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diff --git a/37201-h/37201-h.htm b/37201-h/37201-h.htm new file mode 100644 index 0000000..36dbf60 --- /dev/null +++ b/37201-h/37201-h.htm @@ -0,0 +1,26441 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Le Roman de Léonardo de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.c30 {width: 30%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} + + .title {text-align: center; font-size: 90%; font-weight: bold; line-height: 2; margin-top: 1.5em; + margin-bottom: 1.5em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + .tdc {text-align: center;} + + .blockquote {margin-left: 5%; margin-right: 5%; font-size: 95%} + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .poem {font-size: 95%; margin-left: 30%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poem p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poem p.i1 { margin-left: 1em; } + .poem p.i2 { margin-left: 2em; } + .poem p.i3 { margin-left: 3em; } + .poem p.i4 { margin-left: 4em; } + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .font95 {font-size: 95%;} + .font90 {font-size: 90%;} + + .left5 {margin-left: 5%;} + .left65 {margin-left: 65%;} + .right { text-align: right; clear: both; margin-left: 25%; width: 75%; } + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roman de Léonard de Vinci + La résurrection des Dieux + +Author: Dmitry de Mérejkowsky + +Translator: Jacques Sorrèze + +Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<p class="center"><small><b>DMITRY DE MÉREJKOWSKY</b></small></p> + +<h1><small>LE ROMAN</small><br /> +<span class="font90">DE</span><br /> +LÉONARD DE VINCI</h1> + +<p class="title">—LA RÉSURRECTION DES DIEUX—<br /> +TRADUIT DU RUSSE<br /> +<small>PAR</small><br /> +<big>JACQUES SORRÈZE</big></p> + +<div class="figcenter"><img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" +alt="colophon" title="" /></div> + +<p class="title">PARIS<br /> +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> +3, RUE AUBER, 3</p> + +<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="font90 center">Droits de traduction et de reproduction réservés<br /> +pour tous pays, y compris la Hollande.</p> +<hr class="c5" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2><small>LE ROMAN</small><br /> +DE LÉONARD DE VINCI</h2> + +<hr class="c5" /> + +<p class="left65">«<i>Sentio, rediit ab inferis Iulianus.</i><br /> +—Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»</p> + +<p class="right">PÉTRARQUE.</p> + +<p class="left65">«Un choc s'est produit entre les deux idées les +plus opposées qui puissent exister sur la Terre: le +Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; Apollon +du Belvédère, le Christ.»</p> + +<p class="right">DOSTOIEWSKY.</p> + +<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="center"><b>LA DIABLESSE BLANCHE</b></p> + +<p class="center"><b>1494</b></p> + +<p class="left5 p2">«Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très grande +joie des citoyens et on la plaça près de «<i>Fonte Gaja</i>» (la Source de +Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre +contre Florence, un des gouverneurs se leva à une séance du comice et +dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le culte des idoles. Je +suppose donc que notre armée essuie des défaites par la faute de la +Vénus que nous avons érigée sur la place principale de la ville. Le +courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser l'idole +et de l'enterrer en terre florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la +colère céleste.» Ainsi firent les citoyens de Sienne.»</p> + +<p class="right">(<i>Notes du sculpteur florentin</i> <span class="smcap">LORENZO GHIBERTI</span>) +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, +se trouvaient les grands entrepôts de la corporation +des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +de garde-manger, soutenues par des solives grossières, +se collaient aux maisons, touchaient presque à +leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une +étroite languette de ciel. Même de jour, la rue paraissait +sombre. A l'entrée des magasins, se balançaient, +pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de +laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le +tournesol, en incarnat par la garance, en bleu foncé +par la guède rendue corrosive par l'alun toscan. Le +ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de pierres +plates, et recevait les liquides déversés par les cuves +des teinturiers, prenait les coloris les plus divers, +comme s'il charriait des gemmes. La porte principale +de l'entrepôt portait les armes de la corporation: sur +champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de +laine blanche.</p> + +<p>Dans un des appentis servant de bureau, entour +de notes commerciales et de gros livres de comptes, +se tenait le richissime marchand florentin, le <i>prieur</i> +de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.</p> + +<p>C'était une froide journée de mars. Transi par +l'humidité qui montait des caves, le vieillard grelottait +sous sa vieille pelisse doublée d'écureuil, usée +aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière son +oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant, +il parcourait négligemment, semblait-il—en +réalité très attentivement—les feuillets de parchemin +d'un énorme livre portant à droite le mot <i>Doit</i> et à +gauche le mot <i>Avoir</i>. Les inscriptions des marchandises +étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +points, ni virgules, avec des chiffres romains—les +chiffres arabes étant considérés comme une innovation +puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première +page, en grandes lettres, se détachait la mention +suivante:</p> + +<p>«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte +Vierge Marie, ce livre de compte commence l'an +quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance +du Christ.»</p> + +<p>Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions +et corrigé une erreur dans la liste des marchandises +reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué, +se renversa sur le dossier de son siège, ferma les +yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait +expédier à son principal commis, au sujet de la foire +des draps qui se tenait à ce moment, à Montpellier, +en France.</p> + +<p>Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et +reconnut Grillo, le fermier qui lui louait les prés et les +vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la +vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses +mains un panier plein d'œufs soigneusement enveloppés +de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en +bas, deux jeunes coqs liés par les pattes.</p> + +<p>—Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité +qui lui était coutumière, aussi bien vis-à-vis +des riches que des humbles, comment te portes-tu? +Je crois le printemps bien favorable.</p> + +<p>—Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le +printemps n'est plus une joie, car nos os geignent pis +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +qu'en hiver et soupirent après la tombe... Voilà, +ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre +Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...</p> + +<p>Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés +de fines rides.</p> + +<p>Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.</p> + +<p>—Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous +le temps de terminer avant l'aube?</p> + +<p>Grillo soupira péniblement et resta songeur.</p> + +<p>—Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. +Seulement, comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer?</p> + +<p>—Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas +attendre; que quelqu'un pouvait avant nous exécuter +notre projet.</p> + +<p>—Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. +C'est un péché. Notre besogne sera plutôt impure et... +nous sommes en semaine sainte...</p> + +<p>—Je prends sur moi la responsabilité du péché. +Ne crains rien. Je ne te trahirai pas. Une seule idée +m'inquiète: trouverons-nous quelque chose?</p> + +<p>—Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père +connaissaient la colline de la Grotte-Humide. +Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean. +Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là +dans le pays. Dernièrement, par exemple, quand +on a creusé le puits dans le vignoble, près de la +Mariniola, on a sorti de la glaise un diable entier.</p> + +<p>—Que dis-tu? Quelle sorte de diable?</p> + +<p>—En métal, avec des cornes. Des jambes velues +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +de bouc armées de sabots. Et une drôle de gueule, +comme s'il riait en dansant sur une jambe en claquant +des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.</p> + +<p>—Qu'en a-t-on fait?</p> + +<p>—Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.</p> + +<p>Messer Cipriano eut un geste de colère.</p> + +<p>—Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?</p> + +<p>—Vous étiez à Sienne pour affaires.</p> + +<p>—Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. +Je serais venu moi-même, je n'aurais regretté aucune +somme d'argent... Je leur aurais donné dix cloches, +à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une +cloche un faune dansant... Peut-être une œuvre du +maître grec Scopas!</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. +Ces imbéciles sont déjà punis. Depuis deux ans que +la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et +les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et +le son de la cloche est mauvais.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; +elle ne réjouit pas les cœurs chrétiens; elle bavarde +sans suite. Comment voulez-vous qu'on puisse fondre +une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le +curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on +déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire +l'affaire avec circonspection. Se préserver par la +prière, car le diable est fort et malin; il entre par +une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +tentés avec cette main de marbre que Zaccheo a +découverte l'an dernier. Que de malheurs nous ont +accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!</p> + +<p>—Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?</p> + +<p>—C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. +Nous soupions. Et à peine la ménagère avait-elle +posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le +neveu de mon parrain, arrive en courant. Je dois +vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ +du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais +planter du chanvre. «Patron! eh! patron! me crie +Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des dents.—Seigneur! +Petit, qu'as-tu?—Il y a quelque chose +d'étrange dans le champ, qu'il me répond; un cadavre +sort de dessous terre. Si vous ne me croyez pas, allez +voir vous-même.</p> + +<p>»Nous y allâmes avec des lanternes.</p> + +<p>»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la +futaie, éclairant quelque chose de blanc dans la terre +fraîchement retournée. Nous nous penchons; je +regarde: une main sort de terre, une main blanche +avec de jolis doigts fins de patricienne. «Que le +diable t'emporte! Qu'est-ce que c'est que cette horreur-là?» +J'abaisse ma lanterne dans le trou pour +mieux me rendre compte, et tout à coup, la main +remue, les doigts m'attirent. Alors je n'ai pu m'en +empêcher, j'ai crié, les jambes coupées net par la peur. +Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est rebouteuse +et sage-femme, très brave et forte pour son +grand âge, nous dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +avez-vous peur? Ne voyez-vous pas que cette main +n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est +une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, +elle l'arracha comme une betterave. La main +était brisée un peu au-dessus du poignet, «Grand'mère, +m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous +allons vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.—Non, +me répond-elle, il faut d'abord la +porter au curé pour qu'il récite les prières d'exorcisme.» +Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été +voir le curé et a caché la main dans un coin de son +alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses +amulettes. Je me fâchai; j'exigeai qu'elle me la rendît; +la vieille s'entêta et à partir de ce moment fit des +cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents, +elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. +De même elle guérissait de la fièvre, des coliques et +du haut mal. Pour les animaux également; si une +vache mettait bas difficilement, ma grand'mère appliquait +la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait +et le veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait +déjà sur la paille.</p> + +<p>»On en jasa dans les villages environnants. La +vieille gagna beaucoup d'argent. Moi je n'en tirais +aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait +pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il +m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait +fils damné, serviteur du diable; me menaçait +de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte +Communion. Et les gamins couraient derrière moi +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le +sorcier, le petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont +vendu leur âme au diable!» Le croiriez-vous? la +nuit même je n'étais pas tranquille: il me semblait +voir continuellement cette main de marbre s'avancer +vers moi; je la sentais me prendre doucement par le +cou comme pour me caresser de ses doigts longs et +froids et, tout à coup, me saisir à la gorge pour +m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh! +songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour +donc je me levai avant l'aube et pendant que ma +grand'mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas +de son alcôve, je pris la main et je vous l'apportai. +L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus +que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous +ne regrettons rien. Que le Seigneur vous envoie tous +les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos +enfants et à vos petits-enfants.</p> + +<p>—Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après +ce que tu racontes, Grillo, nous trouverons quelque +chose dans la colline du Moulin.</p> + +<p>—Pour trouver, nous trouverons, continua le +vieux en soupirant. Seulement... pourvu que le père +Faustino n'en ait vent! S'il apprend notre projet, il +m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les habitants. +Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez +pas mon bienfaiteur; dites un mot en ma +faveur au juge...</p> + +<p>—Au sujet de la terre que te dispute le meunier?</p> + +<p>—C'est cela même. Le meunier est un malin +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +qui sait trouver la queue du diable. J'avais fait cadeau +d'une génisse au juge; alors, il lui offrit une vache. +Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui +engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, +mon bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe +de la colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie. +Pour personne d'autre je ne chargerais mon +âme d'un tel péché!</p> + +<p>—Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes +amis, je l'intéresserai à toi. Et maintenant, va. On +te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette +nuit même nous partirons pour San Gervasio.</p> + +<p>Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, +cependant que messer Cipriano s'enfermait +dans son cabinet de travail où personne hormis lui +n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les +murs étaient couverts de bronzes et de marbres; des +médailles anciennes s'encastraient dans des planches +garnies de draps; des fragments de statues emplissaient +les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes, +de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, +d'Asie Mineure et d'Égypte, messer Buonaccorsi +se faisait expédier des antiquités de tous les pays du +monde.</p> + +<p>Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer +Cipriano s'adonna de nouveau à l'étude de l'importation +sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la +lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots +empilés jusqu'au plafond étaient éclairés nuit et +jour par une lampe qui brûlait devant l'image de +la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio +et Giovanni. Doffo, commis principal de messer +Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le +visage naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage +des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la +figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux +rares cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait +rapidement les étoffes à l'aide de l'ancienne +mesure florentine, la <i>canna</i>. Giovanni Beltraffio, élève +peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de +dix-neuf ans, timide et gauche, portant dans ses yeux +gris une tristesse infinie et en toute sa personne une +profonde indécision, était assis, les jambes croisées, +sur un ballot et écoutait.</p> + +<p>—Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait +Antonio à voix basse et rageuse. On déterre les +idoles.</p> + +<p>—Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, +six pieds, huit pouces, ajouta-t-il en s'adressant +à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.</p> + +<p>Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +avec colère, mais si adroitement, qu'il tomba juste à +la bonne place. Et levant l'index d'un air prophétique, +imitant le frère Savonarole, il continua:</p> + +<p>—<i>Gladius Dei super terram cito et velociter.</i> Saint-Jean +à Pathmos eut une vision: Un ange prit le +diable, le serpent, et l'enchaîna pour mille ans, le +précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin +qu'il ne puisse plus tenter le monde tant que ne se +seraient pas écoulées les mille années. Aujourd'hui +Satan s'évade de son cachot. Les mille ans sont révolus. +Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de l'Antechrist +sortent de dessous terre, brisant le sceau de +l'Ange pour tenter l'univers. Malheur aux hommes, +sur la terre et sur la mer!</p> + +<p>—Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, +quatre pieds, neuf pouces.</p> + +<p>—Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec +une curiosité craintive et avide, que toutes ces apparitions +doivent prouver...</p> + +<p>—Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. +Maintenant, on ne se contente plus de déterrer les +anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres +et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable. +Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. +Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les +dieux impurs qu'ils adorent: au lieu de saint Jean, +Bacchus; à la place de la Sainte-Vierge, Vénus. On +devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la +cendre au vent!</p> + +<p>Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +de l'employé. Giovanni, fronçant ses fins sourcils, +se taisait, n'osant répliquer.</p> + +<p>—Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre +cousin, messer Leonardo da Vinci, prenait parfois +des élèves. Je désire depuis longtemps...</p> + +<p>—Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu +veux, Giovanni, perdre le salut de ton âme..., va chez +messer Leonardo.</p> + +<p>—Comment? Pourquoi?</p> + +<p>—Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt +ans, je lui dois le respect; mais il est dit dans l'Écriture: +«Détourne-toi de l'hérétique.» Messer Leonardo +est un hérétique et un athée. Il croit, à l'aide des +mathématiques et de la magie noire, pénétrer les +mystères de la nature.</p> + +<p>Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette +phrase du dernier sermon de Savonarole:</p> + +<p>—La science de ce siècle est folie devant Dieu. +Nous connaissons ces savants: tous s'en vont chez le +diable (<i>tutti vanno alla casa del diavolo</i>).</p> + +<p>—Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus +timidement, que messer Leonardo était en ce moment +à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de Milan?</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des +tableaux qui ont appartenu à feu Laurent le Magnifique.</p> + +<p>—Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, +interrompit Antonio en se détournant pour mesurer +une coupe de drap vert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo +s'étira joyeusement et ferma le livre. Giovanni sortit +dans la rue.</p> + +<p>Les toits humides se découpaient sur le ciel gris +teinté de rose. Il bruinait. Tout à coup, d'une croisée +de la ruelle voisine, s'échappa une chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p> +<p>O montagnardes et pastourelles errantes...</p> +</div></div> + +<p>La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, +Giovanni devina que la chanteuse filait. Il écouta, se +souvint qu'on était au printemps et sentit son cœur +s'emplir d'une tristesse irraisonnée.</p> + +<p>—Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du +diable? Es-tu sourde? Viens vite, le souper refroidit.</p> + +<p>Les <i>zoccoli</i> (souliers de bois), claquèrent, précipités, +sur le parquet de briques, et tout se tut.</p> + +<p>Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la +fenêtre: dans ses oreilles s'égrenait le chant printanier, +pareil aux sons voilés d'une flûte lointaine:</p> + +<p class="poem"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p> + +<p>Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la +maison du prieur Buonaccorsi, monta un escalier +raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et +frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de +bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une +table, Giorgio Merula, chroniqueur de la cour du duc +de Milan.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à +Florence acheter des manuscrits rares de la bibliothèque +Laurent de Médicis et, selon son habitude, +s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi, +qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant +un relais, sur la route de Milan, Merula s'était +lié avec Giovanni Beltraffio, avait admiré sa belle +écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon +scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de +Cipriano.</p> + +<p>Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait +attentivement un vieux livre, qui ressemblait à un +missel. Il passait avec précaution une éponge humide +sur le parchemin—un parchemin très fin fabriqué +avec de la peau d'agneau irlandais mort-né—effaçait +certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait +avec un lissoir et ensuite examinait de nouveau en +levant le livre vers la lumière.</p> + +<p>—Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi +d'émotion. Allons, sortez, mes pauvres! Montrez-vous +à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes donc longues +et jolies!</p> + +<p>Il claqua des doigts et releva de dessus son travail +sa tête chauve, son visage bouffi, sillonné de rides, +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +tendres et mobiles, au centre duquel s'avançait un +nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, pleins +de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le +rebord de la croisée étaient posés une cruche de terre +et un verre. Le savant se versa une rasade, vida le +verre d'un trait, toussa et allait se remettre à son travail, +lorsqu'il aperçut Giovanni.</p> + +<p>—Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je +m'ennuyais après toi. Je me demandais où tu traînais? +Peut-être as-tu déjà découvert quelque belle +fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est +pas un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon +temps. Tu n'as peut-être jamais vu une chose aussi +amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la montrerai... +Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour +un sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux +chiffons. Allons, tant pis, je te le montre tout de +même et seulement à toi.</p> + +<p>Il lui fit signe d'approcher.</p> + +<p>—Ici, ici, plus près du jour.</p> + +<p>Et il lui indiqua une page couverte de caractères +serrés. C'étaient des prières, des psaumes, avec des +notes énormes et informes. Reprenant le livre des +mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre page, +le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là +où le savant avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, +tout à fait dissemblables, à peine visibles, +restes incolores de l'écriture antique. Ce n'étaient +plus des lettres, mais des fantômes de lettres, très +pâles et très effacées!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +—Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. +Les voilà, les amours! La farce est bonne, dis, moinillon?</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda Giovanni.</p> + +<p>—Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, +des fragments d'une antique anthologie. Peut-être des +chefs-d'œuvre de la poésie hellénique, inconnus à +l'univers. Et dire que, sans moi, ils n'auraient pas vu +le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des siècles, +sous ces psaumes et ces antiennes!</p> + +<p>Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser +les précieux parchemins, grattaient les vers païens et +les remplaçaient par des cantiques.</p> + +<p>Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais +la transperçant seulement, emplit la chambre de sa +lueur rosée déclinante, et sur ce fond, les lettres antiques +creusées dans le parchemin ressortaient plus +visibles encore.</p> + +<p>—Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! +répétait Merula avec enthousiasme. Je crois que c'est +un hymne aux dieux olympiens. Regarde, on peut +lire les premières lignes.</p> + +<p>Et il traduisit du grec:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.</p> +<p>Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,</p> +<p>Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.</p> +</div></div> + +<p>—Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +moinillon. Seulement, il est presque indéchiffrable.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p> +<p>Joie des dieux et des hommes...</p> +</div></div> + +<p>Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.</p> + +<p>Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, +les creux disparurent noyés dans l'uniformité jaune +du parchemin. Les ombres fuyaient. On ne voyait +plus que les caractères gras et noirs du rituel et les +énormes notes disgracieuses du psaume repentant:</p> + +<div class="blockquote"> +Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne +dans ma misère et me trouble: mon cœur frémit et je +crains les tourments de la mort. +</div> + +<p>Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre +dans l'obscurité. Merula emplit son verre de vin, le +vida d'un trait et l'offrit à son camarade.</p> + +<p>—Allons, mon petit frère, à ma santé: <i>vinum +super omnia bonum diligamus!</i></p> + +<p>Giovanni refusa.</p> + +<p>—Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais +qu'as-tu aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme +si on t'avait plongé dans l'eau? Ce bigot d'Antonio +t'a encore effrayé par ses prophéties? Crache dessus, +Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler ainsi? +Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +—Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. +Il t'a donc envoûté? Écoute, petit; sors toute cette +folie de ta tête. Reste plutôt mon secrétaire; je t'apprendrai +le latin, je ferai de toi un jurisconsulte, un +orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu conquerras +la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe +Sénèque disait déjà que c'était un métier +indigne d'un homme libre. Regarde, tous les peintres +sont des hommes ignorants et grossiers...</p> + +<p>—J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que +messer Leonardo était un grand savant.</p> + +<p>—Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas +lire le latin. Il confond Cicéron avec Quintilien et +ignore l'odeur du grec. Quel savant! Cela ferait rire +les poules, si elles t'entendaient.</p> + +<p>—On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de +merveilleuses machines et que ses observations sur la +nature...</p> + +<p>—Des machines, des observations? Mon petit, avec +cela on ne va pas loin. Dans mes <i>Beautés de la langue +latine</i>, <span class="smcap">Élégantiæ linguæ latinæ</span>, se trouvent réunies +plus de deux mille nouvelles formes élégantes de +discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il +m'a fallu? Arranger d'ingénieux rouages à des +machines, regarder voler les oiseaux et pousser les +herbes... ce n'est pas de la science, c'est un amusement +d'enfant!</p> + +<p>Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant +son interlocuteur par la main, il lui dit avec une +calme gravité:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +—Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres +sont les anciens, Grecs et Romains. Ils ont fait +tout ce que les hommes peuvent faire sur la terre. Nous +n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est dit: +«L'élève ne peut être au-dessus du maître.»</p> + +<p>Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement +malin dans les yeux de Giovanni et subitement +ses rides se détendirent en un large sourire:</p> + +<p>—Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, +et je t'envie. Un bourgeon printanier, voilà tout ce que +tu es! Tu ne bois pas de vin, tu fuis les femmes... +Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le démon. Tu +es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à +ce livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous +l'hymne à Aphrodite!</p> + +<p>—Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il +temps d'éclairer?</p> + +<p>—Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me +souvenir de ma jeunesse.</p> + +<p>Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.</p> + +<p>—Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me +regardes et tu penses: Le vieux barbon est ivre et dit +des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai quelque chose +là dedans.</p> + +<p>Avec suffisance, il désigna du doigt son front +chauve.</p> + +<p>—Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier +professeur venu, il te dira si quelqu'un a surpassé +Merula dans les élégances de la langue latine? +Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les +ruines de la porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si +haut que la tête me tournait; une pierre se détachait +sous mes pieds, j'avais à peine le temps de m'agripper +à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours entiers +en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies +paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est +perchée la caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je +plaisantais avec elles et de nouveau je reprenais mon +travail. Là, où les pierres s'étaient effritées sous le +lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: <i>Gloria +Romanorum</i>.</p> + +<p>Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps +éteint des grands mots, il répéta sourdement:</p> + +<p>—<i>Gloria Romanorum!</i> Gloire aux Romains! Eh, +se souvenir n'est-ce pas revivre? déclara-il.</p> + +<p>Et avec un geste large levant son verre, d'une voix +enrouée il entonna la chanson bachique des rhéteurs:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je ne me tromperai pas à jeun</p> +<p class="i2">D'un iota, d'un mot.</p> +<p>Toute ma vie s'écoula au cabaret,</p> +<p class="i3">Et je mourrai</p> +<p class="i2">Derrière un tonneau.</p> +<p>J'aime la chanson comme le vin</p> +<p class="i1"> Et les latines grâces.</p> +<p>Si je bois, je chante aussi,</p> +<p class="i1">Et bien mieux qu'Horace.</p> +<p>Dans mon cœur bouillonne l'ivresse.</p> +<p class="i1"><i>Dum vinum potamus.</i></p> +<p>Frères, chantons l'hymne à Bacchus,</p> +<p class="i1"><i>Te Deum laudamus...</i></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +Une toux obstinée l'empêcha d'achever.</p> + +<p>La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; +Giovanni distinguait avec peine les traits du vieillard. +La pluie devenait plus forte et l'on entendait les +gouttes tomber dans le ruisseau.</p> + +<p>—Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec +peine. Que te disais-je? Ma femme est une beauté. +Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu te souviens +du vers:</p> + +<p class="poem"> +<i>Tu regere imperio populos, Romane, memento...</i></p> + +<p>»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! +Les maîtres du monde!</p> + +<p>Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des +larmes dans ses yeux.</p> + +<p>—Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, +c'est honteux à dire... Par exemple, ne fût-ce que +notre duc de Milan, Ludovic le More. Certainement, +je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de +Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée +et à César. Mais, au fond de mon âme, Giovanni, au +fond de mon âme...</p> + +<p>Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup +d'œil vers la porte et s'approchant de son interlocuteur, +lui glissa à l'oreille:</p> + +<p>—Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais +éteint et ne s'éteindra jamais l'amour de la liberté. +Seulement ne le dis à personne. Les temps sont mauvais. +Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... +Des pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte +et se croient les égaux des antiques!... Et de quoi se +réjouissent-ils? Tiens, un mien ami m'écrit de Grèce, +que dernièrement, dans l'île de Chio, les lavandières +du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé +un véritable dieu ancien, un triton, avec une queue +de poisson et des nageoires. Elles en eurent peur, +les bêtes. Elles ont cru que c'était le diable et elles +se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, faible +et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le +sable, grelottant et chauffant son dos vert au soleil, +les ignobles femmes prirent courage, l'entourèrent en +récitant des prières et se mirent, au nom de la Sainte +Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles l'ont mis +à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier +des dieux de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de +Neptune.</p> + +<p>Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa +poitrine, et deux larmes roulèrent de ses yeux, deux +larmes de pitié pour l'antique phénomème marin tué +par les lavandières chrétiennes.</p> + +<p>Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce +et ferma les volets. Les visions païennes s'évanouirent. +Merula, alourdi par le vin, ne put descendre souper +avec son hôte; il fallut le mettre au lit comme un +enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta l'insouciant +ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant +pas à s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée +obsédante—à Léonard de Vinci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé +par son oncle Oswald Ingrim, le maître ès vitraux, +pour acheter des couleurs spécialement vives et transparentes, +telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part +ailleurs que dans cette ville.</p> + +<p>Le maître ès vitraux—<i>magister a vitriacis</i>—natif +de Grätz, élève du célèbre artiste de Strasbourg +Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, travaillait aux +vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan. +Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur +Rheinhold Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, +de sa mère, originaire de la Lombardie, femme +de mœurs légères au dire d'Oswald et qui avait été +le mauvais génie de Rheinhold.</p> + +<p>Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en +enfant peureux et solitaire, avait l'âme assombrie par +les interminables récits d'Oswald Ingrim au sujet des +forces impures, telles que les démons, les sorcières +et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale +pour le démon féminin des légendes septentrionales—la +Diablesse blanche.</p> + +<p>Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle +Ingrim le menaçait de la Diablesse blanche et immédiatement +Giovanni se taisait, enfouissait la tête sous +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +les couvertures; mais à côté de la peur, naissait chez +lui un ardent et curieux désir de voir une fois au +moins celle qui lui causait tant d'effroi.</p> + +<p>Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un +métier, Oswald le confia à un moine iconographe, +fra Benedetto.</p> + +<p>C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à +Giovanni, avant toute chose, au début d'un travail, +à appeler la protection de Dieu puissant, de la Vierge +Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, le +premier iconographe chrétien, et de tous les saints +du paradis; ensuite à s'orner d'amour, de crainte, +d'obéissance et de patience; enfin, à maroufler des +toiles avec un jaune d'œuf mêlé au suc lacté des +jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé +d'eau; à préparer, pour les tableaux, des planches en +bois de figuier ou de hêtre, en les frottant avec de la +poudre d'os calcinés et en employant à cet usage des +os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou +des épaules de mouton.</p> + +<p>C'étaient des recommandations infinies. Giovanni +savait à l'avance avec quel dédain fra Benedetto dresserait +les sourcils quand quelqu'un lui parlerait de la +couleur dénommée <i>sang de dragon</i>, sans manquer de +répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun +honneur.» Giovanni devinait que les mêmes paroles +avaient dû être prononcées par le professeur de +fra Benedetto et par le professeur du professeur de +celui-ci.</p> + +<p>Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +lorsqu'il lui confiait les secrets du métier qui +semblaient au moine le comble de l'art et de la ruse: +tel, par exemple, le principe de prendre, pour les +visages jeunes, des œufs de poule citadine, à cause +du jaune plus clair, tandis que le jaune plus foncé +des œufs de poule villageoise convenait mieux aux +chairs vieillies.</p> + +<p>En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un +artiste naïf comme un enfant; il se préparait à l'ouvrage +par des jeûnes et des veilles et, avant de commencer, +priait Dieu de lui donner la force et la +raison. Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, +son visage s'inondait de pleurs.</p> + +<p>Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps +considéré comme l'un des plus grands artistes. Mais +dans les derniers temps, un trouble s'emparait de l'élève +quand, expliquant son unique règle d'anatomie—la +grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus +un tiers celle de son visage—fra Benedetto ajoutait, +avec le même mépris que pour le sang de dragon: +«En ce qui concerne celui de la femme, laissons-le +de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» +Et il était aussi convaincu de cela que de cette autre +tradition qui voulait que chez les poissons et tous les +animaux non pensants, le dos soit sombre et le ventre +clair; ou que l'homme ait une côte de moins, puisque +Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.</p> + +<p>Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, +en personnifiant chaque élément par un animal, +Fra Benedetto choisit la taupe pour la terre, le poisson +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +pour l'eau, la salamandre pour le feu et le caméléon +pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était +un superlatif de <i>camello</i>, qui veut dire en italien +«chameau», le moine dans la simplicité de son cœur +avait représenté l'air sous l'aspect d'un chameau +ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et lorsque les +jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant +son erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une +humilité chrétienne, tout en gardant sa conviction qu'il +n'y avait pas de différence entre un chameau et un +caméléon.</p> + +<p>Toutes les autres connaissances du moine en histoire +naturelle étaient au même niveau.</p> + +<p>Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées +dans l'esprit de Giovanni: «Le démon de la science +humaine», disait le moine. Mais quand, avant son +départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut +l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, +tous ces doutes envahirent son âme avec une telle +force, qu'il ne put y résister. Cette nuit-ci, couché +auprès de messer Giorgio qui ronflait paisiblement, +pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, +mais plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. +Alors il résolut de recourir au pouvoir céleste et +fixant un regard plein d'espoir, dans l'impénétrable +obscurité, il pria:</p> + +<p>—Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si +messer Leonardo est réellement un athée et que sa +science contienne le péché et la tentation, fais en sorte +que je ne songe plus à lui et que j'oublie ses dessins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas +pécher. Mais si, sans te déplaire et glorifiant ton nom, il +est possible d'apprendre, dans le noble art de la peinture, +tout ce que fra Benedetto ignore et que je désire +tant savoir: l'anatomie, la perspective, les merveilleuses +lois des ombres et des lumières—alors, ô Seigneur, +donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon +âme afin que je ne doute plus; fais en sorte que messer +Leonardo me prenne pour élève et que fra Benedetto—si +bon—me pardonne et comprenne que je +ne suis pas fautif devant toi.</p> + +<p>Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement +et se calma. Ses pensées s'embrouillèrent: il se +rappelait le bruit de la pointe émeri rougie à blanc, +coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se +découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. +Une voix, ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus +d'ébréchures, plus d'ébréchures sur les bords, le vitrail +tiendra mieux», et tout disparut. Il se tourna sur le +côté et s'endormit. Giovanni eut un songe qu'il se +rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il était +dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant +une grande fenêtre à verres multicolores. Le vitrail +représentait la récolte de la vigne mystérieuse dont il +est dit dans l'Évangile: «Je suis la vigne de la vérité +et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié +reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses +plaies. Les papes, les cardinaux, les empereurs, le +recueillaient et roulaient des fûts. Les apôtres apportaient +les grappes que saint Pierre piétinait. Dans le +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps +ou coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, +passa un chariot attelé d'animaux évangéliques: le +lion, le taureau, l'aigle, que conduisait l'ange de +saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux avec de +semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais +jamais il n'avait vu de telles couleurs—sombres et +lumineuses comme des pierres précieuses. Celle qu'il +admirait le plus était le sang vif du Sauveur. Du fond +de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les sons +de sa chanson favorite:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>O fior di castitate,</i></p> +<p><i>Odorifero giglio,</i></p> +<p><i>Con gran soavitate</i></p> +<p><i>Sei di color vermiglio,</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O fleur de pureté,</p> +<p>Lis parfumé,</p> +<p>Avec grande suavité</p> +<p>Tu es de couleur vermeille.</p> +</div></div> + +<p>Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la +voix d'Antonio da Vinci murmura à son oreille: +«Fuis, Giovanni, fuis, <i>elle</i> est ici!» Il voulut +demander <i>qui</i>? mais comprit que la Diablesse +blanche se tenait derrière lui. Un froid sépulcral +souffla et tout à coup, une main lourde, une main +qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, cherchant +à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il +cria, s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant +son lit et rejetait les couvertures:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +—Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.</p> + +<p>—Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore +endormi.</p> + +<p>—As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.</p> + +<p>—Je n'irai pas...</p> + +<p>—Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour +rien? J'ai commandé exprès de seller la mule noire +pour qu'il nous soit plus commode d'y monter à deux. +Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De +quoi as-tu peur, moinillon?</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...</p> + +<p>—Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand +maître Léonard de Vinci.</p> + +<p>Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, +se vêtit hâtivement.</p> + +<p>Ils sortirent dans la cour.</p> + +<p>Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des +conseils, courait, s'agitait. Quelques amis de messer +Cipriano, entre autres Léonard de Vinci, devaient se +rendre directement, par un autre chemin, à San +Gervasio.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les +nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles clignotaient +comme de petites lampes soufflées par la brise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant +des étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant +San Marco, ils approchèrent de la tour dentelée +qui défend la porte San Gallo. Les gardiens, endormis, +discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas de +quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux +pourboire, consentirent à les laisser sortir de la ville.</p> + +<p>La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. +Évitant plusieurs villages pauvres à ruelles serrées +ainsi que celles de Florence, à maisons hautes comme +des forteresses, bâties en pierres mal équarries, les +voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers appartenant +aux habitants de San Gervasio, descendirent +de cheval au rond-point des deux routes et à travers +les vignes de messer Cipriano, atteignirent la colline +du Moulin.</p> + +<p>Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.</p> + +<p>Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte +Humide» se dessinaient vaguement dans l'obscurité, +les murs de la villa Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, +se dressait un moulin à eau. De fiers cyprès +noircissaient le haut de la colline.</p> + +<p>Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait +creuser. Merula désigna un autre emplacement, au +pied de la colline, où l'on avait trouvé la main de +marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier Strocco, +assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte +Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée +pour les marais».</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait +Grillo.</p> + +<p>Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement +remuée. Une chauve-souris effleura le visage de +Giovanni. Il frissonna.</p> + +<p>—Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit +pour l'encourager Merula en frappant amicalement +sur son épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Si +encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons +assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, +dans la quatre cent cinquantième olympiade—Merula +employait toujours la chronologie antique—sous le +pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du +tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage +romain portant l'inscription: «Julie, fille de Claude», +les terrassiers lombards ont trouvé le corps, couvert +de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui paraissait +endormie. Le rose de la vie était encore sur ses +joues. On aurait cru qu'elle respirait. Une foule +incalculable entourait son cercueil. Des pays lointains, +on venait la voir, tant Julie était belle; si +belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne +l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, +en apprenant que le peuple adorait une païenne +morte, et ordonna de l'enterrer une nuit, mystérieusement... +Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on +fait parfois!</p> + +<p>Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait +rapidement. Tout à coup, la pioche d'un +ouvrier sonna. Tous se penchèrent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +—Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait +jadis jusqu'ici.</p> + +<p>A San Gervasio, un chien hurla.</p> + +<p>«On a profané une tombe, songea Giovanni. +Mieux vaudrait fuir le péché...»</p> + +<p>—Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, +en jetant hors de la fosse un crâne long à +demi pourri.</p> + +<p>—En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, +dit messer Cipriano. Si l'on essayait ailleurs?</p> + +<p>—Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! +déclara Merula.</p> + +<p>Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, +au pied de la colline. Strocco emmena également plusieurs +hommes pour tenter des fouilles près de la +Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer +Giorgio s'écria triomphant:</p> + +<p>—Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait +creuser!</p> + +<p>Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille +n'était pas curieuse: l'éclat de marbre était une +simple pierre. Cependant, personne ne retournait vers +Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond de son trou, +éclairé par une lanterne, continuait son travail.</p> + +<p>Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le +brouillard se leva au-dessus de la Grotte Humide. +L'atmosphère était imprégnée d'odeurs d'eau stagnante, +de narcisses et de violettes. Le ciel devint +plus transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde +fois. La nuit était sur son déclin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, +partit un appel désespéré:</p> + +<p>—Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!</p> + +<p>Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans +l'obscurité, la lanterne de Grillo s'étant éteinte. On +entendait seulement le malheureux se débattre, respirer +péniblement et se plaindre. On apporta d'autres +lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de +briques d'un souterrain, qui sous le poids de Grillo +s'était effondrée.</p> + +<p>Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la +fosse.</p> + +<p>—Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment +blessé, malheureux?</p> + +<p>Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son +bras—il le croyait cassé, mais il n'était que démis—tâtait, +rampait et remuait étrangement dans le souterrain. +Enfin, il cria joyeusement:</p> + +<p>—L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide +idole!</p> + +<p>—Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; +encore quelque crâne de mulet.</p> + +<p>—Non, non. Mais il manque une main... les +pieds, le corps, la poitrine sont intacts, murmurait +Grillo, essoufflé de bonheur.</p> + +<p>S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas +descendre sur la voûte friable, les ouvriers glissèrent +dans le trou et avec précaution commencèrent à tirer +les briques couvertes de moisissure.</p> + +<p>Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +entre les dos courbés des hommes, dans le souterrain +d'où soufflait un air renfermé et un froid +sépulcral.</p> + +<p>Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:</p> + +<p>—Écartez-vous. Laissez voir.</p> + +<p>Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs +de briques, un corps blanc et nu, couché comme dans +une tombe, paraissant rose, vivant et chaud sous le +reflet vacillant des torches.</p> + +<p>—Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. +Vénus de Praxitèle! Je vous félicite, messer Cipriano. +Vous ne pourriez vous estimer plus heureux, +même si l'on vous donnait le duché de Milan et +Gênes par-dessus le marché.</p> + +<p>Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali +de terre coulât un filet de sang provenant d'une +blessure au front, et qu'il ne pût remuer son bras +démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté du +vainqueur.</p> + +<p>Merula courut à lui.</p> + +<p>—Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te +traitais d'imbécile!... toi, le plus intelligent d'entre +les hommes!</p> + +<p>Et il l'embrassa avec tendresse.</p> + +<p>—L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua +Merula, a également découvert sous sa maison, +dans un caveau identique, une statue de marbre du +dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque +les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient +les idoles, les derniers adorateurs des dieux, chérissant +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +la perfection des statues antiques et désirant les sauver, +les cachaient dans ces sortes de tombeaux.</p> + +<p>Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait +pas que la flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, +que les moutons bêlaient, que le ciel pâlissait de plus +en plus et qu'au loin, au-dessus de Florence, les voix +tendres des cloches échangeaient leur salut matinal.</p> + +<p>—Doucement, doucement! Plus à droite, plus +loin du mur, commandait Cipriano aux ouvriers. +Chacun de vous recevra cinq <i>grossi</i> argent, si vous +me la tirez de là intacte.</p> + +<p>La déesse montait lentement. Avec le même sourire +que jadis à sa naissance de l'onde, elle sortait des +ténèbres de la terre où elle gisait depuis mille ans.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>—Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p> +<p>Joie des dieux et des mortels!...</p> +</div></div> + +<p>Ainsi l'accueillit Merula.</p> + +<p>Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de +Vénus, jouant, tel un diamant, dans l'aube. A sa +rencontre, la tête de la déesse se montra au bord de +sa tombe.</p> + +<p>Giovanni regarda son visage et murmura, pâle +d'effroi:</p> + +<p>—La Diablesse blanche!</p> + +<p>Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la +peur. Et lui aurait-on dit qu'il commettait un péché +mortel pour lequel il serait puni des flammes éternelles, +il n'aurait pu détacher ses regards de ce corps +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où +Aphrodite dominait le monde, personne ne l'avait +jamais contemplée avec un amour plus dévot.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>La cloche de la petite église de San Gervasio +retentit. Tout le monde se retourna et se tut. Ce +son, dans le calme matinal, ressemblait à un cri de +colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, +s'apaisait, comme brisée, mais aussitôt reprenait son +appel désespéré.</p> + +<p>—Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant +les cheveux, c'est notre curé, le père Faustino! +Regardez... la foule sur la route... on crie... on nous +a vus, on agite les bras. On court ici. Je suis perdu!</p> + +<p>De nouveaux personnages arrivèrent près de la +colline. C'était le reste des invités aux fouilles arrivés +en retard. Ils s'étaient égarés et ne pouvaient +retrouver leur route.</p> + +<p>Beltraffio leur jeta un coup d'œil, et tout absorbé +qu'il fût par la contemplation de la statue, le visage +de l'un d'eux le frappa. L'expression de calme attention +et de curiosité aiguë avec laquelle l'inconnu se +prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si +complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit +ce dernier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait +derrière lui l'homme au visage étrange.</p> + +<p>—La villa est à deux pas, dit messer Cipriano +après un instant de réflexion. Les grilles sont solides +et peuvent soutenir tous les assauts...</p> + +<p>—C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes +amis! Vivement, enlevons!</p> + +<p>Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une +tendresse paternelle. On transporta la statue sans +accident; mais à peine avait-on franchi la porte de la +villa qu'apparut la silhouette menaçante du père Faustino, +les bras levés au ciel.</p> + +<p>Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. +L'énorme salle, aux murs blanchis à la chaux, servait +de dépôt aux instruments aratoires et aux grands +vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté +était occupé par un tas de paille montant jusqu'au +plafond en une masse dorée.</p> + +<p>On étendit la statue sur cette paille, humble lit +campagnard.</p> + +<p>Des cris, des jurons, des coups furieux dans la +grille, retentirent.</p> + +<p>—Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au +nom de Dieu vivant, je vous en conjure, ouvrez!</p> + +<p>Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, +monta jusqu'à une lucarne que protégeaient des barres +de fer, contempla les assaillants, se convainquit de +leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était +habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de +l'idole, qu'il prétendait avoir été déterrée dans le +cimetière.</p> + +<p>Messer Cipriano se décida à avoir recours à une +ruse de guerre, et prononça fermement, avec autorité:</p> + +<p>—Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, +auprès du chef de la milice: dans une heure +il y aura ici un détachement de cavalerie. De force, +personne n'entrera impunément dans ma maison.</p> + +<p>—Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez +rien! Dieu est avec nous.</p> + +<p>Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il +frappa de toutes ses forces.</p> + +<p>La foule ne suivit pas son élan.</p> + +<p>—Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait +un paysan en touchant le coude du curé. Nous +sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas +l'or à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...</p> + +<p>Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que +l'on craignait plus que le diable, ne songeaient qu'à +s'éclipser inaperçus.</p> + +<p>—Il serait dans son droit si on avait fouillé la +terre de l'Église, mais ce n'est pas le cas! disaient +les uns.</p> + +<p>—Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...</p> + +<p>—Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, +répliquaient d'autres.</p> + +<p>—C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.</p> + +<p>Giovanni contemplait toujours la Vénus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une +lucarne. Le corps de marbre, encore taché de terre, +scintillait comme s'il se réchauffait après un long +séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de +la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole +dorée.</p> + +<p>Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.</p> + +<p>Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses +poches un goniomètre, un compas, et avec une +expression de curiosité tenace, calme et obstinée dans +ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur ses lèvres +serrées, il commença de mesurer les diverses parties +de ce corps superbe, en inclinant la tête de si près, +que sa longue barbe blonde caressait le marbre.</p> + +<p>«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, +avec une surprise effarée, ces doigts alertes et +impudents qui touchaient le corps de la déesse, glissaient +le long des membres, pénétrant tous les mystères +de la beauté, tâtant, examinant les moindres +sinuosités, invisibles à l'œil.</p> + +<p>Près de la porte de la villa, le nombre des paysans +diminuait à chaque instant.</p> + +<p>—Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous +craignez la milice et vous n'avez pas peur de la puissance +de l'Antechrist! pleurait le curé en tendant les +bras. «<i>Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet +et exponet.</i>» Ainsi parle le grand maître Anselme de +Cantorbery. «<i>Effodiet</i>,» entendez-vous? «L'Antechrist +déterrera les anciens dieux et de nouveau les +mettra au jour...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +Mais personne ne l'écoutait.</p> + +<p>—Quel terrible père Faustino nous avons! disait +en branlant la tête le sage meunier. Son âme ne tient +qu'à un fil dans son corps et voyez pourtant comme +il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...</p> + +<p>—On dit que l'idole est en argent.</p> + +<p>—En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et +elle est toute nue, l'impudique...</p> + +<p>—Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la +peine de se salir les mains avec une telle ordure.</p> + +<p>—Où vas-tu, Zaccheo?</p> + +<p>—Aux champs.</p> + +<p>—Bon travail! Moi je vais à mes vignes.</p> + +<p>Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! +Vous abandonnez votre pasteur! Mais savez-vous seulement, +maudite engeance satanique, que si je ne +priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la +poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre +maudit village serait exterminé par la colère de Dieu! +Oui, je vous quitterai, je secouerai de mes sandales +votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! Maudit le +pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos +enfants et vos petits-enfants! Je ne suis plus votre +père, je ne suis plus votre pasteur! Je vous renie! +Anathème!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio +Merula s'approcha de l'inconnu étrange.</p> + +<p>—Vous cherchez la proportion divine? demanda +Merula avec un sourire protecteur. Vous voulez ramener +la beauté à une formule mathématique?</p> + +<p>L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas +entendu la question, se replongea dans son travail.</p> + +<p>Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, +décrivant de régulières figures géométriques. +Avec un geste calme, l'inconnu appliqua le goniomètre +aux lèvres exquises d'Aphrodite,—ces lèvres +dont le sourire emplissait d'effroi le cœur de Giovanni,—compta +les divisions et les inscrivit dans un livre.</p> + +<p>—Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, +combien de divisions?</p> + +<p>—Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu +à contre-cœur. Ordinairement, pour calculer les proportions, +je divise la figure humaine en degrés, +parties, secondes et points. Chaque division représente +le douzième de la précédente.</p> + +<p>—Vraiment! dit Merula. Il me semble que la +dernière division est plus petite que l'épaisseur d'un +cheveu. Cinq fois la douzième partie!</p> + +<p>—Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +est la quarante-huit mille huit cent vingt-troisième +partie de la figure.</p> + +<p>Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:</p> + +<p>—On vivrait un siècle, on apprendrait pendant +un siècle. Jamais je n'aurais songé qu'on puisse +atteindre à une pareille exactitude.</p> + +<p>—Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son +interlocuteur.</p> + +<p>—Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, +savez-vous, en art, en beauté, tous ces calculs mathématiques... +Je dois avouer que je ne puis croire qu'un +artiste en plein enthousiasme, dominé par l'inspiration, +pour ainsi dire sous l'influence directe de +Dieu...</p> + +<p>—Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, +mais il est tout de même curieux de sentir...</p> + +<p>Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre +de divisions entre la naissance des cheveux et le +menton.</p> + +<p>«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut +sentir et mesurer. Quelle folie! Ou bien il ne sent et +ne comprend rien?...»</p> + +<p>Merula, désirant évidemment toucher au vif son +interlocuteur et faire naître une discussion, commença +à louer la perfection des anciens: combien il serait +profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait et +lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur +qui se perdit dans sa longue barbe:</p> + +<p>—Qui peut boire à la source ne boira pas dans la +coupe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +—Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou +bien alors si vous considérez les anciens comme la +coupe, où est la source?</p> + +<p>—La nature! murmura l'inconnu.</p> + +<p>Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, +il ne discuta plus, approuva avec condescendance. +Seul, son regard devenait de plus en plus impénétrable +et indifférent.</p> + +<p>Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors +l'inconnu désigna certains renfoncements dans le +marbre, renfoncements que l'on ne pouvait voir, qu'il +fallait découvrir à l'aide du toucher pour constater la +délicatesse du travail:—<i>moltissime dolcezze</i> suivant +l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa +tout le corps de la déesse.</p> + +<p>«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna +Giovanni. Mais s'il est accessible à une sensation, +comment peut-il mesurer et diviser par chiffres? +Qui est-ce?»</p> + +<p>—Messer, murmura Giovanni à l'oreille de +Merula, écoutez, messer Giorgio. Comment se nomme +cet homme?</p> + +<p>—Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. +Je t'avais oublié. Mais c'est ton idole. Comment +ne l'as-tu pas reconnu? C'est messer Leonardo da +Vinci.</p> + +<p>Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Ils rentraient à Florence.</p> + +<p>Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait +à côté de lui. Ils étaient seuls.</p> + +<p>Entre les racines noires et tortueuses des oliviers +se détachait l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles +sur leurs tiges.</p> + +<p>Le silence était profond comme il ne l'est qu'au +début du printemps.</p> + +<p>«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant +et trouvant intéressant le moindre détail dans +son compagnon.</p> + +<p>Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se +taisait et pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle +sous des sourcils roux, paraissaient froids et perçants. +Mais dans la conversation ils prenaient une expression +d'infinie bonté.</p> + +<p>La barbe blonde et longue, les cheveux blonds +également, épais et bouclés, lui donnaient un air +majestueux.</p> + +<p>Le visage avait une finesse presque féminine et la +voix, en dépit de la stature et de la corpulence, était +étrangement haute, très agréable, mais ne semblant +pas appartenir à un homme. La main très belle—à +la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +devinait une grande force—était délicate, les doigts +fins et longs comme ceux d'une femme.</p> + +<p>Ils approchaient des murs de la ville. A travers la +brume matinale, on apercevait la coupole de la cathédrale +et le Palazzo Vecchio.</p> + +<p>«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il +faut se décider et lui dire que je veux devenir son +élève.»</p> + +<p>A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, +observait le vol d'un jeune gerfaut qui, guettant une +proie,—canard ou héron dans le cours caillouteux du +Munione—tournait dans les airs lentement, également. +Puis il tomba rapidement comme une pierre, +en poussant un cri, et disparut derrière les cimes +des arbres. Léonard le suivit des yeux, sans laisser +échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre +attaché à sa ceinture et y inscrivit—probablement—ses +observations.</p> + +<p>Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans +la main droite, mais dans la gauche. Il pensa: +«gaucher» et se souvint des récits que l'on colportait +sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres +à l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait +lire que dans un miroir, non de gauche à droite +comme tout le monde, mais de droite à gauche +comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de +cacher ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu +et la nature.</p> + +<p>«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.</p> + +<p>Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +da Vinci: «Va chez lui si tu veux perdre ton âme: +c'est un hérétique et un athée.»</p> + +<p>Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, +qui, petit, faible, solitaire, poussait sur le sommet +de la colline et encore presque nu et frileux, +s'était, de confiance, vêtu de son habit de fête blanc +rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil +sur le fond bleu du ciel.</p> + +<p>Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son cœur se +débattait sous une étreinte lourde et vague.</p> + +<p>Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, +glissa vers lui un regard plein de bonté et murmura +ces paroles que Giovanni souvent se rappela:</p> + +<p>—Si tu veux être un artiste, repousse tout souci +et toute peine étrangers à ton art. Que ton âme soit +semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous +les mouvements, toutes les couleurs, en restant toujours, +elle, immobile, rayonnante et pure.</p> + +<p>Ils franchirent les portes de Florence.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin +même devait prêcher le frère Savonarole.</p> + +<p>Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les +voûtes sonores de Maria del Fiore. La foule emplissait +l'église. Des enfants, des femmes, des hommes +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +étaient séparés par des tentures. Sous les arcades +ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme +dans un bois. Et, en bas, quelques rayons de soleil +s'égrenant dans les sombres vitraux, tombaient en +une nappe multicolore sur les flots mouvants de la +foule, sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de +l'autel rougissaient les feux des trépieds.</p> + +<p>La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. +Tous les regards étaient fixés sur la chaire en +bois sculpté, érigée au centre même de l'édifice, +appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de +la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par +ses voisins:</p> + +<p>—Sera-ce bientôt? demandait un petit homme +écrasé par la foule, le visage pâle, tout en sueur, les +cheveux collés au front et retenus par une mince +lanière, menuisier de son état.</p> + +<p>—Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, +géant à larges épaules et à visage apoplectique. Il +y a, à San Marco, un moinillon nommé Maruffi, une +espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit +qu'il est temps, il vient. Dernièrement, nous avons +attendu quatre heures, nous croyions que le sermon +n'aurait pas lieu et tout à coup...</p> + +<p>—Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. +J'attends depuis minuit. Je suis à jeun, la tête me +tourne. Je n'ai même pas mâché une racine de pavot. +Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les +talons!...</p> + +<p>—Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +l'avance. Maintenant nous sommes trop loin de la +chaire, nous n'entendrons rien.</p> + +<p>—Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à +tonner, non seulement les sourds, mais encore les +morts l'entendront!</p> + +<p>—Il prophétisera aujourd'hui?</p> + +<p>—Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de +Noé...</p> + +<p>—Mais tout est terminé et il a donné l'explication +du mystère: la longueur de l'arche, c'est la foi; la +largeur, l'amour; la hauteur, l'espoir. «Hâtez-vous, +disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de Salut, tant +que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches +où elles se fermeront et combien pleureront ceux qui +ne se sont pas repentis!»</p> + +<p>—Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième +verset du sixième chapitre du Livre de la +Genèse.</p> + +<p>—Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, +la mer et la guerre.</p> + +<p>—Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, +au-dessus du village, des troupes infinies combattaient +dans le ciel et qu'on entendait le bruit des glaives et +des cuirasses...</p> + +<p>—Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de +Nunciata dei Servi on ait remarqué des gouttes de +sang?</p> + +<p>—Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure +chaque nuit de vraies larmes. Ma tante Lucia l'a vu +elle-même...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +—Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, +aie pitié de nous...</p> + +<p>Du côté des femmes se produisit une panique: +une petite vieille, trop serrée par ses voisines, venait +de s'évanouir. On essayait de la relever, de lui faire +reprendre les sens.</p> + +<p>—Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque +le chétif menuisier en épongeant son front.</p> + +<p>Et toute la foule se consumait en l'interminable +attente. Subitement les voix bruirent, grandirent, emplissant +la cathédrale.</p> + +<p>—Le voilà! le voilà!—Non, c'est Fra Domenico +da Peschia.—Oui, c'est lui!—Le voilà!</p> + +<p>Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire +un homme vêtu de l'habit noir et blanc des Dominicains, +le visage maigre et jaune comme de la cire, +les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.</p> + +<p>Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué +de la main gauche sur la balustrade et tendit la droite +crispée sur le crucifix. Puis, silencieux, il promena un +regard de feu sur la foule. Un tel silence régna, que +chacun put entendre les battements de son propre cœur.</p> + +<p>Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. +Il se taisait et l'attente devenait insupportable. Il semblait +qu'une minute de plus suffirait pour faire pousser +au public un cri d'horreur. Le calme devenait effrayant. +Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit l'assourdissant +et inhumain cri de Savonarole:</p> + +<p>—<i>Ecce ego adduco aquas super terram!</i> Voici que +j'amène les eaux sur la terre!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni +pâlit: il crut que la terre remuait, que les voûtes de +la cathédrale s'écroulaient et allaient l'ensevelir. A côté +de lui, le gros chaudronnier trembla comme une +feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit, +enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son +visage et ferma les yeux.</p> + +<p>Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination +qui s'emparait de ces milliers de gens et les entraînait, +comme l'ouragan emporte les feuilles mortes.</p> + +<p>Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes +de phrases parvenaient jusqu'à lui:</p> + +<p>—Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le +soleil est pourpre comme du sang séché. Fuyez! car +voici la pluie de feu et de lave et la grêle de pierres +rougies à blanc! <i>Fuge, o Sion, quæ habitas apud +filiam Babylonis!</i></p> + +<p>»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le +tourment de la guerre après la famine; la peste après +la guerre. Des tourments en tout et partout!</p> + +<p>»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer +les morts. Il y en aura tant dans vos maisons, que les +fossoyeurs parcourront les rues en criant: «Qui a des +morts?» et les empilant dans les charrettes, les amassant +en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront +criant: «Qui a des morts?» Et vous irez à leur rencontre +en disant: «Voici mon fils, voici mon frère, +voici mon mari.» Et ils iront plus loin, toujours criant: +«Qui a des morts»?</p> + +<p>»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +et des fêtes n'est plus. Vous êtes malades à mort. +Seigneur, tu es témoin que j'ai voulu soutenir ces +ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne +peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. +Je ne puis que pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, +miséricorde, Seigneur! O mon pauvre peuple! +ô Florence!»</p> + +<p>Il étendit les bras et murmura les derniers mots en +un souffle. Et appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, +exténué, il glissa à genoux et sanglota.</p> + +<p>Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, +lents et lourds, pesants et larges et toujours +plus triomphants et terribles, imitant la rumeur nocturne +de l'Océan.</p> + +<p>Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, +désespérée:</p> + +<p>—<i>Misericordia!</i></p> + +<p>Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des +épis sous le vent, vague par vague, rangée par rangée, +se serrant l'un contre l'autre comme des brebis effarées, +ils tombaient à genoux; et, s'unissant au rugissement +de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la cathédrale, +monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:</p> + +<p>—<i>Misericordia! misericordia!</i></p> + +<p>Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait +sur son dos le poids du gros chaudronnier écroulé sur +lui, lui soufflant dans le cou et pleurant. A côté, le +frêle menuisier hoquetait comme un enfant et poussait +de stridents:</p> + +<p>—Miséricorde! miséricorde!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour +de la science, de son désir de quitter fra Benedetto et +de s'adonner à la dangereuse et peut-être impie science +de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit sur la +colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme +coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, +et, tendant les bras vers le ciel il gémit:</p> + +<p>—Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. +Pardonne et aie pitié de moi!</p> + +<p>Et, au même instant, relevant son visage inondé de +pleurs, il aperçut toute proche, la silhouette majestueuse +de Léonard de Vinci. L'artiste, debout, +appuyé contre une colonne, tenait dans sa main +droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, +jetant de temps à autre un regard vers la +chaire, espérant probablement revoir une fois encore +la tête du prédicateur.</p> + +<p>Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule +matée par la terreur, Léonard avait conservé son +sang-froid. Dans ses yeux bleu pâle, sur ses lèvres +minces, serrées fermement comme chez les gens +habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non +pas la moquerie, mais la même expression de curiosité +avec laquelle il mesurait mathématiquement le +corps d'Aphrodite.</p> + +<p>Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, +la prière expira sur ses lèvres.</p> + +<p>Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le +pria de lui montrer son dessin. L'artiste tout d'abord +ne consentit pas, mais Giovanni le suppliait si +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +humblement qu'enfin Léonard l'emmena à l'écart +et lui tendit son livre.</p> + +<p>Giovanni vit une affreuse caricature.</p> + +<p>C'était, non pas le visage de Savonarole, mais +celui d'un vieux diable en habit de moine ressemblant +à Savonarole, épuisé par des tortures volontaires, +sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. +La mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des +rides sillonnaient les joues et le cou noir comme +celui d'un cadavre desséché; les sourcils arqués +se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication +têtue, presque méchante, était fixé vers le +ciel. Tout le côté sombre, terrible et dément, qui +asservissait le frère Savonarole à la puissance du +fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans +colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.</p> + +<p>Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de +Vinci: «<i>L'ingegno dell' pittore vuol essere a similitudine +del specchio...</i>» L'âme de l'artiste doit être +semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous +les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, +immobile, rayonnante et pure.</p> + +<p>L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard +et il sentit que, même s'il était voué à la +perdition éternelle, même s'il avait la certitude que +Léonard était le serviteur de l'Antechrist—il pouvait +quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le +ramènerait à cet homme—auquel il devait être +attaché jusqu'à sa fin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Deux jours plus tard, dans la maison de messer +Cipriano Buonaccorsi, occupé en ce moment par +d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour cette +cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, +Grillo accourut porteur de nouvelles alarmantes. Le +curé Faustino, après avoir quitté San Gervasio, s'était +rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là il +avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres +célestes, avait réuni les hommes de la commune, +forcé les portes de la villa Buonaccorsi, battu le jardinier +Strocco, ligotté les hommes préposés à la garde +de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la +vieille prière d'exorcisme: <i>Oratio super effigies vasaque +in loco antiquo reperta.</i> Dans cette prière prononcée +sur les statues et les objets découverts dans les +antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer de +l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et +de les transformer pour l'utilité du culte chrétien—Au +nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit—<i>ut +omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis utenda, +per Christum Dominum nostrum!</i></p> + +<p>On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans +un four et en ayant préparé une chaux vive, on en +avait enduit les murs du cimetière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, +Giovanni se sentit décidé. Le même jour il se rendit +chez Léonard et le pria de l'admettre au nombre de +ses élèves.</p> + +<p>Léonard l'accepta.</p> + +<p>Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, +que Charles VIII, roi très chrétien de France, à la +tête d'une formidable armée, s'avançait à la conquête +de Naples, de la Sicile, peut-être même de Rome +et de Florence.</p> + +<p>La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient +en cette venue la réalisation des prophéties de Savonarole: +les tourments se déchaînaient, le glaive de +Dieu s'abattait sur l'Italie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<p class="center"><b>ECCE DEUS—ECCE HOMO</b></p> + +<p class="center"><b>1494.</b></p> + +<div class="font90"> +<p class="left65">«Voilà l'homme!».</p> + +<p class="right">Jean <span class="smcap">XIX</span>, 5.</p> + +<p class="left65">«Voilà le Dieu!».</p> + +<p class="right">(<i>Epitaphe du mausolée de Francesco Sforza</i>.)</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air +qui frappe la chose.—<i>Tanta forza si fa colla cosa +incontro all'aria, quanto l'aria alla cosa.</i>—Tu vois +que le battement des ailes contre l'air fait soutenir +l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié. +Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, +emplir les voiles gonflées et faire courir le navire lourdement +chargé. Par ces preuves tu peux comprendre +que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre +et s'élever au-dessus de lui<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C. A. 372 v<sup>o</sup>, 1158 v<sup>o</sup>; 7 P. R., II § 1126.]</p> +</div> + +<p>Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans +auparavant dans un de ses vieux cahiers. A côté, il +avait dessiné l'appareil: un timon auquel, à l'aide de +tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises en +mouvement par des cordes.</p> + +<p>Cette machine maintenant lui paraissait difforme et +disgracieuse.</p> + +<p>Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La +carcasse de l'aile était formée de cinq doigts comme +la main d'un squelette; un procédé ingénieux fléchissait +les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des +lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés +à un levier, réunissaient les doigts. L'aile se relevait au +moyen d'une bielle. Le taffetas amidonné interceptait +l'air, ainsi qu'une palme de patte d'oie s'étendait et +se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, imitaient +l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante +brasses, leur montée de huit. Se rejetant en arrière +elles donnaient la marche en avant; s'abaissant, elles +élevaient la machine. L'homme debout passait ses +pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes +en agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand +gouvernail garni de plumes, qui jouait le rôle de la +queue d'un oiseau.</p> + +<p>«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute +d'élan. Vois le martinet: s'il est posé à terre il ne peut +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +s'élever parce qu'il a les jambes courtes. Voilà pourquoi +deux échelles pour remplacer les pattes.»</p> + +<p>Léonard savait par expérience que la perfection +d'une machine exigeait l'élégance et les justes proportions +observées dans toutes les parties: l'aspect bête +des échelles froissait l'inventeur.</p> + +<p>Il se plongea dans des déductions mathématiques, +chercha l'erreur et ne put la trouver. Et +tout à coup il raya d'un trait la page pleine de +chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «<i>Non +è vero</i>, pas exact», et ajouta en biais, d'une grosse +écriture énervée, son juron favori: «<i>Satanasso!</i>—Au +diable!»</p> + +<p>Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. +L'imperceptible erreur prenait des proportions inquiétantes.</p> + +<p>La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, +agaçant les yeux. Le chat, ayant achevé son somme, +sauta sur la table de travail, s'étira, fit le gros dos et +commença de jouer avec un oiseau empaillé rongé par +les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du +vol. Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit +tomber et miaula plaintivement.</p> + +<p>—Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais +ne me gêne pas.</p> + +<p>Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des +étincelles crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia +ses pattes de velours, s'étala majestueusement, ronronna +et fixa sur son maître ses prunelles vertes +pleines de morbidesse et de mystère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, +les divisions, les racines cubiques et carrées.</p> + +<p>La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.</p> + +<p>Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un +mois n'était même pas sorti, occupé de sa machine +volante.</p> + +<p>Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la +croisée ouverte, égrenant par instants sur la table leurs +fleurs délicates et odorantes. Le clair de lune, adouci +par des brouillards roux à reflets de nacre, tombait +dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la +chandelle.</p> + +<p>La pièce était encombrée de machines, d'appareils +d'astronomie, de physique, de chimie, d'anatomie. +Des roues, des leviers, des ressorts, des hélices, des +timons, des pistons et autres accessoires mécaniques—en +cuivre, en acier, en verre—pareils à des membres +de monstres ou d'insectes géants, saillaient de +l'ombre, s'enchevêtrant. Ici, une cloche de plongeur, +le cristal irisé d'un appareil d'optique représentant un +œil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, +un crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, +un fœtus grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins +en forme de barque pour marcher sur l'eau et, +à côté, transfuge de l'atelier de peinture, une charmante +tête en terre grise, tête de jeune vierge ou +d'ange au sourire malicieux et triste.</p> + +<p>Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, +des charbons rougissaient encore sous les cendres.</p> + +<p>Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +plafond, s'étendaient les ailes de la machine, +l'une encore nue, l'autre recouverte de la membrane. +Entre les ailes, par terre, étendu tout de son long, la +tête renversée, était couché un homme surpris par le +sommeil durant son travail. Dans la main droite, +il tenait encore une écope de fer d'où s'échappait +l'étain. Une des ailes appuyait l'extrémité de sa carcasse +sur la poitrine du dormeur dont la respiration +la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était +vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de +la chandelle, la machine, avec cet homme affalé entre +ses ailes, semblait une gigantesque chauve-souris prête +à s'envoler.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison +de Léonard, aux environs de Milan, entre la forteresse +et le couvent de Maria delle Grazie, monta le +parfum des légumes et des herbes, telles que la mélisse, +la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, +les hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le +vivier voisin, les canards barbottaient et criaient joyeusement.</p> + +<p>La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans +l'atelier, s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient +deux: Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +copiait une figure anatomique. Salaino enduisait d'albâtre +une planche de tilleul. C'était un joli adolescent, +aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés—le favori du +maître auquel il servait de modèle pour les anges.</p> + +<p>—Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que +messer Leonardo aura bientôt terminé sa machine?</p> + +<p>—Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de +chansonnette, et retroussant les revers de satin brodés +d'argent de ses nouveaux souliers. L'année dernière +il a passé deux mois dessus, et il n'en est rien advenu +que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait +voulu voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, +plus il s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon +âne qui grimpe sur le toit, qui s'enveloppe de vessies +de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève les +ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à +coup, Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe +dans un tas de fumier. Le lit était doux, il ne s'est +point fait de mal, mais toutes les vessies ont éclaté +ensemble, produisant un bruit semblable à une salve +d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, +pendant que notre nouvel Icare se débattait dans +son fumier, sans en pouvoir sortir!</p> + +<p>A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, +Cesare da Lesto, un homme qui n'était plus jeune, au +visage bilieux, au regard intelligent et méchant. Dans +une main il tenait un morceau de pain et une tranche +de jambon, dans l'autre un verre de vin.</p> + +<p>—Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. +Et le jambon n'est qu'une semelle. N'est-ce pas +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +extraordinaire de toucher deux mille ducats d'appointements +par an et de nourrir les gens avec de +pareilles ordures!</p> + +<p>—Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui +est sous l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.</p> + +<p>—J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une +nouveauté? s'étonna Cesare en regardant l'élégant +béret de Salaino, en velours pourpre rehaussé d'une +plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas +à dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis +un mois on ne peut acheter un nouveau jambon. +Marco jure que le maître n'a pas un centime, que +tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous +à jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de +cadeaux les petits favoris! Comment n'as-tu pas honte, +Andrea, d'accepter des cadeaux des étrangers, car +messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu +n'es plus un enfant...</p> + +<p>—Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, +vous m'avez promis de m'expliquer une loi de +perspective. Attendre le maître est inutile; il est trop +occupé par sa machine...</p> + +<p>—Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons +tous sur cette machine, que le diable emporte! Du +reste, si ce n'est une chose, ce sera une autre. Je me +souviens, au moment où nous travaillions à la <i>Sainte +Cène</i>, le maître subitement s'enthousiasma pour une +nouvelle machine à préparer la mortadelle. Et la tête +de l'apôtre Jacques le Majeur resta inachevée, attendant +le perfectionnement du hachis. Une de ses meilleures +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +madones est restée abandonnée dans un coin de l'atelier, +pendant qu'il inventait un tournebroche automatique +pour cuire d'une façon impeccable les chapons +et les cochons de lait... Et cette merveilleuse découverte +de la lessive à la fiente de poule! Croyez-moi, +il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo +ne s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour +se débarrasser de la peinture.</p> + +<p>Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces +se crispèrent en un mauvais sourire:</p> + +<p>—Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens +semblables! murmura-t-il.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus +de sa table de travail.</p> + +<p>Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna +dans la chambre, se heurta au plafond et +aux murs, et enfin se prit dans l'aile de la machine +comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en +sortir.</p> + +<p>Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec +précaution, la prit dans sa main, embrassa sa petite +tête noire et lui donna la volée.</p> + +<p>L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri +heureux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa +Léonard en la suivant d'un regard envieux. Puis il +contempla sa machine avec dépit et dégoût.</p> + +<p>L'homme qui dormait s'éveilla.</p> + +<p>C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien +fondeur florentin, nommé Zoroastro ou plutôt Astro +da Peretola. Il sauta et se frotta son œil unique, +l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme +géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, +ressemblait à un cyclope.</p> + +<p>—J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en +secouant sa tête chevelue. Que le diable m'emporte! +Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous pas éveillé? Je +me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler +demain matin...</p> + +<p>—Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. +Ces ailes ne valent rien.</p> + +<p>—Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, +je ne retoucherai rien à cette machine. Que d'argent, +que de peines! Et de nouveau tout s'en va en fumée! +Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un +homme, même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi +de les essayer une fois... Au-dessus de +l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour un plongeon... +je ne me noierai pas...</p> + +<p>Il croisa ses mains, suppliant.</p> + +<p>Léonard secoua négativement la tête.</p> + +<p>—Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus +tard.</p> + +<p>—Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +maintenant? Vraiment, messer, aussi vrai qu'il y a +un Dieu au ciel, je volerai.</p> + +<p>—Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...</p> + +<p>—J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! +Elle ne sert qu'à vous troubler. Que d'années +nous nous surmenons! L'âme en est malade. +Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à +fumier—Dieu me pardonne!—ignoble et sale, +peut voler, et les hommes rampent comme des vers? +N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, +les ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne +bénédiction, je prendrais mon élan et je m'envolerais!</p> + +<p>Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son +visage rayonna.</p> + +<p>—Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai +eu aujourd'hui!</p> + +<p>—Tu volais encore?</p> + +<p>—Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. +Je me tenais au milieu de la foule dans un lieu +inconnu. Tout le monde me regarde, me montre au +doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je +saute, j'agite mes bras tant que je peux et je commence +à monter. Au début je peinais comme si j'avais une +montagne sur les épaules. Puis, peu à peu, je me +sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer +contre le plafond. Et tout le monde de crier: +«Regardez, il vole!» Comme un oiseau je passe par +la croisée et je monte toujours plus haut et plus haut +vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis gai +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me +dis-je. En avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! +Et il ne faut pour cela aucune machine!»</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par +un galop rapide dans l'escalier. La porte s'ouvrit +toute grande, livrant passage à un homme, la tignasse +rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert de +taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco +d'Oggione. Il grondait, battait et tirait par l'oreille +un gamin malingre d'une dizaine d'années.</p> + +<p>—Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, +vaurien! Je te ferai passer les talons par ton gueuloir, +chenapan!</p> + +<p>—Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.</p> + +<p>—Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles +en argent de dix florins chacune, au moins. Il a pu +en engager déjà une et il a perdu l'argent aux osselets; +l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son +vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer +une véritable correction, telle qu'il la méritait +et le démon m'a mordu la main au sang!</p> + +<p>Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par +les cheveux. Léonard intervint, lui arracha l'enfant +des mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de +clés—il avait chez Léonard l'emploi de caissier—les +jeta sur la table en criant:</p> + +<p>—Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis +pas sous le même toit que les vauriens et les voleurs. +Ou lui, ou moi!</p> + +<p>—Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! +tâchait de concilier le maître.</p> + +<p>Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et +une grosse femme, la cuisinière Mathurine. Elle +revenait du marché et tenait encore à la main son +panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et +de filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, +la cuisinière agita les bras et se mit à jaser si vite et +sans arrêt, qu'on aurait cru une chute de pois secs +tombant d'un sac percé.</p> + +<p>Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son +étonnement que Léonard tolérât dans sa maison ce +«païen» de Jacopo, capable des plus cruelles polissonneries. +N'avait-il pas dernièrement, avec une +pierre, blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le +chien de la maison, détruit les nids d'hirondelles dans +l'écurie, et son plaisir favori n'était-il pas d'arracher +les ailes aux papillons pour savourer leurs souffrances?</p> + +<p>Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis +des regards sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. +Son visage pâle et joli était impassible. Il ne pleurait +pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, ses +yeux méchants exprimaient une timide prière.</p> + +<p>Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +pour ce démon qui rendait à tout le monde +la vie insupportable.</p> + +<p>—Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom +de Dieu! suppliait Léonard, avec une étrange lâcheté, +une faiblesse impuissante devant cette révolte familiale.</p> + +<p>Cesare riait et murmurait, malveillant:</p> + +<p>—Cela vous fait mal au cœur à regarder!... Il ne +sait même pas avoir raison d'un gamin!...</p> + +<p>Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent +dispersés un à un, Léonard appela Beltraffio et lui +dit affablement.</p> + +<p>—Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. +J'y vais. Veux-tu m'accompagner?</p> + +<p>L'élève rougit de plaisir.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se +dressait au centre. Léonard se débarbouilla. En dépit +de ses deux nuits d'insomnie, il se sentait frais, gai +et dispos.</p> + +<p>Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté +pâle, presque sous-marine. Léonard aimait ce genre +d'éclairage pour travailler. Tandis qu'ils se trouvaient +près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. Dans ses +mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +—Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, +voici pour vous...</p> + +<p>Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la +boîte dormait une gigantesque araignée.</p> + +<p>—J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle +s'était cachée dans une fente de roche. Trois jours +je l'ai guettée. Elle est venimeuse.</p> + +<p>La figure de l'enfant s'anima soudain.</p> + +<p>—Et si vous la voyiez manger des mouches... ça +fait peur!</p> + +<p>Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. +L'araignée se précipita sur sa proie, la saisit dans ses +pattes velues et la victime se débattit, bourdonna.</p> + +<p>—Regardez, elle mange, elle mange! murmurait +le gamin, frissonnant de plaisir.</p> + +<p>Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle +et sur ses lèvres tremblait un sourire incertain.</p> + +<p>Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. +Et tout à coup il sembla à Giovanni qu'ils +avaient tous deux la même expression, comme si, +malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils +s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.</p> + +<p>Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la +boîte et dit:</p> + +<p>—Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, +peut-être voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat +drôlement avec les autres araignées.</p> + +<p>Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva +des yeux suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, +frémirent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +—Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes +pas fâché contre moi? Sinon, je m'en irai, il y a +longtemps que je pense que je dois le faire. Ce n'est +pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce qu'ils +peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien +que je vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants +autant que moi, mais ils dissimulent et moi +je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai seul. Ce sera +mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...</p> + +<p>Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, +qui répéta plus bas encore:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous +laisserai ma petite boîte en souvenir. L'araignée vivra +longtemps. Je prierai Astro de la nourrir...</p> + +<p>Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.</p> + +<p>—Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera +et moi je ne suis pas fâché. Va, et à l'avenir ne fais +de mal à personne.</p> + +<p>Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels +luisait non la reconnaissance, mais l'étonnement, +presque de la peur.</p> + +<p>Léonard lui répondit par un calme sourire et +caressa ses cheveux, comme s'il devinait l'éternel +mystère de ce cœur créé par la nature pour le mal et +inconscient de sa malfaisance.</p> + +<p>—Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.</p> + +<p>Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, +de potagers et de vignes, et se dirigèrent vers le +monastère de Maria delle Grazie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à +une grande tristesse, car il n'avait pu payer au +maître la pension convenue de six florins par mois. +Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas un +centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté +l'argent à fra Benedetto. Le moine ne pouvait +lui donner davantage. Giovanni avait hâte de s'excuser.</p> + +<p>—Messer, commença-t-il timide et rougissant, +nous sommes aujourd'hui le quatorze et je paie le +dix, d'après nos conventions. Je suis très confus... +mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous +bien attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula +m'a promis des copies...</p> + +<p>Léonard le regarda étonné:</p> + +<p>—Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! +Comment n'as-tu pas honte de parler de choses +pareilles?</p> + +<p>D'après l'air confus de son élève, les inhabiles +reprises de ses vieux souliers, l'usure de ses vêtements, +il avait compris que Giovanni était misérable.</p> + +<p>Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. +Mais peu après, avec une feinte indifférence, il fouilla +dans sa poche, en retira une pièce d'or et dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +—Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à +dessin, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie +rouge et des pinceaux en putois. Tiens, prends.</p> + +<p>—Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous +d'achats. Je vous rapporterai la monnaie...</p> + +<p>—Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas +de sottises. Tu rendras quand tu voudras. Et à partir +de maintenant, je te défends de penser à ces questions +d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?</p> + +<p>Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes +embrumées des mélèzes qui encadraient les berges de +Naviglio Grande, le canal droit comme une flèche:</p> + +<p>—As-tu observé, Giovanni, comme les arbres +prennent, dans un léger brouillard, une teinte bleutée +et dans un brouillard dense combien ils deviennent +d'un gris tendre?</p> + +<p>Il fit encore quelques observations sur la différence +des ombres projetées par les nuages sur les montagnes +nues en hiver et couvertes de végétation en +été.</p> + +<p>Puis, se tournant vers son élève:</p> + +<p>—Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais +avare... Je suis prêt à tenir le pari que j'ai deviné +juste. Quand nous avons parlé, toi et moi, du paiement +mensuel que tu devais me faire, tu as dû +remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit +dans mon livre tout ce dont nous étions convenu. +Seulement, vois-tu? il faut que tu saches que c'est une +habitude héréditaire que je tiens probablement de mon +père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et le plus +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. +Parfois je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai +inscrites! Je peux dire exactement combien m'a coûté +le nouveau béret d'Andrea Salaïno; mais où passent +des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, Giovanni, +ne prête pas attention à ma stupide habitude. +Si tu as besoin d'argent, prends et crois que je te +le donne, comme un père à son fils.</p> + +<p>Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout +de suite, Giovanni sentit son cœur allégé et joyeux.</p> + +<p>En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, +le maître expliqua que non seulement chaque arbre, +mais encore chaque feuille avait sa forme particulière, +unique, comme chaque individu avait son +visage.</p> + +<p>Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même +bonté qu'il avait mise à parler de sa misère, comme si +le maître avait pour tout ce qui vivait la perspicacité +d'un voyant.</p> + +<p>Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre +de mûriers émergea l'église du monastère dominicain, +Santa Maria delle Grazie, bâtie en briques, +rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une +large coupole lombarde pareille à une tente, décorée +d'ornements en terre cuite—œuvre du jeune Bramante. +Ils pénétrèrent dans le réfectoire du couvent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>C'était une grande salle longue, très simple, aux +murs blanchis à la chaux, au plafond à poutrelles en +chêne sombre. L'atmosphère était saturée de chaude +humidité, d'encens et du fumet rance des plats maigres. +Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait +la table du Père supérieur, flanquée de chaque +côté par les longues et étroites tables des moines.</p> + +<p>Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement +d'une mouche sur les vitres jaunes de +poussière. De la cuisine s'échappait un bruit de voix, +de poêle et de casserole. Dans le fond du réfectoire, +en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage +recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette +toile cachait <i>la Sainte Cène</i> à laquelle le maître travaillait +depuis plus de douze ans.</p> + +<p>Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en +bois dans lequel il enfermait ses dessins, ses pinceaux +et ses couleurs, en retira un petit livre latin, criblé +de notes dans les marges, le tendit à son élève en +disant:</p> + +<p>—Lis le treizième chapitre de Jean.</p> + +<p>Puis il souleva le drap.</p> + +<p>Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut +la sensation que ce n'était pas une peinture qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +voyait sur le mur, mais la continuation du réfectoire. +Il lui semblait qu'une autre chambre s'était ouverte +devant lui et que la lumière du jour s'était fondue +avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus +des cimes bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers +les trois fenêtres de cette nouvelle salle qui, aussi +simple que celle du monastère, mais couverte de tapis, +paraissait plus intime et plus mystérieuse.</p> + +<p>La longue table représentée sur le tableau était +pareille à celle des moines; une nappe identique +nouée aux quatre coins la recouvrait et gardait encore +la trace des plis fraîchement défaits.</p> + +<p>Et Giovanni lut dans l'Évangile:</p> + +<p>«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que +l'heure était venue pour lui de quitter ce monde pour +joindre son Père, voulut jusqu'à la fin rester avec +ceux qu'il avait aimés en ce monde.</p> + +<p>»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré +à Judas Iscariote de le trahir, son âme s'indigna +et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en vérité, l'un +de vous me trahira.»</p> + +<p>»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas +de qui il parlait.</p> + +<p>»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur +son épaule. Simon-Pierre lui fit signe de demander +de qui il parlait. Et il demanda: «Seigneur, qui +est-ce?»</p> + +<p>»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain +après l'avoir trempé.» Et trempant le pain il le +tendit à Judas Simon Iscariote.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en +lui.»</p> + +<p>Giovanni contempla le tableau.</p> + +<p>Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie +si intense, qu'il lui semblait entendre leurs voix, voir +le fond de leurs âmes troublées par la chose la plus +horrible et incompréhensible qui fût: la conception +du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni +fut particulièrement frappé par les expressions de +Judas, de Jean et de Pierre. La tête de Judas n'était +pas encore peinte; on ne voyait que le corps rejeté +en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse +où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé +la salière, et le sel s'était répandu.</p> + +<p>Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, +il tenait un couteau dans sa main droite, la gauche +posée sur l'épaule de Jean, et demandait au disciple +préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa vieille +tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de +cette jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, +en devinant les souffrances inévitables et la mort du +Maître: «Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre? +Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ +se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la +soie, ses mains humblement croisées, son visage ovale, +tout respirait en lui la pureté et la tranquillité célestes. +Seul parmi les disciples, il ne souffrait plus, ne s'effrayait +plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée +la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, +Père, en moi, et moi en toi.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +Giovanni regardait et songeait:</p> + +<p>«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, +j'ai presque cru la calomnie! L'homme qui a créé cela +serait un athée? Mais qui donc serait plus rapproché +du Christ, que lui!»</p> + +<p>Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères +touches de pinceau, le maître prit un morceau de fusain +pour essayer l'esquisse de la tête de Jésus. Mais l'esquisse +venait mal. Après avoir songé pendant dix ans à cette +tête, il se sentait incapable d'en fixer les contours. Et +maintenant, comme toujours, devant la place blanche du +tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, +l'artiste sentait son impuissance et son irrésolution.</p> + +<p>Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge +humide et se plongea dans une de ces méditations qui +duraient parfois des heures entières.</p> + +<p>Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de +Léonard et vit que son visage sombre, morne, presque +vieilli, exprimait une obstinée concentration de pensée +proche du désespoir. Mais celui-ci en rencontrant le +regard de son élève, lui demanda:</p> + +<p>—Qu'en dis-tu, mon ami?</p> + +<p>—Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, +plus beau que tout ce qui existe en ce monde. Et personne +n'a compris cela, hors vous. Mais je n'arrive +pas à exprimer...</p> + +<p>Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta +plus bas, craintivement:</p> + +<p>—Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage +de Judas au milieu de tous ceux-ci?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin +et le lui tendit.</p> + +<p>C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, +l'expression n'en était même pas méchante—pleine +seulement d'infinie tristesse et d'amertume.</p> + +<p>Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de +Jean.</p> + +<p>—Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est +dit: «Satan entra en lui.» Il était peut-être plus +savant que les autres, mais il n'a pas pratiqué le précepte: +«Que tous soient égaux.» Il voulait être seul...</p> + +<p>Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant +la livrée des chauffeurs de la cour entra en ce moment +dans le réfectoire.</p> + +<p>—Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous +vous avons cherché partout... De la part de la +duchesse, maître, pour affaire urgente.</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au +palais, ajouta respectueusement le chauffeur.</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne +fonctionnent pas dans la salle de bains, et ce matin, +comme un fait exprès, à peine la duchesse se fut-elle +plongée dans la baignoire pendant une absence de +sa servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. +Heureusement, la duchesse a pu sortir à temps... +Messer Ambrosio da Ferrari est fort mécontent et se +plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti Votre +Excellence de leur mauvais fonctionnement.</p> + +<p>—Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +trouver Zoroastro, il arrangera tout cela en une demi-heure.</p> + +<p>—J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...</p> + +<p>Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, +mais ayant jeté un regard sur la place blanche de la +tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, fit de la main un +geste dépité, comme s'il avait compris que cette fois +encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs +et descendit de l'échafaudage.</p> + +<p>—Allons, tant pis! Viens me chercher dans la +grande cour du palais, Giovanni. Cesare te conduira. +Je vous attendrai près du Colosse.</p> + +<p>Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco +Sforza.</p> + +<p>Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement +se retourner vers son œuvre, comme s'il eût +été heureux du prétexte pour abandonner son travail, +le maître suivit le chauffeur pour réparer les tuyaux +de la salle de bains ducale.</p> + +<p>—Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à +Beltraffio. C'est possible que cela soit surprenant, tant +qu'on n'a pas compris...</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu +trouveras toi-même. En attendant, pâme-toi...</p> + +<p>—Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.</p> + +<p>—Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras +pas et que tu ne maudiras pas la vérité. Pourtant, je +sais à l'avance tout ce que tu diras—je ne discuterai +pas. Certes—c'est une grande œuvre. Aucun maître +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la +perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! +tout est copié d'après nature; le moindre ride sur les +visages, le plus petit pli de la nappe. Mais la vie +manque. Dieu est absent et le sera toujours. Tout est +mort, à l'intérieur—l'âme n'y existe pas! Regarde +seulement, Giovanni, quelle régularité mathématique, +quel triangle parfait: deux contemplatifs, deux actifs +et le Christ pour point central. Vois à droite, le +contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal parfait—Judas; +leur différence, la justice—Pierre. Et à côté +le triangle actif—André, Jacques le Mineur, +Barthélemy.—A gauche du centre, de nouveau des +contemplatifs—l'amour, Philippe; la foi, Jacques +le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle +actif! La géométrie en guise d'inspiration, la mathématique +remplaçant la beauté! Tout est réfléchi, +calculé, mâché par le raisonnement, examiné jusqu'au +dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La +raillerie sous les choses saintes!</p> + +<p>—O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais +peu le maître! Et pourquoi le détestes-tu ainsi?</p> + +<p>—Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se +retournant, un sourire sarcastique sur les lèvres.</p> + +<p>Dans son regard brilla une haine si inattendue, que +Giovanni involontairement baissa les yeux.</p> + +<p>—Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau +n'est pas achevé: le Christ manque.</p> + +<p>—Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es +certain? Nous verrons! Mais souviens-toi de mes +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais la <i>Sainte +Cène</i>, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, +parce que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à +beaucoup de choses à l'aide de la mathématique, de +la science et de l'expérience, mais non pas à tout. +Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il +ne pourra jamais franchir, malgré toute sa science!</p> + +<p>Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le +palais Castello di Porta Giovia.</p> + +<p>—En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, +dit Beltraffio. Judas existera... il existe...</p> + +<p>—Allons donc? Où?</p> + +<p>—Je l'ai vu moi-même.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...</p> + +<p>—A toi?... Ah!</p> + +<p>Cesare regarda son compagnon et lentement comme +en un effort:</p> + +<p>—Et... c'est bien? dit-il.</p> + +<p>Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne +répliqua rien et durant tout le chemin, il ne parla plus, +plongé en une profonde méditation.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le +Battifronte (le pont-levis) entrèrent dans la tourelle du +sud Terre di Filarete entourée de tous côtés par des +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +fossés pleins d'eau. Il y faisait sombre, étouffant; cela +sentait la caserne, le pain, le fumier et la soupe +d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un +langage cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. +Cesare avait le mot de passe. Mais Giovanni, +inconnu, fut sérieusement examiné et dut inscrire son +nom sur le livre du corps de garde.</p> + +<p>Après un second pont, où on les examina à nouveau, +ils atteignirent la place intérieure du palais, déserte, la +Piazza d'Arme.</p> + +<p>Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour +crénelée dite de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du +<i>Fossato Morto</i>. A droite se trouvait l'entrée de la cour +d'honneur, <i>Corte Ducale</i>; à gauche l'imprenable citadelle +de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au milieu de la +cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de +petits appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà +assombris par le temps et de place en place couverts +de lichen jaune. Au-dessus se dressait une statue +équestre, le Colosse, haut de douze coudées, œuvre +de Léonard de Vinci.</p> + +<p>Le coursier gigantesque en argile vert foncé se +détachait sur le ciel. Cabré, il foulait un guerrier sous +ses sabots.</p> + +<p>Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le +grand condottiere Francesco Sforza, l'aventurier qui +vendait son sang pour de l'argent, moitié soldat, moitié +brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne, +il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé +comme un renard, et grâce à ses crimes, à ses exploits, +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +à sa sagesse, il était mort sur le trône des ducs de +Milan.</p> + +<p>Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.</p> + +<p>Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans +les yeux terribles, pleins de voracité vigilante, le calme +indifférent du fauve repu. Au pied du mausolée il vit, +gravées de la main même de Léonard, ces deux +strophes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Expectant animi molemque futuram</i></p> +<p><i>Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!</i></p> +</div></div> + +<p>Les deux derniers mots le frappèrent: <i>Ecce deus!</i> +Voici le dieu!</p> + +<p>—Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement +et le Colosse, et la victime transpercée par la +lance du triomphateur, de Sforza l'oppresseur.</p> + +<p>Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa +Maria delle Grazie, des cimes bleutées de Sion, du +charme céleste de Jean et du calme de la dernière +soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: <i>Ecce homo!</i> +Voici l'homme!</p> + +<p>Léonard s'approcha de lui.</p> + +<p>—J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on +m'appellerait encore au palais les tuyaux des cuisines +sont abîmés et fument. Il faut partir inaperçus.</p> + +<p>Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage +était pâle.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends +pas comment vous avez pu créer ce Colosse et +la Sainte-Cène en même temps?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +Léonard le regarda avec une indulgente surprise.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu ne comprends pas?</p> + +<p>—O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? +Ce n'est pas possible... ensemble...</p> + +<p>—Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide +à exécuter l'autre. Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène +me viennent précisément au moment où je travaille +à ce Colosse, et quand je suis au monastère, +j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je +les ai commencés ensemble. Je les terminerai de même.</p> + +<p>—Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, +c'est impossible! s'écria Beltraffio, ne sachant comment +exprimer sa pensée, et sentant son cœur s'indigner de +cette insupportable contradiction: C'est impossible!... +impossible!</p> + +<p>—Pourquoi? demanda le maître en souriant.</p> + +<p>Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant +le regard calme et étonné de Léonard, il songea +qu'il était inutile d'achever sa pensée parce que le +maître ne comprendrait pas.</p> + +<p>«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, +il me semblait que je l'avais deviné. Et voilà +que de nouveau je l'ignore. Qui est-il? Auquel des +deux a-t-il dit dans le fond de son cœur: «Voilà le +dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu +dans le cœur de Léonard?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni +en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur +un banc, sous l'auvent couvert de vigne.</p> + +<p>La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. +Derrière Giovanni s'élevait le mur de la maison; en +face, les écuries; à gauche, une grille donnant sur la +grande route qui conduisait à Porta Vercellina; à droite, +la clôture toujours fermée à clef d'un petit jardin dans le +fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où personne +n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.</p> + +<p>La nuit était calme, chaude et humide. La lune +éclairait vaguement l'épais brouillard.</p> + +<p>Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la +route. Le volet d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un +homme se pencha et demanda:</p> + +<p>—Monna Cassandra?</p> + +<p>—C'est moi. Ouvre.</p> + +<p>Astro sortit de la maison et ouvrit.</p> + +<p>Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, +sous les rayons de la lune, la teinte verdâtre du brouillard, +pénétra dans la cour.</p> + +<p>Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis +ils passèrent devant Giovanni, caché par l'ombre de +la vigne, sans le remarquer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.</p> + +<p>Son visage était étrange, indifférent, impassible +comme celui des statues antiques: un front bas, des +sourcils droits; un tout petit menton et des yeux +jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui +frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; +duveteux, légers, ils ressemblaient aux serpents de +Méduse, entourant la tête d'une auréole noire qui +faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges, +les yeux jaunes plus transparents.</p> + +<p>—Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du +frère Angelo? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé +par le pape pour déraciner les hérésies et les magies +noires... Quand on entend ce que disent les Pères +inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que Dieu +nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez +prudente. Prévenez votre tante...</p> + +<p>—Mais elle n'est pas ma tante!</p> + +<p>—N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle +vous vivez.</p> + +<p>—Et tu crois, forgeron, que nous sommes des +sorcières?</p> + +<p>—Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a +clairement prouvé qu'il n'existait pas de sorcellerie +et qu'elle ne pouvait pas exister, d'après les lois de +la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à rien.</p> + +<p>—A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, +ni à Dieu?</p> + +<p>—Ne riez pas! C'est un homme juste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +—Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle +bientôt prête?</p> + +<p>Le forgeron agita les bras.</p> + +<p>—Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.</p> + +<p>—Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! +Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne sont +créées que pour détourner l'attention? Messer Leonardo, +je suppose, vole depuis longtemps...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Mais... comme moi.</p> + +<p>Il la regarda songeur.</p> + +<p>—Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?</p> + +<p>—Et comment les autres me voient-ils alors? Ne +te l'a-t-on pas dit?</p> + +<p>Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.</p> + +<p>—J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des +savants qui ne croyez pas aux miracles, mais à la +mécanique!</p> + +<p>Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:</p> + +<p>—Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. +Le frère Angelo pourrait se mêler de nos affaires. +Expliquez-moi, je vous en prie, dites-moi tout exactement...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Ce que vous faites pour voler?</p> + +<p>—Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir +trop de choses, on vieillit vite.</p> + +<p>Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui +d'Astro, elle ajouta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +—T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.</p> + +<p>—Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.</p> + +<p>—Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour +s'oindre le corps.</p> + +<p>—Vous l'avez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous savez le mot?</p> + +<p>La jeune fille acquiesça de la tête.</p> + +<p>—Et vous me le direz?</p> + +<p>—Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!</p> + +<p>L'unique œil du forgeron brilla d'un désir fou.</p> + +<p>—Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!</p> + +<p>Elle eut un rire étrange.</p> + +<p>—Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure +tu disais que la magie n'existait pas et maintenant tu +y crois.</p> + +<p>Astro se renfrogna.</p> + +<p>—Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit +par la magie ou par la mécanique. Je veux voler! Je +ne puis attendre plus longtemps...</p> + +<p>La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.</p> + +<p>—J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si +tu n'arrivais pas à voler. Allons je te donnerai +l'herbe et te dirai le mot. Seulement, toi aussi, tu +feras ce que je te demanderai.</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. +Parlez!</p> + +<p>La jeune fille désigna le pavillon solitaire:</p> + +<p>—Laisse-moi entrer là-dedans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +Astro secoua sa tête chevelue.</p> + +<p>—Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas +cela!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.</p> + +<p>—Et tu y vas?</p> + +<p>—Moi, oui.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il là-bas?</p> + +<p>—Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, +rien de curieux. Des machines, des appareils, +des livres, des manuscrits, des fleurs et des animaux +rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. +Et un arbre... empoisonné.</p> + +<p>—Comment, empoisonné?</p> + +<p>—Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné +pour connaître l'effet du poison sur les plantes.</p> + +<p>—Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que +tu sais sur cet arbre.</p> + +<p>—Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, +au moment de la sève, il l'a vrillé jusqu'au cœur et +avec une longue aiguille il y a injecté un liquide.</p> + +<p>—Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?</p> + +<p>—Un pêcher.</p> + +<p>—Et alors? Les fruits sont empoisonnés?</p> + +<p>—Ils le seront quand ils seront mûrs.</p> + +<p>—Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?</p> + +<p>—Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne +là-bas. On peut être tenté par la beauté des fruits, en +manger et mourir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +—Tu as la clef?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Donne-la-moi, Astro!</p> + +<p>—Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...</p> + +<p>—Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai +voler cette nuit même. Voilà l'herbe.</p> + +<p>Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide +sombre et, approchant son visage de celui d'Astro, elle +murmura:</p> + +<p>—Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même +qu'il n'y a là aucun mystère. Nous ne ferons qu'entrer +et sortir... Allons, donne la clef!</p> + +<p>—Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je +ne veux pas de votre herbe. Partez!</p> + +<p>—Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais +tout savoir et tu n'oses pas. Je vois bien maintenant +que ton maître est un sorcier et qu'il te berne +comme un enfant.</p> + +<p>Astro se taisait.</p> + +<p>La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:</p> + +<p>—Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai +pas... Ouvre seulement la porte afin que je jette un +coup d'œil...</p> + +<p>—Vous n'entrerez pas?</p> + +<p>—Non; ouvre et montre.</p> + +<p>Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit +jardin, un pêcher ordinaire. Mais dans le brouillard, +sous la lumière trouble de la lune il lui sembla sinistre +et fabuleux.</p> + +<p>Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +avec des yeux curieux, puis fit un pas pour +entrer. Le forgeron la retint. Elle se débattait, glissait +entre ses mains comme un serpent. Il la repoussa +rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement +elle se redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. +Son visage pâle, lugubre, était mauvais et terrifiant. +En cet instant, elle ressemblait réellement à +une sorcière.</p> + +<p>Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre +congé de monna Gassandra, rentra dans la maison.</p> + +<p>Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa +devant Giovanni et sortit par la grille sur la route de +Porta Vercellina.