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+ The Project Gutenberg's eBook of Le Roman de Léonardo de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky</title>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Le Roman de Léonard de Vinci, by Dmitry de Mérejkowsky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Roman de Léonard de Vinci
+ La résurrection des Dieux
+
+Author: Dmitry de Mérejkowsky
+
+Translator: Jacques Sorrèze
+
+Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<p class="center"><small><b>DMITRY DE MÉREJKOWSKY</b></small></p>
+
+<h1><small>LE ROMAN</small><br />
+<span class="font90">DE</span><br />
+LÉONARD DE VINCI</h1>
+
+<p class="title">&mdash;LA RÉSURRECTION DES DIEUX&mdash;<br />
+TRADUIT DU RUSSE<br />
+<small>PAR</small><br />
+<big>JACQUES SORRÈZE</big></p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182"
+alt="colophon" title="" /></div>
+
+<p class="title">PARIS<br />
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
+3, RUE AUBER, 3</p>
+
+<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="font90 center">Droits de traduction et de reproduction réservés<br />
+pour tous pays, y compris la Hollande.</p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h2><small>LE ROMAN</small><br />
+DE LÉONARD DE VINCI</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="left65">«<i>Sentio, rediit ab inferis Iulianus.</i><br />
+&mdash;Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»</p>
+
+<p class="right">PÉTRARQUE.</p>
+
+<p class="left65">«Un choc s'est produit entre les deux idées les
+plus opposées qui puissent exister sur la Terre: le
+Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; Apollon
+du Belvédère, le Christ.»</p>
+
+<p class="right">DOSTOIEWSKY.</p>
+
+<p><a name="Page_2" id="Page_2"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="center"><b>LA DIABLESSE BLANCHE</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494</b></p>
+
+<p class="left5 p2">«Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très grande
+joie des citoyens et on la plaça près de «<i>Fonte Gaja</i>» (la Source de
+Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre
+contre Florence, un des gouverneurs se leva à une séance du comice et
+dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le culte des idoles. Je
+suppose donc que notre armée essuie des défaites par la faute de la
+Vénus que nous avons érigée sur la place principale de la ville. Le
+courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser l'idole
+et de l'enterrer en terre florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la
+colère céleste.» Ainsi firent les citoyens de Sienne.»</p>
+
+<p class="right">(<i>Notes du sculpteur florentin</i> <span class="smcap">LORENZO GHIBERTI</span>)
+<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence,
+se trouvaient les grands entrepôts de la corporation
+des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+de garde-manger, soutenues par des solives grossières,
+se collaient aux maisons, touchaient presque à
+leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une
+étroite languette de ciel. Même de jour, la rue paraissait
+sombre. A l'entrée des magasins, se balançaient,
+pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de
+laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le
+tournesol, en incarnat par la garance, en bleu foncé
+par la guède rendue corrosive par l'alun toscan. Le
+ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de pierres
+plates, et recevait les liquides déversés par les cuves
+des teinturiers, prenait les coloris les plus divers,
+comme s'il charriait des gemmes. La porte principale
+de l'entrepôt portait les armes de la corporation: sur
+champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de
+laine blanche.</p>
+
+<p>Dans un des appentis servant de bureau, entour
+de notes commerciales et de gros livres de comptes,
+se tenait le richissime marchand florentin, le <i>prieur</i>
+de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.</p>
+
+<p>C'était une froide journée de mars. Transi par
+l'humidité qui montait des caves, le vieillard grelottait
+sous sa vieille pelisse doublée d'écureuil, usée
+aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière son
+oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant,
+il parcourait négligemment, semblait-il&mdash;en
+réalité très attentivement&mdash;les feuillets de parchemin
+d'un énorme livre portant à droite le mot <i>Doit</i> et à
+gauche le mot <i>Avoir</i>. Les inscriptions des marchandises
+étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+points, ni virgules, avec des chiffres romains&mdash;les
+chiffres arabes étant considérés comme une innovation
+puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première
+page, en grandes lettres, se détachait la mention
+suivante:</p>
+
+<p>«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte
+Vierge Marie, ce livre de compte commence l'an
+quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance
+du Christ.»</p>
+
+<p>Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions
+et corrigé une erreur dans la liste des marchandises
+reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué,
+se renversa sur le dossier de son siège, ferma les
+yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait
+expédier à son principal commis, au sujet de la foire
+des draps qui se tenait à ce moment, à Montpellier,
+en France.</p>
+
+<p>Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et
+reconnut Grillo, le fermier qui lui louait les prés et les
+vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la
+vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses
+mains un panier plein d'&oelig;ufs soigneusement enveloppés
+de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en
+bas, deux jeunes coqs liés par les pattes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité
+qui lui était coutumière, aussi bien vis-à-vis
+des riches que des humbles, comment te portes-tu?
+Je crois le printemps bien favorable.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le
+printemps n'est plus une joie, car nos os geignent pis
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+qu'en hiver et soupirent après la tombe... Voilà,
+ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre
+Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...</p>
+
+<p>Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés
+de fines rides.</p>
+
+<p>Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous
+le temps de terminer avant l'aube?</p>
+
+<p>Grillo soupira péniblement et resta songeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant.
+Seulement, comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer?</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas
+attendre; que quelqu'un pouvait avant nous exécuter
+notre projet.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même.
+C'est un péché. Notre besogne sera plutôt impure et...
+nous sommes en semaine sainte...</p>
+
+<p>&mdash;Je prends sur moi la responsabilité du péché.
+Ne crains rien. Je ne te trahirai pas. Une seule idée
+m'inquiète: trouverons-nous quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père
+connaissaient la colline de la Grotte-Humide.
+Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean.
+Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là
+dans le pays. Dernièrement, par exemple, quand
+on a creusé le puits dans le vignoble, près de la
+Mariniola, on a sorti de la glaise un diable entier.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? Quelle sorte de diable?</p>
+
+<p>&mdash;En métal, avec des cornes. Des jambes velues
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+de bouc armées de sabots. Et une drôle de gueule,
+comme s'il riait en dansant sur une jambe en claquant
+des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en a-t-on fait?</p>
+
+<p>&mdash;Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.</p>
+
+<p>Messer Cipriano eut un geste de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez à Sienne pour affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un.
+Je serais venu moi-même, je n'aurais regretté aucune
+somme d'argent... Je leur aurais donné dix cloches,
+à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une
+cloche un faune dansant... Peut-être une &oelig;uvre du
+maître grec Scopas!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano.
+Ces imbéciles sont déjà punis. Depuis deux ans que
+la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et
+les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et
+le son de la cloche est mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous dire? elle n'a pas un son pur;
+elle ne réjouit pas les c&oelig;urs chrétiens; elle bavarde
+sans suite. Comment voulez-vous qu'on puisse fondre
+une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le
+curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on
+déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire
+l'affaire avec circonspection. Se préserver par la
+prière, car le diable est fort et malin; il entre par
+une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+tentés avec cette main de marbre que Zaccheo a
+découverte l'an dernier. Que de malheurs nous ont
+accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?</p>
+
+<p>&mdash;C'était en automne, la veille de la Saint-Martin.
+Nous soupions. Et à peine la ménagère avait-elle
+posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le
+neveu de mon parrain, arrive en courant. Je dois
+vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ
+du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais
+planter du chanvre. «Patron! eh! patron! me crie
+Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des dents.&mdash;Seigneur!
+Petit, qu'as-tu?&mdash;Il y a quelque chose
+d'étrange dans le champ, qu'il me répond; un cadavre
+sort de dessous terre. Si vous ne me croyez pas, allez
+voir vous-même.</p>
+
+<p>»Nous y allâmes avec des lanternes.</p>
+
+<p>»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la
+futaie, éclairant quelque chose de blanc dans la terre
+fraîchement retournée. Nous nous penchons; je
+regarde: une main sort de terre, une main blanche
+avec de jolis doigts fins de patricienne. «Que le
+diable t'emporte! Qu'est-ce que c'est que cette horreur-là?»
+J'abaisse ma lanterne dans le trou pour
+mieux me rendre compte, et tout à coup, la main
+remue, les doigts m'attirent. Alors je n'ai pu m'en
+empêcher, j'ai crié, les jambes coupées net par la peur.
+Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est rebouteuse
+et sage-femme, très brave et forte pour son
+grand âge, nous dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+avez-vous peur? Ne voyez-vous pas que cette main
+n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est
+une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant,
+elle l'arracha comme une betterave. La main
+était brisée un peu au-dessus du poignet, «Grand'mère,
+m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous
+allons vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.&mdash;Non,
+me répond-elle, il faut d'abord la
+porter au curé pour qu'il récite les prières d'exorcisme.»
+Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été
+voir le curé et a caché la main dans un coin de son
+alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses
+amulettes. Je me fâchai; j'exigeai qu'elle me la rendît;
+la vieille s'entêta et à partir de ce moment fit des
+cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents,
+elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait.
+De même elle guérissait de la fièvre, des coliques et
+du haut mal. Pour les animaux également; si une
+vache mettait bas difficilement, ma grand'mère appliquait
+la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait
+et le veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait
+déjà sur la paille.</p>
+
+<p>»On en jasa dans les villages environnants. La
+vieille gagna beaucoup d'argent. Moi je n'en tirais
+aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait
+pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il
+m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait
+fils damné, serviteur du diable; me menaçait
+de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte
+Communion. Et les gamins couraient derrière moi
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le
+sorcier, le petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont
+vendu leur âme au diable!» Le croiriez-vous? la
+nuit même je n'étais pas tranquille: il me semblait
+voir continuellement cette main de marbre s'avancer
+vers moi; je la sentais me prendre doucement par le
+cou comme pour me caresser de ses doigts longs et
+froids et, tout à coup, me saisir à la gorge pour
+m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh!
+songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour
+donc je me levai avant l'aube et pendant que ma
+grand'mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas
+de son alcôve, je pris la main et je vous l'apportai.
+L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus
+que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous
+ne regrettons rien. Que le Seigneur vous envoie tous
+les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos
+enfants et à vos petits-enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après
+ce que tu racontes, Grillo, nous trouverons quelque
+chose dans la colline du Moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour trouver, nous trouverons, continua le
+vieux en soupirant. Seulement... pourvu que le père
+Faustino n'en ait vent! S'il apprend notre projet, il
+m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les habitants.
+Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez
+pas mon bienfaiteur; dites un mot en ma
+faveur au juge...</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de la terre que te dispute le meunier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même. Le meunier est un malin
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+qui sait trouver la queue du diable. J'avais fait cadeau
+d'une génisse au juge; alors, il lui offrit une vache.
+Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui
+engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi,
+mon bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe
+de la colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie.
+Pour personne d'autre je ne chargerais mon
+âme d'un tel péché!</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes
+amis, je l'intéresserai à toi. Et maintenant, va. On
+te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette
+nuit même nous partirons pour San Gervasio.</p>
+
+<p>Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément,
+cependant que messer Cipriano s'enfermait
+dans son cabinet de travail où personne hormis lui
+n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les
+murs étaient couverts de bronzes et de marbres; des
+médailles anciennes s'encastraient dans des planches
+garnies de draps; des fragments de statues emplissaient
+les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes,
+de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse,
+d'Asie Mineure et d'Égypte, messer Buonaccorsi
+se faisait expédier des antiquités de tous les pays du
+monde.</p>
+
+<p>Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer
+Cipriano s'adonna de nouveau à l'étude de l'importation
+sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la
+lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots
+empilés jusqu'au plafond étaient éclairés nuit et
+jour par une lampe qui brûlait devant l'image de
+la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio
+et Giovanni. Doffo, commis principal de messer
+Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le
+visage naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage
+des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la
+figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux
+rares cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait
+rapidement les étoffes à l'aide de l'ancienne
+mesure florentine, la <i>canna</i>. Giovanni Beltraffio, élève
+peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de
+dix-neuf ans, timide et gauche, portant dans ses yeux
+gris une tristesse infinie et en toute sa personne une
+profonde indécision, était assis, les jambes croisées,
+sur un ballot et écoutait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait
+Antonio à voix basse et rageuse. On déterre les
+idoles.</p>
+
+<p>&mdash;Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées,
+six pieds, huit pouces, ajouta-t-il en s'adressant
+à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.</p>
+
+<p>Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta,
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+avec colère, mais si adroitement, qu'il tomba juste à
+la bonne place. Et levant l'index d'un air prophétique,
+imitant le frère Savonarole, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gladius Dei super terram cito et velociter.</i> Saint-Jean
+à Pathmos eut une vision: Un ange prit le
+diable, le serpent, et l'enchaîna pour mille ans, le
+précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin
+qu'il ne puisse plus tenter le monde tant que ne se
+seraient pas écoulées les mille années. Aujourd'hui
+Satan s'évade de son cachot. Les mille ans sont révolus.
+Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de l'Antechrist
+sortent de dessous terre, brisant le sceau de
+l'Ange pour tenter l'univers. Malheur aux hommes,
+sur la terre et sur la mer!</p>
+
+<p>&mdash;Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées,
+quatre pieds, neuf pouces.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec
+une curiosité craintive et avide, que toutes ces apparitions
+doivent prouver...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches.
+Maintenant, on ne se contente plus de déterrer les
+anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres
+et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable.
+Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan.
+Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les
+dieux impurs qu'ils adorent: au lieu de saint Jean,
+Bacchus; à la place de la Sainte-Vierge, Vénus. On
+devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la
+cendre au vent!</p>
+
+<p>Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+de l'employé. Giovanni, fronçant ses fins sourcils,
+se taisait, n'osant répliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre
+cousin, messer Leonardo da Vinci, prenait parfois
+des élèves. Je désire depuis longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu
+veux, Giovanni, perdre le salut de ton âme..., va chez
+messer Leonardo.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt
+ans, je lui dois le respect; mais il est dit dans l'Écriture:
+«Détourne-toi de l'hérétique.» Messer Leonardo
+est un hérétique et un athée. Il croit, à l'aide des
+mathématiques et de la magie noire, pénétrer les
+mystères de la nature.</p>
+
+<p>Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette
+phrase du dernier sermon de Savonarole:</p>
+
+<p>&mdash;La science de ce siècle est folie devant Dieu.
+Nous connaissons ces savants: tous s'en vont chez le
+diable (<i>tutti vanno alla casa del diavolo</i>).</p>
+
+<p>&mdash;Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus
+timidement, que messer Leonardo était en ce moment
+à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de Milan?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des
+tableaux qui ont appartenu à feu Laurent le Magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent,
+interrompit Antonio en se détournant pour mesurer
+une coupe de drap vert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo
+s'étira joyeusement et ferma le livre. Giovanni sortit
+dans la rue.</p>
+
+<p>Les toits humides se découpaient sur le ciel gris
+teinté de rose. Il bruinait. Tout à coup, d'une croisée
+de la ruelle voisine, s'échappa une chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p>
+<p>O montagnardes et pastourelles errantes...</p>
+</div></div>
+
+<p>La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier,
+Giovanni devina que la chanteuse filait. Il écouta, se
+souvint qu'on était au printemps et sentit son c&oelig;ur
+s'emplir d'une tristesse irraisonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du
+diable? Es-tu sourde? Viens vite, le souper refroidit.</p>
+
+<p>Les <i>zoccoli</i> (souliers de bois), claquèrent, précipités,
+sur le parquet de briques, et tout se tut.</p>
+
+<p>Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la
+fenêtre: dans ses oreilles s'égrenait le chant printanier,
+pareil aux sons voilés d'une flûte lointaine:</p>
+
+<p class="poem"><i>O vaghe montanine e pastorelle...</i></p>
+
+<p>Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la
+maison du prieur Buonaccorsi, monta un escalier
+raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et
+frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de
+bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une
+table, Giorgio Merula, chroniqueur de la cour du duc
+de Milan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à
+Florence acheter des manuscrits rares de la bibliothèque
+Laurent de Médicis et, selon son habitude,
+s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi,
+qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant
+un relais, sur la route de Milan, Merula s'était
+lié avec Giovanni Beltraffio, avait admiré sa belle
+écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon
+scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de
+Cipriano.</p>
+
+<p>Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait
+attentivement un vieux livre, qui ressemblait à un
+missel. Il passait avec précaution une éponge humide
+sur le parchemin&mdash;un parchemin très fin fabriqué
+avec de la peau d'agneau irlandais mort-né&mdash;effaçait
+certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait
+avec un lissoir et ensuite examinait de nouveau en
+levant le livre vers la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi
+d'émotion. Allons, sortez, mes pauvres! Montrez-vous
+à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes donc longues
+et jolies!</p>
+
+<p>Il claqua des doigts et releva de dessus son travail
+sa tête chauve, son visage bouffi, sillonné de rides,
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+tendres et mobiles, au centre duquel s'avançait un
+nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, pleins
+de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le
+rebord de la croisée étaient posés une cruche de terre
+et un verre. Le savant se versa une rasade, vida le
+verre d'un trait, toussa et allait se remettre à son travail,
+lorsqu'il aperçut Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je
+m'ennuyais après toi. Je me demandais où tu traînais?
+Peut-être as-tu déjà découvert quelque belle
+fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est
+pas un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon
+temps. Tu n'as peut-être jamais vu une chose aussi
+amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la montrerai...
+Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour
+un sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux
+chiffons. Allons, tant pis, je te le montre tout de
+même et seulement à toi.</p>
+
+<p>Il lui fit signe d'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ici, plus près du jour.</p>
+
+<p>Et il lui indiqua une page couverte de caractères
+serrés. C'étaient des prières, des psaumes, avec des
+notes énormes et informes. Reprenant le livre des
+mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre page,
+le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là
+où le savant avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient,
+tout à fait dissemblables, à peine visibles,
+restes incolores de l'écriture antique. Ce n'étaient
+plus des lettres, mais des fantômes de lettres, très
+pâles et très effacées!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+&mdash;Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant.
+Les voilà, les amours! La farce est bonne, dis, moinillon?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais encore moi-même. Il me semble,
+des fragments d'une antique anthologie. Peut-être des
+chefs-d'&oelig;uvre de la poésie hellénique, inconnus à
+l'univers. Et dire que, sans moi, ils n'auraient pas vu
+le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des siècles,
+sous ces psaumes et ces antiennes!</p>
+
+<p>Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser
+les précieux parchemins, grattaient les vers païens et
+les remplaçaient par des cantiques.</p>
+
+<p>Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais
+la transperçant seulement, emplit la chambre de sa
+lueur rosée déclinante, et sur ce fond, les lettres antiques
+creusées dans le parchemin ressortaient plus
+visibles encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe!
+répétait Merula avec enthousiasme. Je crois que c'est
+un hymne aux dieux olympiens. Regarde, on peut
+lire les premières lignes.</p>
+
+<p>Et il traduisit du grec:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.</p>
+<p>Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,</p>
+<p>Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.</p>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+moinillon. Seulement, il est presque indéchiffrable.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p>
+<p>Joie des dieux et des hommes...</p>
+</div></div>
+
+<p>Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.</p>
+
+<p>Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent,
+les creux disparurent noyés dans l'uniformité jaune
+du parchemin. Les ombres fuyaient. On ne voyait
+plus que les caractères gras et noirs du rituel et les
+énormes notes disgracieuses du psaume repentant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne
+dans ma misère et me trouble: mon c&oelig;ur frémit et je
+crains les tourments de la mort.
+</div>
+
+<p>Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre
+dans l'obscurité. Merula emplit son verre de vin, le
+vida d'un trait et l'offrit à son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon petit frère, à ma santé: <i>vinum
+super omnia bonum diligamus!</i></p>
+
+<p>Giovanni refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais
+qu'as-tu aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme
+si on t'avait plongé dans l'eau? Ce bigot d'Antonio
+t'a encore effrayé par ses prophéties? Crache dessus,
+Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler ainsi?
+Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+&mdash;Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard.
+Il t'a donc envoûté? Écoute, petit; sors toute cette
+folie de ta tête. Reste plutôt mon secrétaire; je t'apprendrai
+le latin, je ferai de toi un jurisconsulte, un
+orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu conquerras
+la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe
+Sénèque disait déjà que c'était un métier
+indigne d'un homme libre. Regarde, tous les peintres
+sont des hommes ignorants et grossiers...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que
+messer Leonardo était un grand savant.</p>
+
+<p>&mdash;Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas
+lire le latin. Il confond Cicéron avec Quintilien et
+ignore l'odeur du grec. Quel savant! Cela ferait rire
+les poules, si elles t'entendaient.</p>
+
+<p>&mdash;On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de
+merveilleuses machines et que ses observations sur la
+nature...</p>
+
+<p>&mdash;Des machines, des observations? Mon petit, avec
+cela on ne va pas loin. Dans mes <i>Beautés de la langue
+latine</i>, <span class="smcap">Élégantiæ linguæ latinæ</span>, se trouvent réunies
+plus de deux mille nouvelles formes élégantes de
+discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il
+m'a fallu? Arranger d'ingénieux rouages à des
+machines, regarder voler les oiseaux et pousser les
+herbes... ce n'est pas de la science, c'est un amusement
+d'enfant!</p>
+
+<p>Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant
+son interlocuteur par la main, il lui dit avec une
+calme gravité:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+&mdash;Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres
+sont les anciens, Grecs et Romains. Ils ont fait
+tout ce que les hommes peuvent faire sur la terre. Nous
+n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est dit:
+«L'élève ne peut être au-dessus du maître.»</p>
+
+<p>Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement
+malin dans les yeux de Giovanni et subitement
+ses rides se détendirent en un large sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon,
+et je t'envie. Un bourgeon printanier, voilà tout ce que
+tu es! Tu ne bois pas de vin, tu fuis les femmes...
+Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le démon. Tu
+es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à
+ce livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous
+l'hymne à Aphrodite!</p>
+
+<p>&mdash;Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il
+temps d'éclairer?</p>
+
+<p>&mdash;Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me
+souvenir de ma jeunesse.</p>
+
+<p>Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me
+regardes et tu penses: Le vieux barbon est ivre et dit
+des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai quelque chose
+là dedans.</p>
+
+<p>Avec suffisance, il désigna du doigt son front
+chauve.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier
+professeur venu, il te dira si quelqu'un a surpassé
+Merula dans les élégances de la langue latine?
+Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les
+ruines de la porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si
+haut que la tête me tournait; une pierre se détachait
+sous mes pieds, j'avais à peine le temps de m'agripper
+à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours entiers
+en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies
+paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est
+perchée la caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je
+plaisantais avec elles et de nouveau je reprenais mon
+travail. Là, où les pierres s'étaient effritées sous le
+lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: <i>Gloria
+Romanorum</i>.</p>
+
+<p>Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps
+éteint des grands mots, il répéta sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gloria Romanorum!</i> Gloire aux Romains! Eh,
+se souvenir n'est-ce pas revivre? déclara-il.</p>
+
+<p>Et avec un geste large levant son verre, d'une voix
+enrouée il entonna la chanson bachique des rhéteurs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je ne me tromperai pas à jeun</p>
+<p class="i2">D'un iota, d'un mot.</p>
+<p>Toute ma vie s'écoula au cabaret,</p>
+<p class="i3">Et je mourrai</p>
+<p class="i2">Derrière un tonneau.</p>
+<p>J'aime la chanson comme le vin</p>
+<p class="i1"> Et les latines grâces.</p>
+<p>Si je bois, je chante aussi,</p>
+<p class="i1">Et bien mieux qu'Horace.</p>
+<p>Dans mon c&oelig;ur bouillonne l'ivresse.</p>
+<p class="i1"><i>Dum vinum potamus.</i></p>
+<p>Frères, chantons l'hymne à Bacchus,</p>
+<p class="i1"><i>Te Deum laudamus...</i></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+Une toux obstinée l'empêcha d'achever.</p>
+
+<p>La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité;
+Giovanni distinguait avec peine les traits du vieillard.
+La pluie devenait plus forte et l'on entendait les
+gouttes tomber dans le ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec
+peine. Que te disais-je? Ma femme est une beauté.
+Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu te souviens
+du vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<i>Tu regere imperio populos, Romane, memento...</i></p>
+
+<p>»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques!
+Les maîtres du monde!</p>
+
+<p>Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des
+larmes dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des hommes gigantesques! Maintenant,
+c'est honteux à dire... Par exemple, ne fût-ce que
+notre duc de Milan, Ludovic le More. Certainement,
+je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de
+Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée
+et à César. Mais, au fond de mon âme, Giovanni, au
+fond de mon âme...</p>
+
+<p>Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup
+d'&oelig;il vers la porte et s'approchant de son interlocuteur,
+lui glissa à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais
+éteint et ne s'éteindra jamais l'amour de la liberté.
+Seulement ne le dis à personne. Les temps sont mauvais.
+Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir...
+Des pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte
+et se croient les égaux des antiques!... Et de quoi se
+réjouissent-ils? Tiens, un mien ami m'écrit de Grèce,
+que dernièrement, dans l'île de Chio, les lavandières
+du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé
+un véritable dieu ancien, un triton, avec une queue
+de poisson et des nageoires. Elles en eurent peur,
+les bêtes. Elles ont cru que c'était le diable et elles
+se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, faible
+et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le
+sable, grelottant et chauffant son dos vert au soleil,
+les ignobles femmes prirent courage, l'entourèrent en
+récitant des prières et se mirent, au nom de la Sainte
+Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles l'ont mis
+à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier
+des dieux de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de
+Neptune.</p>
+
+<p>Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa
+poitrine, et deux larmes roulèrent de ses yeux, deux
+larmes de pitié pour l'antique phénomème marin tué
+par les lavandières chrétiennes.</p>
+
+<p>Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce
+et ferma les volets. Les visions païennes s'évanouirent.
+Merula, alourdi par le vin, ne put descendre souper
+avec son hôte; il fallut le mettre au lit comme un
+enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta l'insouciant
+ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant
+pas à s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée
+obsédante&mdash;à Léonard de Vinci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé
+par son oncle Oswald Ingrim, le maître ès vitraux,
+pour acheter des couleurs spécialement vives et transparentes,
+telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part
+ailleurs que dans cette ville.</p>
+
+<p>Le maître ès vitraux&mdash;<i>magister a vitriacis</i>&mdash;natif
+de Grätz, élève du célèbre artiste de Strasbourg
+Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, travaillait aux
+vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan.
+Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur
+Rheinhold Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio,
+de sa mère, originaire de la Lombardie, femme
+de m&oelig;urs légères au dire d'Oswald et qui avait été
+le mauvais génie de Rheinhold.</p>
+
+<p>Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en
+enfant peureux et solitaire, avait l'âme assombrie par
+les interminables récits d'Oswald Ingrim au sujet des
+forces impures, telles que les démons, les sorcières
+et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale
+pour le démon féminin des légendes septentrionales&mdash;la
+Diablesse blanche.</p>
+
+<p>Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle
+Ingrim le menaçait de la Diablesse blanche et immédiatement
+Giovanni se taisait, enfouissait la tête sous
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+les couvertures; mais à côté de la peur, naissait chez
+lui un ardent et curieux désir de voir une fois au
+moins celle qui lui causait tant d'effroi.</p>
+
+<p>Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un
+métier, Oswald le confia à un moine iconographe,
+fra Benedetto.</p>
+
+<p>C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à
+Giovanni, avant toute chose, au début d'un travail,
+à appeler la protection de Dieu puissant, de la Vierge
+Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, le
+premier iconographe chrétien, et de tous les saints
+du paradis; ensuite à s'orner d'amour, de crainte,
+d'obéissance et de patience; enfin, à maroufler des
+toiles avec un jaune d'&oelig;uf mêlé au suc lacté des
+jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé
+d'eau; à préparer, pour les tableaux, des planches en
+bois de figuier ou de hêtre, en les frottant avec de la
+poudre d'os calcinés et en employant à cet usage des
+os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou
+des épaules de mouton.</p>
+
+<p>C'étaient des recommandations infinies. Giovanni
+savait à l'avance avec quel dédain fra Benedetto dresserait
+les sourcils quand quelqu'un lui parlerait de la
+couleur dénommée <i>sang de dragon</i>, sans manquer de
+répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun
+honneur.» Giovanni devinait que les mêmes paroles
+avaient dû être prononcées par le professeur de
+fra Benedetto et par le professeur du professeur de
+celui-ci.</p>
+
+<p>Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+lorsqu'il lui confiait les secrets du métier qui
+semblaient au moine le comble de l'art et de la ruse:
+tel, par exemple, le principe de prendre, pour les
+visages jeunes, des &oelig;ufs de poule citadine, à cause
+du jaune plus clair, tandis que le jaune plus foncé
+des &oelig;ufs de poule villageoise convenait mieux aux
+chairs vieillies.</p>
+
+<p>En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un
+artiste naïf comme un enfant; il se préparait à l'ouvrage
+par des jeûnes et des veilles et, avant de commencer,
+priait Dieu de lui donner la force et la
+raison. Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié,
+son visage s'inondait de pleurs.</p>
+
+<p>Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps
+considéré comme l'un des plus grands artistes. Mais
+dans les derniers temps, un trouble s'emparait de l'élève
+quand, expliquant son unique règle d'anatomie&mdash;la
+grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus
+un tiers celle de son visage&mdash;fra Benedetto ajoutait,
+avec le même mépris que pour le sang de dragon:
+«En ce qui concerne celui de la femme, laissons-le
+de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.»
+Et il était aussi convaincu de cela que de cette autre
+tradition qui voulait que chez les poissons et tous les
+animaux non pensants, le dos soit sombre et le ventre
+clair; ou que l'homme ait une côte de moins, puisque
+Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.</p>
+
+<p>Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie,
+en personnifiant chaque élément par un animal,
+Fra Benedetto choisit la taupe pour la terre, le poisson
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+pour l'eau, la salamandre pour le feu et le caméléon
+pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était
+un superlatif de <i>camello</i>, qui veut dire en italien
+«chameau», le moine dans la simplicité de son c&oelig;ur
+avait représenté l'air sous l'aspect d'un chameau
+ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et lorsque les
+jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant
+son erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une
+humilité chrétienne, tout en gardant sa conviction qu'il
+n'y avait pas de différence entre un chameau et un
+caméléon.</p>
+
+<p>Toutes les autres connaissances du moine en histoire
+naturelle étaient au même niveau.</p>
+
+<p>Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées
+dans l'esprit de Giovanni: «Le démon de la science
+humaine», disait le moine. Mais quand, avant son
+départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut
+l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci,
+tous ces doutes envahirent son âme avec une telle
+force, qu'il ne put y résister. Cette nuit-ci, couché
+auprès de messer Giorgio qui ronflait paisiblement,
+pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées,
+mais plus il les approfondissait et plus il les embrouillait.
+Alors il résolut de recourir au pouvoir céleste et
+fixant un regard plein d'espoir, dans l'impénétrable
+obscurité, il pria:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si
+messer Leonardo est réellement un athée et que sa
+science contienne le péché et la tentation, fais en sorte
+que je ne songe plus à lui et que j'oublie ses dessins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas
+pécher. Mais si, sans te déplaire et glorifiant ton nom, il
+est possible d'apprendre, dans le noble art de la peinture,
+tout ce que fra Benedetto ignore et que je désire
+tant savoir: l'anatomie, la perspective, les merveilleuses
+lois des ombres et des lumières&mdash;alors, ô Seigneur,
+donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon
+âme afin que je ne doute plus; fais en sorte que messer
+Leonardo me prenne pour élève et que fra Benedetto&mdash;si
+bon&mdash;me pardonne et comprenne que je
+ne suis pas fautif devant toi.</p>
+
+<p>Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement
+et se calma. Ses pensées s'embrouillèrent: il se
+rappelait le bruit de la pointe émeri rougie à blanc,
+coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se
+découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux.
+Une voix, ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus
+d'ébréchures, plus d'ébréchures sur les bords, le vitrail
+tiendra mieux», et tout disparut. Il se tourna sur le
+côté et s'endormit. Giovanni eut un songe qu'il se
+rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il était
+dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant
+une grande fenêtre à verres multicolores. Le vitrail
+représentait la récolte de la vigne mystérieuse dont il
+est dit dans l'Évangile: «Je suis la vigne de la vérité
+et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié
+reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses
+plaies. Les papes, les cardinaux, les empereurs, le
+recueillaient et roulaient des fûts. Les apôtres apportaient
+les grappes que saint Pierre piétinait. Dans le
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps
+ou coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin,
+passa un chariot attelé d'animaux évangéliques: le
+lion, le taureau, l'aigle, que conduisait l'ange de
+saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux avec de
+semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais
+jamais il n'avait vu de telles couleurs&mdash;sombres et
+lumineuses comme des pierres précieuses. Celle qu'il
+admirait le plus était le sang vif du Sauveur. Du fond
+de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les sons
+de sa chanson favorite:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>O fior di castitate,</i></p>
+<p><i>Odorifero giglio,</i></p>
+<p><i>Con gran soavitate</i></p>
+<p><i>Sei di color vermiglio,</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O fleur de pureté,</p>
+<p>Lis parfumé,</p>
+<p>Avec grande suavité</p>
+<p>Tu es de couleur vermeille.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la
+voix d'Antonio da Vinci murmura à son oreille:
+«Fuis, Giovanni, fuis, <i>elle</i> est ici!» Il voulut
+demander <i>qui</i>? mais comprit que la Diablesse
+blanche se tenait derrière lui. Un froid sépulcral
+souffla et tout à coup, une main lourde, une main
+qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, cherchant
+à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il
+cria, s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant
+son lit et rejetait les couvertures:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+&mdash;Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.</p>
+
+<p>&mdash;Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore
+endormi.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour
+rien? J'ai commandé exprès de seller la mule noire
+pour qu'il nous soit plus commode d'y monter à deux.
+Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De
+quoi as-tu peur, moinillon?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand
+maître Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus,
+se vêtit hâtivement.</p>
+
+<p>Ils sortirent dans la cour.</p>
+
+<p>Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des
+conseils, courait, s'agitait. Quelques amis de messer
+Cipriano, entre autres Léonard de Vinci, devaient se
+rendre directement, par un autre chemin, à San
+Gervasio.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les
+nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles clignotaient
+comme de petites lampes soufflées par la brise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant
+des étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant
+San Marco, ils approchèrent de la tour dentelée
+qui défend la porte San Gallo. Les gardiens, endormis,
+discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas de
+quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux
+pourboire, consentirent à les laisser sortir de la ville.</p>
+
+<p>La route, très étroite, suivait la vallée du Munione.
+Évitant plusieurs villages pauvres à ruelles serrées
+ainsi que celles de Florence, à maisons hautes comme
+des forteresses, bâties en pierres mal équarries, les
+voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers appartenant
+aux habitants de San Gervasio, descendirent
+de cheval au rond-point des deux routes et à travers
+les vignes de messer Cipriano, atteignirent la colline
+du Moulin.</p>
+
+<p>Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.</p>
+
+<p>Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte
+Humide» se dessinaient vaguement dans l'obscurité,
+les murs de la villa Buonaccorsi. En bas, sur le Munione,
+se dressait un moulin à eau. De fiers cyprès
+noircissaient le haut de la colline.</p>
+
+<p>Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait
+creuser. Merula désigna un autre emplacement, au
+pied de la colline, où l'on avait trouvé la main de
+marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier Strocco,
+assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte
+Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée
+pour les marais».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait
+Grillo.</p>
+
+<p>Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement
+remuée. Une chauve-souris effleura le visage de
+Giovanni. Il frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit
+pour l'encourager Merula en frappant amicalement
+sur son épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Si
+encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons
+assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome,
+dans la quatre cent cinquantième olympiade&mdash;Merula
+employait toujours la chronologie antique&mdash;sous le
+pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du
+tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage
+romain portant l'inscription: «Julie, fille de Claude»,
+les terrassiers lombards ont trouvé le corps, couvert
+de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui paraissait
+endormie. Le rose de la vie était encore sur ses
+joues. On aurait cru qu'elle respirait. Une foule
+incalculable entourait son cercueil. Des pays lointains,
+on venait la voir, tant Julie était belle; si
+belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne
+l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya,
+en apprenant que le peuple adorait une païenne
+morte, et ordonna de l'enterrer une nuit, mystérieusement...
+Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on
+fait parfois!</p>
+
+<p>Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait
+rapidement. Tout à coup, la pioche d'un
+ouvrier sonna. Tous se penchèrent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+&mdash;Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait
+jadis jusqu'ici.</p>
+
+<p>A San Gervasio, un chien hurla.</p>
+
+<p>«On a profané une tombe, songea Giovanni.
+Mieux vaudrait fuir le péché...»</p>
+
+<p>&mdash;Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique,
+en jetant hors de la fosse un crâne long à
+demi pourri.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé,
+dit messer Cipriano. Si l'on essayait ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile!
+déclara Merula.</p>
+
+<p>Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas,
+au pied de la colline. Strocco emmena également plusieurs
+hommes pour tenter des fouilles près de la
+Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer
+Giorgio s'écria triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait
+creuser!</p>
+
+<p>Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille
+n'était pas curieuse: l'éclat de marbre était une
+simple pierre. Cependant, personne ne retournait vers
+Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond de son trou,
+éclairé par une lanterne, continuait son travail.</p>
+
+<p>Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le
+brouillard se leva au-dessus de la Grotte Humide.
