Ainsi, mon compatriote et +ami florentin le Pérugin était arrivé à une telle rapidité +dans l'exécution des commandes qu'une fois du +haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui +l'appelait pour dîner: «Sers la soupe; moi, pendant +ce temps-là, je vais encore peindre un saint.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. +Tant mieux pour toi si ton œuvre est au-dessus de +ton appréciation; tant pis, si elle l'égale; mais +plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui +arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait +aidés à faire si bien».</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Écoute avec patience toutes les opinions soulevées +par ton tableau, pèse-les, raisonne-les; demande-toi +si ceux qui te critiquent n'ont pas raison en signalant +des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de n'avoir +pas entendu, et, seulement devant des gens dignes +d'attention, prouve qu'ils se trompent.</p> + +<p>Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et +plus utile que celui d'un ami. La haine est presque +toujours plus profonde que l'amour. Le regard d'un +ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un +ami sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te +ressemble en rien et en cela est sa force. La haine +dévoile plus de choses que l'amour. Souviens-toi de +cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Les couleurs voyantes charment la foule. Mais +l'artiste véritable ne doit chercher à plaire qu'aux élus. +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +Sa fierté et son but ne sont pas dans le clinquant, +mais tendent à accomplir dans son tableau un miracle, +à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief +ce qui est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la +sacrifie aux couleurs ressemble à un bavard qui +sacrifie la pensée à des mots sonores et creux.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours +grossiers et durs. Que les extrémités de tes +ombres sur un corps jeune et délicat ne soient ni +mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, transparentes +comme l'air, car le corps humain par lui-même +est transparent; tu peux t'en convaincre en +présentant ta main au soleil. Une lumière trop vive ne +donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour trop +cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le +soleil est encore voilé par les nuages, remarque le +charme et la délicatesse des visages des hommes et des +femmes qui passent par les rues ombreuses, entre les +murs noirs des maisons—<i>quanta grazia e dolcezza si +vede in loro</i>. C'est le plus parfait éclairage. Que ton +ombre petit à petit disparaissant dans la lumière, fonde +comme la fumée, comme les sons d'une douce musique. +Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il +y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière +ombrée, ou un jour sombre. Recherche-le, artiste, +dans cet intermédiaire se trouve le secret de la beauté +charmeuse!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste +désireux d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, +il répéta avec une expression indéfinissable:</p> + +<p>—Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. +Que vos ombres se fondent comme une fumée, +comme les sons d'une musique lointaine.</p> + +<p>Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les +yeux sur Léonard, voulut répliquer—mais n'osa.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le +maître dit:</p> + +<p>—Le mensonge est si méprisable que même s'il +loue la majesté de Dieu, il l'abaisse. La vérité est si +belle que lorsqu'elle exalte les plus infimes choses, +elle les ennoblit. <i>E di tanta vitipendia la bugia, che +s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a +sua deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella +laudasse cose minime, elle si fanno nobili.</i> Entre la vérité +et le mensonge il y a la même différence qu'entre +la lumière et l'obscurité.</p> + +<p>Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.</p> + +<p>—La même différence qu'entre la lumière et +l'obscurité? répéta-t-il. Mais ne nous avez-vous pas +affirmé, maître, qu'entre la lumière et l'obscurité, il +y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à +l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +ou un jour sombre? Par conséquent, entre la vérité +et le mensonge... Mais non, c'est impossible... Vraiment, +maître, votre comparaison fait naître en mon +esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche +le secret de la beauté charmeuse dans l'union de +l'ombre et de la lumière, pourrait bien se demander +si la vérité et le mensonge ne se confondent pas +également...</p> + +<p>Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il +eût été étonné et même fâché des paroles de son élève; +puis il se prit à rire et répondit:</p> + +<p>—Ne me tente pas. <i>Vade retro, Satanas!</i> +J'attendais une autre réponse et je pense que les +paroles de Cesare étaient dignes d'autre chose que +d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont +éveillé en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et +puante impasse, examinant attentivement un mur de +pierre couvert de taches d'humidité qui ne présentait +rien de particulier.</p> + +<p>Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient +au doigt en riant. Je lui demandai ce qu'il +avait découvert dans ce mur.</p> + +<p>—Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde +quel monstre superbe. Une chimère à gueule béante +et à côté un ange les cheveux soulevés qui fuit le +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures +dignes d'un grand maître.</p> + +<p>Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en +effet, à mon grand étonnement, je vis en eux ce dont +il parlait.</p> + +<p>—Bien des gens, peut-être, considéreront cette +invention comme étant stupide, continua le maître, +mais moi, par expérience personnelle, je sais combien +elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et +aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le +mélange des pierres, dans les fissures, dans les dessins +de la chancissure de l'eau stagnante, dans les +charbons mourants couverts de cendres, dans les +nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances +avec des sites merveilleux, avec des montagnes, des +pics escarpés, des rivières, des plaines et des arbres; +de superbes combats, des visages étranges. Je choisissais +dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais +le tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des +cloches, tu peux dans leurs voix mêlées trouver, selon +ton désir, le nom ou le mot auquel tu penses.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui il comparait les rides formées par les +muscles du visage pendant le rire ou les pleurs. Dans +les yeux, dans la bouche, dans les joues, il n'y a +aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens +qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins +de la bouche s'abaissent, tandis que les gens qui +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +rient écartent les sourcils et relèvent les coins de la +bouche.</p> + +<p>Comme conclusion, il dit:</p> + +<p>—Applique-toi à être le spectateur calme des gens +qui rient et qui pleurent, qui haïssent et qui aiment, +pâlissent de peur ou crient de douleur. Regarde, +apprends, scrute, observe, afin de connaître l'expression +de tous les sentiments humains.</p> + +<p>Cesare me disait que le maître aimait à accompagner +les condamnés à mort, pour lire sur leur visage +tous les degrés de l'angoisse et de la terreur, éveillant +même chez les bourreaux un étonnement par sa +curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des +muscles du mourant.</p> + +<p>—Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce +qu'est cet homme! ajouta Cesare avec un sourire +amer. Il relèvera un vermisseau et le posera sur +une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des +périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, +il se contenterait d'observer comment elle hausse +les sourcils, fronce le front et abaisse les coins de la +bouche.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets +les mouvements expressifs.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +aperçoive pas: alors, le mouvement, le rire, les pleurs +sont plus naturels.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>La diversité des mouvements est aussi infinie que +la diversité des sentiments. Le but le plus élevé de +l'artiste est d'exprimer, dans les visages et les mouvements, +la passion de l'âme.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un +mur et entourée d'un trait en couleur, fut la première +œuvre picturale.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts +et de toutes les sciences, qui trompe les hommes, mais +l'imagination qui leur promet ce que l'expérience ne +peut donner. L'expérience est innocente, mais nos +désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant +le mensonge de la vérité, l'expérience nous +apprend à tendre vers le possible et à ne pas compter, +par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre, +afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, +nous ne nous abandonnions pas au désespoir».</p> + +<p>Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela +ces paroles et dit avec une grimace dégoûtée:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +—Encore le mensonge et l'hypocrisie!</p> + +<p>—Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je +avec étonnement. Il me semble que le maître...</p> + +<p>—Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas +l'inaccessible!... Il se trouvera encore des imbéciles +pour le croire. Mais nous ne serons pas de ceux-là. Il +ne devrait pas le dire, je ne devrais pas l'écouter! Je +le connais par cœur... Je vois au travers de lui...</p> + +<p>—Et que vois-tu, Cesare?</p> + +<p>—Que toute son existence n'a été consacrée qu'à +la poursuite de l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, +inventer des machines permettant aux hommes de +voler, tels des oiseaux, de nager comme des poissons, +n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres +extraordinaires formés par les taches d'humidité, par +les nuages, la beauté divine pareille à celle des séraphins, +où prend-il tout cela? Dans l'expérience, dans +les tablettes mathématiques pour les mesures de nez, +ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se +trompe-t-il lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi +ment-il? La mécanique lui est nécessaire pour +des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le ciel, +vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, +pourvu que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car +il n'a peut-être pas la foi, mais la curiosité qui brûle +en lui comme un tison ardent et que rien ne saurait +éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!</p> + +<p>Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble +et de peur. Tous ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne +puis les oublier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, +le maître dit:</p> + +<p>—La science incomplète donne aux hommes la +fierté; la science parfaite, l'humilité. Ainsi les épis +vides dressent vers le ciel leur tête arrogante et les +épis pleins l'abaissent vers la terre, leur mère.</p> + +<p>—Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare +avec son habituel sourire sarcastique, comment se +fait-il alors que la science parfaite que possédait le +plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré non +pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité +dans l'abîme?</p> + +<p>Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi +quelques instants, il nous conta une fable:</p> + +<p>«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au +ciel. Aidée par le feu, elle s'élança sous forme +de vapeur. Mais ayant atteint une certaine hauteur, +elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, s'appesantit, +et sa fierté se changea en terreur. La goutte +tomba en pluie. La terre sèche la but et longtemps +l'eau enfermée dans sa prison souterraine dut se repentir +de son péché.»</p> + +<p>Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris +le sens de la fable.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il semble que plus on vit avec lui, moins on le +connaît. Aujourd'hui il s'est encore amusé comme un +gamin. Et quelles plaisanteries étranges! J'étais dans +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +une chambre en haut, lisant mon livre favori <i>Fioretti +di S. Francesco</i>, lorsque dans toute la maison retentirent +les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle +Mathurine.</p> + +<p>—Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!</p> + +<p>Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant +une épaisse fumée blanche qui remplissait l'atelier de +Léonard. Illuminé par le reflet bleu de la flamme, le +maître se tenait au milieu des nuages de fumée, tel +un mage antique, et contemplait avec un sourire malin +et joyeux Mathurine, blême de terreur, faisant de +grands gestes et Marco accourant avec deux seaux +d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la table, sans +souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne +l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une +plaisanterie. Alors, nous vîmes que la fumée et la +flamme provenaient d'une poudre blanche, mélange +de colophane et d'encens, posée sur une pelle en +cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les +incendies. Je ne sais lequel des deux était le plus +heureux de cette gaminerie, du compagnon inséparable +de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou +de Léonard lui-même. Comme il riait de la peur +de Mathurine et des seaux de Marco! Dieu est témoin +qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un mauvais +homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré +sa joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire +ses observations sur les rides formées par la peur +que reflétait le visage de Mathurine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois +seulement il a dit que les hommes les traitaient aussi +illégalement que des bêtes. Cependant il se moque +de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute +sa vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique +et de la géométrie, qu'il n'a pas eu le temps +d'aimer les femmes, mais que, cependant, il ne le +croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer une +fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, +par observation scientifique, pour étudier le mystère +d'amour, avec le peu de passion et la précision mathématique, +qu'il apporte à l'examen des autres sciences +naturelles.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Par moments, il me semble que je ne devrais +jamais parler avec Cesare de Léonard. Nous avons +l'air de l'écouter, de le surveiller comme des espions. +Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il +peut jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi +empoisonne-t-il ainsi mon âme? Maintenant, +nous allons souvent dans un mauvais petit cabaret, +près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant +un demi-broc de vin aigre, nous causons et nous +conspirons comme des traîtres, entourés de bateliers +qui jurent en jouant aux cartes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à +Florence, Léonard eût été accusé de débauche. Je +n'en croyais pas mes oreilles, je pensais que Cesare +était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et exactement.</p> + +<p>En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans +et son maître, le célèbre peintre florentin Andrea +Verocchio, quarante. Un rapport anonyme qui les accusait +de débauche contre nature fut déposé dans une +des caisses rondes, <i>tamburi</i> que l'on pendait aux +colonnes des principales églises florentines, particulièrement +à Santa Maria del Fiore. Le 9 avril de la +même année, les inspecteurs nocturnes et monastiques—<i>ufficiali +di notte e monasteri</i>—examinèrent +l'affaire et acquittèrent les accusés, mais à la condition +que le rapport se renouvellerait <i>assoluti cum conditione +ut retamburentur</i>, et, après la seconde accusation, le +9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés innocents. +Personne n'en sut davantage. Bientôt après, +Léonard abandonna l'atelier de Verocchio et vint +s'installer à Milan.</p> + +<p>—Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, +ajouta Cesare, une étincelle railleuse dans le regard. +Bien que tu ne saches pas encore, ami Giovanni, +quelles contradictions règnent dans son cœur. Vois-tu, +c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait +la patte. D'un côté il semble vierge, et de l'autre, on +dirait que...</p> + +<p>Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout +le sang affluer à mon cœur et je m'écriais:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +—Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?</p> + +<p>—Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! +Calme-toi. Je ne pensais pas que tu donnerais ce sens +à mes paroles...</p> + +<p>—Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!</p> + +<p>—Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des +amis tels que nous, doivent-ils se brouiller pour de +semblables peccadilles? Allons, buvons à ta santé. <i>In +vino veritas!</i></p> + +<p>Et nous avons continué à boire et à causer.</p> + +<p>Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est +fini. Je ne parlerai jamais plus avec lui du maître. +Il est non seulement son ennemi à lui, mais aussi, le +mien. C'est un méchant homme.</p> + +<p>Je me sens écœuré: je ne sais si c'est le vin bu +dans ce maudit cabaret ou ce que nous y avons dit.</p> + +<p>Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens +trouvent à abaisser ceux qui les dominent.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître a dit:</p> + +<p>—Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque +tu es seul tu t'appartiens entièrement. <i>Se tu sarai +solo, tu sarai tutto tuo</i>; quand tu es, ne fût-ce qu'avec +un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à moitié ou +encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as +plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et +lorsque tu déclares à ceux qui t'entourent: «Je vais +m'éloigner de vous et être seul pour mieux m'adonner +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +à la contemplation de la nature», je te le dis, +cela ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de +volonté pour ne pas être distrait par leur conversation. +En agissant ainsi, tu seras un mauvais camarade et +encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne peut +servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai +de vous si loin, que je ne vous entendrai pas—ils +te considéreront comme un fou—mais tu seras +seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des amis, +que ce soient des artistes comme toi ou des élèves +de ton atelier. Tout autre amitié est dangereuse. +Souviens-toi, artiste, ta force est dans ta solitude.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit +les femmes. Pour la profonde contemplation, il a besoin +de calme et de liberté.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de +l'ennui de notre existence monotone et solitaire, assurant +que les élèves des autres maîtres vivent bien plus +gaiement. Comme une jeune fille, il adore avoir de +nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les +montrer à personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, +l'éclat, la foule et les regards amoureux. Aujourd'hui +le maître après avoir écouté ses doléances, caressa ses +cheveux bouclés et lui répondit, doucement railleur:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +—Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de +t'emmener avec moi à la prochaine fête du Palais. En +attendant, veux-tu? je te conterai une fable.</p> + +<p>—Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté +depuis si longtemps! dit Andrea tout réjoui, tel un enfant, +et s'asseyant aux pieds de Léonard pour écouter.</p> + +<p>—Sur une colline au-dessus d'une grande route, +commença le maître, là où se terminait le jardin, se +trouvait une pierre entourée d'arbres, de mousse, de +fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité +de pierres sur la grande route, elle voulut les +joindre et se dit: «Quelle joie ai-je parmi ces fleurs +tendres et éphémères? J'aimerais vivre parmi mes semblables, +parmi mes sœurs pierres!» Et la pierre roula +sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. +Mais là les roues des lourds chariots commencèrent à +l'écraser; les fers des mules, des chevaux, les souliers +ferrés la piétinèrent. Lorsque parfois elle pouvait +un peu se soulever et croyait respirer plus librement, +la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient. +Tristement elle regardait son ancienne place solitaire +qui lui semblait maintenant le paradis.» Ainsi en +advient-il, Andrea, de ceux qui quittent la calme contemplation +et se plongent dans les passions de la foule +pleine de méchanceté.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître défend que l'on cause le moindre mal +aux bêtes et même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +de Peretola me racontait que, depuis son enfance, +Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps +viendra où tous les hommes, à son instar, se contenteront +de légumes; le meurtre des animaux est à +son avis aussi blâmable que celui des gens. Passant +devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, +et me montrant avec dégoût les corps éventrés des +veaux, des moutons, des bœufs et des porcs, il me dit:</p> + +<p>—En vérité l'homme est le roi des animaux, ou +plutôt, le roi des brutes, <i>re delle bestie</i>, car rien +n'égale sa cruauté.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su +résister, j'ai suivi Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai +parlé de la charité du maître.</p> + +<p>—Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer +Leonardo à ne se nourrir que d'herbes?</p> + +<p>—Quand bien même, Cesare? Je sais...</p> + +<p>—Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer +Leonardo ne fait point cela par bonté; il s'amuse +simplement comme avec tout le reste, c'est un original, +un fanatique.</p> + +<p>—Comment, un fanatique? Que dis-tu?</p> + +<p>Il rit et avec une gaieté forcée:</p> + +<p>—Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand +nous rentrerons, je te montrerai les curieux dessins +du maître...</p> + +<p>En effet, de retour à la maison, doucement, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +des voleurs, nous nous introduisîmes dans l'atelier +vide. Cesare fouilla, tira un cahier de dessous une +pile de livres et me montra les dessins. Je savais que +j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister +et je regardais curieusement.</p> + +<p>C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, +de canons à gueules multiples et autres engins de +guerre, exécutés avec la même légèreté de traits et +d'ombres que les visages de ses plus belles vierges. +En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci +est une bombe d'un très bel et utile agencement. Le +coup de canon tiré, elle s'allume et éclate, le temps +de réciter <i>Ave Maria</i>.»</p> + +<p>—<i>Ave Maria!</i> répéta Cesare. Comment cela te +plaît-il, mon ami? Quel emploi inattendu de la prière +chrétienne! <i>Ave Maria</i> à côté d'une semblable monstruosité! +Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu +comment il qualifie la guerre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—<i>Pazzia bestialissima.</i> La plus cruelle des bêtises. +N'est-ce pas un mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur +de pareilles machines? Voilà l'homme pur qui +protège les bêtes, s'abstient de leur chair, ramasse un +vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre +ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain +saint Janus au visage double, l'un tourné vers le Christ, +l'autre vers l'Antechrist. Va, cherche, trouve, lequel +des deux est sincère ou menteur? Ou bien, les deux +sont sincères. Et tout cela, le cœur léger, plein du +mystère de la beauté charmeuse, comme en jouant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon +cœur.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus +figure humaine, petit! Tu prends cela trop à cœur. +Attends, tu t'y feras. Et maintenant, retournons au +cabaret de la <i>Tortue d'or</i> et buvons.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Dum vinum potamus</p> +<p>Te Deum laudamus...</p> +</div></div> + +<p>Sans répondre, je me cachai le visage dans les +mains et m'enfuis.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:</p> + +<p>—Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, +toi et nous, tes élèves, de nous rendre trop rarement +à l'église et de travailler les jours de fête, comme +dans la semaine...</p> + +<p>—Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit +Léonard, et que votre cœur ne se trouble point, +mes amis. Étudier les manifestations de la nature est +œuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de l'admirer. +Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur +pour les faveurs que tu attends de lui, tu es pareil +au chien qui remue la queue et lèche les mains du +maître dans l'espoir d'une friandise. Souvenez-vous, +mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus +la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +Et n'est-il pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages +comme le serpent et simples comme la colombe»?</p> + +<p>—Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la +sagesse du serpent et la simplicité des colombes? Il +me semble qu'il faudrait choisir...</p> + +<p>—Non, il faut les unir! dit Léonard. La science +parfaite et le parfait amour ne font qu'un.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans +ta calme cellule, te raconter tous mes tourments, afin +que tu aies pitié de moi, que tu me délivres du poids +qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau +humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux +les pauvres d'esprit.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Par moment le visage du maître est si naïf, si plein +de sincère pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, +à tout lui raconter—et lui rendre ma confiance. +Mais subitement, dans certains plis de sa bouche, se +montre une expression qui me fait peur, comme si je +regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble +que dans son âme gît un secret et je me souviens +d'une de ses devinettes: «Les plus grandes rivières +sont souterraines.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du +Clou Sacré. On l'a élevé au moment précis déterminé +par les astrologues.</p> + +<p>La machine de Léonard a fonctionné à merveille. +On ne voyait ni les cordes, ni les poulies. Il semblait +que la caisse de cristal ornée de rayons dorés, dans +laquelle était enfermée la relique, montait seule soulevée +sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et +le miracle de la mécanique. Le chœur clama:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Confixa clavis viscera</i></p> +<p><i>Tendens manus vestigia</i></p> +<p><i>Redemptionis grati</i>a</p> +<p><i>Hic immolata Hostia.</i></p> +</div></div> + +<p>Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus +du maître autel, entouré de cinq lampes incandescentes.</p> + +<p>L'archevêque récita:</p> + +<div class="blockquote"> +—<i>O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare +Regem cœlorum et Dominum. Alleluia!</i> +</div> + +<p>Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!</p> + +<p>Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux +pleins de larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.</p> + +<p>Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq +mille mesures de pois et huit mille livres de graisse. +La populace oubliant le duc mort, hurlait, vorace et +ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il +est dit que sous le règne doux de l'Auguste le More, +bien-aimé des dieux, le Clou Sacré donnera naissance +à un siècle d'or.</p> + +<p>En sortant de l'église, le duc s'est approché de +Léonard, l'a embrassé sur les lèvres et l'a appelé son +Archimède, puis il l'a remercié de l'agencement miraculeux +de la machine et lui a promis en cadeau une +jument barbaresque de son haras particulier de la villa +Sforzesca et deux mille ducats impériaux. Et après +lui avoir amicalement frappé sur l'épaule, il lui a dit +qu'il pouvait maintenant en toute liberté, terminer le +Christ de la <i>Sainte Cène</i>.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à +pensées doubles n'est pas ferme en tous ses desseins.»</p> + +<p>Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je +deviens fou. Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, +mon linge, mes livres en un paquet, j'ai pris un +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +bâton de route; à tâtons je suis descendu dans l'atelier +et j'ai mis sur la table les trente florins représentant +mes six derniers mois d'études—j'avais à cette +intention vendu une bague, cadeau de ma mère—et +sans dire adieu à personne—tout le monde dormait—j'ai +quitté pour toujours la maison de Léonard.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais +quitté, chaque nuit il avait prié pour moi et il avait +eu la vision que Dieu me remettait sur le droit +chemin.</p> + +<p>Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son +frère malade au couvent dominicain de San Marco, +dont Savonarole est le prieur.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as +tiré de l'ombre mortelle, de la gueule de l'enfer. Je +renonce à la sagesse, à la science de ce siècle, qui porte +le sceau du serpent à sept têtes, du monstre dominateur +des ténèbres appelé l'Antechrist.</p> + +<p>Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à +la gloire, à l'étude impie dont le diable est le père.</p> + +<p>Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout +ce qui n'est pas Ta volonté, Ta gloire, Ta sagesse, +Jésus Dieu!</p> + +<p>Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +affermis mes pas en Ta voie, afin que je n'éprouve +aucune hésitation possible, cache-moi sous Tes ailes +puissantes.</p> + +<p>O mon âme, chante les louanges du Seigneur! +Tant que je vivrai je chanterai Ton nom, ô mon +Dieu!</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et +moi, pour Florence. Mon père m'a béni lorsque je +lui ai annoncé que je voulais être novice au couvent +de San Marco, sous la direction du grand élu de +Dieu, fra Girolamo Savonarole.</p> + +<p>Dieu m'a sauvé.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="center"><b>LE BUCHER DES VANITÉS</b></p> + +<p class="center"><b>1496</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>«Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. +Grand martyr! Grande Martirio!»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> + +<p>«L'homme aux pensées équivoques.»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">JACQUES</span> I, 8.</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio +comme novice au couvent de San Marco.</p> + +<p>Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, +Savonarole, assis devant sa table dans sa cellule, relatait +la vision qu'il avait eue de deux croix au-dessus de +la ville de Rome—l'une noire dans un souffle destructeur, +la croix de la colère de Dieu—l'autre +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +d'azur portant l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»</p> + +<p>Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers +les barreaux de la fenêtre de la cellule aux murs +blanchis à la chaux. Un grand crucifix et de gros +livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. Par +instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole +ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. +Ayant posé la plume sur la table, il emprisonna sa +tête dans ses mains, ferma les yeux et se prit à songer +à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, envoyé +secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée +du pape Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux +de l'Apocalypse passaient devant les yeux de Savonarole +des figures monstrueuses: le taureau pourpre +des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique +Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife +à la place de l'Agneau sans tache; après les festins, +les jeux obscènes dans les salles du Vatican, sous +les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée fille et +d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, +la jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle +aux tableaux saints; les deux fils aînés d'Alexandre, +don César, jeune cardinal de Valence, et don +Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se détestant +jusqu'au meurtre par amour pour leur sœur +Lucrèce.</p> + +<p>Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que +fra Paolo avait osé lui murmurer à l'oreille: les +relations incestueuses du père et de la fille, du vieux +pape et de madonna Lucrezia.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +—Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois +pas, c'est une calomnie... Cela ne peut exister! se +répétait-il, et il sentait pourtant que tout était possible +dans ce terrible nid des Borgia.</p> + +<p>Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se +jeta à genoux devant le crucifix.</p> + +<p>On frappa à la porte.</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—C'est moi, père!</p> + +<p>Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très +fidèle ami, fra Dominico Buonviccini.</p> + +<p>—Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, +demande la permission de te parler.</p> + +<p>—Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.</p> + +<p>Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, +que Savonarole considérait comme la coupe +élue des bienfaits de Dieu. Il l'aimait et le craignait, +expliquait les visions de Sylvestre selon toutes les +règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, +à l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons +logiques, d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant +un sens prophétique là où les autres ne voyaient qu'un +balbutiement incompréhensible de fanatique. Maruffi +ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son supérieur, +souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le +monde et même le battait. Savonarole supportait ces +offenses avec humilité et l'écoutait religieusement. Si +le peuple florentin était en la puissance de Savonarole, +celui-ci à son tour était entre les mains de l'idiot +Maruffi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre +s'assit à terre dans un coin et, grattant ses jambes +nues et rouges, chantonna une mélodie monotone. +Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une +expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était +pointu comme une alène, sa lèvre inférieure pendait, +et ses yeux verts, brouillés, semblaient toujours +pleurer.</p> + +<p>—Frère, dit Savonarole. Un messager secret du +pape vient d'arriver de Rome. Dis-moi, dois-je le +recevoir et que dois-je lui répondre? N'as-tu pas eu +de vision? n'as-tu pas entendu des voix?</p> + +<p>Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, +puis grogna comme un cochon; il avait le don +d'imiter tous les animaux.</p> + +<p>—Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis +un mot! Mon âme est mortellement triste. Prie Dieu +qu'il t'envoie l'inspiration divine.</p> + +<p>L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.</p> + +<p>—Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille +sans cervelle, tête de mouton! Hou!... que les rats +rongent ton nez! cria-t-il en un inopiné accès de colère. +Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne suis +ni ton prophète, ni ton conseiller!</p> + +<p>Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua +d'une voix plus douce, presque tendre:</p> + +<p>—J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de +toi, bêta... Et pourquoi crois-tu que mes visions +viennent de Dieu et non pas du diable?</p> + +<p>Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +impassible, tel un visage de mort. Savonarole, pensant +qu'il était sous l'influence divine, le contempla en une +pieuse attente.</p> + +<p>Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la +tête comme s'il écoutait, regarda la fenêtre grillée et +avec un sourire clair, bon, presque raisonnable, murmura:</p> + +<p>—Maintenant l'herbe pousse dans les champs et +les soucis aussi. Ah! frère Savonarole, tu as apporté +ici suffisamment de trouble, tu as satisfait ton orgueil, +tu as amusé le diable,—assez! Il faut penser maintenant +un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, +partons ensemble dans le désert calme.</p> + +<p>Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p> +<p class="i2">Refuge mystérieux,</p> +<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p> +<p>Où chantent les loriots amoureux.</p> +</div></div> + +<p>Puis, il se leva d'un bond—des chaînes de fer +sonnèrent sur son corps—il s'approcha de Savonarole, +saisit sa main et balbutia, étouffant d'ardeur:</p> + +<p>—J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de +mulet, que les rats rongent ton nez!... J'ai vu!...</p> + +<p>—Parle, frère, parle vite...</p> + +<p>—Le feu! le feu!... dit Maruffi.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre—et, +dedans, un homme!</p> + +<p>—Qui? demanda Savonarole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit +pas tout de suite. Fixant ses yeux dans les yeux du +supérieur, il se prit à rire, pareil à un fou, puis, se +penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:</p> + +<p>—Toi!</p> + +<p>Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.</p> + +<p>Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et +s'éloigna en fredonnant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p> +<p class="i2">Refuge mystérieux,</p> +<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p> +<p>Où chantent les loriots amoureux.</p> +</div></div> + +<p>Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé +du pape, Ricciardo Becchi.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur +violette de mars, à manches vénitiennes rejetées en +arrière et bordées de renard bleu, répandant un parfum +d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte +chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. +Messer Ricciardo Becchi possédait cette parfaite +onction particulière aux seigneurs-prélats de la +cour de Rome, qui se laissait voir dans ses mouvements, +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +dans son sourire spirituel et aimable, dans ses +yeux clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de +près.</p> + +<p>Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut +de courtisan, baisa la main maigre du prieur de +San Marco et parla latin avec d'élégantes tournures +de phrases cicéroniennes, exposant et développant lentement, +dignement ses propositions. Il commença par +ce que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche +de l'attention»; il loua la gloire du prédicateur +florentin, puis attaqua le sujet: le Saint-Père, bien que +justement irrité des refus réitérés du frère Savonarole +de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent +pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les +catholiques, pour la paix du monde, désirant, non la +perte mais le salut de son troupeau, avait exprimé +l'idée possible, dans le cas où Savonarole se repentirait, +de lui rendre ses faveurs.</p> + +<p>Le moine leva les yeux et dit:</p> + +<p>—Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il +en Dieu?</p> + +<p>Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas +entendu la demande indiscrète et de nouveau reprit son +discours, insinuant que la barrette cardinalice pourrait +bien coiffer le front de Savonarole, une fois sa soumission +faite, et, après s'être incliné vivement vers le +moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta +avec un sourire captivant:</p> + +<p>—Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la +barrette est à vous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et +répondit lentement:</p> + +<p>—Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me +tais pas? si le moine déraisonnable refusait l'honneur +de la pourpre romaine, et continuait d'aboyer, afin de +garder la maison du Seigneur, comme un chien fidèle +qu'aucune friandise ne peut tenter?</p> + +<p>Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, +contempla ses ongles taillés en amande et arrangea +ses bagues, puis, sans se presser, tira de sa poche, +déplia et tendit au prieur un parchemin tout prêt à la +signature et au grand cachet du représentant de saint +Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo +Savonarole, dans lequel le pape le dénommait +«fils de perdition», le plus «méprisable des insectes» +<i>nequissimus omnipedum</i>.</p> + +<p>—Vous attendez la réponse? dit le moine après +avoir lu.</p> + +<p>Le secrétaire fit un signe affirmatif.</p> + +<p>Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre +du pape aux pieds de l'envoyé.</p> + +<p>—Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que +j'accepte le combat avec le pape Antechrist. Nous +verrons qui de lui ou de moi sera l'excommunié!</p> + +<p>La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra +Dominico glissa la tête. Ayant entendu le prieur élever +la voix il était accouru savoir ce qui se passait. Derrière +la porte, les moines s'étaient massés.</p> + +<p>Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; +enfin, il fit observer poliment:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +—J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne +suis accrédité que pour un entretien secret.</p> + +<p>Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute +grande.</p> + +<p>—Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement +à vous, frères, mais à toute la ville de Florence, +j'annonce ce honteux marché—le choix entre l'excommunication +ou la barrette!</p> + +<p>Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous +son front bas. Sa mâchoire inférieure difforme, tremblante, +s'avançait avec une expression de haine et de +diabolique orgueil.</p> + +<p>—Le temps est venu! Je marcherai contre vous, +cardinaux et prélats romains, comme contre des +païens! Je tournerai la clef dans la serrure, j'ouvrirai +le coffret abominable, et il s'échappera de votre Rome +une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. +Je dirai des mots qui vous feront pâlir, et le monde +tremblera sur ses bases et l'Église de Dieu, tuée par +vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» et elle +se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos +mitres, ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, +qu'à la barrette de la mort, à la couronne sanglante +de tes martyrs!</p> + +<p>Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles +tendues vers le crucifix.</p> + +<p>Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, +il s'échappa adroitement de la cellule et s'éloigna +rapidement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait +le novice Giovanni Beltraffio.</p> + +<p>Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il +descendit avec eux l'escalier qui conduisait à la cour +principale du monastère et s'assit à sa place préférée, +dans la longue galerie couverte, où toujours, à cette +heure, régnaient le calme et la solitude.</p> + +<p>Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, +des cyprès et un buisson de roses de Damas, à l'ombre +duquel frère Savonarole aimait à prêcher. La tradition +rapportait que des anges, la nuit, arrosaient ces roses.</p> + +<p>Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens +et lut:</p> + +<p>«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et +à celle du diable; vous ne pouvez manger à la table +du Seigneur et à celle du démon.»</p> + +<p>Il se leva et commença à marcher le long de la +galerie, il se rappelait toutes les pensées et les sentiments +qui l'avaient agité depuis un an qu'il faisait +partie de la communauté de San Marco. Les premiers +temps, il avait éprouvé une grande douceur +d'âme en se trouvant parmi les disciples de Savonarole. +Parfois le matin, le frère Savonarole les emmenait +aux portes de la ville. Par un sentier ardu, qui +semblait conduire directement au ciel, ils montaient +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +sur les hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, +on apercevait Florence et la vallée de l'Arno. Le prieur +s'asseyait sur le petit pré criblé de violettes, d'iris et +de muguet. Les moines se couchaient sur l'herbe, à +ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, dansaient, +couraient comme des enfants, tandis que +d'autres jouaient du violon et de la viole.</p> + +<p>Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; +il leur tenait seulement des discours aimables, jouait +et riait comme un enfant. Giovanni contemplait le +sourire qui illuminait alors son visage et il lui semblait +que dans le bocage désert, plein de musique et de +chant, sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils +étaient pareils aux anges du paradis.</p> + +<p>Savonarole s'approchait du précipice et regardait +avec amour Florence enveloppée de brume, comme +une mère admire son nouveau-né. D'en bas parvenait +le premier son des cloches en un bégaiement.</p> + +<p>Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants +brillaient, tels les cierges d'invisibles anges, sous le +buisson parfumé des roses de Damas dans la cour de +San Marco, Savonarole parlait des stigmates saignants,—plaies +d'amour divin sur le corps de sainte Catherine +de Sienne, semblables aux blessures du Christ,—odorants +comme les roses.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> — <i>Laisse-nous nous griser des plaies</i></p> +<p><i>Du martyre, du Crucifié</i>,</p> +<p><i>Du martyre de ton Saint Fils!</i></p> +</div></div> + +<p>chantaient les moines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle +dont parlait Savonarole, que des rayons de +feu, jaillissant du saint ciboire, marquassent sur son +corps, comme au fer rougi, les grandes blessures en +croix.</p> + +<p>—Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.</p> + +<p>Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les +autres novices, l'envoya soigner un malade à la villa +Careggi, à deux milles de Florence, cette même villa où +longtemps vécut et mourut Laurent de Médicis. Dans +l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait +qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, +Giovanni vit un tableau de Sandro Botticelli, la <i>Naissance +de Vénus</i>. Toute blanche, pareille à un lis, +moite, sentant la brise saline, elle glissait sur les flots, +debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux +blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement +pudique, elle les retenait contre elle, pour voiler +sa nudité, et son corps superbe respirait la tentation +du péché, tandis que ses lèvres innocentes et ses yeux +enfantins exprimaient une étrange tristesse.</p> + +<p>Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. +Longtemps il le regarda et se souvint qu'il avait +vu les mêmes traits dans un autre tableau de ce même +Botticelli, la <i>Sainte Vierge</i>. Une inexprimable émotion +emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la +villa.</p> + +<p>En descendant vers Florence il suivait une étroite +impasse. Il remarqua, dans le renfoncement d'un vieux +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +mur, un crucifix, se mit à genoux et commença à +prier afin de chasser la tentation. Derrière le mur, +dans le jardin, sous les branches du même rosier, +une mandoline se fit entendre. Quelqu'un cria, une +voix murmura peureuse:</p> + +<p>—Non... non... laisse-moi.....</p> + +<p>—Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, +mon adorée! <i>Amore!</i></p> + +<p>La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le +bruit d'un baiser frissonna dans le calme.</p> + +<p>Giovanni sursauta, répétant:</p> + +<p>—<i>Gesù!</i> <i>Gesù!</i> et n'osa plus ajouter: <i>Amore.</i></p> + +<p>«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur +le visage de la madone, dans les paroles du saint +hymne, dans le parfum des roses qui entourent le +crucifix!...»</p> + +<p>Il cacha son visage dans ses mains et se prit à +courir.</p> + +<p>Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de +Savonarole et se confessa. Le prieur lui donna le conseil +habituel de lutter contre le diable par le jeûne et +la prière. Lorsque le novice voulut expliquer que ce +n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le +démon de la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne +le comprit pas, s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement +que tous ces dieux menteurs ne contenaient +que désir impur et orgueil, qu'ils étaient toujours +difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance +chrétienne possédait la beauté.</p> + +<p>Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +fut la proie du démon de la tristesse et de la révolte.</p> + +<p>Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher +contre la peinture et exiger que chaque tableau apportât +son profit utilitaire, instructif et suggestif, dans la +grande œuvre du salut des âmes. Selon Savonarole, +en détruisant par la main du bourreau toutes les +œuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence +feraient action agréable à Dieu.</p> + +<p>Le moine jugeait de même la science: «Imbécile +est celui, disait-il, qui s'imagine que la logique et +la philosophie confirment les vérités de la Foi. Une +vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la +sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres +et les martyrs se souciaient-ils de la logique et de +la philosophie? Une vieille ignorante qui prie sincèrement, +est plus près de la connaissance de Dieu +que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie +et leur sagesse ne les sauveront pas le jour du +Grand Jugement. Homère et Virgile, Platon et Aristote,—tous +vont vers l'antre de Satan—<i>tuttu vanno +al casa del diavolo</i>.—Pareils aux sirènes, qui +charment l'ouïe par de perfides chants, ils conduisent +à la perte éternelle de l'âme.</p> + +<p>»La science donne aux gens, en place de pain, une +pierre.</p> + +<p>»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce +monde—leurs cœurs sont de granit.</p> + +<p>«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils +de la grande science.» Maintenant, Giovanni comprenait +la profondeur de ces mots, et, en écoutant +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +les malédictions du moine contre les tentatives de +l'art et de la science, il se souvenait des causeries de +Léonard, de son visage calme, de ses yeux purs +comme le ciel, de son sourire plein de charmeuse +sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de +l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, +la machine élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist +caché sous celui du Christ. Mais il lui semblait +qu'il avait mal compris le maître, qu'il n'avait +pas deviné le secret de son cœur, qu'il n'avait pas +tranché le nœud de cette existence dans laquelle se +rencontraient toutes les voies et se résolvaient toutes +les contradictions.</p> + +<p>Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent +de San Marco. Et pendant que, plongé dans +ses méditations, il se promenait dans la galerie, le soir +tomba, les cloches sonnèrent l'<i>Ave Maria</i>, et, en une +longue file noire, les moines se rendirent à l'église.</p> + +<p>Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place +accoutumée, ouvrit de nouveau l'Épître de saint +Paul et, assombri par les insinuations du diable, le +grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les +paroles de l'Épître.</p> + +<p>«Vous ne pouvez pas <i>ne pas</i> boire dans la coupe +du Seigneur et dans celle du diable; vous ne pouvez +pas <i>ne pas</i> manger à la table du Seigneur et à celle +du démon.»</p> + +<p>Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où +il vit l'étoile du soir, pareille à la lumière du plus +superbe des anges des ténèbres, Lucifer-le-Fulgurant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra +sur un bouc noir qui volait dans les airs. «Au sabbat! +au sabbat!» murmurait la sorcière, tournant vers +lui son visage pâle comme du marbre, ses lèvres rouges +comme du sang, ses yeux transparents comme +l'ambre. Et il reconnut en elle la déesse de l'amour +terrestre, portant dans ses yeux une tristesse céleste—la +Diablesse blanche. La pleine lune éclairait sa nudité; +de son corps émanait un parfum si doux et si +terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; +il l'enlaçait, se serrait contre elle.</p> + +<p>—<i>Amore! amore!</i> murmurait-t-elle en riant.</p> + +<p>Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, +moelleuse et chaude comme un lit. Et il semblait à +Giovanni que c'était la mort.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants +éveillèrent Giovanni; il descendit dans la cour et +y vit une foule de gens uniformément vêtus de blanc, +tenant d'une main une branche d'olivier et dans l'autre +une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des +enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation +des bonnes mœurs dans Florence. Giovanni +se mêla à la foule et écouta les conversations.</p> + +<p>A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +Un nombre infini de petites mains élevèrent les croix +rouges et les branches d'olivier et, acclamant Savonarole +qui pénétrait dans la cour, les voix enfantines +chantèrent:</p> + +<p><i>Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis +Israel.</i></p> + +<p>Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des +fleurs, se mettant à genoux, embrassant ses pieds.</p> + +<p>Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les +enfants.</p> + +<p>—Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte +Marie, notre reine! criaient les petits.</p> + +<p>—De front! En avant! ordonnaient les jeunes +capitaines.</p> + +<p>La musique retentit, les étendards se déplièrent et +les régiments se mirent en marche.</p> + +<p>Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo +Vecchio, était ordonné «le bûcher des vanités»—<i>Bruciamento +delle vanità.</i> L'armée sacrée, pour la dernière +fois, devait faire sa ronde dans Florence pour +ramasser les <i>Vanités et les anathèmes</i>.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni +aperçut messer Cipriano Buonaccorsi, le prieur de +Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la villa duquel, +à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de +Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano +raconta que Léonard de Vinci, envoyé par le +duc de Milan, était depuis peu de jours arrivé à Florence +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +pour acheter les œuvres d'art des palais dévastés +par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également +était à Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria +Giovanni de le conduire auprès du supérieur et ils se +rendirent tous deux dans la cellule de Savonarole.</p> + +<p>Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation +de Buonaccorsi et du prieur de San Marco.</p> + +<p>Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux +mille florins or tous les livres, tableaux, statues et +objets d'art qui devaient ce jour-là être livrés aux +flammes.</p> + +<p>Le prieur refusa.</p> + +<p>Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.</p> + +<p>Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage +sévère et impénétrable.</p> + +<p>Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de +son vêtement, soupira, cligna des yeux et dit, de sa +voix agréable, toujours égale et calme:</p> + +<p>—Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai +tout ce que je possède—quarante mille florins.</p> + +<p>Savonarole le regarda et demanda:</p> + +<p>—Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun +bénéfice en cette affaire, quel est votre but?</p> + +<p>—Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit +simplement le commerçant. Je ne voudrais +pas que les étrangers puissent dire qu'à l'instar des +barbares, nous brûlons les innocentes productions des +sages et des artistes.</p> + +<p>Le moine eut une expression étonnée et murmura:</p> + +<p>—O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +comme tu aimes ta patrie terrestre! Console-toi, ce +qui périra dans le bûcher sera digne du feu, car ce +qui est mauvais et coupable ne peut être beau, selon +l'opinion même de vos sages.</p> + +<p>—Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, +que les enfants puissent distinguer infailliblement +ce qui est bon ou mauvais dans les productions +artistiques et scientifiques?</p> + +<p>—La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua +le moine. Si vous ne pouvez être semblable à eux, +vous ne pourrez entrer dans le royaume céleste. Je +vaincrai la sagesse des sages, les raisons des raisonneurs, +a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour +eux, afin que ce qu'ils ne pourront comprendre dans +les vanités de l'art et de la science, leur soit révélé par +l'Esprit-Saint.</p> + +<p>—Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi +se levant. Peut-être une certaine partie...</p> + +<p>—Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, +ma décision est inébranlable.</p> + +<p>Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires +édentées. Savonarole n'entendit que le dernier +mot:</p> + +<p>—Folie!...</p> + +<p>—Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le +Veau d'or des Borgia offert en des fêtes impies au +pape, n'est-ce pas de la folie? Le clou sacré élevé à +la gloire de Dieu par une diabolique machine par ordre +de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône, +n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +d'or, vous divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. +Laissez-nous aussi, nous pauvres d'esprit, divaguer +en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. Vous vous +moquez des moines qui dansent autour de la croix sur +la place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que +direz-vous, les sages, lorsque j'obligerai non seulement +les moines, mais tout le peuple de Florence, enfants +et hommes, vieillards et femmes, dans leur ardeur +zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte +Croix, comme jadis David devant l'Arche sainte?...»</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, +se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, +il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient +arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel +était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien +blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon +étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin +suivaient des valets et des gardes du corps.</p> + +<p>C'était une courtisane, nouvellement arrivée de +Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les +gouverneurs de la République appelaient avec une +respectueuse politesse: <i>puttana onesta</i>, <i>meretrix onesta</i>, +noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie +tendre: <i>Mammola</i>, petite âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine +de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un +sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté, +lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Quand j'écoute tes discours charmeurs</i>,</p> +<p><i>O divine Lena—je quitte ces lieux</i>,</p> +<p><i>Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs</i></p> +<p><i>Des idées platoniciennes et des éternels cieux.</i></p> +</div></div> + +<p>La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle +maniait le vers dans la perfection et disait à bon droit, +que s'il ne dépendait que d'elle, elle passerait tout +son temps <i>nell' Academie degli uomini virtuosi</i>, à +l'Académie des hommes vertueux.</p> + +<p>L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine +d'une compagnie, Dolfo, s'avança, éleva au-dessus +de sa tête la croix rouge et s'écria solennellement:</p> + +<p>—Au nom de Jésus, roi de Florence et de la +Vierge Marie, notre reine, nous t'ordonnons d'enlever +ces coupables ornements, ces frivolités et ces anathèmes. +Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!</p> + +<p>Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le +perroquet battit des ailes en criant le vers que lui +avait appris sa maîtresse:</p> + +<div class="poem"> +<p><i>Amore a nullo amalo amar perdona.</i></p> +</div> + +<p>Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps +pour disperser cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. +Elle l'appela de la main.</p> + +<p>Le gamin approcha, les yeux baissés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +—Enlevez les vêtements! criaient les enfants.</p> + +<p>—Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans +prêter attention aux cris. Écoutez, mon petit Adonis. +Je vous donnerais avec joie tous ces chiffons, pour +vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont +pas à moi.</p> + +<p>Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un +léger sourire, inclina la tête, comme pour confirmer +sa pensée secrète et dit d'une tout autre voix, avec +l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:</p> + +<p>—Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande +la courtisane Lena de Venise. Je t'attendrai...</p> + +<p>Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés +à lancer des pierres à une bande ennemie de Savonarole, +nommée <i>les enragés</i> (<i>arrabiati</i>), ne prêtaient +plus aucune attention à la courtisane. Il voulut les +appeler, mais subitement se troubla et rougit.</p> + +<p>Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses +dents blanches et aiguës. A travers Cléopâtre et la +Reine de Saba apparut la «mammola» vénitienne, +fillette gamine et aguicheuse.</p> + +<p>Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane +continua tranquillement sa promenade. Le chien +s'endormit de nouveau sur ses genoux, le perroquet +dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en faisant +mille grimaces, essayait de s'emparer du style +avec lequel la noble courtisane traçait le premier vers +de sa réponse au sonnet épiscopal:</p> + +<div class="poem"> +<p><i>Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin.</i></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait +en tête de sa compagnie les marches du palais Médicis.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Dans les appartements sombres et muets, où tout +respirait la grandeur passée, les enfants se sentirent +intimidés.</p> + +<p>Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes +sonnèrent, les tambours battirent au champ. Et avec +des cris de joie, des rires, des chants sacrés, les petits +inquisiteurs envahirent les salles, rendant le jugement +de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science, +cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» +d'après les inspirations de l'Esprit-Saint.</p> + +<p>Giovanni les observait.</p> + +<p>Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, +avec une gravité lente de juges, les enfants circulaient +entre les statues des grands philosophes et des héros +de l'antiquité païenne.</p> + +<p>—Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, +Epictète, épelait un des gamins, déchiffrant +les inscriptions latines des piédestaux.</p> + +<p>—Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les +sourcils. C'est cet hérétique qui assurait que tous les +plaisirs étaient permis et que Dieu n'existait pas. +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le brûler...</p> + +<p>—Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il +aura sa part de festin.</p> + +<p>—Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous +prenez Epictète pour Epicure...</p> + +<p>Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau +venait de briser le nez du philosophe, si adroitement, +que tous les enfants se prirent à rire.</p> + +<p>Devant un tableau de Botticelli, une discussion +s'éleva.</p> + +<p>Dolfo assurait que l'œuvre était tentatrice, puisqu'elle +représentait Bacchus percé par les flèches de +l'Amour. Mais Federicci, rivalisant avec Dolfo dans +l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» s'approcha, +regarda et déclara que ce n'était point +Bacchus.</p> + +<p>En entendant les cris joyeux de leurs camarades, +ils revinrent dans la grande salle.</p> + +<p>Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux +tiroirs pleins de telles «frivolités» qu'aucun des enfants +expérimentés n'en avait encore vu. C'étaient des +masques et des costumes pour les cortèges carnavalesques +qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le +Magnifique. Les enfants se massèrent devant la porte. +A la lueur d'une chandelle, apparaissaient devant +eux les figures monstrueuses, des femmes en carton, +les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le +carquois et les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, +le trident de Neptune et enfin, recouverts de +toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un piteux +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre +crevé qui laissait passer le crin.</p> + +<p>Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû +appartenir à une Vénus quelconque, une souris sauta. +Les filles poussèrent des cris. Les plus petites grimpèrent +sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut +que les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût +plana. Les ombres des chauves-souris, effrayées +par la lumière et le bruit, qui se buttaient contre le +plafond, semblaient des esprits impurs.</p> + +<p>Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y +avait encore une chambre fermée; un petit vieux, +méchant et chauve en défendait l'entrée.</p> + +<p>Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la +porte, Giovanni reconnut son ami, messer Giorgio +Merula, le bibliomane.</p> + +<p>Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça +devant la porte, la défendant de sa poitrine. Les +enfants se précipitèrent sur lui, le renversèrent, le +meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, trouvèrent +la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit +cabinet de travail bibliothèque.</p> + +<p>—Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous +trouverez ce que vous cherchez. Ne grimpez pas sur +les rayons, il n'y a rien là-bas...</p> + +<p>Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui +tombait sous leurs mains—particulièrement les livres +à riches reliures—était jeté dans le même tas, puis, +la croisée ouverte, précipité dans la rue où se tenait +une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +Ovide, Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les +éditions uniques, volaient sous les yeux de Merula.</p> + +<p>Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire +un tout petit livre de Marcellin, l'histoire de +l'Empereur Julien l'Apostat.</p> + +<p>Voyant par terre une transcription des tragédies de +Sophocle, sur parchemin pâte lisse, avec de délicates +enluminures, Merula se précipita avidement, s'en +saisit et supplia:</p> + +<p>—Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! +C'est le plus innocent des poètes! N'y +touchez pas!...</p> + +<p>Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, +mais sentant les feuillets se déchirer, il se prit à +pleurer, lâcha l'in-folio et hurla de douleur impuissante.</p> + +<p>Les enfants sortirent du palais et passant devant +Santa Maria del Fiore, se dirigèrent vers la place de +la Seigneurie.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté +de la loggia Orcagni, le bûcher était prêt, haut de +trente coudées, large de cent vingt et représentait une +pyramide octogonale, clouée en planches et munie de +quinze marches.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +Sur la première marche du bas étaient réunis les +masques, les costumes, les perruques et autres accessoires +de carnaval. Sur les trois suivantes, les livres +de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, jusqu'au +Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus +des livres, les parures de femmes, les pâtes, les parfums, +les miroirs, les limes à ongles et les pinces à épiler. +Encore au-dessus, la musique, les mandolines, les +cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui satisfont +le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, +les portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des +dieux païens, des héros, des philosophes, sculptés dans +le bois et modelés en cire. Tout en haut de l'édifice, +se dressait un énorme pantin qui figurait le diable, +le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de +soufre et de poudre, épouvantablement barbouillé de +peinture, couvert de poils, les pieds fourchus, rappelant +l'ancien dieu Pan.</p> + +<p>Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et +pur. Les premières étoiles brillaient au ciel. La foule +bruissait sur la place et se mouvait avec des murmures +respectueux comme dans une église. Des hymnes religieux +s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.</p> + +<p>Les moines remuaient comme des ombres, occupés +aux derniers préparatifs. Un homme, qui marchait à +l'aide de béquilles, encore jeune, mais probablement +paralysé, les mains et les jambes tremblantes, les +paupières immobiles s'approcha du frère Dominico +Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un +rouleau au moine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +—Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des +dessins?</p> + +<p>—Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, +une voix me dit: «Tu as, Sandro, dans ton grenier +encore quelques frivolités.» Je me suis levé et j'ai +trouvé ces croquis de corps nus.</p> + +<p>Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux +sourire:</p> + +<p>—Nous allons en allumer un bon feu, messer +Filipepi!</p> + +<p>Celui-ci contempla la pyramide.</p> + +<p>—Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. +Sans le frère Savonarole, nous serions tous morts sans +repentir. Et encore maintenant, qui sait? Aurons-nous +le temps de racheter nos fautes?</p> + +<p>Il se signa, murmura une prière en égrenant son +chapelet.</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.</p> + +<p>—Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, +répondit l'autre.</p> + +<p>Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de +de son âme à la vue de ces scènes de vandalisme et +il s'éloigna.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:</p> + +<p>—On vient, on vient.</p> + +<p>Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, +sans torches, vêtus de longues robes blanches, les +enfants inquisiteurs s'avançaient, portant la statue de +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +Jésus enfant qui, d'une main désignait sa couronne +d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière +marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, +les membres du Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, +les docteurs et les maîtres ès théologie, les +chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de trompe +et les massiers.</p> + +<p>Le silence régna sur la place comme à une mise à +mort. Savonarole monta sur la chaussée devant le +Vieux Palais, leva au-dessus de sa tête le crucifix et +dit à haute et solennelle voix:</p> + +<p>—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, +allumez le bûcher!</p> + +<p>Quatre moines porteurs de torches résineuses, +s'approchèrent de la pyramide et l'allumèrent aux +quatre coins. La flamme crépita. Tout d'abord ce fut +une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les +trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le <i>Te +Deum Laudamus</i>». Les enfants répétèrent:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>—<i>Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis +Israel.</i></p> +</div> + +<p>La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les +cloches de toutes les églises de Florence lui répondirent.</p> + +<p>La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres +des antiques manuscrits se tordaient comme si elles +fussent vivantes. De la dernière marche sur laquelle +étaient étalés les accessoires carnavalesques, une perruque +en feu s'envola. La foule eut un murmure joyeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns +riaient, sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. +D'autres prophétisaient.</p> + +<p>—Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait +un bancal. Tout s'effondrera, brûlera, comme ces +vanités, dans le feu purificateur, tout, tout, tout,—l'église, +les lois, les gouvernements, les arts, les sciences,—il +ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel +nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos +larmes et il n'y aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, +ni maladie! Viens, viens, Seigneur Jésus!...</p> + +<p>Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par +la misère, tomba à genoux et tendant ses bras vers le +bûcher comme si elle y voyait le Christ, hurla de +toutes ses forces:</p> + +<p>—Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais +non léché encore par la flamme. C'était une œuvre de +Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se +mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait +de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et +les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de +Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les +batraciens, les graines transies, les larves et les germes; +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante, +grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux, +demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un +énorme œuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant +pudiquement le cygne.</p> + +<p>Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait +toujours et frôlait maintenant le tableau,—et +son cœur se glaçait d'effroi. A ce moment, les +moines élevèrent une croix noire au milieu de la place +et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde +à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des +fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent +une danse lente d'abord, puis de plus en plus +vive, enfin tourbillonnante en chantant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Ognun gridi, com'io grido</i>,</p> +<p><i>Sempe pazzo, pazzo, pazzo!</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faut devant le Seigneur,</p> +<p>Tous nous réconcilier,</p> +<p>Et danser sans aucune crainte,</p> +<p>Comme devant l'arche sainte,</p> +<p>Le saint Roi David dansait.</p> +<p>Relevons tous nos soutanes,</p> +<p>Et que dans notre folle ronde,</p> +<p>Personne ne reste en panne.</p> +<p>Ivres d'amour du Seigneur,</p> +<p>Et du sang de ses blessures,</p> +<p>Gais, heureux et tapageurs,</p> +<p>Nous sommes ivres de l'amour,</p> +<p>De l'amour de Notre-Seigneur.</p> +</div></div> + +<p>Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige +les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes +et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un +gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula +par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver +du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait +les visages grimaçants. Le crucifix projetait +une énorme ombre sur les danseurs.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Nous agitons nos croix</p> +<p>Et nous dansons, dansons, dansons,</p> +<p>Comme dansait David, le Roi.</p> +</div></div> + +<p>La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de +sa langue rouge son corps très blanc, rosé subitement +et, par cela même, devenu presque vivant, encore plus +mystérieux et plus superbe.</p> + +<p>Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda +eut un dernier sourire, s'enflamma, fondit dans le +feu et disparut pour l'éternité.</p> + +<p>Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre +bourré de poudre éclata avec fracas. Les flammes +montèrent alors jusqu'au ciel. Le monstre lentement +oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons rougis.</p> + +<p>De nouveau les trompes et les timbales retentirent. +Toutes les cloches s'ébranlèrent à la fois. Et la foule +hurla, triomphante, comme si elle avait vaincu le +diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les +maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses +mains et voulut fuir, mais une main s'abaissa sur son +épaule, il se retourna, et aperçut le visage calme du +Maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +Léonard le prit par la main et l'emmena hors de +la foule.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée +nauséabonde, ils suivirent une sombre impasse et se +trouvèrent sur les bords de l'Arno.</p> + +<p>Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues +clapotaient. Le croissant de la lune éclairait les +cimes majestueuses argentées par le givre. Les étoiles +brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.</p> + +<p>—Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard +de Vinci.</p> + +<p>L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais +sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il pleura.</p> + +<p>—Pardonnez, maître...</p> + +<p>—Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.</p> + +<p>—Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. +Comment, mon Dieu! comment ai-je pu vous quitter?</p> + +<p>Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, +ses terribles idées de la coupe du Seigneur et +de celle du diable, ses visions doubles du Christ et de +l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme devant +le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +et il se contenta de fixer un regard suppliant +dans ses yeux purs, calmes et étranges ainsi que +des étoiles.</p> + +<p>Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout +deviné, et avec un sourire d'infinie pitié, posant sa +main sur la tête de Giovanni, lui dit:</p> + +<p>—Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre +enfant! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un +fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon élève, je te +reprendrai avec joie.</p> + +<p>Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme +mystérieux par lequel il exprimait ses pensées +intimes, il ajouta tout bas:</p> + +<p>—Plus la sensibilité est grande, plus forte est la +douleur. Grand martyr!</p> + +<p>Le son des cloches, les chants des moines, les cris +de la foule affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient +plus le calme qui enveloppait le maître et +l'élève.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="center"><b>LE SIÈCLE D'OR</b></p> + +<p class="center"><b>1496-1497</b></p> + +<div class="left65 font90"> + +<p>«Tornerà l'età dell'oro.<br /> +Cantiàn tutti: viva l' Moro!»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">BELLINCIONI</span>.</p> + +<p>Le siècle d'or viendra bientôt.<br /> +Criez tous: Gloire au More!</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, +Béatrice, écrivait à sa sœur Isabelle, épouse du marquis +Francesco Gonzague qui régnait à Mantoue:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Sérénissime madonna, ma petite sœur bien-aimée, +moi et mon époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons +heureuse santé, à vous et au très renommé +seigneur Francesco.</p> + +<p>»En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait +de mon fils Massimiliano. Seulement, ne croyez +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +pas, je vous prie, qu'il soit aussi petit. Nous voulions +prendre sa mesure exacte, afin de la soumettre à +Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que +cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; +lorsque je ne le vois durant plusieurs jours, +quand je le regarde, il me semble qu'il a encore +poussé et j'en reste infiniment contente et consolée.</p> + +<p>»Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon +Nannino est mort. Vous l'avez connu et aimé; aussi +comprendrez-vous que si j'avais perdu tout autre chose, +j'aurais essayé de la remplacer; mais pour refaire +un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante +car elle a épuisé en lui toutes ses forces en +unissant en un seul être pour l'amusement des rois, +la plus rare des bêtises et la plus charmante des +horreurs. Le poète Bellincioni, dans son épitaphe, a +dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire +tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait +et se réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre +caveau à Santa Maria delle Grazie, à côté de mon +faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina, +afin de ne pas être séparée, après notre mort, d'aussi +agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et +le seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis +pour la Noël une magnifique chaise en argent pour +les débarras de l'estomac, représentant la bataille des +Centaures et des Lapithes. A l'intérieur se trouve un +bassin en or pur et le baldaquin est de velours +cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est +pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +Non seulement aucune duchesse d'Italie, mais +le Pape, l'Empereur et même le Grand Turc, ne +possèdent siège semblable. Il est plus beau que le +siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.</p> + +<p>»Le seigneur Ludovic voulait que le peintre +florentin Léonard de Vinci installât à l'intérieur une +machine à musique à l'instar d'un petit orgue. Mais +Léonard a refusé en prétextant qu'il était trop occupé +par le <i>Colosse</i> et la <i>Sainte Cène</i>.</p> + +<p>»Vous me demandez, sœur chérie, de vous envoyer +pour quelque temps ce maître. J'aurais aimé me +rendre à votre prière et vous l'envoyer non seulement +pour quelque temps, mais pour toujours. Mais le +seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une +grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, +ne le regrettez pas outre mesure, car ce Léonard +est adonné à l'alchimie, à la magie, à la mécanique +et autres utopies du même genre, beaucoup plus qu'à +la peinture et se distingue par une telle lenteur dans +l'exécution des commandes, qu'il en arriverait à impatienter +un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire, +c'est un hérétique et un impie.</p> + +<p>»Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne +me permet pas de monter à cheval, vu que je suis +enceinte de cinq mois. J'ai suivi la chasse en me +tenant sur l'arrière d'une voiture.</p> + +<p>»Vous souvenez-vous, sœurette, comme nous +galopions ensemble? Et nos chasses au sanglier? et nos +pêcheries? Ah! c'était le bon temps!</p> + +<p>»Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> +Nous jouons aux cartes. Nous patinons. Un +jeune seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle +distraction. L'hiver est rude: non seulement les +lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire +du parc du palais, Léonard a modelé une +superbe Léda avec son cygne, en neige blanche et +ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu'elle +doive fondre au printemps.</p> + +<p>»Et comment vous portez-vous, aimable sœur? La +race des chats à longs poils a-t-elle réussi? Si vous +avez dans la portée un chat roux à yeux bleus, envoyez-le-moi +en même temps que la naine promise. Moi, +je vous ferai cadeau des petits chiens de ma Soyeuse. +N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de +m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col +en biais, doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé +dans ma dernière lettre. Envoyez-le-moi par courrier +monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon +de votre merveilleux fluide contre les boutons et du +bois d'outre-mer pour vernir les ongles.</p> + +<p>»Nos astrologues prédisent la guerre et un été très +chaud: «Les chiens deviendront enragés et les empereurs +furieux.»</p> + +<p>Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage +celui des autres que le sien.</p> + +<p>»Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos +bienveillantes attentions, bien aimée sœur, et à celle +de votre époux, le renommé marquis Francesco.»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">BÉATRICE SFORZA.</span></p> +</div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Sous son aspect très franc, cette missive était pleine +d'hypocrisie et de politique. La duchesse cachait à sa +sœur ses préoccupations. La paix et la concorde que +l'on pouvait supposer d'après la lettre ne régnait +pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non +pour son hérésie et son impiété, mais bien parce que, +par ordre du duc, il avait peint le portrait de Cecilia +Bergamini, sa terrible rivale, la célèbre maîtresse de +Ludovic le More. Ces derniers temps, elle soupçonnait +encore une autre liaison amoureuse entre son mari +et une de ses demoiselles, madonna Lucrezia.</p> + +<p>Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la +puissance.</p> + +<p>Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire +romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de +devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.</p> + +<p>—Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, +l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon +trésor, le roi de France, mon courrier.</p> + +<p>Il signait <i>Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux +Mediolani</i>, en tirant son origine du grand héros, compagnon +d'Enée, Anténor le Troyen. Le Colosse, monument +élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard +<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> +avec l'inscription: <i>Ecce deus!</i> certifiait également, à +ses yeux, son origine divine.</p> + +<p>Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur +et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il +savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant +comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant +sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean +Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait +crié:</p> + +<p>—Vive le duc légitime, Francesco!</p> + +<p>L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté +étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, +Marino Saunto, «le peuple le désirait pour roi, +comme on désire un Dieu». Béatrice et Ludovic +voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs +espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et +dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt +sortait de sa tombe.</p> + +<p>A Milan, on parlait de mystérieux présages. On +racontait que la nuit, au-dessus des tours du château, +se montraient des feux pareils à des lueurs d'incendie +et que dans les appartements retentissaient d'horribles +râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, +l'œil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce +qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents. +La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes. +La vache d'une vieille paysanne avait mis bas un veau +à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans +une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite +n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> +Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui +plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments +le moment de ses couches.</p> + + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige +qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le +silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans +le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle +maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu +flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes +vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les +perspectives des anciens monuments de Rome; le +plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de +cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table +ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient +le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une +mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé, +pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez +les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait +de Lucrezia par Léonard.</p> + +<p>Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, +des oiseaux picoraient des grappes de raisin et +des enfants nus, ailés—anges chrétiens ou amours +païens—dansaient en brandissant les saints instruments +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> +du martyre du Seigneur—clous, lance, éponge, +et couronne d'épines—et semblaient tout roses par le +reflet des flammes.</p> + +<p>Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le <i>studio</i> +élégant tout respirait une douce langueur.</p> + +<p>Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de +velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste. +Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir +la duchesse Béatrice.</p> + +<p>—Altesse, murmura la jeune fille en baissant les +yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais +pas mentir...</p> + +<p>—Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna +Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter lui-même +ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa +jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée—tous +les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, +faibles mortels, résister à la puissance du dieu +d'amour? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal +visible, car en dissimulant le péché nous épargnons +la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde +chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, +il n'y a pas de mal—ou presque pas.</p> + +<p>Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête +et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs, +tels des yeux d'enfant.</p> + +<p>—Vous savez, mon seigneur, combien je suis +heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais +mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui +m'aime comme sienne...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> +—Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur +ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa +ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les +oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme +brillait au milieu du front.</p> + +<p>Ses longs cils abaissés,—sans ivresse, sans passion, +froide et pure—elle s'abandonnait à ses +caresses.</p> + +<p>—Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, +toi seule! murmurait-il en aspirant avidement le +parfum si connu de violette et de musc.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu +desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans +la pièce.</p> + +<p>—Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, +en bas, à la porte... O Seigneur, aie pitié de nous!</p> + +<p>—Parle convenablement, repartit le duc. Qui y +a-t-il à la porte?</p> + +<p>—La duchesse Béatrice!</p> + +<p>Ludovic pâlit.</p> + +<p>—La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par +la cour de derrière. Eh bien! la clef? Vite!</p> + +<p>—Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la +duchesse sont dans cette cour! Toute la maison est +cernée...</p> + +<p>—Un piège! murmura le duc en prenant sa tête +dans ses mains. Comment a-t-elle su? Qui lui a +dit?</p> + +<p>—Personne d'autre que monna Sidonia, répondit +la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sorcière +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +traîne continuellement ici pour offrir ses produits. +Je vous disais, toujours: Prenez garde...</p> + +<p>—Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le +duc, blême.</p> + +<p>On entendait frapper à la porte de la rue.</p> + +<p>La servante se précipita dans l'escalier.</p> + +<p>—Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!</p> + +<p>—Altesse, répondit la jeune fille, si madonna +Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison. +Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement +à elle?</p> + +<p>—Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, +Lucrezia? Me montrer! Tu ne sais pas quelle femme +elle est!... O Seigneur! il est effrayant de songer aux +conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, +cache-moi, cache-moi donc!</p> + +<p>—Vraiment, je ne sais...</p> + +<p>—N'importe où, mais plus vite!</p> + +<p>Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus +à un voleur pris en flagrant délit, qu'au descendant du +fabuleux héros Anténor le Troyen, compagnon d'Enée.</p> + +<p>Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans +sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes +armoires murales, qui servaient de garde robe chez les +dames de haut rang.</p> + +<p>Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les +robes.</p> + +<p>«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que +c'est bête!... Absolument comme dans les contes de +Saquetti ou de Boccace.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son +vêtement une amulette qui contenait des cendres de +saint Christophle et une autre pareille qui renfermait +le talisman à la mode—un morceau de momie égyptienne. +Ces amulettes étaient tellement semblables que +dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner +l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser +ensemble en récitant une prière.</p> + +<p>Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et +celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours +et il fut glacé d'effroi.</p> + +<p>Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia +faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les +instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder +de preuves et ne voulait pas laisser percer ses +soupçons.