</p> + +<p>Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.</p> + +<p>Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait +comme une vision l'arbre maléfique et il se souvint +des paroles de la Bible:</p> + +<p>«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du +jardin mais ne touche pas à l'arbre de la Science du +Bien et du Mal, car le jour où tu y auras goûté, tu +seras mortel.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<p class="center"><b>LES FRUITS EMPOISONNÉS</b></p> + +<p class="center"><b>1495</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne +mourrez pas; mais Dieu sait que du jour où vous +aurez goûté aux fruits, vos yeux se dessilleront et +vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien +et le Mal.»</p> + +<p class="right"><i>Genèse</i>, <span class="smcap">III</span>, 4-5.</p> + +<p><i>Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un +albusciello e chucciandori arsenicho e risalghallo e +soilimots stemperati con acqua arzente, a forza di +fare e sua frutti velenosi.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p> + +<p>Après avoir atteint le cœur d'un jeune arbre avec +une vrille, injecte dedans de l'arsenic, un réactif +et du sublimé corrosif, délayés dans de l'alcool, +afin d'empoisonner les fruits.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, +de se laver et de dorer ses cheveux, puis de +les sécher au soleil, sur la terrasse entourée d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était +ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située +hors la ville, sur la rive droite du Ticcino, près de +la forteresse Vigevano, au milieu des prairies toujours +vertes de la province de Lomellina.</p> + +<p>Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes +la chaleur torride du soleil, la duchesse endurait +patiemment son ardeur.</p> + +<p>Une ample tunique de soie blanche, sans manches, +le <i>sciavonetto</i>, la recouvrait. Elle avait sur sa tête un +chapeau de paille dont les larges bords préservaient +son visage du hâle et dont le fond découpé laissait +échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à +teint olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée +au bout d'un fuseau, et démêlait avec un peigne en +ivoire.</p> + +<p>Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se +composait de jus de maïs, de racines de noyer, de +safran, de bile de bœuf, de fiente d'hirondelles, d'ambre +gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de tortue.</p> + +<p>A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, +sur un trépied dont le soleil pâlissait la flamme, +de l'eau rose de muscade, mélangée à la précieuse +viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, bouillait +dans une cornue.</p> + +<p>Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne +favorite de la duchesse ne savait où se mettre pour +éviter les rayons brûlants du soleil, elle respirait difficilement, +la langue pendante, et ne grognait même +pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi heureuse, +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +de la chaleur, que le négrillon qui tenait le +miroir à monture de nacre et rehaussé de perles fines.</p> + +<p>En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner +à son visage un air sévère, à ses mouvements +l'autorité qui convenait à son rang, il était difficile +de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et +qu'elle était mariée depuis trois ans.</p> + +<p>Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le +pli du cou, sous le menton trop rond, dans ses lèvres +fortes, presque toujours pincées capricieusement, ses +épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses gestes +brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière, +gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.</p> + +<p>Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, +ferme et pur comme la glace, luisait un esprit prudent.</p> + +<p>Le plus perspicace homme d'État de ce temps, +l'ambassadeur de Venise, Marino Sanuto, dans ses +lettres secrètes, assurait à son seigneur que cette +fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup +plus arrêtée dans ses décisions que Ludovic, +son époux, qui, fort raisonnablement, obéissait en +toute chose à sa femme.</p> + +<p>La petite chienne aboya méchamment.</p> + +<p>Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse +aux salles de toilette, parut, geignant et soupirant, +une vieille femme en habits de veuve. D'une main +elle égrenait un chapelet, de l'autre elle s'appuyait +sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu +sembler respectables sans le sourire mielleux et les +yeux mobiles comme ceux d'une souris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +—Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! +Que de peine j'ai eue pour monter!... Que le Seigneur +donne la santé à Votre Seigneurie! dit la vieille, en +baisant servilement le bas du sciavonetto.</p> + +<p>—Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?</p> + +<p>La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement +enveloppé et cacheté, contenant un liquide +trouble fait de lait d'ânesse et de chèvre rousse, dans +lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des griffes +d'asperge et des oignons de lys blanc.</p> + +<p>—Il aurait fallu le garder encore deux jours dans +du fumier chaud. Mais je crois tout de même que la +liqueur est à point. Seulement, avant de vous en servir, +ordonnez qu'on le passe dans un filtre en feutre. +Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre +figure, le temps de réciter trois fois le Symbole de la +Foi. Au bout de cinq semaines, vous n'aurez plus le +teint basané, plus le moindre bouton.</p> + +<p>—Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans +cette mixture une de ces saletés qu'emploient les sorcières +dans la magie noire, soit de la graisse de serpent, +soit du sang de huppe ou de la poudre de grenouilles +séchées dans une poêle, comme dans la pommade +que tu m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de +suite.</p> + +<p>—Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce +que vous racontent les méchantes gens. Parfois on ne +peut éviter certaines saletés: tenez, par exemple, la très +respectable madonna Angelica, tout l'été dernier s'est +lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +calvitie et elle a encore remercié Dieu du bienfait de +ce traitement.</p> + +<p>Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle +commença à lui narrer la dernière nouvelle de la ville, +comme quoi la jeune femme du principal consul de la +gabelle, la ravissante madonna Filiberta, trompait son +mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de +passage.</p> + +<p>—Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, +visiblement intéressée par le récit. C'est toi qui as +enjôlé la malheureuse...</p> + +<p>—Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! +Elle chante comme un oiselet, se réjouit et +me remercie chaque jour. En vérité, me dit-elle, ce +n'est que maintenant que j'ai constaté la différence qu'il +y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.</p> + +<p>—Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?</p> + +<p>—Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, +bien que les moines et les prêtres affirment le contraire, +je pense que le péché d'amour est le plus naturel des +péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent pour +vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui +rend en gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte +si elle n'efface pas complètement, du moins, elle atténue +son péché devant Dieu.</p> + +<p>—Le mari la trompe donc aussi?</p> + +<p>—Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, +car je suppose qu'il n'y a pas au monde un +mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, plutôt qu'une +seule femme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +La duchesse se prit à rire.</p> + +<p>—Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher +contre toi. Où prends-tu tout cela?</p> + +<p>—Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que +la vérité. Je sais aussi dans les affaires de conscience +distinguer la paille de la poutre. Chaque légume croît +en son temps.</p> + +<p>—Tu raisonnes comme un docteur en théologie!</p> + +<p>—Je suis une femme ignorante. Mais je parle +avec mon cœur. La jeunesse en fleur ne se donne +qu'une fois, car à quoi sommes-nous utiles, pauvres +femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste +bonnes à surveiller la cendre des cheminées. Et on +nous envoie à la cuisine ronronner avec les chats, +compter les pots et les lèchefrites. Tel est le dicton: +«Que les jeunesses se régalent et que les vieilles +s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe +sans <i>Pater</i> et les caresses du mari sont tristes comme +jeux de nonnes.</p> + +<p>La duchesse rit de nouveau.</p> + +<p>—Comment?... comment?... Répète.</p> + +<p>La vieille la regarda attentivement et ayant probablement +calculé qu'elle l'avait assez divertie par ses +sottises, s'inclina vers la duchesse et lui murmura +quelques mots à l'oreille.</p> + +<p>Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses +traits. Elle fit un signe. Les esclaves s'éloignèrent. +Seul, le petit nègre resta: il ne comprenait pas +l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de chaleur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +—Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la +duchesse. On raconte tant de choses...</p> + +<p>—Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. +D'autres aussi peuvent l'attester.</p> + +<p>—Il y avait beaucoup de monde?</p> + +<p>—Dix mille personnes; toute la place devant le +palais de Pavie était noire de monde, grouillante...</p> + +<p>—Qu'as-tu entendu?</p> + +<p>—Lorsque madonna Isabella est sortie sur le +balcon en tenant le petit Francesco, tout le monde a +agité les bras et les chaperons, beaucoup pleuraient. On +criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, +roi légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort +aux usurpateurs du trône»!</p> + +<p>Le front de Béatrice se rembrunit.</p> + +<p>—Tu as entendu ces mots?</p> + +<p>—Et encore d'autres, pires...</p> + +<p>—Lesquels? Dis, ne crains rien.</p> + +<p>—On criait... ma langue se refuse à articuler, +signora... On criait...: «Mort aux voleurs!»</p> + +<p>Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle +dit doucement:</p> + +<p>—Qu'as-tu entendu encore?</p> + +<p>—Je ne sais vraiment comment le redire...</p> + +<p>—Allons, vite! Je veux tout savoir.</p> + +<p>—Croiriez-vous, signora, que dans la foule on +disait que le sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, +le bienfaiteur de Jean Galeas, avait enfermé son neveu +dans le fort de Pavie sous la garde d'espions et... de +meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu +qu'il était souffrant, couché...</p> + +<p>Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à +l'oreille de la duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta +attentivement, puis se retournant en colère elle cria:</p> + +<p>—Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je +vais donner tout de suite l'ordre de te précipiter du +haut de cette terrasse, de façon que les corbeaux ne +puissent même ramasser tes os!</p> + +<p>La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice +se calma vite.</p> + +<p>—Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard +fuyant à la vieille, du reste, je ne crois pas à cela.</p> + +<p>L'autre haussa les épaules:</p> + +<p>—A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. +Voici comment cela se pratique, continua-t-elle +insinuante: on pétrit une statuette en cire, on met à +droite le cœur d'une hirondelle, à gauche, le foie; on +traverse les deux organes avec une longue épingle en +prononçant les paroles d'exorcisme et celui que représente +la statuette meurt de mort lente. Aucun savant +docteur ne peut remédier à cela.</p> + +<p>—Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle +jamais de cela!...</p> + +<p>La vieille baisa le bas de la robe.</p> + +<p>—Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! +Voilà mon péché! Je prie pour vous en pleurant, chaque +fois que l'on chante le <i>Magnificat</i> aux vêpres de +Saint-Francisque. Les gens disent que je suis une sorcière, +mais si je vendais mon âme au diable, Dieu +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +est témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre +Seigneurie!</p> + +<p>Et elle ajouta pensive:</p> + +<p>—C'est possible aussi... sans magie...</p> + +<p>La duchesse l'interrogea du regard.</p> + +<p>—En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua +monna Sidonia indifférente. Le jardinier cueillait +de superbes pêches mûres, probablement un cadeau +pour messer Jean Galeas...</p> + +<p>Elle se tut une seconde et ajouta:</p> + +<p>—Il paraît que dans le jardin du maître florentin +Léonard de Vinci, il y a aussi des pêches merveilleuses; +seulement elles sont empoisonnées...</p> + +<p>—Comment, empoisonnées?</p> + +<p>—Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a +vues...</p> + +<p>La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. +Ses cheveux étant secs, elle se leva, rejeta +son sciavonetto et descendit dans ses salles d'atours. +Dans la première, pareille à une superbe sacristie, +étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, +par suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient +tellement raides qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir +debout. D'autres étaient transparents et légers comme +des toiles d'araignée. La seconde salle contenait les +habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée +aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres +dentifrices à base de corail blanc et de poudre de perles, +contenait une incalculable collection de flacons, de +boîtes, de masques, tout un laboratoire d'alchimie +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +féminine. De grands coffres peints ou damasquinés +ornaient cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux +pour en sortir une chemise fine, il s'en épandit une +odeur délicate de toile, imprégnée de la senteur des +bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient et de +roses de Damas, séchés à l'ombre.</p> + +<p>Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière +la forme d'une nouvelle robe dont le patron +venait de lui être expédié par exprès par sa sœur, la +marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette par +excellence. Les deux sœurs se faisaient concurrence +dans leurs toilettes. Béatrice enviait le goût délicat +d'Isabelle et l'imitait. Un des ambassadeurs de la cour +de Milan la renseignait discrètement sur toutes les nouveautés +de la garde-robe de Mantoue.</p> + +<p>Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait +parce qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe +en était de bandes de velours vert alternées avec des +bandes de brocart. Les manches, serrées par des rubans +de soie grise, étaient collantes avec des crevés à la +française, à travers lesquels se voyait la blancheur +éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés +dans une résille d'or, légère comme une +fumée, et tressés en natte; une ferronnière ornée d'un +scorpion en rubis, barrait son front.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement +que, selon l'expression du duc, on pouvait, +pendant ce temps, effectuer tout le chargement d'un +navire marchand à destination des Indes.</p> + +<p>Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et +les aboiements des chiens, elle se souvint d'avoir +commandé une chasse et se hâta. Puis lorsqu'elle fut +prête, elle entra dans les logements des nains, surnommés +par dérision <i>le logis des géants</i> et installés à +l'instar des chambres en miniature du palais d'Isabelle +d'Este.</p> + +<p>Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, +une chapelle même, avec un autel microscopique, où +la messe était dite par le savant nain Janakki, vêtu +d'habits archiépiscopaux exécutés exprès pour lui, et +coiffé de la mitre;—tout était calculé pour la taille +de ces pygmées.</p> + +<p>Dans ce <i>logis des géants</i> régnaient toujours le bruit, +les rires, les pleurs, des cris divers proférés par des +voix terribles, telles qu'on en entend dans une ménagerie +ou une maison d'aliénés. Car ici grouillaient, +naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante +promiscuité—des singes, des perroquets, des bossus, +des négrillons, des idiots, des bouffons et autres êtres +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +de divertissement, parmi lesquels la duchesse passait +souvent des journées entières, s'amusant comme une +enfant.</p> + +<p>Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute +prendre des nouvelles du petit négrillon Nannino, +nouvellement expédié de Venise. Le teint de Nannino +était si noir que, selon l'expression de son premier +propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». +La duchesse jouait avec lui comme avec une poupée +vivante. Le négrillon tomba malade et l'on s'aperçut +que sa noirceur tant vantée était due surtout à une +sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au +grand désespoir de Béatrice.</p> + +<p>La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, +on craignait qu'il ne mourût et, à cette nouvelle, la +duchesse en fut toute marrie, vu qu'elle l'aimait, même +blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. Elle +ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, +afin qu'au moins il rendît l'âme en état de grâce.</p> + +<p>En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite, +Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, +au dire de Béatrice, qu'elle eût fait rire un mort.</p> + +<p>Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle +cachait l'objet sous une feuille détachée du parquet et +se promenait radieuse. Et lorsqu'on lui demandait +aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as caché?» +elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa +cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» +vite, sans aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous +ses bras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours +entiers elle pleurait un enfant imaginaire et ennuyait +à tel point tout le monde qu'on l'enfermait dans le +grenier. Et maintenant, blottie dans un coin de l'escalier, +les genoux emprisonnés dans ses bras, se +balançant en mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.</p> + +<p>Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.</p> + +<p>—Tais-toi, sois sage...</p> + +<p>La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:</p> + +<p>—Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et +pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. +Il me consolait...</p> + +<p>La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les +chasseurs.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, +de palefreniers, de dames de cour et de pages, elle se +tenait droite et fière sur son étalon bai, non pas +comme une femme, mais comme un écuyer émérite. +«La reine des amazones!» songea orgueilleusement +le duc Ludovic le More, sorti sur le perron pour +admirer le départ de sa femme.</p> + +<p>Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi +un léopard de chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +Un faucon blanc de Chypre, constellé d'émeraudes, +coiffé d'un bonnet d'or, se dressait sur sa +main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux +pattes de l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il +se perdait dans les brouillards ou dans les herbes +marécageuses.</p> + +<p>La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, +de rire et de galoper. Ayant adressé un sourire à son +mari, qui n'eut que le temps de lui crier: «Prends +garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses compagnons +et lança sa bête au galop, d'abord sur la +route, puis dans les prés, sautant les fossés, les +buttes, les haies. Béatrice allait toujours de l'avant, +avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur +une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins +peureuse de ses demoiselles d'honneur, Lucrezia +Crivelli.</p> + +<p>Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette +Lucrezia. Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, +il ne pouvait décider laquelle des deux lui plaisait +davantage. Pourtant ses craintes étaient pour sa +femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il +fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.</p> + +<p>Le More grondait sa femme pour ses extravagances, +mais ne pouvait se fâcher. Il manquait d'audace, aussi +était-il fier de la bravoure de Béatrice.</p> + +<p>Les chasseurs disparurent derrière le rideau de +roseaux qui bordait le Ticcino où gîtaient les canards +sauvages, les bécasses et les hérons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +Le duc revint dans sa petite salle de travail (<i>studiolo</i>). +Là l'attendait son premier secrétaire, directeur des +ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, +caressait doucement de sa main blanche et soignée ses +joues et son menton soigneusement rasés.</p> + +<p>Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité +que possèdent seuls les plus astucieux politiques. +Son grand nez aquilin, ses lèvres fines et tortueuses +rappelaient son père, le grand condottiere Francesco +Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des +poètes, était en même temps lion et renard, son fils +n'avait hérité de lui que la ruse du renard sans la vaillance +du lion.</p> + +<p>Le More portait un habit très simple en soie bleu +pâle avec ramages ton sur ton; la coiffure à la mode +«pazzera» couvrait ses oreilles et son front presque +jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse perruque. +Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières, +vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.</p> + +<p>—Avez-vous quelques renseignements exacts, +messer Bartolomeo, sur le passage des troupes françaises +à Lyon?</p> + +<p>—Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +«Ce sera demain»; et chaque jour on remet le +départ. Le roi est préoccupé par des divertissements +moins que guerriers.</p> + +<p>—Comment se nomme la favorite?</p> + +<p>—Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont +changeants et fantasques.</p> + +<p>—Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie +trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille +ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne +rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes +d'or. Et sais-tu, Bartolomeo—ceci, tout à fait entre +nous—il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté +les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos, +la lettre est-elle prête?</p> + +<p>—Oui, Seigneur.</p> + +<p>—Montre.</p> + +<p>Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. +Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée +de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à +ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience, +il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, +les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était +contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus +farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean +Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More +d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur +la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, +qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant +la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous, +sollicita l'aide du roi français Charles VIII.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait +le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans +une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le +salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe, +peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux +enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très +chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers +des grands Sforza, devons nous incliner, ramper +presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler +avec les loups!»</p> + +<p>Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout +avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats +que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa +Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des +beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton +armée, roi très chrétien—disait le message. Les +portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre +en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples +d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent +comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. +Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée, +tu conquerras non seulement Naples et la Sicile, +mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les +Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre +Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, +en emplissant le monde de ton nom glorieux.»</p> + +<p>Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du +<i>studiolo</i>. Le duc lui sourit affablement, lui faisant +signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la +tête disparut.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +Le secrétaire commença un autre rapport sur les +affaires d'État, mais le More l'écoutait distraitement. +Messer Bartolomeo, comprenant que le duc était +occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina +son rapport et sortit.</p> + +<p>Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, +sur la pointe des pieds, s'approcha de la porte.</p> + +<p>—Bernardo? Est-ce toi?</p> + +<p>—Oui, Votre Seigneurie.</p> + +<p>Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux +et servile, après s'être glissé vivement, voulut +s'agenouiller et baiser la main du maître,—mais ce +dernier le retint.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Tout s'est passé heureusement.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Cette nuit.</p> + +<p>—Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer +le docteur?</p> + +<p>—Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.</p> + +<p>—Dieu soit loué!</p> + +<p>Le duc se signa.</p> + +<p>—Tu as vu l'enfant?</p> + +<p>—Comment donc! Il est superbe...</p> + +<p>—Garçon ou fille?</p> + +<p>—Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux +clairs de la mère, les yeux étincelants, noirs et profonds +comme ceux de Votre Altesse. On reconnaît +tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle +m'a chargé de vous demander quel nom vous désirez +lui donner...</p> + +<p>—J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous +le nommions César! Qu'en penses-tu?...</p> + +<p>—César? En effet, le nom est joli et sonne bien. +Oui, oui, César Sforza est un nom de héros!</p> + +<p>—Et le mari comment est-il?</p> + +<p>—Le comte Bergamini est bon et aimable comme +toujours.</p> + +<p>—Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.</p> + +<p>—Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose +dire, un homme de rares qualités! Il est difficile +maintenant de trouver des gens de cette sorte. Si la +goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment +de souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.</p> + +<p>La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, +avait été l'ancienne maîtresse de Ludovic le +More. Béatrice à peine mariée, ayant appris cette liaison +du duc, s'était prise de jalousie et avait menacé +celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, +Hercule d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement +en présence des ambassadeurs qu'il n'attenterait +point à la fidélité conjugale, en foi de quoi il +avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme +ruiné, servile, prêt à toutes les besognes.</p> + +<p>Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit +au duc. C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né; +un petit dialogue dans lequel le poète demandait +au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se +cachait de honte et d'envie devant le nouveau soleil, +le fils de Cecilia et du More.</p> + +<p>Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.</p> + +<p>—A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, +que c'est samedi l'anniversaire de la naissance de la +duchesse?</p> + +<p>Bellincioni fouilla précipitamment les poches de +son habit de cour misérable, en retira un paquet de +paperasses sales, et parmi les pompeuses odes sur la +mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie +de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva +les vers demandés.</p> + +<p>—Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par +Pégase, vous serez content!</p> + +<p>En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes +comme d'instrument de musique, pour chanter des sérénades +non seulement à leurs amoureuses, mais aussi à +leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, entre les +époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.</p> + +<p>Le More curieusement lut les vers: il se considérait +comme un fin connaisseur, «poète dans l'âme» bien +qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans le premier sonnet +trois strophes lui plurent. Le mari disait à la femme:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Sputando in terra quivi nascon fiori</i>,</p> +<p><i>Comme di primavera le viole...</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>«Là où tu craches sur la terre</p> +<p>Naissent des fleurs, comme au printemps</p> +<p class="i4">Les violettes...»</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la +déesse Diane, affirmait que les sangliers et les daims +éprouvaient une jouissance à mourir de la main d'une +aussi belle chasseresse. Mais le troisième l'emporta sur +les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un +séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue +sous les traits de la duchesse de Milan. «O Giove! +Jupiter, s'écriait Alighieri, puisque tu l'as de nouveau +donnée au monde, permets-moi de l'y joindre afin de +voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc +Ludovic.»</p> + +<p>Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète +et lui promit du drap pourpre florentin à dix sous la +coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut en plus +obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant +avec force grimaces et geignements que sa vieille +pelisse était devenue transparente et effilochée «comme +du vermicelle séché au soleil».</p> + +<p>—L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à +défaut de bois, j'étais prêt à brûler, non seulement +l'escalier, mais encore les souliers de bois de saint +François, <i>i zoccoli arderei di san Francesco</i>!</p> + +<p>Le duc rit et promit du bois.</p> + +<p>Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément +composa et récita un quatrain élogieux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Quand à tes esclaves tu promets du pain</p> +<p>Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,</p> +<p>Aussi les neuf Muses et Phœbus le dieu païen,</p> +<p>O très noble More, te chantent hosanna!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +—Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, +il me faut encore une poésie...</p> + +<p>—D'amour?</p> + +<p>—Oui. Et passionnée...</p> + +<p>—Pour la duchesse?</p> + +<p>—Non. Mais prends garde, ne trahis pas!</p> + +<p>—Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que +jamais...</p> + +<p>—Bien, bien.</p> + +<p>—Je suis muet, muet comme un poisson!</p> + +<p>Bernardo cligna mystérieusement des yeux.</p> + +<p>—Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?</p> + +<p>—Suppliante.</p> + +<p>Le poète fronça les sourcils d'un air important.</p> + +<p>—Mariée?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ah!... Il faudrait le nom...</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour une supplique, le nom est nécessaire.</p> + +<p>—Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?</p> + +<p>—Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. +Permettez-moi de passer un instant dans la pièce voisine. +Je sens l'inspiration; les rimes assiègent mon +cerveau!</p> + +<p>Un page entra et annonça:</p> + +<p>—Messer Leonardo da Vinci.</p> + +<p>S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni +se glissa par une porte, tandis que Léonard entrait par +l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint +avec l'artiste du grand canal Navilio Sforzesco, +qui devait réunir la rivière Sesia au Ticcino, s'étendre +comme un filet en nombreux petits canaux, arroser +les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.</p> + +<p>Léonard dirigeait les travaux de construction du +Navilio bien qu'il n'eût pas le titre de constructeur +ducal, ni même celui de peintre de la cour. Il conservait +simplement le titre de musicien, reçu jadis pour +la lyre de son invention, <i>Senatore di lira</i>, ce qui était +un titre plus élevé que celui de poète de la cour, +qu'avait Bellincioni.</p> + +<p>Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste +demanda une avance d'argent pour la continuation +des travaux.</p> + +<p>—Combien? dit le duc.</p> + +<p>—Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; +au total quinze mille cent quatre-vingt-sept ducats, +répondit Léonard.</p> + +<p>Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille +ducats fixés ce même jour pour les cadeaux destinés +aux seigneurs français.</p> + +<p>—C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me +ruines. Tu veux toujours l'impossible et l'extraordinaire. +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +Quels projets colossaux tu as! Bramante, qui est +également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais +demandé pareille somme.</p> + +<p>Léonard haussa les épaules.</p> + +<p>—Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la +direction à Bramante.</p> + +<p>—Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais +pas qu'on te fasse de la peine.</p> + +<p>Ils commencèrent à discuter.</p> + +<p>—C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut +le duc, cherchant selon son habitude à traîner +l'affaire en longueur, tout en feuilletant les cahiers de +Léonard, examinant les croquis, les dessins d'architecture +et les projets divers.</p> + +<p>L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de +donner des explications. L'un des dessins représentait +un gigantesque tombeau, une véritable montagne couronnée +par un temple à multiples colonnes, avec une +coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome +pour éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait +les splendeurs des Pyramides d'Égypte. Dans la marge +étaient marqués des chiffres, la disposition des escaliers, +des entrées, des salles combinées pour recevoir +cinq cents urnes mortuaires.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui +as-tu composé cela?</p> + +<p>—Pour personne... Ce sont des rêves...</p> + +<p>Le More le regarda surpris et secoua la tête.</p> + +<p>—Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux +olympiens ou des Titans. Un conte de fées, parole!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +—Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant +un autre croquis.</p> + +<p>Léonard dut encore expliquer que c'était le projet +d'une maison de tolérance. Les chambres étaient séparées, +les portes, les couloirs disposés de façon à assurer +aux visiteurs le plus complet secret, sans craintes de +rencontres.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux +te figurer combien je suis ennuyé des continuelles +plaintes de vol et de meurtre dans ces repaires. Avec +ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il +faut absolument que je fasse construire une maison +semblable. Je vois, ajouta-t-il souriant, que tu es +maître en toutes choses, tu ne dédaignes rien; dans +ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la maison +de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces +jours-ci dans le livre d'un auteur ancien, qu'on +employait jadis un tuyau acoustique, nommé «oreille +du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des murs et +combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout +ce qui se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu +que l'on puisse installer cet appareil dans mon palais?</p> + +<p>Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler +cette demande. Mais il reconquit vite sa désinvolture, +se disant que la honte n'était pas de mise +devant un artiste. De fait, nullement décontenancé +ni préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était +chose bonne ou blâmable, Léonard discutait la +question comme s'il s'agissait d'un nouvel appareil, +enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +installation les lois de transmission des ondes sonores.</p> + +<p>Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de +la porte.</p> + +<p>Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.</p> + +<p>Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète +et lui ordonna de lire ses vers.</p> + +<p>La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, +mais n'est-ce pas plus extraordinaire que dans mon +cœur:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Une madone glaciale habite,</p> +<p>Et que cette glace virginale</p> +<p>Ne fonde pas au feu de mon amour?</p> +</div></div> + +<p>Les quatre derniers vers plurent au duc:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,</p> +<p>En priant l'Amour d'éteindre ma passion,</p> +<p>Mais le dieu malin souffle sur mon cœur</p> +<p>Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.</p> +</div></div> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>En attendant son épouse qui ne devait pas tarder +à revenir de la chasse, le duc fit la promenade du +maître. Après avoir visité les écuries, pareilles à un +temple grec, avec ses colonnades et ses portiques; +la nouvelle fromagerie où il goûta des <i>joncades</i>; +devant les innombrables greniers et les caves, il se +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +rendit à la métairie. Là, chaque détail le ravissait; +le bruit du lait tombant dans le seau, sa belle vache +favorite languedocienne, les grognements maternels +d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème +jaune des barattes et le parfum de miel des ruches +bourdonnantes.</p> + +<p>Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa +maison était une coupe pleine. Il revint au palais et +s'assit dans la galerie pour se reposer. Le crépuscule +tombait. Des bords du Ticcino parvenait une odeur +d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup +d'œil ses domaines: les pâturages, les champs arrosés +par un réseau de canaux, entourés de fossés, bordés +régulièrement par des pommiers, des poiriers, des +mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. +De Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, +jusqu'aux confins du ciel où scintillait la cime neigeuse +du Mont-Rose, l'énorme plaine de la Lombardie +prospérait comme le paradis de Dieu.</p> + +<p>—Seigneur! soupira humblement le duc en levant +les yeux vers le ciel, je te remercie!... Que faut-il +encore? Jadis un désert inculte s'étendait ici. Moi et +Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé toute +cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin +d'herbe me remercie, comme je te remercie, Seigneur!</p> + +<p>Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, +les cris des chasseurs retentirent et de derrière les +buissons émergea le leurre rouge flanqué d'ailes de +perdrix—appât des faucons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +Le maître, accompagné du principal officier de +bouche, fit le tour de la table, en examina l'ordonnance. +La duchesse entra dans la salle, suivie de +ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la +villa.</p> + +<p>On récita la prière et tout le monde s'assit.</p> + +<p>Le menu se composait d'artichauts frais expédiés +par exprès de Gênes; de carpes et d'anguilles pêchés +dans les viviers de Mantoue, cadeau d'Isabelle d'Este, +et de poitrines de chapons en gelée.</p> + +<p>On mangeait en se servant de trois doigts et d'un +couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe +superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits +et les confitures, et elles étaient en or avec le manche +en cristal de roche.</p> + +<p>Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on +but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles +dames n'eurent point honte de leur appétit.</p> + +<p>Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de +nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement +agréable de les voir ensemble et sa femme +s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs +morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant +la main en un élan de gamine tendresse, presque +amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes +femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment +un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant +du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon +Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de +sanglier un cochon domestique emmené exprès par +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du +fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était +fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. +On le taquinait, et pour lui prouver son +mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être +furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle +avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris, +il savait non seulement distinguer un cochon d'un +sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.</p> + +<p>Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, +rougissaient par suite de copieuses libations. +Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent +leurs robes, sous la table. Les échansons versaient +du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge +et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la +canelle et de la girofle.</p> + +<p>Quand le duc demandait à boire, les échansons +échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient +la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois, +y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une +chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman +devait noircir et s'inonder de sang. De semblables +talismans—pierre de bufonite et langue de serpent—étaient +fichés dans la salière.</p> + +<p>Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la +place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit +de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement +gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant +la licorne:</p> + +<p>—Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +ne possède pas une corne semblable, d'aussi +étonnante grandeur.</p> + +<p>—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le +bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant +sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.</p> + +<p>—Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More +et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y +connaît en cornes, non seulement celles des bêtes, +mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a, +cornes a!</p> + +<p>Le duc menaça le bouffon du doigt.</p> + +<p>Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, +annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier +farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide +d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait +des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, +d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor +guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain +couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à +courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans +une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du +cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le +«<i>Pater Noster</i>».</p> + +<p>—Messer, demanda la duchesse à son mari, à +quel heureux événement devons-nous ce festin aussi +inattendu que superbe?</p> + +<p>Le More ne répondit pas et furtivement échangea un +regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de +Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur +du nouveau-né César.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +La hure de sanglier absorba une bonne heure, on +ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe: +«A table, on ne vieillit pas.»</p> + +<p>A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), +excita la joie de tous les convives.</p> + +<p>A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan +était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé +que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome, +à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le +tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux +imprégnés de sauce.</p> + +<p>Sur un signe du duc, on plaça devant le moine +un énorme plat de <i>buzzecca</i>, tripes farcies de marmelade +de coings. Le moine, après s'être dévotement +signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec +une prodigieuse rapidité.</p> + +<p>—Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication +des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir +deux chiens! s'écria Bellincioni.</p> + +<p>Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés +d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie +était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante. +Seul, Léonard gardait sur son visage une +expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps +habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne +l'étonnait plus.</p> + +<p>Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges +dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio +Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une +ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu +nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments +chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier +après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la +roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage +aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui +existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui +permit au poète de comparer le généreux tuteur au +pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec +son sang.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin +appelé le «Paradis», régulier comme un dessin géométrique +avec ses allées taillées de buis, de lauriers et +de myrtes, ses tonnelles, ses loggie et ses bosquets de +lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie continue +d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins +de soie. Les dames et les cavaliers se disposèrent selon +leur gré, devant un petit théâtre. On joua un acte du +<i>Miles gloriosus</i> de Plaute. Les vers latins ennuyaient, +bien que les auditeurs, par respect pour l'antiquité, +feignissent de s'y intéresser.</p> + +<p>La représentation terminée, les jeunes gens se +mirent à jouer à la balle, à la paume, à la «mouche +aveugle», <i>mosca cieca</i>, c'est-à-dire à Colin-Maillard, +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme des +enfants, se faufilant entre les buissons de roses et +d'orangers. Les hommes mûrs jouaient aux osselets, +aux échecs, au trictrac. Les demoiselles et les dames +qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, réunies en +cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine, +racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme +dans le <i>Décaméron</i> de Boccace.</p> + +<p>Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle +accompagné par la chanson du jeune Lorenzo Médicis, +mort tout jeune:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Quant'e bella giovenezza!</i></p> +<p><i>Ma si fugge tuttavia</i>;</p> +<p><i>Chi vuol esser lieto—sia</i>:</p> +<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Oh! que la jeunesse est belle</p> +<p>Et éphémère! Chante et ris</p> +<p>Et sois heureux—si tu le veux,</p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<p>Après la danse, une des demoiselles, au son de la +viole, chanta une complainte sur le chagrin d'aimer, +sans être aimé. Les jeux et les rires cessèrent. Tout +le monde écoutait. Et quand elle eut fini, pendant +longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule +la fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil +inondèrent d'un reflet rose les noires et plates cimes +des pins et le jet éclaboussé en mille gouttelettes de +la fontaine. Puis, de nouveau les conversations, les +rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment où +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers +sombres et que, dans le ciel noir, la lune eut +montré son lumineux croissant, au-dessus du bien +heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans +l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Sois heureux, si tu le veux</p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>A l'une des quatre tours du palais, Le More vit +briller une lumière: le premier astronome du duc de +Milan, le sénateur et membre du conseil secret, messer +Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne au-dessus +de ses appareils astronomiques. Il observait la +prochaine union de Mars, Jupiter et Saturne dans le +signe du Verseau, événement qui devait avoir une +grande importance pour la maison de Sforza.</p> + +<p>Le duc se souvint subitement de quelque chose, +quitta monna Lucrezia avec laquelle il devisait tendrement +sous une tonnelle, revint au palais, consulta +sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées +par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, +regarda son calendrier de poche dans lequel il lut la +remarque suivante:</p> + +<p>«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +à genoux, les mains croisées et les yeux levés +au ciel.»</p> + +<p>Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne +point manquer le moment indiqué, dans la crainte +que, par suite, sa prière ne fût pas exaucée.</p> + +<p>Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait +devant une image. Le duc aimait cette peinture de +Léonard de Vinci, représentant Cecilia Bergamini, +sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent +feuilles.</p> + +<p>Il compta huit minutes sur la minuscule pendule +de sable, s'agenouilla, croisa les mains et récita le +<i>Confiteor</i>.</p> + +<p>Il pria longtemps, dévotement et béatement.</p> + +<p>«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés +humblement, défends-moi, sauve-moi et pardonne-moi; +bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né César, +ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon +neveu messer Jean Galeas, car—tu vois, mon cœur, +très pure Vierge—je ne veux point de mal à mon +neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût épargner +à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et +irrémédiables malheurs.»</p> + +<p>Ici, le More se souvint des preuves de son droit au +trône de Milan, preuves inventées par les jurisconsultes: +son frère aîné, père de Jean Galeas, était le +fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco +Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, +tandis que lui Ludovic était né après et se trouvait +par conséquent le seul héritier de plein droit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +Mais maintenant, devant la Madone, cet argument +lui parut subtil et il termina sa prière:</p> + +<p>—Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, +tu sais, Reine des cieux, que je ne le fais que dans +l'intérêt de mon peuple et de l'Italie. Intercède donc +pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton nom par +la construction splendide de la cathédrale de Milan, +celle de la basilique de Pavie et autres nombreuses +donations.</p> + +<p>Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se +dirigea vers sa chambre à travers les couloirs sombres +du palais endormi. Dans l'un d'eux, il rencontra +Lucrezia.</p> + +<p>—Le dieu d'amour me protège! songea le duc.</p> + +<p>—Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant +de lui.</p> + +<p>Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant +lui. Il la retint.</p> + +<p>—Seigneur, pitié!</p> + +<p>Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, +principal camérier de la Cour des Monnaies, homme +dissipé, mais qui l'aimait tendrement, avait perdu au +jeu l'argent du fisc.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai +votre frère.</p> + +<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta:</p> + +<p>—Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas +cruelle?</p> + +<p>Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, seigneur?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore +plus ravissante.</p> + +<p>—Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec +passion en l'enlaçant presque brutalement, cela veut +dire... Mais ne vois-tu donc pas, Lucrezia, que je +t'adore?</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites +vous? Madonna Béatrice...</p> + +<p>—Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais +garder un secret.</p> + +<p>—Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour +moi... Au nom de Dieu!... laissez-moi...</p> + +<p>—Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... +mais aie pitié de moi!</p> + +<p>Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.</p> + +<div class="poem"> +<p>Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...</p> +</div> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille +effarée.</p> + +<p>Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, +son parfum aux violettes musquées—et avidement +la baisa sur les lèvres.</p> + +<p>Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle +poussa un cri, s'arracha de ses bras et s'enfuit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>En entrant dans sa chambre, le More vit que +Béatrice avait déjà soufflé la lumière et s'était mise +au lit; c'était une énorme couche, semblable à un +mausolée, placée sur des marches au milieu de la +pièce et surmontée d'un baldaquin de soie bleue +caché par des courtines en drap d'argent.</p> + +<p>Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture +brodée d'or et de perles fines, ainsi qu'une chasuble, +et se coucha près de sa femme.</p> + +<p>—Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?</p> + +<p>Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Laissez-moi!... Je veux dormir...</p> + +<p>—Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, +ma chérie, si tu savais combien je t'aime!...</p> + +<p>—Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, +et moi et Cecilia et même peut-être bien cette esclave +de Moscovie, cette grande bête rousse que vous embrassiez +ces jours-ci dans un coin de ma garde-robe...</p> + +<p>—Pure plaisanterie...</p> + +<p>—Merci pour ces plaisanteries!</p> + +<p>—Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si +froide avec moi, si sévère!... Je suis fautif, certes; +mais c'était une fantaisie de si peu d'importance...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +—Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!</p> + +<p>Elle se tourna vers lui, colère:</p> + +<p>—Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? +Est-ce que je ne te connais pas à fond? Ne crois +pas que je sois jalouse. Mais je ne veux pas, tu +entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut +de mon âme, jamais sur terre je n'ai aimé personne +comme toi!</p> + +<p>Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, +mais le son de la voix.</p> + +<p>En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait +pas tout à fait, car plus il la trompait et plus il +l'aimait. Sa tendresse s'enflammait sous l'afflux de +honte, de peur, de pitié et de remords.</p> + +<p>—Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que +je t'aime tant!</p> + +<p>Et ils se réconcilièrent.</p> + +<p>La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, +il créa dans sa pensée des yeux timides et naïfs, une +odeur de violette musquée; il s'imaginait tenir dans +ses bras une autre et trouvait une exquise volupté +dans ce sacrilège d'amour.</p> + +<p>—Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, +murmura Béatrice, non sans une certaine fierté.</p> + +<p>—Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers +jours!</p> + +<p>—Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment +n'as-tu pas honte? Il vaudrait mieux songer aux choses +sérieuses. Sais-tu qu'<i>il</i> est en voie de guérison...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +—Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait +plus pour longtemps, dit le duc: ce mieux ne durera +pas, il mourra sûrement.</p> + +<p>—Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si +bien. Écoute, je m'étonne de ton insouciance. Tu +supportes les offenses comme un mouton. Tu dis: +«Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas +mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause +de lui, jour et nuit, comme un voleur, que de +s'abaisser devant cet hybride Charles VIII, de dépendre +de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de chercher +des compromissions avec cette méchante sorcière +d'Aragon! On dit qu'elle est de nouveau enceinte, +un nouveau serpenteau dans le nid maudit. Et il en +sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute la +vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!</p> + +<p>—Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la +maladie incurable. Tôt ou tard...</p> + +<p>Ils se turent.</p> + +<p>Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui +de tout son corps et lui murmura quelques mots à +l'oreille. Il frissonna.</p> + +<p>—Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! +Jamais, entends-tu? jamais ne me parle de +cela...</p> + +<p>—Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?</p> + +<p>Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:</p> + +<p>—A quoi penses-tu?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +—Aux pêches.</p> + +<p>—Oui. J'ai donné ordre au jardinier de <i>lui</i> porter +en cadeau les plus mûres...</p> + +<p>—Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de +messer Leonardo da Vinci. Tu ne sais donc pas?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Elles sont empoisonnées.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. +Peut-être quelque sorcellerie. C'est monna Sidonia qui +me l'a conté. Quoique empoisonnées, ces pêches +sont merveilleusement belles...</p> + +<p>Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils +restèrent ainsi enlacés dans l'obscurité, pensant tous +deux à la même chose, chacun écoutant le cœur de +l'autre battre précipitamment. Enfin le More embrassa +paternellement le front de Béatrice et la bénit:</p> + +<p>—Dors, chérie, dors!</p> + +<p>Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches +sur un plat d'or. Elle se laissait tenter par leur beauté, +mordait dans un fruit succulent et parfumé. Et subitement +une voix lui soufflait: <i>Poison! poison! poison!</i>...</p> + +<p>Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à +manger les pêches, l'une après l'autre; il lui semblait +qu'elle mourait, mais son cœur s'allégeait et se réjouissait +toujours de plus en plus.</p> + +<p>Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait +sur la pelouse du Paradis, près de la fontaine, et il +voyait dans le lointain trois femmes assises, pareillement +vêtues de blanc et toutes trois enlacées comme +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +des sœurs tendres. En s'approchant, il reconnut +Béatrice, Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement +il songeait: «Dieu soit béni! enfin! elles se +sont réconciliées. Elles auraient dû le faire depuis +longtemps.»</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. +Seule, sur la terrasse au-dessus des toits, la petite +naine Morgantina, sauvée du grenier où on l'avait +enfermée, pleurait son enfant imaginaire.</p> + +<p>—On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, +Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il était ma +seule consolation...</p> + +<p>La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, +que l'on pouvait distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, +les cimes glacées du mont Rose.</p> + +<p>Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte +douloureuse et aiguë de la naine demi-folle, dominant +les cris des oiseaux nocturnes.</p> + +<p>Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et +subitement se tut.</p> + +<p>Un long silence plana.</p> + +<p>La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, +aussi incompréhensibles et naïves que ses yeux.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="center"><b>L'ALCHIMISTE</b></p> + +<p class="center"><b>1494</b></p> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes +Vercelli, non loin des écluses et de la douane sur le +canal de Catarana, s'élevait une chétive maison avec +une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, s'échappait +de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme +monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs +à l'alchimiste messer Galeotto Sacrobosco. Monna +Sidonia se réservait le rez-de-chaussée qu'elle habitait +avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du célèbre +voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable +avait parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la +Syrie, l'Asie Mineure et l'Egypte, à l'affût des antiquités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le +considéraient comme un fou; les autres comme un +vantard fourbe; d'autres enfin comme un grand +homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs +païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin +de ses jours, priait sincèrement «le très saint génie +Mercure» et gardait la conviction intime que le +mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux, +était spécialement favorable aux opérations commerciales. +Rien ne l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on +lui demandait pourquoi il se ruinait, pourquoi toute +sa vie il supportait de pareils travaux et risquait tant +de dangers, Luigi répondait invariablement:</p> + +<p>—Je veux ressusciter les morts!</p> + +<p>Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le +Péloponèse, aux environs de la petite ville de Mistra, +il rencontra une jeune et pauvre fille d'une extraordinaire +beauté. Il l'épousa, et l'emmena en Italie, +avec une nouvelle copie de l'<i>Iliade</i>, des fragments de +statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de +Cassandra, en l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, +la prisonnière d'Agamemnon, dont il était épris +à cette époque.</p> + +<p>Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre +une lointaine exploration, et laissa sa fille à +la garde d'un vieil ami, un Grec de Constantinople, +convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius +Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé +et dissimulé, qui feignait un zèle ardent pour le +christianisme, était, de fait, ainsi que nombre de +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur tête +le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître +de la sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, +mort une quarantaine d'années auparavant, dans cette +même petite ville de Mistra, près des ruines de Lacédémone, +où était née la mère de Cassandra. Ses +disciples croyaient que l'âme du grand Platon, pour +prêcher la sagesse, était revenue de l'Olympe et +s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres chrétiens +assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie +de l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien +l'Apostat, l'adoration des dieux olympiens, et que, +pour lutter contre lui, il ne fallait ni les savantes +déductions, ni les controverses, mais les armes de la +très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on +citait les paroles de Pleuton, disant à ses disciples: +«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les +nations et de toutes les tribus, resplendira une religion +unique et tous les hommes s'uniront en une +même foi—«<i>unam eamdemque religionem universum +orbem esse suscepturum</i>». Quand on lui demandait: +«Laquelle—celle de Christ ou de Mahomet?» Il +répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la +foi de l'antique paganisme: <i>Neutram, inquit, sed a +gentilitate non differentem</i>.»</p> + +<p>Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une +sévère piété chrétienne. Mais en écoutant les conversations, +l'enfant, qui ne comprenait pas les finesses +de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable +merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +La petite fille portait à son cou un fétiche donné +par son père, un camée représentant le dieu Dionysos. +Parfois, lorsqu'elle était seule, Cassandra retirait l'antique +pierre de dessous ses vêtements et la levait vers +le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme +une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse +dans une main et une grappe de raisin dans l'autre; +une panthère sautait à ses côtés, cherchant à lécher +la grappe. Et le cœur de l'enfant était plein d'amour +pour ce dieu.</p> + +<p>Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement +dans la masure d'un berger, à la suite d'une +fièvre putride, au moment où il venait de découvrir +les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette +mort coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco +à Milan. Il prit sa nièce avec lui et s'installa dans la +maison solitaire près de la porte Vercelli.</p> + +<p>Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles +échangées entre monna Cassandra et le mécanicien +Zoroastro au sujet de l'arbre empoisonné. Il rencontra +la jeune fille chez Demetrius auquel Merula l'avait +recommandé pour des copies, et, bien que nombre +de personnes affirmassent que Cassandra était une +sorcière, Giovanni se sentait attiré par la beauté +étrangement énigmatique de la jeune fille. Presque +chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de +Léonard, Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. +Cassandra l'attendait; ils s'asseyaient sur la colline +qui dominait le canal, près des ruines du couvent de +Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et +les orties, conduisait à la colline. Personne ne s'y +aventurait.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent +soufflait, soulevant la poussière blanche de la route, +secouant les feuilles, puis s'apaisait. Rien ne troublait +le calme, sinon les coups de tonnerre dans le lointain +qui roulaient sourdement, comme venant de dessous +terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards +les sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers +ivres. C'était un dimanche.</p> + +<p>Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui +sillonnaient le ciel, on apercevait pendant un instant, +la vieille maison avec sa grande cheminée de briques, +qui crachait la fumée par flocons; un vieux sonneur, +droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la +main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; +les barques plates, traînées par des haridelles, qui +transportaient le marbre blanc pour la basilique, et le +gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, tout +se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une +odeur d'eau chaude, de fougères fanées, de goudron +et de bois pourri.</p> + +<p>Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place +habituelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +—Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et +faisant craquer ses doigts blancs au-dessus de sa tête. +Chaque jour est pareil. Aujourd'hui comme hier, +demain comme aujourd'hui. Toujours cet imbécile de +sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours +cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui +cherche l'or et ne peut le trouver; toujours ces barques +et ces haridelles, toujours ces chants au cabaret. +Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français +viennent au moins détruire Milan, que le sonneur +prenne un poisson ou que mon oncle trouve l'or... +Mon Dieu! quel ennui!</p> + +<p>—Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je +suis si triste, que j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto +m'a appris une belle prière pour éloigner le +démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?</p> + +<p>La jeune fille secoua la tête:</p> + +<p>—Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai +désappris à prier votre Dieu.</p> + +<p>—«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en +dehors du nôtre, de l'unique? demanda Giovanni.</p> + +<p>Une flamme illumina le visage de Cassandra. +Jamais encore elle n'avait paru à Giovanni aussi +énigmatique, aussi triste et superbe.</p> + +<p>Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux +noirs.</p> + +<p>—Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très +longtemps dans mon pays natal. J'étais enfant. Une fois +mon père m'emmena avec lui pour un voyage. Nous +visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +sur un promontoire. La mer les environnait. Les +mouettes gémissaient. Les vagues se brisaient avec +fracas contre les noires roches rongées par l'eau salée +et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et +retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un +éclat de marbre une inscription à demi effacée. Je +restais longtemps assise sur les marches du temple, +écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les senteurs +âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. +Les colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas +été atteintes par le temps et au-dessus d'elles le ciel +bleu paraissait sombre; en haut, dans les fissures +poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, l'écho +du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant +religieux. Je l'écoutais et—subitement—mon +cœur frémit. Je tombai à genoux et me mis à prier +le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et +offensé par les gens. J'embrassais les dalles de +marbre, je pleurais et je l'aimais parce que personne +sur la terre ne l'aimait plus, ne le priait plus—parce +qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié +ainsi. C'était le temple de Dionysos.</p> + +<p>—Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. +C'est un péché et un sacrilège! Il n'y a pas de dieu +Dionysos et il n'a jamais existé!</p> + +<p>—Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un +sourire méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, +auxquels tu crois, apprennent-ils que les dieux de ce +temps, vaincus par le Christ, ont été transformés en +puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre astrologue +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +Giorgio de Novara contient-il la prophétie +fondée sur les exactes observations des planètes et dit-il +que: la conjonction de Jupiter avec Saturne a donné +naissance à l'enseignement de Moïse; celle avec Mars, +à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte égyptien, +avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec +Mercure, au christianisme; et la prochaine conjonction +avec la Lune devra enfanter la religion de l'Antechrist—et +alors les dieux morts ressusciteront!</p> + +<p>Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs +plus vifs, illuminaient un énorme nuage qui rampait +lentement. Les sons obsédants du luth vibraient toujours +dans l'atmosphère étouffante.</p> + +<p>—O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. +Comment ne le voyez-vous pas? C'est le diable qui +vous tente pour vous entraîner à votre perte? Qu'il +soit maudit, le damné!</p> + +<p>La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains +sur les épaules de Giovanni et murmura:</p> + +<p>—Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, +Giovanni, pourquoi as-tu quitté ton maître fra Benedetto, +pourquoi es-tu devenu l'élève de l'impie Léonard +de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne +sais-tu pas que je suis une sorcière et que les sorcières +sont méchantes, plus méchantes même que Satan? +Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?</p> + +<p>—Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, +frissonnant.</p> + +<p>Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses +yeux jaunes et transparents comme l'ambre. Un éclair +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +violent illumina son visage pâle, comme celui de la +statue que Giovanni, à la colline du Moulin, avait vue +surgir de son tombeau séculaire.</p> + +<p>—Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse +blanche!</p> + +<p>Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel +et la terre, et crépita en roulements pleins de menaçante +joie, pareils au rire de géants souterrains.</p> + +<p>Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth +ne vibrait plus. Et au même instant la cloche triste +du couvent sonna l'Angelus.</p> + +<p>Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:</p> + +<p>—Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les +torches? C'est Ludovic le More qui vient chez messer +Galeotto. J'ai oublié que c'est aujourd'hui qu'il doit +faire l'expérience de la transmutation du plomb en or.</p> + +<p>Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui +longeaient le canal se dirigeaient vers la maison de +l'alchimiste qui, dans l'attente du duc, terminait les +derniers préparatifs.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Messer Galeotto avait consacré toute son existence +à la recherche de la pierre philosophale.</p> + +<p>Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine +de Bologne, il s'était fait admettre comme élève chez +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +le célèbre adepte des sciences occultes, le comte Bernardo +Trevisano. Puis il chercha pendant quinze ans +les transformations du mercure dans toutes les substances, +le sel de cuisine et le sel ammoniaque, dans +différents métaux, dans le bismuth vierge et l'arsenic, +le sang humain, la bile et les cheveux, les animaux +et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était +évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua +à celle d'autrui. Ses créanciers le firent mettre +en prison. Il s'échappa, et durant huit ans il fit des +expériences sur les œufs, dont il détruisit plus de +vingt mille. Ensuite il travailla avec le protonotaire du +pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, resta +malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement +causé par des émanations, fut abandonné +de tous et faillit mourir.</p> + +<p>Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, +il visita, manipulateur errant, l'Espagne, la +France, l'Autriche, la Hollande, l'Afrique septentrionale, +la Grèce, la Palestine et la Perse. En Hongrie, +sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans +l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, +fatigué, mais non encore désillusionné, il revint en +Italie, sur l'invitation de Ludovic le More, et reçut +le titre d'alchimiste de la cour.</p> + +<p>Le centre du laboratoire était occupé par un four +biscornu, en terre réfractaire, avec de nombreux compartiments, +des portes, des creusets et des soufflets. +Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, des +scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: +des alambics, des masques, des récipients +divers, des cornues, des entonnoirs, des mortiers, +des cucurbites, des tubes serpentiformes, d'énormes +bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente +se dégageait des sels vénéneux, des alcalis et +des acides. Tout un monde mystérieux était enfermé +dans les métaux—les sept dieux de l'Olympe, les +sept planètes—dans l'or, le Soleil; dans l'argent la +Lune; dans le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans +le plomb, Saturne; dans l'étain, Jupiter; dans le vif +argent, Mercure. Il y avait aussi des substances à noms +barbares, qui effaraient les profanes, tels le cinabre +lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite, +l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, +obtenues au prix de mille peines. Une précieuse +goutte de sang de lion, qui guérit de tous les +maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un +rubis.</p> + +<p>L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, +ridé ainsi qu'un vieux champignon, mais toujours +vif, alerte, messer Galeotto, la tête appuyée dans ses +mains, observait avec attention une cornue qui +doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. +C'était de l'huile de Vénus, <i>Oleum Veneris</i> d'un vert +transparent comme la smaragdite. La bougie qui brûlait +à côté projetait un reflet émeraude sur le parchemin +d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de +l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.</p> + +<p>Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +enveloppa d'un coup d'œil son laboratoire, fit un +signe au domestique muet pour lui ordonner d'ajouter +du charbon dans le four et alla au devant de ses +invités.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper +arrosé de Malvoisie.</p> + +<p>Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal +médecin de la cour, Marliani, homme expert en alchimie, +et Léonard de Vinci.</p> + +<p>Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant +s'emplit de parfums, de bruissements soyeux, de léger +bavardage féminin, de rires pareils à des cris d'oiseaux. +L'une d'elles accrocha avec sa manche le col +d'une cornue qui tomba et se brisa.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment +Galeotto, je vais ramasser les débris de peur que votre +joli pied ne se blesse.</p> + +<p>Une autre, en voulant prendre dans ses mains un +morceau de scorie, salit son gant clair parfumé à la +violette, et un adroit cavalier, tout en serrant doucement +les doigts abandonnés, essaya longuement, avec +son mouchoir, d'enlever la tache.</p> + +<p>La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, +secoua la tasse pleine de mercure, quelques gouttes +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +se renversèrent sur la table et lorsqu'elles roulèrent +brillantes, elle se prit à crier, ravie:</p> + +<p>—Regardez, un miracle, l'argent liquide court +sans qu'on puisse l'arrêter!</p> + +<p>Et la blonde Diana frappa dans ses mains.</p> + +<p>—Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, +lorsque le plomb se transmutera en or? demanda au +chevalier espagnol Maradès, son amant, la jolie friponne +Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous +pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces +expériences?</p> + +<p>Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle +permettait tout à son amant, sauf le baiser sur les +lèvres; car elle supposait que la chasteté n'était pas +compromise, tant que la bouche qui avait juré devant +l'autel la fidélité conjugale, restait pure.</p> + +<p>L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à +son oreille:</p> + +<p>—Messer, croyez que je sais apprécier la visite +d'un homme tel que vous...</p> + +<p>Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, +mais l'autre ne lui en laissa pas le temps:</p> + +<p>—Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! +mais pour nous autres...</p> + +<p>Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:</p> + +<p>—Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime +duc, ainsi qu'avec celle de ces nobles dames, +mes ravissantes souveraines, je commence l'expérience +de la divine métamorphose. Attention!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité +de l'essai, il montra le creuset en terre réfractaire, priant +chacun des assistants de le bien regarder, de le faire +sonner, et en un mot de se convaincre qu'il n'existait +aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond +comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux +d'étain, les charbons, le soufflet, les baguettes servant +à remuer le métal en fusion, tout fut examiné. +Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on le jeta +dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur +des charbons ardents. L'aide muet et borgne, au +visage si livide qu'une des dames avait failli tomber en +syncope en l'apercevant dans l'ombre et le prenant +pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet. +Les charbons flambaient sous le bruyant courant +d'air.</p> + +<p>Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il +les égaya en appelant l'alchimie «chaste débauchée», +<i>casta meretrix</i>, car elle a un nombre incalculable +d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble accessible +à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par +personne—<i>in nullos unquam pervenit amplexus</i>. Le +médecin Marliani se frottait le front, grimaçait coléreusement +en écoutant ce bavardage; enfin, il ne se +contint plus et dit:</p> + +<p>—Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? +L'étain bout.</p> + +<p>Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec +précaution; il contenait une poudre jaune très claire, +grasse et brillante comme du verre en poudre et sentant +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +le sel brûlé. C'était la dissolution sacrée, le trésor +inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre philosophale, +<i>lapis philosophorum</i>. Avec la pointe d'un +couteau, il en détacha une parcelle, l'enferma dans une +boule de cire vierge et la jeta dans l'étain en ébullition.</p> + +<p>—Quelle force supposez-vous à votre dissolution? +demanda Marliani.</p> + +<p>—Une partie pour deux mille cent vingt-huit +parties de métal, répondit Galeotto. Certes, la dissolution +n'est pas encore parfaite, mais je pense bientôt +atteindre une unité pour un million. Il suffira de +prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, +de la dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser +avec l'écorce de noyer sauvage, d'en arroser une vigne, +pour avoir dès le mois de mai des raisins mûrs! <i>Mare +tingerem, si mercurius esset!</i> J'aurais transformé la +mer en or, s'il y avait assez de mercure!</p> + +<p>Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise +de messer Galeotto le faisait enrager. Il +commença à démontrer l'impossibilité des transmutations +en citant à l'appui les arguments scolastiques +et les syllogismes d'Aristote.</p> + +<p>L'alchimiste sourit.</p> + +<p>—Attendez, <i>domine magister</i>, dit-il doucement. +Tout à l'heure je vous présenterai un syllogisme qu'il +ne vous sera guère facile de réfuter.</p> + +<p>Il jeta sur les charbons une pincée de poudre +blanche. Des nuages de fumée emplirent le laboratoire. +Crépitante, la flamme s'éleva multicolore, bleue, verte, +rouge. Les invités se troublèrent et madonna Philiberte +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +assura que dans la flamme pourpre elle avait vu +la gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long +crochet de fer, souleva le couvercle du creuset rouge +à blanc. L'étain s'agitait, écumait, clapotait. On recouvrit +à nouveau le creuset. Le soufflet siffla; dix +minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine +lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une +goutte jaune.</p> + +<p>—C'est fini! dit l'alchimiste.</p> + +<p>On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, +on le brisa, et sonnant et brillant, devant les invités +stupéfaits, un lingot d'or roula.</p> + +<p>L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, +dit triomphalement:</p> + +<p>—<i>Solve mihi hunc syllogismum!</i> Résous-moi ce +syllogisme!</p> + +<p>—C'est incroyable!... contre toutes les lois de la +logique et de la nature! balbutia Marliani consterné.</p> + +<p>Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient +inspirés. Il les leva au ciel et s'écria:</p> + +<p>—<i>Laudetur Deus in æternum qui partem suæ +infinitæ potentiæ nobis, suis abjectissimis creaturis +communicavit. Amen.</i> Gloire à Dieu qui nous donne, +à nous, ses indignes créatures, une part de sa toute-puissance. +Amen.</p> + +<p>A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique +le lingot marqua une raie jaune d'un or plus pur que +l'or de Hongrie ou d'Arabie.</p> + +<p>Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, +lui serrant les mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +Ludovic le More le prit à part:</p> + +<p>—Me serviras-tu en toute foi et vérité?</p> + +<p>—Je voudrais avoir plusieurs existences pour les +consacrer toutes au service de Votre Seigneurie, répondit +l'alchimiste.</p> + +<p>—Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes +rivaux...</p> + +<p>—Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre +Seigneurie pourra me pendre comme un chien!</p> + +<p>Après un instant de silence, avec un servile salut, +il ajouta:</p> + +<p>—Je vous prierais seulement...</p> + +<p>—Comment? Encore?</p> + +<p>—Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Cinq mille ducats.</p> + +<p>Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et +accorda la somme. Il se faisait tard. Le More craignait +que Béatrice ne s'inquiétât.</p> + +<p>Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, +offrit à chaque invité un morceau du nouvel or. +Léonard seul resta.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha +de lui:</p> + +<p>—Maître, comment vous a plu l'essai?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +—L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement +Léonard.</p> + +<p>—Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, +messer?</p> + +<p>—Dans les baguettes qui ont servi à remuer +l'étain. J'ai tout vu.</p> + +<p>—Vous les avez examinées vous-même.</p> + +<p>—C'en étaient d'autres.</p> + +<p>—Comment? Permettez!</p> + +<p>—Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard +souriant. N'essayez pas de nier, Galeotto. L'or caché +à l'intérieur de ces baguettes évidées, quand les extrémités +en furent brûlées, est tombé dans le creuset.</p> + +<p>Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage +avait l'expression piteuse d'un voleur pris sur le fait.</p> + +<p>Léonard lui mit la main sur l'épaule.</p> + +<p>—Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.</p> + +<p>Galeotto saisit sa main et, avec effort:</p> + +<p>—C'est vrai? Vous ne le direz pas?...</p> + +<p>—Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, +pourquoi avez-vous fait cela?</p> + +<p>—Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, +après une infinie détresse, un infini espoir +brilla dans ses yeux. Je vous jure devant Dieu que +si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que momentanément +et pour le bien du duc, pour le triomphe de la +science—parce que je l'ai véritablement trouvée, la +pierre philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais +je puis presque dire que je l'ai ou à peu de chose +près, vu que j'ai trouvé la voie à suivre—et là est +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +l'important. Encore trois ou quatre essais et ce sera +chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte +de la plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir +un petit mensonge?</p> + +<p>—Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer +Galeotto, dit Léonard, haussant les épaules. Vous +savez aussi bien que moi que la transmutation des +métaux est un mythe, que la pierre philosophale +n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, +la magie noire—comme toutes les sciences +qui ne sont pas fondées sur la preuve exacte et +mathématique—sont des mensonges ou des folies—l'étendard +enflé de vent des charlatans, derrière +lequel court la populace bête, annonçant leur puissance +par ses aboiements...</p> + +<p>L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et +consternés. Tout à coup, il inclina la tête, cligna malicieusement +un œil et rit:</p> + +<p>—Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je +pas un initié? Je sais que vous êtes le plus grand +des alchimistes, le possesseur des précieux secrets de +la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le nouveau +Prométhée!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Mais oui, vous, certainement.</p> + +<p>—Vous plaisantez, messer Galeotto!</p> + +<p>—Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! +que vous êtes cachottier et malin! J'ai connu bien +des alchimistes jaloux des secrets de la science, mais +jamais autant que vous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher +et ne put.</p> + +<p>—Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il +avec un involontaire sourire.</p> + +<p>—Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous, +messer, que si Dieu lui-même descendait devant moi +à la minute et me disait: «Galeotto, la pierre philosophale +n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur, +aussi vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la +trouverai!»</p> + +<p>Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il +écoutait curieusement. Quand la conversation s'engagea +sur l'aide diabolique dans les sciences occultes, l'alchimiste +remarqua avec un sourire méprisant que le diable +était l'être le plus misérable de la création, qu'il n'existait +personne de plus faible que lui. Le vieillard ne +croyait qu'à la toute-puissance de la science humaine, +assurant que pour elle rien n'était impossible.</p> + +<p>Puis, subitement, sans transition, il demanda à +Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments. +Lorsque son interlocuteur avoua ne jamais les avoir +aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces +paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre +avait un corps allongé, tacheté, fin et dur, et +que la sylphide était bleu de ciel, transparente et +aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des +gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants +des pierres précieuses.</p> + +<p>—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien +ceux-là sont tous bons et charmants...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +—Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à +des élus, et non à tout le monde? interrogea Léonard.</p> + +<p>—Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés, +des savants, des ivrognes et des gourmands. Ils aiment +la naïveté et la simplicité de l'enfance. Ils ne +vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. Autrement, +ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et +se cachent aux regards des hommes.</p> + +<p>Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire +méditatif.</p> + +<p>«Quel étrange, pauvre et charmant homme!» +pensa Léonard, ne ressentant plus de dédain pour les +utopies alchimistes et cherchant à causer avec lui +comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur +de tous les secrets pour lui être agréable.</p> + +<p>Ils se séparèrent amis.</p> + +<p>Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel +essai de l'huile de Vénus.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<p class="center"><b>«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»</b></p> + +<p class="center"><b>1494</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>«<i>O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non +di voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita +de sua necessari affetit. O stupenda necessita!</i>»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p> + +<p>«O que ta justice est merveilleuse, Premier +moteur, tu n'as pas voulu priver aucune +force de son ordre et de ses qualités indispensables. +O divine nécessité!»</p> + +<p class="right">(<i>Traité de mécanique de</i> <span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>).</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant +rentré chez lui fort tard et en état d'ébriété, avait reçu +de sa femme, selon sa propre expression, plus de coups +qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour aller de +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se +rendit chez sa voisine la fripière goûter au <i>miliacci</i>, +sorte de gelée de sang de porc, Corbolo chercha +dans ses poches les quelques pièces de monnaie échappées +à la rapacité de la ménagère, confia la garde de +la boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.</p> + +<p>Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il +marchait sans se presser dans la tortueuse et sombre +impasse, si étroite qu'un cavalier y rencontrant un +piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher +de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive +chaude, les œufs pourris, le vin aigre et la moisissure +des caves.</p> + +<p>Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette +de ciel bleu qui se détachait entre les maisons hautes, +prenant plaisir à voir le bariolage des chiffons de +toutes sortes, qui puaient au soleil, sur les cordes +tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en +se répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à +exécution «<i>Mala femina, buona femina, vuol bastone.</i> +Toute femme, bonne ou mauvaise, a besoin du bâton.»</p> + +<p>Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là +régnait un va-et-vient digne d'un marché. D'une +porte à l'autre, malgré les cinq sous de droit d'entrée +imposé par les fondateurs, une quantité de gens passaient, +portant des bonbonnes de vin, des paniers, +des corbeilles, des caisses, des planches, des poutres, +des paquets, quelques-uns même conduisaient par la +bride des mulets et des chevaux. Les prêtres chantaient +des <i>Te Deum</i> nasillards. Les lampes brûlaient devant +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +les autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton, +les chiens se reniflaient, des mendiants en +haillons se bousculaient.</p> + +<p>Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de +badauds qui écoutaient avec un malin plaisir la dispute +de deux moines. Le frère Cippolo, franciscain, +à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras +comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur, +fra Timoteo, dominicain, que François étant +semblable au Christ de quarante façons avait occupé +au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer +et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer +ses stigmates des blessures de Jésus.</p> + +<p>Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette +thèse les plaies de sainte Catherine qui portait au front +la marque sanglante de sa couronne d'épines, tandis +que saint François en était dépourvu.</p> + +<p>Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de +l'obscurité de la cathédrale sur la place d'Arengo, la +plus animée de Milan, encombrée de boutiques de petits +commerçants, poissardes, fripiers, marchands de +légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit +passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés +sur cette place, et aucune loi, aucune amende n'avaient +eu raison de leur entêtement.</p> + +<p>—La belle salade de Valtellina, des citrons, des +oranges! Voilà les artichauts, l'asperge, la belle +asperge! appelaient les marchands de légumes.</p> + +<p>Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que +des couveuses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines +de raisins noir et blanc, de cormorans, de betteraves, +de choux, de fenouil et d'ail, braillait désespérément +«Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands +coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par +ses cris gutturaux: «Arri! arri!»</p> + +<p>Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes +chantait une plaintive <i>Intemerata</i>.</p> + +<p>Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée +d'un collier de molaires, serrait entre ses genoux la +tête d'un patient et avec des mouvements adroits de +prestidigitateur arrachait une dent avec des tenailles.</p> + +<p>Les gamins lançaient des toupies dans les jambes +des passants. Le plus intrépide de la bande, le moricaud +Farfaniccio, apporta une souricière, lâcha la souris +et se prit à la pourchasser un balai à la main en +criant d'une voix stridente et sifflante:</p> + +<p>—<i>Eccola!</i> <i>eccola!</i> La voilà! la voilà!</p> + +<p>En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une +marchande obèse, la grosse Barbaricci, qui tranquillement +tricotait un bas. Elle sauta, cria comme une +échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en +chasser la souris.</p> + +<p>—Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien! +criait-elle pourpre de rage.</p> + +<p>Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait +de joie. Au bruit, un homme portant un énorme +cochon se retourna. Le cheval du docteur Gabbadeo +qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et +accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +de vieille ferraille. Les écumoires, les poêles, +les casseroles, les bassines croulèrent avec fracas, +tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait brides +lâchées en criant:</p> + +<p>—Arrête, arrête donc, poivrière du diable!</p> + +<p>Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient +aux croisées. Au-dessus de la place tourbillonnait +un ouragan de rires, de jurons, de cris et de +sifflets.</p> + +<p>Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier +songeait avec un humble sourire:</p> + +<p>—Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les +femmes qui rongent leurs maris, comme la rouille +ronge le fer!</p> + +<p>Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le +soleil, il les leva vers l'énorme bâtisse inachevée +entourée d'échafaudages, l'église érigée par le peuple +à la gloire de la nativité de la Vierge, <i>Mariæ Nascenti</i>.</p> + +<p>Grands et petits avaient pris part à sa construction. +A côté des merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau +de la reine de Chypre, s'étalait l'offrande faite à la +Vierge, par la vieille fripière Catherine, qui, en dépit +de l'hiver rude, s'était privée de son unique vêtement +chaud d'une valeur de vingt sols.</p> + +<p>Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès +de l'édifice, remarqua ce matin une tour nouvelle +et s'en réjouit. Les maçons taillaient les pierres. Sur +le débarcadère du Lagetto, près de San Stefano, non +loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les barques, +on déchargeait d'énormes cubes de marbre +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +blanc qui scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies +glapissaient; les ouvriers rampaient le long des bois +ainsi que des fourmis.</p> + +<p>Et le grand édifice montait, hérissait un nombre +infini de clochetons et de tours blanches dans le ciel +apuré—hommage éternel du peuple à la Vierge +sainte.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de +barriques, qui conduisait à la cave du tavernier allemand +Tibald. Après avoir poliment salué les consommateurs, +il s'assit auprès d'un sien ami, l'étameur +Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits +pâtés chauds au cumin—des <i>offeletti</i>—huma lentement +une gorgée, croqua une bouchée de pâte et dit:</p> + +<p>—Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie +jamais!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, mon ami, continua le cordonnier +inspiré, se marier équivaut à plonger sa main dans +un sac plein de vipères pour en retirer une anguille. +Mieux vaut être atteint de la goutte, Scarabullo, que +d'être affligé d'une femme!</p> + +<p>A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur +bouffon, racontait à des mendiants affamés les merveilles +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +d'une ville comme Berlinzona, capitale d'un +pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient +avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec +le caneton en supplément, où enfin existait une colline +en fromage râpé sur laquelle vivaient des gens uniquement +occupés à préparer du macaroni et des lazagnes, +qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon +et qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui +qui en attrapait le plus en avait le plus. Et tout +proche coulait une source de <i>vernaccio</i>—le meilleur +vin de l'univers,—ne contenant pas une goutte d'eau.</p> + +<p>Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée +d'un petit homme scrofuleux, aux yeux mi-clos +comme ceux d'un chat, Gorgolio, le verrier, grand +cancanier et amateur de nouvelles.</p> + +<p>—Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant +son vieux chapeau poussiéreux et essuyant la +sueur qui inondait son front, messieurs, je viens du +camp des Français!</p> + +<p>—Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?</p> + +<p>—Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi +respirer... Je suis essoufflé. J'ai couru si vite... ne +voulant pas qu'un autre avant moi vous apprît la nouvelle.</p> + +<p>—Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel +peuple est-ce les Français?</p> + +<p>—Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre +doigt dans leur bouche. Ce sont des hommes turbulents, +sauvages, impies, de vrais fauves, en un mot, +des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +de huit coudées, des brides en métal, des bombardes +en fonte qui lancent des boulets de pierre. Leurs +chevaux sont pareils à des monstres marins, féroces, +avec les oreilles et les queues coupées.</p> + +<p>—Sont-ils nombreux? demanda Mazo.</p> + +<p>—Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la +plaine. Le Seigneur nous a envoyé pour nos péchés ce +mal caduc, ces diables du nord!</p> + +<p>—Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa +Mascarello, ils sont nos amis et alliés...</p> + +<p>—Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils +sont pires que des ennemis... ils achèteront les cornes +et mangeront le bœuf...</p> + +<p>—Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, +pourquoi les crois-tu nos ennemis?</p> + +<p>—Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent +nos arbres, emmènent nos bestiaux, pillent les habitants, +violent les femmes. Le roi français est laid, +malingre, mais très amateur de femmes. Il possède +même un livre, avec les portraits de belles Italiennes +toutes nues. Et ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de +Milan jusqu'à Naples, nous ne laisserons pas une +pucelle...»</p> + +<p>—Les misérables! cria Scarabullo en assénant un +tel coup de poing sur la table que verres et bouteilles +en tremblèrent.</p> + +<p>—Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses +pattes de derrière au son de la flûte française. Ils ne +nous considèrent même pas comme des hommes: +«Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins. +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez +affamé un innocent adolescent. Dieu pour cela vous +punit en nous donnant votre terre.» Nous les nourrissons +généreusement et ils donnent les aliments que nous +leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils +ne contiennent pas le poison dont on s'est servi pour +le duc.</p> + +<p>—Tu mens, Gorgolio!</p> + +<p>—Que mes yeux se vident, que ma langue se +dessèche! Écoutez encore, messere, leurs prétentions: +«Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses +mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand +Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons +la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons +chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement +de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous +effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.</p> + +<p>—C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. +Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.</p> + +<p>Tout le monde se tut.</p> + +<p>Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans +la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement, +les bras levés au ciel:</p> + +<p>—La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, +s'accomplit: «Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie +sans tirer l'épée du fourreau. O Florence, ô Rome, +ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé! +Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean +Galeas est le sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le +pardon du Seigneur!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>—Les Français! les Français! Regardez! disait +Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à +ce moment dans la taverne.</p> + +<p>L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache +rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la +cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard, +le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à +cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur +de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux +étaient légèrement gris.</p> + +<p>—Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant +sur l'épaule de Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin +dans cette sacrée ville une chope de bon vin? Cette +sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du +vinaigre!</p> + +<p>Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée +s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut +les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et +cria en mauvais italien:</p> + +<p>—Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas +salé!</p> + +<p>—Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand +je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux +Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +cœur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin. +Buvons, ami, à notre chère France:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Du grand Dieu soit mauldit à outrance,</p> +<p>Qui mal vouldroit au royaume de France!</p> +</div></div> + +<p>—Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à +Gorgolio.</p> + +<p>—Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent +les leurs.</p> + +<p>—Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces +coqs français, grogna l'étameur. La main me démange +de les corriger!</p> + +<p>Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre +sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau +de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français +un demi-broc de vin fraîchement tiré à la barrique, +non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.</p> + +<p>Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui +sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de +dégoût. Devant lui passa la fille du patron, Lotta, +jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme +ceux de Tibald.</p> + +<p>Le Gascon cligna malicieusement de l'œil à son +camarade et tortilla crânement sa moustache rousse. +Puis, ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson +des soldats de Charles VIII:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Charles fera si grandes batailles,</p> +<p>Qu'il conquerra les Itailles.</p> +<p>En Jerusalem entrera</p> +<p>Et mont Olivet montera.</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.</p> + +<p>Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement +baissés, le sergent la prit par la taille et essaya +de l'attirer sur ses genoux.</p> + +<p>Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. +Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les +lèvres tout humides encore de vin.</p> + +<p>La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui +se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de +tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta +un moment hébété.</p> + +<p>Tout le monde s'esclaffa.</p> + +<p>—Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par +San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi +solide! Ah! tu l'as consolé!</p> + +<p>—Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant +Bonnivar.</p> + +<p>Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui +montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria:</p> + +<p>—Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, +maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je +baiserai!</p> + +<p>Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une +table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution. +Mais la puissante main de l'étameur Scarabullo +le saisit au collet.</p> + +<p>—Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo +en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, +je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'offenses +plus les pucelles milanaises!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +—Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, +vauriens, lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis +et Saint-Georges!</p> + +<p>Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur +si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le +picard par les bras.</p> + +<p>Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, +les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une +mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées +et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit de la +taverne et se prit à hurler:</p> + +<p>—On assassine! Les Français pillent!</p> + +<p>La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. +Les commerçants prudents fermèrent leurs +boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes +se sauvèrent en emportant leurs marchandises.</p> + +<p>—Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! +geignait la grosse Barbaccia.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? Le feu?</p> + +<p>—Sus aux Français!</p> + +<p>Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et +glapissait:</p> + +<p>—Sus, sus aux Français!</p> + +<p>Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses +et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour +empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple, +Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils +trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. +Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au +bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +—Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai +à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces +bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut +pas la corde pour le pendre!</p> + +<p>Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de +ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les +soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles +que sa femme.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à +l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier +grimpait à l'une des fines tourelles, située non loin de +la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte +Catherine à l'extrémité de la flèche.</p> + +<p>Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des +stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants, +des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles, +d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des +gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, +des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes +piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles. +Tout cet ensemble, en marbre aveuglément +blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, +ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient +rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de +la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho. +Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue, +semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur +de l'église, du plus profond de son cœur de +pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme, +respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle +louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de +tous les peuples à la Vierge très pure.</p> + +<p>Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin +retentit.</p> + +<p>L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses +yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant +oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle il +grimpait pliait comme un bambou.</p> + +<p>—C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. +Seigneur prends mon âme!</p> + +<p>En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle +de corde, ferma les yeux et murmura:</p> + +<p>—<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p> + +<p>Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il +reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant +plus les voix terrestres, continua son ascension, +toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec +joie:</p> + +<p>—<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p> + +<p>A ce moment passaient sur le large toit de l'église +les membres du Conseil de construction «<i>Consiglio +della Fabrica</i>», architectes, italiens et étrangers, invités +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio, +tour principale qui devait s'élever au-dessus de la +coupole.</p> + +<p>Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa +son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent +le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop +opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.</p> + +<p>Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. +Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient +pas suffisamment solides. Les autres affirmaient +que l'église pouvait affronter l'éternité.</p> + +<p>Léonard selon son habitude ne prenait pas part +à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.</p> + +<p>Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une +lettre.</p> + +<p>—Messer, en bas, sur la place, un courrier de +Pavie attend votre excellence.</p> + +<p>L'artiste brisa le cachet et lut:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">DUC JEAN GALÉAS.</span></p> + +<p class="left">»14 octobre.»</p> +</div> + +<p>Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit +sur la place, monta à cheval et partit pour le +château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de +Milan.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du +parc gigantesque étaient baignés de pourpre et d'or +par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles +mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus +dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se +mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.</p> + +<p>En approchant du château, Léonard aperçut un +nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté +fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs +avaient quitté le duc agonisant.</p> + +<p>Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, +à sa rencontre.</p> + +<p>—Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.</p> + +<p>Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.</p> + +<p>Léonard s'engagea dans l'allée principale.</p> + +<p>—Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. +On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous +amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se +doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce +chemin détourné...</p> + +<p>Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent +un escalier, passèrent devant de sombres salles, +jadis magnifiques, maintenant inhabitées. Les tentures +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en +loques le long des murs. Le trône ducal, sous son +baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée. +A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du +parc des feuilles jaunies.</p> + +<p>—Les misérables! les voleurs! grognait le nain en +désignant à son compagnon les traces du pillage. Si +vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas +voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du +monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, +pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.</p> + +<p>Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans +une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée +d'air et complètement sombre.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la +saignée à la lumière, les volets clos. L'aide du barbier +tenait un plat d'étain dans lequel coulait le sang. Le +barbier, modeste vieillard, les manches retroussées, +opérait l'incision de la veine. Le docteur, «maître ès +physique», avec une physionomie entendue, le nez +chaussé de lunettes, l'épaulière de velours violet doublée +d'écureuil passée sous le bras, ne prenait pas part +à l'opération que pratiquait le barbier—car toucher +à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne d'un +docteur—il observait simplement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +—A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer +la saignée, ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé +et qu'on étendit le duc sur les coussins.</p> + +<p>—<i>Domine magister</i>, murmura le barbier respectueusement, +ne vaudrait-il pas mieux attendre? Le +malade est faible. Une trop grande prise de sang...</p> + +<p>Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de +mépris.</p> + +<p>—Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez +pourtant savoir que sur les vingt-quatre livres de sang +que contient le corps humain, on peut en supprimer +vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la +santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits +plus il vous en reste de pure. J'ai pratiqué la saignée +sans merci sur des enfants nouveau-nés, toujours avec +réussite.</p> + +<p>Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, +mais songea que discuter avec des docteurs était +aussi inutile que discuter avec des alchimistes.</p> + +<p>Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea +les coussins, enveloppa les pieds du malade.</p> + +<p>Léonard jeta un coup d'œil sur la chambre. Au-dessus +du lit pendait une cage avec un petit perroquet +vert. Sur une table ronde, près d'une cuve de cristal, +contenant des poissons dorés, traînaient des cartes et +des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé +en boule, dormait.</p> + +<p>—Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans +ouvrir les yeux.</p> + +<p>—Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +pensant que vous dormiez... Messer Leonardo +est ici.</p> + +<p>—Ici?</p> + +<p>Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort +pour se soulever.</p> + +<p>—Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes +pas.</p> + +<p>Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout +jeune de Jean Galéas—il n'avait que vingt-quatre ans—s'anima +d'une tendre rougeur.</p> + +<p>Le nain sortit pour veiller à la porte.</p> + +<p>—Mon ami, continua le malade, tu connais la +calomnie?</p> + +<p>—Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.</p> + +<p>—Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... +Cependant, si, je te la dirai: nous en rirons +ensemble. Ils insinuent...</p> + +<p>Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et +acheva avec un doux sourire:</p> + +<p>—Ils insinuent que tu es mon meurtrier.</p> + +<p>Léonard crut que le malade délirait.</p> + +<p>—Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon +meurtrier. Il y a trois semaines environ, mon oncle le +More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pêches. +Madonna Isabella est convaincue que depuis que j'ai +goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs +d'un empoisonnement lent et que dans ton jardin il y +un arbre...</p> + +<p>—C'est vrai, dit Léonard.</p> + +<p>—Oh! mon ami! Est-ce possible?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +—Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. +Je comprends d'où viennent ces allusions, en désirant +étudier l'effet des poisons, je voulus rendre un pêcher +vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de Peretola +que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a +pas réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop +pressé, a dû raconter à quelqu'un...</p> + +<p>—Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement +le duc, personne n'est cause de ma mort! Et +cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détestent +et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire tout, +comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon +meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide. +Et pourquoi me tuerait-il? Je suis prêt moi-même à +lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien. +Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec +des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, +Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne +regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela +maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné +avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres +aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce +que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris, +maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me +sens bien, calme et heureux, comme si, par une +journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements +et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua +le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi +seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu me disais +jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +apprend aux hommes le grand calme et la grande +soumission? J'ai compris alors. Mais maintenant, +durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves, +combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, +chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois +que nous avons par des voies différentes atteint ensemble +le même but—toi dans la vie, moi dans la mort.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:</p> + +<p>Monna Druda!</p> + +<p>Léonard voulut partir, le duc le retint.</p> + +<p>Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, +entra dans la chambre, tenant dans ses mains une +petite fiole contenant un liquide jaune et trouble—l'élixir +de scorpion.</p> + +<p>En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la +constellation du lion, on attrapait les scorpions et on +les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire +avec du seneçon, du mithridate et du serpentaire; puis +on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et +chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le +ventre et la région du cœur du malade. Les rebouteux +assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace +contre tous les poisons et contre les sorcelleries.</p> + +<p>En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille +s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle +faillit laisser choir le flacon.</p> + +<p>—Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!</p> + +<p>Tout en se signant, et marmottant des prières, elle +marcha à reculons vers la porte, et une fois dans +le couloir courut aussi vite que le lui permettaient +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer +la terrible nouvelle.</p> + +<p>Monna Druda était convaincue que le More et son +manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc, +sinon par le poison, du moins par le mauvais œil, par +des manœuvres diaboliques.</p> + +<p>La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.</p> + +<p>Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se +trouvait auprès du duc, elle se releva et cria furieuse:</p> + +<p>—C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?</p> + +<p>—Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre +Altesse. On croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il +s'est introduit par la cheminée! La chose est louche. +Depuis longtemps déjà j'ai prévenu votre Altesse...</p> + +<p>Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement +les genoux demanda:</p> + +<p>—Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à +vous et au seigneur Maître, de recevoir Sa Majesté, le +roi très chrétien de France.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Charles VIII s'était installé dans les appartements +du rez-de-chaussée du château de Pavie, somptueusement +décorés à son intention par Ludovic le More.</p> + +<p>Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la +lecture d'un ouvrage nouvellement et spécialement +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +traduit pour lui du latin en français, un opuscule assez +ignare <i>Les Merveilles de Rome</i>,—<i>Mirabilia urbis +Romæ</i>.</p> + +<p>Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, +pendant sa triste jeunesse passée dans le solitaire château +d'Amboise, avait été élevé à la lecture des romans +de chevalerie qui avaient quelque peu brouillé son +cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre +un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et +de Tristan, ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté +et timide, bon et fou, avait résolu de mettre en +action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon l'expression +des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, +descendant de Jules César, il était venu en Lombardie +à la tête d'une formidable armée à telle fin de conquérir +Naples, les deux Siciles, Constantinople, Jérusalem, +détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie +mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug +des infidèles.</p> + +<p>A l'audition des <i>Merveilles de Rome</i> le roi goûtait +à l'avance la gloire qu'il acquerrait en soumettant +une ville aussi célèbre.</p> + +<p>Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre +et une lourdeur de tête lui rappelaient le trop +gai souper de la veille en compagnie de dames milanaises. +Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia +Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.</p> + +<p>Charles VIII était petit de taille et laid de figure. +Ses jambes étaient maigres et torses, ses épaules +étroites, l'une plus haute que l'autre; la poitrine +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +rentrée, un nez démesurément long et crochu; des +cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait +la barbe et les moustaches. Ses mains et son +visage avaient de désagréables crispations. Ses lèvres +épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez les enfants, +ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à +fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, +et en même temps tendue, inhérente aux gens +faibles d'esprit. Il parlait difficilement et par saccades. +On racontait qu'il avait les pieds difformes et que +pour les cacher il avait introduit la mode des larges +souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.</p> + +<p>—Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, +en interrompant la lecture et bégayant selon sa coutume... +je... je voudrais, mon petit... tu sais?... je +voudrais boire. Hein! il me semble... Probablement... +Apporte-moi du vin, Thibault.</p> + +<p>Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc +attendait la visite du roi.</p> + +<p>—Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... +seulement, je veux boire d'abord...</p> + +<p>Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet +arrêta le mouvement du roi et demanda à Thibault:</p> + +<p>—Du nôtre?</p> + +<p>—Non, monseigneur. Des caves du palais...</p> + +<p>Le cardinal jeta le contenu de la coupe.</p> + +<p>—Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent +être nuisibles à votre santé. Thibault, donne +ordre qu'on courre au camp chercher une bonbonne +de notre vin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +—Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia +le roi surpris.</p> + +<p>Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, +que la prudence s'imposait vis-à-vis de gens qui +avaient empoisonné leur seigneur légitime, et dont +on pouvait attendre toutes les trahisons.</p> + +<p>—Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux +boire, dit Charles en haussant les épaules.</p> + +<p>Puis il se soumit.</p> + +<p>Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, +au-dessus du roi, un superbe baldaquin de +soie bleue, tissé de fleurs de lis d'argent, le sénéchal +plaça sur les épaules de Charles le manteau à revers +d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des +abeilles et la devise: «La reine des abeilles n'a pas +d'aiguillon.»</p> + +<p>A travers les sombres appartements délaissés, le +cortège se dirigea vers la chambre du mourant. En +passant devant la chapelle, Charles aperçut la duchesse +Isabelle.</p> + +<p>Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher +d'elle et, selon la vieille coutume française, la +baiser sur les lèvres en la nommant «chère sœur».</p> + +<p>Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et +tomba à ses pieds.</p> + +<p>—Seigneur, commença-t-elle le discours préparé +d'avance, aie pitié de nous, Dieu te récompensera. +Défends les innocents, chevalier magnanime! Le More +nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le +duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +nous ne sommes environnés que de mercenaires assassins...</p> + +<p>Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle +lui disait.</p> + +<p>—Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme +mal éveillé et tiquant des épaules. Non, je vous prie..., +je ne puis tolérer, ma chère sœur, levez-vous!</p> + +<p>Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les +baisait, voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, +s'écria avec désespoir:</p> + +<p>—Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!</p> + +<p>Le roi se troubla complètement, et son visage eut +une grimace douloureuse, comme s'il eût été lui aussi +prêt à pleurer.</p> + +<p>—Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... +Briçonnet, je te prie... dis-lui... je ne sais pas.</p> + +<p>Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune +compassion, étant, même dans son humiliation, trop +fière et trop belle, telle une géniale héroïne de tragédie.</p> + +<p>—Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera +tout ce qui dépendra d'elle en faveur de votre époux +messire Jean Galéas, dit le cardinal poliment mais +froidement, prononçant d'un ton protecteur le nom du +duc en français.</p> + +<p>La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des +yeux attentifs, et, subitement, comprenant à qui elle +parlait, se tut.</p> + +<p>Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant +elle, les lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire +forcé, stupide, déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +—Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la +petite fille de Ferdinand d'Aragon!</p> + +<p>Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le +roi sentait qu'il lui était indispensable de dire quelque +chose, de se tirer de ce mutisme inepte. Il fit un effort +désespéré, tiqua de l'épaule, cligna des yeux, balbutia +son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, eut +un geste navré et se tut.</p> + +<p>La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. +Charles baissait la tête, anéanti.</p> + +<p>—Briçonnet, allons, allons,... hein?</p> + +<p>Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles +entra dans la chambre du duc.</p> + +<p>Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir +d'automne tombait à travers les hautes futaies du parc.</p> + +<p>Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon +cousin» et s'inquiéta de sa santé.</p> + +<p>Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire +que tout de suite Charles se sentit allégé, son trouble +se dissipa et se calma peu à peu.</p> + +<p>—Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! +dit le duc. Quand vous serez à Jérusalem, auprès +du Saint-Sépulcre, priez pour ma pauvre âme, car à +ce moment-là je...</p> + +<p>—Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous +de telles pensées? interrompit le roi. Dieu est clément. +Vous guérirez. Nous partirons ensemble en croisade. +Vous verrez! Hein?</p> + +<p>Jean Galéas secoua la tête:</p> + +<p>—Non, je ne le pourrai pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:</p> + +<p>—Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas +mon fils Francesco et Isabelle ma femme. La malheureuse +n'a personne au monde...</p> + +<p>—Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.</p> + +<p>Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent +et, comme s'il reflétait un feu intérieur, son visage +s'éclaira d'une infinie bonté. Il se pencha vivement +vers le malade et l'embrassant avec une tendresse impétueuse +balbutia:</p> + +<p>—Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...</p> + +<p>Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs +et leurs lèvres s'unirent en un fraternel baiser.