+L'atmosphère était imprégnée d'odeurs d'eau stagnante,
+de narcisses et de violettes. Le ciel devint
+plus transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde
+fois. La nuit était sur son déclin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo,
+partit un appel désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!</p>
+
+<p>Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans
+l'obscurité, la lanterne de Grillo s'étant éteinte. On
+entendait seulement le malheureux se débattre, respirer
+péniblement et se plaindre. On apporta d'autres
+lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de
+briques d'un souterrain, qui sous le poids de Grillo
+s'était effondrée.</p>
+
+<p>Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la
+fosse.</p>
+
+<p>&mdash;Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment
+blessé, malheureux?</p>
+
+<p>Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son
+bras&mdash;il le croyait cassé, mais il n'était que démis&mdash;tâtait,
+rampait et remuait étrangement dans le souterrain.
+Enfin, il cria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide
+idole!</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule;
+encore quelque crâne de mulet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Mais il manque une main... les
+pieds, le corps, la poitrine sont intacts, murmurait
+Grillo, essoufflé de bonheur.</p>
+
+<p>S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas
+descendre sur la voûte friable, les ouvriers glissèrent
+dans le trou et avec précaution commencèrent à tirer
+les briques couvertes de moisissure.</p>
+
+<p>Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+entre les dos courbés des hommes, dans le souterrain
+d'où soufflait un air renfermé et un froid
+sépulcral.</p>
+
+<p>Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:</p>
+
+<p>&mdash;Écartez-vous. Laissez voir.</p>
+
+<p>Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs
+de briques, un corps blanc et nu, couché comme dans
+une tombe, paraissant rose, vivant et chaud sous le
+reflet vacillant des torches.</p>
+
+<p>&mdash;Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement.
+Vénus de Praxitèle! Je vous félicite, messer Cipriano.
+Vous ne pourriez vous estimer plus heureux,
+même si l'on vous donnait le duché de Milan et
+Gênes par-dessus le marché.</p>
+
+<p>Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali
+de terre coulât un filet de sang provenant d'une
+blessure au front, et qu'il ne pût remuer son bras
+démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté du
+vainqueur.</p>
+
+<p>Merula courut à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te
+traitais d'imbécile!... toi, le plus intelligent d'entre
+les hommes!</p>
+
+<p>Et il l'embrassa avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua
+Merula, a également découvert sous sa maison,
+dans un caveau identique, une statue de marbre du
+dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque
+les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient
+les idoles, les derniers adorateurs des dieux, chérissant
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+la perfection des statues antiques et désirant les sauver,
+les cachaient dans ces sortes de tombeaux.</p>
+
+<p>Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait
+pas que la flûte du pâtre fêtait le réveil des champs,
+que les moutons bêlaient, que le ciel pâlissait de plus
+en plus et qu'au loin, au-dessus de Florence, les voix
+tendres des cloches échangeaient leur salut matinal.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, doucement! Plus à droite, plus
+loin du mur, commandait Cipriano aux ouvriers.
+Chacun de vous recevra cinq <i>grossi</i> argent, si vous
+me la tirez de là intacte.</p>
+
+<p>La déesse montait lentement. Avec le même sourire
+que jadis à sa naissance de l'onde, elle sortait des
+ténèbres de la terre où elle gisait depuis mille ans.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>&mdash;Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,</p>
+<p>Joie des dieux et des mortels!...</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi l'accueillit Merula.</p>
+
+<p>Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de
+Vénus, jouant, tel un diamant, dans l'aube. A sa
+rencontre, la tête de la déesse se montra au bord de
+sa tombe.</p>
+
+<p>Giovanni regarda son visage et murmura, pâle
+d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;La Diablesse blanche!</p>
+
+<p>Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la
+peur. Et lui aurait-on dit qu'il commettait un péché
+mortel pour lequel il serait puni des flammes éternelles,
+il n'aurait pu détacher ses regards de ce corps
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où
+Aphrodite dominait le monde, personne ne l'avait
+jamais contemplée avec un amour plus dévot.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>La cloche de la petite église de San Gervasio
+retentit. Tout le monde se retourna et se tut. Ce
+son, dans le calme matinal, ressemblait à un cri de
+colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante,
+s'apaisait, comme brisée, mais aussitôt reprenait son
+appel désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant
+les cheveux, c'est notre curé, le père Faustino!
+Regardez... la foule sur la route... on crie... on nous
+a vus, on agite les bras. On court ici. Je suis perdu!</p>
+
+<p>De nouveaux personnages arrivèrent près de la
+colline. C'était le reste des invités aux fouilles arrivés
+en retard. Ils s'étaient égarés et ne pouvaient
+retrouver leur route.</p>
+
+<p>Beltraffio leur jeta un coup d'&oelig;il, et tout absorbé
+qu'il fût par la contemplation de la statue, le visage
+de l'un d'eux le frappa. L'expression de calme attention
+et de curiosité aiguë avec laquelle l'inconnu se
+prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si
+complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit
+ce dernier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait
+derrière lui l'homme au visage étrange.</p>
+
+<p>&mdash;La villa est à deux pas, dit messer Cipriano
+après un instant de réflexion. Les grilles sont solides
+et peuvent soutenir tous les assauts...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes
+amis! Vivement, enlevons!</p>
+
+<p>Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une
+tendresse paternelle. On transporta la statue sans
+accident; mais à peine avait-on franchi la porte de la
+villa qu'apparut la silhouette menaçante du père Faustino,
+les bras levés au ciel.</p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité.
+L'énorme salle, aux murs blanchis à la chaux, servait
+de dépôt aux instruments aratoires et aux grands
+vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté
+était occupé par un tas de paille montant jusqu'au
+plafond en une masse dorée.</p>
+
+<p>On étendit la statue sur cette paille, humble lit
+campagnard.</p>
+
+<p>Des cris, des jurons, des coups furieux dans la
+grille, retentirent.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au
+nom de Dieu vivant, je vous en conjure, ouvrez!</p>
+
+<p>Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur,
+monta jusqu'à une lucarne que protégeaient des barres
+de fer, contempla les assaillants, se convainquit de
+leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était
+habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de
+l'idole, qu'il prétendait avoir été déterrée dans le
+cimetière.</p>
+
+<p>Messer Cipriano se décida à avoir recours à une
+ruse de guerre, et prononça fermement, avec autorité:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence,
+auprès du chef de la milice: dans une heure
+il y aura ici un détachement de cavalerie. De force,
+personne n'entrera impunément dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez
+rien! Dieu est avec nous.</p>
+
+<p>Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il
+frappa de toutes ses forces.</p>
+
+<p>La foule ne suivit pas son élan.</p>
+
+<p>&mdash;Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait
+un paysan en touchant le coude du curé. Nous
+sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas
+l'or à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...</p>
+
+<p>Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que
+l'on craignait plus que le diable, ne songeaient qu'à
+s'éclipser inaperçus.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait dans son droit si on avait fouillé la
+terre de l'Église, mais ce n'est pas le cas! disaient
+les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...</p>
+
+<p>&mdash;Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants,
+répliquaient d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.</p>
+
+<p>Giovanni contemplait toujours la Vénus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une
+lucarne. Le corps de marbre, encore taché de terre,
+scintillait comme s'il se réchauffait après un long
+séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de
+la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole
+dorée.</p>
+
+<p>Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.</p>
+
+<p>Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses
+poches un goniomètre, un compas, et avec une
+expression de curiosité tenace, calme et obstinée dans
+ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur ses lèvres
+serrées, il commença de mesurer les diverses parties
+de ce corps superbe, en inclinant la tête de si près,
+que sa longue barbe blonde caressait le marbre.</p>
+
+<p>«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant,
+avec une surprise effarée, ces doigts alertes et
+impudents qui touchaient le corps de la déesse, glissaient
+le long des membres, pénétrant tous les mystères
+de la beauté, tâtant, examinant les moindres
+sinuosités, invisibles à l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Près de la porte de la villa, le nombre des paysans
+diminuait à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous
+craignez la milice et vous n'avez pas peur de la puissance
+de l'Antechrist! pleurait le curé en tendant les
+bras. «<i>Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet
+et exponet.</i>» Ainsi parle le grand maître Anselme de
+Cantorbery. «<i>Effodiet</i>,» entendez-vous? «L'Antechrist
+déterrera les anciens dieux et de nouveau les
+mettra au jour...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+Mais personne ne l'écoutait.</p>
+
+<p>&mdash;Quel terrible père Faustino nous avons! disait
+en branlant la tête le sage meunier. Son âme ne tient
+qu'à un fil dans son corps et voyez pourtant comme
+il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...</p>
+
+<p>&mdash;On dit que l'idole est en argent.</p>
+
+<p>&mdash;En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et
+elle est toute nue, l'impudique...</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la
+peine de se salir les mains avec une telle ordure.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu, Zaccheo?</p>
+
+<p>&mdash;Aux champs.</p>
+
+<p>&mdash;Bon travail! Moi je vais à mes vignes.</p>
+
+<p>Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham!
+Vous abandonnez votre pasteur! Mais savez-vous seulement,
+maudite engeance satanique, que si je ne
+priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la
+poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre
+maudit village serait exterminé par la colère de Dieu!
+Oui, je vous quitterai, je secouerai de mes sandales
+votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! Maudit le
+pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos
+enfants et vos petits-enfants! Je ne suis plus votre
+père, je ne suis plus votre pasteur! Je vous renie!
+Anathème!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio
+Merula s'approcha de l'inconnu étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez la proportion divine? demanda
+Merula avec un sourire protecteur. Vous voulez ramener
+la beauté à une formule mathématique?</p>
+
+<p>L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas
+entendu la question, se replongea dans son travail.</p>
+
+<p>Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient,
+décrivant de régulières figures géométriques.
+Avec un geste calme, l'inconnu appliqua le goniomètre
+aux lèvres exquises d'Aphrodite,&mdash;ces lèvres
+dont le sourire emplissait d'effroi le c&oelig;ur de Giovanni,&mdash;compta
+les divisions et les inscrivit dans un livre.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula,
+combien de divisions?</p>
+
+<p>&mdash;Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu
+à contre-c&oelig;ur. Ordinairement, pour calculer les proportions,
+je divise la figure humaine en degrés,
+parties, secondes et points. Chaque division représente
+le douzième de la précédente.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Merula. Il me semble que la
+dernière division est plus petite que l'épaisseur d'un
+cheveu. Cinq fois la douzième partie!</p>
+
+<p>&mdash;Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+est la quarante-huit mille huit cent vingt-troisième
+partie de la figure.</p>
+
+<p>Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:</p>
+
+<p>&mdash;On vivrait un siècle, on apprendrait pendant
+un siècle. Jamais je n'aurais songé qu'on puisse
+atteindre à une pareille exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement! répliqua Merula, bien que,
+savez-vous, en art, en beauté, tous ces calculs mathématiques...
+Je dois avouer que je ne puis croire qu'un
+artiste en plein enthousiasme, dominé par l'inspiration,
+pour ainsi dire sous l'influence directe de
+Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu,
+mais il est tout de même curieux de sentir...</p>
+
+<p>Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre
+de divisions entre la naissance des cheveux et le
+menton.</p>
+
+<p>«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut
+sentir et mesurer. Quelle folie! Ou bien il ne sent et
+ne comprend rien?...»</p>
+
+<p>Merula, désirant évidemment toucher au vif son
+interlocuteur et faire naître une discussion, commença
+à louer la perfection des anciens: combien il serait
+profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait et
+lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur
+qui se perdit dans sa longue barbe:</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut boire à la source ne boira pas dans la
+coupe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+&mdash;Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou
+bien alors si vous considérez les anciens comme la
+coupe, où est la source?</p>
+
+<p>&mdash;La nature! murmura l'inconnu.</p>
+
+<p>Et quand Merula reprit nerveusement la conversation,
+il ne discuta plus, approuva avec condescendance.
+Seul, son regard devenait de plus en plus impénétrable
+et indifférent.</p>
+
+<p>Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors
+l'inconnu désigna certains renfoncements dans le
+marbre, renfoncements que l'on ne pouvait voir, qu'il
+fallait découvrir à l'aide du toucher pour constater la
+délicatesse du travail:&mdash;<i>moltissime dolcezze</i> suivant
+l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa
+tout le corps de la déesse.</p>
+
+<p>«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna
+Giovanni. Mais s'il est accessible à une sensation,
+comment peut-il mesurer et diviser par chiffres?
+Qui est-ce?»</p>
+
+<p>&mdash;Messer, murmura Giovanni à l'oreille de
+Merula, écoutez, messer Giorgio. Comment se nomme
+cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant.
+Je t'avais oublié. Mais c'est ton idole. Comment
+ne l'as-tu pas reconnu? C'est messer Leonardo da
+Vinci.</p>
+
+<p>Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Ils rentraient à Florence.</p>
+
+<p>Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait
+à côté de lui. Ils étaient seuls.</p>
+
+<p>Entre les racines noires et tortueuses des oliviers
+se détachait l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles
+sur leurs tiges.</p>
+
+<p>Le silence était profond comme il ne l'est qu'au
+début du printemps.</p>
+
+<p>«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant
+et trouvant intéressant le moindre détail dans
+son compagnon.</p>
+
+<p>Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se
+taisait et pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle
+sous des sourcils roux, paraissaient froids et perçants.
+Mais dans la conversation ils prenaient une expression
+d'infinie bonté.</p>
+
+<p>La barbe blonde et longue, les cheveux blonds
+également, épais et bouclés, lui donnaient un air
+majestueux.</p>
+
+<p>Le visage avait une finesse presque féminine et la
+voix, en dépit de la stature et de la corpulence, était
+étrangement haute, très agréable, mais ne semblant
+pas appartenir à un homme. La main très belle&mdash;à
+la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+devinait une grande force&mdash;était délicate, les doigts
+fins et longs comme ceux d'une femme.</p>
+
+<p>Ils approchaient des murs de la ville. A travers la
+brume matinale, on apercevait la coupole de la cathédrale
+et le Palazzo Vecchio.</p>
+
+<p>«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il
+faut se décider et lui dire que je veux devenir son
+élève.»</p>
+
+<p>A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval,
+observait le vol d'un jeune gerfaut qui, guettant une
+proie,&mdash;canard ou héron dans le cours caillouteux du
+Munione&mdash;tournait dans les airs lentement, également.
+Puis il tomba rapidement comme une pierre,
+en poussant un cri, et disparut derrière les cimes
+des arbres. Léonard le suivit des yeux, sans laisser
+échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre
+attaché à sa ceinture et y inscrivit&mdash;probablement&mdash;ses
+observations.</p>
+
+<p>Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans
+la main droite, mais dans la gauche. Il pensa:
+«gaucher» et se souvint des récits que l'on colportait
+sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres
+à l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait
+lire que dans un miroir, non de gauche à droite
+comme tout le monde, mais de droite à gauche
+comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de
+cacher ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu
+et la nature.</p>
+
+<p>«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.</p>
+
+<p>Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+da Vinci: «Va chez lui si tu veux perdre ton âme:
+c'est un hérétique et un athée.»</p>
+
+<p>Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier,
+qui, petit, faible, solitaire, poussait sur le sommet
+de la colline et encore presque nu et frileux,
+s'était, de confiance, vêtu de son habit de fête blanc
+rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil
+sur le fond bleu du ciel.</p>
+
+<p>Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son c&oelig;ur se
+débattait sous une étreinte lourde et vague.</p>
+
+<p>Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine,
+glissa vers lui un regard plein de bonté et murmura
+ces paroles que Giovanni souvent se rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux être un artiste, repousse tout souci
+et toute peine étrangers à ton art. Que ton âme soit
+semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous
+les mouvements, toutes les couleurs, en restant toujours,
+elle, immobile, rayonnante et pure.</p>
+
+<p>Ils franchirent les portes de Florence.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin
+même devait prêcher le frère Savonarole.</p>
+
+<p>Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les
+voûtes sonores de Maria del Fiore. La foule emplissait
+l'église. Des enfants, des femmes, des hommes
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+étaient séparés par des tentures. Sous les arcades
+ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme
+dans un bois. Et, en bas, quelques rayons de soleil
+s'égrenant dans les sombres vitraux, tombaient en
+une nappe multicolore sur les flots mouvants de la
+foule, sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de
+l'autel rougissaient les feux des trépieds.</p>
+
+<p>La messe était dite. La foule attendait le prédicateur.
+Tous les regards étaient fixés sur la chaire en
+bois sculpté, érigée au centre même de l'édifice,
+appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de
+la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par
+ses voisins:</p>
+
+<p>&mdash;Sera-ce bientôt? demandait un petit homme
+écrasé par la foule, le visage pâle, tout en sueur, les
+cheveux collés au front et retenus par une mince
+lanière, menuisier de son état.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier,
+géant à larges épaules et à visage apoplectique. Il
+y a, à San Marco, un moinillon nommé Maruffi, une
+espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit
+qu'il est temps, il vient. Dernièrement, nous avons
+attendu quatre heures, nous croyions que le sermon
+n'aurait pas lieu et tout à coup...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier.
+J'attends depuis minuit. Je suis à jeun, la tête me
+tourne. Je n'ai même pas mâché une racine de pavot.
+Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les
+talons!...</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+l'avance. Maintenant nous sommes trop loin de la
+chaire, nous n'entendrons rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à
+tonner, non seulement les sourds, mais encore les
+morts l'entendront!</p>
+
+<p>&mdash;Il prophétisera aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de
+Noé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout est terminé et il a donné l'explication
+du mystère: la longueur de l'arche, c'est la foi; la
+largeur, l'amour; la hauteur, l'espoir. «Hâtez-vous,
+disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de Salut, tant
+que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches
+où elles se fermeront et combien pleureront ceux qui
+ne se sont pas repentis!»</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième
+verset du sixième chapitre du Livre de la
+Genèse.</p>
+
+<p>&mdash;Il a eu une nouvelle vision concernant la famine,
+la mer et la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit,
+au-dessus du village, des troupes infinies combattaient
+dans le ciel et qu'on entendait le bruit des glaives et
+des cuirasses...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de
+Nunciata dei Servi on ait remarqué des gouttes de
+sang?</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure
+chaque nuit de vraies larmes. Ma tante Lucia l'a vu
+elle-même...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+&mdash;Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur,
+aie pitié de nous...</p>
+
+<p>Du côté des femmes se produisit une panique:
+une petite vieille, trop serrée par ses voisines, venait
+de s'évanouir. On essayait de la relever, de lui faire
+reprendre les sens.</p>
+
+<p>&mdash;Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque
+le chétif menuisier en épongeant son front.</p>
+
+<p>Et toute la foule se consumait en l'interminable
+attente. Subitement les voix bruirent, grandirent, emplissant
+la cathédrale.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! le voilà!&mdash;Non, c'est Fra Domenico
+da Peschia.&mdash;Oui, c'est lui!&mdash;Le voilà!</p>
+
+<p>Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire
+un homme vêtu de l'habit noir et blanc des Dominicains,
+le visage maigre et jaune comme de la cire,
+les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.</p>
+
+<p>Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué
+de la main gauche sur la balustrade et tendit la droite
+crispée sur le crucifix. Puis, silencieux, il promena un
+regard de feu sur la foule. Un tel silence régna, que
+chacun put entendre les battements de son propre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise.
+Il se taisait et l'attente devenait insupportable. Il semblait
+qu'une minute de plus suffirait pour faire pousser
+au public un cri d'horreur. Le calme devenait effrayant.
+Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit l'assourdissant
+et inhumain cri de Savonarole:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ecce ego adduco aquas super terram!</i> Voici que
+j'amène les eaux sur la terre!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni
+pâlit: il crut que la terre remuait, que les voûtes de
+la cathédrale s'écroulaient et allaient l'ensevelir. A côté
+de lui, le gros chaudronnier trembla comme une
+feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit,
+enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son
+visage et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination
+qui s'emparait de ces milliers de gens et les entraînait,
+comme l'ouragan emporte les feuilles mortes.</p>
+
+<p>Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes
+de phrases parvenaient jusqu'à lui:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le
+soleil est pourpre comme du sang séché. Fuyez! car
+voici la pluie de feu et de lave et la grêle de pierres
+rougies à blanc! <i>Fuge, o Sion, quæ habitas apud
+filiam Babylonis!</i></p>
+
+<p>»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le
+tourment de la guerre après la famine; la peste après
+la guerre. Des tourments en tout et partout!</p>
+
+<p>»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer
+les morts. Il y en aura tant dans vos maisons, que les
+fossoyeurs parcourront les rues en criant: «Qui a des
+morts?» et les empilant dans les charrettes, les amassant
+en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront
+criant: «Qui a des morts?» Et vous irez à leur rencontre
+en disant: «Voici mon fils, voici mon frère,
+voici mon mari.» Et ils iront plus loin, toujours criant:
+«Qui a des morts»?</p>
+
+<p>»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+et des fêtes n'est plus. Vous êtes malades à mort.
+Seigneur, tu es témoin que j'ai voulu soutenir ces
+ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne
+peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire.
+Je ne puis que pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde,
+miséricorde, Seigneur! O mon pauvre peuple!
+ô Florence!»</p>
+
+<p>Il étendit les bras et murmura les derniers mots en
+un souffle. Et appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix,
+exténué, il glissa à genoux et sanglota.</p>
+
+<p>Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent,
+lents et lourds, pesants et larges et toujours
+plus triomphants et terribles, imitant la rumeur nocturne
+de l'Océan.</p>
+
+<p>Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée,
+désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Misericordia!</i></p>
+
+<p>Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des
+épis sous le vent, vague par vague, rangée par rangée,
+se serrant l'un contre l'autre comme des brebis effarées,
+ils tombaient à genoux; et, s'unissant au rugissement
+de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la cathédrale,
+monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Misericordia! misericordia!</i></p>
+
+<p>Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait
+sur son dos le poids du gros chaudronnier écroulé sur
+lui, lui soufflant dans le cou et pleurant. A côté, le
+frêle menuisier hoquetait comme un enfant et poussait
+de stridents:</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! miséricorde!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour
+de la science, de son désir de quitter fra Benedetto et
+de s'adonner à la dangereuse et peut-être impie science
+de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit sur la
+colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme
+coupable devant la beauté de la Diablesse blanche,
+et, tendant les bras vers le ciel il gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé.
+Pardonne et aie pitié de moi!</p>
+
+<p>Et, au même instant, relevant son visage inondé de
+pleurs, il aperçut toute proche, la silhouette majestueuse
+de Léonard de Vinci. L'artiste, debout,
+appuyé contre une colonne, tenait dans sa main
+droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait,
+jetant de temps à autre un regard vers la
+chaire, espérant probablement revoir une fois encore
+la tête du prédicateur.</p>
+
+<p>Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule
+matée par la terreur, Léonard avait conservé son
+sang-froid. Dans ses yeux bleu pâle, sur ses lèvres
+minces, serrées fermement comme chez les gens
+habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non
+pas la moquerie, mais la même expression de curiosité
+avec laquelle il mesurait mathématiquement le
+corps d'Aphrodite.</p>
+
+<p>Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni,
+la prière expira sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le
+pria de lui montrer son dessin. L'artiste tout d'abord
+ne consentit pas, mais Giovanni le suppliait si
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+humblement qu'enfin Léonard l'emmena à l'écart
+et lui tendit son livre.</p>
+
+<p>Giovanni vit une affreuse caricature.</p>
+
+<p>C'était, non pas le visage de Savonarole, mais
+celui d'un vieux diable en habit de moine ressemblant
+à Savonarole, épuisé par des tortures volontaires,
+sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité.
+La mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des
+rides sillonnaient les joues et le cou noir comme
+celui d'un cadavre desséché; les sourcils arqués
+se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication
+têtue, presque méchante, était fixé vers le
+ciel. Tout le côté sombre, terrible et dément, qui
+asservissait le frère Savonarole à la puissance du
+fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans
+colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.</p>
+
+<p>Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de
+Vinci: «<i>L'ingegno dell' pittore vuol essere a similitudine
+del specchio...</i>» L'âme de l'artiste doit être
+semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous
+les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle,
+immobile, rayonnante et pure.</p>
+
+<p>L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard
+et il sentit que, même s'il était voué à la
+perdition éternelle, même s'il avait la certitude que
+Léonard était le serviteur de l'Antechrist&mdash;il pouvait
+quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le
+ramènerait à cet homme&mdash;auquel il devait être
+attaché jusqu'à sa fin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Deux jours plus tard, dans la maison de messer
+Cipriano Buonaccorsi, occupé en ce moment par
+d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour cette
+cause, ramener la statue de Vénus dans la ville,
+Grillo accourut porteur de nouvelles alarmantes. Le
+curé Faustino, après avoir quitté San Gervasio, s'était
+rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là il
+avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres
+célestes, avait réuni les hommes de la commune,
+forcé les portes de la villa Buonaccorsi, battu le jardinier
+Strocco, ligotté les hommes préposés à la garde
+de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la
+vieille prière d'exorcisme: <i>Oratio super effigies vasaque
+in loco antiquo reperta.</i> Dans cette prière prononcée
+sur les statues et les objets découverts dans les
+antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer de
+l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et
+de les transformer pour l'utilité du culte chrétien&mdash;Au
+nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit&mdash;<i>ut
+omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis utenda,
+per Christum Dominum nostrum!</i></p>
+
+<p>On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans
+un four et en ayant préparé une chaux vive, on en
+avait enduit les murs du cimetière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole,
+Giovanni se sentit décidé. Le même jour il se rendit
+chez Léonard et le pria de l'admettre au nombre de
+ses élèves.</p>
+
+<p>Léonard l'accepta.</p>
+
+<p>Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence,
+que Charles VIII, roi très chrétien de France, à la
+tête d'une formidable armée, s'avançait à la conquête
+de Naples, de la Sicile, peut-être même de Rome
+et de Florence.</p>
+
+<p>La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient
+en cette venue la réalisation des prophéties de Savonarole:
+les tourments se déchaînaient, le glaive de
+Dieu s'abattait sur l'Italie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="center"><b>ECCE DEUS&mdash;ECCE HOMO</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494.</b></p>
+
+<div class="font90">
+<p class="left65">«Voilà l'homme!».</p>
+
+<p class="right">Jean <span class="smcap">XIX</span>, 5.</p>
+
+<p class="left65">«Voilà le Dieu!».</p>
+
+<p class="right">(<i>Epitaphe du mausolée de Francesco Sforza</i>.)</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air
+qui frappe la chose.&mdash;<i>Tanta forza si fa colla cosa
+incontro all'aria, quanto l'aria alla cosa.</i>&mdash;Tu vois
+que le battement des ailes contre l'air fait soutenir
+l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié.
+Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer,
+emplir les voiles gonflées et faire courir le navire lourdement
+chargé. Par ces preuves tu peux comprendre
+que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre
+et s'élever au-dessus de lui<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C. A. 372 v<sup>o</sup>, 1158 v<sup>o</sup>; 7 P. R., II § 1126.]</p>
+</div>
+
+<p>Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans
+auparavant dans un de ses vieux cahiers. A côté, il
+avait dessiné l'appareil: un timon auquel, à l'aide de
+tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises en
+mouvement par des cordes.</p>
+
+<p>Cette machine maintenant lui paraissait difforme et
+disgracieuse.</p>
+
+<p>Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La
+carcasse de l'aile était formée de cinq doigts comme
+la main d'un squelette; un procédé ingénieux fléchissait
+les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des
+lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés
+à un levier, réunissaient les doigts. L'aile se relevait au
+moyen d'une bielle. Le taffetas amidonné interceptait
+l'air, ainsi qu'une palme de patte d'oie s'étendait et
+se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, imitaient
+l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante
+brasses, leur montée de huit. Se rejetant en arrière
+elles donnaient la marche en avant; s'abaissant, elles
+élevaient la machine. L'homme debout passait ses
+pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes
+en agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand
+gouvernail garni de plumes, qui jouait le rôle de la
+queue d'un oiseau.</p>
+
+<p>«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute
+d'élan. Vois le martinet: s'il est posé à terre il ne peut
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+s'élever parce qu'il a les jambes courtes. Voilà pourquoi
+deux échelles pour remplacer les pattes.»</p>
+
+<p>Léonard savait par expérience que la perfection
+d'une machine exigeait l'élégance et les justes proportions
+observées dans toutes les parties: l'aspect bête
+des échelles froissait l'inventeur.</p>
+
+<p>Il se plongea dans des déductions mathématiques,
+chercha l'erreur et ne put la trouver. Et
+tout à coup il raya d'un trait la page pleine de
+chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «<i>Non
+è vero</i>, pas exact», et ajouta en biais, d'une grosse
+écriture énervée, son juron favori: «<i>Satanasso!</i>&mdash;Au
+diable!»</p>
+
+<p>Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés.
+L'imperceptible erreur prenait des proportions inquiétantes.</p>
+
+<p>La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement,
+agaçant les yeux. Le chat, ayant achevé son somme,
+sauta sur la table de travail, s'étira, fit le gros dos et
+commença de jouer avec un oiseau empaillé rongé par
+les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du
+vol. Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit
+tomber et miaula plaintivement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais
+ne me gêne pas.</p>
+
+<p>Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des
+étincelles crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia
+ses pattes de velours, s'étala majestueusement, ronronna
+et fixa sur son maître ses prunelles vertes
+pleines de morbidesse et de mystère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures,
+les divisions, les racines cubiques et carrées.</p>
+
+<p>La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.</p>
+
+<p>Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un
+mois n'était même pas sorti, occupé de sa machine
+volante.</p>
+
+<p>Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la
+croisée ouverte, égrenant par instants sur la table leurs
+fleurs délicates et odorantes. Le clair de lune, adouci
+par des brouillards roux à reflets de nacre, tombait
+dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la
+chandelle.</p>
+
+<p>La pièce était encombrée de machines, d'appareils
+d'astronomie, de physique, de chimie, d'anatomie.
+Des roues, des leviers, des ressorts, des hélices, des
+timons, des pistons et autres accessoires mécaniques&mdash;en
+cuivre, en acier, en verre&mdash;pareils à des membres
+de monstres ou d'insectes géants, saillaient de
+l'ombre, s'enchevêtrant. Ici, une cloche de plongeur,
+le cristal irisé d'un appareil d'optique représentant un
+&oelig;il d'immense dimension, le squelette d'un cheval,
+un crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool,
+un f&oelig;tus grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins
+en forme de barque pour marcher sur l'eau et,
+à côté, transfuge de l'atelier de peinture, une charmante
+tête en terre grise, tête de jeune vierge ou
+d'ange au sourire malicieux et triste.</p>
+
+<p>Au fond, dans la gueule béante du four en fonte,
+des charbons rougissaient encore sous les cendres.</p>
+
+<p>Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+plafond, s'étendaient les ailes de la machine,
+l'une encore nue, l'autre recouverte de la membrane.
+Entre les ailes, par terre, étendu tout de son long, la
+tête renversée, était couché un homme surpris par le
+sommeil durant son travail. Dans la main droite,
+il tenait encore une écope de fer d'où s'échappait
+l'étain. Une des ailes appuyait l'extrémité de sa carcasse
+sur la poitrine du dormeur dont la respiration
+la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était
+vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de
+la chandelle, la machine, avec cet homme affalé entre
+ses ailes, semblait une gigantesque chauve-souris prête
+à s'envoler.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison
+de Léonard, aux environs de Milan, entre la forteresse
+et le couvent de Maria delle Grazie, monta le
+parfum des légumes et des herbes, telles que la mélisse,
+la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée,
+les hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le
+vivier voisin, les canards barbottaient et criaient joyeusement.</p>
+
+<p>La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans
+l'atelier, s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient
+deux: Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+copiait une figure anatomique. Salaino enduisait d'albâtre
+une planche de tilleul. C'était un joli adolescent,
+aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés&mdash;le favori du
+maître auquel il servait de modèle pour les anges.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que
+messer Leonardo aura bientôt terminé sa machine?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de
+chansonnette, et retroussant les revers de satin brodés
+d'argent de ses nouveaux souliers. L'année dernière
+il a passé deux mois dessus, et il n'en est rien advenu
+que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait
+voulu voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait,
+plus il s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon
+âne qui grimpe sur le toit, qui s'enveloppe de vessies
+de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève les
+ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à
+coup, Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe
+dans un tas de fumier. Le lit était doux, il ne s'est
+point fait de mal, mais toutes les vessies ont éclaté
+ensemble, produisant un bruit semblable à une salve
+d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins,
+pendant que notre nouvel Icare se débattait dans
+son fumier, sans en pouvoir sortir!</p>
+
+<p>A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève,
+Cesare da Lesto, un homme qui n'était plus jeune, au
+visage bilieux, au regard intelligent et méchant. Dans
+une main il tenait un morceau de pain et une tranche
+de jambon, dans l'autre un verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant.
+Et le jambon n'est qu'une semelle. N'est-ce pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+extraordinaire de toucher deux mille ducats d'appointements
+par an et de nourrir les gens avec de
+pareilles ordures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui
+est sous l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une
+nouveauté? s'étonna Cesare en regardant l'élégant
+béret de Salaino, en velours pourpre rehaussé d'une
+plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas
+à dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis
+un mois on ne peut acheter un nouveau jambon.
+Marco jure que le maître n'a pas un centime, que
+tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous
+à jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de
+cadeaux les petits favoris! Comment n'as-tu pas honte,
+Andrea, d'accepter des cadeaux des étrangers, car
+messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu
+n'es plus un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation,
+vous m'avez promis de m'expliquer une loi de
+perspective. Attendre le maître est inutile; il est trop
+occupé par sa machine...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons
+tous sur cette machine, que le diable emporte! Du
+reste, si ce n'est une chose, ce sera une autre. Je me
+souviens, au moment où nous travaillions à la <i>Sainte
+Cène</i>, le maître subitement s'enthousiasma pour une
+nouvelle machine à préparer la mortadelle. Et la tête
+de l'apôtre Jacques le Majeur resta inachevée, attendant
+le perfectionnement du hachis. Une de ses meilleures
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+madones est restée abandonnée dans un coin de l'atelier,
+pendant qu'il inventait un tournebroche automatique
+pour cuire d'une façon impeccable les chapons
+et les cochons de lait... Et cette merveilleuse découverte
+de la lessive à la fiente de poule! Croyez-moi,
+il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo
+ne s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour
+se débarrasser de la peinture.</p>
+
+<p>Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces
+se crispèrent en un mauvais sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens
+semblables! murmura-t-il.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus
+de sa table de travail.</p>
+
+<p>Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna
+dans la chambre, se heurta au plafond et
+aux murs, et enfin se prit dans l'aile de la machine
+comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en
+sortir.</p>
+
+<p>Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec
+précaution, la prit dans sa main, embrassa sa petite
+tête noire et lui donna la volée.</p>
+
+<p>L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri
+heureux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa
+Léonard en la suivant d'un regard envieux. Puis il
+contempla sa machine avec dépit et dégoût.</p>
+
+<p>L'homme qui dormait s'éveilla.</p>
+
+<p>C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien
+fondeur florentin, nommé Zoroastro ou plutôt Astro
+da Peretola. Il sauta et se frotta son &oelig;il unique,
+l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme
+géant, au visage enfantin toujours couvert de suie,
+ressemblait à un cyclope.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en
+secouant sa tête chevelue. Que le diable m'emporte!
+Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous pas éveillé? Je
+me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler
+demain matin...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard.
+Ces ailes ne valent rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore! A votre idée, messer, moi,
+je ne retoucherai rien à cette machine. Que d'argent,
+que de peines! Et de nouveau tout s'en va en fumée!
+Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un
+homme, même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi
+de les essayer une fois... Au-dessus de
+l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour un plongeon...
+je ne me noierai pas...</p>
+
+<p>Il croisa ses mains, suppliant.</p>
+
+<p>Léonard secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus
+tard.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+maintenant? Vraiment, messer, aussi vrai qu'il y a
+un Dieu au ciel, je volerai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique!
+Elle ne sert qu'à vous troubler. Que d'années
+nous nous surmenons! L'âme en est malade.
+Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à
+fumier&mdash;Dieu me pardonne!&mdash;ignoble et sale,
+peut voler, et les hommes rampent comme des vers?
+N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà,
+les ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne
+bénédiction, je prendrais mon élan et je m'envolerais!</p>
+
+<p>Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son
+visage rayonna.</p>
+
+<p>&mdash;Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai
+eu aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Tu volais encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et de quelle manière! Écoute seulement.
+Je me tenais au milieu de la foule dans un lieu
+inconnu. Tout le monde me regarde, me montre au
+doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je
+saute, j'agite mes bras tant que je peux et je commence
+à monter. Au début je peinais comme si j'avais une
+montagne sur les épaules. Puis, peu à peu, je me
+sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer
+contre le plafond. Et tout le monde de crier:
+«Regardez, il vole!» Comme un oiseau je passe par
+la croisée et je monte toujours plus haut et plus haut
+vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis gai
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me
+dis-je. En avais-je perdu l'habitude? C'est si facile!
+Et il ne faut pour cela aucune machine!»</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par
+un galop rapide dans l'escalier. La porte s'ouvrit
+toute grande, livrant passage à un homme, la tignasse
+rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert de
+taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco
+d'Oggione. Il grondait, battait et tirait par l'oreille
+un gamin malingre d'une dizaine d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque,
+vaurien! Je te ferai passer les talons par ton gueuloir,
+chenapan!</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles
+en argent de dix florins chacune, au moins. Il a pu
+en engager déjà une et il a perdu l'argent aux osselets;
+l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son
+vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer
+une véritable correction, telle qu'il la méritait
+et le démon m'a mordu la main au sang!</p>
+
+<p>Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par
+les cheveux. Léonard intervint, lui arracha l'enfant
+des mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de
+clés&mdash;il avait chez Léonard l'emploi de caissier&mdash;les
+jeta sur la table en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis
+pas sous le même toit que les vauriens et les voleurs.