</p> + +<p>Ce fut un duel de ruse féminine.</p> + +<p>—Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice +en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait +son mari, plus mort que vif.</p> + +<p>—De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle +les voir? répondit Lucrezia, calme.</p> + +<p>Et elle entre-bâilla la porte.</p> + +<p>—Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est +donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal +d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un +fond bleu vert...</p> + +<p>—Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement +Lucrezia. Ah! si, si!... Ici; probablement dans cette +armoire!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +Et sans refermer la porte du placard dans lequel se +trouvait Ludovic, elle s'approcha de l'armoire voisine.</p> + +<p>«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa +le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit! Les +femmes!... voilà auprès de qui, nous autres empereurs, +nous devrions apprendre la politique!»</p> + +<p>Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.</p> + +<p>Ludovic respira librement, mais il continua toujours +à tenir dans ses mains l'amulette-relique et +l'amulette-momie.</p> + +<p>—Deux cents ducats impériaux au couvent Maria +della Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure +Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents! +murmura-t-il avec ferveur.</p> + +<p>La servante accourut, ouvrit le placard et avec un +sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna +le duc en lui annonçant que la sérénissime duchesse +venait de partir après avoir échangé de bienveillants +adieux avec madonna Lucrezia.</p> + +<p>Il se signa dévotement, retourna au <i>studio</i>, but un +verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme +tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le +visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas +lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, +s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.</p> + +<p>—Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment +pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...</p> + +<p>Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son +visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés. +Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante; +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait +de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.</p> + +<p>Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant +les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement +lui donna ses lèvres.</p> + +<p>La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant +que dans le reflet rose les enfants nus riaient et +dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant +les saints instruments du martyre du Seigneur.</p> + + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut +lieu au palais.</p> + +<p>Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction +de Bramante, de Caradosso et de Léonard de +Vinci.</p> + +<p>A cinq heures du soir, les invités commencèrent à +arriver. Ils étaient plus de deux mille. La bourrasque +avait amoncelé la neige sur les routes et dans les +rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient +toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, +les saillies de pierres qui soutenaient les gueules +des canons. Dans la cour flambaient de grands brasiers +autour desquels se chauffaient en bavardant gaiement, +les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les porteurs +de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> +loin, près de la herse qui défendait la petite cour intérieure +du petit palais Rochetti, des carrosses disgracieux +sous leur dorures, de mauvais équipages, attelés +de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, déposant +les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses +fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de +mille feux.</p> + +<p>En entrant dans le vestibule, les invités passaient +entre une double rangée de gardes du corps ducaux—mameluks, +turcs, archers grecs, arbalétriers écossais +et lansquenets suisses—scellés dans leurs armures +et munis de lourdes hallebardes.</p> + +<p>En avant se tenaient, sveltes et charmants comme +des jeunes filles, les pages en livrées de deux teintes, +garnies de duvet de cygne—le côté droit en velours +rose, le côté gauche en satin bleu—avec, brodées en +argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. +Le vêtement était collant au point d'épouser tous les +plis du corps et seulement devant, à partir de la ceinture, +tombait en gros plis creux. Ils portaient, allumés, +de longs cierges de cire jaune et rouge, pareils +aux cierges d'église.</p> + +<p>Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et +les trompes sonnaient.</p> + +<p>Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de +lumières—la «Salle des tourterelles blanches sur +champ de gueule»; la «Salle d'or», qui représentait +une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue +de satin du haut en bas, avec, brodées en or, des +torches flambantes et des seaux, emblèmes de la puissance +<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> +des ducs de Milan, qui pouvaient, selon leur +désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec +l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle +noire» qui servait de salon de toilette pour les +dames, et construite par Bramante, on voyait sur le +plafond et sur les murs des fresques inachevées de +Léonard de Vinci.</p> + +<p>La foule élégante bourdonnait comme une ruche. +Les vêtements se distinguaient par leurs couleurs vives +et parfois par un luxe qui manquait de goût. Les +étoffes des robes féminines, à plis longs et lourds, +raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient +les dalmatiques. Elles étaient tellement solides +qu'on se les transmettait de grand'mère à petite-fille. +De larges découpures mettaient à nu la poitrine et les +bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet +d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, +selon la coutume lombarde, en une natte que l'on +allongeait jusqu'à terre à l'aide de faux cheveux, et +que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les +sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui +possédaient des sourcils épais les épilaient avec une +pince spéciale (<i>pelatoïo</i>); se passer des fards était +considéré comme indécent. On n'employait que des +parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la +verveine, la poudre de Chypre.</p> + +<p>Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et +des femmes, avec ce charme particulier qu'ont les +femmes de Lombardie. Sur leur peau mate et blanche, +sur les contours tendres et souples du visage, tels +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> +qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres +légères se dissipaient comme la fumée.</p> + +<p>Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse +beauté de brune aux yeux noirs, avait été, de l'avis de +tous, déclarée la reine du bal. Comme avertissement aux +amoureux, elle avait fait broder, sur le velours pourpre +de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention +des raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais +vers Diana Pallavincini, dont les yeux froids étaient +purs comme la glace, avec ses cheveux blond cendré, +son sourire indifférent et sa parole lente et mélodieuse +comme un son de viole. Elle était vêtue de damas +blanc zébré de longs rubans vert pâle, couleur de +varech. Entourée d'éclat et de bruit, elle semblait +étrangère à tout, solitaire et triste, comme les pâles +fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de +la lune dans les étangs abandonnés.</p> + +<p>Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités +se dirigèrent dans la grande «Salle du jeu de paume».</p> + +<p>Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, +des traverses en forme de croix supportaient des cierges +qui brûlaient en clous de feu. Du balcon servant +de tribune pendaient des tapis de soie, des guirlandes +de laurier, de lierre et de genévrier.</p> + +<p>A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées +par les astrologues (car le duc, selon l'expression d'un +ambassadeur, ne faisait pas un pas, ne changeait pas +de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se conformer +à la position des astres), Ludovic et Béatrice, +entrèrent dans la salle revêtus du manteau royal en +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +drap d'or, doublé d'hermine et dont la longue traîne +était portée par des barons et des chambellans. Sur +la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le +rubis énorme, volé à Jean Galéas.</p> + +<p>Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de +constater cet état de grossesse chez cette gamine, +presque enfant, à la poitrine plate, aux mouvements +garçonniers.</p> + +<p>Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la +crosse, la musique retentit et les invités se placèrent +aux tables du festin.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur +du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof, +refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de +la République de Venise. En vain, on tenta de lui +faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, +restait debout, répétant:</p> + +<p>—Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!</p> + +<p>De partout se fixaient sur lui des regards curieux +et moqueurs.</p> + +<p>—Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? +Quel peuple sauvage! Ils désirent les premières +places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les +<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> +inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est +presque turc. Quelle tribu de fauves!</p> + +<p>L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, +se faufila près de Mamirof:</p> + +<p>—Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il +avec force courbettes en estropiant la langue russe; +cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut +vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est +de mauvais goût. Le duc se fâche.</p> + +<p>Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, +secrétaire de l'ambassade, s'approcha également:</p> + +<p>—Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne +pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose +pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous +et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. +On pourrait nous faire sortir...</p> + +<p>—Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner +des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai +pas au-dessous de l'ambassadeur de Venise. +C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque +ambassadeur représente en personne et en discours son +empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate +de toutes les Russies...</p> + +<p>—Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète +Boccalino affolé.</p> + +<p>—Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale +gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je +ne m'assoirai pas.</p> + +<p>Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de +<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> +Mamirof étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible +obstination. La crosse de sa canne, constellée +d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible +qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.</p> + +<p>Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, +et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, +s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme +un service personnel, d'échanger sa place pour éviter +les discussions, lui assurant que personne n'attachait +d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En +réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du +«grand-duc de Rossia», car il espérait par son +entremise conclure une alliance avantageuse avec le +sultan.</p> + +<p>Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire +et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que +Son Altesse avait raison—de telles discussions au +sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés. +Puis il s'assit à la place désignée.</p> + +<p>Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant +avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant +sa ceinture sur son gros ventre et son manteau +d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules, +Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint +s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, +joyeux et enivrant, emplissait son âme.</p> + +<p>Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas +bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.</p> + +<p>Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il +avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie. +<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements +de Karatchiarof, s'adressa à lui par l'entremise +de l'interprète et commença à le questionner sur sa +contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, +comme tout ce qui était immense et énigmatique; il +s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux, +de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du +reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, +de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.</p> + +<p>—Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et +malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait +cette étrange contrée «Rossia», parce qu'il y +poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?</p> + +<p>Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille +que c'était pure invention, que la <i>Rossia</i>, en dépit de +son nom, produisait moins de roses que n'importe +quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la +nouvelle italienne symbolisant le froid russe.</p> + +<p>Quelques marchands florentins étaient une fois +venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus +loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc +de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des +fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre +sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux +pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers, +se placèrent sur une rive, les Florentins sur +l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais +le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la +berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites +inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du +<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non +gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter +n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher +allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant +une heure, commencèrent à fondre, à couler en +un doux murmure et enfin furent entendus par les +Florentins, distinctement, bien que les Moscovites +se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.</p> + +<p>Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames +se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof +qui habitait un pays aussi cruel, maudit de +Dieu.</p> + +<p>Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait +un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorme +plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines +de chapon, enchaînée à un rocher de fromage +blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de +veau.</p> + +<p>Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; +pour le poisson, le service était d'argent. On servit des +pains argentés, des citrons argentés dans des tasses +d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques +esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la +déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair +blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par +des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait +les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux +multicolores.</p> + +<p>Puis on servit d'interminables sucreries, des +sculptures en massepains, en pistaches, en noix de +<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> +cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après +les dessins de Bramante, Caradosso et Léonard—Hercule +cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, +Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, +Jupiter et Danaé—tout l'Olympe ressuscité.</p> + +<p>Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait +tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait +l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et +ronchonnait sous son nez:</p> + +<p>—Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et +Zeus», la «Cruelle Destinée», le «Cupidon», se +distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames, +longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements +vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se +séparaient avec une importance emphatique, des saluts +exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient +marcher comme des paons, glisser comme des cygnes, +afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds +mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la +musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique, +pleine de langueur passionnée, comme les chants +de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le +jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, +<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> +tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées +de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son +visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure +approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant +la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier +ou son manteau en continuant à danser dans la +salle avec cette «négligence attristée» que l'on considérait +comme un signe de haute élégance.</p> + +<p>Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:</p> + +<p>—Paillasse, va!</p> + +<p>La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son +cœur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie +habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de +maison, à répondre par des fadaises aux compliments +stupides de nouvel an, aux écœurantes platitudes des +vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces, +qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne +se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles, +elle entra dans le petit salon des dames où, autour de +la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les +bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en +cercle.</p> + +<p>Elle demanda le sujet de leur conversation.</p> + +<p>—Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, +répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso +nous prouve qu'une femme peut baiser un homme +sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si +ce dernier l'aime d'amour céleste.</p> + +<p>—Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? +demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> +—Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme +que les lèvres—armes de la parole—servent de +porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser +platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers +les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi +Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon +dans le <i>Cantique des cantiques</i>, lorsqu'il parle de +l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi +lèvres à lèvres.»</p> + +<p>—Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, +vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et +brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces +finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il +surprenait sa femme dans les bras de son amant, +dût tolérer...</p> + +<p>—Certainement, répliqua le philosophe de cour, +c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...</p> + +<p>—Permettez-moi d'observer, cependant, que dans +ce cas le mariage...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! +d'amour et non de mariage! s'écria +impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant +ses belles épaules nues.</p> + +<p>—Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois +humaines, continua le chevalier.</p> + +<p>—Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant +en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges. +Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie +aussi élevée, mentionner les lois humaines,—piteuses +créations des peuples,—qui transforment les saints +<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages +que «mari» et «femme!»</p> + +<p>Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui +prêtant plus aucune attention, continua son discours +sur les mystères de l'amour spirituel.</p> + +<p>La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et +passa dans une autre salle.</p> + +<p>Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino +d'Aquila, surnommé l'Unique (<i>Unico</i>), récitait des +vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de +frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé d'enfant, +un sourire langoureux, de vilaines dents et des +yeux dans lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, +brillait une ruse coquine.</p> + +<p>En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna +Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se +domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle +et l'embrassa.</p> + +<p>A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une +dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes, +qui tenait un mouchoir à son nez.</p> + +<p>—Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous +blessée? demanda la donzella Hermelina avec une +compassion maligne.</p> + +<p>Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou +fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.</p> + +<p>—Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même +serait embarrassé de composer un quatrain amoureux, +déclara un des seigneurs.</p> + +<p>Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement +<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> +une main dans ses cheveux, leva les yeux au +plafond.</p> + +<p>—Doucement, doucement, murmurèrent les dames, +messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir +de ce côté, on entend mieux.</p> + +<p>Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement +les cordes et, sur cet accompagnement, le +poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son +sonnet.</p> + +<p>L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé +sa flèche vers le cœur de l'insensible. Mais, ses yeux +étant bandés, il visa mal et, au lieu du cœur</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Dans le tendre nez s'encrête</p> +<p>Et le mouchoir de linon blanc,</p> +<p>De rosée pourpre se mouchète.</p> +</div></div> + +<p>Les dames applaudirent.</p> + +<p>—Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! +Quelle facilité! Oh! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, +lui qui sue des journées entières sur un sonnet.</p> + +<p>—Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? +demandait une de ses adoratrices.</p> + +<p>—Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, +offrait une autre.</p> + +<p>On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.</p> + +<p>Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat +repu au soleil. Puis, il récita un autre sonnet en +l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la +neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé +une perfide vengeance et s'était transformée en +<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> +glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener +dans la cour du palais, la duchesse avait fait +une chute.</p> + +<p>Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il +manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant +sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher +ses traits.</p> + +<p>—Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, +dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.</p> + +<p>—Plus haut que le Dante! renchérit une autre. +Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses +de <i>notre</i> Unico?</p> + +<p>—Madonna, répliqua humblement le poète, vous +exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun +les siennes. En ce qui me concerne, pour vos +applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.</p> + +<p>—Unico! Unico! soupiraient les admiratrices +épuisées d'enthousiasme.</p> + +<p>Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet +dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré +dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à +l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser +d'eau son cœur allumé par les regards de la belle, +Béatrice, n'y tint plus et sortit.</p> + +<p>Elle revint vers les grandes salles, commanda à son +page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui +semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre +et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea +alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient +appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et +<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> +monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la +salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc +et sise dans la tour nord.</p> + +<p>Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la +cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les +papiers importants et les lettres secrètes, introduisit +la clef dans la serrure, mais sentit que cette dernière +était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues; +Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de +la clef, avait mis en sûreté ses papiers.</p> + +<p>Elle s'arrêta, saisie et indécise.</p> + +<p>Derrière les croisées les flocons de neige volaient +comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait, +tantôt hurlait, tantôt pleurait.</p> + +<p>Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture +de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha +de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta. +Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux +murmures des vagues dans les coquillages. Tout à +coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près +d'elle, quelqu'un avait murmuré:</p> + +<p>—Bellincioni... Bellincioni...</p> + +<p>Elle poussa un cri et pâlit.</p> + +<p>—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui +Oui, oui, certainement! Voilà de qui elle saurait +tout... Chez lui, inaperçue... pour qu'on ne la +cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne +puis plus supporter ce mensonge!</p> + +<p>Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni +n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> +devait être seul chez lui à cette heure et appela le +page Ricciardetto qui se tenait à la porte.</p> + +<p>—Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec +un palanquin dans le parc, près de la porte secrète +du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne +n'en sache rien? tu entends?... personne!</p> + +<p>Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut +exécuter les ordres.</p> + +<p>Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules +un manteau de martre, assujettit sur son visage un +masque de soie noire et quelques minutes après se +trouva dans son palanquin qui prenait la direction +de la porte Ticcini où habitait Bellincioni.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en +ruines, une «niche à grenouilles». Il recevait de +nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres, +buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi +la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni +lui-même, le poursuivait «comme une épouse fidèle +et détestée».</p> + +<p>Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en +guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince +comme une crêpe, il achevait de boire un troisième +<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> +broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe +pour le chien favori de madonna Cecilia.</p> + +<p>Le poète tout en observant les derniers charbons +s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se +réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le +manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui +lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements +du vent et songeait au froid de la nuit.</p> + +<p>Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie +composée par lui en l'honneur de la duchesse: +<i>Le Paradis</i>. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était +pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis +longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait +en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les +muscles, de toutes les veines et de tous les os». Même +à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au +palais. La véritable cause de son absence était la +jalousie: il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt +que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon +et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait +su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.</p> + +<p>Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait +au cœur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait +à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa +chambre que tout de suite, raisonnablement, il se +recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans +la vieille fourrure.</p> + +<p>«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le +chantier avec des rythmes merveilleux et en échange +pas un fagot! L'encre est capable de geler, je ne +<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> +pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier? +Les gens convenables ne viennent pas chez moi +et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas +grand.</p> + +<p>Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait +de quatrième pied à son grabat. Il hésita une +minute, se demandant s'il était préférable de grelotter +toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.</p> + +<p>Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, +ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision +désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la +fendit et commença à en jeter les morceaux dans la +cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. +Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains +bleuies vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.</p> + +<p>«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je +moins bien que les autres?</p> + +<p>»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des +Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Bellincion Berti vid'io andar einto</i></p> +<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p> +</div></div> + +<p>«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de +la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un +sonnet. N'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés +de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a +fait couler la source d'Hippocrène au point de la +transformer en une mer qui menace de tout inonder? +Et voilà ma récompense! Je crèverai comme un chien +<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux, +comme si son visage se cachait sous un masque +ou était défiguré par la petite vérole.»</p> + +<p>Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. +Grand, maigre, assis sur les talons devant le feu, +avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau +malade et transi.</p> + +<p>On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il +entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et +le bruit de ses socques sur les briques.</p> + +<p>«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. +Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh! +les impies maudits! Même la nuit ils ne me laissent +en paix...»</p> + +<p>Les marches de l'escalier craquèrent. La porte +s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le +visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans +la chambre.</p> + +<p>Le poète sursauta et la regarda fixement.</p> + +<p>Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.</p> + +<p>—Doucement, madonna, la prévint le poète, le +dossier est cassé.</p> + +<p>Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:</p> + +<p>—A quel bon génie dois-je le bonheur de voir +une aussi belle dame dans mon humble logis?</p> + +<p>«Probablement une commande, un madrigal +amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain! +ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute +seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est +honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> +Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement +y précipita les derniers éclats de la bûche.</p> + +<p>La dame enleva son masque.</p> + +<p>—C'est moi, Bernardo.</p> + +<p>Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut +se retenir au loquet de la porte.</p> + +<p>—Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux +écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...</p> + +<p>—Bernardo, tu peux me rendre un grand service, +dit Béatrice.</p> + +<p>Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:</p> + +<p>—Personne ne peut entendre?</p> + +<p>—Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et +les souris.</p> + +<p>—Écoute, continua lentement la duchesse, en +fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as +écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu +dois avoir du duc des lettres de commande.</p> + +<p>Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.</p> + +<p>—Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, +je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser, +si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...</p> + +<p>—Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... +c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant +Dieu!...</p> + +<p>Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère +brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et +s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours +posé sur lui.</p> + +<p>—Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres +<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> +du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne! +Prends garde, Bernardo! Mes gens attendent en bas. +Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!</p> + +<p>Il tomba à genoux devant elle:</p> + +<p>—Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de +lettres...</p> + +<p>—Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu +dis que tu n'en as pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>La rage s'empara de Béatrice.</p> + +<p>—Attends donc, maudit procureur, je te forcerai +à me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains, +misérable!</p> + +<p>Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou +avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de +son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre, +les bras ballants, clignant impuissamment des paupières, +il ressembla encore davantage à un piteux +oiseau malade.</p> + +<p>«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans +les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien! +tant pis!... Mais je ne trahirai pas le duc!»</p> + +<p>Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de +cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais +jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait +un sang noble, plus pur que celui des mercenaires +romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant +à le prouver.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Bellincion Berti vid'io andar cinto</i></p> +<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> +il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.</p> + +<p>La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la +gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table, +prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers +la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà +remarquée et avait deviné que ce devait être le +<i>studio</i>, la cellule de travail du poète.</p> + +<p>Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec +l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse +lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba +et recula.</p> + +<p>Elle entra dans le temple de la Muse misérable. +Cela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes +taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la +croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre +couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes +mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons +de vagues poèmes.</p> + +<p>Sans accorder la moindre attention à Bernardo, +après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse +fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets +adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux +officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes +comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements +et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète +demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de +coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», +il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, +et racontait comment Ludovic le More se rendant à +un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque, +<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +avait été forcé de rentrer au palais, parce que la +«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son +époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé +les perles sous forme de pluie et de grêle».</p> + +<p>Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua +une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y +découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.</p> + +<p>Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, +leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord, +puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia, +reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était +bien là ce qu'elle cherchait—les brouillons des +poésies commandées pour Lucrezia.—Elle prit la +liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire, +jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine +de ducats, se retira.</p> + +<p>Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la +porte et il resta longtemps au milieu de la pièce, comme +foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait-il, +oscillait comme un navire secoué par la tempête.</p> + +<p>Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit +d'un profond sommeil.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>La duchesse revint au palais.</p> + +<p>Les invités qui avaient remarqué son absence, +murmuraient, se demandaient ce qui avait pu arriver. +<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> +Le duc lui-même s'inquiétait. Elle entra dans la salle, +s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit que, prise +de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses +appartements pour se reposer.</p> + +<p>—Bice, murmura le duc en lui prenant sa main +glacée et tremblante, si tu te sens indisposée, dis-le, +au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. Veux-tu que +nous remettions la seconde partie de la fête à demain? +Du reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.</p> + +<p>—Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète +pas. Depuis longtemps je ne me suis sentie aussi bien +qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je veux voir <i>le +Paradis</i>. Je veux danser.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, +calmé, en baisant avec une tendresse respectueuse la +main de sa femme.</p> + +<p>Les invités se rendirent de nouveau dans la salle +du jeu de paume, où, pour la représentation du +<i>Paradis</i> de Bellincioni, était installée une machine +inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de +Vinci.</p> + +<p>Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé +les lumières, la voix de Léonard retentit:</p> + +<p>—Tout est prêt!</p> + +<p>Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels +d'énormes soleils de glace, brillèrent des sphères de +cristal, emplies d'eau et éclairées intérieurement par +un feu violent qui prenaient les teintes de l'arc-en-ciel.</p> + +<p>—Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina +en désignant le peintre, regardez son visage! Un vrai +<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> +mage! Il serait peut-être capable de soulever le palais +tout entier, comme dans la fable!</p> + +<p>—On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, +murmura la voisine.</p> + +<p>Dans la machine, derrière les sphères de cristal +étaient cachées des caisses rondes. De l'une d'elles sortit +un ange avec de grandes ailes blanches, qui annonça +le commencement de la représentation et dit un des +vers du prologue, en désignant le duc:</p> + +<div class="poem"> +<p>Le grand roi fait tourner les sphères.</p> +</div> + +<p>faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux +avec autant de sagesse que le Tout-Puissant les +sphères célestes. Et, au même moment, les boules de +cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe de la +machine en émettant une vague et étrange musique. +Des cloches d'un verre spécial, inventé par Léonard, +frappées par des touches, produisaient ces sons.</p> + +<p>Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune +d'elles apparurent les dieux correspondants: Jupiter, +Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne, +qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.</p> + +<p>A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois +Grâces helléniques, les Sept Vertus chrétiennes, et +tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des ailes blanches +des anges et de la croix ornée de lampes vertes, symbole +de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les +déesses chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, +accompagnés par la musique des sphères de cristal et +les applaudissements des spectateurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> +—Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare +Visconti assis auprès d'elle. Pourquoi n'avons-nous +pas vu Junon, l'épouse jalouse de Jupiter qui, «arrachant +de ses cheveux son diadème, disperse les perles +sous forme de pluie et de grêle»?</p> + +<p>En entendant ces mots, le duc se retourna vivement +et regarda Béatrice. Elle eut un rire tellement faux +que le duc sentit son cœur se glacer. Mais tout de +suite, elle se domina, et parla d'autre chose, en serrant +plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de +lettres.</p> + +<p>La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait +forte et calme, presque gaie.</p> + +<p>Les invités passèrent dans une autre salle où les +attendait un nouveau spectacle: attelés de nègres, de +léopards, de griffons, de centaures et de dragons, +défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius, +César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques +qui enseignaient que tous ces héros étaient les +précurseurs du duc. Pour apothéose, parut un char +traîné par des licornes, portant un énorme globe, sur +lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure +rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche +de mûrier, sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait +la mort du vieux siècle de Fer et la naissance +du siècle d'Or. A l'étonnement général, l'enfant +doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse +couche de dorure qui couvrait son corps, se sentait +malade. Dans ses yeux effrayés brillaient encore des +larmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> +D'une voix tremblante, il commença le compliment +au duc:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Bientôt, humain, bientôt,</p> +<p>En une beauté nouvelle</p> +<p>Je reviendrai parmi vous,</p> +<p>Sur l'ordre du duc le More,</p> +<p>Insouciant siècle d'Or.</p> +</div></div> + +<p>Les danses reprirent autour du char. L'interminable +compliment ennuya tout le monde. Et l'enfant, debout +sur le faîte, balbutiait de ses lèvres dorées qui se glaçaient:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Sur l'ordre du duc le More,</p> +<p>Insouciant siècle d'Or.</p> +</div></div> + +<p>Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments +un accès de rire et de pleurs serrait sa gorge. Le sang +battait douloureusement à ses tempes. Sa vue s'assombrissait. +Mais son visage restait impénétrable. Elle +souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta +la foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. +Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.</p> + +<p>Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, +elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans +<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> +la haute et sombre salle, obscure et froide comme un +caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la +table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement +aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra +dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale, +hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup, +régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle +distinguait les sons lointains de la musique du bal et +aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, +en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.</p> + +<p>Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, +dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur +s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas +regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans +le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une +fois—long, long, long et plus noir que la nuit,—la +tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage. +Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix +s'étrangla. Elle se leva pour se sauver—ses jambes +fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:</p> + +<p>—Toi... toi encore... pourquoi?</p> + +<p>Lentement il leva la tête.</p> + +<p>Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt +duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa +voix:</p> + +<p>—Pardonne... pauvre... pauvre femme.</p> + +<p>Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla +à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et +perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée +de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à travers +<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> +les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes +sourdes des veilleurs, puis à travers les salles +de fêtes, il chercha le duc en criant:</p> + +<p>—Au secours! au secours!</p> + +<p>Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. +On venait de commencer la danse à la mode durant +laquelle les cavaliers et les dames passaient en farandole +sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un +homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait +sur la cime de l'arc, armé d'une longue trompe. Au +pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les +«amoureux fidèles», le génie les accueillait par une +suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. +Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: +la trompe les assourdissait, les juges les accablaient +de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries, +étaient forcés de fuir.</p> + +<p>Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné +des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des +amants.</p> + +<p>A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait +en courant dans la salle, gémissant:</p> + +<p>—Au secours! au secours!</p> + +<p>Apercevant le duc, il se précipita vers lui.</p> + +<p>—Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.</p> + +<p>—Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... +vite..., venez!</p> + +<p>—Malade?... encore!... où? Parle distinctement!</p> + +<p>—Dans la tour du Trésor...</p> + +<p>Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or +<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> +de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque +sursautait sur sa tête.</p> + +<p>Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait +à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas +se passait quelque chose d'insolite et se tut.</p> + +<p>Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et +subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les +portes, comme un troupeau de moutons saisis de +panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut +à peine le temps de sauter et se foula la jambe.</p> + +<p>Quelqu'un cria:</p> + +<p>—Le feu!</p> + +<p>—Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer +avec le feu! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait +pas Léonard.</p> + +<p>Une autre glapit et s'évanouit.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient +les uns.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.</p> + +<p>—La duchesse est malade...</p> + +<p>—Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un +seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.</p> + +<p>—Impossible! La duchesse était ici à l'instant et +dansait...</p> + +<p>—Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, +Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...</p> + +<p>—Un poison lent et sûr...</p> + +<p>De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. +Là, on ne savait rien encore. Durant la danse +<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> +«Vénus et Zeus», les dames avec un sourire charmeur +promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or, +comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant +elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient +le pied sur la tête, telles des conquérantes.</p> + +<p>Un chambellan accourut, fit de grands gestes et +cria aux musiciens:</p> + +<p>—Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.</p> + +<p>Tout le monde se retourna. La musique se tut. +Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps +égrena encore ses notes grêles.</p> + +<p>Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, +long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches +transversales pour la tête, de deux poignées pour +les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était +conservé de temps immémorial dans les garde-robes +du palais et avait servi pour les couches de toutes les +duchesses de la maison Sforza. Étrange et menaçant +paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le feu des +lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces +femmes en pompeux atours.</p> + +<p>Tout le monde comprit.</p> + +<p>—Si c'est une peur ou une chute, observa une +vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler +un blanc d'œuf cru, mêlé à de la soie pourpre effilochée.</p> + +<p>Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune +action, l'important était d'avaler sept germes d'œuf de +poule délayés dans un jaune.</p> + +<p>Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles +<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> +du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine +un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et +demanda à l'une des servantes qui passait portant du +linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude:</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>Elle ne lui répondit pas.</p> + +<p>Une vieille, sage-femme probablement, le regarda +sévèrement et lui dit:</p> + +<p>—Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu +gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.</p> + +<p>La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, +dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements +et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un +amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant, +avec des mèches de cheveux collées au front et la +bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.</p> + +<p>L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.</p> + +<p>A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, +des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses. +Chacune avait son remède!</p> + +<p>L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la +malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir +sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante; la +troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son +mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur +une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.</p> + +<p>—La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre +d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille +édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose +à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> +De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une +chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme +un enfant:</p> + +<p>—Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne +peux plus! Bice!... Bice!... A cause de moi, maudit.</p> + +<p>Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la +duchesse avait crié d'une voix colère:</p> + +<p>—Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!</p> + +<p>La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une +assiette en fer-blanc.</p> + +<p>—Daignez manger, monseigneur.</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>—De la chair de loup. Il y a une raison à cela: +dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée +se sentira mieux. La chair de loup, c'est la +première chose à faire.</p> + +<p>Le duc, avec une expression soumise et distraite, +s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure +qui s'arrêtait dans sa gorge.</p> + +<p>La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Notre père</p> +<p>Sept loups et une louve mère,</p> +<p>Qui êtes aux cieux et sur la terre;</p> +<p>Vent lève-toi et notre mal</p> +<p>Emporte vite dans le canal.</p> +</div></div> + +<p>«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle +et éternelle. Notre mot sera fort. Amen!»</p> + +<p>Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné +de deux autres docteurs, sortit de la pièce. Le duc se +précipita à leur rencontre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +—Eh bien?</p> + +<p>Ils se taisaient.</p> + +<p>—Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures +sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa +grande miséricorde...</p> + +<p>Le duc lui saisit la main.</p> + +<p>—Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au +nom de Dieu, tentez quelque chose!...</p> + +<p>Les médecins se regardèrent comme des augures, +sentant qu'il fallait le calmer.</p> + +<p>Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit +en latin au jeune docteur au visage impertinent:</p> + +<p>—Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de +la muscade et à du corail rouge pillé.</p> + +<p>—Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air +très bon.</p> + +<p>—La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, +mais malheureusement, Mars est dans le signe du +Cancer, dans la quatrième sphère solaire. De plus, +l'influence d'une date impaire...</p> + +<p>Le vieillard soupira et se tut.</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune +docteur aux yeux rieurs, qu'il faudrait ajouter aux +limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?</p> + +<p>—Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...</p> + +<p>—Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.</p> + +<p>—Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je +puis vous assurer que tout ce que la science...</p> + +<p>—Au diable, la science! cria tout à coup le duc +en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous? +<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> +elle se meurt! Et vous parlez ici de bouillon de limaces +et de fiente de vache!... Misérables! Je vous ferai +tous pendre!</p> + +<p>Et, mortellement triste, il erra par la chambre, +écoutant la plainte continue.</p> + +<p>Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le +prit à part:</p> + +<p>—Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, +sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard, +tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de +grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... +Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, +oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je +donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas +entendre ce cri!...</p> + +<p>Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait +déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre +de chanoines et de moines.</p> + +<p>—Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?</p> + +<p>—Une partie des reliques de saint Ambrosio, la +ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle, +un cheveu de la Vierge.</p> + +<p>—Bon! bon! allez prier!</p> + +<p>Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais +un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se +boucha les oreilles et s'enfuit, traversant les salles sombres, +jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il +tomba à genoux.</p> + +<p>—J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, +maudit! J'ai empoisonné un innocent adolescent, le +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> +duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse, +Protectrice unique, entends ma prière et +pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de +tout, prends mon âme... mais sauve-la!</p> + +<p>Des bribes de pensées stupides se pressaient dans +son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un +récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se +sentant perdu dans un coup de tempête, promit à la +Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire +et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait +la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, +lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions +maintenant, nous aurons le temps d'y songer +plus tard. Du reste, j'espère que la Madone se +contentera d'un cierge plus petit.»</p> + +<p>—A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je +fou?</p> + +<p>Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.</p> + +<p>Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils +transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une +musique douce et du refrain obsédant de <i>l'Enfant +doré</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je reviendrai parmi vous,</p> +<p>Sur l'ordre du More.</p> +</div></div> + +<p>Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla +qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais, +lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les +fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin +d'hiver.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span></p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. +Partout régnait un pénible silence. Il croisa une +femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui +et dit:</p> + +<p>—Son Altesse est délivrée.</p> + +<p>—Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.</p> + +<p>—Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très +faible et désire vous voir. Venez.</p> + +<p>Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, +le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, +étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina +au-dessus d'elle.</p> + +<p>—Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas +Béatrice.</p> + +<p>Le duc donna des ordres. Quelques instants après, +une grande femme élancée, à l'expression fière et +triste, la duchesse Isabelle d'Aragon, la veuve de +Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de +l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur +et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.</p> + +<p>Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis +Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles +de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains, +pria.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +Béatrice, de nouveau, appela son mari.</p> + +<p>—Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... +Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...</p> + +<p>Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait +dire: «Je sais que tu n'as aimé que moi seule.»</p> + +<p>Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:</p> + +<p>—Embrasse-moi.</p> + +<p>Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. +Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira +seulement:</p> + +<p>—Sur la bouche.</p> + +<p>Le moine commença à lire la prière des agonisants.</p> + +<p>Les intimes revinrent dans la chambre.</p> + +<p>Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se +glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement +reçut le dernier soupir de sa compagne.</p> + +<p>—Elle est morte! murmura Marliani.</p> + +<p>Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement +se releva. Son visage était impassible. Il exprimait +non pas la douleur, mais une terrible tension. +Il respirait péniblement et précipitamment, comme +dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement +les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le +cadavre.</p> + +<p>De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard +conserva son calme. De son regard clair et scrutateur +il observait le duc. En de pareils instants la curiosité +de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande +douleur dans la figure humaine, dans les mouvements +<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> +du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle +et superbe manifestation de la nature. Pas une ride, +pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à +son regard impartial et clairvoyant.</p> + +<p>Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre +le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit +dans les appartements inférieurs.</p> + +<p>Les bougies achevaient de se consumer et de larges +larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des +salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné, +informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient +les pompeuses allégories qui glorifiaient le More +et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, +d'Auguste, de Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de +la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait +personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et +commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut, +sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné +le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, +ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés +dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier +souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps +nu et doré.</p> + +<p>Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant +ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement. +L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de +grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura:</p> + +<p>—A la maison, à la maison...</p> + +<p>—Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda +Léonard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> +—Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que +j'ai froid!</p> + +<p>Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Bientôt parmi vous, bientôt,</p> +<p>En une beauté nouvelle,</p> +<p>Je reviendrai parmi vous,</p> +<p>Sur l'ordre du More,</p> +<p>Insouciant siècle d'Or!</p> +</div></div> + +<p>Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y +enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans +le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité +du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme +des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo +était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto +Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin +pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu +que le petit pouvait être empoisonné par la dorure. +L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, +revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec +l'intention de passer chez un pharmacien acheter les +ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de +rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.</p> + +<p>Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la +curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai +pas. Le principal, les rides au-dessus des +sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque +enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui +rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable +<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> +douleur et de joie infinie—d'après +le témoignage de Platon, divisées en bases dont les +cimes se joignent.</p> + +<p>Il sentit le gamin frissonner.</p> + +<p>«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste +sourire.</p> + +<p>—Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec +une pitié infinie.</p> + +<p>Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le +serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement, +que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le +caressait et le berçait.</p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier +1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre +heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme, +n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et +de manger.</p> + +<p>Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.</p> + +<p>Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, +écrivit à Isabelle d'Este, sœur de la défunte duchesse, +une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de +Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait plus agréable +de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne +<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> +pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre +douleur.»</p> + +<p>Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses +proches, et consentait à prendre un peu de nourriture. +Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur +une planche que tenait devant lui Ricciardetto.</p> + +<p>Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des +funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo +Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne +ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit +il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis +il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa +de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se +donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails, +décidait exactement le poids des énormes cierges de +cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de +velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité +de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution +aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte. +Choisissant le drap pour les vêtements de deuil +des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le +regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. +Pour lui-même, il commanda un costume solennel de +«grand deuil» en drap grossier, tailladé de façon à +imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.</p> + +<p>L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans +la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs, +les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues +trompettes ornées d'oriflammes de soie noire; les tambours +<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> +battaient aux champs; la visière du heaume baissée, +des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, +les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours +noir brodé de croix blanches; des moines de tous les +couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges +de six livres allumés; l'archevêque de Milan était entouré +de son clergé et des chœurs. Derrière le char énorme, +tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également +en argent soutenant la couronne ducale, marchait +le duc, son frère le cardinal Ascanio, les +ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de +Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, +les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie, +les commerçants notables et enfin l'incalculable foule +populaire.</p> + +<p>Le cortège était si long que, au moment où le commencement +entrait dans l'église Maria delle Grazie, la +fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus +tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone +d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même +en italien et Merula l'avait traduite en latin.</p> + +<p>«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu +le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant +j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne. +Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, +c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables +aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de +Milan. 1497, troisième de janvier.»</p> + +<p>Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée +en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus +<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> +du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de +Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme +simple du marbrier qui, après avoir achevé +son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée +sur le côté et fermant un œil, fit claquer sa langue:</p> + +<p>—Ce n'est pas un tombeau—c'est un jouet!</p> + +<p>La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits +des maisons, la neige étalait sa blancheur. L'atmosphère +était imprégnée de cette fraîcheur, pareille au +parfum des muguets et qui semble la senteur de la +neige.</p> + +<p>Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans +la chambre semblable à un caveau, sombre, étouffante, +tendue de taffetas noir, les volets clos, éclairée seulement +par des cierges d'église. Durant les premiers jours +qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette +cellule obscure.</p> + +<p>Ayant causé avec l'artiste de la <i>Sainte Cène</i> qui +devait rendre célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de +Béatrice, le duc lui dit:</p> + +<p>—Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection +l'enfant qui avait représenté la naissance du +siècle d'Or, à cette fatale fête. Comment va-t-il?</p> + +<p>—Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement +de la sérénissime duchesse:</p> + +<p>—Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... +Comme c'est étrange!</p> + +<p>Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa +Léonard:</p> + +<p>—Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre +<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> +siècle d'Or est mort avec notre épouse admirable! +Nous l'avons enterré avec Béatrice, car il ne pouvait +et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas? +quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!</p> + +<h3 class="p2">XII</h3> + +<p>Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le +duc ne quittait pas ses vêtements noirs déchiquetés et, +sans s'asseoir à table, mangeait sur une planche que +tenaient devant lui des chambellans. «Après la mort +de la duchesse, écrivait dans ses <i>Lettres secrètes</i> +Marino Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est +devenu dévot, suit tous les offices, jeûne, vit dans la +continence,—du moins on le dit,—et dans toutes +ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la +journée, préoccupé par les affaires de l'État, le duc se +trouvait distrait, bien que là encore Béatrice lui manquât. +Mais, la nuit, l'ennui le rongeait doublement. +Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de seize ans, +époque de son mariage, autoritaire, vive comme une +écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, +qu'elle se cachait dans les armoires afin de ne pas +paraître aux réceptions solennelles, si vierge que, +durant trois mois après leurs épousailles, elle se défendait +<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> +encore contre ses attaques amoureuses, des ongles +et de la dent, comme une amazone.</p> + +<p>Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva +encore d'elle, la vit en sa propriété favorite de Cusnago, +qu'elle aimait tant. En s'éveillant, le duc s'aperçut +que ses oreillers étaient humides de larmes.</p> + +<p>Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du +cercueil de sa femme, déjeuna avec le prieur et longtemps +causa avec lui de la question qui, à ce moment, +bouleversait tous les théologiens d'Italie,—l'immaculée +conception de la Vierge Marie. Puis au crépuscule, +sortant directement du monastère, le duc se dirigea +vers la demeure de madonna Lucrezia.</p> + +<p>Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa +<i>crainte de Dieu</i>, non seulement il n'avait pas abandonné +ses maîtresses, mais il s'était, au contraire, davantage +attaché à elles. Les derniers temps, madonna Lucrezia et +la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la réputation +d'«héroïne savante», <i>dotta eroina</i>, comme on s'exprimait +alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était +simple et bonne, quoiqu'un peu exaltée. La mort de +Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action chevaleresque, +semblable à celles qu'elle lisait dans les romans +et dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida +d'unir son amour à celui de sa jeune rivale pour consoler +le duc. Lucrezia, d'abord, l'évita et la jalousa, +mais <i>l'héroïne savante</i> la désarma par sa magnanimité. +Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange +amitié féminine.</p> + +<p>L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de +<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> +Ludovic. La comtesse Cecilia désira en être la marraine +et, avec une tendresse exagérée,—bien qu'elle eût +elle-même des enfants du duc,—elle se prit à s'occuper +de l'enfant, de son <i>petit-fils</i>, comme elle l'appelait. +Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses +s'étaient réconciliées. Il commanda à son poète un +sonnet dans lequel Cecilia et Lucrezia étaient comparées +au <i>crépuscule</i> et à <i>l'aurore</i>.</p> + +<p>Lorsqu'il entra dans le calme <i>studio</i> du palais Crivelli, +il aperçut les deux femmes assises côte à côte +près de la cheminée. Comme toutes les dames de la +cour, elles portaient le grand deuil.</p> + +<p>—Comment se sent Votre Altesse? lui demanda +Cecilia, «le crépuscule» opposé à l'«aurore», mais +tout aussi belle, avec sa peau mate, ses cheveux roux +ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme +les eaux calmes des lacs de montagne.</p> + +<p>Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude +de se plaindre de sa santé. Ce soir-là, il ne se sentait +pas plus mal que de coutume. Mais il prit un air langoureux, +soupira profondément et dit:</p> + +<p>—Jugez vous-même, madonna, quel peut-être +l'état de ma santé! Je ne songe qu'à une chose: +rejoindre le plus vite possible ma colombe...</p> + +<p>—Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas +ainsi, s'écria Cecilia, c'est un grand péché! Si madonna +Béatrice vous entendait!... Toutes nos peines +viennent de Dieu et nous devons les accepter avec +reconnaissance...</p> + +<p>—Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure +<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> +pas. Je sais que le Seigneur s'occupe de nous, +plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui pleurent, +est-il dit, ils se consoleront.</p> + +<p>Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, +il leva les yeux au plafond:</p> + +<p>—Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, +de ne pas avoir abandonné le malheureux veuf!</p> + +<p>Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit +deux papiers de sa poche. L'un était l'acte de donation +des terres de la villa Sforzesca au monastère delle +Grazie.</p> + +<p>—Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous +pas cette terre?</p> + +<p>—La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, +je n'aime plus rien. Et faut-il beaucoup de +terre pour un homme?</p> + +<p>Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la +comtesse, câlinement, lui ferma la bouche de sa main +rose.</p> + +<p>—Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.</p> + +<p>Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et +malin reparut sur ses lèvres.</p> + +<p>Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des +terres, prés, bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, +faite par le duc à madonna Lucrezia Crivelli et à son +fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation comprenait +également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée +par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut +les dernières lignes de l'acte: «Cette femme, dans +ses merveilleuses et rares relations amoureuses, nous a +<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> +prouvé un tel dévouement et des sentiments si élevés, +que souvent, communiant avec elle, nous obtenions +une infinie béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»</p> + +<p>Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son +amie, les yeux pleins de larmes maternelles:</p> + +<p>—Tu vois, petite sœur, je te disais qu'il avait +un cœur d'or! Maintenant, mon petit-fils Paolo est +le plus riche héritier de Milan!</p> + +<p>—Quelle date aujourd'hui? demanda le More.</p> + +<p>—Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.</p> + +<p>—Le 28! répéta-t-il pensif.</p> + +<p>Juste à cette date, un an auparavant, la défunte +duchesse était venue à l'improviste au palais Crivelli +et avait failli trouver son mari auprès de sa maîtresse.</p> + +<p>Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était +clair et douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, +le feu de même flambait dans la cheminée et au-dessus +dansaient les Amours nus qui jouaient avec les +instruments du saint supplice. Et sur la table ronde, +couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau +Baluca Aponitana, des rouleaux de musique et une +mandoline. La porte était ouverte dans la chambre +et plus loin, dans la salle d'atours, se profilait l'armoire +dans laquelle le duc s'était caché.</p> + +<p>Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce +même instant, entendre frapper à la porte d'entrée, +voir arriver la servante affolée, criant: «Madonna +Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, comme +un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix +<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> +de «son admirable fillette». Hélas! tout était fini à +jamais!</p> + +<p>Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes +roulèrent le long de ses joues.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! +s'écria la comtesse Cecilia émue. Câline-le donc! +câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment +n'as-tu pas honte?</p> + +<p>Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de +son amant.</p> + +<p>Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût +de cette anormale amitié. Elle voulut se lever et partir, +baissa les yeux et rougit. Néanmoins, elle prit la +main du duc. Il lui sourit à travers ses larmes et +appuya la main de Lucrezia sur son cœur.</p> + +<p>Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son +fameux portrait peint douze ans auparavant par Léonard, +elle chanta <i>la vision</i> de Pétrarque:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Levommi il pensier in parte ov'era</i></p> +<p><i>Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra.</i></p> +</div></div> + +<p>Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva +les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe, +sanglotant et tendant les bras dans le vide:</p> + +<div class="poem"> +<p>—Et avant le soir j'ai fini ma journée!</p> +</div> + +<p>—Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... +Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous +bénit tous les trois... O Bice, Bice!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> +Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et +en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. +Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement +sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, se leva, et +désignant le duc à Lucrezia,—telle une sœur confiant +à sa sœur son frère malade—elle sortit, non dans la +chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le +«Crépuscule» ne jalousait pas «l'Aurore», car elle +savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et +qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore +plus enivrante sa toison rousse.</p> + +<p>Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement +brusque, presque grossier, et l'assit sur ses +genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient +pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait +un sourire polisson.</p> + +<p>—Tu es comme une nonne—toute noire! dit-il +en riant—et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia. +Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied! +Le noir rend ta peau plus blanche!</p> + +<p>Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout +à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur +entre les plis de l'étoffe de deuil. Lucrezia cacha son +visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant +joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde +en brandissant les instruments du saint supplice: +les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il +semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient +malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient +en se glissant sous la vigne de Bacchus pour +<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> +regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que +leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de +rire contenu.</p> + +<p>De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline +et le chant de la comtesse Cecilia:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.</i></p> +<p><i>La rividi, più bella e meno altera.</i></p> +</div></div> + +<p>Et les petits dieux antiques, entendant les vers de +Pétrarque, riaient comme des fous.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="center"><b>LES JUMEAUX</b></p> + +<p class="center"><b>1498-1499</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p><i>In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di +quelli, quando contempla.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p> + +<p>Les sens appartiennent à la terre; la raison est +en dehors des sens, quand elle contemple.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>.</p> + +<p>Le ciel en haut—le ciel en bas.<br /> +Ουρανος ανω, ουρανος χαδω. +</p> + +<p class="right">(<span class="smcap">TABULA SMARAGDINA</span>.)</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>—Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan +Indien, au sud de l'île de Taprobane, il y a +l'inscription «Phénomènes marins, les Sirènes». +Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris +<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> +en arrivant à cet endroit de ne pas trouver de +sirènes. Pourquoi souriez-vous?</p> + +<p>—Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.</p> + +<p>—Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, +à l'existence des sirènes. Et que diriez-vous des +sciapodes qui se cachent du soleil à l'ombre de leurs +pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des pygmées +qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert +de lit et l'autre de couverture? Ou encore si je vous +parlais de l'arbre qui, au lieu de fruits, produit des +œufs, desquels sortent des oisillons couverts de duvet +jaune comme les canards et dont la chair a un goût de +poisson, si bien qu'on en peut manger même les +jours de maigre? Ou bien de cette île sur laquelle +ont débarqué des mariniers qui, après avoir allumé du +feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se trouvaient +pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a +été conté par un vieux loup de mer à Lisbonne, un +homme sobre, qui m'a juré, par la chair et le sang +du Christ, qu'il me disait la vérité.</p> + +<p>Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte +de l'Amérique, la semaine des Rameaux, le +6 avril 1498, à Florence, non loin du Vieux Marché, +dans une chambre au-dessus des caves de la maison +Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises +à Séville, y dirigeait des chantiers de construction +de navires destinés aux terres découvertes par +Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de Pompeo, rêvait +depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même +l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de +<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> +Gama, lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à +cette époque, appelée par les Italiens le mal français +et par les Français le mal italien, par les Polonais le +mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, et +par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était +fait soigner par les docteurs de toutes les facultés et +attachait les emblèmes en cire de Priape à tous les +autels. Brisé par la paralysie, condamné pour l'existence, +il gardait une extraordinaire activité cérébrale, +et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à +lire des livres et à consulter des cartes, il faisait des +voyages imaginaires et découvrait des terres inconnues.</p> + +<p>Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères +célestes, de sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait +sa chambre pareille à une cabine de navire. A travers +la fenêtre ouverte sur la loggia, se voyait le crépuscule +d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la +lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le +parfum des condiments exotiques: carry, muscade, +girofle, cannelle.</p> + +<p>—Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant +ses jambes enveloppées, il n'est pas dit pour rien: +«La foi transporte les montagnes.» Si Colomb avait +douté comme vous, il n'aurait rien fait. Convenez que +cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite +d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le +Paradis Terrestre!</p> + +<p>—Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous +par cela, Guido?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> +—Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez +pas appris que, d'après les observations de Colomb +sur l'étoile polaire au méridien des îles Açores, il +avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on +l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire +surmontée d'une excroissance, tel un sein de femme? +Justement, sur cette excroissance, se trouve une montagne +dont la cime s'appuie dans la sphère lunaire, +et là est le Paradis...</p> + +<p>—Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions +de la science.</p> + +<p>—La science! dit Guido en haussant avec mépris les +épaules. Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la +science? Je vous citerai les paroles de son «Livre +prophétique», <i>Libro de las Profecias</i>: «Ni la mathématique, +ni des cartes géographiques, ni des déductions +de la raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, +mais simplement la prophétie d'Isaïe sur la nouvelle +terre.»</p> + +<p>Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs +articulaires le reprenaient. Léonard appela les domestiques, +qui emportèrent le malade dans sa chambre.</p> + +<p>Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de +Colomb concernant la marche de l'étoile polaire et y +trouva de si grossières erreurs qu'il n'en voulut croire +ses yeux.</p> + +<p>—Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On +pourrait supposer qu'il a découvert le Nouveau-Monde +par hasard, comme on butte sur un objet dans les ténèbres, +et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a +<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> +découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis +Terrestre. Il mourra sans le savoir.</p> + +<p>Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans +laquelle Colomb annonçait à l'Europe sa découverte.</p> + +<p>Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier +des cartes. Par instants, il sortait sur la loggia, +contemplait les étoiles et en songeant au prophète de la +nouvelle terre et du nouveau ciel, cet étrange visionnaire +à cœur et cerveau d'enfant, involontairement il +comparaît sa destinée à la sienne:</p> + +<p>—Quelles grandes choses il a faites et combien il +savait peu! Tandis que moi, malgré tout mon savoir, +je suis immobile comme ce Berardi brisé par la paralysie. +Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus +et je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!—disent +les uns.—Mais la foi parfaite et la science parfaite, +n'est-ce pas la même chose? Mes yeux ne voient-ils +pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète +aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on +soit clairvoyant pour savoir et aveugle pour agir?</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. +Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes +des maisons. De la rue monta le bruit des pas +et des voix.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> +On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et +rappela au maître que ce même jour—le samedi +des Rameaux—devait avoir lieu le «duel du feu».</p> + +<p>—Quel duel? demanda Léonard.</p> + +<p>—Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano +Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier. +Celui qui restera intact prouvera son droit devant +Dieu, expliqua Beltraffio.</p> + +<p>—Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux +spectacle.</p> + +<p>—Ne viendrez-vous pas?</p> + +<p>—Non, tu vois, je suis occupé.</p> + +<p>L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:</p> + +<p>—En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. +Il m'a promis de venir nous chercher et de +nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout. +C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je +pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel +est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce +moment, nous arriverions encore...</p> + +<p>Léonard sourit.</p> + +<p>—Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le +miracle?</p> + +<p>Giovanni baissa les yeux.</p> + +<p>—Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!</p> + +<p>A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, +homme vif et mobile comme s'il avait du mercure +au lieu de sang dans les veines, le principal +espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible +ennemi de Savonarole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> +—Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que +vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une +voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est +pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel +que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de +physique!</p> + +<p>—Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le +brasier? murmura Léonard.</p> + +<p>—Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce +point, certainement fra Domenico ne reculera pas +devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux +mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits +et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans +le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre +part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en +tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos +libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous +que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les +visages des dévots, si tous les deux brûlaient!</p> + +<p>—Il est impossible que Savonarole ajoute foi à +cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.</p> + +<p>—Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout +au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer, +mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace +contre lui-même. Maintenant, ils en bavent +tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y +a aussi de la mathématique, non moins curieuse que +la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas +un miracle, de façon que deux et deux fassent non +pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles +<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> +et à la très grande honte d'impies libres penseurs +tels que vous et moi?</p> + +<p>—Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un +regard méprisant à Paolo.</p> + +<p>Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. +Les visages avaient des expressions ravies et curieuses, +pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez +Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele, +là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea +Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses +doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les +uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les +huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que +devait résoudre le duel du feu:</p> + +<p>I.—L'Eglise de Dieu se renouvellera.</p> + +<p>II.