</p> + +<p>Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi +appela près de lui le cardinal:</p> + +<p>—Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... +d'une façon quelconque... prendre parti... On ne peut +pas comme cela... Je suis un chevalier... Il faut le +défendre, tu entends?</p> + +<p>—Majesté, répondit évasivement le cardinal, il +mourra tout de même. Et de quel secours pourrons-nous +lui être? Nous nous ferions du tort. Le More +est notre allié...</p> + +<p>—Le More est un misérable, oui... sûrement... +un assassin! cria le roi.</p> + +<p>Et dans ses yeux brilla une colère sensée.</p> + +<p>—Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. +Le More n'est ni pire, ni meilleur que les +autres. C'est de la politique, Seigneur! Nous sommes +tous des hommes...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +L'échanson apporta au roi une coupe de vin français +que Charles but avidement. Le vin le ranima et +chassa ses noires pensées.</p> + +<p>En même temps que l'échanson se présenta un envoyé +du duc, pour inviter le roi au souper. Celui-ci +refusa. L'envoyé insista. Mais voyant que ses prières +étaient vaines, il s'approcha de Thibault et lui murmura +quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe +affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:</p> + +<p>—Majesté, madonna Lucrezia...</p> + +<p>—Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...</p> + +<p>—Celle avec laquelle vous avez daigné danser au +bal hier.</p> + +<p>—Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... +Exquise! Tu dis qu'elle assistera au souper?</p> + +<p>—Sûrement et elle supplie Votre Majesté...</p> + +<p>—Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? +Thibault? Que penses-tu? Peut-être... après tout... +Demain nous nous mettons en campagne... Pour la +dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il en +s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... +oui...</p> + +<p>Le roi prit Thibault à part:</p> + +<p>—Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?</p> + +<p>—La maîtresse du More, Majesté.</p> + +<p>—La maîtresse du More, ah! c'est dommage...</p> + +<p>—Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il +vous plaît aujourd'hui même.</p> + +<p>—Non, non. Je suis son hôte...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +—Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez +pas ces gens-là...</p> + +<p>—Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... +C'est ton affaire...</p> + +<p>—Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...</p> + +<p>—Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: +C'est ton affaire... Je ne veux rien savoir... comme +tu voudras.</p> + +<p>Thibault s'inclina respectueusement.</p> + +<p>En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit +et passant la main sur le front:</p> + +<p>—Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment +crois-tu? Que voulais-je dire?... Ah! oui!... Il faut le +défendre... C'est un innocent... il y a offense... Je ne +puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!</p> + +<p>—Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres +sujets. Plus tard en revenant de Jérusalem...</p> + +<p>—Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un +pâle sourire méditatif.</p> + +<p>—La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les +victoires, continua Briçonnet. Le doigt de Dieu montre +le chemin aux croisés.</p> + +<p>—Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta +Charles VIII solennel, inspiré, les yeux levés au +ciel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Huit jours après, le jeune duc mourait.</p> + +<p>Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme +de lui accorder une entrevue avec Léonard, mais elle +lui avait refusé. Monna Druda avait convaincu Isabelle +que les gens ensorcelés ressentaient un irrésistible +désir de voir celui qui les avait perdus.</p> + +<p>Et la vieille continuait à frotter soigneusement le +malade, avec de l'huile de scorpion. Les médecins le +tourmentèrent jusqu'à la fin avec leurs saignées.</p> + +<p>Il expira doucement.</p> + +<p>—Que ta volonté soit faite! furent ses dernières +paroles.</p> + +<p>Le More donna ordre de transporter de Pavie à +Milan le corps du défunt et de l'exposer solennellement +dans la cathédrale.</p> + +<p>Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, +après avoir assuré que la mort prématurée de son +neveu lui causait une douleur profonde, proposa de +déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier +légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on +ne pouvait confier un tel pouvoir à un mineur et +supplièrent Le More au nom du peuple, d'accepter +le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, +comme à contre-cœur, céda à leurs prières.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +On apporta les somptueux habits de drap d'or. +Le nouveau duc les revêtit, monta à cheval et se +rendit à l'église de San Ambrogio, entouré d'une +foule de partisans qui criaient: «<i>Viva il Moro, viva +il duca!</i>» au son des trompes, des salves de canon, +du carillon des cloches et du mutisme du peuple.</p> + +<p>Sur la place du Commerce, du haut de la loggia +du vieil hôtel de ville, en présence des syndics, des +consuls, des principaux citoyens, le chef des hérauts +lut le <i>privilège</i> accordé au duc Le More par l'éternel +Auguste du très saint Empire, Maximilien: «<i>Maximilianus +divina favente clementia Romanorum Rex +semper Augustus</i>, toutes les provinces, terres, villes, +villages, châteaux, forts, montagnes et plaines, bois +et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines, +mines, possession des vassaux, marquis, comtes, +barons, monastères, églises et paroisses—tout et +tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à toi et à +tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et +choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain +autocrate de la Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»</p> + +<p>Quelques jours après cette proclamation on annonça +la translation dans la cathédrale de la plus précieuse +relique de Milan, un des clous de la sainte Croix.</p> + +<p>Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider +son pouvoir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne +de Tibald, la foule se réunit. L'étameur Scarabullo, +le brodeur Mascarello, le pelletier Mazo, le cordonnier +Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au premier +rang.</p> + +<p>Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère +Timoteo prêchait:</p> + +<p>—Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le +temple de Vénus le bois de la sainte Croix et les autres +instruments qui avaient servi à la torture du Christ +et avaient été enterrés par les païens—l'empereur +Constantin, prenant un des saints et terribles clous, +ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors +de son cheval de guerre, afin d'accomplir la parole +de l'apôtre Zacharie, et cette relique lui donna la victoire +sur les ennemis de l'Empire romain. A la mort +du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard +retrouvé par saint Ambroise à Rome, dans la boutique +d'un certain Paolino, marchand de vieille ferraille, et +transporté à Milan. Notre ville possède donc le plus +précieux, le plus sacré des quatre clous—celui qui +avait percé la paume droite du Dieu puissant sur +le Bois du Salut. Sa longueur exacte est de cinq +pouces et demi. Étant plus long et plus épais que le +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +clou romain il est pointu, tandis que le clou romain +est émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté +dans la main du Sauveur, comme le prouve, par de +fins syllogismes, le savant Père Alesio.</p> + +<p>Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en +levant les bras au ciel:</p> + +<p>—Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un +horrible sacrilège! Le More, le misérable, l'assassin, le +voleur de trône, tente le peuple par des fêtes impies, +et affermit son trône croulant avec le saint clou!</p> + +<p>La foule devint houleuse.</p> + +<p>—Et savez-vous, mes frères, continua le moine, +savez-vous à qui il a confié l'encastrement du clou dans +la grande coupole de la cathédrale, au-dessus de l'autel?</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—Au Florentin Léonard de Vinci!</p> + +<p>—Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.</p> + +<p>—Nous le connaissons parbleu, répondaient les +autres, c'est celui-là même qui a empoisonné le jeune +duc avec des fruits...</p> + +<p>—Un sorcier! un hérétique! un athée!</p> + +<p>—Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, +j'ai entendu dire que ce messer Leonardo était +un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait de mal à +personne. Qu'il aime non seulement les hommes, +mais aussi les bêtes...</p> + +<p>—Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!</p> + +<p>—Un sorcier peut-il être bon?</p> + +<p>—Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo—les +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +gens diront aussi du grand tentateur, le prince des +ténèbres: «Il est bienveillant, il est parfait», car il +se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera douce +et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront +tentés par sa miséricorde. Et il conviera des quatre +points cardinaux tous les peuples et toutes les tribus +comme la perdrix, par son cri trompeur, appelle dans +son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, +ô mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, +viendra parmi nous sous une forme humaine: +le Florentin Léonard est le serviteur et le précurseur +de l'Antechrist.</p> + +<p>Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler +de Léonard murmura avec assurance:</p> + +<p>—C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au +diable et qu'il a signé le pacte avec son sang.</p> + +<p>—Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! +marmonnait la fripière Barbaccia. Ces jours derniers, +Stamma, la lavandière du bourreau, me disait que ce +Léonard volait les corps des pendus, qu'il les découpait, +enlevait les intestins...</p> + +<p>—Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, +Barbaccia, observa Corbolo, c'est une science qu'on +appelle l'anatomie...</p> + +<p>—Oui, mais il a aussi inventé une machine pour +voler, avec des ailes d'oiseau, rapporta Mascarello.</p> + +<p>—L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, +expliqua de nouveau frère Timoteo. Simon le Mage +s'est aussi élevé dans les airs, mais il a été renversé +par l'apôtre Paul.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +—Et il marche sur l'eau comme sur la terre, +ajouta Scarabullo. «Le Seigneur marchait sur les +eaux... je ferai de même.» Voilà comme il blasphème!</p> + +<p>—Il fait mieux encore: il descend dans une cloche +de verre au fond de la mer, reprit Mazo.</p> + +<p>—Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a +pas besoin. Quand il veut, il se transforme en poisson +et il nage: il se transforme en oiseau et il vole! déclara +Gorgolio.</p> + +<p>—C'est un ogre; qu'il crève!</p> + +<p>—Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au +bûcher, le Léonard!</p> + +<p>—Qu'on l'empale!</p> + +<p>—Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! +se prit à geindre frère Timoteo. Le très saint clou, +le clou sacré est... chez Léonard!</p> + +<p>—Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les +poings, nous mourrons pour notre relique, nous ne la +laisserons pas souiller. Allons prendre le clou chez +l'impie!</p> + +<p>—Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!</p> + +<p>—Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est +l'heure de la ronde de nuit. Le capitaine de la milice...</p> + +<p>—Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, +cache-toi sous la jupe de ta femme!</p> + +<p>Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, +criant et jurant, la foule s'avança par les rues.</p> + +<p>En tête marchait le moine, tenant dans ses mains +un crucifix et chantant un psaume.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans +leur reflet rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant +de la lune.</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait +une caisse ronde, vitrée, avec des rayons +dorés, dans laquelle devait être conservé le clou sacré. +Assis dans un coin sombre, Giovanni Beltraffio, de +temps à autre observait son maître. Plongé dans la +recherche du problème de la transmission de la force +à l'aide de poulies et de leviers, Léonard ne pensait +plus à la relique. Il venait de terminer un calcul +compliqué.</p> + +<p>—Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, +avec un sourire heureux, rien d'aussi parfait, facile et +superbe comme les manifestations de la nature. La +divine nécessité la force par ses lois à déduire le résultat +de la cause par la voie la plus rapide.</p> + +<p>Dans son cœur naissait le sentiment, qui lui était +si habituel, de respectueux étonnement devant l'abîme +qu'il contemplait. En marge, à côté du croquis de la +machine élévatoire, à côté de chiffres et de ratures, il +écrivait ces mots qui sonnaient dans son cœur ainsi +qu'une prière:</p> + +<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +<i>voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de +sua necessari effetti.</i>»</p> + +<p>Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! +Tu n'as pas voulu priver la moindre force de son +ordre et de ses qualités indispensables.</p> + +<p>On frappa violemment à la porte extérieure. Des +cris, des jurons, le chant des psaumes retentirent.</p> + +<p>Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui +était arrivé. Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, +à demi vêtue, se précipita dans la pièce en criant:</p> + +<p>—Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte +Mère de Dieu, protège-nous!</p> + +<p>Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse +à la main, il ferma vivement les volets.</p> + +<p>—Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.</p> + +<p>—Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer +dans la maison. Les moines ont dû exciter la populace.</p> + +<p>—Que veulent-ils?</p> + +<p>—Le diable seul pourrait comprendre cette crapule +folle. Ils exigent le clou sacré.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.</p> + +<p>—Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils +appellent Votre Excellence, assassin du duc Jean +Galéas, sorcier et impie.</p> + +<p>Dans la rue les cris augmentaient.</p> + +<p>—Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre +nid maudit! Attends, nous aurons ta peau, Léonard, +antechrist!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se +mêlaient les stridents sifflets du vaurien Farfaniccio.</p> + +<p>Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, +grimpa sur l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans +la cour, mais Léonard le retint par son habit.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout +près d'ici à cette heure.</p> + +<p>—Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on +te tuera.</p> + +<p>—Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans +le potager de la tante Trulla, puis dans le fossé, puis +par les arrière-cours... Et s'ils me tuent, mieux vaut +que ce soit moi que vous!</p> + +<p>Après avoir adressé un tendre et brave sourire +à Léonard, le gamin s'échappa de ses mains, sauta +par la croisée et cria de la cour, en poussant les +volets:</p> + +<p>—Ne craignez rien, je vous délivrerai!</p> + +<p>—Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et +voilà, pourtant, il nous est utile dans notre malheur. +Peut-être bien qu'il nous délivrera...</p> + +<p>Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri +étouffé, se sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la +cave où, comme elle le raconta ensuite, elle se blottit +dans un tonneau vide jusqu'au matin.</p> + +<p>Marco monta fermer les volets.</p> + +<p>Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa +place, pâle, abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha +de lui, tomba à ses genoux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +—Qu'as-tu, Giovanni?</p> + +<p>—Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... +Je ne crois pas... mais dites... dites-le-moi vous +même!</p> + +<p>Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.</p> + +<p>—Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, +tu te demandes s'ils disent la vérité... si je suis un +assassin?</p> + +<p>—Un mot, un seul de votre bouche, maître!</p> + +<p>—Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu +ne me croiras pas, puisque tu as pu douter.</p> + +<p>—Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je +suis tellement torturé... je ne sais ce que j'ai... je +deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez pitié de +moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas +vrai!</p> + +<p>Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement +dans la voix, il murmura:</p> + +<p>—Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!</p> + +<p>Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: +l'étameur Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une +hache.</p> + +<p>Léonard écouta les cris de la populace, et son cœur +se serra de cette tristesse que lui donnait le sentiment +de son isolement.</p> + +<p>Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine +écrites.</p> + +<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore!</i>»</p> + +<p>—Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le +bien!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta +les paroles de Jean Galéas mourant:</p> + +<p>—Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le +ciel!...</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="center"><b>LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO</b></p> + +<p class="center"><b>1494-1495.</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p><i>L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa +cognitione. L'amore à tantopiu fervente, quanto +la cognitione à piu certa.</i></p> + +<p>[<i>L'amour est fils de la science. L'amour +est d'autant plus fervent que la science est +exacte.</i>]</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p> + +<p><i>Soyez sages comme le serpent, simples +comme la Colombe.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">MATTHIEU, X</span>, 16.</p> +</div> + +<p class="p2">Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard +de Vinci le 25 mars 1494.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions +du corps humain, le dessin d'après les modèles +des bons maîtres, le dessin d'après nature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a +donné un livre sur la perspective, écrit sous la dictée +du maître. Ce livre commence ainsi:</p> + +<p>«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande +joie au corps; la plus grande joie de l'âme vient de +la clarté de la vérité mathématique. Voilà pourquoi la +science de la perspective, dans laquelle la contemplation +de la ligne claire—<i>la linia radiosa</i>—est la plus +grande joie des yeux qui se fond avec la clarté mathématique—la +plus grande joie de l'âme doit être préférée +à toutes les autres investigations et sciences +humaines. Que celui qui a dit de soi: «Je suis la +lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer +la science de la perspective, la science de la lumière. +Et je diviserai ce livre en trois parties: la première, +l'amoindrissement des proportions des objets dans le +lointain; la seconde, l'amoindrissement de la netteté +des teintes; la troisième, l'amoindrissement de la netteté +des contours.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. +Apprenant que j'étais pauvre, il n'a pas voulu accepter +ma pension convenue de cinq <i>lires</i> par mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître a dit:</p> + +<p>—Quand tu posséderas à fond la perspective et +que tu connaîtras par cœur les proportions du corps +humain, observe attentivement, pendant tes promenades, +les mouvements des gens, comment ils se +tiennent debout, comment ils marchent, comment ils +causent, discutent, rient et se battent; quelles sont, +à ce moment, l'expression de leurs visages et +celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les +regardent passivement. Inscris et dessine tout cela +dans un livre qui ne doit jamais te quitter. Lorsque ce +livre sera complet, prends-en un autre, mais garde le +premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni +gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements +des corps sont si divers dans la nature qu'aucune +mémoire humaine ne saurait les retenir. Voilà pourquoi +tu dois considérer ces dessins comme tes meilleurs +conseillers et tes meilleurs maîtres.</p> + +<p>Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris +les mémorables paroles prononcées par le maître +durant la journée.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin +de l'église, j'ai rencontré mon oncle, le maître verrier +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +Oswald Ingrim. Il m'a dit qu'il me reniait, +que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la +maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant +je suis seul, je n'ai plus personne au monde, ni +parents, ni amis, je n'ai plus que mon maître. Je +répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur, +lumière du monde, m'éclaire et m'aide à +exposer la perspective, science de sa lumière.» +Seraient-ce là les paroles d'un athée?</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder +pour que je sente mon âme plus légère et joyeuse. +Quels beaux yeux il a, purs, bleu pâle et froids +comme la glace! Quelle voix, calme et agréable! +Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants +ne peuvent résister à sa parole persuasive, s'il +désire les faire incliner vers l'affirmative ou la négative. +Souvent je le regarde, lorsqu'il est assis devant +sa table de travail, plongé dans ses méditations, et +lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, +il tourmente et caresse sa barbe longue, dorée, douce +et ondulée comme des cheveux de femme. Quand il +parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un œil +avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il +semble alors que son regard, de dessous ses longs +sourcils, vous pénètre jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs +voyantes et les frivolités de la mode. Il n'aime +aucun parfum. Mais son linge est de fine toile et toujours +blanc comme la neige. Il porte un béret de +velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus +sa tunique noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il +jette un manteau rouge foncé à plis droits, d'ancienne +coupe florentine—<i>pitocco rosato</i>. Ses mouvements +sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements +simples, toujours, n'importe où il se trouve—parmi +des seigneurs ou dans la foule—il a un tel air qu'on +ne peut s'empêcher de le remarquer. Il ne ressemble +à personne.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur +à l'arc et à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître +ès escrime. Une fois je l'ai vu concourir avec les plus +forts hommes du peuple; le jeu consistait en ceci: +il fallait, dans une église, jeter une petite pièce de +monnaie de façon qu'elle touchât le centre même +de la coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le +monde par son adresse et par sa force. Il est gaucher. +Mais de cette main gauche, fine et tendre d'aspect +ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, +tord le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +le visage d'une jolie jeune fille, crayonne des +ombres transparentes, légères, telles de tremblantes +ailes de papillons.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la +tête penchée de la Vierge écoutant les paroles de l'archange. +De dessous le bandeau orné de perles, +comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle +des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont +échappées, tressées à la mode des jeunes filles florentines +et formant une coiffure d'aspect négligemment +libre, mais par le fait d'un art raffiné. La beauté de +ces cheveux frisés charme comme une étrange musique. +Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers +les paupières baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble +au mystère des fleurs sous-marines que l'on +voit à travers le flot mais qu'on ne peut atteindre. +Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans +l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:</p> + +<p>—Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, +allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de telles +horreurs que vous vous en lécherez les doigts.</p> + +<p>—D'où cela? demanda le maître.</p> + +<p>—Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de +Bergame. Je leur ai dit que vous leur offririez à souper, +s'ils voulaient vous permettre de faire leur portrait.</p> + +<p>—Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.</p> + +<p>—Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +doivent rentrer à Bergame avant la tombée du jour. +Mais regardez-les seulement—vous ne vous en repentirez +pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne +pouvez vous figurer ces monstres!</p> + +<p>Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le +maître se rendit à la cuisine. Je le suivis.</p> + +<p>Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux +frères, gros, enflés par l'hydropisie, avec d'horribles +goitres pendants—maladie spéciale aux habitants des +monts Bergamasques—et la femme de l'un d'eux, +petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et +en tous points digne de son nom.</p> + +<p>Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.</p> + +<p>—Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous +disais qu'ils vous plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.</p> + +<p>Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du +vin et se prit à les servir, à les questionner, à les +amuser avec des histoires drôles. D'abord, ils se tinrent +sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas pourquoi +on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur +raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, +coupé en minuscules morceaux par un coreligionnaire +pour contourner la loi qui défendait l'inhumation des +juifs dans la ville de Bologne, mariné dans un tonneau +de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis +et par mégarde mangé par un voyageur florentin et +chrétien—le fou rire s'empara de la vieille.</p> + +<p>Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité +qui les fit se tordre avec d'ignobles grimaces. De +dégoût, je baissai les yeux pour ne pas les voir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, +comme un savant qui fait une expérience. Lorsque la +monstruosité fut à son comble, il prit un papier et +dessina ces abominations, du même crayon et avec le +même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la +Vierge Marie.</p> + +<p>Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, +non seulement de gens, mais d'animaux affublés de +figures de cauchemar. Dans les animaux transparaît +l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à +l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. +Je me souviens particulièrement du museau d'un porc-épic +tout hérissé, avec une lèvre inférieure pendante, +molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un +hideux sourire humain, des dents longues et blanches +pareilles à des amandes. Je n'oublierai jamais non +plus le visage de la vieille aux cheveux relevés en une +coiffure sauvage, avec une natte maigre, un front +démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une +verrue et des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant +les champignons flétris et gluants qui poussent +sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus terrible est que +ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a déjà +vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction +qui vous attire et vous repousse en même temps comme +un abîme. On les regarde, on se tourmente et on ne +peut en arracher les yeux, non plus que du sourire +de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit +comme devant un miracle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre +dans la rue un monstre curieux, peut le suivre et +l'observer durant toute une journée, s'appliquant à se +rappeler les transformations de son visage. «La grande +laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi +extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité +seule se rencontre toujours.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il a imaginé un système étrange pour se souvenir +des figures. Il suppose que le nez des gens est de trois +façons: ou droit, ou bosselé ou rentré. Les droits +peuvent être ou courts ou longs avec des extrémités +carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine +du nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite +pour chaque partie du visage. Toutes ces subdivisions +infinies sont marquées par des chiffres dans un livre +spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste rencontre en +un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit +de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre +correspondant au nez, au front, aux yeux, au menton, +et de cette manière à l'aide de ces chiffres la physionomie +s'incruste dans la mémoire indélébilement. +Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une +seule forme. Il a aussi inventé une cuiller pour le +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +dosage mathématique de la couleur dans les gradations +de teintes imperceptibles à l'œil. Par exemple, pour +obtenir un certain degré d'ombre il faut employer +dix cuillers de noir, pour la gradation suivante il +faudra en prendre onze, puis douze, puis treize et ainsi +de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la couleur, on +coupe le monticule, on égalise avec une équerre de +verre, comme au marché on égalise les mesures de +grains.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le +plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme +un bœuf de labour, il exécute exactement toutes les +règles du maître; mais visiblement, plus il s'applique, +moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même +à coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée +qu'il y a logée. Il est convaincu que «patience et travail +ont raison de tout», et il ne perd pas l'espoir de +devenir un jour un peintre célèbre. Il est celui d'entre +nous tous qui se réjouit le plus des inventions du +maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, +ayant pris le livre chiffré pour la notation des +visages, il s'est rendu sur la place du Broletto, a +choisi ses types dans la foule et les a marqués à la +tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu +durant des heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. +Le même malheur lui est arrivé avec la +cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique ses +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous +les principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare +da Sesto triomphe.</p> + +<p>—L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr +de la science. Son exemple démontre que toutes ces +règles et toutes ces cuillers et tables chiffrées pour les +nez ne valent pas le diable. Il ne suffit pas de +savoir comment naissent les enfants pour en avoir. +Léonard se trompe et trompe les autres. Il dit une +chose et fait le contraire. Quand il peint il ne songe +à aucun principe, il suit simplement son inspiration. +Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il veut +aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art +avec la science, l'inspiration avec la mathématique. +Je crains, cependant, que chassant deux lièvres, il +n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une part de +vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi +déteste-t-il ainsi le maître? Léonard lui pardonne +tout, écoute complaisamment ses mordantes ironies, +apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre lui.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>J'observe comment il travaille à la <i>Sainte Cène</i>. Dès +l'aube, il quitte la maison, se rend au monastère et +pendant toute la journée, jusqu'au crépuscule, il peint, +oubliant même de manger. Ou bien durant deux +semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais +chaque jour, il passe deux ou trois heures devant son +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +tableau, examinant et jugeant le travail accompli. +Parfois à midi, il abandonne brusquement un ouvrage +commencé, court au monastère, à travers les +rues désertes, sans choisir le côté de l'ombre, comme +attiré par une force invisible, grimpe sur l'échafaudage, +donne deux ou trois coups de pinceau et revient.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de +l'apôtre Jean. Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, +à mon grand étonnement, il est resté à la maison et +dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est amusé à +observer le vol des bourdons, des guêpes et des +mouches. Il est tellement occupé à étudier leur corps +et leurs ailes que l'on croirait que le sort du monde +en dépend. Il a été heureux infiniment en découvrant +que les pattes postérieures des mouches leur servaient +de gouvernail. A son avis, cette découverte est +excessivement précieuse et utile pour la construction +de sa machine à voler.</p> + +<p>Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de +le voir abandonner la tête de l'apôtre Jean pour des +observations sur les pattes de mouches.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées +ainsi que la sainte Cène. Le maître combine un joli +modèle d'écusson pour l'inexistante Académie de +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +peinture imaginée par le duc de Milan—un tétragone +de nœuds de corde, sans commencement et sans fin, +entourant l'inscription latine: «<i>Leonardi-Vinci-Academia</i>.» +Il est absorbé par ce travail au point que +rien au monde n'existe plus pour lui en dehors de ce +jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien +ne pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et +me décidai à lui rappeler la tête inachevée de l'apôtre +Jean. Il hausse les épaules sans lever les yeux de +dessus ses nœuds de ficelle et grince entre les dents:</p> + +<p>—Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.</p> + +<p>Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Ludovic le More lui a confié l'installation dans +son palais de tuyaux acoustiques cachés dans l'épaisseur +des murs.</p> + +<p>—L'oreille de Denys—permettant au seigneur +d'entendre dans un appartement ce qui se dit dans +l'autre. Tout d'abord Léonard s'en occupa avec passion. +Mais bientôt, selon son habitude, son enthousiasme +refroidi, il commença à remettre ces travaux +sous différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. +Aujourd'hui on est venu plusieurs fois du palais le +chercher. Mais le maître est pris par un autre travail +nouveau qui lui semble non moins important que +l'installation de l'oreille de Denys—des expériences +sur les plantes: ayant coupé les racines d'une citrouille +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +et n'ayant laissé qu'un petit rejeton, il l'arrose abondamment +avec de l'eau. A la très grande joie de +Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la mère—comme +il s'exprime—a heureusement nourri +tous ses enfants, à peu près soixante longues courges. +Avec quelle patience, avec quel amour il suivait +l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est resté +jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, +observant comment les larges feuilles boivent la rosée +nocturne.</p> + +<p>«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, +le ciel de rosée et le soleil leur donne une âme», car +il suppose que l'âme n'appartient pas uniquement à +l'homme, mais aussi aux animaux et même aux +plantes, opinion que fra Benedetto considère éminemment +comme hérétique.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il aime tous les animaux. Parfois il passe des +journées à observer et dessiner des chats, à étudier +leurs mœurs et leurs habitudes: comment ils jouent, +comment ils se battent, dorment, lavent leur museau +avec leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos +et se hérissent devant les chiens. Ou bien avec la +même curiosité il regarde à travers les glaces d'un +aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les +sèches et autres animaux marins. Son visage exprime +une profonde et calme satisfaction quand ils se battent +et se mangent entre eux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un +sans s'attaquer à un autre. Cependant chaque travail +ressemble à un jeu, chaque jeu à un travail. Il est +divers et inconstant. Cesare dit que les rivières couleront +plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera +en une seule œuvre et la mènera à bonne fin. +En riant il l'appelle le plus grand des déréglés, +assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun +profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres +«sur la nature» «<i>Delle cose naturali</i>». Mais ce ne +sont que des notes prises au hasard, des bouts de +papier, des remarques. Plus de cinq mille feuilles +dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut +s'y retrouver.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique +regard il a pour la nature! Comme il sait remarquer +l'imperceptible! Il a pour tout un heureux étonnement, +avide, pareil à celui des enfants et tel que +devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.</p> + +<p>Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime +d'une façon telle que, si l'on vivait cent ans, on ne +pourrait l'oublier.</p> + +<p>L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le +maître me dit: «Giovanni, as-tu remarqué que les +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +petites chambres concentrent l'esprit et que les +grandes poussent à l'action?»</p> + +<p>Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les +contours des objets semblent plus nets.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>De nouveau deux jours de travail à la tête de +l'apôtre Jean. Mais hélas! quelque chose s'est perdu +durant les amusements avec les ailes de mouches, +les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et +autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, +a tout laissé là et, selon l'expression de Cesare, +est entré tout entier dans la géométrie, comme un +colimaçon dans sa coquille,—plein de dégoût pour +la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, +la vue des pinceaux et de la toile l'écœurent.</p> + +<p>Voilà comment nous vivons, selon le désir du +hasard, au jour le jour, à la grâce de Dieu. Nous +attendons sur la plage que la mer soit belle. Heureusement +qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans +cela, bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique +tant et si bien que nous ne le verrions plus!</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses +échappatoires, des doutes, des indécisions, il se +remet de nouveau au travail, prend un pinceau dans +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il +n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des +œuvres qui paraissent aux autres le comble de la perfection, +il trouve des erreurs. Il poursuit tout le +temps l'insaisissable, ce que la main humaine,—quel +que soit l'infini de son art,—ne peut exprimer. +Voilà pourquoi presque jamais il n'achève ses œuvres.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le +soigne, passe ses nuits à son chevet. Mais il ne veut +pas entendre parler de médicaments. Marco d'Oggione, +en cachette, a apporté au malade des pilules. +Léonard les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. +Lorsque Andrea lui-même insinua qu'une saignée +serait peut-être salutaire, qu'il connaissait un excellent +barbier expert en cette matière, Léonard s'est +fâché sérieusement, a donné des noms grossiers à tous +les docteurs, et a dit entre autres choses:</p> + +<p>—Je te conseille de penser non à la façon de te +soigner, mais à celle de conserver ta santé, ce que tu +atteindras d'autant plus facilement que tu éviteras le +plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi +stupides que les compositions des alchimistes.</p> + +<p>Et il ajouta avec un sourire gai et malin:</p> + +<p>—Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces +menteurs, lorsque chacun ne songe qu'à ramasser le +plus d'argent possible pour le donner aux médecins, +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +ces démolisseurs de la vie humaine! <i>Ogni omo desidera +far capitale per dare a medici, destruttori di vite—adunque +debono essere richi!</i></p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, +selon son habitude, sans le terminer, et Dieu sait s'il +le terminera jamais, un <i>Traité de la Peinture</i>, «Trattato +della Pittura». Ces derniers temps, il s'est beaucoup +entretenu avec moi de la perspective, en me citant +des extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris +ici ce dont je me souviens.</p> + +<p>Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour +et la sagesse avec lesquelles il me dirige dans +les sphères élevées de cette noble science! Que ceux +entre les mains desquels tomberont ces pages, prient +pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne +élève Giovanni Beltraffio et pour l'âme du grand maître +florentin Léonard de Vinci!</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et +non dans l'Art. <i>Cosa bella mortal passa e non d'arte.</i>»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie +et la contemplation raffinée de la nature, <i>filosofica +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +e sottile speculazione</i>, car la peinture est fille légitime +ou plutôt, petite-fille de la nature. Tout ce qui +existe est né de la nature et à son tour a donné naissance +à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la peinture +est petite-fille de la nature et parente de Dieu. +«Celui qui blâme la peinture, blâme la nature. <i>Chi +biasima la pittura, biasima la natura.</i>»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>«Le peintre doit être universel. <i>Il pittore debbe +cercare d'essere universale.</i>» O peintre, que ta variété +soit aussi infinie que les manifestations de la nature. +Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but doit être +d'augmenter, non l'œuvre des mains humaines, mais +les créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais +personne. Que chacune de tes œuvres, soit une manifestation +nouvelle de la nature.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en +toi l'amour de l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire +est bien au-dessus de la gloire d'acquérir. Le souvenir +des riches disparaît avec eux, le souvenir des +sages survit, car la sagesse et la science sont enfants +légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. +Aime la gloire et ne crains pas la pauvreté. Songe +combien de philosophes nés dans les richesses se sont +voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de +la vieillesse. Amasse donc la sagesse qui sera la nourriture +de tes vieux jours.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour +plaire à la populace, badigeonnent leurs tableaux avec +de l'or et de l'azur, en assurant avec une arrogante +impertinence qu'ils pourraient travailler aussi bien que +les autres maîtres, si on les payait en conséquence. +Oh! les imbéciles! Qui donc les empêche de produire +une œuvre superbe et de déclarer: Ce tableau vaut tel +prix, celui-là est moins cher et celui-ci ne vaut rien, +prouvant de cette façon qu'ils savent travailler à toutes +conditions?</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands +maîtres jusqu'au <i>métier</i>. Ainsi, mon compatriote et +ami florentin le Pérugin était arrivé à une telle rapidité +dans l'exécution des commandes qu'une fois du +haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui +l'appelait pour dîner: «Sers la soupe; moi, pendant +ce temps-là, je vais encore peindre un saint.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. +Tant mieux pour toi si ton œuvre est au-dessus de +ton appréciation; tant pis, si elle l'égale; mais +plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui +arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait +aidés à faire si bien».</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Écoute avec patience toutes les opinions soulevées +par ton tableau, pèse-les, raisonne-les; demande-toi +si ceux qui te critiquent n'ont pas raison en signalant +des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de n'avoir +pas entendu, et, seulement devant des gens dignes +d'attention, prouve qu'ils se trompent.</p> + +<p>Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et +plus utile que celui d'un ami. La haine est presque +toujours plus profonde que l'amour. Le regard d'un +ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un +ami sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te +ressemble en rien et en cela est sa force. La haine +dévoile plus de choses que l'amour. Souviens-toi de +cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Les couleurs voyantes charment la foule. Mais +l'artiste véritable ne doit chercher à plaire qu'aux élus. +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +Sa fierté et son but ne sont pas dans le clinquant, +mais tendent à accomplir dans son tableau un miracle, +à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief +ce qui est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la +sacrifie aux couleurs ressemble à un bavard qui +sacrifie la pensée à des mots sonores et creux.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours +grossiers et durs. Que les extrémités de tes +ombres sur un corps jeune et délicat ne soient ni +mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, transparentes +comme l'air, car le corps humain par lui-même +est transparent; tu peux t'en convaincre en +présentant ta main au soleil. Une lumière trop vive ne +donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour trop +cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le +soleil est encore voilé par les nuages, remarque le +charme et la délicatesse des visages des hommes et des +femmes qui passent par les rues ombreuses, entre les +murs noirs des maisons—<i>quanta grazia e dolcezza si +vede in loro</i>. C'est le plus parfait éclairage. Que ton +ombre petit à petit disparaissant dans la lumière, fonde +comme la fumée, comme les sons d'une douce musique. +Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il +y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière +ombrée, ou un jour sombre. Recherche-le, artiste, +dans cet intermédiaire se trouve le secret de la beauté +charmeuse!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste +désireux d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, +il répéta avec une expression indéfinissable:</p> + +<p>—Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. +Que vos ombres se fondent comme une fumée, +comme les sons d'une musique lointaine.</p> + +<p>Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les +yeux sur Léonard, voulut répliquer—mais n'osa.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le +maître dit:</p> + +<p>—Le mensonge est si méprisable que même s'il +loue la majesté de Dieu, il l'abaisse. La vérité est si +belle que lorsqu'elle exalte les plus infimes choses, +elle les ennoblit. <i>E di tanta vitipendia la bugia, che +s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a +sua deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella +laudasse cose minime, elle si fanno nobili.</i> Entre la vérité +et le mensonge il y a la même différence qu'entre +la lumière et l'obscurité.</p> + +<p>Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.</p> + +<p>—La même différence qu'entre la lumière et +l'obscurité? répéta-t-il. Mais ne nous avez-vous pas +affirmé, maître, qu'entre la lumière et l'obscurité, il +y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à +l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +ou un jour sombre? Par conséquent, entre la vérité +et le mensonge... Mais non, c'est impossible... Vraiment, +maître, votre comparaison fait naître en mon +esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche +le secret de la beauté charmeuse dans l'union de +l'ombre et de la lumière, pourrait bien se demander +si la vérité et le mensonge ne se confondent pas +également...</p> + +<p>Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il +eût été étonné et même fâché des paroles de son élève; +puis il se prit à rire et répondit:</p> + +<p>—Ne me tente pas. <i>Vade retro, Satanas!</i> +J'attendais une autre réponse et je pense que les +paroles de Cesare étaient dignes d'autre chose que +d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont +éveillé en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et +puante impasse, examinant attentivement un mur de +pierre couvert de taches d'humidité qui ne présentait +rien de particulier.</p> + +<p>Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient +au doigt en riant. Je lui demandai ce qu'il +avait découvert dans ce mur.</p> + +<p>—Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde +quel monstre superbe. Une chimère à gueule béante +et à côté un ange les cheveux soulevés qui fuit le +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures +dignes d'un grand maître.</p> + +<p>Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en +effet, à mon grand étonnement, je vis en eux ce dont +il parlait.</p> + +<p>—Bien des gens, peut-être, considéreront cette +invention comme étant stupide, continua le maître, +mais moi, par expérience personnelle, je sais combien +elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et +aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le +mélange des pierres, dans les fissures, dans les dessins +de la chancissure de l'eau stagnante, dans les +charbons mourants couverts de cendres, dans les +nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances +avec des sites merveilleux, avec des montagnes, des +pics escarpés, des rivières, des plaines et des arbres; +de superbes combats, des visages étranges. Je choisissais +dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais +le tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des +cloches, tu peux dans leurs voix mêlées trouver, selon +ton désir, le nom ou le mot auquel tu penses.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui il comparait les rides formées par les +muscles du visage pendant le rire ou les pleurs. Dans +les yeux, dans la bouche, dans les joues, il n'y a +aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens +qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins +de la bouche s'abaissent, tandis que les gens qui +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +rient écartent les sourcils et relèvent les coins de la +bouche.</p> + +<p>Comme conclusion, il dit:</p> + +<p>—Applique-toi à être le spectateur calme des gens +qui rient et qui pleurent, qui haïssent et qui aiment, +pâlissent de peur ou crient de douleur. Regarde, +apprends, scrute, observe, afin de connaître l'expression +de tous les sentiments humains.</p> + +<p>Cesare me disait que le maître aimait à accompagner +les condamnés à mort, pour lire sur leur visage +tous les degrés de l'angoisse et de la terreur, éveillant +même chez les bourreaux un étonnement par sa +curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des +muscles du mourant.</p> + +<p>—Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce +qu'est cet homme! ajouta Cesare avec un sourire +amer. Il relèvera un vermisseau et le posera sur +une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des +périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, +il se contenterait d'observer comment elle hausse +les sourcils, fronce le front et abaisse les coins de la +bouche.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets +les mouvements expressifs.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +aperçoive pas: alors, le mouvement, le rire, les pleurs +sont plus naturels.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>La diversité des mouvements est aussi infinie que +la diversité des sentiments. Le but le plus élevé de +l'artiste est d'exprimer, dans les visages et les mouvements, +la passion de l'âme.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un +mur et entourée d'un trait en couleur, fut la première +œuvre picturale.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts +et de toutes les sciences, qui trompe les hommes, mais +l'imagination qui leur promet ce que l'expérience ne +peut donner. L'expérience est innocente, mais nos +désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant +le mensonge de la vérité, l'expérience nous +apprend à tendre vers le possible et à ne pas compter, +par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre, +afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, +nous ne nous abandonnions pas au désespoir».</p> + +<p>Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela +ces paroles et dit avec une grimace dégoûtée:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +—Encore le mensonge et l'hypocrisie!</p> + +<p>—Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je +avec étonnement. Il me semble que le maître...</p> + +<p>—Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas +l'inaccessible!... Il se trouvera encore des imbéciles +pour le croire. Mais nous ne serons pas de ceux-là. Il +ne devrait pas le dire, je ne devrais pas l'écouter! Je +le connais par cœur... Je vois au travers de lui...</p> + +<p>—Et que vois-tu, Cesare?</p> + +<p>—Que toute son existence n'a été consacrée qu'à +la poursuite de l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, +inventer des machines permettant aux hommes de +voler, tels des oiseaux, de nager comme des poissons, +n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres +extraordinaires formés par les taches d'humidité, par +les nuages, la beauté divine pareille à celle des séraphins, +où prend-il tout cela? Dans l'expérience, dans +les tablettes mathématiques pour les mesures de nez, +ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se +trompe-t-il lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi +ment-il? La mécanique lui est nécessaire pour +des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le ciel, +vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, +pourvu que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car +il n'a peut-être pas la foi, mais la curiosité qui brûle +en lui comme un tison ardent et que rien ne saurait +éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!</p> + +<p>Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble +et de peur. Tous ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne +puis les oublier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, +le maître dit:</p> + +<p>—La science incomplète donne aux hommes la +fierté; la science parfaite, l'humilité. Ainsi les épis +vides dressent vers le ciel leur tête arrogante et les +épis pleins l'abaissent vers la terre, leur mère.</p> + +<p>—Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare +avec son habituel sourire sarcastique, comment se +fait-il alors que la science parfaite que possédait le +plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré non +pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité +dans l'abîme?</p> + +<p>Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi +quelques instants, il nous conta une fable:</p> + +<p>«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au +ciel. Aidée par le feu, elle s'élança sous forme +de vapeur. Mais ayant atteint une certaine hauteur, +elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, s'appesantit, +et sa fierté se changea en terreur. La goutte +tomba en pluie. La terre sèche la but et longtemps +l'eau enfermée dans sa prison souterraine dut se repentir +de son péché.»</p> + +<p>Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris +le sens de la fable.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il semble que plus on vit avec lui, moins on le +connaît. Aujourd'hui il s'est encore amusé comme un +gamin. Et quelles plaisanteries étranges! J'étais dans +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +une chambre en haut, lisant mon livre favori <i>Fioretti +di S. Francesco</i>, lorsque dans toute la maison retentirent +les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle +Mathurine.</p> + +<p>—Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!</p> + +<p>Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant +une épaisse fumée blanche qui remplissait l'atelier de +Léonard. Illuminé par le reflet bleu de la flamme, le +maître se tenait au milieu des nuages de fumée, tel +un mage antique, et contemplait avec un sourire malin +et joyeux Mathurine, blême de terreur, faisant de +grands gestes et Marco accourant avec deux seaux +d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la table, sans +souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne +l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une +plaisanterie. Alors, nous vîmes que la fumée et la +flamme provenaient d'une poudre blanche, mélange +de colophane et d'encens, posée sur une pelle en +cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les +incendies. Je ne sais lequel des deux était le plus +heureux de cette gaminerie, du compagnon inséparable +de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou +de Léonard lui-même. Comme il riait de la peur +de Mathurine et des seaux de Marco! Dieu est témoin +qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un mauvais +homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré +sa joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire +ses observations sur les rides formées par la peur +que reflétait le visage de Mathurine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois +seulement il a dit que les hommes les traitaient aussi +illégalement que des bêtes. Cependant il se moque +de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute +sa vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique +et de la géométrie, qu'il n'a pas eu le temps +d'aimer les femmes, mais que, cependant, il ne le +croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer une +fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, +par observation scientifique, pour étudier le mystère +d'amour, avec le peu de passion et la précision mathématique, +qu'il apporte à l'examen des autres sciences +naturelles.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Par moments, il me semble que je ne devrais +jamais parler avec Cesare de Léonard. Nous avons +l'air de l'écouter, de le surveiller comme des espions. +Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il +peut jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi +empoisonne-t-il ainsi mon âme? Maintenant, +nous allons souvent dans un mauvais petit cabaret, +près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant +un demi-broc de vin aigre, nous causons et nous +conspirons comme des traîtres, entourés de bateliers +qui jurent en jouant aux cartes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à +Florence, Léonard eût été accusé de débauche. Je +n'en croyais pas mes oreilles, je pensais que Cesare +était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et exactement.</p> + +<p>En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans +et son maître, le célèbre peintre florentin Andrea +Verocchio, quarante. Un rapport anonyme qui les accusait +de débauche contre nature fut déposé dans une +des caisses rondes, <i>tamburi</i> que l'on pendait aux +colonnes des principales églises florentines, particulièrement +à Santa Maria del Fiore. Le 9 avril de la +même année, les inspecteurs nocturnes et monastiques—<i>ufficiali +di notte e monasteri</i>—examinèrent +l'affaire et acquittèrent les accusés, mais à la condition +que le rapport se renouvellerait <i>assoluti cum conditione +ut retamburentur</i>, et, après la seconde accusation, le +9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés innocents. +Personne n'en sut davantage. Bientôt après, +Léonard abandonna l'atelier de Verocchio et vint +s'installer à Milan.</p> + +<p>—Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, +ajouta Cesare, une étincelle railleuse dans le regard. +Bien que tu ne saches pas encore, ami Giovanni, +quelles contradictions règnent dans son cœur. Vois-tu, +c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait +la patte. D'un côté il semble vierge, et de l'autre, on +dirait que...</p> + +<p>Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout +le sang affluer à mon cœur et je m'écriais:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +—Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?</p> + +<p>—Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! +Calme-toi. Je ne pensais pas que tu donnerais ce sens +à mes paroles...</p> + +<p>—Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!</p> + +<p>—Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des +amis tels que nous, doivent-ils se brouiller pour de +semblables peccadilles? Allons, buvons à ta santé. <i>In +vino veritas!</i></p> + +<p>Et nous avons continué à boire et à causer.</p> + +<p>Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est +fini. Je ne parlerai jamais plus avec lui du maître. +Il est non seulement son ennemi à lui, mais aussi, le +mien. C'est un méchant homme.</p> + +<p>Je me sens écœuré: je ne sais si c'est le vin bu +dans ce maudit cabaret ou ce que nous y avons dit.</p> + +<p>Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens +trouvent à abaisser ceux qui les dominent.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître a dit:</p> + +<p>—Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque +tu es seul tu t'appartiens entièrement. <i>Se tu sarai +solo, tu sarai tutto tuo</i>; quand tu es, ne fût-ce qu'avec +un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à moitié ou +encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as +plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et +lorsque tu déclares à ceux qui t'entourent: «Je vais +m'éloigner de vous et être seul pour mieux m'adonner +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +à la contemplation de la nature», je te le dis, +cela ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de +volonté pour ne pas être distrait par leur conversation. +En agissant ainsi, tu seras un mauvais camarade et +encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne peut +servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai +de vous si loin, que je ne vous entendrai pas—ils +te considéreront comme un fou—mais tu seras +seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des amis, +que ce soient des artistes comme toi ou des élèves +de ton atelier. Tout autre amitié est dangereuse. +Souviens-toi, artiste, ta force est dans ta solitude.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit +les femmes. Pour la profonde contemplation, il a besoin +de calme et de liberté.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de +l'ennui de notre existence monotone et solitaire, assurant +que les élèves des autres maîtres vivent bien plus +gaiement. Comme une jeune fille, il adore avoir de +nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les +montrer à personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, +l'éclat, la foule et les regards amoureux. Aujourd'hui +le maître après avoir écouté ses doléances, caressa ses +cheveux bouclés et lui répondit, doucement railleur:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +—Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de +t'emmener avec moi à la prochaine fête du Palais. En +attendant, veux-tu? je te conterai une fable.</p> + +<p>—Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté +depuis si longtemps! dit Andrea tout réjoui, tel un enfant, +et s'asseyant aux pieds de Léonard pour écouter.</p> + +<p>—Sur une colline au-dessus d'une grande route, +commença le maître, là où se terminait le jardin, se +trouvait une pierre entourée d'arbres, de mousse, de +fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité +de pierres sur la grande route, elle voulut les +joindre et se dit: «Quelle joie ai-je parmi ces fleurs +tendres et éphémères? J'aimerais vivre parmi mes semblables, +parmi mes sœurs pierres!» Et la pierre roula +sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. +Mais là les roues des lourds chariots commencèrent à +l'écraser; les fers des mules, des chevaux, les souliers +ferrés la piétinèrent. Lorsque parfois elle pouvait +un peu se soulever et croyait respirer plus librement, +la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient. +Tristement elle regardait son ancienne place solitaire +qui lui semblait maintenant le paradis.» Ainsi en +advient-il, Andrea, de ceux qui quittent la calme contemplation +et se plongent dans les passions de la foule +pleine de méchanceté.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Le maître défend que l'on cause le moindre mal +aux bêtes et même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +de Peretola me racontait que, depuis son enfance, +Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps +viendra où tous les hommes, à son instar, se contenteront +de légumes; le meurtre des animaux est à +son avis aussi blâmable que celui des gens. Passant +devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, +et me montrant avec dégoût les corps éventrés des +veaux, des moutons, des bœufs et des porcs, il me dit:</p> + +<p>—En vérité l'homme est le roi des animaux, ou +plutôt, le roi des brutes, <i>re delle bestie</i>, car rien +n'égale sa cruauté.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su +résister, j'ai suivi Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai +parlé de la charité du maître.</p> + +<p>—Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer +Leonardo à ne se nourrir que d'herbes?</p> + +<p>—Quand bien même, Cesare? Je sais...</p> + +<p>—Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer +Leonardo ne fait point cela par bonté; il s'amuse +simplement comme avec tout le reste, c'est un original, +un fanatique.</p> + +<p>—Comment, un fanatique? Que dis-tu?</p> + +<p>Il rit et avec une gaieté forcée:</p> + +<p>—Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand +nous rentrerons, je te montrerai les curieux dessins +du maître...</p> + +<p>En effet, de retour à la maison, doucement, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +des voleurs, nous nous introduisîmes dans l'atelier +vide. Cesare fouilla, tira un cahier de dessous une +pile de livres et me montra les dessins. Je savais que +j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister +et je regardais curieusement.</p> + +<p>C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, +de canons à gueules multiples et autres engins de +guerre, exécutés avec la même légèreté de traits et +d'ombres que les visages de ses plus belles vierges. +En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci +est une bombe d'un très bel et utile agencement. Le +coup de canon tiré, elle s'allume et éclate, le temps +de réciter <i>Ave Maria</i>.»</p> + +<p>—<i>Ave Maria!</i> répéta Cesare. Comment cela te +plaît-il, mon ami? Quel emploi inattendu de la prière +chrétienne! <i>Ave Maria</i> à côté d'une semblable monstruosité! +Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu +comment il qualifie la guerre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—<i>Pazzia bestialissima.</i> La plus cruelle des bêtises. +N'est-ce pas un mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur +de pareilles machines? Voilà l'homme pur qui +protège les bêtes, s'abstient de leur chair, ramasse un +vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre +ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain +saint Janus au visage double, l'un tourné vers le Christ, +l'autre vers l'Antechrist. Va, cherche, trouve, lequel +des deux est sincère ou menteur? Ou bien, les deux +sont sincères. Et tout cela, le cœur léger, plein du +mystère de la beauté charmeuse, comme en jouant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon +cœur.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus +figure humaine, petit! Tu prends cela trop à cœur. +Attends, tu t'y feras. Et maintenant, retournons au +cabaret de la <i>Tortue d'or</i> et buvons.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Dum vinum potamus</p> +<p>Te Deum laudamus...</p> +</div></div> + +<p>Sans répondre, je me cachai le visage dans les +mains et m'enfuis.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:</p> + +<p>—Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, +toi et nous, tes élèves, de nous rendre trop rarement +à l'église et de travailler les jours de fête, comme +dans la semaine...</p> + +<p>—Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit +Léonard, et que votre cœur ne se trouble point, +mes amis. Étudier les manifestations de la nature est +œuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de l'admirer. +Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur +pour les faveurs que tu attends de lui, tu es pareil +au chien qui remue la queue et lèche les mains du +maître dans l'espoir d'une friandise. Souvenez-vous, +mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus +la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +Et n'est-il pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages +comme le serpent et simples comme la colombe»?</p> + +<p>—Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la +sagesse du serpent et la simplicité des colombes? Il +me semble qu'il faudrait choisir...</p> + +<p>—Non, il faut les unir! dit Léonard. La science +parfaite et le parfait amour ne font qu'un.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans +ta calme cellule, te raconter tous mes tourments, afin +que tu aies pitié de moi, que tu me délivres du poids +qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau +humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux +les pauvres d'esprit.»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Par moment le visage du maître est si naïf, si plein +de sincère pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, +à tout lui raconter—et lui rendre ma confiance. +Mais subitement, dans certains plis de sa bouche, se +montre une expression qui me fait peur, comme si je +regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble +que dans son âme gît un secret et je me souviens +d'une de ses devinettes: «Les plus grandes rivières +sont souterraines.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> +<p class="center">⁂</p> + +<p>Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du +Clou Sacré. On l'a élevé au moment précis déterminé +par les astrologues.</p> + +<p>La machine de Léonard a fonctionné à merveille. +On ne voyait ni les cordes, ni les poulies. Il semblait +que la caisse de cristal ornée de rayons dorés, dans +laquelle était enfermée la relique, montait seule soulevée +sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et +le miracle de la mécanique. Le chœur clama:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Confixa clavis viscera</i></p> +<p><i>Tendens manus vestigia</i></p> +<p><i>Redemptionis grati</i>a</p> +<p><i>Hic immolata Hostia.</i></p> +</div></div> + +<p>Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus +du maître autel, entouré de cinq lampes incandescentes.</p> + +<p>L'archevêque récita:</p> + +<div class="blockquote"> +—<i>O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare +Regem cœlorum et Dominum. Alleluia!</i> +</div> + +<p>Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!</p> + +<p>Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux +pleins de larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.</p> + +<p>Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq +mille mesures de pois et huit mille livres de graisse. +La populace oubliant le duc mort, hurlait, vorace et +ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il +est dit que sous le règne doux de l'Auguste le More, +bien-aimé des dieux, le Clou Sacré donnera naissance +à un siècle d'or.</p> + +<p>En sortant de l'église, le duc s'est approché de +Léonard, l'a embrassé sur les lèvres et l'a appelé son +Archimède, puis il l'a remercié de l'agencement miraculeux +de la machine et lui a promis en cadeau une +jument barbaresque de son haras particulier de la villa +Sforzesca et deux mille ducats impériaux. Et après +lui avoir amicalement frappé sur l'épaule, il lui a dit +qu'il pouvait maintenant en toute liberté, terminer le +Christ de la <i>Sainte Cène</i>.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à +pensées doubles n'est pas ferme en tous ses desseins.»</p> + +<p>Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je +deviens fou. Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, +mon linge, mes livres en un paquet, j'ai pris un +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +bâton de route; à tâtons je suis descendu dans l'atelier +et j'ai mis sur la table les trente florins représentant +mes six derniers mois d'études—j'avais à cette +intention vendu une bague, cadeau de ma mère—et +sans dire adieu à personne—tout le monde dormait—j'ai +quitté pour toujours la maison de Léonard.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais +quitté, chaque nuit il avait prié pour moi et il avait +eu la vision que Dieu me remettait sur le droit +chemin.</p> + +<p>Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son +frère malade au couvent dominicain de San Marco, +dont Savonarole est le prieur.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as +tiré de l'ombre mortelle, de la gueule de l'enfer. Je +renonce à la sagesse, à la science de ce siècle, qui porte +le sceau du serpent à sept têtes, du monstre dominateur +des ténèbres appelé l'Antechrist.</p> + +<p>Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à +la gloire, à l'étude impie dont le diable est le père.</p> + +<p>Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout +ce qui n'est pas Ta volonté, Ta gloire, Ta sagesse, +Jésus Dieu!</p> + +<p>Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +affermis mes pas en Ta voie, afin que je n'éprouve +aucune hésitation possible, cache-moi sous Tes ailes +puissantes.</p> + +<p>O mon âme, chante les louanges du Seigneur! +Tant que je vivrai je chanterai Ton nom, ô mon +Dieu!</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et +moi, pour Florence. Mon père m'a béni lorsque je +lui ai annoncé que je voulais être novice au couvent +de San Marco, sous la direction du grand élu de +Dieu, fra Girolamo Savonarole.</p> + +<p>Dieu m'a sauvé.</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="center"><b>LE BUCHER DES VANITÉS</b></p> + +<p class="center"><b>1496</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>«Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. +Grand martyr! Grande Martirio!»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> + +<p>«L'homme aux pensées équivoques.»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">JACQUES</span> I, 8.</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio +comme novice au couvent de San Marco.</p> + +<p>Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, +Savonarole, assis devant sa table dans sa cellule, relatait +la vision qu'il avait eue de deux croix au-dessus de +la ville de Rome—l'une noire dans un souffle destructeur, +la croix de la colère de Dieu—l'autre +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +d'azur portant l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»</p> + +<p>Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers +les barreaux de la fenêtre de la cellule aux murs +blanchis à la chaux. Un grand crucifix et de gros +livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. Par +instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole +ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. +Ayant posé la plume sur la table, il emprisonna sa +tête dans ses mains, ferma les yeux et se prit à songer +à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, envoyé +secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée +du pape Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux +de l'Apocalypse passaient devant les yeux de Savonarole +des figures monstrueuses: le taureau pourpre +des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique +Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife +à la place de l'Agneau sans tache; après les festins, +les jeux obscènes dans les salles du Vatican, sous +les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée fille et +d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, +la jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle +aux tableaux saints; les deux fils aînés d'Alexandre, +don César, jeune cardinal de Valence, et don +Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se détestant +jusqu'au meurtre par amour pour leur sœur +Lucrèce.</p> + +<p>Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que +fra Paolo avait osé lui murmurer à l'oreille: les +relations incestueuses du père et de la fille, du vieux +pape et de madonna Lucrezia.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +—Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois +pas, c'est une calomnie... Cela ne peut exister! se +répétait-il, et il sentait pourtant que tout était possible +dans ce terrible nid des Borgia.</p> + +<p>Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se +jeta à genoux devant le crucifix.</p> + +<p>On frappa à la porte.</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—C'est moi, père!</p> + +<p>Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très +fidèle ami, fra Dominico Buonviccini.</p> + +<p>—Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, +demande la permission de te parler.</p> + +<p>—Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.</p> + +<p>Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, +que Savonarole considérait comme la coupe +élue des bienfaits de Dieu. Il l'aimait et le craignait, +expliquait les visions de Sylvestre selon toutes les +règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, +à l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons +logiques, d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant +un sens prophétique là où les autres ne voyaient qu'un +balbutiement incompréhensible de fanatique. Maruffi +ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son supérieur, +souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le +monde et même le battait. Savonarole supportait ces +offenses avec humilité et l'écoutait religieusement. Si +le peuple florentin était en la puissance de Savonarole, +celui-ci à son tour était entre les mains de l'idiot +Maruffi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre +s'assit à terre dans un coin et, grattant ses jambes +nues et rouges, chantonna une mélodie monotone. +Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une +expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était +pointu comme une alène, sa lèvre inférieure pendait, +et ses yeux verts, brouillés, semblaient toujours +pleurer.</p> + +<p>—Frère, dit Savonarole. Un messager secret du +pape vient d'arriver de Rome. Dis-moi, dois-je le +recevoir et que dois-je lui répondre? N'as-tu pas eu +de vision? n'as-tu pas entendu des voix?</p> + +<p>Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, +puis grogna comme un cochon; il avait le don +d'imiter tous les animaux.</p> + +<p>—Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis +un mot! Mon âme est mortellement triste. Prie Dieu +qu'il t'envoie l'inspiration divine.</p> + +<p>L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.</p> + +<p>—Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille +sans cervelle, tête de mouton! Hou!... que les rats +rongent ton nez! cria-t-il en un inopiné accès de colère. +Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne suis +ni ton prophète, ni ton conseiller!</p> + +<p>Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua +d'une voix plus douce, presque tendre:</p> + +<p>—J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de +toi, bêta... Et pourquoi crois-tu que mes visions +viennent de Dieu et non pas du diable?</p> + +<p>Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +impassible, tel un visage de mort. Savonarole, pensant +qu'il était sous l'influence divine, le contempla en une +pieuse attente.</p> + +<p>Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la +tête comme s'il écoutait, regarda la fenêtre grillée et +avec un sourire clair, bon, presque raisonnable, murmura:</p> + +<p>—Maintenant l'herbe pousse dans les champs et +les soucis aussi. Ah! frère Savonarole, tu as apporté +ici suffisamment de trouble, tu as satisfait ton orgueil, +tu as amusé le diable,—assez! Il faut penser maintenant +un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, +partons ensemble dans le désert calme.</p> + +<p>Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p> +<p class="i2">Refuge mystérieux,</p> +<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p> +<p>Où chantent les loriots amoureux.</p> +</div></div> + +<p>Puis, il se leva d'un bond—des chaînes de fer +sonnèrent sur son corps—il s'approcha de Savonarole, +saisit sa main et balbutia, étouffant d'ardeur:</p> + +<p>—J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de +mulet, que les rats rongent ton nez!... J'ai vu!...</p> + +<p>—Parle, frère, parle vite...</p> + +<p>—Le feu! le feu!... dit Maruffi.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre—et, +dedans, un homme!</p> + +<p>—Qui? demanda Savonarole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit +pas tout de suite. Fixant ses yeux dans les yeux du +supérieur, il se prit à rire, pareil à un fou, puis, se +penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:</p> + +<p>—Toi!</p> + +<p>Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.</p> + +<p>Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et +s'éloigna en fredonnant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p> +<p class="i2">Refuge mystérieux,</p> +<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p> +<p>Où chantent les loriots amoureux.</p> +</div></div> + +<p>Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé +du pape, Ricciardo Becchi.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur +violette de mars, à manches vénitiennes rejetées en +arrière et bordées de renard bleu, répandant un parfum +d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte +chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. +Messer Ricciardo Becchi possédait cette parfaite +onction particulière aux seigneurs-prélats de la +cour de Rome, qui se laissait voir dans ses mouvements, +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +dans son sourire spirituel et aimable, dans ses +yeux clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de +près.</p> + +<p>Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut +de courtisan, baisa la main maigre du prieur de +San Marco et parla latin avec d'élégantes tournures +de phrases cicéroniennes, exposant et développant lentement, +dignement ses propositions. Il commença par +ce que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche +de l'attention»; il loua la gloire du prédicateur +florentin, puis attaqua le sujet: le Saint-Père, bien que +justement irrité des refus réitérés du frère Savonarole +de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent +pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les +catholiques, pour la paix du monde, désirant, non la +perte mais le salut de son troupeau, avait exprimé +l'idée possible, dans le cas où Savonarole se repentirait, +de lui rendre ses faveurs.</p> + +<p>Le moine leva les yeux et dit:</p> + +<p>—Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il +en Dieu?</p> + +<p>Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas +entendu la demande indiscrète et de nouveau reprit son +discours, insinuant que la barrette cardinalice pourrait +bien coiffer le front de Savonarole, une fois sa soumission +faite, et, après s'être incliné vivement vers le +moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta +avec un sourire captivant:</p> + +<p>—Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la +barrette est à vous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et +répondit lentement:</p> + +<p>—Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me +tais pas? si le moine déraisonnable refusait l'honneur +de la pourpre romaine, et continuait d'aboyer, afin de +garder la maison du Seigneur, comme un chien fidèle +qu'aucune friandise ne peut tenter?</p> + +<p>Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, +contempla ses ongles taillés en amande et arrangea +ses bagues, puis, sans se presser, tira de sa poche, +déplia et tendit au prieur un parchemin tout prêt à la +signature et au grand cachet du représentant de saint +Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo +Savonarole, dans lequel le pape le dénommait +«fils de perdition», le plus «méprisable des insectes» +<i>nequissimus omnipedum</i>.</p> + +<p>—Vous attendez la réponse? dit le moine après +avoir lu.</p> + +<p>Le secrétaire fit un signe affirmatif.</p> + +<p>Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre +du pape aux pieds de l'envoyé.</p> + +<p>—Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que +j'accepte le combat avec le pape Antechrist. Nous +verrons qui de lui ou de moi sera l'excommunié!</p> + +<p>La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra +Dominico glissa la tête. Ayant entendu le prieur élever +la voix il était accouru savoir ce qui se passait. Derrière +la porte, les moines s'étaient massés.</p> + +<p>Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; +enfin, il fit observer poliment:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +—J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne +suis accrédité que pour un entretien secret.</p> + +<p>Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute +grande.</p> + +<p>—Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement +à vous, frères, mais à toute la ville de Florence, +j'annonce ce honteux marché—le choix entre l'excommunication +ou la barrette!</p> + +<p>Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous +son front bas. Sa mâchoire inférieure difforme, tremblante, +s'avançait avec une expression de haine et de +diabolique orgueil.</p> + +<p>—Le temps est venu! Je marcherai contre vous, +cardinaux et prélats romains, comme contre des +païens! Je tournerai la clef dans la serrure, j'ouvrirai +le coffret abominable, et il s'échappera de votre Rome +une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. +Je dirai des mots qui vous feront pâlir, et le monde +tremblera sur ses bases et l'Église de Dieu, tuée par +vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» et elle +se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos +mitres, ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, +qu'à la barrette de la mort, à la couronne sanglante +de tes martyrs!</p> + +<p>Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles +tendues vers le crucifix.</p> + +<p>Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, +il s'échappa adroitement de la cellule et s'éloigna +rapidement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait +le novice Giovanni Beltraffio.</p> + +<p>Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il +descendit avec eux l'escalier qui conduisait à la cour +principale du monastère et s'assit à sa place préférée, +dans la longue galerie couverte, où toujours, à cette +heure, régnaient le calme et la solitude.</p> + +<p>Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, +des cyprès et un buisson de roses de Damas, à l'ombre +duquel frère Savonarole aimait à prêcher. La tradition +rapportait que des anges, la nuit, arrosaient ces roses.</p> + +<p>Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens +et lut:</p> + +<p>«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et +à celle du diable; vous ne pouvez manger à la table +du Seigneur et à celle du démon.»</p> + +<p>Il se leva et commença à marcher le long de la +galerie, il se rappelait toutes les pensées et les sentiments +qui l'avaient agité depuis un an qu'il faisait +partie de la communauté de San Marco. Les premiers +temps, il avait éprouvé une grande douceur +d'âme en se trouvant parmi les disciples de Savonarole. +Parfois le matin, le frère Savonarole les emmenait +aux portes de la ville. Par un sentier ardu, qui +semblait conduire directement au ciel, ils montaient +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +sur les hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, +on apercevait Florence et la vallée de l'Arno. Le prieur +s'asseyait sur le petit pré criblé de violettes, d'iris et +de muguet. Les moines se couchaient sur l'herbe, à +ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, dansaient, +couraient comme des enfants, tandis que +d'autres jouaient du violon et de la viole.</p> + +<p>Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; +il leur tenait seulement des discours aimables, jouait +et riait comme un enfant. Giovanni contemplait le +sourire qui illuminait alors son visage et il lui semblait +que dans le bocage désert, plein de musique et de +chant, sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils +étaient pareils aux anges du paradis.</p> + +<p>Savonarole s'approchait du précipice et regardait +avec amour Florence enveloppée de brume, comme +une mère admire son nouveau-né. D'en bas parvenait +le premier son des cloches en un bégaiement.</p> + +<p>Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants +brillaient, tels les cierges d'invisibles anges, sous le +buisson parfumé des roses de Damas dans la cour de +San Marco, Savonarole parlait des stigmates saignants,—plaies +d'amour divin sur le corps de sainte Catherine +de Sienne, semblables aux blessures du Christ,—odorants +comme les roses.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> — <i>Laisse-nous nous griser des plaies</i></p> +<p><i>Du martyre, du Crucifié</i>,</p> +<p><i>Du martyre de ton Saint Fils!</i></p> +</div></div> + +<p>chantaient les moines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle +dont parlait Savonarole, que des rayons de +feu, jaillissant du saint ciboire, marquassent sur son +corps, comme au fer rougi, les grandes blessures en +croix.</p> + +<p>—Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.</p> + +<p>Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les +autres novices, l'envoya soigner un malade à la villa +Careggi, à deux milles de Florence, cette même villa où +longtemps vécut et mourut Laurent de Médicis. Dans +l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait +qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, +Giovanni vit un tableau de Sandro Botticelli, la <i>Naissance +de Vénus</i>. Toute blanche, pareille à un lis, +moite, sentant la brise saline, elle glissait sur les flots, +debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux +blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement +pudique, elle les retenait contre elle, pour voiler +sa nudité, et son corps superbe respirait la tentation +du péché, tandis que ses lèvres innocentes et ses yeux +enfantins exprimaient une étrange tristesse.</p> + +<p>Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. +Longtemps il le regarda et se souvint qu'il avait +vu les mêmes traits dans un autre tableau de ce même +Botticelli, la <i>Sainte Vierge</i>. Une inexprimable émotion +emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la +villa.</p> + +<p>En descendant vers Florence il suivait une étroite +impasse. Il remarqua, dans le renfoncement d'un vieux +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +mur, un crucifix, se mit à genoux et commença à +prier afin de chasser la tentation. Derrière le mur, +dans le jardin, sous les branches du même rosier, +une mandoline se fit entendre. Quelqu'un cria, une +voix murmura peureuse:</p> + +<p>—Non... non... laisse-moi.....</p> + +<p>—Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, +mon adorée! <i>Amore!</i></p> + +<p>La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le +bruit d'un baiser frissonna dans le calme.</p> + +<p>Giovanni sursauta, répétant:</p> + +<p>—<i>Gesù!</i> <i>Gesù!</i> et n'osa plus ajouter: <i>Amore.</i></p> + +<p>«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur +le visage de la madone, dans les paroles du saint +hymne, dans le parfum des roses qui entourent le +crucifix!...»</p> + +<p>Il cacha son visage dans ses mains et se prit à +courir.</p> + +<p>Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de +Savonarole et se confessa. Le prieur lui donna le conseil +habituel de lutter contre le diable par le jeûne et +la prière. Lorsque le novice voulut expliquer que ce +n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le +démon de la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne +le comprit pas, s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement +que tous ces dieux menteurs ne contenaient +que désir impur et orgueil, qu'ils étaient toujours +difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance +chrétienne possédait la beauté.</p> + +<p>Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +fut la proie du démon de la tristesse et de la révolte.</p> + +<p>Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher +contre la peinture et exiger que chaque tableau apportât +son profit utilitaire, instructif et suggestif, dans la +grande œuvre du salut des âmes. Selon Savonarole, +en détruisant par la main du bourreau toutes les +œuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence +feraient action agréable à Dieu.</p> + +<p>Le moine jugeait de même la science: «Imbécile +est celui, disait-il, qui s'imagine que la logique et +la philosophie confirment les vérités de la Foi. Une +vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la +sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres +et les martyrs se souciaient-ils de la logique et de +la philosophie? Une vieille ignorante qui prie sincèrement, +est plus près de la connaissance de Dieu +que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie +et leur sagesse ne les sauveront pas le jour du +Grand Jugement. Homère et Virgile, Platon et Aristote,—tous +vont vers l'antre de Satan—<i>tuttu vanno +al casa del diavolo</i>.—Pareils aux sirènes, qui +charment l'ouïe par de perfides chants, ils conduisent +à la perte éternelle de l'âme.</p> + +<p>»La science donne aux gens, en place de pain, une +pierre.</p> + +<p>»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce +monde—leurs cœurs sont de granit.</p> + +<p>«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils +de la grande science.» Maintenant, Giovanni comprenait +la profondeur de ces mots, et, en écoutant +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +les malédictions du moine contre les tentatives de +l'art et de la science, il se souvenait des causeries de +Léonard, de son visage calme, de ses yeux purs +comme le ciel, de son sourire plein de charmeuse +sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de +l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, +la machine élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist +caché sous celui du Christ. Mais il lui semblait +qu'il avait mal compris le maître, qu'il n'avait +pas deviné le secret de son cœur, qu'il n'avait pas +tranché le nœud de cette existence dans laquelle se +rencontraient toutes les voies et se résolvaient toutes +les contradictions.</p> + +<p>Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent +de San Marco. Et pendant que, plongé dans +ses méditations, il se promenait dans la galerie, le soir +tomba, les cloches sonnèrent l'<i>Ave Maria</i>, et, en une +longue file noire, les moines se rendirent à l'église.</p> + +<p>Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place +accoutumée, ouvrit de nouveau l'Épître de saint +Paul et, assombri par les insinuations du diable, le +grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les +paroles de l'Épître.</p> + +<p>«Vous ne pouvez pas <i>ne pas</i> boire dans la coupe +du Seigneur et dans celle du diable; vous ne pouvez +pas <i>ne pas</i> manger à la table du Seigneur et à celle +du démon.»</p> + +<p>Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où +il vit l'étoile du soir, pareille à la lumière du plus +superbe des anges des ténèbres, Lucifer-le-Fulgurant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra +sur un bouc noir qui volait dans les airs. «Au sabbat! +au sabbat!» murmurait la sorcière, tournant vers +lui son visage pâle comme du marbre, ses lèvres rouges +comme du sang, ses yeux transparents comme +l'ambre. Et il reconnut en elle la déesse de l'amour +terrestre, portant dans ses yeux une tristesse céleste—la +Diablesse blanche. La pleine lune éclairait sa nudité; +de son corps émanait un parfum si doux et si +terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; +il l'enlaçait, se serrait contre elle.</p> + +<p>—<i>Amore! amore!</i> murmurait-t-elle en riant.</p> + +<p>Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, +moelleuse et chaude comme un lit. Et il semblait à +Giovanni que c'était la mort.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants +éveillèrent Giovanni; il descendit dans la cour et +y vit une foule de gens uniformément vêtus de blanc, +tenant d'une main une branche d'olivier et dans l'autre +une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des +enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation +des bonnes mœurs dans Florence. Giovanni +se mêla à la foule et écouta les conversations.</p> + +<p>A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +Un nombre infini de petites mains élevèrent les croix +rouges et les branches d'olivier et, acclamant Savonarole +qui pénétrait dans la cour, les voix enfantines +chantèrent:</p> + +<p><i>Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis +Israel.</i></p> + +<p>Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des +fleurs, se mettant à genoux, embrassant ses pieds.</p> + +<p>Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les +enfants.</p> + +<p>—Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte +Marie, notre reine! criaient les petits.</p> + +<p>—De front! En avant! ordonnaient les jeunes +capitaines.</p> + +<p>La musique retentit, les étendards se déplièrent et +les régiments se mirent en marche.</p> + +<p>Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo +Vecchio, était ordonné «le bûcher des vanités»—<i>Bruciamento +delle vanità.</i> L'armée sacrée, pour la dernière +fois, devait faire sa ronde dans Florence pour +ramasser les <i>Vanités et les anathèmes</i>.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni +aperçut messer Cipriano Buonaccorsi, le prieur de +Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la villa duquel, +à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de +Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano +raconta que Léonard de Vinci, envoyé par le +duc de Milan, était depuis peu de jours arrivé à Florence +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +pour acheter les œuvres d'art des palais dévastés +par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également +était à Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria +Giovanni de le conduire auprès du supérieur et ils se +rendirent tous deux dans la cellule de Savonarole.</p> + +<p>Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation +de Buonaccorsi et du prieur de San Marco.</p> + +<p>Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux +mille florins or tous les livres, tableaux, statues et +objets d'art qui devaient ce jour-là être livrés aux +flammes.</p> + +<p>Le prieur refusa.</p> + +<p>Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.</p> + +<p>Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage +sévère et impénétrable.</p> + +<p>Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de +son vêtement, soupira, cligna des yeux et dit, de sa +voix agréable, toujours égale et calme:</p> + +<p>—Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai +tout ce que je possède—quarante mille florins.</p> + +<p>Savonarole le regarda et demanda:</p> + +<p>—Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun +bénéfice en cette affaire, quel est votre but?</p> + +<p>—Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit +simplement le commerçant. Je ne voudrais +pas que les étrangers puissent dire qu'à l'instar des +barbares, nous brûlons les innocentes productions des +sages et des artistes.</p> + +<p>Le moine eut une expression étonnée et murmura:</p> + +<p>—O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +comme tu aimes ta patrie terrestre! Console-toi, ce +qui périra dans le bûcher sera digne du feu, car ce +qui est mauvais et coupable ne peut être beau, selon +l'opinion même de vos sages.</p> + +<p>—Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, +que les enfants puissent distinguer infailliblement +ce qui est bon ou mauvais dans les productions +artistiques et scientifiques?</p> + +<p>—La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua +le moine. Si vous ne pouvez être semblable à eux, +vous ne pourrez entrer dans le royaume céleste. Je +vaincrai la sagesse des sages, les raisons des raisonneurs, +a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour +eux, afin que ce qu'ils ne pourront comprendre dans +les vanités de l'art et de la science, leur soit révélé par +l'Esprit-Saint.</p> + +<p>—Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi +se levant. Peut-être une certaine partie...</p> + +<p>—Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, +ma décision est inébranlable.</p> + +<p>Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires +édentées. Savonarole n'entendit que le dernier +mot:</p> + +<p>—Folie!...</p> + +<p>—Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le +Veau d'or des Borgia offert en des fêtes impies au +pape, n'est-ce pas de la folie? Le clou sacré élevé à +la gloire de Dieu par une diabolique machine par ordre +de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône, +n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +d'or, vous divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. +Laissez-nous aussi, nous pauvres d'esprit, divaguer +en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. Vous vous +moquez des moines qui dansent autour de la croix sur +la place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que +direz-vous, les sages, lorsque j'obligerai non seulement +les moines, mais tout le peuple de Florence, enfants +et hommes, vieillards et femmes, dans leur ardeur +zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte +Croix, comme jadis David devant l'Arche sainte?...»</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, +se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, +il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient +arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel +était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien +blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon +étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin +suivaient des valets et des gardes du corps.</p> + +<p>C'était une courtisane, nouvellement arrivée de +Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les +gouverneurs de la République appelaient avec une +respectueuse politesse: <i>puttana onesta</i>, <i>meretrix onesta</i>, +noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie +tendre: <i>Mammola</i>, petite âme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine +de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un +sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté, +lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Quand j'écoute tes discours charmeurs</i>,</p> +<p><i>O divine Lena—je quitte ces lieux</i>,</p> +<p><i>Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs</i></p> +<p><i>Des idées platoniciennes et des éternels cieux.</i></p> +</div></div> + +<p>La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle +maniait le vers dans la perfection et disait à bon droit, +que s'il ne dépendait que d'elle, elle passerait tout +son temps <i>nell' Academie degli uomini virtuosi</i>, à +l'Académie des hommes vertueux.</p> + +<p>L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine +d'une compagnie, Dolfo, s'avança, éleva au-dessus +de sa tête la croix rouge et s'écria solennellement:</p> + +<p>—Au nom de Jésus, roi de Florence et de la +Vierge Marie, notre reine, nous t'ordonnons d'enlever +ces coupables ornements, ces frivolités et ces anathèmes. +Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!</p> + +<p>Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le +perroquet battit des ailes en criant le vers que lui +avait appris sa maîtresse:</p> + +<div class="poem"> +<p><i>Amore a nullo amalo amar perdona.</i></p> +</div> + +<p>Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps +pour disperser cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. +Elle l'appela de la main.</p> + +<p>Le gamin approcha, les yeux baissés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +—Enlevez les vêtements! criaient les enfants.</p> + +<p>—Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans +prêter attention aux cris. Écoutez, mon petit Adonis. +Je vous donnerais avec joie tous ces chiffons, pour +vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont +pas à moi.</p> + +<p>Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un +léger sourire, inclina la tête, comme pour confirmer +sa pensée secrète et dit d'une tout autre voix, avec +l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:</p> + +<p>—Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande +la courtisane Lena de Venise. Je t'attendrai...</p> + +<p>Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés +à lancer des pierres à une bande ennemie de Savonarole, +nommée <i>les enragés</i> (<i>arrabiati</i>), ne prêtaient +plus aucune attention à la courtisane. Il voulut les +appeler, mais subitement se troubla et rougit.</p> + +<p>Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses +dents blanches et aiguës. A travers Cléopâtre et la +Reine de Saba apparut la «mammola» vénitienne, +fillette gamine et aguicheuse.</p> + +<p>Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane +continua tranquillement sa promenade. Le chien +s'endormit de nouveau sur ses genoux, le perroquet +dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en faisant +mille grimaces, essayait de s'emparer du style +avec lequel la noble courtisane traçait le premier vers +de sa réponse au sonnet épiscopal:</p> + +<div class="poem"> +<p><i>Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin.</i></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait +en tête de sa compagnie les marches du palais Médicis.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Dans les appartements sombres et muets, où tout +respirait la grandeur passée, les enfants se sentirent +intimidés.</p> + +<p>Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes +sonnèrent, les tambours battirent au champ. Et avec +des cris de joie, des rires, des chants sacrés, les petits +inquisiteurs envahirent les salles, rendant le jugement +de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science, +cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» +d'après les inspirations de l'Esprit-Saint.</p> + +<p>Giovanni les observait.</p> + +<p>Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, +avec une gravité lente de juges, les enfants circulaient +entre les statues des grands philosophes et des héros +de l'antiquité païenne.</p> + +<p>—Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, +Epictète, épelait un des gamins, déchiffrant +les inscriptions latines des piédestaux.</p> + +<p>—Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les +sourcils. C'est cet hérétique qui assurait que tous les +plaisirs étaient permis et que Dieu n'existait pas. +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le brûler...</p> + +<p>—Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il +aura sa part de festin.</p> + +<p>—Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous +prenez Epictète pour Epicure...</p> + +<p>Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau +venait de briser le nez du philosophe, si adroitement, +que tous les enfants se prirent à rire.</p> + +<p>Devant un tableau de Botticelli, une discussion +s'éleva.</p> + +<p>Dolfo assurait que l'œuvre était tentatrice, puisqu'elle +représentait Bacchus percé par les flèches de +l'Amour. Mais Federicci, rivalisant avec Dolfo dans +l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» s'approcha, +regarda et déclara que ce n'était point +Bacchus.</p> + +<p>En entendant les cris joyeux de leurs camarades, +ils revinrent dans la grande salle.</p> + +<p>Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux +tiroirs pleins de telles «frivolités» qu'aucun des enfants +expérimentés n'en avait encore vu. C'étaient des +masques et des costumes pour les cortèges carnavalesques +qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le +Magnifique. Les enfants se massèrent devant la porte. +A la lueur d'une chandelle, apparaissaient devant +eux les figures monstrueuses, des femmes en carton, +les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le +carquois et les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, +le trident de Neptune et enfin, recouverts de +toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un piteux +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre +crevé qui laissait passer le crin.</p> + +<p>Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû +appartenir à une Vénus quelconque, une souris sauta. +Les filles poussèrent des cris. Les plus petites grimpèrent +sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut +que les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût +plana. Les ombres des chauves-souris, effrayées +par la lumière et le bruit, qui se buttaient contre le +plafond, semblaient des esprits impurs.</p> + +<p>Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y +avait encore une chambre fermée; un petit vieux, +méchant et chauve en défendait l'entrée.</p> + +<p>Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la +porte, Giovanni reconnut son ami, messer Giorgio +Merula, le bibliomane.</p> + +<p>Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça +devant la porte, la défendant de sa poitrine. Les +enfants se précipitèrent sur lui, le renversèrent, le +meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, trouvèrent +la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit +cabinet de travail bibliothèque.</p> + +<p>—Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous +trouverez ce que vous cherchez. Ne grimpez pas sur +les rayons, il n'y a rien là-bas...</p> + +<p>Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui +tombait sous leurs mains—particulièrement les livres +à riches reliures—était jeté dans le même tas, puis, +la croisée ouverte, précipité dans la rue où se tenait +une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, +<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> +Ovide, Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les +éditions uniques, volaient sous les yeux de Merula.</p> + +<p>Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire +un tout petit livre de Marcellin, l'histoire de +l'Empereur Julien l'Apostat.</p> + +<p>Voyant par terre une transcription des tragédies de +Sophocle, sur parchemin pâte lisse, avec de délicates +enluminures, Merula se précipita avidement, s'en +saisit et supplia:</p> + +<p>—Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! +C'est le plus innocent des poètes! N'y +touchez pas!...</p> + +<p>Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, +mais sentant les feuillets se déchirer, il se prit à +pleurer, lâcha l'in-folio et hurla de douleur impuissante.</p> + +<p>Les enfants sortirent du palais et passant devant +Santa Maria del Fiore, se dirigèrent vers la place de +la Seigneurie.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté +de la loggia Orcagni, le bûcher était prêt, haut de +trente coudées, large de cent vingt et représentait une +pyramide octogonale, clouée en planches et munie de +quinze marches.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> +Sur la première marche du bas étaient réunis les +masques, les costumes, les perruques et autres accessoires +de carnaval. Sur les trois suivantes, les livres +de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, jusqu'au +Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus +des livres, les parures de femmes, les pâtes, les parfums, +les miroirs, les limes à ongles et les pinces à épiler. +Encore au-dessus, la musique, les mandolines, les +cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui satisfont +le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, +les portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des +dieux païens, des héros, des philosophes, sculptés dans +le bois et modelés en cire. Tout en haut de l'édifice, +se dressait un énorme pantin qui figurait le diable, +le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de +soufre et de poudre, épouvantablement barbouillé de +peinture, couvert de poils, les pieds fourchus, rappelant +l'ancien dieu Pan.</p> + +<p>Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et +pur. Les premières étoiles brillaient au ciel. La foule +bruissait sur la place et se mouvait avec des murmures +respectueux comme dans une église. Des hymnes religieux +s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.</p> + +<p>Les moines remuaient comme des ombres, occupés +aux derniers préparatifs. Un homme, qui marchait à +l'aide de béquilles, encore jeune, mais probablement +paralysé, les mains et les jambes tremblantes, les +paupières immobiles s'approcha du frère Dominico +Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un +rouleau au moine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +—Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des +dessins?</p> + +<p>—Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, +une voix me dit: «Tu as, Sandro, dans ton grenier +encore quelques frivolités.» Je me suis levé et j'ai +trouvé ces croquis de corps nus.</p> + +<p>Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux +sourire:</p> + +<p>—Nous allons en allumer un bon feu, messer +Filipepi!</p> + +<p>Celui-ci contempla la pyramide.</p> + +<p>—Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. +Sans le frère Savonarole, nous serions tous morts sans +repentir. Et encore maintenant, qui sait? Aurons-nous +le temps de racheter nos fautes?</p> + +<p>Il se signa, murmura une prière en égrenant son +chapelet.</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.</p> + +<p>—Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, +répondit l'autre.</p> + +<p>Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de +de son âme à la vue de ces scènes de vandalisme et +il s'éloigna.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:</p> + +<p>—On vient, on vient.</p> + +<p>Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, +sans torches, vêtus de longues robes blanches, les +enfants inquisiteurs s'avançaient, portant la statue de +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> +Jésus enfant qui, d'une main désignait sa couronne +d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière +marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, +les membres du Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, +les docteurs et les maîtres ès théologie, les +chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de trompe +et les massiers.</p> + +<p>Le silence régna sur la place comme à une mise à +mort. Savonarole monta sur la chaussée devant le +Vieux Palais, leva au-dessus de sa tête le crucifix et +dit à haute et solennelle voix:</p> + +<p>—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, +allumez le bûcher!</p> + +<p>Quatre moines porteurs de torches résineuses, +s'approchèrent de la pyramide et l'allumèrent aux +quatre coins. La flamme crépita. Tout d'abord ce fut +une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les +trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le <i>Te +Deum Laudamus</i>». Les enfants répétèrent:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>—<i>Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis +Israel.</i></p> +</div> + +<p>La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les +cloches de toutes les églises de Florence lui répondirent.</p> + +<p>La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres +des antiques manuscrits se tordaient comme si elles +fussent vivantes. De la dernière marche sur laquelle +étaient étalés les accessoires carnavalesques, une perruque +en feu s'envola. La foule eut un murmure joyeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns +riaient, sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. +D'autres prophétisaient.</p> + +<p>—Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait +un bancal. Tout s'effondrera, brûlera, comme ces +vanités, dans le feu purificateur, tout, tout, tout,—l'église, +les lois, les gouvernements, les arts, les sciences,—il +ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel +nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos +larmes et il n'y aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, +ni maladie! Viens, viens, Seigneur Jésus!...</p> + +<p>Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par +la misère, tomba à genoux et tendant ses bras vers le +bûcher comme si elle y voyait le Christ, hurla de +toutes ses forces:</p> + +<p>—Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais +non léché encore par la flamme. C'était une œuvre de +Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se +mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait +de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et +les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de +Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les +batraciens, les graines transies, les larves et les germes; +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> +dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante, +grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux, +demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un +énorme œuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant +pudiquement le cygne.</p> + +<p>Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait +toujours et frôlait maintenant le tableau,—et +son cœur se glaçait d'effroi. A ce moment, les +moines élevèrent une croix noire au milieu de la place +et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde +à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des +fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent +une danse lente d'abord, puis de plus en plus +vive, enfin tourbillonnante en chantant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Ognun gridi, com'io grido</i>,</p> +<p><i>Sempe pazzo, pazzo, pazzo!</i></p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Il faut devant le Seigneur,</p> +<p>Tous nous réconcilier,</p> +<p>Et danser sans aucune crainte,</p> +<p>Comme devant l'arche sainte,</p> +<p>Le saint Roi David dansait.</p> +<p>Relevons tous nos soutanes,</p> +<p>Et que dans notre folle ronde,</p> +<p>Personne ne reste en panne.</p> +<p>Ivres d'amour du Seigneur,</p> +<p>Et du sang de ses blessures,</p> +<p>Gais, heureux et tapageurs,</p> +<p>Nous sommes ivres de l'amour,</p> +<p>De l'amour de Notre-Seigneur.</p> +</div></div> + +<p>Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige +les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes +et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un +gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula +par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver +du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait +les visages grimaçants. Le crucifix projetait +une énorme ombre sur les danseurs.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Nous agitons nos croix</p> +<p>Et nous dansons, dansons, dansons,</p> +<p>Comme dansait David, le Roi.</p> +</div></div> + +<p>La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de +sa langue rouge son corps très blanc, rosé subitement +et, par cela même, devenu presque vivant, encore plus +mystérieux et plus superbe.</p> + +<p>Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda +eut un dernier sourire, s'enflamma, fondit dans le +feu et disparut pour l'éternité.</p> + +<p>Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre +bourré de poudre éclata avec fracas. Les flammes +montèrent alors jusqu'au ciel. Le monstre lentement +oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons rougis.</p> + +<p>De nouveau les trompes et les timbales retentirent. +Toutes les cloches s'ébranlèrent à la fois. Et la foule +hurla, triomphante, comme si elle avait vaincu le +diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les +maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses +mains et voulut fuir, mais une main s'abaissa sur son +épaule, il se retourna, et aperçut le visage calme du +Maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +Léonard le prit par la main et l'emmena hors de +la foule.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée +nauséabonde, ils suivirent une sombre impasse et se +trouvèrent sur les bords de l'Arno.</p> + +<p>Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues +clapotaient. Le croissant de la lune éclairait les +cimes majestueuses argentées par le givre. Les étoiles +brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.</p> + +<p>—Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard +de Vinci.</p> + +<p>L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais +sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il pleura.</p> + +<p>—Pardonnez, maître...</p> + +<p>—Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.</p> + +<p>—Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. +Comment, mon Dieu! comment ai-je pu vous quitter?</p> + +<p>Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, +ses terribles idées de la coupe du Seigneur et +de celle du diable, ses visions doubles du Christ et de +l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme devant +le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +et il se contenta de fixer un regard suppliant +dans ses yeux purs, calmes et étranges ainsi que +des étoiles.</p> + +<p>Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout +deviné, et avec un sourire d'infinie pitié, posant sa +main sur la tête de Giovanni, lui dit:</p> + +<p>—Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre +enfant! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un +fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon élève, je te +reprendrai avec joie.</p> + +<p>Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme +mystérieux par lequel il exprimait ses pensées +intimes, il ajouta tout bas:</p> + +<p>—Plus la sensibilité est grande, plus forte est la +douleur. Grand martyr!</p> + +<p>Le son des cloches, les chants des moines, les cris +de la foule affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient +plus le calme qui enveloppait le maître et +l'élève.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="center"><b>LE SIÈCLE D'OR</b></p> + +<p class="center"><b>1496-1497</b></p> + +<div class="left65 font90"> + +<p>«Tornerà l'età dell'oro.<br /> +Cantiàn tutti: viva l' Moro!»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">BELLINCIONI</span>.</p> + +<p>Le siècle d'or viendra bientôt.<br /> +Criez tous: Gloire au More!</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, +Béatrice, écrivait à sa sœur Isabelle, épouse du marquis +Francesco Gonzague qui régnait à Mantoue:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Sérénissime madonna, ma petite sœur bien-aimée, +moi et mon époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons +heureuse santé, à vous et au très renommé +seigneur Francesco.</p> + +<p>»En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait +de mon fils Massimiliano. Seulement, ne croyez +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +pas, je vous prie, qu'il soit aussi petit. Nous voulions +prendre sa mesure exacte, afin de la soumettre à +Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que +cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; +lorsque je ne le vois durant plusieurs jours, +quand je le regarde, il me semble qu'il a encore +poussé et j'en reste infiniment contente et consolée.</p> + +<p>»Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon +Nannino est mort. Vous l'avez connu et aimé; aussi +comprendrez-vous que si j'avais perdu tout autre chose, +j'aurais essayé de la remplacer; mais pour refaire +un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante +car elle a épuisé en lui toutes ses forces en +unissant en un seul être pour l'amusement des rois, +la plus rare des bêtises et la plus charmante des +horreurs. Le poète Bellincioni, dans son épitaphe, a +dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire +tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait +et se réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre +caveau à Santa Maria delle Grazie, à côté de mon +faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina, +afin de ne pas être séparée, après notre mort, d'aussi +agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et +le seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis +pour la Noël une magnifique chaise en argent pour +les débarras de l'estomac, représentant la bataille des +Centaures et des Lapithes. A l'intérieur se trouve un +bassin en or pur et le baldaquin est de velours +cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est +pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +Non seulement aucune duchesse d'Italie, mais +le Pape, l'Empereur et même le Grand Turc, ne +possèdent siège semblable. Il est plus beau que le +siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.</p> + +<p>»Le seigneur Ludovic voulait que le peintre +florentin Léonard de Vinci installât à l'intérieur une +machine à musique à l'instar d'un petit orgue. Mais +Léonard a refusé en prétextant qu'il était trop occupé +par le <i>Colosse</i> et la <i>Sainte Cène</i>.</p> + +<p>»Vous me demandez, sœur chérie, de vous envoyer +pour quelque temps ce maître. J'aurais aimé me +rendre à votre prière et vous l'envoyer non seulement +pour quelque temps, mais pour toujours. Mais le +seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une +grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, +ne le regrettez pas outre mesure, car ce Léonard +est adonné à l'alchimie, à la magie, à la mécanique +et autres utopies du même genre, beaucoup plus qu'à +la peinture et se distingue par une telle lenteur dans +l'exécution des commandes, qu'il en arriverait à impatienter +un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire, +c'est un hérétique et un impie.</p> + +<p>»Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne +me permet pas de monter à cheval, vu que je suis +enceinte de cinq mois. J'ai suivi la chasse en me +tenant sur l'arrière d'une voiture.</p> + +<p>»Vous souvenez-vous, sœurette, comme nous +galopions ensemble? Et nos chasses au sanglier? et nos +pêcheries? Ah! c'était le bon temps!</p> + +<p>»Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> +Nous jouons aux cartes. Nous patinons. Un +jeune seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle +distraction. L'hiver est rude: non seulement les +lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire +du parc du palais, Léonard a modelé une +superbe Léda avec son cygne, en neige blanche et +ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu'elle +doive fondre au printemps.</p> + +<p>»Et comment vous portez-vous, aimable sœur? La +race des chats à longs poils a-t-elle réussi? Si vous +avez dans la portée un chat roux à yeux bleus, envoyez-le-moi +en même temps que la naine promise. Moi, +je vous ferai cadeau des petits chiens de ma Soyeuse. +N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de +m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col +en biais, doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé +dans ma dernière lettre. Envoyez-le-moi par courrier +monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon +de votre merveilleux fluide contre les boutons et du +bois d'outre-mer pour vernir les ongles.</p> + +<p>»Nos astrologues prédisent la guerre et un été très +chaud: «Les chiens deviendront enragés et les empereurs +furieux.»</p> + +<p>Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage +celui des autres que le sien.</p> + +<p>»Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos +bienveillantes attentions, bien aimée sœur, et à celle +de votre époux, le renommé marquis Francesco.»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">BÉATRICE SFORZA.</span></p> +</div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Sous son aspect très franc, cette missive était pleine +d'hypocrisie et de politique. La duchesse cachait à sa +sœur ses préoccupations. La paix et la concorde que +l'on pouvait supposer d'après la lettre ne régnait +pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non +pour son hérésie et son impiété, mais bien parce que, +par ordre du duc, il avait peint le portrait de Cecilia +Bergamini, sa terrible rivale, la célèbre maîtresse de +Ludovic le More. Ces derniers temps, elle soupçonnait +encore une autre liaison amoureuse entre son mari +et une de ses demoiselles, madonna Lucrezia.</p> + +<p>Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la +puissance.</p> + +<p>Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire +romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de +devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.</p> + +<p>—Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, +l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon +trésor, le roi de France, mon courrier.</p> + +<p>Il signait <i>Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux +Mediolani</i>, en tirant son origine du grand héros, compagnon +d'Enée, Anténor le Troyen. Le Colosse, monument +élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard +<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> +avec l'inscription: <i>Ecce deus!</i> certifiait également, à +ses yeux, son origine divine.</p> + +<p>Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur +et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il +savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant +comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant +sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean +Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait +crié:</p> + +<p>—Vive le duc légitime, Francesco!</p> + +<p>L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté +étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, +Marino Saunto, «le peuple le désirait pour roi, +comme on désire un Dieu». Béatrice et Ludovic +voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs +espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et +dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt +sortait de sa tombe.</p> + +<p>A Milan, on parlait de mystérieux présages. On +racontait que la nuit, au-dessus des tours du château, +se montraient des feux pareils à des lueurs d'incendie +et que dans les appartements retentissaient d'horribles +râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, +l'œil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce +qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents. +La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes. +La vache d'une vieille paysanne avait mis bas un veau +à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans +une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite +n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> +Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui +plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments +le moment de ses couches.</p> + + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige +qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le +silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans +le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle +maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu +flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes +vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les +perspectives des anciens monuments de Rome; le +plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de +cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table +ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient +le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une +mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé, +pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez +les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait +de Lucrezia par Léonard.