+Ou lui, ou moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai!
+tâchait de concilier le maître.</p>
+
+<p>Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et
+une grosse femme, la cuisinière Mathurine. Elle
+revenait du marché et tenait encore à la main son
+panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et
+de filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable,
+la cuisinière agita les bras et se mit à jaser si vite et
+sans arrêt, qu'on aurait cru une chute de pois secs
+tombant d'un sac percé.</p>
+
+<p>Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son
+étonnement que Léonard tolérât dans sa maison ce
+«païen» de Jacopo, capable des plus cruelles polissonneries.
+N'avait-il pas dernièrement, avec une
+pierre, blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le
+chien de la maison, détruit les nids d'hirondelles dans
+l'écurie, et son plaisir favori n'était-il pas d'arracher
+les ailes aux papillons pour savourer leurs souffrances?</p>
+
+<p>Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis
+des regards sournois, ainsi qu'un louveteau cerné.
+Son visage pâle et joli était impassible. Il ne pleurait
+pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, ses
+yeux méchants exprimaient une timide prière.</p>
+
+<p>Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+pour ce démon qui rendait à tout le monde
+la vie insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom
+de Dieu! suppliait Léonard, avec une étrange lâcheté,
+une faiblesse impuissante devant cette révolte familiale.</p>
+
+<p>Cesare riait et murmurait, malveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous fait mal au c&oelig;ur à regarder!... Il ne
+sait même pas avoir raison d'un gamin!...</p>
+
+<p>Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent
+dispersés un à un, Léonard appela Beltraffio et lui
+dit affablement.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène.
+J'y vais. Veux-tu m'accompagner?</p>
+
+<p>L'élève rougit de plaisir.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se
+dressait au centre. Léonard se débarbouilla. En dépit
+de ses deux nuits d'insomnie, il se sentait frais, gai
+et dispos.</p>
+
+<p>Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté
+pâle, presque sous-marine. Léonard aimait ce genre
+d'éclairage pour travailler. Tandis qu'ils se trouvaient
+près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. Dans ses
+mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+&mdash;Messer Leonardo, dit le gamin craintivement,
+voici pour vous...</p>
+
+<p>Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la
+boîte dormait une gigantesque araignée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle
+s'était cachée dans une fente de roche. Trois jours
+je l'ai guettée. Elle est venimeuse.</p>
+
+<p>La figure de l'enfant s'anima soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous la voyiez manger des mouches... ça
+fait peur!</p>
+
+<p>Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte.
+L'araignée se précipita sur sa proie, la saisit dans ses
+pattes velues et la victime se débattit, bourdonna.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, elle mange, elle mange! murmurait
+le gamin, frissonnant de plaisir.</p>
+
+<p>Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle
+et sur ses lèvres tremblait un sourire incertain.</p>
+
+<p>Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux.
+Et tout à coup il sembla à Giovanni qu'ils
+avaient tous deux la même expression, comme si,
+malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils
+s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.</p>
+
+<p>Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la
+boîte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo,
+peut-être voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat
+drôlement avec les autres araignées.</p>
+
+<p>Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva
+des yeux suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent,
+frémirent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+&mdash;Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes
+pas fâché contre moi? Sinon, je m'en irai, il y a
+longtemps que je pense que je dois le faire. Ce n'est
+pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce qu'ils
+peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien
+que je vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants
+autant que moi, mais ils dissimulent et moi
+je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai seul. Ce sera
+mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...</p>
+
+<p>Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin,
+qui répéta plus bas encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous
+laisserai ma petite boîte en souvenir. L'araignée vivra
+longtemps. Je prierai Astro de la nourrir...</p>
+
+<p>Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera
+et moi je ne suis pas fâché. Va, et à l'avenir ne fais
+de mal à personne.</p>
+
+<p>Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels
+luisait non la reconnaissance, mais l'étonnement,
+presque de la peur.</p>
+
+<p>Léonard lui répondit par un calme sourire et
+caressa ses cheveux, comme s'il devinait l'éternel
+mystère de ce c&oelig;ur créé par la nature pour le mal et
+inconscient de sa malfaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.</p>
+
+<p>Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins,
+de potagers et de vignes, et se dirigèrent vers le
+monastère de Maria delle Grazie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à
+une grande tristesse, car il n'avait pu payer au
+maître la pension convenue de six florins par mois.
+Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas un
+centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté
+l'argent à fra Benedetto. Le moine ne pouvait
+lui donner davantage. Giovanni avait hâte de s'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, commença-t-il timide et rougissant,
+nous sommes aujourd'hui le quatorze et je paie le
+dix, d'après nos conventions. Je suis très confus...
+mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous
+bien attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula
+m'a promis des copies...</p>
+
+<p>Léonard le regarda étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste!
+Comment n'as-tu pas honte de parler de choses
+pareilles?</p>
+
+<p>D'après l'air confus de son élève, les inhabiles
+reprises de ses vieux souliers, l'usure de ses vêtements,
+il avait compris que Giovanni était misérable.</p>
+
+<p>Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose.
+Mais peu après, avec une feinte indifférence, il fouilla
+dans sa poche, en retira une pièce d'or et dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+&mdash;Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à
+dessin, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie
+rouge et des pinceaux en putois. Tiens, prends.</p>
+
+<p>&mdash;Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous
+d'achats. Je vous rapporterai la monnaie...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas
+de sottises. Tu rendras quand tu voudras. Et à partir
+de maintenant, je te défends de penser à ces questions
+d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?</p>
+
+<p>Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes
+embrumées des mélèzes qui encadraient les berges de
+Naviglio Grande, le canal droit comme une flèche:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu observé, Giovanni, comme les arbres
+prennent, dans un léger brouillard, une teinte bleutée
+et dans un brouillard dense combien ils deviennent
+d'un gris tendre?</p>
+
+<p>Il fit encore quelques observations sur la différence
+des ombres projetées par les nuages sur les montagnes
+nues en hiver et couvertes de végétation en
+été.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers son élève:</p>
+
+<p>&mdash;Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais
+avare... Je suis prêt à tenir le pari que j'ai deviné
+juste. Quand nous avons parlé, toi et moi, du paiement
+mensuel que tu devais me faire, tu as dû
+remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit
+dans mon livre tout ce dont nous étions convenu.
+Seulement, vois-tu? il faut que tu saches que c'est une
+habitude héréditaire que je tiens probablement de mon
+père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et le plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi.
+Parfois je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai
+inscrites! Je peux dire exactement combien m'a coûté
+le nouveau béret d'Andrea Salaïno; mais où passent
+des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, Giovanni,
+ne prête pas attention à ma stupide habitude.
+Si tu as besoin d'argent, prends et crois que je te
+le donne, comme un père à son fils.</p>
+
+<p>Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout
+de suite, Giovanni sentit son c&oelig;ur allégé et joyeux.</p>
+
+<p>En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain,
+le maître expliqua que non seulement chaque arbre,
+mais encore chaque feuille avait sa forme particulière,
+unique, comme chaque individu avait son
+visage.</p>
+
+<p>Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même
+bonté qu'il avait mise à parler de sa misère, comme si
+le maître avait pour tout ce qui vivait la perspicacité
+d'un voyant.</p>
+
+<p>Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre
+de mûriers émergea l'église du monastère dominicain,
+Santa Maria delle Grazie, bâtie en briques,
+rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une
+large coupole lombarde pareille à une tente, décorée
+d'ornements en terre cuite&mdash;&oelig;uvre du jeune Bramante.
+Ils pénétrèrent dans le réfectoire du couvent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>C'était une grande salle longue, très simple, aux
+murs blanchis à la chaux, au plafond à poutrelles en
+chêne sombre. L'atmosphère était saturée de chaude
+humidité, d'encens et du fumet rance des plats maigres.
+Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait
+la table du Père supérieur, flanquée de chaque
+côté par les longues et étroites tables des moines.</p>
+
+<p>Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement
+d'une mouche sur les vitres jaunes de
+poussière. De la cuisine s'échappait un bruit de voix,
+de poêle et de casserole. Dans le fond du réfectoire,
+en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage
+recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette
+toile cachait <i>la Sainte Cène</i> à laquelle le maître travaillait
+depuis plus de douze ans.</p>
+
+<p>Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en
+bois dans lequel il enfermait ses dessins, ses pinceaux
+et ses couleurs, en retira un petit livre latin, criblé
+de notes dans les marges, le tendit à son élève en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lis le treizième chapitre de Jean.</p>
+
+<p>Puis il souleva le drap.</p>
+
+<p>Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut
+la sensation que ce n'était pas une peinture qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+voyait sur le mur, mais la continuation du réfectoire.
+Il lui semblait qu'une autre chambre s'était ouverte
+devant lui et que la lumière du jour s'était fondue
+avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus
+des cimes bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers
+les trois fenêtres de cette nouvelle salle qui, aussi
+simple que celle du monastère, mais couverte de tapis,
+paraissait plus intime et plus mystérieuse.</p>
+
+<p>La longue table représentée sur le tableau était
+pareille à celle des moines; une nappe identique
+nouée aux quatre coins la recouvrait et gardait encore
+la trace des plis fraîchement défaits.</p>
+
+<p>Et Giovanni lut dans l'Évangile:</p>
+
+<p>«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que
+l'heure était venue pour lui de quitter ce monde pour
+joindre son Père, voulut jusqu'à la fin rester avec
+ceux qu'il avait aimés en ce monde.</p>
+
+<p>»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré
+à Judas Iscariote de le trahir, son âme s'indigna
+et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en vérité, l'un
+de vous me trahira.»</p>
+
+<p>»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas
+de qui il parlait.</p>
+
+<p>»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur
+son épaule. Simon-Pierre lui fit signe de demander
+de qui il parlait. Et il demanda: «Seigneur, qui
+est-ce?»</p>
+
+<p>»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain
+après l'avoir trempé.» Et trempant le pain il le
+tendit à Judas Simon Iscariote.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en
+lui.»</p>
+
+<p>Giovanni contempla le tableau.</p>
+
+<p>Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie
+si intense, qu'il lui semblait entendre leurs voix, voir
+le fond de leurs âmes troublées par la chose la plus
+horrible et incompréhensible qui fût: la conception
+du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni
+fut particulièrement frappé par les expressions de
+Judas, de Jean et de Pierre. La tête de Judas n'était
+pas encore peinte; on ne voyait que le corps rejeté
+en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la bourse
+où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé
+la salière, et le sel s'était répandu.</p>
+
+<p>Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement,
+il tenait un couteau dans sa main droite, la gauche
+posée sur l'épaule de Jean, et demandait au disciple
+préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa vieille
+tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de
+cette jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis,
+en devinant les souffrances inévitables et la mort du
+Maître: «Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre?
+Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ
+se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la
+soie, ses mains humblement croisées, son visage ovale,
+tout respirait en lui la pureté et la tranquillité célestes.
+Seul parmi les disciples, il ne souffrait plus, ne s'effrayait
+plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée
+la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi,
+Père, en moi, et moi en toi.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+Giovanni regardait et songeait:</p>
+
+<p>«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais,
+j'ai presque cru la calomnie! L'homme qui a créé cela
+serait un athée? Mais qui donc serait plus rapproché
+du Christ, que lui!»</p>
+
+<p>Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères
+touches de pinceau, le maître prit un morceau de fusain
+pour essayer l'esquisse de la tête de Jésus. Mais l'esquisse
+venait mal. Après avoir songé pendant dix ans à cette
+tête, il se sentait incapable d'en fixer les contours. Et
+maintenant, comme toujours, devant la place blanche du
+tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ,
+l'artiste sentait son impuissance et son irrésolution.</p>
+
+<p>Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge
+humide et se plongea dans une de ces méditations qui
+duraient parfois des heures entières.</p>
+
+<p>Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de
+Léonard et vit que son visage sombre, morne, presque
+vieilli, exprimait une obstinée concentration de pensée
+proche du désespoir. Mais celui-ci en rencontrant le
+regard de son élève, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dis-tu, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux,
+plus beau que tout ce qui existe en ce monde. Et personne
+n'a compris cela, hors vous. Mais je n'arrive
+pas à exprimer...</p>
+
+<p>Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta
+plus bas, craintivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage
+de Judas au milieu de tous ceux-ci?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin
+et le lui tendit.</p>
+
+<p>C'était une figure terrible, mais non pas repoussante,
+l'expression n'en était même pas méchante&mdash;pleine
+seulement d'infinie tristesse et d'amertume.</p>
+
+<p>Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de
+Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est
+dit: «Satan entra en lui.» Il était peut-être plus
+savant que les autres, mais il n'a pas pratiqué le précepte:
+«Que tous soient égaux.» Il voulait être seul...</p>
+
+<p>Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant
+la livrée des chauffeurs de la cour entra en ce moment
+dans le réfectoire.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous
+vous avons cherché partout... De la part de la
+duchesse, maître, pour affaire urgente.</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au
+palais, ajouta respectueusement le chauffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne
+fonctionnent pas dans la salle de bains, et ce matin,
+comme un fait exprès, à peine la duchesse se fut-elle
+plongée dans la baignoire pendant une absence de
+sa servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé.
+Heureusement, la duchesse a pu sortir à temps...
+Messer Ambrosio da Ferrari est fort mécontent et se
+plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti Votre
+Excellence de leur mauvais fonctionnement.</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+trouver Zoroastro, il arrangera tout cela en une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...</p>
+
+<p>Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail,
+mais ayant jeté un regard sur la place blanche de la
+tête de Jésus, il grimaça, ennuyé, fit de la main un
+geste dépité, comme s'il avait compris que cette fois
+encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs
+et descendit de l'échafaudage.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant pis! Viens me chercher dans la
+grande cour du palais, Giovanni. Cesare te conduira.
+Je vous attendrai près du Colosse.</p>
+
+<p>Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco
+Sforza.</p>
+
+<p>Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement
+se retourner vers son &oelig;uvre, comme s'il eût
+été heureux du prétexte pour abandonner son travail,
+le maître suivit le chauffeur pour réparer les tuyaux
+de la salle de bains ducale.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à
+Beltraffio. C'est possible que cela soit surprenant, tant
+qu'on n'a pas compris...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu
+trouveras toi-même. En attendant, pâme-toi...</p>
+
+<p>&mdash;Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras
+pas et que tu ne maudiras pas la vérité. Pourtant, je
+sais à l'avance tout ce que tu diras&mdash;je ne discuterai
+pas. Certes&mdash;c'est une grande &oelig;uvre. Aucun maître
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la
+perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu!
+tout est copié d'après nature; le moindre ride sur les
+visages, le plus petit pli de la nappe. Mais la vie
+manque. Dieu est absent et le sera toujours. Tout est
+mort, à l'intérieur&mdash;l'âme n'y existe pas! Regarde
+seulement, Giovanni, quelle régularité mathématique,
+quel triangle parfait: deux contemplatifs, deux actifs
+et le Christ pour point central. Vois à droite, le
+contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal parfait&mdash;Judas;
+leur différence, la justice&mdash;Pierre. Et à côté
+le triangle actif&mdash;André, Jacques le Mineur,
+Barthélemy.&mdash;A gauche du centre, de nouveau des
+contemplatifs&mdash;l'amour, Philippe; la foi, Jacques
+le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle
+actif! La géométrie en guise d'inspiration, la mathématique
+remplaçant la beauté! Tout est réfléchi,
+calculé, mâché par le raisonnement, examiné jusqu'au
+dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La
+raillerie sous les choses saintes!</p>
+
+<p>&mdash;O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais
+peu le maître! Et pourquoi le détestes-tu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se
+retournant, un sourire sarcastique sur les lèvres.</p>
+
+<p>Dans son regard brilla une haine si inattendue, que
+Giovanni involontairement baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau
+n'est pas achevé: le Christ manque.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es
+certain? Nous verrons! Mais souviens-toi de mes
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais la <i>Sainte
+Cène</i>, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas,
+parce que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à
+beaucoup de choses à l'aide de la mathématique, de
+la science et de l'expérience, mais non pas à tout.
+Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il
+ne pourra jamais franchir, malgré toute sa science!</p>
+
+<p>Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le
+palais Castello di Porta Giovia.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare,
+dit Beltraffio. Judas existera... il existe...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc? Où?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...</p>
+
+<p>&mdash;A toi?... Ah!</p>
+
+<p>Cesare regarda son compagnon et lentement comme
+en un effort:</p>
+
+<p>&mdash;Et... c'est bien? dit-il.</p>
+
+<p>Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne
+répliqua rien et durant tout le chemin, il ne parla plus,
+plongé en une profonde méditation.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le
+Battifronte (le pont-levis) entrèrent dans la tourelle du
+sud Terre di Filarete entourée de tous côtés par des
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+fossés pleins d'eau. Il y faisait sombre, étouffant; cela
+sentait la caserne, le pain, le fumier et la soupe
+d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un
+langage cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires.
+Cesare avait le mot de passe. Mais Giovanni,
+inconnu, fut sérieusement examiné et dut inscrire son
+nom sur le livre du corps de garde.</p>
+
+<p>Après un second pont, où on les examina à nouveau,
+ils atteignirent la place intérieure du palais, déserte, la
+Piazza d'Arme.</p>
+
+<p>Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour
+crénelée dite de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du
+<i>Fossato Morto</i>. A droite se trouvait l'entrée de la cour
+d'honneur, <i>Corte Ducale</i>; à gauche l'imprenable citadelle
+de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au milieu de la
+cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de
+petits appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà
+assombris par le temps et de place en place couverts
+de lichen jaune. Au-dessus se dressait une statue
+équestre, le Colosse, haut de douze coudées, &oelig;uvre
+de Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Le coursier gigantesque en argile vert foncé se
+détachait sur le ciel. Cabré, il foulait un guerrier sous
+ses sabots.</p>
+
+<p>Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le
+grand condottiere Francesco Sforza, l'aventurier qui
+vendait son sang pour de l'argent, moitié soldat, moitié
+brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne,
+il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé
+comme un renard, et grâce à ses crimes, à ses exploits,
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+à sa sagesse, il était mort sur le trône des ducs de
+Milan.</p>
+
+<p>Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.</p>
+
+<p>Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans
+les yeux terribles, pleins de voracité vigilante, le calme
+indifférent du fauve repu. Au pied du mausolée il vit,
+gravées de la main même de Léonard, ces deux
+strophes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Expectant animi molemque futuram</i></p>
+<p><i>Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Les deux derniers mots le frappèrent: <i>Ecce deus!</i>
+Voici le dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement
+et le Colosse, et la victime transpercée par la
+lance du triomphateur, de Sforza l'oppresseur.</p>
+
+<p>Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa
+Maria delle Grazie, des cimes bleutées de Sion, du
+charme céleste de Jean et du calme de la dernière
+soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: <i>Ecce homo!</i>
+Voici l'homme!</p>
+
+<p>Léonard s'approcha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on
+m'appellerait encore au palais les tuyaux des cuisines
+sont abîmés et fument. Il faut partir inaperçus.</p>
+
+<p>Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage
+était pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends
+pas comment vous avez pu créer ce Colosse et
+la Sainte-Cène en même temps?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+Léonard le regarda avec une indulgente surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu ne comprends pas?</p>
+
+<p>&mdash;O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même?
+Ce n'est pas possible... ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide
+à exécuter l'autre. Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène
+me viennent précisément au moment où je travaille
+à ce Colosse, et quand je suis au monastère,
+j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je
+les ai commencés ensemble. Je les terminerai de même.</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître,
+c'est impossible! s'écria Beltraffio, ne sachant comment
+exprimer sa pensée, et sentant son c&oelig;ur s'indigner de
+cette insupportable contradiction: C'est impossible!...
+impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda le maître en souriant.</p>
+
+<p>Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant
+le regard calme et étonné de Léonard, il songea
+qu'il était inutile d'achever sa pensée parce que le
+maître ne comprendrait pas.</p>
+
+<p>«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio,
+il me semblait que je l'avais deviné. Et voilà
+que de nouveau je l'ignore. Qui est-il? Auquel des
+deux a-t-il dit dans le fond de son c&oelig;ur: «Voilà le
+dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu
+dans le c&oelig;ur de Léonard?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni
+en proie à l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur
+un banc, sous l'auvent couvert de vigne.</p>
+
+<p>La cour était quadrangulaire avec un puits au centre.
+Derrière Giovanni s'élevait le mur de la maison; en
+face, les écuries; à gauche, une grille donnant sur la
+grande route qui conduisait à Porta Vercellina; à droite,
+la clôture toujours fermée à clef d'un petit jardin dans le
+fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où personne
+n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.</p>
+
+<p>La nuit était calme, chaude et humide. La lune
+éclairait vaguement l'épais brouillard.</p>
+
+<p>Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la
+route. Le volet d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un
+homme se pencha et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi. Ouvre.</p>
+
+<p>Astro sortit de la maison et ouvrit.</p>
+
+<p>Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait,
+sous les rayons de la lune, la teinte verdâtre du brouillard,
+pénétra dans la cour.</p>
+
+<p>Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis
+ils passèrent devant Giovanni, caché par l'ombre de
+la vigne, sans le remarquer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.</p>
+
+<p>Son visage était étrange, indifférent, impassible
+comme celui des statues antiques: un front bas, des
+sourcils droits; un tout petit menton et des yeux
+jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui
+frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux;
+duveteux, légers, ils ressemblaient aux serpents de
+Méduse, entourant la tête d'une auréole noire qui
+faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges,
+les yeux jaunes plus transparents.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du
+frère Angelo? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé
+par le pape pour déraciner les hérésies et les magies
+noires... Quand on entend ce que disent les Pères
+inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que Dieu
+nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez
+prudente. Prévenez votre tante...</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'est pas ma tante!</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle
+vous vivez.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois, forgeron, que nous sommes des
+sorcières?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a
+clairement prouvé qu'il n'existait pas de sorcellerie
+et qu'elle ne pouvait pas exister, d'après les lois de
+la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à rien.</p>
+
+<p>&mdash;A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable,
+ni à Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez pas! C'est un homme juste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+&mdash;Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle
+bientôt prête?</p>
+
+<p>Le forgeron agita les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies!
+Ne comprends-tu pas que toutes ces machines ne sont
+créées que pour détourner l'attention? Messer Leonardo,
+je suppose, vole depuis longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... comme moi.</p>
+
+<p>Il la regarda songeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment les autres me voient-ils alors? Ne
+te l'a-t-on pas dit?</p>
+
+<p>Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des
+savants qui ne croyez pas aux miracles, mais à la
+mécanique!</p>
+
+<p>Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué.
+Le frère Angelo pourrait se mêler de nos affaires.
+Expliquez-moi, je vous en prie, dites-moi tout exactement...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous faites pour voler?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir
+trop de choses, on vieillit vite.</p>
+
+<p>Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui
+d'Astro, elle ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+&mdash;T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour
+s'oindre le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous savez le mot?</p>
+
+<p>La jeune fille acquiesça de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me le direz?</p>
+
+<p>&mdash;Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!</p>
+
+<p>L'unique &oelig;il du forgeron brilla d'un désir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!</p>
+
+<p>Elle eut un rire étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure
+tu disais que la magie n'existait pas et maintenant tu
+y crois.</p>
+
+<p>Astro se renfrogna.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit
+par la magie ou par la mécanique. Je veux voler! Je
+ne puis attendre plus longtemps...</p>
+
+<p>La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si
+tu n'arrivais pas à voler. Allons je te donnerai
+l'herbe et te dirai le mot. Seulement, toi aussi, tu
+feras ce que je te demanderai.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra.
+Parlez!</p>
+
+<p>La jeune fille désigna le pavillon solitaire:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi entrer là-dedans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+Astro secoua sa tête chevelue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu y vas?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra,
+rien de curieux. Des machines, des appareils,
+des livres, des manuscrits, des fleurs et des animaux
+rares, des insectes que lui apportent des explorateurs.
+Et un arbre... empoisonné.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, empoisonné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné
+pour connaître l'effet du poison sur les plantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que
+tu sais sur cet arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps,
+au moment de la sève, il l'a vrillé jusqu'au c&oelig;ur et
+avec une longue aiguille il y a injecté un liquide.</p>
+
+<p>&mdash;Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Un pêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? Les fruits sont empoisonnés?</p>
+
+<p>&mdash;Ils le seront quand ils seront mûrs.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne
+là-bas. On peut être tenté par la beauté des fruits, en
+manger et mourir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+&mdash;Tu as la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-la-moi, Astro!</p>
+
+<p>&mdash;Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...</p>
+
+<p>&mdash;Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai
+voler cette nuit même. Voilà l'herbe.</p>
+
+<p>Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide
+sombre et, approchant son visage de celui d'Astro, elle
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même
+qu'il n'y a là aucun mystère. Nous ne ferons qu'entrer
+et sortir... Allons, donne la clef!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je
+ne veux pas de votre herbe. Partez!</p>
+
+<p>&mdash;Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais
+tout savoir et tu n'oses pas. Je vois bien maintenant
+que ton maître est un sorcier et qu'il te berne
+comme un enfant.</p>
+
+<p>Astro se taisait.</p>
+
+<p>La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai
+pas... Ouvre seulement la porte afin que je jette un
+coup d'&oelig;il...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'entrerez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non; ouvre et montre.</p>
+
+<p>Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit
+jardin, un pêcher ordinaire. Mais dans le brouillard,
+sous la lumière trouble de la lune il lui sembla sinistre
+et fabuleux.</p>
+
+<p>Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+avec des yeux curieux, puis fit un pas pour
+entrer. Le forgeron la retint. Elle se débattait, glissait
+entre ses mains comme un serpent. Il la repoussa
+rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement
+elle se redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron.
+Son visage pâle, lugubre, était mauvais et terrifiant.
+En cet instant, elle ressemblait réellement à
+une sorcière.</p>
+
+<p>Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre
+congé de monna Gassandra, rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa
+devant Giovanni et sortit par la grille sur la route de
+Porta Vercellina.</p>
+
+<p>Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.</p>
+
+<p>Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait
+comme une vision l'arbre maléfique et il se souvint
+des paroles de la Bible:</p>
+
+<p>«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du
+jardin mais ne touche pas à l'arbre de la Science du
+Bien et du Mal, car le jour où tu y auras goûté, tu
+seras mortel.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="center"><b>LES FRUITS EMPOISONNÉS</b></p>
+
+<p class="center"><b>1495</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne
+mourrez pas; mais Dieu sait que du jour où vous
+aurez goûté aux fruits, vos yeux se dessilleront et
+vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien
+et le Mal.»</p>
+
+<p class="right"><i>Genèse</i>, <span class="smcap">III</span>, 4-5.</p>
+
+<p><i>Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un
+albusciello e chucciandori arsenicho e risalghallo e
+soilimots stemperati con acqua arzente, a forza di
+fare e sua frutti velenosi.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p>
+
+<p>Après avoir atteint le c&oelig;ur d'un jeune arbre avec
+une vrille, injecte dedans de l'arsenic, un réactif
+et du sublimé corrosif, délayés dans de l'alcool,
+afin d'empoisonner les fruits.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi,
+de se laver et de dorer ses cheveux, puis de
+les sécher au soleil, sur la terrasse entourée d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était
+ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située
+hors la ville, sur la rive droite du Ticcino, près de
+la forteresse Vigevano, au milieu des prairies toujours
+vertes de la province de Lomellina.</p>
+
+<p>Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes
+la chaleur torride du soleil, la duchesse endurait
+patiemment son ardeur.</p>
+
+<p>Une ample tunique de soie blanche, sans manches,
+le <i>sciavonetto</i>, la recouvrait. Elle avait sur sa tête un
+chapeau de paille dont les larges bords préservaient
+son visage du hâle et dont le fond découpé laissait
+échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à
+teint olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée
+au bout d'un fuseau, et démêlait avec un peigne en
+ivoire.</p>
+
+<p>Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se
+composait de jus de maïs, de racines de noyer, de
+safran, de bile de b&oelig;uf, de fiente d'hirondelles, d'ambre
+gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de tortue.</p>
+
+<p>A côté, sous la surveillance directe de la duchesse,
+sur un trépied dont le soleil pâlissait la flamme,
+de l'eau rose de muscade, mélangée à la précieuse
+viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche, bouillait
+dans une cornue.</p>
+
+<p>Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne
+favorite de la duchesse ne savait où se mettre pour
+éviter les rayons brûlants du soleil, elle respirait difficilement,
+la langue pendante, et ne grognait même
+pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi heureuse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+de la chaleur, que le négrillon qui tenait le
+miroir à monture de nacre et rehaussé de perles fines.</p>
+
+<p>En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner
+à son visage un air sévère, à ses mouvements
+l'autorité qui convenait à son rang, il était difficile
+de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et
+qu'elle était mariée depuis trois ans.</p>
+
+<p>Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le
+pli du cou, sous le menton trop rond, dans ses lèvres
+fortes, presque toujours pincées capricieusement, ses
+épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses gestes
+brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière,
+gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.</p>
+
+<p>Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns,
+ferme et pur comme la glace, luisait un esprit prudent.</p>
+
+<p>Le plus perspicace homme d'État de ce temps,
+l'ambassadeur de Venise, Marino Sanuto, dans ses
+lettres secrètes, assurait à son seigneur que cette
+fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup
+plus arrêtée dans ses décisions que Ludovic,
+son époux, qui, fort raisonnablement, obéissait en
+toute chose à sa femme.</p>
+
+<p>La petite chienne aboya méchamment.</p>
+
+<p>Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse
+aux salles de toilette, parut, geignant et soupirant,
+une vieille femme en habits de veuve. D'une main
+elle égrenait un chapelet, de l'autre elle s'appuyait
+sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu
+sembler respectables sans le sourire mielleux et les
+yeux mobiles comme ceux d'une souris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+&mdash;Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur!
+Que de peine j'ai eue pour monter!... Que le Seigneur
+donne la santé à Votre Seigneurie! dit la vieille, en
+baisant servilement le bas du sciavonetto.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?</p>
+
+<p>La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement
+enveloppé et cacheté, contenant un liquide
+trouble fait de lait d'ânesse et de chèvre rousse, dans
+lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des griffes
+d'asperge et des oignons de lys blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait fallu le garder encore deux jours dans
+du fumier chaud. Mais je crois tout de même que la
+liqueur est à point. Seulement, avant de vous en servir,
+ordonnez qu'on le passe dans un filtre en feutre.
+Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre
+figure, le temps de réciter trois fois le Symbole de la
+Foi. Au bout de cinq semaines, vous n'aurez plus le
+teint basané, plus le moindre bouton.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans
+cette mixture une de ces saletés qu'emploient les sorcières
+dans la magie noire, soit de la graisse de serpent,
+soit du sang de huppe ou de la poudre de grenouilles
+séchées dans une poêle, comme dans la pommade
+que tu m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce
+que vous racontent les méchantes gens. Parfois on ne
+peut éviter certaines saletés: tenez, par exemple, la très
+respectable madonna Angelica, tout l'été dernier s'est
+lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+calvitie et elle a encore remercié Dieu du bienfait de
+ce traitement.</p>
+
+<p>Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle
+commença à lui narrer la dernière nouvelle de la ville,
+comme quoi la jeune femme du principal consul de la
+gabelle, la ravissante madonna Filiberta, trompait son
+mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de
+passage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice,
+visiblement intéressée par le récit. C'est toi qui as
+enjôlé la malheureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse!
+Elle chante comme un oiselet, se réjouit et
+me remercie chaque jour. En vérité, me dit-elle, ce
+n'est que maintenant que j'ai constaté la différence qu'il
+y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie,
+bien que les moines et les prêtres affirment le contraire,
+je pense que le péché d'amour est le plus naturel des
+péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent pour
+vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui
+rend en gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte
+si elle n'efface pas complètement, du moins, elle atténue
+son péché devant Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Le mari la trompe donc aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables,
+car je suppose qu'il n'y a pas au monde un
+mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras, plutôt qu'une
+seule femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+La duchesse se prit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher
+contre toi. Où prends-tu tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que
+la vérité. Je sais aussi dans les affaires de conscience
+distinguer la paille de la poutre. Chaque légume croît
+en son temps.</p>
+
+<p>&mdash;Tu raisonnes comme un docteur en théologie!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une femme ignorante. Mais je parle
+avec mon c&oelig;ur. La jeunesse en fleur ne se donne
+qu'une fois, car à quoi sommes-nous utiles, pauvres
+femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste
+bonnes à surveiller la cendre des cheminées. Et on
+nous envoie à la cuisine ronronner avec les chats,
+compter les pots et les lèchefrites. Tel est le dicton:
+«Que les jeunesses se régalent et que les vieilles
+s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe
+sans <i>Pater</i> et les caresses du mari sont tristes comme
+jeux de nonnes.</p>
+
+<p>La duchesse rit de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... comment?... Répète.</p>
+
+<p>La vieille la regarda attentivement et ayant probablement
+calculé qu'elle l'avait assez divertie par ses
+sottises, s'inclina vers la duchesse et lui murmura
+quelques mots à l'oreille.</p>
+
+<p>Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses
+traits. Elle fit un signe. Les esclaves s'éloignèrent.
+Seul, le petit nègre resta: il ne comprenait pas
+l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de chaleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+&mdash;Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la
+duchesse. On raconte tant de choses...</p>
+
+<p>&mdash;Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même.
+D'autres aussi peuvent l'attester.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait beaucoup de monde?</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille personnes; toute la place devant le
+palais de Pavie était noire de monde, grouillante...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque madonna Isabella est sortie sur le
+balcon en tenant le petit Francesco, tout le monde a
+agité les bras et les chaperons, beaucoup pleuraient. On
+criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas,
+roi légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort
+aux usurpateurs du trône»!</p>
+
+<p>Le front de Béatrice se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu ces mots?</p>
+
+<p>&mdash;Et encore d'autres, pires...</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels? Dis, ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;On criait... ma langue se refuse à articuler,
+signora... On criait...: «Mort aux voleurs!»</p>
+
+<p>Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle
+dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu entendu encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais vraiment comment le redire...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vite! Je veux tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Croiriez-vous, signora, que dans la foule on
+disait que le sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur,
+le bienfaiteur de Jean Galeas, avait enfermé son neveu
+dans le fort de Pavie sous la garde d'espions et... de
+meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu
+qu'il était souffrant, couché...</p>
+
+<p>Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à
+l'oreille de la duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta
+attentivement, puis se retournant en colère elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je
+vais donner tout de suite l'ordre de te précipiter du
+haut de cette terrasse, de façon que les corbeaux ne
+puissent même ramasser tes os!</p>
+
+<p>La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice
+se calma vite.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard
+fuyant à la vieille, du reste, je ne crois pas à cela.</p>
+
+<p>L'autre haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;A votre guise!... mais ne pas croire est impossible.
+Voici comment cela se pratique, continua-t-elle
+insinuante: on pétrit une statuette en cire, on met à
+droite le c&oelig;ur d'une hirondelle, à gauche, le foie; on
+traverse les deux organes avec une longue épingle en
+prononçant les paroles d'exorcisme et celui que représente
+la statuette meurt de mort lente. Aucun savant
+docteur ne peut remédier à cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle
+jamais de cela!...</p>
+
+<p>La vieille baisa le bas de la robe.</p>
+
+<p>&mdash;Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop!
+Voilà mon péché! Je prie pour vous en pleurant, chaque
+fois que l'on chante le <i>Magnificat</i> aux vêpres de
+Saint-Francisque. Les gens disent que je suis une sorcière,
+mais si je vendais mon âme au diable, Dieu
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+est témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre
+Seigneurie!</p>
+
+<p>Et elle ajouta pensive:</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible aussi... sans magie...</p>
+
+<p>La duchesse l'interrogea du regard.</p>
+
+<p>&mdash;En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua
+monna Sidonia indifférente. Le jardinier cueillait
+de superbes pêches mûres, probablement un cadeau
+pour messer Jean Galeas...</p>
+
+<p>Elle se tut une seconde et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que dans le jardin du maître florentin
+Léonard de Vinci, il y a aussi des pêches merveilleuses;
+seulement elles sont empoisonnées...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, empoisonnées?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a
+vues...</p>
+
+<p>La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable.
+Ses cheveux étant secs, elle se leva, rejeta
+son sciavonetto et descendit dans ses salles d'atours.