—Dieu la châtiera.</p> + +<p>III.—Dieu la transformera.</p> + +<p>IV.—Après le châtiment, Florence se renouvellera +également et dominera tous les peuples.</p> + +<p>V.—Les infidèles se convertiront.</p> + +<p>VI.—Tout cela est imminent.</p> + +<p>VII.—L'excommunication de Savonarole par le +pape Alexandre VI est sans effet.</p> + +<p>VIII.—Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication +ne pèchent pas.</p> + +<p>Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo +s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.</p> + +<p>—Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même +d'un malheur, disait un vieil ouvrier.</p> + +<p>—Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, +<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> +répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun +péché...</p> + +<p>—La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous +demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes? +Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»</p> + +<p>—Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui +qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne +de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne +pas faire de miracle, puisque nous croyons.</p> + +<p>—Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent +diverses voix.</p> + +<p>—Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico +ou fra Girolamo?</p> + +<p>—Ensemble...</p> + +<p>—Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne +subira pas l'épreuve.</p> + +<p>—Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si +ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et +ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent +de San Marco.</p> + +<p>—Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un +mort?</p> + +<p>—Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection +d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape, +lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous +approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre +tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel +le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»</p> + +<p>—Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. +<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> +Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous +apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des +miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.</p> + +<p>—<i>Amen! Amen!</i> murmurait la foule.</p> + +<p>Et les visages pâlissaient, une étincelle démente +s'allumait dans les yeux.</p> + +<p>La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. +Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio. +Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin +et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, +reconnaître le sourire de Léonard.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>En approchant de la place de la Seigneurie, ils se +trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo +dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire +conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des +places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.</p> + +<p>Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille +foule. Non seulement la place, mais les loggia, les +tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde. +S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre +ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en +grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait +pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues +<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> +étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois, +gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que +les hommes désarmés.</p> + +<p>Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur +expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit +passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs +de bûches enduites de goudron et saupoudrées de +poudre.</p> + +<p>De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, +ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra +Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant +le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe +de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez +Dieu!... chantaient les dominicains.—Sa grandeur +est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible +tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»</p> + +<p>La foule répondit dans un cri frémissant:</p> + +<p>—Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute +éternité!</p> + +<p>Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent +place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par +une cloison.</p> + +<p>Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher +et à y entrer.</p> + +<p>La perplexité, la tension devenaient insupportables; +les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient +la tête pour mieux voir; d'autres se signaient, +égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:</p> + +<p>—Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!</p> + +<p>L'atmosphère était étouffante. Les roulements du +<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> +tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient. +Le soleil brûlait.</p> + +<p>Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus +de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques +toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.</p> + +<p>—Signori! signori! répétait un vieillard, le nez +chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie +derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance +n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...</p> + +<p>—Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en +ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs +sottises.</p> + +<p>—Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils +désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le +feu et que tout soit dit!</p> + +<p>—Permettez, c'est un meurtre...</p> + +<p>—Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles +de moins sur la terre!</p> + +<p>—Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut +qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question +délicate, théologique...</p> + +<p>—Alors, que le pape décide.</p> + +<p>—Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. +Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait +rétablir le calme dans la ville par cette épreuve, +il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement +dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous +terre, tous les moines et tous les curés!</p> + +<p>—Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on +prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines. +<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> +Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au +moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.</p> + +<p>—Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre +pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle +panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le +saigner.</p> + +<p>—Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard +au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends +les premiers citoyens de la ville tenir de pareils +discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou +mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de +nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient +voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants!</p> + +<p>Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui +semblaient ne pas devoir prendre fin.</p> + +<p>Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé +l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma +que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements +inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis +entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On +lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que +celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements. +On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait +dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara +qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. +Alors, les Franciscains objectèrent que les +élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le +sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient +de prouver que le Saint-Sacrement ne peut +<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> +brûler, que dans le feu périra seulement le <i>modus</i> et +non l'éternelle <i>substance</i>. Une insoluble discussion +scolastique s'engagea.</p> + +<p>La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. +Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue +des Lions, <i>via dei Leoni</i>, où l'on gardait dans une +fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de +Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la +bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du +repas des fauves.</p> + +<p>Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de +l'infamie de son peuple, rugissait de colère.</p> + +<p>A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement +beaucoup plus terrible d'humains avides:</p> + +<p>—Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! +Le miracle!</p> + +<p>Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit +de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de +son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.</p> + +<p>Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:</p> + +<p>—Il a peur!</p> + +<p>Et toute la foule répéta ce cri.</p> + +<p>—Frappez, frappez les cagots!</p> + +<p>Et Giovanni vit sur tous les visages une expression +de férocité.</p> + +<p>Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu +qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.</p> + +<p>Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le +tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur +Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fallut +<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> +plus songer au duel du feu: le passage entre les +deux murs de bûches s'était transformé en torrent +tumultueux.</p> + +<p>—Voilà bien les moines! riait la foule. En allant +dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le +miracle!</p> + +<p>Un détachement de soldats accompagnait Savonarole +à travers la populace furieuse.</p> + +<p>Le cœur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la +pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité +et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les +yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard +remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la +main, comme le jour du «Bûcher des Vanités», il +l'emmena hors de la foule.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le lendemain, dans cette même pièce de la maison +Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste +démontrait à messer Guido la stupidité des assertions +de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant +situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.</p> + +<p>Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, +discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista, +comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se +<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> +plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa +chambre.</p> + +<p>—Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne +veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole, +il lui faut le miracle!</p> + +<p>Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait +distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable +où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant +le Clou sacré:</p> + +<p>«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! +Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des +qualités indispensables: car si elle doit pousser un +corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle +sur son chemin, tu as commandé que la force du +coup produisît un nouveau mouvement, recevant en +échange du chemin non parcouru différents heurts et +diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier +Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences +à découler par la voie la plus rapide de la cause. +Voilà le miracle!»</p> + +<p>Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du +Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, +l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier +Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite +sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», +il y avait corrélation.</p> + +<p>Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements +de la journée.</p> + +<p>La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico +de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à +<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span> +s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons +et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le +couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment +des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges +allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de +bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de +l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons +furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait +grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres. +L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la +croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque +coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. +Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il +s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés +en prison.</p> + +<p>En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou +feignaient de vouloir les défendre contre les injures +de la populace.</p> + +<p>Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:</p> + +<p>—Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a +frappé!</p> + +<p>D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, +comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, +et grognaient:—La clef, la clef, qui a vu la clef +de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il +parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait +d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.</p> + +<p>Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les +<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> +petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et +des œufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au +premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant +toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient +se rassasier:</p> + +<p>—Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! +Antechrist!</p> + +<p>Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de +la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment +où frère Savonarole franchissait la porte du +cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, +un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou +dans le postérieur en criant:</p> + +<p>—Voilà d'où sortaient ses prophéties! <i>Egli ha la +profezia nel forame!</i></p> + +<p>Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent +Florence.</p> + +<p>Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail +qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du +Christ dans la <i>Sainte-Cène</i>.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi +des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de +France, Charles VIII, mourut subitement.</p> + +<p>Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur +<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> +au trône qui devait prendre le nom de Louis XII, +le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des +Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier +duc milanais, il se considérait comme l'unique +héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir +après avoir réduit en cendres «le repaire des +brigands Sforza».</p> + +<p>Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu +à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», <i>scientifico +duello</i>, qui lui avait tellement plu, qu'il en +avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait +qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait +la dispute, mais on se trompa, car le More +avait calculé profitable pour lui de montrer à ses +ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le +doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en +Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les +sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône +était gardé non seulement par les armes, mais encore +par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur +des Muses.</p> + +<p>Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent +donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université +de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant +l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, +gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture +ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la +cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc +de chaque côté du trône, étaient assises madonna +Lucrezia et la comtesse Cecilia.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> +La séance débuta par un discours de Giorgio Merula +qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas, +Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus, +prouvait que la nouvelle Athènes—Milan—avait +dépassé l'antique.</p> + +<p>Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée +Conception, et la dispute médicale posa ces +questions:</p> + +<p>«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les +laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson +est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète +de la nature? Dans quelle partie du corps +s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ +lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance? +La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»</p> + +<p>Ensuite vint la dispute philosophique sur la question +de savoir si la toute première matière était hétérogène +ou homogène?</p> + +<p>—Que signifie cet apophtegme? demandait un +vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux, +aux yeux troubles, grand docteur ès scolastique qui +embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée +distinction entre <i>quidditas</i> et <i>habitas</i> que personne +ne parvenait à la comprendre.</p> + +<p>Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. +Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura +quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela +auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la +discussion.</p> + +<p>—Messer, insista la comtesse, soyez aimable, +faites-le pour moi...</p> + +<p>—Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne +joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte? +Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après +tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau +est toujours plein des plus superbes chimères...</p> + +<p>—Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, +madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne +sais...</p> + +<p>Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas +et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa +parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il +lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait +pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations +dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. +Même dans la conversation, il balbutiait, +s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les +orateurs et les littérateurs des «bavards» et des +«barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les +<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> +enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez +les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé +de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un +tel art!» pensait-il.</p> + +<p>Mais plus Léonard se récusait, plus les dames +insistaient.</p> + +<p>—Messer, chantaient-elles en chœur, en l'entourant, +s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez +quelque chose... Racontez-nous quelque chose de +gentil...</p> + +<p>—Comment les hommes voleront, proposa la +jeune Fiordeliza.</p> + +<p>—Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie +noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment +on fait sortir les morts de leur tombe...</p> + +<p>—Madonna, je puis vous assurer que jamais je +n'ai fait parler les morts...</p> + +<p>—Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. +Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...</p> + +<p>Léonard ne savait refuser rien à personne.</p> + +<p>—Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il +intimidé.</p> + +<p>—Il consent! il consent! applaudit Hermelina. +Messer Léonard va parler. Écoutez!</p> + +<p>—Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la +Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit +par suite de son grand âge.</p> + +<p>—Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en +médecine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> +—On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?</p> + +<p>—Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler +lui-même.</p> + +<p>—De Vinci? Un docteur ou un licencié?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, +simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...</p> + +<p>—Un peintre? Alors il traitera de la peinture...</p> + +<p>—Non, des sciences naturelles.</p> + +<p>—Mais, les artistes sont donc devenus maintenant +des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels +ouvrages a-t-il écrits?</p> + +<p>—Aucun. Il ne publie pas.</p> + +<p>—Il ne publie pas?</p> + +<p>—Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit +un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin +qu'on ne puisse pas comprendre.</p> + +<p>—Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main +gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement +pour se distraire de ses travaux et amuser +le duc et les belles dames?</p> + +<p>—Nous allons voir.</p> + +<p>—Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire +les gens de cour. Et puis les artistes sont si +drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il, +un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que +ce Léonard.</p> + +<p>Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle +surprenant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> +Léonard adressa un dernier regard suppliant au +duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse +Cecilia le menaça du doigt.</p> + +<p>—Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. +J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon +Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui +me passera par la tête—pourvu qu'ils me laissent +tranquille.</p> + +<p>Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et +examina la savante assistance.</p> + +<p>—Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il +balbutiant et rougissant comme un écolier—c'est +pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance +du duc... Non, je veux dire... il me semble... +en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.</p> + +<p>Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, +des empreintes de plantes et de coraux, trouvés +dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la +mer—témoins ultra-antiques des transformations +subies par la terre—puisque là où se trouvent maintenant +les plaines et les montagnes, il y avait deux +océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon, +crée et détruit les montagnes. En s'approchant du +milieu des mers, les bords grandissent et les mers +intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus +que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le +Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même +avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée +en plaines sablonneuses, semblables à celles de +<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> +l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans +l'Océan en face de Gibraltar.</p> + +<p>—Je suis convaincu, conclut Léonard, que +l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée +jusqu'à présent par les savants, peut être le début +d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir +de la terre.</p> + +<p>Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines +de confiance dans la science—en dépit de sa modestie—si +différentes des utopies pythagoriques de +Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que +lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: +Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une +nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un +ignorant?</p> + +<p>—Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, +dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne +pour un enfant, nous souhaiterions vivement +que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique +se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent +sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc +de sable!</p> + +<p>Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. +La direction était donnée et les girouettes courtisanesques +suivirent le vent. Le recteur de l'Université +de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux +blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant +dans son sourire plat la moquerie du duc:</p> + +<p>—Les renseignements que vous nous avez communiqués, +messer Leonardo, sont fort curieux. Mais +<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> +je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il +pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, +au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais +tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous +voulez baser une nouvelle science,—n'est-il pas plus +simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages +par le déluge?</p> + +<p>—Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans +aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui +parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante +même; je sais, tout le monde parle du déluge. +Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: +le niveau de l'eau au temps du déluge était +de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes. +Conséquemment, les coquillages jetés par les +vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, +messer Gabriele, directement du centre, et +non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas +dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre, +selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, +non par couches successives, comme nous l'observons. +Et remarquez—voilà ce qui est curieux!—les +animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les +huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent +séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons +les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, +personnellement, plusieurs fois j'ai observé les +dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane, +en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites +qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, +<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> +mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant +le flux, il me sera facile également de repousser cette +assertion, car le coquillage est un animal aussi lent, +si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage +jamais, mais rampe seulement sur le sable et les +pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il +puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées. +Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une +période de quarante jours—durée du déluge, d'après +Moïse—il ait pu franchir les deux cent cinquante +milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique? +Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant +l'expérience et l'observation, juge la nature d'après +les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la +curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.</p> + +<p>Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le +monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.</p> + +<p>Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, +messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa +en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication: +les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect» +d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes +couches de terre, sous l'action magique des +étoiles.</p> + +<p>Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé +erra sur les lèvres de Léonard.</p> + +<p>—Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, +répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au +même endroit, ait pu créer des animaux non seulement +de diverses espèces, mais de différents âges, +<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> +vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des +coquilles, comme d'après les cornes des bœufs et des +moutons, d'après le cœur des arbres, on pouvait +exactement formuler en années et même en mois, la +durée de leur existence? Comment expliquerez-vous +que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes +emplies de sable, de limon, avec des pinces +de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats +de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes +délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les +plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence +des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je +suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas +une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence +des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes +les sciences sont inutiles...</p> + +<p>Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole +et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion +n'était pas régulière, car des deux l'un: ou +la question des animaux déterrés appartenait à la +science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique +et alors il est inutile d'en parler puisqu'on +ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien +la question se rapportait à la réelle, grande connaissance, +la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire +de discuter d'après les règles de la dialectique, en +élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.</p> + +<p>—Je sais, dit Léonard avec une expression encore +plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites +<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> +allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement +tout cela, ce n'est pas cela...</p> + +<p>—Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, +messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce +qui <i>n'est pas cela</i> à votre avis?</p> + +<p>—Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... +autre chose que les coquillages. Je pense que... en un +mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, +il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.</p> + +<p>—Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de +vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, +de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes +qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, +tout cela alors serait?...</p> + +<p>—Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement +Léonard. Je reconnais la grandeur des +antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont +suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître +une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. +Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé +les autres pour plusieurs siècles. Car discutant +de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne +pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments +logiques—on les remplace par des cris. Celui +qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité +est unique et quand elle a été prononcée, tout le +monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que +la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on +discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total +<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> +des angles dans le triangle est égal aux deux angles +droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne +disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses +servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive +jamais dans les sciences prétendues sophistiques...</p> + +<p>Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir +regardé son adversaire, il se tut.</p> + +<p>—Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, +messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant +encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. +Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. +Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur +l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent +pas à l'expérience, et qui ne peuvent être +«prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même, +mais affirmées par l'immuable témoignage de +l'Écriture Sainte...</p> + +<p>—Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en +fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion +les livres inspirés par Dieu, car ils sont la +substance de la plus haute vérité...</p> + +<p>On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara +de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, +les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages +furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement +les épaules.</p> + +<p>—Assez! assez!...—Permettez-moi de répondre, +messer,...—Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une +ineptie!...—Je demande la parole...—Platon et Aristote!... +Tout cela ne vaut pas un œuf pourri... +<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> +Comment permet-on?...—Les vérités de notre très +sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...</p> + +<p>Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. +Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se +croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice +infranchissable qui le séparait d'eux et sentait +croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais +contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, +de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses +nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait +de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.</p> + +<p>Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps +ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la +discussion avec un vif plaisir.</p> + +<p>—Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se +frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez, +madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez, +le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il +serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, +derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des +coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces +savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la +timidité...</p> + +<p>Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, +comme un combat de coqs.</p> + +<p>—Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le +duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...</p> + +<p>Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et +ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> +des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il +suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la +métaphysique et les sciences naturelles.</p> + +<p>Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:</p> + +<p>—Eh bien signori! vous avez discuté, vous +vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos +forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux +cuits de l'Adriatique—heureusement pas encore +desséchée!—exciteront moins de discussions que les +animaux pétrifiés de messer Leonardo.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, +lui dit tout bas:</p> + +<p>—Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne +pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils +ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez +vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas +l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On +peut tout concilier, tout réunir...</p> + +<p>—Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, +répondit Léonard.</p> + +<p>—Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix +et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique +et vive la mathématique! Il y aura de la place +<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> +pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce +pas, mon ami?</p> + +<p>—Parfaitement, fra Luca.</p> + +<p>—Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous +nous cédez, nous vous cédons.</p> + +<p>—«Veau caressant tette deux mères!» pensa +l'artiste en regardant le visage rusé et intelligent du +moine mathématicien qui savait concilier Pythagore +et saint Thomas d'Aquin.</p> + +<p>—A votre santé, maître! lui dit en levant sa +coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. +Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse +dans l'allégorie!</p> + +<p>—Quelle allégorie?</p> + +<p>—Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez +pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne +nous trahirons pas...</p> + +<p>Le vieillard eut un sourire malin.</p> + +<p>—Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, +c'est le soufre; le sel de l'Océan qui couvrait +jadis les montagnes, le mercure; est-ce bien cela?</p> + +<p>—Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, +vous avez fort bien compris mon allégorie!</p> + +<p>—Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la +pierre philosophale, le grand secret des alchimistes, +formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le +liquide-mercure. La divine transmutation des métaux!</p> + +<p>Haussant ses sourcils flambés par les flammes de +ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> +—Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! +Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo, +et à la floraison de notre mère l'Alchimie!</p> + +<p>—Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, +maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous +donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.</p> + +<p>Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc +ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet +petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.</p> + +<p>—C'est charmant, charmant! dit Hermelina se +pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi +amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer. +C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais +volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. +Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils +ont crié! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever. +Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de +ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.</p> + +<p>—Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un +vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est +créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même +plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère +être philosophe plutôt que chrétien...</p> + +<p>—Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est +un cœur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il +ne ferait pas de mal à une puce. On dit: «C'est un +homme dangereux.» Les pères inquisiteurs peuvent +crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne +d'offenser mon Léonard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> +—Et la postérité, dit en s'inclinant profondément +Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour +d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante +à Votre Altesse d'avoir conservé un aussi +extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde +entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, +pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées, +à d'aussi monstrueuses chimères.</p> + +<p>—Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva +le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse +là ta philosophie.» Mais les artistes sont volontaires. +On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger +d'eux. Ce sont des originaux!</p> + +<p>—Vous avez admirablement traduit notre pensée +à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal +des impôts sur le sel, qui depuis longtemps +voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont +des originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous +ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier, +j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un +coffret de mariage. Je demande:</p> + +<p>»—Le maître est-il à la maison?</p> + +<p>»—Non, il est très occupé et ne reçoit pas de +commandes.</p> + +<p>»—Et à quoi est-il occupé?</p> + +<p>»—Il mesure la pesanteur de l'air.</p> + +<p>»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis +je rencontre Léonard:</p> + +<p>»—Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> +»—Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme +si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air! Comment +cela vous plaît-il, madonni? Combien de +livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»</p> + +<p>—Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan +au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu +dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans +avirons.</p> + +<p>—Sans avirons! Tout seul?</p> + +<p>—Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.</p> + +<p>—Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer +vous-même...</p> + +<p>—Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, +que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin +de la machine. Léonard suppose que par la force de +la vapeur, on peut faire bouger non seulement un +canot, mais des navires.</p> + +<p>—Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie +noire!</p> + +<p>—Pour un original, c'est un original, conclut le +duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je +l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui. +Jamais on ne s'ennuie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Revenant chez lui, Léonard suivait une calme +ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient +sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait +devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux. +Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des +nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans +le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.</p> + +<p>Se souvenant des deux «duels» dont il avait été +témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents +et en même temps proches comme des jumeaux.</p> + +<p>Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut +une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette +rassie et un oignon cuit.</p> + +<p>Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. +Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit +les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de +vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de +sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait +à la table du duc, il emportait les sucreries pour +les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.</p> + +<p>—Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!</p> + +<p>—Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, +c'est bon.</p> + +<p>Elle ne se décidait pas, et admirait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> +—Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.</p> + +<p>—Maïa.</p> + +<p>—Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre +et l'âne sont allés pêcher du poisson?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Veux-tu que je te le raconte?</p> + +<p>Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche +et fine comme celle d'une jeune fille.</p> + +<p>—Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir +des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas +manger l'orange.</p> + +<p>Il fouilla dans ses poches.</p> + +<p>A cet instant, sur le perron, parut une jeune +femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut +amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la +maison une vieille bossue; probablement la grand'mère +de Maïa.</p> + +<p>Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme +si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui +parla. La jeune femme se leva et cria:</p> + +<p>—Maïa! Maïa! Viens ici, vite!</p> + +<p>La fillette hésitait.</p> + +<p>—Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais +t'apprendre...</p> + +<p>Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère +lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans +la cour voisine où grognaient des cochons. La petite +pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en +désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur +lui de grands yeux terrifiés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> +Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, +s'éloigna précipitamment.</p> + +<p>Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle +le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier +et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.</p> + +<p>Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait +à chercher dans ses poches les galettes d'anis, +inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et +confus.</p> + +<p>Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus +seul que devant la foule qui voulait le lapider comme +impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient +la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que +l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément +purs.</p> + +<p>Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. +Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques, +elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit +devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses +cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement +des corps sur les plans inclinés.</p> + +<p>La mathématique, comme la musique, avait le don +de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son +cœur l'habituelle jouissance.</p> + +<p>Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier +secret son journal et de sa main gauche, avec son +écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide +d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi +des savants:</p> + +<p>«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont +<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> +des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent +les œuvres d'autrui et me méprisent parce que je <i>découvre</i>. +Mais je pouvais leur répondre comme Marius, +le patricien romain: vous parant des œuvres d'autrui, +vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des +miennes.</p> + +<p>»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs +des antiques, existe la même différence qu'entre un +objet et son reflet dans une glace.</p> + +<p>»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, +je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science, +parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les +règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes +paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux +qui ont bien écrit.</p> + +<p>»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer +sur les livres des anciens, je m'appuierai sur +ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience, +le maître des maîtres.»</p> + +<p>La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami +de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table, +se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres +poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée, +plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du +regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de +crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de +nouveau radieux et ferme dans sa solitude.</p> + +<p>Seulement au fin fond de son cœur qu'il ignorait +lui-même, bouillonnait comme une source chaude +sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une +<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> +incompréhensible amertume semblable au remords, +comme si en réalité il était fautif de quelque chose +envers Maïa—de quoi? il voulut se le demander et +ne le put.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère +delle Grazie pour travailler au visage du +Christ.</p> + +<p>Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant +les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En +sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio +qui brossait consciencieusement la jument gris +pommelé.</p> + +<p>—Et Gianino? demanda Léonard.</p> + +<p>Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.</p> + +<p>—Ça va, répondit négligemment le palefrenier. +Le bai boîte.</p> + +<p>—Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?</p> + +<p>—Depuis quatre jours.</p> + +<p>Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement +à brosser l'arrière-train du cheval avec une +force telle que la bête piétina.</p> + +<p>Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans +l'écurie.</p> + +<p>Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller +<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span> +au puits, il entendit la voix perçante, aiguë, +presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses +accès de violente colère dont il était coutumier, mais +que personne ne craignait.</p> + +<p>—Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire +soigner le cheval par le vétérinaire?</p> + +<p>—Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval +malade sans soins!</p> + +<p>—Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant +ingrédient...</p> + +<p>—Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne +vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi +vous vous fâchez.</p> + +<p>—Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment +peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la +construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était +l'anatomie?</p> + +<p>Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître +et avec un profond mépris, murmura:</p> + +<p>—L'anatomie!</p> + +<p>—Vaurien!... Va-t'en de ma maison!</p> + +<p>Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, +il savait que l'accès de colère passé, le maître +le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait +en lui le grand connaisseur et amateur de +chevaux.</p> + +<p>—Précisément, je voulais vous demander mon +compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui +concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne +donne pas d'argent pour le foin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span> +—Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai +ordonné...</p> + +<p>Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, +montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation +et reprit le pansage de la bête comme s'il +voulait la rendre responsable de l'affront.</p> + +<p>Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.</p> + +<p>—Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro +ennuyé d'attendre.</p> + +<p>—Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler +à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit +la vérité.</p> + +<p>Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.</p> + +<p>Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il +exécutait les instructions du maître avec une précision +mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la +cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une +feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de +sueur perlaient sur son front. Les veines du cou +étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres +fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux +tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et +calleuses semblaient dire: La patience et le travail +arriveront à bout de tout.</p> + +<p>—Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore +parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs? +Je crois que je me suis embrouillé...</p> + +<p>—Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander +quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent +pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> +—C'est vrai.</p> + +<p>—Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, +continua le maître avec une expression de plus en +plus timide et indécise en regardant le visage sévère +de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer +le foin des chevaux. Tu te souviens...</p> + +<p>—Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.</p> + +<p>—Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! +Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux +peuvent-ils se passer de foin?</p> + +<p>Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses +pinceaux.</p> + +<p>Giovanni suivait la transformation d'expression de +leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève +et l'élève le maître.</p> + +<p>—Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié +de m'occuper de la maison et de ne plus vous +déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?</p> + +<p>—Marco! murmura Léonard avec reproche. +Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai +donné trente florins.</p> + +<p>—Trente florins! Dont il faut déduire: quatre +prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq +au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie; +trois pour les réparations de l'aquarium, six +ducats d'or pour ce grand diable bigarré...</p> + +<p>—Tu veux parler de la girafe?</p> + +<p>—Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger +nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite +bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> +—Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, +j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou +sont étonnantes.</p> + +<p>—Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, +sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, +poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux, +sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien +ne vaut-il pas mieux que tout cela?</p> + +<p>—Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre +chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais +enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec +tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont +absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu +aies gain de cause...</p> + +<p>Une peine impuissante résonna dans la voix du +maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.</p> + +<p>—Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous +devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous +en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.</p> + +<p>—Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, +répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit +autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un +centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet +tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque +de nous...</p> + +<p>—Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, +je lui montrerai comment on se moque de moi! Je +me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de +bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui +envoie mauvaise Pâque!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> +Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en +croyait rien.</p> + +<p>—Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,—et subitement +sur ses traits durs s'estompa une expression +bonne, tendre et protectrice.—Dieu est miséricordieux. +Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment, +je m'arrangerai de façon que les chevaux ne +manquent pas de foin...</p> + +<p>Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son +argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère +malade.</p> + +<p>—Il s'agit bien du foin! cria Léonard.</p> + +<p>Et épuisé, il s'affala sur une chaise.</p> + +<p>Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous +l'action d'un froid vif.</p> + +<p>—Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de +cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir +quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai +emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—A Arnoldo.</p> + +<p>Marco battit désespérément des bras. Son toupet +roux frémit.</p> + +<p>—A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que +c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure. +Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous +fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?</p> + +<p>Léonard baissa la tête.</p> + +<p>—Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. +Ne te fâche pas...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> +Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif +et piteux:</p> + +<p>—Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons +peut-être ensemble...</p> + +<p>Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien +du tout, mais comme rien n'était capable de calmer +le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut +chercher les comptes. En voyant le gros livre vert, +si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait +une plaie béante sur son propre corps. Ils se +plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien +faisait des erreurs dans les additions et les soustractions. +Parfois il se rappelait un compte égaré de +plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait +les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, +trouvait simplement des annotations inutiles, écrites +de sa main, comme par exemple la dépense de la +cape de Salario:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="dépense"> +<tr> + <td>Drap d'argent</td> + <td class="tdr">15 lires</td> + <td class="tdr">4</td> + <td class="tdc">soldi.</td> +</tr> +<tr> + <td>Velours pourpre</td> + <td class="tdr">9 —</td> + <td class="tdr">»</td> + <td class="tdc">»</td> +</tr> +<tr> + <td>Galons</td> + <td class="tdr">9 —</td> + <td class="tdr">9</td> + <td class="tdc">soldi.</td> +</tr> +<tr> + <td>Boutons</td> + <td class="tdr">9 —</td> + <td class="tdr">12</td> + <td class="tdc">»</td> +</tr> +</table> + +<p>Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant +sous la table. Giovanni observait l'expression de la +faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait +des paroles d'un admirateur de Léonard: +«Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu +en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en +souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à +<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> +nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? +Oh! le bon et pauvre homme!...»</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait +prévu arriva: Léonard ne pensait pas plus à l'argent +que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il +demanda trois florins pour l'achat d'une plante +pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut +pas le courage de les lui refuser et lui donna ces +trois florins de ses propres deniers.</p> + +<p>En dépit des supplications de Léonard, le trésorier +ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce +moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour +les préparatifs de sa guerre contre la France.</p> + +<p>Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de +lui prêter, même à ses élèves.</p> + +<p>Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau +de Sforza. La statue en terre, le squelette de +fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque +l'artiste présenta le compte du bronze, Le More +s'effara, se fâcha et refusa même une audience.</p> + +<p>Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière +extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le +brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de +Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait +<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> +au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas +demander.</p> + +<p>«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse +est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant, +craignant que mon silence ne soit cause de la +colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose +rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, +condamnés au silence...</p> + +<p>»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...</p> + +<p>»Les autres personnages au service de Votre Altesse +Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent +attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais +pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...</p> + +<p>»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis +prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends +que ce n'en est guère le moment...</p> + +<p>»Je suis navré que par suite de la nécessité où je +me trouve de gagner mon existence, je sois forcé +d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises. +J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six +mois et je n'avais que cinquante ducats.</p> + +<p>»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...</p> + +<p>»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span></p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>Un soir de novembre, après une journée passée +en démarches auprès du généreux seigneur de Visconti, +chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait +le montant de deux cadavres de femmes enceintes, +et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition +au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à +la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses +vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez +Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en +approchant, il entendit parler derrière la porte.</p> + +<p>—La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que +cela signifie? Des voleurs peut-être?</p> + +<p>Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni +et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers +secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne; il +voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina +les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur +la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un +coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé, +il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre:</p> + +<p>—Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous +donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare!</p> + +<p>Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque +chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> +Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. +Dans son cœur il n'avait ni colère, ni douleur, +mais seulement de l'ennui et du dégoût.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui +donnait sur la cour, Giovanni et Cesare fouillaient +les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers +secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle, +tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la glace +l'écriture de Leonardo:</p> + +<p>«<i>Laude del Sole.</i> Gloire au soleil.</p> + +<p>»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que +la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît; +je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en +disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et +je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants +pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un +homme à la déification du soleil...»</p> + +<p>—On peut passer? demanda Cesare.</p> + +<p>—Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.</p> + +<p>—«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect +d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il +grand comme la terre paraîtrait moins que la plus +petite planète—un point à peine perceptible dans +l'univers.—De plus, tous les hommes sont exposés à +être brûlés...»</p> + +<p>—Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore +le soleil, et Celui qui a vaincu la mort par sa mort, +semble ne pas exister pour lui...</p> + +<p>Il tourna une page.</p> + +<p>—Tiens... encore, écoute:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> +«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera +la disparition d'un homme mort en Asie.»</p> + +<p>—Tu comprends?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.</p> + +<p>«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos +lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans +corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni +os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix, +ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, +c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne +toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux +saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration +du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la +nature.»</p> + +<p>—Hum! messer Leonardo serait bien malade si +ces lignes tombaient entre les mains des Pères +Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie:</p> + +<p>«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, +des hommes vivront luxueusement dans des maisons +pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas +de meilleure façon d'être agréable à Dieu, qu'en +acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»</p> + +<p>—Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble +à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...</p> + +<p>«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»</p> + +<p>—Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... +Mais oui! «Morts depuis mille ans...» les +martyrs, les saints, au nom desquels les moines +amassent l'argent. Une excellente devinette!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> +«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent +pas; on allumera des cierges devant ceux qui, +ayant des yeux, ne voient pas.» Les tableaux saints.</p> + +<p>«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs +désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses.»—La +confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni? +Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui +il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même +pas méchantes. Simplement un amusement... Il joue +au sacrilège...</p> + +<p>Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:</p> + +<p>«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent +la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs +trafics.»—C'est probablement au sujet de fra Girolamo +et de la science qui détruit la foi dans les miracles.</p> + +<p>Il ferma le cahier et regarda Giovanni.</p> + +<p>—Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?</p> + +<p>Beltraffio secoua la tête.</p> + +<p>—Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un +endroit où il dit bien nettement.....</p> + +<p>—Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans +sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé +comme chez une femme. Ses devinettes en font foi. +Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même +la plus grande énigme.</p> + +<p>«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut +un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de +Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur...»</p> + +<p>Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur +papier bleu,—tout petit, perdu entre des croquis de +<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span> +machines et des calculs,—qui représentait la Vierge +Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une +pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des +cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait +à son fils la géométrie, source de toutes les +sagesses.</p> + +<p>Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. +Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus. +Il approcha le miroir; Cesare eut à peine le temps de +déchiffrer les trois premiers mots, «Nécessit—éternel +maître», lorsque retentit la voix de Léonard, criant:</p> + +<p>—Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous +donc tous? Andrea, Marco, Giovanni, Cesare!</p> + +<p>Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. +Elle se brisa.</p> + +<p>—Mauvais présage, sourit Cesare.</p> + +<p>Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans +le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent +sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en +s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne. +Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la jambe.</p> + +<h3 class="p2">XII</h3> + +<p>Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation +habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et +marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'asseyait, +<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> +commençait un dessin et de suite l'abandonnait. +Dans son cœur s'agitait une inquiétude vague, comme +s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait +pas. Sa pensée revenait toujours au même point.</p> + +<p>Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, +puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de +calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement +pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la nouvelle +de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus +piteux, plus égaré.</p> + +<p>Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait +et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la +lutte qui s'opérait dans le cœur de son élève, trop +profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre +les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il +devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en +avait pas le courage.</p> + +<p>—Si je savais comment le soulager, pensait +Léonard.</p> + +<p>Il eut un sourire amer:</p> + +<p>—Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement +raison quand ils disent que j'ai le mauvais œil...</p> + +<p>Montant les marches raides d'un escalier sombre, il +frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse, +l'ouvrit.</p> + +<p>L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la +pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe +brûlait faiblement devant une image de la Madone. +Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. +Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné +<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> +comme les enfants malades, les genoux repliés, +la tête cachée dans l'oreiller.</p> + +<p>—Giovanni, tu dors? murmura le maître.</p> + +<p>Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard +un regard dément, les bras tendus en avant, +avec l'expression de terreur que Léonard avait vue +dans les yeux de Maïa.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....</p> + +<p>Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement +la main sur son front:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... +j'ai eu un rêve effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, +continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.</p> + +<p>Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main +sur le front:</p> + +<p>—Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne +me l'as-tu pas dit?</p> + +<p>Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à +nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent, +tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia:</p> + +<p>—Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en +aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce +que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un +misérable, un traître...</p> + +<p>Léonard l'embrassa et l'attira à soi.</p> + +<p>—Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! +Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres? Si tu te +crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi,—je +te pardonne tout,—peut-être toi aussi me pardonneras-tu +un jour...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> +Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, +subitement, en un élan irrésistible, se serra contre +lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue +barbe douce comme de la soie.</p> + +<p>—Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le +secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez +pas que ce soit parce que je ne vous aime pas! Je ne +sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles... +Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, +non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que +mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer +autant que moi.....</p> + +<p>Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux +et le consolait comme un enfant:</p> + +<p>—Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, +mon petit, pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui +a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi +l'écoutes-tu? Il est intelligent et malheureux aussi: il +m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien +des choses qu'il ne comprend pas.....</p> + +<p>Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître +un regard scrutateur et dit:</p> + +<p>—Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas +moi... Mais <i>lui</i>...</p> + +<p>—Qui, lui? demanda Léonard.</p> + +<p>Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau +s'emplirent d'effroi.</p> + +<p>—Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il +ne faut pas parler de <i>lui</i>...</p> + +<p>Léonard le sentit trembler dans ses bras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span> +—Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et +tendre que prennent les docteurs pour questionner +les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le +cœur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, +Giovanni, entends-tu? Cela t'apaisera.</p> + +<p>Et après un instant de silence:</p> + +<p>—Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?</p> + +<p>Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard +et lui chuchota:</p> + +<p>—De votre sosie...</p> + +<p>—De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?</p> + +<p>—Non, réellement...</p> + +<p>Léonard le regarda et un moment il lui sembla +que Giovanni délirait.</p> + +<p>—Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi +avant-hier, mardi, la nuit?</p> + +<p>—Non. Mais tu dois bien le savoir?</p> + +<p>—Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, +maître, maintenant je suis certain que c'était +<i>lui</i>.</p> + +<p>—Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? +Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter +quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.</p> + +<p>—Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il +est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même +heure; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant +et il parlait et faisait tout comme vous et son +visage était semblable au vôtre, seulement dans un +miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait +<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span> +penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce +à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement +en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit: +«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le +vois, ne t'effraie pas.» Alors j'ai tout compris.</p> + +<p>—Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?</p> + +<p>—Puisque je l'ai vu <i>lui</i> comme je vous vois! Et +qu'il m'a parlé...</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>Giovanni cacha sa figure dans ses mains.</p> + +<p>—Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y +penserais et te tourmenterais.</p> + +<p>—Des choses terribles. Que tout dans l'univers +n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet +horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt +non... que vous avez inventé...</p> + +<p>—Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! +si! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de +guerre?</p> + +<p>—Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce +que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle +qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal, +la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et +la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est +mathématicien et que pour lui, deux et deux font +quatre et non pas cinq...</p> + +<p>—Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je +sais...</p> + +<p>—Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez +pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ +<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> +était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et +n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son +cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu +pitié de moi, m'a consolé en me disant: «Ne pleure +pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a +l'amour; le grand amour, fils de la science parfaite; +celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait +de vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la +faiblesse, des miracles et de l'ignorance; maintenant, +de la force, de la vérité et de la science, car le +serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de l'arbre de la +science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces +paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit +et il est parti en me disant qu'il reviendrait...</p> + +<p>Léonard écoutait avec une attention curieuse, +comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il +sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la +plus secrète profondeur de son cœur.</p> + +<p>—Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant +lentement du maître, le plus répugnant de tout cela +était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui, +oui... tout à fait comme vous maintenant... comme +vous!</p> + +<p>Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il +repoussa Léonard avec un cri dément:</p> + +<p>—Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom +de Dieu va-t'en, maudit!</p> + +<p>Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:</p> + +<p>—Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en +<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> +effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te +souviens, l'Écriture dit: «Celui qui a peur n'est pas +parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me +craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que +songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les +gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus +fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui +m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi, +Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de +Léonard ne reviendra jamais chez toi...</p> + +<p>Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. +«Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, +et au même instant il sentit que si le mensonge était +nécessaire pour le sauver—il était prêt à mentir. +Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du +maître.</p> + +<p>—Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je +vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles +pensées... Seulement, pardonnez-moi, maître, ne +m'abandonnez pas!</p> + +<p>Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.</p> + +<p>—Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as +promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle, +descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux +plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce +que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, +viens, tu m'aideras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span></p> + +<h3 class="p2">XIII</h3> + +<p>Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, +ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il +avait besoin d'une planche pour un tableau.</p> + +<p>Léonard espérait que le travail tranquilliserait le +malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se +calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût +agi d'une œuvre importante, il aida le maître à +imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic +et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la +première couche en bouchant les rainures avec de +l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant +les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, +le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de +Léonard. En même temps, il donnait des conseils, +enseignait comment il fallait monter un pinceau, en +commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc, +enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus +fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans +une plume d'oie.</p> + +<p>La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine +et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni +frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau +de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons +avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, +il s'était arrêté et regardait le maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> +—Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard +en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.</p> + +<p>Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres +serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait +l'ouvrage.</p> + +<p>—Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.</p> + +<p>—Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.</p> + +<p>Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce +coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde, +d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler +la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro, +Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare +da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle +amical.</p> + +<p>Après avoir placé la planche dans un coin pour la +laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur +procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs. +On apporta un grand plat de terre dans lequel +la pâte de noix trempée dans six eaux différentes +avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche +épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de +coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea +une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir +placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait +dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes +dorées et transparentes.</p> + +<p>—Regardez, regardez, admirait Marco, comme +elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble. +J'ai beau la filtrer...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span> +—Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau +des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur +la toile et noircit les couleurs.</p> + +<p>—Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La +plus belle production de l'art, à cause de cette misérable +saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à +jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer +les règles avec une précision mathématique...</p> + +<p>Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation +de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de +l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans +écouter les grognements de Marco qui tremblait pour +la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois +dans l'âtre.</p> + +<p>—Racontons des histoires! proposa Salaino.</p> + +<p>Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le +Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré +chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.</p> + +<p>»—Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.</p> + +<p>»—Parce que je veux ton bien; car il est dit: +«Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»</p> + +<p>»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé +ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa +sur la tête un seau d'eau froide en criant:</p> + +<p>»—Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action +que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.</p> + +<p>Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus +stupides que les autres. Tous s'amusaient follement +et Léonard plus que tous les autres.</p> + +<p>Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux +<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> +se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le +visage prenait une expression d'enfantine naïveté et, +il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un +rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence, +dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans +ses cris de colère.</p> + +<p>A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher +sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement +dîné, Marco étant parcimonieux.</p> + +<p>Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes +de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et +une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas +de vin.</p> + +<p>—As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient +les compagnons.</p> + +<p>—Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.</p> + +<p>—Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que +faire sans vin?</p> + +<p>—Allons, voilà bien votre chanson, Marco et +Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?</p> + +<p>—Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo +en lançant vers le plafond une pièce d'or.</p> + +<p>—D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? +Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le +menaçant.</p> + +<p>—Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! +Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si +je ne l'ai gagné aux osselets!</p> + +<p>—Prends garde, si tu nous régales avec le produit +d'un larcin...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span> +Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires +suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint +avec deux brocs de vin.</p> + +<p>Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel +Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge +moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté +à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait +et imitant les promeneurs ivres noctambules, +chantait la chanson du <i>Moine défroqué</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!</p> +<p class="i4">Hi hi hi et ha ha ha!</p> +<p class="i4">Eh! vous les jolies filles,</p> +<p class="i4">A pécher je suis prêt!</p> +</div></div> + +<p>Ou bien encore l'hymne solennel de la folle <i>Messe de +Bacchus</i>, inventé par les étudiants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,</p> +<p>Comme des éponges s'imbiberont,</p> +<p class="i2">Et dans le feu de l'enfer</p> +<p class="i2">Les diables les sécheront.</p> +</div></div> + +<p>Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et +bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper +de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis +et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement, +de Giacopo.</p> + +<p>On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, +à la richesse et à chacun.</p> + +<p>Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, +dit avec un sourire:</p> + +<p>—J'ai entendu dire, mes amis, que saint François +<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span> +d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que +celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être +gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle +gaieté céleste.</p> + +<p>Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit +ce qu'avait voulu exprimer le maître.</p> + +<p>—Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous +parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir +tant que nous rampons sur la terre, comme des vers +de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur +plaira.—Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine +volante! Quand les hommes ailés atteindront les +nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable +emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous +gênent.</p> + +<p>—Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais +pas loin, interrompit le maître en riant.</p> + +<p>Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, +lui installa son lit près du feu et ayant +recherché un dessin en couleurs, le donna à son +élève.</p> + +<p>Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin +semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord +pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance +avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche +usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite +Barucco,—maladif et rêveur enfant de seize ans,—plongé +dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des +rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières +de la Synagogue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> +Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement +cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front +bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas +celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, +oublié et de nouveau retrouvé.</p> + +<p>Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige +trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses +yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière +et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, +effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon +âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, +tomba face contre terre en murmurant: «O Père! +tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi. +Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une +seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, +si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta +volonté soit faite.»</p> + +<p>Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment +et Sa sueur tombant sur la terre semblait des +gouttes de sang.</p> + +<p>—Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment +demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne +pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa +venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et +lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées +doubles?</p> + +<p>—Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté +de la pièce. Mais il me semble que de nouveau +tu...</p> + +<p>—Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme +<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> +je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est +passé...</p> + +<p>—Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais +attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...</p> + +<p>—Ne craignez rien! Maintenant je vois—et il +désigna le dessin—je vois que vous L'aimez plus +que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais +comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce +dessin.</p> + +<h3 class="p2">XIV</h3> + +<p>Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard +terminait la figure du Christ de la <i>Sainte Cène</i> et il +désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de +l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours +retardait.</p> + +<p>Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria +delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant +seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère +de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme +lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, +Giovanni vit le Christ.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les +berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de +chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison. +Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant +de la mathématique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> +Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme +et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient +couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas +semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées +des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La +nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant +seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau +du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte, +paraissait infiniment profonde.</p> + +<p>Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même +les pensées qu'il chassait avec le dernier effort +de la raison, songeait aux deux interprétations du +Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux +pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui +comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine, +Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi +enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, +étrange et terrible.</p> + +<p>Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble +contradiction, tous deux étaient la vérité.