</p> + +<p>Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, +des oiseaux picoraient des grappes de raisin et +des enfants nus, ailés—anges chrétiens ou amours +païens—dansaient en brandissant les saints instruments +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> +du martyre du Seigneur—clous, lance, éponge, +et couronne d'épines—et semblaient tout roses par le +reflet des flammes.</p> + +<p>Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le <i>studio</i> +élégant tout respirait une douce langueur.</p> + +<p>Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de +velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste. +Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir +la duchesse Béatrice.</p> + +<p>—Altesse, murmura la jeune fille en baissant les +yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais +pas mentir...</p> + +<p>—Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna +Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter lui-même +ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa +jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée—tous +les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, +faibles mortels, résister à la puissance du dieu +d'amour? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal +visible, car en dissimulant le péché nous épargnons +la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde +chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, +il n'y a pas de mal—ou presque pas.</p> + +<p>Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête +et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs, +tels des yeux d'enfant.</p> + +<p>—Vous savez, mon seigneur, combien je suis +heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais +mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui +m'aime comme sienne...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> +—Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur +ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa +ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les +oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme +brillait au milieu du front.</p> + +<p>Ses longs cils abaissés,—sans ivresse, sans passion, +froide et pure—elle s'abandonnait à ses +caresses.</p> + +<p>—Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, +toi seule! murmurait-il en aspirant avidement le +parfum si connu de violette et de musc.</p> + +<p>La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu +desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans +la pièce.</p> + +<p>—Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, +en bas, à la porte... O Seigneur, aie pitié de nous!</p> + +<p>—Parle convenablement, repartit le duc. Qui y +a-t-il à la porte?</p> + +<p>—La duchesse Béatrice!</p> + +<p>Ludovic pâlit.</p> + +<p>—La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par +la cour de derrière. Eh bien! la clef? Vite!</p> + +<p>—Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la +duchesse sont dans cette cour! Toute la maison est +cernée...</p> + +<p>—Un piège! murmura le duc en prenant sa tête +dans ses mains. Comment a-t-elle su? Qui lui a +dit?</p> + +<p>—Personne d'autre que monna Sidonia, répondit +la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sorcière +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +traîne continuellement ici pour offrir ses produits. +Je vous disais, toujours: Prenez garde...</p> + +<p>—Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le +duc, blême.</p> + +<p>On entendait frapper à la porte de la rue.</p> + +<p>La servante se précipita dans l'escalier.</p> + +<p>—Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!</p> + +<p>—Altesse, répondit la jeune fille, si madonna +Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison. +Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement +à elle?</p> + +<p>—Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, +Lucrezia? Me montrer! Tu ne sais pas quelle femme +elle est!... O Seigneur! il est effrayant de songer aux +conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, +cache-moi, cache-moi donc!</p> + +<p>—Vraiment, je ne sais...</p> + +<p>—N'importe où, mais plus vite!</p> + +<p>Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus +à un voleur pris en flagrant délit, qu'au descendant du +fabuleux héros Anténor le Troyen, compagnon d'Enée.</p> + +<p>Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans +sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes +armoires murales, qui servaient de garde robe chez les +dames de haut rang.</p> + +<p>Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les +robes.</p> + +<p>«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que +c'est bête!... Absolument comme dans les contes de +Saquetti ou de Boccace.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son +vêtement une amulette qui contenait des cendres de +saint Christophle et une autre pareille qui renfermait +le talisman à la mode—un morceau de momie égyptienne. +Ces amulettes étaient tellement semblables que +dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner +l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser +ensemble en récitant une prière.</p> + +<p>Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et +celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours +et il fut glacé d'effroi.</p> + +<p>Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia +faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les +instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder +de preuves et ne voulait pas laisser percer ses +soupçons.</p> + +<p>Ce fut un duel de ruse féminine.</p> + +<p>—Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice +en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait +son mari, plus mort que vif.</p> + +<p>—De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle +les voir? répondit Lucrezia, calme.</p> + +<p>Et elle entre-bâilla la porte.</p> + +<p>—Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est +donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal +d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un +fond bleu vert...</p> + +<p>—Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement +Lucrezia. Ah! si, si!... Ici; probablement dans cette +armoire!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +Et sans refermer la porte du placard dans lequel se +trouvait Ludovic, elle s'approcha de l'armoire voisine.</p> + +<p>«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa +le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit! Les +femmes!... voilà auprès de qui, nous autres empereurs, +nous devrions apprendre la politique!»</p> + +<p>Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.</p> + +<p>Ludovic respira librement, mais il continua toujours +à tenir dans ses mains l'amulette-relique et +l'amulette-momie.</p> + +<p>—Deux cents ducats impériaux au couvent Maria +della Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure +Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents! +murmura-t-il avec ferveur.</p> + +<p>La servante accourut, ouvrit le placard et avec un +sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna +le duc en lui annonçant que la sérénissime duchesse +venait de partir après avoir échangé de bienveillants +adieux avec madonna Lucrezia.</p> + +<p>Il se signa dévotement, retourna au <i>studio</i>, but un +verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme +tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le +visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas +lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, +s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.</p> + +<p>—Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment +pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...</p> + +<p>Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son +visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés. +Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante; +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait +de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.</p> + +<p>Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant +les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement +lui donna ses lèvres.</p> + +<p>La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant +que dans le reflet rose les enfants nus riaient et +dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant +les saints instruments du martyre du Seigneur.</p> + + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut +lieu au palais.</p> + +<p>Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction +de Bramante, de Caradosso et de Léonard de +Vinci.</p> + +<p>A cinq heures du soir, les invités commencèrent à +arriver. Ils étaient plus de deux mille. La bourrasque +avait amoncelé la neige sur les routes et dans les +rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient +toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, +les saillies de pierres qui soutenaient les gueules +des canons. Dans la cour flambaient de grands brasiers +autour desquels se chauffaient en bavardant gaiement, +les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les porteurs +de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus +<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> +loin, près de la herse qui défendait la petite cour intérieure +du petit palais Rochetti, des carrosses disgracieux +sous leur dorures, de mauvais équipages, attelés +de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, déposant +les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses +fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de +mille feux.</p> + +<p>En entrant dans le vestibule, les invités passaient +entre une double rangée de gardes du corps ducaux—mameluks, +turcs, archers grecs, arbalétriers écossais +et lansquenets suisses—scellés dans leurs armures +et munis de lourdes hallebardes.</p> + +<p>En avant se tenaient, sveltes et charmants comme +des jeunes filles, les pages en livrées de deux teintes, +garnies de duvet de cygne—le côté droit en velours +rose, le côté gauche en satin bleu—avec, brodées en +argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. +Le vêtement était collant au point d'épouser tous les +plis du corps et seulement devant, à partir de la ceinture, +tombait en gros plis creux. Ils portaient, allumés, +de longs cierges de cire jaune et rouge, pareils +aux cierges d'église.</p> + +<p>Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et +les trompes sonnaient.</p> + +<p>Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de +lumières—la «Salle des tourterelles blanches sur +champ de gueule»; la «Salle d'or», qui représentait +une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue +de satin du haut en bas, avec, brodées en or, des +torches flambantes et des seaux, emblèmes de la puissance +<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> +des ducs de Milan, qui pouvaient, selon leur +désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec +l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle +noire» qui servait de salon de toilette pour les +dames, et construite par Bramante, on voyait sur le +plafond et sur les murs des fresques inachevées de +Léonard de Vinci.</p> + +<p>La foule élégante bourdonnait comme une ruche. +Les vêtements se distinguaient par leurs couleurs vives +et parfois par un luxe qui manquait de goût. Les +étoffes des robes féminines, à plis longs et lourds, +raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient +les dalmatiques. Elles étaient tellement solides +qu'on se les transmettait de grand'mère à petite-fille. +De larges découpures mettaient à nu la poitrine et les +bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet +d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, +selon la coutume lombarde, en une natte que l'on +allongeait jusqu'à terre à l'aide de faux cheveux, et +que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les +sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui +possédaient des sourcils épais les épilaient avec une +pince spéciale (<i>pelatoïo</i>); se passer des fards était +considéré comme indécent. On n'employait que des +parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la +verveine, la poudre de Chypre.</p> + +<p>Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et +des femmes, avec ce charme particulier qu'ont les +femmes de Lombardie. Sur leur peau mate et blanche, +sur les contours tendres et souples du visage, tels +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> +qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres +légères se dissipaient comme la fumée.</p> + +<p>Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse +beauté de brune aux yeux noirs, avait été, de l'avis de +tous, déclarée la reine du bal. Comme avertissement aux +amoureux, elle avait fait broder, sur le velours pourpre +de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention +des raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais +vers Diana Pallavincini, dont les yeux froids étaient +purs comme la glace, avec ses cheveux blond cendré, +son sourire indifférent et sa parole lente et mélodieuse +comme un son de viole. Elle était vêtue de damas +blanc zébré de longs rubans vert pâle, couleur de +varech. Entourée d'éclat et de bruit, elle semblait +étrangère à tout, solitaire et triste, comme les pâles +fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de +la lune dans les étangs abandonnés.</p> + +<p>Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités +se dirigèrent dans la grande «Salle du jeu de paume».</p> + +<p>Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, +des traverses en forme de croix supportaient des cierges +qui brûlaient en clous de feu. Du balcon servant +de tribune pendaient des tapis de soie, des guirlandes +de laurier, de lierre et de genévrier.</p> + +<p>A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées +par les astrologues (car le duc, selon l'expression d'un +ambassadeur, ne faisait pas un pas, ne changeait pas +de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se conformer +à la position des astres), Ludovic et Béatrice, +entrèrent dans la salle revêtus du manteau royal en +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +drap d'or, doublé d'hermine et dont la longue traîne +était portée par des barons et des chambellans. Sur +la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le +rubis énorme, volé à Jean Galéas.</p> + +<p>Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de +constater cet état de grossesse chez cette gamine, +presque enfant, à la poitrine plate, aux mouvements +garçonniers.</p> + +<p>Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la +crosse, la musique retentit et les invités se placèrent +aux tables du festin.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur +du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof, +refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de +la République de Venise. En vain, on tenta de lui +faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, +restait debout, répétant:</p> + +<p>—Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!</p> + +<p>De partout se fixaient sur lui des regards curieux +et moqueurs.</p> + +<p>—Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? +Quel peuple sauvage! Ils désirent les premières +places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les +<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> +inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est +presque turc. Quelle tribu de fauves!</p> + +<p>L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, +se faufila près de Mamirof:</p> + +<p>—Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il +avec force courbettes en estropiant la langue russe; +cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut +vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est +de mauvais goût. Le duc se fâche.</p> + +<p>Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, +secrétaire de l'ambassade, s'approcha également:</p> + +<p>—Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne +pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose +pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous +et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. +On pourrait nous faire sortir...</p> + +<p>—Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner +des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai +pas au-dessous de l'ambassadeur de Venise. +C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque +ambassadeur représente en personne et en discours son +empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate +de toutes les Russies...</p> + +<p>—Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète +Boccalino affolé.</p> + +<p>—Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale +gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je +ne m'assoirai pas.</p> + +<p>Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de +<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> +Mamirof étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible +obstination. La crosse de sa canne, constellée +d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible +qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.</p> + +<p>Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, +et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, +s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme +un service personnel, d'échanger sa place pour éviter +les discussions, lui assurant que personne n'attachait +d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En +réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du +«grand-duc de Rossia», car il espérait par son +entremise conclure une alliance avantageuse avec le +sultan.</p> + +<p>Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire +et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que +Son Altesse avait raison—de telles discussions au +sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés. +Puis il s'assit à la place désignée.</p> + +<p>Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant +avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant +sa ceinture sur son gros ventre et son manteau +d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules, +Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint +s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, +joyeux et enivrant, emplissait son âme.</p> + +<p>Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas +bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.</p> + +<p>Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il +avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie. +<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements +de Karatchiarof, s'adressa à lui par l'entremise +de l'interprète et commença à le questionner sur sa +contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, +comme tout ce qui était immense et énigmatique; il +s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux, +de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du +reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, +de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.</p> + +<p>—Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et +malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait +cette étrange contrée «Rossia», parce qu'il y +poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?</p> + +<p>Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille +que c'était pure invention, que la <i>Rossia</i>, en dépit de +son nom, produisait moins de roses que n'importe +quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la +nouvelle italienne symbolisant le froid russe.</p> + +<p>Quelques marchands florentins étaient une fois +venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus +loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc +de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des +fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre +sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux +pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers, +se placèrent sur une rive, les Florentins sur +l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais +le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la +berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites +inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du +<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non +gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter +n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher +allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant +une heure, commencèrent à fondre, à couler en +un doux murmure et enfin furent entendus par les +Florentins, distinctement, bien que les Moscovites +se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.</p> + +<p>Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames +se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof +qui habitait un pays aussi cruel, maudit de +Dieu.</p> + +<p>Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait +un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorme +plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines +de chapon, enchaînée à un rocher de fromage +blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de +veau.</p> + +<p>Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; +pour le poisson, le service était d'argent. On servit des +pains argentés, des citrons argentés dans des tasses +d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques +esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la +déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair +blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par +des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait +les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux +multicolores.</p> + +<p>Puis on servit d'interminables sucreries, des +sculptures en massepains, en pistaches, en noix de +<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> +cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après +les dessins de Bramante, Caradosso et Léonard—Hercule +cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, +Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, +Jupiter et Danaé—tout l'Olympe ressuscité.</p> + +<p>Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait +tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait +l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et +ronchonnait sous son nez:</p> + +<p>—Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et +Zeus», la «Cruelle Destinée», le «Cupidon», se +distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames, +longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements +vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se +séparaient avec une importance emphatique, des saluts +exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient +marcher comme des paons, glisser comme des cygnes, +afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds +mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la +musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique, +pleine de langueur passionnée, comme les chants +de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le +jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, +<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> +tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées +de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son +visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure +approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant +la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier +ou son manteau en continuant à danser dans la +salle avec cette «négligence attristée» que l'on considérait +comme un signe de haute élégance.</p> + +<p>Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:</p> + +<p>—Paillasse, va!</p> + +<p>La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son +cœur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie +habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de +maison, à répondre par des fadaises aux compliments +stupides de nouvel an, aux écœurantes platitudes des +vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces, +qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne +se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles, +elle entra dans le petit salon des dames où, autour de +la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les +bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en +cercle.</p> + +<p>Elle demanda le sujet de leur conversation.</p> + +<p>—Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, +répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso +nous prouve qu'une femme peut baiser un homme +sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si +ce dernier l'aime d'amour céleste.</p> + +<p>—Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? +demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> +—Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme +que les lèvres—armes de la parole—servent de +porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser +platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers +les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi +Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon +dans le <i>Cantique des cantiques</i>, lorsqu'il parle de +l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi +lèvres à lèvres.»</p> + +<p>—Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, +vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et +brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces +finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il +surprenait sa femme dans les bras de son amant, +dût tolérer...</p> + +<p>—Certainement, répliqua le philosophe de cour, +c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...</p> + +<p>—Permettez-moi d'observer, cependant, que dans +ce cas le mariage...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! +d'amour et non de mariage! s'écria +impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant +ses belles épaules nues.</p> + +<p>—Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois +humaines, continua le chevalier.</p> + +<p>—Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant +en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges. +Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie +aussi élevée, mentionner les lois humaines,—piteuses +créations des peuples,—qui transforment les saints +<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages +que «mari» et «femme!»</p> + +<p>Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui +prêtant plus aucune attention, continua son discours +sur les mystères de l'amour spirituel.</p> + +<p>La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et +passa dans une autre salle.</p> + +<p>Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino +d'Aquila, surnommé l'Unique (<i>Unico</i>), récitait des +vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de +frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé d'enfant, +un sourire langoureux, de vilaines dents et des +yeux dans lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, +brillait une ruse coquine.</p> + +<p>En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna +Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se +domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle +et l'embrassa.</p> + +<p>A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une +dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes, +qui tenait un mouchoir à son nez.</p> + +<p>—Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous +blessée? demanda la donzella Hermelina avec une +compassion maligne.</p> + +<p>Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou +fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.</p> + +<p>—Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même +serait embarrassé de composer un quatrain amoureux, +déclara un des seigneurs.</p> + +<p>Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement +<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> +une main dans ses cheveux, leva les yeux au +plafond.</p> + +<p>—Doucement, doucement, murmurèrent les dames, +messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir +de ce côté, on entend mieux.</p> + +<p>Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement +les cordes et, sur cet accompagnement, le +poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son +sonnet.</p> + +<p>L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé +sa flèche vers le cœur de l'insensible. Mais, ses yeux +étant bandés, il visa mal et, au lieu du cœur</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Dans le tendre nez s'encrête</p> +<p>Et le mouchoir de linon blanc,</p> +<p>De rosée pourpre se mouchète.</p> +</div></div> + +<p>Les dames applaudirent.</p> + +<p>—Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! +Quelle facilité! Oh! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, +lui qui sue des journées entières sur un sonnet.</p> + +<p>—Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? +demandait une de ses adoratrices.</p> + +<p>—Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, +offrait une autre.</p> + +<p>On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.</p> + +<p>Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat +repu au soleil. Puis, il récita un autre sonnet en +l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la +neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé +une perfide vengeance et s'était transformée en +<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> +glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener +dans la cour du palais, la duchesse avait fait +une chute.</p> + +<p>Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il +manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant +sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher +ses traits.</p> + +<p>—Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, +dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.</p> + +<p>—Plus haut que le Dante! renchérit une autre. +Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses +de <i>notre</i> Unico?</p> + +<p>—Madonna, répliqua humblement le poète, vous +exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun +les siennes. En ce qui me concerne, pour vos +applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.</p> + +<p>—Unico! Unico! soupiraient les admiratrices +épuisées d'enthousiasme.</p> + +<p>Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet +dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré +dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à +l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser +d'eau son cœur allumé par les regards de la belle, +Béatrice, n'y tint plus et sortit.</p> + +<p>Elle revint vers les grandes salles, commanda à son +page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui +semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre +et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea +alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient +appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et +<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> +monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la +salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc +et sise dans la tour nord.</p> + +<p>Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la +cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les +papiers importants et les lettres secrètes, introduisit +la clef dans la serrure, mais sentit que cette dernière +était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues; +Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de +la clef, avait mis en sûreté ses papiers.</p> + +<p>Elle s'arrêta, saisie et indécise.</p> + +<p>Derrière les croisées les flocons de neige volaient +comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait, +tantôt hurlait, tantôt pleurait.</p> + +<p>Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture +de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha +de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta. +Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux +murmures des vagues dans les coquillages. Tout à +coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près +d'elle, quelqu'un avait murmuré:</p> + +<p>—Bellincioni... Bellincioni...</p> + +<p>Elle poussa un cri et pâlit.</p> + +<p>—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui +Oui, oui, certainement! Voilà de qui elle saurait +tout... Chez lui, inaperçue... pour qu'on ne la +cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne +puis plus supporter ce mensonge!</p> + +<p>Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni +n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> +devait être seul chez lui à cette heure et appela le +page Ricciardetto qui se tenait à la porte.</p> + +<p>—Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec +un palanquin dans le parc, près de la porte secrète +du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne +n'en sache rien? tu entends?... personne!</p> + +<p>Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut +exécuter les ordres.</p> + +<p>Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules +un manteau de martre, assujettit sur son visage un +masque de soie noire et quelques minutes après se +trouva dans son palanquin qui prenait la direction +de la porte Ticcini où habitait Bellincioni.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en +ruines, une «niche à grenouilles». Il recevait de +nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres, +buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi +la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni +lui-même, le poursuivait «comme une épouse fidèle +et détestée».</p> + +<p>Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en +guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince +comme une crêpe, il achevait de boire un troisième +<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> +broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe +pour le chien favori de madonna Cecilia.</p> + +<p>Le poète tout en observant les derniers charbons +s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se +réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le +manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui +lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements +du vent et songeait au froid de la nuit.</p> + +<p>Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie +composée par lui en l'honneur de la duchesse: +<i>Le Paradis</i>. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était +pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis +longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait +en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les +muscles, de toutes les veines et de tous les os». Même +à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au +palais. La véritable cause de son absence était la +jalousie: il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt +que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon +et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait +su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.</p> + +<p>Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait +au cœur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait +à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa +chambre que tout de suite, raisonnablement, il se +recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans +la vieille fourrure.</p> + +<p>«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le +chantier avec des rythmes merveilleux et en échange +pas un fagot! L'encre est capable de geler, je ne +<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> +pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier? +Les gens convenables ne viennent pas chez moi +et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas +grand.</p> + +<p>Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait +de quatrième pied à son grabat. Il hésita une +minute, se demandant s'il était préférable de grelotter +toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.</p> + +<p>Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, +ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision +désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la +fendit et commença à en jeter les morceaux dans la +cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. +Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains +bleuies vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.</p> + +<p>«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je +moins bien que les autres?</p> + +<p>»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des +Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Bellincion Berti vid'io andar einto</i></p> +<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p> +</div></div> + +<p>«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de +la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un +sonnet. N'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés +de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a +fait couler la source d'Hippocrène au point de la +transformer en une mer qui menace de tout inonder? +Et voilà ma récompense! Je crèverai comme un chien +<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux, +comme si son visage se cachait sous un masque +ou était défiguré par la petite vérole.»</p> + +<p>Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. +Grand, maigre, assis sur les talons devant le feu, +avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau +malade et transi.</p> + +<p>On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il +entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et +le bruit de ses socques sur les briques.</p> + +<p>«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. +Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh! +les impies maudits! Même la nuit ils ne me laissent +en paix...»</p> + +<p>Les marches de l'escalier craquèrent. La porte +s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le +visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans +la chambre.</p> + +<p>Le poète sursauta et la regarda fixement.</p> + +<p>Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.</p> + +<p>—Doucement, madonna, la prévint le poète, le +dossier est cassé.</p> + +<p>Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:</p> + +<p>—A quel bon génie dois-je le bonheur de voir +une aussi belle dame dans mon humble logis?</p> + +<p>«Probablement une commande, un madrigal +amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain! +ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute +seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est +honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> +Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement +y précipita les derniers éclats de la bûche.</p> + +<p>La dame enleva son masque.</p> + +<p>—C'est moi, Bernardo.</p> + +<p>Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut +se retenir au loquet de la porte.</p> + +<p>—Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux +écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...</p> + +<p>—Bernardo, tu peux me rendre un grand service, +dit Béatrice.</p> + +<p>Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:</p> + +<p>—Personne ne peut entendre?</p> + +<p>—Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et +les souris.</p> + +<p>—Écoute, continua lentement la duchesse, en +fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as +écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu +dois avoir du duc des lettres de commande.</p> + +<p>Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.</p> + +<p>—Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, +je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser, +si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...</p> + +<p>—Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... +c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant +Dieu!...</p> + +<p>Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère +brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et +s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours +posé sur lui.</p> + +<p>—Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres +<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> +du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne! +Prends garde, Bernardo! Mes gens attendent en bas. +Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!</p> + +<p>Il tomba à genoux devant elle:</p> + +<p>—Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de +lettres...</p> + +<p>—Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu +dis que tu n'en as pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>La rage s'empara de Béatrice.</p> + +<p>—Attends donc, maudit procureur, je te forcerai +à me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains, +misérable!</p> + +<p>Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou +avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de +son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre, +les bras ballants, clignant impuissamment des paupières, +il ressembla encore davantage à un piteux +oiseau malade.</p> + +<p>«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans +les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien! +tant pis!... Mais je ne trahirai pas le duc!»</p> + +<p>Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de +cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais +jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait +un sang noble, plus pur que celui des mercenaires +romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant +à le prouver.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Bellincion Berti vid'io andar cinto</i></p> +<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> +il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.</p> + +<p>La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la +gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table, +prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers +la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà +remarquée et avait deviné que ce devait être le +<i>studio</i>, la cellule de travail du poète.</p> + +<p>Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec +l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse +lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba +et recula.</p> + +<p>Elle entra dans le temple de la Muse misérable. +Cela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes +taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la +croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre +couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes +mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons +de vagues poèmes.</p> + +<p>Sans accorder la moindre attention à Bernardo, +après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse +fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets +adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux +officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes +comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements +et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète +demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de +coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», +il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, +et racontait comment Ludovic le More se rendant à +un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque, +<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +avait été forcé de rentrer au palais, parce que la +«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son +époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé +les perles sous forme de pluie et de grêle».</p> + +<p>Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua +une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y +découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.</p> + +<p>Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, +leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord, +puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia, +reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était +bien là ce qu'elle cherchait—les brouillons des +poésies commandées pour Lucrezia.—Elle prit la +liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire, +jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine +de ducats, se retira.</p> + +<p>Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la +porte et il resta longtemps au milieu de la pièce, comme +foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait-il, +oscillait comme un navire secoué par la tempête.</p> + +<p>Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit +d'un profond sommeil.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>La duchesse revint au palais.</p> + +<p>Les invités qui avaient remarqué son absence, +murmuraient, se demandaient ce qui avait pu arriver. +<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> +Le duc lui-même s'inquiétait. Elle entra dans la salle, +s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit que, prise +de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses +appartements pour se reposer.</p> + +<p>—Bice, murmura le duc en lui prenant sa main +glacée et tremblante, si tu te sens indisposée, dis-le, +au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. Veux-tu que +nous remettions la seconde partie de la fête à demain? +Du reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.</p> + +<p>—Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète +pas. Depuis longtemps je ne me suis sentie aussi bien +qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je veux voir <i>le +Paradis</i>. Je veux danser.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, +calmé, en baisant avec une tendresse respectueuse la +main de sa femme.</p> + +<p>Les invités se rendirent de nouveau dans la salle +du jeu de paume, où, pour la représentation du +<i>Paradis</i> de Bellincioni, était installée une machine +inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de +Vinci.</p> + +<p>Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé +les lumières, la voix de Léonard retentit:</p> + +<p>—Tout est prêt!</p> + +<p>Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels +d'énormes soleils de glace, brillèrent des sphères de +cristal, emplies d'eau et éclairées intérieurement par +un feu violent qui prenaient les teintes de l'arc-en-ciel.</p> + +<p>—Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina +en désignant le peintre, regardez son visage! Un vrai +<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> +mage! Il serait peut-être capable de soulever le palais +tout entier, comme dans la fable!</p> + +<p>—On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, +murmura la voisine.</p> + +<p>Dans la machine, derrière les sphères de cristal +étaient cachées des caisses rondes. De l'une d'elles sortit +un ange avec de grandes ailes blanches, qui annonça +le commencement de la représentation et dit un des +vers du prologue, en désignant le duc:</p> + +<div class="poem"> +<p>Le grand roi fait tourner les sphères.</p> +</div> + +<p>faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux +avec autant de sagesse que le Tout-Puissant les +sphères célestes. Et, au même moment, les boules de +cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe de la +machine en émettant une vague et étrange musique. +Des cloches d'un verre spécial, inventé par Léonard, +frappées par des touches, produisaient ces sons.</p> + +<p>Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune +d'elles apparurent les dieux correspondants: Jupiter, +Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne, +qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.</p> + +<p>A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois +Grâces helléniques, les Sept Vertus chrétiennes, et +tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des ailes blanches +des anges et de la croix ornée de lampes vertes, symbole +de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les +déesses chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, +accompagnés par la musique des sphères de cristal et +les applaudissements des spectateurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> +—Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare +Visconti assis auprès d'elle. Pourquoi n'avons-nous +pas vu Junon, l'épouse jalouse de Jupiter qui, «arrachant +de ses cheveux son diadème, disperse les perles +sous forme de pluie et de grêle»?</p> + +<p>En entendant ces mots, le duc se retourna vivement +et regarda Béatrice. Elle eut un rire tellement faux +que le duc sentit son cœur se glacer. Mais tout de +suite, elle se domina, et parla d'autre chose, en serrant +plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de +lettres.</p> + +<p>La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait +forte et calme, presque gaie.</p> + +<p>Les invités passèrent dans une autre salle où les +attendait un nouveau spectacle: attelés de nègres, de +léopards, de griffons, de centaures et de dragons, +défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius, +César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques +qui enseignaient que tous ces héros étaient les +précurseurs du duc. Pour apothéose, parut un char +traîné par des licornes, portant un énorme globe, sur +lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure +rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche +de mûrier, sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait +la mort du vieux siècle de Fer et la naissance +du siècle d'Or. A l'étonnement général, l'enfant +doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse +couche de dorure qui couvrait son corps, se sentait +malade. Dans ses yeux effrayés brillaient encore des +larmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> +D'une voix tremblante, il commença le compliment +au duc:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Bientôt, humain, bientôt,</p> +<p>En une beauté nouvelle</p> +<p>Je reviendrai parmi vous,</p> +<p>Sur l'ordre du duc le More,</p> +<p>Insouciant siècle d'Or.</p> +</div></div> + +<p>Les danses reprirent autour du char. L'interminable +compliment ennuya tout le monde. Et l'enfant, debout +sur le faîte, balbutiait de ses lèvres dorées qui se glaçaient:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Sur l'ordre du duc le More,</p> +<p>Insouciant siècle d'Or.</p> +</div></div> + +<p>Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments +un accès de rire et de pleurs serrait sa gorge. Le sang +battait douloureusement à ses tempes. Sa vue s'assombrissait. +Mais son visage restait impénétrable. Elle +souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta +la foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. +Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.</p> + +<p>Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, +elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans +<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> +la haute et sombre salle, obscure et froide comme un +caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la +table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement +aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra +dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale, +hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup, +régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle +distinguait les sons lointains de la musique du bal et +aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, +en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.</p> + +<p>Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, +dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur +s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas +regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans +le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une +fois—long, long, long et plus noir que la nuit,—la +tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage. +Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix +s'étrangla. Elle se leva pour se sauver—ses jambes +fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:</p> + +<p>—Toi... toi encore... pourquoi?</p> + +<p>Lentement il leva la tête.</p> + +<p>Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt +duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa +voix:</p> + +<p>—Pardonne... pauvre... pauvre femme.</p> + +<p>Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla +à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et +perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée +de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à travers +<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> +les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes +sourdes des veilleurs, puis à travers les salles +de fêtes, il chercha le duc en criant:</p> + +<p>—Au secours! au secours!</p> + +<p>Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. +On venait de commencer la danse à la mode durant +laquelle les cavaliers et les dames passaient en farandole +sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un +homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait +sur la cime de l'arc, armé d'une longue trompe. Au +pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les +«amoureux fidèles», le génie les accueillait par une +suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. +Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: +la trompe les assourdissait, les juges les accablaient +de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries, +étaient forcés de fuir.</p> + +<p>Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné +des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des +amants.</p> + +<p>A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait +en courant dans la salle, gémissant:</p> + +<p>—Au secours! au secours!</p> + +<p>Apercevant le duc, il se précipita vers lui.</p> + +<p>—Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.</p> + +<p>—Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... +vite..., venez!</p> + +<p>—Malade?... encore!... où? Parle distinctement!</p> + +<p>—Dans la tour du Trésor...</p> + +<p>Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or +<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> +de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque +sursautait sur sa tête.</p> + +<p>Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait +à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas +se passait quelque chose d'insolite et se tut.</p> + +<p>Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et +subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les +portes, comme un troupeau de moutons saisis de +panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut +à peine le temps de sauter et se foula la jambe.</p> + +<p>Quelqu'un cria:</p> + +<p>—Le feu!</p> + +<p>—Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer +avec le feu! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait +pas Léonard.</p> + +<p>Une autre glapit et s'évanouit.</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient +les uns.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.</p> + +<p>—La duchesse est malade...</p> + +<p>—Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un +seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.</p> + +<p>—Impossible! La duchesse était ici à l'instant et +dansait...</p> + +<p>—Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, +Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...</p> + +<p>—Un poison lent et sûr...</p> + +<p>De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. +Là, on ne savait rien encore. Durant la danse +<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> +«Vénus et Zeus», les dames avec un sourire charmeur +promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or, +comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant +elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient +le pied sur la tête, telles des conquérantes.</p> + +<p>Un chambellan accourut, fit de grands gestes et +cria aux musiciens:</p> + +<p>—Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.</p> + +<p>Tout le monde se retourna. La musique se tut. +Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps +égrena encore ses notes grêles.</p> + +<p>Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, +long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches +transversales pour la tête, de deux poignées pour +les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était +conservé de temps immémorial dans les garde-robes +du palais et avait servi pour les couches de toutes les +duchesses de la maison Sforza. Étrange et menaçant +paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le feu des +lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces +femmes en pompeux atours.</p> + +<p>Tout le monde comprit.</p> + +<p>—Si c'est une peur ou une chute, observa une +vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler +un blanc d'œuf cru, mêlé à de la soie pourpre effilochée.</p> + +<p>Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune +action, l'important était d'avaler sept germes d'œuf de +poule délayés dans un jaune.</p> + +<p>Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles +<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> +du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine +un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et +demanda à l'une des servantes qui passait portant du +linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude:</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>Elle ne lui répondit pas.</p> + +<p>Une vieille, sage-femme probablement, le regarda +sévèrement et lui dit:</p> + +<p>—Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu +gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.</p> + +<p>La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, +dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements +et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un +amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant, +avec des mèches de cheveux collées au front et la +bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.</p> + +<p>L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.</p> + +<p>A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, +des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses. +Chacune avait son remède!</p> + +<p>L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la +malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir +sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante; la +troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son +mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur +une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.</p> + +<p>—La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre +d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille +édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose +à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> +De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une +chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme +un enfant:</p> + +<p>—Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne +peux plus! Bice!... Bice!... A cause de moi, maudit.</p> + +<p>Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la +duchesse avait crié d'une voix colère:</p> + +<p>—Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!</p> + +<p>La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une +assiette en fer-blanc.</p> + +<p>—Daignez manger, monseigneur.</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>—De la chair de loup. Il y a une raison à cela: +dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée +se sentira mieux. La chair de loup, c'est la +première chose à faire.</p> + +<p>Le duc, avec une expression soumise et distraite, +s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure +qui s'arrêtait dans sa gorge.</p> + +<p>La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Notre père</p> +<p>Sept loups et une louve mère,</p> +<p>Qui êtes aux cieux et sur la terre;</p> +<p>Vent lève-toi et notre mal</p> +<p>Emporte vite dans le canal.</p> +</div></div> + +<p>«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle +et éternelle. Notre mot sera fort. Amen!»</p> + +<p>Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné +de deux autres docteurs, sortit de la pièce. Le duc se +précipita à leur rencontre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +—Eh bien?</p> + +<p>Ils se taisaient.</p> + +<p>—Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures +sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa +grande miséricorde...</p> + +<p>Le duc lui saisit la main.</p> + +<p>—Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au +nom de Dieu, tentez quelque chose!...</p> + +<p>Les médecins se regardèrent comme des augures, +sentant qu'il fallait le calmer.</p> + +<p>Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit +en latin au jeune docteur au visage impertinent:</p> + +<p>—Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de +la muscade et à du corail rouge pillé.</p> + +<p>—Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air +très bon.</p> + +<p>—La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, +mais malheureusement, Mars est dans le signe du +Cancer, dans la quatrième sphère solaire. De plus, +l'influence d'une date impaire...</p> + +<p>Le vieillard soupira et se tut.</p> + +<p>—Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune +docteur aux yeux rieurs, qu'il faudrait ajouter aux +limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?</p> + +<p>—Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...</p> + +<p>—Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.</p> + +<p>—Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je +puis vous assurer que tout ce que la science...</p> + +<p>—Au diable, la science! cria tout à coup le duc +en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous? +<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> +elle se meurt! Et vous parlez ici de bouillon de limaces +et de fiente de vache!... Misérables! Je vous ferai +tous pendre!</p> + +<p>Et, mortellement triste, il erra par la chambre, +écoutant la plainte continue.</p> + +<p>Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le +prit à part:</p> + +<p>—Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, +sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard, +tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de +grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... +Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, +oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je +donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas +entendre ce cri!...</p> + +<p>Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait +déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre +de chanoines et de moines.</p> + +<p>—Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?</p> + +<p>—Une partie des reliques de saint Ambrosio, la +ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle, +un cheveu de la Vierge.</p> + +<p>—Bon! bon! allez prier!</p> + +<p>Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais +un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se +boucha les oreilles et s'enfuit, traversant les salles sombres, +jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il +tomba à genoux.</p> + +<p>—J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, +maudit! J'ai empoisonné un innocent adolescent, le +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> +duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse, +Protectrice unique, entends ma prière et +pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de +tout, prends mon âme... mais sauve-la!</p> + +<p>Des bribes de pensées stupides se pressaient dans +son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un +récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se +sentant perdu dans un coup de tempête, promit à la +Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire +et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait +la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, +lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions +maintenant, nous aurons le temps d'y songer +plus tard. Du reste, j'espère que la Madone se +contentera d'un cierge plus petit.»</p> + +<p>—A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je +fou?</p> + +<p>Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.</p> + +<p>Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils +transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une +musique douce et du refrain obsédant de <i>l'Enfant +doré</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je reviendrai parmi vous,</p> +<p>Sur l'ordre du More.</p> +</div></div> + +<p>Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla +qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais, +lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les +fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin +d'hiver.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span></p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. +Partout régnait un pénible silence. Il croisa une +femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui +et dit:</p> + +<p>—Son Altesse est délivrée.</p> + +<p>—Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.</p> + +<p>—Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très +faible et désire vous voir. Venez.</p> + +<p>Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, +le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, +étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina +au-dessus d'elle.</p> + +<p>—Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas +Béatrice.</p> + +<p>Le duc donna des ordres. Quelques instants après, +une grande femme élancée, à l'expression fière et +triste, la duchesse Isabelle d'Aragon, la veuve de +Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de +l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur +et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.</p> + +<p>Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis +Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles +de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains, +pria.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +Béatrice, de nouveau, appela son mari.</p> + +<p>—Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... +Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...</p> + +<p>Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait +dire: «Je sais que tu n'as aimé que moi seule.»</p> + +<p>Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:</p> + +<p>—Embrasse-moi.</p> + +<p>Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. +Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira +seulement:</p> + +<p>—Sur la bouche.</p> + +<p>Le moine commença à lire la prière des agonisants.</p> + +<p>Les intimes revinrent dans la chambre.</p> + +<p>Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se +glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement +reçut le dernier soupir de sa compagne.</p> + +<p>—Elle est morte! murmura Marliani.</p> + +<p>Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement +se releva. Son visage était impassible. Il exprimait +non pas la douleur, mais une terrible tension. +Il respirait péniblement et précipitamment, comme +dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement +les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le +cadavre.</p> + +<p>De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard +conserva son calme. De son regard clair et scrutateur +il observait le duc. En de pareils instants la curiosité +de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande +douleur dans la figure humaine, dans les mouvements +<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> +du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle +et superbe manifestation de la nature. Pas une ride, +pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à +son regard impartial et clairvoyant.</p> + +<p>Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre +le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit +dans les appartements inférieurs.</p> + +<p>Les bougies achevaient de se consumer et de larges +larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des +salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné, +informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient +les pompeuses allégories qui glorifiaient le More +et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, +d'Auguste, de Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de +la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait +personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et +commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut, +sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné +le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, +ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés +dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier +souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps +nu et doré.</p> + +<p>Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant +ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement. +L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de +grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura:</p> + +<p>—A la maison, à la maison...</p> + +<p>—Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda +Léonard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> +—Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que +j'ai froid!</p> + +<p>Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Bientôt parmi vous, bientôt,</p> +<p>En une beauté nouvelle,</p> +<p>Je reviendrai parmi vous,</p> +<p>Sur l'ordre du More,</p> +<p>Insouciant siècle d'Or!</p> +</div></div> + +<p>Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y +enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans +le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité +du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme +des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo +était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto +Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin +pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu +que le petit pouvait être empoisonné par la dorure. +L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, +revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec +l'intention de passer chez un pharmacien acheter les +ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de +rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.</p> + +<p>Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la +curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai +pas. Le principal, les rides au-dessus des +sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque +enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui +rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable +<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> +douleur et de joie infinie—d'après +le témoignage de Platon, divisées en bases dont les +cimes se joignent.</p> + +<p>Il sentit le gamin frissonner.</p> + +<p>«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste +sourire.</p> + +<p>—Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec +une pitié infinie.</p> + +<p>Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le +serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement, +que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le +caressait et le berçait.</p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier +1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre +heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme, +n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et +de manger.</p> + +<p>Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.</p> + +<p>Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, +écrivit à Isabelle d'Este, sœur de la défunte duchesse, +une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de +Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait plus agréable +de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne +<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> +pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre +douleur.»</p> + +<p>Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses +proches, et consentait à prendre un peu de nourriture. +Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur +une planche que tenait devant lui Ricciardetto.</p> + +<p>Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des +funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo +Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne +ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit +il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis +il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa +de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se +donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails, +décidait exactement le poids des énormes cierges de +cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de +velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité +de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution +aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte. +Choisissant le drap pour les vêtements de deuil +des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le +regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. +Pour lui-même, il commanda un costume solennel de +«grand deuil» en drap grossier, tailladé de façon à +imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.</p> + +<p>L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans +la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs, +les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues +trompettes ornées d'oriflammes de soie noire; les tambours +<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> +battaient aux champs; la visière du heaume baissée, +des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, +les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours +noir brodé de croix blanches; des moines de tous les +couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges +de six livres allumés; l'archevêque de Milan était entouré +de son clergé et des chœurs. Derrière le char énorme, +tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également +en argent soutenant la couronne ducale, marchait +le duc, son frère le cardinal Ascanio, les +ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de +Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, +les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie, +les commerçants notables et enfin l'incalculable foule +populaire.</p> + +<p>Le cortège était si long que, au moment où le commencement +entrait dans l'église Maria delle Grazie, la +fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus +tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone +d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même +en italien et Merula l'avait traduite en latin.</p> + +<p>«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu +le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant +j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne. +Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, +c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables +aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de +Milan. 1497, troisième de janvier.»</p> + +<p>Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée +en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus +<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> +du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de +Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme +simple du marbrier qui, après avoir achevé +son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée +sur le côté et fermant un œil, fit claquer sa langue:</p> + +<p>—Ce n'est pas un tombeau—c'est un jouet!</p> + +<p>La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits +des maisons, la neige étalait sa blancheur. L'atmosphère +était imprégnée de cette fraîcheur, pareille au +parfum des muguets et qui semble la senteur de la +neige.</p> + +<p>Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans +la chambre semblable à un caveau, sombre, étouffante, +tendue de taffetas noir, les volets clos, éclairée seulement +par des cierges d'église. Durant les premiers jours +qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette +cellule obscure.</p> + +<p>Ayant causé avec l'artiste de la <i>Sainte Cène</i> qui +devait rendre célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de +Béatrice, le duc lui dit:</p> + +<p>—Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection +l'enfant qui avait représenté la naissance du +siècle d'Or, à cette fatale fête. Comment va-t-il?</p> + +<p>—Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement +de la sérénissime duchesse:</p> + +<p>—Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... +Comme c'est étrange!</p> + +<p>Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa +Léonard:</p> + +<p>—Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre +<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> +siècle d'Or est mort avec notre épouse admirable! +Nous l'avons enterré avec Béatrice, car il ne pouvait +et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas? +quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!</p> + +<h3 class="p2">XII</h3> + +<p>Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le +duc ne quittait pas ses vêtements noirs déchiquetés et, +sans s'asseoir à table, mangeait sur une planche que +tenaient devant lui des chambellans. «Après la mort +de la duchesse, écrivait dans ses <i>Lettres secrètes</i> +Marino Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est +devenu dévot, suit tous les offices, jeûne, vit dans la +continence,—du moins on le dit,—et dans toutes +ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la +journée, préoccupé par les affaires de l'État, le duc se +trouvait distrait, bien que là encore Béatrice lui manquât. +Mais, la nuit, l'ennui le rongeait doublement. +Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de seize ans, +époque de son mariage, autoritaire, vive comme une +écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, +qu'elle se cachait dans les armoires afin de ne pas +paraître aux réceptions solennelles, si vierge que, +durant trois mois après leurs épousailles, elle se défendait +<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> +encore contre ses attaques amoureuses, des ongles +et de la dent, comme une amazone.</p> + +<p>Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva +encore d'elle, la vit en sa propriété favorite de Cusnago, +qu'elle aimait tant. En s'éveillant, le duc s'aperçut +que ses oreillers étaient humides de larmes.</p> + +<p>Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du +cercueil de sa femme, déjeuna avec le prieur et longtemps +causa avec lui de la question qui, à ce moment, +bouleversait tous les théologiens d'Italie,—l'immaculée +conception de la Vierge Marie. Puis au crépuscule, +sortant directement du monastère, le duc se dirigea +vers la demeure de madonna Lucrezia.</p> + +<p>Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa +<i>crainte de Dieu</i>, non seulement il n'avait pas abandonné +ses maîtresses, mais il s'était, au contraire, davantage +attaché à elles. Les derniers temps, madonna Lucrezia et +la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la réputation +d'«héroïne savante», <i>dotta eroina</i>, comme on s'exprimait +alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était +simple et bonne, quoiqu'un peu exaltée. La mort de +Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action chevaleresque, +semblable à celles qu'elle lisait dans les romans +et dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida +d'unir son amour à celui de sa jeune rivale pour consoler +le duc. Lucrezia, d'abord, l'évita et la jalousa, +mais <i>l'héroïne savante</i> la désarma par sa magnanimité. +Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange +amitié féminine.</p> + +<p>L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de +<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> +Ludovic. La comtesse Cecilia désira en être la marraine +et, avec une tendresse exagérée,—bien qu'elle eût +elle-même des enfants du duc,—elle se prit à s'occuper +de l'enfant, de son <i>petit-fils</i>, comme elle l'appelait. +Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses +s'étaient réconciliées. Il commanda à son poète un +sonnet dans lequel Cecilia et Lucrezia étaient comparées +au <i>crépuscule</i> et à <i>l'aurore</i>.</p> + +<p>Lorsqu'il entra dans le calme <i>studio</i> du palais Crivelli, +il aperçut les deux femmes assises côte à côte +près de la cheminée. Comme toutes les dames de la +cour, elles portaient le grand deuil.</p> + +<p>—Comment se sent Votre Altesse? lui demanda +Cecilia, «le crépuscule» opposé à l'«aurore», mais +tout aussi belle, avec sa peau mate, ses cheveux roux +ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme +les eaux calmes des lacs de montagne.</p> + +<p>Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude +de se plaindre de sa santé. Ce soir-là, il ne se sentait +pas plus mal que de coutume. Mais il prit un air langoureux, +soupira profondément et dit:</p> + +<p>—Jugez vous-même, madonna, quel peut-être +l'état de ma santé! Je ne songe qu'à une chose: +rejoindre le plus vite possible ma colombe...</p> + +<p>—Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas +ainsi, s'écria Cecilia, c'est un grand péché! Si madonna +Béatrice vous entendait!... Toutes nos peines +viennent de Dieu et nous devons les accepter avec +reconnaissance...</p> + +<p>—Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure +<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> +pas. Je sais que le Seigneur s'occupe de nous, +plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui pleurent, +est-il dit, ils se consoleront.</p> + +<p>Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, +il leva les yeux au plafond:</p> + +<p>—Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, +de ne pas avoir abandonné le malheureux veuf!</p> + +<p>Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit +deux papiers de sa poche. L'un était l'acte de donation +des terres de la villa Sforzesca au monastère delle +Grazie.</p> + +<p>—Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous +pas cette terre?</p> + +<p>—La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, +je n'aime plus rien. Et faut-il beaucoup de +terre pour un homme?</p> + +<p>Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la +comtesse, câlinement, lui ferma la bouche de sa main +rose.</p> + +<p>—Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.</p> + +<p>Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et +malin reparut sur ses lèvres.</p> + +<p>Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des +terres, prés, bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, +faite par le duc à madonna Lucrezia Crivelli et à son +fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation comprenait +également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée +par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut +les dernières lignes de l'acte: «Cette femme, dans +ses merveilleuses et rares relations amoureuses, nous a +<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> +prouvé un tel dévouement et des sentiments si élevés, +que souvent, communiant avec elle, nous obtenions +une infinie béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»</p> + +<p>Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son +amie, les yeux pleins de larmes maternelles:</p> + +<p>—Tu vois, petite sœur, je te disais qu'il avait +un cœur d'or! Maintenant, mon petit-fils Paolo est +le plus riche héritier de Milan!</p> + +<p>—Quelle date aujourd'hui? demanda le More.</p> + +<p>—Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.</p> + +<p>—Le 28! répéta-t-il pensif.</p> + +<p>Juste à cette date, un an auparavant, la défunte +duchesse était venue à l'improviste au palais Crivelli +et avait failli trouver son mari auprès de sa maîtresse.</p> + +<p>Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était +clair et douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, +le feu de même flambait dans la cheminée et au-dessus +dansaient les Amours nus qui jouaient avec les +instruments du saint supplice. Et sur la table ronde, +couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau +Baluca Aponitana, des rouleaux de musique et une +mandoline. La porte était ouverte dans la chambre +et plus loin, dans la salle d'atours, se profilait l'armoire +dans laquelle le duc s'était caché.</p> + +<p>Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce +même instant, entendre frapper à la porte d'entrée, +voir arriver la servante affolée, criant: «Madonna +Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, comme +un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix +<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> +de «son admirable fillette». Hélas! tout était fini à +jamais!</p> + +<p>Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes +roulèrent le long de ses joues.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! +s'écria la comtesse Cecilia émue. Câline-le donc! +câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment +n'as-tu pas honte?</p> + +<p>Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de +son amant.</p> + +<p>Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût +de cette anormale amitié. Elle voulut se lever et partir, +baissa les yeux et rougit. Néanmoins, elle prit la +main du duc. Il lui sourit à travers ses larmes et +appuya la main de Lucrezia sur son cœur.</p> + +<p>Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son +fameux portrait peint douze ans auparavant par Léonard, +elle chanta <i>la vision</i> de Pétrarque:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Levommi il pensier in parte ov'era</i></p> +<p><i>Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra.</i></p> +</div></div> + +<p>Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva +les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe, +sanglotant et tendant les bras dans le vide:</p> + +<div class="poem"> +<p>—Et avant le soir j'ai fini ma journée!</p> +</div> + +<p>—Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... +Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous +bénit tous les trois... O Bice, Bice!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> +Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et +en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. +Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement +sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, se leva, et +désignant le duc à Lucrezia,—telle une sœur confiant +à sa sœur son frère malade—elle sortit, non dans la +chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le +«Crépuscule» ne jalousait pas «l'Aurore», car elle +savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et +qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore +plus enivrante sa toison rousse.</p> + +<p>Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement +brusque, presque grossier, et l'assit sur ses +genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient +pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait +un sourire polisson.</p> + +<p>—Tu es comme une nonne—toute noire! dit-il +en riant—et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia. +Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied! +Le noir rend ta peau plus blanche!</p> + +<p>Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout +à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur +entre les plis de l'étoffe de deuil. Lucrezia cacha son +visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant +joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde +en brandissant les instruments du saint supplice: +les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il +semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient +malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient +en se glissant sous la vigne de Bacchus pour +<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> +regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que +leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de +rire contenu.</p> + +<p>De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline +et le chant de la comtesse Cecilia:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.</i></p> +<p><i>La rividi, più bella e meno altera.</i></p> +</div></div> + +<p>Et les petits dieux antiques, entendant les vers de +Pétrarque, riaient comme des fous.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="center"><b>LES JUMEAUX</b></p> + +<p class="center"><b>1498-1499</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p><i>In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di +quelli, quando contempla.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p> + +<p>Les sens appartiennent à la terre; la raison est +en dehors des sens, quand elle contemple.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>.</p> + +<p>Le ciel en haut—le ciel en bas.<br /> +Ουρανος ανω, ουρανος χαδω. +</p> + +<p class="right">(<span class="smcap">TABULA SMARAGDINA</span>.)</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>—Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan +Indien, au sud de l'île de Taprobane, il y a +l'inscription «Phénomènes marins, les Sirènes». +Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris +<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> +en arrivant à cet endroit de ne pas trouver de +sirènes. Pourquoi souriez-vous?</p> + +<p>—Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.</p> + +<p>—Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, +à l'existence des sirènes. Et que diriez-vous des +sciapodes qui se cachent du soleil à l'ombre de leurs +pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des pygmées +qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert +de lit et l'autre de couverture? Ou encore si je vous +parlais de l'arbre qui, au lieu de fruits, produit des +œufs, desquels sortent des oisillons couverts de duvet +jaune comme les canards et dont la chair a un goût de +poisson, si bien qu'on en peut manger même les +jours de maigre? Ou bien de cette île sur laquelle +ont débarqué des mariniers qui, après avoir allumé du +feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se trouvaient +pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a +été conté par un vieux loup de mer à Lisbonne, un +homme sobre, qui m'a juré, par la chair et le sang +du Christ, qu'il me disait la vérité.</p> + +<p>Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte +de l'Amérique, la semaine des Rameaux, le +6 avril 1498, à Florence, non loin du Vieux Marché, +dans une chambre au-dessus des caves de la maison +Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises +à Séville, y dirigeait des chantiers de construction +de navires destinés aux terres découvertes par +Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de Pompeo, rêvait +depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même +l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de +<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> +Gama, lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à +cette époque, appelée par les Italiens le mal français +et par les Français le mal italien, par les Polonais le +mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, et +par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était +fait soigner par les docteurs de toutes les facultés et +attachait les emblèmes en cire de Priape à tous les +autels. Brisé par la paralysie, condamné pour l'existence, +il gardait une extraordinaire activité cérébrale, +et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à +lire des livres et à consulter des cartes, il faisait des +voyages imaginaires et découvrait des terres inconnues.</p> + +<p>Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères +célestes, de sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait +sa chambre pareille à une cabine de navire. A travers +la fenêtre ouverte sur la loggia, se voyait le crépuscule +d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la +lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le +parfum des condiments exotiques: carry, muscade, +girofle, cannelle.</p> + +<p>—Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant +ses jambes enveloppées, il n'est pas dit pour rien: +«La foi transporte les montagnes.» Si Colomb avait +douté comme vous, il n'aurait rien fait. Convenez que +cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite +d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le +Paradis Terrestre!</p> + +<p>—Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous +par cela, Guido?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> +—Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez +pas appris que, d'après les observations de Colomb +sur l'étoile polaire au méridien des îles Açores, il +avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on +l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire +surmontée d'une excroissance, tel un sein de femme? +Justement, sur cette excroissance, se trouve une montagne +dont la cime s'appuie dans la sphère lunaire, +et là est le Paradis...</p> + +<p>—Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions +de la science.</p> + +<p>—La science! dit Guido en haussant avec mépris les +épaules. Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la +science? Je vous citerai les paroles de son «Livre +prophétique», <i>Libro de las Profecias</i>: «Ni la mathématique, +ni des cartes géographiques, ni des déductions +de la raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, +mais simplement la prophétie d'Isaïe sur la nouvelle +terre.»</p> + +<p>Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs +articulaires le reprenaient. Léonard appela les domestiques, +qui emportèrent le malade dans sa chambre.</p> + +<p>Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de +Colomb concernant la marche de l'étoile polaire et y +trouva de si grossières erreurs qu'il n'en voulut croire +ses yeux.</p> + +<p>—Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On +pourrait supposer qu'il a découvert le Nouveau-Monde +par hasard, comme on butte sur un objet dans les ténèbres, +et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a +<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> +découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis +Terrestre. Il mourra sans le savoir.</p> + +<p>Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans +laquelle Colomb annonçait à l'Europe sa découverte.</p> + +<p>Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier +des cartes. Par instants, il sortait sur la loggia, +contemplait les étoiles et en songeant au prophète de la +nouvelle terre et du nouveau ciel, cet étrange visionnaire +à cœur et cerveau d'enfant, involontairement il +comparaît sa destinée à la sienne:</p> + +<p>—Quelles grandes choses il a faites et combien il +savait peu! Tandis que moi, malgré tout mon savoir, +je suis immobile comme ce Berardi brisé par la paralysie. +Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus +et je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!—disent +les uns.—Mais la foi parfaite et la science parfaite, +n'est-ce pas la même chose? Mes yeux ne voient-ils +pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète +aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on +soit clairvoyant pour savoir et aveugle pour agir?</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. +Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes +des maisons. De la rue monta le bruit des pas +et des voix.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> +On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et +rappela au maître que ce même jour—le samedi +des Rameaux—devait avoir lieu le «duel du feu».</p> + +<p>—Quel duel? demanda Léonard.</p> + +<p>—Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano +Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier. +Celui qui restera intact prouvera son droit devant +Dieu, expliqua Beltraffio.</p> + +<p>—Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux +spectacle.</p> + +<p>—Ne viendrez-vous pas?</p> + +<p>—Non, tu vois, je suis occupé.</p> + +<p>L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:</p> + +<p>—En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. +Il m'a promis de venir nous chercher et de +nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout. +C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je +pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel +est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce +moment, nous arriverions encore...</p> + +<p>Léonard sourit.</p> + +<p>—Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le +miracle?</p> + +<p>Giovanni baissa les yeux.</p> + +<p>—Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!</p> + +<p>A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, +homme vif et mobile comme s'il avait du mercure +au lieu de sang dans les veines, le principal +espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible +ennemi de Savonarole.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> +—Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que +vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une +voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est +pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel +que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de +physique!</p> + +<p>—Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le +brasier? murmura Léonard.</p> + +<p>—Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce +point, certainement fra Domenico ne reculera pas +devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux +mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits +et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans +le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre +part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en +tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos +libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous +que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les +visages des dévots, si tous les deux brûlaient!</p> + +<p>—Il est impossible que Savonarole ajoute foi à +cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.</p> + +<p>—Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout +au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer, +mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace +contre lui-même. Maintenant, ils en bavent +tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y +a aussi de la mathématique, non moins curieuse que +la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas +un miracle, de façon que deux et deux fassent non +pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles +<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> +et à la très grande honte d'impies libres penseurs +tels que vous et moi?</p> + +<p>—Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un +regard méprisant à Paolo.</p> + +<p>Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. +Les visages avaient des expressions ravies et curieuses, +pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez +Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele, +là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea +Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses +doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les +uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les +huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que +devait résoudre le duel du feu:</p> + +<p>I.—L'Eglise de Dieu se renouvellera.</p> + +<p>II.—Dieu la châtiera.</p> + +<p>III.—Dieu la transformera.</p> + +<p>IV.—Après le châtiment, Florence se renouvellera +également et dominera tous les peuples.</p> + +<p>V.—Les infidèles se convertiront.</p> + +<p>VI.—Tout cela est imminent.</p> + +<p>VII.—L'excommunication de Savonarole par le +pape Alexandre VI est sans effet.</p> + +<p>VIII.—Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication +ne pèchent pas.</p> + +<p>Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo +s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.</p> + +<p>—Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même +d'un malheur, disait un vieil ouvrier.</p> + +<p>—Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, +<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> +répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun +péché...</p> + +<p>—La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous +demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes? +Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»</p> + +<p>—Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui +qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne +de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne +pas faire de miracle, puisque nous croyons.</p> + +<p>—Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent +diverses voix.</p> + +<p>—Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico +ou fra Girolamo?</p> + +<p>—Ensemble...</p> + +<p>—Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne +subira pas l'épreuve.</p> + +<p>—Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si +ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et +ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent +de San Marco.</p> + +<p>—Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un +mort?</p> + +<p>—Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection +d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape, +lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous +approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre +tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel +le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»</p> + +<p>—Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. +<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> +Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous +apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des +miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.</p> + +<p>—<i>Amen! Amen!</i> murmurait la foule.</p> + +<p>Et les visages pâlissaient, une étincelle démente +s'allumait dans les yeux.</p> + +<p>La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. +Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio. +Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin +et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, +reconnaître le sourire de Léonard.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>En approchant de la place de la Seigneurie, ils se +trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo +dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire +conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des +places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.</p> + +<p>Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille +foule. Non seulement la place, mais les loggia, les +tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde. +S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre +ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en +grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait +pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues +<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> +étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois, +gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que +les hommes désarmés.</p> + +<p>Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur +expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit +passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs +de bûches enduites de goudron et saupoudrées de +poudre.</p> + +<p>De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, +ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra +Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant +le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe +de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez +Dieu!... chantaient les dominicains.—Sa grandeur +est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible +tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»</p> + +<p>La foule répondit dans un cri frémissant:</p> + +<p>—Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute +éternité!</p> + +<p>Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent +place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par +une cloison.</p> + +<p>Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher +et à y entrer.</p> + +<p>La perplexité, la tension devenaient insupportables; +les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient +la tête pour mieux voir; d'autres se signaient, +égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:</p> + +<p>—Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!</p> + +<p>L'atmosphère était étouffante. Les roulements du +<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> +tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient. +Le soleil brûlait.</p> + +<p>Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus +de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques +toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.</p> + +<p>—Signori! signori! répétait un vieillard, le nez +chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie +derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance +n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...</p> + +<p>—Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en +ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs +sottises.</p> + +<p>—Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils +désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le +feu et que tout soit dit!</p> + +<p>—Permettez, c'est un meurtre...</p> + +<p>—Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles +de moins sur la terre!</p> + +<p>—Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut +qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question +délicate, théologique...</p> + +<p>—Alors, que le pape décide.</p> + +<p>—Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. +Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait +rétablir le calme dans la ville par cette épreuve, +il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement +dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous +terre, tous les moines et tous les curés!</p> + +<p>—Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on +prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines. +<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> +Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au +moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.</p> + +<p>—Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre +pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle +panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le +saigner.</p> + +<p>—Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard +au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends +les premiers citoyens de la ville tenir de pareils +discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou +mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de +nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient +voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants!</p> + +<p>Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui +semblaient ne pas devoir prendre fin.</p> + +<p>Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé +l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma +que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements +inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis +entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On +lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que +celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements. +On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait +dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara +qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. +Alors, les Franciscains objectèrent que les +élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le +sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient +de prouver que le Saint-Sacrement ne peut +<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> +brûler, que dans le feu périra seulement le <i>modus</i> et +non l'éternelle <i>substance</i>. Une insoluble discussion +scolastique s'engagea.</p> + +<p>La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. +Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue +des Lions, <i>via dei Leoni</i>, où l'on gardait dans une +fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de +Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la +bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du +repas des fauves.</p> + +<p>Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de +l'infamie de son peuple, rugissait de colère.</p> + +<p>A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement +beaucoup plus terrible d'humains avides:</p> + +<p>—Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! +Le miracle!</p> + +<p>Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit +de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de +son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.</p> + +<p>Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:</p> + +<p>—Il a peur!</p> + +<p>Et toute la foule répéta ce cri.</p> + +<p>—Frappez, frappez les cagots!</p> + +<p>Et Giovanni vit sur tous les visages une expression +de férocité.</p> + +<p>Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu +qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.</p> + +<p>Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le +tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur +Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fallut +<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> +plus songer au duel du feu: le passage entre les +deux murs de bûches s'était transformé en torrent +tumultueux.</p> + +<p>—Voilà bien les moines! riait la foule. En allant +dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le +miracle!</p> + +<p>Un détachement de soldats accompagnait Savonarole +à travers la populace furieuse.</p> + +<p>Le cœur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la +pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité +et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les +yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard +remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la +main, comme le jour du «Bûcher des Vanités», il +l'emmena hors de la foule.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le lendemain, dans cette même pièce de la maison +Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste +démontrait à messer Guido la stupidité des assertions +de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant +situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.</p> + +<p>Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, +discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista, +comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se +<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> +plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa +chambre.</p> + +<p>—Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne +veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole, +il lui faut le miracle!</p> + +<p>Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait +distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable +où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant +le Clou sacré:</p> + +<p>«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! +Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des +qualités indispensables: car si elle doit pousser un +corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle +sur son chemin, tu as commandé que la force du +coup produisît un nouveau mouvement, recevant en +échange du chemin non parcouru différents heurts et +diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier +Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences +à découler par la voie la plus rapide de la cause. +Voilà le miracle!»</p> + +<p>Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du +Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, +l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier +Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite +sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», +il y avait corrélation.</p> + +<p>Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements +de la journée.</p> + +<p>La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico +de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à +<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span> +s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons +et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le +couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment +des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges +allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de +bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de +l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons +furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait +grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres. +L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la +croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque +coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. +Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il +s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés +en prison.</p> + +<p>En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou +feignaient de vouloir les défendre contre les injures +de la populace.</p> + +<p>Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:</p> + +<p>—Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a +frappé!</p> + +<p>D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, +comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, +et grognaient:—La clef, la clef, qui a vu la clef +de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il +parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait +d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.</p> + +<p>Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les +<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> +petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et +des œufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au +premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant +toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient +se rassasier:</p> + +<p>—Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! +Antechrist!</p> + +<p>Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de +la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment +où frère Savonarole franchissait la porte du +cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, +un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou +dans le postérieur en criant:</p> + +<p>—Voilà d'où sortaient ses prophéties! <i>Egli ha la +profezia nel forame!</i></p> + +<p>Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent +Florence.</p> + +<p>Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail +qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du +Christ dans la <i>Sainte-Cène</i>.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi +des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de +France, Charles VIII, mourut subitement.</p> + +<p>Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur +<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> +au trône qui devait prendre le nom de Louis XII, +le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des +Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier +duc milanais, il se considérait comme l'unique +héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir +après avoir réduit en cendres «le repaire des +brigands Sforza».</p> + +<p>Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu +à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», <i>scientifico +duello</i>, qui lui avait tellement plu, qu'il en +avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait +qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait +la dispute, mais on se trompa, car le More +avait calculé profitable pour lui de montrer à ses +ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le +doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en +Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les +sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône +était gardé non seulement par les armes, mais encore +par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur +des Muses.</p> + +<p>Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent +donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université +de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant +l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, +gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture +ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la +cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc +de chaque côté du trône, étaient assises madonna +Lucrezia et la comtesse Cecilia.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> +La séance débuta par un discours de Giorgio Merula +qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas, +Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus, +prouvait que la nouvelle Athènes—Milan—avait +dépassé l'antique.</p> + +<p>Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée +Conception, et la dispute médicale posa ces +questions:</p> + +<p>«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les +laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson +est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète +de la nature? Dans quelle partie du corps +s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ +lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance? +La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»</p> + +<p>Ensuite vint la dispute philosophique sur la question +de savoir si la toute première matière était hétérogène +ou homogène?</p> + +<p>—Que signifie cet apophtegme? demandait un +vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux, +aux yeux troubles, grand docteur ès scolastique qui +embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée +distinction entre <i>quidditas</i> et <i>habitas</i> que personne +ne parvenait à la comprendre.</p> + +<p>Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. +Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura +quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela +auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la +discussion.</p> + +<p>—Messer, insista la comtesse, soyez aimable, +faites-le pour moi...</p> + +<p>—Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne +joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte? +Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après +tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau +est toujours plein des plus superbes chimères...</p> + +<p>—Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, +madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne +sais...</p> + +<p>Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas +et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa +parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il +lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait +pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations +dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. +Même dans la conversation, il balbutiait, +s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les +orateurs et les littérateurs des «bavards» et des +«barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les +<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> +enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez +les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé +de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un +tel art!» pensait-il.</p> + +<p>Mais plus Léonard se récusait, plus les dames +insistaient.</p> + +<p>—Messer, chantaient-elles en chœur, en l'entourant, +s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez +quelque chose... Racontez-nous quelque chose de +gentil...</p> + +<p>—Comment les hommes voleront, proposa la +jeune Fiordeliza.</p> + +<p>—Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie +noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment +on fait sortir les morts de leur tombe...</p> + +<p>—Madonna, je puis vous assurer que jamais je +n'ai fait parler les morts...</p> + +<p>—Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. +Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...</p> + +<p>Léonard ne savait refuser rien à personne.</p> + +<p>—Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il +intimidé.</p> + +<p>—Il consent! il consent! applaudit Hermelina. +Messer Léonard va parler. Écoutez!</p> + +<p>—Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la +Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit +par suite de son grand âge.</p> + +<p>—Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en +médecine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> +—On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?</p> + +<p>—Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler +lui-même.</p> + +<p>—De Vinci? Un docteur ou un licencié?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, +simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...</p> + +<p>—Un peintre? Alors il traitera de la peinture...</p> + +<p>—Non, des sciences naturelles.</p> + +<p>—Mais, les artistes sont donc devenus maintenant +des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels +ouvrages a-t-il écrits?</p> + +<p>—Aucun. Il ne publie pas.</p> + +<p>—Il ne publie pas?</p> + +<p>—Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit +un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin +qu'on ne puisse pas comprendre.</p> + +<p>—Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main +gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement +pour se distraire de ses travaux et amuser +le duc et les belles dames?</p> + +<p>—Nous allons voir.</p> + +<p>—Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire +les gens de cour. Et puis les artistes sont si +drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il, +un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que +ce Léonard.</p> + +<p>Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle +surprenant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> +Léonard adressa un dernier regard suppliant au +duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse +Cecilia le menaça du doigt.</p> + +<p>—Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. +J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon +Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui +me passera par la tête—pourvu qu'ils me laissent +tranquille.</p> + +<p>Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et +examina la savante assistance.</p> + +<p>—Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il +balbutiant et rougissant comme un écolier—c'est +pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance +du duc... Non, je veux dire... il me semble... +en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.</p> + +<p>Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, +des empreintes de plantes et de coraux, trouvés +dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la +mer—témoins ultra-antiques des transformations +subies par la terre—puisque là où se trouvent maintenant +les plaines et les montagnes, il y avait deux +océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon, +crée et détruit les montagnes. En s'approchant du +milieu des mers, les bords grandissent et les mers +intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus +que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le +Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même +avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée +en plaines sablonneuses, semblables à celles de +<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> +l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans +l'Océan en face de Gibraltar.</p> + +<p>—Je suis convaincu, conclut Léonard, que +l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée +jusqu'à présent par les savants, peut être le début +d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir +de la terre.</p> + +<p>Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines +de confiance dans la science—en dépit de sa modestie—si +différentes des utopies pythagoriques de +Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que +lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: +Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une +nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un +ignorant?</p> + +<p>—Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, +dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne +pour un enfant, nous souhaiterions vivement +que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique +se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent +sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc +de sable!</p> + +<p>Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. +La direction était donnée et les girouettes courtisanesques +suivirent le vent. Le recteur de l'Université +de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux +blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant +dans son sourire plat la moquerie du duc:</p> + +<p>—Les renseignements que vous nous avez communiqués, +messer Leonardo, sont fort curieux. Mais +<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> +je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il +pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, +au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais +tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous +voulez baser une nouvelle science,—n'est-il pas plus +simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages +par le déluge?</p> + +<p>—Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans +aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui +parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante +même; je sais, tout le monde parle du déluge. +Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: +le niveau de l'eau au temps du déluge était +de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes. +Conséquemment, les coquillages jetés par les +vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, +messer Gabriele, directement du centre, et +non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas +dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre, +selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, +non par couches successives, comme nous l'observons. +Et remarquez—voilà ce qui est curieux!—les +animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les +huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent +séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons +les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, +personnellement, plusieurs fois j'ai observé les +dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane, +en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites +qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, +<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> +mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant +le flux, il me sera facile également de repousser cette +assertion, car le coquillage est un animal aussi lent, +si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage +jamais, mais rampe seulement sur le sable et les +pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il +puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées. +Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une +période de quarante jours—durée du déluge, d'après +Moïse—il ait pu franchir les deux cent cinquante +milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique? +Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant +l'expérience et l'observation, juge la nature d'après +les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la +curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.</p> + +<p>Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le +monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.</p> + +<p>Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, +messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa +en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication: +les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect» +d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes +couches de terre, sous l'action magique des +étoiles.</p> + +<p>Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé +erra sur les lèvres de Léonard.</p> + +<p>—Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, +répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au +même endroit, ait pu créer des animaux non seulement +de diverses espèces, mais de différents âges, +<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> +vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des +coquilles, comme d'après les cornes des bœufs et des +moutons, d'après le cœur des arbres, on pouvait +exactement formuler en années et même en mois, la +durée de leur existence? Comment expliquerez-vous +que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes +emplies de sable, de limon, avec des pinces +de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats +de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes +délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les +plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence +des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je +suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas +une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence +des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes +les sciences sont inutiles...</p> + +<p>Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole +et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion +n'était pas régulière, car des deux l'un: ou +la question des animaux déterrés appartenait à la +science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique +et alors il est inutile d'en parler puisqu'on +ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien +la question se rapportait à la réelle, grande connaissance, +la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire +de discuter d'après les règles de la dialectique, en +élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.</p> + +<p>—Je sais, dit Léonard avec une expression encore +plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites +<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> +allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement +tout cela, ce n'est pas cela...</p> + +<p>—Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, +messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce +qui <i>n'est pas cela</i> à votre avis?</p> + +<p>—Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... +autre chose que les coquillages. Je pense que... en un +mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, +il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.</p> + +<p>—Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de +vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, +de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes +qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, +tout cela alors serait?...</p> + +<p>—Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement +Léonard. Je reconnais la grandeur des +antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont +suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître +une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. +Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé +les autres pour plusieurs siècles. Car discutant +de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne +pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments +logiques—on les remplace par des cris. Celui +qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité +est unique et quand elle a été prononcée, tout le +monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que +la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on +discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total +<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> +des angles dans le triangle est égal aux deux angles +droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne +disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses +servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive +jamais dans les sciences prétendues sophistiques...</p> + +<p>Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir +regardé son adversaire, il se tut.</p> + +<p>—Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, +messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant +encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. +Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. +Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur +l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent +pas à l'expérience, et qui ne peuvent être +«prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même, +mais affirmées par l'immuable témoignage de +l'Écriture Sainte...