+Dans la première, pareille à une superbe sacristie,
+étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns,
+par suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient
+tellement raides qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir
+debout. D'autres étaient transparents et légers comme
+des toiles d'araignée. La seconde salle contenait les
+habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée
+aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres
+dentifrices à base de corail blanc et de poudre de perles,
+contenait une incalculable collection de flacons, de
+boîtes, de masques, tout un laboratoire d'alchimie
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+féminine. De grands coffres peints ou damasquinés
+ornaient cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux
+pour en sortir une chemise fine, il s'en épandit une
+odeur délicate de toile, imprégnée de la senteur des
+bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient et de
+roses de Damas, séchés à l'ombre.</p>
+
+<p>Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière
+la forme d'une nouvelle robe dont le patron
+venait de lui être expédié par exprès par sa s&oelig;ur, la
+marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette par
+excellence. Les deux s&oelig;urs se faisaient concurrence
+dans leurs toilettes. Béatrice enviait le goût délicat
+d'Isabelle et l'imitait. Un des ambassadeurs de la cour
+de Milan la renseignait discrètement sur toutes les nouveautés
+de la garde-robe de Mantoue.</p>
+
+<p>Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait
+parce qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe
+en était de bandes de velours vert alternées avec des
+bandes de brocart. Les manches, serrées par des rubans
+de soie grise, étaient collantes avec des crevés à la
+française, à travers lesquels se voyait la blancheur
+éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés
+dans une résille d'or, légère comme une
+fumée, et tressés en natte; une ferronnière ornée d'un
+scorpion en rubis, barrait son front.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement
+que, selon l'expression du duc, on pouvait,
+pendant ce temps, effectuer tout le chargement d'un
+navire marchand à destination des Indes.</p>
+
+<p>Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et
+les aboiements des chiens, elle se souvint d'avoir
+commandé une chasse et se hâta. Puis lorsqu'elle fut
+prête, elle entra dans les logements des nains, surnommés
+par dérision <i>le logis des géants</i> et installés à
+l'instar des chambres en miniature du palais d'Isabelle
+d'Este.</p>
+
+<p>Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches,
+une chapelle même, avec un autel microscopique, où
+la messe était dite par le savant nain Janakki, vêtu
+d'habits archiépiscopaux exécutés exprès pour lui, et
+coiffé de la mitre;&mdash;tout était calculé pour la taille
+de ces pygmées.</p>
+
+<p>Dans ce <i>logis des géants</i> régnaient toujours le bruit,
+les rires, les pleurs, des cris divers proférés par des
+voix terribles, telles qu'on en entend dans une ménagerie
+ou une maison d'aliénés. Car ici grouillaient,
+naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante
+promiscuité&mdash;des singes, des perroquets, des bossus,
+des négrillons, des idiots, des bouffons et autres êtres
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+de divertissement, parmi lesquels la duchesse passait
+souvent des journées entières, s'amusant comme une
+enfant.</p>
+
+<p>Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute
+prendre des nouvelles du petit négrillon Nannino,
+nouvellement expédié de Venise. Le teint de Nannino
+était si noir que, selon l'expression de son premier
+propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux».
+La duchesse jouait avec lui comme avec une poupée
+vivante. Le négrillon tomba malade et l'on s'aperçut
+que sa noirceur tant vantée était due surtout à une
+sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au
+grand désespoir de Béatrice.</p>
+
+<p>La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal,
+on craignait qu'il ne mourût et, à cette nouvelle, la
+duchesse en fut toute marrie, vu qu'elle l'aimait, même
+blanc, en souvenir de sa belle couleur noire. Elle
+ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon,
+afin qu'au moins il rendît l'âme en état de grâce.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite,
+Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante,
+au dire de Béatrice, qu'elle eût fait rire un mort.</p>
+
+<p>Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle
+cachait l'objet sous une feuille détachée du parquet et
+se promenait radieuse. Et lorsqu'on lui demandait
+aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as caché?»
+elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa
+cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!»
+vite, sans aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous
+ses bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours
+entiers elle pleurait un enfant imaginaire et ennuyait
+à tel point tout le monde qu'on l'enfermait dans le
+grenier. Et maintenant, blottie dans un coin de l'escalier,
+les genoux emprisonnés dans ses bras, se
+balançant en mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.</p>
+
+<p>Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, sois sage...</p>
+
+<p>La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et
+pourquoi, Seigneur? Il ne faisait de mal à personne.
+Il me consolait...</p>
+
+<p>La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les
+chasseurs.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs,
+de palefreniers, de dames de cour et de pages, elle se
+tenait droite et fière sur son étalon bai, non pas
+comme une femme, mais comme un écuyer émérite.
+«La reine des amazones!» songea orgueilleusement
+le duc Ludovic le More, sorti sur le perron pour
+admirer le départ de sa femme.</p>
+
+<p>Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi
+un léopard de chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries.
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+Un faucon blanc de Chypre, constellé d'émeraudes,
+coiffé d'un bonnet d'or, se dressait sur sa
+main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux
+pattes de l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il
+se perdait dans les brouillards ou dans les herbes
+marécageuses.</p>
+
+<p>La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer,
+de rire et de galoper. Ayant adressé un sourire à son
+mari, qui n'eut que le temps de lui crier: «Prends
+garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses compagnons
+et lança sa bête au galop, d'abord sur la
+route, puis dans les prés, sautant les fossés, les
+buttes, les haies. Béatrice allait toujours de l'avant,
+avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur
+une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins
+peureuse de ses demoiselles d'honneur, Lucrezia
+Crivelli.</p>
+
+<p>Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette
+Lucrezia. Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice,
+il ne pouvait décider laquelle des deux lui plaisait
+davantage. Pourtant ses craintes étaient pour sa
+femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il
+fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.</p>
+
+<p>Le More grondait sa femme pour ses extravagances,
+mais ne pouvait se fâcher. Il manquait d'audace, aussi
+était-il fier de la bravoure de Béatrice.</p>
+
+<p>Les chasseurs disparurent derrière le rideau de
+roseaux qui bordait le Ticcino où gîtaient les canards
+sauvages, les bécasses et les hérons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+Le duc revint dans sa petite salle de travail (<i>studiolo</i>).
+Là l'attendait son premier secrétaire, directeur des
+ambassades étrangères, messer Bartolomeo Calco.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More,
+caressait doucement de sa main blanche et soignée ses
+joues et son menton soigneusement rasés.</p>
+
+<p>Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité
+que possèdent seuls les plus astucieux politiques.
+Son grand nez aquilin, ses lèvres fines et tortueuses
+rappelaient son père, le grand condottiere Francesco
+Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des
+poètes, était en même temps lion et renard, son fils
+n'avait hérité de lui que la ruse du renard sans la vaillance
+du lion.</p>
+
+<p>Le More portait un habit très simple en soie bleu
+pâle avec ramages ton sur ton; la coiffure à la mode
+«pazzera» couvrait ses oreilles et son front presque
+jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse perruque.
+Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières,
+vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelques renseignements exacts,
+messer Bartolomeo, sur le passage des troupes françaises
+à Lyon?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit:
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+«Ce sera demain»; et chaque jour on remet le
+départ. Le roi est préoccupé par des divertissements
+moins que guerriers.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme la favorite?</p>
+
+<p>&mdash;Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont
+changeants et fantasques.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie
+trente... non, c'est peu... quarante... cinquante mille
+ducats pour de nouveaux présents. Qu'il n'épargne
+rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des chaînes
+d'or. Et sais-tu, Bartolomeo&mdash;ceci, tout à fait entre
+nous&mdash;il ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté
+les portraits de quelques-unes de nos beautés. A propos,
+la lettre est-elle prête?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Montre.</p>
+
+<p>Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches.
+Chaque fois qu'il considérait l'énorme toile d'araignée
+de sa politique, il éprouvait une douce émotion, à
+ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa conscience,
+il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers,
+les barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était
+contraint par ses ennemis, parmi lesquels le plus
+farouche était Isabelle d'Aragon, l'épouse de Jean
+Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More
+d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur
+la menace du père d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples,
+qui voulait venger sa fille et son gendre, en déclarant
+la guerre au More, que celui-ci, abandonné de tous,
+sollicita l'aide du roi français Charles VIII.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait
+le duc, pendant que son secrétaire cherchait dans
+une liasse de papiers, le brouillon de la lettre. Le
+salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe,
+peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux
+enfant, faible d'esprit, que l'on nomme le roi très
+chrétien de France; devant lequel, nous, les héritiers
+des grands Sforza, devons nous incliner, ramper
+presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler
+avec les loups!»</p>
+
+<p>Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout
+avec l'appoint d'une part des cinquante mille ducats
+que le comte Belgiosa verserait dans la poche de Sa
+Majesté et d'autre part avec l'appoint des portraits des
+beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton
+armée, roi très chrétien&mdash;disait le message. Les
+portes sont ouvertes devant toi. Ne tarde pas, et entre
+en triomphateur, tel un nouvel Annibal! Les peuples
+d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent
+comme jadis les patriarches espéraient la résurrection.
+Avec l'aide de Dieu et celle de son artillerie renommée,
+tu conquerras non seulement Naples et la Sicile,
+mais encore la terre du Grand Turc; tu convertiras les
+Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre
+Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur,
+en emplissant le monde de ton nom glorieux.»</p>
+
+<p>Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du
+<i>studiolo</i>. Le duc lui sourit affablement, lui faisant
+signe d'attendre. La porte se referma sans bruit et la
+tête disparut.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+Le secrétaire commença un autre rapport sur les
+affaires d'État, mais le More l'écoutait distraitement.
+Messer Bartolomeo, comprenant que le duc était
+occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina
+son rapport et sortit.</p>
+
+<p>Après avoir jeté un regard investigateur, le duc,
+sur la pointe des pieds, s'approcha de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bernardo? Est-ce toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux
+et servile, après s'être glissé vivement, voulut
+s'agenouiller et baiser la main du maître,&mdash;mais ce
+dernier le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'est passé heureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer
+le docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué!</p>
+
+<p>Le duc se signa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! Il est superbe...</p>
+
+<p>&mdash;Garçon ou fille?</p>
+
+<p>&mdash;Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux
+clairs de la mère, les yeux étincelants, noirs et profonds
+comme ceux de Votre Altesse. On reconnaît
+tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle
+m'a chargé de vous demander quel nom vous désirez
+lui donner...</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous
+le nommions César! Qu'en penses-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;César? En effet, le nom est joli et sonne bien.
+Oui, oui, César Sforza est un nom de héros!</p>
+
+<p>&mdash;Et le mari comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte Bergamini est bon et aimable comme
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose
+dire, un homme de rares qualités! Il est difficile
+maintenant de trouver des gens de cette sorte. Si la
+goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment
+de souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question,
+avait été l'ancienne maîtresse de Ludovic le
+More. Béatrice à peine mariée, ayant appris cette liaison
+du duc, s'était prise de jalousie et avait menacé
+celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare,
+Hercule d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement
+en présence des ambassadeurs qu'il n'attenterait
+point à la fidélité conjugale, en foi de quoi il
+avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme
+ruiné, servile, prêt à toutes les besognes.</p>
+
+<p>Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit
+au duc. C'était un sonnet en l'honneur du nouveau-né;
+un petit dialogue dans lequel le poète demandait
+au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se
+cachait de honte et d'envie devant le nouveau soleil,
+le fils de Cecilia et du More.</p>
+
+<p>Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère,
+que c'est samedi l'anniversaire de la naissance de la
+duchesse?</p>
+
+<p>Bellincioni fouilla précipitamment les poches de
+son habit de cour misérable, en retira un paquet de
+paperasses sales, et parmi les pompeuses odes sur la
+mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie
+de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva
+les vers demandés.</p>
+
+<p>&mdash;Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par
+Pégase, vous serez content!</p>
+
+<p>En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes
+comme d'instrument de musique, pour chanter des sérénades
+non seulement à leurs amoureuses, mais aussi à
+leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer, entre les
+époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.</p>
+
+<p>Le More curieusement lut les vers: il se considérait
+comme un fin connaisseur, «poète dans l'âme» bien
+qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans le premier sonnet
+trois strophes lui plurent. Le mari disait à la femme:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Sputando in terra quivi nascon fiori</i>,</p>
+<p><i>Comme di primavera le viole...</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>«Là où tu craches sur la terre</p>
+<p>Naissent des fleurs, comme au printemps</p>
+<p class="i4">Les violettes...»</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la
+déesse Diane, affirmait que les sangliers et les daims
+éprouvaient une jouissance à mourir de la main d'une
+aussi belle chasseresse. Mais le troisième l'emporta sur
+les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un
+séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue
+sous les traits de la duchesse de Milan. «O Giove!
+Jupiter, s'écriait Alighieri, puisque tu l'as de nouveau
+donnée au monde, permets-moi de l'y joindre afin de
+voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc
+Ludovic.»</p>
+
+<p>Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète
+et lui promit du drap pourpre florentin à dix sous la
+coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut en plus
+obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant
+avec force grimaces et geignements que sa vieille
+pelisse était devenue transparente et effilochée «comme
+du vermicelle séché au soleil».</p>
+
+<p>&mdash;L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à
+défaut de bois, j'étais prêt à brûler, non seulement
+l'escalier, mais encore les souliers de bois de saint
+François, <i>i zoccoli arderei di san Francesco</i>!</p>
+
+<p>Le duc rit et promit du bois.</p>
+
+<p>Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément
+composa et récita un quatrain élogieux:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Quand à tes esclaves tu promets du pain</p>
+<p>Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,</p>
+<p>Aussi les neuf Muses et Ph&oelig;bus le dieu païen,</p>
+<p>O très noble More, te chantent hosanna!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+&mdash;Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute,
+il me faut encore une poésie...</p>
+
+<p>&mdash;D'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et passionnée...</p>
+
+<p>&mdash;Pour la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais prends garde, ne trahis pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que
+jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis muet, muet comme un poisson!</p>
+
+<p>Bernardo cligna mystérieusement des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?</p>
+
+<p>&mdash;Suppliante.</p>
+
+<p>Le poète fronça les sourcils d'un air important.</p>
+
+<p>&mdash;Mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Il faudrait le nom...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour une supplique, le nom est nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf.
+Permettez-moi de passer un instant dans la pièce voisine.
+Je sens l'inspiration; les rimes assiègent mon
+cerveau!</p>
+
+<p>Un page entra et annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo da Vinci.</p>
+
+<p>S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni
+se glissa par une porte, tandis que Léonard entrait par
+l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint
+avec l'artiste du grand canal Navilio Sforzesco,
+qui devait réunir la rivière Sesia au Ticcino, s'étendre
+comme un filet en nombreux petits canaux, arroser
+les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.</p>
+
+<p>Léonard dirigeait les travaux de construction du
+Navilio bien qu'il n'eût pas le titre de constructeur
+ducal, ni même celui de peintre de la cour. Il conservait
+simplement le titre de musicien, reçu jadis pour
+la lyre de son invention, <i>Senatore di lira</i>, ce qui était
+un titre plus élevé que celui de poète de la cour,
+qu'avait Bellincioni.</p>
+
+<p>Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste
+demanda une avance d'argent pour la continuation
+des travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats;
+au total quinze mille cent quatre-vingt-sept ducats,
+répondit Léonard.</p>
+
+<p>Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille
+ducats fixés ce même jour pour les cadeaux destinés
+aux seigneurs français.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me
+ruines. Tu veux toujours l'impossible et l'extraordinaire.
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+Quels projets colossaux tu as! Bramante, qui est
+également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais
+demandé pareille somme.</p>
+
+<p>Léonard haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la
+direction à Bramante.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais
+pas qu'on te fasse de la peine.</p>
+
+<p>Ils commencèrent à discuter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut
+le duc, cherchant selon son habitude à traîner
+l'affaire en longueur, tout en feuilletant les cahiers de
+Léonard, examinant les croquis, les dessins d'architecture
+et les projets divers.</p>
+
+<p>L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de
+donner des explications. L'un des dessins représentait
+un gigantesque tombeau, une véritable montagne couronnée
+par un temple à multiples colonnes, avec une
+coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome
+pour éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait
+les splendeurs des Pyramides d'Égypte. Dans la marge
+étaient marqués des chiffres, la disposition des escaliers,
+des entrées, des salles combinées pour recevoir
+cinq cents urnes mortuaires.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui
+as-tu composé cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pour personne... Ce sont des rêves...</p>
+
+<p>Le More le regarda surpris et secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux
+olympiens ou des Titans. Un conte de fées, parole!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+&mdash;Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant
+un autre croquis.</p>
+
+<p>Léonard dut encore expliquer que c'était le projet
+d'une maison de tolérance. Les chambres étaient séparées,
+les portes, les couloirs disposés de façon à assurer
+aux visiteurs le plus complet secret, sans craintes de
+rencontres.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux
+te figurer combien je suis ennuyé des continuelles
+plaintes de vol et de meurtre dans ces repaires. Avec
+ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il
+faut absolument que je fasse construire une maison
+semblable. Je vois, ajouta-t-il souriant, que tu es
+maître en toutes choses, tu ne dédaignes rien; dans
+ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la maison
+de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces
+jours-ci dans le livre d'un auteur ancien, qu'on
+employait jadis un tuyau acoustique, nommé «oreille
+du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des murs et
+combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout
+ce qui se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu
+que l'on puisse installer cet appareil dans mon palais?</p>
+
+<p>Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler
+cette demande. Mais il reconquit vite sa désinvolture,
+se disant que la honte n'était pas de mise
+devant un artiste. De fait, nullement décontenancé
+ni préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était
+chose bonne ou blâmable, Léonard discutait la
+question comme s'il s'agissait d'un nouvel appareil,
+enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+installation les lois de transmission des ondes sonores.</p>
+
+<p>Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de
+la porte.</p>
+
+<p>Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.</p>
+
+<p>Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète
+et lui ordonna de lire ses vers.</p>
+
+<p>La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu,
+mais n'est-ce pas plus extraordinaire que dans mon
+c&oelig;ur:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Une madone glaciale habite,</p>
+<p>Et que cette glace virginale</p>
+<p>Ne fonde pas au feu de mon amour?</p>
+</div></div>
+
+<p>Les quatre derniers vers plurent au duc:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,</p>
+<p>En priant l'Amour d'éteindre ma passion,</p>
+<p>Mais le dieu malin souffle sur mon c&oelig;ur</p>
+<p>Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>En attendant son épouse qui ne devait pas tarder
+à revenir de la chasse, le duc fit la promenade du
+maître. Après avoir visité les écuries, pareilles à un
+temple grec, avec ses colonnades et ses portiques;
+la nouvelle fromagerie où il goûta des <i>joncades</i>;
+devant les innombrables greniers et les caves, il se
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+rendit à la métairie. Là, chaque détail le ravissait;
+le bruit du lait tombant dans le seau, sa belle vache
+favorite languedocienne, les grognements maternels
+d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème
+jaune des barattes et le parfum de miel des ruches
+bourdonnantes.</p>
+
+<p>Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa
+maison était une coupe pleine. Il revint au palais et
+s'assit dans la galerie pour se reposer. Le crépuscule
+tombait. Des bords du Ticcino parvenait une odeur
+d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup
+d'&oelig;il ses domaines: les pâturages, les champs arrosés
+par un réseau de canaux, entourés de fossés, bordés
+régulièrement par des pommiers, des poiriers, des
+mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge.
+De Mortara à Abbiategrasso et même plus loin,
+jusqu'aux confins du ciel où scintillait la cime neigeuse
+du Mont-Rose, l'énorme plaine de la Lombardie
+prospérait comme le paradis de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! soupira humblement le duc en levant
+les yeux vers le ciel, je te remercie!... Que faut-il
+encore? Jadis un désert inculte s'étendait ici. Moi et
+Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé toute
+cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin
+d'herbe me remercie, comme je te remercie, Seigneur!</p>
+
+<p>Dans le calme du soir, les aboiements des chiens,
+les cris des chasseurs retentirent et de derrière les
+buissons émergea le leurre rouge flanqué d'ailes de
+perdrix&mdash;appât des faucons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+Le maître, accompagné du principal officier de
+bouche, fit le tour de la table, en examina l'ordonnance.
+La duchesse entra dans la salle, suivie de
+ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la
+villa.</p>
+
+<p>On récita la prière et tout le monde s'assit.</p>
+
+<p>Le menu se composait d'artichauts frais expédiés
+par exprès de Gênes; de carpes et d'anguilles pêchés
+dans les viviers de Mantoue, cadeau d'Isabelle d'Este,
+et de poitrines de chapons en gelée.</p>
+
+<p>On mangeait en se servant de trois doigts et d'un
+couteau, sans fourchettes, considérées comme un luxe
+superflu. On n'en servait qu'aux dames pour les fruits
+et les confitures, et elles étaient en or avec le manche
+en cristal de roche.</p>
+
+<p>Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on
+but beaucoup, presque à satiété, et les plus belles
+dames n'eurent point honte de leur appétit.</p>
+
+<p>Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de
+nouveau les admira toutes deux: il lui était particulièrement
+agréable de les voir ensemble et sa femme
+s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les meilleurs
+morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant
+la main en un élan de gamine tendresse, presque
+amoureuse, comme cela arrive souvent entre jeunes
+femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta comment
+un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant
+du bois il avait attaqué son cheval. On rit du bouffon
+Diodio, vantard agressif qui venait de tuer en guise de
+sanglier un cochon domestique emmené exprès par
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du
+fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était
+fier comme s'il avait exterminé le sanglier d'Erymanthe.
+On le taquinait, et pour lui prouver son
+mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être
+furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle
+avantageux de l'imbécile. Avec ses yeux de souris,
+il savait non seulement distinguer un cochon d'un
+sanglier, mais une mauvaise plaisanterie d'une bonne.</p>
+
+<p>Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient,
+rougissaient par suite de copieuses libations.
+Après le quatrième plat, les dames, en cachette, délacèrent
+leurs robes, sous la table. Les échansons versaient
+du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge
+et épais chauffé et préparé avec des pistaches, de la
+canelle et de la girofle.</p>
+
+<p>Quand le duc demandait à boire, les échansons
+échangeaient des appels comme s'ils officiaient, prenaient
+la coupe, et le grand sénéchal, par trois fois,
+y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une
+chaîne d'or: si le vin était empoisonné, le talisman
+devait noircir et s'inonder de sang. De semblables
+talismans&mdash;pierre de bufonite et langue de serpent&mdash;étaient
+fichés dans la salière.</p>
+
+<p>Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la
+place d'honneur par ordre du maître, et qui, en dépit
+de la goutte et de la vieillesse, se montrait particulièrement
+gai et fringant ce soir-là, murmura en désignant
+la licorne:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+ne possède pas une corne semblable, d'aussi
+étonnante grandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le
+bossu Janikki, le bouffon favori du duc, en secouant
+sa crécelle et agitant les grelots de son bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More
+et en désignant le comte Bergamini. Crois-le! Il s'y
+connaît en cornes, non seulement celles des bêtes,
+mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a,
+cornes a!</p>
+
+<p>Le duc menaça le bouffon du doigt.</p>
+
+<p>Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent,
+annonçant le rôti, une énorme hure de sanglier
+farcie de châtaignes, puis un paon, qui, à l'aide
+d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait
+des ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse,
+d'où s'échappèrent d'abord les sons du cor
+guerrier, puis, quand on l'eut fendue, on vit un nain
+couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit à
+courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans
+une cage d'or, où, imitant le célèbre perroquet du
+cardinal Ascanio Sforza, il cria de comique façon le
+«<i>Pater Noster</i>».</p>
+
+<p>&mdash;Messer, demanda la duchesse à son mari, à
+quel heureux événement devons-nous ce festin aussi
+inattendu que superbe?</p>
+
+<p>Le More ne répondit pas et furtivement échangea un
+regard avec le comte Bergamini; l'heureux mari de
+Cecilia comprit que le festin se donnait en l'honneur
+du nouveau-né César.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+La hure de sanglier absorba une bonne heure, on
+ne regrettait pas le temps, se souvenant du proverbe:
+«A table, on ne vieillit pas.»</p>
+
+<p>A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat),
+excita la joie de tous les convives.</p>
+
+<p>A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan
+était parvenu à attirer d'Urbino ce goinfre renommé
+que se disputaient les rois, et qui une fois, à Rome,
+à la très grande joie de Sa Sainteté, avait avalé le
+tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux
+imprégnés de sauce.</p>
+
+<p>Sur un signe du duc, on plaça devant le moine
+un énorme plat de <i>buzzecca</i>, tripes farcies de marmelade
+de coings. Le moine, après s'être dévotement
+signé, retroussa ses manches et se prit à manger avec
+une prodigieuse rapidité.</p>
+
+<p>&mdash;Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication
+des pains, il ne serait pas resté de quoi nourrir
+deux chiens! s'écria Bellincioni.</p>
+
+<p>Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés
+d'un rire sain et grossier qui, à chaque plaisanterie
+était prêt à se déchaîner en une explosion assourdissante.
+Seul, Léonard gardait sur son visage une
+expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps
+habitué aux amusements de ses protecteurs et rien ne
+l'étonnait plus.</p>
+
+<p>Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges
+dorées, bourrées de mauve odorante, le poète Antonio
+Camelli da Pistoïa le rival de Bellincioni, lut une
+ode dans laquelle les Arts et les Sciences disaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu
+nous as délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments
+chantaient aussi: «Vive celui qui, le premier
+après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la
+roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage
+aux vertus familiales et à l'entente parfaite qui
+existait entre l'oncle et le neveu Jean Galeas, ce qui
+permit au poète de comparer le généreux tuteur au
+pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec
+son sang.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin
+appelé le «Paradis», régulier comme un dessin géométrique
+avec ses allées taillées de buis, de lauriers et
+de myrtes, ses tonnelles, ses loggie et ses bosquets de
+lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie continue
+d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins
+de soie. Les dames et les cavaliers se disposèrent selon
+leur gré, devant un petit théâtre. On joua un acte du
+<i>Miles gloriosus</i> de Plaute. Les vers latins ennuyaient,
+bien que les auditeurs, par respect pour l'antiquité,
+feignissent de s'y intéresser.</p>
+
+<p>La représentation terminée, les jeunes gens se
+mirent à jouer à la balle, à la paume, à la «mouche
+aveugle», <i>mosca cieca</i>, c'est-à-dire à Colin-Maillard,
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme des
+enfants, se faufilant entre les buissons de roses et
+d'orangers. Les hommes mûrs jouaient aux osselets,
+aux échecs, au trictrac. Les demoiselles et les dames
+qui ne prenaient part à aucun de ces jeux, réunies en
+cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine,
+racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme
+dans le <i>Décaméron</i> de Boccace.</p>
+
+<p>Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle
+accompagné par la chanson du jeune Lorenzo Médicis,
+mort tout jeune:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Quant'e bella giovenezza!</i></p>
+<p><i>Ma si fugge tuttavia</i>;</p>
+<p><i>Chi vuol esser lieto&mdash;sia</i>:</p>
+<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Oh! que la jeunesse est belle</p>
+<p>Et éphémère! Chante et ris</p>
+<p>Et sois heureux&mdash;si tu le veux,</p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<p>Après la danse, une des demoiselles, au son de la
+viole, chanta une complainte sur le chagrin d'aimer,
+sans être aimé. Les jeux et les rires cessèrent. Tout
+le monde écoutait. Et quand elle eut fini, pendant
+longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule
+la fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil
+inondèrent d'un reflet rose les noires et plates cimes
+des pins et le jet éclaboussé en mille gouttelettes de
+la fontaine. Puis, de nouveau les conversations, les
+rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment où
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers
+sombres et que, dans le ciel noir, la lune eut
+montré son lumineux croissant, au-dessus du bien
+heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans
+l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Sois heureux, si tu le veux</p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>A l'une des quatre tours du palais, Le More vit
+briller une lumière: le premier astronome du duc de
+Milan, le sénateur et membre du conseil secret, messer
+Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne au-dessus
+de ses appareils astronomiques. Il observait la
+prochaine union de Mars, Jupiter et Saturne dans le
+signe du Verseau, événement qui devait avoir une
+grande importance pour la maison de Sforza.</p>
+
+<p>Le duc se souvint subitement de quelque chose,
+quitta monna Lucrezia avec laquelle il devisait tendrement
+sous une tonnelle, revint au palais, consulta
+sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées
+par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe,
+regarda son calendrier de poche dans lequel il lut la
+remarque suivante:</p>
+
+<p>«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+à genoux, les mains croisées et les yeux levés
+au ciel.»</p>
+
+<p>Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne
+point manquer le moment indiqué, dans la crainte
+que, par suite, sa prière ne fût pas exaucée.</p>
+
+<p>Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait
+devant une image. Le duc aimait cette peinture de
+Léonard de Vinci, représentant Cecilia Bergamini,
+sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent
+feuilles.</p>
+
+<p>Il compta huit minutes sur la minuscule pendule
+de sable, s'agenouilla, croisa les mains et récita le
+<i>Confiteor</i>.</p>
+
+<p>Il pria longtemps, dévotement et béatement.</p>
+
+<p>«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés
+humblement, défends-moi, sauve-moi et pardonne-moi;
+bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né César,
+ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon
+neveu messer Jean Galeas, car&mdash;tu vois, mon c&oelig;ur,
+très pure Vierge&mdash;je ne veux point de mal à mon
+neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût épargner
+à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et
+irrémédiables malheurs.»</p>
+
+<p>Ici, le More se souvint des preuves de son droit au
+trône de Milan, preuves inventées par les jurisconsultes:
+son frère aîné, père de Jean Galeas, était le
+fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco
+Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône,
+tandis que lui Ludovic était né après et se trouvait
+par conséquent le seul héritier de plein droit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+Mais maintenant, devant la Madone, cet argument
+lui parut subtil et il termina sa prière:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre,
+tu sais, Reine des cieux, que je ne le fais que dans
+l'intérêt de mon peuple et de l'Italie. Intercède donc
+pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton nom par
+la construction splendide de la cathédrale de Milan,
+celle de la basilique de Pavie et autres nombreuses
+donations.</p>
+
+<p>Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se
+dirigea vers sa chambre à travers les couloirs sombres
+du palais endormi. Dans l'un d'eux, il rencontra
+Lucrezia.</p>
+
+<p>&mdash;Le dieu d'amour me protège! songea le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant
+de lui.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant
+lui. Il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, pitié!</p>
+
+<p>Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli,
+principal camérier de la Cour des Monnaies, homme
+dissipé, mais qui l'aimait tendrement, avait perdu au
+jeu l'argent du fisc.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai
+votre frère.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas
+cruelle?</p>
+
+<p>Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, seigneur?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore
+plus ravissante.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec
+passion en l'enlaçant presque brutalement, cela veut
+dire... Mais ne vois-tu donc pas, Lucrezia, que je
+t'adore?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites
+vous? Madonna Béatrice...</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais
+garder un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour
+moi... Au nom de Dieu!... laissez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je sauverai ton frère, je serai ton esclave...
+mais aie pitié de moi!</p>
+
+<p>Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille
+effarée.</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche,
+son parfum aux violettes musquées&mdash;et avidement
+la baisa sur les lèvres.</p>
+
+<p>Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle
+poussa un cri, s'arracha de ses bras et s'enfuit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>En entrant dans sa chambre, le More vit que
+Béatrice avait déjà soufflé la lumière et s'était mise
+au lit; c'était une énorme couche, semblable à un
+mausolée, placée sur des marches au milieu de la
+pièce et surmontée d'un baldaquin de soie bleue
+caché par des courtines en drap d'argent.</p>
+
+<p>Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture
+brodée d'or et de perles fines, ainsi qu'une chasuble,
+et se coucha près de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?</p>
+
+<p>Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi!... Je veux dormir...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice,
+ma chérie, si tu savais combien je t'aime!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble,
+et moi et Cecilia et même peut-être bien cette esclave
+de Moscovie, cette grande bête rousse que vous embrassiez
+ces jours-ci dans un coin de ma garde-robe...</p>
+
+<p>&mdash;Pure plaisanterie...</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour ces plaisanteries!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si
+froide avec moi, si sévère!... Je suis fautif, certes;
+mais c'était une fantaisie de si peu d'importance...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+&mdash;Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui, colère:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu?
+Est-ce que je ne te connais pas à fond? Ne crois
+pas que je sois jalouse. Mais je ne veux pas, tu
+entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut
+de mon âme, jamais sur terre je n'ai aimé personne
+comme toi!</p>
+
+<p>Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles,
+mais le son de la voix.</p>
+
+<p>En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait
+pas tout à fait, car plus il la trompait et plus il
+l'aimait. Sa tendresse s'enflammait sous l'afflux de
+honte, de peur, de pitié et de remords.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que
+je t'aime tant!</p>
+
+<p>Et ils se réconcilièrent.</p>
+
+<p>La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité,
+il créa dans sa pensée des yeux timides et naïfs, une
+odeur de violette musquée; il s'imaginait tenir dans
+ses bras une autre et trouvait une exquise volupté
+dans ce sacrilège d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux,
+murmura Béatrice, non sans une certaine fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers
+jours!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment
+n'as-tu pas honte? Il vaudrait mieux songer aux choses
+sérieuses. Sais-tu qu'<i>il</i> est en voie de guérison...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+&mdash;Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait
+plus pour longtemps, dit le duc: ce mieux ne durera
+pas, il mourra sûrement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si
+bien. Écoute, je m'étonne de ton insouciance. Tu
+supportes les offenses comme un mouton. Tu dis:
+«Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas
+mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause
+de lui, jour et nuit, comme un voleur, que de
+s'abaisser devant cet hybride Charles VIII, de dépendre
+de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de chercher
+des compromissions avec cette méchante sorcière
+d'Aragon! On dit qu'elle est de nouveau enceinte,
+un nouveau serpenteau dans le nid maudit. Et il en
+sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute la
+vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!</p>
+
+<p>&mdash;Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la
+maladie incurable. Tôt ou tard...</p>
+
+<p>Ils se turent.</p>
+
+<p>Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui
+de tout son corps et lui murmura quelques mots à
+l'oreille. Il frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent!
+Jamais, entends-tu? jamais ne me parle de
+cela...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+&mdash;Aux pêches.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai donné ordre au jardinier de <i>lui</i> porter
+en cadeau les plus mûres...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de
+messer Leonardo da Vinci. Tu ne sais donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont empoisonnées.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il les empoisonne pour je ne sais quels essais.
+Peut-être quelque sorcellerie. C'est monna Sidonia qui
+me l'a conté. Quoique empoisonnées, ces pêches
+sont merveilleusement belles...</p>
+
+<p>Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils
+restèrent ainsi enlacés dans l'obscurité, pensant tous
+deux à la même chose, chacun écoutant le c&oelig;ur de
+l'autre battre précipitamment. Enfin le More embrassa
+paternellement le front de Béatrice et la bénit:</p>
+
+<p>&mdash;Dors, chérie, dors!</p>
+
+<p>Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches
+sur un plat d'or. Elle se laissait tenter par leur beauté,
+mordait dans un fruit succulent et parfumé. Et subitement
+une voix lui soufflait: <i>Poison! poison! poison!</i>...</p>
+
+<p>Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à
+manger les pêches, l'une après l'autre; il lui semblait
+qu'elle mourait, mais son c&oelig;ur s'allégeait et se réjouissait
+toujours de plus en plus.</p>
+
+<p>Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait
+sur la pelouse du Paradis, près de la fontaine, et il
+voyait dans le lointain trois femmes assises, pareillement
+vêtues de blanc et toutes trois enlacées comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+des s&oelig;urs tendres. En s'approchant, il reconnut
+Béatrice, Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement
+il songeait: «Dieu soit béni! enfin! elles se
+sont réconciliées. Elles auraient dû le faire depuis
+longtemps.»</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait.
+Seule, sur la terrasse au-dessus des toits, la petite
+naine Morgantina, sauvée du grenier où on l'avait
+enfermée, pleurait son enfant imaginaire.</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi,
+Seigneur? Il ne faisait de mal à personne. Il était ma
+seule consolation...</p>
+
+<p>La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente,
+que l'on pouvait distinguer, pareilles à d'éternels cristaux,
+les cimes glacées du mont Rose.</p>
+
+<p>Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte
+douloureuse et aiguë de la naine demi-folle, dominant
+les cris des oiseaux nocturnes.</p>
+
+<p>Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et
+subitement se tut.</p>
+
+<p>Un long silence plana.</p>
+
+<p>La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient,
+aussi incompréhensibles et naïves que ses yeux.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="center"><b>L'ALCHIMISTE</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494</b></p>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes
+Vercelli, non loin des écluses et de la douane sur le
+canal de Catarana, s'élevait une chétive maison avec
+une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit, s'échappait
+de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme
+monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs
+à l'alchimiste messer Galeotto Sacrobosco. Monna
+Sidonia se réservait le rez-de-chaussée qu'elle habitait
+avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du célèbre
+voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable
+avait parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la
+Syrie, l'Asie Mineure et l'Egypte, à l'affût des antiquités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le
+considéraient comme un fou; les autres comme un
+vantard fourbe; d'autres enfin comme un grand
+homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs
+païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin
+de ses jours, priait sincèrement «le très saint génie
+Mercure» et gardait la conviction intime que le
+mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux,
+était spécialement favorable aux opérations commerciales.