</p> + +<p>Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa +tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal +étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses +mains.</p> + +<p>—Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un +amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix +railleuse.</p> + +<p>Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, +se retourna et reconnut Cesare.</p> + +<p>Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa +<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> +figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare +ressemblait à une sinistre apparition.</p> + +<p>Giovanni se leva et ils continuèrent la route +ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient +sous leurs pas.</p> + +<p>—Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, +demanda enfin Cesare.</p> + +<p>—Oui, répondit Giovanni.</p> + +<p>—Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais +sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire +forcé et méchant.</p> + +<p>Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement +enroué vola au-dessus du canal.</p> + +<p>—Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ +de la <i>Cène</i>?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien? comment le trouves-tu?</p> + +<p>Cesare se retourna brusquement.</p> + +<p>—Et toi? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais pas... il me semble...</p> + +<p>—Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?</p> + +<p>—Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce +n'est pas le Christ.</p> + +<p>—Pas le Christ? Et qui donc?</p> + +<p>Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa +la tête.</p> + +<p>—Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, +l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur, +où il est représenté presque enfant?</p> + +<p>—Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à +<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span> +lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors? +Tu le préfères?</p> + +<p>—Non... je songe seulement combien ils se ressemblent +peu ces deux Christ!</p> + +<p>—Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est +le même visage. Dans la <i>Cène</i> il est plus âgé de +quinze ans...</p> + +<p>—Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. +Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se +ressemblent comme deux Sosies...</p> + +<p>—Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. +Comment as-tu dit, Cesare, deux <i>Sosies</i>?</p> + +<p>—Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas +remarqué toi-même?</p> + +<p>—Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible +élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible +que Celui que le maître a représenté dans la <i>Cène</i>, le +Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu +pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de +sang et dire notre prière humaine, comme prient les +enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse +pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père +éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient +tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ +et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui +n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas +souffert, n'est pas mort—comme nous!</p> + +<p>—Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement +Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh! +sûrement, le Christ de la <i>Cène</i>, ne pouvait prier <i>ainsi</i>...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> +Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le +visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement +changé.</p> + +<p>Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans +parler dans la nuit de plus en plus assombrie.</p> + +<p>—Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, +il y a trois ans, nous marchions ensemble ici +même et discutions la <i>Sainte-Cène</i>. Tu te moquais du +maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son +Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi +qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru +que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de +lui...</p> + +<p>Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, +mais Cesare se retourna.</p> + +<p>—Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu +l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus +que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!</p> + +<p>Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et +convulsé.</p> + +<p>—Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment +ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis +forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la <i>Sainte-Cène</i>, +personne, peut-être même pas lui, ne le comprend +comme moi, son plus mortel ennemi!</p> + +<p>Et riant de nouveau de son rire forcé:</p> + +<p>—Quand on pense... quelle drôle de chose que le +cœur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais +t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de +même pas, moins encore maintenant...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span> +—Pourquoi?</p> + +<p>—Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, +entends-tu? le dernier des derniers, mais ni +l'oreille, ni l'œil, ni l'orteil de son pied! Les élèves de +Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que +Marco se console avec les lois de la science, les cuillers +à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien +voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du +Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous +apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des +aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré +que les petits aveugles de la chienne de garde, une +haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne +jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, +et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent. +Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour... +Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un, +il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau +que le maître, à l'instar de saint Francisque, +enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne +l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais +que, sans façon, il m'écrase!</p> + +<p>—Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi +pourquoi ne le quittes-tu pas?</p> + +<p>—Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as +brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une +chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter +sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux +brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> +—Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, +si un autre apparaissait subitement, un autre qui +ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le +Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le +grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait +de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer +Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié, +comme moi, peuvent le préférer à un autre et le +blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié +et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!</p> + +<p>Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante +de Cesare se poser sur sa main.</p> + +<p>—Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide +et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait +surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?</p> + +<p>—Lui-même, répondit Beltraffio.</p> + +<p>—Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible +émotion. Alors, il pense que...</p> + +<p>Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et +tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se +dire, que chacun était trop absorbé par ses propres +pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se +quittèrent au plus proche carrefour.</p> + +<p>Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, +la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où +il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes +dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau +noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et +fixe, il répétait sans cesse:</p> + +<p>—Les sosies... les sosies...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span></p> + +<h3 class="p2">XV</h3> + +<p>Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, +reçut du trésor ducal ses deux ans d'appointements +en retard.</p> + +<p>A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le +More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue +contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII, +avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en +Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. +Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son +absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers +et comblait de cadeaux ses intimes.</p> + +<p>Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un +nouveau témoignage de la faveur ducale:</p> + +<p>«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au +très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin, +seize perches de vigne, acquises au couvent Saint-Victor, +près de la porte Vercelli», mentionnait l'acte +de donation.</p> + +<p>L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. +L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre +jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne. +Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses +avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant +les comptes des munitions de guerre, débrouillant et +embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies +<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span> +qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le +maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait +maintenant pris comme un moucheron.</p> + +<p>Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la +galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du +palais.</p> + +<p>La nuit était calme. Par moments seulement on entendait +le son de la trompe, les appels des veilleurs, +le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.</p> + +<p>Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il +ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le +mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du +pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé, +glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la +lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé +sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain +et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les +attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, +ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.</p> + +<p>La marquise Isabelle d'Este, sœur de feu Béatrice, +lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il +les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y +était attaché encore davantage et chaque soir venait leur +jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait +son unique délassement après les tourmentantes pensées +des affaires de l'État, de la guerre, de la politique, +de ses trahisons et de celles des autres. Les +cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les +nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span> +Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes +meurtrières, les tours sombres, les poudrières, +les pyramides de bombes et les gueules des canons,—tranquilles, +d'une blancheur immaculée dans le brouillard +bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore +plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, +et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles, +pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient +et glissaient.</p> + +<p>Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa +passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement +courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un +papier.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda-t-il.</p> + +<p>—Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le +compte des armements. Il s'excuse infiniment de +déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent +demain à l'aube.....</p> + +<p>Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.</p> + +<p>—Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner +avec aucune affaire après souper! Oh! Seigneur! bientôt +ils ne me laisseront même plus dormir!</p> + +<p>Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à +reculons et murmura de façon que le duc puisse ne +pas entendre s'il ne lui plaisait pas:</p> + +<p>—Messer Leonardo.</p> + +<p>—Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas +dit plus tôt? Fais-le entrer.</p> + +<p>Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span> +—Léonard ne me gênera pas.</p> + +<p>Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et +cruelles, s'illumina d'un bon sourire.</p> + +<p>Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic +continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire +avec lequel il contemplait ses cygnes.</p> + +<p>Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint +et le baisa au front.</p> + +<p>—Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous +sommes vus. Comment te portes-tu?</p> + +<p>—Je dois remercier Votre Altesse.....</p> + +<p>—Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? +Attends, le moment viendra où je saurai te récompenser +selon tes services.</p> + +<p>Il questionna le maître sur ses travaux, inventions +et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient +les plus irréalisables: la cloche à plongeur, les patins +à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard +abordait la question sérieuse: la fortification du palais, +le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il +détournait la conversation avec un air ennuyé et +dégoûté.</p> + +<p>Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent +depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec +une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié +son interlocuteur. Léonard prit congé.</p> + +<p>—Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; +mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela, +s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les +épaules et le fixa d'un long et triste regard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span> +—Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, +cher Léonard! Qui sait si nous nous reverrons?</p> + +<p>—Votre Altesse nous abandonne?</p> + +<p>Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.</p> + +<p>—Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans +que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de +bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais +de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais +dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard +pensera aussi un peu à Ludovic le More!</p> + +<p>L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, +prononça les seules paroles qu'il gardait en sa +mémoire pour les circonstances où l'éloquence de +cour était indispensable:</p> + +<p>—Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies +pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.</p> + +<p>—Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras +peut-être de moi et tu me plaindras.....</p> + +<p>Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard +et l'embrassa sur les lèvres.</p> + +<p>—Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le +Seigneur soit avec toi!</p> + +<p>Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps +encore assis sur la galerie Bramante, admirant les +cygnes, et dans son cœur s'élevait un sentiment qu'il +n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que +dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil +aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur +l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les +tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les +<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> +gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi +pur et aussi virginal.</p> + +<p>On n'entendait dans le silence de la nuit que la +tombée lente de la résine des torches aux trois quarts +consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le +clair de lune bleu, se balançant majestueusement, +dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles +des visions, entre les deux cieux,—le ciel d'en haut +et le ciel d'en bas,—les cygnes et leurs sosies reflétés +dans le sombre miroir des eaux.</p> + +<h3 class="p2">XVI</h3> + +<p>En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le +duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où +se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre +mois après sa conversation avec Cesare au sujet des +deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.</p> + +<p>C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il +rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni +rencontra chez lui un ami de Florence, le moine +dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta +la mort de Savonarole.</p> + +<p>L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf +heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant +le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu +«le bûcher des vanités» et le «duel du feu».</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> +Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une +potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec +une planche transversale supportant trois cordes et +des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, +qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, +la potence avait l'aspect d'une croix.</p> + +<p>Une foule aussi compacte que le jour du duel du +feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et +les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés: +Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro +Maruffi.</p> + +<p>Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent +devant la tribune de l'ambassadeur du pape +Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole +par la main et récita les paroles d'excommunication +d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le +moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:</p> + +<p>—<i>Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante.</i> +Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.</p> + +<p>—<i>Militante, non triumphante—hoc enim tuum non +est.</i> Combattante mais non triomphante, cela n'est pas +en ton pouvoir, rectifia Savonarole.</p> + +<p>On arracha les vêtements des accusés, leur laissant +seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin. +Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la +tribune des commissaires apostoliques pour entendre +la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit +Notables de la république Florentine, qui déclarèrent +la peine de mort au nom du peuple.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> +Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. +Domenico et Savonarole également. On découvrit +par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée +sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des +pointes de lance dans les interstices pour blesser les +condamnés.</p> + +<p>Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la +potence. Il conservait son expression indifférente, comme +s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches. +Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il +s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:</p> + +<p>—Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!</p> + +<p>Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement +raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le +vide.</p> + +<p>Fra Domenico attendait son tour impatiemment et +lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence +avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le +ciel.</p> + +<p>Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, +celui de Domenico à l'autre. La place centrale était +destinée à Savonarole.</p> + +<p>Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, +regarda la foule.</p> + +<p>Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale +de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand +il glissa la tête dans le nœud coulant quelqu'un cria:</p> + +<p>—Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!</p> + +<p>Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un +fervent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> +Le bourreau poussa Savonarole.</p> + +<p>Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel +on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole +fut pendu, se signa rapidement et glissa sa +torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes +paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher +des vanités»:</p> + +<p>—Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!</p> + +<p>La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. +La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, +criant:</p> + +<p>—Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!</p> + +<p>Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et +enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de +Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de +son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour +la dernière fois bénir le peuple.</p> + +<p>Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus +que des os calcinés et des lambeaux de chair, les +disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à +la potence, pour ramasser les restes des martyrs. +Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur +une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin +de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en +route, les élèves purent voler quelques pincées de +cendres et quelques parcelles du cœur non consumé +de Savonarole.</p> + +<p>Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs +une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto +longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span> +Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, +laissant Giovanni seul.</p> + +<p>En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, +sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts +raidis il serrait l'amulette.</p> + +<p>Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et +la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.</p> + +<p>Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet +du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.</p> + +<p>Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la +Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des +figures géométriques, apprenait au Christ les lois de +l'éternelle nécessité.</p> + +<p>—Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un +infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut +exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la +ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus +courte entre deux points?</p> + +<p>Une autre vision le tourmentait aussi—deux +visages de Christ opposés et semblables, comme des +sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance +humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et +omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. +Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux +adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les +examinait, le visage du faible s'assombrissait, se +convulsait, se transformait en démon pareil à celui +que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature +de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist +...............</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span> +Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début +de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher +seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni +revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même +année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le +commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de +Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les +Alpes et envahit la Lombardie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<p class="center">LES CALMES ONDES</p> + +<p class="center">1499-1500</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Les ondes sonores et lumineuses +sont régies par la même loi mécanique +que les ondes de l'eau: l'angle +d'incidence est égal à l'angle de réflection. +(<i>La Mécanique.</i>)</p> +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> + +<p><i>Il duca perso lo Stato e la roba e +libertà, o nessuna sua opera si fini +per lui.</i></p> + +<p>Le duc a perdu l'État, ses biens, +sa liberté, et rien de ce qu'il a entrepris +ne s'est achevé par lui.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Dix jours avant la reddition du palais ducal, le +maréchal Trivulce, aux cris joyeux de: «Vive la +France!» aux sons des carillons, entra à Milan comme +en ville conquise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span> +L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les +citoyens lui préparaient une réception triomphale.</p> + +<p>Pour le défilé des corporations, les syndics des +marchands avaient découvert dans la sacristie de la +cathédrale, deux anges qui, cinquante ans auparavant, +sous la république Ambrosienne, avaient représenté +les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui mettaient +les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics +en confièrent la restauration à l'ancien mécanicien +ducal, Léonard de Vinci.</p> + +<p>A ce moment, Léonard était occupé à l'invention +d'une nouvelle machine volante. Un matin, de très +bonne heure, presque à l'aube, il était assis devant +ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau +tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, +mais une hirondelle géante. Une des ailes était terminée +et mince, aiguë, élégante, se dressait du parquet +au plafond et au bas, dans son ombre, Astro arrangeait +les ressorts brisés des deux anges de la commune +de Milan.</p> + +<p>Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le +plus possible la structure des oiseaux, dans lesquels +la nature donne le meilleur modèle de machine +volante. Il espérait toujours exprimer par les lois +mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce +qu'on pouvait savoir, il le savait et cependant, il sentait +qu'il existait dans le vol un mystère, impossible +à condenser dans une formule. De nouveau, comme +dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie +la création de la nature de la création humaine, la +<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span> +structure du corps vivant de la machine morte, et il +lui semblait qu'il aspirait à l'impossible, au déraisonnable.</p> + +<p>—Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en +remontant les ressorts.</p> + +<p>Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la +pièce passa un souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle +géante s'agita, comme vivante. Le forgeron la +contempla avec tendresse.</p> + +<p>—Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! +grogna-t-il en désignant les anges. Seulement, maintenant, +maître, je ne sors pas d'ici avant d'avoir terminé +mes ailes. Veuillez me donner le croquis de la +queue.</p> + +<p>—Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore +réfléchir.</p> + +<p>—Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...</p> + +<p>—Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue +de notre oiseau doit remplacer le gouvernail. La moindre +faute, la plus petite erreur, peut tout perdre.</p> + +<p>—Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que +moi. J'attendrai en achevant la seconde aile...</p> + +<p>—Astro, murmura le maître, attends. Je crains +qu'en nous pressant, nous soyons amenés encore à des +transformations.</p> + +<p>Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il +remua la carcasse de roseau tendue d'un croisillon de +tendons de bœuf. Puis il se tourna vers Léonard et +d'une voix sourde, émue, dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span> +—Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si +à force de calculer vous arriviez de nouveau à l'ancien +résultat, qu'on ne puisse, comme avec l'ancienne, +voler avec cette machine, je volerai tout de même... +pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis +plus attendre, parce que je sais que si cette fois +encore...</p> + +<p>Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda +attentivement son visage large, entêté, sur lequel se +reflétait, immobile, l'idée insensée et dominante.</p> + +<p>—Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, +volerons-nous ou ne volerons-nous pas?</p> + +<p>Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel +espoir, que Léonard n'osa pas avouer la vérité.</p> + +<p>—Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans +essayer, mais je crois, Astro, que nous volerons...</p> + +<p>—Et c'est parfait! dit en applaudissant avec +enthousiasme le forgeron. Je ne veux plus rien entendre, +car si vous dites, vous, que nous volerons—nous +volerons!</p> + +<p>Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un +joyeux rire d'enfant.</p> + +<p>—Qu'as-tu? s'étonna Léonard.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout +le temps. Mais ce sera pour la dernière fois... Après +je n'en parlerai plus... Croyez-vous, quand je pense +aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi—ils +m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se +battent et s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de +grandes œuvres—ces vermisseaux rampants, ces scarabées +<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span> +sans ailes. Pas un d'entre eux ne se doute du +miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement +l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront +les «<i>ailés</i>» planer dans les airs. Ce ne seront plus +des anges en bois pour amuser la populace! Ils verront +et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils me prendront +plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, +vous serez un dieu. Ou peut-être on dira que vous +êtes l'Antechrist? Et alors, ils seront terrifiés, ils tomberont +face contre terre et vous adoreront. Et vous +ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose, +maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni +seigneurs, ni esclaves, que tout sera transformé en +quelque chose de si nouveau que nous n'osons même +y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils à des +chœurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... +Oh! messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... +Serait-ce vrai?</p> + +<p>Il semblait délirer.</p> + +<p>—Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra +la raison. Et que faire avec lui? Comment lui apprendre +la vérité?</p> + +<p>A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit +à la porte extérieure de la maison, puis on frappa de +même à la porte fermée de l'atelier.</p> + +<p>—Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron +furieux. Qui est là? Le maître n'est pas visible. +Il a quitté Milan.</p> + +<p>—C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom +de Dieu, ouvre plus vite!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span> +Le forgeron ouvrit.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en +voyant le visage effrayé du moine.</p> + +<p>—Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire +si, mais nous en recauserons plus tard... Maintenant... +Oh! messer Leonardo!... Votre Colosse... les arbalétriers +gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de mes +yeux vu... les Français détruisent votre œuvre... Courons +vite...</p> + +<p>—Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien +que son visage pâlit. Qu'y ferons-nous?</p> + +<p>—Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les +bras croisés à contempler la destruction d'un de vos +chefs-d'œuvre. J'ai un sauf-conduit pour le sire de La +Trémoïlle. Il faut faire des démarches...</p> + +<p>—Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.</p> + +<p>—Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers +les haies, seulement partons plus vite!</p> + +<p>Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, +et ils se dirigèrent en courant vers le palais.</p> + +<p>En route fra Luca conta ses mésaventures et ses +peines: la veille, les lansquenets s'étaient introduits +dans ses caves, s'étaient enivrés et ayant trouvé les +reproductions en cristal des corps géométriques, les +avaient pris pour des appareils de magie noire et les +avaient brisés.</p> + +<p>—Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je +vous le demande? disait en pleurant presque Paccioli.</p> + +<p>Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent +près de la porte principale, sur le pont-levis de Battiponte, +<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span> +près de la tour Torre del Filarete, un jeune +Français élégant, très entouré.</p> + +<p>—Maître Gilles! cria fra Luca.</p> + +<p>Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était +un oiseleur «siffleur de bécasses» qui apprenait à +chanter, à parler, à faire mille tours, aux serins, aux +pies, aux perroquets de Sa très chrétienne Majesté—c'était +un personnage important à la cour. Paccioli +désirait lui offrir ses œuvres: <i>La Proportion divine</i> en +de luxueuses reliures.</p> + +<p>—Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra +Luca, lui dit Léonard. Allez chez maître Gilles; moi +je saurai me débrouiller tout seul.</p> + +<p>—Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli +intimidé. Ou bien encore... savez-vous? Je cours chez +maître Gilles, je lui demande où il va, et je reviens. +Vous, durant ce temps, allez directement chez le sire +de La Trémoïlle...</p> + +<p>Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, +le moine courut rejoindre le «siffleur royal».</p> + +<p>Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans +le Champ de Mars—cour intérieure du palais.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient +de se consumer. La place et les bâtiments voisins +encombrés de canons, de bombes, d'ustensiles de campement, +<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span> +de bottes de foin, de tas de paille, de monceaux +de fumier, étaient transformés en une immense +caserne, moitié écurie, moitié cabaret. Autour des +tentes et des fours de campagne, des tonneaux pleins +et vides, renversés, servaient de table de jeu; de ce +milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en +langues diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, +tout se taisait quand passaient les chefs; les tambours +battaient aux champs, les longues trompes des lansquenets +souabes et rhénans résonnaient d'une façon +métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient +en écho les mélodies mélancoliques des Alpes.</p> + +<p>Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste +aperçut son Colosse presque intact.</p> + +<p>Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco +Attendolo Sforza, la tête chauve comme celle +d'un empereur romain, avec une expression de force +léonine et de ruse de renard, comme auparavant était +sur son coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds +un guerrier.</p> + +<p>Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, +les frondeurs picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient +autour de la statue et criaient. Ils se comprenaient +mal entre eux et complétaient les mots par des +gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait +d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un +Français. Chacun à son tour devait tirer, à une +distance de cinquante pas, après avoir bu quatre +chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du +Colosse, servait de point de mire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span> +On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. +L'Allemand but coup sur coup, sans reprendre +haleine, les quatre chopes convenues, s'éloigna, +visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha +la joue, arracha un coin de l'oreille gauche, mais +glissa près de la verrue sans l'atteindre.</p> + +<p>Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment +un mouvement se produisit dans la foule. Les soldats +s'écartèrent devant un détachement de fastueux hérauts +qui accompagnaient un chevalier. Il passa sans +prêter la moindre attention au divertissement des +mercenaires.</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.</p> + +<p>—Le sire de La Trémoïlle.</p> + +<p>—Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais +courir, le prier...</p> + +<p>Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité +d'action, une telle invincible torpeur, une +telle absence de volonté qu'il lui semblait que même +se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué un +doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, +s'emparaient de lui à l'idée qu'il devrait, comme +Luca Paccioli, supplier les varlets et les palefreniers +et courir derrière les seigneurs.</p> + +<p>Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans +la verrue.</p> + +<p>—Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient +les soldats en agitant leurs bérets. La France a gagné!</p> + +<p>D'autres tireurs reprirent la gageure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span> +Léonard voulait partir, mais cloué à la place, +comme en un affreux et stupide rêve, il regardait, +résigné, la destruction de l'œuvre à laquelle il avait +consacré les seize plus belles années de sa vie, peut-être +la plus grandiose production de la sculpture +depuis Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, +des flèches, des pierres, la terre s'effritait, se détachait +par larges mottes, s'envolait en poussière, mettant à +nu le bâti, tels les os d'un squelette de fer.</p> + +<p>Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans +cette joyeuse éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé +apparaissait plus misérable encore, avec son +héros décapité sur son cheval sans jambes, son sceptre +brisé et son inscription <i>Ecce Deus</i>!</p> + +<p>A ce moment, le commandant en chef du roi de +France, le vieux maréchal Jean-Jacques Trivulce, +traversa la place. Il regarda le Colosse, s'arrêta interdit, +le regarda de nouveau en abritant de sa main ses +yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens +de sa suite:</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>—Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, +le capitaine Georges Cocqueburne a autorisé +les arbalétriers, de sa propre initiative....</p> + +<p>—Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, +l'œuvre de Léonard de Vinci, qui sert de cible aux +arbalétriers gascons!</p> + +<p>Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit +au collet un frondeur picard, le roula à terre et +éclata en jurons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span> +Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les +veines de son cou se gonflaient.</p> + +<p>—Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et +tremblant, monseigneur, nous ne savions pas... Le +capitaine Cocqueburne...</p> + +<p>—Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous +montrerai le capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai +tous...</p> + +<p>L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait +frappé, mais au même instant, Léonard de sa main +gauche saisit son poignet avec une force telle que le +gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en vain +de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda +Léonard avec étonnement.</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda-t-il.</p> + +<p>—Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.</p> + +<p>—Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.</p> + +<p>Mais ayant rencontré le regard clair et doux de +l'artiste, il se tut.</p> + +<p>—Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. +Lâche ma main. Tu as tordu mon gantelet... +Quelle force! Tu es hardi, mon ami...</p> + +<p>—Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez +pas, pardonnez-leur, murmura l'artiste respectueusement.</p> + +<p>Le maréchal le contempla encore plus attentivement, +sourit et secoua la tête:</p> + +<p>—Original! Ils ont détruit ta plus belle œuvre et +tu sollicites leur pardon?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span> +—Excellence, si vous les pendez tous, quel profit +en aurais-je et cela reconstituera-t-il mon œuvre? Ils +ne savent pas ce qu'ils font.</p> + +<p>Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa +figure s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une +grande bonté.</p> + +<p>—Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas +une chose. Comment se fait-il que tu restais là et +regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, pourquoi ne t'es-tu +pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû justement +passer ici tout à l'heure?</p> + +<p>Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant +tel un coupable:</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le +sire de La Trémoïlle.</p> + +<p>—Dommage, conclut le vieillard en regardant la +ruine. J'aurais donné cent de mes meilleurs soldats +pour ton Colosse...</p> + +<p>En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante +loggia Bramante où avait eu lieu sa dernière +entrevue avec Ludovic, Léonard vit des pages et des palefreniers +français qui s'amusaient à chasser les cygnes +apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient +à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par +de hauts murs, les oiseaux se débattaient épouvantés. +Parmi le duvet et les plumes blanches, sur le fond noir +de l'eau, nageaient en se balançant des corps ensanglantés. +Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu, +poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies +comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span> +Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait +qu'il était pareil à ce cygne.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII +entra à Milan par la porte Ticinese. Dans sa suite +figurait César Borgia, duc de Valentino, fils du pape. +Durant le parcours de la cathédrale au palais, les +anges de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.</p> + +<p>Depuis le jour de la destruction du Colosse, +Léonard ne s'était pas remis à son travail de la machine +volante. Astro achevait seul l'appareil. L'artiste n'avait +pas le courage de lui dire que ces ailes, encore, ne +pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le +forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à +autre, furtivement, il fixait sur lui son œil unique +plein de reproche et de démence.</p> + +<p>Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut +chez Léonard apportant la nouvelle que le roi le demandait +au palais. L'artiste s'y rendit à contre-cœur. +Inquiet de la disposition des ailes, il craignait qu'Astro, +ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît +quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les +salles si mémorables du palais Rechetto, Louis XII +recevait les doyens et les syndics de Milan.</p> + +<p>L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. +<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span> +Sa personne n'exprimait rien de royal: un corps +malingre et faible, des épaules étroites, une poitrine +rentrée, un visage vilainement ridé, souffreteux, mais +non anobli par la souffrance; plat, empreint de vertu +bourgeoise.</p> + +<p>Sur la plus haute marche du trône se tenait un +jeune homme de vingt ans, simplement vêtu de noir, +sans ornements, sauf quelques perles sur les revers du +béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de +l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et +longs, une barbiche rousse, une pâleur mate et des +yeux bleu-noir, intelligents et affables.</p> + +<p>—Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, +quel est ce jeune seigneur?</p> + +<p>—Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, +duc de Valentino.</p> + +<p>Léonard avait entendu parler des crimes de César. +Bien qu'il n'y eût pas de preuves certaines, personne +ne doutait qu'il n'eût tué son frère Giovanni Borgia, +ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la pourpre +cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de +l'Église romaine. On insinuait aussi que la véritable +cause de ce fratricide résidait dans la rivalité des deux +frères, non seulement pour les faveurs paternelles, +mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils nourrissaient +tous deux pour leur sœur, la belle madonna Lucrezia.</p> + +<p>—C'est impossible, songeait Léonard en observant +le visage calme du duc de Valentino, ses yeux +purs et naïfs.</p> + +<p>César sentit probablement peser sur lui le regard +<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span> +scrutateur de Léonard; il tourna la tête de son côté, +puis, se penchant vers un vieillard à long vêtement +sombre qui se tenait près de lui, son secrétaire, il lui +parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque le +vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un +étrange et insaisissable sourire glissa sur les lèvres du +duc de Valentino. Et, au même instant, Léonard eut +cette impression:</p> + +<p>«Oui, tout est possible, il est capable de choses +pires encore que celles qu'on raconte.»</p> + +<p>Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, +s'approcha du trône, s'agenouilla et tendit au roi un +placet. Louis XII par mégarde laissa choir le rouleau +de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais +César d'un mouvement souple et vif le prévint, releva +le parchemin et le tendit au roi avec un salut.</p> + +<p>—Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un +dans le groupe des seigneurs français. Est-il assez +heureux de se montrer!</p> + +<p>—Vous le dites, messer, approuva un autre. Le +fils du pape remplit admirablement l'emploi de varlet. +Si vous le voyiez, le matin, lorsque le roi s'habille, +comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On +l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!</p> + +<p>L'artiste avait remarqué le mouvement servile de +César, mais il lui avait semblé plutôt terrible que vil, +une caresse traîtresse d'animal rapace.</p> + +<p>Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de +son compagnon et voyant que Léonard avec sa timidité +habituelle resterait toute la journée perdu dans la +<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span> +foule, sans trouver l'occasion d'attirer sur lui l'attention +du roi, le saisit par la main et, courbé jusqu'à la +contorsion, avec un long sifflement énumérant les +qualités—<i>stupendissimo</i>, <i>prestantissimo</i>, <i>invicissimo</i>—présenta +l'artiste au roi.</p> + +<p>Louis XII parla de la <i>Sainte-Cène</i>. Il loua l'interprétation +des apôtres, mais s'extasia surtout sur la +perspective du plafond. Fra Luca s'attendait à chaque +instant que Sa Majesté prierait Léonard d'entrer à son +service; mais un page entra et remit au roi une lettre +de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, +sa bien-aimée Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son +heureuse délivrance. Les seigneurs s'avancèrent, présentèrent +leurs hommages et leurs compliments, éloignant +du trône Léonard et Paccioli. Le roi les regarda, +voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; +il invita aimablement les dames à vider une coupe à la +santé de l'accouchée et passa dans une autre salle.</p> + +<p>Paccioli voulut entraîner son ami.</p> + +<p>—Vite! vite!</p> + +<p>—Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. +Je vous remercie de vos peines. Mais je ne me rappellerai +pas au souvenir du roi. En ce moment Sa Majesté +pense à tout autre chose.</p> + +<p>Il quitta le palais.</p> + +<p>Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le +secrétaire de César Borgia, messer Agapito, qui lui +proposa au nom du duc, la place d'ingénieur ducal, le +même poste que Léonard occupait à la cour de Ludovic +le More.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span> +L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.</p> + +<p>En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement +et pressa le pas. Giovanni, Marco, Salaino et +Cesare portaient, probablement à défaut de civière, +sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de la +nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron +Astro de Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, +le visage livide. Ce que le maître craignait, +était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer les +ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était +tombé et se serait tué immanquablement si l'une des +ailes ne s'était accrochée à une branche d'arbre. +Léonard aida à rentrer le brancard improvisé, dans la +maison et lui-même déposa avec précaution le blessé +sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour +examiner ses plaies, Astro reprit connaissance et murmura +en fixant sur Léonard un regard suppliant:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, maître!</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Dans les premiers jours de novembre, après de +splendides fêtes données en l'honneur de sa fille nouveau-née, +Louis XII, après avoir reçu le serment des +Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le +maréchal Trivulce, repartit pour la France.</p> + +<p>La tranquillité était rétablie dans la ville, mais +<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span> +en apparence seulement: le peuple détestait Trivulce +pour sa violence et sa ruse. Les partisans de Ludovic +soulevaient la populace, répandaient des lettres +anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le +fuyard de leurs moqueries et de leurs injures, maintenant +songeaient à lui comme au meilleur des souverains.</p> + +<p>Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit, +près des portes Ticinese, les baraquements des +percepteurs d'impôts français. Le même jour, à la +villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa +d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle +l'avait frappé d'un coup de balai en plein visage. Le +soldat la menaça de sa hache. Aux cris de sa fille, le +père accourut armé d'un bâton. Le Français tua le +vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les +Français massacrèrent les habitants et réduisirent la +commune en cendres. A Milan, cette nouvelle produisit +l'effet d'une étincelle dans un amas de poudre. Le +peuple envahit les places, les rues, les marchés en +criant furieusement:</p> + +<p>—A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux +Français! Vive le More!</p> + +<p>Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se +défendre contre une population de trois cent mille âmes. +Ayant fait établir les canons sur les tours, les gueules +dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au premier +signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de +conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua +dans l'hôtel de ville et l'eût mis à mort si n'était +<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span> +arrivé à son secours un détachement de mercenaires +suisses commandés par le seigneur de Coursinges.</p> + +<p>Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les +vols, la mise à la question des Français qui tombaient +entre les mains des révoltés et des citoyens soupçonnés +de sympathiser avec les conquérants.</p> + +<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> février, Trivulce quitta secrètement +le fort, le laissant sous la garde des capitaines +D'Espy et Codebecquart. Cette même nuit, Ludovic, +revenu de Germanie, était acclamé par les habitants de +Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un +libérateur.</p> + +<p>Léonard, durant les derniers jours de la révolte, +craignant le feu intermittent des canons qui avaient +détruit plusieurs maisons voisines, s'était installé dans +ses caves. Il avait passé adroitement par des conduits de +chauffage et avait installé plusieurs chambres. Comme +dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui +était précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, +les livres, les appareils scientifiques.</p> + +<p>A ce moment, il se décidait à entrer au service de +César Borgia. Mais avant de se rendre en Romagne, +où, d'après le contrat convenu avec messer Agapito, +il devait arriver pour l'été de 1500, il avait l'intention +de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo +Melzi, afin d'attendre la fin de la guerre et de la +révolte, dans sa solitaire villa Vaprio, près de Milan.</p> + +<p>Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra +Luca Paccioli vint chez l'artiste et déclara que le +palais était inondé: le milanais Luigi da Porto, au +<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span> +service des Français, avait passé au camp des révoltés +et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux +qui alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté, +détruit le moulin du parc Rocchetto, pénétré dans les +caves où étaient amoncelés la poudre, l'huile, le pain, +le vin et autres fournitures; si bien que si les Français, +à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de +ces provisions, la faim les aurait forcés à se rendre—ce +sur quoi comptait messer Luigi. Au moment de +l'inondation, les canaux voisins de ceux du fort avaient +débordé dans la partie basse des portes Vercelli et +recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle +Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes +au sujet de la <i>Sainte-Cène</i> et proposa à Léonard +d'aller voir avec lui si le tableau n'avait subi aucun +dégât.</p> + +<p>Avec une indifférence feinte, Léonard répondit +qu'il n'en avait guère le temps en ce moment et que +la <i>Sainte-Cène</i> n'avait pu être atteinte, car elle était +placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne pouvait +lui avoir occasionné aucun tort.</p> + +<p>Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au +couvent.</p> + +<p>En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet +de brique, de larges plaques, restes de l'inondation. +Cela sentait l'humidité. Un moine lui dit que l'eau +avait monté à un quart de coudée.</p> + +<p>Léonard s'approcha du mur de la <i>Sainte-Cène</i>.</p> + +<p>Les couleurs paraissaient nettes.</p> + +<p>Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme +<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span> +dans les peintures à la fresque, mais huileuses, elles +étaient de l'invention de l'artiste. Il avait aussi préparé +le mur d'une façon spéciale, avec une première +couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre +et de l'huile d'olive, et une seconde couche de mastic, +de résine et de plâtre. Des maîtres compétents avaient +prédit le peu de solidité des couleurs à l'huile sur +un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant +naturel vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter +attention aux conseils. Il n'aimait pas la peinture à +l'eau parce que ce travail exigeait de la promptitude +et de la résolution, qualités qui lui étaient étrangères. +Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses corrections, +ses continuels atermoiements, ne pouvaient +s'accommoder que de la peinture à l'huile.</p> + +<p>Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant +la surface du tableau. Tout à coup, dans le +coin gauche, en bas, sous la nappe, aux pieds de +l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la +floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité.</p> + +<p>Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement +encore son examen.</p> + +<p>Par suite de l'humidité, la première couche de glaise +s'était boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles +à l'œil nu, des crevasses par lesquelles +suintait le salpêtre.</p> + +<p>Le destinée de la <i>Sainte-Cène</i> était résolue. Les couleurs +pouvaient se conserver encore pendant cinquante +ans, mais la terrible vérité ne supportait aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span> +doute: la plus belle œuvre de Vinci était condamnée +à périr.</p> + +<p>Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une +dernière fois le Christ et, comme s'il venait de le voir +seulement, il comprit combien cette œuvre lui était +chère.</p> + +<p>Avec la perte du Colosse et de la <i>Sainte-Cène</i>, les +derniers liens qui l'attachaient aux humains se trouvaient +rompus. Sa solitude devenait maintenant de +plus en plus désespérée.</p> + +<p>La poussière du Colosse avait été dissipée par le +vent; sur le mur où se trouvait le Christ, la moisissure +couvrirait les couleurs écaillées, et tout ce qui était +sa vie disparaîtrait comme une ombre.</p> + +<p>Il revint à la maison, descendit dans les caves et +passant dans la chambre d'Astro, s'y arrêta un instant. +Beltraffio mettait au malade des compresses d'eau +froide.</p> + +<p>—Encore la fièvre? demanda le maître.</p> + +<p>—Oui, il délire.</p> + +<p>Léonard se pencha pour examiner le pansement et +écouter les paroles hachées du blessé.</p> + +<p>—Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. +Pourvu que les ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où +viens-tu? Quel est ton nom? La Mécanique? Je n'ai +jamais entendu dire que le diable se soit nommé +Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, +laisse-moi. Il m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux +pas... Attends... laisse-moi respirer...</p> + +<p>Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri +<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span> +d'horreur s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il +tombait. Puis de nouveau il se reprit à parler avec +volubilité:</p> + +<p>—Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma +faute. Il disait que les ailes n'étaient pas prêtes. C'est +fini... J'ai déshonoré mon maître... Entendez-vous? +Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus petit et du +plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable +l'emmena à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant, +et il le mit sur le toit du Temple et il lui dit: «Si +tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à terre.» Car +il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils +te porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent +aucune pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a +répondu au démon Mécanique! Tu ne te souviens pas, +Giovanni?</p> + +<p>Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, +mais Beltraffio crut qu'il délirait.</p> + +<p>—Tu ne te souviens pas? insistait le malade.</p> + +<p>Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset +du quatrième Évangile de Lucas:</p> + +<p>—Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente +pas ton Seigneur Dieu!»</p> + +<p>—Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro.</p> + +<p>Puis le délire le reprit.</p> + +<p>—Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de +soleil. Et il ne faut pas d'ailes. Oh! si le maître savait +combien il est bon et doux de tomber dans le ciel!</p> + +<p>Léonard le regardait et songeait:</p> + +<p>«A cause de moi, il est perdu à cause de moi! +<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span> +Je l'ai tenté, je lui ai porté malheur comme à Giovanni!»</p> + +<p>Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le +malade se calma peu à peu et s'assoupit.</p> + +<p>Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle +et se plongea dans des calculs.</p> + +<p>Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction +des ailes, il étudiait le vent, les couches d'air, +d'après le mouvement des vagues et le cours de +l'eau.</p> + +<p>«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans +une eau tranquille à une certaine distance l'une de +l'autre—écrivait-il dans son journal—sur la surface +se formeront deux cercles séparés. Je me demande: +Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre +l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il +ou bien les coups des vagues se répercuteront-ils +sur les points de contact à angles égaux?»</p> + +<p>La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce +problème de mécanique, le charmait à un point tel, +qu'il inscrivit en marge:</p> + +<p>«<i>Questo e bellissimo, questo e sottile!</i> Quelle +superbe et fine question!»</p> + +<p>«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il. +Les cercles se traversent sans se mélanger, +conservant les points où les pierres sont tombées.»</p> + +<p>Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la +mathématique approuvait la nécessité naturelle de la +mécanique.</p> + +<p>Les heures succédaient aux heures. Le soir vint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span> +Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard +se remit de nouveau au travail.</p> + +<p>Il pressentait qu'il touchait presque à une grande +découverte.</p> + +<p>«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse +les tiges de blé, comme elles ondulent l'une après +l'autre, tandis que les épis en s'inclinant restent immobiles. +Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces rides +produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par +le vent, sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce +dont tu peux te convaincre en jetant une paille sur les +cercles des vagues et observant qu'elle se balance +sans bouger.»</p> + +<p>L'expérience de la paille le fit songer à une autre +pareille, qu'il avait déjà pratiquée, en étudiant la +transmission du son. Tournant quelques pages, Léonard +lut:</p> + +<p>«Au coup d'une cloche répond faiblement une +autre cloche; la corde vibrant sur le luth fait vibrer +la même corde sur un luth voisin et si tu poses une +paille sur cette corde, tu la verras trembler.»</p> + +<p>Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation +entre ces deux phénomènes distincts.</p> + +<p>Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une +pensée traversa son esprit:</p> + +<p>«La même loi mécanique ici et là! Comme les +vagues de l'eau, les ondes sonores se séparent dans +l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant le point +de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant +le reflet du son, le reflet du jour dans une glace est +<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span> +l'écho de la lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta +justice, Premier Moteur: l'angle d'incidence est égal +à l'angle de réflexion!»</p> + +<p>Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait +que cette fois encore il regardait dans l'abîme où +personne encore n'avait osé regarder. Il savait que cette +découverte, si elle était prouvée par l'expérience, était +une des plus importantes depuis Archimède.</p> + +<p>Deux mois auparavant, il avait reçu de messer +Guido Berardi une lettre qui lui annonçait que Vasco de +Gama avait, en contournant le cap de Bonne-Espérance, +découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard +l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire +qu'il avait fait une plus grande découverte que Colomb +et Vasco de Gama, qu'il avait vu de plus lointains +mystères du nouveau ciel et de la nouvelle terre.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste +écouta et d'un coup se souvint de toutes ses désillusions, +l'imbécile destruction du Colosse, la perte de +la <i>Sainte-Cène</i>, la bête et terrible chute d'Astro.</p> + +<p>«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait +destinée à périr, sans gloire, comme tout ce que je +fais? Personne n'entendra-t-il jamais ma voix et serai-je +éternellement seul comme maintenant, dans l'obscurité, +sous terre, avec le rêve des ailes?»</p> + +<p>Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie.</p> + +<p>—Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité, +dans le silence, dans l'oubli! Que personne n'en sache +jamais rien. Je sais!</p> + +<p>Un tel sentiment de force et de victoire emplit son +<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span> +cœur qu'il lui sembla que ces ailes qui étaient le rêve +de sa vie existaient déjà et le soulevaient vers le ciel.</p> + +<p>Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut +voir le ciel et l'espace.</p> + +<p>Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de +la cathédrale.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus +des toits des maisons se projetaient les lueurs pourpres +des incendies. Plus on avançait vers le centre de la +ville, la place Broletto, plus la foule devenait compacte. +Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, tantôt +par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages +convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la +commune de Milan, les arquebuses, les mousquetons, +les lances, les faux, les fourches. Telles des fourmis, +les gens s'agitaient, aidant des bœufs à traîner une +vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. +Les mercenaires français enfermés dans le fort +mitraillaient les rues de Milan. Ils se vantaient, avant +de se rendre, de détruire la ville entière. Et à tous +ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:</p> + +<p>«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».</p> + +<p>Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve +stupide et effrayant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span> +Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait +un tambour picard, un gamin de seize ans. Il se tenait +sur l'échelle appuyée contre le mur. Le gai brodeur +Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui avait +passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude +sur la tête et avec une solennité bouffonne:</p> + +<p>Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au +nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!</p> + +<p>—<i>Amen!</i> répondit la foule.</p> + +<p>Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il +clignait des yeux comme les enfants prêts à pleurer, +se tortillait et remuant le cou, tâchait d'arranger la +corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses lèvres. +Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait +de sa torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage +étonné et blême, essaya de demander quelque chose. +Mais la foule hurla. Le gamin eut un geste résigné, +sortit de dessous sa veste une croix d'argent, l'embrassa +et se signa rapidement.</p> + +<p>Mascarello le poussa en criant gaiement:</p> + +<p>—Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous +comment les Français dansent la gaillarde!</p> + +<p>Au rire général, le corps de l'adolescent se balança +secoué par les derniers frissons.</p> + +<p>Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille +vêtue de haillons qui, se tenant devant une masure +détruite par les bombes, tendait les bras et suppliait:</p> + +<p>—Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi +pleures-tu?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span> +—Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son +lit... le parquet s'est effondré... Peut-être vit-il +encore... Aidez-moi!</p> + +<p>Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur +le toit de la maisonnette. Les poutres craquèrent. +Un nuage de poussière monta. La masure s'abattit et +la femme se tut.</p> + +<p>Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la +loggia Osii, un étudiant de l'Université de Pavie, +monté sur un banc, déclamait sur la grandeur du +peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute +des tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.</p> + +<p>—Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, +citoyens, mourons pour la liberté! Trempons +le glaive de Némésis dans le sang des tyrans! Vive +la république!</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des +voix. Nous savons quelle liberté vous courtisez, traîtres, +espions des Français! Au diable la république! Vive +le duc! A mort le traître!</p> + +<p>Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en +citant des exemples classiques de Cicéron, Tacite et +Tite-Live, on l'arracha de son banc, on le piétina:</p> + +<p>—Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! +Allons, frappez-le! Tu ne nous tromperas pas. Tu te +souviendras de ce qu'il en coûte d'ameuter le peuple +contre le duc légitime!</p> + +<p>Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et +les tourelles de la cathédrale, pareilles à des stalactites +<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span> +dans le double reflet bleu de la lune et rouge +des incendies.</p> + +<p>Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui +ressemblait à un tas de corps amoncelés, s'élevaient +des plaintes.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier +à visage effrayé, bon et triste.</p> + +<p>—Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On +dit que c'est un espion des Français, le vicaire Giacomo +Crotto. On prétend qu'il a donné au peuple +des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. +Le premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. +C'est terrible vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié +de nous!</p> + +<p>De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait +comme un trophée une tête ensanglantée piquée +sur une longue perche.</p> + +<p>Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait +et hurlait en désignant la tête:</p> + +<p>—Mort aux traîtres!</p> + +<p>Le vieil ouvrier se signa et murmura:</p> + +<p>—<i>A furore populi libera nos, Domine!</i> De la +fureur du peuple, délivre-nous, Seigneur!</p> + +<p>Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements +de tambour, le crépitement des arquebuses +et les cris des soldats allant à l'assaut. Au même +instant, des bastions du fort, un coup semblable au +tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde +des français, «Margot la Folle», qui crachait +ses boulets.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span> +L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme +s'élança vers le ciel. La place s'illumina d'une lumière +rouge qui ternit le clair de lune.</p> + +<p>Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, +s'agitaient, pénétrés d'effroi.</p> + +<p>Léonard regardait ces fantômes humains.</p> + +<p>Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, +dans la pourpre du feu, dans les cris de la foule, +dans l'écho du tocsin, dans le crépitement des canons, +il s'imaginait les calmes ondes des sons et de la +lumière qui, se balançant majestueusement comme +les rides de l'eau formées par la tombée d'une pierre, +se dispersaient dans l'air, s'entrecroisaient sans se mêler, +et gardaient pour point de repère leur point de départ. +Et une grande joie emplissait son cœur à l'idée que +les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre +cette harmonie des infinies et invisibles ondes, qui +planaient au-dessus de tout, telle la volonté unique +du Créateur, la loi mécanique, la loi de la justesse—l'angle +d'incidence égal à l'angle de la réflexion. +Les paroles qu'il avait inscrites dans son journal et +que si souvent il avait répétées, sonnaient à nouveau +à ses oreilles: «<i>O mirabile giustizia di te, Primo Motore!</i> +O miraculeuse est ta justice, Premier Moteur! +Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. +O divine nécessité, tu forces toutes les conséquences +à découler par la voie la plus rapide de leur +cause.»</p> + +<p>Au milieu de la foule démente du peuple, dans le +cœur de l'artiste régnait l'éternel calme de la contemplation, +<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span> +pareil au rayon immuable de la lune, +dominant les lueurs d'incendie.</p> + +<p>Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More +entra dans Milan par la Porta Nuova.</p> + +<p>La veille Léonard était parti à la villa Melzi à +Vaprio.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de +Sforza.</p> + +<p>Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait +quitté la cour, s'était installé dans sa villa solitaire, +au pied des Alpes, à cinq heures de route de Milan, +et s'y prit à y vivre en philosophe, loin des vanités +du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant +à la musique et aux sciences occultes dont il +était grand amateur, ce qui faisait dire que messer Girolamo +s'occupait de magie noire pour évoquer l'âme de +sa femme défunte.</p> + +<p>L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli +souvent venaient le voir et passaient des nuits entières +à discuter les secrets des idées platoniciennes et +les lois de Pythagore. Mais le plus grand plaisir du +maître était les visites de Léonard.</p> + +<p>Comme il travaillait au percement du canal Martésien, +l'artiste se trouvait souvent dans ces parages et la +situation de la splendide villa lui plaisait. Vaprio se +<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span> +trouve sur la rive gauche de la rivière Adda. Là, le +cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes. +Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes +froides, vertes, tumultueuses, indomptables; et à côté +d'elle le canal calme, lisse comme un miroir, glisse +entre des berges égales. Cette opposition paraissait à +l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne +pouvait décider ce qui était plus beau de la création +du cerveau humain et de la volonté humaine, sa +propre création, le canal, ou bien de sa sœur sauvage, +l'Adda furieuse? Son cœur comprenait également ces +deux courants. Du haut de la dernière terrasse du +jardin on découvrait la verte vallée de la Lombardie, +Bergame, Trevilio, Crémone et Brescia. En été, le +parfum des foins embaumait ces prés à perte de +vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient +jusqu'à leurs cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient +les poires, les pommes, les cerises, et toute la +vallée semblait un énorme jardin.</p> + +<p>Au nord se détachaient les noires montagnes de +Côme; au-dessus, s'élevaient en demi-cercle les premiers +contreforts des Alpes, et encore plus haut, dans +les nuages, scintillaient les cimes neigeuses, roses et +dorées.</p> + +<p>En même temps que lui se trouvaient à la villa +fra Luca Paccioli et l'alchimiste Sacrobosco, dont +la maison avait été détruite par les Français. Léonard +les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il devint +vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span> +Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps +évité. Mais une fois, comme il entrait dans la chambre +de Léonard pour exécuter une commission de son +père, il vit les verres multicolores dont se servait l'artiste +pour étudier les teintes complémentaires. Léonard +lui proposa de regarder au travers. L'amusement +plut à l'enfant. Les objets connus prenaient un aspect +féerique, sombre, radieux, agressif ou tendre, selon +que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu, +rouge, violet ou vert. De même, une autre invention +de Léonard le captiva: la chambre obscure. Lorsque +sur une feuille de papier blanc apparaissaient les +tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir tourner +les roues du moulin, tourbillonner une bande de +choucas au-dessus du clocher de l'église, ou le petit +âne gris Peppo marcher sur la route, Francesco, ravi, +battait des mains.</p> + +<p>A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; +la grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique +l'ennuyait. Mais la science de Léonard était tout autre. +Elle semblait à l'enfant intéressante comme une fable. +Les appareils de mécanique, d'optique, d'acoustique, +l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au +soir, il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. +Avec les hommes l'artiste était dissimulé, car il savait +que le moindre mot imprudent pouvait lui attirer un +soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il parlait de +tout avec confiance et simplicité. Non seulement il +apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien +des choses. Et se souvenant de la parole du Christ: +<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span> +«En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne +devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer +dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni +dans le royaume de la science.»</p> + +<p>A ce moment, il écrivait son <i>Traité des Étoiles</i>.</p> + +<p>Durant les nuits de mars, lorsque la première +haleine du printemps soufflait dans l'air froid encore, +il se tenait sur le toit de la maison avec Francesco, +observait les étoiles, dessinait les taches de la lune +pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient +pas de contours.</p> + +<p>A travers un trou fait dans une feuille de papier à +l'aide d'une aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles +privées de rayons, pareilles à des petites boules +claires.</p> + +<p>—Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, +cent fois, mille fois plus grands que le nôtre. Aux +habitants des autres planètes, la terre apparaît semblable +à ces étoiles.</p> + +<p>—Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait +Francesco.</p> + +<p>—D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne +voyons pas.</p> + +<p>—Et derrière?</p> + +<p>—D'autres encore.</p> + +<p>—Et à la fin, tout à fait à la fin?</p> + +<p>—Il n'y a pas de fin, pas de limites.</p> + +<p>—Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont +la main trembla dans celle de Léonard. Où donc +alors, messer Leonardo, où donc est le paradis, les +<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span> +anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur +son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?</p> + +<p>Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, +dans tous les grains de sable, dans tous les soleils, +dans toutes les étoiles, mais il eut pitié de la foi enfantine +et se tut.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Dans les derniers jours de mars, des nouvelles +inquiétantes parvinrent à la villa Melzi. L'armée de +Louis XII, sous le commandement du sire de La +Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic +le More, qui craignait une trahison chez ses soldats, +refusait la bataille, et, poursuivi par de sombres +pressentiments, devenait plus peureux qu'une femme. +Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient +comme un faible écho à la villa de Vaprio.</p> + +<p>Sans songer ni au roi de France, ni au duc, +Léonard et Francesco rôdaient dans les bois; parfois +même ils escaladaient les montagnes escarpées. Là, +Léonard louait des ouvriers et faisait faire des +fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons +et les plantes fossiles.</p> + +<p>Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils +s'assirent sous un vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. +Dans les derniers rayons du soleil couchant, +<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span> +ressortaient pimpantes les maisons blanches de Bergamo. +Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement +dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, +montait un petit nuage de fumée.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda Francesco.</p> + +<p>—Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une +bataille. Tiens, vois-tu les feux? On dirait un tir de +canons. Peut-être est-ce un combat entre les Français +et les nôtres?</p> + +<p>Les derniers temps ces escarmouches se répétaient +fréquemment dans la plaine lombarde.</p> + +<p>Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent +le nuage. Puis ils se prirent à examiner +le résultat des dernières fouilles. Le maître prit dans +ses mains un os très long, tranchant et effilé comme +une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.</p> + +<p>—Combien de peuples, murmura Léonard pensif +avec un doux sourire, combien de rois ont disparu +depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches! +Que de milliers d'années ont passé sur le monde, +quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il +restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le +temps!</p> + +<p>Il étendit la main vers la plaine.</p> + +<p>—Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis +le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe, +de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins +étaient des îles et là où planent maintenant les +oiseaux, nageaient des poissons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">464</a></span> +Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits +feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant, +qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu, +que des hommes s'entretuaient.</p> + +<p>Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant +du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les +poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi +profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.</p> + +<p>Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient +la même chose: «N'était-il pas indifférent qui +vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards +les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique, +la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes +des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose +et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage +de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule, +parmi l'éternelle clarté de la nature?»</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Non loin du village de Mandello, au pied du mont +Campione, existait une mine de fer. Les habitants des +environs racontaient que plusieurs années auparavant, +une avalanche y avait enterré un nombre considérable +d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se +risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le +<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span> +gouffre roulait avec un bruit continu, ce précipice +n'ayant pas de fond.</p> + +<p>Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il +décida d'explorer la mine abandonnée. Mais les villageois +qui supposaient qu'une force impure y résidait, +refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur +s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin +souterrain, avec ses marches rongées et glissantes, descendait +vers le lac et conduisait vers la mine. Le +guide qui tenait une lanterne marchait en avant. Léonard +portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, +en dépit des supplications de son père et des +refus du maître, avait voulu l'accompagner. Le chemin +devenait de plus en plus étroit et raide. Ils avaient +compté déjà deux cents marches et ne pouvaient prévoir +encore le but.</p> + +<p>Du fond montait une atmosphère suffocante.</p> + +<p>Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le +son, regardait les pierres, les couches différentes, les +taches brillantes du granit.</p> + +<p>—Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, +en sentant Francesco se serrer contre lui.</p> + +<p>—Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.</p> + +<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:</p> + +<p>—Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez +bientôt partir?</p> + +<p>—Oui, Francesco.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span> +—Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...</p> + +<p>—C'est loin?</p> + +<p>—A quelques jours d'ici.</p> + +<p>—A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous +ne nous verrons plus?</p> + +<p>—Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès +qu'il me sera possible.</p> + +<p>Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de +tendresse, entourant le cou de Léonard de ses deux +bras et se serrant contre lui, il murmura:</p> + +<p>—Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi +avec vous!</p> + +<p>—Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la +guerre là-bas.</p> + +<p>—Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains +rien... Je serai votre servant, je brosserai vos effets, +je balaierai les chambres, je soignerai les chevaux; et +puis je connais les coquillages et je sais reproduire +les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le faisais +très bien. Je ferai tout comme un homme, tout +ce que vous m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, +messer Leonardo, ne m'abandonnez pas...</p> + +<p>—Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il +te laisserait partir?</p> + +<p>—Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne +refusera pas si je pleure... Et s'il refuse je m'en +irai en cachette... Dites-moi seulement que oui...</p> + +<p>—Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. +Il est vieux, malade, malheureux et tu le plains...</p> + +<p>—Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! +<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span> +messer Leonardo, vous ne savez pas... vous croyez que +je suis trop petit, un gamin. Et je sais tout. Ma tante +Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître d'école +dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je +peux perdre mon âme avec vous. Et tous ils vous +craignent. Et moi je ne vous crains pas, parce que +vous êtes le meilleur de tous et que je veux toujours +rester près de vous!</p> + +<p>Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de +l'enfant.</p> + +<p>Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les +coins de ses lèvres s'abaissèrent et il murmura:</p> + +<p>—Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez +pas me prendre avec vous. Vous ne m'aimez pas... +Tandis que moi... moi...</p> + +<p>Il sanglota éperdument.</p> + +<p>—Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas +honte? Écoute ce que je vais te dire. Quand tu seras +grand, je te prendrai comme élève et nous vivrons +ensemble et nous ne nous quitterons jamais.</p> + +<p>Francesco leva les yeux sur lui.</p> + +<p>—C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me +consoler et après vous oublierez.</p> + +<p>—Non, je te le promets, Francesco.</p> + +<p>—Dans combien d'années?</p> + +<p>—Quand tu auras atteint la quinzième année, +dans huit ans...</p> + +<p>—Huit. Et nous ne nous quitterons plus?</p> + +<p>—Jusqu'à la mort.</p> + +<p>—C'est bien. Dans huit ans?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span> +—Oui, sois tranquille.</p> + +<p>Francesco eut un sourire heureux et—caresse qui +lui était particulière—frotta sa joue contre le visage +du maître.</p> + +<p>—Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! +Un jour, j'ai rêvé que je descendais dans l'obscurité +de longs, longs escaliers, comme maintenant et il me +semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un me +portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais +je savais que c'était maman. Je ne me souviens pas +d'elle. J'étais trop petit quand elle est morte. Et voilà +mon rêve qui se réalise. Seulement ce n'est plus +maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec +vous qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.</p> + +<p>Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.</p> + +<p>Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un +éclat mystérieux. Il tendit vers Léonard ses lèvres +rouges entr'ouvertes, confiantes, comme il l'aurait +réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui +sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute +son âme.</p> + +<p>Sentant le cœur de l'enfant battre contre son cœur, +d'un pas ferme, avec une infatigable curiosité, suivant +les lanternes vacillantes, le long du terrible escalier +de la mine, Léonard descendait toujours plus avant +dans les ténèbres souterraines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio +apprirent que l'armée française approchait.</p> + +<p>Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, +donnait Milan à piller à ses mercenaires. Tous ceux +qui le pouvaient, se réfugiaient dans les montagnes. Les +routes étaient encombrées de charrettes chargées de +mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La +nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine +les «coqs rouges», les lueurs des incendies. De jour +en jour on attendait un combat sous les murs de +Novare, combat qui devait décider du sort de la +Lombardie.</p> + +<p>Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les +dernières nouvelles.</p> + +<p>La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, +lorsque le duc sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, +rangeait ses troupes, sa principale force, les +mercenaires suisses achetés par le maréchal Trivulce, +refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc +les supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, +en cas de victoire, de leur donner une partie de ses +biens. Ils restèrent inflexibles. Le More s'habilla en +moine et voulut fuir. Mais un Suisse de Lucerne, +nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se +<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span> +saisit du duc et on l'amena au maréchal, qui versa +aux Suisses trente mille ducats—les trente deniers +de Judas.</p> + +<p>Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de +conduire le prisonnier en France. Celui qui, selon +l'expression des poètes de cour, «le premier après +Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une +charrette, dans une cage, comme une bête fauve. +Comme faveur spéciale, le duc pria ses geôliers de lui +permettre d'emporter la <i>Divine Comédie</i> du Dante, +<i>per studiare</i>, pour l'étudier, disait-il.</p> + +<p>Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. +Les Français pillaient de concert avec les +lansquenets et les Vénitiens. Des bandes rôdaient autour +de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la +tante Bonne partirent pour Chiavenna.</p> + +<p>C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa +Melzi. Selon son habitude, il notait dans son journal +tout ce qu'il avait vu et entendu de curieux durant la +journée:</p> + +<p>«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il +cette nuit-là, et les ailes larges, il les soulève +de façon que le vent s'y engouffre. Je l'ai observé +sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à +droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril +1500.»</p> + +<p>Au-dessous, sur la même page:</p> + +<p>«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa +liberté, et tout ce qu'il a entrepris s'est terminé par +le néant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span> +Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme +avec lequel il avait vécu seize ans, la déchéance de +l'illustre maison des Sforza, étaient pour lui moins +importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de +proie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="center"><b>LES AILES SERONT</b></p> + +<p class="center"><b>1500</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Le grand Oiseau prendra son +vol—l'homme sur le dos de son +grand Cygne—emplissant le monde +de consternation, emplissant les livres +de son nom immortel. Gloire au nid +où Il est né!</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la +ville d'Empoli, sur le versant sud du mont Albano, se +trouvait le village de Vinci—lieu de naissance de +Léonard.</p> + +<p>Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait +désiré, avant son départ pour la Romagne, revoir son +<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span> +village où vivait son vieil oncle Francesco da Vinci, le +frère de son père, enrichi dans le commerce des soies. +Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste +voulait le voir et faire admettre dans sa maison +son élève le mécanicien Zoroastro de Peretola, non +remis encore de sa chute et menacé de rester infirme +pour le reste de sa vie. Léonard espérait que l'air +des montagnes, le calme de la campagne le guériraient +plus vite que des drogues.</p> + +<p>Monté sur une mule Léonard quitta Florence par +la porte d'Al Prato en suivant le cours de l'Arno. A +Empoli, il abandonna la grande route, et s'engagea dans +un chemin de traverse qui coupait les collines basses.</p> + +<p>La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, +voilé, se couchant dans le brouillard, annonçait le +vent du nord. L'horizon s'élargissait de chaque côté. +Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant +pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, +neutre, rappelant le Nord. La montée était lente +et continue. L'atmosphère plus légère. Léonard évita +San Ouzano, Calistri, Lucardi et la chapelle de San +Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se dissipèrent. +Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.</p> + +<p>Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village +de Vinci se découvrit. Les collines s'étaient transformées +en montagnes, la plaine en collines. Sur l'une +d'elles s'élevait un village compact. Sur le fond sombre +du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne +forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.</p> + +<p>Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, +<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span> +et suivit un étroit sentier entre les potagers. Une +branche d'églantier, par-dessus une clôture, frôla doucement +son visage, comme si elle l'eût embrassé +dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.</p> + +<p>Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, +ramassa une pierre et frappa. C'était la maison qui avait +appartenu à son aïeul Antonio da Vinci, maintenant +à son oncle Francesco et où Léonard avait passé son +enfance.</p> + +<p>Personne ne répondit. Dans le silence on entendait +le murmure du torrent au bas de la côte. En haut, +dans le village, les chiens éveillés aboyèrent. Dans la +cour, un chien, très vieux probablement, leur répondit.