</p> + +<p>—Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en +fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion +les livres inspirés par Dieu, car ils sont la +substance de la plus haute vérité...</p> + +<p>On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara +de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, +les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages +furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement +les épaules.</p> + +<p>—Assez! assez!...—Permettez-moi de répondre, +messer,...—Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une +ineptie!...—Je demande la parole...—Platon et Aristote!... +Tout cela ne vaut pas un œuf pourri... +<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> +Comment permet-on?...—Les vérités de notre très +sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...</p> + +<p>Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. +Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se +croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice +infranchissable qui le séparait d'eux et sentait +croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais +contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, +de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses +nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait +de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.</p> + +<p>Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps +ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la +discussion avec un vif plaisir.</p> + +<p>—Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se +frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez, +madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez, +le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il +serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, +derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des +coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces +savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la +timidité...</p> + +<p>Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, +comme un combat de coqs.</p> + +<p>—Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le +duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...</p> + +<p>Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et +ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> +des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il +suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la +métaphysique et les sciences naturelles.</p> + +<p>Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:</p> + +<p>—Eh bien signori! vous avez discuté, vous +vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos +forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux +cuits de l'Adriatique—heureusement pas encore +desséchée!—exciteront moins de discussions que les +animaux pétrifiés de messer Leonardo.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, +lui dit tout bas:</p> + +<p>—Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne +pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils +ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez +vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas +l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On +peut tout concilier, tout réunir...</p> + +<p>—Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, +répondit Léonard.</p> + +<p>—Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix +et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique +et vive la mathématique! Il y aura de la place +<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> +pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce +pas, mon ami?</p> + +<p>—Parfaitement, fra Luca.</p> + +<p>—Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous +nous cédez, nous vous cédons.</p> + +<p>—«Veau caressant tette deux mères!» pensa +l'artiste en regardant le visage rusé et intelligent du +moine mathématicien qui savait concilier Pythagore +et saint Thomas d'Aquin.</p> + +<p>—A votre santé, maître! lui dit en levant sa +coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. +Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse +dans l'allégorie!</p> + +<p>—Quelle allégorie?</p> + +<p>—Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez +pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne +nous trahirons pas...</p> + +<p>Le vieillard eut un sourire malin.</p> + +<p>—Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, +c'est le soufre; le sel de l'Océan qui couvrait +jadis les montagnes, le mercure; est-ce bien cela?</p> + +<p>—Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, +vous avez fort bien compris mon allégorie!</p> + +<p>—Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la +pierre philosophale, le grand secret des alchimistes, +formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le +liquide-mercure. La divine transmutation des métaux!</p> + +<p>Haussant ses sourcils flambés par les flammes de +ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> +—Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! +Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo, +et à la floraison de notre mère l'Alchimie!</p> + +<p>—Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, +maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous +donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.</p> + +<p>Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc +ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet +petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.</p> + +<p>—C'est charmant, charmant! dit Hermelina se +pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi +amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer. +C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais +volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. +Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils +ont crié! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever. +Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de +ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.</p> + +<p>—Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un +vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est +créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même +plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère +être philosophe plutôt que chrétien...</p> + +<p>—Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est +un cœur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il +ne ferait pas de mal à une puce. On dit: «C'est un +homme dangereux.» Les pères inquisiteurs peuvent +crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne +d'offenser mon Léonard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> +—Et la postérité, dit en s'inclinant profondément +Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour +d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante +à Votre Altesse d'avoir conservé un aussi +extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde +entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, +pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées, +à d'aussi monstrueuses chimères.</p> + +<p>—Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva +le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse +là ta philosophie.» Mais les artistes sont volontaires. +On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger +d'eux. Ce sont des originaux!</p> + +<p>—Vous avez admirablement traduit notre pensée +à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal +des impôts sur le sel, qui depuis longtemps +voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont +des originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous +ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier, +j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un +coffret de mariage. Je demande:</p> + +<p>»—Le maître est-il à la maison?</p> + +<p>»—Non, il est très occupé et ne reçoit pas de +commandes.</p> + +<p>»—Et à quoi est-il occupé?</p> + +<p>»—Il mesure la pesanteur de l'air.</p> + +<p>»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis +je rencontre Léonard:</p> + +<p>»—Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> +»—Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme +si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air! Comment +cela vous plaît-il, madonni? Combien de +livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»</p> + +<p>—Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan +au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu +dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans +avirons.</p> + +<p>—Sans avirons! Tout seul?</p> + +<p>—Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.</p> + +<p>—Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer +vous-même...</p> + +<p>—Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, +que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin +de la machine. Léonard suppose que par la force de +la vapeur, on peut faire bouger non seulement un +canot, mais des navires.</p> + +<p>—Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie +noire!</p> + +<p>—Pour un original, c'est un original, conclut le +duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je +l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui. +Jamais on ne s'ennuie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Revenant chez lui, Léonard suivait une calme +ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient +sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait +devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux. +Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des +nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans +le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.</p> + +<p>Se souvenant des deux «duels» dont il avait été +témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents +et en même temps proches comme des jumeaux.</p> + +<p>Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut +une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette +rassie et un oignon cuit.</p> + +<p>Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. +Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit +les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de +vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de +sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait +à la table du duc, il emportait les sucreries pour +les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.</p> + +<p>—Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!</p> + +<p>—Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, +c'est bon.</p> + +<p>Elle ne se décidait pas, et admirait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> +—Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.</p> + +<p>—Maïa.</p> + +<p>—Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre +et l'âne sont allés pêcher du poisson?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Veux-tu que je te le raconte?</p> + +<p>Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche +et fine comme celle d'une jeune fille.</p> + +<p>—Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir +des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas +manger l'orange.</p> + +<p>Il fouilla dans ses poches.</p> + +<p>A cet instant, sur le perron, parut une jeune +femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut +amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la +maison une vieille bossue; probablement la grand'mère +de Maïa.</p> + +<p>Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme +si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui +parla. La jeune femme se leva et cria:</p> + +<p>—Maïa! Maïa! Viens ici, vite!</p> + +<p>La fillette hésitait.</p> + +<p>—Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais +t'apprendre...</p> + +<p>Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère +lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans +la cour voisine où grognaient des cochons. La petite +pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en +désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur +lui de grands yeux terrifiés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> +Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, +s'éloigna précipitamment.</p> + +<p>Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle +le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier +et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.</p> + +<p>Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait +à chercher dans ses poches les galettes d'anis, +inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et +confus.</p> + +<p>Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus +seul que devant la foule qui voulait le lapider comme +impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient +la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que +l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément +purs.</p> + +<p>Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. +Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques, +elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit +devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses +cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement +des corps sur les plans inclinés.</p> + +<p>La mathématique, comme la musique, avait le don +de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son +cœur l'habituelle jouissance.</p> + +<p>Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier +secret son journal et de sa main gauche, avec son +écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide +d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi +des savants:</p> + +<p>«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont +<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> +des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent +les œuvres d'autrui et me méprisent parce que je <i>découvre</i>. +Mais je pouvais leur répondre comme Marius, +le patricien romain: vous parant des œuvres d'autrui, +vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des +miennes.</p> + +<p>»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs +des antiques, existe la même différence qu'entre un +objet et son reflet dans une glace.</p> + +<p>»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, +je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science, +parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les +règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes +paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux +qui ont bien écrit.</p> + +<p>»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer +sur les livres des anciens, je m'appuierai sur +ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience, +le maître des maîtres.»</p> + +<p>La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami +de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table, +se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres +poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée, +plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du +regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de +crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de +nouveau radieux et ferme dans sa solitude.</p> + +<p>Seulement au fin fond de son cœur qu'il ignorait +lui-même, bouillonnait comme une source chaude +sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une +<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> +incompréhensible amertume semblable au remords, +comme si en réalité il était fautif de quelque chose +envers Maïa—de quoi? il voulut se le demander et +ne le put.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère +delle Grazie pour travailler au visage du +Christ.</p> + +<p>Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant +les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En +sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio +qui brossait consciencieusement la jument gris +pommelé.</p> + +<p>—Et Gianino? demanda Léonard.</p> + +<p>Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.</p> + +<p>—Ça va, répondit négligemment le palefrenier. +Le bai boîte.</p> + +<p>—Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?</p> + +<p>—Depuis quatre jours.</p> + +<p>Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement +à brosser l'arrière-train du cheval avec une +force telle que la bête piétina.</p> + +<p>Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans +l'écurie.</p> + +<p>Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller +<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span> +au puits, il entendit la voix perçante, aiguë, +presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses +accès de violente colère dont il était coutumier, mais +que personne ne craignait.</p> + +<p>—Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire +soigner le cheval par le vétérinaire?</p> + +<p>—Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval +malade sans soins!</p> + +<p>—Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant +ingrédient...</p> + +<p>—Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne +vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi +vous vous fâchez.</p> + +<p>—Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment +peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la +construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était +l'anatomie?</p> + +<p>Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître +et avec un profond mépris, murmura:</p> + +<p>—L'anatomie!</p> + +<p>—Vaurien!... Va-t'en de ma maison!</p> + +<p>Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, +il savait que l'accès de colère passé, le maître +le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait +en lui le grand connaisseur et amateur de +chevaux.</p> + +<p>—Précisément, je voulais vous demander mon +compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui +concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne +donne pas d'argent pour le foin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span> +—Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai +ordonné...</p> + +<p>Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, +montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation +et reprit le pansage de la bête comme s'il +voulait la rendre responsable de l'affront.</p> + +<p>Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.</p> + +<p>—Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro +ennuyé d'attendre.</p> + +<p>—Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler +à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit +la vérité.</p> + +<p>Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.</p> + +<p>Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il +exécutait les instructions du maître avec une précision +mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la +cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une +feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de +sueur perlaient sur son front. Les veines du cou +étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres +fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux +tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et +calleuses semblaient dire: La patience et le travail +arriveront à bout de tout.</p> + +<p>—Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore +parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs? +Je crois que je me suis embrouillé...</p> + +<p>—Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander +quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent +pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> +—C'est vrai.</p> + +<p>—Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, +continua le maître avec une expression de plus en +plus timide et indécise en regardant le visage sévère +de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer +le foin des chevaux. Tu te souviens...</p> + +<p>—Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.</p> + +<p>—Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! +Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux +peuvent-ils se passer de foin?</p> + +<p>Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses +pinceaux.</p> + +<p>Giovanni suivait la transformation d'expression de +leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève +et l'élève le maître.</p> + +<p>—Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié +de m'occuper de la maison et de ne plus vous +déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?</p> + +<p>—Marco! murmura Léonard avec reproche. +Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai +donné trente florins.</p> + +<p>—Trente florins! Dont il faut déduire: quatre +prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq +au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie; +trois pour les réparations de l'aquarium, six +ducats d'or pour ce grand diable bigarré...</p> + +<p>—Tu veux parler de la girafe?</p> + +<p>—Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger +nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite +bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> +—Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, +j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou +sont étonnantes.</p> + +<p>—Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, +sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, +poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux, +sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien +ne vaut-il pas mieux que tout cela?</p> + +<p>—Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre +chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais +enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec +tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont +absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu +aies gain de cause...</p> + +<p>Une peine impuissante résonna dans la voix du +maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.</p> + +<p>—Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous +devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous +en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.</p> + +<p>—Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, +répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit +autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un +centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet +tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque +de nous...</p> + +<p>—Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, +je lui montrerai comment on se moque de moi! Je +me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de +bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui +envoie mauvaise Pâque!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> +Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en +croyait rien.</p> + +<p>—Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,—et subitement +sur ses traits durs s'estompa une expression +bonne, tendre et protectrice.—Dieu est miséricordieux. +Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment, +je m'arrangerai de façon que les chevaux ne +manquent pas de foin...</p> + +<p>Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son +argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère +malade.</p> + +<p>—Il s'agit bien du foin! cria Léonard.</p> + +<p>Et épuisé, il s'affala sur une chaise.</p> + +<p>Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous +l'action d'un froid vif.</p> + +<p>—Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de +cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir +quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai +emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p>—A Arnoldo.</p> + +<p>Marco battit désespérément des bras. Son toupet +roux frémit.</p> + +<p>—A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que +c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure. +Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous +fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?</p> + +<p>Léonard baissa la tête.</p> + +<p>—Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. +Ne te fâche pas...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> +Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif +et piteux:</p> + +<p>—Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons +peut-être ensemble...</p> + +<p>Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien +du tout, mais comme rien n'était capable de calmer +le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut +chercher les comptes. En voyant le gros livre vert, +si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait +une plaie béante sur son propre corps. Ils se +plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien +faisait des erreurs dans les additions et les soustractions. +Parfois il se rappelait un compte égaré de +plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait +les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, +trouvait simplement des annotations inutiles, écrites +de sa main, comme par exemple la dépense de la +cape de Salario:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="dépense"> +<tr> + <td>Drap d'argent</td> + <td class="tdr">15 lires</td> + <td class="tdr">4</td> + <td class="tdc">soldi.</td> +</tr> +<tr> + <td>Velours pourpre</td> + <td class="tdr">9 —</td> + <td class="tdr">»</td> + <td class="tdc">»</td> +</tr> +<tr> + <td>Galons</td> + <td class="tdr">9 —</td> + <td class="tdr">9</td> + <td class="tdc">soldi.</td> +</tr> +<tr> + <td>Boutons</td> + <td class="tdr">9 —</td> + <td class="tdr">12</td> + <td class="tdc">»</td> +</tr> +</table> + +<p>Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant +sous la table. Giovanni observait l'expression de la +faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait +des paroles d'un admirateur de Léonard: +«Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu +en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en +souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à +<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> +nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? +Oh! le bon et pauvre homme!...»</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait +prévu arriva: Léonard ne pensait pas plus à l'argent +que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il +demanda trois florins pour l'achat d'une plante +pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut +pas le courage de les lui refuser et lui donna ces +trois florins de ses propres deniers.</p> + +<p>En dépit des supplications de Léonard, le trésorier +ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce +moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour +les préparatifs de sa guerre contre la France.</p> + +<p>Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de +lui prêter, même à ses élèves.</p> + +<p>Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau +de Sforza. La statue en terre, le squelette de +fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque +l'artiste présenta le compte du bronze, Le More +s'effara, se fâcha et refusa même une audience.</p> + +<p>Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière +extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le +brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de +Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait +<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> +au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas +demander.</p> + +<p>«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse +est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant, +craignant que mon silence ne soit cause de la +colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose +rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, +condamnés au silence...</p> + +<p>»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...</p> + +<p>»Les autres personnages au service de Votre Altesse +Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent +attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais +pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...</p> + +<p>»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis +prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends +que ce n'en est guère le moment...</p> + +<p>»Je suis navré que par suite de la nécessité où je +me trouve de gagner mon existence, je sois forcé +d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises. +J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six +mois et je n'avais que cinquante ducats.</p> + +<p>»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...</p> + +<p>»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span></p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>Un soir de novembre, après une journée passée +en démarches auprès du généreux seigneur de Visconti, +chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait +le montant de deux cadavres de femmes enceintes, +et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition +au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à +la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses +vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez +Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en +approchant, il entendit parler derrière la porte.</p> + +<p>—La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que +cela signifie? Des voleurs peut-être?</p> + +<p>Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni +et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers +secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne; il +voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina +les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur +la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un +coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé, +il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre:</p> + +<p>—Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous +donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare!</p> + +<p>Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque +chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> +Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. +Dans son cœur il n'avait ni colère, ni douleur, +mais seulement de l'ennui et du dégoût.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui +donnait sur la cour, Giovanni et Cesare fouillaient +les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers +secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle, +tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la glace +l'écriture de Leonardo:</p> + +<p>«<i>Laude del Sole.</i> Gloire au soleil.</p> + +<p>»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que +la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît; +je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en +disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et +je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants +pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un +homme à la déification du soleil...»</p> + +<p>—On peut passer? demanda Cesare.</p> + +<p>—Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.</p> + +<p>—«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect +d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il +grand comme la terre paraîtrait moins que la plus +petite planète—un point à peine perceptible dans +l'univers.—De plus, tous les hommes sont exposés à +être brûlés...»</p> + +<p>—Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore +le soleil, et Celui qui a vaincu la mort par sa mort, +semble ne pas exister pour lui...</p> + +<p>Il tourna une page.</p> + +<p>—Tiens... encore, écoute:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> +«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera +la disparition d'un homme mort en Asie.»</p> + +<p>—Tu comprends?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.</p> + +<p>«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos +lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans +corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni +os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix, +ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, +c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne +toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux +saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration +du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la +nature.»</p> + +<p>—Hum! messer Leonardo serait bien malade si +ces lignes tombaient entre les mains des Pères +Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie:</p> + +<p>«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, +des hommes vivront luxueusement dans des maisons +pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas +de meilleure façon d'être agréable à Dieu, qu'en +acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»</p> + +<p>—Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble +à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...</p> + +<p>«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»</p> + +<p>—Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... +Mais oui! «Morts depuis mille ans...» les +martyrs, les saints, au nom desquels les moines +amassent l'argent. Une excellente devinette!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> +«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent +pas; on allumera des cierges devant ceux qui, +ayant des yeux, ne voient pas.» Les tableaux saints.</p> + +<p>«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs +désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses.»—La +confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni? +Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui +il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même +pas méchantes. Simplement un amusement... Il joue +au sacrilège...</p> + +<p>Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:</p> + +<p>«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent +la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs +trafics.»—C'est probablement au sujet de fra Girolamo +et de la science qui détruit la foi dans les miracles.</p> + +<p>Il ferma le cahier et regarda Giovanni.</p> + +<p>—Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?</p> + +<p>Beltraffio secoua la tête.</p> + +<p>—Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un +endroit où il dit bien nettement.....</p> + +<p>—Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans +sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé +comme chez une femme. Ses devinettes en font foi. +Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même +la plus grande énigme.</p> + +<p>«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut +un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de +Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur...»</p> + +<p>Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur +papier bleu,—tout petit, perdu entre des croquis de +<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span> +machines et des calculs,—qui représentait la Vierge +Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une +pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des +cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait +à son fils la géométrie, source de toutes les +sagesses.</p> + +<p>Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. +Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus. +Il approcha le miroir; Cesare eut à peine le temps de +déchiffrer les trois premiers mots, «Nécessit—éternel +maître», lorsque retentit la voix de Léonard, criant:</p> + +<p>—Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous +donc tous? Andrea, Marco, Giovanni, Cesare!</p> + +<p>Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. +Elle se brisa.</p> + +<p>—Mauvais présage, sourit Cesare.</p> + +<p>Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans +le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent +sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en +s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne. +Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la jambe.</p> + +<h3 class="p2">XII</h3> + +<p>Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation +habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et +marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'asseyait, +<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> +commençait un dessin et de suite l'abandonnait. +Dans son cœur s'agitait une inquiétude vague, comme +s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait +pas. Sa pensée revenait toujours au même point.</p> + +<p>Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, +puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de +calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement +pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la nouvelle +de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus +piteux, plus égaré.</p> + +<p>Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait +et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la +lutte qui s'opérait dans le cœur de son élève, trop +profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre +les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il +devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en +avait pas le courage.</p> + +<p>—Si je savais comment le soulager, pensait +Léonard.</p> + +<p>Il eut un sourire amer:</p> + +<p>—Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement +raison quand ils disent que j'ai le mauvais œil...</p> + +<p>Montant les marches raides d'un escalier sombre, il +frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse, +l'ouvrit.</p> + +<p>L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la +pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe +brûlait faiblement devant une image de la Madone. +Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. +Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné +<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> +comme les enfants malades, les genoux repliés, +la tête cachée dans l'oreiller.</p> + +<p>—Giovanni, tu dors? murmura le maître.</p> + +<p>Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard +un regard dément, les bras tendus en avant, +avec l'expression de terreur que Léonard avait vue +dans les yeux de Maïa.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....</p> + +<p>Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement +la main sur son front:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... +j'ai eu un rêve effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, +continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.</p> + +<p>Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main +sur le front:</p> + +<p>—Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne +me l'as-tu pas dit?</p> + +<p>Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à +nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent, +tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia:</p> + +<p>—Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en +aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce +que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un +misérable, un traître...</p> + +<p>Léonard l'embrassa et l'attira à soi.</p> + +<p>—Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! +Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres? Si tu te +crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi,—je +te pardonne tout,—peut-être toi aussi me pardonneras-tu +un jour...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> +Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, +subitement, en un élan irrésistible, se serra contre +lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue +barbe douce comme de la soie.</p> + +<p>—Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le +secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez +pas que ce soit parce que je ne vous aime pas! Je ne +sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles... +Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, +non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que +mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer +autant que moi.....</p> + +<p>Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux +et le consolait comme un enfant:</p> + +<p>—Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, +mon petit, pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui +a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi +l'écoutes-tu? Il est intelligent et malheureux aussi: il +m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien +des choses qu'il ne comprend pas.....</p> + +<p>Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître +un regard scrutateur et dit:</p> + +<p>—Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas +moi... Mais <i>lui</i>...</p> + +<p>—Qui, lui? demanda Léonard.</p> + +<p>Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau +s'emplirent d'effroi.</p> + +<p>—Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il +ne faut pas parler de <i>lui</i>...</p> + +<p>Léonard le sentit trembler dans ses bras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span> +—Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et +tendre que prennent les docteurs pour questionner +les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le +cœur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, +Giovanni, entends-tu? Cela t'apaisera.</p> + +<p>Et après un instant de silence:</p> + +<p>—Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?</p> + +<p>Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard +et lui chuchota:</p> + +<p>—De votre sosie...</p> + +<p>—De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?</p> + +<p>—Non, réellement...</p> + +<p>Léonard le regarda et un moment il lui sembla +que Giovanni délirait.</p> + +<p>—Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi +avant-hier, mardi, la nuit?</p> + +<p>—Non. Mais tu dois bien le savoir?</p> + +<p>—Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, +maître, maintenant je suis certain que c'était +<i>lui</i>.</p> + +<p>—Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? +Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter +quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.</p> + +<p>—Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il +est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même +heure; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant +et il parlait et faisait tout comme vous et son +visage était semblable au vôtre, seulement dans un +miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait +<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span> +penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce +à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement +en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit: +«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le +vois, ne t'effraie pas.» Alors j'ai tout compris.</p> + +<p>—Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?</p> + +<p>—Puisque je l'ai vu <i>lui</i> comme je vous vois! Et +qu'il m'a parlé...</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>Giovanni cacha sa figure dans ses mains.</p> + +<p>—Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y +penserais et te tourmenterais.</p> + +<p>—Des choses terribles. Que tout dans l'univers +n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet +horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt +non... que vous avez inventé...</p> + +<p>—Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! +si! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de +guerre?</p> + +<p>—Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce +que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle +qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal, +la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et +la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est +mathématicien et que pour lui, deux et deux font +quatre et non pas cinq...</p> + +<p>—Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je +sais...</p> + +<p>—Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez +pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ +<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> +était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et +n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son +cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu +pitié de moi, m'a consolé en me disant: «Ne pleure +pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a +l'amour; le grand amour, fils de la science parfaite; +celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait +de vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la +faiblesse, des miracles et de l'ignorance; maintenant, +de la force, de la vérité et de la science, car le +serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de l'arbre de la +science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces +paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit +et il est parti en me disant qu'il reviendrait...</p> + +<p>Léonard écoutait avec une attention curieuse, +comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il +sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la +plus secrète profondeur de son cœur.</p> + +<p>—Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant +lentement du maître, le plus répugnant de tout cela +était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui, +oui... tout à fait comme vous maintenant... comme +vous!</p> + +<p>Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il +repoussa Léonard avec un cri dément:</p> + +<p>—Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom +de Dieu va-t'en, maudit!</p> + +<p>Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:</p> + +<p>—Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en +<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> +effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te +souviens, l'Écriture dit: «Celui qui a peur n'est pas +parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me +craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que +songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les +gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus +fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui +m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi, +Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de +Léonard ne reviendra jamais chez toi...</p> + +<p>Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. +«Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, +et au même instant il sentit que si le mensonge était +nécessaire pour le sauver—il était prêt à mentir. +Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du +maître.</p> + +<p>—Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je +vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles +pensées... Seulement, pardonnez-moi, maître, ne +m'abandonnez pas!</p> + +<p>Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.</p> + +<p>—Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as +promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle, +descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux +plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce +que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, +viens, tu m'aideras.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span></p> + +<h3 class="p2">XIII</h3> + +<p>Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, +ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il +avait besoin d'une planche pour un tableau.</p> + +<p>Léonard espérait que le travail tranquilliserait le +malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se +calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût +agi d'une œuvre importante, il aida le maître à +imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic +et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la +première couche en bouchant les rainures avec de +l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant +les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, +le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de +Léonard. En même temps, il donnait des conseils, +enseignait comment il fallait monter un pinceau, en +commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc, +enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus +fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans +une plume d'oie.</p> + +<p>La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine +et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni +frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau +de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons +avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, +il s'était arrêté et regardait le maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> +—Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard +en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.</p> + +<p>Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres +serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait +l'ouvrage.</p> + +<p>—Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.</p> + +<p>—Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.</p> + +<p>Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce +coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde, +d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler +la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro, +Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare +da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle +amical.</p> + +<p>Après avoir placé la planche dans un coin pour la +laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur +procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs. +On apporta un grand plat de terre dans lequel +la pâte de noix trempée dans six eaux différentes +avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche +épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de +coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea +une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir +placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait +dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes +dorées et transparentes.</p> + +<p>—Regardez, regardez, admirait Marco, comme +elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble. +J'ai beau la filtrer...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span> +—Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau +des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur +la toile et noircit les couleurs.</p> + +<p>—Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La +plus belle production de l'art, à cause de cette misérable +saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à +jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer +les règles avec une précision mathématique...</p> + +<p>Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation +de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de +l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans +écouter les grognements de Marco qui tremblait pour +la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois +dans l'âtre.</p> + +<p>—Racontons des histoires! proposa Salaino.</p> + +<p>Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le +Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré +chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.</p> + +<p>»—Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.</p> + +<p>»—Parce que je veux ton bien; car il est dit: +«Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»</p> + +<p>»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé +ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa +sur la tête un seau d'eau froide en criant:</p> + +<p>»—Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action +que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.</p> + +<p>Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus +stupides que les autres. Tous s'amusaient follement +et Léonard plus que tous les autres.</p> + +<p>Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux +<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> +se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le +visage prenait une expression d'enfantine naïveté et, +il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un +rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence, +dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans +ses cris de colère.</p> + +<p>A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher +sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement +dîné, Marco étant parcimonieux.</p> + +<p>Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes +de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et +une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas +de vin.</p> + +<p>—As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient +les compagnons.</p> + +<p>—Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.</p> + +<p>—Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que +faire sans vin?</p> + +<p>—Allons, voilà bien votre chanson, Marco et +Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?</p> + +<p>—Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo +en lançant vers le plafond une pièce d'or.</p> + +<p>—D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? +Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le +menaçant.</p> + +<p>—Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! +Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si +je ne l'ai gagné aux osselets!</p> + +<p>—Prends garde, si tu nous régales avec le produit +d'un larcin...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span> +Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires +suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint +avec deux brocs de vin.</p> + +<p>Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel +Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge +moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté +à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait +et imitant les promeneurs ivres noctambules, +chantait la chanson du <i>Moine défroqué</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!</p> +<p class="i4">Hi hi hi et ha ha ha!</p> +<p class="i4">Eh! vous les jolies filles,</p> +<p class="i4">A pécher je suis prêt!</p> +</div></div> + +<p>Ou bien encore l'hymne solennel de la folle <i>Messe de +Bacchus</i>, inventé par les étudiants:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,</p> +<p>Comme des éponges s'imbiberont,</p> +<p class="i2">Et dans le feu de l'enfer</p> +<p class="i2">Les diables les sécheront.</p> +</div></div> + +<p>Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et +bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper +de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis +et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement, +de Giacopo.</p> + +<p>On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, +à la richesse et à chacun.</p> + +<p>Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, +dit avec un sourire:</p> + +<p>—J'ai entendu dire, mes amis, que saint François +<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span> +d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que +celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être +gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle +gaieté céleste.</p> + +<p>Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit +ce qu'avait voulu exprimer le maître.</p> + +<p>—Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous +parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir +tant que nous rampons sur la terre, comme des vers +de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur +plaira.—Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine +volante! Quand les hommes ailés atteindront les +nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable +emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous +gênent.</p> + +<p>—Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais +pas loin, interrompit le maître en riant.</p> + +<p>Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, +lui installa son lit près du feu et ayant +recherché un dessin en couleurs, le donna à son +élève.</p> + +<p>Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin +semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord +pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance +avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche +usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite +Barucco,—maladif et rêveur enfant de seize ans,—plongé +dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des +rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières +de la Synagogue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> +Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement +cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front +bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas +celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, +oublié et de nouveau retrouvé.</p> + +<p>Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige +trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses +yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière +et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, +effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon +âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, +tomba face contre terre en murmurant: «O Père! +tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi. +Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une +seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, +si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta +volonté soit faite.»</p> + +<p>Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment +et Sa sueur tombant sur la terre semblait des +gouttes de sang.</p> + +<p>—Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment +demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne +pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa +venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et +lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées +doubles?</p> + +<p>—Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté +de la pièce. Mais il me semble que de nouveau +tu...</p> + +<p>—Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme +<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> +je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est +passé...</p> + +<p>—Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais +attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...</p> + +<p>—Ne craignez rien! Maintenant je vois—et il +désigna le dessin—je vois que vous L'aimez plus +que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais +comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce +dessin.</p> + +<h3 class="p2">XIV</h3> + +<p>Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard +terminait la figure du Christ de la <i>Sainte Cène</i> et il +désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de +l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours +retardait.</p> + +<p>Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria +delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant +seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère +de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme +lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, +Giovanni vit le Christ.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les +berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de +chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison. +Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant +de la mathématique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> +Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme +et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient +couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas +semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées +des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La +nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant +seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau +du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte, +paraissait infiniment profonde.</p> + +<p>Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même +les pensées qu'il chassait avec le dernier effort +de la raison, songeait aux deux interprétations du +Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux +pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui +comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine, +Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi +enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, +étrange et terrible.</p> + +<p>Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble +contradiction, tous deux étaient la vérité.</p> + +<p>Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa +tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal +étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses +mains.</p> + +<p>—Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un +amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix +railleuse.</p> + +<p>Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, +se retourna et reconnut Cesare.</p> + +<p>Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa +<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> +figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare +ressemblait à une sinistre apparition.</p> + +<p>Giovanni se leva et ils continuèrent la route +ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient +sous leurs pas.</p> + +<p>—Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, +demanda enfin Cesare.</p> + +<p>—Oui, répondit Giovanni.</p> + +<p>—Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais +sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire +forcé et méchant.</p> + +<p>Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement +enroué vola au-dessus du canal.</p> + +<p>—Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ +de la <i>Cène</i>?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien? comment le trouves-tu?</p> + +<p>Cesare se retourna brusquement.</p> + +<p>—Et toi? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais pas... il me semble...</p> + +<p>—Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?</p> + +<p>—Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce +n'est pas le Christ.</p> + +<p>—Pas le Christ? Et qui donc?</p> + +<p>Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa +la tête.</p> + +<p>—Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, +l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur, +où il est représenté presque enfant?</p> + +<p>—Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à +<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span> +lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors? +Tu le préfères?</p> + +<p>—Non... je songe seulement combien ils se ressemblent +peu ces deux Christ!</p> + +<p>—Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est +le même visage. Dans la <i>Cène</i> il est plus âgé de +quinze ans...</p> + +<p>—Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. +Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se +ressemblent comme deux Sosies...</p> + +<p>—Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. +Comment as-tu dit, Cesare, deux <i>Sosies</i>?</p> + +<p>—Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas +remarqué toi-même?</p> + +<p>—Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible +élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible +que Celui que le maître a représenté dans la <i>Cène</i>, le +Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu +pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de +sang et dire notre prière humaine, comme prient les +enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse +pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père +éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient +tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ +et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui +n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas +souffert, n'est pas mort—comme nous!</p> + +<p>—Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement +Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh! +sûrement, le Christ de la <i>Cène</i>, ne pouvait prier <i>ainsi</i>...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> +Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le +visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement +changé.</p> + +<p>Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans +parler dans la nuit de plus en plus assombrie.</p> + +<p>—Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, +il y a trois ans, nous marchions ensemble ici +même et discutions la <i>Sainte-Cène</i>. Tu te moquais du +maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son +Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi +qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru +que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de +lui...</p> + +<p>Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, +mais Cesare se retourna.</p> + +<p>—Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu +l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus +que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!</p> + +<p>Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et +convulsé.</p> + +<p>—Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment +ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis +forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la <i>Sainte-Cène</i>, +personne, peut-être même pas lui, ne le comprend +comme moi, son plus mortel ennemi!</p> + +<p>Et riant de nouveau de son rire forcé:</p> + +<p>—Quand on pense... quelle drôle de chose que le +cœur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais +t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de +même pas, moins encore maintenant...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span> +—Pourquoi?</p> + +<p>—Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, +entends-tu? le dernier des derniers, mais ni +l'oreille, ni l'œil, ni l'orteil de son pied! Les élèves de +Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que +Marco se console avec les lois de la science, les cuillers +à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien +voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du +Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous +apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des +aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré +que les petits aveugles de la chienne de garde, une +haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne +jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, +et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent. +Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour... +Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un, +il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau +que le maître, à l'instar de saint Francisque, +enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne +l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais +que, sans façon, il m'écrase!</p> + +<p>—Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi +pourquoi ne le quittes-tu pas?</p> + +<p>—Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as +brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une +chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter +sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux +brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> +—Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, +si un autre apparaissait subitement, un autre qui +ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le +Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le +grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait +de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer +Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié, +comme moi, peuvent le préférer à un autre et le +blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié +et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!</p> + +<p>Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante +de Cesare se poser sur sa main.</p> + +<p>—Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide +et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait +surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?</p> + +<p>—Lui-même, répondit Beltraffio.</p> + +<p>—Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible +émotion. Alors, il pense que...</p> + +<p>Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et +tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se +dire, que chacun était trop absorbé par ses propres +pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se +quittèrent au plus proche carrefour.</p> + +<p>Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, +la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où +il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes +dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau +noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et +fixe, il répétait sans cesse:</p> + +<p>—Les sosies... les sosies...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span></p> + +<h3 class="p2">XV</h3> + +<p>Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, +reçut du trésor ducal ses deux ans d'appointements +en retard.</p> + +<p>A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le +More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue +contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII, +avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en +Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. +Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son +absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers +et comblait de cadeaux ses intimes.</p> + +<p>Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un +nouveau témoignage de la faveur ducale:</p> + +<p>«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au +très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin, +seize perches de vigne, acquises au couvent Saint-Victor, +près de la porte Vercelli», mentionnait l'acte +de donation.</p> + +<p>L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. +L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre +jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne. +Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses +avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant +les comptes des munitions de guerre, débrouillant et +embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies +<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span> +qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le +maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait +maintenant pris comme un moucheron.</p> + +<p>Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la +galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du +palais.</p> + +<p>La nuit était calme. Par moments seulement on entendait +le son de la trompe, les appels des veilleurs, +le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.</p> + +<p>Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il +ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le +mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du +pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé, +glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la +lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé +sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain +et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les +attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, +ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.</p> + +<p>La marquise Isabelle d'Este, sœur de feu Béatrice, +lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il +les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y +était attaché encore davantage et chaque soir venait leur +jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait +son unique délassement après les tourmentantes pensées +des affaires de l'État, de la guerre, de la politique, +de ses trahisons et de celles des autres. Les +cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les +nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span> +Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes +meurtrières, les tours sombres, les poudrières, +les pyramides de bombes et les gueules des canons,—tranquilles, +d'une blancheur immaculée dans le brouillard +bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore +plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, +et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles, +pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient +et glissaient.</p> + +<p>Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa +passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement +courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un +papier.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda-t-il.</p> + +<p>—Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le +compte des armements. Il s'excuse infiniment de +déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent +demain à l'aube.....</p> + +<p>Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.</p> + +<p>—Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner +avec aucune affaire après souper! Oh! Seigneur! bientôt +ils ne me laisseront même plus dormir!</p> + +<p>Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à +reculons et murmura de façon que le duc puisse ne +pas entendre s'il ne lui plaisait pas:</p> + +<p>—Messer Leonardo.</p> + +<p>—Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas +dit plus tôt? Fais-le entrer.</p> + +<p>Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span> +—Léonard ne me gênera pas.</p> + +<p>Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et +cruelles, s'illumina d'un bon sourire.</p> + +<p>Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic +continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire +avec lequel il contemplait ses cygnes.</p> + +<p>Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint +et le baisa au front.</p> + +<p>—Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous +sommes vus. Comment te portes-tu?</p> + +<p>—Je dois remercier Votre Altesse.....</p> + +<p>—Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? +Attends, le moment viendra où je saurai te récompenser +selon tes services.</p> + +<p>Il questionna le maître sur ses travaux, inventions +et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient +les plus irréalisables: la cloche à plongeur, les patins +à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard +abordait la question sérieuse: la fortification du palais, +le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il +détournait la conversation avec un air ennuyé et +dégoûté.</p> + +<p>Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent +depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec +une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié +son interlocuteur. Léonard prit congé.</p> + +<p>—Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; +mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela, +s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les +épaules et le fixa d'un long et triste regard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span> +—Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, +cher Léonard! Qui sait si nous nous reverrons?</p> + +<p>—Votre Altesse nous abandonne?</p> + +<p>Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.</p> + +<p>—Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans +que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de +bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais +de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais +dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard +pensera aussi un peu à Ludovic le More!</p> + +<p>L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, +prononça les seules paroles qu'il gardait en sa +mémoire pour les circonstances où l'éloquence de +cour était indispensable:</p> + +<p>—Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies +pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.</p> + +<p>—Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras +peut-être de moi et tu me plaindras.....</p> + +<p>Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard +et l'embrassa sur les lèvres.</p> + +<p>—Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le +Seigneur soit avec toi!</p> + +<p>Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps +encore assis sur la galerie Bramante, admirant les +cygnes, et dans son cœur s'élevait un sentiment qu'il +n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que +dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil +aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur +l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les +tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les +<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> +gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi +pur et aussi virginal.</p> + +<p>On n'entendait dans le silence de la nuit que la +tombée lente de la résine des torches aux trois quarts +consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le +clair de lune bleu, se balançant majestueusement, +dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles +des visions, entre les deux cieux,—le ciel d'en haut +et le ciel d'en bas,—les cygnes et leurs sosies reflétés +dans le sombre miroir des eaux.</p> + +<h3 class="p2">XVI</h3> + +<p>En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le +duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où +se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre +mois après sa conversation avec Cesare au sujet des +deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.</p> + +<p>C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il +rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni +rencontra chez lui un ami de Florence, le moine +dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta +la mort de Savonarole.</p> + +<p>L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf +heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant +le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu +«le bûcher des vanités» et le «duel du feu».</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> +Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une +potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec +une planche transversale supportant trois cordes et +des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, +qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, +la potence avait l'aspect d'une croix.</p> + +<p>Une foule aussi compacte que le jour du duel du +feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et +les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés: +Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro +Maruffi.</p> + +<p>Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent +devant la tribune de l'ambassadeur du pape +Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole +par la main et récita les paroles d'excommunication +d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le +moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:</p> + +<p>—<i>Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante.</i> +Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.</p> + +<p>—<i>Militante, non triumphante—hoc enim tuum non +est.</i> Combattante mais non triomphante, cela n'est pas +en ton pouvoir, rectifia Savonarole.</p> + +<p>On arracha les vêtements des accusés, leur laissant +seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin. +Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la +tribune des commissaires apostoliques pour entendre +la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit +Notables de la république Florentine, qui déclarèrent +la peine de mort au nom du peuple.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> +Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. +Domenico et Savonarole également. On découvrit +par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée +sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des +pointes de lance dans les interstices pour blesser les +condamnés.</p> + +<p>Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la +potence. Il conservait son expression indifférente, comme +s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches. +Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il +s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:</p> + +<p>—Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!</p> + +<p>Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement +raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le +vide.</p> + +<p>Fra Domenico attendait son tour impatiemment et +lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence +avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le +ciel.</p> + +<p>Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, +celui de Domenico à l'autre. La place centrale était +destinée à Savonarole.</p> + +<p>Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, +regarda la foule.</p> + +<p>Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale +de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand +il glissa la tête dans le nœud coulant quelqu'un cria:</p> + +<p>—Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!</p> + +<p>Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un +fervent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> +Le bourreau poussa Savonarole.</p> + +<p>Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel +on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole +fut pendu, se signa rapidement et glissa sa +torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes +paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher +des vanités»:</p> + +<p>—Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!</p> + +<p>La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. +La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, +criant:</p> + +<p>—Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!</p> + +<p>Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et +enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de +Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de +son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour +la dernière fois bénir le peuple.</p> + +<p>Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus +que des os calcinés et des lambeaux de chair, les +disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à +la potence, pour ramasser les restes des martyrs. +Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur +une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin +de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en +route, les élèves purent voler quelques pincées de +cendres et quelques parcelles du cœur non consumé +de Savonarole.</p> + +<p>Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs +une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto +longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span> +Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, +laissant Giovanni seul.</p> + +<p>En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, +sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts +raidis il serrait l'amulette.</p> + +<p>Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et +la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.</p> + +<p>Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet +du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.</p> + +<p>Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la +Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des +figures géométriques, apprenait au Christ les lois de +l'éternelle nécessité.</p> + +<p>—Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un +infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut +exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la +ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus +courte entre deux points?</p> + +<p>Une autre vision le tourmentait aussi—deux +visages de Christ opposés et semblables, comme des +sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance +humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et +omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. +Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux +adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les +examinait, le visage du faible s'assombrissait, se +convulsait, se transformait en démon pareil à celui +que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature +de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist +...............</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span> +Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début +de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher +seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni +revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même +année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le +commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de +Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les +Alpes et envahit la Lombardie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<p class="center">LES CALMES ONDES</p> + +<p class="center">1499-1500</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Les ondes sonores et lumineuses +sont régies par la même loi mécanique +que les ondes de l'eau: l'angle +d'incidence est égal à l'angle de réflection. +(<i>La Mécanique.</i>)</p> +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> + +<p><i>Il duca perso lo Stato e la roba e +libertà, o nessuna sua opera si fini +per lui.</i></p> + +<p>Le duc a perdu l'État, ses biens, +sa liberté, et rien de ce qu'il a entrepris +ne s'est achevé par lui.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Dix jours avant la reddition du palais ducal, le +maréchal Trivulce, aux cris joyeux de: «Vive la +France!» aux sons des carillons, entra à Milan comme +en ville conquise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span> +L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les +citoyens lui préparaient une réception triomphale.</p> + +<p>Pour le défilé des corporations, les syndics des +marchands avaient découvert dans la sacristie de la +cathédrale, deux anges qui, cinquante ans auparavant, +sous la république Ambrosienne, avaient représenté +les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui mettaient +les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics +en confièrent la restauration à l'ancien mécanicien +ducal, Léonard de Vinci.</p> + +<p>A ce moment, Léonard était occupé à l'invention +d'une nouvelle machine volante. Un matin, de très +bonne heure, presque à l'aube, il était assis devant +ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau +tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, +mais une hirondelle géante. Une des ailes était terminée +et mince, aiguë, élégante, se dressait du parquet +au plafond et au bas, dans son ombre, Astro arrangeait +les ressorts brisés des deux anges de la commune +de Milan.</p> + +<p>Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le +plus possible la structure des oiseaux, dans lesquels +la nature donne le meilleur modèle de machine +volante. Il espérait toujours exprimer par les lois +mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce +qu'on pouvait savoir, il le savait et cependant, il sentait +qu'il existait dans le vol un mystère, impossible +à condenser dans une formule. De nouveau, comme +dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie +la création de la nature de la création humaine, la +<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span> +structure du corps vivant de la machine morte, et il +lui semblait qu'il aspirait à l'impossible, au déraisonnable.</p> + +<p>—Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en +remontant les ressorts.</p> + +<p>Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la +pièce passa un souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle +géante s'agita, comme vivante. Le forgeron la +contempla avec tendresse.</p> + +<p>—Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! +grogna-t-il en désignant les anges. Seulement, maintenant, +maître, je ne sors pas d'ici avant d'avoir terminé +mes ailes. Veuillez me donner le croquis de la +queue.</p> + +<p>—Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore +réfléchir.</p> + +<p>—Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...</p> + +<p>—Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue +de notre oiseau doit remplacer le gouvernail. La moindre +faute, la plus petite erreur, peut tout perdre.</p> + +<p>—Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que +moi. J'attendrai en achevant la seconde aile...</p> + +<p>—Astro, murmura le maître, attends. Je crains +qu'en nous pressant, nous soyons amenés encore à des +transformations.</p> + +<p>Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il +remua la carcasse de roseau tendue d'un croisillon de +tendons de bœuf. Puis il se tourna vers Léonard et +d'une voix sourde, émue, dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span> +—Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si +à force de calculer vous arriviez de nouveau à l'ancien +résultat, qu'on ne puisse, comme avec l'ancienne, +voler avec cette machine, je volerai tout de même... +pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis +plus attendre, parce que je sais que si cette fois +encore...</p> + +<p>Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda +attentivement son visage large, entêté, sur lequel se +reflétait, immobile, l'idée insensée et dominante.</p> + +<p>—Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, +volerons-nous ou ne volerons-nous pas?</p> + +<p>Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel +espoir, que Léonard n'osa pas avouer la vérité.</p> + +<p>—Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans +essayer, mais je crois, Astro, que nous volerons...</p> + +<p>—Et c'est parfait! dit en applaudissant avec +enthousiasme le forgeron. Je ne veux plus rien entendre, +car si vous dites, vous, que nous volerons—nous +volerons!</p> + +<p>Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un +joyeux rire d'enfant.</p> + +<p>—Qu'as-tu? s'étonna Léonard.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout +le temps. Mais ce sera pour la dernière fois... Après +je n'en parlerai plus... Croyez-vous, quand je pense +aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi—ils +m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se +battent et s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de +grandes œuvres—ces vermisseaux rampants, ces scarabées +<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span> +sans ailes. Pas un d'entre eux ne se doute du +miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement +l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront +les «<i>ailés</i>» planer dans les airs. Ce ne seront plus +des anges en bois pour amuser la populace! Ils verront +et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils me prendront +plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, +vous serez un dieu. Ou peut-être on dira que vous +êtes l'Antechrist? Et alors, ils seront terrifiés, ils tomberont +face contre terre et vous adoreront. Et vous +ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose, +maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni +seigneurs, ni esclaves, que tout sera transformé en +quelque chose de si nouveau que nous n'osons même +y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils à des +chœurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... +Oh! messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... +Serait-ce vrai?</p> + +<p>Il semblait délirer.</p> + +<p>—Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra +la raison. Et que faire avec lui? Comment lui apprendre +la vérité?</p> + +<p>A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit +à la porte extérieure de la maison, puis on frappa de +même à la porte fermée de l'atelier.</p> + +<p>—Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron +furieux. Qui est là? Le maître n'est pas visible. +Il a quitté Milan.</p> + +<p>—C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom +de Dieu, ouvre plus vite!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span> +Le forgeron ouvrit.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en +voyant le visage effrayé du moine.</p> + +<p>—Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire +si, mais nous en recauserons plus tard... Maintenant... +Oh! messer Leonardo!... Votre Colosse... les arbalétriers +gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de mes +yeux vu... les Français détruisent votre œuvre... Courons +vite...</p> + +<p>—Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien +que son visage pâlit. Qu'y ferons-nous?</p> + +<p>—Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les +bras croisés à contempler la destruction d'un de vos +chefs-d'œuvre. J'ai un sauf-conduit pour le sire de La +Trémoïlle. Il faut faire des démarches...</p> + +<p>—Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.</p> + +<p>—Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers +les haies, seulement partons plus vite!</p> + +<p>Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, +et ils se dirigèrent en courant vers le palais.</p> + +<p>En route fra Luca conta ses mésaventures et ses +peines: la veille, les lansquenets s'étaient introduits +dans ses caves, s'étaient enivrés et ayant trouvé les +reproductions en cristal des corps géométriques, les +avaient pris pour des appareils de magie noire et les +avaient brisés.</p> + +<p>—Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je +vous le demande? disait en pleurant presque Paccioli.</p> + +<p>Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent +près de la porte principale, sur le pont-levis de Battiponte, +<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span> +près de la tour Torre del Filarete, un jeune +Français élégant, très entouré.</p> + +<p>—Maître Gilles! cria fra Luca.</p> + +<p>Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était +un oiseleur «siffleur de bécasses» qui apprenait à +chanter, à parler, à faire mille tours, aux serins, aux +pies, aux perroquets de Sa très chrétienne Majesté—c'était +un personnage important à la cour. Paccioli +désirait lui offrir ses œuvres: <i>La Proportion divine</i> en +de luxueuses reliures.</p> + +<p>—Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra +Luca, lui dit Léonard. Allez chez maître Gilles; moi +je saurai me débrouiller tout seul.</p> + +<p>—Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli +intimidé. Ou bien encore... savez-vous? Je cours chez +maître Gilles, je lui demande où il va, et je reviens. +Vous, durant ce temps, allez directement chez le sire +de La Trémoïlle...</p> + +<p>Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, +le moine courut rejoindre le «siffleur royal».</p> + +<p>Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans +le Champ de Mars—cour intérieure du palais.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient +de se consumer. La place et les bâtiments voisins +encombrés de canons, de bombes, d'ustensiles de campement, +<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span> +de bottes de foin, de tas de paille, de monceaux +de fumier, étaient transformés en une immense +caserne, moitié écurie, moitié cabaret. Autour des +tentes et des fours de campagne, des tonneaux pleins +et vides, renversés, servaient de table de jeu; de ce +milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en +langues diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, +tout se taisait quand passaient les chefs; les tambours +battaient aux champs, les longues trompes des lansquenets +souabes et rhénans résonnaient d'une façon +métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient +en écho les mélodies mélancoliques des Alpes.</p> + +<p>Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste +aperçut son Colosse presque intact.</p> + +<p>Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco +Attendolo Sforza, la tête chauve comme celle +d'un empereur romain, avec une expression de force +léonine et de ruse de renard, comme auparavant était +sur son coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds +un guerrier.</p> + +<p>Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, +les frondeurs picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient +autour de la statue et criaient. Ils se comprenaient +mal entre eux et complétaient les mots par des +gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait +d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un +Français. Chacun à son tour devait tirer, à une +distance de cinquante pas, après avoir bu quatre +chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du +Colosse, servait de point de mire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span> +On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. +L'Allemand but coup sur coup, sans reprendre +haleine, les quatre chopes convenues, s'éloigna, +visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha +la joue, arracha un coin de l'oreille gauche, mais +glissa près de la verrue sans l'atteindre.</p> + +<p>Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment +un mouvement se produisit dans la foule. Les soldats +s'écartèrent devant un détachement de fastueux hérauts +qui accompagnaient un chevalier. Il passa sans +prêter la moindre attention au divertissement des +mercenaires.</p> + +<p>—Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.</p> + +<p>—Le sire de La Trémoïlle.</p> + +<p>—Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais +courir, le prier...</p> + +<p>Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité +d'action, une telle invincible torpeur, une +telle absence de volonté qu'il lui semblait que même +se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué un +doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, +s'emparaient de lui à l'idée qu'il devrait, comme +Luca Paccioli, supplier les varlets et les palefreniers +et courir derrière les seigneurs.</p> + +<p>Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans +la verrue.</p> + +<p>—Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient +les soldats en agitant leurs bérets. La France a gagné!</p> + +<p>D'autres tireurs reprirent la gageure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span> +Léonard voulait partir, mais cloué à la place, +comme en un affreux et stupide rêve, il regardait, +résigné, la destruction de l'œuvre à laquelle il avait +consacré les seize plus belles années de sa vie, peut-être +la plus grandiose production de la sculpture +depuis Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, +des flèches, des pierres, la terre s'effritait, se détachait +par larges mottes, s'envolait en poussière, mettant à +nu le bâti, tels les os d'un squelette de fer.</p> + +<p>Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans +cette joyeuse éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé +apparaissait plus misérable encore, avec son +héros décapité sur son cheval sans jambes, son sceptre +brisé et son inscription <i>Ecce Deus</i>!</p> + +<p>A ce moment, le commandant en chef du roi de +France, le vieux maréchal Jean-Jacques Trivulce, +traversa la place. Il regarda le Colosse, s'arrêta interdit, +le regarda de nouveau en abritant de sa main ses +yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens +de sa suite:</p> + +<p>—Qu'est-ce?</p> + +<p>—Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, +le capitaine Georges Cocqueburne a autorisé +les arbalétriers, de sa propre initiative....</p> + +<p>—Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, +l'œuvre de Léonard de Vinci, qui sert de cible aux +arbalétriers gascons!</p> + +<p>Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit +au collet un frondeur picard, le roula à terre et +éclata en jurons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span> +Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les +veines de son cou se gonflaient.</p> + +<p>—Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et +tremblant, monseigneur, nous ne savions pas... Le +capitaine Cocqueburne...</p> + +<p>—Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous +montrerai le capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai +tous...</p> + +<p>L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait +frappé, mais au même instant, Léonard de sa main +gauche saisit son poignet avec une force telle que le +gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en vain +de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda +Léonard avec étonnement.</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda-t-il.</p> + +<p>—Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.</p> + +<p>—Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.</p> + +<p>Mais ayant rencontré le regard clair et doux de +l'artiste, il se tut.</p> + +<p>—Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. +Lâche ma main. Tu as tordu mon gantelet... +Quelle force! Tu es hardi, mon ami...</p> + +<p>—Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez +pas, pardonnez-leur, murmura l'artiste respectueusement.</p> + +<p>Le maréchal le contempla encore plus attentivement, +sourit et secoua la tête:</p> + +<p>—Original! Ils ont détruit ta plus belle œuvre et +tu sollicites leur pardon?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span> +—Excellence, si vous les pendez tous, quel profit +en aurais-je et cela reconstituera-t-il mon œuvre? Ils +ne savent pas ce qu'ils font.</p> + +<p>Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa +figure s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une +grande bonté.</p> + +<p>—Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas +une chose. Comment se fait-il que tu restais là et +regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, pourquoi ne t'es-tu +pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû justement +passer ici tout à l'heure?</p> + +<p>Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant +tel un coupable:</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le +sire de La Trémoïlle.</p> + +<p>—Dommage, conclut le vieillard en regardant la +ruine. J'aurais donné cent de mes meilleurs soldats +pour ton Colosse...</p> + +<p>En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante +loggia Bramante où avait eu lieu sa dernière +entrevue avec Ludovic, Léonard vit des pages et des palefreniers +français qui s'amusaient à chasser les cygnes +apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient +à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par +de hauts murs, les oiseaux se débattaient épouvantés. +Parmi le duvet et les plumes blanches, sur le fond noir +de l'eau, nageaient en se balançant des corps ensanglantés. +Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu, +poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies +comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span> +Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait +qu'il était pareil à ce cygne.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII +entra à Milan par la porte Ticinese. Dans sa suite +figurait César Borgia, duc de Valentino, fils du pape. +Durant le parcours de la cathédrale au palais, les +anges de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.</p> + +<p>Depuis le jour de la destruction du Colosse, +Léonard ne s'était pas remis à son travail de la machine +volante. Astro achevait seul l'appareil. L'artiste n'avait +pas le courage de lui dire que ces ailes, encore, ne +pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le +forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à +autre, furtivement, il fixait sur lui son œil unique +plein de reproche et de démence.</p> + +<p>Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut +chez Léonard apportant la nouvelle que le roi le demandait +au palais. L'artiste s'y rendit à contre-cœur. +Inquiet de la disposition des ailes, il craignait qu'Astro, +ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît +quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les +salles si mémorables du palais Rechetto, Louis XII +recevait les doyens et les syndics de Milan.</p> + +<p>L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. +<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span> +Sa personne n'exprimait rien de royal: un corps +malingre et faible, des épaules étroites, une poitrine +rentrée, un visage vilainement ridé, souffreteux, mais +non anobli par la souffrance; plat, empreint de vertu +bourgeoise.</p> + +<p>Sur la plus haute marche du trône se tenait un +jeune homme de vingt ans, simplement vêtu de noir, +sans ornements, sauf quelques perles sur les revers du +béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de +l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et +longs, une barbiche rousse, une pâleur mate et des +yeux bleu-noir, intelligents et affables.</p> + +<p>—Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, +quel est ce jeune seigneur?</p> + +<p>—Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, +duc de Valentino.</p> + +<p>Léonard avait entendu parler des crimes de César. +Bien qu'il n'y eût pas de preuves certaines, personne +ne doutait qu'il n'eût tué son frère Giovanni Borgia, +ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la pourpre +cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de +l'Église romaine. On insinuait aussi que la véritable +cause de ce fratricide résidait dans la rivalité des deux +frères, non seulement pour les faveurs paternelles, +mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils nourrissaient +tous deux pour leur sœur, la belle madonna Lucrezia.</p> + +<p>—C'est impossible, songeait Léonard en observant +le visage calme du duc de Valentino, ses yeux +purs et naïfs.</p> + +<p>César sentit probablement peser sur lui le regard +<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span> +scrutateur de Léonard; il tourna la tête de son côté, +puis, se penchant vers un vieillard à long vêtement +sombre qui se tenait près de lui, son secrétaire, il lui +parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque le +vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un +étrange et insaisissable sourire glissa sur les lèvres du +duc de Valentino. Et, au même instant, Léonard eut +cette impression:</p> + +<p>«Oui, tout est possible, il est capable de choses +pires encore que celles qu'on raconte.»</p> + +<p>Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, +s'approcha du trône, s'agenouilla et tendit au roi un +placet. Louis XII par mégarde laissa choir le rouleau +de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais +César d'un mouvement souple et vif le prévint, releva +le parchemin et le tendit au roi avec un salut.</p> + +<p>—Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un +dans le groupe des seigneurs français. Est-il assez +heureux de se montrer!</p> + +<p>—Vous le dites, messer, approuva un autre. Le +fils du pape remplit admirablement l'emploi de varlet. +Si vous le voyiez, le matin, lorsque le roi s'habille, +comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On +l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!</p> + +<p>L'artiste avait remarqué le mouvement servile de +César, mais il lui avait semblé plutôt terrible que vil, +une caresse traîtresse d'animal rapace.</p> + +<p>Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de +son compagnon et voyant que Léonard avec sa timidité +habituelle resterait toute la journée perdu dans la +<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span> +foule, sans trouver l'occasion d'attirer sur lui l'attention +du roi, le saisit par la main et, courbé jusqu'à la +contorsion, avec un long sifflement énumérant les +qualités—<i>stupendissimo</i>, <i>prestantissimo</i>, <i>invicissimo</i>—présenta +l'artiste au roi.</p> + +<p>Louis XII parla de la <i>Sainte-Cène</i>. Il loua l'interprétation +des apôtres, mais s'extasia surtout sur la +perspective du plafond. Fra Luca s'attendait à chaque +instant que Sa Majesté prierait Léonard d'entrer à son +service; mais un page entra et remit au roi une lettre +de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, +sa bien-aimée Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son +heureuse délivrance. Les seigneurs s'avancèrent, présentèrent +leurs hommages et leurs compliments, éloignant +du trône Léonard et Paccioli. Le roi les regarda, +voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; +il invita aimablement les dames à vider une coupe à la +santé de l'accouchée et passa dans une autre salle.</p> + +<p>Paccioli voulut entraîner son ami.</p> + +<p>—Vite! vite!</p> + +<p>—Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. +Je vous remercie de vos peines. Mais je ne me rappellerai +pas au souvenir du roi. En ce moment Sa Majesté +pense à tout autre chose.</p> + +<p>Il quitta le palais.</p> + +<p>Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le +secrétaire de César Borgia, messer Agapito, qui lui +proposa au nom du duc, la place d'ingénieur ducal, le +même poste que Léonard occupait à la cour de Ludovic +le More.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span> +L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.</p> + +<p>En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement +et pressa le pas. Giovanni, Marco, Salaino et +Cesare portaient, probablement à défaut de civière, +sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de la +nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron +Astro de Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, +le visage livide. Ce que le maître craignait, +était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer les +ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était +tombé et se serait tué immanquablement si l'une des +ailes ne s'était accrochée à une branche d'arbre. +Léonard aida à rentrer le brancard improvisé, dans la +maison et lui-même déposa avec précaution le blessé +sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour +examiner ses plaies, Astro reprit connaissance et murmura +en fixant sur Léonard un regard suppliant:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, maître!</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Dans les premiers jours de novembre, après de +splendides fêtes données en l'honneur de sa fille nouveau-née, +Louis XII, après avoir reçu le serment des +Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le +maréchal Trivulce, repartit pour la France.</p> + +<p>La tranquillité était rétablie dans la ville, mais +<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span> +en apparence seulement: le peuple détestait Trivulce +pour sa violence et sa ruse. Les partisans de Ludovic +soulevaient la populace, répandaient des lettres +anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le +fuyard de leurs moqueries et de leurs injures, maintenant +songeaient à lui comme au meilleur des souverains.</p> + +<p>Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit, +près des portes Ticinese, les baraquements des +percepteurs d'impôts français. Le même jour, à la +villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa +d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle +l'avait frappé d'un coup de balai en plein visage. Le +soldat la menaça de sa hache. Aux cris de sa fille, le +père accourut armé d'un bâton. Le Français tua le +vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les +Français massacrèrent les habitants et réduisirent la +commune en cendres. A Milan, cette nouvelle produisit +l'effet d'une étincelle dans un amas de poudre. Le +peuple envahit les places, les rues, les marchés en +criant furieusement:</p> + +<p>—A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux +Français! Vive le More!</p> + +<p>Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se +défendre contre une population de trois cent mille âmes. +Ayant fait établir les canons sur les tours, les gueules +dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au premier +signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de +conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua +dans l'hôtel de ville et l'eût mis à mort si n'était +<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span> +arrivé à son secours un détachement de mercenaires +suisses commandés par le seigneur de Coursinges.</p> + +<p>Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les +vols, la mise à la question des Français qui tombaient +entre les mains des révoltés et des citoyens soupçonnés +de sympathiser avec les conquérants.</p> + +<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> février, Trivulce quitta secrètement +le fort, le laissant sous la garde des capitaines +D'Espy et Codebecquart. Cette même nuit, Ludovic, +revenu de Germanie, était acclamé par les habitants de +Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un +libérateur.</p> + +<p>Léonard, durant les derniers jours de la révolte, +craignant le feu intermittent des canons qui avaient +détruit plusieurs maisons voisines, s'était installé dans +ses caves. Il avait passé adroitement par des conduits de +chauffage et avait installé plusieurs chambres. Comme +dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui +était précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, +les livres, les appareils scientifiques.</p> + +<p>A ce moment, il se décidait à entrer au service de +César Borgia. Mais avant de se rendre en Romagne, +où, d'après le contrat convenu avec messer Agapito, +il devait arriver pour l'été de 1500, il avait l'intention +de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo +Melzi, afin d'attendre la fin de la guerre et de la +révolte, dans sa solitaire villa Vaprio, près de Milan.</p> + +<p>Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra +Luca Paccioli vint chez l'artiste et déclara que le +palais était inondé: le milanais Luigi da Porto, au +<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span> +service des Français, avait passé au camp des révoltés +et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux +qui alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté, +détruit le moulin du parc Rocchetto, pénétré dans les +caves où étaient amoncelés la poudre, l'huile, le pain, +le vin et autres fournitures; si bien que si les Français, +à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de +ces provisions, la faim les aurait forcés à se rendre—ce +sur quoi comptait messer Luigi. Au moment de +l'inondation, les canaux voisins de ceux du fort avaient +débordé dans la partie basse des portes Vercelli et +recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle +Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes +au sujet de la <i>Sainte-Cène</i> et proposa à Léonard +d'aller voir avec lui si le tableau n'avait subi aucun +dégât.</p> + +<p>Avec une indifférence feinte, Léonard répondit +qu'il n'en avait guère le temps en ce moment et que +la <i>Sainte-Cène</i> n'avait pu être atteinte, car elle était +placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne pouvait +lui avoir occasionné aucun tort.</p> + +<p>Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au +couvent.</p> + +<p>En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet +de brique, de larges plaques, restes de l'inondation. +Cela sentait l'humidité. Un moine lui dit que l'eau +avait monté à un quart de coudée.</p> + +<p>Léonard s'approcha du mur de la <i>Sainte-Cène</i>.</p> + +<p>Les couleurs paraissaient nettes.</p> + +<p>Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme +<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span> +dans les peintures à la fresque, mais huileuses, elles +étaient de l'invention de l'artiste. Il avait aussi préparé +le mur d'une façon spéciale, avec une première +couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre +et de l'huile d'olive, et une seconde couche de mastic, +de résine et de plâtre. Des maîtres compétents avaient +prédit le peu de solidité des couleurs à l'huile sur +un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant +naturel vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter +attention aux conseils. Il n'aimait pas la peinture à +l'eau parce que ce travail exigeait de la promptitude +et de la résolution, qualités qui lui étaient étrangères. +Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses corrections, +ses continuels atermoiements, ne pouvaient +s'accommoder que de la peinture à l'huile.</p> + +<p>Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant +la surface du tableau. Tout à coup, dans le +coin gauche, en bas, sous la nappe, aux pieds de +l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la +floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité.</p> + +<p>Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement +encore son examen.</p> + +<p>Par suite de l'humidité, la première couche de glaise +s'était boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles +à l'œil nu, des crevasses par lesquelles +suintait le salpêtre.</p> + +<p>Le destinée de la <i>Sainte-Cène</i> était résolue. Les couleurs +pouvaient se conserver encore pendant cinquante +ans, mais la terrible vérité ne supportait aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span> +doute: la plus belle œuvre de Vinci était condamnée +à périr.</p> + +<p>Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une +dernière fois le Christ et, comme s'il venait de le voir +seulement, il comprit combien cette œuvre lui était +chère.</p> + +<p>Avec la perte du Colosse et de la <i>Sainte-Cène</i>, les +derniers liens qui l'attachaient aux humains se trouvaient +rompus. Sa solitude devenait maintenant de +plus en plus désespérée.</p> + +<p>La poussière du Colosse avait été dissipée par le +vent; sur le mur où se trouvait le Christ, la moisissure +couvrirait les couleurs écaillées, et tout ce qui était +sa vie disparaîtrait comme une ombre.</p> + +<p>Il revint à la maison, descendit dans les caves et +passant dans la chambre d'Astro, s'y arrêta un instant. +Beltraffio mettait au malade des compresses d'eau +froide.</p> + +<p>—Encore la fièvre? demanda le maître.</p> + +<p>—Oui, il délire.</p> + +<p>Léonard se pencha pour examiner le pansement et +écouter les paroles hachées du blessé.</p> + +<p>—Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. +Pourvu que les ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où +viens-tu? Quel est ton nom? La Mécanique? Je n'ai +jamais entendu dire que le diable se soit nommé +Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, +laisse-moi. Il m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux +pas... Attends... laisse-moi respirer...</p> + +<p>Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri +<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span> +d'horreur s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il +tombait. Puis de nouveau il se reprit à parler avec +volubilité:</p> + +<p>—Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma +faute. Il disait que les ailes n'étaient pas prêtes. C'est +fini... J'ai déshonoré mon maître... Entendez-vous? +Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus petit et du +plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable +l'emmena à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant, +et il le mit sur le toit du Temple et il lui dit: «Si +tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à terre.» Car +il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils +te porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent +aucune pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a +répondu au démon Mécanique! Tu ne te souviens pas, +Giovanni?</p> + +<p>Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, +mais Beltraffio crut qu'il délirait.</p> + +<p>—Tu ne te souviens pas? insistait le malade.</p> + +<p>Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset +du quatrième Évangile de Lucas:</p> + +<p>—Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente +pas ton Seigneur Dieu!»</p> + +<p>—Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro.</p> + +<p>Puis le délire le reprit.</p> + +<p>—Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de +soleil. Et il ne faut pas d'ailes. Oh! si le maître savait +combien il est bon et doux de tomber dans le ciel!</p> + +<p>Léonard le regardait et songeait:</p> + +<p>«A cause de moi, il est perdu à cause de moi! +<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span> +Je l'ai tenté, je lui ai porté malheur comme à Giovanni!»</p> + +<p>Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le +malade se calma peu à peu et s'assoupit.</p> + +<p>Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle +et se plongea dans des calculs.</p> + +<p>Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction +des ailes, il étudiait le vent, les couches d'air, +d'après le mouvement des vagues et le cours de +l'eau.</p> + +<p>«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans +une eau tranquille à une certaine distance l'une de +l'autre—écrivait-il dans son journal—sur la surface +se formeront deux cercles séparés. Je me demande: +Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre +l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il +ou bien les coups des vagues se répercuteront-ils +sur les points de contact à angles égaux?»</p> + +<p>La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce +problème de mécanique, le charmait à un point tel, +qu'il inscrivit en marge:</p> + +<p>«<i>Questo e bellissimo, questo e sottile!</i> Quelle +superbe et fine question!»</p> + +<p>«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il. +Les cercles se traversent sans se mélanger, +conservant les points où les pierres sont tombées.»</p> + +<p>Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la +mathématique approuvait la nécessité naturelle de la +mécanique.</p> + +<p>Les heures succédaient aux heures. Le soir vint.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span> +Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard +se remit de nouveau au travail.</p> + +<p>Il pressentait qu'il touchait presque à une grande +découverte.</p> + +<p>«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse +les tiges de blé, comme elles ondulent l'une après +l'autre, tandis que les épis en s'inclinant restent immobiles. +Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces rides +produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par +le vent, sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce +dont tu peux te convaincre en jetant une paille sur les +cercles des vagues et observant qu'elle se balance +sans bouger.»</p> + +<p>L'expérience de la paille le fit songer à une autre +pareille, qu'il avait déjà pratiquée, en étudiant la +transmission du son. Tournant quelques pages, Léonard +lut:</p> + +<p>«Au coup d'une cloche répond faiblement une +autre cloche; la corde vibrant sur le luth fait vibrer +la même corde sur un luth voisin et si tu poses une +paille sur cette corde, tu la verras trembler.»</p> + +<p>Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation +entre ces deux phénomènes distincts.</p> + +<p>Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une +pensée traversa son esprit:</p> + +<p>«La même loi mécanique ici et là! Comme les +vagues de l'eau, les ondes sonores se séparent dans +l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant le point +de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant +le reflet du son, le reflet du jour dans une glace est +<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span> +l'écho de la lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta +justice, Premier Moteur: l'angle d'incidence est égal +à l'angle de réflexion!»</p> + +<p>Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait +que cette fois encore il regardait dans l'abîme où +personne encore n'avait osé regarder. Il savait que cette +découverte, si elle était prouvée par l'expérience, était +une des plus importantes depuis Archimède.</p> + +<p>Deux mois auparavant, il avait reçu de messer +Guido Berardi une lettre qui lui annonçait que Vasco de +Gama avait, en contournant le cap de Bonne-Espérance, +découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard +l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire +qu'il avait fait une plus grande découverte que Colomb +et Vasco de Gama, qu'il avait vu de plus lointains +mystères du nouveau ciel et de la nouvelle terre.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste +écouta et d'un coup se souvint de toutes ses désillusions, +l'imbécile destruction du Colosse, la perte de +la <i>Sainte-Cène</i>, la bête et terrible chute d'Astro.</p> + +<p>«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait +destinée à périr, sans gloire, comme tout ce que je +fais? Personne n'entendra-t-il jamais ma voix et serai-je +éternellement seul comme maintenant, dans l'obscurité, +sous terre, avec le rêve des ailes?»</p> + +<p>Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie.</p> + +<p>—Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité, +dans le silence, dans l'oubli! Que personne n'en sache +jamais rien. Je sais!</p> + +<p>Un tel sentiment de force et de victoire emplit son +<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span> +cœur qu'il lui sembla que ces ailes qui étaient le rêve +de sa vie existaient déjà et le soulevaient vers le ciel.</p> + +<p>Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut +voir le ciel et l'espace.</p> + +<p>Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de +la cathédrale.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus +des toits des maisons se projetaient les lueurs pourpres +des incendies. Plus on avançait vers le centre de la +ville, la place Broletto, plus la foule devenait compacte. +Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, tantôt +par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages +convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la +commune de Milan, les arquebuses, les mousquetons, +les lances, les faux, les fourches. Telles des fourmis, +les gens s'agitaient, aidant des bœufs à traîner une +vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. +Les mercenaires français enfermés dans le fort +mitraillaient les rues de Milan. Ils se vantaient, avant +de se rendre, de détruire la ville entière. Et à tous +ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:</p> + +<p>«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».</p> + +<p>Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve +stupide et effrayant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span> +Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait +un tambour picard, un gamin de seize ans. Il se tenait +sur l'échelle appuyée contre le mur. Le gai brodeur +Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui avait +passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude +sur la tête et avec une solennité bouffonne:</p> + +<p>Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au +nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!</p> + +<p>—<i>Amen!</i> répondit la foule.</p> + +<p>Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il +clignait des yeux comme les enfants prêts à pleurer, +se tortillait et remuant le cou, tâchait d'arranger la +corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses lèvres. +Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait +de sa torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage +étonné et blême, essaya de demander quelque chose. +Mais la foule hurla. Le gamin eut un geste résigné, +sortit de dessous sa veste une croix d'argent, l'embrassa +et se signa rapidement.</p> + +<p>Mascarello le poussa en criant gaiement:</p> + +<p>—Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous +comment les Français dansent la gaillarde!</p> + +<p>Au rire général, le corps de l'adolescent se balança +secoué par les derniers frissons.</p> + +<p>Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille +vêtue de haillons qui, se tenant devant une masure +détruite par les bombes, tendait les bras et suppliait:</p> + +<p>—Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi +pleures-tu?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span> +—Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son +lit... le parquet s'est effondré... Peut-être vit-il +encore... Aidez-moi!</p> + +<p>Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur +le toit de la maisonnette. Les poutres craquèrent. +Un nuage de poussière monta. La masure s'abattit et +la femme se tut.</p> + +<p>Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la +loggia Osii, un étudiant de l'Université de Pavie, +monté sur un banc, déclamait sur la grandeur du +peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute +des tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.</p> + +<p>—Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, +citoyens, mourons pour la liberté! Trempons +le glaive de Némésis dans le sang des tyrans! Vive +la république!</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des +voix. Nous savons quelle liberté vous courtisez, traîtres, +espions des Français! Au diable la république! Vive +le duc! A mort le traître!</p> + +<p>Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en +citant des exemples classiques de Cicéron, Tacite et +Tite-Live, on l'arracha de son banc, on le piétina:</p> + +<p>—Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! +Allons, frappez-le! Tu ne nous tromperas pas. Tu te +souviendras de ce qu'il en coûte d'ameuter le peuple +contre le duc légitime!</p> + +<p>Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et +les tourelles de la cathédrale, pareilles à des stalactites +<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span> +dans le double reflet bleu de la lune et rouge +des incendies.</p> + +<p>Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui +ressemblait à un tas de corps amoncelés, s'élevaient +des plaintes.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier +à visage effrayé, bon et triste.</p> + +<p>—Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On +dit que c'est un espion des Français, le vicaire Giacomo +Crotto. On prétend qu'il a donné au peuple +des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. +Le premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. +C'est terrible vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié +de nous!</p> + +<p>De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait +comme un trophée une tête ensanglantée piquée +sur une longue perche.</p> + +<p>Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait +et hurlait en désignant la tête:</p> + +<p>—Mort aux traîtres!</p> + +<p>Le vieil ouvrier se signa et murmura:</p> + +<p>—<i>A furore populi libera nos, Domine!</i> De la +fureur du peuple, délivre-nous, Seigneur!</p> + +<p>Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements +de tambour, le crépitement des arquebuses +et les cris des soldats allant à l'assaut. Au même +instant, des bastions du fort, un coup semblable au +tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde +des français, «Margot la Folle», qui crachait +ses boulets.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span> +L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme +s'élança vers le ciel. La place s'illumina d'une lumière +rouge qui ternit le clair de lune.</p> + +<p>Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, +s'agitaient, pénétrés d'effroi.</p> + +<p>Léonard regardait ces fantômes humains.</p> + +<p>Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, +dans la pourpre du feu, dans les cris de la foule, +dans l'écho du tocsin, dans le crépitement des canons, +il s'imaginait les calmes ondes des sons et de la +lumière qui, se balançant majestueusement comme +les rides de l'eau formées par la tombée d'une pierre, +se dispersaient dans l'air, s'entrecroisaient sans se mêler, +et gardaient pour point de repère leur point de départ. +Et une grande joie emplissait son cœur à l'idée que +les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre +cette harmonie des infinies et invisibles ondes, qui +planaient au-dessus de tout, telle la volonté unique +du Créateur, la loi mécanique, la loi de la justesse—l'angle +d'incidence égal à l'angle de la réflexion. +Les paroles qu'il avait inscrites dans son journal et +que si souvent il avait répétées, sonnaient à nouveau +à ses oreilles: «<i>O mirabile giustizia di te, Primo Motore!</i> +O miraculeuse est ta justice, Premier Moteur! +Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. +O divine nécessité, tu forces toutes les conséquences +à découler par la voie la plus rapide de leur +cause.»</p> + +<p>Au milieu de la foule démente du peuple, dans le +cœur de l'artiste régnait l'éternel calme de la contemplation, +<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span> +pareil au rayon immuable de la lune, +dominant les lueurs d'incendie.