+Rien ne l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on
+lui demandait pourquoi il se ruinait, pourquoi toute
+sa vie il supportait de pareils travaux et risquait tant
+de dangers, Luigi répondait invariablement:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux ressusciter les morts!</p>
+
+<p>Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le
+Péloponèse, aux environs de la petite ville de Mistra,
+il rencontra une jeune et pauvre fille d'une extraordinaire
+beauté. Il l'épousa, et l'emmena en Italie,
+avec une nouvelle copie de l'<i>Iliade</i>, des fragments de
+statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de
+Cassandra, en l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle,
+la prisonnière d'Agamemnon, dont il était épris
+à cette époque.</p>
+
+<p>Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre
+une lointaine exploration, et laissa sa fille à
+la garde d'un vieil ami, un Grec de Constantinople,
+convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius
+Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé
+et dissimulé, qui feignait un zèle ardent pour le
+christianisme, était, de fait, ainsi que nombre de
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur tête
+le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître
+de la sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton,
+mort une quarantaine d'années auparavant, dans cette
+même petite ville de Mistra, près des ruines de Lacédémone,
+où était née la mère de Cassandra. Ses
+disciples croyaient que l'âme du grand Platon, pour
+prêcher la sagesse, était revenue de l'Olympe et
+s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres chrétiens
+assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie
+de l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien
+l'Apostat, l'adoration des dieux olympiens, et que,
+pour lutter contre lui, il ne fallait ni les savantes
+déductions, ni les controverses, mais les armes de la
+très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on
+citait les paroles de Pleuton, disant à ses disciples:
+«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les
+nations et de toutes les tribus, resplendira une religion
+unique et tous les hommes s'uniront en une
+même foi&mdash;«<i>unam eamdemque religionem universum
+orbem esse suscepturum</i>». Quand on lui demandait:
+«Laquelle&mdash;celle de Christ ou de Mahomet?» Il
+répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la
+foi de l'antique paganisme: <i>Neutram, inquit, sed a
+gentilitate non differentem</i>.»</p>
+
+<p>Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une
+sévère piété chrétienne. Mais en écoutant les conversations,
+l'enfant, qui ne comprenait pas les finesses
+de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable
+merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+La petite fille portait à son cou un fétiche donné
+par son père, un camée représentant le dieu Dionysos.
+Parfois, lorsqu'elle était seule, Cassandra retirait l'antique
+pierre de dessous ses vêtements et la levait vers
+le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme
+une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse
+dans une main et une grappe de raisin dans l'autre;
+une panthère sautait à ses côtés, cherchant à lécher
+la grappe. Et le c&oelig;ur de l'enfant était plein d'amour
+pour ce dieu.</p>
+
+<p>Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement
+dans la masure d'un berger, à la suite d'une
+fièvre putride, au moment où il venait de découvrir
+les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette
+mort coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco
+à Milan. Il prit sa nièce avec lui et s'installa dans la
+maison solitaire près de la porte Vercelli.</p>
+
+<p>Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles
+échangées entre monna Cassandra et le mécanicien
+Zoroastro au sujet de l'arbre empoisonné. Il rencontra
+la jeune fille chez Demetrius auquel Merula l'avait
+recommandé pour des copies, et, bien que nombre
+de personnes affirmassent que Cassandra était une
+sorcière, Giovanni se sentait attiré par la beauté
+étrangement énigmatique de la jeune fille. Presque
+chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de
+Léonard, Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire.
+Cassandra l'attendait; ils s'asseyaient sur la colline
+qui dominait le canal, près des ruines du couvent de
+Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et
+les orties, conduisait à la colline. Personne ne s'y
+aventurait.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent
+soufflait, soulevant la poussière blanche de la route,
+secouant les feuilles, puis s'apaisait. Rien ne troublait
+le calme, sinon les coups de tonnerre dans le lointain
+qui roulaient sourdement, comme venant de dessous
+terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards
+les sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers
+ivres. C'était un dimanche.</p>
+
+<p>Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui
+sillonnaient le ciel, on apercevait pendant un instant,
+la vieille maison avec sa grande cheminée de briques,
+qui crachait la fumée par flocons; un vieux sonneur,
+droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la
+main; le long canal bordé de mélèzes et de saules;
+les barques plates, traînées par des haridelles, qui
+transportaient le marbre blanc pour la basilique, et le
+gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau, tout
+se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une
+odeur d'eau chaude, de fougères fanées, de goudron
+et de bois pourri.</p>
+
+<p>Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place
+habituelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+&mdash;Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et
+faisant craquer ses doigts blancs au-dessus de sa tête.
+Chaque jour est pareil. Aujourd'hui comme hier,
+demain comme aujourd'hui. Toujours cet imbécile de
+sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours
+cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui
+cherche l'or et ne peut le trouver; toujours ces barques
+et ces haridelles, toujours ces chants au cabaret.
+Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français
+viennent au moins détruire Milan, que le sonneur
+prenne un poisson ou que mon oncle trouve l'or...
+Mon Dieu! quel ennui!</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je
+suis si triste, que j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto
+m'a appris une belle prière pour éloigner le
+démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?</p>
+
+<p>La jeune fille secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai
+désappris à prier votre Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en
+dehors du nôtre, de l'unique? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>Une flamme illumina le visage de Cassandra.
+Jamais encore elle n'avait paru à Giovanni aussi
+énigmatique, aussi triste et superbe.</p>
+
+<p>Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux
+noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très
+longtemps dans mon pays natal. J'étais enfant. Une fois
+mon père m'emmena avec lui pour un voyage. Nous
+visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+sur un promontoire. La mer les environnait. Les
+mouettes gémissaient. Les vagues se brisaient avec
+fracas contre les noires roches rongées par l'eau salée
+et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et
+retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un
+éclat de marbre une inscription à demi effacée. Je
+restais longtemps assise sur les marches du temple,
+écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les senteurs
+âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple.
+Les colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas
+été atteintes par le temps et au-dessus d'elles le ciel
+bleu paraissait sombre; en haut, dans les fissures
+poussaient des pavots. Tout était calme. Seul, l'écho
+du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant
+religieux. Je l'écoutais et&mdash;subitement&mdash;mon
+c&oelig;ur frémit. Je tombai à genoux et me mis à prier
+le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et
+offensé par les gens. J'embrassais les dalles de
+marbre, je pleurais et je l'aimais parce que personne
+sur la terre ne l'aimait plus, ne le priait plus&mdash;parce
+qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié
+ainsi. C'était le temple de Dionysos.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni.
+C'est un péché et un sacrilège! Il n'y a pas de dieu
+Dionysos et il n'a jamais existé!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un
+sourire méprisant; alors pourquoi les Saints Pères,
+auxquels tu crois, apprennent-ils que les dieux de ce
+temps, vaincus par le Christ, ont été transformés en
+puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre astrologue
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+Giorgio de Novara contient-il la prophétie
+fondée sur les exactes observations des planètes et dit-il
+que: la conjonction de Jupiter avec Saturne a donné
+naissance à l'enseignement de Moïse; celle avec Mars,
+à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte égyptien,
+avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec
+Mercure, au christianisme; et la prochaine conjonction
+avec la Lune devra enfanter la religion de l'Antechrist&mdash;et
+alors les dieux morts ressusciteront!</p>
+
+<p>Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs
+plus vifs, illuminaient un énorme nuage qui rampait
+lentement. Les sons obsédants du luth vibraient toujours
+dans l'atmosphère étouffante.</p>
+
+<p>&mdash;O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes.
+Comment ne le voyez-vous pas? C'est le diable qui
+vous tente pour vous entraîner à votre perte? Qu'il
+soit maudit, le damné!</p>
+
+<p>La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains
+sur les épaules de Giovanni et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur,
+Giovanni, pourquoi as-tu quitté ton maître fra Benedetto,
+pourquoi es-tu devenu l'élève de l'impie Léonard
+de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne
+sais-tu pas que je suis une sorcière et que les sorcières
+sont méchantes, plus méchantes même que Satan?
+Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?</p>
+
+<p>&mdash;Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il,
+frissonnant.</p>
+
+<p>Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses
+yeux jaunes et transparents comme l'ambre. Un éclair
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+violent illumina son visage pâle, comme celui de la
+statue que Giovanni, à la colline du Moulin, avait vue
+surgir de son tombeau séculaire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse
+blanche!</p>
+
+<p>Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel
+et la terre, et crépita en roulements pleins de menaçante
+joie, pareils au rire de géants souterrains.</p>
+
+<p>Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth
+ne vibrait plus. Et au même instant la cloche triste
+du couvent sonna l'Angelus.</p>
+
+<p>Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les
+torches? C'est Ludovic le More qui vient chez messer
+Galeotto. J'ai oublié que c'est aujourd'hui qu'il doit
+faire l'expérience de la transmutation du plomb en or.</p>
+
+<p>Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui
+longeaient le canal se dirigeaient vers la maison de
+l'alchimiste qui, dans l'attente du duc, terminait les
+derniers préparatifs.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Messer Galeotto avait consacré toute son existence
+à la recherche de la pierre philosophale.</p>
+
+<p>Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine
+de Bologne, il s'était fait admettre comme élève chez
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+le célèbre adepte des sciences occultes, le comte Bernardo
+Trevisano. Puis il chercha pendant quinze ans
+les transformations du mercure dans toutes les substances,
+le sel de cuisine et le sel ammoniaque, dans
+différents métaux, dans le bismuth vierge et l'arsenic,
+le sang humain, la bile et les cheveux, les animaux
+et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était
+évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua
+à celle d'autrui. Ses créanciers le firent mettre
+en prison. Il s'échappa, et durant huit ans il fit des
+expériences sur les &oelig;ufs, dont il détruisit plus de
+vingt mille. Ensuite il travailla avec le protonotaire du
+pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols, resta
+malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement
+causé par des émanations, fut abandonné
+de tous et faillit mourir.</p>
+
+<p>Supportant la misère, les humiliations, les persécutions,
+il visita, manipulateur errant, l'Espagne, la
+France, l'Autriche, la Hollande, l'Afrique septentrionale,
+la Grèce, la Palestine et la Perse. En Hongrie,
+sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans
+l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux,
+fatigué, mais non encore désillusionné, il revint en
+Italie, sur l'invitation de Ludovic le More, et reçut
+le titre d'alchimiste de la cour.</p>
+
+<p>Le centre du laboratoire était occupé par un four
+biscornu, en terre réfractaire, avec de nombreux compartiments,
+des portes, des creusets et des soufflets.
+Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière, des
+scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+La table de travail était encombrée d'appareils compliqués:
+des alambics, des masques, des récipients
+divers, des cornues, des entonnoirs, des mortiers,
+des cucurbites, des tubes serpentiformes, d'énormes
+bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente
+se dégageait des sels vénéneux, des alcalis et
+des acides. Tout un monde mystérieux était enfermé
+dans les métaux&mdash;les sept dieux de l'Olympe, les
+sept planètes&mdash;dans l'or, le Soleil; dans l'argent la
+Lune; dans le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans
+le plomb, Saturne; dans l'étain, Jupiter; dans le vif
+argent, Mercure. Il y avait aussi des substances à noms
+barbares, qui effaraient les profanes, tels le cinabre
+lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite,
+l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche,
+obtenues au prix de mille peines. Une précieuse
+goutte de sang de lion, qui guérit de tous les
+maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un
+rubis.</p>
+
+<p>L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit,
+ridé ainsi qu'un vieux champignon, mais toujours
+vif, alerte, messer Galeotto, la tête appuyée dans ses
+mains, observait avec attention une cornue qui
+doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool.
+C'était de l'huile de Vénus, <i>Oleum Veneris</i> d'un vert
+transparent comme la smaragdite. La bougie qui brûlait
+à côté projetait un reflet émeraude sur le parchemin
+d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de
+l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.</p>
+
+<p>Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva,
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+enveloppa d'un coup d'&oelig;il son laboratoire, fit un
+signe au domestique muet pour lui ordonner d'ajouter
+du charbon dans le four et alla au devant de ses
+invités.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper
+arrosé de Malvoisie.</p>
+
+<p>Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal
+médecin de la cour, Marliani, homme expert en alchimie,
+et Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant
+s'emplit de parfums, de bruissements soyeux, de léger
+bavardage féminin, de rires pareils à des cris d'oiseaux.
+L'une d'elles accrocha avec sa manche le col
+d'une cornue qui tomba et se brisa.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment
+Galeotto, je vais ramasser les débris de peur que votre
+joli pied ne se blesse.</p>
+
+<p>Une autre, en voulant prendre dans ses mains un
+morceau de scorie, salit son gant clair parfumé à la
+violette, et un adroit cavalier, tout en serrant doucement
+les doigts abandonnés, essaya longuement, avec
+son mouchoir, d'enlever la tache.</p>
+
+<p>La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse,
+secoua la tasse pleine de mercure, quelques gouttes
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+se renversèrent sur la table et lorsqu'elles roulèrent
+brillantes, elle se prit à crier, ravie:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, un miracle, l'argent liquide court
+sans qu'on puisse l'arrêter!</p>
+
+<p>Et la blonde Diana frappa dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu,
+lorsque le plomb se transmutera en or? demanda au
+chevalier espagnol Maradès, son amant, la jolie friponne
+Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
+pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces
+expériences?</p>
+
+<p>Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle
+permettait tout à son amant, sauf le baiser sur les
+lèvres; car elle supposait que la chasteté n'était pas
+compromise, tant que la bouche qui avait juré devant
+l'autel la fidélité conjugale, restait pure.</p>
+
+<p>L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, croyez que je sais apprécier la visite
+d'un homme tel que vous...</p>
+
+<p>Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer,
+mais l'autre ne lui en laissa pas le temps:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule!
+mais pour nous autres...</p>
+
+<p>Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:</p>
+
+<p>&mdash;Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime
+duc, ainsi qu'avec celle de ces nobles dames,
+mes ravissantes souveraines, je commence l'expérience
+de la divine métamorphose. Attention!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité
+de l'essai, il montra le creuset en terre réfractaire, priant
+chacun des assistants de le bien regarder, de le faire
+sonner, et en un mot de se convaincre qu'il n'existait
+aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
+comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux
+d'étain, les charbons, le soufflet, les baguettes servant
+à remuer le métal en fusion, tout fut examiné.
+Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on le jeta
+dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur
+des charbons ardents. L'aide muet et borgne, au
+visage si livide qu'une des dames avait failli tomber en
+syncope en l'apercevant dans l'ombre et le prenant
+pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet.
+Les charbons flambaient sous le bruyant courant
+d'air.</p>
+
+<p>Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il
+les égaya en appelant l'alchimie «chaste débauchée»,
+<i>casta meretrix</i>, car elle a un nombre incalculable
+d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble accessible
+à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par
+personne&mdash;<i>in nullos unquam pervenit amplexus</i>. Le
+médecin Marliani se frottait le front, grimaçait coléreusement
+en écoutant ce bavardage; enfin, il ne se
+contint plus et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience?
+L'étain bout.</p>
+
+<p>Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec
+précaution; il contenait une poudre jaune très claire,
+grasse et brillante comme du verre en poudre et sentant
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+le sel brûlé. C'était la dissolution sacrée, le trésor
+inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre philosophale,
+<i>lapis philosophorum</i>. Avec la pointe d'un
+couteau, il en détacha une parcelle, l'enferma dans une
+boule de cire vierge et la jeta dans l'étain en ébullition.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle force supposez-vous à votre dissolution?
+demanda Marliani.</p>
+
+<p>&mdash;Une partie pour deux mille cent vingt-huit
+parties de métal, répondit Galeotto. Certes, la dissolution
+n'est pas encore parfaite, mais je pense bientôt
+atteindre une unité pour un million. Il suffira de
+prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre,
+de la dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser
+avec l'écorce de noyer sauvage, d'en arroser une vigne,
+pour avoir dès le mois de mai des raisins mûrs! <i>Mare
+tingerem, si mercurius esset!</i> J'aurais transformé la
+mer en or, s'il y avait assez de mercure!</p>
+
+<p>Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise
+de messer Galeotto le faisait enrager. Il
+commença à démontrer l'impossibilité des transmutations
+en citant à l'appui les arguments scolastiques
+et les syllogismes d'Aristote.</p>
+
+<p>L'alchimiste sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, <i>domine magister</i>, dit-il doucement.
+Tout à l'heure je vous présenterai un syllogisme qu'il
+ne vous sera guère facile de réfuter.</p>
+
+<p>Il jeta sur les charbons une pincée de poudre
+blanche. Des nuages de fumée emplirent le laboratoire.
+Crépitante, la flamme s'éleva multicolore, bleue, verte,
+rouge. Les invités se troublèrent et madonna Philiberte
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+assura que dans la flamme pourpre elle avait vu
+la gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long
+crochet de fer, souleva le couvercle du creuset rouge
+à blanc. L'étain s'agitait, écumait, clapotait. On recouvrit
+à nouveau le creuset. Le soufflet siffla; dix
+minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine
+lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une
+goutte jaune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! dit l'alchimiste.</p>
+
+<p>On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir,
+on le brisa, et sonnant et brillant, devant les invités
+stupéfaits, un lingot d'or roula.</p>
+
+<p>L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani,
+dit triomphalement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Solve mihi hunc syllogismum!</i> Résous-moi ce
+syllogisme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est incroyable!... contre toutes les lois de la
+logique et de la nature! balbutia Marliani consterné.</p>
+
+<p>Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient
+inspirés. Il les leva au ciel et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Laudetur Deus in æternum qui partem suæ
+infinitæ potentiæ nobis, suis abjectissimis creaturis
+communicavit. Amen.</i> Gloire à Dieu qui nous donne,
+à nous, ses indignes créatures, une part de sa toute-puissance.
+Amen.</p>
+
+<p>A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique
+le lingot marqua une raie jaune d'un or plus pur que
+l'or de Hongrie ou d'Arabie.</p>
+
+<p>Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant,
+lui serrant les mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+Ludovic le More le prit à part:</p>
+
+<p>&mdash;Me serviras-tu en toute foi et vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais avoir plusieurs existences pour les
+consacrer toutes au service de Votre Seigneurie, répondit
+l'alchimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes
+rivaux...</p>
+
+<p>&mdash;Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre
+Seigneurie pourra me pendre comme un chien!</p>
+
+<p>Après un instant de silence, avec un servile salut,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prierais seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille ducats.</p>
+
+<p>Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et
+accorda la somme. Il se faisait tard. Le More craignait
+que Béatrice ne s'inquiétât.</p>
+
+<p>Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir,
+offrit à chaque invité un morceau du nouvel or.
+Léonard seul resta.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha
+de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, comment vous a plu l'essai?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+&mdash;L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement
+Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire,
+messer?</p>
+
+<p>&mdash;Dans les baguettes qui ont servi à remuer
+l'étain. J'ai tout vu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez examinées vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'en étaient d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Permettez!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard
+souriant. N'essayez pas de nier, Galeotto. L'or caché
+à l'intérieur de ces baguettes évidées, quand les extrémités
+en furent brûlées, est tombé dans le creuset.</p>
+
+<p>Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage
+avait l'expression piteuse d'un voleur pris sur le fait.</p>
+
+<p>Léonard lui mit la main sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.</p>
+
+<p>Galeotto saisit sa main et, avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai? Vous ne le direz pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement,
+pourquoi avez-vous fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement,
+après une infinie détresse, un infini espoir
+brilla dans ses yeux. Je vous jure devant Dieu que
+si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que momentanément
+et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
+science&mdash;parce que je l'ai véritablement trouvée, la
+pierre philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais
+je puis presque dire que je l'ai ou à peu de chose
+près, vu que j'ai trouvé la voie à suivre&mdash;et là est
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+l'important. Encore trois ou quatre essais et ce sera
+chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte
+de la plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir
+un petit mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer
+Galeotto, dit Léonard, haussant les épaules. Vous
+savez aussi bien que moi que la transmutation des
+métaux est un mythe, que la pierre philosophale
+n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie,
+la magie noire&mdash;comme toutes les sciences
+qui ne sont pas fondées sur la preuve exacte et
+mathématique&mdash;sont des mensonges ou des folies&mdash;l'étendard
+enflé de vent des charlatans, derrière
+lequel court la populace bête, annonçant leur puissance
+par ses aboiements...</p>
+
+<p>L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et
+consternés. Tout à coup, il inclina la tête, cligna malicieusement
+un &oelig;il et rit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je
+pas un initié? Je sais que vous êtes le plus grand
+des alchimistes, le possesseur des précieux secrets de
+la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le nouveau
+Prométhée!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, vous, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, messer Galeotto!</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah!
+que vous êtes cachottier et malin! J'ai connu bien
+des alchimistes jaloux des secrets de la science, mais
+jamais autant que vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+Léonard le regarda attentivement, voulut se fâcher
+et ne put.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, réellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il
+avec un involontaire sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai! s'écria Galeotto. Mais savez-vous,
+messer, que si Dieu lui-même descendait devant moi
+à la minute et me disait: «Galeotto, la pierre philosophale
+n'existe pas», je lui répondrais: «Seigneur,
+aussi vrai que tu m'as créé, la pierre existe et je la
+trouverai!»</p>
+
+<p>Léonard ne répliqua plus, ne s'étonna plus: il
+écoutait curieusement. Quand la conversation s'engagea
+sur l'aide diabolique dans les sciences occultes, l'alchimiste
+remarqua avec un sourire méprisant que le diable
+était l'être le plus misérable de la création, qu'il n'existait
+personne de plus faible que lui. Le vieillard ne
+croyait qu'à la toute-puissance de la science humaine,
+assurant que pour elle rien n'était impossible.</p>
+
+<p>Puis, subitement, sans transition, il demanda à
+Léonard s'il voyait souvent les esprits des éléments.
+Lorsque son interlocuteur avoua ne jamais les avoir
+aperçus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi à ces
+paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre
+avait un corps allongé, tacheté, fin et dur, et
+que la sylphide était bleu de ciel, transparente et
+aérienne. Il parla des nymphes, des ondines, des
+gnomes, des pygmées et des extraordinaires habitants
+des pierres précieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien
+ceux-là sont tous bons et charmants...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+&mdash;Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu'à
+des élus, et non à tout le monde? interrogea Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont peur des gens grossiers, des débauchés,
+des savants, des ivrognes et des gourmands. Ils aiment
+la naïveté et la simplicité de l'enfance. Ils ne
+vont que là où il n'y a ni méchanceté ni ruse. Autrement,
+ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et
+se cachent aux regards des hommes.</p>
+
+<p>Le visage du vieillard s'éclaira d'un tendre sourire
+méditatif.</p>
+
+<p>«Quel étrange, pauvre et charmant homme!»
+pensa Léonard, ne ressentant plus de dédain pour les
+utopies alchimistes et cherchant à causer avec lui
+comme avec un enfant, prêt à se déclarer possesseur
+de tous les secrets pour lui être agréable.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent amis.</p>
+
+<p>Léonard parti, l'alchimiste recommença un nouvel
+essai de l'huile de Vénus.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="center"><b>«QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE»</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>«<i>O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non
+di voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita
+de sua necessari affetit. O stupenda necessita!</i>»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI.</span></p>
+
+<p>«O que ta justice est merveilleuse, Premier
+moteur, tu n'as pas voulu priver aucune
+force de son ordre et de ses qualités indispensables.
+O divine nécessité!»</p>
+
+<p class="right">(<i>Traité de mécanique de</i> <span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>).</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, étant
+rentré chez lui fort tard et en état d'ébriété, avait reçu
+de sa femme, selon sa propre expression, plus de coups
+qu'il n'en fallait à un âne paresseux pour aller de
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+Milan à Rome. Le matin, lorsque sa douce moitié se
+rendit chez sa voisine la fripière goûter au <i>miliacci</i>,
+sorte de gelée de sang de porc, Corbolo chercha
+dans ses poches les quelques pièces de monnaie échappées
+à la rapacité de la ménagère, confia la garde de
+la boutique à son apprenti et sortit pour se dégriser.</p>
+
+<p>Les mains dans les poches de sa culotte râpée, il
+marchait sans se presser dans la tortueuse et sombre
+impasse, si étroite qu'un cavalier y rencontrant un
+piéton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher
+de la botte ou de l'éperon. On y sentait l'huile d'olive
+chaude, les &oelig;ufs pourris, le vin aigre et la moisissure
+des caves.</p>
+
+<p>Sifflant une chanson, les yeux fixés sur la languette
+de ciel bleu qui se détachait entre les maisons hautes,
+prenant plaisir à voir le bariolage des chiffons de
+toutes sortes, qui puaient au soleil, sur les cordes
+tendues de fenêtre à fenêtre, Corbolo se consolait en
+se répétant le proverbe que jamais il n'avait mis à
+exécution «<i>Mala femina, buona femina, vuol bastone.</i>
+Toute femme, bonne ou mauvaise, a besoin du bâton.»</p>
+
+<p>Pour raccourcir le chemin, il traversa l'église. Là
+régnait un va-et-vient digne d'un marché. D'une
+porte à l'autre, malgré les cinq sous de droit d'entrée
+imposé par les fondateurs, une quantité de gens passaient,
+portant des bonbonnes de vin, des paniers,
+des corbeilles, des caisses, des planches, des poutres,
+des paquets, quelques-uns même conduisaient par la
+bride des mulets et des chevaux. Les prêtres chantaient
+des <i>Te Deum</i> nasillards. Les lampes brûlaient devant
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+les autels et, à côté, des gamins jouaient à saute-mouton,
+les chiens se reniflaient, des mendiants en
+haillons se bousculaient.</p>
+
+<p>Corbolo s'arrêta un instant près d'un groupe de
+badauds qui écoutaient avec un malin plaisir la dispute
+de deux moines. Le frère Cippolo, franciscain,
+à pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras
+comme une crêpe, voulait prouver à son interlocuteur,
+fra Timoteo, dominicain, que François étant
+semblable au Christ de quarante façons avait occupé
+au ciel la place restée libre après la chute de Lucifer
+et que même la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer
+ses stigmates des blessures de Jésus.</p>
+
+<p>Morose, grand et pâle, fra Timoteo opposait à cette
+thèse les plaies de sainte Catherine qui portait au front
+la marque sanglante de sa couronne d'épines, tandis
+que saint François en était dépourvu.</p>
+
+<p>Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de
+l'obscurité de la cathédrale sur la place d'Arengo, la
+plus animée de Milan, encombrée de boutiques de petits
+commerçants, poissardes, fripiers, marchands de
+légumes, dont les étalages ne laissaient qu'un étroit
+passage. De temps immémorial ils s'étaient incrustés
+sur cette place, et aucune loi, aucune amende n'avaient
+eu raison de leur entêtement.</p>
+
+<p>&mdash;La belle salade de Valtellina, des citrons, des
+oranges! Voilà les artichauts, l'asperge, la belle
+asperge! appelaient les marchands de légumes.</p>
+
+<p>Les fripières marchandaient et caquetaient ainsi que
+des couveuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+Un ânon qui disparaissait sous des hottes pleines
+de raisins noir et blanc, de cormorans, de betteraves,
+de choux, de fenouil et d'ail, braillait désespérément
+«Io-io-io!» Son conducteur frappait à grands
+coups de trique ses côtes pelées et le stimulait par
+ses cris gutturaux: «Arri! arri!»</p>
+
+<p>Une file d'aveugles appuyés sur de longues cannes
+chantait une plaintive <i>Intemerata</i>.</p>
+
+<p>Un dentiste charlatan, sa toque de loutre ornée
+d'un collier de molaires, serrait entre ses genoux la
+tête d'un patient et avec des mouvements adroits de
+prestidigitateur arrachait une dent avec des tenailles.</p>
+
+<p>Les gamins lançaient des toupies dans les jambes
+des passants. Le plus intrépide de la bande, le moricaud
+Farfaniccio, apporta une souricière, lâcha la souris
+et se prit à la pourchasser un balai à la main en
+criant d'une voix stridente et sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Eccola!</i> <i>eccola!</i> La voilà! la voilà!</p>
+
+<p>En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une
+marchande obèse, la grosse Barbaricci, qui tranquillement
+tricotait un bas. Elle sauta, cria comme une
+échaudée, et au rire général souleva sa jupe pour en
+chasser la souris.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, je casserai ta tête de singe, vaurien!
+criait-elle pourpre de rage.</p>
+
+<p>Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trépignait
+de joie. Au bruit, un homme portant un énorme
+cochon se retourna. Le cheval du docteur Gabbadeo
+qui le suivait prit peur, fit un écart, s'emballa et
+accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+de vieille ferraille. Les écumoires, les poêles,
+les casseroles, les bassines croulèrent avec fracas,
+tandis que messer Gabbadeo, effaré, galopait brides
+lâchées en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrête, arrête donc, poivrière du diable!</p>
+
+<p>Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient
+aux croisées. Au-dessus de la place tourbillonnait
+un ouragan de rires, de jurons, de cris et de
+sifflets.</p>
+
+<p>Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier
+songeait avec un humble sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les
+femmes qui rongent leurs maris, comme la rouille
+ronge le fer!</p>
+
+<p>Puis protégeant ses yeux avec sa main contre le
+soleil, il les leva vers l'énorme bâtisse inachevée
+entourée d'échafaudages, l'église érigée par le peuple
+à la gloire de la nativité de la Vierge, <i>Mariæ Nascenti</i>.</p>
+
+<p>Grands et petits avaient pris part à sa construction.
+A côté des merveilleuses patènes brodées d'or, cadeau
+de la reine de Chypre, s'étalait l'offrande faite à la
+Vierge, par la vieille fripière Catherine, qui, en dépit
+de l'hiver rude, s'était privée de son unique vêtement
+chaud d'une valeur de vingt sols.</p>
+
+<p>Corbolo, dès son enfance habitué à suivre les progrès
+de l'édifice, remarqua ce matin une tour nouvelle
+et s'en réjouit. Les maçons taillaient les pierres. Sur
+le débarcadère du Lagetto, près de San Stefano, non
+loin de l'Ospedale maggiore où atterrissaient les barques,
+on déchargeait d'énormes cubes de marbre
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+blanc qui scintillait. Les cabestans grinçaient; les scies
+glapissaient; les ouvriers rampaient le long des bois
+ainsi que des fourmis.</p>
+
+<p>Et le grand édifice montait, hérissait un nombre
+infini de clochetons et de tours blanches dans le ciel
+apuré&mdash;hommage éternel du peuple à la Vierge
+sainte.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de
+barriques, qui conduisait à la cave du tavernier allemand
+Tibald. Après avoir poliment salué les consommateurs,
+il s'assit auprès d'un sien ami, l'étameur
+Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits
+pâtés chauds au cumin&mdash;des <i>offeletti</i>&mdash;huma lentement
+une gorgée, croqua une bouchée de pâte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, mon ami, continua le cordonnier
+inspiré, se marier équivaut à plonger sa main dans
+un sac plein de vipères pour en retirer une anguille.
+Mieux vaut être atteint de la goutte, Scarabullo, que
+d'être affligé d'une femme!</p>
+
+<p>A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur
+bouffon, racontait à des mendiants affamés les merveilles
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+d'une ville comme Berlinzona, capitale d'un
+pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient
+avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec
+le caneton en supplément, où enfin existait une colline
+en fromage râpé sur laquelle vivaient des gens uniquement
+occupés à préparer du macaroni et des lazagnes,
+qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon
+et qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui
+qui en attrapait le plus en avait le plus. Et tout
+proche coulait une source de <i>vernaccio</i>&mdash;le meilleur
+vin de l'univers,&mdash;ne contenant pas une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée
+d'un petit homme scrofuleux, aux yeux mi-clos
+comme ceux d'un chat, Gorgolio, le verrier, grand
+cancanier et amateur de nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant
+son vieux chapeau poussiéreux et essuyant la
+sueur qui inondait son front, messieurs, je viens du
+camp des Français!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi
+respirer... Je suis essoufflé. J'ai couru si vite... ne
+voulant pas qu'un autre avant moi vous apprît la nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel
+peuple est-ce les Français?</p>
+
+<p>&mdash;Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre
+doigt dans leur bouche. Ce sont des hommes turbulents,
+sauvages, impies, de vrais fauves, en un mot,
+des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+de huit coudées, des brides en métal, des bombardes
+en fonte qui lancent des boulets de pierre. Leurs
+chevaux sont pareils à des monstres marins, féroces,
+avec les oreilles et les queues coupées.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils nombreux? demanda Mazo.</p>
+
+<p>&mdash;Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la
+plaine. Le Seigneur nous a envoyé pour nos péchés ce
+mal caduc, ces diables du nord!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa
+Mascarello, ils sont nos amis et alliés...</p>
+
+<p>&mdash;Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils
+sont pires que des ennemis... ils achèteront les cornes
+et mangeront le b&oelig;uf...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons,
+pourquoi les crois-tu nos ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent
+nos arbres, emmènent nos bestiaux, pillent les habitants,
+violent les femmes. Le roi français est laid,
+malingre, mais très amateur de femmes. Il possède
+même un livre, avec les portraits de belles Italiennes
+toutes nues. Et ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de
+Milan jusqu'à Naples, nous ne laisserons pas une
+pucelle...»</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables! cria Scarabullo en assénant un
+tel coup de poing sur la table que verres et bouteilles
+en tremblèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses
+pattes de derrière au son de la flûte française. Ils ne
+nous considèrent même pas comme des hommes:
+«Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez
+affamé un innocent adolescent. Dieu pour cela vous
+punit en nous donnant votre terre.» Nous les nourrissons
+généreusement et ils donnent les aliments que nous
+leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils
+ne contiennent pas le poison dont on s'est servi pour
+le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, Gorgolio!</p>
+
+<p>&mdash;Que mes yeux se vident, que ma langue se
+dessèche! Écoutez encore, messere, leurs prétentions:
+«Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses
+mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand
+Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons
+la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons
+chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement
+de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous
+effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello.
+Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.</p>
+
+<p>Tout le monde se tut.</p>
+
+<p>Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans
+la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement,
+les bras levés au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole,
+s'accomplit: «Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie
+sans tirer l'épée du fourreau. O Florence, ô Rome,
+ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé!
+Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean
+Galeas est le sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le
+pardon du Seigneur!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>&mdash;Les Français! les Français! Regardez! disait
+Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à
+ce moment dans la taverne.</p>
+
+<p>L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache
+rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la
+cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard,
+le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à
+cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur
+de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux
+étaient légèrement gris.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant
+sur l'épaule de Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin
+dans cette sacrée ville une chope de bon vin? Cette
+sale piquette lombarde vous gratte la gorge comme du
+vinaigre!</p>
+
+<p>Bonnivar avec une expression méprisante et ennuyée
+s'allongea auprès d'une petite table, examina de haut
+les consommateurs, frappa sur la table avec une chope et
+cria en mauvais italien:</p>
+
+<p>&mdash;Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas
+salé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon frérot! soupira Gros Guilloche, quand
+je pense au bourgogne de chez nous ou au précieux
+Beaune doré comme les cheveux de ma Lison, mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+c&oelig;ur se fend! Il n'y a pas à dire, tel peuple, tel vin.
+Buvons, ami, à notre chère France:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Du grand Dieu soit mauldit à outrance,</p>
+<p>Qui mal vouldroit au royaume de France!</p>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo à
+Gorgolio.</p>
+
+<p>&mdash;Des balivernes. Ils déprécient nos vins et louangent
+les leurs.</p>
+
+<p>&mdash;Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces
+coqs français, grogna l'étameur. La main me démange
+de les corriger!</p>
+
+<p>Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre
+sur de petites jambes maigres, un imposant trousseau
+de clefs pendu à sa ceinture de cuir, servit aux Français
+un demi-broc de vin fraîchement tiré à la barrique,
+non sans regarder avec méfiance ces hôtes étrangers.</p>
+
+<p>Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui
+sembla délicieux, puis cracha et fit une grimace de
+dégoût. Devant lui passa la fille du patron, Lotta,
+jolie blonde élancée avec de bons yeux bleus comme
+ceux de Tibald.</p>
+
+<p>Le Gascon cligna malicieusement de l'&oelig;il à son
+camarade et tortilla crânement sa moustache rousse.
+Puis, ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson
+des soldats de Charles VIII:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Charles fera si grandes batailles,</p>
+<p>Qu'il conquerra les Itailles.</p>
+<p>En Jerusalem entrera</p>
+<p>Et mont Olivet montera.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.</p>
+
+<p>Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement
+baissés, le sergent la prit par la taille et essaya
+de l'attirer sur ses genoux.</p>
+
+<p>Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit.
+Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les
+lèvres tout humides encore de vin.</p>
+
+<p>La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui
+se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de
+tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta
+un moment hébété.</p>
+
+<p>Tout le monde s'esclaffa.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par
+San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi
+solide! Ah! tu l'as consolé!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant
+Bonnivar.</p>
+
+<p>Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui
+montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle,
+maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je
+baiserai!</p>
+
+<p>Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une
+table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution.
+Mais la puissante main de l'étameur Scarabullo
+le saisit au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo
+en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends,
+je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'offenses
+plus les pucelles milanaises!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+&mdash;Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux,
+vauriens, lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis
+et Saint-Georges!</p>
+
+<p>Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur
+si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le
+picard par les bras.</p>
+
+<p>Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux,
+les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une
+mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées
+et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit de la
+taverne et se prit à hurler:</p>
+
+<p>&mdash;On assassine! Les Français pillent!</p>
+
+<p>La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit.
+Les commerçants prudents fermèrent leurs
+boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes
+se sauvèrent en emportant leurs marchandises.</p>
+
+<p>&mdash;Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous!
+geignait la grosse Barbaccia.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Le feu?</p>
+
+<p>&mdash;Sus aux Français!</p>
+
+<p>Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et
+glapissait:</p>
+
+<p>&mdash;Sus, sus aux Français!</p>
+
+<p>Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses
+et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour
+empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple,
+Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils
+trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo.
+Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au
+bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+&mdash;Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai
+à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces
+bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut
+pas la corde pour le pendre!</p>
+
+<p>Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de
+ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les
+soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles
+que sa femme.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à
+l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier
+grimpait à l'une des fines tourelles, située non loin de
+la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte
+Catherine à l'extrémité de la flèche.</p>
+
+<p>Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des
+stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants,
+des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles,
+d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des
+gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux,
+des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes
+piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles.