</p> + +<p>Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté +sortit. Il était dur d'oreille et longtemps ne put +comprendre qui était ce Léonard. Mais lorsqu'il le +reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la lanterne +et baisant les mains du maître que quarante ans +auparavant il avait porté dans ses bras, ne cessa de +répéter à travers ses larmes:</p> + +<p><i>O signore, signore, Leonardo mio!</i></p> + +<p>Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que +messer Francesco était absent pour deux jours. +Léonard décida de l'attendre, d'autant plus que le +lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro +et Giovanni Beltraffio.</p> + +<p>Le vieillard le conduisit dans la maison vide en +ce moment, car les enfants de Francesco vivaient à +Florence, il s'agita, appela sa petite fille, jolie blondinette +de seize ans, et lui commanda le souper; +<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span> +mais Léonard demanda simplement du vin, du pain +et de l'eau de la source réputée, qui coulait dans le +jardin de son oncle.</p> + +<p>Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait +comme son père et son grand-père, avec une simplicité +qui aurait pu paraître de la pauvreté pour un +homme habitué aux commodités de la ville.</p> + +<p>L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était +si familière et qui servait en même temps de salon et +de cuisine. Elle était meublée de quelques sièges disgracieux, +de bancs et de coffres en bois sculpté luisants +de vieillesse, de crédences supportant de lourds +pots d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; +aux solives enfumées du plafond pendaient de gros +paquets de plantes médicinales. La seule nouveauté +consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans +les croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, +ces fenêtres, comme dans toutes les maisons de paysans +toscans, étaient tendues de toile enduite de cire qui +interceptait la lumière. Dans les pièces du haut, les +croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.</p> + +<p>Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, +puis la petite lampe en terre à long col et à anse, +suspendue par une chaînette, et pareille à celles que +l'on retrouve dans les anciens tombeaux étrusques. +Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus +belle encore dans cette chambre à moitié dénudée.</p> + +<p>Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait +sur la table un pain sans levain plat comme une +galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre, +<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span> +un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta +par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi +rien n'était changé: au milieu de la chambre large +et basse, l'énorme lit carré, pouvant abriter toute une +famille et dans lequel la bonne grand'mère, monna +Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait +avec le petit Léonard. Maintenant cette couche +pieusement gardée avait échu par héritage à l'oncle +Francesco. Sur le mur comme autrefois pendaient un +crucifix, une image de la Madone, une coquille pour +l'eau bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une +feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une +prière latine.</p> + +<p>Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin +coupé d'eau dans une écuelle de bois sentant l'olivier, +et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces +pensées.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Il songeait à son père, le notaire florentin, messer +Pierro da Vinci, qu'il avait vu quelques jours auparavant, +dans sa belle maison, vieillard septuagénaire +plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux +blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un +homme aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent +amour, comme messer Pierro. Jadis le notaire +avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime. +<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span> +Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, +légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte +que le père ne fît une part dans l'héritage à l'aîné, +ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard. +Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était senti +étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, +témoigna une particulière tristesse au sujet des +bruits qui circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout +jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole, +vertueux et économe, il était commis à la corporation +des lainiers. A plusieurs reprises il amena, +devant son père, la conversation avec l'artiste sur la +religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de +l'humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et +au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa +composition.</p> + +<p>Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, +Léonard tira de sa poche ce livre écrit d'une fine écriture +de commerçant appliqué:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo +di ser Pierro da Vinci, fiorentino, mandata alla +Nanna, mia cogniata.</i></p> + +<p>(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de +messer Pierre de Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma +belle-sœur.)</p> +</div> + +<p>De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui +avait entouré les premières années de Léonard et +régnait dans la famille, transmis de génération en +génération.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span> +Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la +maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes +et dévots employés au service de la commune +florentine, comme l'était son père messer Pierro.</p> + +<p>Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, +dont la sagesse était en tous points semblable à +celle de son petit-fils Lorenzo.</p> + +<p>Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé—la +gloire, les honneurs, les charges de l'État ou de la +guerre—ni à la trop grande richesse, ni à la trop +haute science.</p> + +<p>«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, +voilà la voie la plus certaine.»</p> + +<p>Après une absence de trente ans, assis sous le toit +familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux +l'agonie des tisons dans les cendres, l'artiste songeait +que toute sa vie à lui n'avait été qu'une longue infraction +à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, selon +son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait +trancher de ses ciseaux de fer.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans +éveiller le jardinier et traversant le pauvre village de +Vinci se dirigea vers le village voisin d'Anciano, en +suivant le rude raidillon à travers la montagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span> +Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant +plus l'endroit. Il se souvenait que jadis se dressaient +là les ruines du château Adimari et que dans +l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. +Maintenant à la même place s'élevait une maison +neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un +mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à +l'artiste que le propriétaire de l'auberge était mort et +que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche +éleveur d'Orbiniano.</p> + +<p>Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard +s'inquiétait du petit cabaret d'Anciano: il y était +né.</p> + +<p>Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus +de la grande route qui traversait le mont Albano pour +rejoindre Pistoïa, dans le sombre repaire des Adimari, +cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse guinguette.</p> + +<p>Les habitants des villages voisins en se rendant à +la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs +d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient +ici pour causer, boire une fiole de vin gris, +jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la +<i>tarocca</i>.</p> + +<p>La servante du cabaret était une orpheline de seize +ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.</p> + +<p>Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune +notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant +venu passer quelques jours chez son père, fut invité à +Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses +<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span> +clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, +afin d'arroser la convention.</p> + +<p>Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même +avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les +servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard, +s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de +chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un +habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup +moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser +Pierro avait la réputation de conquérir les cœurs féminins. +Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon +élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence +amoureuse persuasive qui charme les femmes +simples.</p> + +<p>Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge +de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où +les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle +devint enceinte.</p> + +<p>La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une +pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint +à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction, +le renvoya incontinent à Florence et l'hiver +suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni +Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne +famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit +épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci, +Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, +de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses +brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la +tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin +<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span> +de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de +couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se +soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade +et faillit mourir des suites de ses couches.</p> + +<p>Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit +Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro +en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit +également, mais supplia son père de prendre chez +lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait +point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des +enfants légitimes et même souvent on les préférait. +L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union +de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa +femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi +da Bacaretto.</p> + +<p>Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune +notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione +entra dans la vertueuse et dévote famille da +Vinci.</p> + +<p>Léonard se souvenait de sa mère comme au travers +d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre, +insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans +ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une +fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé +dans une statuette découverte à Arezzo, une petite +Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la +jeune paysanne de Vinci.</p> + +<p>C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait +dans son <i>Livre sur la Peinture</i>.</p> + +<p>«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des +<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span> +montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement +par leur beauté, celles qui sont parées?»</p> + +<p>Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, +assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement +par les mains fines et longues, les cheveux doux +et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence, +la force, la santé, l'amour de la vie; de la +mère, le charme dont tout son être était empreint.</p> + +<p>La maison où habitait Catarina avec son mari était +toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque +l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses +bœufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à +travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait +chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur +le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait +et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux, +ses lèvres, ses cheveux.</p> + +<p>Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore +davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait +au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La +nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, +ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre +et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le +jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le +froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des +orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds +nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la +crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le +cherchât, et le mystère de ces embrassements presque +coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans +<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span> +l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son +corps.</p> + +<p>Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se +souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de +son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé, +de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne +s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui +donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; +puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de +Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui +convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la +maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait +dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant +des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante +jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne +pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs, +admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio +partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, +profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait +durant des journées dans les montagnes. Et par des +sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices, +où ne passaient que des chèvres sauvages, il +montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait +à l'infini des prairies, des bois, des champs, le +lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence, +les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne +bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la +maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que +monna Lucia n'avait pas le cœur de le gronder et de +se plaindre à son grand-père.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span> +L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon +oncle Francesco et son père qui le comblaient de +friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande +partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades +d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui +déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, +se réjouissant de le voir ramper, Léonard +souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour +défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut +durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir +sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, +la première de la longue série qu'il devait endurer, et +il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton +enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme +tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu +es un homme?»</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Non loin de Vinci se construisait une grande villa +pour le seigneur Pandolfo Ruccellaï, sous la direction +de l'architecte florentin Biajio da Ravenna, élève +d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les +ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et +fut surpris de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, +puis peu à peu entraîné, il commença à lui +donner les premières notions de l'arithmétique, de +l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L'architecte +<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span> +trouvait incroyable, presque miraculeuse, la +facilité avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il +se ressouvenait d'une chose déjà apprise.</p> + +<p>L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. +Il lui déplaisait également qu'il fût gaucher, +puisqu'il était convenu que tous ceux qui avaient conclu +un pacte avec le diable, les sorciers et les impies +étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio +augmenta encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano +lui eut assuré que la femme de Monte Albano, +qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo, +était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au +diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.</p> + +<p>«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois +attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté +du Seigneur... Chaque famille a son monstre.»</p> + +<p>Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé +fils Pierro lui annonçât la nouvelle réjouissante +de la naissance d'un enfant légitime, digne d'être +héritier, car réellement Nardo semblait «illégal» +dans cette famille.</p> + +<p>Les habitants de Monte Albano racontaient une +particularité de leur pays qu'on ne retrouvait nulle +part ailleurs: c'était la couleur blanche de beaucoup +de plantes et d'animaux, violettes, framboises, +moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à +la montagne «Albano».</p> + +<p>Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le +monstre de la famille vertueuse et bourgeoise des notaires +florentins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit +avec lui à Florence. Léonard retourna rarement à Vinci.</p> + +<p>Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce +moment au service du duc de Milan) se rencontre +cette phrase laconique et mystérieuse:</p> + +<p>«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»</p> + +<p>On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; +en réalité, il s'agissait de sa mère.</p> + +<p>Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro +del Vacca, Catherine sentant qu'elle ne lui survivrait +pas longtemps, désira voir son fils.</p> + +<p>Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage +pour l'adoration des reliques de saint Ambroise +et du Clou sacré, elle arriva à Milan. Léonard la +reçut avec une respectueuse tendresse.</p> + +<p>Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, +le petit Nardo.</p> + +<p>Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner +au village, mais il la retint, lui loua et installa avec +mille attentions, une belle chambre dans le couvent +voisin de Sainte-Claire, près des portes Vercelli. Elle +tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller +loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la +fit transporter dans le meilleur hospice de Milan, +l'<i>Ospedale Maggiore</i>, construit par Francesco Sforza et +<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span> +pareil à un palais. Tous les jours il s'y rendait pour +la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. Et +cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de +ses élèves ne se doutait du séjour de Catarina à Milan. +Dans son journal, il ne parlait presque pas d'elle.</p> + +<p>Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main +glacée, il lui sembla qu'il était redevable de tout ce +qu'il possédait à cette pauvre paysanne de Vinci, +humble habitante des montagnes. Il lui fit de splendides +funérailles, non comme si elle eût été une servante +d'auberge, mais une noble dame.</p> + +<p>Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait +inutilement les cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais +de l'enterrement:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="frais"> +<tr> + <td>Spese per la mor—<br /> + Sotteratura di Chaterina</td> + <td class="tdr">27</td> + <td class="tdr">florins.</td> +</tr> +<tr> + <td>Deux livres de cire</td> + <td class="tdr">18</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Catafalque</td> + <td class="tdr">12</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Pour le port de la croix</td> + <td class="tdr">4</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Transport du corps</td> + <td class="tdr">8</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Pour quatre abbés et quatre chantres</td> + <td class="tdr">20</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Pour le glas</td> + <td class="tdr">2</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Aux fossoyeurs</td> + <td class="tdr">16</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Aux scribes</td> + <td class="tdr">1</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">____</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td> <span class="smcap">TOTAL</span></td> + <td class="tdr">108</td> + <td>florins</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2"><p class="center"><i>A ajouter:</i></p></td> +</tr> +<tr> + <td>Médecin</td> + <td class="tdr">4</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Sucre et chandelle</td> + <td class="tdr">12</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">____</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td> <span class="smcap">TOTAL GÉNÉRAL</span></td> + <td class="tdr">124</td> + <td>florins.</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td>====</td> + <td> </td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span> +Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, +en rangeant ses effets avant de quitter Florence, +il trouva dans une armoire, un paquet soigneusement +ficelé. C'était un gâteau de village apporté de Vinci +par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et +trois paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait +pas, habitué qu'il était au linge fin. Mais maintenant +qu'il avait retrouvé ce paquet oublié parmi les livres +et les instruments de mathématique, il sentit son +cœur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période +de ses pérégrinations de ville en ville, solitaire et +désabusé, jamais il n'oublia l'inutile paquet et chaque +fois, le cachant de tout le monde, il le glissa avec +les objets qui lui étaient les plus précieux.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Ces souvenirs renaissaient dans le cœur de +Léonard, tandis qu'il montait le sentier aride de +Monte Albano.</p> + +<p>Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit +pour se reposer et regarda. L'horizon vallonné +s'étendait en s'abaissant vers la vallée de l'Arno. A +droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées de +crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. +A ses pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. +<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span> +Plus loin, le village de Vinci ressemblait à une ruche +collée sur un tremble.</p> + +<p>Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant +les violettes blanches poussaient; le Monte +Albano bleuissait et tout était simple, calme, pauvre, +pâle et septentrional.</p> + +<p>Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait +plus froid et plus rageur. Mais Léonard n'y prêtait +guère attention, tout à ses souvenirs.</p> + +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + +<p>Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. +Adroit, gai et débonnaire, il savait s'entendre +avec tout le monde. Le clergé particulièrement lui +accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs du +riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres +œuvres de bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, +achetait des terrains, des maisons, des vignes +dans les environs de Vinci, sans rien changer à son +modeste genre de vie, suivant les principes de ser +Antonio.</p> + +<p>Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, +très vite consolé, le veuf de trente-huit ans +épousa une toute jeune et jolie fille, presque une enfant, +Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il n'eut +pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard +vivait avec son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention +de donner une solide instruction à cet aîné +illégitime pour, le cas échéant, en faire son héritier +<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span> +et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous +les aînés de la famille Vinci.</p> + +<p>A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste, +mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo +Toscanelli, celui-là même qui par ses calculs indiqua à +Colomb le nouveau chemin des Indes. Se tenant à +l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli +«vivait comme un saint», selon l'expression de +ses contemporains; silencieux, désintéressé et absolument +vierge. Il était laid de visage, presque repoussant; +mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, étaient +superbes.</p> + +<p>Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu +frappa à la porte de sa maison, proche le palais Pitti, +Toscanelli le reçut froidement et sévèrement, soupçonnant +dans cet hôte un badaud curieux. Mais après avoir +conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio +da Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. +Ser Paolo devint son professeur.</p> + +<p>Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur +une des collines qui enserrent Florence, Poggio al +Pino, où parmi les genévriers et les pins une guérite +en bois servait d'observatoire au grand astronome. +Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il +savait des lois de la nature. Dans ces causeries Léonard +puisa la foi dans la nouvelle et encore inconnue +puissance de la science.</p> + +<p>Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement +de choisir une occupation de bon rapport. Le voyant +constamment dessiner et modeler, ser Pierro porta +<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span> +quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le maître +orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et +bientôt Léonard entra comme élève dans son atelier.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en +1435 et était par conséquent plus âgé que Léonard, +de dix-sept ans.</p> + +<p>Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une +loupe à la main, il était derrière le comptoir de son +atelier sombre, <i>bottega</i>, non loin du Ponte Vecchio, +dans une des vieilles maisons tassées sur leurs fondations +pourries, baignant dans les eaux verdâtres de +l'Arno—ser Andrea ressemblait plutôt à un marchand +florentin ordinaire qu'à un grand artiste. +Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et +bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses +lèvres serrées et dans le regard aigu comme une +aiguille, se lisait son esprit froid, logique et curieux +sans limites.</p> + +<p>Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme +lui considérait la mathématique comme la base générale +de l'art et de la science; il affirmait que la géométrie +étant une partie de la mathématique «mère de +toutes les sciences» est en même temps la «mère du +<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span> +dessin père de tous les arts». La science parfaite et +la jouissance de la beauté étaient pour lui équivalentes.</p> + +<p>Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie +du corps, remarquable par sa laideur ou sa beauté, il +ne s'en détournait pas avec dégoût, ne restait pas +plongé dans une torpeur contemplative, ainsi que le +faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce +que personne n'avait fait avant lui. Avec une patience +infinie il comparait, mesurait, essayait, pressentant +dans les lois de la beauté, les lois nécessaires de la +mathématique. Encore plus infatigablement que Sandro, +il cherchait une beauté nouvelle,—non pas +dans les miracles, dans les légendes, dans les pénombres +tentatrices où l'Olympe se fond avec le Golgotha,—mais +en pénétrant les secrets de la nature, +chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle +pour Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un +miracle.</p> + +<p>Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier +son fils âgé de dix-huit ans, la destinée des deux +fut résolue. Andrea devint non seulement le maître, +mais aussi l'élève de son élève Léonard.</p> + +<p>Dans le tableau commandé à Verrochio par les +moines de Vallombrosa et qui représente le <i>Baptême du +Christ</i>, Léonard peignit un ange agenouillé. Tout ce +que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il cherchait +à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le +trouva et l'incarna dans cette image. Par la suite, on +raconta que le maître, désespéré de se voir distancé +par cet adolescent, avait renoncé à la peinture.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span> +En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. +Ils se complétaient l'un l'autre. L'élève possédait +la légèreté que la nature avait refusée à Verrochio; le +maître, l'obstination concentrée qui manquait à l'instable +Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent +ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux +empruntait à l'autre.</p> + +<p>A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze +sa statue <i>le Christ et saint Thomas</i>, pour l'église +Or San Michele.</p> + +<p>En opposition aux visions de fra Beato Angelico et +des rêves féeriques de Sandro Botticelli, apparut pour +la première fois aux yeux des hommes, dans le personnage +de Thomas plongeant ses doigts dans les +plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, +la raison scrutatrice devant le miracle.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>La première œuvre de Léonard fut un carton pour +une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens +de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait +Adam et Ève.</p> + +<p>Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude +que, d'après un témoin, «la raison était confondue +à la pensée qu'un homme pût avoir une +patience semblable». Du serpent Satan aux traits +<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span> +efféminés émanait un charme tentateur et il semblait +qu'on l'entendit dire:</p> + +<p>«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que +le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux +se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le +bien et le mal.»</p> + +<p>Et la femme tendait la main vers l'arbre de la +Science avec ce sourire d'audacieuse curiosité avec +lequel saint Thomas, de Verrochio, plongeait ses +doigts dans les plaies du Christ.</p> + +<p>Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin +de Vinci qui l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda +à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une +rondelle de bois, une «rotella», qu'on employait +dans la décoration extérieure des maisons.</p> + +<p>L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant +pour le moins autant d'horreur que la tête de +Méduse.</p> + +<p>Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf +lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons, +des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions, +des chauves-souris et autres animaux monstrueux. +Choisissant, réunissant, grossissant différentes +parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, +inexistant et réel pourtant, progressivement +forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la même +clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule +géométrique d'une autre.</p> + +<p>On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de +rocher, et il semblait qu'on entendît bruire sur la terre +<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span> +son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule +ouverte crachait une haleine empestée, les yeux des +flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant +était que l'horreur de ce monstre captivait et +attirait à l'égal de la beauté.</p> + +<p>Léonard passa des jours et des nuits dans cette +chambre close, où l'atmosphère infectée par la décomposition +des reptiles morts, était presque irrespirable. +Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce moment +il ne s'en apercevait même pas.</p> + +<p>Enfin il annonça à son père que la rondelle était +prête et qu'il pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro +vint, Léonard le pria d'attendre dans une autre +pièce et, retournant dans l'atelier, il posa le tableau +sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les volets +de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» +et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un +cri et recula. Il lui semblait qu'il voyait devant lui +un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage, +d'un regard scrutateur, le changement de l'expression +de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un +sourire:</p> + +<p>—Le tableau atteint son but, produit l'impression +que je désirais. Prenez-le, il est à vous.</p> + +<p>En 1481, Léonard reçut des moines de San +Donato, à Scopetto, la commande d'un tableau pour le +maître-autel: <i>l'Adoration des Mages</i>.</p> + +<p>Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance +de l'anatomie et de l'expression des sentiments +humains dans les mouvements du corps, telles +<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span> +qu'on ne les avait jamais vues chez aucun maître +jusqu'à lui.</p> + +<p>Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus +tard il ne devait achever aucune de ses œuvres. A +la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait +des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon +les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du +désir en empêchait la réalisation».</p> + +<p>La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, +mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois +avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di +Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère +ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après +la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.</p> + +<p>Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, +lui venait en aide. Monna Margareta accusa +son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes +pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre +de sorcière».</p> + +<p>Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il +avait aussi des ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la +grande amitié existant entre le maître et l'élève, en +un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La +calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard +étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la +société des femmes. «Tout son être reflétait un tel +rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains, +que l'âme la plus triste se réjouissait à sa +vue.»</p> + +<p>Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio +<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span> +et s'installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de +ses «opinions hérétiques» et de son «impiété». Le séjour +à Florence devenait pour Léonard de plus en plus +pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande +avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne +sut pas lui plaire. De ceux qui l'approchaient, Lorenzo +exigeait avant tout une adoration de cour. Il n'aimait +pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de +l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en +pourparlers secrets par l'intermédiaire de l'ambassadeur +d'Égypte, Caït Bey, avec le «diodorio» de Syrie afin +d'entrer à son service au titre de principal constructeur, +quoique sachant que pour cela, il devait se convertir +au mahométisme.</p> + +<p>Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il +devrait vivre. Il sentait qu'en ne la quittant pas, il +serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth +multicorde en argent qui avait la forme d'une tête de +cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent +à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l'inventeur de +se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie, +Ludovic le More.</p> + +<p>En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence +et se rendit à Milan, non en qualité d'artiste +peintre et de savant, mais seulement comme «musicien +de cour», <i>senatore di lira</i>. Avant son départ, il +écrivait au duc Sforza:</p> + +<p>«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences +de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans +l'art d'inventer des instruments de guerre et ayant +<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span> +trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement +de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans +vouloir faire injure à personne, de faire connaître à +Votre Excellence, certains secrets qui me sont propres, +brièvement énumérés ci-dessous:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«1. J'ai un procédé pour construire des ponts +très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels +l'ennemi peut être poursuivi et mis en fuite; d'autres +encore plus solides, qui résistent au feu et à l'assaut +et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également +le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.</p> + +<p>»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je +sais comment chasser l'eau des fossés et faire diverses +échelles d'escalade et autres instruments similaires.</p> + +<p>»3. <i>Item.</i> Si par suite de la hauteur ou de la +force d'une position, la place ne peut être bombardée, +j'ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations +ne sont pas en pierres.</p> + +<p>»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à +transporter, qui lance des matières inflammables, causant +grand dommage à l'ennemi et aussi grande terreur +par la fumée.</p> + +<p>»5. <i>Item.</i> Au moyen de passages souterrains +étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une +route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.</p> + +<p>»6. <i>Item.</i> Je puis construire des voitures couvertes, +sûres et indestructibles, portant de l'artillerie qui, +entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les +<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span> +plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacles.</p> + +<p>»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins +à feu, de forme utile et belle et différents de ceux +en usage.</p> + +<p>»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis +le remplacer par des catapultes et engins pour lancer +des traits d'admirable efficacité et jusqu'ici inconnus; +bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens +infinis d'attaque.</p> + +<p>»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de +nombreux engins de la plus grande puissance à la fois +pour l'attaque et la défense; vaisseaux qui résistent au +feu le plus rude, poudres ou vapeurs.</p> + +<p>»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler +n'importe qui en architecture et en construisant des +monuments privés ou publics et en conduisant de l'eau +d'un endroit à un autre.</p> + +<p>»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, +terre cuite; en peinture je puis faire ce que fait un +autre, quel qu'il puisse être. En outre, je m'engagerais +à exécuter le cheval de bronze en la mémoire +éternelle de votre père et de la très illustre maison de +Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées +vous paraissait impossible ou impraticable, je vous +offre d'en faire l'essai dans votre parc ou en toute autre +place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me +recommande en toute humilité.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span> +Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il +aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que +pour lui commençait une vie nouvelle et que cette +terre étrangère serait pour lui la patrie.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard +se remémorait son existence.</p> + +<p>Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. +Maintenant le sentier grimpait droit, sans zigzags, +entre des broussailles sèches et des chênes maigres +qui portaient encore les feuilles de l'année précédente. +Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du +vent, semblaient sauvages, terribles et désertes, presque +appartenant à une autre planète. Le vent le fouettait +au visage, le piquait d'aiguillons glacés, aveuglait ses +yeux. Par moment, une pierre se détachait et roulait +avec un bruit sourd au fond du précipice.</p> + +<p>Léonard montait toujours plus haut et plus haut +et il en éprouvait une extrême jouissance, comme s'il +conquérait les sévères montagnes; et à chaque pas le +regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait +toujours plus large. Et partout—l'étendue, le vide, +comme si l'étroit sentier eût fui sous les pieds; et lentement +avec une insensible égalité, il volait au-dessus +<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">501</a></span> +de ces lointains ondés avec des ailes géantes. Ici, les +ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne pas +en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme +chez un homme subitement privé de l'usage de ses +jambes.</p> + +<p>Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, +il suivait le vol des cigognes, comme il ouvrait en +cachette les cages de son grand-père et donnait la +liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la +joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela +le récit du moine maître d'école au sujet du fils de +Dédale, Icare, qui voulut voler à l'aide d'ailes en cire +et s'était tué en tombant. Et plus tard, le maître lui +ayant demandé quel était le plus grand héros de l'antiquité, +il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils +de Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le +campanile du clocher de la cathédrale florentine, +Maria del Fiore, parmi les bas-reliefs de Giotto représentant +tous les arts et toutes les sciences, un homme +risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la tête au +pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence +de sa première enfance, de celles qui pour les +autres paraissent stupides, mais pour celui qui les +garde dans son âme, pleines de prophétique mystère +comme des rêves fatidiques.</p> + +<p>«Je dois parler du milan—c'est ma destinée—écrivait-il +dans son journal, car je me rappelle que +dans mon enfance j'ai eu un rêve. J'étais couché +dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et +m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses +<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">502</a></span> +plumes comme en signe que toute ma vie je m'occuperai +de ces ailes.»</p> + +<p>La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines +devinrent le dernier but de son existence.</p> + +<p>Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant +sur ce même sommet de la montagne Blanche, +il lui semblait infiniment humiliant que les hommes +ne fussent pas ailés.</p> + +<p>«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, +savoir est le principal et—les ailes existeront.»</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit +que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se +retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio. +Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la +main son béret, Giovanni luttait contre le vent. +Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais +le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se +retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe +rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible +volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les +profondes rides de son front et les sourcils sévèrement +froncés—son visage parut si étrange et +terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les +larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par +le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">503</a></span> +—A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de +toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri +n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des +mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de +remettre... immédiatement...»</p> + +<p>Léonard comprit que ce devait être la lettre de +César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste +reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire +du duc.</p> + +<p>—Descends, cria-t-il en voyant le visage de +Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...</p> + +<p>Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, +buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si +petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant, +l'enlèverait dans la prairie.</p> + +<p>Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève +rappela au maître sa propre faiblesse—la malédiction +de l'impuissance pesant sur toute sa vie—l'infinie +suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la +Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de +tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la +maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les +regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.</p> + +<p>—Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit +périr comme le reste?</p> + +<p>Les paroles prononcées par Astro dans son délire +revinrent à sa mémoire—la réponse du Christ à +celui qui le tentait par la terreur de l'abîme et la joie +du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">504</a></span> +Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, +fronça les sourcils et de nouveau monta, +vainqueur du vent et de la montagne.</p> + +<p>Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant +au hasard sur la roche nue, où peut-être personne +avant lui n'avait posé le pied.</p> + +<p>Encore un effort, encore un pas,—et il s'arrêta +au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin, +on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché, +s'arrêtait devant un horizon sans limites.</p> + +<p>Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait +dans les oreilles, comme si d'invisibles, rapides et +méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant +l'air de leurs ailes gigantesques.</p> + +<p>Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à +coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment +de la nécessité naturelle, indispensable, du vol +humain s'empara de lui.</p> + +<p>—Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par +moi, par un autre. Mais l'homme volera. Les hommes +ailés seront des dieux!</p> + +<p>Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les +limites et de toutes les pesanteurs, fils de l'homme, +dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne +aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme de +la neige dans l'azur du ciel.</p> + +<p>Et dans son cœur flamba une joie proche de la +terreur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">505</a></span></p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se +couchait. Les cyprès sous les épais rayons jaunes +paraissaient noirs comme du charbon, les montagnes +éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.</p> + +<p>Le vent se calmait.</p> + +<p>Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en +bas, dans la profonde et calme vallée, apparut le +village de Vinci, pareil à un berceau.</p> + +<p>Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:</p> + +<p>«Du haut de la montagne qui doit son nom au +Vainqueur—<i>Vinci</i>, <i>vincere</i>, qui veut dire <i>vaincre</i>—le +Grand Oiseau prendra son vol, l'homme sur le dos du +Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, emplira +les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au +nid où il est né!»</p> + +<p>Et contemplant le village natal au pied de la montagne +Blanche, il répéta:</p> + +<p>—Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne +est né!</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du +nouveau mécanicien et ingénieur ducal dans le camp +<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">506</a></span> +de César pour l'organisation de machines de guerre +destinées à l'attaque de Faenza.</p> + +<p>Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence +pour se rendre en Romagne auprès de César Borgia.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">507</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="center"><b>OU CÉSAR—OU RIEN</b></p> + +<p class="center"><b>1500-1503</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p><i>Aut Cæsar—aut nihil.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">CÉSAR BORGIA.</span></p> + +<p>Un souverain doit également être un homme et un fauve.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">NICOLAS MACHIAVEL.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le +duc de Valentino suivi de toute sa cour et de son +armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur les +bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. +A la fin du même mois, Léonard quitta Pesaro pour +rejoindre César.</p> + +<p>Parti le matin il comptait être rendu à la tombée +de la nuit. Mais une bourrasque s'éleva. Les montagnes +<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">508</a></span> +couvertes de neige étaient infranchissables. Les +mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule tomba. +Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à +l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le +guide reconnut une grande auberge de Novitario, à +moitié chemin entre Pesaro et Fano.</p> + +<p>Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail +pareil à une porte de château fort. Enfin parut un palefrenier +endormi qui tenait une lanterne, puis le patron +lui-même. Il refusa de les recevoir, déclarant que non +seulement toutes les chambres, mais les écuries même +étaient occupées et que chaque lit servait à deux et +trois personnes, tous gens de haut parage, officiers et +gentilshommes de la cour du duc.</p> + +<p>Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit +signé du duc et orné de son sceau, le patron +s'excusa fort et proposa sa chambre occupée seulement +par trois commandants des régiments français. +Ces officiers ivres, dormaient profondément.</p> + +<p>Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et +de salle à manger, pareille à toutes celles des auberges +de Romagne, enfumée, sale, avec des tâches d'humidité +sur les murs nus, des poules et des pintades +dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant +dans leurs cages d'osier, des files d'oignons, de saucissons +et de jambons pendues aux poutres du plafond. +Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la +broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le +reflet pourpre de la flamme, les hôtes mangeaient, +buvaient, criaient, se disputaient, jouaient aux cartes +<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">509</a></span> +et aux échecs. Léonard s'assit auprès de la cheminée +en attendant le souper commandé.</p> + +<p>A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine +des lanciers ducaux Baltazare Scipione, le trésorier +général Alessandro Spanoccia, et l'ambassadeur +de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui +lui était inconnu, faisait de grands gestes et avec +une extraordinaire conviction criait d'une voix flûtée:</p> + +<p>—Je puis, signori, le prouver par des exemples de +l'histoire contemporaine et ancienne, avec une précision +mathématique. Tous les grands conquérants composaient +leur armée d'hommes de leur propre nation: +Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de +Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se +servaient de mercenaires; mais là, ces grands artistes +militaires avaient su inspirer à leurs soldats le courage +et les qualités patriotiques. De plus, n'oubliez pas le +principal, la pierre de touche de la science militaire: +dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside +la force d'une armée et non dans la cavalerie, dans +les armes à feu et la poudre, cette invention stupide +des temps nouveaux!</p> + +<p>—Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec +un sourire le capitaine des lanciers. Les armes à feu +prennent chaque jour plus d'importance. Vous pouvez +dire tout ce que vous voudrez des Romains, des Grecs, +des Spartiates; mais j'ose penser que les armées +actuelles sont mieux équipées que les anciennes. Sans +froisser Votre Excellence, un escadron de nos chevaliers +français ou une division d'artillerie avec trente bombardes, +<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">510</a></span> +renverserait un roc et non pas seulement un +détachement de votre infanterie romaine!</p> + +<p>—Ce sont des sophismes! s'échauffait messer +Nicolo. Vous vous égarez. Comment pouvez-vous +discuter contre l'évidence? Si vous songiez seulement +qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en +déroute cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels +se trouvaient des cohortes identiques à vos escadrons +de chevaliers français!</p> + +<p>Curieusement, Léonard regarda cet homme qui +parlait des victoires de Lucullus, comme s'il les avait +de ses propres yeux vues.</p> + +<p>L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap +rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle +que les portaient les importants hommes d'État de la +République florentine, notamment les secrétaires +d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à +certains endroits apparaissaient des taches. Les manches +luisaient. A en juger par le col de la chemise, le linge +était d'une propreté douteuse. Ses mains grandes et +noueuses avec sur le médius le durillon habituel aux +gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. +Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante +ans environ, maigre, étroit d'épaules, aux traits +extrêmement mobiles et étranges. Parfois durant une +conversation, levant son nez long et plat, redressant sa +petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure, +regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, +il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, +tout aux aguets le cou tendu. Dans ses mouvements +<span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">511</a></span> +inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues +glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait +une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être +méchants; mais par instants à travers l'expression de +froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque +chose de timide, de faible, d'enfantin et de piteux.</p> + +<p>Messer Nicolo continuait à développer son idée sur +la force de l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange +de vrai et de faux, d'infinie hardiesse et +de servile imitation de l'antique, contenus dans les +paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des +armes à feu il observa combien difficile était la mise au +point des canons de grand calibre, dont les boulets ou +passent trop haut au-dessus de l'ennemi, ou trop bas +sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva la +finesse de la remarque, connaissant par expérience les +défauts de ces bombardes. Mais bien vite, messer +Nicolo déclara l'inutilité des forteresses pour défendre +un État, se basant sur l'opinion des Lacédémoniens.</p> + +<p>Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le +maître de l'auberge étant venu à cet instant pour le +conduire à sa chambre.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le +guide se refusa à sortir, assurant que par un temps +pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien +<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">512</a></span> +dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne +sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans +l'âtre une broche de son invention, qui tournait +automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.</p> + +<p>—Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier +n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé, +puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque +celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle +diminue, la broche tourne plus lentement.</p> + +<p>L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec +le même amour que sa machine volante.</p> + +<p>Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de +jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale +trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup +sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la +«courtisane fortune». Très sagement et éloquemment +il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait +de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son +très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. +Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre +une erreur dans une règle certaine. La partie +se termina par une explication inattendue et désagréable +pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et +jouait à crédit.</p> + +<p>Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité +incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux +personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux +divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la +merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même +qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de +<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">513</a></span> +l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, +suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes—monna +Lena s'était transformée en Madeleine repentie +et s'était même fait admettre novice dans un couvent—ce +qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans +le célèbre <i>Tarif des courtisanes</i> ou <i>Réflexions pour +un étranger de haut rang</i>.</p> + +<p>De la robe sombre de la nonne s'échappa une +éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon +la coutume des courtisanes de haute volée, elle se +composa un pompeux arbre généalogique par lequel +elle prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille +naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio +Sforza. En même temps elle devenait la maîtresse +d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et cardinal. +C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano +où le monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.</p> + +<p>L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le +logement à une personne aussi renommée que «Son +Excellence Sérénissime», et pourtant il ne possédait +pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre +avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction +consentirent à céder une pièce assez grande pour la +suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même, +il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses +compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur +proposant de coucher avec les marchands dans la +forge.</p> + +<p>Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait +encore son bon sens, s'il comprenait à qui il avait +<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">514</a></span> +affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de +gens honorables, à cause de la première traînée venue.</p> + +<p>Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la +discussion et fit observer à messer Nicolo qu'avant +d'injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa +chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux, +de plus rendre à son mari les quatre ducats +empruntés la semaine précédente. Et comme à part +soi, mais assez fort pour que l'on puisse l'entendre, +elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le +sou, qui courent les grand'routes en se faisant passer +pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se +dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.</p> + +<p>Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles +de l'hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous +son regard accusateur et semblait combiner une retraite +convenable.</p> + +<p>Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa +chambre et la hideuse guenon favorite de madona Lena, +à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement, +assise sur la table encombrée de papiers et des +livres de messer Nicolo, entre autres les <i>Décades</i> de +Tite-Live et la <i>Vie des hommes illustres</i> de Plutarque.</p> + +<p>—Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire +en retirant son béret, s'il vous était agréable de +partager ma chambre, je considérerais comme un +honneur pour moi, de rendre ce petit service à Votre +Excellence.</p> + +<p>Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">515</a></span> +Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste +offrit la meilleure place à son colocataire.</p> + +<p>Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait +attirant et curieux.</p> + +<p>Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: +Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la +République Florentine. Trois mois auparavant, la +rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel +pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper +en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive +contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini +et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment +à double sens. En réalité, la république craignait le +duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. +A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de +créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour +les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait +à traverser les possessions du duc sur les côtes +de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce +«cette nourrice de la république», comme +s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se +nomma également et expliqua sa situation à la cour +de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la +confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et +observateurs.</p> + +<p>—Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je +sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous +prévenir que je ne comprends rien à la peinture et +même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait +me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, +<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">516</a></span> +dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai +pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai +entendu dire que le duc de Valentino vous considère +comme un connaisseur profond de la science militaire +et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. +Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux +et digne d'attention que la grandeur des nations est +toujours basée sur la force militaire, la quantité et la +qualité de son armée régulière, comme je le prouverai +à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies +et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes +de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort +d'un empire seront déterminées avec une exactitude +de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à +présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...</p> + +<p>Il s'interrompit avec un bon sourire.</p> + +<p>—Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de +votre complaisance: vous vous intéressez peut-être +aussi peu à la politique que moi à la peinture.</p> + +<p>—Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai +aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je +n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la +guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses +et vides. Mais vos opinions sont si différentes +de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires, +que je vous écoute, croyez-moi, avec grand +plaisir.</p> + +<p>—Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous +pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas +encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche, +<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">517</a></span> +je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez +de me taire. Je préfère au morceau de pain +une conversation sur la politique avec un homme +intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère +ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler +que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, +et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable +de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la +laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler +des affaires d'État.</p> + +<p>L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui +lui semblait devoir être intéressant, demanda:</p> + +<p>—Vous venez de dire, messer, que la politique +devait être une science exacte, comme les sciences +naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait +ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la +nature. Vous ai-je bien compris?</p> + +<p>—Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant +les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la +tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.</p> + +<p>—Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le +politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne +n'a encore dit des humanités. Platon dans sa <i>République</i>, +Aristote dans sa <i>Politique</i>, saint Augustin dans +<i>La Cité de Dieu</i>, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté, +n'ont pas vu le principal,—les lois naturelles, +dirigeant l'existence de chaque peuple et se +trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et +du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait +bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements +<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">518</a></span> +tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent +pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux +pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais +seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des +grands corps appelés monarchies et républiques, sans +amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme, +comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste +la structure du corps. Je sais que c'est difficile +et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute +autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, +mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite +me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!</p> + +<p>Avec un involontaire sourire, Léonard suivait +l'expression prophétique et en même temps étourdie, +pareille à celle d'un écolier impertinent, qui se voyait +sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants +d'un feu étrange, presque dément:</p> + +<p>—Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez +votre dessein, vos découvertes auront une aussi +grande importance que la géométrie d'Euclide ou les +principes d'Archimède.</p> + +<p>Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des +idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize +ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins +qui représentaient les organes internes du corps +humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.</p> + +<p>«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier +la nature des hommes, leurs mœurs et leurs coutumes, +comme j'étudie la structure interne de leurs +corps.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">519</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, +hardi jusqu'à l'impertinence en tout, Nicolas devenait +superstitieux et timide comme un jeune pédant, dès +qu'on touchait à l'antiquité.</p> + +<p>«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» +songea l'artiste, se remémorant l'histoire +du jeu d'osselets, dont Machiavel, si ingénieusement, +exposait les règles abstraites, et chaque fois perdait en +les mettant en pratique.</p> + +<p>—Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu +d'une discussion, avec un éclair joyeux dans les yeux. +Plus je vous écoute, plus je m'étonne, moins j'en +crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion +d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut +diviser les gens en trois catégories: la première, ceux +qui voient et devinent par eux-mêmes; la seconde, +ceux qui voient quand on leur montre; la dernière, +ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on +leur montre. Votre Excellence... eh bien! et moi +aussi, afin de ne pas jouer à la modestie, nous appartenons +à la première. Pourquoi riez-vous? Pensez ce +que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force +supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps +ne se renouvellera une semblable occasion, car +<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">520</a></span> +je sais combien peu de gens intelligents il y a de par +le monde. Et pour couronner notre entretien, permettez-moi +de vous lire un merveilleux passage de Tite-Live +et écoutez mon explication.</p> + +<p>Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle +fumeuse, mit des lunettes de fer aux branches cassées +emmaillottées de fil, donna à son visage une expression +sévère, pieuse comme durant une prière ou un office +religieux.</p> + +<p>Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, +s'apprêtant à chercher le chapitre qui traitait de la +grandeur et de la décadence des empires, et prononcé +d'une voix métallique les premières paroles solennelles +de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage +à une petite vieille ridée et voûtée.</p> + +<p>—Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond +salut, excusez le dérangement. Ma maîtresse, sérénissime +madonna Lena Griffa a perdu un petit animal +auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un +ruban bleu autour du cou. Nous cherchons, nous +avons fouillé toute la maison, sans pouvoir même nous +figurer où il a pu se sauver.....</p> + +<p>—Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement +messer Nicolo; allez-vous-en!</p> + +<p>Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant +regardée attentivement, il leva les bras et s'écria:</p> + +<p>—Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? +Moi qui pensais que depuis longtemps déjà les +diables retournaient avec leurs fourches ta charogne...</p> + +<p>La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures +<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">521</a></span> +par un aimable sourire qui la rendit plus hideuse encore:</p> + +<p>—Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! +Jamais je n'aurais rêvé que je vous rencontrerais...</p> + +<p>Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita +monna Aldrigia à se rendre à la cuisine où ils bavarderaient +et se rappelleraient le bon vieux temps.</p> + +<p>Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement +et, ayant pris un livre, s'assit à l'écart. Nicolas +appela un valet et ordonna d'apporter du vin, sur le +ton du plus important seigneur de l'auberge.</p> + +<p>Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, +et devant le pichet de vin ils se prirent à causer +comme de vieux amis.</p> + +<p>Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: +elle aussi avait été belle et courtisée; on exauçait toutes +ses fantaisies, et que n'avait-elle pas imaginé! Une fois +à Padoue, dans la sacristie, elle avait retiré la mitre +de la tête d'un évêque pour la poser sur celle de sa +sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui +et avec elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre +de louer des chambres meublées et de s'établir blanchisseuse. +Puis elle tomba malade et dans la misère +au point d'aller mendier aux portes des églises pour +s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée +de la mort: par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux +de sa voisine, monna Aldrigia trouva son chemin +de Damas en s'occupant d'un commerce plus lucratif +que le blanchissage.</p> + +<p>Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de +<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">522</a></span> +la servante de madonna Lena, venue pour demander +à l'intendante la pommade pour la guenon et le +<i>Decameron</i> de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane +lisait avant de s'endormir et cachait sous son +oreiller avec son missel.</p> + +<p>La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une +plume et commença son rapport à la Seigneurie de +Florence, sur les projets et actions du duc de Valentino—rapport +plein de profonde sagesse politique en +dépit du ton plutôt badin.</p> + +<p>—Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, +avouez que vous avez été surpris de me voir passer si +légèrement de notre conversation concernant des +sujets sérieux à un bavardage louche avec cette vieille? +Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous +que l'exemple de cette diversion nous est donné par +la nature dans ses éternelles oppositions et transformations. +Et le principal est de suivre sans crainte la +nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous sommes +tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur +Aristote, qui, en présence de son élève Alexandre le +Grand, se rendant au désir d'une femme galante +dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la +prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le +sage comme une mule. Certes, ce n'est qu'une fable, +mais de sens profond. Car si Aristote a pu se décider +à une stupidité pareille pour une fille de joie—comment +pouvons-nous, pauvres, résister?</p> + +<p>Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand +calme régnait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">523</a></span> +On n'entendait seulement qu'un grillon chantant +dans un coin et dans la chambre voisine le ronronnement +de monna Aldrigia, frottant la patte gelée de la +guenon.</p> + +<p>Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et +longtemps il regarda Machiavel attentivement penché +sur son travail, une plume rongée entre les doigts. +La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et +blanc une ombre énorme de sa tête aux angles durs, +à la lèvre inférieure proéminente, son cou mince +et son nez en bec d'oiseau.—Ayant terminé son rapport +sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe +à la cire et inscrit l'habituelle formule des lettres +pressées: <i>Cito, citissime, celerrime!</i> il ouvrit le livre +de Tite-Live et se plongea dans son travail favori, les +remarques explicatives des <i>Décades</i>.</p> + +<p>Léonard observait comme, à la lueur mourante de +la chandelle, l'étrange ombre noire sautait sur le mur +blanc, dansait, faisait d'ignobles grimaces, tandis que +le visage du secrétaire de la République florentine +conservait un calme sévère et solennel qui semblait le +reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, +tout au fond de ses yeux et dans les coins de ses +lèvres sinueuses, glissait par moments une expression +ambiguë, rusée et amèrement railleuse, presque aussi +cynique que durant la conversation avec la vieille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">524</a></span></p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil +jouait dans les petites vitres gelées de l'auberge, les +transformant en pâles émeraudes. Les champs et les +collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes +de blancheur sous le ciel bleu.</p> + +<p>Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était +plus dans la chambre. L'artiste descendit à la cuisine. +Dans l'âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle +broche tournait un quartier de viande.</p> + +<p>Léonard ordonna au guide de seller les mules et +s'assit à table.</p> + +<p>A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, +causait avec deux nouveaux voyageurs. L'un +était un courrier de Florence; l'autre, un jeune homme +de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du +gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec +Machiavel et se rendant pour affaire de famille à +Ancone, s'était chargé de trouver Nicolas en Romagne +et de lui remettre les lettres des amis.</p> + +<p>—Vous avez tort de vous tourmenter, messer +Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m'a +assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier +déjà la Seigneurie avait promis...</p> + +<p>—J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, +<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">525</a></span> +deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent +se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. A +Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en payer +soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire +de la République florentine aurait dû mourir de faim. +Il n'y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons +de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près +d'une cour étrangère, à solliciter trois ou quatre ducats +comme un mendiant!</p> + +<p>Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était +indifférent, pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait +personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.</p> + +<p>—Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, +le gonfalonier doit le connaître, continua Machiavel +en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo +a été hier témoin des vexations auxquelles je suis +en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, +j'exige ma démission! conclut-il de plus en plus exalté +et s'imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin, +le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un +homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. +Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on +me ramènera chez moi dans un cercueil! De plus, +tout ce qui était possible de faire pour ma mission, je +l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et +alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous +tire ma révérence! Je considère le duc comme un +homme beaucoup trop intelligent pour une politique +aussi enfantine. J'ai du reste écrit à votre oncle...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">526</a></span> +—Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement +pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir, +mais malheureusement, le Conseil des Dix considère +vos rapports si indispensables pour le bien de la République +que personne ne voudra entendre parler de +votre démission. Vous êtes irremplaçable. L'unique, +l'homme d'or, l'oreille et l'œil de notre République. +Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont +un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais +souhaité un pareil. Tout le monde admire l'élégance et +la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que +dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu'on a lu +un de vos humoristiques envois, les seigneurs se +roulaient de rire...</p> + +<p>—Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je +comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. +Dieu merci! Messer Nicolo est utile à quelque +chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient +l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un +chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure +les affronts, je me débats comme un poisson contre la +glace, tout cela pour le bien de la République. +Eh! que le diable l'emporte, la République... et son +gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous +n'ayez ni linceul, ni cercueil...</p> + +<p>Il éclata en jurons populaires. Une indignation +impuissante l'étouffait à l'idée de ces gouvernants +qu'il méprisait et qu'il servait. Désirant changer de +conversation, Luccio remit à Nicolas une lettre de sa +jeune femme, monna Marietta.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">527</a></span> +Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une +écriture enfantine sur du papier gris.</p> + +<p>«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans +les endroits où vous séjournez règnent des fièvres. +Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à +vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien... +il commence à vous ressembler étonnamment. Un +visage blanc comme la neige et la tête couverte d'épais +cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me +paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif et +gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas +et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne +puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la +Sainte-Vierge et messer Antonio que je prie pour +votre santé, vous protègent!»</p> + +<p>Léonard remarqua que durant la lecture de cette +lettre le visage de Machiavel s'éclaira d'un bon et +tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de +suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement +les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche +et murmura bourru:</p> + +<p>—Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma +maladie?</p> + +<p>—Il était impossible de dissimuler, répondit +Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un +de vos amis ou auprès d'un membre du Conseil, +demande, questionne où vous êtes, comment vous +vous portez...</p> + +<p>—Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!</p> + +<p>Il fit un geste impatienté et ajouta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">528</a></span> +—On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. +Car il faut choisir: ou sa femme ou la +politique.</p> + +<p>Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde +il continua:</p> + +<p>—Avez-vous l'intention de vous marier, jeune +homme?</p> + +<p>—Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit +Luccio.</p> + +<p>—Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette +sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer, +équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi +des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible +pour les épaules d'Atlas et non pour celles des +hommes. N'est-ce pas, messer Leonardo?</p> + +<p>Léonard le regardait et devinait que Machiavel +aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais +honteux de cet amour, le cachait sous un masque +d'impudence.</p> + +<p>Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel +à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement +secoua la tête, répondant qu'il lui fallait attendre +l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer +des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus +rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.</p> + +<p>L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la +même place était mortel pour lui. Ce n'était pas +en vain que les membres du Conseil des Dix lui +reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements +qui embrouillaient les affaires. Léonard le +<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">529</a></span> +prit par la main, l'emmena dans un coin de la salle +et lui proposa de lui prêter de l'argent. Nicolas +refusa.</p> + +<p>—Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. +Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même: +«Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait nous rencontrer!» +Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous +d'un caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que +ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez rendu un +cordial service...</p> + +<p>Le visage et la voix de Léonard exprimaient une +telle bonté, que Machiavel n'osa le peiner et accepta +trente ducats, qu'il promit de lui rendre dès qu'il aurait +reçu l'argent de Florence.</p> + +<p>Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, +avec une générosité toute seigneuriale.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y +avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre +une fraîcheur parfumée.</p> + +<p>La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les +fers des chevaux et des mules. Entre les collines +brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles +jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient +de ci de là.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">530</a></span> +Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui +suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes +les maisons étaient accaparées par les soldats, les +officiers et les seigneurs de la cour de César. On +avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur +ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa +une à son compagnon, vu la difficulté de trouver +un logement.</p> + +<p>Machiavel se rendit au palais et en revint avec +une importante nouvelle: le principal lieutenant du +duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le +matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la +Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son +corps décapité, baignant dans une mare de sang, +à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la +tête de don Ramiro.</p> + +<p>—Personne ne sait la cause du supplice, expliqua +Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans +toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis +venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la +place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner +une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois +naturelles de la politique.</p> + +<p>Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la +foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre +au camp pour une revue de troupes. On parlait de +l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se +mêlèrent au peuple.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">531</a></span> +—Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, +demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On +m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait +le lieutenant.</p> + +<p>—C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand +respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. +Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il +opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons +et les soumettait à la torture. Et devant le duc, +il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. +Mais son heure est venue, la patience du seigneur était +outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple, +sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou +à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit +afin de donner un exemple aux autres. Maintenant, +tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles, +car ils voient combien terrible est sa colère et +juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse +les orgueilleux.</p> + +<p>—<i>Regas eos in virga ferrea</i>, murmura un moine. +Tu les conduiras avec un sceptre de fer.</p> + +<p>—Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs +du peuple!</p> + +<p>—Il sait punir—il sait gracier.</p> + +<p>—On ne peut avoir de meilleur roi!</p> + +<p>—En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu +pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait +vifs, on nous tuait d'impôts. On n'avait déjà pas de quoi +manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait +le dernier bœuf! On ne respire que depuis le +<span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">532</a></span> +duc de Valentino—que le Seigneur lui donne la +santé!</p> + +<p>—Dans le temps, les jugements traînaient des +années, aujourd'hui ils sont rendus on ne peut plus +vite.</p> + +<p>—Il défend l'orphelin et console les veuves, +ajouta le moine.</p> + +<p>—Il plaint le peuple, voilà la vérité.</p> + +<p>—Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement +une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, +que la Sainte-Vierge te protège, notre beau +soleil rayonnant!</p> + +<p>—Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille +de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J'ai +toujours dit: il faut être dans la plaine pour voir les +montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître +le roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent +le duc comme un monstre.</p> + +<p>Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.</p> + +<p>—Lui... Lui... Le voilà... Regardez...</p> + +<p>On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait +les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres. +Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins +d'amour, sortaient des loggias pour voir leur héros, +«le blond et beau César», <i>Cesare biondo et bello</i>. +C'était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement +au peuple.</p> + +<p>En tête marchaient les musiciens avec un bruit +assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des +soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous +<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">533</a></span> +jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de +trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans +une cuirasse, vêtus de deux couleurs—jaune et rouge. +Machiavel ne se lassait pas d'admirer la tenue vraiment +romaine de cette armée formée par César. Derrière la +garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints +de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de +feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des +épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui +représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards +vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la poitrine une +bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de +Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, +les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés +de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica, +portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de +l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté +sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un +soleil en diamants, venait le maître de la Romagne, +César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu +pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps +enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée +d'un casque représentant un dragon dont les plumes +et les ailes de fines mailles produisaient au moindre +mouvement un bruit métallique.</p> + +<p>Le visage de Valentino—il avait vingt-six ans—avait +maigri depuis que Léonard l'avait vu à la cour +de Louis XII à Milan. Les traits s'étaient durcis. Les +yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus fermes et +impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la +<span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">534</a></span> +barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec +d'un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se +dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant +il avait une expression de plus impétueuse hardiesse +que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme +la lame aiguisée d'une épée nue.</p> + +<p>L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le +duc. Attelés de bœufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, +les basilics, les gros mortiers en fonte +roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et +des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, +les canons, les cuirasses, les morions et les +lances s'allumaient comme des éclairs et il semblait +que César marchait dans la pompe royale du soir +d'hiver, comme un triomphateur, directement vers +le soleil énorme et sanglant.</p> + +<p>La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, +désireuse de l'acclamer et craignant de le faire, plongée +en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient +sur les joues de la vieille mendiante.</p> + +<p>—Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle +en se signant. Tout de même le Seigneur m'a permis +de voir ton visage... O notre beau soleil!</p> + +<p>Et le glaive scintillant confié par le pape à César +pour la défense de l'Église, lui apparaissait tel le glaive +même de l'archange Michel.</p> + +<p>Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même +expression de naïf enthousiasme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">535</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé +du secrétaire du duc qui lui commandait de se présenter +le lendemain devant Son Altesse.</p> + +<p>Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était +arrêté à Fano pour se reposer et devait partir le lendemain +à l'aurore, vint faire ses adieux. Nicolas parla +du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui +demanda à quelle cause il l'attribuait.