</p> + +<p>Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More +entra dans Milan par la Porta Nuova.</p> + +<p>La veille Léonard était parti à la villa Melzi à +Vaprio.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de +Sforza.</p> + +<p>Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait +quitté la cour, s'était installé dans sa villa solitaire, +au pied des Alpes, à cinq heures de route de Milan, +et s'y prit à y vivre en philosophe, loin des vanités +du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant +à la musique et aux sciences occultes dont il +était grand amateur, ce qui faisait dire que messer Girolamo +s'occupait de magie noire pour évoquer l'âme de +sa femme défunte.</p> + +<p>L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli +souvent venaient le voir et passaient des nuits entières +à discuter les secrets des idées platoniciennes et +les lois de Pythagore. Mais le plus grand plaisir du +maître était les visites de Léonard.</p> + +<p>Comme il travaillait au percement du canal Martésien, +l'artiste se trouvait souvent dans ces parages et la +situation de la splendide villa lui plaisait. Vaprio se +<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span> +trouve sur la rive gauche de la rivière Adda. Là, le +cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes. +Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes +froides, vertes, tumultueuses, indomptables; et à côté +d'elle le canal calme, lisse comme un miroir, glisse +entre des berges égales. Cette opposition paraissait à +l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne +pouvait décider ce qui était plus beau de la création +du cerveau humain et de la volonté humaine, sa +propre création, le canal, ou bien de sa sœur sauvage, +l'Adda furieuse? Son cœur comprenait également ces +deux courants. Du haut de la dernière terrasse du +jardin on découvrait la verte vallée de la Lombardie, +Bergame, Trevilio, Crémone et Brescia. En été, le +parfum des foins embaumait ces prés à perte de +vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient +jusqu'à leurs cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient +les poires, les pommes, les cerises, et toute la +vallée semblait un énorme jardin.</p> + +<p>Au nord se détachaient les noires montagnes de +Côme; au-dessus, s'élevaient en demi-cercle les premiers +contreforts des Alpes, et encore plus haut, dans +les nuages, scintillaient les cimes neigeuses, roses et +dorées.</p> + +<p>En même temps que lui se trouvaient à la villa +fra Luca Paccioli et l'alchimiste Sacrobosco, dont +la maison avait été détruite par les Français. Léonard +les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il devint +vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span> +Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps +évité. Mais une fois, comme il entrait dans la chambre +de Léonard pour exécuter une commission de son +père, il vit les verres multicolores dont se servait l'artiste +pour étudier les teintes complémentaires. Léonard +lui proposa de regarder au travers. L'amusement +plut à l'enfant. Les objets connus prenaient un aspect +féerique, sombre, radieux, agressif ou tendre, selon +que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu, +rouge, violet ou vert. De même, une autre invention +de Léonard le captiva: la chambre obscure. Lorsque +sur une feuille de papier blanc apparaissaient les +tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir tourner +les roues du moulin, tourbillonner une bande de +choucas au-dessus du clocher de l'église, ou le petit +âne gris Peppo marcher sur la route, Francesco, ravi, +battait des mains.</p> + +<p>A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; +la grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique +l'ennuyait. Mais la science de Léonard était tout autre. +Elle semblait à l'enfant intéressante comme une fable. +Les appareils de mécanique, d'optique, d'acoustique, +l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au +soir, il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. +Avec les hommes l'artiste était dissimulé, car il savait +que le moindre mot imprudent pouvait lui attirer un +soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il parlait de +tout avec confiance et simplicité. Non seulement il +apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien +des choses. Et se souvenant de la parole du Christ: +<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span> +«En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne +devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer +dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni +dans le royaume de la science.»</p> + +<p>A ce moment, il écrivait son <i>Traité des Étoiles</i>.</p> + +<p>Durant les nuits de mars, lorsque la première +haleine du printemps soufflait dans l'air froid encore, +il se tenait sur le toit de la maison avec Francesco, +observait les étoiles, dessinait les taches de la lune +pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient +pas de contours.</p> + +<p>A travers un trou fait dans une feuille de papier à +l'aide d'une aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles +privées de rayons, pareilles à des petites boules +claires.</p> + +<p>—Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, +cent fois, mille fois plus grands que le nôtre. Aux +habitants des autres planètes, la terre apparaît semblable +à ces étoiles.</p> + +<p>—Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait +Francesco.</p> + +<p>—D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne +voyons pas.</p> + +<p>—Et derrière?</p> + +<p>—D'autres encore.</p> + +<p>—Et à la fin, tout à fait à la fin?</p> + +<p>—Il n'y a pas de fin, pas de limites.</p> + +<p>—Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont +la main trembla dans celle de Léonard. Où donc +alors, messer Leonardo, où donc est le paradis, les +<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span> +anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur +son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?</p> + +<p>Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, +dans tous les grains de sable, dans tous les soleils, +dans toutes les étoiles, mais il eut pitié de la foi enfantine +et se tut.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Dans les derniers jours de mars, des nouvelles +inquiétantes parvinrent à la villa Melzi. L'armée de +Louis XII, sous le commandement du sire de La +Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic +le More, qui craignait une trahison chez ses soldats, +refusait la bataille, et, poursuivi par de sombres +pressentiments, devenait plus peureux qu'une femme. +Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient +comme un faible écho à la villa de Vaprio.</p> + +<p>Sans songer ni au roi de France, ni au duc, +Léonard et Francesco rôdaient dans les bois; parfois +même ils escaladaient les montagnes escarpées. Là, +Léonard louait des ouvriers et faisait faire des +fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons +et les plantes fossiles.</p> + +<p>Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils +s'assirent sous un vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. +Dans les derniers rayons du soleil couchant, +<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span> +ressortaient pimpantes les maisons blanches de Bergamo. +Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement +dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, +montait un petit nuage de fumée.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda Francesco.</p> + +<p>—Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une +bataille. Tiens, vois-tu les feux? On dirait un tir de +canons. Peut-être est-ce un combat entre les Français +et les nôtres?</p> + +<p>Les derniers temps ces escarmouches se répétaient +fréquemment dans la plaine lombarde.</p> + +<p>Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent +le nuage. Puis ils se prirent à examiner +le résultat des dernières fouilles. Le maître prit dans +ses mains un os très long, tranchant et effilé comme +une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.</p> + +<p>—Combien de peuples, murmura Léonard pensif +avec un doux sourire, combien de rois ont disparu +depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches! +Que de milliers d'années ont passé sur le monde, +quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il +restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le +temps!</p> + +<p>Il étendit la main vers la plaine.</p> + +<p>—Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis +le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe, +de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins +étaient des îles et là où planent maintenant les +oiseaux, nageaient des poissons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">464</a></span> +Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits +feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant, +qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu, +que des hommes s'entretuaient.</p> + +<p>Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant +du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les +poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi +profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.</p> + +<p>Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient +la même chose: «N'était-il pas indifférent qui +vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards +les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique, +la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes +des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose +et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage +de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule, +parmi l'éternelle clarté de la nature?»</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Non loin du village de Mandello, au pied du mont +Campione, existait une mine de fer. Les habitants des +environs racontaient que plusieurs années auparavant, +une avalanche y avait enterré un nombre considérable +d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se +risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le +<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span> +gouffre roulait avec un bruit continu, ce précipice +n'ayant pas de fond.</p> + +<p>Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il +décida d'explorer la mine abandonnée. Mais les villageois +qui supposaient qu'une force impure y résidait, +refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur +s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin +souterrain, avec ses marches rongées et glissantes, descendait +vers le lac et conduisait vers la mine. Le +guide qui tenait une lanterne marchait en avant. Léonard +portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, +en dépit des supplications de son père et des +refus du maître, avait voulu l'accompagner. Le chemin +devenait de plus en plus étroit et raide. Ils avaient +compté déjà deux cents marches et ne pouvaient prévoir +encore le but.</p> + +<p>Du fond montait une atmosphère suffocante.</p> + +<p>Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le +son, regardait les pierres, les couches différentes, les +taches brillantes du granit.</p> + +<p>—Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, +en sentant Francesco se serrer contre lui.</p> + +<p>—Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.</p> + +<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:</p> + +<p>—Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez +bientôt partir?</p> + +<p>—Oui, Francesco.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span> +—Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...</p> + +<p>—C'est loin?</p> + +<p>—A quelques jours d'ici.</p> + +<p>—A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous +ne nous verrons plus?</p> + +<p>—Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès +qu'il me sera possible.</p> + +<p>Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de +tendresse, entourant le cou de Léonard de ses deux +bras et se serrant contre lui, il murmura:</p> + +<p>—Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi +avec vous!</p> + +<p>—Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la +guerre là-bas.</p> + +<p>—Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains +rien... Je serai votre servant, je brosserai vos effets, +je balaierai les chambres, je soignerai les chevaux; et +puis je connais les coquillages et je sais reproduire +les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le faisais +très bien. Je ferai tout comme un homme, tout +ce que vous m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, +messer Leonardo, ne m'abandonnez pas...</p> + +<p>—Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il +te laisserait partir?</p> + +<p>—Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne +refusera pas si je pleure... Et s'il refuse je m'en +irai en cachette... Dites-moi seulement que oui...</p> + +<p>—Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. +Il est vieux, malade, malheureux et tu le plains...</p> + +<p>—Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! +<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span> +messer Leonardo, vous ne savez pas... vous croyez que +je suis trop petit, un gamin. Et je sais tout. Ma tante +Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître d'école +dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je +peux perdre mon âme avec vous. Et tous ils vous +craignent. Et moi je ne vous crains pas, parce que +vous êtes le meilleur de tous et que je veux toujours +rester près de vous!</p> + +<p>Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de +l'enfant.</p> + +<p>Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les +coins de ses lèvres s'abaissèrent et il murmura:</p> + +<p>—Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez +pas me prendre avec vous. Vous ne m'aimez pas... +Tandis que moi... moi...</p> + +<p>Il sanglota éperdument.</p> + +<p>—Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas +honte? Écoute ce que je vais te dire. Quand tu seras +grand, je te prendrai comme élève et nous vivrons +ensemble et nous ne nous quitterons jamais.</p> + +<p>Francesco leva les yeux sur lui.</p> + +<p>—C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me +consoler et après vous oublierez.</p> + +<p>—Non, je te le promets, Francesco.</p> + +<p>—Dans combien d'années?</p> + +<p>—Quand tu auras atteint la quinzième année, +dans huit ans...</p> + +<p>—Huit. Et nous ne nous quitterons plus?</p> + +<p>—Jusqu'à la mort.</p> + +<p>—C'est bien. Dans huit ans?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span> +—Oui, sois tranquille.</p> + +<p>Francesco eut un sourire heureux et—caresse qui +lui était particulière—frotta sa joue contre le visage +du maître.</p> + +<p>—Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! +Un jour, j'ai rêvé que je descendais dans l'obscurité +de longs, longs escaliers, comme maintenant et il me +semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un me +portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais +je savais que c'était maman. Je ne me souviens pas +d'elle. J'étais trop petit quand elle est morte. Et voilà +mon rêve qui se réalise. Seulement ce n'est plus +maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec +vous qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.</p> + +<p>Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.</p> + +<p>Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un +éclat mystérieux. Il tendit vers Léonard ses lèvres +rouges entr'ouvertes, confiantes, comme il l'aurait +réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui +sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute +son âme.</p> + +<p>Sentant le cœur de l'enfant battre contre son cœur, +d'un pas ferme, avec une infatigable curiosité, suivant +les lanternes vacillantes, le long du terrible escalier +de la mine, Léonard descendait toujours plus avant +dans les ténèbres souterraines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio +apprirent que l'armée française approchait.</p> + +<p>Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, +donnait Milan à piller à ses mercenaires. Tous ceux +qui le pouvaient, se réfugiaient dans les montagnes. Les +routes étaient encombrées de charrettes chargées de +mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La +nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine +les «coqs rouges», les lueurs des incendies. De jour +en jour on attendait un combat sous les murs de +Novare, combat qui devait décider du sort de la +Lombardie.</p> + +<p>Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les +dernières nouvelles.</p> + +<p>La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, +lorsque le duc sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, +rangeait ses troupes, sa principale force, les +mercenaires suisses achetés par le maréchal Trivulce, +refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc +les supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, +en cas de victoire, de leur donner une partie de ses +biens. Ils restèrent inflexibles. Le More s'habilla en +moine et voulut fuir. Mais un Suisse de Lucerne, +nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se +<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span> +saisit du duc et on l'amena au maréchal, qui versa +aux Suisses trente mille ducats—les trente deniers +de Judas.</p> + +<p>Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de +conduire le prisonnier en France. Celui qui, selon +l'expression des poètes de cour, «le premier après +Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une +charrette, dans une cage, comme une bête fauve. +Comme faveur spéciale, le duc pria ses geôliers de lui +permettre d'emporter la <i>Divine Comédie</i> du Dante, +<i>per studiare</i>, pour l'étudier, disait-il.</p> + +<p>Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. +Les Français pillaient de concert avec les +lansquenets et les Vénitiens. Des bandes rôdaient autour +de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la +tante Bonne partirent pour Chiavenna.</p> + +<p>C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa +Melzi. Selon son habitude, il notait dans son journal +tout ce qu'il avait vu et entendu de curieux durant la +journée:</p> + +<p>«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il +cette nuit-là, et les ailes larges, il les soulève +de façon que le vent s'y engouffre. Je l'ai observé +sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à +droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril +1500.»</p> + +<p>Au-dessous, sur la même page:</p> + +<p>«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa +liberté, et tout ce qu'il a entrepris s'est terminé par +le néant.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span> +Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme +avec lequel il avait vécu seize ans, la déchéance de +l'illustre maison des Sforza, étaient pour lui moins +importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de +proie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="center"><b>LES AILES SERONT</b></p> + +<p class="center"><b>1500</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Le grand Oiseau prendra son +vol—l'homme sur le dos de son +grand Cygne—emplissant le monde +de consternation, emplissant les livres +de son nom immortel. Gloire au nid +où Il est né!</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la +ville d'Empoli, sur le versant sud du mont Albano, se +trouvait le village de Vinci—lieu de naissance de +Léonard.</p> + +<p>Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait +désiré, avant son départ pour la Romagne, revoir son +<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span> +village où vivait son vieil oncle Francesco da Vinci, le +frère de son père, enrichi dans le commerce des soies. +Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste +voulait le voir et faire admettre dans sa maison +son élève le mécanicien Zoroastro de Peretola, non +remis encore de sa chute et menacé de rester infirme +pour le reste de sa vie. Léonard espérait que l'air +des montagnes, le calme de la campagne le guériraient +plus vite que des drogues.</p> + +<p>Monté sur une mule Léonard quitta Florence par +la porte d'Al Prato en suivant le cours de l'Arno. A +Empoli, il abandonna la grande route, et s'engagea dans +un chemin de traverse qui coupait les collines basses.</p> + +<p>La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, +voilé, se couchant dans le brouillard, annonçait le +vent du nord. L'horizon s'élargissait de chaque côté. +Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant +pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, +neutre, rappelant le Nord. La montée était lente +et continue. L'atmosphère plus légère. Léonard évita +San Ouzano, Calistri, Lucardi et la chapelle de San +Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se dissipèrent. +Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.</p> + +<p>Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village +de Vinci se découvrit. Les collines s'étaient transformées +en montagnes, la plaine en collines. Sur l'une +d'elles s'élevait un village compact. Sur le fond sombre +du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne +forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.</p> + +<p>Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, +<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span> +et suivit un étroit sentier entre les potagers. Une +branche d'églantier, par-dessus une clôture, frôla doucement +son visage, comme si elle l'eût embrassé +dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.</p> + +<p>Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, +ramassa une pierre et frappa. C'était la maison qui avait +appartenu à son aïeul Antonio da Vinci, maintenant +à son oncle Francesco et où Léonard avait passé son +enfance.</p> + +<p>Personne ne répondit. Dans le silence on entendait +le murmure du torrent au bas de la côte. En haut, +dans le village, les chiens éveillés aboyèrent. Dans la +cour, un chien, très vieux probablement, leur répondit.</p> + +<p>Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté +sortit. Il était dur d'oreille et longtemps ne put +comprendre qui était ce Léonard. Mais lorsqu'il le +reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la lanterne +et baisant les mains du maître que quarante ans +auparavant il avait porté dans ses bras, ne cessa de +répéter à travers ses larmes:</p> + +<p><i>O signore, signore, Leonardo mio!</i></p> + +<p>Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que +messer Francesco était absent pour deux jours. +Léonard décida de l'attendre, d'autant plus que le +lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro +et Giovanni Beltraffio.</p> + +<p>Le vieillard le conduisit dans la maison vide en +ce moment, car les enfants de Francesco vivaient à +Florence, il s'agita, appela sa petite fille, jolie blondinette +de seize ans, et lui commanda le souper; +<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span> +mais Léonard demanda simplement du vin, du pain +et de l'eau de la source réputée, qui coulait dans le +jardin de son oncle.</p> + +<p>Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait +comme son père et son grand-père, avec une simplicité +qui aurait pu paraître de la pauvreté pour un +homme habitué aux commodités de la ville.</p> + +<p>L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était +si familière et qui servait en même temps de salon et +de cuisine. Elle était meublée de quelques sièges disgracieux, +de bancs et de coffres en bois sculpté luisants +de vieillesse, de crédences supportant de lourds +pots d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; +aux solives enfumées du plafond pendaient de gros +paquets de plantes médicinales. La seule nouveauté +consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans +les croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, +ces fenêtres, comme dans toutes les maisons de paysans +toscans, étaient tendues de toile enduite de cire qui +interceptait la lumière. Dans les pièces du haut, les +croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.</p> + +<p>Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, +puis la petite lampe en terre à long col et à anse, +suspendue par une chaînette, et pareille à celles que +l'on retrouve dans les anciens tombeaux étrusques. +Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus +belle encore dans cette chambre à moitié dénudée.</p> + +<p>Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait +sur la table un pain sans levain plat comme une +galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre, +<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span> +un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta +par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi +rien n'était changé: au milieu de la chambre large +et basse, l'énorme lit carré, pouvant abriter toute une +famille et dans lequel la bonne grand'mère, monna +Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait +avec le petit Léonard. Maintenant cette couche +pieusement gardée avait échu par héritage à l'oncle +Francesco. Sur le mur comme autrefois pendaient un +crucifix, une image de la Madone, une coquille pour +l'eau bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une +feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une +prière latine.</p> + +<p>Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin +coupé d'eau dans une écuelle de bois sentant l'olivier, +et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces +pensées.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Il songeait à son père, le notaire florentin, messer +Pierro da Vinci, qu'il avait vu quelques jours auparavant, +dans sa belle maison, vieillard septuagénaire +plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux +blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un +homme aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent +amour, comme messer Pierro. Jadis le notaire +avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime. +<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span> +Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, +légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte +que le père ne fît une part dans l'héritage à l'aîné, +ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard. +Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était senti +étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, +témoigna une particulière tristesse au sujet des +bruits qui circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout +jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole, +vertueux et économe, il était commis à la corporation +des lainiers. A plusieurs reprises il amena, +devant son père, la conversation avec l'artiste sur la +religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de +l'humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et +au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa +composition.</p> + +<p>Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, +Léonard tira de sa poche ce livre écrit d'une fine écriture +de commerçant appliqué:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo +di ser Pierro da Vinci, fiorentino, mandata alla +Nanna, mia cogniata.</i></p> + +<p>(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de +messer Pierre de Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma +belle-sœur.)</p> +</div> + +<p>De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui +avait entouré les premières années de Léonard et +régnait dans la famille, transmis de génération en +génération.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span> +Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la +maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes +et dévots employés au service de la commune +florentine, comme l'était son père messer Pierro.</p> + +<p>Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, +dont la sagesse était en tous points semblable à +celle de son petit-fils Lorenzo.</p> + +<p>Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé—la +gloire, les honneurs, les charges de l'État ou de la +guerre—ni à la trop grande richesse, ni à la trop +haute science.</p> + +<p>«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, +voilà la voie la plus certaine.»</p> + +<p>Après une absence de trente ans, assis sous le toit +familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux +l'agonie des tisons dans les cendres, l'artiste songeait +que toute sa vie à lui n'avait été qu'une longue infraction +à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, selon +son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait +trancher de ses ciseaux de fer.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans +éveiller le jardinier et traversant le pauvre village de +Vinci se dirigea vers le village voisin d'Anciano, en +suivant le rude raidillon à travers la montagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span> +Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant +plus l'endroit. Il se souvenait que jadis se dressaient +là les ruines du château Adimari et que dans +l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. +Maintenant à la même place s'élevait une maison +neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un +mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à +l'artiste que le propriétaire de l'auberge était mort et +que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche +éleveur d'Orbiniano.</p> + +<p>Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard +s'inquiétait du petit cabaret d'Anciano: il y était +né.</p> + +<p>Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus +de la grande route qui traversait le mont Albano pour +rejoindre Pistoïa, dans le sombre repaire des Adimari, +cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse guinguette.</p> + +<p>Les habitants des villages voisins en se rendant à +la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs +d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient +ici pour causer, boire une fiole de vin gris, +jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la +<i>tarocca</i>.</p> + +<p>La servante du cabaret était une orpheline de seize +ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.</p> + +<p>Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune +notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant +venu passer quelques jours chez son père, fut invité à +Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses +<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span> +clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, +afin d'arroser la convention.</p> + +<p>Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même +avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les +servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard, +s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de +chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un +habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup +moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser +Pierro avait la réputation de conquérir les cœurs féminins. +Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon +élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence +amoureuse persuasive qui charme les femmes +simples.</p> + +<p>Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge +de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où +les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle +devint enceinte.</p> + +<p>La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une +pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint +à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction, +le renvoya incontinent à Florence et l'hiver +suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni +Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne +famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit +épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci, +Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, +de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses +brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la +tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin +<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span> +de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de +couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se +soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade +et faillit mourir des suites de ses couches.</p> + +<p>Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit +Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro +en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit +également, mais supplia son père de prendre chez +lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait +point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des +enfants légitimes et même souvent on les préférait. +L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union +de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa +femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi +da Bacaretto.</p> + +<p>Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune +notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione +entra dans la vertueuse et dévote famille da +Vinci.</p> + +<p>Léonard se souvenait de sa mère comme au travers +d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre, +insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans +ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une +fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé +dans une statuette découverte à Arezzo, une petite +Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la +jeune paysanne de Vinci.</p> + +<p>C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait +dans son <i>Livre sur la Peinture</i>.</p> + +<p>«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des +<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span> +montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement +par leur beauté, celles qui sont parées?»</p> + +<p>Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, +assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement +par les mains fines et longues, les cheveux doux +et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence, +la force, la santé, l'amour de la vie; de la +mère, le charme dont tout son être était empreint.</p> + +<p>La maison où habitait Catarina avec son mari était +toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque +l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses +bœufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à +travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait +chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur +le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait +et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux, +ses lèvres, ses cheveux.</p> + +<p>Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore +davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait +au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La +nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, +ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre +et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le +jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le +froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des +orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds +nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la +crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le +cherchât, et le mystère de ces embrassements presque +coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans +<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span> +l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son +corps.</p> + +<p>Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se +souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de +son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé, +de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne +s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui +donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; +puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de +Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui +convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la +maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait +dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant +des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante +jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne +pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs, +admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio +partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, +profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait +durant des journées dans les montagnes. Et par des +sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices, +où ne passaient que des chèvres sauvages, il +montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait +à l'infini des prairies, des bois, des champs, le +lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence, +les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne +bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la +maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que +monna Lucia n'avait pas le cœur de le gronder et de +se plaindre à son grand-père.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span> +L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon +oncle Francesco et son père qui le comblaient de +friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande +partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades +d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui +déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, +se réjouissant de le voir ramper, Léonard +souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour +défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut +durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir +sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, +la première de la longue série qu'il devait endurer, et +il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton +enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme +tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu +es un homme?»</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Non loin de Vinci se construisait une grande villa +pour le seigneur Pandolfo Ruccellaï, sous la direction +de l'architecte florentin Biajio da Ravenna, élève +d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les +ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et +fut surpris de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, +puis peu à peu entraîné, il commença à lui +donner les premières notions de l'arithmétique, de +l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L'architecte +<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span> +trouvait incroyable, presque miraculeuse, la +facilité avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il +se ressouvenait d'une chose déjà apprise.</p> + +<p>L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. +Il lui déplaisait également qu'il fût gaucher, +puisqu'il était convenu que tous ceux qui avaient conclu +un pacte avec le diable, les sorciers et les impies +étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio +augmenta encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano +lui eut assuré que la femme de Monte Albano, +qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo, +était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au +diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.</p> + +<p>«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois +attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté +du Seigneur... Chaque famille a son monstre.»</p> + +<p>Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé +fils Pierro lui annonçât la nouvelle réjouissante +de la naissance d'un enfant légitime, digne d'être +héritier, car réellement Nardo semblait «illégal» +dans cette famille.</p> + +<p>Les habitants de Monte Albano racontaient une +particularité de leur pays qu'on ne retrouvait nulle +part ailleurs: c'était la couleur blanche de beaucoup +de plantes et d'animaux, violettes, framboises, +moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à +la montagne «Albano».</p> + +<p>Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le +monstre de la famille vertueuse et bourgeoise des notaires +florentins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit +avec lui à Florence. Léonard retourna rarement à Vinci.</p> + +<p>Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce +moment au service du duc de Milan) se rencontre +cette phrase laconique et mystérieuse:</p> + +<p>«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»</p> + +<p>On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; +en réalité, il s'agissait de sa mère.</p> + +<p>Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro +del Vacca, Catherine sentant qu'elle ne lui survivrait +pas longtemps, désira voir son fils.</p> + +<p>Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage +pour l'adoration des reliques de saint Ambroise +et du Clou sacré, elle arriva à Milan. Léonard la +reçut avec une respectueuse tendresse.</p> + +<p>Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, +le petit Nardo.</p> + +<p>Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner +au village, mais il la retint, lui loua et installa avec +mille attentions, une belle chambre dans le couvent +voisin de Sainte-Claire, près des portes Vercelli. Elle +tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller +loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la +fit transporter dans le meilleur hospice de Milan, +l'<i>Ospedale Maggiore</i>, construit par Francesco Sforza et +<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span> +pareil à un palais. Tous les jours il s'y rendait pour +la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. Et +cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de +ses élèves ne se doutait du séjour de Catarina à Milan. +Dans son journal, il ne parlait presque pas d'elle.</p> + +<p>Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main +glacée, il lui sembla qu'il était redevable de tout ce +qu'il possédait à cette pauvre paysanne de Vinci, +humble habitante des montagnes. Il lui fit de splendides +funérailles, non comme si elle eût été une servante +d'auberge, mais une noble dame.</p> + +<p>Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait +inutilement les cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais +de l'enterrement:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="frais"> +<tr> + <td>Spese per la mor—<br /> + Sotteratura di Chaterina</td> + <td class="tdr">27</td> + <td class="tdr">florins.</td> +</tr> +<tr> + <td>Deux livres de cire</td> + <td class="tdr">18</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Catafalque</td> + <td class="tdr">12</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Pour le port de la croix</td> + <td class="tdr">4</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Transport du corps</td> + <td class="tdr">8</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Pour quatre abbés et quatre chantres</td> + <td class="tdr">20</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Pour le glas</td> + <td class="tdr">2</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Aux fossoyeurs</td> + <td class="tdr">16</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Aux scribes</td> + <td class="tdr">1</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">____</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td> <span class="smcap">TOTAL</span></td> + <td class="tdr">108</td> + <td>florins</td> +</tr> +<tr> + <td colspan="2"><p class="center"><i>A ajouter:</i></p></td> +</tr> +<tr> + <td>Médecin</td> + <td class="tdr">4</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td>Sucre et chandelle</td> + <td class="tdr">12</td> + <td> —</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">____</td> + <td> </td> +</tr> +<tr> + <td> <span class="smcap">TOTAL GÉNÉRAL</span></td> + <td class="tdr">124</td> + <td>florins.</td> +</tr> +<tr> + <td> </td> + <td>====</td> + <td> </td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span> +Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, +en rangeant ses effets avant de quitter Florence, +il trouva dans une armoire, un paquet soigneusement +ficelé. C'était un gâteau de village apporté de Vinci +par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et +trois paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait +pas, habitué qu'il était au linge fin. Mais maintenant +qu'il avait retrouvé ce paquet oublié parmi les livres +et les instruments de mathématique, il sentit son +cœur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période +de ses pérégrinations de ville en ville, solitaire et +désabusé, jamais il n'oublia l'inutile paquet et chaque +fois, le cachant de tout le monde, il le glissa avec +les objets qui lui étaient les plus précieux.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Ces souvenirs renaissaient dans le cœur de +Léonard, tandis qu'il montait le sentier aride de +Monte Albano.</p> + +<p>Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit +pour se reposer et regarda. L'horizon vallonné +s'étendait en s'abaissant vers la vallée de l'Arno. A +droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées de +crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. +A ses pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. +<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span> +Plus loin, le village de Vinci ressemblait à une ruche +collée sur un tremble.</p> + +<p>Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant +les violettes blanches poussaient; le Monte +Albano bleuissait et tout était simple, calme, pauvre, +pâle et septentrional.</p> + +<p>Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait +plus froid et plus rageur. Mais Léonard n'y prêtait +guère attention, tout à ses souvenirs.</p> + +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br /> +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + +<p>Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. +Adroit, gai et débonnaire, il savait s'entendre +avec tout le monde. Le clergé particulièrement lui +accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs du +riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres +œuvres de bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, +achetait des terrains, des maisons, des vignes +dans les environs de Vinci, sans rien changer à son +modeste genre de vie, suivant les principes de ser +Antonio.</p> + +<p>Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, +très vite consolé, le veuf de trente-huit ans +épousa une toute jeune et jolie fille, presque une enfant, +Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il n'eut +pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard +vivait avec son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention +de donner une solide instruction à cet aîné +illégitime pour, le cas échéant, en faire son héritier +<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span> +et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous +les aînés de la famille Vinci.</p> + +<p>A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste, +mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo +Toscanelli, celui-là même qui par ses calculs indiqua à +Colomb le nouveau chemin des Indes. Se tenant à +l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli +«vivait comme un saint», selon l'expression de +ses contemporains; silencieux, désintéressé et absolument +vierge. Il était laid de visage, presque repoussant; +mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, étaient +superbes.</p> + +<p>Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu +frappa à la porte de sa maison, proche le palais Pitti, +Toscanelli le reçut froidement et sévèrement, soupçonnant +dans cet hôte un badaud curieux. Mais après avoir +conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio +da Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. +Ser Paolo devint son professeur.</p> + +<p>Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur +une des collines qui enserrent Florence, Poggio al +Pino, où parmi les genévriers et les pins une guérite +en bois servait d'observatoire au grand astronome. +Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il +savait des lois de la nature. Dans ces causeries Léonard +puisa la foi dans la nouvelle et encore inconnue +puissance de la science.</p> + +<p>Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement +de choisir une occupation de bon rapport. Le voyant +constamment dessiner et modeler, ser Pierro porta +<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span> +quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le maître +orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et +bientôt Léonard entra comme élève dans son atelier.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en +1435 et était par conséquent plus âgé que Léonard, +de dix-sept ans.</p> + +<p>Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une +loupe à la main, il était derrière le comptoir de son +atelier sombre, <i>bottega</i>, non loin du Ponte Vecchio, +dans une des vieilles maisons tassées sur leurs fondations +pourries, baignant dans les eaux verdâtres de +l'Arno—ser Andrea ressemblait plutôt à un marchand +florentin ordinaire qu'à un grand artiste. +Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et +bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses +lèvres serrées et dans le regard aigu comme une +aiguille, se lisait son esprit froid, logique et curieux +sans limites.</p> + +<p>Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme +lui considérait la mathématique comme la base générale +de l'art et de la science; il affirmait que la géométrie +étant une partie de la mathématique «mère de +toutes les sciences» est en même temps la «mère du +<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span> +dessin père de tous les arts». La science parfaite et +la jouissance de la beauté étaient pour lui équivalentes.</p> + +<p>Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie +du corps, remarquable par sa laideur ou sa beauté, il +ne s'en détournait pas avec dégoût, ne restait pas +plongé dans une torpeur contemplative, ainsi que le +faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce +que personne n'avait fait avant lui. Avec une patience +infinie il comparait, mesurait, essayait, pressentant +dans les lois de la beauté, les lois nécessaires de la +mathématique. Encore plus infatigablement que Sandro, +il cherchait une beauté nouvelle,—non pas +dans les miracles, dans les légendes, dans les pénombres +tentatrices où l'Olympe se fond avec le Golgotha,—mais +en pénétrant les secrets de la nature, +chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle +pour Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un +miracle.</p> + +<p>Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier +son fils âgé de dix-huit ans, la destinée des deux +fut résolue. Andrea devint non seulement le maître, +mais aussi l'élève de son élève Léonard.</p> + +<p>Dans le tableau commandé à Verrochio par les +moines de Vallombrosa et qui représente le <i>Baptême du +Christ</i>, Léonard peignit un ange agenouillé. Tout ce +que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il cherchait +à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le +trouva et l'incarna dans cette image. Par la suite, on +raconta que le maître, désespéré de se voir distancé +par cet adolescent, avait renoncé à la peinture.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span> +En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. +Ils se complétaient l'un l'autre. L'élève possédait +la légèreté que la nature avait refusée à Verrochio; le +maître, l'obstination concentrée qui manquait à l'instable +Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent +ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux +empruntait à l'autre.</p> + +<p>A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze +sa statue <i>le Christ et saint Thomas</i>, pour l'église +Or San Michele.</p> + +<p>En opposition aux visions de fra Beato Angelico et +des rêves féeriques de Sandro Botticelli, apparut pour +la première fois aux yeux des hommes, dans le personnage +de Thomas plongeant ses doigts dans les +plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, +la raison scrutatrice devant le miracle.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>La première œuvre de Léonard fut un carton pour +une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens +de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait +Adam et Ève.</p> + +<p>Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude +que, d'après un témoin, «la raison était confondue +à la pensée qu'un homme pût avoir une +patience semblable». Du serpent Satan aux traits +<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span> +efféminés émanait un charme tentateur et il semblait +qu'on l'entendit dire:</p> + +<p>«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que +le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux +se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le +bien et le mal.»</p> + +<p>Et la femme tendait la main vers l'arbre de la +Science avec ce sourire d'audacieuse curiosité avec +lequel saint Thomas, de Verrochio, plongeait ses +doigts dans les plaies du Christ.</p> + +<p>Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin +de Vinci qui l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda +à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une +rondelle de bois, une «rotella», qu'on employait +dans la décoration extérieure des maisons.</p> + +<p>L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant +pour le moins autant d'horreur que la tête de +Méduse.</p> + +<p>Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf +lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons, +des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions, +des chauves-souris et autres animaux monstrueux. +Choisissant, réunissant, grossissant différentes +parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, +inexistant et réel pourtant, progressivement +forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la même +clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule +géométrique d'une autre.</p> + +<p>On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de +rocher, et il semblait qu'on entendît bruire sur la terre +<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span> +son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule +ouverte crachait une haleine empestée, les yeux des +flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant +était que l'horreur de ce monstre captivait et +attirait à l'égal de la beauté.</p> + +<p>Léonard passa des jours et des nuits dans cette +chambre close, où l'atmosphère infectée par la décomposition +des reptiles morts, était presque irrespirable. +Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce moment +il ne s'en apercevait même pas.</p> + +<p>Enfin il annonça à son père que la rondelle était +prête et qu'il pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro +vint, Léonard le pria d'attendre dans une autre +pièce et, retournant dans l'atelier, il posa le tableau +sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les volets +de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» +et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un +cri et recula. Il lui semblait qu'il voyait devant lui +un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage, +d'un regard scrutateur, le changement de l'expression +de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un +sourire:</p> + +<p>—Le tableau atteint son but, produit l'impression +que je désirais. Prenez-le, il est à vous.</p> + +<p>En 1481, Léonard reçut des moines de San +Donato, à Scopetto, la commande d'un tableau pour le +maître-autel: <i>l'Adoration des Mages</i>.</p> + +<p>Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance +de l'anatomie et de l'expression des sentiments +humains dans les mouvements du corps, telles +<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span> +qu'on ne les avait jamais vues chez aucun maître +jusqu'à lui.</p> + +<p>Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus +tard il ne devait achever aucune de ses œuvres. A +la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait +des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon +les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du +désir en empêchait la réalisation».</p> + +<p>La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, +mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois +avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di +Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère +ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après +la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.</p> + +<p>Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, +lui venait en aide. Monna Margareta accusa +son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes +pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre +de sorcière».</p> + +<p>Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il +avait aussi des ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la +grande amitié existant entre le maître et l'élève, en +un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La +calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard +étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la +société des femmes. «Tout son être reflétait un tel +rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains, +que l'âme la plus triste se réjouissait à sa +vue.»</p> + +<p>Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio +<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span> +et s'installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de +ses «opinions hérétiques» et de son «impiété». Le séjour +à Florence devenait pour Léonard de plus en plus +pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande +avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne +sut pas lui plaire. De ceux qui l'approchaient, Lorenzo +exigeait avant tout une adoration de cour. Il n'aimait +pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de +l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en +pourparlers secrets par l'intermédiaire de l'ambassadeur +d'Égypte, Caït Bey, avec le «diodorio» de Syrie afin +d'entrer à son service au titre de principal constructeur, +quoique sachant que pour cela, il devait se convertir +au mahométisme.</p> + +<p>Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il +devrait vivre. Il sentait qu'en ne la quittant pas, il +serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth +multicorde en argent qui avait la forme d'une tête de +cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent +à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l'inventeur de +se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie, +Ludovic le More.</p> + +<p>En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence +et se rendit à Milan, non en qualité d'artiste +peintre et de savant, mais seulement comme «musicien +de cour», <i>senatore di lira</i>. Avant son départ, il +écrivait au duc Sforza:</p> + +<p>«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences +de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans +l'art d'inventer des instruments de guerre et ayant +<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span> +trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement +de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans +vouloir faire injure à personne, de faire connaître à +Votre Excellence, certains secrets qui me sont propres, +brièvement énumérés ci-dessous:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«1. J'ai un procédé pour construire des ponts +très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels +l'ennemi peut être poursuivi et mis en fuite; d'autres +encore plus solides, qui résistent au feu et à l'assaut +et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également +le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.</p> + +<p>»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je +sais comment chasser l'eau des fossés et faire diverses +échelles d'escalade et autres instruments similaires.</p> + +<p>»3. <i>Item.</i> Si par suite de la hauteur ou de la +force d'une position, la place ne peut être bombardée, +j'ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations +ne sont pas en pierres.</p> + +<p>»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à +transporter, qui lance des matières inflammables, causant +grand dommage à l'ennemi et aussi grande terreur +par la fumée.</p> + +<p>»5. <i>Item.</i> Au moyen de passages souterrains +étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une +route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.</p> + +<p>»6. <i>Item.</i> Je puis construire des voitures couvertes, +sûres et indestructibles, portant de l'artillerie qui, +entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les +<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span> +plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacles.</p> + +<p>»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins +à feu, de forme utile et belle et différents de ceux +en usage.</p> + +<p>»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis +le remplacer par des catapultes et engins pour lancer +des traits d'admirable efficacité et jusqu'ici inconnus; +bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens +infinis d'attaque.</p> + +<p>»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de +nombreux engins de la plus grande puissance à la fois +pour l'attaque et la défense; vaisseaux qui résistent au +feu le plus rude, poudres ou vapeurs.</p> + +<p>»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler +n'importe qui en architecture et en construisant des +monuments privés ou publics et en conduisant de l'eau +d'un endroit à un autre.</p> + +<p>»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, +terre cuite; en peinture je puis faire ce que fait un +autre, quel qu'il puisse être. En outre, je m'engagerais +à exécuter le cheval de bronze en la mémoire +éternelle de votre père et de la très illustre maison de +Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées +vous paraissait impossible ou impraticable, je vous +offre d'en faire l'essai dans votre parc ou en toute autre +place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me +recommande en toute humilité.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span> +Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il +aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que +pour lui commençait une vie nouvelle et que cette +terre étrangère serait pour lui la patrie.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard +se remémorait son existence.</p> + +<p>Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. +Maintenant le sentier grimpait droit, sans zigzags, +entre des broussailles sèches et des chênes maigres +qui portaient encore les feuilles de l'année précédente. +Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du +vent, semblaient sauvages, terribles et désertes, presque +appartenant à une autre planète. Le vent le fouettait +au visage, le piquait d'aiguillons glacés, aveuglait ses +yeux. Par moment, une pierre se détachait et roulait +avec un bruit sourd au fond du précipice.</p> + +<p>Léonard montait toujours plus haut et plus haut +et il en éprouvait une extrême jouissance, comme s'il +conquérait les sévères montagnes; et à chaque pas le +regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait +toujours plus large. Et partout—l'étendue, le vide, +comme si l'étroit sentier eût fui sous les pieds; et lentement +avec une insensible égalité, il volait au-dessus +<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">501</a></span> +de ces lointains ondés avec des ailes géantes. Ici, les +ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne pas +en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme +chez un homme subitement privé de l'usage de ses +jambes.</p> + +<p>Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, +il suivait le vol des cigognes, comme il ouvrait en +cachette les cages de son grand-père et donnait la +liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la +joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela +le récit du moine maître d'école au sujet du fils de +Dédale, Icare, qui voulut voler à l'aide d'ailes en cire +et s'était tué en tombant. Et plus tard, le maître lui +ayant demandé quel était le plus grand héros de l'antiquité, +il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils +de Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le +campanile du clocher de la cathédrale florentine, +Maria del Fiore, parmi les bas-reliefs de Giotto représentant +tous les arts et toutes les sciences, un homme +risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la tête au +pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence +de sa première enfance, de celles qui pour les +autres paraissent stupides, mais pour celui qui les +garde dans son âme, pleines de prophétique mystère +comme des rêves fatidiques.</p> + +<p>«Je dois parler du milan—c'est ma destinée—écrivait-il +dans son journal, car je me rappelle que +dans mon enfance j'ai eu un rêve. J'étais couché +dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et +m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses +<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">502</a></span> +plumes comme en signe que toute ma vie je m'occuperai +de ces ailes.»</p> + +<p>La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines +devinrent le dernier but de son existence.</p> + +<p>Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant +sur ce même sommet de la montagne Blanche, +il lui semblait infiniment humiliant que les hommes +ne fussent pas ailés.</p> + +<p>«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, +savoir est le principal et—les ailes existeront.»</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit +que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se +retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio. +Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la +main son béret, Giovanni luttait contre le vent. +Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais +le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se +retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe +rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible +volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les +profondes rides de son front et les sourcils sévèrement +froncés—son visage parut si étrange et +terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les +larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par +le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">503</a></span> +—A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de +toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri +n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des +mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de +remettre... immédiatement...»</p> + +<p>Léonard comprit que ce devait être la lettre de +César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste +reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire +du duc.</p> + +<p>—Descends, cria-t-il en voyant le visage de +Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...</p> + +<p>Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, +buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si +petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant, +l'enlèverait dans la prairie.</p> + +<p>Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève +rappela au maître sa propre faiblesse—la malédiction +de l'impuissance pesant sur toute sa vie—l'infinie +suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la +Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de +tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la +maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les +regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.</p> + +<p>—Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit +périr comme le reste?</p> + +<p>Les paroles prononcées par Astro dans son délire +revinrent à sa mémoire—la réponse du Christ à +celui qui le tentait par la terreur de l'abîme et la joie +du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">504</a></span> +Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, +fronça les sourcils et de nouveau monta, +vainqueur du vent et de la montagne.</p> + +<p>Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant +au hasard sur la roche nue, où peut-être personne +avant lui n'avait posé le pied.</p> + +<p>Encore un effort, encore un pas,—et il s'arrêta +au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin, +on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché, +s'arrêtait devant un horizon sans limites.</p> + +<p>Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait +dans les oreilles, comme si d'invisibles, rapides et +méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant +l'air de leurs ailes gigantesques.</p> + +<p>Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à +coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment +de la nécessité naturelle, indispensable, du vol +humain s'empara de lui.</p> + +<p>—Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par +moi, par un autre. Mais l'homme volera. Les hommes +ailés seront des dieux!</p> + +<p>Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les +limites et de toutes les pesanteurs, fils de l'homme, +dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne +aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme de +la neige dans l'azur du ciel.</p> + +<p>Et dans son cœur flamba une joie proche de la +terreur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">505</a></span></p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se +couchait. Les cyprès sous les épais rayons jaunes +paraissaient noirs comme du charbon, les montagnes +éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.</p> + +<p>Le vent se calmait.</p> + +<p>Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en +bas, dans la profonde et calme vallée, apparut le +village de Vinci, pareil à un berceau.</p> + +<p>Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:</p> + +<p>«Du haut de la montagne qui doit son nom au +Vainqueur—<i>Vinci</i>, <i>vincere</i>, qui veut dire <i>vaincre</i>—le +Grand Oiseau prendra son vol, l'homme sur le dos du +Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, emplira +les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au +nid où il est né!»</p> + +<p>Et contemplant le village natal au pied de la montagne +Blanche, il répéta:</p> + +<p>—Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne +est né!</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du +nouveau mécanicien et ingénieur ducal dans le camp +<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">506</a></span> +de César pour l'organisation de machines de guerre +destinées à l'attaque de Faenza.</p> + +<p>Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence +pour se rendre en Romagne auprès de César Borgia.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">507</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="center"><b>OU CÉSAR—OU RIEN</b></p> + +<p class="center"><b>1500-1503</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p><i>Aut Cæsar—aut nihil.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">CÉSAR BORGIA.</span></p> + +<p>Un souverain doit également être un homme et un fauve.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">NICOLAS MACHIAVEL.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le +duc de Valentino suivi de toute sa cour et de son +armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur les +bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. +A la fin du même mois, Léonard quitta Pesaro pour +rejoindre César.</p> + +<p>Parti le matin il comptait être rendu à la tombée +de la nuit. Mais une bourrasque s'éleva. Les montagnes +<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">508</a></span> +couvertes de neige étaient infranchissables. Les +mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule tomba. +Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à +l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le +guide reconnut une grande auberge de Novitario, à +moitié chemin entre Pesaro et Fano.</p> + +<p>Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail +pareil à une porte de château fort. Enfin parut un palefrenier +endormi qui tenait une lanterne, puis le patron +lui-même. Il refusa de les recevoir, déclarant que non +seulement toutes les chambres, mais les écuries même +étaient occupées et que chaque lit servait à deux et +trois personnes, tous gens de haut parage, officiers et +gentilshommes de la cour du duc.</p> + +<p>Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit +signé du duc et orné de son sceau, le patron +s'excusa fort et proposa sa chambre occupée seulement +par trois commandants des régiments français. +Ces officiers ivres, dormaient profondément.</p> + +<p>Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et +de salle à manger, pareille à toutes celles des auberges +de Romagne, enfumée, sale, avec des tâches d'humidité +sur les murs nus, des poules et des pintades +dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant +dans leurs cages d'osier, des files d'oignons, de saucissons +et de jambons pendues aux poutres du plafond. +Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la +broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le +reflet pourpre de la flamme, les hôtes mangeaient, +buvaient, criaient, se disputaient, jouaient aux cartes +<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">509</a></span> +et aux échecs. Léonard s'assit auprès de la cheminée +en attendant le souper commandé.</p> + +<p>A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine +des lanciers ducaux Baltazare Scipione, le trésorier +général Alessandro Spanoccia, et l'ambassadeur +de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui +lui était inconnu, faisait de grands gestes et avec +une extraordinaire conviction criait d'une voix flûtée:</p> + +<p>—Je puis, signori, le prouver par des exemples de +l'histoire contemporaine et ancienne, avec une précision +mathématique. Tous les grands conquérants composaient +leur armée d'hommes de leur propre nation: +Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de +Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se +servaient de mercenaires; mais là, ces grands artistes +militaires avaient su inspirer à leurs soldats le courage +et les qualités patriotiques. De plus, n'oubliez pas le +principal, la pierre de touche de la science militaire: +dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside +la force d'une armée et non dans la cavalerie, dans +les armes à feu et la poudre, cette invention stupide +des temps nouveaux!</p> + +<p>—Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec +un sourire le capitaine des lanciers. Les armes à feu +prennent chaque jour plus d'importance. Vous pouvez +dire tout ce que vous voudrez des Romains, des Grecs, +des Spartiates; mais j'ose penser que les armées +actuelles sont mieux équipées que les anciennes. Sans +froisser Votre Excellence, un escadron de nos chevaliers +français ou une division d'artillerie avec trente bombardes, +<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">510</a></span> +renverserait un roc et non pas seulement un +détachement de votre infanterie romaine!</p> + +<p>—Ce sont des sophismes! s'échauffait messer +Nicolo. Vous vous égarez. Comment pouvez-vous +discuter contre l'évidence? Si vous songiez seulement +qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en +déroute cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels +se trouvaient des cohortes identiques à vos escadrons +de chevaliers français!</p> + +<p>Curieusement, Léonard regarda cet homme qui +parlait des victoires de Lucullus, comme s'il les avait +de ses propres yeux vues.</p> + +<p>L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap +rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle +que les portaient les importants hommes d'État de la +République florentine, notamment les secrétaires +d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à +certains endroits apparaissaient des taches. Les manches +luisaient. A en juger par le col de la chemise, le linge +était d'une propreté douteuse. Ses mains grandes et +noueuses avec sur le médius le durillon habituel aux +gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. +Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante +ans environ, maigre, étroit d'épaules, aux traits +extrêmement mobiles et étranges. Parfois durant une +conversation, levant son nez long et plat, redressant sa +petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure, +regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, +il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, +tout aux aguets le cou tendu. Dans ses mouvements +<span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">511</a></span> +inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues +glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait +une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être +méchants; mais par instants à travers l'expression de +froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque +chose de timide, de faible, d'enfantin et de piteux.</p> + +<p>Messer Nicolo continuait à développer son idée sur +la force de l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange +de vrai et de faux, d'infinie hardiesse et +de servile imitation de l'antique, contenus dans les +paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des +armes à feu il observa combien difficile était la mise au +point des canons de grand calibre, dont les boulets ou +passent trop haut au-dessus de l'ennemi, ou trop bas +sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva la +finesse de la remarque, connaissant par expérience les +défauts de ces bombardes. Mais bien vite, messer +Nicolo déclara l'inutilité des forteresses pour défendre +un État, se basant sur l'opinion des Lacédémoniens.</p> + +<p>Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le +maître de l'auberge étant venu à cet instant pour le +conduire à sa chambre.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le +guide se refusa à sortir, assurant que par un temps +pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien +<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">512</a></span> +dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne +sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans +l'âtre une broche de son invention, qui tournait +automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.</p> + +<p>—Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier +n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé, +puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque +celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle +diminue, la broche tourne plus lentement.</p> + +<p>L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec +le même amour que sa machine volante.</p> + +<p>Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de +jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale +trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup +sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la +«courtisane fortune». Très sagement et éloquemment +il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait +de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son +très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. +Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre +une erreur dans une règle certaine. La partie +se termina par une explication inattendue et désagréable +pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et +jouait à crédit.</p> + +<p>Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité +incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux +personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux +divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la +merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même +qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de +<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">513</a></span> +l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, +suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes—monna +Lena s'était transformée en Madeleine repentie +et s'était même fait admettre novice dans un couvent—ce +qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans +le célèbre <i>Tarif des courtisanes</i> ou <i>Réflexions pour +un étranger de haut rang</i>.</p> + +<p>De la robe sombre de la nonne s'échappa une +éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon +la coutume des courtisanes de haute volée, elle se +composa un pompeux arbre généalogique par lequel +elle prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille +naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio +Sforza. En même temps elle devenait la maîtresse +d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et cardinal. +C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano +où le monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.</p> + +<p>L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le +logement à une personne aussi renommée que «Son +Excellence Sérénissime», et pourtant il ne possédait +pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre +avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction +consentirent à céder une pièce assez grande pour la +suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même, +il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses +compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur +proposant de coucher avec les marchands dans la +forge.</p> + +<p>Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait +encore son bon sens, s'il comprenait à qui il avait +<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">514</a></span> +affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de +gens honorables, à cause de la première traînée venue.</p> + +<p>Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la +discussion et fit observer à messer Nicolo qu'avant +d'injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa +chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux, +de plus rendre à son mari les quatre ducats +empruntés la semaine précédente. Et comme à part +soi, mais assez fort pour que l'on puisse l'entendre, +elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le +sou, qui courent les grand'routes en se faisant passer +pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se +dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.</p> + +<p>Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles +de l'hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous +son regard accusateur et semblait combiner une retraite +convenable.</p> + +<p>Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa +chambre et la hideuse guenon favorite de madona Lena, +à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement, +assise sur la table encombrée de papiers et des +livres de messer Nicolo, entre autres les <i>Décades</i> de +Tite-Live et la <i>Vie des hommes illustres</i> de Plutarque.</p> + +<p>—Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire +en retirant son béret, s'il vous était agréable de +partager ma chambre, je considérerais comme un +honneur pour moi, de rendre ce petit service à Votre +Excellence.</p> + +<p>Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">515</a></span> +Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste +offrit la meilleure place à son colocataire.</p> + +<p>Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait +attirant et curieux.</p> + +<p>Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: +Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la +République Florentine. Trois mois auparavant, la +rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel +pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper +en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive +contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini +et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment +à double sens. En réalité, la république craignait le +duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. +A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de +créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour +les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait +à traverser les possessions du duc sur les côtes +de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce +«cette nourrice de la république», comme +s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se +nomma également et expliqua sa situation à la cour +de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la +confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et +observateurs.</p> + +<p>—Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je +sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous +prévenir que je ne comprends rien à la peinture et +même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait +me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, +<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">516</a></span> +dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai +pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai +entendu dire que le duc de Valentino vous considère +comme un connaisseur profond de la science militaire +et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. +Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux +et digne d'attention que la grandeur des nations est +toujours basée sur la force militaire, la quantité et la +qualité de son armée régulière, comme je le prouverai +à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies +et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes +de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort +d'un empire seront déterminées avec une exactitude +de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à +présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...</p> + +<p>Il s'interrompit avec un bon sourire.</p> + +<p>—Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de +votre complaisance: vous vous intéressez peut-être +aussi peu à la politique que moi à la peinture.</p> + +<p>—Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai +aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je +n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la +guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses +et vides. Mais vos opinions sont si différentes +de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires, +que je vous écoute, croyez-moi, avec grand +plaisir.</p> + +<p>—Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous +pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas +encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche, +<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">517</a></span> +je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez +de me taire. Je préfère au morceau de pain +une conversation sur la politique avec un homme +intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère +ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler +que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, +et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable +de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la +laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler +des affaires d'État.</p> + +<p>L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui +lui semblait devoir être intéressant, demanda:</p> + +<p>—Vous venez de dire, messer, que la politique +devait être une science exacte, comme les sciences +naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait +ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la +nature. Vous ai-je bien compris?</p> + +<p>—Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant +les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la +tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.</p> + +<p>—Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le +politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne +n'a encore dit des humanités. Platon dans sa <i>République</i>, +Aristote dans sa <i>Politique</i>, saint Augustin dans +<i>La Cité de Dieu</i>, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté, +n'ont pas vu le principal,—les lois naturelles, +dirigeant l'existence de chaque peuple et se +trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et +du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait +bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements +<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">518</a></span> +tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent +pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux +pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais +seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des +grands corps appelés monarchies et républiques, sans +amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme, +comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste +la structure du corps. Je sais que c'est difficile +et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute +autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, +mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite +me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!</p> + +<p>Avec un involontaire sourire, Léonard suivait +l'expression prophétique et en même temps étourdie, +pareille à celle d'un écolier impertinent, qui se voyait +sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants +d'un feu étrange, presque dément:</p> + +<p>—Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez +votre dessein, vos découvertes auront une aussi +grande importance que la géométrie d'Euclide ou les +principes d'Archimède.</p> + +<p>Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des +idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize +ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins +qui représentaient les organes internes du corps +humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.</p> + +<p>«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier +la nature des hommes, leurs mœurs et leurs coutumes, +comme j'étudie la structure interne de leurs +corps.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">519</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, +hardi jusqu'à l'impertinence en tout, Nicolas devenait +superstitieux et timide comme un jeune pédant, dès +qu'on touchait à l'antiquité.</p> + +<p>«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» +songea l'artiste, se remémorant l'histoire +du jeu d'osselets, dont Machiavel, si ingénieusement, +exposait les règles abstraites, et chaque fois perdait en +les mettant en pratique.</p> + +<p>—Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu +d'une discussion, avec un éclair joyeux dans les yeux. +Plus je vous écoute, plus je m'étonne, moins j'en +crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion +d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut +diviser les gens en trois catégories: la première, ceux +qui voient et devinent par eux-mêmes; la seconde, +ceux qui voient quand on leur montre; la dernière, +ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on +leur montre. Votre Excellence... eh bien! et moi +aussi, afin de ne pas jouer à la modestie, nous appartenons +à la première. Pourquoi riez-vous? Pensez ce +que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force +supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps +ne se renouvellera une semblable occasion, car +<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">520</a></span> +je sais combien peu de gens intelligents il y a de par +le monde. Et pour couronner notre entretien, permettez-moi +de vous lire un merveilleux passage de Tite-Live +et écoutez mon explication.</p> + +<p>Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle +fumeuse, mit des lunettes de fer aux branches cassées +emmaillottées de fil, donna à son visage une expression +sévère, pieuse comme durant une prière ou un office +religieux.</p> + +<p>Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, +s'apprêtant à chercher le chapitre qui traitait de la +grandeur et de la décadence des empires, et prononcé +d'une voix métallique les premières paroles solennelles +de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage +à une petite vieille ridée et voûtée.</p> + +<p>—Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond +salut, excusez le dérangement. Ma maîtresse, sérénissime +madonna Lena Griffa a perdu un petit animal +auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un +ruban bleu autour du cou. Nous cherchons, nous +avons fouillé toute la maison, sans pouvoir même nous +figurer où il a pu se sauver.....</p> + +<p>—Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement +messer Nicolo; allez-vous-en!</p> + +<p>Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant +regardée attentivement, il leva les bras et s'écria:</p> + +<p>—Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? +Moi qui pensais que depuis longtemps déjà les +diables retournaient avec leurs fourches ta charogne...</p> + +<p>La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures +<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">521</a></span> +par un aimable sourire qui la rendit plus hideuse encore:</p> + +<p>—Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! +Jamais je n'aurais rêvé que je vous rencontrerais...</p> + +<p>Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita +monna Aldrigia à se rendre à la cuisine où ils bavarderaient +et se rappelleraient le bon vieux temps.</p> + +<p>Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement +et, ayant pris un livre, s'assit à l'écart. Nicolas +appela un valet et ordonna d'apporter du vin, sur le +ton du plus important seigneur de l'auberge.</p> + +<p>Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, +et devant le pichet de vin ils se prirent à causer +comme de vieux amis.</p> + +<p>Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: +elle aussi avait été belle et courtisée; on exauçait toutes +ses fantaisies, et que n'avait-elle pas imaginé! Une fois +à Padoue, dans la sacristie, elle avait retiré la mitre +de la tête d'un évêque pour la poser sur celle de sa +sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui +et avec elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre +de louer des chambres meublées et de s'établir blanchisseuse. +Puis elle tomba malade et dans la misère +au point d'aller mendier aux portes des églises pour +s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée +de la mort: par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux +de sa voisine, monna Aldrigia trouva son chemin +de Damas en s'occupant d'un commerce plus lucratif +que le blanchissage.</p> + +<p>Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de +<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">522</a></span> +la servante de madonna Lena, venue pour demander +à l'intendante la pommade pour la guenon et le +<i>Decameron</i> de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane +lisait avant de s'endormir et cachait sous son +oreiller avec son missel.</p> + +<p>La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une +plume et commença son rapport à la Seigneurie de +Florence, sur les projets et actions du duc de Valentino—rapport +plein de profonde sagesse politique en +dépit du ton plutôt badin.</p> + +<p>—Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, +avouez que vous avez été surpris de me voir passer si +légèrement de notre conversation concernant des +sujets sérieux à un bavardage louche avec cette vieille? +Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous +que l'exemple de cette diversion nous est donné par +la nature dans ses éternelles oppositions et transformations. +Et le principal est de suivre sans crainte la +nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous sommes +tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur +Aristote, qui, en présence de son élève Alexandre le +Grand, se rendant au désir d'une femme galante +dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la +prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le +sage comme une mule. Certes, ce n'est qu'une fable, +mais de sens profond. Car si Aristote a pu se décider +à une stupidité pareille pour une fille de joie—comment +pouvons-nous, pauvres, résister?</p> + +<p>Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand +calme régnait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">523</a></span> +On n'entendait seulement qu'un grillon chantant +dans un coin et dans la chambre voisine le ronronnement +de monna Aldrigia, frottant la patte gelée de la +guenon.</p> + +<p>Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et +longtemps il regarda Machiavel attentivement penché +sur son travail, une plume rongée entre les doigts. +La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et +blanc une ombre énorme de sa tête aux angles durs, +à la lèvre inférieure proéminente, son cou mince +et son nez en bec d'oiseau.—Ayant terminé son rapport +sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe +à la cire et inscrit l'habituelle formule des lettres +pressées: <i>Cito, citissime, celerrime!</i> il ouvrit le livre +de Tite-Live et se plongea dans son travail favori, les +remarques explicatives des <i>Décades</i>.</p> + +<p>Léonard observait comme, à la lueur mourante de +la chandelle, l'étrange ombre noire sautait sur le mur +blanc, dansait, faisait d'ignobles grimaces, tandis que +le visage du secrétaire de la République florentine +conservait un calme sévère et solennel qui semblait le +reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, +tout au fond de ses yeux et dans les coins de ses +lèvres sinueuses, glissait par moments une expression +ambiguë, rusée et amèrement railleuse, presque aussi +cynique que durant la conversation avec la vieille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">524</a></span></p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil +jouait dans les petites vitres gelées de l'auberge, les +transformant en pâles émeraudes. Les champs et les +collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes +de blancheur sous le ciel bleu.</p> + +<p>Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était +plus dans la chambre. L'artiste descendit à la cuisine. +Dans l'âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle +broche tournait un quartier de viande.</p> + +<p>Léonard ordonna au guide de seller les mules et +s'assit à table.</p> + +<p>A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, +causait avec deux nouveaux voyageurs. L'un +était un courrier de Florence; l'autre, un jeune homme +de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du +gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec +Machiavel et se rendant pour affaire de famille à +Ancone, s'était chargé de trouver Nicolas en Romagne +et de lui remettre les lettres des amis.</p> + +<p>—Vous avez tort de vous tourmenter, messer +Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m'a +assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier +déjà la Seigneurie avait promis...</p> + +<p>—J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, +<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">525</a></span> +deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent +se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. A +Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en payer +soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire +de la République florentine aurait dû mourir de faim. +Il n'y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons +de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près +d'une cour étrangère, à solliciter trois ou quatre ducats +comme un mendiant!</p> + +<p>Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était +indifférent, pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait +personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.</p> + +<p>—Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, +le gonfalonier doit le connaître, continua Machiavel +en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo +a été hier témoin des vexations auxquelles je suis +en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, +j'exige ma démission! conclut-il de plus en plus exalté +et s'imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin, +le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un +homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. +Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on +me ramènera chez moi dans un cercueil! De plus, +tout ce qui était possible de faire pour ma mission, je +l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et +alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous +tire ma révérence! Je considère le duc comme un +homme beaucoup trop intelligent pour une politique +aussi enfantine. J'ai du reste écrit à votre oncle...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">526</a></span> +—Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement +pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir, +mais malheureusement, le Conseil des Dix considère +vos rapports si indispensables pour le bien de la République +que personne ne voudra entendre parler de +votre démission. Vous êtes irremplaçable. L'unique, +l'homme d'or, l'oreille et l'œil de notre République. +Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont +un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais +souhaité un pareil. Tout le monde admire l'élégance et +la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que +dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu'on a lu +un de vos humoristiques envois, les seigneurs se +roulaient de rire...</p> + +<p>—Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je +comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. +Dieu merci! Messer Nicolo est utile à quelque +chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient +l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un +chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure +les affronts, je me débats comme un poisson contre la +glace, tout cela pour le bien de la République. +Eh! que le diable l'emporte, la République... et son +gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous +n'ayez ni linceul, ni cercueil...</p> + +<p>Il éclata en jurons populaires. Une indignation +impuissante l'étouffait à l'idée de ces gouvernants +qu'il méprisait et qu'il servait. Désirant changer de +conversation, Luccio remit à Nicolas une lettre de sa +jeune femme, monna Marietta.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">527</a></span> +Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une +écriture enfantine sur du papier gris.</p> + +<p>«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans +les endroits où vous séjournez règnent des fièvres. +Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à +vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien... +il commence à vous ressembler étonnamment. Un +visage blanc comme la neige et la tête couverte d'épais +cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me +paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif et +gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas +et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne +puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la +Sainte-Vierge et messer Antonio que je prie pour +votre santé, vous protègent!»</p> + +<p>Léonard remarqua que durant la lecture de cette +lettre le visage de Machiavel s'éclaira d'un bon et +tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de +suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement +les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche +et murmura bourru:</p> + +<p>—Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma +maladie?</p> + +<p>—Il était impossible de dissimuler, répondit +Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un +de vos amis ou auprès d'un membre du Conseil, +demande, questionne où vous êtes, comment vous +vous portez...</p> + +<p>—Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!</p> + +<p>Il fit un geste impatienté et ajouta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">528</a></span> +—On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. +Car il faut choisir: ou sa femme ou la +politique.</p> + +<p>Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde +il continua:</p> + +<p>—Avez-vous l'intention de vous marier, jeune +homme?</p> + +<p>—Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit +Luccio.</p> + +<p>—Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette +sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer, +équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi +des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible +pour les épaules d'Atlas et non pour celles des +hommes. N'est-ce pas, messer Leonardo?</p> + +<p>Léonard le regardait et devinait que Machiavel +aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais +honteux de cet amour, le cachait sous un masque +d'impudence.</p> + +<p>Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel +à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement +secoua la tête, répondant qu'il lui fallait attendre +l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer +des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus +rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.</p> + +<p>L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la +même place était mortel pour lui. Ce n'était pas +en vain que les membres du Conseil des Dix lui +reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements +qui embrouillaient les affaires. Léonard le +<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">529</a></span> +prit par la main, l'emmena dans un coin de la salle +et lui proposa de lui prêter de l'argent. Nicolas +refusa.</p> + +<p>—Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. +Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même: +«Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait nous rencontrer!» +Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous +d'un caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que +ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez rendu un +cordial service...</p> + +<p>Le visage et la voix de Léonard exprimaient une +telle bonté, que Machiavel n'osa le peiner et accepta +trente ducats, qu'il promit de lui rendre dès qu'il aurait +reçu l'argent de Florence.</p> + +<p>Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, +avec une générosité toute seigneuriale.</p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y +avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre +une fraîcheur parfumée.</p> + +<p>La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les +fers des chevaux et des mules. Entre les collines +brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles +jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient +de ci de là.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">530</a></span> +Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui +suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes +les maisons étaient accaparées par les soldats, les +officiers et les seigneurs de la cour de César. On +avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur +ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa +une à son compagnon, vu la difficulté de trouver +un logement.</p> + +<p>Machiavel se rendit au palais et en revint avec +une importante nouvelle: le principal lieutenant du +duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le +matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la +Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son +corps décapité, baignant dans une mare de sang, +à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la +tête de don Ramiro.</p> + +<p>—Personne ne sait la cause du supplice, expliqua +Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans +toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis +venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la +place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner +une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois +naturelles de la politique.</p> + +<p>Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la +foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre +au camp pour une revue de troupes. On parlait de +l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se +mêlèrent au peuple.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">531</a></span> +—Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, +demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On +m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait +le lieutenant.</p> + +<p>—C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand +respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. +Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il +opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons +et les soumettait à la torture. Et devant le duc, +il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. +Mais son heure est venue, la patience du seigneur était +outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple, +sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou +à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit +afin de donner un exemple aux autres. Maintenant, +tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles, +car ils voient combien terrible est sa colère et +juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse +les orgueilleux.</p> + +<p>—<i>Regas eos in virga ferrea</i>, murmura un moine. +Tu les conduiras avec un sceptre de fer.</p> + +<p>—Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs +du peuple!</p> + +<p>—Il sait punir—il sait gracier.</p> + +<p>—On ne peut avoir de meilleur roi!</p> + +<p>—En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu +pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait +vifs, on nous tuait d'impôts. On n'avait déjà pas de quoi +manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait +le dernier bœuf! On ne respire que depuis le +<span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">532</a></span> +duc de Valentino—que le Seigneur lui donne la +santé!</p> + +<p>—Dans le temps, les jugements traînaient des +années, aujourd'hui ils sont rendus on ne peut plus +vite.</p> + +<p>—Il défend l'orphelin et console les veuves, +ajouta le moine.</p> + +<p>—Il plaint le peuple, voilà la vérité.</p> + +<p>—Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement +une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, +que la Sainte-Vierge te protège, notre beau +soleil rayonnant!</p> + +<p>—Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille +de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J'ai +toujours dit: il faut être dans la plaine pour voir les +montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître +le roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent +le duc comme un monstre.</p> + +<p>Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.</p> + +<p>—Lui... Lui... Le voilà... Regardez...</p> + +<p>On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait +les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres. +Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins +d'amour, sortaient des loggias pour voir leur héros, +«le blond et beau César», <i>Cesare biondo et bello</i>. +C'était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement +au peuple.</p> + +<p>En tête marchaient les musiciens avec un bruit +assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des +soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous +<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">533</a></span> +jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de +trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans +une cuirasse, vêtus de deux couleurs—jaune et rouge. +Machiavel ne se lassait pas d'admirer la tenue vraiment +romaine de cette armée formée par César. Derrière la +garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints +de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de +feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des +épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui +représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards +vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la poitrine une +bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de +Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, +les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés +de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica, +portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de +l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté +sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un +soleil en diamants, venait le maître de la Romagne, +César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu +pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps +enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée +d'un casque représentant un dragon dont les plumes +et les ailes de fines mailles produisaient au moindre +mouvement un bruit métallique.</p> + +<p>Le visage de Valentino—il avait vingt-six ans—avait +maigri depuis que Léonard l'avait vu à la cour +de Louis XII à Milan. Les traits s'étaient durcis. Les +yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus fermes et +impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la +<span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">534</a></span> +barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec +d'un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se +dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant +il avait une expression de plus impétueuse hardiesse +que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme +la lame aiguisée d'une épée nue.</p> + +<p>L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le +duc. Attelés de bœufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, +les basilics, les gros mortiers en fonte +roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et +des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, +les canons, les cuirasses, les morions et les +lances s'allumaient comme des éclairs et il semblait +que César marchait dans la pompe royale du soir +d'hiver, comme un triomphateur, directement vers +le soleil énorme et sanglant.</p> + +<p>La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, +désireuse de l'acclamer et craignant de le faire, plongée +en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient +sur les joues de la vieille mendiante.</p> + +<p>—Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle +en se signant. Tout de même le Seigneur m'a permis +de voir ton visage... O notre beau soleil!</p> + +<p>Et le glaive scintillant confié par le pape à César +pour la défense de l'Église, lui apparaissait tel le glaive +même de l'archange Michel.</p> + +<p>Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même +expression de naïf enthousiasme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">535</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé +du secrétaire du duc qui lui commandait de se présenter +le lendemain devant Son Altesse.</p> + +<p>Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était +arrêté à Fano pour se reposer et devait partir le lendemain +à l'aurore, vint faire ses adieux. Nicolas parla +du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui +demanda à quelle cause il l'attribuait.</p> + +<p>—Deviner le motif des actions d'un prince tel que +César est difficile, presque impossible, répondit Machiavel. +Mais si vous désirez savoir ce que je pense—je +vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à sa conquête +par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs +tyranniques était en proie aux émeutes, aux +pillages et à l'oppression. César, pour y mettre fin, +nomma lieutenant son fidèle et intelligent ami don +Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui inspiraient +une peur salutaire, il ramena promptement le +calme dans la contrée. Lorsque le duc constata que +le but était atteint, il décida de briser l'arme qui lui +avait servi, ordonna de se saisir du lieutenant sous +prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son +corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple +et en même temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois +<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">536</a></span> +profits de cette action pleine de profonde sagesse: +premièrement, il a arraché avec la racine l'ivraie des +discordes semées en Romagne par les premiers +tyrans; deuxièmement, ayant convaincu le peuple +que toutes les cruautés avaient été commises à son +insu, il s'est lavé les mains, a rejeté toute la responsabilité +sur la tête de son lieutenant, et a profité +des excellents fruits de son régime; troisièmement, +offrant en sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, +il s'est posé comme le plus haut et le plus +intègre justicier.</p> + +<p>Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant +sur son visage une impassibilité impénétrable. +Seulement au fond de ses yeux brillait, tantôt s'allumant +et tantôt s'éteignant, une étincelle d'impertinente +raillerie.</p> + +<p>—Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas +à dire! s'écria Lucio. Mais d'après vos paroles, messer +Nicolo, cette soi-disant justice n'est que la pire des +abominations!</p> + +<p>Le secrétaire de la République florentine baissa les +yeux, afin d'y éteindre la flambée moqueuse.</p> + +<p>—C'est fort possible, messer, dit-il froidement. +Mais qu'importe?</p> + +<p>—Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille +abomination est digne du nom de «sagesse»?</p> + +<p>Machiavel haussa les épaules.</p> + +<p>—Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine +expérience en politique, vous verrez vous-même +qu'entre la façon dont agissent les gens et celle dont +<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">537</a></span> +ils devraient agir il y a une telle différence, que l'oublier +c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les +hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur +ou l'intérêt les forcent à la vertu. Voilà pourquoi je +dis qu'un souverain, pour éviter sa perte, doit avant +tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être ou ne +pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords +de conscience pour les vices secrets sans lesquels il est +impossible de conserver le pouvoir, car en étudiant +la nature du mal et du bien on arrive à cette conclusion, +que beaucoup de choses qui semblent des vertus +ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent +des vices, le grandissent.</p> + +<p>—Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir +ainsi tout est permis; toutes les cruautés, toutes les +infamies sont excusables...</p> + +<p>—Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement +Nicolas en levant la main comme pour un +serment. Tout est permis à celui qui veut et peut +régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début +de notre conversation, je conclus que le duc de Valentino +après avoir unifié la Romagne grâce à don Ramiro, +est, non seulement plus raisonnable, mais aussi plus +charitable dans sa cruauté que, par exemple, les +Florentins qui autorisent de continuelles révoltes, car +mieux vaut la violence supprimant quelques-uns, que +la clémence qui perd des nations.</p> + +<p>—Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il +pas existé de grands rois exempts de cruauté? +L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">538</a></span> +—N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je +n'ai eu en vue jusqu'à présent que les royaumes +conquis, et bien plus l'acquisition du pouvoir que sa +conservation. Certes les empereurs Antonin et Marc-Aurèle +pouvaient être charitables sans nuire à leur +empire; avant leur règne il avait été commis suffisamment +de meurtres. Rappelez-vous seulement, qu'à +la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons +de la louve assassina l'autre—action épouvantable—mais +d'autre part qui sait si, sans ce meurtre +nécessaire à l'unification du pouvoir, Rome aurait +existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du +double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux +balances l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une +le fratricide et dans l'autre les vertus et la sagesse de +la Ville Éternelle? Certes, il vaudrait mieux préférer +le sort le plus obscur à la grandeur des rois fondée sur +de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin +du bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas +périr, suivre le sentier fatal. Ordinairement, les gens, +choisissant la voie moyenne, n'osent être ni bons, ni +mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse exige +de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle +n'exécutent que des lâchetés ordinaires.</p> + +<p>—A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se +dressent sur la tête! s'écria Lucio.</p> + +<p>Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de +rompre sur une plaisanterie, il ajouta, essayant de +sourire:</p> + +<p>—Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là +<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">539</a></span> +vraiment le fond de votre pensée. Il me semble invraisemblable.</p> + +<p>—La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, +répondit sèchement Machiavel.</p> + +<p>Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps +déjà avait remarqué qu'en simulant l'indifférence, +Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur, +comme s'il désirait éprouver la force de +l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains +luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel +n'était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit +de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la +calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme +tout le monde, par mépris pour les lieux communs, +il tombait dans l'excès contraire, dans l'exagération, +dans l'expression de vérités stupéfiantes, quoique pas +toujours justes.</p> + +<p>Il jouait avec d'extraordinaires associations de +mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées +nues qu'il manie insoucieusement. Il possédait tout +un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, +attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, +vers ses ennemis pareils à messer Lucio—gens +de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait +ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie +méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne +blessait même pas.</p> + +<p>Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis +figuré sur la rotella de ser Pierro da Vinci, formé de +différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé +<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">540</a></span> +de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très +grande crainte des foules?</p> + +<p>Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante +imagination, sous ce désintéressement d'artiste, +une véritable et profonde souffrance, comme si le +prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir +à se blesser jusqu'au sang.</p> + +<p>—N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, +songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à +leur douleur en envenimant leurs plaies?</p> + +<p>Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce +cœur sombre, si proche et si étranger au sien.</p> + +<p>Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide +curiosité, messer Lucio se débattait comme en un +cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.</p> + +<p>—Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une +reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans +votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s'il +faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera +beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs +vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne? +<i>Quod licet Jovi, non licet bovi.</i> Ce qui est permis à +Alexandre le Grand et à Jules César l'est-il également +à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait +encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, +et tout le monde sera de mon avis...</p> + +<p>—Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! +interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci +n'est pas une preuve, messer Lucio. La vérité ne +traîne pas sur les grandes routes où passe tout le +<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">541</a></span> +monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier +mot: en observant les actes de César, je les +trouve parfaits, et je pense qu'à ceux qui acquièrent +le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner +meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et +la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens, +les assises de son pouvoir ont été si solidement établies +en un temps très court, qu'il est dès maintenant +un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... +en Europe... et dans l'avenir...</p> + +<p>Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent +ses joues creuses; ses yeux brillaient fiévreux. +Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique +laissait entrevoir l'ancien disciple de Savonarole.</p> + +<p>Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, +eut proposé de conclure la paix en vidant deux ou +trois bouteilles dans la taverne voisine, le visionnaire +s'évapora.</p> + +<p>—Allons plutôt dans un autre endroit, proposa +Nicolo. J'ai pour cela un flair de chien! Il doit y +avoir ici de jolies jeunesses...</p> + +<p>—Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. +Dans cette sale petite ville.</p> + +<p>—Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement +le secrétaire de la République florentine. Ne +dédaignez jamais les petites villes. Dans ces sales petites +banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si +bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.</p> + +<p>Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela +polisson.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">542</a></span> +—Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait +froid, nous gèlerons en route...</p> + +<p>—Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, +nous mettrons nos pelisses, des capes pour cacher la +figure. Comme cela personne ne nous reconnaîtra. +Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, +plus c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?</p> + +<p>Léonard s'excusa.</p> + +<p>Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles +aux hommes, lorsqu'il s'agissait des femmes, +il les évitait avec un insurmontable dégoût. Ce cinquantenaire, +scrutateur obstiné des secrets de la nature, +qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à +mort pour étudier l'expression de leur visage, se trouvait +souvent tout interdit en entendant une plaisanterie +légère, ne savait où fixer les yeux et rougissait +comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan +vint s'informer si l'ingénieur ducal était satisfait de son +logement et lui remettre le cadeau de bienvenue, qui +consistait, d'après l'usage du temps, en provisions de +ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un +quartier de mouton, huit paires de chapons et de +poules, deux grandes torches, trois paquets de cierges +<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">543</a></span> +et deux caisses de confiserie. En voyant toute l'attention +qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce dernier de +lui obtenir une audience.</p> + +<p>A onze heures du soir, heure habituelle des audiences +de César, ils se rendirent au palais.</p> + +<p>Le genre de vie du duc était vraiment étrange. +Lorsque les ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au +Pape de ne pouvoir être reçus par César, Sa Sainteté +leur répondit qu'il était lui-même fort mécontent de +la conduite de son fils, qui transformait le jour en +nuit et durant deux et trois mois remettait les réceptions +importantes.</p> + +<p>En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre +ou cinq heures du matin; à trois heures de l'après-midi, +pour lui venait l'aurore, à quatre le lever +du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, parfois +étendu sur son lit: durant le dîner et après, il +réglait les affaires d'État. Toute son existence était +entourée de mystère, non seulement par dissimulation +naturelle, mais encore par calcul. Il sortait rarement +du palais et presque toujours masqué. Il ne se montrait +au peuple que les jours de grande fête, à l'armée +qu'au moment du combat ou à la menace d'un danger. +Aussi chacune de ses apparitions était-elle foudroyante +comme celles d'un demi-dieu. Il aimait et +savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui +coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne +suffisait pas à l'entretien du principal capitaine de +l'Église. Les ambassadeurs assuraient à leurs souverains +qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit +<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">544</a></span> +cents ducats par jour. Quand César passait par les +rues des villes, le peuple courait derrière lui, car il +savait que le duc ferrait ses chevaux avec des fers +spéciaux en argent qui tombaient facilement, et qu'il +perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.</p> + +<p>On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. +N'avait-il pas une fois, à Rome, pendant une +course de taureaux et lorsqu'il n'était que cardinal de +Valence, fendu la tête du taureau d'un seul coup de +sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis +quelques années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa +main fine comme une main de femme, il pliait des fers +à cheval, tordait des câbles, brisait des cordages. Celui +que ne parvenaient pas à approcher les seigneurs et +les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour +assister aux combats des bergers à demi sauvages de +la Romagne et parfois pour y prendre part.</p> + +<p>En même temps il était un parfait cavalier, mondain, +roi de la mode. Le jour du mariage de sa sœur, +madonna Lucrezia, il quitta le siège d'une place forte, +directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, et +se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc +de Ferrare. Reconnu de personne, vêtu de velours +noir, masqué de noir, il traversa la foule des invités, +salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, seul au +son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de +la salle, si élégant que de suite un murmure courut:</p> + +<p>—Cesare, Cesare! L'unico Cesare!</p> + +<p>Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il +entraîna sa sœur à l'écart et lui chuchota quelques mots +<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">545</a></span> +à l'oreille. Lucrezia baissa les yeux, rougit, puis pâlit et +en devint plus belle encore, faible, infiniment soumise +à la terrible volonté de son frère qui allait, comme on +l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que +d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur +publique exagérait peut-être les méfaits du duc, mais +la réalité pouvait être plus terrible que la rumeur. +Dans tous les cas, il savait cacher son jeu et effacer +ses traces.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à +César.</p> + +<p>Après avoir traversé une grande et froide salle, +espèce de salon d'attente pour des personnages de +moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent +dans une petite pièce, une ancienne chapelle à +vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à +hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze +apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi +les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit. +Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: +la proximité du duc se faisait sentir à travers les +murs.</p> + +<p>Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur +Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois, +<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">546</a></span> +visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d'insomnie, +dormait dans une chaire. Parfois la porte +s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression +préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière +l'oreille, passait la tête et faisait signe à l'un des +assistants.</p> + +<p>A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini +frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant +que ce n'était pas encore son tour, soupirait longuement +et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé +par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.