+Tout cet ensemble, en marbre aveuglément
+blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée,
+ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient
+rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de
+la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho.
+Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue,
+semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur
+de l'église, du plus profond de son c&oelig;ur de
+pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme,
+respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle
+louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de
+tous les peuples à la Vierge très pure.</p>
+
+<p>Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin
+retentit.</p>
+
+<p>L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses
+yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant
+oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle il
+grimpait pliait comme un bambou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur.
+Seigneur prends mon âme!</p>
+
+<p>En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle
+de corde, ferma les yeux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p>
+
+<p>Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il
+reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant
+plus les voix terrestres, continua son ascension,
+toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec
+joie:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ave, dolce Maria di grazia piena</i>...</p>
+
+<p>A ce moment passaient sur le large toit de l'église
+les membres du Conseil de construction «<i>Consiglio
+della Fabrica</i>», architectes, italiens et étrangers, invités
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio,
+tour principale qui devait s'élever au-dessus de la
+coupole.</p>
+
+<p>Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa
+son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent
+le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop
+opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.</p>
+
+<p>Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord.
+Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient
+pas suffisamment solides. Les autres affirmaient
+que l'église pouvait affronter l'éternité.</p>
+
+<p>Léonard selon son habitude ne prenait pas part
+à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.</p>
+
+<p>Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une
+lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, en bas, sur la place, un courrier de
+Pavie attend votre excellence.</p>
+
+<p>L'artiste brisa le cachet et lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">DUC JEAN GALÉAS.</span></p>
+
+<p class="left">»14 octobre.»</p>
+</div>
+
+<p>Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit
+sur la place, monta à cheval et partit pour le
+château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de
+Milan.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du
+parc gigantesque étaient baignés de pourpre et d'or
+par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles
+mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus
+dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se
+mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.</p>
+
+<p>En approchant du château, Léonard aperçut un
+nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté
+fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs
+avaient quitté le duc agonisant.</p>
+
+<p>Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant,
+à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.</p>
+
+<p>Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.</p>
+
+<p>Léonard s'engagea dans l'allée principale.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant.
+On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous
+amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se
+doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce
+chemin détourné...</p>
+
+<p>Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent
+un escalier, passèrent devant de sombres salles,
+jadis magnifiques, maintenant inhabitées. Les tentures
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en
+loques le long des murs. Le trône ducal, sous son
+baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée.
+A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du
+parc des feuilles jaunies.</p>
+
+<p>&mdash;Les misérables! les voleurs! grognait le nain en
+désignant à son compagnon les traces du pillage. Si
+vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas
+voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du
+monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre,
+pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.</p>
+
+<p>Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans
+une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée
+d'air et complètement sombre.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la
+saignée à la lumière, les volets clos. L'aide du barbier
+tenait un plat d'étain dans lequel coulait le sang. Le
+barbier, modeste vieillard, les manches retroussées,
+opérait l'incision de la veine. Le docteur, «maître ès
+physique», avec une physionomie entendue, le nez
+chaussé de lunettes, l'épaulière de velours violet doublée
+d'écureuil passée sous le bras, ne prenait pas part
+à l'opération que pratiquait le barbier&mdash;car toucher
+à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne d'un
+docteur&mdash;il observait simplement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+&mdash;A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer
+la saignée, ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé
+et qu'on étendit le duc sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Domine magister</i>, murmura le barbier respectueusement,
+ne vaudrait-il pas mieux attendre? Le
+malade est faible. Une trop grande prise de sang...</p>
+
+<p>Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de
+mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez
+pourtant savoir que sur les vingt-quatre livres de sang
+que contient le corps humain, on peut en supprimer
+vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la
+santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits
+plus il vous en reste de pure. J'ai pratiqué la saignée
+sans merci sur des enfants nouveau-nés, toujours avec
+réussite.</p>
+
+<p>Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer,
+mais songea que discuter avec des docteurs était
+aussi inutile que discuter avec des alchimistes.</p>
+
+<p>Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea
+les coussins, enveloppa les pieds du malade.</p>
+
+<p>Léonard jeta un coup d'&oelig;il sur la chambre. Au-dessus
+du lit pendait une cage avec un petit perroquet
+vert. Sur une table ronde, près d'une cuve de cristal,
+contenant des poissons dorés, traînaient des cartes et
+des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé
+en boule, dormait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans
+ouvrir les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions!
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+pensant que vous dormiez... Messer Leonardo
+est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici?</p>
+
+<p>Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort
+pour se soulever.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes
+pas.</p>
+
+<p>Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout
+jeune de Jean Galéas&mdash;il n'avait que vingt-quatre ans&mdash;s'anima
+d'une tendre rougeur.</p>
+
+<p>Le nain sortit pour veiller à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, continua le malade, tu connais la
+calomnie?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler...
+Cependant, si, je te la dirai: nous en rirons
+ensemble. Ils insinuent...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et
+acheva avec un doux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ils insinuent que tu es mon meurtrier.</p>
+
+<p>Léonard crut que le malade délirait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon
+meurtrier. Il y a trois semaines environ, mon oncle le
+More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pêches.
+Madonna Isabella est convaincue que depuis que j'ai
+goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs
+d'un empoisonnement lent et que dans ton jardin il y
+un arbre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami! Est-ce possible?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+&mdash;Non, même si ces fruits viennent de mon jardin.
+Je comprends d'où viennent ces allusions, en désirant
+étudier l'effet des poisons, je voulus rendre un pêcher
+vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de Peretola
+que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a
+pas réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop
+pressé, a dû raconter à quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement
+le duc, personne n'est cause de ma mort! Et
+cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détestent
+et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire tout,
+comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon
+meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide.
+Et pourquoi me tuerait-il? Je suis prêt moi-même à
+lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien.
+Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec
+des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève,
+Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne
+regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela
+maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné
+avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres
+aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce
+que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris,
+maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me
+sens bien, calme et heureux, comme si, par une
+journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements
+et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua
+le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi
+seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu me disais
+jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+apprend aux hommes le grand calme et la grande
+soumission? J'ai compris alors. Mais maintenant,
+durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves,
+combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage,
+chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois
+que nous avons par des voies différentes atteint ensemble
+le même but&mdash;toi dans la vie, moi dans la mort.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:</p>
+
+<p>Monna Druda!</p>
+
+<p>Léonard voulut partir, le duc le retint.</p>
+
+<p>Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas,
+entra dans la chambre, tenant dans ses mains une
+petite fiole contenant un liquide jaune et trouble&mdash;l'élixir
+de scorpion.</p>
+
+<p>En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la
+constellation du lion, on attrapait les scorpions et on
+les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire
+avec du seneçon, du mithridate et du serpentaire; puis
+on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et
+chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le
+ventre et la région du c&oelig;ur du malade. Les rebouteux
+assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace
+contre tous les poisons et contre les sorcelleries.</p>
+
+<p>En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille
+s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle
+faillit laisser choir le flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!</p>
+
+<p>Tout en se signant, et marmottant des prières, elle
+marcha à reculons vers la porte, et une fois dans
+le couloir courut aussi vite que le lui permettaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer
+la terrible nouvelle.</p>
+
+<p>Monna Druda était convaincue que le More et son
+manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc,
+sinon par le poison, du moins par le mauvais &oelig;il, par
+des man&oelig;uvres diaboliques.</p>
+
+<p>La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.</p>
+
+<p>Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se
+trouvait auprès du duc, elle se releva et cria furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre
+Altesse. On croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il
+s'est introduit par la cheminée! La chose est louche.
+Depuis longtemps déjà j'ai prévenu votre Altesse...</p>
+
+<p>Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement
+les genoux demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à
+vous et au seigneur Maître, de recevoir Sa Majesté, le
+roi très chrétien de France.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Charles VIII s'était installé dans les appartements
+du rez-de-chaussée du château de Pavie, somptueusement
+décorés à son intention par Ludovic le More.</p>
+
+<p>Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la
+lecture d'un ouvrage nouvellement et spécialement
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+traduit pour lui du latin en français, un opuscule assez
+ignare <i>Les Merveilles de Rome</i>,&mdash;<i>Mirabilia urbis
+Romæ</i>.</p>
+
+<p>Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif,
+pendant sa triste jeunesse passée dans le solitaire château
+d'Amboise, avait été élevé à la lecture des romans
+de chevalerie qui avaient quelque peu brouillé son
+cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre
+un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et
+de Tristan, ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté
+et timide, bon et fou, avait résolu de mettre en
+action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon l'expression
+des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars,
+descendant de Jules César, il était venu en Lombardie
+à la tête d'une formidable armée à telle fin de conquérir
+Naples, les deux Siciles, Constantinople, Jérusalem,
+détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie
+mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug
+des infidèles.</p>
+
+<p>A l'audition des <i>Merveilles de Rome</i> le roi goûtait
+à l'avance la gloire qu'il acquerrait en soumettant
+une ville aussi célèbre.</p>
+
+<p>Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre
+et une lourdeur de tête lui rappelaient le trop
+gai souper de la veille en compagnie de dames milanaises.
+Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia
+Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.</p>
+
+<p>Charles VIII était petit de taille et laid de figure.
+Ses jambes étaient maigres et torses, ses épaules
+étroites, l'une plus haute que l'autre; la poitrine
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+rentrée, un nez démesurément long et crochu; des
+cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait
+la barbe et les moustaches. Ses mains et son
+visage avaient de désagréables crispations. Ses lèvres
+épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez les enfants,
+ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à
+fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite,
+et en même temps tendue, inhérente aux gens
+faibles d'esprit. Il parlait difficilement et par saccades.
+On racontait qu'il avait les pieds difformes et que
+pour les cacher il avait introduit la mode des larges
+souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet,
+en interrompant la lecture et bégayant selon sa coutume...
+je... je voudrais, mon petit... tu sais?... je
+voudrais boire. Hein! il me semble... Probablement...
+Apporte-moi du vin, Thibault.</p>
+
+<p>Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc
+attendait la visite du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite...
+seulement, je veux boire d'abord...</p>
+
+<p>Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet
+arrêta le mouvement du roi et demanda à Thibault:</p>
+
+<p>&mdash;Du nôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur. Des caves du palais...</p>
+
+<p>Le cardinal jeta le contenu de la coupe.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent
+être nuisibles à votre santé. Thibault, donne
+ordre qu'on courre au camp chercher une bonbonne
+de notre vin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+&mdash;Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia
+le roi surpris.</p>
+
+<p>Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons,
+que la prudence s'imposait vis-à-vis de gens qui
+avaient empoisonné leur seigneur légitime, et dont
+on pouvait attendre toutes les trahisons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux
+boire, dit Charles en haussant les épaules.</p>
+
+<p>Puis il se soumit.</p>
+
+<p>Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent,
+au-dessus du roi, un superbe baldaquin de
+soie bleue, tissé de fleurs de lis d'argent, le sénéchal
+plaça sur les épaules de Charles le manteau à revers
+d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des
+abeilles et la devise: «La reine des abeilles n'a pas
+d'aiguillon.»</p>
+
+<p>A travers les sombres appartements délaissés, le
+cortège se dirigea vers la chambre du mourant. En
+passant devant la chapelle, Charles aperçut la duchesse
+Isabelle.</p>
+
+<p>Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher
+d'elle et, selon la vieille coutume française, la
+baiser sur les lèvres en la nommant «chère s&oelig;ur».</p>
+
+<p>Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et
+tomba à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, commença-t-elle le discours préparé
+d'avance, aie pitié de nous, Dieu te récompensera.
+Défends les innocents, chevalier magnanime! Le More
+nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le
+duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château,
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+nous ne sommes environnés que de mercenaires assassins...</p>
+
+<p>Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle
+lui disait.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme
+mal éveillé et tiquant des épaules. Non, je vous prie...,
+je ne puis tolérer, ma chère s&oelig;ur, levez-vous!</p>
+
+<p>Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les
+baisait, voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant,
+s'écria avec désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!</p>
+
+<p>Le roi se troubla complètement, et son visage eut
+une grimace douloureuse, comme s'il eût été lui aussi
+prêt à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis...
+Briçonnet, je te prie... dis-lui... je ne sais pas.</p>
+
+<p>Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune
+compassion, étant, même dans son humiliation, trop
+fière et trop belle, telle une géniale héroïne de tragédie.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera
+tout ce qui dépendra d'elle en faveur de votre époux
+messire Jean Galéas, dit le cardinal poliment mais
+froidement, prononçant d'un ton protecteur le nom du
+duc en français.</p>
+
+<p>La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des
+yeux attentifs, et, subitement, comprenant à qui elle
+parlait, se tut.</p>
+
+<p>Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant
+elle, les lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire
+forcé, stupide, déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+&mdash;Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la
+petite fille de Ferdinand d'Aragon!</p>
+
+<p>Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le
+roi sentait qu'il lui était indispensable de dire quelque
+chose, de se tirer de ce mutisme inepte. Il fit un effort
+désespéré, tiqua de l'épaule, cligna des yeux, balbutia
+son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, eut
+un geste navré et se tut.</p>
+
+<p>La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé.
+Charles baissait la tête, anéanti.</p>
+
+<p>&mdash;Briçonnet, allons, allons,... hein?</p>
+
+<p>Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles
+entra dans la chambre du duc.</p>
+
+<p>Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir
+d'automne tombait à travers les hautes futaies du parc.</p>
+
+<p>Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon
+cousin» et s'inquiéta de sa santé.</p>
+
+<p>Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire
+que tout de suite Charles se sentit allégé, son trouble
+se dissipa et se calma peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté!
+dit le duc. Quand vous serez à Jérusalem, auprès
+du Saint-Sépulcre, priez pour ma pauvre âme, car à
+ce moment-là je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous
+de telles pensées? interrompit le roi. Dieu est clément.
+Vous guérirez. Nous partirons ensemble en croisade.
+Vous verrez! Hein?</p>
+
+<p>Jean Galéas secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le pourrai pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas
+mon fils Francesco et Isabelle ma femme. La malheureuse
+n'a personne au monde...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.</p>
+
+<p>Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent
+et, comme s'il reflétait un feu intérieur, son visage
+s'éclaira d'une infinie bonté. Il se pencha vivement
+vers le malade et l'embrassant avec une tendresse impétueuse
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...</p>
+
+<p>Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs
+et leurs lèvres s'unirent en un fraternel baiser.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi
+appela près de lui le cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut...
+d'une façon quelconque... prendre parti... On ne peut
+pas comme cela... Je suis un chevalier... Il faut le
+défendre, tu entends?</p>
+
+<p>&mdash;Majesté, répondit évasivement le cardinal, il
+mourra tout de même. Et de quel secours pourrons-nous
+lui être? Nous nous ferions du tort. Le More
+est notre allié...</p>
+
+<p>&mdash;Le More est un misérable, oui... sûrement...
+un assassin! cria le roi.</p>
+
+<p>Et dans ses yeux brilla une colère sensée.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire.
+Le More n'est ni pire, ni meilleur que les
+autres. C'est de la politique, Seigneur! Nous sommes
+tous des hommes...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+L'échanson apporta au roi une coupe de vin français
+que Charles but avidement. Le vin le ranima et
+chassa ses noires pensées.</p>
+
+<p>En même temps que l'échanson se présenta un envoyé
+du duc, pour inviter le roi au souper. Celui-ci
+refusa. L'envoyé insista. Mais voyant que ses prières
+étaient vaines, il s'approcha de Thibault et lui murmura
+quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe
+affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Majesté, madonna Lucrezia...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...</p>
+
+<p>&mdash;Celle avec laquelle vous avez daigné danser au
+bal hier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!...
+Exquise! Tu dis qu'elle assistera au souper?</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement et elle supplie Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors?
+Thibault? Que penses-tu? Peut-être... après tout...
+Demain nous nous mettons en campagne... Pour la
+dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il en
+s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement...
+oui...</p>
+
+<p>Le roi prit Thibault à part:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?</p>
+
+<p>&mdash;La maîtresse du More, Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;La maîtresse du More, ah! c'est dommage...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il
+vous plaît aujourd'hui même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Je suis son hôte...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+&mdash;Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez
+pas ces gens-là...</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est indifférent... Comme tu voudras...
+C'est ton affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit:
+C'est ton affaire... Je ne veux rien savoir... comme
+tu voudras.</p>
+
+<p>Thibault s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit
+et passant la main sur le front:</p>
+
+<p>&mdash;Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment
+crois-tu? Que voulais-je dire?... Ah! oui!... Il faut le
+défendre... C'est un innocent... il y a offense... Je ne
+puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres
+sujets. Plus tard en revenant de Jérusalem...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un
+pâle sourire méditatif.</p>
+
+<p>&mdash;La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les
+victoires, continua Briçonnet. Le doigt de Dieu montre
+le chemin aux croisés.</p>
+
+<p>&mdash;Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta
+Charles VIII solennel, inspiré, les yeux levés au
+ciel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Huit jours après, le jeune duc mourait.</p>
+
+<p>Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme
+de lui accorder une entrevue avec Léonard, mais elle
+lui avait refusé. Monna Druda avait convaincu Isabelle
+que les gens ensorcelés ressentaient un irrésistible
+désir de voir celui qui les avait perdus.</p>
+
+<p>Et la vieille continuait à frotter soigneusement le
+malade, avec de l'huile de scorpion. Les médecins le
+tourmentèrent jusqu'à la fin avec leurs saignées.</p>
+
+<p>Il expira doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Que ta volonté soit faite! furent ses dernières
+paroles.</p>
+
+<p>Le More donna ordre de transporter de Pavie à
+Milan le corps du défunt et de l'exposer solennellement
+dans la cathédrale.</p>
+
+<p>Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic,
+après avoir assuré que la mort prématurée de son
+neveu lui causait une douleur profonde, proposa de
+déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier
+légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on
+ne pouvait confier un tel pouvoir à un mineur et
+supplièrent Le More au nom du peuple, d'accepter
+le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis,
+comme à contre-c&oelig;ur, céda à leurs prières.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+On apporta les somptueux habits de drap d'or.
+Le nouveau duc les revêtit, monta à cheval et se
+rendit à l'église de San Ambrogio, entouré d'une
+foule de partisans qui criaient: «<i>Viva il Moro, viva
+il duca!</i>» au son des trompes, des salves de canon,
+du carillon des cloches et du mutisme du peuple.</p>
+
+<p>Sur la place du Commerce, du haut de la loggia
+du vieil hôtel de ville, en présence des syndics, des
+consuls, des principaux citoyens, le chef des hérauts
+lut le <i>privilège</i> accordé au duc Le More par l'éternel
+Auguste du très saint Empire, Maximilien: «<i>Maximilianus
+divina favente clementia Romanorum Rex
+semper Augustus</i>, toutes les provinces, terres, villes,
+villages, châteaux, forts, montagnes et plaines, bois
+et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines,
+mines, possession des vassaux, marquis, comtes,
+barons, monastères, églises et paroisses&mdash;tout et
+tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à toi et à
+tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et
+choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain
+autocrate de la Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»</p>
+
+<p>Quelques jours après cette proclamation on annonça
+la translation dans la cathédrale de la plus précieuse
+relique de Milan, un des clous de la sainte Croix.</p>
+
+<p>Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider
+son pouvoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne
+de Tibald, la foule se réunit. L'étameur Scarabullo,
+le brodeur Mascarello, le pelletier Mazo, le cordonnier
+Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au premier
+rang.</p>
+
+<p>Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère
+Timoteo prêchait:</p>
+
+<p>&mdash;Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le
+temple de Vénus le bois de la sainte Croix et les autres
+instruments qui avaient servi à la torture du Christ
+et avaient été enterrés par les païens&mdash;l'empereur
+Constantin, prenant un des saints et terribles clous,
+ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors
+de son cheval de guerre, afin d'accomplir la parole
+de l'apôtre Zacharie, et cette relique lui donna la victoire
+sur les ennemis de l'Empire romain. A la mort
+du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard
+retrouvé par saint Ambroise à Rome, dans la boutique
+d'un certain Paolino, marchand de vieille ferraille, et
+transporté à Milan. Notre ville possède donc le plus
+précieux, le plus sacré des quatre clous&mdash;celui qui
+avait percé la paume droite du Dieu puissant sur
+le Bois du Salut. Sa longueur exacte est de cinq
+pouces et demi. Étant plus long et plus épais que le
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+clou romain il est pointu, tandis que le clou romain
+est émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté
+dans la main du Sauveur, comme le prouve, par de
+fins syllogismes, le savant Père Alesio.</p>
+
+<p>Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en
+levant les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un
+horrible sacrilège! Le More, le misérable, l'assassin, le
+voleur de trône, tente le peuple par des fêtes impies,
+et affermit son trône croulant avec le saint clou!</p>
+
+<p>La foule devint houleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous, mes frères, continua le moine,
+savez-vous à qui il a confié l'encastrement du clou dans
+la grande coupole de la cathédrale, au-dessus de l'autel?</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au Florentin Léonard de Vinci!</p>
+
+<p>&mdash;Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le connaissons parbleu, répondaient les
+autres, c'est celui-là même qui a empoisonné le jeune
+duc avec des fruits...</p>
+
+<p>&mdash;Un sorcier! un hérétique! un athée!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo,
+j'ai entendu dire que ce messer Leonardo était
+un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait de mal à
+personne. Qu'il aime non seulement les hommes,
+mais aussi les bêtes...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!</p>
+
+<p>&mdash;Un sorcier peut-il être bon?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo&mdash;les
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+gens diront aussi du grand tentateur, le prince des
+ténèbres: «Il est bienveillant, il est parfait», car il
+se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera douce
+et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront
+tentés par sa miséricorde. Et il conviera des quatre
+points cardinaux tous les peuples et toutes les tribus
+comme la perdrix, par son cri trompeur, appelle dans
+son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc,
+ô mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist,
+viendra parmi nous sous une forme humaine:
+le Florentin Léonard est le serviteur et le précurseur
+de l'Antechrist.</p>
+
+<p>Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler
+de Léonard murmura avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au
+diable et qu'il a signé le pacte avec son sang.</p>
+
+<p>&mdash;Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu!
+marmonnait la fripière Barbaccia. Ces jours derniers,
+Stamma, la lavandière du bourreau, me disait que ce
+Léonard volait les corps des pendus, qu'il les découpait,
+enlevait les intestins...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des choses que tu ne peux comprendre,
+Barbaccia, observa Corbolo, c'est une science qu'on
+appelle l'anatomie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a aussi inventé une machine pour
+voler, avec des ailes d'oiseau, rapporta Mascarello.</p>
+
+<p>&mdash;L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu,
+expliqua de nouveau frère Timoteo. Simon le Mage
+s'est aussi élevé dans les airs, mais il a été renversé
+par l'apôtre Paul.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+&mdash;Et il marche sur l'eau comme sur la terre,
+ajouta Scarabullo. «Le Seigneur marchait sur les
+eaux... je ferai de même.» Voilà comme il blasphème!</p>
+
+<p>&mdash;Il fait mieux encore: il descend dans une cloche
+de verre au fond de la mer, reprit Mazo.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a
+pas besoin. Quand il veut, il se transforme en poisson
+et il nage: il se transforme en oiseau et il vole! déclara
+Gorgolio.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ogre; qu'il crève!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au
+bûcher, le Léonard!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on l'empale!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés!
+se prit à geindre frère Timoteo. Le très saint clou,
+le clou sacré est... chez Léonard!</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les
+poings, nous mourrons pour notre relique, nous ne la
+laisserons pas souiller. Allons prendre le clou chez
+l'impie!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est
+l'heure de la ronde de nuit. Le capitaine de la milice...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo,
+cache-toi sous la jupe de ta femme!</p>
+
+<p>Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres,
+criant et jurant, la foule s'avança par les rues.</p>
+
+<p>En tête marchait le moine, tenant dans ses mains
+un crucifix et chantant un psaume.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans
+leur reflet rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant
+de la lune.</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait
+une caisse ronde, vitrée, avec des rayons
+dorés, dans laquelle devait être conservé le clou sacré.
+Assis dans un coin sombre, Giovanni Beltraffio, de
+temps à autre observait son maître. Plongé dans la
+recherche du problème de la transmission de la force
+à l'aide de poulies et de leviers, Léonard ne pensait
+plus à la relique. Il venait de terminer un calcul
+compliqué.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il,
+avec un sourire heureux, rien d'aussi parfait, facile et
+superbe comme les manifestations de la nature. La
+divine nécessité la force par ses lois à déduire le résultat
+de la cause par la voie la plus rapide.</p>
+
+<p>Dans son c&oelig;ur naissait le sentiment, qui lui était
+si habituel, de respectueux étonnement devant l'abîme
+qu'il contemplait. En marge, à côté du croquis de la
+machine élévatoire, à côté de chiffres et de ratures, il
+écrivait ces mots qui sonnaient dans son c&oelig;ur ainsi
+qu'une prière:</p>
+
+<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+<i>voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de
+sua necessari effetti.</i>»</p>
+
+<p>Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur!
+Tu n'as pas voulu priver la moindre force de son
+ordre et de ses qualités indispensables.</p>
+
+<p>On frappa violemment à la porte extérieure. Des
+cris, des jurons, le chant des psaumes retentirent.</p>
+
+<p>Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui
+était arrivé. Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut,
+à demi vêtue, se précipita dans la pièce en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte
+Mère de Dieu, protège-nous!</p>
+
+<p>Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse
+à la main, il ferma vivement les volets.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer
+dans la maison. Les moines ont dû exciter la populace.</p>
+
+<p>&mdash;Que veulent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable seul pourrait comprendre cette crapule
+folle. Ils exigent le clou sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.</p>
+
+<p>&mdash;Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils
+appellent Votre Excellence, assassin du duc Jean
+Galéas, sorcier et impie.</p>
+
+<p>Dans la rue les cris augmentaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre
+nid maudit! Attends, nous aurons ta peau, Léonard,
+antechrist!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se
+mêlaient les stridents sifflets du vaurien Farfaniccio.</p>
+
+<p>Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier,
+grimpa sur l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans
+la cour, mais Léonard le retint par son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout
+près d'ici à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on
+te tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans
+le potager de la tante Trulla, puis dans le fossé, puis
+par les arrière-cours... Et s'ils me tuent, mieux vaut
+que ce soit moi que vous!</p>
+
+<p>Après avoir adressé un tendre et brave sourire
+à Léonard, le gamin s'échappa de ses mains, sauta
+par la croisée et cria de la cour, en poussant les
+volets:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je vous délivrerai!</p>
+
+<p>&mdash;Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et
+voilà, pourtant, il nous est utile dans notre malheur.
+Peut-être bien qu'il nous délivrera...</p>
+
+<p>Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri
+étouffé, se sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la
+cave où, comme elle le raconta ensuite, elle se blottit
+dans un tonneau vide jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Marco monta fermer les volets.</p>
+
+<p>Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa
+place, pâle, abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha
+de lui, tomba à ses genoux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+&mdash;Qu'as-tu, Giovanni?</p>
+
+<p>&mdash;Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge...
+Je ne crois pas... mais dites... dites-le-moi vous
+même!</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire,
+tu te demandes s'ils disent la vérité... si je suis un
+assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, un seul de votre bouche, maître!</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu
+ne me croiras pas, puisque tu as pu douter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je
+suis tellement torturé... je ne sais ce que j'ai... je
+deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez pitié de
+moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas
+vrai!</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement
+dans la voix, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!</p>
+
+<p>Des coups terribles retentirent ébranlant la maison:
+l'étameur Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une
+hache.</p>
+
+<p>Léonard écouta les cris de la populace, et son c&oelig;ur
+se serra de cette tristesse que lui donnait le sentiment
+de son isolement.</p>
+
+<p>Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine
+écrites.</p>
+
+<p>«<i>O mirabile giustizia di te, primo Motore!</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le
+bien!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta
+les paroles de Jean Galéas mourant:</p>
+
+<p>&mdash;Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le
+ciel!...</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="center"><b>LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO</b></p>
+
+<p class="center"><b>1494-1495.</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p><i>L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa
+cognitione. L'amore à tantopiu fervente, quanto
+la cognitione à piu certa.</i></p>
+
+<p>[<i>L'amour est fils de la science. L'amour
+est d'autant plus fervent que la science est
+exacte.</i>]</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p>
+
+<p><i>Soyez sages comme le serpent, simples
+comme la Colombe.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">MATTHIEU, X</span>, 16.</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard
+de Vinci le 25 mars 1494.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions
+du corps humain, le dessin d'après les modèles
+des bons maîtres, le dessin d'après nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a
+donné un livre sur la perspective, écrit sous la dictée
+du maître. Ce livre commence ainsi:</p>
+
+<p>«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande
+joie au corps; la plus grande joie de l'âme vient de
+la clarté de la vérité mathématique. Voilà pourquoi la
+science de la perspective, dans laquelle la contemplation
+de la ligne claire&mdash;<i>la linia radiosa</i>&mdash;est la plus
+grande joie des yeux qui se fond avec la clarté mathématique&mdash;la
+plus grande joie de l'âme doit être préférée
+à toutes les autres investigations et sciences
+humaines. Que celui qui a dit de soi: «Je suis la
+lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer
+la science de la perspective, la science de la lumière.
+Et je diviserai ce livre en trois parties: la première,
+l'amoindrissement des proportions des objets dans le
+lointain; la seconde, l'amoindrissement de la netteté
+des teintes; la troisième, l'amoindrissement de la netteté
+des contours.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître s'occupe de moi comme d'un parent.
+Apprenant que j'étais pauvre, il n'a pas voulu accepter
+ma pension convenue de cinq <i>lires</i> par mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu posséderas à fond la perspective et
+que tu connaîtras par c&oelig;ur les proportions du corps
+humain, observe attentivement, pendant tes promenades,
+les mouvements des gens, comment ils se
+tiennent debout, comment ils marchent, comment ils
+causent, discutent, rient et se battent; quelles sont,
+à ce moment, l'expression de leurs visages et
+celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les
+regardent passivement. Inscris et dessine tout cela
+dans un livre qui ne doit jamais te quitter. Lorsque ce
+livre sera complet, prends-en un autre, mais garde le
+premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni
+gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements
+des corps sont si divers dans la nature qu'aucune
+mémoire humaine ne saurait les retenir. Voilà pourquoi
+tu dois considérer ces dessins comme tes meilleurs
+conseillers et tes meilleurs maîtres.</p>
+
+<p>Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris
+les mémorables paroles prononcées par le maître
+durant la journée.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin
+de l'église, j'ai rencontré mon oncle, le maître verrier
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+Oswald Ingrim. Il m'a dit qu'il me reniait,
+que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la
+maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant
+je suis seul, je n'ai plus personne au monde, ni
+parents, ni amis, je n'ai plus que mon maître. Je
+répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur,
+lumière du monde, m'éclaire et m'aide à
+exposer la perspective, science de sa lumière.»
+Seraient-ce là les paroles d'un athée?</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder
+pour que je sente mon âme plus légère et joyeuse.
+Quels beaux yeux il a, purs, bleu pâle et froids
+comme la glace! Quelle voix, calme et agréable!
+Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants
+ne peuvent résister à sa parole persuasive, s'il
+désire les faire incliner vers l'affirmative ou la négative.
+Souvent je le regarde, lorsqu'il est assis devant
+sa table de travail, plongé dans ses méditations, et
+lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins,
+il tourmente et caresse sa barbe longue, dorée, douce
+et ondulée comme des cheveux de femme. Quand il
+parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un &oelig;il
+avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il
+semble alors que son regard, de dessous ses longs
+sourcils, vous pénètre jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs
+voyantes et les frivolités de la mode. Il n'aime
+aucun parfum. Mais son linge est de fine toile et toujours
+blanc comme la neige. Il porte un béret de
+velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus
+sa tunique noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il
+jette un manteau rouge foncé à plis droits, d'ancienne
+coupe florentine&mdash;<i>pitocco rosato</i>. Ses mouvements
+sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements
+simples, toujours, n'importe où il se trouve&mdash;parmi
+des seigneurs ou dans la foule&mdash;il a un tel air qu'on
+ne peut s'empêcher de le remarquer. Il ne ressemble
+à personne.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur
+à l'arc et à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître
+ès escrime. Une fois je l'ai vu concourir avec les plus
+forts hommes du peuple; le jeu consistait en ceci:
+il fallait, dans une église, jeter une petite pièce de
+monnaie de façon qu'elle touchât le centre même
+de la coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le
+monde par son adresse et par sa force. Il est gaucher.
+Mais de cette main gauche, fine et tendre d'aspect
+ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval,
+tord le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+le visage d'une jolie jeune fille, crayonne des
+ombres transparentes, légères, telles de tremblantes
+ailes de papillons.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la
+tête penchée de la Vierge écoutant les paroles de l'archange.
+De dessous le bandeau orné de perles,
+comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle
+des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont
+échappées, tressées à la mode des jeunes filles florentines
+et formant une coiffure d'aspect négligemment
+libre, mais par le fait d'un art raffiné. La beauté de
+ces cheveux frisés charme comme une étrange musique.
+Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers
+les paupières baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble
+au mystère des fleurs sous-marines que l'on
+voit à travers le flot mais qu'on ne peut atteindre.
+Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans
+l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Des monstres! des monstres! Messer Leonardo,
+allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de telles
+horreurs que vous vous en lécherez les doigts.</p>
+
+<p>&mdash;D'où cela? demanda le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de
+Bergame. Je leur ai dit que vous leur offririez à souper,
+s'ils voulaient vous permettre de faire leur portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+doivent rentrer à Bergame avant la tombée du jour.
+Mais regardez-les seulement&mdash;vous ne vous en repentirez
+pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne
+pouvez vous figurer ces monstres!</p>
+
+<p>Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le
+maître se rendit à la cuisine. Je le suivis.</p>
+
+<p>Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux
+frères, gros, enflés par l'hydropisie, avec d'horribles
+goitres pendants&mdash;maladie spéciale aux habitants des
+monts Bergamasques&mdash;et la femme de l'un d'eux,
+petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et
+en tous points digne de son nom.</p>
+
+<p>Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous
+disais qu'ils vous plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.</p>
+
+<p>Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du
+vin et se prit à les servir, à les questionner, à les
+amuser avec des histoires drôles. D'abord, ils se tinrent
+sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas pourquoi
+on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur
+raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort,
+coupé en minuscules morceaux par un coreligionnaire
+pour contourner la loi qui défendait l'inhumation des
+juifs dans la ville de Bologne, mariné dans un tonneau
+de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis
+et par mégarde mangé par un voyageur florentin et
+chrétien&mdash;le fou rire s'empara de la vieille.</p>
+
+<p>Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité
+qui les fit se tordre avec d'ignobles grimaces. De
+dégoût, je baissai les yeux pour ne pas les voir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide,
+comme un savant qui fait une expérience. Lorsque la
+monstruosité fut à son comble, il prit un papier et
+dessina ces abominations, du même crayon et avec le
+même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la
+Vierge Marie.</p>
+
+<p>Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures,
+non seulement de gens, mais d'animaux affublés de
+figures de cauchemar. Dans les animaux transparaît
+l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à
+l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur.
+Je me souviens particulièrement du museau d'un porc-épic
+tout hérissé, avec une lèvre inférieure pendante,
+molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un
+hideux sourire humain, des dents longues et blanches
+pareilles à des amandes. Je n'oublierai jamais non
+plus le visage de la vieille aux cheveux relevés en une
+coiffure sauvage, avec une natte maigre, un front
+démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une
+verrue et des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant
+les champignons flétris et gluants qui poussent
+sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus terrible est que
+ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a déjà
+vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction
+qui vous attire et vous repousse en même temps comme
+un abîme. On les regarde, on se tourmente et on ne
+peut en arracher les yeux, non plus que du sourire
+de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit
+comme devant un miracle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre
+dans la rue un monstre curieux, peut le suivre et
+l'observer durant toute une journée, s'appliquant à se
+rappeler les transformations de son visage. «La grande
+laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi
+extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité
+seule se rencontre toujours.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il a imaginé un système étrange pour se souvenir
+des figures. Il suppose que le nez des gens est de trois
+façons: ou droit, ou bosselé ou rentré. Les droits
+peuvent être ou courts ou longs avec des extrémités
+carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine
+du nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite
+pour chaque partie du visage. Toutes ces subdivisions
+infinies sont marquées par des chiffres dans un livre
+spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste rencontre en
+un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit
+de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre
+correspondant au nez, au front, aux yeux, au menton,
+et de cette manière à l'aide de ces chiffres la physionomie
+s'incruste dans la mémoire indélébilement.
+Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une
+seule forme. Il a aussi inventé une cuiller pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+dosage mathématique de la couleur dans les gradations
+de teintes imperceptibles à l'&oelig;il. Par exemple, pour
+obtenir un certain degré d'ombre il faut employer
+dix cuillers de noir, pour la gradation suivante il
+faudra en prendre onze, puis douze, puis treize et ainsi
+de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la couleur, on
+coupe le monticule, on égalise avec une équerre de
+verre, comme au marché on égalise les mesures de
+grains.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le
+plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme
+un b&oelig;uf de labour, il exécute exactement toutes les
+règles du maître; mais visiblement, plus il s'applique,
+moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même
+à coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée
+qu'il y a logée. Il est convaincu que «patience et travail
+ont raison de tout», et il ne perd pas l'espoir de
+devenir un jour un peintre célèbre. Il est celui d'entre
+nous tous qui se réjouit le plus des inventions du
+maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers,
+ayant pris le livre chiffré pour la notation des
+visages, il s'est rendu sur la place du Broletto, a
+choisi ses types dans la foule et les a marqués à la
+tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu
+durant des heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer.