</p> + +<p>—Deviner le motif des actions d'un prince tel que +César est difficile, presque impossible, répondit Machiavel. +Mais si vous désirez savoir ce que je pense—je +vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à sa conquête +par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs +tyranniques était en proie aux émeutes, aux +pillages et à l'oppression. César, pour y mettre fin, +nomma lieutenant son fidèle et intelligent ami don +Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui inspiraient +une peur salutaire, il ramena promptement le +calme dans la contrée. Lorsque le duc constata que +le but était atteint, il décida de briser l'arme qui lui +avait servi, ordonna de se saisir du lieutenant sous +prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son +corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple +et en même temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois +<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">536</a></span> +profits de cette action pleine de profonde sagesse: +premièrement, il a arraché avec la racine l'ivraie des +discordes semées en Romagne par les premiers +tyrans; deuxièmement, ayant convaincu le peuple +que toutes les cruautés avaient été commises à son +insu, il s'est lavé les mains, a rejeté toute la responsabilité +sur la tête de son lieutenant, et a profité +des excellents fruits de son régime; troisièmement, +offrant en sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, +il s'est posé comme le plus haut et le plus +intègre justicier.</p> + +<p>Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant +sur son visage une impassibilité impénétrable. +Seulement au fond de ses yeux brillait, tantôt s'allumant +et tantôt s'éteignant, une étincelle d'impertinente +raillerie.</p> + +<p>—Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas +à dire! s'écria Lucio. Mais d'après vos paroles, messer +Nicolo, cette soi-disant justice n'est que la pire des +abominations!</p> + +<p>Le secrétaire de la République florentine baissa les +yeux, afin d'y éteindre la flambée moqueuse.</p> + +<p>—C'est fort possible, messer, dit-il froidement. +Mais qu'importe?</p> + +<p>—Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille +abomination est digne du nom de «sagesse»?</p> + +<p>Machiavel haussa les épaules.</p> + +<p>—Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine +expérience en politique, vous verrez vous-même +qu'entre la façon dont agissent les gens et celle dont +<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">537</a></span> +ils devraient agir il y a une telle différence, que l'oublier +c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les +hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur +ou l'intérêt les forcent à la vertu. Voilà pourquoi je +dis qu'un souverain, pour éviter sa perte, doit avant +tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être ou ne +pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords +de conscience pour les vices secrets sans lesquels il est +impossible de conserver le pouvoir, car en étudiant +la nature du mal et du bien on arrive à cette conclusion, +que beaucoup de choses qui semblent des vertus +ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent +des vices, le grandissent.</p> + +<p>—Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir +ainsi tout est permis; toutes les cruautés, toutes les +infamies sont excusables...</p> + +<p>—Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement +Nicolas en levant la main comme pour un +serment. Tout est permis à celui qui veut et peut +régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début +de notre conversation, je conclus que le duc de Valentino +après avoir unifié la Romagne grâce à don Ramiro, +est, non seulement plus raisonnable, mais aussi plus +charitable dans sa cruauté que, par exemple, les +Florentins qui autorisent de continuelles révoltes, car +mieux vaut la violence supprimant quelques-uns, que +la clémence qui perd des nations.</p> + +<p>—Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il +pas existé de grands rois exempts de cruauté? +L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">538</a></span> +—N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je +n'ai eu en vue jusqu'à présent que les royaumes +conquis, et bien plus l'acquisition du pouvoir que sa +conservation. Certes les empereurs Antonin et Marc-Aurèle +pouvaient être charitables sans nuire à leur +empire; avant leur règne il avait été commis suffisamment +de meurtres. Rappelez-vous seulement, qu'à +la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons +de la louve assassina l'autre—action épouvantable—mais +d'autre part qui sait si, sans ce meurtre +nécessaire à l'unification du pouvoir, Rome aurait +existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du +double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux +balances l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une +le fratricide et dans l'autre les vertus et la sagesse de +la Ville Éternelle? Certes, il vaudrait mieux préférer +le sort le plus obscur à la grandeur des rois fondée sur +de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin +du bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas +périr, suivre le sentier fatal. Ordinairement, les gens, +choisissant la voie moyenne, n'osent être ni bons, ni +mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse exige +de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle +n'exécutent que des lâchetés ordinaires.</p> + +<p>—A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se +dressent sur la tête! s'écria Lucio.</p> + +<p>Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de +rompre sur une plaisanterie, il ajouta, essayant de +sourire:</p> + +<p>—Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là +<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">539</a></span> +vraiment le fond de votre pensée. Il me semble invraisemblable.</p> + +<p>—La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, +répondit sèchement Machiavel.</p> + +<p>Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps +déjà avait remarqué qu'en simulant l'indifférence, +Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur, +comme s'il désirait éprouver la force de +l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains +luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel +n'était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit +de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la +calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme +tout le monde, par mépris pour les lieux communs, +il tombait dans l'excès contraire, dans l'exagération, +dans l'expression de vérités stupéfiantes, quoique pas +toujours justes.</p> + +<p>Il jouait avec d'extraordinaires associations de +mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées +nues qu'il manie insoucieusement. Il possédait tout +un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, +attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, +vers ses ennemis pareils à messer Lucio—gens +de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait +ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie +méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne +blessait même pas.</p> + +<p>Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis +figuré sur la rotella de ser Pierro da Vinci, formé de +différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé +<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">540</a></span> +de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très +grande crainte des foules?</p> + +<p>Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante +imagination, sous ce désintéressement d'artiste, +une véritable et profonde souffrance, comme si le +prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir +à se blesser jusqu'au sang.</p> + +<p>—N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, +songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à +leur douleur en envenimant leurs plaies?</p> + +<p>Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce +cœur sombre, si proche et si étranger au sien.</p> + +<p>Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide +curiosité, messer Lucio se débattait comme en un +cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.</p> + +<p>—Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une +reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans +votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s'il +faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera +beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs +vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne? +<i>Quod licet Jovi, non licet bovi.</i> Ce qui est permis à +Alexandre le Grand et à Jules César l'est-il également +à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait +encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, +et tout le monde sera de mon avis...</p> + +<p>—Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! +interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci +n'est pas une preuve, messer Lucio. La vérité ne +traîne pas sur les grandes routes où passe tout le +<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">541</a></span> +monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier +mot: en observant les actes de César, je les +trouve parfaits, et je pense qu'à ceux qui acquièrent +le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner +meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et +la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens, +les assises de son pouvoir ont été si solidement établies +en un temps très court, qu'il est dès maintenant +un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... +en Europe... et dans l'avenir...</p> + +<p>Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent +ses joues creuses; ses yeux brillaient fiévreux. +Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique +laissait entrevoir l'ancien disciple de Savonarole.</p> + +<p>Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, +eut proposé de conclure la paix en vidant deux ou +trois bouteilles dans la taverne voisine, le visionnaire +s'évapora.</p> + +<p>—Allons plutôt dans un autre endroit, proposa +Nicolo. J'ai pour cela un flair de chien! Il doit y +avoir ici de jolies jeunesses...</p> + +<p>—Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. +Dans cette sale petite ville.</p> + +<p>—Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement +le secrétaire de la République florentine. Ne +dédaignez jamais les petites villes. Dans ces sales petites +banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si +bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.</p> + +<p>Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela +polisson.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">542</a></span> +—Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait +froid, nous gèlerons en route...</p> + +<p>—Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, +nous mettrons nos pelisses, des capes pour cacher la +figure. Comme cela personne ne nous reconnaîtra. +Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, +plus c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?</p> + +<p>Léonard s'excusa.</p> + +<p>Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles +aux hommes, lorsqu'il s'agissait des femmes, +il les évitait avec un insurmontable dégoût. Ce cinquantenaire, +scrutateur obstiné des secrets de la nature, +qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à +mort pour étudier l'expression de leur visage, se trouvait +souvent tout interdit en entendant une plaisanterie +légère, ne savait où fixer les yeux et rougissait +comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan +vint s'informer si l'ingénieur ducal était satisfait de son +logement et lui remettre le cadeau de bienvenue, qui +consistait, d'après l'usage du temps, en provisions de +ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un +quartier de mouton, huit paires de chapons et de +poules, deux grandes torches, trois paquets de cierges +<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">543</a></span> +et deux caisses de confiserie. En voyant toute l'attention +qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce dernier de +lui obtenir une audience.</p> + +<p>A onze heures du soir, heure habituelle des audiences +de César, ils se rendirent au palais.</p> + +<p>Le genre de vie du duc était vraiment étrange. +Lorsque les ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au +Pape de ne pouvoir être reçus par César, Sa Sainteté +leur répondit qu'il était lui-même fort mécontent de +la conduite de son fils, qui transformait le jour en +nuit et durant deux et trois mois remettait les réceptions +importantes.</p> + +<p>En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre +ou cinq heures du matin; à trois heures de l'après-midi, +pour lui venait l'aurore, à quatre le lever +du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, parfois +étendu sur son lit: durant le dîner et après, il +réglait les affaires d'État. Toute son existence était +entourée de mystère, non seulement par dissimulation +naturelle, mais encore par calcul. Il sortait rarement +du palais et presque toujours masqué. Il ne se montrait +au peuple que les jours de grande fête, à l'armée +qu'au moment du combat ou à la menace d'un danger. +Aussi chacune de ses apparitions était-elle foudroyante +comme celles d'un demi-dieu. Il aimait et +savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui +coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne +suffisait pas à l'entretien du principal capitaine de +l'Église. Les ambassadeurs assuraient à leurs souverains +qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit +<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">544</a></span> +cents ducats par jour. Quand César passait par les +rues des villes, le peuple courait derrière lui, car il +savait que le duc ferrait ses chevaux avec des fers +spéciaux en argent qui tombaient facilement, et qu'il +perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.</p> + +<p>On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. +N'avait-il pas une fois, à Rome, pendant une +course de taureaux et lorsqu'il n'était que cardinal de +Valence, fendu la tête du taureau d'un seul coup de +sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis +quelques années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa +main fine comme une main de femme, il pliait des fers +à cheval, tordait des câbles, brisait des cordages. Celui +que ne parvenaient pas à approcher les seigneurs et +les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour +assister aux combats des bergers à demi sauvages de +la Romagne et parfois pour y prendre part.</p> + +<p>En même temps il était un parfait cavalier, mondain, +roi de la mode. Le jour du mariage de sa sœur, +madonna Lucrezia, il quitta le siège d'une place forte, +directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, et +se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc +de Ferrare. Reconnu de personne, vêtu de velours +noir, masqué de noir, il traversa la foule des invités, +salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, seul au +son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de +la salle, si élégant que de suite un murmure courut:</p> + +<p>—Cesare, Cesare! L'unico Cesare!</p> + +<p>Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il +entraîna sa sœur à l'écart et lui chuchota quelques mots +<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">545</a></span> +à l'oreille. Lucrezia baissa les yeux, rougit, puis pâlit et +en devint plus belle encore, faible, infiniment soumise +à la terrible volonté de son frère qui allait, comme on +l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que +d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur +publique exagérait peut-être les méfaits du duc, mais +la réalité pouvait être plus terrible que la rumeur. +Dans tous les cas, il savait cacher son jeu et effacer +ses traces.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à +César.</p> + +<p>Après avoir traversé une grande et froide salle, +espèce de salon d'attente pour des personnages de +moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent +dans une petite pièce, une ancienne chapelle à +vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à +hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze +apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi +les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit. +Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: +la proximité du duc se faisait sentir à travers les +murs.</p> + +<p>Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur +Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois, +<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">546</a></span> +visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d'insomnie, +dormait dans une chaire. Parfois la porte +s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression +préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière +l'oreille, passait la tête et faisait signe à l'un des +assistants.</p> + +<p>A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini +frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant +que ce n'était pas encore son tour, soupirait longuement +et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé +par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.</p> + +<p>Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, +la chapelle avait été transformée en pharmacie +de campagne. Devant la fenêtre, à l'emplacement de +l'autel, sur une table encombrée de fioles et de pots, +l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin +principal de Sa Sainteté le Pape et de César, préparait +le médicament à la mode, une infusion de «bois +sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique. +Pétrissant dans ses jolies mains le cœur jaune odorant +de la plante, qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur +expliquait avec un sourire aimable la nature +et les qualités de ce bois.</p> + +<p>Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris +paraissaient étonnés de l'étrange conversation des +nouveaux pasteurs de l'Église. Dans cette chapelle +éclairée par la lueur blafarde d'une lampe officinale, +dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, +les prélats romains réunis semblaient officier une +messe mystérieuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">547</a></span> +Durant cette causerie, le secrétaire de la République +Florentine prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, +adroitement cherchait à prendre vent de la politique +de César. S'approchant de Léonard, un doigt sur les +lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec +un air préoccupé:</p> + +<p>—Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.</p> + +<p>—Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.</p> + +<p>—Là gît le lièvre—quel artichaut? Dernièrement +le duc a posé ce rébus à l'ambassadeur de Ferrare, +Pandolfio Colennucio: «Je mangerai l'artichaut feuille +par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses +ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il +dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture +mon cerveau!...</p> + +<p>Et il ajouta à l'oreille de Léonard:</p> + +<p>—Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle +d'un tas de frivolités et dès qu'on touche à une question +sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes +sous l'eau ou des moines à table. Je flaire qu'ils +préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, +messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir!</p> + +<p>Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un +joueur.</p> + +<p>Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement +de la porte et fit signe à Léonard.</p> + +<p>Suivant un long couloir sombre où se tenaient les +gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard +pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable +<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">548</a></span> +tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une +chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant +les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce +taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison +Borgia, se répétait dans tous les décors de la +chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés +de Saint-Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée +de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les +lampes suspendues brûlait une huile parfumée: César +adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu +habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu +de la pièce. Deux positions seulement lui étaient +naturelles: à cheval ou couché. Immobile, impassible, +accoudé sur les coussins, il suivait la partie d'échecs +engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport +de son secrétaire; César possédait la faculté de +diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé +dans la méditation, d'un mouvement lent et égal il +roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or +remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, +ne le quittait jamais.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui +lui était coutumière, ne lui permit pas de s'agenouiller, +lui serra amicalement la main et l'installa dans un +<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">549</a></span> +fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui demander +des conseils au sujet des plans de Bramante pour le +nouveau monastère d'Imola, «la Valentine», comme +on l'appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et +une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ces +œuvres de bienfaisance, un monument commémoratif +de sa charité chrétienne.</p> + +<p>Après les plans de Bramante, il montra à Léonard +les nouveaux caractères d'imprimerie de Geronimo +Succino de Fano, que César protégeait, car il +désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.</p> + +<p>Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux +du poète de cour Francesco Uberti. Son +Altesse les accepta avec bienveillance et donna l'ordre +de récompenser généreusement l'auteur.</p> + +<p>Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non +seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire +lui remit l'épigramme du poète napolitain +Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des +Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières +dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de +fornicatrice, de cardinal défroqué, d'inceste, de fratricide +et de sacrilège.</p> + +<p>«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le +poète, ne vois-tu pas qu'il a transformé l'Église en +étable à mulets et en maison de tolérance?»</p> + +<p>—Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda +Agapito.</p> + +<p>—Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je +réglerai ce compte moi-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">550</a></span> +Puis plus bas il ajouta:</p> + +<p>—Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.</p> + +<p>On connaissait son procédé; pour de moins graves +méfaits, il leur faisait couper les mains et percer la +langue avec un fer rouge.</p> + +<p>Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.</p> + +<p>L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta +avec bienveillance, car il croyait au sort et en la +puissance des étoiles. Valguglio lui expliqua que la +dernière crise du duc dépendait de la mauvaise +influence de la planète Mars entrée dans le signe +du Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus +à l'aurore du Taureau la maladie passerait d'elle-même. +Puis, il conseilla pour une action importante de +choisir le 31 décembre après midi, cette date devant +être extrêmement favorable à César.</p> + +<p>Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il +murmura trois fois avec un air mystérieux:</p> + +<p>—<i>Fatilo</i>—<i>Fatilo</i>—<i>Fatilo</i>. Fais ainsi. Fais +ainsi. Fais ainsi.</p> + +<p>César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais +Léonard crut voir une ombre assombrir son visage.</p> + +<p>D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau +s'adressa à son ingénieur.</p> + +<p>Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre +et ses cartes. Ce n'étaient pas seulement les recherches +d'un savant expliquant la disposition du terrain, les +cours d'eau, les obstacles formés par les chaînes de +montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des +œuvres de grand artiste, des tableaux de sites pris à +<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">551</a></span> +vol d'oiseau. La mer était peinte en bleu, les montagnes +en brun, les rivières en bleu pâle, les villes en +rouge foncé, les champs en vert; et avec une infinie +perfection tous les détails étaient notés—les places, +les rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait +sans même lire les remarques écrites en marge. +Il semblait qu'on planait au-dessus de la terre et +qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière +attention César examinait la carte qui représentait la +région sise entre le lac de Bolsena, Arezzo, Perugio +et Sienne. C'était le cœur de l'Italie, la patrie de +Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. +Plongé dans la méditation, César se délectait à cette +sensation de vol d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer +avec des mots la sensation qu'il éprouvait, mais il lui +semblait que lui et Léonard se comprenaient, qu'ils +étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait +vaguement quelle puissance nouvelle la science +pouvait avoir sur le monde et il voulait pour lui cette +puissance, ces ailes de vol triomphal.</p> + +<p>Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main +avec son plus charmeur sourire.</p> + +<p>—Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi +toujours comme tu l'as fait jusqu'à présent et je +saurai te récompenser.</p> + +<p>Puis il ajouta avec sollicitude:</p> + +<p>—Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? +Peut-être désires-tu quelque chose? Tu +sais que je serai toujours heureux d'exaucer toutes +tes prières.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">552</a></span> +Léonard profitant de l'occasion, parla de messer +Nicolo, sollicita pour lui une audience.</p> + +<p>César haussa les épaules en souriant.</p> + +<p>—Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me +demande audience sur audience et quand je le reçois—nous +n'avons rien à nous dire. Et pourquoi m'a-t-on +envoyé cet original?</p> + +<p>Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.</p> + +<p>—Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les +plus intelligents et perspicaces de notre époque, tel +que j'en ai rarement rencontré dans mon existence.</p> + +<p>—Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas +bête. Mais on ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, +une girouette. Il n'a de mesure en rien. Cependant je +lui ai toujours souhaité beaucoup de bien et maintenant +que je sais qu'il est de tes amis, je lui en +souhaite encore davantage. C'est un homme très bon. +Il n'y a en lui aucune malice, quoiqu'il s'imagine être +le plus rusé des hommes et qu'il s'évertue à me tromper +comme si j'étais l'ennemi de votre république. Cependant +je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi +parce qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! +qu'il vienne, puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui +que je serai content... A propos, ne m'a-t-on pas +dit dernièrement que messer Nicolo avait l'intention +d'écrire un livre sur la politique ou la science militaire?</p> + +<p>César eut encore une fois son sourire calme et clair, +comme s'il venait de se souvenir de quelque chose de +joyeux.</p> + +<p>—T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? +<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">553</a></span> +Non? Alors, écoute. Un jour, se fondant précisément +sur ce livre de science militaire, Nicolas expliquait à +mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à d'autres +officiers, les règles de la disposition d'une armée en +ordre de bataille d'après la célèbre phalange, avec +une éloquence telle, que ses auditeurs voulurent l'expérimenter. +On fit sortir les troupes devant le camp et +on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois +heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit +avec deux mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. +Enfin, Bartolomeo perdant patience, prit le front des +troupes et quoique il n'eût jamais lu aucun livre de +science militaire, en un clin d'œil, au son du tambourin, +les disposa de merveilleuse façon, prouvant +l'énorme différence qui existe entre la théorie et la +pratique. Ne raconte pas cela à Nicolas, mon cher Léonard—il +n'aime pas se souvenir de la phalange!</p> + +<p>Il était tard, tout près de trois heures du matin.</p> + +<p>On servit au duc un léger souper, une truite, un +plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il +se distinguait par la frugalité.</p> + +<p>L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia +pour ses cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner +Léonard avec des torches, en signe d'honneur.</p> + +<p>Léonard raconta son audience à Machiavel.</p> + +<p>En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de +César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas +se leva terrifié.</p> + +<p>—Comment? vous, un citoyen de la République, +pour le pire ennemi de votre patrie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">554</a></span> +—Je croyais, répliqua Léonard, que César était +considéré comme notre allié...</p> + +<p>—Considéré! s'écria le secrétaire de la République +florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais +savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des +Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de +haute trahison?</p> + +<p>—Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne +croyez pas, Nicolas... En réalité, je ne comprends rien +à la politique... Je suis comme un aveugle...</p> + +<p>Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous +deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu'au +plus profond du cœur, étrangers, que jamais ils +ne pourraient se comprendre. L'un n'avait pour ainsi +dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression +de César, «plus que son âme».</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.</p> + +<p>Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, +transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les +portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui +parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus absolu +et amena la conversation de loin.</p> + +<p>Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la +<span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">555</a></span> +Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe +de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui +accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de Battisto +Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, +madonna Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de +quinze ans, novice du monastère d'Urbino. Se saisissant +des deux femmes, on les avait entraînées et +depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La +République de Venise se considéra offensée, en la personne +de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent +leurs plaintes à Louis XII, au roi d'Espagne et +au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc de +Romagne. Mais les preuves manquaient et César +répondit qu'il avait trop de femmes désireuses de lui +appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes +routes.</p> + +<p>On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée +et suivait le duc dans toutes ses campagnes.</p> + +<p>Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine +au service de Florence. Lorsqu'il eut constaté +l'inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio +résolut de tenter lui-même la chance, entra en +Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, +gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et +s'enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la +frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement. +On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.</p> + +<p>Machiavel, secrétaire de la République florentine, +avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était +devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration, +<span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">556</a></span> +lui avait raconté tout ce qu'il avait pu savoir +de sa sœur. Les geôliers la considéraient comme une +sainte, assuraient qu'elle accomplissait des guérisons +miraculeuses, qu'elle prophétisait, que ses mains et +ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de +Sienne.</p> + +<p>Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses +yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes, +fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient +guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait +aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut +trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant +une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait +que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps +seul avec elle, mais personne ne savait ce qui +se passait durant ces entretiens.</p> + +<p>Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu +à délivrer Marie.</p> + +<p>—Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, +consentir à m'aider, je conduirais l'affaire de façon à +ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration. +Du reste, je ne vous demanderais que quelques +renseignements sur la disposition intérieure du fort San +Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, +il vous sera facile d'y pénétrer et de tout savoir.</p> + +<p>Léonard le regardait surpris et sous ce regard +inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.</p> + +<p>—J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas +me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le +duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m'est +<span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">557</a></span> +indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez +la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la +seigneurie que je suis bon à autre chose qu'à jouer au +bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie +humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à quelques +bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de +jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches +et d'écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence! +Alors, voilà, j'ai imaginé cette affaire-là. +L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses +superbes!</p> + +<p>Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard +avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa +bonté que selon son habitude il cachait sous un +masque cynique.</p> + +<p>—Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez +sur moi comme sur vous-même dans cette affaire, +mais à une condition: en cas de non réussite, je +répondrai au même titre que vous.</p> + +<p>Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de +suite lui expliqua son plan.</p> + +<p>Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond +que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement +réalisable qu'en paroles.</p> + +<p>Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu +le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.</p> + +<p>Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers +complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une +dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la +ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de +<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">558</a></span> +Florence, dans un tripot où une bande de chenapans +espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs +inexpérimentés.</p> + +<p>Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux +débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel +expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:</p> + +<div class="poem"> +<p><i>Ferito in mezzo di core di Laura</i></p> +</div> + +<p>découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant +rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.</p> + +<p>De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes +courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises +renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et +le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait +de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent +vers les combattants. Léonard lui glissa +à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave +nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.</p> + +<p>La nuit était calme, étoilée. La neige à peine +tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère +lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec +satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant +appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida +avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point +de péril en la demeure.</p> + +<p>—Vous avez été surpris de me trouver dans ce +repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la +République florentine faisant office de bouffon auprès +de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le +besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des +<span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">559</a></span> +chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats, +ils sont tout de même plus généreux que nos splendides +seigneuries.</p> + +<p>Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les +paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir +et l'interrompit:</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, +Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et +que je vous juge autrement que les autres...</p> + +<p>Machiavel se détourna et après un instant de +silence, continua d'une voix changée:</p> + +<p>—Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois +quand j'ai le cœur trop gros, je plaisante et je ris +pour ne pas pleurer.</p> + +<p>Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement +encore:</p> + +<p>—Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise +étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu, +réussissent en toute chose, vivent repus et heureux, +acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière +tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. +Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas +les grands travaux, les privations et les dangers. Mais +endurer les mesquines vexations de l'existence, joindre +avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre +sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!</p> + +<p>Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent +des pleurs.</p> + +<p>—Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, +je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta, +<span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">560</a></span> +mon petit garçon, je ne suis pour eux qu'une charge; +qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai n'importe +où, je me cacherai dans un trou où personne ne me +connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore +maître d'école pour ne pas crever de faim tant que je +ne suis pas abruti;—car, mon ami, rien n'est plus +terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on +est capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien +et qu'on se perd sans raison.</p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance +de Marie, Léonard remarquait que Nicolas, +en dépit de son assurance, perdait sa présence d'esprit, +faiblissait, s'attardait imprudemment ou se précipitait +sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui +se passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la +peur, ni le manque de cœur, mais cette incompréhensible +faiblesse, cette indécision de gens créés non +pour l'action mais pour l'observation, cette trahison +momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut +agir sans hésiter et sans douter: choses bien connues +de Léonard.</p> + +<p>La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un +village proche de la forteresse de San Michele, afin de +<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">561</a></span> +tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait +l'y rejoindre le lendemain matin.</p> + +<p>Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises +nouvelles, ne doutant pas que l'affaire se terminât +en farce d'écolier.</p> + +<p>Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On +frappa à la porte. L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle +et décontenancé.</p> + +<p>—C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.</p> + +<p>—Je m'y attendais, répondit Léonard sans +surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions +prendre.</p> + +<p>Machiavel le regarda distraitement.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de +sa cage, nous sommes arrivés trop tard...</p> + +<p>—Comment, envolé?</p> + +<p>—Mais tout simplement. Ce matin au lever du +jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge +tranchée...</p> + +<p>—Qui est le meurtrier?</p> + +<p>—On l'ignore, mais l'examen des blessures ne +permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le +cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop +adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois +qu'elle aura dû elle-même...</p> + +<p>—Impossible, voyons! On la considérait comme +une sainte.</p> + +<p>—Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les +connaissez pas encore. Ce monstre...</p> + +<p>Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">562</a></span> +—Ce monstre est capable de tout! Même d'amener +une sainte à se suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, +quand elle n'était pas autant surveillée. Maigre, frêle, +telle une vision. Un visage d'enfant. Des cheveux +blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone +de Filippino Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne +sais ce qui a pu attirer en elle le duc... O messer +Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable +enfant c'était!</p> + +<p>Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des +larmes sur ses cils.</p> + +<p>Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant +d'une voix aiguë:</p> + +<p>—J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour +est un poisson dans une poêle! J'en ai assez! Je +ne suis pas fait pour servir les tyrans! J'exigerai que +la Seigneurie m'envoie dans une autre ambassade—n'importe +où—mais je ne puis rester plus longtemps +ici!</p> + +<p>Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne +se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver, +mais en même temps, au fond du cœur, il éprouvait +un sentiment de soulagement, de délivrance, à l'idée +qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression +chez Nicolas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">563</a></span></p> + +<h3 class="p2">XII</h3> + +<p>Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de +Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie, +deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son +camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite +rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se +mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre, +jour fixé par l'astrologue Valguglio.</p> + +<p>Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs +devaient entreprendre avec lui le siège de +Sinigaglia.</p> + +<p>La ville se rendit, mais le héraut de la place +déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. +Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à +la dernière minute, présageant quelque chose de +louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les +trompa une fois encore et les calma en les comblant +d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime +par son chant langoureux», comme s'exprima plus +tard Machiavel.</p> + +<p>Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre +Léonard et suivit le duc. Quelques heures après, +l'artiste partit seul.</p> + +<p>La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait +le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes +qui laissaient à peine la largeur nécessaire au +<span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">564</a></span> +chemin. La journée était grise et calme. La mer également +grise était unie comme le ciel. Les croassements +des corbeaux annonçaient le dégel.</p> + +<p>Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé +de Sinigaglia.</p> + +<p>La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, +se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la +petite rivière Miza, la route tournait brusquement à +gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville +lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place +avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de +marchands vénitiens.</p> + +<p>A cette époque, Sinigaglia était un important marché +à demi asiatique, où les commerçants italiens +échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les +Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la +mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire +étaient désertes. Léonard n'y rencontra que +des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées, +attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait +sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, +aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.</p> + +<p>Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, +entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de +Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des +torches, Léonard aperçut César.</p> + +<p>Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. +Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe +de César, on emmena les coupables vers la potence.</p> + +<p>Au moment où Léonard cherchait un visage ami +<span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">565</a></span> +parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner +sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.</p> + +<p>—Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda +Nicolas.</p> + +<p>—Non, je ne sais rien et je suis content de vous +voir. Racontez-moi.</p> + +<p>Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans +un endroit désert près de la mer où dans une masure, +chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches +il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour +lui, l'autre pour Léonard.</p> + +<p>Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, +sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu +dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant +sur lui un regard fiévreux:</p> + +<p>—Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. +Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable! +César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs +sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur +arrêt de mort.</p> + +<p>Il se renversa contre le dossier du siège et regarda +Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un +effort pour paraître calme, impartial, comme un historien +exposant des événements antiques, comme un +savant décrivant les manifestations de la nature—il +commença le récit du «piège de Sinigaglia».</p> + +<p>Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme +avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie +et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie. +Il savait que les alliés viendraient au-devant de +<span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">566</a></span> +lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts +avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. +En approchant des portes de Sinigaglia, là où +la route tournait à gauche en longeant les berges de la +Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa +sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre, +dos au champ, laissant entre elles un passage pour +l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra +dans Sinigaglia.</p> + +<p>Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, +vinrent à la rencontre de César montés sur des mules +et accompagnés de nombreux cavaliers.</p> + +<p>Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si +triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa +bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même +qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses +adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il +avait prévu qu'il allait à la mort.</p> + +<p>Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets +et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit +également de son cheval, et tendit d'abord la +main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les +nommant «chers frères».</p> + +<p>A ce moment les chefs d'armée de César, comme +il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini +et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva +entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant +l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, +don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le +trouva à Borgo.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">567</a></span> +Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, +discutant amicalement de questions militaires, se +dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.</p> + +<p>Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre +congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante, +les retint et les invita à pénétrer avec lui.</p> + +<p>A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que +la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent +sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent. +La consternation des malheureux fut telle qu'ils +n'opposèrent même pas de résistance.</p> + +<p>Le bruit courait que le duc avait l'intention de se +débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant +égorger dans les oubliettes du château.</p> + +<p>—O messer Leonardo, conclut Machiavel, si +vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un +geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage +et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? +jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, +j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas +une feinte. Je considère que de toutes les trahisons +qui se sont accomplies depuis que la politique existe, +celle-là est la plus belle!</p> + +<p>Léonard sourit.</p> + +<p>—Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure +et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas, +je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends +pas ce qui spécialement provoque votre admiration +dans ce guet-apens?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">568</a></span> +—Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, +messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de +guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité +et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu +que le but soit atteint.</p> + +<p>—Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, +Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement +à ses propres intérêts...</p> + +<p>—Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? +Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur +et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas? +Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que +peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse +un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique +parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens +qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée +la trompait au moment décisif. Et à demi morte, +presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses +plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages +et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces +blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, +l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...</p> + +<p>Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et +se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. +Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait +quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable +à un accès.</p> + +<p>Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, +sous l'impression de la mort de Marie, il avait +traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette +<span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">569</a></span> +contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa +pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.</p> + +<p>—Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. +Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi +précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu +que César était l'élu de Dieu? Le piège de +Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses +autres actions, convaincu qu'il était un héros?</p> + +<p>—Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et +feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie, +plus que tous les autres actes du duc, démontre +qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus +grandes et les plus opposées.</p> + +<p>»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; +j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour +atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: +l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; +la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit +posséder les deux façons: savoir selon les circonstances +être un homme ou une brute. C'est le sens +caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris +par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les +rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les +deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent +pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et +lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids +du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul +la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans +crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, +comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la +<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">570</a></span> +première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit—le +sceau des élus!</p> + +<p>—Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, +murmura Léonard profondément pensif. Seulement, +il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar +de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime +rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et +aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront +le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles +et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables +à des dieux et s'envoleront...</p> + +<p>—Voleront? s'écria Machiavel étonné.</p> + +<p>—Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua +Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur +permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être +n'en résultera-t-il rien—qu'importe, si ce n'est +par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.</p> + +<p>—Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés +aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, +demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!</p> + +<p>Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il +se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher +d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des +conspirateurs alliés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">571</a></span></p> + +<h3 class="p2">XIII</h3> + +<p>Les souverains italiens félicitèrent César de «sa +superbe tromperie», <i>bellissimo inganno</i>. Louis XII +ayant appris le piège de Sinigaglia, l'appela «un +haut fait digne d'un antique Romain». La marquise +de Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau +à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques +de soie, différents.</p> + +<p>Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se +figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les +ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de +cent masques, par le renard Gonzague, au renard +Borgia.</p> + +<h3 class="p2">XIV</h3> + +<p>Au début de mars 1503, César revint à Rome.</p> + +<p>Le pape proposa aux cardinaux de récompenser +son héroïsme par la distinction la plus haute que +l'Église romaine donnât à ses défenseurs: la «Rose +d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours après +devait avoir lieu l'ordination.</p> + +<p>Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient +<span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">572</a></span> +sur la cour du Belvédère, s'assembla la Curie +romaine et les ambassadeurs.</p> + +<p>Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses +dans son pluvial, éventé par les porteurs +d'écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI, +septuagénaire au visage imposant et bienveillant en +même temps, gravit les marches du trône.</p> + +<p>Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un +signe du maître des cérémonies, l'Allemand Johann +Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes-du-corps, +les pages, les coureurs et le chef de camp du +duc, messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le +glaive du porte-drapeau de l'Église Romaine.</p> + +<p>Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: +la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette +inscription: «La Fidélité est plus forte que l'arme»; +Jules César sur son char triomphal «Ou César—ou +rien».—Le passage du Rubicon, avec ces mots: +«Le sort en est jeté», et enfin le sacrifice au bœuf +Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant +l'encens auprès de la victime humaine; sur l'autel +cette inscription: <i>Deo Optimo Maximo Hosia</i> et au-dessous +<i>In nomine Cæsaris omen</i>.—La victime +humaine offerte au dieu animal prenait une signification +terrible quand on songeait que ces ciselures et +ces inscriptions avaient été commandées au moment +où César projetait le meurtre de son frère Giovanni +Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau +de l'Église Romaine.</p> + +<p>Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du +<span class="pagenum"><a name="Page_573" id="Page_573">573</a></span> +haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit, +en perles fines.</p> + +<p>Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla +et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du +Saint-Père.</p> + +<p>Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose +d'or, merveille de joaillerie, portant dans son cœur un +petit calice laissant goutter le Saint-Chrême, qui répandait +un parfum de rose.</p> + +<p>Le pape se leva et dit d'une voix émue:</p> + +<p>—Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui +symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste, +l'Église combattante et triomphante, la béatitude des +justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes +vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose. +<i>Amen.</i></p> + +<p>César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.</p> + +<p>Le pape ne put se contenir; selon l'expression +d'un témoin: «La chair cria en lui». Interrompant +l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la grande indignation +de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains +tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son +gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il +balbutia:</p> + +<p>—Mon enfant!... César!... César!</p> + +<p>Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San +Clemente.</p> + +<p>Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant +et riant à la fois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_574" id="Page_574">574</a></span> +De nouveau retentirent les trompes, le bourdon +gronda, toutes cloches de Rome lui répondirent et du +fort des Saints-Anges éclata une salve d'artillerie.</p> + +<p>—Vive César! cria la garde romagnole massée +dans la cour du Belvédère.</p> + +<p>Le duc sortit sur le balcon.</p> + +<p>Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du +soleil matinal et l'éclat des habits royaux, la colombe +du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose +d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, +pour la foule, mais un dieu.</p> + +<h3 class="p2">XV</h3> + +<p>La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, +d'après le dessin du glaive de Valentino «Le Triomphe +de Jules César».</p> + +<p>Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», +trônait le duc de Romagne, une branche de palmier +dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats +entouraient le char, travestis en légionnaires romains. +Tout était exécuté exactement d'après les livres, les +monuments, les bas-reliefs et les médailles.</p> + +<p>Devant le char marchait un homme vêtu de la +longue robe blanche de l'hiérophante égyptien et portait +une «rypide» sur laquelle était brodé l'héraldique +taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape +<span class="pagenum"><a name="Page_575" id="Page_575">575</a></span> +Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap +d'argent, chantaient en s'accompagnant des tympanons:</p> + +<p>—Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!</p> + +<p>Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!</p> + +<p>Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait +l'effigie de la bête, éclairée par le reflet des +torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil +levant.</p> + +<p>Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le +matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il +regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles +de l'Apocalypse:</p> + +<p>«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable +à lui? Qui peut se comparer à lui?</p> + +<p>»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à +sept têtes et à dix cornes.</p> + +<p>»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande +Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs +terrestres.»</p> + +<p>Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, +en regardant la bête «s'étonnait de suprême +étonnement».</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_576" id="Page_576">576</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<p class="center"><b>LE FAUVE POURPRE</b></p> + +<p class="center"><b>1503</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Le Fauve sortant de l'Abîme.</p> + +<p class="right">(<span class="smcap">XI</span>, 7. <i>Révélations de Saint-Jean.</i>)</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Léonard possédait une vigne près de Florence, +sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui +enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui +avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en +Romagne, Léonard confia la surveillance de cette +affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, +le fit venir auprès de lui, à Rome.</p> + +<p>En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, +dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca +<span class="pagenum"><a name="Page_577" id="Page_577">577</a></span> +Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques +représentait la venue de l'Antechrist.</p> + +<p>Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui +parut méchant, mais en le regardant longuement, il +vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les +yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier +désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de +ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses +doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était +superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire, +était de nouveau étonné de la ressemblance frappante +jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait +ni n'osait reconnaître.</p> + +<p>A gauche, dans ce même tableau était représentée +la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des +ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un +ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux, +ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles +pensées sur Léonard.</p> + +<p>En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient +ces fresques: un grand et gras moine d'une +cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un +âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme +un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des +«errants» ou des «goliards».</p> + +<p>Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le +moine était un Allemand de Nuremberg, le savant +bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait +Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre +la question des bénéfices et des privilèges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_578" id="Page_578">578</a></span> +Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans +Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d'écuyer. +En chemin ils parlèrent des affaires de l'Église.</p> + +<p>Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz +prouvait le non sens du dogme de l'infaillibilité papale, +assurant que dans vingt ans tout au plus, toute la +Germanie se soulèverait pour secouer le joug de +l'Église romaine.</p> + +<p>«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait +Giovanni en regardant le visage plein du moine, il +n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais qui +sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»</p> + +<p>Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni +rencontra sur la place San Pietro le clerc Hans Plater. +Ce dernier l'emmena dans l'impasse Sinibaldi, où +se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers, +et particulièrement une taverne, <i>le Hérisson d'argent</i>, +tenue par le tchèque hussite Ian le Boiteux, qui +accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans, +les secrets ennemis du pape, les libres penseurs, +tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement +de l'Église.</p> + +<p>Derrière la première salle il y en avait une seconde +où ne pénétraient que les élus. Là, se trouvait réunie +toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut +bout de la table, le dos appuyé contre une barrique, +ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son +visage bouffi à double menton était impassible, ses +petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire +honneur à la cave de Ian. De temps à autre il élevait +<span class="pagenum"><a name="Page_579" id="Page_579">579</a></span> +son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle, +et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes +du cristal.</p> + +<p>Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son +indignation contre les concussions de la Curie:</p> + +<p>—Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais +ainsi continuellement! Mieux vaut tomber entre les +mains des brigands, qu'entre celles des prélats romains. +C'est le pillage en plein jour! La main à la poche +pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, +l'ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son +Excellence, la maîtresse du cardinal!</p> + +<p>Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque +tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il +dit d'une voix traînante, comme s'il récitait un +psaume:</p> + +<p>—S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux +et lui demandèrent: «Que devons-nous faire +pour sauver notre âme?» Et Alexandre répondit: «Pourquoi +me le demandez-vous? C'est écrit dans la loi et +je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton +cœur et de toute ton âme, et aime le riche comme +toi-même. Faites ainsi et vous vivrez.» Et s'assit le +pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui possèdent, +car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent +car ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de +l'or et de l'argent pour la Curie papale. Malheur aux +pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait +pour eux couler au fond des mers, une pierre +au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait +<span class="pagenum"><a name="Page_580" id="Page_580">580</a></span> +ainsi.» Et le pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple +afin que vous voliez les vivants et les morts, comme +je les ai volés moi-même.»</p> + +<p>Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto +Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui +n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de +sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa +de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait +mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, +seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue +énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses +et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans +la demeure du pape, commençant par la simonie +et achevant par le fratricide de César et l'inceste du +pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par +un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe, +leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres, +ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est +venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu +n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI +et son fils César.»</p> + +<p>Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape +était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. +L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis +longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il +supposait que le véritable Antechrist n'était pas le +pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du +père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino +prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre +l'<i>Ascension d'Ezéchiel</i>, que l'Antechrist, ayant l'image +<span class="pagenum"><a name="Page_581" id="Page_581">581</a></span> +humaine, en réalité ne serait pas un homme, +mais seulement une vision immatérielle, car, d'après +saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition, +régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est +pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, +l'ange Veliard, le prince de ce monde».</p> + +<p>Thomas Schweinitz secoua la tête:</p> + +<p>—Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome +dit très nettement: «Quel est celui-ci? +N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris +toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, +l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le +pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci +doit être fils de vierge...</p> + +<p>Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: +<i>De la Fin du monde</i>.</p> + +<p>Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira +d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera +en elle, et elle concevra et elle enfantera.»</p> + +<p>Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je +suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les +enfants à la mamelle.</p> + +<p>Schweinitz secoua de nouveau la tête:</p> + +<p>—Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront +tenter par le masque de la sainteté, car il tuera +son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas +avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera +plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour +les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce +qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la +<span class="pagenum"><a name="Page_582" id="Page_582">582</a></span> +couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à +moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et +je vous consolerai.»</p> + +<p>—S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le +reconnaîtra et le démasquera?</p> + +<p>Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, +et répondit:</p> + +<p>—Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le +pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car +leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront, +si bien qu'ils ne verront point où est la lumière +et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples +une tristesse et une perplexité comme il n'en aura +existé depuis la création du monde. Et les hommes +diront aux montagnes: «Tombez et cachez-nous», et ils +frémiront d'effroi dans l'attente des catastrophes, car +les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui +trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: +«Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous? +Les agneaux n'ont donc pas reconnu la voix de leur +pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un +miracle—je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi +les nuages juger les vivants et les morts.» Et il +prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse +démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les éclairs et +le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en +anges—et il volera...</p> + +<p>Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, +pleins de terreur: il revoyait les larges plis du vêtement +de l'Antechrist dans le tableau de Luca Siniorelli +<span class="pagenum"><a name="Page_583" id="Page_583">583</a></span> +et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient +aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière les +épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice +sur la cime déserte de Monte Albano.</p> + +<p>A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune +où s'était glissé le clerc qui n'aimait pas les +longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un +rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres +brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la +gentille servante de l'auberge.</p> + +<p>Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la +vieille chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>La belle fille de la taverne</p> +<p class="i1">Est une exquise rose,</p> +<p>Ave, Ave, je lui chante</p> +<p class="i2"><i>Virgo gloriosa!</i></p> +<p>Le tavernier est un larron</p> +<p>A tête de renard rusé,</p> +<p>Mais pourtant j'aime mieux sa cave</p> +<p class="i1">Que l'Église de Dieu.</p> +<p>Verse-moi une coupe de vin!</p> +<p class="i1">Je suis un bon moine,</p> +<p>Je ne crains pas les saints Pères.</p> +<p>A Rome sous le poids de l'or</p> +<p class="i1">Les lois restent muettes;</p> +<p>Rome est un nid de brigands,</p> +<p class="i1">Le chemin de la géhenne;</p> +<p class="i1">Le pape, pilier de l'Église,</p> +<p class="i2">Est un pilori!</p> +<p>Eh bien! belle fille, embrasse-moi.</p> +<p class="i1"><i>Dum vinum potamus</i>—</p> +<p>Et chantons au dieu Bacchus:</p> +<p class="i1"><i>Te deum laudamus</i>!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_584" id="Page_584">584</a></span> +Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit +en un béat sourire. Il leva son verre dans lequel +scintillait l'or pâle du vin du Rhin et, d'une voix +fluette et chevrotante, il répondit à la vieille chanson +des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église +romaine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>—Et chantons au dieu Bacchus:</p> +<p class="i2"><i>Te deum laudamus!...</i></p> +</div></div> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San +Spirito, Beltraffio l'aidait.</p> + +<p>Comme il remarquait la continuelle tristesse de +Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa +de l'accompagner au palais du pape.</p> + +<p>A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient +adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage +pour trancher la question de possession des nouvelles +terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape +devait définitivement bénir le méridien qui divisait le +globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. +Léonard était invité avec tous les autres savants dont +le pape désirait connaître l'avis.</p> + +<p>Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: +il voulut voir celui dont il entendait tant +parler.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_585" id="Page_585">585</a></span> +Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et +ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où +Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César, +ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle +de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis +dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, +les rinceaux entre les arcs étaient décorés de +fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament +et de la vie des Saints.</p> + +<p>A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté +les mystères païens. Le fils de Jupiter—Osiris, dieu +du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la +déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes +l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; +il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme +du taureau blanc Apis.</p> + +<p>C'était une chose étrange de contempler, dans les +appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints +et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de +vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de +Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth +embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le +fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait +un chien à se tenir debout; et, dans les <i>Fiançailles +d'Osiris et d'Isis</i>, un gamin chevauchait, nu, un +jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous +les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les +anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux +Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui, +comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_586" id="Page_586">586</a></span> +—Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou +une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement +saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant +devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même +pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI +agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs +égyptiens recevant le dieu du soleil tué par +les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?</p> + +<p>Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la +tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur +les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau +d'or transformé, n'était autre que le premier prélat +romain, déifié par les poètes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus</p> +<p class="i2">Regnat Alexander, ille vir, iste deus.</p> +</div></div> + +<div class="blockquote"> +<p>Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est +la plus grande: Alexandre Six y règne—le premier était +un homme—celui-ci est un dieu.</p> +</div> + +<p>Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve +semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.</p> + +<p>Examinant les peintures, il écoutait les conversations +des seigneurs et des prélats qui attendaient le +pape.</p> + +<p>—D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à +l'ambassadeur de Ferrare, le cardinal Arborea.</p> + +<p>—De la cathédrale, monsignore.</p> + +<p>—Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle +pas fatiguée?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_587" id="Page_587">587</a></span> +—Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut +mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique! Il me +semblait que je n'étais plus sur cette terre, mais au +ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu retenir +mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape +a élevé le Saint-Ciboire...</p> + +<p>—De quoi donc est mort le cardinal Michiele? +demanda le nouvel ambassadeur de France.</p> + +<p>—D'avoir bu ou mangé des choses contraires à +son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes, +Espagnol de naissance comme la plupart des familiers +d'Alexandre VI.</p> + +<p>—On assure, murmura Belltrando, que vendredi, +le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a +refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait +avec une vive impatience, donnant pour prétexte +la peine que lui avait causé la mort du cardinal.</p> + +<p>Les assistants échangèrent un rapide coup d'œil.</p> + +<p>Dans cette conversation se cachait un sens secret: +ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal +Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur, +étant trop occupé durant toute la journée à compter +l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac +de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des +Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et +à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides +finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide +et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait +avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence, +il se débarrassait du premier qui lui paraissait +<span class="pagenum"><a name="Page_588" id="Page_588">588</a></span> +suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On +disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à +l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de +cérémonies, marquait constamment sur son cahier de +notes, parmi les descriptions des services pompeux, +la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un +laconisme imperturbable:</p> + +<p>«Il a bu la coupe. <i>Biberat calicem.</i>»</p> + +<p>—Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan +Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale +soit malade depuis cette nuit?</p> + +<p>—Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?</p> + +<p>—On ne sait exactement. Des vomissements...</p> + +<p>—Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en +comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele, +Monreale...</p> + +<p>—L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être +néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua +malignement Belltrando.</p> + +<p>—L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait +Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...</p> + +<p>Un silence plana.</p> + +<p>Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du +corps sous le commandement du neveu du pape, +Radriguès Borgia, des membres de la Curie, des +chambellans, envahit la salle.</p> + +<p>Un murmure respectueux s'éleva:</p> + +<p>—Le Saint-Père! Le Saint-Père!</p> + +<p>La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le +pape Alexandre VI Borgia entra.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_589" id="Page_589">589</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait +qu'il lui suffisait de regarder une femme pour lui +inspirer la plus folle passion, comme si dans ses yeux +se trouvait concentrée une force qui attirait vers lui les +femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à présent +ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient +gardé la pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le +crâne chauve avec quelques touffes de cheveux gris, +un grand nez aquilin, un menton rentré, des petits +yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres charnues, +avançant avec une expression voluptueuse, rusée +et, en même temps, presque naïve.</p> + +<p>En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet +homme quelque chose de terrible ou de cruel. +Alexandre Borgia possédait au plus haut point la bienséance +mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il +disait ou faisait semblait précisément être ce qu'il +fallait dire ou faire. «Le pape a soixante-dix ans, +écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit chaque jour; +les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de vingt-quatre +heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il +entreprend sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe +à rien qu'à la gloire et au bonheur de ses enfants.» +<span class="pagenum"><a name="Page_590" id="Page_590">590</a></span> +Les Borgia descendaient des Maures de Castille, et +réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les lèvres +épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang +africain coulait dans ses veines.</p> + +<p>«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, +une plus belle auréole pour lui que ces fresques de +Pinturicchio, représentant la gloire de l'antique Apis +égyptien, le Taureau né du soleil.»</p> + +<p>Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix +ans, plein de santé et de force, semblait le descendant +de son fauve héraldique, le Taureau pourpre, +dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la +fécondité.</p> + +<p>Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec +l'Israélite maître orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là +même qui avait ciselé le triomphe de Jules César sur +le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les +faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande +émeraude plate, la Vénus Callipyge: elle plut tellement +au pape que celui-ci ordonna de monter la pierre dans +la croix avec laquelle il bénissait le peuple pendant les +messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il +put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps +la superbe déesse.</p> + +<p>Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il +remplissait toutes les cérémonies extérieures du culte, +mais au fond de son cœur il était dévot. Il adorait +particulièrement la Vierge et la considérait comme sa +défenderesse auprès de Dieu.</p> + +<p>La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone +<span class="pagenum"><a name="Page_591" id="Page_591">591</a></span> +était un don promis à Santa Maria del Popolo, +en reconnaissance de la guérison de madonna Lucrezia. +Assis près d'une croisée, le pape examinait des pierres +précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts +longs et fins il les touchait doucement, les remuait, +en avançant ses lèvres voluptueuses.</p> + +<p>Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, +avec des étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. +Il ordonna qu'on lui apportât, de son +trésor particulier, sa cassette de perles fines.</p> + +<p>Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée +fille Lucrezia si semblable à la pâle nacre. +Cherchant des yeux, parmi les seigneurs, l'ambassadeur +du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son gendre, +le pape l'appela auprès de lui.</p> + +<p>—Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises +pour madonna Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer +auprès d'elle de chez son oncle, les mains vides...</p> + +<p>Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers +d'État, madonna Lucrezia était notée comme sa +nièce: le premier prélat de l'Église ne pouvant avoir +d'enfants légitimes.</p> + +<p>Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la +grosseur d'une noisette, rose et allongée, d'une valeur +inestimable, la leva vers le jour et se pâma en admiration: +il l'imaginait ornant le grand décolleté de la +robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne +sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare +ou à la Vierge Marie? Mais, songeant de suite que ce +serait un péché d'enlever à la Vierge un don promis, +<span class="pagenum"><a name="Page_592" id="Page_592">592</a></span> +il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de l'incruster +dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle, +cadeau du sultan.</p> + +<p>—Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, +quand tu verras la duchesse, dis-lui de ma part +que je lui souhaite de bien se porter et prie pieusement +la Vierge. Nous, par la sainte grâce de notre +très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons +en parfaite santé et lui adressons notre apostolique +bénédiction. Pour les friandises, je te les enverrai +directement chez toi ce soir.</p> + +<p>L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, +s'écria avec admiration:</p> + +<p>—Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là +au moins sept boisseaux?</p> + +<p>—Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut +s'en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de +premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne. +J'ai une fille qui adore les perles...</p> + +<p>Et, clignant l'œil gauche, il eut un rire sourd et +étrange.</p> + +<p>—Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, +ajouta-t-il solennellement, qu'après ma mort, ma +Lucrezia ait les plus belles perles de l'Italie!</p> + +<p>Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua +les perles, admirant les cascades crémeuses des grains +précieux.</p> + +<p>—Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! +répétait-il presque balbutiant.</p> + +<p>Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui +<span class="pagenum"><a name="Page_593" id="Page_593">593</a></span> +glaça d'effroi le cœur de Giovanni, lui rappelant les +monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre +fille.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>On annonça César à Sa Sainteté.</p> + +<p>Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: +le roi de France exprimait par l'entremise de +son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement +des projets hostiles du duc de Valentino contre +la République florentine placée sous le protectorat de +la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son +fils.</p> + +<p>Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le +pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français, +s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de +vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, +l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait +César; puis, il entra, laissant, toujours comme +par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux +qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France +particulièrement, pussent entendre la conversation.</p> + +<p>Bientôt retentirent de violents jurons du pape.</p> + +<p>César commença à répliquer avec calme et respect, +mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:</p> + +<p>—Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils +de chien, fils de courtisane...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_594" id="Page_594">594</a></span> +—Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura +l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore» +vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le +tuera!</p> + +<p>Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait +que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le +père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le +duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il +aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse +doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait +du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché +sous les vêtements du pape, pour échapper à la +colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même +d'Alexandre VI.</p> + +<p>Giustiniani se doutait également que la dispute +présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi +bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur +français en lui prouvant que, même si le duc avait de +secrets projets contre la République florentine, le pape +n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient +toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il +disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.</p> + +<p>Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction +paternelle et de l'excommunication, le pape +revint dans la salle d'audience, tremblant de rage, +haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond +de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.</p> + +<p>S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau +il le prit à part dans une embrasure de porte +donnant sur la cour du Belvédère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_595" id="Page_595">595</a></span> +—Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant +Français, je ne voudrais pas être la cause d'une +colère...</p> + +<p>—Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement +le pape.</p> + +<p>Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un +geste amical il lui prit le menton entre deux doigts—signe +de particulière faveur—et commença à protester +impétueusement de son dévouement au roi, de +la pureté des intentions du duc.</p> + +<p>L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il +eût presque des preuves irréfutables d'une trahison, il +était prêt plutôt à ne plus y croire, s'il en jugeait +d'après l'expression des yeux, du visage et de la voix +du pape.</p> + +<p>Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. +Jamais un mensonge n'était combiné à l'avance, +il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et +inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des +lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et +développé cette faculté et enfin avait atteint un tel +degré de perfection que, bien que tout le monde +sût qu'il mentait,—que d'après l'expression de +Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter +quelque chose, plus il multiplie ses serments»—tout +le monde le croyait, car le secret de la puissance de +ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait +foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son +imagination.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_596" id="Page_596">596</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura +quelques mots à l'oreille. Borgia, le visage +préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis par une +porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir +étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le +cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait +appris que la quantité de poison n'était pas suffisante +et que le malade revenait à la santé.