</p> + +<p>Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, +la chapelle avait été transformée en pharmacie +de campagne. Devant la fenêtre, à l'emplacement de +l'autel, sur une table encombrée de fioles et de pots, +l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin +principal de Sa Sainteté le Pape et de César, préparait +le médicament à la mode, une infusion de «bois +sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique. +Pétrissant dans ses jolies mains le cœur jaune odorant +de la plante, qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur +expliquait avec un sourire aimable la nature +et les qualités de ce bois.</p> + +<p>Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris +paraissaient étonnés de l'étrange conversation des +nouveaux pasteurs de l'Église. Dans cette chapelle +éclairée par la lueur blafarde d'une lampe officinale, +dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, +les prélats romains réunis semblaient officier une +messe mystérieuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">547</a></span> +Durant cette causerie, le secrétaire de la République +Florentine prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, +adroitement cherchait à prendre vent de la politique +de César. S'approchant de Léonard, un doigt sur les +lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec +un air préoccupé:</p> + +<p>—Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.</p> + +<p>—Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.</p> + +<p>—Là gît le lièvre—quel artichaut? Dernièrement +le duc a posé ce rébus à l'ambassadeur de Ferrare, +Pandolfio Colennucio: «Je mangerai l'artichaut feuille +par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses +ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il +dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture +mon cerveau!...</p> + +<p>Et il ajouta à l'oreille de Léonard:</p> + +<p>—Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle +d'un tas de frivolités et dès qu'on touche à une question +sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes +sous l'eau ou des moines à table. Je flaire qu'ils +préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, +messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir!</p> + +<p>Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un +joueur.</p> + +<p>Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement +de la porte et fit signe à Léonard.</p> + +<p>Suivant un long couloir sombre où se tenaient les +gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard +pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable +<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">548</a></span> +tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une +chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant +les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce +taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison +Borgia, se répétait dans tous les décors de la +chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés +de Saint-Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée +de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les +lampes suspendues brûlait une huile parfumée: César +adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu +habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu +de la pièce. Deux positions seulement lui étaient +naturelles: à cheval ou couché. Immobile, impassible, +accoudé sur les coussins, il suivait la partie d'échecs +engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport +de son secrétaire; César possédait la faculté de +diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé +dans la méditation, d'un mouvement lent et égal il +roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or +remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, +ne le quittait jamais.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui +lui était coutumière, ne lui permit pas de s'agenouiller, +lui serra amicalement la main et l'installa dans un +<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">549</a></span> +fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui demander +des conseils au sujet des plans de Bramante pour le +nouveau monastère d'Imola, «la Valentine», comme +on l'appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et +une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ces +œuvres de bienfaisance, un monument commémoratif +de sa charité chrétienne.</p> + +<p>Après les plans de Bramante, il montra à Léonard +les nouveaux caractères d'imprimerie de Geronimo +Succino de Fano, que César protégeait, car il +désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.</p> + +<p>Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux +du poète de cour Francesco Uberti. Son +Altesse les accepta avec bienveillance et donna l'ordre +de récompenser généreusement l'auteur.</p> + +<p>Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non +seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire +lui remit l'épigramme du poète napolitain +Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des +Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières +dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de +fornicatrice, de cardinal défroqué, d'inceste, de fratricide +et de sacrilège.</p> + +<p>«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le +poète, ne vois-tu pas qu'il a transformé l'Église en +étable à mulets et en maison de tolérance?»</p> + +<p>—Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda +Agapito.</p> + +<p>—Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je +réglerai ce compte moi-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">550</a></span> +Puis plus bas il ajouta:</p> + +<p>—Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.</p> + +<p>On connaissait son procédé; pour de moins graves +méfaits, il leur faisait couper les mains et percer la +langue avec un fer rouge.</p> + +<p>Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.</p> + +<p>L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta +avec bienveillance, car il croyait au sort et en la +puissance des étoiles. Valguglio lui expliqua que la +dernière crise du duc dépendait de la mauvaise +influence de la planète Mars entrée dans le signe +du Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus +à l'aurore du Taureau la maladie passerait d'elle-même. +Puis, il conseilla pour une action importante de +choisir le 31 décembre après midi, cette date devant +être extrêmement favorable à César.</p> + +<p>Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il +murmura trois fois avec un air mystérieux:</p> + +<p>—<i>Fatilo</i>—<i>Fatilo</i>—<i>Fatilo</i>. Fais ainsi. Fais +ainsi. Fais ainsi.</p> + +<p>César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais +Léonard crut voir une ombre assombrir son visage.</p> + +<p>D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau +s'adressa à son ingénieur.</p> + +<p>Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre +et ses cartes. Ce n'étaient pas seulement les recherches +d'un savant expliquant la disposition du terrain, les +cours d'eau, les obstacles formés par les chaînes de +montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des +œuvres de grand artiste, des tableaux de sites pris à +<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">551</a></span> +vol d'oiseau. La mer était peinte en bleu, les montagnes +en brun, les rivières en bleu pâle, les villes en +rouge foncé, les champs en vert; et avec une infinie +perfection tous les détails étaient notés—les places, +les rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait +sans même lire les remarques écrites en marge. +Il semblait qu'on planait au-dessus de la terre et +qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière +attention César examinait la carte qui représentait la +région sise entre le lac de Bolsena, Arezzo, Perugio +et Sienne. C'était le cœur de l'Italie, la patrie de +Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. +Plongé dans la méditation, César se délectait à cette +sensation de vol d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer +avec des mots la sensation qu'il éprouvait, mais il lui +semblait que lui et Léonard se comprenaient, qu'ils +étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait +vaguement quelle puissance nouvelle la science +pouvait avoir sur le monde et il voulait pour lui cette +puissance, ces ailes de vol triomphal.</p> + +<p>Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main +avec son plus charmeur sourire.</p> + +<p>—Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi +toujours comme tu l'as fait jusqu'à présent et je +saurai te récompenser.</p> + +<p>Puis il ajouta avec sollicitude:</p> + +<p>—Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? +Peut-être désires-tu quelque chose? Tu +sais que je serai toujours heureux d'exaucer toutes +tes prières.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">552</a></span> +Léonard profitant de l'occasion, parla de messer +Nicolo, sollicita pour lui une audience.</p> + +<p>César haussa les épaules en souriant.</p> + +<p>—Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me +demande audience sur audience et quand je le reçois—nous +n'avons rien à nous dire. Et pourquoi m'a-t-on +envoyé cet original?</p> + +<p>Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.</p> + +<p>—Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les +plus intelligents et perspicaces de notre époque, tel +que j'en ai rarement rencontré dans mon existence.</p> + +<p>—Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas +bête. Mais on ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, +une girouette. Il n'a de mesure en rien. Cependant je +lui ai toujours souhaité beaucoup de bien et maintenant +que je sais qu'il est de tes amis, je lui en +souhaite encore davantage. C'est un homme très bon. +Il n'y a en lui aucune malice, quoiqu'il s'imagine être +le plus rusé des hommes et qu'il s'évertue à me tromper +comme si j'étais l'ennemi de votre république. Cependant +je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi +parce qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! +qu'il vienne, puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui +que je serai content... A propos, ne m'a-t-on pas +dit dernièrement que messer Nicolo avait l'intention +d'écrire un livre sur la politique ou la science militaire?</p> + +<p>César eut encore une fois son sourire calme et clair, +comme s'il venait de se souvenir de quelque chose de +joyeux.</p> + +<p>—T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? +<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">553</a></span> +Non? Alors, écoute. Un jour, se fondant précisément +sur ce livre de science militaire, Nicolas expliquait à +mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à d'autres +officiers, les règles de la disposition d'une armée en +ordre de bataille d'après la célèbre phalange, avec +une éloquence telle, que ses auditeurs voulurent l'expérimenter. +On fit sortir les troupes devant le camp et +on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois +heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit +avec deux mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. +Enfin, Bartolomeo perdant patience, prit le front des +troupes et quoique il n'eût jamais lu aucun livre de +science militaire, en un clin d'œil, au son du tambourin, +les disposa de merveilleuse façon, prouvant +l'énorme différence qui existe entre la théorie et la +pratique. Ne raconte pas cela à Nicolas, mon cher Léonard—il +n'aime pas se souvenir de la phalange!</p> + +<p>Il était tard, tout près de trois heures du matin.</p> + +<p>On servit au duc un léger souper, une truite, un +plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il +se distinguait par la frugalité.</p> + +<p>L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia +pour ses cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner +Léonard avec des torches, en signe d'honneur.</p> + +<p>Léonard raconta son audience à Machiavel.</p> + +<p>En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de +César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas +se leva terrifié.</p> + +<p>—Comment? vous, un citoyen de la République, +pour le pire ennemi de votre patrie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">554</a></span> +—Je croyais, répliqua Léonard, que César était +considéré comme notre allié...</p> + +<p>—Considéré! s'écria le secrétaire de la République +florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais +savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des +Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de +haute trahison?</p> + +<p>—Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne +croyez pas, Nicolas... En réalité, je ne comprends rien +à la politique... Je suis comme un aveugle...</p> + +<p>Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous +deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu'au +plus profond du cœur, étrangers, que jamais ils +ne pourraient se comprendre. L'un n'avait pour ainsi +dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression +de César, «plus que son âme».</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.</p> + +<p>Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, +transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les +portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui +parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus absolu +et amena la conversation de loin.</p> + +<p>Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la +<span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">555</a></span> +Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe +de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui +accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de Battisto +Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, +madonna Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de +quinze ans, novice du monastère d'Urbino. Se saisissant +des deux femmes, on les avait entraînées et +depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La +République de Venise se considéra offensée, en la personne +de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent +leurs plaintes à Louis XII, au roi d'Espagne et +au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc de +Romagne. Mais les preuves manquaient et César +répondit qu'il avait trop de femmes désireuses de lui +appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes +routes.</p> + +<p>On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée +et suivait le duc dans toutes ses campagnes.</p> + +<p>Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine +au service de Florence. Lorsqu'il eut constaté +l'inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio +résolut de tenter lui-même la chance, entra en +Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, +gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et +s'enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la +frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement. +On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.</p> + +<p>Machiavel, secrétaire de la République florentine, +avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était +devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration, +<span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">556</a></span> +lui avait raconté tout ce qu'il avait pu savoir +de sa sœur. Les geôliers la considéraient comme une +sainte, assuraient qu'elle accomplissait des guérisons +miraculeuses, qu'elle prophétisait, que ses mains et +ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de +Sienne.</p> + +<p>Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses +yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes, +fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient +guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait +aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut +trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant +une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait +que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps +seul avec elle, mais personne ne savait ce qui +se passait durant ces entretiens.</p> + +<p>Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu +à délivrer Marie.</p> + +<p>—Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, +consentir à m'aider, je conduirais l'affaire de façon à +ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration. +Du reste, je ne vous demanderais que quelques +renseignements sur la disposition intérieure du fort San +Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, +il vous sera facile d'y pénétrer et de tout savoir.</p> + +<p>Léonard le regardait surpris et sous ce regard +inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.</p> + +<p>—J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas +me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le +duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m'est +<span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">557</a></span> +indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez +la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la +seigneurie que je suis bon à autre chose qu'à jouer au +bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie +humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à quelques +bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de +jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches +et d'écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence! +Alors, voilà, j'ai imaginé cette affaire-là. +L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses +superbes!</p> + +<p>Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard +avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa +bonté que selon son habitude il cachait sous un +masque cynique.</p> + +<p>—Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez +sur moi comme sur vous-même dans cette affaire, +mais à une condition: en cas de non réussite, je +répondrai au même titre que vous.</p> + +<p>Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de +suite lui expliqua son plan.</p> + +<p>Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond +que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement +réalisable qu'en paroles.</p> + +<p>Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu +le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.</p> + +<p>Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers +complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une +dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la +ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de +<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">558</a></span> +Florence, dans un tripot où une bande de chenapans +espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs +inexpérimentés.</p> + +<p>Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux +débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel +expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:</p> + +<div class="poem"> +<p><i>Ferito in mezzo di core di Laura</i></p> +</div> + +<p>découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant +rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.</p> + +<p>De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes +courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises +renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et +le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait +de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent +vers les combattants. Léonard lui glissa +à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave +nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.</p> + +<p>La nuit était calme, étoilée. La neige à peine +tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère +lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec +satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant +appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida +avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point +de péril en la demeure.</p> + +<p>—Vous avez été surpris de me trouver dans ce +repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la +République florentine faisant office de bouffon auprès +de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le +besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des +<span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">559</a></span> +chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats, +ils sont tout de même plus généreux que nos splendides +seigneuries.</p> + +<p>Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les +paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir +et l'interrompit:</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, +Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et +que je vous juge autrement que les autres...</p> + +<p>Machiavel se détourna et après un instant de +silence, continua d'une voix changée:</p> + +<p>—Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois +quand j'ai le cœur trop gros, je plaisante et je ris +pour ne pas pleurer.</p> + +<p>Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement +encore:</p> + +<p>—Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise +étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu, +réussissent en toute chose, vivent repus et heureux, +acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière +tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. +Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas +les grands travaux, les privations et les dangers. Mais +endurer les mesquines vexations de l'existence, joindre +avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre +sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!</p> + +<p>Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent +des pleurs.</p> + +<p>—Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, +je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta, +<span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">560</a></span> +mon petit garçon, je ne suis pour eux qu'une charge; +qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai n'importe +où, je me cacherai dans un trou où personne ne me +connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore +maître d'école pour ne pas crever de faim tant que je +ne suis pas abruti;—car, mon ami, rien n'est plus +terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on +est capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien +et qu'on se perd sans raison.</p> + +<h3 class="p2">XI</h3> + +<p>A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance +de Marie, Léonard remarquait que Nicolas, +en dépit de son assurance, perdait sa présence d'esprit, +faiblissait, s'attardait imprudemment ou se précipitait +sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui +se passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la +peur, ni le manque de cœur, mais cette incompréhensible +faiblesse, cette indécision de gens créés non +pour l'action mais pour l'observation, cette trahison +momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut +agir sans hésiter et sans douter: choses bien connues +de Léonard.</p> + +<p>La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un +village proche de la forteresse de San Michele, afin de +<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">561</a></span> +tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait +l'y rejoindre le lendemain matin.</p> + +<p>Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises +nouvelles, ne doutant pas que l'affaire se terminât +en farce d'écolier.</p> + +<p>Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On +frappa à la porte. L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle +et décontenancé.</p> + +<p>—C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.</p> + +<p>—Je m'y attendais, répondit Léonard sans +surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions +prendre.</p> + +<p>Machiavel le regarda distraitement.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de +sa cage, nous sommes arrivés trop tard...</p> + +<p>—Comment, envolé?</p> + +<p>—Mais tout simplement. Ce matin au lever du +jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge +tranchée...</p> + +<p>—Qui est le meurtrier?</p> + +<p>—On l'ignore, mais l'examen des blessures ne +permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le +cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop +adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois +qu'elle aura dû elle-même...</p> + +<p>—Impossible, voyons! On la considérait comme +une sainte.</p> + +<p>—Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les +connaissez pas encore. Ce monstre...</p> + +<p>Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">562</a></span> +—Ce monstre est capable de tout! Même d'amener +une sainte à se suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, +quand elle n'était pas autant surveillée. Maigre, frêle, +telle une vision. Un visage d'enfant. Des cheveux +blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone +de Filippino Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne +sais ce qui a pu attirer en elle le duc... O messer +Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable +enfant c'était!</p> + +<p>Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des +larmes sur ses cils.</p> + +<p>Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant +d'une voix aiguë:</p> + +<p>—J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour +est un poisson dans une poêle! J'en ai assez! Je +ne suis pas fait pour servir les tyrans! J'exigerai que +la Seigneurie m'envoie dans une autre ambassade—n'importe +où—mais je ne puis rester plus longtemps +ici!</p> + +<p>Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne +se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver, +mais en même temps, au fond du cœur, il éprouvait +un sentiment de soulagement, de délivrance, à l'idée +qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression +chez Nicolas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">563</a></span></p> + +<h3 class="p2">XII</h3> + +<p>Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de +Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie, +deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son +camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite +rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se +mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre, +jour fixé par l'astrologue Valguglio.</p> + +<p>Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs +devaient entreprendre avec lui le siège de +Sinigaglia.</p> + +<p>La ville se rendit, mais le héraut de la place +déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. +Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à +la dernière minute, présageant quelque chose de +louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les +trompa une fois encore et les calma en les comblant +d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime +par son chant langoureux», comme s'exprima plus +tard Machiavel.</p> + +<p>Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre +Léonard et suivit le duc. Quelques heures après, +l'artiste partit seul.</p> + +<p>La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait +le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes +qui laissaient à peine la largeur nécessaire au +<span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">564</a></span> +chemin. La journée était grise et calme. La mer également +grise était unie comme le ciel. Les croassements +des corbeaux annonçaient le dégel.</p> + +<p>Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé +de Sinigaglia.</p> + +<p>La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, +se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la +petite rivière Miza, la route tournait brusquement à +gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville +lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place +avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de +marchands vénitiens.</p> + +<p>A cette époque, Sinigaglia était un important marché +à demi asiatique, où les commerçants italiens +échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les +Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la +mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire +étaient désertes. Léonard n'y rencontra que +des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées, +attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait +sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, +aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.</p> + +<p>Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, +entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de +Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des +torches, Léonard aperçut César.</p> + +<p>Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. +Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe +de César, on emmena les coupables vers la potence.</p> + +<p>Au moment où Léonard cherchait un visage ami +<span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">565</a></span> +parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner +sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.</p> + +<p>—Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda +Nicolas.</p> + +<p>—Non, je ne sais rien et je suis content de vous +voir. Racontez-moi.</p> + +<p>Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans +un endroit désert près de la mer où dans une masure, +chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches +il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour +lui, l'autre pour Léonard.</p> + +<p>Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, +sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu +dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant +sur lui un regard fiévreux:</p> + +<p>—Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. +Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable! +César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs +sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur +arrêt de mort.</p> + +<p>Il se renversa contre le dossier du siège et regarda +Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un +effort pour paraître calme, impartial, comme un historien +exposant des événements antiques, comme un +savant décrivant les manifestations de la nature—il +commença le récit du «piège de Sinigaglia».</p> + +<p>Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme +avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie +et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie. +Il savait que les alliés viendraient au-devant de +<span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">566</a></span> +lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts +avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. +En approchant des portes de Sinigaglia, là où +la route tournait à gauche en longeant les berges de la +Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa +sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre, +dos au champ, laissant entre elles un passage pour +l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra +dans Sinigaglia.</p> + +<p>Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, +vinrent à la rencontre de César montés sur des mules +et accompagnés de nombreux cavaliers.</p> + +<p>Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si +triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa +bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même +qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses +adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il +avait prévu qu'il allait à la mort.</p> + +<p>Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets +et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit +également de son cheval, et tendit d'abord la +main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les +nommant «chers frères».</p> + +<p>A ce moment les chefs d'armée de César, comme +il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini +et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva +entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant +l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, +don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le +trouva à Borgo.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">567</a></span> +Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, +discutant amicalement de questions militaires, se +dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.</p> + +<p>Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre +congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante, +les retint et les invita à pénétrer avec lui.</p> + +<p>A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que +la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent +sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent. +La consternation des malheureux fut telle qu'ils +n'opposèrent même pas de résistance.</p> + +<p>Le bruit courait que le duc avait l'intention de se +débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant +égorger dans les oubliettes du château.</p> + +<p>—O messer Leonardo, conclut Machiavel, si +vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un +geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage +et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? +jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, +j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas +une feinte. Je considère que de toutes les trahisons +qui se sont accomplies depuis que la politique existe, +celle-là est la plus belle!</p> + +<p>Léonard sourit.</p> + +<p>—Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure +et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas, +je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends +pas ce qui spécialement provoque votre admiration +dans ce guet-apens?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">568</a></span> +—Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, +messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de +guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité +et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu +que le but soit atteint.</p> + +<p>—Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, +Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement +à ses propres intérêts...</p> + +<p>—Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? +Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur +et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas? +Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que +peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse +un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique +parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens +qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée +la trompait au moment décisif. Et à demi morte, +presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses +plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages +et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces +blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, +l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...</p> + +<p>Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et +se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. +Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait +quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable +à un accès.</p> + +<p>Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, +sous l'impression de la mort de Marie, il avait +traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette +<span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">569</a></span> +contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa +pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.</p> + +<p>—Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. +Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi +précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu +que César était l'élu de Dieu? Le piège de +Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses +autres actions, convaincu qu'il était un héros?</p> + +<p>—Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et +feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie, +plus que tous les autres actes du duc, démontre +qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus +grandes et les plus opposées.</p> + +<p>»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; +j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour +atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: +l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; +la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit +posséder les deux façons: savoir selon les circonstances +être un homme ou une brute. C'est le sens +caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris +par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les +rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les +deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent +pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et +lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids +du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul +la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans +crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, +comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la +<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">570</a></span> +première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit—le +sceau des élus!</p> + +<p>—Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, +murmura Léonard profondément pensif. Seulement, +il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar +de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime +rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et +aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront +le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles +et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables +à des dieux et s'envoleront...</p> + +<p>—Voleront? s'écria Machiavel étonné.</p> + +<p>—Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua +Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur +permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être +n'en résultera-t-il rien—qu'importe, si ce n'est +par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.</p> + +<p>—Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés +aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, +demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!</p> + +<p>Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il +se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher +d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des +conspirateurs alliés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">571</a></span></p> + +<h3 class="p2">XIII</h3> + +<p>Les souverains italiens félicitèrent César de «sa +superbe tromperie», <i>bellissimo inganno</i>. Louis XII +ayant appris le piège de Sinigaglia, l'appela «un +haut fait digne d'un antique Romain». La marquise +de Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau +à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques +de soie, différents.</p> + +<p>Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se +figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les +ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de +cent masques, par le renard Gonzague, au renard +Borgia.</p> + +<h3 class="p2">XIV</h3> + +<p>Au début de mars 1503, César revint à Rome.</p> + +<p>Le pape proposa aux cardinaux de récompenser +son héroïsme par la distinction la plus haute que +l'Église romaine donnât à ses défenseurs: la «Rose +d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours après +devait avoir lieu l'ordination.</p> + +<p>Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient +<span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">572</a></span> +sur la cour du Belvédère, s'assembla la Curie +romaine et les ambassadeurs.</p> + +<p>Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses +dans son pluvial, éventé par les porteurs +d'écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI, +septuagénaire au visage imposant et bienveillant en +même temps, gravit les marches du trône.</p> + +<p>Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un +signe du maître des cérémonies, l'Allemand Johann +Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes-du-corps, +les pages, les coureurs et le chef de camp du +duc, messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le +glaive du porte-drapeau de l'Église Romaine.</p> + +<p>Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: +la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette +inscription: «La Fidélité est plus forte que l'arme»; +Jules César sur son char triomphal «Ou César—ou +rien».—Le passage du Rubicon, avec ces mots: +«Le sort en est jeté», et enfin le sacrifice au bœuf +Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant +l'encens auprès de la victime humaine; sur l'autel +cette inscription: <i>Deo Optimo Maximo Hosia</i> et au-dessous +<i>In nomine Cæsaris omen</i>.—La victime +humaine offerte au dieu animal prenait une signification +terrible quand on songeait que ces ciselures et +ces inscriptions avaient été commandées au moment +où César projetait le meurtre de son frère Giovanni +Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau +de l'Église Romaine.</p> + +<p>Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du +<span class="pagenum"><a name="Page_573" id="Page_573">573</a></span> +haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit, +en perles fines.</p> + +<p>Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla +et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du +Saint-Père.</p> + +<p>Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose +d'or, merveille de joaillerie, portant dans son cœur un +petit calice laissant goutter le Saint-Chrême, qui répandait +un parfum de rose.</p> + +<p>Le pape se leva et dit d'une voix émue:</p> + +<p>—Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui +symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste, +l'Église combattante et triomphante, la béatitude des +justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes +vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose. +<i>Amen.</i></p> + +<p>César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.</p> + +<p>Le pape ne put se contenir; selon l'expression +d'un témoin: «La chair cria en lui». Interrompant +l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la grande indignation +de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains +tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son +gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il +balbutia:</p> + +<p>—Mon enfant!... César!... César!</p> + +<p>Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San +Clemente.</p> + +<p>Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant +et riant à la fois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_574" id="Page_574">574</a></span> +De nouveau retentirent les trompes, le bourdon +gronda, toutes cloches de Rome lui répondirent et du +fort des Saints-Anges éclata une salve d'artillerie.</p> + +<p>—Vive César! cria la garde romagnole massée +dans la cour du Belvédère.</p> + +<p>Le duc sortit sur le balcon.</p> + +<p>Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du +soleil matinal et l'éclat des habits royaux, la colombe +du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose +d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, +pour la foule, mais un dieu.</p> + +<h3 class="p2">XV</h3> + +<p>La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, +d'après le dessin du glaive de Valentino «Le Triomphe +de Jules César».</p> + +<p>Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», +trônait le duc de Romagne, une branche de palmier +dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats +entouraient le char, travestis en légionnaires romains. +Tout était exécuté exactement d'après les livres, les +monuments, les bas-reliefs et les médailles.</p> + +<p>Devant le char marchait un homme vêtu de la +longue robe blanche de l'hiérophante égyptien et portait +une «rypide» sur laquelle était brodé l'héraldique +taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape +<span class="pagenum"><a name="Page_575" id="Page_575">575</a></span> +Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap +d'argent, chantaient en s'accompagnant des tympanons:</p> + +<p>—Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!</p> + +<p>Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!</p> + +<p>Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait +l'effigie de la bête, éclairée par le reflet des +torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil +levant.</p> + +<p>Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le +matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il +regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles +de l'Apocalypse:</p> + +<p>«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable +à lui? Qui peut se comparer à lui?</p> + +<p>»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à +sept têtes et à dix cornes.</p> + +<p>»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande +Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs +terrestres.»</p> + +<p>Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, +en regardant la bête «s'étonnait de suprême +étonnement».</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_576" id="Page_576">576</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<p class="center"><b>LE FAUVE POURPRE</b></p> + +<p class="center"><b>1503</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Le Fauve sortant de l'Abîme.</p> + +<p class="right">(<span class="smcap">XI</span>, 7. <i>Révélations de Saint-Jean.</i>)</p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Léonard possédait une vigne près de Florence, +sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui +enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui +avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en +Romagne, Léonard confia la surveillance de cette +affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, +le fit venir auprès de lui, à Rome.</p> + +<p>En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, +dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca +<span class="pagenum"><a name="Page_577" id="Page_577">577</a></span> +Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques +représentait la venue de l'Antechrist.</p> + +<p>Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui +parut méchant, mais en le regardant longuement, il +vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les +yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier +désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de +ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses +doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était +superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire, +était de nouveau étonné de la ressemblance frappante +jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait +ni n'osait reconnaître.</p> + +<p>A gauche, dans ce même tableau était représentée +la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des +ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un +ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux, +ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles +pensées sur Léonard.</p> + +<p>En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient +ces fresques: un grand et gras moine d'une +cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un +âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme +un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des +«errants» ou des «goliards».</p> + +<p>Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le +moine était un Allemand de Nuremberg, le savant +bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait +Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre +la question des bénéfices et des privilèges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_578" id="Page_578">578</a></span> +Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans +Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d'écuyer. +En chemin ils parlèrent des affaires de l'Église.</p> + +<p>Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz +prouvait le non sens du dogme de l'infaillibilité papale, +assurant que dans vingt ans tout au plus, toute la +Germanie se soulèverait pour secouer le joug de +l'Église romaine.</p> + +<p>«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait +Giovanni en regardant le visage plein du moine, il +n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais qui +sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»</p> + +<p>Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni +rencontra sur la place San Pietro le clerc Hans Plater. +Ce dernier l'emmena dans l'impasse Sinibaldi, où +se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers, +et particulièrement une taverne, <i>le Hérisson d'argent</i>, +tenue par le tchèque hussite Ian le Boiteux, qui +accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans, +les secrets ennemis du pape, les libres penseurs, +tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement +de l'Église.</p> + +<p>Derrière la première salle il y en avait une seconde +où ne pénétraient que les élus. Là, se trouvait réunie +toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut +bout de la table, le dos appuyé contre une barrique, +ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son +visage bouffi à double menton était impassible, ses +petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire +honneur à la cave de Ian. De temps à autre il élevait +<span class="pagenum"><a name="Page_579" id="Page_579">579</a></span> +son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle, +et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes +du cristal.</p> + +<p>Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son +indignation contre les concussions de la Curie:</p> + +<p>—Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais +ainsi continuellement! Mieux vaut tomber entre les +mains des brigands, qu'entre celles des prélats romains. +C'est le pillage en plein jour! La main à la poche +pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, +l'ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son +Excellence, la maîtresse du cardinal!</p> + +<p>Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque +tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il +dit d'une voix traînante, comme s'il récitait un +psaume:</p> + +<p>—S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux +et lui demandèrent: «Que devons-nous faire +pour sauver notre âme?» Et Alexandre répondit: «Pourquoi +me le demandez-vous? C'est écrit dans la loi et +je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton +cœur et de toute ton âme, et aime le riche comme +toi-même. Faites ainsi et vous vivrez.» Et s'assit le +pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui possèdent, +car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent +car ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de +l'or et de l'argent pour la Curie papale. Malheur aux +pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait +pour eux couler au fond des mers, une pierre +au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait +<span class="pagenum"><a name="Page_580" id="Page_580">580</a></span> +ainsi.» Et le pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple +afin que vous voliez les vivants et les morts, comme +je les ai volés moi-même.»</p> + +<p>Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto +Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui +n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de +sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa +de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait +mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, +seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue +énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses +et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans +la demeure du pape, commençant par la simonie +et achevant par le fratricide de César et l'inceste du +pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par +un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe, +leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres, +ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est +venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu +n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI +et son fils César.»</p> + +<p>Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape +était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. +L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis +longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il +supposait que le véritable Antechrist n'était pas le +pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du +père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino +prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre +l'<i>Ascension d'Ezéchiel</i>, que l'Antechrist, ayant l'image +<span class="pagenum"><a name="Page_581" id="Page_581">581</a></span> +humaine, en réalité ne serait pas un homme, +mais seulement une vision immatérielle, car, d'après +saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition, +régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est +pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, +l'ange Veliard, le prince de ce monde».</p> + +<p>Thomas Schweinitz secoua la tête:</p> + +<p>—Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome +dit très nettement: «Quel est celui-ci? +N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris +toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, +l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le +pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci +doit être fils de vierge...</p> + +<p>Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: +<i>De la Fin du monde</i>.</p> + +<p>Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira +d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera +en elle, et elle concevra et elle enfantera.»</p> + +<p>Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je +suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les +enfants à la mamelle.</p> + +<p>Schweinitz secoua de nouveau la tête:</p> + +<p>—Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront +tenter par le masque de la sainteté, car il tuera +son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas +avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera +plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour +les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce +qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la +<span class="pagenum"><a name="Page_582" id="Page_582">582</a></span> +couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à +moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et +je vous consolerai.»</p> + +<p>—S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le +reconnaîtra et le démasquera?</p> + +<p>Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, +et répondit:</p> + +<p>—Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le +pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car +leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront, +si bien qu'ils ne verront point où est la lumière +et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples +une tristesse et une perplexité comme il n'en aura +existé depuis la création du monde. Et les hommes +diront aux montagnes: «Tombez et cachez-nous», et ils +frémiront d'effroi dans l'attente des catastrophes, car +les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui +trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: +«Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous? +Les agneaux n'ont donc pas reconnu la voix de leur +pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un +miracle—je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi +les nuages juger les vivants et les morts.» Et il +prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse +démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les éclairs et +le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en +anges—et il volera...</p> + +<p>Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, +pleins de terreur: il revoyait les larges plis du vêtement +de l'Antechrist dans le tableau de Luca Siniorelli +<span class="pagenum"><a name="Page_583" id="Page_583">583</a></span> +et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient +aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière les +épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice +sur la cime déserte de Monte Albano.</p> + +<p>A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune +où s'était glissé le clerc qui n'aimait pas les +longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un +rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres +brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la +gentille servante de l'auberge.</p> + +<p>Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la +vieille chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>La belle fille de la taverne</p> +<p class="i1">Est une exquise rose,</p> +<p>Ave, Ave, je lui chante</p> +<p class="i2"><i>Virgo gloriosa!</i></p> +<p>Le tavernier est un larron</p> +<p>A tête de renard rusé,</p> +<p>Mais pourtant j'aime mieux sa cave</p> +<p class="i1">Que l'Église de Dieu.</p> +<p>Verse-moi une coupe de vin!</p> +<p class="i1">Je suis un bon moine,</p> +<p>Je ne crains pas les saints Pères.</p> +<p>A Rome sous le poids de l'or</p> +<p class="i1">Les lois restent muettes;</p> +<p>Rome est un nid de brigands,</p> +<p class="i1">Le chemin de la géhenne;</p> +<p class="i1">Le pape, pilier de l'Église,</p> +<p class="i2">Est un pilori!</p> +<p>Eh bien! belle fille, embrasse-moi.</p> +<p class="i1"><i>Dum vinum potamus</i>—</p> +<p>Et chantons au dieu Bacchus:</p> +<p class="i1"><i>Te deum laudamus</i>!</p> +</div></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_584" id="Page_584">584</a></span> +Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit +en un béat sourire. Il leva son verre dans lequel +scintillait l'or pâle du vin du Rhin et, d'une voix +fluette et chevrotante, il répondit à la vieille chanson +des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église +romaine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>—Et chantons au dieu Bacchus:</p> +<p class="i2"><i>Te deum laudamus!...</i></p> +</div></div> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San +Spirito, Beltraffio l'aidait.</p> + +<p>Comme il remarquait la continuelle tristesse de +Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa +de l'accompagner au palais du pape.</p> + +<p>A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient +adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage +pour trancher la question de possession des nouvelles +terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape +devait définitivement bénir le méridien qui divisait le +globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. +Léonard était invité avec tous les autres savants dont +le pape désirait connaître l'avis.</p> + +<p>Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: +il voulut voir celui dont il entendait tant +parler.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_585" id="Page_585">585</a></span> +Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et +ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où +Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César, +ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle +de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis +dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, +les rinceaux entre les arcs étaient décorés de +fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament +et de la vie des Saints.</p> + +<p>A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté +les mystères païens. Le fils de Jupiter—Osiris, dieu +du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la +déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes +l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; +il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme +du taureau blanc Apis.</p> + +<p>C'était une chose étrange de contempler, dans les +appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints +et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de +vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de +Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth +embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le +fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait +un chien à se tenir debout; et, dans les <i>Fiançailles +d'Osiris et d'Isis</i>, un gamin chevauchait, nu, un +jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous +les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les +anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux +Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui, +comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_586" id="Page_586">586</a></span> +—Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou +une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement +saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant +devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même +pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI +agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs +égyptiens recevant le dieu du soleil tué par +les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?</p> + +<p>Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la +tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur +les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau +d'or transformé, n'était autre que le premier prélat +romain, déifié par les poètes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus</p> +<p class="i2">Regnat Alexander, ille vir, iste deus.</p> +</div></div> + +<div class="blockquote"> +<p>Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est +la plus grande: Alexandre Six y règne—le premier était +un homme—celui-ci est un dieu.</p> +</div> + +<p>Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve +semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.</p> + +<p>Examinant les peintures, il écoutait les conversations +des seigneurs et des prélats qui attendaient le +pape.</p> + +<p>—D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à +l'ambassadeur de Ferrare, le cardinal Arborea.</p> + +<p>—De la cathédrale, monsignore.</p> + +<p>—Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle +pas fatiguée?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_587" id="Page_587">587</a></span> +—Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut +mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique! Il me +semblait que je n'étais plus sur cette terre, mais au +ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu retenir +mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape +a élevé le Saint-Ciboire...</p> + +<p>—De quoi donc est mort le cardinal Michiele? +demanda le nouvel ambassadeur de France.</p> + +<p>—D'avoir bu ou mangé des choses contraires à +son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes, +Espagnol de naissance comme la plupart des familiers +d'Alexandre VI.</p> + +<p>—On assure, murmura Belltrando, que vendredi, +le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a +refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait +avec une vive impatience, donnant pour prétexte +la peine que lui avait causé la mort du cardinal.</p> + +<p>Les assistants échangèrent un rapide coup d'œil.</p> + +<p>Dans cette conversation se cachait un sens secret: +ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal +Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur, +étant trop occupé durant toute la journée à compter +l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac +de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des +Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et +à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides +finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide +et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait +avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence, +il se débarrassait du premier qui lui paraissait +<span class="pagenum"><a name="Page_588" id="Page_588">588</a></span> +suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On +disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à +l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de +cérémonies, marquait constamment sur son cahier de +notes, parmi les descriptions des services pompeux, +la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un +laconisme imperturbable:</p> + +<p>«Il a bu la coupe. <i>Biberat calicem.</i>»</p> + +<p>—Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan +Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale +soit malade depuis cette nuit?</p> + +<p>—Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?</p> + +<p>—On ne sait exactement. Des vomissements...</p> + +<p>—Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en +comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele, +Monreale...</p> + +<p>—L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être +néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua +malignement Belltrando.</p> + +<p>—L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait +Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...</p> + +<p>Un silence plana.</p> + +<p>Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du +corps sous le commandement du neveu du pape, +Radriguès Borgia, des membres de la Curie, des +chambellans, envahit la salle.</p> + +<p>Un murmure respectueux s'éleva:</p> + +<p>—Le Saint-Père! Le Saint-Père!</p> + +<p>La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le +pape Alexandre VI Borgia entra.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_589" id="Page_589">589</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait +qu'il lui suffisait de regarder une femme pour lui +inspirer la plus folle passion, comme si dans ses yeux +se trouvait concentrée une force qui attirait vers lui les +femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à présent +ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient +gardé la pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le +crâne chauve avec quelques touffes de cheveux gris, +un grand nez aquilin, un menton rentré, des petits +yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres charnues, +avançant avec une expression voluptueuse, rusée +et, en même temps, presque naïve.</p> + +<p>En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet +homme quelque chose de terrible ou de cruel. +Alexandre Borgia possédait au plus haut point la bienséance +mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il +disait ou faisait semblait précisément être ce qu'il +fallait dire ou faire. «Le pape a soixante-dix ans, +écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit chaque jour; +les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de vingt-quatre +heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il +entreprend sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe +à rien qu'à la gloire et au bonheur de ses enfants.» +<span class="pagenum"><a name="Page_590" id="Page_590">590</a></span> +Les Borgia descendaient des Maures de Castille, et +réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les lèvres +épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang +africain coulait dans ses veines.</p> + +<p>«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, +une plus belle auréole pour lui que ces fresques de +Pinturicchio, représentant la gloire de l'antique Apis +égyptien, le Taureau né du soleil.»</p> + +<p>Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix +ans, plein de santé et de force, semblait le descendant +de son fauve héraldique, le Taureau pourpre, +dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la +fécondité.</p> + +<p>Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec +l'Israélite maître orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là +même qui avait ciselé le triomphe de Jules César sur +le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les +faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande +émeraude plate, la Vénus Callipyge: elle plut tellement +au pape que celui-ci ordonna de monter la pierre dans +la croix avec laquelle il bénissait le peuple pendant les +messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il +put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps +la superbe déesse.</p> + +<p>Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il +remplissait toutes les cérémonies extérieures du culte, +mais au fond de son cœur il était dévot. Il adorait +particulièrement la Vierge et la considérait comme sa +défenderesse auprès de Dieu.</p> + +<p>La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone +<span class="pagenum"><a name="Page_591" id="Page_591">591</a></span> +était un don promis à Santa Maria del Popolo, +en reconnaissance de la guérison de madonna Lucrezia. +Assis près d'une croisée, le pape examinait des pierres +précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts +longs et fins il les touchait doucement, les remuait, +en avançant ses lèvres voluptueuses.</p> + +<p>Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, +avec des étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. +Il ordonna qu'on lui apportât, de son +trésor particulier, sa cassette de perles fines.</p> + +<p>Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée +fille Lucrezia si semblable à la pâle nacre. +Cherchant des yeux, parmi les seigneurs, l'ambassadeur +du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son gendre, +le pape l'appela auprès de lui.</p> + +<p>—Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises +pour madonna Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer +auprès d'elle de chez son oncle, les mains vides...</p> + +<p>Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers +d'État, madonna Lucrezia était notée comme sa +nièce: le premier prélat de l'Église ne pouvant avoir +d'enfants légitimes.</p> + +<p>Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la +grosseur d'une noisette, rose et allongée, d'une valeur +inestimable, la leva vers le jour et se pâma en admiration: +il l'imaginait ornant le grand décolleté de la +robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne +sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare +ou à la Vierge Marie? Mais, songeant de suite que ce +serait un péché d'enlever à la Vierge un don promis, +<span class="pagenum"><a name="Page_592" id="Page_592">592</a></span> +il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de l'incruster +dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle, +cadeau du sultan.</p> + +<p>—Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, +quand tu verras la duchesse, dis-lui de ma part +que je lui souhaite de bien se porter et prie pieusement +la Vierge. Nous, par la sainte grâce de notre +très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons +en parfaite santé et lui adressons notre apostolique +bénédiction. Pour les friandises, je te les enverrai +directement chez toi ce soir.</p> + +<p>L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, +s'écria avec admiration:</p> + +<p>—Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là +au moins sept boisseaux?</p> + +<p>—Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut +s'en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de +premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne. +J'ai une fille qui adore les perles...</p> + +<p>Et, clignant l'œil gauche, il eut un rire sourd et +étrange.</p> + +<p>—Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, +ajouta-t-il solennellement, qu'après ma mort, ma +Lucrezia ait les plus belles perles de l'Italie!</p> + +<p>Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua +les perles, admirant les cascades crémeuses des grains +précieux.</p> + +<p>—Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! +répétait-il presque balbutiant.</p> + +<p>Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui +<span class="pagenum"><a name="Page_593" id="Page_593">593</a></span> +glaça d'effroi le cœur de Giovanni, lui rappelant les +monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre +fille.</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>On annonça César à Sa Sainteté.</p> + +<p>Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: +le roi de France exprimait par l'entremise de +son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement +des projets hostiles du duc de Valentino contre +la République florentine placée sous le protectorat de +la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son +fils.</p> + +<p>Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le +pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français, +s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de +vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, +l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait +César; puis, il entra, laissant, toujours comme +par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux +qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France +particulièrement, pussent entendre la conversation.</p> + +<p>Bientôt retentirent de violents jurons du pape.</p> + +<p>César commença à répliquer avec calme et respect, +mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:</p> + +<p>—Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils +de chien, fils de courtisane...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_594" id="Page_594">594</a></span> +—Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura +l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore» +vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le +tuera!</p> + +<p>Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait +que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le +père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le +duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il +aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse +doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait +du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché +sous les vêtements du pape, pour échapper à la +colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même +d'Alexandre VI.</p> + +<p>Giustiniani se doutait également que la dispute +présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi +bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur +français en lui prouvant que, même si le duc avait de +secrets projets contre la République florentine, le pape +n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient +toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il +disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.</p> + +<p>Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction +paternelle et de l'excommunication, le pape +revint dans la salle d'audience, tremblant de rage, +haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond +de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.</p> + +<p>S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau +il le prit à part dans une embrasure de porte +donnant sur la cour du Belvédère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_595" id="Page_595">595</a></span> +—Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant +Français, je ne voudrais pas être la cause d'une +colère...</p> + +<p>—Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement +le pape.</p> + +<p>Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un +geste amical il lui prit le menton entre deux doigts—signe +de particulière faveur—et commença à protester +impétueusement de son dévouement au roi, de +la pureté des intentions du duc.</p> + +<p>L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il +eût presque des preuves irréfutables d'une trahison, il +était prêt plutôt à ne plus y croire, s'il en jugeait +d'après l'expression des yeux, du visage et de la voix +du pape.</p> + +<p>Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. +Jamais un mensonge n'était combiné à l'avance, +il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et +inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des +lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et +développé cette faculté et enfin avait atteint un tel +degré de perfection que, bien que tout le monde +sût qu'il mentait,—que d'après l'expression de +Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter +quelque chose, plus il multiplie ses serments»—tout +le monde le croyait, car le secret de la puissance de +ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait +foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son +imagination.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_596" id="Page_596">596</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura +quelques mots à l'oreille. Borgia, le visage +préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis par une +porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir +étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le +cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait +appris que la quantité de poison n'était pas suffisante +et que le malade revenait à la santé.</p> + +<p>Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape +acquit la certitude qu'en dépit du mieux constaté, +Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C'était +encore plus avantageux puisque cela éloignait les +soupçons.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le +vieux. Il était gai, aimable et bon catholique.</p> + +<p>Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et +avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas: réellement +il plaignait le cardinal et s'il avait pu s'emparer +de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.</p> + +<p>Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la +salle des Arts Libres, le couvert mis et sentit la faim.</p> + +<p>La séance du méridien fut remise à l'après-midi. +Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.</p> + +<p>La table était ornée de lis blancs dans des urnes de +<span class="pagenum"><a name="Page_597" id="Page_597">597</a></span> +cristal: le pape ayant une préférence marquée pour +la fleur de l'Annonciation, parce que sa pureté lui +rappelait madonna Lucrezia.</p> + +<p>Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI +était sobre de nourriture et de boisson.</p> + +<p>Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni +écoutait leurs propos.</p> + +<p>Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute +de Sa Sainteté avec César et, comme s'il ne +soupçonnait pas qu'elle était feinte, commença à défendre +le duc avec ardeur.</p> + +<p>Chacun le suivit, chantant les louanges de César.</p> + +<p>—Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le +pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez +pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque jour j'attends +de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous +dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera +lui-même le cou.</p> + +<p>Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.</p> + +<p>—Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis +un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que +mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que +César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, +parfois je crie après lui, je m'emporte, je +l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils, +parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il +vous regarde, on sent le poignard dans le cœur...</p> + +<p>Les invités accentuèrent davantage encore leurs +louanges.</p> + +<p>—Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, +<span class="pagenum"><a name="Page_598" id="Page_598">598</a></span> +vous l'aimez comme un proche et ne le +laisserez pas injurier.</p> + +<p>L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le +pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson +que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.</p> + +<p>On sortit sur le balcon, la <i>ringeria</i> donnant sur +la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient +saillir de belles juments par d'ardents poulains.</p> +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, +longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle. +Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à +madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait +vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux +yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et +belle comme une perle, infiniment soumise et calme, +ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus +forte horreur du péché restant chaste et impassible. +Il se souvint également avec indignation et haine de +son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi +l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à +cette union?</p> + +<p>Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il +avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il +rentra dans la salle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_599" id="Page_599">599</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà +préparés pour la démarcation du grand méridien qui +devait passer à trois cent soixante-dix milles portugais +au sud des îles Açores et du Cap-Vert. Cet +endroit avait été spécialement choisi parce que +Colomb avait affirmé que là se trouvait «le nombril +de la terre», une excroissance en forme de poire +pareille à un mamelon de femme, une montagne +atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté +la présence par la déclinaison de l'aiguille aimantée, +lors de son premier voyage.</p> + +<p>Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre +avec cette même croix dans laquelle était incrustée +l'émeraude à la Vénus Callipyge, et, trempant un fin +pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan Atlantique, +du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne +pacificatrice. Toutes les îles et toutes les terres découvertes +et à découvrir à l'est de cette ligne appartenaient +à l'Espagne; à l'ouest, au Portugal. Ainsi, d'un seul +geste de sa main, il avait divisé le globe de la terre, +comme une pomme.</p> + +<p>A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel +et magnifique, plein de la conscience de sa puissance, +<span class="pagenum"><a name="Page_600" id="Page_600">600</a></span> +ressemblant au César-Pape prédit par lui, +unificateur des deux mondes—terrestre et céleste.</p> + +<p>Ce même jour, le soir, dans ses appartements du +Vatican, César Borgia offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, +un festin auquel étaient conviées cinquante des +plus belles «nobles courtisanes» romaines, <i>meretrices +honestæ nuncupatæ</i>.</p> +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable +pour l'Église romaine, illustrée par deux grands événements: +la division du globe terrestre et l'institution +de la censure ecclésiastique.</p> + +<p>Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à +son regard. Rentré chez lui, il écrivit dans son journal:</p> + +<p>«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en +soi, un dieu et un animal, liés ensemble.»</p> + +<p>Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:</p> + +<p>«Il me semble que les gens à âme basse, à passions +méprisables, ne sont pas dignes d'une aussi belle structure +du corps que les gens de grande raison et de +profonde observation: il suffirait aux premiers d'un +sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre +pour rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont +pas autre chose que les couloirs de la nourriture, les +remplisseurs de fosses à ordures. Ils ne ressemblent +aux hommes que par le visage et la voix—pour le +reste, ils sont au-dessous des brutes.»</p> + +<p>Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant +à son tableau de saint Jérôme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_601" id="Page_601">601</a></span> +Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux +fixés sur le crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, +la poitrine avec une telle force, que le lion apprivoisé +couché à ses pieds le contemplait, la gueule ouverte, +comme s'il plaignait l'homme en un long rugissement. +Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, +la <i>Léda</i> <i>au Cygne</i> si voluptueuse jusque dans les flammes +du bûcher de Savonarole. Et de nouveau pour la +millième fois, Giovanni se demanda: lequel de ces deux +infinis était le plus proche du cœur du maître ou +bien tous les deux également?</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride +des Marais Pontins—«la malaria». Pas un jour +ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.</p> + +<p>Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et +triste. Ce n'était pas la crainte de la mort qui le rendait +ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait, +l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il +éprouvait des accès semblables de désirs violents, +aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait +peur lui-même: il lui semblait que s'il ne les satisfaisait +pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.</p> + +<p>Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce +<span class="pagenum"><a name="Page_602" id="Page_602">602</a></span> +que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir +de force. Elle répondit que son mari s'y opposait. Le +vieux Borgia n'aurait reculé devant aucune scélératesse +pour anéantir ce détesté gendre, comme il +l'avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. +Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc +de Ferrare: il possédait la meilleure artillerie d'Italie.</p> + +<p>Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal +Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements +des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés, +but du lourd vin de Sicile et longuement se promena +à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.</p> + +<p>Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, +on raconta que s'étant approché de la croisée ouverte, +il avait vu à la fois deux enterrements: celui +d'un de ses camériers et celui de messer Guillielmo +Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.</p> + +<p>—Les temps sont dangereux pour nous autres +obèses, aurait murmuré le pape.</p> + +<p>Et au même instant une tourterelle entra par la +fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux +pieds de Sa Sainteté.</p> + +<p>—Mauvais augure! Mauvais augure! murmura +Alexandre pâlissant.</p> + +<p>Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.</p> + +<p>La nuit il fut pris de vomissements.</p> + +<p>Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient +de fièvre tertiaire, les autres d'épanchement +de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville +<span class="pagenum"><a name="Page_603" id="Page_603">603</a></span> +on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.</p> + +<p>D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le +16 août, on décida en dernier ressort d'essayer le +remède de pierres précieuses pilées. Le malade s'en +trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, +il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de +longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon +d'or contenant des parcelles du sang et du corps +du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne +mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il +perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant +sa mort, le lui avait-il volé? On ne le sut jamais.</p> + +<p>Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse +relique, il ferma les yeux avec résignation et dit:</p> + +<p>—C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.</p> + +<p>Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, +il ordonna qu'on le laissât seul avec son médecin favori, +l'évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé +par un israélite, médecin d'Innocent VIII—la transfusion +du sang de trois enfants, dans les veines du +pape moribond.</p> + +<p>—Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a +été le résultat de l'expérience?</p> + +<p>—Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être +parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis +qu'il faut des enfants à la mamelle...</p> + +<p>L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade +s'éteignait. Il délirait déjà:</p> + +<p>—Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur +<span class="pagenum"><a name="Page_604" id="Page_604">604</a></span> +sang est pur et rouge... J'aime les enfants. Ne les +tourmentez pas. <i>Sinite parvulos ad me venire.</i> Ne défendez +pas aux petits de venir à moi...</p> + +<p>L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en +entendant ce délire s'échapper des lèvres du représentant +du Christ. D'un mouvement uniforme, éperdu, +comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait, +espérant retrouver sur sa poitrine le précieux +médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla +de ses enfants. Apprenant que César était mourant +aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui demanda s'il +désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou +à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si +pour lui déjà n'existaient plus ceux que toute sa vie +il avait aimés d'un amour exclusif.</p> + +<p>Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de +Carinola, Piero Gamboa, et communia.</p> + +<p>A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. +A plusieurs reprises le moribond voulut dire +quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal +Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus +qu'il n'entendit:</p> + +<p>—Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!</p> + +<p>Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église +de dire cette prière près d'un agonisant, Illerda +exécuta la dernière volonté de son ami et récita le +<i>Stabat Mater dolorosa</i>.</p> + +<p>Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux +d'Alexandre VI. On eût dit qu'il voyait devant soi sa +<span class="pagenum"><a name="Page_605" id="Page_605">605</a></span> +protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se +redressa en murmurant:</p> + +<p>—Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!</p> + +<p>Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son +médecin, l'évêque Gaspare Torella, l'avait soumis à +un traitement extraordinaire: ayant fait éventrer un +mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre +dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis +dans de l'eau glacée. Non tant par les soins que par +une incroyable énergie, César put vaincre le mal. +Durant ces terribles journées, il conserva tout son +calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements, +écoutant les rapports, dictant des lettres, +donnant des ordres. Quand lui parvint la nouvelle +de la mort du pape, il se fit transporter, par un chemin +secret, de ses appartements du Vatican au fort +Saint-Ange.</p> + +<p>Dans la ville circulaient les plus étranges légendes +sur la mort d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien +Marino Sanuto écrivait que le pape avait vu, avant de +mourir, un singe qui le taquinait et sautait dans la +chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu +<span class="pagenum"><a name="Page_606" id="Page_606">606</a></span> +se saisir de la bête, le moribond aurait crié effrayé: +«Laisse-le, laisse-le, c'est le diable! <i>Lasolo, lasolo, +chè il diavolo</i>». D'autres rapportaient qu'il aurait répété +à plusieurs reprises: «Je viens, je viens, mais attends +encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en +disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur +d'Innocent VIII, Rodrigo Borgia, le futur +Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le diable, +et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. +On assurait également qu'au moment de la mort du +pape, à la tête de son lit apparurent sept démons, et +dès qu'il fut mort, son corps commença à se décomposer, +à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche +comme une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect +humain, le visage était devenu noir comme du +charbon.</p> + +<p>D'après la coutume, durant neuf jours le corps du +pape devait rester exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. +Mais telle était la terreur inspirée par la dépouille +d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider +un seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on +ne put trouver d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser +à six chenapans prêts à tout pour un verre de vin. +Le cercueil ayant été commandé trop court, on enleva +la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert +d'un vieux tapis. On affirmait même que, +sans lui accorder l'honneur d'une bière, on l'avait +traîné par les jambes à l'aide d'une corde jusqu'à la +fosse, comme on avait coutume de le faire pour les +pestiférés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_607" id="Page_607">607</a></span> +Mais même après qu'il eut été enterré, une peur +superstitieuse s'emparait du peuple. Il semblait que +dans l'atmosphère même de Rome, déjà imbue des +microbes de la malaria, se mêlait un souffle de putréfaction. +Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement +apparut à la messe un chien noir qui courait en +décrivant des cercles. Les habitants du Borgo n'osaient +plus sortir de leurs maisons dès la tombée du crépuscule. +En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI +n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, +remonter sur le trône, et qu'alors commencerait le +règne de l'Antechrist.</p> + +<p>Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la +taverne de Jan le Boiteux, le thèque hussite de l'impasse +Sinibaldi.</p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, +loin de tous, travaillait insoucieusement au +tableau que lui avaient commandé les moines de Santa +Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait +avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait +<i>Sainte Anne et la Vierge Marie</i>. Sainte Anne ressemblait +à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux +baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, insaisissablement +fuyant, plein de mystère et de tentation +<span class="pagenum"><a name="Page_608" id="Page_608">608</a></span> +comme une onde profonde et transparente, rappelait +à Giovanni le sourire de Léonard. A côté, le pur +visage de Marie respirait la naïveté de la colombe. +Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. +Marie sait parce qu'elle aime, Anne aime parce +qu'elle sait. Et il semblait à Giovanni qu'en regardant +ce tableau, il comprenait pour la première fois +les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la +science parfaite.»</p> + +<p>En même temps Léonard exécutait les dessins de +diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires, +scies pour les marbres les plus durs, métiers de +tissage, fours pour poteries.</p> + +<p>Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des +travaux si différents. Ce n'était point là une rencontre +fortuite.</p> + +<p>«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de +son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée +par l'âme, et invisible; inspirée par l'âme parce que +sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps +dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni +d'aspect.»</p> + +<p>La destinée de Léonard se décidait en même temps +que celle de César.</p> + +<p>En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait +énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.</p> + +<p>Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis +s'unirent pour s'emparer des terres de la Campagne +de Rome.</p> + +<p>Prospero Colonna était aux portes de la ville; +<span class="pagenum"><a name="Page_609" id="Page_609">609</a></span> +Vitelli s'avançait sur Citta di Castello; Jean Paolo +Ballioni sur Peruggio; Urbino se révoltait; Camerino, +Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le +conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait +le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le +trahissait.</p> + +<p>Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant +le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des +coups de pieds d'âne au lion agonisant. Les poètes +composaient des épigrammes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?</p> +<p>César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.</p> +</div></div> + +<p>Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur +vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même +qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu'il +«brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la +conversation sur messer Nicolo Machiavelli.</p> + +<p>—Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de +gouverner?</p> + +<p>—Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. +Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce +qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner des conseils +aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets +du pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est +qu'un abus de force caché sous le masque de la +justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les +ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de +loup; que Dieu nous préserve d'une pareille politique!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_610" id="Page_610">610</a></span> +—Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo +s'égare et changera d'opinion?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il +faut faire ce qu'il dit, mais ne pas le dire. Cependant, +s'il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir. +Les poules et les agneaux seront aussi confiants +qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants, +renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas +de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable... +au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans +le meilleur des mondes.</p> + +<h3 class="p2">X</h3> + +<p>L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la +République florentine, Piero Soderini, demanda à +Léonard d'entrer à son service, ayant l'intention de +l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de +Pise pour y construire le matériel de défense.</p> + +<p>L'artiste passait à Rome ses derniers jours.</p> + +<p>Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis +s'élevaient les palais d'Auguste, de Caligula, de +Septime Sévère, le vent régnait parmi les ruines et +dans les champs d'oliviers on entendait seulement +les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les +arcatures et les voûtes des ponts de brique, éclairés +par le soleil, semblaient de feu sous le ciel bleu. Et +<span class="pagenum"><a name="Page_611" id="Page_611">611</a></span> +plus majestueux que la pourpre et l'or qui jadis +ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre +et l'or des feuilles d'automne.</p> + +<p>Non loin des jardins de Capronico, Léonard, +agenouillé, écartait des herbes et examinait attentivement +un éclat de marbre orné d'une fine sculpture. +Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme +sortit. Léonard le regarda, se leva, le regarda à +nouveau et s'écria:</p> + +<p>—Est-ce bien vous, messer Nicolo?</p> + +<p>Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme +un parent.</p> + +<p>Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient +plus vieux et plus râpés encore qu'en Romagne; il +était évident que les seigneurs de la République continuaient +à ne le point gâter. Il avait maigri; ses joues +rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez +avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de +plus en plus fiévreux.</p> + +<p>Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à +Rome et quelle mission l'y avait conduit. Lorsque +l'artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis +évitant son regard et haussant les épaules, il répondit +froidement avec une indifférence feinte:</p> + +<p>—De par la volonté de la destinée, j'ai été dans +ma vie témoin de tant d'événements, que depuis +longtemps je ne m'étonne plus de rien...</p> + +<p>Et visiblement, désirant changer de conversation, +il questionna Léonard sur ses travaux.</p> + +<p>Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au +<span class="pagenum"><a name="Page_612" id="Page_612">612</a></span> +service de la République florentine, Machiavel secoua +la tête:</p> + +<p>—Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui +est meilleur, les crimes d'un héros tel que César +Borgia ou les vertus d'une fourmilière comme notre +république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi; +je connais tant soit peu les beautés du gouvernement +populaire! railla-t-il avec son sourire amer +de sceptique.</p> + +<p>Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani +au sujet des ruses du renard que Machiavel +s'apprêtait à apprendre aux poules et des dents de +loups qu'il voulait placer aux agneaux.</p> + +<p>—Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement +Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens +seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le +premier j'aurai parlé de ce que font tous les autres. +Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le +peuple, soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les +bons, mauvais et les mauvais me détesteront parce que +je leur paraîtrai plus mauvais qu'eux-mêmes.</p> + +<p>Et il ajouta avec une calme tristesse:</p> + +<p>—Rappelez-vous nos causeries en Romagne, +messer Leonardo? J'y pense souvent et il me semble +parfois que nous avons une destinée commune. +La découverte de nouvelles pensées sera toujours +aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres. +Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et +chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers, +des vagabonds sans abri, des éternels exilés. +<span class="pagenum"><a name="Page_613" id="Page_613">613</a></span> +Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul +contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité +et il n'y a de place au monde que pour elle. +Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être +le pire dans une existence n'est-ce pas le souci, la +maladie, la pauvreté, la douleur: mais l'ennui.</p> + +<p>Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, +près des ruines du temple de Saturne où jadis s'élevait +le Forum.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc +de Septime Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, +s'alignaient de pauvres masures en ruines. On assurait +que beaucoup d'entre elles étaient bâties avec des +débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux +olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient +dans ces temples païens. Les amas d'ordures, +de poussière et de fumier avaient surélevé le terrain de +dix coudées. Mais malgré tout, de place en place se +dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves +menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami +l'emplacement du Sénat romain, la Curie, maintenant +dénommé le «Champ des Vaches». Là se tenait le +marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les bas-reliefs +tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans +une boue noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien +s'adossait une vieille tour qui, à un moment donné, +servait de repaire aux écumeurs de grande route, les +barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge +borgne pour les paysans du marché aux bestiaux. Par +<span class="pagenum"><a name="Page_614" id="Page_614">614</a></span> +les croisées ouvertes s'échappaient des jurons de +femmes et une insupportable odeur de friture. Sur +une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux +mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une +pierre, enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré +et enflé.</p> + +<p>A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux +bas-reliefs: l'un représentant Titus Vespasien conduisant +un quadrige; l'autre, les prisonniers israélites +portant des pains et le chandelier à sept branches du +Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand +aigle élevant sur ses ailes le César divinisé. Au +fronton, Nicolas lut l'inscription restée intacte: <i>Senatus +populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio +Vespasiano Augusto</i>.</p> + +<p>Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole +illumina le triomphe de l'empereur de ses derniers +rayons pourpres.</p> + +<p>Et le cœur de Nicolas se serra douloureusement +lorsque jetant un dernier regard sur le Forum, il vit +le reflet rose sur les trois colonnes solitaires de l'église +Maria Liberatrice. Le ton morne chevrotant des cloches +sonnant l'<i>Ave Maria</i>, semblait le glas plaintif du +Forum romain.</p> + +<p>Ils entrèrent dans le Colisée.</p> + +<p>—Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques +murs de pierre de l'amphithéâtre, ceux qui savaient +construire de pareils monuments ne sont pas nos +pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui +existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons +<span class="pagenum"><a name="Page_615" id="Page_615">615</a></span> +rivaliser avec eux! Nous ne pouvons même pas nous +figurer quels hommes c'étaient...</p> + +<p>—Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, +Nicolo, que vous avez tort. Les hommes d'à présent +possèdent une force égale, mais différente...</p> + +<p>—L'humilité chrétienne, peut-être?</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>—C'est possible, dit froidement Machiavel.</p> + +<p>Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.</p> + +<p>—Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, +je suppose que les gens devraient ou accepter ou +repousser l'enseignement du Christ. Nous ne l'avons fait +ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens, +ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous +n'avons pas adopté l'autre. Nous n'avons pas la force +d'être bons et nous avons peur d'être méchants. Nous +ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, froids, à +peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité +entre le Christ et le Diable que maintenant nous ne +savons plus ce que nous voulons, ni où nous allons. Les +anciens, au moins, savaient et exécutaient tout jusqu'à +la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne tendaient pas +la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche. +Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le +paradis il fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges +et toutes les violences, les scélérats ont trouvé +une grandiose et sûre carrière. Et, réellement, n'est-ce +pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le monde +et l'a livré aux misérables?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_616" id="Page_616">616</a></span> +Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine +démente, son visage était contracté comme par une +insupportable douleur.</p> + +<p>Léonard se taisait. Dans son âme passaient des +pensées si pures, si simples, si enfantines, qu'il n'aurait +su les exprimer par des mots. Il contemplait le +ciel bleu à travers les crevasses des murs du Colisée et +il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait +aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les +fissures des vieux monuments à demi démantelés.</p> + +<p>Jadis les conquérants de Rome, les barbares du +Nord, avaient enlevé les crampons de fer qui liaient +les pierres du Colisée pour en forger de nouveaux +glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces +blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des +corneilles au nid, et songeait que les puissants Césars +qui avaient élevé le monument, les barbares qui +l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant +qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils +ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et le Père +céleste les nourrit.»</p> + +<p>Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci +ne le comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, +Léonard, était une joie, pour Nicolas était une peine; +le miel de Léonard se transformait en bile chez Nicolas, +la profonde haine chez lui était fille de la science +parfaite.</p> + +<p>—Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, +désirant selon son habitude terminer la conversation +sur une plaisanterie, je m'aperçois seulement maintenant +<span class="pagenum"><a name="Page_617" id="Page_617">617</a></span> +de la grossière erreur de ceux qui vous considèrent +comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous +de ce que je vous dis: le jour du jugement +dernier, quand on nous classera brebis et boucs, vous +serez parmi les agneaux du Christ et les saints!</p> + +<p>—Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en +riant. Si j'entre au paradis, vous m'y accompagnerez.</p> + +<p>—Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma +place aux amateurs. La tristesse terrestre me suffit.</p> + +<p>Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un +jour: On m'avait amené dans une réunion d'affamés +et de dépenaillés, de moines, de courtisans, d'esclaves, +d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me déclara que +là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres +d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis +on m'emmena dans un autre endroit où je vis une +foule de grands hommes assemblés en Sénat: des +chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs, +des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, +Platon, Marc-Aurèle. Ils causaient de sciences, d'arts, +d'affaires d'État. Et l'on me dit que c'était l'enfer et +les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient +aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le +Seigneur. Et on me demanda où je désirais aller: au +paradis ou en enfer? «En enfer, me suis-je écrié, en +enfer de suite, avec les sages et les héros!»</p> + +<p>—Si réellement tout se passe comme dans votre +rêve, répondit Léonard, j'avoue que moi aussi...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_618" id="Page_618">618</a></span> +—Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez +y échapper. On vous entraînera de force. On +récompensera vos vertus chrétiennes par le paradis +chrétien.</p> + +<p>Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. +L'énorme disque jaune de la lune monta de +derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin, +coupant les nuages transparents comme de la nacre.</p> + +<p>Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait +de l'Arc de Titus Vespasien jusqu'au Capitole, les +trois colonnes solitaires et pâles de Sainte-Marie Libératrice, +pareilles à des apparitions, semblaient plus +belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche +balbutiant et chevrotant l'<i>Angelus</i> nocturne, résonnait +plus mélancoliquement encore, comme un glas sanglotant +sur le Forum romain.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_619" id="Page_619">619</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<p class="center"><b>MONNA LISA DEL GIOCONDA</b></p> + +<p class="center"><b>1503-1506</b></p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, +et quand j'y eus séjourné quelque temps, s'éveillèrent +en moi et luttèrent deux sentiments,—la +peur et la curiosité,—la peur d'explorer la sombre +caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait +pas un mystère merveilleux.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Léonard écrivait dans son <i>Traité de la Peinture</i>: +«Pour les portraits aie un atelier spécial, une cour +rectangulaire, large de dix et longue de vingt coudées, +avec des murs peints en noir et un plafond de +toile arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le +ramassant, selon les besoins, il puisse garantir du +soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne peins qu'au crépuscule +<span class="pagenum"><a name="Page_620" id="Page_620">620</a></span> +ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est +le jour parfait.»</p> + +<p>Il avait installé une cour semblable dans la maison +de son propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, +ser Piero di Barto Martelli, amateur de mathématique, +homme savant qui éprouvait pour Léonard une profonde +sympathie.</p> + +<p>C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux +de la fin de printemps 1505. Le soleil était +tamisé par les nuages et ses rayons tombaient en ombres +tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, l'éclairage +favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un +charme particulier aux visages des femmes.</p> + +<p>—Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, +en songeant à celle dont il peignait le portrait depuis +trois ans, avec une constance qui ne lui était pas coutumière.</p> + +<p>Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio +l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi +impatient du maître, si calme d'habitude.</p> + +<p>Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses +pots à couleur; enleva la couverture du portrait; +ouvrit le jet d'eau installé au milieu de la cour pour +<i>la</i> distraire; autour de cette fontaine poussaient <i>ses</i> fleurs +favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. +Il prépara également de petits carrés de pain pour la +biche apprivoisée qui se promenait en liberté et qu'<i>elle</i> +aimait nourrir de sa main; déplia l'épais tapis posé +devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis s'était +déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté +<span class="pagenum"><a name="Page_621" id="Page_621">621</a></span> +aussi pour <i>la</i> distraire, un chat blanc de race rare, aux +yeux de teintes différentes, le droit, jaune comme un +topaze, le gauche, bleu comme un saphir.</p> + +<p>Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa +viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante, +que Léonard avait connu à la cour de Sforza et +qui jouait particulièrement bien du luth.</p> + +<p>Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, +les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les +jours de <i>ses</i> séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue +pose. Il étudiait sur <i>son</i> visage le reflet des pensées et +des sentiments provoqués par les conversations, les +vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent +plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus +nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.</p> + +<p>Tout était prêt et elle ne venait pas.</p> + +<p>—Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les +ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais +chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends. +Elle doit venir...</p> + +<p>Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son +impatience.</p> + +<p>Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, +les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard +écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à +l'expression de son visage, il comprit que c'était <i>elle</i>.</p> + +<p>D'abord, avec un humble salut, entra la sœur converse +Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque +fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct +de se rendre presque invisible, restant à lire dans +<span class="pagenum"><a name="Page_622" id="Page_622">622</a></span> +un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans +prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de +trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu +le son de sa voix.</p> + +<p>Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, +une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe +sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze +transparente qui lui descendait à mi-front,—monna +Lisa del Gioconda.</p> + +<p>Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très +ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche, +ruiné au moment de l'invasion française en 1495, +Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin +Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco +avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait +l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et +après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième +fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque +Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà +passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq +ans. C'était un homme ordinaire comme +on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni +trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout +entier adonné à la culture.</p> + +<p>L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement +de sa maison. Mais il comprenait moins le charme +de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle +race de bœufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les +peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas +mariée par amour, mais simplement par obéissance +<span class="pagenum"><a name="Page_623" id="Page_623">623</a></span> +filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort +volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également +qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés +et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes +gens—et Florence n'en manquait pas—ne pouvaient +rien insinuer de malveillant contre la Gioconda. +Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle +était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre +pour sa belle-fille Dianora.</p> + +<p>C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais +monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard, +lui semblait une tout autre femme.</p> + +<p>Durant ces trois années le temps n'avait pas +transformé, mais au contraire ancré ce sentiment; +à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement +côtoyant la peur, comme devant quelque chose de +surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation +par l'habitude qu'il avait de voir son visage +sur le portrait, et si sublime était le talent du maître +que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle +que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait, +en outre, quelque chose de plus mystérieux.</p> + +<p>Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la +voir que durant ses séances, en présence de nombreux +étrangers, parfois seulement avec la sœur Camilla, et +jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait +qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait +et les séparait du reste du monde. Il savait également +que ce n'était pas un secret d'amour, du moins, +d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_624" id="Page_624">624</a></span> +Il avait entendu dire par Léonard que tous les +artistes étaient entraînés à transporter leurs propres +traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils +peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme +humaine étant la créatrice du corps, chaque fois +qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce +qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance +de cette inclination, que parfois même dans des portraits, +en dépit des traits différents, transparaît l'âme +de l'artiste.</p> + +<p>Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant +était plus surprenant encore: il lui semblait +que non seulement le portrait, mais même monna Lisa +elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard—comme +cela arrive aux gens vivant continuellement +et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance +n'existait pas dans les traits, mais spécialement +dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non +sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez +saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue +de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de +modèle; chez <i>Ève devant l'arbre de la science</i> le premier +tableau du maître; chez l'Ange dans <i>la Vierge +aux Rochers</i>; chez la <i>Léda</i> et cent autres dessins +du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna +Lisa, comme si durant toute son existence, dans +toutes ses œuvres, il eût cherché à refléter sa beauté +et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.</p> + +<p>Par instants quand Giovanni observait longtemps +<span class="pagenum"><a name="Page_625" id="Page_625">625</a></span> +ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment +pénible, comme devant un miracle,—la réalité lui +paraissait un rêve et le rêve une réalité,—comme si +monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme +de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes, +mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du +maître, le sosie féminin de Léonard.</p> + +<p>La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui +avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles +pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des +mains blanches et fines.</p> + +<p>Léonard commença son travail. Mais tout à coup +il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur +son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement +n'échappaient à son observation.</p> + +<p>—Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque +chose aujourd'hui?</p> + +<p>Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait +moins à son portrait que de coutume.</p> + +<p>Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.</p> + +<p>—Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas +très bien portante. J'ai veillé toute la nuit.</p> + +<p>—Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie +de poser? murmura Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux +remettre à une autre fois?</p> + +<p>—Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? +Regardez quelles ombres tendres, quel soleil moite: +c'est <i>mon</i> jour! Je savais, continua-t-elle, que vous +m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais j'ai été +retenue par madonna Safonizba...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_626" id="Page_626">626</a></span> +—Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et +parfumée comme une boutique de cosmétiques...</p> + +<p>Gioconda sourit.</p> + +<p>—Madonna Safonizba désirait vivement me raconter +la fête du Palazzo Vecchio donnée par la signora +Argentina, la femme du gonfalonier; ce qu'on avait +mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et +quel homme courtisait telle femme...</p> + +<p>—Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de +Dianora, mais le bavardage de cette crécelle qui vous +a indisposée. Comme c'est étrange! Avez-vous remarqué, +madonna, que parfois une absurdité quelconque +que nous entendons de gens qui nous sont indifférents +et qui ne nous intéresse guère—la bêtise ou la trivialité +ordinaires—suffit pour assombrir subitement notre +âme et nous impressionne plus qu'une peine personnelle?</p> + +<p>Elle inclina silencieusement la tête: il était visible +que depuis longtemps ils étaient habitués à se comprendre +presque sans mots, par une allusion, par un +regard.</p> + +<p>Il essaya de reprendre son travail.</p> + +<p>—Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>Après un instant de réflexion, elle répondit:</p> + +<p>—Le <i>Royaume de Vénus</i>.</p> + +<p>Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de +Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs, +aux voyages, aux observations de la nature, à +ses projets de tableaux. Il employait presque toujours +<span class="pagenum"><a name="Page_627" id="Page_627">627</a></span> +les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces +récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.</p> + +<p>Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et +Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement +de prélude au <i>Royaume de Vénus</i>, il commença +de sa voix féminine son récit, telle une vieille +fable ou une berceuse:</p> + +<p>—Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie +assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les +flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la +vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse +d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les +tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs, +attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs +navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas, +sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses +à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes +marines; les uns présentent leur quille, les autres leur +poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux +que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer +rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le +ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines +couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue +flamme des trépieds placés sur les marches du temple +s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les +colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs +qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. +Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre +dans l'autre, troublent la solitude par leur douce +<span class="pagenum"><a name="Page_628" id="Page_628">628</a></span> +chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond +est le calme du royaume de Cypris.</p> + +<p>Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et +le silence qui suivit était plus doux que tous les sons. +Comme bercée par la musique, séparée de la réalité, +pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard, +monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un +sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et +pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant +en voir le fond—le sourire même de +Léonard.</p> + +<p>Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard +et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant +l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo +Vecchio à son tableau <i>la Bataille d'Angiari</i>.</p> + +<p>En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, +il avait reçu la commande du gonfalonier perpétuel +gouverneur de la République, Piero Soderini, de représenter +une bataille mémorable sur le mur de la nouvelle +salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, +le Palazzo Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre +victoire des Florentins à Angiari en 1440 sur Nicolo +<span class="pagenum"><a name="Page_629" id="Page_629">629</a></span> +Piccinino, commandant les troupes du duc de Lombardie +Filippino Maria Visconti.</p> + +<p>Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: +quatre cavaliers se sont empoignés et se battent pour +un étendard; la hampe est cassée et va voler en éclats; +l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. Cinq +mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de +côtés différents. Des sabres luisent, levés. A la façon +dont les bouches sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel +s'en échappe. Les visages convulsés des +hommes ne sont pas moins terribles que les gueules +de fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes +subissent la contagion de cette rage: dressés +sur leurs pieds de derrière, ils ont enchevêtré leurs +pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'œil féroce, +la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. +Par terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des +chevaux, un homme en tue un autre en le tenant par +les cheveux et heurtant sa tête contre le sol, ne s'aperçoit +pas dans sa fureur que tous deux seront à +l'instant écrasés.</p> + +<p>«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais +hommes livrés à toutes les passions de la bête déchaînée; +c'est, selon l'expression de Léonard, la <i>pazzia +bestialissima</i> qui, dans les endroits plats, ne laisse pas +une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»</p> + +<p>En acceptant la commande, Léonard fut forcé de +signer un traité avec dédit en cas de retard dans +l'exécution.</p> + +<p>La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme +<span class="pagenum"><a name="Page_630" id="Page_630">630</a></span> +un boutiquier. Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier +Soderini ennuyait Léonard par ses continuels +règlements de comptes pour les moindres sous versés +par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, +des couleurs, d'huile de lin et autres vétilles.</p> + +<p>Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait +avec mépris le gonfalonier—à la cour de Ludovic +le More et de César Borgia—Léonard n'avait éprouvé +un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre +république, royaume de l'égalité bourgeoise.</p> + +<p>En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta +sur la place devant le <i>David</i> de Michel-Ange.</p> + +<p>Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de +ville de Florence, ce géant de marbre blanc qui se +détachait sur le fond sombre des vieilles pierres.</p> + +<p>Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras +droit qui tenait la fronde était tendu au point qu'on +en voyait les veines; le gauche tenant la pierre était +replié devant la poitrine. Les sourcils froncés et le +regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression +de l'homme qui vise un but. Au-dessus du front +très bas, les cheveux s'emmêlaient comme une couronne.</p> + +<p>Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le <i>David</i> +de Michel-Ange semblait être le Prophète qu'attendit +vainement Savonarole, le Héros qu'espérait Machiavel. +Dans cette œuvre de son rival, Léonard sentait une +âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement +opposée, comme l'action l'est à la contemplation, la +passion à l'impassibilité, la tempête au calme. Et cette +<span class="pagenum"><a name="Page_631" id="Page_631">631</a></span> +force étrangère l'attirait, éveillait sa curiosité, le désir +de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.</p> + +<p>Et Léonard se souvint du <i>Livre des Rois</i>.</p> + +<p>Dans les chantiers de construction de Santa Maria +del Fiore, se trouvait un énorme quartier de marbre +abîmé par un sculpteur inhabile. Les meilleurs artistes +l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait s'en servir. +Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui +proposa le bloc. Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, +il réfléchissait, mesurait, calculait, toujours +indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus +jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la +commande et avec une extraordinaire rapidité, travaillant +non seulement le jour mais même la nuit, achevait +son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait travaillé +durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», +et n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre +de la grandeur du <i>David</i>. Les Florentins déclarèrent +Michel-Ange le rival en sculpture de Léonard. Et +Buonarotti sans hésiter releva le défi.</p> + +<p>Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille +dans la salle du Conseil, bien qu'il n'eût presque +pas tenu le pinceau, avec une crânerie qui pouvait +paraître une folle témérité, il déclarait rivaliser avec Léonard +en peinture. Plus il découvrait de modestie et de +bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait +implacable. Le calme de Léonard lui semblait du +mépris. Avec une imagination maladive, il écoutait les +bavardages, cherchait des prétextes à disputes, profitait +de toutes les occasions pour blesser son ennemi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_632" id="Page_632">632</a></span> +Lorsque le <i>David</i> fut achevé, la Seigneurie invita +les meilleurs peintres et sculpteurs à donner leur avis +pour l'emplacement. Léonard se rangea à l'opinion de +l'architecte Juliano da San Gallo qui conseillait de +placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans +l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. +Lorsque Michel-Ange le sut, il déclara que +Léonard par jalousie voulait cacher le David dans le +coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil +ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant +un jour, à l'une des réunions qui se tenaient dans +l'atelier de Léonard en présence de nombreux artistes, +entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro +Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves +du Pérugin, une discussion s'éleva pour savoir lequel +des deux arts, la peinture ou la sculpture, était au-dessus +de l'autre—sujet favori alors de dispute +scolastique.