+Le même malheur lui est arrivé avec la
+cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous
+les principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare
+da Sesto triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr
+de la science. Son exemple démontre que toutes ces
+règles et toutes ces cuillers et tables chiffrées pour les
+nez ne valent pas le diable. Il ne suffit pas de
+savoir comment naissent les enfants pour en avoir.
+Léonard se trompe et trompe les autres. Il dit une
+chose et fait le contraire. Quand il peint il ne songe
+à aucun principe, il suit simplement son inspiration.
+Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il veut
+aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art
+avec la science, l'inspiration avec la mathématique.
+Je crains, cependant, que chassant deux lièvres, il
+n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une part de
+vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi
+déteste-t-il ainsi le maître? Léonard lui pardonne
+tout, écoute complaisamment ses mordantes ironies,
+apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre lui.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>J'observe comment il travaille à la <i>Sainte Cène</i>. Dès
+l'aube, il quitte la maison, se rend au monastère et
+pendant toute la journée, jusqu'au crépuscule, il peint,
+oubliant même de manger. Ou bien durant deux
+semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais
+chaque jour, il passe deux ou trois heures devant son
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+tableau, examinant et jugeant le travail accompli.
+Parfois à midi, il abandonne brusquement un ouvrage
+commencé, court au monastère, à travers les
+rues désertes, sans choisir le côté de l'ombre, comme
+attiré par une force invisible, grimpe sur l'échafaudage,
+donne deux ou trois coups de pinceau et revient.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de
+l'apôtre Jean. Il devait la terminer aujourd'hui. Mais,
+à mon grand étonnement, il est resté à la maison et
+dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est amusé à
+observer le vol des bourdons, des guêpes et des
+mouches. Il est tellement occupé à étudier leur corps
+et leurs ailes que l'on croirait que le sort du monde
+en dépend. Il a été heureux infiniment en découvrant
+que les pattes postérieures des mouches leur servaient
+de gouvernail. A son avis, cette découverte est
+excessivement précieuse et utile pour la construction
+de sa machine à voler.</p>
+
+<p>Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de
+le voir abandonner la tête de l'apôtre Jean pour des
+observations sur les pattes de mouches.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées
+ainsi que la sainte Cène. Le maître combine un joli
+modèle d'écusson pour l'inexistante Académie de
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+peinture imaginée par le duc de Milan&mdash;un tétragone
+de n&oelig;uds de corde, sans commencement et sans fin,
+entourant l'inscription latine: «<i>Leonardi-Vinci-Academia</i>.»
+Il est absorbé par ce travail au point que
+rien au monde n'existe plus pour lui en dehors de ce
+jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien
+ne pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et
+me décidai à lui rappeler la tête inachevée de l'apôtre
+Jean. Il hausse les épaules sans lever les yeux de
+dessus ses n&oelig;uds de ficelle et grince entre les dents:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.</p>
+
+<p>Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Ludovic le More lui a confié l'installation dans
+son palais de tuyaux acoustiques cachés dans l'épaisseur
+des murs.</p>
+
+<p>&mdash;L'oreille de Denys&mdash;permettant au seigneur
+d'entendre dans un appartement ce qui se dit dans
+l'autre. Tout d'abord Léonard s'en occupa avec passion.
+Mais bientôt, selon son habitude, son enthousiasme
+refroidi, il commença à remettre ces travaux
+sous différents prétextes. Le duc le presse et se fâche.
+Aujourd'hui on est venu plusieurs fois du palais le
+chercher. Mais le maître est pris par un autre travail
+nouveau qui lui semble non moins important que
+l'installation de l'oreille de Denys&mdash;des expériences
+sur les plantes: ayant coupé les racines d'une citrouille
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+et n'ayant laissé qu'un petit rejeton, il l'arrose abondamment
+avec de l'eau. A la très grande joie de
+Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la mère&mdash;comme
+il s'exprime&mdash;a heureusement nourri
+tous ses enfants, à peu près soixante longues courges.
+Avec quelle patience, avec quel amour il suivait
+l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est resté
+jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager,
+observant comment les larges feuilles boivent la rosée
+nocturne.</p>
+
+<p>«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur,
+le ciel de rosée et le soleil leur donne une âme», car
+il suppose que l'âme n'appartient pas uniquement à
+l'homme, mais aussi aux animaux et même aux
+plantes, opinion que fra Benedetto considère éminemment
+comme hérétique.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il aime tous les animaux. Parfois il passe des
+journées à observer et dessiner des chats, à étudier
+leurs m&oelig;urs et leurs habitudes: comment ils jouent,
+comment ils se battent, dorment, lavent leur museau
+avec leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos
+et se hérissent devant les chiens. Ou bien avec la
+même curiosité il regarde à travers les glaces d'un
+aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les
+sèches et autres animaux marins. Son visage exprime
+une profonde et calme satisfaction quand ils se battent
+et se mangent entre eux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un
+sans s'attaquer à un autre. Cependant chaque travail
+ressemble à un jeu, chaque jeu à un travail. Il est
+divers et inconstant. Cesare dit que les rivières couleront
+plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera
+en une seule &oelig;uvre et la mènera à bonne fin.
+En riant il l'appelle le plus grand des déréglés,
+assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun
+profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres
+«sur la nature» «<i>Delle cose naturali</i>». Mais ce ne
+sont que des notes prises au hasard, des bouts de
+papier, des remarques. Plus de cinq mille feuilles
+dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut
+s'y retrouver.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique
+regard il a pour la nature! Comme il sait remarquer
+l'imperceptible! Il a pour tout un heureux étonnement,
+avide, pareil à celui des enfants et tel que
+devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.</p>
+
+<p>Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime
+d'une façon telle que, si l'on vivait cent ans, on ne
+pourrait l'oublier.</p>
+
+<p>L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le
+maître me dit: «Giovanni, as-tu remarqué que les
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+petites chambres concentrent l'esprit et que les
+grandes poussent à l'action?»</p>
+
+<p>Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les
+contours des objets semblent plus nets.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>De nouveau deux jours de travail à la tête de
+l'apôtre Jean. Mais hélas! quelque chose s'est perdu
+durant les amusements avec les ailes de mouches,
+les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et
+autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé,
+a tout laissé là et, selon l'expression de Cesare,
+est entré tout entier dans la géométrie, comme un
+colimaçon dans sa coquille,&mdash;plein de dégoût pour
+la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs,
+la vue des pinceaux et de la toile l'éc&oelig;urent.</p>
+
+<p>Voilà comment nous vivons, selon le désir du
+hasard, au jour le jour, à la grâce de Dieu. Nous
+attendons sur la plage que la mer soit belle. Heureusement
+qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans
+cela, bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique
+tant et si bien que nous ne le verrions plus!</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses
+échappatoires, des doutes, des indécisions, il se
+remet de nouveau au travail, prend un pinceau dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il
+n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des
+&oelig;uvres qui paraissent aux autres le comble de la perfection,
+il trouve des erreurs. Il poursuit tout le
+temps l'insaisissable, ce que la main humaine,&mdash;quel
+que soit l'infini de son art,&mdash;ne peut exprimer.
+Voilà pourquoi presque jamais il n'achève ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le
+soigne, passe ses nuits à son chevet. Mais il ne veut
+pas entendre parler de médicaments. Marco d'Oggione,
+en cachette, a apporté au malade des pilules.
+Léonard les a trouvées et les a jetées par la fenêtre.
+Lorsque Andrea lui-même insinua qu'une saignée
+serait peut-être salutaire, qu'il connaissait un excellent
+barbier expert en cette matière, Léonard s'est
+fâché sérieusement, a donné des noms grossiers à tous
+les docteurs, et a dit entre autres choses:</p>
+
+<p>&mdash;Je te conseille de penser non à la façon de te
+soigner, mais à celle de conserver ta santé, ce que tu
+atteindras d'autant plus facilement que tu éviteras le
+plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi
+stupides que les compositions des alchimistes.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec un sourire gai et malin:</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces
+menteurs, lorsque chacun ne songe qu'à ramasser le
+plus d'argent possible pour le donner aux médecins,
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+ces démolisseurs de la vie humaine! <i>Ogni omo desidera
+far capitale per dare a medici, destruttori di vite&mdash;adunque
+debono essere richi!</i></p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé,
+selon son habitude, sans le terminer, et Dieu sait s'il
+le terminera jamais, un <i>Traité de la Peinture</i>, «Trattato
+della Pittura». Ces derniers temps, il s'est beaucoup
+entretenu avec moi de la perspective, en me citant
+des extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris
+ici ce dont je me souviens.</p>
+
+<p>Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour
+et la sagesse avec lesquelles il me dirige dans
+les sphères élevées de cette noble science! Que ceux
+entre les mains desquels tomberont ces pages, prient
+pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne
+élève Giovanni Beltraffio et pour l'âme du grand maître
+florentin Léonard de Vinci!</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et
+non dans l'Art. <i>Cosa bella mortal passa e non d'arte.</i>»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie
+et la contemplation raffinée de la nature, <i>filosofica
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+e sottile speculazione</i>, car la peinture est fille légitime
+ou plutôt, petite-fille de la nature. Tout ce qui
+existe est né de la nature et à son tour a donné naissance
+à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la peinture
+est petite-fille de la nature et parente de Dieu.
+«Celui qui blâme la peinture, blâme la nature. <i>Chi
+biasima la pittura, biasima la natura.</i>»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>«Le peintre doit être universel. <i>Il pittore debbe
+cercare d'essere universale.</i>» O peintre, que ta variété
+soit aussi infinie que les manifestations de la nature.
+Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but doit être
+d'augmenter, non l'&oelig;uvre des mains humaines, mais
+les créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais
+personne. Que chacune de tes &oelig;uvres, soit une manifestation
+nouvelle de la nature.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en
+toi l'amour de l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire
+est bien au-dessus de la gloire d'acquérir. Le souvenir
+des riches disparaît avec eux, le souvenir des
+sages survit, car la sagesse et la science sont enfants
+légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard.
+Aime la gloire et ne crains pas la pauvreté. Songe
+combien de philosophes nés dans les richesses se sont
+voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de
+la vieillesse. Amasse donc la sagesse qui sera la nourriture
+de tes vieux jours.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour
+plaire à la populace, badigeonnent leurs tableaux avec
+de l'or et de l'azur, en assurant avec une arrogante
+impertinence qu'ils pourraient travailler aussi bien que
+les autres maîtres, si on les payait en conséquence.
+Oh! les imbéciles! Qui donc les empêche de produire
+une &oelig;uvre superbe et de déclarer: Ce tableau vaut tel
+prix, celui-là est moins cher et celui-ci ne vaut rien,
+prouvant de cette façon qu'ils savent travailler à toutes
+conditions?</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands
+maîtres jusqu'au <i>métier</i>. Ainsi, mon compatriote et
+ami florentin le Pérugin était arrivé à une telle rapidité
+dans l'exécution des commandes qu'une fois du
+haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui
+l'appelait pour dîner: «Sers la soupe; moi, pendant
+ce temps-là, je vais encore peindre un saint.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Un artiste qui ignore le doute est un médiocre.
+Tant mieux pour toi si ton &oelig;uvre est au-dessus de
+ton appréciation; tant pis, si elle l'égale; mais
+plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui
+arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait
+aidés à faire si bien».</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Écoute avec patience toutes les opinions soulevées
+par ton tableau, pèse-les, raisonne-les; demande-toi
+si ceux qui te critiquent n'ont pas raison en signalant
+des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de n'avoir
+pas entendu, et, seulement devant des gens dignes
+d'attention, prouve qu'ils se trompent.</p>
+
+<p>Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et
+plus utile que celui d'un ami. La haine est presque
+toujours plus profonde que l'amour. Le regard d'un
+ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un
+ami sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te
+ressemble en rien et en cela est sa force. La haine
+dévoile plus de choses que l'amour. Souviens-toi de
+cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Les couleurs voyantes charment la foule. Mais
+l'artiste véritable ne doit chercher à plaire qu'aux élus.
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+Sa fierté et son but ne sont pas dans le clinquant,
+mais tendent à accomplir dans son tableau un miracle,
+à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief
+ce qui est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la
+sacrifie aux couleurs ressemble à un bavard qui
+sacrifie la pensée à des mots sonores et creux.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours
+grossiers et durs. Que les extrémités de tes
+ombres sur un corps jeune et délicat ne soient ni
+mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, transparentes
+comme l'air, car le corps humain par lui-même
+est transparent; tu peux t'en convaincre en
+présentant ta main au soleil. Une lumière trop vive ne
+donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour trop
+cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le
+soleil est encore voilé par les nuages, remarque le
+charme et la délicatesse des visages des hommes et des
+femmes qui passent par les rues ombreuses, entre les
+murs noirs des maisons&mdash;<i>quanta grazia e dolcezza si
+vede in loro</i>. C'est le plus parfait éclairage. Que ton
+ombre petit à petit disparaissant dans la lumière, fonde
+comme la fumée, comme les sons d'une douce musique.
+Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il
+y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière
+ombrée, ou un jour sombre. Recherche-le, artiste,
+dans cet intermédiaire se trouve le secret de la beauté
+charmeuse!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste
+désireux d'imprimer ces paroles dans notre mémoire,
+il répéta avec une expression indéfinissable:</p>
+
+<p>&mdash;Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté.
+Que vos ombres se fondent comme une fumée,
+comme les sons d'une musique lointaine.</p>
+
+<p>Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les
+yeux sur Léonard, voulut répliquer&mdash;mais n'osa.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le
+maître dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le mensonge est si méprisable que même s'il
+loue la majesté de Dieu, il l'abaisse. La vérité est si
+belle que lorsqu'elle exalte les plus infimes choses,
+elle les ennoblit. <i>E di tanta vitipendia la bugia, che
+s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a
+sua deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella
+laudasse cose minime, elle si fanno nobili.</i> Entre la vérité
+et le mensonge il y a la même différence qu'entre
+la lumière et l'obscurité.</p>
+
+<p>Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.</p>
+
+<p>&mdash;La même différence qu'entre la lumière et
+l'obscurité? répéta-t-il. Mais ne nous avez-vous pas
+affirmé, maître, qu'entre la lumière et l'obscurité, il
+y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à
+l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+ou un jour sombre? Par conséquent, entre la vérité
+et le mensonge... Mais non, c'est impossible... Vraiment,
+maître, votre comparaison fait naître en mon
+esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche
+le secret de la beauté charmeuse dans l'union de
+l'ombre et de la lumière, pourrait bien se demander
+si la vérité et le mensonge ne se confondent pas
+également...</p>
+
+<p>Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il
+eût été étonné et même fâché des paroles de son élève;
+puis il se prit à rire et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me tente pas. <i>Vade retro, Satanas!</i>
+J'attendais une autre réponse et je pense que les
+paroles de Cesare étaient dignes d'autre chose que
+d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont
+éveillé en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et
+puante impasse, examinant attentivement un mur de
+pierre couvert de taches d'humidité qui ne présentait
+rien de particulier.</p>
+
+<p>Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient
+au doigt en riant. Je lui demandai ce qu'il
+avait découvert dans ce mur.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde
+quel monstre superbe. Une chimère à gueule béante
+et à côté un ange les cheveux soulevés qui fuit le
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures
+dignes d'un grand maître.</p>
+
+<p>Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en
+effet, à mon grand étonnement, je vis en eux ce dont
+il parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des gens, peut-être, considéreront cette
+invention comme étant stupide, continua le maître,
+mais moi, par expérience personnelle, je sais combien
+elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et
+aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le
+mélange des pierres, dans les fissures, dans les dessins
+de la chancissure de l'eau stagnante, dans les
+charbons mourants couverts de cendres, dans les
+nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances
+avec des sites merveilleux, avec des montagnes, des
+pics escarpés, des rivières, des plaines et des arbres;
+de superbes combats, des visages étranges. Je choisissais
+dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais
+le tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des
+cloches, tu peux dans leurs voix mêlées trouver, selon
+ton désir, le nom ou le mot auquel tu penses.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui il comparait les rides formées par les
+muscles du visage pendant le rire ou les pleurs. Dans
+les yeux, dans la bouche, dans les joues, il n'y a
+aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens
+qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins
+de la bouche s'abaissent, tandis que les gens qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+rient écartent les sourcils et relèvent les coins de la
+bouche.</p>
+
+<p>Comme conclusion, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Applique-toi à être le spectateur calme des gens
+qui rient et qui pleurent, qui haïssent et qui aiment,
+pâlissent de peur ou crient de douleur. Regarde,
+apprends, scrute, observe, afin de connaître l'expression
+de tous les sentiments humains.</p>
+
+<p>Cesare me disait que le maître aimait à accompagner
+les condamnés à mort, pour lire sur leur visage
+tous les degrés de l'angoisse et de la terreur, éveillant
+même chez les bourreaux un étonnement par sa
+curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des
+muscles du mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce
+qu'est cet homme! ajouta Cesare avec un sourire
+amer. Il relèvera un vermisseau et le posera sur
+une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des
+périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait,
+il se contenterait d'observer comment elle hausse
+les sourcils, fronce le front et abaisse les coins de la
+bouche.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets
+les mouvements expressifs.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+aperçoive pas: alors, le mouvement, le rire, les pleurs
+sont plus naturels.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>La diversité des mouvements est aussi infinie que
+la diversité des sentiments. Le but le plus élevé de
+l'artiste est d'exprimer, dans les visages et les mouvements,
+la passion de l'âme.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un
+mur et entourée d'un trait en couleur, fut la première
+&oelig;uvre picturale.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts
+et de toutes les sciences, qui trompe les hommes, mais
+l'imagination qui leur promet ce que l'expérience ne
+peut donner. L'expérience est innocente, mais nos
+désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant
+le mensonge de la vérité, l'expérience nous
+apprend à tendre vers le possible et à ne pas compter,
+par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre,
+afin que, si nous nous trompons dans nos illusions,
+nous ne nous abandonnions pas au désespoir».</p>
+
+<p>Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela
+ces paroles et dit avec une grimace dégoûtée:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+&mdash;Encore le mensonge et l'hypocrisie!</p>
+
+<p>&mdash;Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je
+avec étonnement. Il me semble que le maître...</p>
+
+<p>&mdash;Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas
+l'inaccessible!... Il se trouvera encore des imbéciles
+pour le croire. Mais nous ne serons pas de ceux-là. Il
+ne devrait pas le dire, je ne devrais pas l'écouter! Je
+le connais par c&oelig;ur... Je vois au travers de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Et que vois-tu, Cesare?</p>
+
+<p>&mdash;Que toute son existence n'a été consacrée qu'à
+la poursuite de l'impossible. Non, dis-moi, je te prie,
+inventer des machines permettant aux hommes de
+voler, tels des oiseaux, de nager comme des poissons,
+n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres
+extraordinaires formés par les taches d'humidité, par
+les nuages, la beauté divine pareille à celle des séraphins,
+où prend-il tout cela? Dans l'expérience, dans
+les tablettes mathématiques pour les mesures de nez,
+ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se
+trompe-t-il lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi
+ment-il? La mécanique lui est nécessaire pour
+des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le ciel,
+vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent,
+pourvu que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car
+il n'a peut-être pas la foi, mais la curiosité qui brûle
+en lui comme un tison ardent et que rien ne saurait
+éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!</p>
+
+<p>Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble
+et de peur. Tous ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne
+puis les oublier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes,
+le maître dit:</p>
+
+<p>&mdash;La science incomplète donne aux hommes la
+fierté; la science parfaite, l'humilité. Ainsi les épis
+vides dressent vers le ciel leur tête arrogante et les
+épis pleins l'abaissent vers la terre, leur mère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare
+avec son habituel sourire sarcastique, comment se
+fait-il alors que la science parfaite que possédait le
+plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré non
+pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité
+dans l'abîme?</p>
+
+<p>Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi
+quelques instants, il nous conta une fable:</p>
+
+<p>«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au
+ciel. Aidée par le feu, elle s'élança sous forme
+de vapeur. Mais ayant atteint une certaine hauteur,
+elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, s'appesantit,
+et sa fierté se changea en terreur. La goutte
+tomba en pluie. La terre sèche la but et longtemps
+l'eau enfermée dans sa prison souterraine dut se repentir
+de son péché.»</p>
+
+<p>Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris
+le sens de la fable.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il semble que plus on vit avec lui, moins on le
+connaît. Aujourd'hui il s'est encore amusé comme un
+gamin. Et quelles plaisanteries étranges! J'étais dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+une chambre en haut, lisant mon livre favori <i>Fioretti
+di S. Francesco</i>, lorsque dans toute la maison retentirent
+les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle
+Mathurine.</p>
+
+<p>&mdash;Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!</p>
+
+<p>Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant
+une épaisse fumée blanche qui remplissait l'atelier de
+Léonard. Illuminé par le reflet bleu de la flamme, le
+maître se tenait au milieu des nuages de fumée, tel
+un mage antique, et contemplait avec un sourire malin
+et joyeux Mathurine, blême de terreur, faisant de
+grands gestes et Marco accourant avec deux seaux
+d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la table, sans
+souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne
+l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une
+plaisanterie. Alors, nous vîmes que la fumée et la
+flamme provenaient d'une poudre blanche, mélange
+de colophane et d'encens, posée sur une pelle en
+cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les
+incendies. Je ne sais lequel des deux était le plus
+heureux de cette gaminerie, du compagnon inséparable
+de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou
+de Léonard lui-même. Comme il riait de la peur
+de Mathurine et des seaux de Marco! Dieu est témoin
+qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un mauvais
+homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré
+sa joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire
+ses observations sur les rides formées par la peur
+que reflétait le visage de Mathurine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois
+seulement il a dit que les hommes les traitaient aussi
+illégalement que des bêtes. Cependant il se moque
+de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute
+sa vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique
+et de la géométrie, qu'il n'a pas eu le temps
+d'aimer les femmes, mais que, cependant, il ne le
+croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer une
+fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité,
+par observation scientifique, pour étudier le mystère
+d'amour, avec le peu de passion et la précision mathématique,
+qu'il apporte à l'examen des autres sciences
+naturelles.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Par moments, il me semble que je ne devrais
+jamais parler avec Cesare de Léonard. Nous avons
+l'air de l'écouter, de le surveiller comme des espions.
+Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il
+peut jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi
+empoisonne-t-il ainsi mon âme? Maintenant,
+nous allons souvent dans un mauvais petit cabaret,
+près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant
+un demi-broc de vin aigre, nous causons et nous
+conspirons comme des traîtres, entourés de bateliers
+qui jurent en jouant aux cartes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à
+Florence, Léonard eût été accusé de débauche. Je
+n'en croyais pas mes oreilles, je pensais que Cesare
+était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et exactement.</p>
+
+<p>En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans
+et son maître, le célèbre peintre florentin Andrea
+Verocchio, quarante. Un rapport anonyme qui les accusait
+de débauche contre nature fut déposé dans une
+des caisses rondes, <i>tamburi</i> que l'on pendait aux
+colonnes des principales églises florentines, particulièrement
+à Santa Maria del Fiore. Le 9 avril de la
+même année, les inspecteurs nocturnes et monastiques&mdash;<i>ufficiali
+di notte e monasteri</i>&mdash;examinèrent
+l'affaire et acquittèrent les accusés, mais à la condition
+que le rapport se renouvellerait <i>assoluti cum conditione
+ut retamburentur</i>, et, après la seconde accusation, le
+9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés innocents.
+Personne n'en sut davantage. Bientôt après,
+Léonard abandonna l'atelier de Verocchio et vint
+s'installer à Milan.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie,
+ajouta Cesare, une étincelle railleuse dans le regard.
+Bien que tu ne saches pas encore, ami Giovanni,
+quelles contradictions règnent dans son c&oelig;ur. Vois-tu,
+c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait
+la patte. D'un côté il semble vierge, et de l'autre, on
+dirait que...</p>
+
+<p>Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout
+le sang affluer à mon c&oelig;ur et je m'écriais:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+&mdash;Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien!
+Calme-toi. Je ne pensais pas que tu donnerais ce sens
+à mes paroles...</p>
+
+<p>&mdash;Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des
+amis tels que nous, doivent-ils se brouiller pour de
+semblables peccadilles? Allons, buvons à ta santé. <i>In
+vino veritas!</i></p>
+
+<p>Et nous avons continué à boire et à causer.</p>
+
+<p>Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est
+fini. Je ne parlerai jamais plus avec lui du maître.
+Il est non seulement son ennemi à lui, mais aussi, le
+mien. C'est un méchant homme.</p>
+
+<p>Je me sens éc&oelig;uré: je ne sais si c'est le vin bu
+dans ce maudit cabaret ou ce que nous y avons dit.</p>
+
+<p>Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens
+trouvent à abaisser ceux qui les dominent.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître a dit:</p>
+
+<p>&mdash;Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque
+tu es seul tu t'appartiens entièrement. <i>Se tu sarai
+solo, tu sarai tutto tuo</i>; quand tu es, ne fût-ce qu'avec
+un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à moitié ou
+encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as
+plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et
+lorsque tu déclares à ceux qui t'entourent: «Je vais
+m'éloigner de vous et être seul pour mieux m'adonner
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+à la contemplation de la nature», je te le dis,
+cela ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de
+volonté pour ne pas être distrait par leur conversation.
+En agissant ainsi, tu seras un mauvais camarade et
+encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne peut
+servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai
+de vous si loin, que je ne vous entendrai pas&mdash;ils
+te considéreront comme un fou&mdash;mais tu seras
+seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des amis,
+que ce soient des artistes comme toi ou des élèves
+de ton atelier. Tout autre amitié est dangereuse.
+Souviens-toi, artiste, ta force est dans ta solitude.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit
+les femmes. Pour la profonde contemplation, il a besoin
+de calme et de liberté.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de
+l'ennui de notre existence monotone et solitaire, assurant
+que les élèves des autres maîtres vivent bien plus
+gaiement. Comme une jeune fille, il adore avoir de
+nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les
+montrer à personne. Il aimerait les fêtes, le bruit,
+l'éclat, la foule et les regards amoureux. Aujourd'hui
+le maître après avoir écouté ses doléances, caressa ses
+cheveux bouclés et lui répondit, doucement railleur:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+&mdash;Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de
+t'emmener avec moi à la prochaine fête du Palais. En
+attendant, veux-tu? je te conterai une fable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté
+depuis si longtemps! dit Andrea tout réjoui, tel un enfant,
+et s'asseyant aux pieds de Léonard pour écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Sur une colline au-dessus d'une grande route,
+commença le maître, là où se terminait le jardin, se
+trouvait une pierre entourée d'arbres, de mousse, de
+fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité
+de pierres sur la grande route, elle voulut les
+joindre et se dit: «Quelle joie ai-je parmi ces fleurs
+tendres et éphémères? J'aimerais vivre parmi mes semblables,
+parmi mes s&oelig;urs pierres!» Et la pierre roula
+sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait.
+Mais là les roues des lourds chariots commencèrent à
+l'écraser; les fers des mules, des chevaux, les souliers
+ferrés la piétinèrent. Lorsque parfois elle pouvait
+un peu se soulever et croyait respirer plus librement,
+la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient.
+Tristement elle regardait son ancienne place solitaire
+qui lui semblait maintenant le paradis.» Ainsi en
+advient-il, Andrea, de ceux qui quittent la calme contemplation
+et se plongent dans les passions de la foule
+pleine de méchanceté.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Le maître défend que l'on cause le moindre mal
+aux bêtes et même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+de Peretola me racontait que, depuis son enfance,
+Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps
+viendra où tous les hommes, à son instar, se contenteront
+de légumes; le meurtre des animaux est à
+son avis aussi blâmable que celui des gens. Passant
+devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo,
+et me montrant avec dégoût les corps éventrés des
+veaux, des moutons, des b&oelig;ufs et des porcs, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité l'homme est le roi des animaux, ou
+plutôt, le roi des brutes, <i>re delle bestie</i>, car rien
+n'égale sa cruauté.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su
+résister, j'ai suivi Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai
+parlé de la charité du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer
+Leonardo à ne se nourrir que d'herbes?</p>
+
+<p>&mdash;Quand bien même, Cesare? Je sais...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer
+Leonardo ne fait point cela par bonté; il s'amuse
+simplement comme avec tout le reste, c'est un original,
+un fanatique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, un fanatique? Que dis-tu?</p>
+
+<p>Il rit et avec une gaieté forcée:</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand
+nous rentrerons, je te montrerai les curieux dessins
+du maître...</p>
+
+<p>En effet, de retour à la maison, doucement, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+des voleurs, nous nous introduisîmes dans l'atelier
+vide. Cesare fouilla, tira un cahier de dessous une
+pile de livres et me montra les dessins. Je savais que
+j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister
+et je regardais curieusement.</p>
+
+<p>C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives,
+de canons à gueules multiples et autres engins de
+guerre, exécutés avec la même légèreté de traits et
+d'ombres que les visages de ses plus belles vierges.
+En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci
+est une bombe d'un très bel et utile agencement. Le
+coup de canon tiré, elle s'allume et éclate, le temps
+de réciter <i>Ave Maria</i>.»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ave Maria!</i> répéta Cesare. Comment cela te
+plaît-il, mon ami? Quel emploi inattendu de la prière
+chrétienne! <i>Ave Maria</i> à côté d'une semblable monstruosité!
+Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu
+comment il qualifie la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pazzia bestialissima.</i> La plus cruelle des bêtises.
+N'est-ce pas un mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur
+de pareilles machines? Voilà l'homme pur qui
+protège les bêtes, s'abstient de leur chair, ramasse un
+vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre
+ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain
+saint Janus au visage double, l'un tourné vers le Christ,
+l'autre vers l'Antechrist. Va, cherche, trouve, lequel
+des deux est sincère ou menteur? Ou bien, les deux
+sont sincères. Et tout cela, le c&oelig;ur léger, plein du
+mystère de la beauté charmeuse, comme en jouant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus
+figure humaine, petit! Tu prends cela trop à c&oelig;ur.
+Attends, tu t'y feras. Et maintenant, retournons au
+cabaret de la <i>Tortue d'or</i> et buvons.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Dum vinum potamus</p>
+<p>Te Deum laudamus...</p>
+</div></div>
+
+<p>Sans répondre, je me cachai le visage dans les
+mains et m'enfuis.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo, bien des gens nous accusent,
+toi et nous, tes élèves, de nous rendre trop rarement
+à l'église et de travailler les jours de fête, comme
+dans la semaine...</p>
+
+<p>&mdash;Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit
+Léonard, et que votre c&oelig;ur ne se trouble point,
+mes amis. Étudier les manifestations de la nature est
+&oelig;uvre agréable à Dieu. C'est le prier que de l'admirer.
+Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur
+pour les faveurs que tu attends de lui, tu es pareil
+au chien qui remue la queue et lèche les mains du
+maître dans l'espoir d'une friandise. Souvenez-vous,
+mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus
+la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste.
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+Et n'est-il pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages
+comme le serpent et simples comme la colombe»?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la
+sagesse du serpent et la simplicité des colombes? Il
+me semble qu'il faudrait choisir...</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut les unir! dit Léonard. La science
+parfaite et le parfait amour ne font qu'un.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans
+ta calme cellule, te raconter tous mes tourments, afin
+que tu aies pitié de moi, que tu me délivres du poids
+qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau
+humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux
+les pauvres d'esprit.»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Par moment le visage du maître est si naïf, si plein
+de sincère pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner,
+à tout lui raconter&mdash;et lui rendre ma confiance.
+Mais subitement, dans certains plis de sa bouche, se
+montre une expression qui me fait peur, comme si je
+regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble
+que dans son âme gît un secret et je me souviens
+d'une de ses devinettes: «Les plus grandes rivières
+sont souterraines.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p>
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du
+Clou Sacré. On l'a élevé au moment précis déterminé
+par les astrologues.</p>
+
+<p>La machine de Léonard a fonctionné à merveille.
+On ne voyait ni les cordes, ni les poulies. Il semblait
+que la caisse de cristal ornée de rayons dorés, dans
+laquelle était enfermée la relique, montait seule soulevée
+sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et
+le miracle de la mécanique. Le ch&oelig;ur clama:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Confixa clavis viscera</i></p>
+<p><i>Tendens manus vestigia</i></p>
+<p><i>Redemptionis grati</i>a</p>
+<p><i>Hic immolata Hostia.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus
+du maître autel, entouré de cinq lampes incandescentes.</p>
+
+<p>L'archevêque récita:</p>
+
+<div class="blockquote">
+&mdash;<i>O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare
+Regem c&oelig;lorum et Dominum. Alleluia!</i>
+</div>
+
+<p>Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!</p>
+
+<p>Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux
+pleins de larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.</p>
+
+<p>Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq
+mille mesures de pois et huit mille livres de graisse.
+La populace oubliant le duc mort, hurlait, vorace et
+ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il
+est dit que sous le règne doux de l'Auguste le More,
+bien-aimé des dieux, le Clou Sacré donnera naissance
+à un siècle d'or.</p>
+
+<p>En sortant de l'église, le duc s'est approché de
+Léonard, l'a embrassé sur les lèvres et l'a appelé son
+Archimède, puis il l'a remercié de l'agencement miraculeux
+de la machine et lui a promis en cadeau une
+jument barbaresque de son haras particulier de la villa
+Sforzesca et deux mille ducats impériaux. Et après
+lui avoir amicalement frappé sur l'épaule, il lui a dit
+qu'il pouvait maintenant en toute liberté, terminer le
+Christ de la <i>Sainte Cène</i>.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à
+pensées doubles n'est pas ferme en tous ses desseins.»</p>
+
+<p>Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je
+deviens fou. Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements,
+mon linge, mes livres en un paquet, j'ai pris un
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+bâton de route; à tâtons je suis descendu dans l'atelier
+et j'ai mis sur la table les trente florins représentant
+mes six derniers mois d'études&mdash;j'avais à cette
+intention vendu une bague, cadeau de ma mère&mdash;et
+sans dire adieu à personne&mdash;tout le monde dormait&mdash;j'ai
+quitté pour toujours la maison de Léonard.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais
+quitté, chaque nuit il avait prié pour moi et il avait
+eu la vision que Dieu me remettait sur le droit
+chemin.</p>
+
+<p>Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son
+frère malade au couvent dominicain de San Marco,
+dont Savonarole est le prieur.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as
+tiré de l'ombre mortelle, de la gueule de l'enfer. Je
+renonce à la sagesse, à la science de ce siècle, qui porte
+le sceau du serpent à sept têtes, du monstre dominateur
+des ténèbres appelé l'Antechrist.</p>
+
+<p>Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à
+la gloire, à l'étude impie dont le diable est le père.</p>
+
+<p>Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout
+ce qui n'est pas Ta volonté, Ta gloire, Ta sagesse,
+Jésus Dieu!</p>
+
+<p>Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles,
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+affermis mes pas en Ta voie, afin que je n'éprouve
+aucune hésitation possible, cache-moi sous Tes ailes
+puissantes.</p>
+
+<p>O mon âme, chante les louanges du Seigneur!
+Tant que je vivrai je chanterai Ton nom, ô mon
+Dieu!</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et
+moi, pour Florence. Mon père m'a béni lorsque je
+lui ai annoncé que je voulais être novice au couvent
+de San Marco, sous la direction du grand élu de
+Dieu, fra Girolamo Savonarole.</p>
+
+<p>Dieu m'a sauvé.</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="center"><b>LE BUCHER DES VANITÉS</b></p>
+
+<p class="center"><b>1496</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>«Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment.
+Grand martyr! Grande Martirio!»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+
+<p>«L'homme aux pensées équivoques.»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">JACQUES</span> I, 8.</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio
+comme novice au couvent de San Marco.</p>
+
+<p>Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496,
+Savonarole, assis devant sa table dans sa cellule, relatait
+la vision qu'il avait eue de deux croix au-dessus de
+la ville de Rome&mdash;l'une noire dans un souffle destructeur,
+la croix de la colère de Dieu&mdash;l'autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+d'azur portant l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»</p>
+
+<p>Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers
+les barreaux de la fenêtre de la cellule aux murs
+blanchis à la chaux. Un grand crucifix et de gros
+livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. Par
+instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole
+ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre.