</p> + +<p>Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape +acquit la certitude qu'en dépit du mieux constaté, +Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C'était +encore plus avantageux puisque cela éloignait les +soupçons.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le +vieux. Il était gai, aimable et bon catholique.</p> + +<p>Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et +avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas: réellement +il plaignait le cardinal et s'il avait pu s'emparer +de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.</p> + +<p>Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la +salle des Arts Libres, le couvert mis et sentit la faim.</p> + +<p>La séance du méridien fut remise à l'après-midi. +Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.</p> + +<p>La table était ornée de lis blancs dans des urnes de +<span class="pagenum"><a name="Page_597" id="Page_597">597</a></span> +cristal: le pape ayant une préférence marquée pour +la fleur de l'Annonciation, parce que sa pureté lui +rappelait madonna Lucrezia.</p> + +<p>Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI +était sobre de nourriture et de boisson.</p> + +<p>Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni +écoutait leurs propos.</p> + +<p>Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute +de Sa Sainteté avec César et, comme s'il ne +soupçonnait pas qu'elle était feinte, commença à défendre +le duc avec ardeur.</p> + +<p>Chacun le suivit, chantant les louanges de César.</p> + +<p>—Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le +pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez +pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque jour j'attends +de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous +dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera +lui-même le cou.</p> + +<p>Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.</p> + +<p>—Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis +un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que +mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que +César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, +parfois je crie après lui, je m'emporte, je +l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils, +parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il +vous regarde, on sent le poignard dans le cœur...</p> + +<p>Les invités accentuèrent davantage encore leurs +louanges.</p> + +<p>—Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, +<span class="pagenum"><a name="Page_598" id="Page_598">598</a></span> +vous l'aimez comme un proche et ne le +laisserez pas injurier.</p> + +<p>L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le +pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson +que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.</p> + +<p>On sortit sur le balcon, la <i>ringeria</i> donnant sur +la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient +saillir de belles juments par d'ardents poulains.</p> +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, +longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle. +Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à +madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait +vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux +yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et +belle comme une perle, infiniment soumise et calme, +ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus +forte horreur du péché restant chaste et impassible. +Il se souvint également avec indignation et haine de +son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi +l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à +cette union?</p> + +<p>Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il +avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il +rentra dans la salle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_599" id="Page_599">599</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà +préparés pour la démarcation du grand méridien qui +devait passer à trois cent soixante-dix milles portugais +au sud des îles Açores et du Cap-Vert. Cet +endroit avait été spécialement choisi parce que +Colomb avait affirmé que là se trouvait «le nombril +de la terre», une excroissance en forme de poire +pareille à un mamelon de femme, une montagne +atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté +la présence par la déclinaison de l'aiguille aimantée, +lors de son premier voyage.</p> + +<p>Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre +avec cette même croix dans laquelle était incrustée +l'émeraude à la Vénus Callipyge, et, trempant un fin +pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan Atlantique, +du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne +pacificatrice. Toutes les îles et toutes les terres découvertes +et à découvrir à l'est de cette ligne appartenaient +à l'Espagne; à l'ouest, au Portugal. Ainsi, d'un seul +geste de sa main, il avait divisé le globe de la terre, +comme une pomme.</p> + +<p>A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel +et magnifique, plein de la conscience de sa puissance, +<span class="pagenum"><a name="Page_600" id="Page_600">600</a></span> +ressemblant au César-Pape prédit par lui, +unificateur des deux mondes—terrestre et céleste.</p> + +<p>Ce même jour, le soir, dans ses appartements du +Vatican, César Borgia offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, +un festin auquel étaient conviées cinquante des +plus belles «nobles courtisanes» romaines, <i>meretrices +honestæ nuncupatæ</i>.</p> +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable +pour l'Église romaine, illustrée par deux grands événements: +la division du globe terrestre et l'institution +de la censure ecclésiastique.</p> + +<p>Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à +son regard. Rentré chez lui, il écrivit dans son journal:</p> + +<p>«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en +soi, un dieu et un animal, liés ensemble.»</p> + +<p>Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:</p> + +<p>«Il me semble que les gens à âme basse, à passions +méprisables, ne sont pas dignes d'une aussi belle structure +du corps que les gens de grande raison et de +profonde observation: il suffirait aux premiers d'un +sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre +pour rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont +pas autre chose que les couloirs de la nourriture, les +remplisseurs de fosses à ordures. Ils ne ressemblent +aux hommes que par le visage et la voix—pour le +reste, ils sont au-dessous des brutes.»</p> + +<p>Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant +à son tableau de saint Jérôme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_601" id="Page_601">601</a></span> +Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux +fixés sur le crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, +la poitrine avec une telle force, que le lion apprivoisé +couché à ses pieds le contemplait, la gueule ouverte, +comme s'il plaignait l'homme en un long rugissement. +Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, +la <i>Léda</i> <i>au Cygne</i> si voluptueuse jusque dans les flammes +du bûcher de Savonarole. Et de nouveau pour la +millième fois, Giovanni se demanda: lequel de ces deux +infinis était le plus proche du cœur du maître ou +bien tous les deux également?</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride +des Marais Pontins—«la malaria». Pas un jour +ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.</p> + +<p>Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et +triste. Ce n'était pas la crainte de la mort qui le rendait +ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait, +l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il +éprouvait des accès semblables de désirs violents, +aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait +peur lui-même: il lui semblait que s'il ne les satisfaisait +pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.</p> + +<p>Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce +<span class="pagenum"><a name="Page_602" id="Page_602">602</a></span> +que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir +de force. Elle répondit que son mari s'y opposait. Le +vieux Borgia n'aurait reculé devant aucune scélératesse +pour anéantir ce détesté gendre, comme il +l'avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. +Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc +de Ferrare: il possédait la meilleure artillerie d'Italie.</p> + +<p>Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal +Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements +des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés, +but du lourd vin de Sicile et longuement se promena +à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.</p> + +<p>Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, +on raconta que s'étant approché de la croisée ouverte, +il avait vu à la fois deux enterrements: celui +d'un de ses camériers et celui de messer Guillielmo +Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.</p> + +<p>—Les temps sont dangereux pour nous autres +obèses, aurait murmuré le pape.</p> + +<p>Et au même instant une tourterelle entra par la +fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux +pieds de Sa Sainteté.</p> + +<p>—Mauvais augure! Mauvais augure! murmura +Alexandre pâlissant.</p> + +<p>Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.</p> + +<p>La nuit il fut pris de vomissements.</p> + +<p>Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient +de fièvre tertiaire, les autres d'épanchement +de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville +<span class="pagenum"><a name="Page_603" id="Page_603">603</a></span> +on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.</p> + +<p>D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le +16 août, on décida en dernier ressort d'essayer le +remède de pierres précieuses pilées. Le malade s'en +trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, +il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de +longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon +d'or contenant des parcelles du sang et du corps +du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne +mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il +perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant +sa mort, le lui avait-il volé? On ne le sut jamais.</p> + +<p>Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse +relique, il ferma les yeux avec résignation et dit:</p> + +<p>—C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.</p> + +<p>Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, +il ordonna qu'on le laissât seul avec son médecin favori, +l'évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé +par un israélite, médecin d'Innocent VIII—la transfusion +du sang de trois enfants, dans les veines du +pape moribond.</p> + +<p>—Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a +été le résultat de l'expérience?</p> + +<p>—Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être +parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis +qu'il faut des enfants à la mamelle...</p> + +<p>L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade +s'éteignait. Il délirait déjà:</p> + +<p>—Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur +<span class="pagenum"><a name="Page_604" id="Page_604">604</a></span> +sang est pur et rouge... J'aime les enfants. Ne les +tourmentez pas. <i>Sinite parvulos ad me venire.</i> Ne défendez +pas aux petits de venir à moi...</p> + +<p>L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en +entendant ce délire s'échapper des lèvres du représentant +du Christ. D'un mouvement uniforme, éperdu, +comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait, +espérant retrouver sur sa poitrine le précieux +médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla +de ses enfants. Apprenant que César était mourant +aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui demanda s'il +désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou +à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si +pour lui déjà n'existaient plus ceux que toute sa vie +il avait aimés d'un amour exclusif.</p> + +<p>Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de +Carinola, Piero Gamboa, et communia.</p> + +<p>A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. +A plusieurs reprises le moribond voulut dire +quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal +Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus +qu'il n'entendit:</p> + +<p>—Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!</p> + +<p>Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église +de dire cette prière près d'un agonisant, Illerda +exécuta la dernière volonté de son ami et récita le +<i>Stabat Mater dolorosa</i>.</p> + +<p>Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux +d'Alexandre VI. On eût dit qu'il voyait devant soi sa +<span class="pagenum"><a name="Page_605" id="Page_605">605</a></span> +protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se +redressa en murmurant:</p> + +<p>—Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!</p> + +<p>Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son +médecin, l'évêque Gaspare Torella, l'avait soumis à +un traitement extraordinaire: ayant fait éventrer un +mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre +dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis +dans de l'eau glacée. Non tant par les soins que par +une incroyable énergie, César put vaincre le mal. +Durant ces terribles journées, il conserva tout son +calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements, +écoutant les rapports, dictant des lettres, +donnant des ordres. Quand lui parvint la nouvelle +de la mort du pape, il se fit transporter, par un chemin +secret, de ses appartements du Vatican au fort +Saint-Ange.</p> + +<p>Dans la ville circulaient les plus étranges légendes +sur la mort d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien +Marino Sanuto écrivait que le pape avait vu, avant de +mourir, un singe qui le taquinait et sautait dans la +chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu +<span class="pagenum"><a name="Page_606" id="Page_606">606</a></span> +se saisir de la bête, le moribond aurait crié effrayé: +«Laisse-le, laisse-le, c'est le diable! <i>Lasolo, lasolo, +chè il diavolo</i>». D'autres rapportaient qu'il aurait répété +à plusieurs reprises: «Je viens, je viens, mais attends +encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en +disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur +d'Innocent VIII, Rodrigo Borgia, le futur +Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le diable, +et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. +On assurait également qu'au moment de la mort du +pape, à la tête de son lit apparurent sept démons, et +dès qu'il fut mort, son corps commença à se décomposer, +à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche +comme une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect +humain, le visage était devenu noir comme du +charbon.</p> + +<p>D'après la coutume, durant neuf jours le corps du +pape devait rester exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. +Mais telle était la terreur inspirée par la dépouille +d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider +un seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on +ne put trouver d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser +à six chenapans prêts à tout pour un verre de vin. +Le cercueil ayant été commandé trop court, on enleva +la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert +d'un vieux tapis. On affirmait même que, +sans lui accorder l'honneur d'une bière, on l'avait +traîné par les jambes à l'aide d'une corde jusqu'à la +fosse, comme on avait coutume de le faire pour les +pestiférés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_607" id="Page_607">607</a></span> +Mais même après qu'il eut été enterré, une peur +superstitieuse s'emparait du peuple. Il semblait que +dans l'atmosphère même de Rome, déjà imbue des +microbes de la malaria, se mêlait un souffle de putréfaction. +Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement +apparut à la messe un chien noir qui courait en +décrivant des cercles. Les habitants du Borgo n'osaient +plus sortir de leurs maisons dès la tombée du crépuscule. +En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI +n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, +remonter sur le trône, et qu'alors commencerait le +règne de l'Antechrist.</p> + +<p>Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la +taverne de Jan le Boiteux, le thèque hussite de l'impasse +Sinibaldi.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, +loin de tous, travaillait insoucieusement au +tableau que lui avaient commandé les moines de Santa +Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait +avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait +<i>Sainte Anne et la Vierge Marie</i>. Sainte Anne ressemblait +à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux +baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, insaisissablement +fuyant, plein de mystère et de tentation +<span class="pagenum"><a name="Page_608" id="Page_608">608</a></span> +comme une onde profonde et transparente, rappelait +à Giovanni le sourire de Léonard. A côté, le pur +visage de Marie respirait la naïveté de la colombe. +Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. +Marie sait parce qu'elle aime, Anne aime parce +qu'elle sait. Et il semblait à Giovanni qu'en regardant +ce tableau, il comprenait pour la première fois +les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la +science parfaite.»</p> + +<p>En même temps Léonard exécutait les dessins de +diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires, +scies pour les marbres les plus durs, métiers de +tissage, fours pour poteries.</p> + +<p>Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des +travaux si différents. Ce n'était point là une rencontre +fortuite.</p> + +<p>«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de +son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée +par l'âme, et invisible; inspirée par l'âme parce que +sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps +dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni +d'aspect.»</p> + +<p>La destinée de Léonard se décidait en même temps +que celle de César.</p> + +<p>En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait +énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.</p> + +<p>Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis +s'unirent pour s'emparer des terres de la Campagne +de Rome.</p> + +<p>Prospero Colonna était aux portes de la ville; +<span class="pagenum"><a name="Page_609" id="Page_609">609</a></span> +Vitelli s'avançait sur Citta di Castello; Jean Paolo +Ballioni sur Peruggio; Urbino se révoltait; Camerino, +Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le +conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait +le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le +trahissait.</p> + +<p>Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant +le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des +coups de pieds d'âne au lion agonisant. Les poètes +composaient des épigrammes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?</p> +<p>César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.</p> +</div></div> + +<p>Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur +vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même +qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu'il +«brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la +conversation sur messer Nicolo Machiavelli.</p> + +<p>—Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de +gouverner?</p> + +<p>—Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. +Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce +qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner des conseils +aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets +du pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est +qu'un abus de force caché sous le masque de la +justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les +ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de +loup; que Dieu nous préserve d'une pareille politique!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_610" id="Page_610">610</a></span> +—Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo +s'égare et changera d'opinion?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il +faut faire ce qu'il dit, mais ne pas le dire. Cependant, +s'il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir. +Les poules et les agneaux seront aussi confiants +qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants, +renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas +de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable... +au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans +le meilleur des mondes.</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la +République florentine, Piero Soderini, demanda à +Léonard d'entrer à son service, ayant l'intention de +l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de +Pise pour y construire le matériel de défense.</p> + +<p>L'artiste passait à Rome ses derniers jours.</p> + +<p>Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis +s'élevaient les palais d'Auguste, de Caligula, de +Septime Sévère, le vent régnait parmi les ruines et +dans les champs d'oliviers on entendait seulement +les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les +arcatures et les voûtes des ponts de brique, éclairés +par le soleil, semblaient de feu sous le ciel bleu. Et +<span class="pagenum"><a name="Page_611" id="Page_611">611</a></span> +plus majestueux que la pourpre et l'or qui jadis +ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre +et l'or des feuilles d'automne.</p> + +<p>Non loin des jardins de Capronico, Léonard, +agenouillé, écartait des herbes et examinait attentivement +un éclat de marbre orné d'une fine sculpture. +Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme +sortit. Léonard le regarda, se leva, le regarda à +nouveau et s'écria:</p> + +<p>—Est-ce bien vous, messer Nicolo?</p> + +<p>Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme +un parent.</p> + +<p>Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient +plus vieux et plus râpés encore qu'en Romagne; il +était évident que les seigneurs de la République continuaient +à ne le point gâter. Il avait maigri; ses joues +rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez +avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de +plus en plus fiévreux.</p> + +<p>Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à +Rome et quelle mission l'y avait conduit. Lorsque +l'artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis +évitant son regard et haussant les épaules, il répondit +froidement avec une indifférence feinte:</p> + +<p>—De par la volonté de la destinée, j'ai été dans +ma vie témoin de tant d'événements, que depuis +longtemps je ne m'étonne plus de rien...</p> + +<p>Et visiblement, désirant changer de conversation, +il questionna Léonard sur ses travaux.</p> + +<p>Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au +<span class="pagenum"><a name="Page_612" id="Page_612">612</a></span> +service de la République florentine, Machiavel secoua +la tête:</p> + +<p>—Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui +est meilleur, les crimes d'un héros tel que César +Borgia ou les vertus d'une fourmilière comme notre +république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi; +je connais tant soit peu les beautés du gouvernement +populaire! railla-t-il avec son sourire amer +de sceptique.</p> + +<p>Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani +au sujet des ruses du renard que Machiavel +s'apprêtait à apprendre aux poules et des dents de +loups qu'il voulait placer aux agneaux.</p> + +<p>—Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement +Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens +seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le +premier j'aurai parlé de ce que font tous les autres. +Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le +peuple, soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les +bons, mauvais et les mauvais me détesteront parce que +je leur paraîtrai plus mauvais qu'eux-mêmes.</p> + +<p>Et il ajouta avec une calme tristesse:</p> + +<p>—Rappelez-vous nos causeries en Romagne, +messer Leonardo? J'y pense souvent et il me semble +parfois que nous avons une destinée commune. +La découverte de nouvelles pensées sera toujours +aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres. +Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et +chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers, +des vagabonds sans abri, des éternels exilés. +<span class="pagenum"><a name="Page_613" id="Page_613">613</a></span> +Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul +contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité +et il n'y a de place au monde que pour elle. +Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être +le pire dans une existence n'est-ce pas le souci, la +maladie, la pauvreté, la douleur: mais l'ennui.</p> + +<p>Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, +près des ruines du temple de Saturne où jadis s'élevait +le Forum.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc +de Septime Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, +s'alignaient de pauvres masures en ruines. On assurait +que beaucoup d'entre elles étaient bâties avec des +débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux +olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient +dans ces temples païens. Les amas d'ordures, +de poussière et de fumier avaient surélevé le terrain de +dix coudées. Mais malgré tout, de place en place se +dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves +menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami +l'emplacement du Sénat romain, la Curie, maintenant +dénommé le «Champ des Vaches». Là se tenait le +marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les bas-reliefs +tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans +une boue noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien +s'adossait une vieille tour qui, à un moment donné, +servait de repaire aux écumeurs de grande route, les +barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge +borgne pour les paysans du marché aux bestiaux. Par +<span class="pagenum"><a name="Page_614" id="Page_614">614</a></span> +les croisées ouvertes s'échappaient des jurons de +femmes et une insupportable odeur de friture. Sur +une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux +mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une +pierre, enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré +et enflé.</p> + +<p>A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux +bas-reliefs: l'un représentant Titus Vespasien conduisant +un quadrige; l'autre, les prisonniers israélites +portant des pains et le chandelier à sept branches du +Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand +aigle élevant sur ses ailes le César divinisé. Au +fronton, Nicolas lut l'inscription restée intacte: <i>Senatus +populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio +Vespasiano Augusto</i>.</p> + +<p>Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole +illumina le triomphe de l'empereur de ses derniers +rayons pourpres.</p> + +<p>Et le cœur de Nicolas se serra douloureusement +lorsque jetant un dernier regard sur le Forum, il vit +le reflet rose sur les trois colonnes solitaires de l'église +Maria Liberatrice. Le ton morne chevrotant des cloches +sonnant l'<i>Ave Maria</i>, semblait le glas plaintif du +Forum romain.</p> + +<p>Ils entrèrent dans le Colisée.</p> + +<p>—Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques +murs de pierre de l'amphithéâtre, ceux qui savaient +construire de pareils monuments ne sont pas nos +pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui +existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons +<span class="pagenum"><a name="Page_615" id="Page_615">615</a></span> +rivaliser avec eux! Nous ne pouvons même pas nous +figurer quels hommes c'étaient...</p> + +<p>—Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, +Nicolo, que vous avez tort. Les hommes d'à présent +possèdent une force égale, mais différente...</p> + +<p>—L'humilité chrétienne, peut-être?</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>—C'est possible, dit froidement Machiavel.</p> + +<p>Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.</p> + +<p>—Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, +je suppose que les gens devraient ou accepter ou +repousser l'enseignement du Christ. Nous ne l'avons fait +ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens, +ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous +n'avons pas adopté l'autre. Nous n'avons pas la force +d'être bons et nous avons peur d'être méchants. Nous +ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, froids, à +peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité +entre le Christ et le Diable que maintenant nous ne +savons plus ce que nous voulons, ni où nous allons. Les +anciens, au moins, savaient et exécutaient tout jusqu'à +la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne tendaient pas +la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche. +Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le +paradis il fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges +et toutes les violences, les scélérats ont trouvé +une grandiose et sûre carrière. Et, réellement, n'est-ce +pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le monde +et l'a livré aux misérables?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_616" id="Page_616">616</a></span> +Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine +démente, son visage était contracté comme par une +insupportable douleur.</p> + +<p>Léonard se taisait. Dans son âme passaient des +pensées si pures, si simples, si enfantines, qu'il n'aurait +su les exprimer par des mots. Il contemplait le +ciel bleu à travers les crevasses des murs du Colisée et +il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait +aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les +fissures des vieux monuments à demi démantelés.</p> + +<p>Jadis les conquérants de Rome, les barbares du +Nord, avaient enlevé les crampons de fer qui liaient +les pierres du Colisée pour en forger de nouveaux +glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces +blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des +corneilles au nid, et songeait que les puissants Césars +qui avaient élevé le monument, les barbares qui +l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant +qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils +ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et le Père +céleste les nourrit.»</p> + +<p>Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci +ne le comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, +Léonard, était une joie, pour Nicolas était une peine; +le miel de Léonard se transformait en bile chez Nicolas, +la profonde haine chez lui était fille de la science +parfaite.</p> + +<p>—Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, +désirant selon son habitude terminer la conversation +sur une plaisanterie, je m'aperçois seulement maintenant +<span class="pagenum"><a name="Page_617" id="Page_617">617</a></span> +de la grossière erreur de ceux qui vous considèrent +comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous +de ce que je vous dis: le jour du jugement +dernier, quand on nous classera brebis et boucs, vous +serez parmi les agneaux du Christ et les saints!</p> + +<p>—Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en +riant. Si j'entre au paradis, vous m'y accompagnerez.</p> + +<p>—Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma +place aux amateurs. La tristesse terrestre me suffit.</p> + +<p>Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un +jour: On m'avait amené dans une réunion d'affamés +et de dépenaillés, de moines, de courtisans, d'esclaves, +d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me déclara que +là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres +d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis +on m'emmena dans un autre endroit où je vis une +foule de grands hommes assemblés en Sénat: des +chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs, +des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, +Platon, Marc-Aurèle. Ils causaient de sciences, d'arts, +d'affaires d'État. Et l'on me dit que c'était l'enfer et +les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient +aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le +Seigneur. Et on me demanda où je désirais aller: au +paradis ou en enfer? «En enfer, me suis-je écrié, en +enfer de suite, avec les sages et les héros!»</p> + +<p>—Si réellement tout se passe comme dans votre +rêve, répondit Léonard, j'avoue que moi aussi...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_618" id="Page_618">618</a></span> +—Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez +y échapper. On vous entraînera de force. On +récompensera vos vertus chrétiennes par le paradis +chrétien.</p> + +<p>Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. +L'énorme disque jaune de la lune monta de +derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin, +coupant les nuages transparents comme de la nacre.</p> + +<p>Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait +de l'Arc de Titus Vespasien jusqu'au Capitole, les +trois colonnes solitaires et pâles de Sainte-Marie Libératrice, +pareilles à des apparitions, semblaient plus +belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche +balbutiant et chevrotant l'<i>Angelus</i> nocturne, résonnait +plus mélancoliquement encore, comme un glas sanglotant +sur le Forum romain.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_619" id="Page_619">619</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<p class="center"><b>MONNA LISA DEL GIOCONDA</b></p> + +<p class="center"><b>1503-1506</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, +et quand j'y eus séjourné quelque temps, s'éveillèrent +en moi et luttèrent deux sentiments,—la +peur et la curiosité,—la peur d'explorer la sombre +caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait +pas un mystère merveilleux.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Léonard écrivait dans son <i>Traité de la Peinture</i>: +«Pour les portraits aie un atelier spécial, une cour +rectangulaire, large de dix et longue de vingt coudées, +avec des murs peints en noir et un plafond de +toile arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le +ramassant, selon les besoins, il puisse garantir du +soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne peins qu'au crépuscule +<span class="pagenum"><a name="Page_620" id="Page_620">620</a></span> +ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est +le jour parfait.»</p> + +<p>Il avait installé une cour semblable dans la maison +de son propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, +ser Piero di Barto Martelli, amateur de mathématique, +homme savant qui éprouvait pour Léonard une profonde +sympathie.</p> + +<p>C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux +de la fin de printemps 1505. Le soleil était +tamisé par les nuages et ses rayons tombaient en ombres +tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, l'éclairage +favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un +charme particulier aux visages des femmes.</p> + +<p>—Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, +en songeant à celle dont il peignait le portrait depuis +trois ans, avec une constance qui ne lui était pas coutumière.</p> + +<p>Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio +l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi +impatient du maître, si calme d'habitude.</p> + +<p>Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses +pots à couleur; enleva la couverture du portrait; +ouvrit le jet d'eau installé au milieu de la cour pour +<i>la</i> distraire; autour de cette fontaine poussaient <i>ses</i> fleurs +favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. +Il prépara également de petits carrés de pain pour la +biche apprivoisée qui se promenait en liberté et qu'<i>elle</i> +aimait nourrir de sa main; déplia l'épais tapis posé +devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis s'était +déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté +<span class="pagenum"><a name="Page_621" id="Page_621">621</a></span> +aussi pour <i>la</i> distraire, un chat blanc de race rare, aux +yeux de teintes différentes, le droit, jaune comme un +topaze, le gauche, bleu comme un saphir.</p> + +<p>Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa +viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante, +que Léonard avait connu à la cour de Sforza et +qui jouait particulièrement bien du luth.</p> + +<p>Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, +les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les +jours de <i>ses</i> séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue +pose. Il étudiait sur <i>son</i> visage le reflet des pensées et +des sentiments provoqués par les conversations, les +vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent +plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus +nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.</p> + +<p>Tout était prêt et elle ne venait pas.</p> + +<p>—Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les +ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais +chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends. +Elle doit venir...</p> + +<p>Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son +impatience.</p> + +<p>Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, +les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard +écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à +l'expression de son visage, il comprit que c'était <i>elle</i>.</p> + +<p>D'abord, avec un humble salut, entra la sœur converse +Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque +fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct +de se rendre presque invisible, restant à lire dans +<span class="pagenum"><a name="Page_622" id="Page_622">622</a></span> +un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans +prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de +trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu +le son de sa voix.</p> + +<p>Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, +une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe +sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze +transparente qui lui descendait à mi-front,—monna +Lisa del Gioconda.</p> + +<p>Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très +ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche, +ruiné au moment de l'invasion française en 1495, +Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin +Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco +avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait +l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et +après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième +fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque +Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà +passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq +ans. C'était un homme ordinaire comme +on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni +trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout +entier adonné à la culture.</p> + +<p>L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement +de sa maison. Mais il comprenait moins le charme +de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle +race de bœufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les +peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas +mariée par amour, mais simplement par obéissance +<span class="pagenum"><a name="Page_623" id="Page_623">623</a></span> +filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort +volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également +qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés +et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes +gens—et Florence n'en manquait pas—ne pouvaient +rien insinuer de malveillant contre la Gioconda. +Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle +était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre +pour sa belle-fille Dianora.</p> + +<p>C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais +monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard, +lui semblait une tout autre femme.</p> + +<p>Durant ces trois années le temps n'avait pas +transformé, mais au contraire ancré ce sentiment; +à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement +côtoyant la peur, comme devant quelque chose de +surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation +par l'habitude qu'il avait de voir son visage +sur le portrait, et si sublime était le talent du maître +que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle +que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait, +en outre, quelque chose de plus mystérieux.</p> + +<p>Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la +voir que durant ses séances, en présence de nombreux +étrangers, parfois seulement avec la sœur Camilla, et +jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait +qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait +et les séparait du reste du monde. Il savait également +que ce n'était pas un secret d'amour, du moins, +d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_624" id="Page_624">624</a></span> +Il avait entendu dire par Léonard que tous les +artistes étaient entraînés à transporter leurs propres +traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils +peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme +humaine étant la créatrice du corps, chaque fois +qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce +qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance +de cette inclination, que parfois même dans des portraits, +en dépit des traits différents, transparaît l'âme +de l'artiste.</p> + +<p>Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant +était plus surprenant encore: il lui semblait +que non seulement le portrait, mais même monna Lisa +elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard—comme +cela arrive aux gens vivant continuellement +et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance +n'existait pas dans les traits, mais spécialement +dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non +sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez +saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue +de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de +modèle; chez <i>Ève devant l'arbre de la science</i> le premier +tableau du maître; chez l'Ange dans <i>la Vierge +aux Rochers</i>; chez la <i>Léda</i> et cent autres dessins +du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna +Lisa, comme si durant toute son existence, dans +toutes ses œuvres, il eût cherché à refléter sa beauté +et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.</p> + +<p>Par instants quand Giovanni observait longtemps +<span class="pagenum"><a name="Page_625" id="Page_625">625</a></span> +ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment +pénible, comme devant un miracle,—la réalité lui +paraissait un rêve et le rêve une réalité,—comme si +monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme +de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes, +mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du +maître, le sosie féminin de Léonard.</p> + +<p>La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui +avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles +pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des +mains blanches et fines.</p> + +<p>Léonard commença son travail. Mais tout à coup +il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur +son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement +n'échappaient à son observation.</p> + +<p>—Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque +chose aujourd'hui?</p> + +<p>Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait +moins à son portrait que de coutume.</p> + +<p>Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.</p> + +<p>—Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas +très bien portante. J'ai veillé toute la nuit.</p> + +<p>—Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie +de poser? murmura Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux +remettre à une autre fois?</p> + +<p>—Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? +Regardez quelles ombres tendres, quel soleil moite: +c'est <i>mon</i> jour! Je savais, continua-t-elle, que vous +m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais j'ai été +retenue par madonna Safonizba...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_626" id="Page_626">626</a></span> +—Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et +parfumée comme une boutique de cosmétiques...</p> + +<p>Gioconda sourit.</p> + +<p>—Madonna Safonizba désirait vivement me raconter +la fête du Palazzo Vecchio donnée par la signora +Argentina, la femme du gonfalonier; ce qu'on avait +mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et +quel homme courtisait telle femme...</p> + +<p>—Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de +Dianora, mais le bavardage de cette crécelle qui vous +a indisposée. Comme c'est étrange! Avez-vous remarqué, +madonna, que parfois une absurdité quelconque +que nous entendons de gens qui nous sont indifférents +et qui ne nous intéresse guère—la bêtise ou la trivialité +ordinaires—suffit pour assombrir subitement notre +âme et nous impressionne plus qu'une peine personnelle?</p> + +<p>Elle inclina silencieusement la tête: il était visible +que depuis longtemps ils étaient habitués à se comprendre +presque sans mots, par une allusion, par un +regard.</p> + +<p>Il essaya de reprendre son travail.</p> + +<p>—Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>Après un instant de réflexion, elle répondit:</p> + +<p>—Le <i>Royaume de Vénus</i>.</p> + +<p>Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de +Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs, +aux voyages, aux observations de la nature, à +ses projets de tableaux. Il employait presque toujours +<span class="pagenum"><a name="Page_627" id="Page_627">627</a></span> +les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces +récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.</p> + +<p>Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et +Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement +de prélude au <i>Royaume de Vénus</i>, il commença +de sa voix féminine son récit, telle une vieille +fable ou une berceuse:</p> + +<p>—Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie +assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les +flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la +vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse +d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les +tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs, +attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs +navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas, +sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses +à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes +marines; les uns présentent leur quille, les autres leur +poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux +que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer +rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le +ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines +couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue +flamme des trépieds placés sur les marches du temple +s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les +colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs +qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. +Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre +dans l'autre, troublent la solitude par leur douce +<span class="pagenum"><a name="Page_628" id="Page_628">628</a></span> +chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond +est le calme du royaume de Cypris.</p> + +<p>Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et +le silence qui suivit était plus doux que tous les sons. +Comme bercée par la musique, séparée de la réalité, +pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard, +monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un +sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et +pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant +en voir le fond—le sourire même de +Léonard.</p> + +<p>Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard +et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant +l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo +Vecchio à son tableau <i>la Bataille d'Angiari</i>.</p> + +<p>En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, +il avait reçu la commande du gonfalonier perpétuel +gouverneur de la République, Piero Soderini, de représenter +une bataille mémorable sur le mur de la nouvelle +salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, +le Palazzo Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre +victoire des Florentins à Angiari en 1440 sur Nicolo +<span class="pagenum"><a name="Page_629" id="Page_629">629</a></span> +Piccinino, commandant les troupes du duc de Lombardie +Filippino Maria Visconti.</p> + +<p>Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: +quatre cavaliers se sont empoignés et se battent pour +un étendard; la hampe est cassée et va voler en éclats; +l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. Cinq +mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de +côtés différents. Des sabres luisent, levés. A la façon +dont les bouches sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel +s'en échappe. Les visages convulsés des +hommes ne sont pas moins terribles que les gueules +de fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes +subissent la contagion de cette rage: dressés +sur leurs pieds de derrière, ils ont enchevêtré leurs +pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'œil féroce, +la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. +Par terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des +chevaux, un homme en tue un autre en le tenant par +les cheveux et heurtant sa tête contre le sol, ne s'aperçoit +pas dans sa fureur que tous deux seront à +l'instant écrasés.</p> + +<p>«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais +hommes livrés à toutes les passions de la bête déchaînée; +c'est, selon l'expression de Léonard, la <i>pazzia +bestialissima</i> qui, dans les endroits plats, ne laisse pas +une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»</p> + +<p>En acceptant la commande, Léonard fut forcé de +signer un traité avec dédit en cas de retard dans +l'exécution.</p> + +<p>La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme +<span class="pagenum"><a name="Page_630" id="Page_630">630</a></span> +un boutiquier. Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier +Soderini ennuyait Léonard par ses continuels +règlements de comptes pour les moindres sous versés +par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, +des couleurs, d'huile de lin et autres vétilles.</p> + +<p>Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait +avec mépris le gonfalonier—à la cour de Ludovic +le More et de César Borgia—Léonard n'avait éprouvé +un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre +république, royaume de l'égalité bourgeoise.</p> + +<p>En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta +sur la place devant le <i>David</i> de Michel-Ange.</p> + +<p>Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de +ville de Florence, ce géant de marbre blanc qui se +détachait sur le fond sombre des vieilles pierres.</p> + +<p>Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras +droit qui tenait la fronde était tendu au point qu'on +en voyait les veines; le gauche tenant la pierre était +replié devant la poitrine. Les sourcils froncés et le +regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression +de l'homme qui vise un but. Au-dessus du front +très bas, les cheveux s'emmêlaient comme une couronne.</p> + +<p>Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le <i>David</i> +de Michel-Ange semblait être le Prophète qu'attendit +vainement Savonarole, le Héros qu'espérait Machiavel. +Dans cette œuvre de son rival, Léonard sentait une +âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement +opposée, comme l'action l'est à la contemplation, la +passion à l'impassibilité, la tempête au calme. Et cette +<span class="pagenum"><a name="Page_631" id="Page_631">631</a></span> +force étrangère l'attirait, éveillait sa curiosité, le désir +de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.</p> + +<p>Et Léonard se souvint du <i>Livre des Rois</i>.</p> + +<p>Dans les chantiers de construction de Santa Maria +del Fiore, se trouvait un énorme quartier de marbre +abîmé par un sculpteur inhabile. Les meilleurs artistes +l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait s'en servir. +Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui +proposa le bloc. Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, +il réfléchissait, mesurait, calculait, toujours +indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus +jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la +commande et avec une extraordinaire rapidité, travaillant +non seulement le jour mais même la nuit, achevait +son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait travaillé +durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», +et n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre +de la grandeur du <i>David</i>. Les Florentins déclarèrent +Michel-Ange le rival en sculpture de Léonard. Et +Buonarotti sans hésiter releva le défi.</p> + +<p>Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille +dans la salle du Conseil, bien qu'il n'eût presque +pas tenu le pinceau, avec une crânerie qui pouvait +paraître une folle témérité, il déclarait rivaliser avec Léonard +en peinture. Plus il découvrait de modestie et de +bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait +implacable. Le calme de Léonard lui semblait du +mépris. Avec une imagination maladive, il écoutait les +bavardages, cherchait des prétextes à disputes, profitait +de toutes les occasions pour blesser son ennemi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_632" id="Page_632">632</a></span> +Lorsque le <i>David</i> fut achevé, la Seigneurie invita +les meilleurs peintres et sculpteurs à donner leur avis +pour l'emplacement. Léonard se rangea à l'opinion de +l'architecte Juliano da San Gallo qui conseillait de +placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans +l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. +Lorsque Michel-Ange le sut, il déclara que +Léonard par jalousie voulait cacher le David dans le +coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil +ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant +un jour, à l'une des réunions qui se tenaient dans +l'atelier de Léonard en présence de nombreux artistes, +entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro +Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves +du Pérugin, une discussion s'éleva pour savoir lequel +des deux arts, la peinture ou la sculpture, était au-dessus +de l'autre—sujet favori alors de dispute +scolastique.</p> + +<p>Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, +il répondit:</p> + +<p>—Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il +s'éloigne du métier.</p> + +<p>Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne +pouvait deviner s'il parlait sincèrement ou s'il raillait, +il ajouta:</p> + +<p>—La principale différence entre ces deux arts +consiste en ce que la peinture exige une grande énergie +cérébrale, et la sculpture, une énergie physique. Le +sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans le +marbre, il la taille à grands coups de maillet et de +<span class="pagenum"><a name="Page_633" id="Page_633">633</a></span> +ciseau, avec la tension de toute sa force physique, avec +une grande fatigue corporelle, comme un journalier +inondé de sueur et de poussière. Son visage est blanchi +comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés +par les éclats de marbre, sa maison est pleine de +pierres et de plâtras. Tandis que le peintre, dans un +silence exquis, vêtu d'habits élégants, assis dans son +atelier, promène un pinceau léger trempé dans d'agréables +couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie +de ravissants tableaux; le calme y règne en souverain +et son travail est agrémenté par la musique, la conversation +ou la lecture que ne troublent ni les coups +de maillets, ni autres bruits désagréables.</p> + +<p>Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les +prit à son compte, mais étouffant sa colère, il haussa +seulement les épaules et répondit avec un sourire +fielleux:</p> + +<p>—Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, +peut poser à l'efféminé et au dégoûté. Moi, +rejeton d'une vieille famille honnête, je n'ai pas honte +de mon travail et comme un simple journalier, je ne +dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne +la prérogative entre la peinture et la sculpture, la +discussion est stupide; tous les arts sont égaux, découlant +d'une même source et tendant au même but. Et +si celui qui affirme que la peinture est plus noble que +la sculpture est aussi érudit dans les autres branches, +qu'il se permet de juger, je crains fort qu'il ne s'y +connaisse autant que ma cuisinière.</p> + +<p>Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son +<span class="pagenum"><a name="Page_634" id="Page_634">634</a></span> +tableau de la salle du Conseil, désirant surpasser son +rival.</p> + +<p>Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par +une journée chaude, les soldats florentins se baignent +dans l'Arno; les tambours battent la générale—l'ennemi +est signalé; les soldats se hâtent de rejoindre la +rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se délectaient +et, soumis à la discipline, ils remettent leurs +vêtements poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques +chauffés par le soleil.</p> + +<p>Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange +représenta la guerre, non pas comme «la plus +féroce des sottises», mais comme une mâle action +héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la +lutte des héros pour la gloire et la grandeur de la +patrie.</p> + +<p>Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de +ce duel. Et comme tout ce qui était étranger à la politique +leur semblait insipide, tel un plat sans poivre ni +sel, ils s'empressèrent de déclarer que Michel-Ange +soutenait la République contre les Médicis et Léonard +les Médicis contre la République. Le duel artistique +devenu compréhensible pour tous, se ralluma avec une +force nouvelle, fut transporté des maisons dans la rue, +servant les passions des partis absolument étrangers à +l'art. Les œuvres de Léonard et de Michel-Ange devinrent +l'étendard de deux camps ennemis.</p> + +<p>L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des +inconnus lançaient des pierres au <i>David</i>. Les citoyens +considérables en accusèrent le peuple; les tribuns du +<span class="pagenum"><a name="Page_635" id="Page_635">635</a></span> +peuple, les citoyens considérables; les artistes, les +élèves du Pérugin qui avaient fondé nouvellement un +atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du +gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient +de pierres le <i>David</i> étaient achetés par son rival +Léonard.</p> + +<p>Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins +laissèrent supposer qu'ils y ajoutaient foi.</p> + +<p>Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne +se trouvait dans l'atelier que Giovanni et Salaino—lorsque +la conversation vint à tomber sur Michel-Ange, +Léonard dit à monna Lisa:</p> + +<p>—Il me semble parfois que si je lui parlais face +à face, tout s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de +cette stupide rivalité: il aurait compris que je ne suis +pas son ennemi et qu'il n'y a pas d'homme capable +de l'aimer comme je l'aurais aimé.</p> + +<p>Monna Lisa eut un geste de doute:</p> + +<p>—Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il +compris?</p> + +<p>—Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui +ne peut pas ne pas comprendre! Tout son malheur +réside dans sa timidité et son manque de confiance: +il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il +ignore encore sa force. C'est un délire, une folie! +Je lui aurais tout dit et il se serait calmé. Est-ce à +lui de me craindre? Savez-vous, madonna... ces +jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se +baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. +Personne ne peut même se figurer ce qu'il est et ce +<span class="pagenum"><a name="Page_636" id="Page_636">636</a></span> +qu'il sera. Moi, je sais que même maintenant, non +seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi; +oui, oui, je le sens: plus fort que moi!</p> + +<p>Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait +à Giovanni, se reflétait le regard même de Léonard +et sourit d'une façon étrange et douce.</p> + +<p>Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de +la vieille église Maria del Carmine, Léonard rencontra +un jeune homme, presque un enfant, qui copiait +les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il portait +une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre +mais de toile grossière évidemment confectionnée au +village. Il était élancé, souple; son cou mince était +blanc et tendre comme celui des jeunes filles anémiées; +son visage, ovale comme un œuf et pâle jusqu'à la +transparence, avait un charme minaudier, avec de +grands yeux noirs pareils à ceux des paysannes de +l'Ombrie qui avaient servi de modèle aux Madones du +Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides +comme le ciel.</p> + +<p>Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra +l'adolescent au couvent de Maria Novella, dans +la salle du Pape, où était exposé le carton de la +bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait +ce carton avec autant de zèle que les fresques de +Masaccio. Probablement connaissait-il déjà Léonard, +car il le buvait du regard, visiblement désireux de lui +adresser la parole et apeuré de le faire.</p> + +<p>Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, +ému et rougissant avec une enfantine insinuation, le +<span class="pagenum"><a name="Page_637" id="Page_637">637</a></span> +jeune homme lui déclara qu'il le considérait comme +son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que +Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons +des souliers de Léonard.</p> + +<p>Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, +causa longuement avec lui, examina ses dessins; et +plus il l'étudiait, plus il se convainquait qu'il avait +devant lui un futur grand artiste. Attentif et sensible à +tous les échos, condescendant à toutes les influences +comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio +et particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de +maturité, le maître devinait en lui une fraîcheur de +sentiment telle qu'il ne l'avait encore rencontrée chez +personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cet +enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et +de la vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait +à vaincre les plus hautes difficultés avec légèreté, +comme en un jeu. Tout lui venait sans effort, comme +si n'existaient point pour lui dans l'art, ni les infinies +recherches, ni les indécisions, ni les perplexités +qui avaient été le tourment et la malédiction de toute +la vie de Léonard.</p> + +<p>Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable +étude lente et patiente de la nature, des règles de +mathématique, des lois de la peinture, le jeune +homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et visiblement +ennuyé, n'écoutait attentivement que par +déférence pour le maître.</p> + +<p>Un jour il lui échappa une parole qui surprit, +effraya presque Léonard par sa profondeur:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_638" id="Page_638">638</a></span> +—J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit +penser à rien, tout alors se présente mieux.</p> + +<p>Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que +l'unité, la parfaite harmonie du sentiment et de la +raison, de la connaissance et de l'amour que le maître +recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient exister.</p> + +<p>Et devant sa modeste et insouciante candeur, +Léonard éprouvait des doutes plus grands, une +crainte plus intense pour l'avenir de l'art, pour l'œuvre +de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine +de Buonarotti.</p> + +<p>—D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. +Qui est ton père et comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme +avec son caressant sourire. Mon père est le peintre +Sanzio. Mon nom, Raphaël.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les +travaux du détournement de l'Arno dans le port de +Livourne.</p> + +<p>La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, +il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait +dans la rue Tornabuoni.</p> + +<p>Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence +n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la +<span class="pagenum"><a name="Page_639" id="Page_639">639</a></span> +roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait +été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi +l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. +De derrière la colline San Miniato, la lune se levait. +A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient +de vieilles masures reflétées dans le fleuve +à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts +de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une +étoile solitaire.</p> + +<p>La silhouette de Florence se découpait sur le ciel +pur, comme le frontispice sur le fond or terni des +vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel +un visage humain. Au nord, l'antique clocher de +Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo +Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la +coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille +à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys +Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du +crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur +sombre, argentée.</p> + +<p>Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que +chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait +que celle de Florence rappelait la poussière moite, +comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs +des très vieux tableaux.</p> + +<p>Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque +aussi peu que Giovanni. L'idée qu'elle avait un +mari, messer Francesco, maigre, grand, avec une +verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un +homme positif aimant à discuter les privilèges de la +<span class="pagenum"><a name="Page_640" id="Page_640">640</a></span> +race des bœufs siciliens et les droits sur les peaux de +mouton, cette idée ne l'offusquait ni ne l'étonnait. +Il y avait des moments où Léonard se réjouissait du +charme immatériel de la Gioconda, charme étrange, +lointain, irréel et plus réel en même temps que tout +ce qui existait. Mais il y avait d'autres instants où il +sentait vivement sa vivante beauté.</p> + +<p>Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à +cette époque on appelait «dotte eroine», savantes +héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de ses connaissances. +Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait +le grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement +que beaucoup la considéraient comme inintelligente. +En réalité, lui semblait-il, elle possédait +ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement +l'esprit féminin,—la sagesse instinctive. Elle avait +des mots qui, subitement, l'apparentaient à lui, la +rendaient toute proche, unique et éternelle compagne +et sœur. A ces moments, il aurait voulu franchir le +cercle fatidique qui séparait la contemplation de la +vie réelle.</p> + +<p>Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?</p> + +<p>Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en +lui que l'ennui ou le rire, il ne pouvait s'empêcher de +railler les soupirs langoureux des amoureux célestes et +les sonnets sirupeux dans le goût de Pétrarque. Non +moins étranger était pour lui ce que la généralité +appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce +qu'elle le dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, +toute possession matérielle—dans ou en +<span class="pagenum"><a name="Page_641" id="Page_641">641</a></span> +dehors du mariage—lui paraissant grossière. Et +il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans +s'indigner, sans blâmer, sans justifier, reconnaissant +la loi naturelle de la lutte pour l'amour et pour la +faim, mais ne voulant pas y prendre part, se soumettant +à une autre loi d'amour et de pudeur.</p> + +<p>Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une +plus parfaite union avec son amante, que dans ces +profondes et mystérieuses caresses,—dans la contemplation +de cette vision immortelle, de cet être nouveau, +conçu et né d'eux—comme l'enfant du père +et de la mère—et qui était lui et elle en même +temps?</p> + +<p>Et cependant il sentait que même dans cette union +pure se cachait un danger, plus grand peut-être que +dans l'ordinaire union d'amour charnel. Tous deux +marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne +encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation +et l'attirance de l'infini. Entre eux existaient des mots +glissants et transparents, à travers lesquels luisait le +secret comme le soleil brille à travers le brouillard. Et +par instants il songeait:</p> + +<p>Si lui ou elle transgressait la limite et transformait +la contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle +pas, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris, +comme le ferait toute autre femme?</p> + +<p>Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un +tourment terrible et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, +illimitée, comme de sa tendre et implacable +curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il sentit +<span class="pagenum"><a name="Page_642" id="Page_642">642</a></span> +en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il +devrait décider si elle était pour lui un être vivant ou +une vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir +de la beauté féminine. Il gardait l'espoir que la séparation +éloignerait la solution de ce problème et il se +réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure +que l'heure de la séparation approchait, il comprenait +qu'il s'était trompé, que non seulement la +séparation n'éloignerait pas la solution mais encore +qu'elle la brusquerait.</p> + +<p>Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il +s'était engagé dans une impasse déserte et lorsqu'il +s'orienta il ne sut de prime abord où il se trouvait. +Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits +des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la +cathédrale. Un côté de la ruelle était plongé dans +l'obscurité, l'autre, tout baigné par la blanche lumière +de la lune.</p> + +<p>Devant un balcon, des hommes drapés dans des +mantes noires, le visage caché par des masques, +chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la vieille +chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment +heureuse et mélancolique, que Léonard aimait particulièrement +pour l'avoir entendue dans sa jeunesse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Oh! que la jeunesse est belle</p> +<p>Et éphémère! Chante et ris</p> +<p>Et sois heureux—si tu le veux</p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<p>Le dernier vers se répercuta dans son cœur en un +sombre pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle +<span class="pagenum"><a name="Page_643" id="Page_643">643</a></span> +pas, au seuil de la vieillesse, éclairant sa solitude, +l'âme vivante, l'âme sœur? La repousserait-il, la +renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de fois pour +son existence, en faveur de la contemplation, sacrifierait-il +de nouveau le proche pour le lointain, le +réel pour l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda +vivante ou l'immortelle? Il savait que préférant l'une, +il perdrait l'autre, et elles lui étaient également chères; +il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. Mais +sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait +décider ce qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour +l'immortelle ou l'immortelle pour la vivante—celle +qui était ou celle qui serait toujours?</p> + +<p>Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient +fermées; les lumières éteintes. Il leva le heurtoir +pendu à une chaîne et frappa. Le gardien ne répondit +pas; il était sorti ou dormait. Les coups répétés par +l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence +régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond +encore. Et tout à coup retentirent des sons +lourds, lents et métalliques, les sons de l'horloge de +la tour voisine. Leur voix disait le silencieux et +menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, +l'irrémédiable fuite du passé.</p> + +<p>Et longtemps le dernier son trembla et se balança +dans l'atmosphère lunaire s'épandant en ondes +harmonieuses répétant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_644" id="Page_644">644</a></span></p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure +habituelle et, pour la première fois, seule. Gioconda +savait que c'était leur dernière entrevue.</p> + +<p>La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. +Léonard tendit le plafond de toile et dans la cour +aux murs noirs régna la lumière tendre, crépusculaire, +transparente, qui donnait au visage de Gioconda un +charme pénétrant.</p> + +<p>Ils étaient seuls.</p> + +<p>Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement +calme, oublieux de ses pensées de la veille, comme si +pour lui n'existaient ni passé ni avenir, comme si +Gioconda était restée et resterait toujours assise ainsi +devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce +qu'il ne pouvait faire dans la vie, il le faisait dans +la contemplation, unissait la réalité et son reflet, la +vivante et l'immortelle. Et cela lui procurait la joie +d'une grande délivrance. Maintenant il ne la plaignait +ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise +jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait +tout, qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. +Et par instants, il la regardait avec la même curiosité +que celle qu'éveillaient en lui les condamnés qu'il +accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les +derniers frémissements de leur visage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_645" id="Page_645">645</a></span> +Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une +pensée étrangère, qu'il ne lui avait pas suggérée, +avait glissé sur son visage comme la buée de l'haleine +sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la +ramener de nouveau au type de sa vision, chasser +loin d'elle cette ombre humaine, il commença à lui +raconter de sa voix chantante et autoritaire, comme +un sorcier une incantation, un de ces récits mystérieux, +pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son +journal.</p> + +<p>—Incapable de résister à mon désir de voir des +images inconnues des hommes, conçues par l'art +de la nature, et durant longtemps je suivis ma +route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin +atteint une caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. +Puis, décidé, baissant la tête, courbant le dos, la +main gauche appuyée sur mon genou droit, de la +droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, +j'entrai et fis quelques pas. Les sourcils froncés, +les yeux à demi fermés, la vue en éveil, souvent je +changeais mon chemin, errant à tâtons dans l'obscurité, +essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité +était trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné +quelque temps, deux sentiments s'éveillèrent en moi +et commencèrent à lutter: la peur et la curiosité; la +peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de +savoir si elle ne recélait point un merveilleux +mystère?</p> + +<p>Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de +Gioconda.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_646" id="Page_646">646</a></span> +—Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.</p> + +<p>—La curiosité.</p> + +<p>—Et vous avez surpris le mystère de la caverne?</p> + +<p>—Ce qui en était possible.</p> + +<p>—Et vous le révélerez aux hommes?</p> + +<p>—On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je +voudrais leur insuffler une dose de curiosité qui puisse +toujours vaincre leur peur.</p> + +<p>—Et si la curiosité ne suffisait pas, messer +Leonardo? dit Gioconda avec une lueur inattendue +dans le regard. S'il fallait autre chose, un sentiment +plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les +plus merveilleux mystères de la caverne?</p> + +<p>Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait +jamais vu.</p> + +<p>—Que faut-il encore? demanda-t-il.</p> + +<p>Elle se taisait.</p> + +<p>A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil +glissa entre deux bandes du velum. Et sur son visage, +le charme des ombres claires, tendres comme une +musique lointaine fut rompu.</p> + +<p>—Vous partez demain? demanda Gioconda.</p> + +<p>—Non, ce soir.</p> + +<p>—Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.</p> + +<p>L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque +chose et resta silencieux. Il devinait qu'elle +partait pour ne pas rester sans lui à Florence.</p> + +<p>—Messer Francesco, continua monna Lisa, part +pour affaires en Calabre pour trois mois, jusqu'à l'automne. +Je lui ai demandé de l'accompagner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_647" id="Page_647">647</a></span> +Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le +rayon de soleil méchamment aigu. Les multiples +gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent pâles et sans vie, +sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les couleurs +de l'arc-en-ciel—les couleurs de la vie. Et Léonard +subitement sentit qu'il revenait à la vie—timide, +faible, pitoyable.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le +velum. Il n'est pas tard. Je ne suis pas fatiguée.</p> + +<p>—Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le +pinceau.</p> + +<p>—Vous ne finirez jamais le portrait?</p> + +<p>—Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme +effrayé. Ne viendrez-vous plus chez moi quand vous +serez de retour?</p> + +<p>—Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai +tout à fait autre et vous ne me reconnaîtrez plus. +N'avez-vous pas dit vous-même que le visage des +gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?</p> + +<p>—Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à +lui-même. Mais, je ne sais... il me semble parfois que +ce que je veux est impossible.</p> + +<p>—Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai +entendu dire que c'est parce que vous cherchez l'impossible +que vous n'achevez jamais vos œuvres.</p> + +<p>Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.</p> + +<p>Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:</p> + +<p>—Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon +voyage!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_648" id="Page_648">648</a></span> +Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur +son visage un reproche suppliant, sans espoir. Il savait +que cet instant était pour tous deux irrévocable et +solennel comme la mort. Il savait qu'il ne pouvait se +taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une +solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance +et l'abîme qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui +souriait de son sourire calme et radieux. Mais maintenant, +il lui semblait que ce calme et cette clarté étaient +semblables au sourire des morts.</p> + +<p>Une pitié intolérable lui serra le cœur, le rendit plus +faible encore.</p> + +<p>Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la +baisa pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient +et, en même temps, il sentit que, se baissant +rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.</p> + +<p>—Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.</p> + +<p>Lorsqu'il revint à soi—elle n'était plus là. Autour +de lui régnait le silence mort d'un après-midi d'été, +beaucoup plus menaçant que le silence d'une nuit +profonde.</p> + +<p>Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus +effrayants, retentirent les sons métalliques de l'horloge +voisine. Ils disaient, ces sons, le silencieux et menaçant +vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, +l'irrémédiable fuite du passé.</p> + +<p>Et longtemps le dernier son trembla, répétant +comme une voix humaine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_649" id="Page_649">649</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait +rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre, +Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours +après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.</p> + +<p>Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la +séparation pouvait se prolonger, une telle crainte +superstitieuse et un tel ennui lui serraient le cœur +qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec +personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre +une nouvelle fâcheuse.</p> + +<p>Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. +La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui +semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La +lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires +et tendres.</p> + +<p>Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, +ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais +plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer +Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait +que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile +et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.</p> + +<p>—«Le principal est de ne pas penser, alors tout +vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de +<span class="pagenum"><a name="Page_650" id="Page_650">650</a></span> +Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car +elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut +en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux +mystères de la caverne?</p> + +<p>Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait +avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et +tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de +son cœur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette +joie, s'éveillait un terrible pressentiment.</p> + +<p>Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers +d'affaires, comptant rendre visite le lendemain +à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida +de demander le soir même des nouvelles au portier du +Lungano delle Grazie.</p> + +<p>Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont +Santa Trinita. Le temps—comme cela arrive souvent +en automne à Florence—avait brusquement changé. +Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et +les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une +pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais +rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales +et humides, les toits des maisons et les visages des +gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La +pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de +loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En +face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait +le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs +hommes, les uns assis, les autres debout et causant +avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les +morsures du vent du nord.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_651" id="Page_651">651</a></span> +—Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, +je vous prie, juger notre discussion.</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre +trente-quatre de l'<i>Enfer</i> de la <i>Divine Comédie</i>, dans +lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans +la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.</p> + +<p>Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à +l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des +yeux, regardait au loin dans la direction du quai +Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche +un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, +osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux +noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles +écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était +Michel-Ange Buonarrotti.</p> + +<p>Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, +c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing +reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un +sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de +Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes +de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les +paupières étaient enflammées, presque dépourvues de +chair, et rouges par suite du travail de nuit durant +lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son +front—ce qui le faisait ressembler à un cyclope.</p> + +<p>—Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on +à Léonard.</p> + +<p>Léonard espérait toujours que sa brouille avec +Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus +<span class="pagenum"><a name="Page_652" id="Page_652">652</a></span> +pensé à celui-ci durant son absence de Florence et +l'avait presque oublié.</p> + +<p>Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son +cœur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes +paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible +que Michel-Ange ne les comprît pas.</p> + +<p>—J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était +un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard +avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange. +Il vous expliquera mieux que moi ce passage.</p> + +<p>Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête +baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne +s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche. +Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta +et leva les yeux.</p> + +<p>Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards +des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa +laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée +de tout le monde.</p> + +<p>Pris au dépourvu, il se décontenança au premier +instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement +sous les rayons du soleil et le regard +des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son +rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas +(Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange), +sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se +transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer +une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et +tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une +voix étranglée:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_653" id="Page_653">653</a></span> +—Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à +toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards +castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse, +n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à +tout, à ta courte honte.</p> + +<p>Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il +cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants +pour humilier son rival.</p> + +<p>Tous les regards étaient fixés sur eux.</p> + +<p>Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux +tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire +bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus +railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate. +Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme +presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.</p> + +<p>Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant +que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme +plus fort que la tempête».</p> + +<p>Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, +eut un geste navré de la main et, se détournant vivement, +s'éloigna de son pas lourd en marmonnant +d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos +voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme +fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu +dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.</p> + +<p>Léonard continua son chemin.</p> + +<p>Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs +de la scène, un petit homme vilain et remuant. +L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son +état, mais il le savait être malveillant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_654" id="Page_654">654</a></span> +Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les +oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait +l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon +improvisé qui marchait près de lui dans la boue, +ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant +de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un +mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou +le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.</p> + +<p>—Dites-moi, messer, insistait l'insupportable +personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait +de la Gioconda?</p> + +<p>—Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les +sourcils. Cela vous intéresse?</p> + +<p>—Non... seulement... quand on songe que depuis +trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne +l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous +semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer +une œuvre plus finie!</p> + +<p>Il sourit servilement.</p> + +<p>Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme +malingre lui devint subitement tellement antipathique +que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait +saisi au collet et précipité dans la rivière.</p> + +<p>—Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait +l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous +pas encore messer Leonardo?</p> + +<p>Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en +longueur.</p> + +<p>Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, +s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également +<span class="pagenum"><a name="Page_655" id="Page_655">655</a></span> +flaira quelque chose, car il devint encore plus +souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux +se prirent à clignoter.</p> + +<p>—Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de +retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel +malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour +la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna +Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...</p> + +<p>Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. +Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme +le dévorait du regard.</p> + +<p>Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; +son visage à peine pâli resta impénétrable pour son +interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue, +dut s'arrêter à la place Frescobaldi.</p> + +<p>La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses +esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il +avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre +compte de l'impression et raconter par toute la ville, +ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison +amoureuse de Léonard et de la Gioconda.</p> + +<p>La réalité de la mort, comme cela se produit toujours +à la première minute, lui paraissait invraisemblable.</p> + +<p>Mais le soir même il apprit tout. Revenant de +Calabre où messer Francesco avait très avantageusement +traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero, +monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient +les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient +les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_656" id="Page_656">656</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant +l'Arno vers Pise, aboutit à une déconvenue. +Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent toute la responsabilité +sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à +mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses +droits d'héritage à un usurier. Ses frères lui intentèrent +un procès, amassant contre lui toutes les vieilles accusations +de magie, d'impiété, de sodomie, de haute +trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A +tous ces ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de +la salle du Conseil.</p> + +<p>Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la +promptitude exigée par la peinture à la fresque +étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en dépit de +l'avertissement donné par la <i>Sainte Cène</i>, Léonard +décida de peindre quand même avec des couleurs à +l'huile la bataille d'Anghiari. Le travail à moitié +achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide de +brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre +compte que la chaleur n'influait que sur le bas du +tableau et que le vernis de la partie supérieure gardait +toujours sa moiteur. Après de nombreux et vains +efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai +de peinture murale subirait le même sort que la <i>Sainte</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_657" id="Page_657">657</a></span> +<i>Cène</i>, et que de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, +«il serait forcé de tout abandonner à sa courte +honte».