</p> + +<p>Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, +il répondit:</p> + +<p>—Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il +s'éloigne du métier.</p> + +<p>Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne +pouvait deviner s'il parlait sincèrement ou s'il raillait, +il ajouta:</p> + +<p>—La principale différence entre ces deux arts +consiste en ce que la peinture exige une grande énergie +cérébrale, et la sculpture, une énergie physique. Le +sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans le +marbre, il la taille à grands coups de maillet et de +<span class="pagenum"><a name="Page_633" id="Page_633">633</a></span> +ciseau, avec la tension de toute sa force physique, avec +une grande fatigue corporelle, comme un journalier +inondé de sueur et de poussière. Son visage est blanchi +comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés +par les éclats de marbre, sa maison est pleine de +pierres et de plâtras. Tandis que le peintre, dans un +silence exquis, vêtu d'habits élégants, assis dans son +atelier, promène un pinceau léger trempé dans d'agréables +couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie +de ravissants tableaux; le calme y règne en souverain +et son travail est agrémenté par la musique, la conversation +ou la lecture que ne troublent ni les coups +de maillets, ni autres bruits désagréables.</p> + +<p>Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les +prit à son compte, mais étouffant sa colère, il haussa +seulement les épaules et répondit avec un sourire +fielleux:</p> + +<p>—Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, +peut poser à l'efféminé et au dégoûté. Moi, +rejeton d'une vieille famille honnête, je n'ai pas honte +de mon travail et comme un simple journalier, je ne +dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne +la prérogative entre la peinture et la sculpture, la +discussion est stupide; tous les arts sont égaux, découlant +d'une même source et tendant au même but. Et +si celui qui affirme que la peinture est plus noble que +la sculpture est aussi érudit dans les autres branches, +qu'il se permet de juger, je crains fort qu'il ne s'y +connaisse autant que ma cuisinière.</p> + +<p>Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son +<span class="pagenum"><a name="Page_634" id="Page_634">634</a></span> +tableau de la salle du Conseil, désirant surpasser son +rival.</p> + +<p>Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par +une journée chaude, les soldats florentins se baignent +dans l'Arno; les tambours battent la générale—l'ennemi +est signalé; les soldats se hâtent de rejoindre la +rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se délectaient +et, soumis à la discipline, ils remettent leurs +vêtements poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques +chauffés par le soleil.</p> + +<p>Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange +représenta la guerre, non pas comme «la plus +féroce des sottises», mais comme une mâle action +héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la +lutte des héros pour la gloire et la grandeur de la +patrie.</p> + +<p>Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de +ce duel. Et comme tout ce qui était étranger à la politique +leur semblait insipide, tel un plat sans poivre ni +sel, ils s'empressèrent de déclarer que Michel-Ange +soutenait la République contre les Médicis et Léonard +les Médicis contre la République. Le duel artistique +devenu compréhensible pour tous, se ralluma avec une +force nouvelle, fut transporté des maisons dans la rue, +servant les passions des partis absolument étrangers à +l'art. Les œuvres de Léonard et de Michel-Ange devinrent +l'étendard de deux camps ennemis.</p> + +<p>L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des +inconnus lançaient des pierres au <i>David</i>. Les citoyens +considérables en accusèrent le peuple; les tribuns du +<span class="pagenum"><a name="Page_635" id="Page_635">635</a></span> +peuple, les citoyens considérables; les artistes, les +élèves du Pérugin qui avaient fondé nouvellement un +atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du +gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient +de pierres le <i>David</i> étaient achetés par son rival +Léonard.</p> + +<p>Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins +laissèrent supposer qu'ils y ajoutaient foi.</p> + +<p>Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne +se trouvait dans l'atelier que Giovanni et Salaino—lorsque +la conversation vint à tomber sur Michel-Ange, +Léonard dit à monna Lisa:</p> + +<p>—Il me semble parfois que si je lui parlais face +à face, tout s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de +cette stupide rivalité: il aurait compris que je ne suis +pas son ennemi et qu'il n'y a pas d'homme capable +de l'aimer comme je l'aurais aimé.</p> + +<p>Monna Lisa eut un geste de doute:</p> + +<p>—Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il +compris?</p> + +<p>—Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui +ne peut pas ne pas comprendre! Tout son malheur +réside dans sa timidité et son manque de confiance: +il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il +ignore encore sa force. C'est un délire, une folie! +Je lui aurais tout dit et il se serait calmé. Est-ce à +lui de me craindre? Savez-vous, madonna... ces +jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se +baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. +Personne ne peut même se figurer ce qu'il est et ce +<span class="pagenum"><a name="Page_636" id="Page_636">636</a></span> +qu'il sera. Moi, je sais que même maintenant, non +seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi; +oui, oui, je le sens: plus fort que moi!</p> + +<p>Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait +à Giovanni, se reflétait le regard même de Léonard +et sourit d'une façon étrange et douce.</p> + +<p>Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de +la vieille église Maria del Carmine, Léonard rencontra +un jeune homme, presque un enfant, qui copiait +les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il portait +une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre +mais de toile grossière évidemment confectionnée au +village. Il était élancé, souple; son cou mince était +blanc et tendre comme celui des jeunes filles anémiées; +son visage, ovale comme un œuf et pâle jusqu'à la +transparence, avait un charme minaudier, avec de +grands yeux noirs pareils à ceux des paysannes de +l'Ombrie qui avaient servi de modèle aux Madones du +Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides +comme le ciel.</p> + +<p>Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra +l'adolescent au couvent de Maria Novella, dans +la salle du Pape, où était exposé le carton de la +bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait +ce carton avec autant de zèle que les fresques de +Masaccio. Probablement connaissait-il déjà Léonard, +car il le buvait du regard, visiblement désireux de lui +adresser la parole et apeuré de le faire.</p> + +<p>Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, +ému et rougissant avec une enfantine insinuation, le +<span class="pagenum"><a name="Page_637" id="Page_637">637</a></span> +jeune homme lui déclara qu'il le considérait comme +son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que +Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons +des souliers de Léonard.</p> + +<p>Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, +causa longuement avec lui, examina ses dessins; et +plus il l'étudiait, plus il se convainquait qu'il avait +devant lui un futur grand artiste. Attentif et sensible à +tous les échos, condescendant à toutes les influences +comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio +et particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de +maturité, le maître devinait en lui une fraîcheur de +sentiment telle qu'il ne l'avait encore rencontrée chez +personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cet +enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et +de la vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait +à vaincre les plus hautes difficultés avec légèreté, +comme en un jeu. Tout lui venait sans effort, comme +si n'existaient point pour lui dans l'art, ni les infinies +recherches, ni les indécisions, ni les perplexités +qui avaient été le tourment et la malédiction de toute +la vie de Léonard.</p> + +<p>Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable +étude lente et patiente de la nature, des règles de +mathématique, des lois de la peinture, le jeune +homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et visiblement +ennuyé, n'écoutait attentivement que par +déférence pour le maître.</p> + +<p>Un jour il lui échappa une parole qui surprit, +effraya presque Léonard par sa profondeur:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_638" id="Page_638">638</a></span> +—J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit +penser à rien, tout alors se présente mieux.</p> + +<p>Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que +l'unité, la parfaite harmonie du sentiment et de la +raison, de la connaissance et de l'amour que le maître +recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient exister.</p> + +<p>Et devant sa modeste et insouciante candeur, +Léonard éprouvait des doutes plus grands, une +crainte plus intense pour l'avenir de l'art, pour l'œuvre +de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine +de Buonarotti.</p> + +<p>—D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. +Qui est ton père et comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme +avec son caressant sourire. Mon père est le peintre +Sanzio. Mon nom, Raphaël.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les +travaux du détournement de l'Arno dans le port de +Livourne.</p> + +<p>La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, +il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait +dans la rue Tornabuoni.</p> + +<p>Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence +n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la +<span class="pagenum"><a name="Page_639" id="Page_639">639</a></span> +roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait +été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi +l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. +De derrière la colline San Miniato, la lune se levait. +A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient +de vieilles masures reflétées dans le fleuve +à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts +de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une +étoile solitaire.</p> + +<p>La silhouette de Florence se découpait sur le ciel +pur, comme le frontispice sur le fond or terni des +vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel +un visage humain. Au nord, l'antique clocher de +Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo +Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la +coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille +à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys +Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du +crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur +sombre, argentée.</p> + +<p>Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que +chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait +que celle de Florence rappelait la poussière moite, +comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs +des très vieux tableaux.</p> + +<p>Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque +aussi peu que Giovanni. L'idée qu'elle avait un +mari, messer Francesco, maigre, grand, avec une +verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un +homme positif aimant à discuter les privilèges de la +<span class="pagenum"><a name="Page_640" id="Page_640">640</a></span> +race des bœufs siciliens et les droits sur les peaux de +mouton, cette idée ne l'offusquait ni ne l'étonnait. +Il y avait des moments où Léonard se réjouissait du +charme immatériel de la Gioconda, charme étrange, +lointain, irréel et plus réel en même temps que tout +ce qui existait. Mais il y avait d'autres instants où il +sentait vivement sa vivante beauté.</p> + +<p>Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à +cette époque on appelait «dotte eroine», savantes +héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de ses connaissances. +Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait +le grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement +que beaucoup la considéraient comme inintelligente. +En réalité, lui semblait-il, elle possédait +ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement +l'esprit féminin,—la sagesse instinctive. Elle avait +des mots qui, subitement, l'apparentaient à lui, la +rendaient toute proche, unique et éternelle compagne +et sœur. A ces moments, il aurait voulu franchir le +cercle fatidique qui séparait la contemplation de la +vie réelle.</p> + +<p>Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?</p> + +<p>Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en +lui que l'ennui ou le rire, il ne pouvait s'empêcher de +railler les soupirs langoureux des amoureux célestes et +les sonnets sirupeux dans le goût de Pétrarque. Non +moins étranger était pour lui ce que la généralité +appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce +qu'elle le dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, +toute possession matérielle—dans ou en +<span class="pagenum"><a name="Page_641" id="Page_641">641</a></span> +dehors du mariage—lui paraissant grossière. Et +il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans +s'indigner, sans blâmer, sans justifier, reconnaissant +la loi naturelle de la lutte pour l'amour et pour la +faim, mais ne voulant pas y prendre part, se soumettant +à une autre loi d'amour et de pudeur.</p> + +<p>Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une +plus parfaite union avec son amante, que dans ces +profondes et mystérieuses caresses,—dans la contemplation +de cette vision immortelle, de cet être nouveau, +conçu et né d'eux—comme l'enfant du père +et de la mère—et qui était lui et elle en même +temps?</p> + +<p>Et cependant il sentait que même dans cette union +pure se cachait un danger, plus grand peut-être que +dans l'ordinaire union d'amour charnel. Tous deux +marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne +encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation +et l'attirance de l'infini. Entre eux existaient des mots +glissants et transparents, à travers lesquels luisait le +secret comme le soleil brille à travers le brouillard. Et +par instants il songeait:</p> + +<p>Si lui ou elle transgressait la limite et transformait +la contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle +pas, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris, +comme le ferait toute autre femme?</p> + +<p>Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un +tourment terrible et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, +illimitée, comme de sa tendre et implacable +curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il sentit +<span class="pagenum"><a name="Page_642" id="Page_642">642</a></span> +en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il +devrait décider si elle était pour lui un être vivant ou +une vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir +de la beauté féminine. Il gardait l'espoir que la séparation +éloignerait la solution de ce problème et il se +réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure +que l'heure de la séparation approchait, il comprenait +qu'il s'était trompé, que non seulement la +séparation n'éloignerait pas la solution mais encore +qu'elle la brusquerait.</p> + +<p>Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il +s'était engagé dans une impasse déserte et lorsqu'il +s'orienta il ne sut de prime abord où il se trouvait. +Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits +des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la +cathédrale. Un côté de la ruelle était plongé dans +l'obscurité, l'autre, tout baigné par la blanche lumière +de la lune.</p> + +<p>Devant un balcon, des hommes drapés dans des +mantes noires, le visage caché par des masques, +chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la vieille +chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment +heureuse et mélancolique, que Léonard aimait particulièrement +pour l'avoir entendue dans sa jeunesse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Oh! que la jeunesse est belle</p> +<p>Et éphémère! Chante et ris</p> +<p>Et sois heureux—si tu le veux</p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<p>Le dernier vers se répercuta dans son cœur en un +sombre pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle +<span class="pagenum"><a name="Page_643" id="Page_643">643</a></span> +pas, au seuil de la vieillesse, éclairant sa solitude, +l'âme vivante, l'âme sœur? La repousserait-il, la +renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de fois pour +son existence, en faveur de la contemplation, sacrifierait-il +de nouveau le proche pour le lointain, le +réel pour l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda +vivante ou l'immortelle? Il savait que préférant l'une, +il perdrait l'autre, et elles lui étaient également chères; +il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. Mais +sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait +décider ce qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour +l'immortelle ou l'immortelle pour la vivante—celle +qui était ou celle qui serait toujours?</p> + +<p>Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient +fermées; les lumières éteintes. Il leva le heurtoir +pendu à une chaîne et frappa. Le gardien ne répondit +pas; il était sorti ou dormait. Les coups répétés par +l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence +régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond +encore. Et tout à coup retentirent des sons +lourds, lents et métalliques, les sons de l'horloge de +la tour voisine. Leur voix disait le silencieux et +menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, +l'irrémédiable fuite du passé.</p> + +<p>Et longtemps le dernier son trembla et se balança +dans l'atmosphère lunaire s'épandant en ondes +harmonieuses répétant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_644" id="Page_644">644</a></span></p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure +habituelle et, pour la première fois, seule. Gioconda +savait que c'était leur dernière entrevue.</p> + +<p>La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. +Léonard tendit le plafond de toile et dans la cour +aux murs noirs régna la lumière tendre, crépusculaire, +transparente, qui donnait au visage de Gioconda un +charme pénétrant.</p> + +<p>Ils étaient seuls.</p> + +<p>Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement +calme, oublieux de ses pensées de la veille, comme si +pour lui n'existaient ni passé ni avenir, comme si +Gioconda était restée et resterait toujours assise ainsi +devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce +qu'il ne pouvait faire dans la vie, il le faisait dans +la contemplation, unissait la réalité et son reflet, la +vivante et l'immortelle. Et cela lui procurait la joie +d'une grande délivrance. Maintenant il ne la plaignait +ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise +jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait +tout, qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. +Et par instants, il la regardait avec la même curiosité +que celle qu'éveillaient en lui les condamnés qu'il +accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les +derniers frémissements de leur visage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_645" id="Page_645">645</a></span> +Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une +pensée étrangère, qu'il ne lui avait pas suggérée, +avait glissé sur son visage comme la buée de l'haleine +sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la +ramener de nouveau au type de sa vision, chasser +loin d'elle cette ombre humaine, il commença à lui +raconter de sa voix chantante et autoritaire, comme +un sorcier une incantation, un de ces récits mystérieux, +pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son +journal.</p> + +<p>—Incapable de résister à mon désir de voir des +images inconnues des hommes, conçues par l'art +de la nature, et durant longtemps je suivis ma +route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin +atteint une caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. +Puis, décidé, baissant la tête, courbant le dos, la +main gauche appuyée sur mon genou droit, de la +droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, +j'entrai et fis quelques pas. Les sourcils froncés, +les yeux à demi fermés, la vue en éveil, souvent je +changeais mon chemin, errant à tâtons dans l'obscurité, +essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité +était trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné +quelque temps, deux sentiments s'éveillèrent en moi +et commencèrent à lutter: la peur et la curiosité; la +peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de +savoir si elle ne recélait point un merveilleux +mystère?</p> + +<p>Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de +Gioconda.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_646" id="Page_646">646</a></span> +—Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.</p> + +<p>—La curiosité.</p> + +<p>—Et vous avez surpris le mystère de la caverne?</p> + +<p>—Ce qui en était possible.</p> + +<p>—Et vous le révélerez aux hommes?</p> + +<p>—On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je +voudrais leur insuffler une dose de curiosité qui puisse +toujours vaincre leur peur.</p> + +<p>—Et si la curiosité ne suffisait pas, messer +Leonardo? dit Gioconda avec une lueur inattendue +dans le regard. S'il fallait autre chose, un sentiment +plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les +plus merveilleux mystères de la caverne?</p> + +<p>Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait +jamais vu.</p> + +<p>—Que faut-il encore? demanda-t-il.</p> + +<p>Elle se taisait.</p> + +<p>A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil +glissa entre deux bandes du velum. Et sur son visage, +le charme des ombres claires, tendres comme une +musique lointaine fut rompu.</p> + +<p>—Vous partez demain? demanda Gioconda.</p> + +<p>—Non, ce soir.</p> + +<p>—Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.</p> + +<p>L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque +chose et resta silencieux. Il devinait qu'elle +partait pour ne pas rester sans lui à Florence.</p> + +<p>—Messer Francesco, continua monna Lisa, part +pour affaires en Calabre pour trois mois, jusqu'à l'automne. +Je lui ai demandé de l'accompagner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_647" id="Page_647">647</a></span> +Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le +rayon de soleil méchamment aigu. Les multiples +gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent pâles et sans vie, +sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les couleurs +de l'arc-en-ciel—les couleurs de la vie. Et Léonard +subitement sentit qu'il revenait à la vie—timide, +faible, pitoyable.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le +velum. Il n'est pas tard. Je ne suis pas fatiguée.</p> + +<p>—Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le +pinceau.</p> + +<p>—Vous ne finirez jamais le portrait?</p> + +<p>—Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme +effrayé. Ne viendrez-vous plus chez moi quand vous +serez de retour?</p> + +<p>—Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai +tout à fait autre et vous ne me reconnaîtrez plus. +N'avez-vous pas dit vous-même que le visage des +gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?</p> + +<p>—Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à +lui-même. Mais, je ne sais... il me semble parfois que +ce que je veux est impossible.</p> + +<p>—Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai +entendu dire que c'est parce que vous cherchez l'impossible +que vous n'achevez jamais vos œuvres.</p> + +<p>Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.</p> + +<p>Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:</p> + +<p>—Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon +voyage!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_648" id="Page_648">648</a></span> +Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur +son visage un reproche suppliant, sans espoir. Il savait +que cet instant était pour tous deux irrévocable et +solennel comme la mort. Il savait qu'il ne pouvait se +taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une +solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance +et l'abîme qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui +souriait de son sourire calme et radieux. Mais maintenant, +il lui semblait que ce calme et cette clarté étaient +semblables au sourire des morts.</p> + +<p>Une pitié intolérable lui serra le cœur, le rendit plus +faible encore.</p> + +<p>Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la +baisa pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient +et, en même temps, il sentit que, se baissant +rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.</p> + +<p>—Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.</p> + +<p>Lorsqu'il revint à soi—elle n'était plus là. Autour +de lui régnait le silence mort d'un après-midi d'été, +beaucoup plus menaçant que le silence d'une nuit +profonde.</p> + +<p>Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus +effrayants, retentirent les sons métalliques de l'horloge +voisine. Ils disaient, ces sons, le silencieux et menaçant +vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, +l'irrémédiable fuite du passé.</p> + +<p>Et longtemps le dernier son trembla, répétant +comme une voix humaine:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p> +<p>Et ne compte pas sur demain.</p> +</div></div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_649" id="Page_649">649</a></span></p> + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait +rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre, +Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours +après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.</p> + +<p>Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la +séparation pouvait se prolonger, une telle crainte +superstitieuse et un tel ennui lui serraient le cœur +qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec +personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre +une nouvelle fâcheuse.</p> + +<p>Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. +La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui +semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La +lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires +et tendres.</p> + +<p>Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, +ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais +plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer +Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait +que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile +et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.</p> + +<p>—«Le principal est de ne pas penser, alors tout +vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de +<span class="pagenum"><a name="Page_650" id="Page_650">650</a></span> +Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car +elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut +en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux +mystères de la caverne?</p> + +<p>Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait +avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et +tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de +son cœur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette +joie, s'éveillait un terrible pressentiment.</p> + +<p>Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers +d'affaires, comptant rendre visite le lendemain +à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida +de demander le soir même des nouvelles au portier du +Lungano delle Grazie.</p> + +<p>Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont +Santa Trinita. Le temps—comme cela arrive souvent +en automne à Florence—avait brusquement changé. +Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et +les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une +pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais +rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales +et humides, les toits des maisons et les visages des +gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La +pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de +loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En +face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait +le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs +hommes, les uns assis, les autres debout et causant +avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les +morsures du vent du nord.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_651" id="Page_651">651</a></span> +—Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, +je vous prie, juger notre discussion.</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre +trente-quatre de l'<i>Enfer</i> de la <i>Divine Comédie</i>, dans +lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans +la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.</p> + +<p>Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à +l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des +yeux, regardait au loin dans la direction du quai +Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche +un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, +osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux +noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles +écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était +Michel-Ange Buonarrotti.</p> + +<p>Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, +c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing +reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un +sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de +Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes +de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les +paupières étaient enflammées, presque dépourvues de +chair, et rouges par suite du travail de nuit durant +lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son +front—ce qui le faisait ressembler à un cyclope.</p> + +<p>—Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on +à Léonard.</p> + +<p>Léonard espérait toujours que sa brouille avec +Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus +<span class="pagenum"><a name="Page_652" id="Page_652">652</a></span> +pensé à celui-ci durant son absence de Florence et +l'avait presque oublié.</p> + +<p>Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son +cœur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes +paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible +que Michel-Ange ne les comprît pas.</p> + +<p>—J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était +un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard +avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange. +Il vous expliquera mieux que moi ce passage.</p> + +<p>Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête +baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne +s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche. +Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta +et leva les yeux.</p> + +<p>Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards +des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa +laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée +de tout le monde.</p> + +<p>Pris au dépourvu, il se décontenança au premier +instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement +sous les rayons du soleil et le regard +des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son +rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas +(Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange), +sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se +transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer +une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et +tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une +voix étranglée:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_653" id="Page_653">653</a></span> +—Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à +toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards +castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse, +n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à +tout, à ta courte honte.</p> + +<p>Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il +cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants +pour humilier son rival.</p> + +<p>Tous les regards étaient fixés sur eux.</p> + +<p>Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux +tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire +bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus +railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate. +Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme +presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.</p> + +<p>Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant +que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme +plus fort que la tempête».</p> + +<p>Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, +eut un geste navré de la main et, se détournant vivement, +s'éloigna de son pas lourd en marmonnant +d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos +voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme +fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu +dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.</p> + +<p>Léonard continua son chemin.</p> + +<p>Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs +de la scène, un petit homme vilain et remuant. +L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son +état, mais il le savait être malveillant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_654" id="Page_654">654</a></span> +Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les +oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait +l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon +improvisé qui marchait près de lui dans la boue, +ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant +de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un +mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou +le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.</p> + +<p>—Dites-moi, messer, insistait l'insupportable +personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait +de la Gioconda?</p> + +<p>—Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les +sourcils. Cela vous intéresse?</p> + +<p>—Non... seulement... quand on songe que depuis +trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne +l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous +semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer +une œuvre plus finie!</p> + +<p>Il sourit servilement.</p> + +<p>Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme +malingre lui devint subitement tellement antipathique +que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait +saisi au collet et précipité dans la rivière.</p> + +<p>—Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait +l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous +pas encore messer Leonardo?</p> + +<p>Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en +longueur.</p> + +<p>Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, +s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également +<span class="pagenum"><a name="Page_655" id="Page_655">655</a></span> +flaira quelque chose, car il devint encore plus +souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux +se prirent à clignoter.</p> + +<p>—Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de +retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel +malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour +la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna +Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...</p> + +<p>Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. +Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme +le dévorait du regard.</p> + +<p>Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; +son visage à peine pâli resta impénétrable pour son +interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue, +dut s'arrêter à la place Frescobaldi.</p> + +<p>La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses +esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il +avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre +compte de l'impression et raconter par toute la ville, +ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison +amoureuse de Léonard et de la Gioconda.</p> + +<p>La réalité de la mort, comme cela se produit toujours +à la première minute, lui paraissait invraisemblable.</p> + +<p>Mais le soir même il apprit tout. Revenant de +Calabre où messer Francesco avait très avantageusement +traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero, +monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient +les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient +les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_656" id="Page_656">656</a></span></p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant +l'Arno vers Pise, aboutit à une déconvenue. +Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent toute la responsabilité +sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à +mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses +droits d'héritage à un usurier. Ses frères lui intentèrent +un procès, amassant contre lui toutes les vieilles accusations +de magie, d'impiété, de sodomie, de haute +trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A +tous ces ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de +la salle du Conseil.</p> + +<p>Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la +promptitude exigée par la peinture à la fresque +étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en dépit de +l'avertissement donné par la <i>Sainte Cène</i>, Léonard +décida de peindre quand même avec des couleurs à +l'huile la bataille d'Anghiari. Le travail à moitié +achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide de +brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre +compte que la chaleur n'influait que sur le bas du +tableau et que le vernis de la partie supérieure gardait +toujours sa moiteur. Après de nombreux et vains +efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai +de peinture murale subirait le même sort que la <i>Sainte</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_657" id="Page_657">657</a></span> +<i>Cène</i>, et que de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, +«il serait forcé de tout abandonner à sa courte +honte».</p> + +<p>Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût +plus grand que l'affaire du canal de Pise et son +procès contre ses frères.</p> + +<p>Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux +en le menaçant du dédit convenu, et voyant l'inutilité +de ses menaces accusa ouvertement Léonard de +détournement d'argent du Trésor.</p> + +<p>Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, +l'artiste voulut lui rendre toutes les sommes touchées, +messer Pierro refusa de les recevoir, et cependant, circulait +à Florence, dans toutes les mains, colportée +par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier +au chancelier de la République florentine à Milan, +qui sollicitait les services de Léonard pour le compte +du lieutenant du roi de France en Lombardie, le seigneur +Charles d'Amboise.</p> + +<p>«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait +la lettre. Ayant exigé à l'avance une forte somme, +et ayant à peine commencé le travail, il a tout abandonné, +agissant dans cette affaire comme un traître +vis-à-vis de la République.»</p> + +<p>Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans +sa chambre de travail. Après la journée écoulée en +préoccupations de toutes sortes, il se sentait fatigué et +brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. Il +tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une +caricature; essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, +<span class="pagenum"><a name="Page_658" id="Page_658">658</a></span> +l'insomnie persistait. Il écoutait les hurlements du +vent et se souvenait des paroles de Machiavel: «Le +plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les préoccupations, +ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, +ni même la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit +une lumière, ouvrit la porte de la chambre voisine, +entra, s'approcha du tableau posé sur le chevalet et +recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.</p> + +<p>C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.</p> + +<p>Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance +et il lui semblait qu'il le voyait pour la première fois. +Et il découvrit une telle puissance de vie dans ce +visage qu'il en éprouva un malaise devant son œuvre. +Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant +certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une +aiguille, occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, +il avait agi en sens contraire, enlevant la vie à une +vivante pour la donner à une morte.</p> + +<p>Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait +qu'en la fixant attentivement, on eût vu la poitrine se +soulever, le sang battre sous les artères et l'expression +du visage se transformer. Et en même temps elle +était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique +dans son immortelle jeunesse que la base des rochers +basaltiques qui formait le fond du portrait.</p> + +<p>Seulement à ce moment, comme si la mort lui +eût dessillé les yeux, il comprit que le charme de +monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec une si +infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était +elle, maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le +<span class="pagenum"><a name="Page_659" id="Page_659">659</a></span> +regard de ces yeux, reflétant son âme à lui, à l'infini, +comme un miroir un autre miroir?</p> + +<p>Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors +de leur dernière entrevue: «Il faut autre chose que la +curiosité pour pénétrer les plus profonds et peut-être +les plus merveilleux mystères de la caverne.»?</p> + +<p>Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les +morts contemplent les vivants?</p> + +<p>Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas +morte. Mais jamais il n'avait considéré la mort +d'aussi près.</p> + +<p>Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une +insupportable terreur glaçait son cœur.</p> + +<p>Et pour la première fois dans sa vie, il recula +devant l'infini, sans oser le scruter, sans vouloir +savoir.</p> + +<p>D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la +portrait, comme on rejette un suaire.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Au début du printemps, sur les instances du seigneur +d'Amboise, Léonard obtint un congé de trois +mois et partit pour Milan.</p> + +<p>Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé +éternel, que vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il +avait aperçu pour la première fois les Alpes neigeuses, +au-dessus de la plaine lombarde.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_660" id="Page_660">660</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<p class="center">LA SAINTE INQUISITION.</p> + +<p class="center">1500-1513</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>«Connaissez tout le monde, mais +vous, que personne ne vous connaisse.»</p> + +<p class="right"><i>BASILEUS LE GNOSISTE.</i></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Sur la demande pressante du seigneur Charles +d'Amboise, l'artiste reçut de Sa Seigneurie Florentine +un congé illimité et l'année suivante 1507, étant définitivement +entré au service du roi de France, il s'installa +à Milan, ne faisant plus que de rares voyages +d'affaires à Florence.</p> + +<p>Quatre ans s'écoulèrent.</p> + +<p>Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà +considéré comme un maître habile, travaillait aux +<span class="pagenum"><a name="Page_661" id="Page_661">661</a></span> +fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant +au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, +construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et +d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très +haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis +superbe, des seigneurs de Carmagnola.</p> + +<p>Les nonnes louaient cette terre et cette maison à +l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, +revenus depuis peu à Milan.</p> + +<p>Peu après la première invasion française, et le pillage +de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté +la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en +Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la +Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient +à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait +trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer +l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très +fortes sommes au <i>devâtdâr</i> de Syrie et se les étant +appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna +Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir +un trésor caché dans le temple d'Astarté, en +Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à +Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement +riche, qu'elle avait charmé et enivré à +l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que, +partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement +riches.</p> + +<p>L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius +Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était +transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus +<span class="pagenum"><a name="Page_662" id="Page_662">662</a></span> +respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement +les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, +avait acquis non seulement la protection des sœurs du +Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.</p> + +<p>Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme +un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse +d'Hermès Trismégiste.</p> + +<p>L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand +nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées +et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait +ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant +ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en +plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, +sous un prétexte ou sous un autre, en +réalité uniquement pour voir Cassandra.</p> + +<p>La jeune fille aux premières entrevues avait observé +une certaine retenue, jouant à la païenne repentie, +parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à +peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle +redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; +était ou semblait malade presque de façon continue, +passait son temps, en dehors des offices, dans une +chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne: +une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant +sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets +par une muraille de cyprès. L'installation de ce +refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y +voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues +grecques, des divinités égyptiennes taillées dans +<span class="pagenum"><a name="Page_663" id="Page_663">663</a></span> +le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant +l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins +durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes +d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans, +reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents +et tendres comme des pétales de fleur. Elle +racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle +avait vues, la solennité des temples de marbre blanc +abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs +rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; +elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées +et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois +il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces +voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments, +amassé toutes ces antiquités, elle répondit par +les mots de son père, Luigi Sacrobosco:</p> + +<p>«Pour ressusciter les morts».</p> + +<p>Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela +à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.</p> + +<p>Elle avait peu changé. Son visage était toujours +étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme +celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que +dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait +à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la +peur et la pitié.</p> + +<p>Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité +le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des +ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du +Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s'était +éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos +<span class="pagenum"><a name="Page_664" id="Page_664">664</a></span> +Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses +œuvres inédites, ses lettres, les traditions redites par +ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son +séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie +de Pleuton:</p> + +<p>«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes +les nations et de toutes les tribus, resplendira une +religion unique, et tous les hommes s'uniront en une +même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» +Il répondait: La foi de l'antique paganisme.»</p> + +<p>—Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort +de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est +pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore, +monna Cassandra?</p> + +<p>—Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, +dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu'il +ignorait beaucoup de choses.</p> + +<p>—Quelles choses? interrogea Giovanni.</p> + +<p>Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur +de Cassandra, il sentit son cœur défaillir.</p> + +<p>En guise de réponse, elle prit sur une planche un +vieux parchemin, la tragédie d'Eschyle <i>Prométhée +enchaîné</i>, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait +quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait +pas, elle le lui expliquait.</p> + +<p>—Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu +entendu parler de l'homme qui, il y a dix siècles, +ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter +les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius Julien?</p> + +<p>—Julien l'Apostat?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_665" id="Page_665">665</a></span> +—Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à +soi-même, semblait un apostat, mais n'a pas osé +l'être...</p> + +<p>Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis +ajouta tout bas:</p> + +<p>—Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te +dire! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai +que ceci: il existe un dieu parmi les dieux olympiens, +plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux; +un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule +matinal, impitoyable et bienfaisant comme la +mort, descendu sur la terre et ayant donné aux mortels +l'oubli mortel—feu nouveau du feu de Prométhée—dans +son propre sang, dans l'enivrement du +suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère, +comprendra et dira à l'univers que la sagesse du couronné +de pampres est égale à celle du couronné +d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? +Sinon, tais-toi, n'interroge pas, car en cela réside un +mystère dont on ne peut encore parler.</p> + +<p>Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en +lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il +ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à perdre. Il +sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni la science +de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient +les doutes dont son âme se mourait. Seulement, +dans les sombres prophéties de Cassandra, il +croyait distinguer vaguement la plus terrible et l'unique +voie de conciliation, et il l'y suivait avec une bravoure +désespérée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_666" id="Page_666">666</a></span> +Ils devenaient chaque jour plus intimes.</p> + +<p>Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait +pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.</p> + +<p>—Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. +La confession des martyrs, comme le miracle, sont +nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas +meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à +eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait +affirmé les vérités géométriques découverts par lui? +La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus +de la confession, comme l'a dit le Maître: +«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne +ne vous connaisse.»</p> + +<p>—Quel maître? demanda Giovanni.</p> + +<p>Et il songea:</p> + +<p>«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout +le monde et personne ne le connaît.»</p> + +<p>—Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, +en expliquant que le nom de gnosiste, «Initié», +était donné aux grands maîtres des premiers +siècles du christianisme pour lesquels la foi complète +et la science complète ne formaient qu'un tout homogène.</p> + +<p>La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits +et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles +avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient +débattus contre <i>la dualité</i>, sombraient dans les +mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y +avait des moments où il s'éveillait de ces pensées, +comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et +<span class="pagenum"><a name="Page_667" id="Page_667">667</a></span> +alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, +qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait +de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard. +La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il +ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le +sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce +moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, +l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, +inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire +propagation de la sorcellerie dans la province +lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. +Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs +au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du +danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois +entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne +la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, +en Angleterre ou en Hollande.</p> + +<p>Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, +Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du +Palazzo Carmagnola.</p> + +<p>Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les +branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle +comme un clair de lune; le visage de la jeune fille +était particulièrement beau et impénétrable. A cet +instant de la séparation, Giovanni sentit seulement +combien elle lui était chère. Il lui demanda:</p> + +<p>—Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous +le suprême mystère dont vous m'avez parlé?</p> + +<p>Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une +cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était +<span class="pagenum"><a name="Page_668" id="Page_668">668</a></span> +la célèbre <i>Tabula Smaragdina</i>, la table d'émeraude, +trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis +entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans +lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, +le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait +gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre +en vieux caractères grecs:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Le ciel en haut, le ciel en bas,</i></p> +<p><i>Les étoiles en haut, les étoiles en bas</i>,</p> +<p><i>Tout ce qui est en haut est en bas</i>,</p> +<i>Si tu comprends—gloire à toi!</i> +</div></div> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.</p> + +<p>—Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra +solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même, +entends-tu, absolument tout. Et maintenant, +selon la coutume, avant de nous séparer, vidons +la dernière coupe fraternelle.</p> + +<p>Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la +cire, en versa le contenu—un vin épais comme de +l'huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum—dans +une antique coupe de chrysolithe portant +ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. +Puis s'approchant de la croisée, elle éleva la +coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles +du soleil, dans la transparence des parois, les corps +nus des bacchantes se rosirent de sang.</p> + +<p>—Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra +encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard +<span class="pagenum"><a name="Page_669" id="Page_669">669</a></span> +possédait la dernière, la plus haute sagesse, car +son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu +olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant +je vois que lui aussi aspire et n'atteint pas, cherche +et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le +précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de +lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu +en l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous +deux: au dernier Réconciliateur.</p> + +<p>Respectueusement, dévotieusement, comme si elle +accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la +moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.</p> + +<p>—Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient +pas de charmes défendus. C'est un vin pur et sacré, +fait des grappes de la vigne de Nazareth. C'est le sang +le plus pur de Dionysos le Galiléen.</p> + +<p>Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux +mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante:</p> + +<p>—Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je +te conterai un secret que je n'ai confié à personne, je +te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie +dans lesquels nous seront unis pour l'éternité, pareils +au frère et à la sœur, à deux fiancés.</p> + +<p>Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les +branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni +son visage sévère, blanc comme le marbre, +impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants +tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme +du sang, ses yeux jaunes comme de l'ambre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_670" id="Page_670">670</a></span> +Une terreur connue glaça le cœur de Beltraffio et +il songea:</p> + +<p>«La Diablesse blanche!»</p> + +<p class="center">⁂</p> + +<p>A l'heure convenue, il se trouva devant la grille +du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps +il frappa sans qu'on vînt lui ouvrir. Enfin, +effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore +et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape +Jules II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément +à Milan et de suite avait ordonné de se saisir +de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce +monna Cassandra.</p> + +<p>Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna +Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte +Inquisition.</p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se +guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il +essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta +infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des +mots bizarres que seul le maître savait comprendre. +Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses +<span class="pagenum"><a name="Page_671" id="Page_671">671</a></span> +béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un +oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant +à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant +attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, +rabotait des planches ou encore, durant des +heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras +ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson—toujours +la même; puis contemplant le maître, se +prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si +pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais +il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais +il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait +de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait +dans sa maison.</p> + +<p>Les années se suivaient et cet infirme était comme +le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de +Léonard pour doter d'ailes l'humanité.</p> + +<p>Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, +celui peut-être qui était le plus proche de son cœur, +Cesare da Sesto.</p> + +<p>Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être +lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait. +Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour +triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne +parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre. +Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni +vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard +avait gâtés en leur «jetant un sort».</p> + +<p>Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance +secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël +<span class="pagenum"><a name="Page_672" id="Page_672">672</a></span> +Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès +du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que +Cesare préparait une trahison.</p> + +<p>Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité +zélée de ses amis.</p> + +<p>Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se +fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards, +en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient +les traces du grand maître. De temps à autre il +observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois +un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout +ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule: +le visage du Christ de la <i>Sainte Cène</i> trahi, le sourire +de la Gioconda impudiquement dévoilé.</p> + +<p>Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait +les sifflements et les râles du vent, tout comme le +jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à +la mort.</p> + +<p>Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et +ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit +ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par +le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux +roux.</p> + +<p>—Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?</p> + +<p>Léonard le contempla et subitement se souvint +de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.</p> + +<p>Il l'embrassa paternellement.</p> + +<p>Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son +père s'était réfugié lors de l'invasion française de +<span class="pagenum"><a name="Page_673" id="Page_673">673</a></span> +1500. Malade depuis de longues années, il s'était +éteint dernièrement, et Francesco était parti à la +recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.</p> + +<p>—Quelle promesse?</p> + +<p>—Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre +qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître: +c'était à la veille de notre séparation, au village de +Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. +Nous descendions dans une mine abandonnée.</p> + +<p>—Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement +Léonard.</p> + +<p>—Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis +pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez +pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites +de moi ce que vous voudrez—je ne vous quitterai +jamais.</p> + +<p>—Mon enfant chéri! murmura Léonard.</p> + +<p>Et sa voix trembla.</p> + +<p>De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit +contre sa poitrine avec la même tendre confiance que +lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit +garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine +abandonnée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_674" id="Page_674">674</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, +il avait été nommé peintre de la cour du roi de +France, Louis XII. Mais ne recevant pas d'appointements, +il était forcé de compter sur les faveurs du +hasard. Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer +l'attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement +à mesure qu'il avançait en âge. Comme auparavant, +toujours nécessiteux et toujours embrouillé +dans les questions d'argent, il empruntait à tout le +monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes +dettes, s'en créait de nouvelles. Il écrivait au seigneur +d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet des +lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. +Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs, +il attendait patiemment son tour, quoiqu'avec +la vieillesse, les escaliers d'autrui lui parussent de +plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se +sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui +du peuple—partout et toujours étranger. Tandis que +Raphaël, profitant de la générosité du pape, de +malheureux était devenu riche patricien romain; que +Michel-Ange amassait une fortune—Léonard restait +l'errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour +mourir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_675" id="Page_675">675</a></span> +Ces dernières années, il ressentait une grande +fatigue des variations continuelles de la politique. +Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques +des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait +que l'heure du repos était venue.</p> + +<p>Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager +au service des Médicis.</p> + +<p>Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit +même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières, +les moines de l'abbaye de San Francesco trouvèrent +dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de +Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans +connaissance. Évidemment, c'était un accès semblable +à celui qui l'avait atteint quinze ans auparavant lors +de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni +guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, +sur son visage étrangement impassible, presque +mort, se lisait une expression qui inspirait plus de +crainte à Léonard que son ancienne maladie.</p> + +<p>Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant +de sa personne, de son «mauvais œil», le +maître lui conseillait de rester à Milan près de fra +Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais +Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le +prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance, +un tel désespoir doux, que Léonard ne sut pas lui +refuser.</p> + +<p>Les troupes françaises approchaient de Milan. La +populace se révoltait. Il n'y avait pas de temps à +perdre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_676" id="Page_676">676</a></span> +Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis +pour aller chez le More, le More pour César, César +pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard +maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, +Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, +continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.</p> + +<p>«Le 23 septembre 1513—inscrivait-il méticuleusement +dans son journal—j'ai quitté Milan pour +Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro +et Giovanni.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_677" id="Page_677">677</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<p class="center">LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL</p> + +<p class="center">1513-1515.</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>La patience pour les outragés est comme le +vêtement de ceux qui grelottent; à mesure que le +froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu +ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des +grands outrages, augmente ta patience et l'offense +n'atteindra pas ton âme. <i>Ingiurio offendere no si +potramo la tua mente.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, +avait su se poser en grand protecteur des sciences et +des lettres. Après avoir appris sa nomination, il dit à +son frère Julien:</p> + +<p>—Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu +nous l'a accordé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_678" id="Page_678">678</a></span> +Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec +une dignité philosophique, ajouta:</p> + +<p>—Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car +tout le reste ne compte pas!</p> + +<p>Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de +peintres et de savants.</p> + +<p>Lorsque François I<sup>er</sup>, après sa victoire sur le pape, +exigea de lui en cadeau la statue nouvellement découverte +de Laocoon, Léon X déclara qu'il se séparerait +plutôt d'une relique que de ce chef-d'œuvre.</p> + +<p>Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il +aimait davantage encore ses bouffons. Il dépensait des +sommes fantastiques pour des festins, mais se distinguait +par une grande sobriété, étant atteint d'une affection +stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie +incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que +son corps, était dévorée par une plaie secrète: l'ennui, +un ennui dont rien ne pouvait le distraire.</p> + +<p>En politique seulement, il retrouvait son véritable +tempérament: il était aussi froidement cruel et aussi +parjure qu'Alexandre Borgia.</p> + +<p>Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard +attendait son tour d'audience au Vatican en écoutant +le récit des prouesses du nain Baraballo, nouvellement +envoyé des Indes à Sa Sainteté.</p> + +<p>—Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du +peintre son voisin de banquette qui depuis deux mois +n'avait pu encore obtenir d'audience, savez-vous qu'il +existe un moyen de se faire recevoir incontinent par +Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_679" id="Page_679">679</a></span> +Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, +sans avoir été reçu, se retira.</p> + +<p>Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par +d'étranges pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. +Les préoccupations matérielles, son insuccès à +la cour de Léon X et de Julien de Médicis, ne le tourmentaient +pas, il y était dès longtemps habitué. Et +cependant une inquiétude angoissante s'emparait de +lui. Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, +en revenant du Vatican, son cœur se serrait +comme à l'approche d'une grande douleur.</p> + +<p>En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter +des planchettes, et, selon son habitude, il se balançait +en psalmodiant sa chanson triste.</p> + +<p>Le cœur de Léonard se crispa davantage.</p> + +<p>—Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en +posant sa main sur la tête de l'infirme.</p> + +<p>—Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le +maître un regard scrutateur, presque raisonnable et +même malin. Moi, je n'ai rien. Mais voilà Giovanni... +Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...</p> + +<p>—Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura +Léonard.</p> + +<p>Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit +à l'ouvrage.</p> + +<p>—Astro, insista Léonard en lui prenant la main. +Je te prie, mon ami, souviens-toi; que voulais-tu +dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le voir de suite. +Où est-il?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_680" id="Page_680">680</a></span> +—Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. +Il s'est envolé... éloigné...</p> + +<p>Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus +dans sa mémoire. Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait +des sons différents, même des mots entiers, employant +l'un pour l'autre.</p> + +<p>—Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. +Eh bien! Allons. Je vous le montrerai. Seulement ne +vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.</p> + +<p>Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses +béquilles, il précéda Léonard.</p> + +<p>Ils montèrent au grenier.</p> + +<p>La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement +des tuiles par le soleil. A travers la lucarne +filtrait un rayon de soleil, rouge et poussiéreux. Lorsqu'ils +entrèrent, une bande de pigeons effarés s'envola +à grand bruit d'ailes.</p> + +<p>—Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant +le fond sombre du grenier.</p> + +<p>Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni +debout, raidi en une pose de statue, étrangement +grandi et fixant sur lui des yeux démesurément +ouverts.</p> + +<p>—Giovanni! cria le maître.</p> + +<p>Puis il pâlit et sa voix se brisa.</p> + +<p>Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé +lui prit la main. Elle était glacée. Le corps se balança, +il était pendu à une forte corde de soie,—telle qu'en +employait le maître pour sa machine volante,—attachée +à un crochet de fer nouvellement vissé dans la poutre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_681" id="Page_681">681</a></span> +Astro s'approcha de la lucarne et regarda.</p> + +<p>La maison se trouvait sur une hauteur et dominait +les toits, les tours et les clochers de Rome, la campagne +pareille à une mer d'un vert trouble sous les +rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne +brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, +Rocca di Papa, et le ciel où se poursuivaient les +hirondelles.</p> + +<p>Astro regardait en clignant des yeux et un sourire +béat sur les lèvres, il se balançait, agitait les bras +comme des ailes et chantait sa chanson triste.</p> + +<p>Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il +ne put, pétrifié par l'horreur entre ses deux élèves—le +mort et le dément.</p> +<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> +<p>Quelques jours plus tard, en examinant les papiers +de Beltraffio, Léonard trouva son journal et le lut +attentivement:</p> + +<p>«La Diablesse blanche—toujours et partout. +Qu'elle soit maudite! Le dernier mystère—le Christ +et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en haut, le ciel +en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. +Je remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin +que tu me juges».</p> + +<p>Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, +et Léonard comprit qu'ils avaient dû être écrits le +jour même du suicide de Giovanni.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_682" id="Page_682">682</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint +pénible à Léonard. L'incertitude, l'attente, l'inaction +forcée l'énervaient. Ses livres, ses machines, ses essais, +sa peinture, le dégoûtaient.</p> + +<p>Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait +pu encore recevoir, lui demanda de perfectionner la +frappe de la monnaie papale. Ne dédaignant aucun +ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta cette +commande dans la perfection, inventant une machine +telle que les pièces de monnaie, inégales avant, en +sortaient irréprochablement rondes.</p> + +<p>A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, +l'état de ses affaires était tellement piteux, que la plus +grande partie de ses appointements servait à payer les +intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui avait +hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la +misère.</p> + +<p>Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. +C'était la première maladie sérieuse de son existence. +Mais il n'admit pas de docteur auprès de lui et +refusa tout médicament. Seul Francesco le soignait +et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; +il estimait son amour simple et sincère qui faisait voir +en lui au maître l'ange gardien de sa vieillesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_683" id="Page_683">683</a></span> +L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de +vains efforts pour attirer l'attention.</p> + +<p>Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de +Médicis, Léon X commanda à Léonard un petit +tableau. Selon son habitude, remettant de jour en +jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, +de perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux +vernis.</p> + +<p>En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec +un feint désespoir:</p> + +<p>—Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il +songe à la fin avant d'entreprendre le commencement.</p> + +<p>Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de +Léonard était prononcé. Léon X, grand connaisseur +en matière d'art, avait exprimé sa condamnation. +Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange +pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs +lauriers: leur redoutable adversaire était anéanti.</p> + +<p>Comme se donnant le mot, tout le monde se +détourna de lui, l'oublia, comme on oublie les morts.</p> + +<p>Léonard apprit impassiblement la réflexion du +pape: il l'avait prévue et ne s'attendait à rien d'autre. +Le soir même il écrivit dans son journal:</p> + +<p>«La patience pour les offensés est le vêtement de +ceux qui grelottent. A mesure que le froid augmente, +habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid. +Ainsi, au moment des grands outrages, augmente ta +patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_684" id="Page_684">684</a></span></p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Le 1<sup>er</sup> jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII +mourut. Ne laissant pas d'enfants du sexe masculin, +la couronne échut à son plus proche parent, le mari +de sa fille Claude de France, le fils de Louise de +Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui +prit le nom de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit +la campagne qui avait pour but la conquête de la Lombardie. +Avec une rapidité étonnante il traversa les +Alpes, franchit le col d'Argentières, et inopinément se +trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan, +déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à +Milan.</p> + +<p>A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en +Savoie.</p> + +<p>Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard +se décida à tenter la chance auprès du nouveau +roi et se rendit à Pavie, où se tenait la cour de +François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur +des vainqueurs. En sa qualité d'ancien mécanicien +ducal, on pria Léonard d'y participer. Il construisit +un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa +devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa +<span class="pagenum"><a name="Page_685" id="Page_685">685</a></span> +poitrine, en laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, +des lis blancs de France.</p> + +<p>Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes +ses œuvres et ses autres inventions.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> conviait à son service les artistes et les +savants italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, +ni Michel-Ange, François I<sup>er</sup> s'adressa à Léonard, +lui proposant sept cents écus de traitement et le petit +château du Cloux, en Touraine, près de la ville d'Amboise, +entre Tours et Blois.</p> + +<p>Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, +éternel exilé, sans regretter son ingrate patrie, suivi +de son vieux serviteur Villanis, de sa servante Mathurine, +de Francesco Melzi et de Zoroastro de Peretola, au +début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.</p> + + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>La route, à cette époque, était pénible, à travers le +Piémont, jusqu'à Turin, elle longeait la vallée de la +Doria Riparia, affluent du Pô, puis coupait le chemin +du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont Cenis. +Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit +sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; +en haut l'hiver régnait encore. Dans le pâle +ciel matinal, la masse neigeuse des Alpes brillait +comme éclairée par un feu intérieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_686" id="Page_686">686</a></span> +A un tournant de la route, Léonard mit pied à +terre. Il voulait voir les montagnes de plus près. Les +guides lui indiquèrent un chemin de traverse plus ardu +encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, il en +résolut l'ascension.</p> + +<p>Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme +imposant les environna; ils n'entendaient plus que les +battements de leur cœur et, de temps à autre, le +grondement sourd des avalanches, pareil au grondement +du tonnerre, répété par l'écho.</p> + +<p>Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. +Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.</p> + +<p>—Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le +jeune homme en désignant le précipice sous leurs +pieds. Voici de nouveau la vallée de Doria Riparia! +C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la +verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, +ajouta-t-il plus bas.</p> + +<p>Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.</p> + +<p>Il répéta plus bas encore:</p> + +<p>—Pour la dernière fois.....</p> + +<p>Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, +là où se trouvait la patrie, et son visage resta +impassible. Silencieux, il se détourna et, de nouveau, +se reprit à monter vers les cimes des neiges éternelles, +les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du +Rocchio Melone.</p> + +<p>Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant +si vite que Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait +pas à le rejoindre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_687" id="Page_687">687</a></span> +—Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous +pas? Il n'existe plus de sentier. On ne peut monter +plus haut. Il y a un précipice. Prenez garde!</p> + +<p>Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, +se riant des vertigineux abîmes.</p> + +<p>Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, +tel un mur géant dressé par Dieu entre les deux +mondes. Elles l'appelaient à elles, l'attiraient, comme +si derrière elles se cachait le dernier mystère, l'unique, +que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées, +quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, +elles lui semblaient proches au point de les +atteindre avec la main et le considéraient comme les +morts doivent considérer les vivants—avec un éternel +sourire semblable à celui de la Joconde.</p> + +<p>Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur +des glaciers. Il leur souriait. Et, en regardant ces +énormes blocs de glace debout dans le ciel froid, il +songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout +indivisible.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_688" id="Page_688">688</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<p class="center">LA MORT.—LE PRÉCURSEUR AILÉ.</p> + +<p class="center">1516-1519</p> + +<div class="left65 font90"> +<p>Pareil aux anges, tu as des ailes.</p> + +<p>(<i>Inscription sur l'Icône de saint +Jean-Baptiste</i>).</p> + +<p>Les ailes seront,</p> + +<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p> +</div> + +<h3 class="p2">I</h3> + +<p>Au cœur même de la France, dominant la Loire, +se trouvait le château royal d'Amboise. Le soir, au +crépuscule, se reflétant dans le fleuve désert, blanc +crème et vert pâle, il paraissait léger comme une +apparition, vaporeux comme un nuage.</p> + +<p>De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, +sur des prés, sur les rives de la Loire, transformées +<span class="pagenum"><a name="Page_689" id="Page_689">689</a></span> +au printemps en de vastes champs de pavots rouges +et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la +Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait +l'Adda, avec cette différence que l'une était impétueuse +et jeune, et l'autre, calme, lente, fatiguée et +vieille.</p> + +<p>Au pied du château, se pressaient les chaumières +d'Amboise, toits pointus couverts d'ardoise noire, +scintillante au soleil et hautes cheminées de brique.</p> + +<p>Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.</p> + +<p>Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les +encoignures des croisées, se voyaient, taillés dans la +pierre blanche, de gros moines réjouis ramassés sur +leurs jambes, de jeunes clercs, de graves docteurs à +épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. +Les mêmes visages se rencontraient dans les rues de +la ville: tout respirait le bourgeois cossu, soigneux, +parcimonieux, froid et dévot.</p> + +<p>Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la +ville s'animait: les rues s'emplissaient d'aboiements, de +sons de cors; les vêtements des seigneurs de la cour +y mettaient un scintillement inaccoutumé; la nuit, +du château parvenaient des airs de danses et les murs +se pourpraient à la lueur des torches.</p> + +<p>Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait +dans son silence; durant la semaine, elle +semblait morte et ne s'éveillait que le dimanche +à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant +lesquels les enfants organisaient des rondes. Et +lorsque la chanson se taisait, régnait un silence profond, +<span class="pagenum"><a name="Page_690" id="Page_690">690</a></span> +troublé seulement par le son métallique de +l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de +l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les +bancs de sable de la Loire qui reflétait, unie tel +un miroir, le ciel d'un bleu vert.</p> + +<p>A dix minutes du château, sur le chemin du moulin +Saint-Thomas, se trouvait un tout petit castel, le +Cloux, ayant appartenu jadis à l'armurier du roi +Louis XII.</p> + +<p>Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre +une petite rivière. Droit devant la maison s'étendait +une pelouse; un pigeonnier émergeait entre +les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître +l'eau immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre +feuillage des marronniers et des ormes formait un +fond propice au château de briques roses et de pierre +blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. +Ce petit bâtiment à toit pointu et à tour octogonale +tenait de la villa campagnarde et de la maison de +ville. Reconstruit quarante ans auparavant, il semblait +encore neuf, gai et hospitalier.</p> + +<p>Tel était ce petit castel dans lequel François I<sup>er</sup> +installa Léonard de Vinci.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_691" id="Page_691">691</a></span></p> + +<h3 class="p2">II</h3> + +<p>Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement +avec lui de ses travaux passés et de ses projets +futurs, l'appelant respectueusement «Mon père» et +«Maître».</p> + +<p>Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise +et d'établir un énorme canal qui devait transformer +les marais de la Sologne en un florissant +jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et +traversant Lyon—le cœur de la France—rattacher +la Touraine à l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie +de l'Europe septentrionale à la mer Méditerranée.</p> + +<p>Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès +son arrivée à Amboise, l'artiste explora le pays.</p> + +<p>Tandis que François I<sup>er</sup> chassait, Léonard étudiait +le terrain de la Sologne près de Romorantin, le +courant des affluents de la Loire et du Cher, calculait +le niveau des eaux, composait des dessins et des cartes.</p> + +<p>Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. +Là se trouvait un vieux château dans le donjon +duquel pendant huit ans avait été incarcéré l'infortuné +duc de Lombardie, Ludovic le More.</p> + +<p>Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, +caché dans une charrette sous un tas de paille, +Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les chemins, +<span class="pagenum"><a name="Page_692" id="Page_692">692</a></span> +il s'était égaré dans le bois, et le lendemain +matin rejoint par les traqueurs, il avait été découvert +par les chiens de chasse dans un buisson.</p> + +<p>Le duc de Milan avait passé ses dernières années +en des réflexions morales, alternées de prières et de +lectures, particulièrement de la <i>Divine Comédie</i> du +Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un vieillard. +Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles +des changements politiques, dans ses yeux +s'allumait l'ancienne flamme.</p> + +<p>Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il +s'était doucement éteint.</p> + +<p>Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était +découvert une distraction: il avait sollicité des couleurs +et des pinceaux et entrepris de peindre les murs +et les plafonds de sa prison.</p> + +<p>Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard +retrouva quelques traces de ces peintures: des ornements +compliqués, des étoiles, des rosaces et une tête +de guerrier romain avec cette inscription en langue +française estropiée: <i>Je porte en prison pour ma +devise que je m'arme de pacience par force de peines +que l'on me fait porter.</i></p> + +<p>Une autre inscription en lettres de trois coudées +s'étalait sur le plafond, plus incorrecte encore: <i>Celui +qui—net pas contan.</i></p> + +<p>En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant +ces dessins maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic +le More, admirant avec un bon sourire les cygnes +qui voguaient dans les fossés du palais de Milan.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_693" id="Page_693">693</a></span> +»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait +peut-être en soi l'amour de la beauté qui l'excusera au +jugement suprême?»</p> + +<p>Méditant sur le sort malheureux du duc, il se +souvint des récits rapportés par un voyageur espagnol, +au sujet de la mort de son autre protecteur, César +Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, avait +traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené +en Castille et incarcéré dans la tour Medina del Campo, +César s'était enfui avec une adresse et un courage +incroyables, descendant, à l'aide d'une corde, +d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le +temps de couper la corde. Il tomba, se blessa sérieusement, +mais conserva assez de présence d'esprit pour, +revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux préparés par +ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné +Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, +le roi de Navarre, et prit du service comme +condottiere.</p> + +<p>A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se +répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la +tête du duc au prix de dix mille ducats.</p> + +<p>Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les +mercenaires du comte de Baumont, après avoir pénétré +dans les rangs de l'ennemi, César, abandonné de ses +hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin +et, là, se défendant avec une vaillance désespérée, il +était tombé, frappé de plus de vingt coups. Les mercenaires, +tentés par ses armes et ses vêtements, après +l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et +<span class="pagenum"><a name="Page_694" id="Page_694">694</a></span> +expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient +trouvé, mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. +Enfin, le petit page Juanito, retrouvant son seigneur, +se jeta sur son cadavre, l'embrassant et sanglotant—il +aimait César.</p> + +<p>Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: +il semblait qu'il avait dû expirer comme il +avait vécu—sans peur et sans remords.</p> + +<p>La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura +jusqu'à la fin de ses jours son frère bien-aimé.</p> + +<p>Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi +sauvages et les agriculteurs des Apennins, conservèrent +également de lui un tendre souvenir. Longtemps, ils +se refusèrent à croire qu'il était mort et l'attendaient +comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou +tard ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant +le peuple.</p> + +<p>Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic +et César, à la sienne propre, Léonard la trouvait plus +salutaire et ne maudissait pas sa destinée.</p> + +<h3 class="p2">III</h3> + +<p>Comme presque tous les projets de Léonard, le projet +de la reconstruction du château d'Amboise et celui du +canal de la Sologne n'aboutirent pas.</p> + +<p>Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation +<span class="pagenum"><a name="Page_695" id="Page_695">695</a></span> +des projets trop hardis de Léonard, le roi +peu à peu s'en désintéressa et bientôt les oublia. +L'artiste comprit qu'en dépit de toute son affabilité, +il ne devait attendre de François I<sup>er</sup> rien de plus que +de Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de +Médicis. Son dernier espoir d'être compris, de donner +aux gens une petite partie de sa science, de ce qu'il +avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le +trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et +de renoncer à toute action.</p> + +<p>Au début du printemps 1517, Léonard revint au +château de Cloux, malade, miné par la fièvre des +marais. En été un mieux sensible se produisit, mais +c'en était fait de sa santé.</p> + +<p>L'artiste commença un étrange tableau.</p> + +<p>A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes +fleuries, un dieu couronné de raisin, les cheveux +longs, efféminé, le visage pâle et langoureux, drapé +dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses +mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, +un sourire énigmatique sur les lèvres.</p> + +<p>Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé +une améthyste sculptée—probablement un cadeau de +monna Cassandra—représentant Dionysos. A cette +pierre étaient joints les vers d'Euripide: <i>Les Bacchantes</i>, +traduits du grec et copiés par Giovanni. A +plusieurs reprises Léonard relut ces fragments.</p> + +<p>«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu +méconnu, tu es superbe et possèdes tout ce qu'il faut +pour fasciner les femmes: tes cheveux longs encadrent +<span class="pagenum"><a name="Page_696" id="Page_696">696</a></span> +ton visage langoureux; tu te caches du soleil +comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur +de ta peau, afin de séduire Aphrodite.»</p> + +<p>Le chœur des Bacchantes, en opposition au roi +irrespectueux, louait Bacchus «le plus terrible et le +plus miséricordieux entre les dieux, donnant aux +mortels l'ivresse de la joie parfaite».</p> + +<p>Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, +Giovanni avait inscrit des passages du Cantique des +Cantiques: «Buvez et enivrons-nous, bien-aimés.»</p> + +<p>Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença +un tableau plus étrange encore: saint Jean-Baptiste. +Il y travaillait avec un tel acharnement et une telle +rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient +comptés, que chaque jour diminuait ses forces et +qu'il avait hâte de dévoiler son plus secret mystère, +celui que, durant toute sa vie, non seulement il n'avait +confié à personne, mais qu'il n'avait même pas osé +s'avouer.</p> + +<p>En quelques mois le travail était assez avancé pour +permettre de deviner la pensée de l'artiste. Le tableau +représentait cette grotte obscure excitant la peur et +la curiosité, et dont il avait souvent entretenu +monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord, +paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la +contemplait devenait plus transparente, et les ombres +les plus noires conservant leur mystère se fondaient +avec le jour le plus clair, glissaient et s'anéantissaient +en lui, comme une fumée, ou bien comme le son +d'une lointaine musique. Et semblable au miracle, +<span class="pagenum"><a name="Page_697" id="Page_697">697</a></span> +mais plus réel que tout ce qui puisse en approcher, +plus vivant que la vie même, ressortait de cette +obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, +féminin, étrangement et séduisamment beau, rappelant +les paroles de Panthée:</p> + +<p>«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de +langueur; tu te caches du soleil comme une vierge +et tu conserves dans l'ombre ta pâleur pour séduire +Aphrodite.»</p> + +<h3 class="p2">IV</h3> + +<p>Un jour d'ennui, François I<sup>er</sup> se souvint de son +désir de visiter l'atelier de Léonard et en compagnie +de quelques intimes, il se rendit au château de Cloux.</p> + +<p>Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, +l'artiste travaillait avec acharnement à son <i>Saint Jean-Baptiste</i>.</p> + +<p>Les rayons du soleil entraient de biais par les +croisées de l'atelier, grande pièce froide à parquet +carrelé et à plafond à poutrelles. Profitant de la dernière +lumière, Léonard se hâtait d'achever la main +droite du Précurseur désignant la croix.</p> + +<p>Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.</p> + +<p>—Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, +je ne reçois personne. Dis que je suis malade ou sorti.</p> + +<p>L'élève alla dans le vestibule pour congédier les +<span class="pagenum"><a name="Page_698" id="Page_698">698</a></span> +importuns, mais reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement +et ouvrit la porte.</p> + +<p>Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie +sur le portrait de la Joconde—ce qu'il faisait toujours, +n'aimant pas la laisser voir.</p> + +<p>Le roi entra dans l'atelier.</p> + +<p>Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût +plutôt criard, une trop grande profusion d'or, de +broderies et de pierres précieuses. Il se parfumait à +l'excès.</p> + +<p>Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient +que François I<sup>er</sup> portait dans son physique une majesté +telle, qu'il suffisait de le regarder pour deviner +le roi.</p> + +<p>Léonard selon la coutume voulut plier le genou +devant lui, mais François le retint et s'inclinant lui-même, +l'embrassa respectueusement.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, +dit-il aimablement. Comment vas-tu? Que +fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?</p> + +<p>—Je suis continuellement malade, Sire, répondit +l'artiste en éloignant le portrait de Joconde.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda le roi.</p> + +<p>—Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.</p> + +<p>—Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que +plus on les regarde et plus ils plaisent.</p> + +<p>Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs +s'approcha du portrait et souleva la draperie.</p> + +<p>Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un +fauteuil et longtemps regarda, silencieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_699" id="Page_699">699</a></span> +—C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant +d'un rêve. Voilà la plus ravissante femme que +j'aie jamais vue! Qui est-ce?</p> + +<p>—Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin +Giocondo, répondit Léonard.</p> + +<p>—Quand l'as-tu peint?</p> + +<p>—Il y a dix ans.</p> + +<p>—Elle est toujours aussi jolie?</p> + +<p>—Elle est morte, Sire.</p> + +<p>—Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, +a travaillé cinq ans à ce portrait et ne l'a pas +achevé, du moins, il l'affirme.</p> + +<p>—Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de +plus? Elle est vivante, il ne lui manque que la +parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, que l'on peut +t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille +femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as +été heureux, vieillard. Et que faisait donc le mari? +Il vous contemplait! Si elle n'était pas morte, ma foi, +je parie que tu la peindrais encore!</p> + +<p>Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa +avait pu rester une épouse fidèle ne pouvait même pas +effleurer son cerveau.</p> + +<p>—Mon ami, continua François en souriant, tu es +grand connaisseur en femmes. Quelles épaules, quelle +poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore +plus beau...</p> + +<p>Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un +de ces regards qui déshabillent et possèdent, comme +une impudique caresse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_700" id="Page_700">700</a></span> +Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.</p> + +<p>—Pour peindre un tel portrait, continua le roi, +il ne suffit pas d'être artiste, il faut avoir pénétré tous +les mystères du cœur féminin—labyrinthe de Dédale, +pelote de fil que le diable lui-même ne démêlerait +pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses +mains croisées—mais va voir au fond de son âme!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Souvent femme varie,</p> +<p>Bien fol est qui s'y fie.</p> +</div></div> + +<p>Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant +d'approcher un tableau vers le jour.</p> + +<p>—Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon +à n'être entendu que du roi, mais on m'a assuré que +non seulement il n'a pas aimé la Joconde, mais encore +aucune femme... qu'il est presque vierge...</p> + +<p>Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il +ajouta quelque chose de très indécent concernant +l'amour socratique et l'extraordinaire beauté des élèves +de Léonard.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> s'étonna, puis haussa les épaules avec +le sourire indulgent d'un homme du monde privé de +préjugés, qui sait vivre et n'empêche pas les autres +d'agir comme bon leur semble, comprenant que dans +ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts +ni des couleurs.</p> + +<p>Le tableau inachevé attira son attention.</p> + +<p>—Et cela, qu'est-ce?</p> + +<p>—D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce +doit être Bacchus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_701" id="Page_701">701</a></span> +—Et cela? demanda le roi en désignant le tableau +voisin.</p> + +<p>—Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.</p> + +<p>—C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le +visage d'une femme. Il ressemble à la Joconde. Il a +le même sourire.</p> + +<p>—Peut-être un Androgyne? observa le poète, en +expliquant la fable de Platon.</p> + +<p>—Aplanis nos doutes, maître, dit François I<sup>er</sup> en +s'adressant à Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?</p> + +<p>—Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en +rougissant comme un coupable,—c'est saint Jean-Baptiste.</p> + +<p>—Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!</p> + +<p>Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, +dans le fond de la toile, la fine croix de roseau. Il +secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane +lui semblait une profanation et lui plaisait en même +temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.</p> + +<p>—Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. +Combien m'en demandes-tu?</p> + +<p>—Votre Majesté, commença timidement l'artiste, +ces tableaux ne sont pas terminés. Je songeais...</p> + +<p>—Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever +le <i>Saint Jean</i>, j'attendrai. Mais ne touche pas à la +<i>Joconde</i>. Tu ne peux faire mieux. Je veux l'avoir de +suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton prix, ne +crains pas, je ne marchanderai pas.</p> + +<p>Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, +<span class="pagenum"><a name="Page_702" id="Page_702">702</a></span> +un prétexte de refus. Mais que pouvait-il dire à un +homme qui transformait tout en plaisanterie ou en +indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour +lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait +à s'en séparer à aucun prix?</p> + +<p>Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de +céder la toile à trop bon compte.</p> + +<p>—Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.</p> + +<p>Il contempla le portrait et dit:</p> + +<p>—Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq +cents.</p> + +<p>—Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, +je puis assurer à Votre Majesté...</p> + +<p>Il s'arrêta et pâlit.</p> + +<p>—Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense +que c'est suffisant.</p> + +<p>Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.</p> + +<p>Léonard leva les yeux sur François I<sup>er</sup> avec une +expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber +à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on +demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la <i>Joconde</i>. +François I<sup>er</sup> prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, +se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.</p> + +<p>—C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher +la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre +la <i>Joconde</i>. Sois tranquille, je lui choisirai une place +digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver +à la postérité.</p> + +<p>Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un +<span class="pagenum"><a name="Page_703" id="Page_703">703</a></span> +fauteuil. Il considérait la <i>Joconde</i> avec des yeux affolés. +Des plans enfantins germaient dans son cerveau: +il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne +pût le trouver, et ne le livrer même sous peine +de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec +Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.</p> + +<p>La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco +avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler. +Léonard restait toujours assis devant le portrait, son +visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile +comme celui d'un mort.</p> + +<p>La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.</p> + +<p>—Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir +le roi.</p> + +<p>—Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez +malade. Vraiment, remettez à demain.</p> + +<p>—Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. +Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.</p> + +<p>Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, +et tous deux s'acheminèrent vers le palais.</p> + + +<h3 class="p2">V</h3> + +<p>Le château se trouvait à dix minutes de marche; +mais la route était mauvaise et pénible. Léonard +marchait lentement en s'appuyant sur le bras de Francesco.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_704" id="Page_704">704</a></span> +Entre les branches secouées par la bourrasque, se +voyaient les croisées illuminées du palais.</p> + +<p>Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un +passe-temps qui lui plaisait particulièrement. On forçait +des jeunes filles à boire dans une coupe en argent +sur laquelle se trouvaient gravés des sujets obscènes. +Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient +de honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou +encore feignaient de voir et de ne pas comprendre.</p> + +<p>Parmi les dames, se trouvait la sœur du roi, la +princesse Marguerite, «la perle des perles». Elle avait +une réputation de beauté et d'érudition. L'art de plaire +était pour elle plus important que «le pain quotidien». +Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était +indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour +excessif, considérait ses défauts comme des qualités, +ses vices comme des bravoures et son visage de faune +comme celui d'Apollon. Elle était prête, non seulement +à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On +murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. +Dans tous les cas François abusait de cet +amour, profitant de ses services autant dans les affaires +difficiles que dans les maladies, les dangers et les +aventures amoureuses.</p> + +<p>Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça +Léonard, François ordonna de le recevoir et, avec +Marguerite, s'avança au devant de lui.</p> + +<p>Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, +les salles brillamment éclairées, des regards étonnés +et ironiques l'accompagnèrent: ce grand vieillard à +<span class="pagenum"><a name="Page_705" id="Page_705">705</a></span> +longs cheveux blancs, aux yeux presque sauvages, produisait +une impression réfrigérante, même sur les plus +insouciants.</p> + +<p>—Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel +hôte rare! Que puis-je t'offrir? Tu ne manges pas de +viande. Veux-tu des légumes ou des fruits?</p> + +<p>—Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais +vous dire deux mots...</p> + +<p>Le roi fixa sur lui un regard inquiet.</p> + +<p>—Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?</p> + +<p>Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en +désignant sa sœur:</p> + +<p>—Elle ne nous gênera pas?</p> + +<p>—Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose +même espérer que Son Altesse voudra bien me protéger.</p> + +<p>—Parle. Tu sais que je serai toujours heureux +de te faire plaisir.</p> + +<p>—Sire, c'est toujours au sujet du tableau que +vous avez désiré m'acheter.</p> + +<p>—Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu +pas dit de suite? Je pensais que nous étions d'accord.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait +impossible de parler de monna Lisa.</p> + +<p>—Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, +ne m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre +et je ne veux pas de votre argent. Mais laissez-le-moi—jusqu'à +ma mort...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_706" id="Page_706">706</a></span> +Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard +suppliant.</p> + +<p>Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.</p> + +<p>—Sire, intervint la princesse, exaucez la prière +de maître Léonard. Il le mérite... Soyez bon.</p> + +<p>—Vous prenez son parti, madame Marguerite? +Mais c'est un complot!</p> + +<p>La princesse posa une main sur l'épaule de son +frère et lui murmura à l'oreille:</p> + +<p>—Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore +maintenant.</p> + +<p>—Mais elle est morte!</p> + +<p>—Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous +avez dit vous-même qu'elle était vivante sur ce portrait. +Soyez bon, frérot, laissez-lui ce souvenir, ne +peinez pas ce vieillard!</p> + +<p>Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le +cerveau de François I<sup>er</sup>. Il voulut être magnanime.</p> + +<p>—Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un +sourire. Je vois que je ne te dominerai pas. Tu as su +choisir ta défenderesse. Sois tranquille, j'accomplirai +ton désir. Seulement, souviens-toi, le tableau m'appartient +et tu peux en toucher l'argent immédiatement.</p> + +<p>Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, +de si enfantin et de si malheureux, que le roi sourit +avec plus de bienveillance encore et lui frappa amicalement +l'épaule.</p> + +<p>—Ne crains rien, mon ami: je te donne ma +parole, personne ne te séparera d'avec ta Joconde.</p> + +<p>Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_707" id="Page_707">707</a></span> +tendit la main à l'artiste, qui la baisa silencieusement.</p> + +<p>La musique retentit, le bal commença. Et personne +ne songea plus à l'étrange vieillard qui avait passé, +telle une ombre, et disparaissait de nouveau dans la +nuit profonde.</p> + +<h3 class="p2">VI</h3> + +<p>Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. +Léonard continuait à travailler à son <i>Saint Jean</i>, +toujours plus difficilement et plus lentement. Parfois +il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible. +Souvent, au crépuscule, relevant la draperie +du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, +la comparait avec le Précurseur. Et alors il +semblait à son élève Melzi, peut-être à cause du jeu +incertain du jour et de l'ombre, que l'expression +des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient +de la toile comme des apparitions sous le regard fixe +de l'artiste, s'animant d'une vie surnaturelle et que +Jean ressemblait à monna Lisa et à Léonard comme +un fils au père et à la mère.</p> + +<p>La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le +suppliait d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard +ne voulait rien entendre et s'obstinait davantage. +Un jour cependant il quitta son travail de meilleure +heure et pria Francesco de le conduire à sa chambre +<span class="pagenum"><a name="Page_708" id="Page_708">708</a></span> +située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était +raide et, par suite de fréquents étourdissements, il +n'osait s'y risquer seul. Soutenu par Francesco, +Léonard montait péniblement, s'arrêtant à toutes les +marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout +son poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il +s'évanouissait et craignant de ne pouvoir le soutenir, +appela à l'aide son vieux serviteur Baptiste Villanis.</p> + +<p>Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, +Léonard garda le lit six semaines. Tout le côté droit +était paralysé, la main droite refusait tout service. Au +début de l'hiver, il se sentit mieux, cependant, bien +qu'il se rétablît difficilement.</p> + +<p>Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment +des deux mains et toutes deux lui étaient +nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait, +de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, +l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition +de ces deux forces, résidait sa supériorité sur +les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de +la main droite étaient morts, Léonard craignait que +la peinture lui fût désormais impossible. Dans les +premiers jours de décembre, il se leva, commença à +marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser +toucher à son tableau.</p> + +<p>Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde +dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant +demander quelque chose au maître et ne le trouvant +pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont +il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, +<span class="pagenum"><a name="Page_709" id="Page_709">709</a></span> +Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais, +aimait à rester seul durant de longues heures et ne +permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander, +comme s'il craignait qu'on le surveillât.</p> + +<p>Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se +tenait devant le <i>Saint Jean</i>, essayant de peindre avec +la main malade: son visage était convulsé par l'effort +désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient; +les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques +mèches de cheveux blancs étaient collées au +front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient +pas: le pinceau tremblait dans la main du maître. +Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de +l'âme vivante contre la matière morte.</p> + +<h3 class="p2">VII</h3> + +<p>Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons +avait brisé les ponts de la Loire; des gens +mouraient gelés sur les routes; les loups venaient +rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: +on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux +tombaient engourdis par le froid.</p> + +<p>Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la +neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au +maître qui la ranima de son souffle et lui installa un +<span class="pagenum"><a name="Page_710" id="Page_710">710</a></span> +nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la +liberté au printemps.</p> + +<p>Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans +un coin de l'atelier le <i>Saint Jean</i> inachevé, les +dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées +s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume, +venait rendre visite à Léonard, parlait des +récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière +Mathurine à quoi on distinguait un lapereau +d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine +franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, +mais depuis de longues années établi à Amboise—vieillard +simple, gai et aimable; il avait le don de +conter admirablement les nouvelles florentines les plus +lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon cœur +que le narrateur.</p> + +<p>Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient +aux échecs, aux cartes et aux jonchets.</p> + +<p>Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard +pendant des heures marchait de long en large, jetant +de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro +da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme +représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de +l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis +dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des +planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux +mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme +des ailes et marmonnait sa triste chanson.</p> + +<p>Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence +régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors, +<span class="pagenum"><a name="Page_711" id="Page_711">711</a></span> +les hurlements des loups y répondaient. Francesco +allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.</p> + +<p>Melzi jouait fort bien du luth et possédait une +jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître, +il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la +vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment +heureuse et triste mélodie que Léonard aimait +parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Quant'è bella giovinezza</i>,</p> +<p><i>Che se fugge tuttavia</i>,</p> +<p><i>Chi vuol esser lieto, sia</i>:</p> +<p><i>Di doman no c'è certezza.</i></p> +</div></div> + +<p>Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait +de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune +dans la rue déserte, du son des mandolines devant la +loggia de marbre, qui accompagnaient cette même +romance—et ses méditations au sujet de la Joconde.</p> + +<p>Le dernier son se mourait tremblant. Francesco +assis aux pieds du maître, leva sur lui les yeux et vit +que des larmes roulaient le long des joues ridées de +Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard +y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait—la +mort.</p> + +<p>«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs +vont retourner à leur patrie; l'homme attend toujours +un nouveau printemps, un nouvel été, croyant que +ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre +chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des +éléments, prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire +<span class="pagenum"><a name="Page_712" id="Page_712">712</a></span> +qu'à s'échapper du corps pour retourner à Celui qui +l'y a enfermée.</p> + +<p>»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force +et le mouvement; la force est la volonté du bonheur.</p> + +<p>»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier +pour échapper à l'imperfection; l'âme désire toujours +être dans un corps, parce que sans les organes elle ne +peut agir, ni sentir.</p> + +<p>»Comme une journée bien employée procure un +bon sommeil; une vie bien vécue donne une douce +mort.</p> + +<p>»Quand je croyais que j'apprenais à vivre—j'apprenais +seulement à mourir.»</p> + +<h3 class="p2">VIII</h3> + +<p>Au début de février, la température s'adoucit, la +neige commença à fondre sur les toits, les bourgeons +éclatèrent. Le matin, lorsque le soleil glissait ses +rayons dans l'atelier, Francesco installait dans un +fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, +la tête inclinée, les mains posées sur les genoux: +dans ces mains et sur ce visage se lisait une expression +de fatigue infinie.</p> + +<p>L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée +et que Léonard avait apprivoisée, tournoyait dans la +pièce, se posait sur l'épaule de l'artiste ou sur ses +<span class="pagenum"><a name="Page_713" id="Page_713">713</a></span> +mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme impatiente +du printemps qui s'annonçait. D'un regard +attentif, Léonard suivait tous les mouvements de +l'oiseau et la pensée des ailes humaines de nouveau +fermentait en son cerveau.</p> + +<p>Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, +tout en y songeant toujours. Observant le vol de +l'hirondelle et sentant définitivement un nouveau projet +mûr dans son cerveau, il résolut d'entreprendre un +dernier essai avec le dernier espoir que la création de +ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.</p> + +<p>Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, +avec la même hâte fiévreuse que celles qu'il avait +mises à peindre Jean le Précurseur. Ne songeant pas +à la mort, vainquant sa faiblesse et la maladie, oubliant +le sommeil et la nourriture, il restait penché des +journées entières au-dessus de ses dessins et de ses +calculs. Par moment, il semblait à Francesco que ce +travail était le délire d'un fou. Une semaine s'écoula +ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, passait des +nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue +l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit +dans le fauteuil auprès du feu éteint.</p> + +<p>L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée +piaillait. Léonard assis devant un petit bureau, la +plume dans la main, la tête inclinée sur le papier, +alignait des chiffres.</p> + +<p>Subitement, il eut un balancement étrange et très +doux; la plume tomba de ses doigts; la tête s'inclina +sur la poitrine. Il fit un effort pour se lever, appeler +<span class="pagenum"><a name="Page_714" id="Page_714">714</a></span> +Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses lèvres +et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la +renversa.</p> + +<p>Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière +douteuse de l'aube, il aperçut la table renversée, la +chandelle éteinte, les feuillets épars et Léonard étendu +sans connaissance sur le parquet. L'hirondelle effrayée +battait le plafond de ses ailes. Francesco comprit que +c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade +resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les +calculs dans son délire. Revenu à lui, il exigea de +suite les croquis de la machine volante.</p> + +<p>—Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai +plutôt que de vous permettre de reprendre le travail +avant votre complet rétablissement.</p> + +<p>—Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.</p> + +<p>—Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les +rendrai...</p> + +<p>—Où les as-tu mis?</p> + +<p>—Au grenier que j'ai fermé à clef.</p> + +<p>—Où est la clef?</p> + +<p>—Chez moi.</p> + +<p>—Donne.</p> + +<p>—Mais pourquoi, messer...</p> + +<p>—Donne, de suite.</p> + +<p>Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de +colère. Afin de ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. +Léonard la cacha sous son oreiller et se calma.</p> + +<p>Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. +Au commencement d'avril, après une journée calme, +<span class="pagenum"><a name="Page_715" id="Page_715">715</a></span> +Melzi exténué s'endormit au pied du lit du maître. Un +choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse était +éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il +parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier +sans trouver personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait +pas vu le maître. Et tout à coup, Francesco songea +aux dessins cachés dans le grenier. Il y courut, ouvrit +la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre +devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur +d'une chandelle il écrivait, calculait en murmurant +des mots inintelligibles. Puis il saisit un crayon, barra +la page d'un trait, se retourna, vit son élève et se leva +en chancelant. Francesco le soutint.</p> + +<p>—Je te le disais, murmura Léonard avec un +triste sourire—je te disais que je terminerai bientôt. +Voilà, j'ai terminé. Maintenant, c'est fini. Assez. Je +suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. Je ne +sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, +tout; au diable!</p> + +<p>Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les +déchira furieusement.</p> + +<p>De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment +qu'il ne se relèverait plus.</p> + +<p>Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère +et naïve, tout ce que l'Église enseignait. Seul il +n'avait pas subi l'influence du «mauvais œil» de +Léonard. Francesco devinait instinctivement que +Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs +du culte, n'était pas un impie. Cependant à l'idée +qu'il pouvait mourir sans confession, Francesco +<span class="pagenum"><a name="Page_716" id="Page_716">716</a></span> +souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le +maître, mais il était incapable d'aborder avec lui un +pareil sujet.</p> + +<p>Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible +éventualité.</p> + +<p>—A quoi penses-tu? demanda Léonard.</p> + +<p>—Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de +vos nouvelles. Il désirait vous voir. J'ai dit que c'était +impossible.</p> + +<p>Léonard le fixa attentivement.</p> + +<p>—Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi +ne veux-tu pas me le dire?</p> + +<p>L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il +aurait voulu mourir comme il avait vécu, en pleine +liberté. Mais il eut pitié de Melzi et posant sa main +sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux +sourire:</p> + +<p>—Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le +de venir demain. Je veux me confesser et communier. +Demande aussi à maître Guillaume de venir +ici.</p> + +<p>Francesco ne répondit pas—il embrassa avec un +respectueux amour la main de Léonard.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_717" id="Page_717">717</a></span></p> + +<h3 class="p2">IX</h3> + +<p>Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima +au notaire ses dernières volontés: il donnait quatre +cents écus à ses frères en signe de pardon; à son +élève Melzi, tous ses livres, ses appareils scientifiques, +ses machines, ses manuscrits, et le reste de son traitement; +à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles +et la moitié de son vignoble près de Milan aux portes +Vercelli; l'autre moitié à son élève Salaino. A sa vieille +servante Mathurine, une robe de drap, une coiffure et +deux ducats.</p> + +<p>Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement +avec une humilité toute chrétienne.</p> + +<p>Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se +produisit. Enfin le 2 mai, après plusieurs jours passés +sans connaissance, Francesco et fra Guillielmo s'aperçurent +que la respiration faiblissait. Le moine lut la +prière des agonisants.</p> + +<p>Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur +le cœur du maître, sentit qu'il ne battait plus.</p> + +<p>Il ferma les yeux de Léonard.</p> + +<p>Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde +et calme contemplation. Il fut enterré au monastère +de Saint-Florentin, de façon que chacun fût +<span class="pagenum"><a name="Page_718" id="Page_718">718</a></span> +convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de l'Église +catholique.</p> + +<p>Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco +disait:</p> + +<p>«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a +causée la mort de celui qui était pour moi plus qu'un +frère. Tant que je vivrai, je le pleurerai, parce qu'il +m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, tout +le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme +tel que lui, et que la Nature ne saura plus créer. Que +le Dieu Tout-Puissant lui donne paix éternelle.»</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_719" id="Page_719">719</a></span></p> + +<h2>TABLE</h2> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> +<td> </td> +<td> </td> +<td> </td> +<td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">I.</td> +<td class="tdl">— La diablesse blanche (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">II.</td> +<td class="tdl">— <i>Ecce deus.</i>—<i>Ecce homo</i> (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">III.</td> +<td class="tdl">— Les fruits empoisonnés (1495)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">IV.</td> +<td class="tdl">— L'Alchimiste (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">V.</td> +<td class="tdl">— «Que ta volonté soit faite.» (1494)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">VI.</td> +<td class="td">— Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">VII.</td> +<td class="tdl">— Le bûcher des vanités (1496)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">VIII.</td> +<td class="tdl">— Le siècle d'or (1496-1497)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">IX.</td> +<td class="tdl">— Les jumeaux (1498-1499)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_341">341</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">X.</td> +<td class="tdl">— Les calmes ondes (1499-1500)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_427">427</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XI.</td> +<td class="tdl">— Les ailes seront (1500)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_472">472</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XII.</td> +<td class="tdl">— Ou César.—Ou rien (1500-1503)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_507">507</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XIII.</td> +<td class="tdl">— Le fauve pourpre (1503)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_576">576</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XIV.</td> +<td class="tdl">— <i>Monna Lisa del Gioconda</i> (1503-1506)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_619">619</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XV.</td> +<td class="tdl">— La sainte Inquisition (1506-1513)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_660">660</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XVI.</td> +<td class="tdl">— Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël (1513-1515)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_677">677</a></td> +</tr> +<tr> +<td><span class="smcap">Chapitre</span></td> +<td class="tdr">XVII.</td> +<td class="tdl">— La mort.—Le précurseur ailé (1516-1519)</td> +<td class="tdr"><a href="#Page_688">688</a></td> +</tr> +</table> + +<hr class="c30" /> +<p class="center"><small>ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup>—IMPRIMERIE DE LAGNY—16524-4-08.</small><br /> +<small>E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></small></p> + +<p class="p4 center font95">Liste des corrections:</p> + +<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_155">155</a>):<br /> +—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont +tous bons et charmants...</p> + +<p><b>Correction:</b><br /> +—Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont +tous bons et charmants...</p> + +<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_303">303</a>):<br /> +—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à</p> + +<p><b>Correction:</b><br /> +—Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.</p> + +<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_666">666</a>):<br /> +—Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.</p> + +<p><b>Correction:</b><br /> +—Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.</p> + +<hr class="c5" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by +Dmitry de Mérejkowsky + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI *** + +***** This file should be named 37201-h.htm or 37201-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/2/0/37201/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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