</p> + +<p>Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût +plus grand que l'affaire du canal de Pise et son +procès contre ses frères.</p> + +<p>Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux +en le menaçant du dédit convenu, et voyant l'inutilité +de ses menaces accusa ouvertement Léonard de +détournement d'argent du Trésor.</p> + +<p>Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, +l'artiste voulut lui rendre toutes les sommes touchées, +messer Pierro refusa de les recevoir, et cependant, circulait +à Florence, dans toutes les mains, colportée +par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier +au chancelier de la République florentine à Milan, +qui sollicitait les services de Léonard pour le compte +du lieutenant du roi de France en Lombardie, le seigneur +Charles d'Amboise.</p> + +<p>«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait +la lettre. Ayant exigé à l'avance une forte somme, +et ayant à peine commencé le travail, il a tout abandonné, +agissant dans cette affaire comme un traître +vis-à-vis de la République.»</p> + +<p>Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans +sa chambre de travail. Après la journée écoulée en +préoccupations de toutes sortes, il se sentait fatigué et +brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. Il +tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une +caricature; essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, +<span class="pagenum"><a name="Page_658" id="Page_658">658</a></span> +l'insomnie persistait. Il écoutait les hurlements du +vent et se souvenait des paroles de Machiavel: «Le +plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les préoccupations, +ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, +ni même la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit +une lumière, ouvrit la porte de la chambre voisine, +entra, s'approcha du tableau posé sur le chevalet et +recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.</p> + +<p>C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.</p> + +<p>Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance +et il lui semblait qu'il le voyait pour la première fois. +Et il découvrit une telle puissance de vie dans ce +visage qu'il en éprouva un malaise devant son œuvre. +Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant +certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une +aiguille, occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, +il avait agi en sens contraire, enlevant la vie à une +vivante pour la donner à une morte.</p> + +<p>Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait +qu'en la fixant attentivement, on eût vu la poitrine se +soulever, le sang battre sous les artères et l'expression +du visage se transformer. Et en même temps elle +était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique +dans son immortelle jeunesse que la base des rochers +basaltiques qui formait le fond du portrait.</p> + +<p>Seulement à ce moment, comme si la mort lui +eût dessillé les yeux, il comprit que le charme de +monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec une si +infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était +elle, maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le +<span class="pagenum"><a name="Page_659" id="Page_659">659</a></span> +regard de ces yeux, reflétant son âme à lui, à l'infini, +comme un miroir un autre miroir?</p> + +<p>Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors +de leur dernière entrevue: «Il faut autre chose que la +curiosité pour pénétrer les plus profonds et peut-être +les plus merveilleux mystères de la caverne.»?</p> + +<p>Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les +morts contemplent les vivants?</p> + +<p>Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas +morte. Mais jamais il n'avait considéré la mort +d'aussi près.</p> + +<p>Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une +insupportable terreur glaçait son cœur.</p> + +<p>Et pour la première fois dans sa vie, il recula +devant l'infini, sans oser le scruter, sans vouloir +savoir.</p> + +<p>D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la +portrait, comme on rejette un suaire.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Au début du printemps, sur les instances du seigneur +d'Amboise, Léonard obtint un congé de trois +mois et partit pour Milan.</p> + +<p>Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé +éternel, que vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il +avait aperçu pour la première fois les Alpes neigeuses, +au-dessus de la plaine lombarde.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_660" id="Page_660">660</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<p class="center">LA SAINTE INQUISITION.</p> + +<p class="center">1500-1513</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>«Connaissez tout le monde, mais +vous, que personne ne vous connaisse.»</p> + +<p class="right"><i>BASILEUS LE GNOSISTE.</i></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Sur la demande pressante du seigneur Charles +d'Amboise, l'artiste reçut de Sa Seigneurie Florentine +un congé illimité et l'année suivante 1507, étant définitivement +entré au service du roi de France, il s'installa +à Milan, ne faisant plus que de rares voyages +d'affaires à Florence.</p> + +<p>Quatre ans s'écoulèrent.</p> + +<p>Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà +considéré comme un maître habile, travaillait aux +<span class="pagenum"><a name="Page_661" id="Page_661">661</a></span> +fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant +au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, +construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et +d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très +haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis +superbe, des seigneurs de Carmagnola.</p> + +<p>Les nonnes louaient cette terre et cette maison à +l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, +revenus depuis peu à Milan.</p> + +<p>Peu après la première invasion française, et le pillage +de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté +la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en +Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la +Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient +à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait +trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer +l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très +fortes sommes au <i>devâtdâr</i> de Syrie et se les étant +appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna +Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir +un trésor caché dans le temple d'Astarté, en +Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à +Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement +riche, qu'elle avait charmé et enivré à +l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que, +partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement +riches.</p> + +<p>L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius +Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était +transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus +<span class="pagenum"><a name="Page_662" id="Page_662">662</a></span> +respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement +les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, +avait acquis non seulement la protection des sœurs du +Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.</p> + +<p>Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme +un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse +d'Hermès Trismégiste.</p> + +<p>L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand +nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées +et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait +ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant +ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en +plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, +sous un prétexte ou sous un autre, en +réalité uniquement pour voir Cassandra.</p> + +<p>La jeune fille aux premières entrevues avait observé +une certaine retenue, jouant à la païenne repentie, +parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à +peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle +redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; +était ou semblait malade presque de façon continue, +passait son temps, en dehors des offices, dans une +chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne: +une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant +sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets +par une muraille de cyprès. L'installation de ce +refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y +voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues +grecques, des divinités égyptiennes taillées dans +<span class="pagenum"><a name="Page_663" id="Page_663">663</a></span> +le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant +l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins +durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes +d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans, +reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents +et tendres comme des pétales de fleur. Elle +racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle +avait vues, la solennité des temples de marbre blanc +abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs +rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; +elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées +et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois +il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces +voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments, +amassé toutes ces antiquités, elle répondit par +les mots de son père, Luigi Sacrobosco:</p> + +<p>«Pour ressusciter les morts».</p> + +<p>Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela +à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.</p> + +<p>Elle avait peu changé. Son visage était toujours +étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme +celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que +dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait +à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la +peur et la pitié.</p> + +<p>Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité +le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des +ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du +Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s'était +éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos +<span class="pagenum"><a name="Page_664" id="Page_664">664</a></span> +Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses +œuvres inédites, ses lettres, les traditions redites par +ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son +séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie +de Pleuton:</p> + +<p>«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes +les nations et de toutes les tribus, resplendira une +religion unique, et tous les hommes s'uniront en une +même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» +Il répondait: La foi de l'antique paganisme.»</p> + +<p>—Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort +de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est +pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore, +monna Cassandra?</p> + +<p>—Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, +dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu'il +ignorait beaucoup de choses.</p> + +<p>—Quelles choses? interrogea Giovanni.</p> + +<p>Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur +de Cassandra, il sentit son cœur défaillir.</p> + +<p>En guise de réponse, elle prit sur une planche un +vieux parchemin, la tragédie d'Eschyle <i>Prométhée +enchaîné</i>, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait +quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait +pas, elle le lui expliquait.</p> + +<p>—Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu +entendu parler de l'homme qui, il y a dix siècles, +ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter +les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius Julien?</p> + +<p>—Julien l'Apostat?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_665" id="Page_665">665</a></span> +—Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à +soi-même, semblait un apostat, mais n'a pas osé +l'être...</p> + +<p>Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis +ajouta tout bas:</p> + +<p>—Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te +dire! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai +que ceci: il existe un dieu parmi les dieux olympiens, +plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux; +un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule +matinal, impitoyable et bienfaisant comme la +mort, descendu sur la terre et ayant donné aux mortels +l'oubli mortel—feu nouveau du feu de Prométhée—dans +son propre sang, dans l'enivrement du +suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère, +comprendra et dira à l'univers que la sagesse du couronné +de pampres est égale à celle du couronné +d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? +Sinon, tais-toi, n'interroge pas, car en cela réside un +mystère dont on ne peut encore parler.</p> + +<p>Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en +lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il +ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à perdre. Il +sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni la science +de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient +les doutes dont son âme se mourait. Seulement, +dans les sombres prophéties de Cassandra, il +croyait distinguer vaguement la plus terrible et l'unique +voie de conciliation, et il l'y suivait avec une bravoure +désespérée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_666" id="Page_666">666</a></span> +Ils devenaient chaque jour plus intimes.</p> + +<p>Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait +pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.</p> + +<p>—Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. +La confession des martyrs, comme le miracle, sont +nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas +meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à +eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait +affirmé les vérités géométriques découverts par lui? +La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus +de la confession, comme l'a dit le Maître: +«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne +ne vous connaisse.»</p> + +<p>—Quel maître? demanda Giovanni.</p> + +<p>Et il songea:</p> + +<p>«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout +le monde et personne ne le connaît.»</p> + +<p>—Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, +en expliquant que le nom de gnosiste, «Initié», +était donné aux grands maîtres des premiers +siècles du christianisme pour lesquels la foi complète +et la science complète ne formaient qu'un tout homogène.</p> + +<p>La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits +et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles +avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient +débattus contre <i>la dualité</i>, sombraient dans les +mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y +avait des moments où il s'éveillait de ces pensées, +comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et +<span class="pagenum"><a name="Page_667" id="Page_667">667</a></span> +alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, +qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait +de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard. +La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il +ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le +sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce +moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, +l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, +inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire +propagation de la sorcellerie dans la province +lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. +Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs +au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du +danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois +entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne +la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, +en Angleterre ou en Hollande.</p> + +<p>Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, +Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du +Palazzo Carmagnola.</p> + +<p>Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les +branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle +comme un clair de lune; le visage de la jeune fille +était particulièrement beau et impénétrable. A cet +instant de la séparation, Giovanni sentit seulement +combien elle lui était chère. Il lui demanda:</p> + +<p>—Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous +le suprême mystère dont vous m'avez parlé?</p> + +<p>Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une +cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était +<span class="pagenum"><a name="Page_668" id="Page_668">668</a></span> +la célèbre <i>Tabula Smaragdina</i>, la table d'émeraude, +trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis +entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans +lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, +le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait +gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre +en vieux caractères grecs:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Le ciel en haut, le ciel en bas,</i></p> +<p><i>Les étoiles en haut, les étoiles en bas</i>,</p> +<p><i>Tout ce qui est en haut est en bas</i>,</p> +<i>Si tu comprends—gloire à toi!</i> +</div></div> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.</p> + +<p>—Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra +solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même, +entends-tu, absolument tout. Et maintenant, +selon la coutume, avant de nous séparer, vidons +la dernière coupe fraternelle.</p> + +<p>Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la +cire, en versa le contenu—un vin épais comme de +l'huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum—dans +une antique coupe de chrysolithe portant +ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. +Puis s'approchant de la croisée, elle éleva la +coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles +du soleil, dans la transparence des parois, les corps +nus des bacchantes se rosirent de sang.</p> + +<p>—Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra +encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard +<span class="pagenum"><a name="Page_669" id="Page_669">669</a></span> +possédait la dernière, la plus haute sagesse, car +son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu +olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant +je vois que lui aussi aspire et n'atteint pas, cherche +et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le +précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de +lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu +en l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous +deux: au dernier Réconciliateur.</p> + +<p>Respectueusement, dévotieusement, comme si elle +accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la +moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.</p> + +<p>—Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient +pas de charmes défendus. C'est un vin pur et sacré, +fait des grappes de la vigne de Nazareth. C'est le sang +le plus pur de Dionysos le Galiléen.</p> + +<p>Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux +mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante:</p> + +<p>—Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je +te conterai un secret que je n'ai confié à personne, je +te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie +dans lesquels nous seront unis pour l'éternité, pareils +au frère et à la sœur, à deux fiancés.</p> + +<p>Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les +branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni +son visage sévère, blanc comme le marbre, +impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants +tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme +du sang, ses yeux jaunes comme de l'ambre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_670" id="Page_670">670</a></span> +Une terreur connue glaça le cœur de Beltraffio et +il songea:</p> + +<p>«La Diablesse blanche!»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>A l'heure convenue, il se trouva devant la grille +du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps +il frappa sans qu'on vînt lui ouvrir. Enfin, +effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore +et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape +Jules II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément +à Milan et de suite avait ordonné de se saisir +de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce +monna Cassandra.</p> + +<p>Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna +Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte +Inquisition.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se +guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il +essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta +infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des +mots bizarres que seul le maître savait comprendre. +Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses +<span class="pagenum"><a name="Page_671" id="Page_671">671</a></span> +béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un +oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant +à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant +attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, +rabotait des planches ou encore, durant des +heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras +ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson—toujours +la même; puis contemplant le maître, se +prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si +pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais +il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais +il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait +de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait +dans sa maison.</p> + +<p>Les années se suivaient et cet infirme était comme +le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de +Léonard pour doter d'ailes l'humanité.</p> + +<p>Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, +celui peut-être qui était le plus proche de son cœur, +Cesare da Sesto.</p> + +<p>Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être +lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait. +Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour +triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne +parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre. +Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni +vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard +avait gâtés en leur «jetant un sort».</p> + +<p>Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance +secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël +<span class="pagenum"><a name="Page_672" id="Page_672">672</a></span> +Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès +du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que +Cesare préparait une trahison.</p> + +<p>Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité +zélée de ses amis.</p> + +<p>Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se +fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards, +en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient +les traces du grand maître. De temps à autre il +observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois +un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout +ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule: +le visage du Christ de la <i>Sainte Cène</i> trahi, le sourire +de la Gioconda impudiquement dévoilé.</p> + +<p>Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait +les sifflements et les râles du vent, tout comme le +jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à +la mort.</p> + +<p>Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et +ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit +ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par +le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux +roux.</p> + +<p>—Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?</p> + +<p>Léonard le contempla et subitement se souvint +de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.</p> + +<p>Il l'embrassa paternellement.</p> + +<p>Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son +père s'était réfugié lors de l'invasion française de +<span class="pagenum"><a name="Page_673" id="Page_673">673</a></span> +1500. Malade depuis de longues années, il s'était +éteint dernièrement, et Francesco était parti à la +recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.</p> + +<p>—Quelle promesse?</p> + +<p>—Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre +qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître: +c'était à la veille de notre séparation, au village de +Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. +Nous descendions dans une mine abandonnée.</p> + +<p>—Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement +Léonard.</p> + +<p>—Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis +pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez +pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites +de moi ce que vous voudrez—je ne vous quitterai +jamais.</p> + +<p>—Mon enfant chéri! murmura Léonard.</p> + +<p>Et sa voix trembla.</p> + +<p>De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit +contre sa poitrine avec la même tendre confiance que +lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit +garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine +abandonnée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_674" id="Page_674">674</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, +il avait été nommé peintre de la cour du roi de +France, Louis XII. Mais ne recevant pas d'appointements, +il était forcé de compter sur les faveurs du +hasard. Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer +l'attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement +à mesure qu'il avançait en âge. Comme auparavant, +toujours nécessiteux et toujours embrouillé +dans les questions d'argent, il empruntait à tout le +monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes +dettes, s'en créait de nouvelles. Il écrivait au seigneur +d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet des +lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. +Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs, +il attendait patiemment son tour, quoiqu'avec +la vieillesse, les escaliers d'autrui lui parussent de +plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se +sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui +du peuple—partout et toujours étranger. Tandis que +Raphaël, profitant de la générosité du pape, de +malheureux était devenu riche patricien romain; que +Michel-Ange amassait une fortune—Léonard restait +l'errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour +mourir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_675" id="Page_675">675</a></span> +Ces dernières années, il ressentait une grande +fatigue des variations continuelles de la politique. +Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques +des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait +que l'heure du repos était venue.</p> + +<p>Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager +au service des Médicis.</p> + +<p>Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit +même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières, +les moines de l'abbaye de San Francesco trouvèrent +dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de +Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans +connaissance. Évidemment, c'était un accès semblable +à celui qui l'avait atteint quinze ans auparavant lors +de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni +guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, +sur son visage étrangement impassible, presque +mort, se lisait une expression qui inspirait plus de +crainte à Léonard que son ancienne maladie.</p> + +<p>Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant +de sa personne, de son «mauvais œil», le +maître lui conseillait de rester à Milan près de fra +Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais +Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le +prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance, +un tel désespoir doux, que Léonard ne sut pas lui +refuser.</p> + +<p>Les troupes françaises approchaient de Milan. La +populace se révoltait. Il n'y avait pas de temps à +perdre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_676" id="Page_676">676</a></span> +Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis +pour aller chez le More, le More pour César, César +pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard +maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, +Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, +continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.</p> + +<p>«Le 23 septembre 1513—inscrivait-il méticuleusement +dans son journal—j'ai quitté Milan pour +Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro +et Giovanni.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_677" id="Page_677">677</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<p class="center">LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL</p> + +<p class="center">1513-1515.</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>La patience pour les outragés est comme le +vêtement de ceux qui grelottent; à mesure que le +froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu +ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des +grands outrages, augmente ta patience et l'offense +n'atteindra pas ton âme. <i>Ingiurio offendere no si +potramo la tua mente.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, +avait su se poser en grand protecteur des sciences et +des lettres. Après avoir appris sa nomination, il dit à +son frère Julien:</p> + +<p>—Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu +nous l'a accordé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_678" id="Page_678">678</a></span> +Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec +une dignité philosophique, ajouta:</p> + +<p>—Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car +tout le reste ne compte pas!</p> + +<p>Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de +peintres et de savants.</p> + +<p>Lorsque François I<sup>er</sup>, après sa victoire sur le pape, +exigea de lui en cadeau la statue nouvellement découverte +de Laocoon, Léon X déclara qu'il se séparerait +plutôt d'une relique que de ce chef-d'œuvre.</p> + +<p>Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il +aimait davantage encore ses bouffons. Il dépensait des +sommes fantastiques pour des festins, mais se distinguait +par une grande sobriété, étant atteint d'une affection +stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie +incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que +son corps, était dévorée par une plaie secrète: l'ennui, +un ennui dont rien ne pouvait le distraire.</p> + +<p>En politique seulement, il retrouvait son véritable +tempérament: il était aussi froidement cruel et aussi +parjure qu'Alexandre Borgia.</p> + +<p>Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard +attendait son tour d'audience au Vatican en écoutant +le récit des prouesses du nain Baraballo, nouvellement +envoyé des Indes à Sa Sainteté.</p> + +<p>—Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du +peintre son voisin de banquette qui depuis deux mois +n'avait pu encore obtenir d'audience, savez-vous qu'il +existe un moyen de se faire recevoir incontinent par +Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_679" id="Page_679">679</a></span> +Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, +sans avoir été reçu, se retira.</p> + +<p>Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par +d'étranges pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. +Les préoccupations matérielles, son insuccès à +la cour de Léon X et de Julien de Médicis, ne le tourmentaient +pas, il y était dès longtemps habitué. Et +cependant une inquiétude angoissante s'emparait de +lui. Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, +en revenant du Vatican, son cœur se serrait +comme à l'approche d'une grande douleur.</p> + +<p>En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter +des planchettes, et, selon son habitude, il se balançait +en psalmodiant sa chanson triste.</p> + +<p>Le cœur de Léonard se crispa davantage.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en +posant sa main sur la tête de l'infirme.</p> + +<p>—Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le +maître un regard scrutateur, presque raisonnable et +même malin. Moi, je n'ai rien. Mais voilà Giovanni... +Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...</p> + +<p>—Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura +Léonard.</p> + +<p>Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit +à l'ouvrage.</p> + +<p>—Astro, insista Léonard en lui prenant la main. +Je te prie, mon ami, souviens-toi; que voulais-tu +dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le voir de suite. +Où est-il?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_680" id="Page_680">680</a></span> +—Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. +Il s'est envolé... éloigné...</p> + +<p>Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus +dans sa mémoire. Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait +des sons différents, même des mots entiers, employant +l'un pour l'autre.</p> + +<p>—Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. +Eh bien! Allons. Je vous le montrerai. Seulement ne +vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.</p> + +<p>Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses +béquilles, il précéda Léonard.</p> + +<p>Ils montèrent au grenier.</p> + +<p>La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement +des tuiles par le soleil. A travers la lucarne +filtrait un rayon de soleil, rouge et poussiéreux. Lorsqu'ils +entrèrent, une bande de pigeons effarés s'envola +à grand bruit d'ailes.</p> + +<p>—Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant +le fond sombre du grenier.</p> + +<p>Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni +debout, raidi en une pose de statue, étrangement +grandi et fixant sur lui des yeux démesurément +ouverts.</p> + +<p>—Giovanni! cria le maître.</p> + +<p>Puis il pâlit et sa voix se brisa.</p> + +<p>Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé +lui prit la main. Elle était glacée. Le corps se balança, +il était pendu à une forte corde de soie,—telle qu'en +employait le maître pour sa machine volante,—attachée +à un crochet de fer nouvellement vissé dans la poutre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_681" id="Page_681">681</a></span> +Astro s'approcha de la lucarne et regarda.</p> + +<p>La maison se trouvait sur une hauteur et dominait +les toits, les tours et les clochers de Rome, la campagne +pareille à une mer d'un vert trouble sous les +rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne +brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, +Rocca di Papa, et le ciel où se poursuivaient les +hirondelles.</p> + +<p>Astro regardait en clignant des yeux et un sourire +béat sur les lèvres, il se balançait, agitait les bras +comme des ailes et chantait sa chanson triste.</p> + +<p>Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il +ne put, pétrifié par l'horreur entre ses deux élèves—le +mort et le dément.</p> +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> +<p>Quelques jours plus tard, en examinant les papiers +de Beltraffio, Léonard trouva son journal et le lut +attentivement:</p> + +<p>«La Diablesse blanche—toujours et partout. +Qu'elle soit maudite! Le dernier mystère—le Christ +et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en haut, le ciel +en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. +Je remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin +que tu me juges».</p> + +<p>Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, +et Léonard comprit qu'ils avaient dû être écrits le +jour même du suicide de Giovanni.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_682" id="Page_682">682</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint +pénible à Léonard. L'incertitude, l'attente, l'inaction +forcée l'énervaient. Ses livres, ses machines, ses essais, +sa peinture, le dégoûtaient.</p> + +<p>Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait +pu encore recevoir, lui demanda de perfectionner la +frappe de la monnaie papale. Ne dédaignant aucun +ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta cette +commande dans la perfection, inventant une machine +telle que les pièces de monnaie, inégales avant, en +sortaient irréprochablement rondes.</p> + +<p>A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, +l'état de ses affaires était tellement piteux, que la plus +grande partie de ses appointements servait à payer les +intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui avait +hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la +misère.</p> + +<p>Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. +C'était la première maladie sérieuse de son existence. +Mais il n'admit pas de docteur auprès de lui et +refusa tout médicament. Seul Francesco le soignait +et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; +il estimait son amour simple et sincère qui faisait voir +en lui au maître l'ange gardien de sa vieillesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_683" id="Page_683">683</a></span> +L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de +vains efforts pour attirer l'attention.</p> + +<p>Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de +Médicis, Léon X commanda à Léonard un petit +tableau. Selon son habitude, remettant de jour en +jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, +de perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux +vernis.</p> + +<p>En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec +un feint désespoir:</p> + +<p>—Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il +songe à la fin avant d'entreprendre le commencement.</p> + +<p>Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de +Léonard était prononcé. Léon X, grand connaisseur +en matière d'art, avait exprimé sa condamnation. +Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange +pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs +lauriers: leur redoutable adversaire était anéanti.</p> + +<p>Comme se donnant le mot, tout le monde se +détourna de lui, l'oublia, comme on oublie les morts.</p> + +<p>Léonard apprit impassiblement la réflexion du +pape: il l'avait prévue et ne s'attendait à rien d'autre. +Le soir même il écrivit dans son journal:</p> + +<p>«La patience pour les offensés est le vêtement de +ceux qui grelottent. A mesure que le froid augmente, +habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid. +Ainsi, au moment des grands outrages, augmente ta +patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_684" id="Page_684">684</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Le 1<sup>er</sup> jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII +mourut. Ne laissant pas d'enfants du sexe masculin, +la couronne échut à son plus proche parent, le mari +de sa fille Claude de France, le fils de Louise de +Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui +prit le nom de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit +la campagne qui avait pour but la conquête de la Lombardie. +Avec une rapidité étonnante il traversa les +Alpes, franchit le col d'Argentières, et inopinément se +trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan, +déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à +Milan.</p> + +<p>A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en +Savoie.</p> + +<p>Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard +se décida à tenter la chance auprès du nouveau +roi et se rendit à Pavie, où se tenait la cour de +François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur +des vainqueurs. En sa qualité d'ancien mécanicien +ducal, on pria Léonard d'y participer. Il construisit +un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa +devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa +<span class="pagenum"><a name="Page_685" id="Page_685">685</a></span> +poitrine, en laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, +des lis blancs de France.</p> + +<p>Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes +ses œuvres et ses autres inventions.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> conviait à son service les artistes et les +savants italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, +ni Michel-Ange, François I<sup>er</sup> s'adressa à Léonard, +lui proposant sept cents écus de traitement et le petit +château du Cloux, en Touraine, près de la ville d'Amboise, +entre Tours et Blois.</p> + +<p>Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, +éternel exilé, sans regretter son ingrate patrie, suivi +de son vieux serviteur Villanis, de sa servante Mathurine, +de Francesco Melzi et de Zoroastro de Peretola, au +début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.</p> + + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>La route, à cette époque, était pénible, à travers le +Piémont, jusqu'à Turin, elle longeait la vallée de la +Doria Riparia, affluent du Pô, puis coupait le chemin +du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont Cenis. +Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit +sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; +en haut l'hiver régnait encore. Dans le pâle +ciel matinal, la masse neigeuse des Alpes brillait +comme éclairée par un feu intérieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_686" id="Page_686">686</a></span> +A un tournant de la route, Léonard mit pied à +terre. Il voulait voir les montagnes de plus près. Les +guides lui indiquèrent un chemin de traverse plus ardu +encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, il en +résolut l'ascension.</p> + +<p>Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme +imposant les environna; ils n'entendaient plus que les +battements de leur cœur et, de temps à autre, le +grondement sourd des avalanches, pareil au grondement +du tonnerre, répété par l'écho.</p> + +<p>Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. +Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.</p> + +<p>—Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le +jeune homme en désignant le précipice sous leurs +pieds. Voici de nouveau la vallée de Doria Riparia! +C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la +verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, +ajouta-t-il plus bas.</p> + +<p>Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.</p> + +<p>Il répéta plus bas encore:</p> + +<p>—Pour la dernière fois.....</p> + +<p>Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, +là où se trouvait la patrie, et son visage resta +impassible. Silencieux, il se détourna et, de nouveau, +se reprit à monter vers les cimes des neiges éternelles, +les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du +Rocchio Melone.</p> + +<p>Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant +si vite que Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait +pas à le rejoindre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_687" id="Page_687">687</a></span> +—Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous +pas? Il n'existe plus de sentier. On ne peut monter +plus haut. Il y a un précipice. Prenez garde!</p> + +<p>Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, +se riant des vertigineux abîmes.</p> + +<p>Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, +tel un mur géant dressé par Dieu entre les deux +mondes. Elles l'appelaient à elles, l'attiraient, comme +si derrière elles se cachait le dernier mystère, l'unique, +que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées, +quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, +elles lui semblaient proches au point de les +atteindre avec la main et le considéraient comme les +morts doivent considérer les vivants—avec un éternel +sourire semblable à celui de la Joconde.</p> + +<p>Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur +des glaciers. Il leur souriait. Et, en regardant ces +énormes blocs de glace debout dans le ciel froid, il +songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout +indivisible.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_688" id="Page_688">688</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<p class="center">LA MORT.—LE PRÉCURSEUR AILÉ.</p> + +<p class="center">1516-1519</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Pareil aux anges, tu as des ailes.</p> + +<p>(<i>Inscription sur l'Icône de saint +Jean-Baptiste</i>).</p> + +<p>Les ailes seront,</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Au cœur même de la France, dominant la Loire, +se trouvait le château royal d'Amboise. Le soir, au +crépuscule, se reflétant dans le fleuve désert, blanc +crème et vert pâle, il paraissait léger comme une +apparition, vaporeux comme un nuage.</p> + +<p>De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, +sur des prés, sur les rives de la Loire, transformées +<span class="pagenum"><a name="Page_689" id="Page_689">689</a></span> +au printemps en de vastes champs de pavots rouges +et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la +Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait +l'Adda, avec cette différence que l'une était impétueuse +et jeune, et l'autre, calme, lente, fatiguée et +vieille.</p> + +<p>Au pied du château, se pressaient les chaumières +d'Amboise, toits pointus couverts d'ardoise noire, +scintillante au soleil et hautes cheminées de brique.</p> + +<p>Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.</p> + +<p>Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les +encoignures des croisées, se voyaient, taillés dans la +pierre blanche, de gros moines réjouis ramassés sur +leurs jambes, de jeunes clercs, de graves docteurs à +épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. +Les mêmes visages se rencontraient dans les rues de +la ville: tout respirait le bourgeois cossu, soigneux, +parcimonieux, froid et dévot.</p> + +<p>Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la +ville s'animait: les rues s'emplissaient d'aboiements, de +sons de cors; les vêtements des seigneurs de la cour +y mettaient un scintillement inaccoutumé; la nuit, +du château parvenaient des airs de danses et les murs +se pourpraient à la lueur des torches.</p> + +<p>Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait +dans son silence; durant la semaine, elle +semblait morte et ne s'éveillait que le dimanche +à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant +lesquels les enfants organisaient des rondes. Et +lorsque la chanson se taisait, régnait un silence profond, +<span class="pagenum"><a name="Page_690" id="Page_690">690</a></span> +troublé seulement par le son métallique de +l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de +l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les +bancs de sable de la Loire qui reflétait, unie tel +un miroir, le ciel d'un bleu vert.</p> + +<p>A dix minutes du château, sur le chemin du moulin +Saint-Thomas, se trouvait un tout petit castel, le +Cloux, ayant appartenu jadis à l'armurier du roi +Louis XII.</p> + +<p>Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre +une petite rivière. Droit devant la maison s'étendait +une pelouse; un pigeonnier émergeait entre +les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître +l'eau immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre +feuillage des marronniers et des ormes formait un +fond propice au château de briques roses et de pierre +blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. +Ce petit bâtiment à toit pointu et à tour octogonale +tenait de la villa campagnarde et de la maison de +ville. Reconstruit quarante ans auparavant, il semblait +encore neuf, gai et hospitalier.</p> + +<p>Tel était ce petit castel dans lequel François I<sup>er</sup> +installa Léonard de Vinci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_691" id="Page_691">691</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement +avec lui de ses travaux passés et de ses projets +futurs, l'appelant respectueusement «Mon père» et +«Maître».</p> + +<p>Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise +et d'établir un énorme canal qui devait transformer +les marais de la Sologne en un florissant +jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et +traversant Lyon—le cœur de la France—rattacher +la Touraine à l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie +de l'Europe septentrionale à la mer Méditerranée.</p> + +<p>Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès +son arrivée à Amboise, l'artiste explora le pays.</p> + +<p>Tandis que François I<sup>er</sup> chassait, Léonard étudiait +le terrain de la Sologne près de Romorantin, le +courant des affluents de la Loire et du Cher, calculait +le niveau des eaux, composait des dessins et des cartes.</p> + +<p>Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. +Là se trouvait un vieux château dans le donjon +duquel pendant huit ans avait été incarcéré l'infortuné +duc de Lombardie, Ludovic le More.</p> + +<p>Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, +caché dans une charrette sous un tas de paille, +Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les chemins, +<span class="pagenum"><a name="Page_692" id="Page_692">692</a></span> +il s'était égaré dans le bois, et le lendemain +matin rejoint par les traqueurs, il avait été découvert +par les chiens de chasse dans un buisson.</p> + +<p>Le duc de Milan avait passé ses dernières années +en des réflexions morales, alternées de prières et de +lectures, particulièrement de la <i>Divine Comédie</i> du +Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un vieillard. +Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles +des changements politiques, dans ses yeux +s'allumait l'ancienne flamme.</p> + +<p>Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il +s'était doucement éteint.</p> + +<p>Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était +découvert une distraction: il avait sollicité des couleurs +et des pinceaux et entrepris de peindre les murs +et les plafonds de sa prison.</p> + +<p>Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard +retrouva quelques traces de ces peintures: des ornements +compliqués, des étoiles, des rosaces et une tête +de guerrier romain avec cette inscription en langue +française estropiée: <i>Je porte en prison pour ma +devise que je m'arme de pacience par force de peines +que l'on me fait porter.</i></p> + +<p>Une autre inscription en lettres de trois coudées +s'étalait sur le plafond, plus incorrecte encore: <i>Celui +qui—net pas contan.</i></p> + +<p>En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant +ces dessins maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic +le More, admirant avec un bon sourire les cygnes +qui voguaient dans les fossés du palais de Milan.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_693" id="Page_693">693</a></span> +»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait +peut-être en soi l'amour de la beauté qui l'excusera au +jugement suprême?»</p> + +<p>Méditant sur le sort malheureux du duc, il se +souvint des récits rapportés par un voyageur espagnol, +au sujet de la mort de son autre protecteur, César +Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, avait +traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené +en Castille et incarcéré dans la tour Medina del Campo, +César s'était enfui avec une adresse et un courage +incroyables, descendant, à l'aide d'une corde, +d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le +temps de couper la corde. Il tomba, se blessa sérieusement, +mais conserva assez de présence d'esprit pour, +revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux préparés par +ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné +Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, +le roi de Navarre, et prit du service comme +condottiere.</p> + +<p>A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se +répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la +tête du duc au prix de dix mille ducats.</p> + +<p>Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les +mercenaires du comte de Baumont, après avoir pénétré +dans les rangs de l'ennemi, César, abandonné de ses +hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin +et, là, se défendant avec une vaillance désespérée, il +était tombé, frappé de plus de vingt coups. Les mercenaires, +tentés par ses armes et ses vêtements, après +l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et +<span class="pagenum"><a name="Page_694" id="Page_694">694</a></span> +expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient +trouvé, mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. +Enfin, le petit page Juanito, retrouvant son seigneur, +se jeta sur son cadavre, l'embrassant et sanglotant—il +aimait César.</p> + +<p>Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: +il semblait qu'il avait dû expirer comme il +avait vécu—sans peur et sans remords.</p> + +<p>La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura +jusqu'à la fin de ses jours son frère bien-aimé.</p> + +<p>Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi +sauvages et les agriculteurs des Apennins, conservèrent +également de lui un tendre souvenir. Longtemps, ils +se refusèrent à croire qu'il était mort et l'attendaient +comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou +tard ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant +le peuple.</p> + +<p>Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic +et César, à la sienne propre, Léonard la trouvait plus +salutaire et ne maudissait pas sa destinée.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Comme presque tous les projets de Léonard, le projet +de la reconstruction du château d'Amboise et celui du +canal de la Sologne n'aboutirent pas.</p> + +<p>Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation +<span class="pagenum"><a name="Page_695" id="Page_695">695</a></span> +des projets trop hardis de Léonard, le roi +peu à peu s'en désintéressa et bientôt les oublia. +L'artiste comprit qu'en dépit de toute son affabilité, +il ne devait attendre de François I<sup>er</sup> rien de plus que +de Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de +Médicis. Son dernier espoir d'être compris, de donner +aux gens une petite partie de sa science, de ce qu'il +avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le +trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et +de renoncer à toute action.</p> + +<p>Au début du printemps 1517, Léonard revint au +château de Cloux, malade, miné par la fièvre des +marais. En été un mieux sensible se produisit, mais +c'en était fait de sa santé.</p> + +<p>L'artiste commença un étrange tableau.</p> + +<p>A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes +fleuries, un dieu couronné de raisin, les cheveux +longs, efféminé, le visage pâle et langoureux, drapé +dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses +mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, +un sourire énigmatique sur les lèvres.</p> + +<p>Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé +une améthyste sculptée—probablement un cadeau de +monna Cassandra—représentant Dionysos. A cette +pierre étaient joints les vers d'Euripide: <i>Les Bacchantes</i>, +traduits du grec et copiés par Giovanni. A +plusieurs reprises Léonard relut ces fragments.</p> + +<p>«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu +méconnu, tu es superbe et possèdes tout ce qu'il faut +pour fasciner les femmes: tes cheveux longs encadrent +<span class="pagenum"><a name="Page_696" id="Page_696">696</a></span> +ton visage langoureux; tu te caches du soleil +comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur +de ta peau, afin de séduire Aphrodite.»</p> + +<p>Le chœur des Bacchantes, en opposition au roi +irrespectueux, louait Bacchus «le plus terrible et le +plus miséricordieux entre les dieux, donnant aux +mortels l'ivresse de la joie parfaite».</p> + +<p>Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, +Giovanni avait inscrit des passages du Cantique des +Cantiques: «Buvez et enivrons-nous, bien-aimés.»</p> + +<p>Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença +un tableau plus étrange encore: saint Jean-Baptiste. +Il y travaillait avec un tel acharnement et une telle +rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient +comptés, que chaque jour diminuait ses forces et +qu'il avait hâte de dévoiler son plus secret mystère, +celui que, durant toute sa vie, non seulement il n'avait +confié à personne, mais qu'il n'avait même pas osé +s'avouer.</p> + +<p>En quelques mois le travail était assez avancé pour +permettre de deviner la pensée de l'artiste. Le tableau +représentait cette grotte obscure excitant la peur et +la curiosité, et dont il avait souvent entretenu +monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord, +paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la +contemplait devenait plus transparente, et les ombres +les plus noires conservant leur mystère se fondaient +avec le jour le plus clair, glissaient et s'anéantissaient +en lui, comme une fumée, ou bien comme le son +d'une lointaine musique. Et semblable au miracle, +<span class="pagenum"><a name="Page_697" id="Page_697">697</a></span> +mais plus réel que tout ce qui puisse en approcher, +plus vivant que la vie même, ressortait de cette +obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, +féminin, étrangement et séduisamment beau, rappelant +les paroles de Panthée:</p> + +<p>«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de +langueur; tu te caches du soleil comme une vierge +et tu conserves dans l'ombre ta pâleur pour séduire +Aphrodite.»</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Un jour d'ennui, François I<sup>er</sup> se souvint de son +désir de visiter l'atelier de Léonard et en compagnie +de quelques intimes, il se rendit au château de Cloux.</p> + +<p>Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, +l'artiste travaillait avec acharnement à son <i>Saint Jean-Baptiste</i>.</p> + +<p>Les rayons du soleil entraient de biais par les +croisées de l'atelier, grande pièce froide à parquet +carrelé et à plafond à poutrelles. Profitant de la dernière +lumière, Léonard se hâtait d'achever la main +droite du Précurseur désignant la croix.</p> + +<p>Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.</p> + +<p>—Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, +je ne reçois personne. Dis que je suis malade ou sorti.</p> + +<p>L'élève alla dans le vestibule pour congédier les +<span class="pagenum"><a name="Page_698" id="Page_698">698</a></span> +importuns, mais reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement +et ouvrit la porte.</p> + +<p>Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie +sur le portrait de la Joconde—ce qu'il faisait toujours, +n'aimant pas la laisser voir.</p> + +<p>Le roi entra dans l'atelier.</p> + +<p>Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût +plutôt criard, une trop grande profusion d'or, de +broderies et de pierres précieuses. Il se parfumait à +l'excès.</p> + +<p>Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient +que François I<sup>er</sup> portait dans son physique une majesté +telle, qu'il suffisait de le regarder pour deviner +le roi.</p> + +<p>Léonard selon la coutume voulut plier le genou +devant lui, mais François le retint et s'inclinant lui-même, +l'embrassa respectueusement.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, +dit-il aimablement. Comment vas-tu? Que +fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?</p> + +<p>—Je suis continuellement malade, Sire, répondit +l'artiste en éloignant le portrait de Joconde.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda le roi.</p> + +<p>—Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.</p> + +<p>—Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que +plus on les regarde et plus ils plaisent.</p> + +<p>Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs +s'approcha du portrait et souleva la draperie.</p> + +<p>Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un +fauteuil et longtemps regarda, silencieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_699" id="Page_699">699</a></span> +—C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant +d'un rêve. Voilà la plus ravissante femme que +j'aie jamais vue! Qui est-ce?</p> + +<p>—Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin +Giocondo, répondit Léonard.</p> + +<p>—Quand l'as-tu peint?</p> + +<p>—Il y a dix ans.</p> + +<p>—Elle est toujours aussi jolie?</p> + +<p>—Elle est morte, Sire.</p> + +<p>—Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, +a travaillé cinq ans à ce portrait et ne l'a pas +achevé, du moins, il l'affirme.</p> + +<p>—Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de +plus? Elle est vivante, il ne lui manque que la +parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, que l'on peut +t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille +femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as +été heureux, vieillard. Et que faisait donc le mari? +Il vous contemplait! Si elle n'était pas morte, ma foi, +je parie que tu la peindrais encore!</p> + +<p>Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa +avait pu rester une épouse fidèle ne pouvait même pas +effleurer son cerveau.</p> + +<p>—Mon ami, continua François en souriant, tu es +grand connaisseur en femmes. Quelles épaules, quelle +poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore +plus beau...</p> + +<p>Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un +de ces regards qui déshabillent et possèdent, comme +une impudique caresse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_700" id="Page_700">700</a></span> +Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.</p> + +<p>—Pour peindre un tel portrait, continua le roi, +il ne suffit pas d'être artiste, il faut avoir pénétré tous +les mystères du cœur féminin—labyrinthe de Dédale, +pelote de fil que le diable lui-même ne démêlerait +pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses +mains croisées—mais va voir au fond de son âme!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Souvent femme varie,</p> +<p>Bien fol est qui s'y fie.</p> +</div></div> + +<p>Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant +d'approcher un tableau vers le jour.</p> + +<p>—Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon +à n'être entendu que du roi, mais on m'a assuré que +non seulement il n'a pas aimé la Joconde, mais encore +aucune femme... qu'il est presque vierge...</p> + +<p>Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il +ajouta quelque chose de très indécent concernant +l'amour socratique et l'extraordinaire beauté des élèves +de Léonard.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> s'étonna, puis haussa les épaules avec +le sourire indulgent d'un homme du monde privé de +préjugés, qui sait vivre et n'empêche pas les autres +d'agir comme bon leur semble, comprenant que dans +ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts +ni des couleurs.</p> + +<p>Le tableau inachevé attira son attention.</p> + +<p>—Et cela, qu'est-ce?</p> + +<p>—D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce +doit être Bacchus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_701" id="Page_701">701</a></span> +—Et cela? demanda le roi en désignant le tableau +voisin.</p> + +<p>—Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.</p> + +<p>—C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le +visage d'une femme. Il ressemble à la Joconde. Il a +le même sourire.</p> + +<p>—Peut-être un Androgyne? observa le poète, en +expliquant la fable de Platon.</p> + +<p>—Aplanis nos doutes, maître, dit François I<sup>er</sup> en +s'adressant à Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?</p> + +<p>—Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en +rougissant comme un coupable,—c'est saint Jean-Baptiste.</p> + +<p>—Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!</p> + +<p>Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, +dans le fond de la toile, la fine croix de roseau. Il +secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane +lui semblait une profanation et lui plaisait en même +temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.</p> + +<p>—Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. +Combien m'en demandes-tu?</p> + +<p>—Votre Majesté, commença timidement l'artiste, +ces tableaux ne sont pas terminés. Je songeais...</p> + +<p>—Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever +le <i>Saint Jean</i>, j'attendrai. Mais ne touche pas à la +<i>Joconde</i>. Tu ne peux faire mieux. Je veux l'avoir de +suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton prix, ne +crains pas, je ne marchanderai pas.</p> + +<p>Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, +<span class="pagenum"><a name="Page_702" id="Page_702">702</a></span> +un prétexte de refus. Mais que pouvait-il dire à un +homme qui transformait tout en plaisanterie ou en +indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour +lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait +à s'en séparer à aucun prix?</p> + +<p>Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de +céder la toile à trop bon compte.</p> + +<p>—Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.</p> + +<p>Il contempla le portrait et dit:</p> + +<p>—Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq +cents.</p> + +<p>—Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, +je puis assurer à Votre Majesté...</p> + +<p>Il s'arrêta et pâlit.</p> + +<p>—Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense +que c'est suffisant.</p> + +<p>Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.</p> + +<p>Léonard leva les yeux sur François I<sup>er</sup> avec une +expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber +à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on +demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la <i>Joconde</i>. +François I<sup>er</sup> prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, +se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.</p> + +<p>—C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher +la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre +la <i>Joconde</i>. Sois tranquille, je lui choisirai une place +digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver +à la postérité.</p> + +<p>Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un +<span class="pagenum"><a name="Page_703" id="Page_703">703</a></span> +fauteuil. Il considérait la <i>Joconde</i> avec des yeux affolés. +Des plans enfantins germaient dans son cerveau: +il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne +pût le trouver, et ne le livrer même sous peine +de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec +Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.</p> + +<p>La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco +avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler. +Léonard restait toujours assis devant le portrait, son +visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile +comme celui d'un mort.</p> + +<p>La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.</p> + +<p>—Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir +le roi.</p> + +<p>—Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez +malade. Vraiment, remettez à demain.</p> + +<p>—Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. +Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.</p> + +<p>Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, +et tous deux s'acheminèrent vers le palais.</p> + + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Le château se trouvait à dix minutes de marche; +mais la route était mauvaise et pénible. Léonard +marchait lentement en s'appuyant sur le bras de Francesco.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_704" id="Page_704">704</a></span> +Entre les branches secouées par la bourrasque, se +voyaient les croisées illuminées du palais.</p> + +<p>Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un +passe-temps qui lui plaisait particulièrement. On forçait +des jeunes filles à boire dans une coupe en argent +sur laquelle se trouvaient gravés des sujets obscènes. +Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient +de honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou +encore feignaient de voir et de ne pas comprendre.</p> + +<p>Parmi les dames, se trouvait la sœur du roi, la +princesse Marguerite, «la perle des perles». Elle avait +une réputation de beauté et d'érudition. L'art de plaire +était pour elle plus important que «le pain quotidien». +Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était +indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour +excessif, considérait ses défauts comme des qualités, +ses vices comme des bravoures et son visage de faune +comme celui d'Apollon. Elle était prête, non seulement +à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On +murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. +Dans tous les cas François abusait de cet +amour, profitant de ses services autant dans les affaires +difficiles que dans les maladies, les dangers et les +aventures amoureuses.</p> + +<p>Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça +Léonard, François ordonna de le recevoir et, avec +Marguerite, s'avança au devant de lui.</p> + +<p>Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, +les salles brillamment éclairées, des regards étonnés +et ironiques l'accompagnèrent: ce grand vieillard à +<span class="pagenum"><a name="Page_705" id="Page_705">705</a></span> +longs cheveux blancs, aux yeux presque sauvages, produisait +une impression réfrigérante, même sur les plus +insouciants.</p> + +<p>—Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel +hôte rare! Que puis-je t'offrir? Tu ne manges pas de +viande. Veux-tu des légumes ou des fruits?</p> + +<p>—Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais +vous dire deux mots...</p> + +<p>Le roi fixa sur lui un regard inquiet.</p> + +<p>—Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?</p> + +<p>Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en +désignant sa sœur:</p> + +<p>—Elle ne nous gênera pas?</p> + +<p>—Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose +même espérer que Son Altesse voudra bien me protéger.</p> + +<p>—Parle. Tu sais que je serai toujours heureux +de te faire plaisir.</p> + +<p>—Sire, c'est toujours au sujet du tableau que +vous avez désiré m'acheter.</p> + +<p>—Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu +pas dit de suite? Je pensais que nous étions d'accord.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait +impossible de parler de monna Lisa.</p> + +<p>—Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, +ne m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre +et je ne veux pas de votre argent. Mais laissez-le-moi—jusqu'à +ma mort...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_706" id="Page_706">706</a></span> +Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard +suppliant.</p> + +<p>Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.</p> + +<p>—Sire, intervint la princesse, exaucez la prière +de maître Léonard. Il le mérite... Soyez bon.</p> + +<p>—Vous prenez son parti, madame Marguerite? +Mais c'est un complot!</p> + +<p>La princesse posa une main sur l'épaule de son +frère et lui murmura à l'oreille:</p> + +<p>—Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore +maintenant.</p> + +<p>—Mais elle est morte!</p> + +<p>—Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous +avez dit vous-même qu'elle était vivante sur ce portrait. +Soyez bon, frérot, laissez-lui ce souvenir, ne +peinez pas ce vieillard!</p> + +<p>Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le +cerveau de François I<sup>er</sup>. Il voulut être magnanime.</p> + +<p>—Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un +sourire. Je vois que je ne te dominerai pas. Tu as su +choisir ta défenderesse. Sois tranquille, j'accomplirai +ton désir. Seulement, souviens-toi, le tableau m'appartient +et tu peux en toucher l'argent immédiatement.</p> + +<p>Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, +de si enfantin et de si malheureux, que le roi sourit +avec plus de bienveillance encore et lui frappa amicalement +l'épaule.</p> + +<p>—Ne crains rien, mon ami: je te donne ma +parole, personne ne te séparera d'avec ta Joconde.</p> + +<p>Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_707" id="Page_707">707</a></span> +tendit la main à l'artiste, qui la baisa silencieusement.</p> + +<p>La musique retentit, le bal commença. Et personne +ne songea plus à l'étrange vieillard qui avait passé, +telle une ombre, et disparaissait de nouveau dans la +nuit profonde.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. +Léonard continuait à travailler à son <i>Saint Jean</i>, +toujours plus difficilement et plus lentement. Parfois +il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible. +Souvent, au crépuscule, relevant la draperie +du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, +la comparait avec le Précurseur. Et alors il +semblait à son élève Melzi, peut-être à cause du jeu +incertain du jour et de l'ombre, que l'expression +des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient +de la toile comme des apparitions sous le regard fixe +de l'artiste, s'animant d'une vie surnaturelle et que +Jean ressemblait à monna Lisa et à Léonard comme +un fils au père et à la mère.</p> + +<p>La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le +suppliait d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard +ne voulait rien entendre et s'obstinait davantage. +Un jour cependant il quitta son travail de meilleure +heure et pria Francesco de le conduire à sa chambre +<span class="pagenum"><a name="Page_708" id="Page_708">708</a></span> +située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était +raide et, par suite de fréquents étourdissements, il +n'osait s'y risquer seul. Soutenu par Francesco, +Léonard montait péniblement, s'arrêtant à toutes les +marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout +son poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il +s'évanouissait et craignant de ne pouvoir le soutenir, +appela à l'aide son vieux serviteur Baptiste Villanis.</p> + +<p>Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, +Léonard garda le lit six semaines. Tout le côté droit +était paralysé, la main droite refusait tout service. Au +début de l'hiver, il se sentit mieux, cependant, bien +qu'il se rétablît difficilement.</p> + +<p>Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment +des deux mains et toutes deux lui étaient +nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait, +de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, +l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition +de ces deux forces, résidait sa supériorité sur +les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de +la main droite étaient morts, Léonard craignait que +la peinture lui fût désormais impossible. Dans les +premiers jours de décembre, il se leva, commença à +marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser +toucher à son tableau.</p> + +<p>Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde +dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant +demander quelque chose au maître et ne le trouvant +pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont +il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, +<span class="pagenum"><a name="Page_709" id="Page_709">709</a></span> +Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais, +aimait à rester seul durant de longues heures et ne +permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander, +comme s'il craignait qu'on le surveillât.</p> + +<p>Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se +tenait devant le <i>Saint Jean</i>, essayant de peindre avec +la main malade: son visage était convulsé par l'effort +désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient; +les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques +mèches de cheveux blancs étaient collées au +front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient +pas: le pinceau tremblait dans la main du maître. +Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de +l'âme vivante contre la matière morte.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons +avait brisé les ponts de la Loire; des gens +mouraient gelés sur les routes; les loups venaient +rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: +on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux +tombaient engourdis par le froid.</p> + +<p>Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la +neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au +maître qui la ranima de son souffle et lui installa un +<span class="pagenum"><a name="Page_710" id="Page_710">710</a></span> +nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la +liberté au printemps.</p> + +<p>Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans +un coin de l'atelier le <i>Saint Jean</i> inachevé, les +dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées +s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume, +venait rendre visite à Léonard, parlait des +récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière +Mathurine à quoi on distinguait un lapereau +d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine +franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, +mais depuis de longues années établi à Amboise—vieillard +simple, gai et aimable; il avait le don de +conter admirablement les nouvelles florentines les plus +lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon cœur +que le narrateur.</p> + +<p>Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient +aux échecs, aux cartes et aux jonchets.</p> + +<p>Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard +pendant des heures marchait de long en large, jetant +de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro +da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme +représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de +l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis +dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des +planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux +mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme +des ailes et marmonnait sa triste chanson.</p> + +<p>Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence +régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors, +<span class="pagenum"><a name="Page_711" id="Page_711">711</a></span> +les hurlements des loups y répondaient. Francesco +allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.</p> + +<p>Melzi jouait fort bien du luth et possédait une +jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître, +il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la +vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment +heureuse et triste mélodie que Léonard aimait +parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Quant'è bella giovinezza</i>,</p> +<p><i>Che se fugge tuttavia</i>,</p> +<p><i>Chi vuol esser lieto, sia</i>:</p> +<p><i>Di doman no c'è certezza.</i></p> +</div></div> + +<p>Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait +de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune +dans la rue déserte, du son des mandolines devant la +loggia de marbre, qui accompagnaient cette même +romance—et ses méditations au sujet de la Joconde.</p> + +<p>Le dernier son se mourait tremblant. Francesco +assis aux pieds du maître, leva sur lui les yeux et vit +que des larmes roulaient le long des joues ridées de +Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard +y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait—la +mort.</p> + +<p>«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs +vont retourner à leur patrie; l'homme attend toujours +un nouveau printemps, un nouvel été, croyant que +ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre +chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des +éléments, prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire +<span class="pagenum"><a name="Page_712" id="Page_712">712</a></span> +qu'à s'échapper du corps pour retourner à Celui qui +l'y a enfermée.</p> + +<p>»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force +et le mouvement; la force est la volonté du bonheur.</p> + +<p>»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier +pour échapper à l'imperfection; l'âme désire toujours +être dans un corps, parce que sans les organes elle ne +peut agir, ni sentir.</p> + +<p>»Comme une journée bien employée procure un +bon sommeil; une vie bien vécue donne une douce +mort.</p> + +<p>»Quand je croyais que j'apprenais à vivre—j'apprenais +seulement à mourir.»</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Au début de février, la température s'adoucit, la +neige commença à fondre sur les toits, les bourgeons +éclatèrent. Le matin, lorsque le soleil glissait ses +rayons dans l'atelier, Francesco installait dans un +fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, +la tête inclinée, les mains posées sur les genoux: +dans ces mains et sur ce visage se lisait une expression +de fatigue infinie.</p> + +<p>L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée +et que Léonard avait apprivoisée, tournoyait dans la +pièce, se posait sur l'épaule de l'artiste ou sur ses +<span class="pagenum"><a name="Page_713" id="Page_713">713</a></span> +mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme impatiente +du printemps qui s'annonçait. D'un regard +attentif, Léonard suivait tous les mouvements de +l'oiseau et la pensée des ailes humaines de nouveau +fermentait en son cerveau.</p> + +<p>Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, +tout en y songeant toujours. Observant le vol de +l'hirondelle et sentant définitivement un nouveau projet +mûr dans son cerveau, il résolut d'entreprendre un +dernier essai avec le dernier espoir que la création de +ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.</p> + +<p>Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, +avec la même hâte fiévreuse que celles qu'il avait +mises à peindre Jean le Précurseur. Ne songeant pas +à la mort, vainquant sa faiblesse et la maladie, oubliant +le sommeil et la nourriture, il restait penché des +journées entières au-dessus de ses dessins et de ses +calculs. Par moment, il semblait à Francesco que ce +travail était le délire d'un fou. Une semaine s'écoula +ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, passait des +nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue +l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit +dans le fauteuil auprès du feu éteint.</p> + +<p>L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée +piaillait. Léonard assis devant un petit bureau, la +plume dans la main, la tête inclinée sur le papier, +alignait des chiffres.</p> + +<p>Subitement, il eut un balancement étrange et très +doux; la plume tomba de ses doigts; la tête s'inclina +sur la poitrine. Il fit un effort pour se lever, appeler +<span class="pagenum"><a name="Page_714" id="Page_714">714</a></span> +Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses lèvres +et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la +renversa.</p> + +<p>Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière +douteuse de l'aube, il aperçut la table renversée, la +chandelle éteinte, les feuillets épars et Léonard étendu +sans connaissance sur le parquet. L'hirondelle effrayée +battait le plafond de ses ailes. Francesco comprit que +c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade +resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les +calculs dans son délire. Revenu à lui, il exigea de +suite les croquis de la machine volante.</p> + +<p>—Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai +plutôt que de vous permettre de reprendre le travail +avant votre complet rétablissement.</p> + +<p>—Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.</p> + +<p>—Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les +rendrai...</p> + +<p>—Où les as-tu mis?</p> + +<p>—Au grenier que j'ai fermé à clef.</p> + +<p>—Où est la clef?</p> + +<p>—Chez moi.</p> + +<p>—Donne.</p> + +<p>—Mais pourquoi, messer...</p> + +<p>—Donne, de suite.</p> + +<p>Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de +colère. Afin de ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. +Léonard la cacha sous son oreiller et se calma.</p> + +<p>Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. +Au commencement d'avril, après une journée calme, +<span class="pagenum"><a name="Page_715" id="Page_715">715</a></span> +Melzi exténué s'endormit au pied du lit du maître. Un +choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse était +éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il +parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier +sans trouver personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait +pas vu le maître. Et tout à coup, Francesco songea +aux dessins cachés dans le grenier. Il y courut, ouvrit +la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre +devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur +d'une chandelle il écrivait, calculait en murmurant +des mots inintelligibles. Puis il saisit un crayon, barra +la page d'un trait, se retourna, vit son élève et se leva +en chancelant. Francesco le soutint.</p> + +<p>—Je te le disais, murmura Léonard avec un +triste sourire—je te disais que je terminerai bientôt. +Voilà, j'ai terminé. Maintenant, c'est fini. Assez. Je +suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. Je ne +sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, +tout; au diable!</p> + +<p>Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les +déchira furieusement.</p> + +<p>De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment +qu'il ne se relèverait plus.</p> + +<p>Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère +et naïve, tout ce que l'Église enseignait. Seul il +n'avait pas subi l'influence du «mauvais œil» de +Léonard. Francesco devinait instinctivement que +Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs +du culte, n'était pas un impie. Cependant à l'idée +qu'il pouvait mourir sans confession, Francesco +<span class="pagenum"><a name="Page_716" id="Page_716">716</a></span> +souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le +maître, mais il était incapable d'aborder avec lui un +pareil sujet.</p> + +<p>Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible +éventualité.</p> + +<p>—A quoi penses-tu? demanda Léonard.</p> + +<p>—Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de +vos nouvelles. Il désirait vous voir. J'ai dit que c'était +impossible.</p> + +<p>Léonard le fixa attentivement.</p> + +<p>—Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi +ne veux-tu pas me le dire?</p> + +<p>L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il +aurait voulu mourir comme il avait vécu, en pleine +liberté. Mais il eut pitié de Melzi et posant sa main +sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux +sourire:</p> + +<p>—Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le +de venir demain. Je veux me confesser et communier. +Demande aussi à maître Guillaume de venir +ici.</p> + +<p>Francesco ne répondit pas—il embrassa avec un +respectueux amour la main de Léonard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_717" id="Page_717">717</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima +au notaire ses dernières volontés: il donnait quatre +cents écus à ses frères en signe de pardon; à son +élève Melzi, tous ses livres, ses appareils scientifiques, +ses machines, ses manuscrits, et le reste de son traitement; +à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles +et la moitié de son vignoble près de Milan aux portes +Vercelli; l'autre moitié à son élève Salaino. A sa vieille +servante Mathurine, une robe de drap, une coiffure et +deux ducats.</p> + +<p>Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement +avec une humilité toute chrétienne.</p> + +<p>Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se +produisit. Enfin le 2 mai, après plusieurs jours passés +sans connaissance, Francesco et fra Guillielmo s'aperçurent +que la respiration faiblissait. Le moine lut la +prière des agonisants.</p> + +<p>Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur +le cœur du maître, sentit qu'il ne battait plus.</p> + +<p>Il ferma les yeux de Léonard.</p> + +<p>Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde +et calme contemplation. Il fut enterré au monastère +de Saint-Florentin, de façon que chacun fût +<span class="pagenum"><a name="Page_718" id="Page_718">718</a></span> +convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de l'Église +catholique.</p> + +<p>Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco +disait:</p> + +<p>«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a +causée la mort de celui qui était pour moi plus qu'un +frère. Tant que je vivrai, je le pleurerai, parce qu'il +m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, tout +le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme +tel que lui, et que la Nature ne saura plus créer. Que +le Dieu Tout-Puissant lui donne paix éternelle.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_719" id="Page_719">719</a></span></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> +<td> </td> +<td> </td> +<td> </td> +<td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">I.</td> +<td class="tdl">— La diablesse blanche (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">II.</td> +<td class="tdl">— <i>Ecce deus.</i>—<i>Ecce homo</i> (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">III.</td> +<td class="tdl">— Les fruits empoisonnés (1495)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">IV.</td> +<td class="tdl">— L'Alchimiste (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">V.</td> +<td class="tdl">— «Que ta volonté soit faite.» (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">VI.</td> +<td class="td">— Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">VII.</td> +<td class="tdl">— Le bûcher des vanités (1496)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">VIII.</td> +<td class="tdl">— Le siècle d'or (1496-1497)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">IX.</td> +<td class="tdl">— Les jumeaux (1498-1499)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_341">341</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">X.</td> +<td class="tdl">— Les calmes ondes (1499-1500)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_427">427</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XI.</td> +<td class="tdl">— Les ailes seront (1500)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_472">472</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XII.</td> +<td class="tdl">— Ou César.—Ou rien (1500-1503)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_507">507</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XIII.</td> +<td class="tdl">— Le fauve pourpre (1503)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_576">576</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XIV.</td> +<td class="tdl">— <i>Monna Lisa del Gioconda</i> (1503-1506)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_619">619</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XV.</td> +<td class="tdl">— La sainte Inquisition (1506-1513)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_660">660</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XVI.</td> +<td class="tdl">— Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël (1513-1515)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_677">677</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XVII.</td> +<td class="tdl">— La mort.—Le précurseur ailé (1516-1519)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_688">688</a></td> +</tr> +</table> + +<hr class="c30" /> +<p class="center"><small>ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup>—IMPRIMERIE DE LAGNY—16524-4-08.</small><br /> +<small>E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></small></p> + +<p class="p4 center font95">Liste des corrections:</p> + +<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_155">155</a>):<br /> +—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont +tous bons et charmants...</p> + +<p><b>Correction:</b><br /> +—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont +tous bons et charmants...</p> + +<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_303">303</a>):<br /> +—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à</p> + +<p><b>Correction:</b><br /> +—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.</p> + +<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_666">666</a>):<br /> +—Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.</p> + +<p><b>Correction:</b><br /> +—Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.</p> + +<hr class="c5" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by +Dmitry de Mérejkowsky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + +***** This file should be named 37201-h.htm or 37201-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/2/0/37201/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37201-h/images/colophon.jpg b/37201-h/images/colophon.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8ed4354 --- /dev/null +++ b/37201-h/images/colophon.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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