+Ayant posé la plume sur la table, il emprisonna sa
+tête dans ses mains, ferma les yeux et se prit à songer
+à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, envoyé
+secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée
+du pape Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux
+de l'Apocalypse passaient devant les yeux de Savonarole
+des figures monstrueuses: le taureau pourpre
+des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique
+Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife
+à la place de l'Agneau sans tache; après les festins,
+les jeux obscènes dans les salles du Vatican, sous
+les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée fille et
+d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse,
+la jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle
+aux tableaux saints; les deux fils aînés d'Alexandre,
+don César, jeune cardinal de Valence, et don
+Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se détestant
+jusqu'au meurtre par amour pour leur s&oelig;ur
+Lucrèce.</p>
+
+<p>Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que
+fra Paolo avait osé lui murmurer à l'oreille: les
+relations incestueuses du père et de la fille, du vieux
+pape et de madonna Lucrezia.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+&mdash;Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois
+pas, c'est une calomnie... Cela ne peut exister! se
+répétait-il, et il sentait pourtant que tout était possible
+dans ce terrible nid des Borgia.</p>
+
+<p>Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se
+jeta à genoux devant le crucifix.</p>
+
+<p>On frappa à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, père!</p>
+
+<p>Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très
+fidèle ami, fra Dominico Buonviccini.</p>
+
+<p>&mdash;Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape,
+demande la permission de te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.</p>
+
+<p>Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique,
+que Savonarole considérait comme la coupe
+élue des bienfaits de Dieu. Il l'aimait et le craignait,
+expliquait les visions de Sylvestre selon toutes les
+règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin,
+à l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons
+logiques, d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant
+un sens prophétique là où les autres ne voyaient qu'un
+balbutiement incompréhensible de fanatique. Maruffi
+ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son supérieur,
+souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le
+monde et même le battait. Savonarole supportait ces
+offenses avec humilité et l'écoutait religieusement. Si
+le peuple florentin était en la puissance de Savonarole,
+celui-ci à son tour était entre les mains de l'idiot
+Maruffi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre
+s'assit à terre dans un coin et, grattant ses jambes
+nues et rouges, chantonna une mélodie monotone.
+Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une
+expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était
+pointu comme une alène, sa lèvre inférieure pendait,
+et ses yeux verts, brouillés, semblaient toujours
+pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, dit Savonarole. Un messager secret du
+pape vient d'arriver de Rome. Dis-moi, dois-je le
+recevoir et que dois-je lui répondre? N'as-tu pas eu
+de vision? n'as-tu pas entendu des voix?</p>
+
+<p>Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien,
+puis grogna comme un cochon; il avait le don
+d'imiter tous les animaux.</p>
+
+<p>&mdash;Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis
+un mot! Mon âme est mortellement triste. Prie Dieu
+qu'il t'envoie l'inspiration divine.</p>
+
+<p>L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille
+sans cervelle, tête de mouton! Hou!... que les rats
+rongent ton nez! cria-t-il en un inopiné accès de colère.
+Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne suis
+ni ton prophète, ni ton conseiller!</p>
+
+<p>Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua
+d'une voix plus douce, presque tendre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de
+toi, bêta... Et pourquoi crois-tu que mes visions
+viennent de Dieu et non pas du diable?</p>
+
+<p>Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+impassible, tel un visage de mort. Savonarole, pensant
+qu'il était sous l'influence divine, le contempla en une
+pieuse attente.</p>
+
+<p>Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la
+tête comme s'il écoutait, regarda la fenêtre grillée et
+avec un sourire clair, bon, presque raisonnable, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant l'herbe pousse dans les champs et
+les soucis aussi. Ah! frère Savonarole, tu as apporté
+ici suffisamment de trouble, tu as satisfait ton orgueil,
+tu as amusé le diable,&mdash;assez! Il faut penser maintenant
+un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit,
+partons ensemble dans le désert calme.</p>
+
+<p>Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p>
+<p class="i2">Refuge mystérieux,</p>
+<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p>
+<p>Où chantent les loriots amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Puis, il se leva d'un bond&mdash;des chaînes de fer
+sonnèrent sur son corps&mdash;il s'approcha de Savonarole,
+saisit sa main et balbutia, étouffant d'ardeur:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de
+mulet, que les rats rongent ton nez!... J'ai vu!...</p>
+
+<p>&mdash;Parle, frère, parle vite...</p>
+
+<p>&mdash;Le feu! le feu!... dit Maruffi.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre&mdash;et,
+dedans, un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Qui? demanda Savonarole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit
+pas tout de suite. Fixant ses yeux dans les yeux du
+supérieur, il se prit à rire, pareil à un fou, puis, se
+penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Toi!</p>
+
+<p>Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.</p>
+
+<p>Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et
+s'éloigna en fredonnant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i2">Allons dans le bois vert,</p>
+<p class="i2">Refuge mystérieux,</p>
+<p>Où bruissent les sources à ciel ouvert,</p>
+<p>Où chantent les loriots amoureux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé
+du pape, Ricciardo Becchi.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur
+violette de mars, à manches vénitiennes rejetées en
+arrière et bordées de renard bleu, répandant un parfum
+d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte
+chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole.
+Messer Ricciardo Becchi possédait cette parfaite
+onction particulière aux seigneurs-prélats de la
+cour de Rome, qui se laissait voir dans ses mouvements,
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+dans son sourire spirituel et aimable, dans ses
+yeux clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de
+près.</p>
+
+<p>Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut
+de courtisan, baisa la main maigre du prieur de
+San Marco et parla latin avec d'élégantes tournures
+de phrases cicéroniennes, exposant et développant lentement,
+dignement ses propositions. Il commença par
+ce que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche
+de l'attention»; il loua la gloire du prédicateur
+florentin, puis attaqua le sujet: le Saint-Père, bien que
+justement irrité des refus réitérés du frère Savonarole
+de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent
+pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les
+catholiques, pour la paix du monde, désirant, non la
+perte mais le salut de son troupeau, avait exprimé
+l'idée possible, dans le cas où Savonarole se repentirait,
+de lui rendre ses faveurs.</p>
+
+<p>Le moine leva les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il
+en Dieu?</p>
+
+<p>Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas
+entendu la demande indiscrète et de nouveau reprit son
+discours, insinuant que la barrette cardinalice pourrait
+bien coiffer le front de Savonarole, une fois sa soumission
+faite, et, après s'être incliné vivement vers le
+moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta
+avec un sourire captivant:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la
+barrette est à vous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et
+répondit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me
+tais pas? si le moine déraisonnable refusait l'honneur
+de la pourpre romaine, et continuait d'aboyer, afin de
+garder la maison du Seigneur, comme un chien fidèle
+qu'aucune friandise ne peut tenter?</p>
+
+<p>Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils,
+contempla ses ongles taillés en amande et arrangea
+ses bagues, puis, sans se presser, tira de sa poche,
+déplia et tendit au prieur un parchemin tout prêt à la
+signature et au grand cachet du représentant de saint
+Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo
+Savonarole, dans lequel le pape le dénommait
+«fils de perdition», le plus «méprisable des insectes»
+<i>nequissimus omnipedum</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez la réponse? dit le moine après
+avoir lu.</p>
+
+<p>Le secrétaire fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre
+du pape aux pieds de l'envoyé.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que
+j'accepte le combat avec le pape Antechrist. Nous
+verrons qui de lui ou de moi sera l'excommunié!</p>
+
+<p>La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra
+Dominico glissa la tête. Ayant entendu le prieur élever
+la voix il était accouru savoir ce qui se passait. Derrière
+la porte, les moines s'étaient massés.</p>
+
+<p>Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte;
+enfin, il fit observer poliment:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+&mdash;J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne
+suis accrédité que pour un entretien secret.</p>
+
+<p>Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute
+grande.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement
+à vous, frères, mais à toute la ville de Florence,
+j'annonce ce honteux marché&mdash;le choix entre l'excommunication
+ou la barrette!</p>
+
+<p>Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous
+son front bas. Sa mâchoire inférieure difforme, tremblante,
+s'avançait avec une expression de haine et de
+diabolique orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est venu! Je marcherai contre vous,
+cardinaux et prélats romains, comme contre des
+païens! Je tournerai la clef dans la serrure, j'ouvrirai
+le coffret abominable, et il s'échappera de votre Rome
+une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés.
+Je dirai des mots qui vous feront pâlir, et le monde
+tremblera sur ses bases et l'Église de Dieu, tuée par
+vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» et elle
+se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos
+mitres, ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur,
+qu'à la barrette de la mort, à la couronne sanglante
+de tes martyrs!</p>
+
+<p>Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles
+tendues vers le crucifix.</p>
+
+<p>Ricciardo profita de cet instant de confusion générale,
+il s'échappa adroitement de la cellule et s'éloigna
+rapidement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait
+le novice Giovanni Beltraffio.</p>
+
+<p>Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il
+descendit avec eux l'escalier qui conduisait à la cour
+principale du monastère et s'assit à sa place préférée,
+dans la longue galerie couverte, où toujours, à cette
+heure, régnaient le calme et la solitude.</p>
+
+<p>Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers,
+des cyprès et un buisson de roses de Damas, à l'ombre
+duquel frère Savonarole aimait à prêcher. La tradition
+rapportait que des anges, la nuit, arrosaient ces roses.</p>
+
+<p>Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens
+et lut:</p>
+
+<p>«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et
+à celle du diable; vous ne pouvez manger à la table
+du Seigneur et à celle du démon.»</p>
+
+<p>Il se leva et commença à marcher le long de la
+galerie, il se rappelait toutes les pensées et les sentiments
+qui l'avaient agité depuis un an qu'il faisait
+partie de la communauté de San Marco. Les premiers
+temps, il avait éprouvé une grande douceur
+d'âme en se trouvant parmi les disciples de Savonarole.
+Parfois le matin, le frère Savonarole les emmenait
+aux portes de la ville. Par un sentier ardu, qui
+semblait conduire directement au ciel, ils montaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+sur les hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes,
+on apercevait Florence et la vallée de l'Arno. Le prieur
+s'asseyait sur le petit pré criblé de violettes, d'iris et
+de muguet. Les moines se couchaient sur l'herbe, à
+ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, dansaient,
+couraient comme des enfants, tandis que
+d'autres jouaient du violon et de la viole.</p>
+
+<p>Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas;
+il leur tenait seulement des discours aimables, jouait
+et riait comme un enfant. Giovanni contemplait le
+sourire qui illuminait alors son visage et il lui semblait
+que dans le bocage désert, plein de musique et de
+chant, sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils
+étaient pareils aux anges du paradis.</p>
+
+<p>Savonarole s'approchait du précipice et regardait
+avec amour Florence enveloppée de brume, comme
+une mère admire son nouveau-né. D'en bas parvenait
+le premier son des cloches en un bégaiement.</p>
+
+<p>Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants
+brillaient, tels les cierges d'invisibles anges, sous le
+buisson parfumé des roses de Damas dans la cour de
+San Marco, Savonarole parlait des stigmates saignants,&mdash;plaies
+d'amour divin sur le corps de sainte Catherine
+de Sienne, semblables aux blessures du Christ,&mdash;odorants
+comme les roses.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> &mdash; <i>Laisse-nous nous griser des plaies</i></p>
+<p><i>Du martyre, du Crucifié</i>,</p>
+<p><i>Du martyre de ton Saint Fils!</i></p>
+</div></div>
+
+<p>chantaient les moines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle
+dont parlait Savonarole, que des rayons de
+feu, jaillissant du saint ciboire, marquassent sur son
+corps, comme au fer rougi, les grandes blessures en
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.</p>
+
+<p>Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les
+autres novices, l'envoya soigner un malade à la villa
+Careggi, à deux milles de Florence, cette même villa où
+longtemps vécut et mourut Laurent de Médicis. Dans
+l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait
+qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets,
+Giovanni vit un tableau de Sandro Botticelli, la <i>Naissance
+de Vénus</i>. Toute blanche, pareille à un lis,
+moite, sentant la brise saline, elle glissait sur les flots,
+debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux
+blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement
+pudique, elle les retenait contre elle, pour voiler
+sa nudité, et son corps superbe respirait la tentation
+du péché, tandis que ses lèvres innocentes et ses yeux
+enfantins exprimaient une étrange tristesse.</p>
+
+<p>Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni.
+Longtemps il le regarda et se souvint qu'il avait
+vu les mêmes traits dans un autre tableau de ce même
+Botticelli, la <i>Sainte Vierge</i>. Une inexprimable émotion
+emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la
+villa.</p>
+
+<p>En descendant vers Florence il suivait une étroite
+impasse. Il remarqua, dans le renfoncement d'un vieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+mur, un crucifix, se mit à genoux et commença à
+prier afin de chasser la tentation. Derrière le mur,
+dans le jardin, sous les branches du même rosier,
+une mandoline se fit entendre. Quelqu'un cria, une
+voix murmura peureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... laisse-moi.....</p>
+
+<p>&mdash;Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie,
+mon adorée! <i>Amore!</i></p>
+
+<p>La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le
+bruit d'un baiser frissonna dans le calme.</p>
+
+<p>Giovanni sursauta, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gesù!</i> <i>Gesù!</i> et n'osa plus ajouter: <i>Amore.</i></p>
+
+<p>«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur
+le visage de la madone, dans les paroles du saint
+hymne, dans le parfum des roses qui entourent le
+crucifix!...»</p>
+
+<p>Il cacha son visage dans ses mains et se prit à
+courir.</p>
+
+<p>Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de
+Savonarole et se confessa. Le prieur lui donna le conseil
+habituel de lutter contre le diable par le jeûne et
+la prière. Lorsque le novice voulut expliquer que ce
+n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le
+démon de la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne
+le comprit pas, s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement
+que tous ces dieux menteurs ne contenaient
+que désir impur et orgueil, qu'ils étaient toujours
+difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance
+chrétienne possédait la beauté.</p>
+
+<p>Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+fut la proie du démon de la tristesse et de la révolte.</p>
+
+<p>Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher
+contre la peinture et exiger que chaque tableau apportât
+son profit utilitaire, instructif et suggestif, dans la
+grande &oelig;uvre du salut des âmes. Selon Savonarole,
+en détruisant par la main du bourreau toutes les
+&oelig;uvres d'art tentatrices, les habitants de Florence
+feraient action agréable à Dieu.</p>
+
+<p>Le moine jugeait de même la science: «Imbécile
+est celui, disait-il, qui s'imagine que la logique et
+la philosophie confirment les vérités de la Foi. Une
+vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la
+sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres
+et les martyrs se souciaient-ils de la logique et de
+la philosophie? Une vieille ignorante qui prie sincèrement,
+est plus près de la connaissance de Dieu
+que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie
+et leur sagesse ne les sauveront pas le jour du
+Grand Jugement. Homère et Virgile, Platon et Aristote,&mdash;tous
+vont vers l'antre de Satan&mdash;<i>tuttu vanno
+al casa del diavolo</i>.&mdash;Pareils aux sirènes, qui
+charment l'ouïe par de perfides chants, ils conduisent
+à la perte éternelle de l'âme.</p>
+
+<p>»La science donne aux gens, en place de pain, une
+pierre.</p>
+
+<p>»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce
+monde&mdash;leurs c&oelig;urs sont de granit.</p>
+
+<p>«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils
+de la grande science.» Maintenant, Giovanni comprenait
+la profondeur de ces mots, et, en écoutant
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+les malédictions du moine contre les tentatives de
+l'art et de la science, il se souvenait des causeries de
+Léonard, de son visage calme, de ses yeux purs
+comme le ciel, de son sourire plein de charmeuse
+sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de
+l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys,
+la machine élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist
+caché sous celui du Christ. Mais il lui semblait
+qu'il avait mal compris le maître, qu'il n'avait
+pas deviné le secret de son c&oelig;ur, qu'il n'avait pas
+tranché le n&oelig;ud de cette existence dans laquelle se
+rencontraient toutes les voies et se résolvaient toutes
+les contradictions.</p>
+
+<p>Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent
+de San Marco. Et pendant que, plongé dans
+ses méditations, il se promenait dans la galerie, le soir
+tomba, les cloches sonnèrent l'<i>Ave Maria</i>, et, en une
+longue file noire, les moines se rendirent à l'église.</p>
+
+<p>Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place
+accoutumée, ouvrit de nouveau l'Épître de saint
+Paul et, assombri par les insinuations du diable, le
+grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les
+paroles de l'Épître.</p>
+
+<p>«Vous ne pouvez pas <i>ne pas</i> boire dans la coupe
+du Seigneur et dans celle du diable; vous ne pouvez
+pas <i>ne pas</i> manger à la table du Seigneur et à celle
+du démon.»</p>
+
+<p>Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où
+il vit l'étoile du soir, pareille à la lumière du plus
+superbe des anges des ténèbres, Lucifer-le-Fulgurant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra
+sur un bouc noir qui volait dans les airs. «Au sabbat!
+au sabbat!» murmurait la sorcière, tournant vers
+lui son visage pâle comme du marbre, ses lèvres rouges
+comme du sang, ses yeux transparents comme
+l'ambre. Et il reconnut en elle la déesse de l'amour
+terrestre, portant dans ses yeux une tristesse céleste&mdash;la
+Diablesse blanche. La pleine lune éclairait sa nudité;
+de son corps émanait un parfum si doux et si
+terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient;
+il l'enlaçait, se serrait contre elle.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amore! amore!</i> murmurait-t-elle en riant.</p>
+
+<p>Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux,
+moelleuse et chaude comme un lit. Et il semblait à
+Giovanni que c'était la mort.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants
+éveillèrent Giovanni; il descendit dans la cour et
+y vit une foule de gens uniformément vêtus de blanc,
+tenant d'une main une branche d'olivier et dans l'autre
+une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des
+enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation
+des bonnes m&oelig;urs dans Florence. Giovanni
+se mêla à la foule et écouta les conversations.</p>
+
+<p>A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent.
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+Un nombre infini de petites mains élevèrent les croix
+rouges et les branches d'olivier et, acclamant Savonarole
+qui pénétrait dans la cour, les voix enfantines
+chantèrent:</p>
+
+<p><i>Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis
+Israel.</i></p>
+
+<p>Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des
+fleurs, se mettant à genoux, embrassant ses pieds.</p>
+
+<p>Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte
+Marie, notre reine! criaient les petits.</p>
+
+<p>&mdash;De front! En avant! ordonnaient les jeunes
+capitaines.</p>
+
+<p>La musique retentit, les étendards se déplièrent et
+les régiments se mirent en marche.</p>
+
+<p>Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo
+Vecchio, était ordonné «le bûcher des vanités»&mdash;<i>Bruciamento
+delle vanità.</i> L'armée sacrée, pour la dernière
+fois, devait faire sa ronde dans Florence pour
+ramasser les <i>Vanités et les anathèmes</i>.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni
+aperçut messer Cipriano Buonaccorsi, le prieur de
+Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la villa duquel,
+à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de
+Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano
+raconta que Léonard de Vinci, envoyé par le
+duc de Milan, était depuis peu de jours arrivé à Florence
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
+pour acheter les &oelig;uvres d'art des palais dévastés
+par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également
+était à Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria
+Giovanni de le conduire auprès du supérieur et ils se
+rendirent tous deux dans la cellule de Savonarole.</p>
+
+<p>Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation
+de Buonaccorsi et du prieur de San Marco.</p>
+
+<p>Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux
+mille florins or tous les livres, tableaux, statues et
+objets d'art qui devaient ce jour-là être livrés aux
+flammes.</p>
+
+<p>Le prieur refusa.</p>
+
+<p>Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.</p>
+
+<p>Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage
+sévère et impénétrable.</p>
+
+<p>Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de
+son vêtement, soupira, cligna des yeux et dit, de sa
+voix agréable, toujours égale et calme:</p>
+
+<p>&mdash;Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai
+tout ce que je possède&mdash;quarante mille florins.</p>
+
+<p>Savonarole le regarda et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun
+bénéfice en cette affaire, quel est votre but?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit
+simplement le commerçant. Je ne voudrais
+pas que les étrangers puissent dire qu'à l'instar des
+barbares, nous brûlons les innocentes productions des
+sages et des artistes.</p>
+
+<p>Le moine eut une expression étonnée et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste,
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+comme tu aimes ta patrie terrestre! Console-toi, ce
+qui périra dans le bûcher sera digne du feu, car ce
+qui est mauvais et coupable ne peut être beau, selon
+l'opinion même de vos sages.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano,
+que les enfants puissent distinguer infailliblement
+ce qui est bon ou mauvais dans les productions
+artistiques et scientifiques?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua
+le moine. Si vous ne pouvez être semblable à eux,
+vous ne pourrez entrer dans le royaume céleste. Je
+vaincrai la sagesse des sages, les raisons des raisonneurs,
+a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour
+eux, afin que ce qu'ils ne pourront comprendre dans
+les vanités de l'art et de la science, leur soit révélé par
+l'Esprit-Saint.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi
+se levant. Peut-être une certaine partie...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole,
+ma décision est inébranlable.</p>
+
+<p>Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires
+édentées. Savonarole n'entendit que le dernier
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;Folie!...</p>
+
+<p>&mdash;Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le
+Veau d'or des Borgia offert en des fêtes impies au
+pape, n'est-ce pas de la folie? Le clou sacré élevé à
+la gloire de Dieu par une diabolique machine par ordre
+de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône,
+n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+d'or, vous divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or.
+Laissez-nous aussi, nous pauvres d'esprit, divaguer
+en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. Vous vous
+moquez des moines qui dansent autour de la croix sur
+la place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que
+direz-vous, les sages, lorsque j'obligerai non seulement
+les moines, mais tout le peuple de Florence, enfants
+et hommes, vieillards et femmes, dans leur ardeur
+zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte
+Croix, comme jadis David devant l'Arche sainte?...»</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole,
+se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga,
+il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient
+arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel
+était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien
+blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon
+étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin
+suivaient des valets et des gardes du corps.</p>
+
+<p>C'était une courtisane, nouvellement arrivée de
+Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les
+gouverneurs de la République appelaient avec une
+respectueuse politesse: <i>puttana onesta</i>, <i>meretrix onesta</i>,
+noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie
+tendre: <i>Mammola</i>, petite âme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine
+de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un
+sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté,
+lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Quand j'écoute tes discours charmeurs</i>,</p>
+<p><i>O divine Lena&mdash;je quitte ces lieux</i>,</p>
+<p><i>Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs</i></p>
+<p><i>Des idées platoniciennes et des éternels cieux.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle
+maniait le vers dans la perfection et disait à bon droit,
+que s'il ne dépendait que d'elle, elle passerait tout
+son temps <i>nell' Academie degli uomini virtuosi</i>, à
+l'Académie des hommes vertueux.</p>
+
+<p>L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine
+d'une compagnie, Dolfo, s'avança, éleva au-dessus
+de sa tête la croix rouge et s'écria solennellement:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Jésus, roi de Florence et de la
+Vierge Marie, notre reine, nous t'ordonnons d'enlever
+ces coupables ornements, ces frivolités et ces anathèmes.
+Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!</p>
+
+<p>Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le
+perroquet battit des ailes en criant le vers que lui
+avait appris sa maîtresse:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><i>Amore a nullo amalo amar perdona.</i></p>
+</div>
+
+<p>Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps
+pour disperser cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant.
+Elle l'appela de la main.</p>
+
+<p>Le gamin approcha, les yeux baissés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+&mdash;Enlevez les vêtements! criaient les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans
+prêter attention aux cris. Écoutez, mon petit Adonis.
+Je vous donnerais avec joie tous ces chiffons, pour
+vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont
+pas à moi.</p>
+
+<p>Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un
+léger sourire, inclina la tête, comme pour confirmer
+sa pensée secrète et dit d'une tout autre voix, avec
+l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:</p>
+
+<p>&mdash;Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande
+la courtisane Lena de Venise. Je t'attendrai...</p>
+
+<p>Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés
+à lancer des pierres à une bande ennemie de Savonarole,
+nommée <i>les enragés</i> (<i>arrabiati</i>), ne prêtaient
+plus aucune attention à la courtisane. Il voulut les
+appeler, mais subitement se troubla et rougit.</p>
+
+<p>Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses
+dents blanches et aiguës. A travers Cléopâtre et la
+Reine de Saba apparut la «mammola» vénitienne,
+fillette gamine et aguicheuse.</p>
+
+<p>Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane
+continua tranquillement sa promenade. Le chien
+s'endormit de nouveau sur ses genoux, le perroquet
+dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en faisant
+mille grimaces, essayait de s'emparer du style
+avec lequel la noble courtisane traçait le premier vers
+de sa réponse au sonnet épiscopal:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><i>Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin.</i></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait
+en tête de sa compagnie les marches du palais Médicis.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Dans les appartements sombres et muets, où tout
+respirait la grandeur passée, les enfants se sentirent
+intimidés.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes
+sonnèrent, les tambours battirent au champ. Et avec
+des cris de joie, des rires, des chants sacrés, les petits
+inquisiteurs envahirent les salles, rendant le jugement
+de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science,
+cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes»
+d'après les inspirations de l'Esprit-Saint.</p>
+
+<p>Giovanni les observait.</p>
+
+<p>Ridant le front, les mains croisées derrière le dos,
+avec une gravité lente de juges, les enfants circulaient
+entre les statues des grands philosophes et des héros
+de l'antiquité païenne.</p>
+
+<p>&mdash;Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle,
+Epictète, épelait un des gamins, déchiffrant
+les inscriptions latines des piédestaux.</p>
+
+<p>&mdash;Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les
+sourcils. C'est cet hérétique qui assurait que tous les
+plaisirs étaient permis et que Dieu n'existait pas.
+<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le brûler...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il
+aura sa part de festin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous
+prenez Epictète pour Epicure...</p>
+
+<p>Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau
+venait de briser le nez du philosophe, si adroitement,
+que tous les enfants se prirent à rire.</p>
+
+<p>Devant un tableau de Botticelli, une discussion
+s'éleva.</p>
+
+<p>Dolfo assurait que l'&oelig;uvre était tentatrice, puisqu'elle
+représentait Bacchus percé par les flèches de
+l'Amour. Mais Federicci, rivalisant avec Dolfo dans
+l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» s'approcha,
+regarda et déclara que ce n'était point
+Bacchus.</p>
+
+<p>En entendant les cris joyeux de leurs camarades,
+ils revinrent dans la grande salle.</p>
+
+<p>Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux
+tiroirs pleins de telles «frivolités» qu'aucun des enfants
+expérimentés n'en avait encore vu. C'étaient des
+masques et des costumes pour les cortèges carnavalesques
+qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le
+Magnifique. Les enfants se massèrent devant la porte.
+A la lueur d'une chandelle, apparaissaient devant
+eux les figures monstrueuses, des femmes en carton,
+les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le
+carquois et les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure,
+le trident de Neptune et enfin, recouverts de
+toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un piteux
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre
+crevé qui laissait passer le crin.</p>
+
+<p>Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû
+appartenir à une Vénus quelconque, une souris sauta.
+Les filles poussèrent des cris. Les plus petites grimpèrent
+sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut
+que les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût
+plana. Les ombres des chauves-souris, effrayées
+par la lumière et le bruit, qui se buttaient contre le
+plafond, semblaient des esprits impurs.</p>
+
+<p>Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y
+avait encore une chambre fermée; un petit vieux,
+méchant et chauve en défendait l'entrée.</p>
+
+<p>Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la
+porte, Giovanni reconnut son ami, messer Giorgio
+Merula, le bibliomane.</p>
+
+<p>Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça
+devant la porte, la défendant de sa poitrine. Les
+enfants se précipitèrent sur lui, le renversèrent, le
+meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, trouvèrent
+la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit
+cabinet de travail bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous
+trouverez ce que vous cherchez. Ne grimpez pas sur
+les rayons, il n'y a rien là-bas...</p>
+
+<p>Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui
+tombait sous leurs mains&mdash;particulièrement les livres
+à riches reliures&mdash;était jeté dans le même tas, puis,
+la croisée ouverte, précipité dans la rue où se tenait
+une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace,
+<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
+Ovide, Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les
+éditions uniques, volaient sous les yeux de Merula.</p>
+
+<p>Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire
+un tout petit livre de Marcellin, l'histoire de
+l'Empereur Julien l'Apostat.</p>
+
+<p>Voyant par terre une transcription des tragédies de
+Sophocle, sur parchemin pâte lisse, avec de délicates
+enluminures, Merula se précipita avidement, s'en
+saisit et supplia:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle!
+C'est le plus innocent des poètes! N'y
+touchez pas!...</p>
+
+<p>Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine,
+mais sentant les feuillets se déchirer, il se prit à
+pleurer, lâcha l'in-folio et hurla de douleur impuissante.</p>
+
+<p>Les enfants sortirent du palais et passant devant
+Santa Maria del Fiore, se dirigèrent vers la place de
+la Seigneurie.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté
+de la loggia Orcagni, le bûcher était prêt, haut de
+trente coudées, large de cent vingt et représentait une
+pyramide octogonale, clouée en planches et munie de
+quinze marches.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
+Sur la première marche du bas étaient réunis les
+masques, les costumes, les perruques et autres accessoires
+de carnaval. Sur les trois suivantes, les livres
+de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, jusqu'au
+Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus
+des livres, les parures de femmes, les pâtes, les parfums,
+les miroirs, les limes à ongles et les pinces à épiler.
+Encore au-dessus, la musique, les mandolines, les
+cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui satisfont
+le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins,
+les portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des
+dieux païens, des héros, des philosophes, sculptés dans
+le bois et modelés en cire. Tout en haut de l'édifice,
+se dressait un énorme pantin qui figurait le diable,
+le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de
+soufre et de poudre, épouvantablement barbouillé de
+peinture, couvert de poils, les pieds fourchus, rappelant
+l'ancien dieu Pan.</p>
+
+<p>Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et
+pur. Les premières étoiles brillaient au ciel. La foule
+bruissait sur la place et se mouvait avec des murmures
+respectueux comme dans une église. Des hymnes religieux
+s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.</p>
+
+<p>Les moines remuaient comme des ombres, occupés
+aux derniers préparatifs. Un homme, qui marchait à
+l'aide de béquilles, encore jeune, mais probablement
+paralysé, les mains et les jambes tremblantes, les
+paupières immobiles s'approcha du frère Dominico
+Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un
+rouleau au moine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des
+dessins?</p>
+
+<p>&mdash;Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier,
+une voix me dit: «Tu as, Sandro, dans ton grenier
+encore quelques frivolités.» Je me suis levé et j'ai
+trouvé ces croquis de corps nus.</p>
+
+<p>Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en allumer un bon feu, messer
+Filipepi!</p>
+
+<p>Celui-ci contempla la pyramide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il.
+Sans le frère Savonarole, nous serions tous morts sans
+repentir. Et encore maintenant, qui sait? Aurons-nous
+le temps de racheter nos fautes?</p>
+
+<p>Il se signa, murmura une prière en égrenant son
+chapelet.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.</p>
+
+<p>&mdash;Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi,
+répondit l'autre.</p>
+
+<p>Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de
+de son âme à la vue de ces scènes de vandalisme et
+il s'éloigna.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:</p>
+
+<p>&mdash;On vient, on vient.</p>
+
+<p>Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes,
+sans torches, vêtus de longues robes blanches, les
+enfants inquisiteurs s'avançaient, portant la statue de
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
+Jésus enfant qui, d'une main désignait sa couronne
+d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière
+marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers,
+les membres du Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines,
+les docteurs et les maîtres ès théologie, les
+chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de trompe
+et les massiers.</p>
+
+<p>Le silence régna sur la place comme à une mise à
+mort. Savonarole monta sur la chaussée devant le
+Vieux Palais, leva au-dessus de sa tête le crucifix et
+dit à haute et solennelle voix:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
+allumez le bûcher!</p>
+
+<p>Quatre moines porteurs de torches résineuses,
+s'approchèrent de la pyramide et l'allumèrent aux
+quatre coins. La flamme crépita. Tout d'abord ce fut
+une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les
+trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le <i>Te
+Deum Laudamus</i>». Les enfants répétèrent:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>&mdash;<i>Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis
+Israel.</i></p>
+</div>
+
+<p>La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les
+cloches de toutes les églises de Florence lui répondirent.</p>
+
+<p>La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres
+des antiques manuscrits se tordaient comme si elles
+fussent vivantes. De la dernière marche sur laquelle
+étaient étalés les accessoires carnavalesques, une perruque
+en feu s'envola. La foule eut un murmure joyeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns
+riaient, sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons.
+D'autres prophétisaient.</p>
+
+<p>&mdash;Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait
+un bancal. Tout s'effondrera, brûlera, comme ces
+vanités, dans le feu purificateur, tout, tout, tout,&mdash;l'église,
+les lois, les gouvernements, les arts, les sciences,&mdash;il
+ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel
+nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos
+larmes et il n'y aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse,
+ni maladie! Viens, viens, Seigneur Jésus!...</p>
+
+<p>Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par
+la misère, tomba à genoux et tendant ses bras vers le
+bûcher comme si elle y voyait le Christ, hurla de
+toutes ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais
+non léché encore par la flamme. C'était une &oelig;uvre de
+Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se
+mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait
+de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et
+les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de
+Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les
+batraciens, les graines transies, les larves et les germes;
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
+dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante,
+grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux,
+demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un
+énorme &oelig;uf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant
+pudiquement le cygne.</p>
+
+<p>Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait
+toujours et frôlait maintenant le tableau,&mdash;et
+son c&oelig;ur se glaçait d'effroi. A ce moment, les
+moines élevèrent une croix noire au milieu de la place
+et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde
+à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des
+fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent
+une danse lente d'abord, puis de plus en plus
+vive, enfin tourbillonnante en chantant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Ognun gridi, com'io grido</i>,</p>
+<p><i>Sempe pazzo, pazzo, pazzo!</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Il faut devant le Seigneur,</p>
+<p>Tous nous réconcilier,</p>
+<p>Et danser sans aucune crainte,</p>
+<p>Comme devant l'arche sainte,</p>
+<p>Le saint Roi David dansait.</p>
+<p>Relevons tous nos soutanes,</p>
+<p>Et que dans notre folle ronde,</p>
+<p>Personne ne reste en panne.</p>
+<p>Ivres d'amour du Seigneur,</p>
+<p>Et du sang de ses blessures,</p>
+<p>Gais, heureux et tapageurs,</p>
+<p>Nous sommes ivres de l'amour,</p>
+<p>De l'amour de Notre-Seigneur.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige
+les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes
+et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un
+gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula
+par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver
+du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait
+les visages grimaçants. Le crucifix projetait
+une énorme ombre sur les danseurs.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Nous agitons nos croix</p>
+<p>Et nous dansons, dansons, dansons,</p>
+<p>Comme dansait David, le Roi.</p>
+</div></div>
+
+<p>La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de
+sa langue rouge son corps très blanc, rosé subitement
+et, par cela même, devenu presque vivant, encore plus
+mystérieux et plus superbe.</p>
+
+<p>Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda
+eut un dernier sourire, s'enflamma, fondit dans le
+feu et disparut pour l'éternité.</p>
+
+<p>Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre
+bourré de poudre éclata avec fracas. Les flammes
+montèrent alors jusqu'au ciel. Le monstre lentement
+oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons rougis.</p>
+
+<p>De nouveau les trompes et les timbales retentirent.
+Toutes les cloches s'ébranlèrent à la fois. Et la foule
+hurla, triomphante, comme si elle avait vaincu le
+diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les
+maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses
+mains et voulut fuir, mais une main s'abaissa sur son
+épaule, il se retourna, et aperçut le visage calme du
+Maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+Léonard le prit par la main et l'emmena hors de
+la foule.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée
+nauséabonde, ils suivirent une sombre impasse et se
+trouvèrent sur les bords de l'Arno.</p>
+
+<p>Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues
+clapotaient. Le croissant de la lune éclairait les
+cimes majestueuses argentées par le givre. Les étoiles
+brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard
+de Vinci.</p>
+
+<p>L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais
+sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il pleura.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez, maître...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio.
+Comment, mon Dieu! comment ai-je pu vous quitter?</p>
+
+<p>Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments,
+ses terribles idées de la coupe du Seigneur et
+de celle du diable, ses visions doubles du Christ et de
+l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme devant
+le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas,
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+et il se contenta de fixer un regard suppliant
+dans ses yeux purs, calmes et étranges ainsi que
+des étoiles.</p>
+
+<p>Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout
+deviné, et avec un sourire d'infinie pitié, posant sa
+main sur la tête de Giovanni, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre
+enfant! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un
+fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon élève, je te
+reprendrai avec joie.</p>
+
+<p>Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme
+mystérieux par lequel il exprimait ses pensées
+intimes, il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Plus la sensibilité est grande, plus forte est la
+douleur. Grand martyr!</p>
+
+<p>Le son des cloches, les chants des moines, les cris
+de la foule affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient
+plus le calme qui enveloppait le maître et
+l'élève.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="center"><b>LE SIÈCLE D'OR</b></p>
+
+<p class="center"><b>1496-1497</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+
+<p>«Tornerà l'età dell'oro.<br />
+Cantiàn tutti: viva l' Moro!»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">BELLINCIONI</span>.</p>
+
+<p>Le siècle d'or viendra bientôt.<br />
+Criez tous: Gloire au More!</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan,
+Béatrice, écrivait à sa s&oelig;ur Isabelle, épouse du marquis
+Francesco Gonzague qui régnait à Mantoue:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Sérénissime madonna, ma petite s&oelig;ur bien-aimée,
+moi et mon époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons
+heureuse santé, à vous et au très renommé
+seigneur Francesco.</p>
+
+<p>»En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait
+de mon fils Massimiliano. Seulement, ne croyez
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+pas, je vous prie, qu'il soit aussi petit. Nous voulions
+prendre sa mesure exacte, afin de la soumettre à
+Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que
+cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment;
+lorsque je ne le vois durant plusieurs jours,
+quand je le regarde, il me semble qu'il a encore
+poussé et j'en reste infiniment contente et consolée.</p>
+
+<p>»Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon
+Nannino est mort. Vous l'avez connu et aimé; aussi
+comprendrez-vous que si j'avais perdu tout autre chose,
+j'aurais essayé de la remplacer; mais pour refaire
+un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante
+car elle a épuisé en lui toutes ses forces en
+unissant en un seul être pour l'amusement des rois,
+la plus rare des bêtises et la plus charmante des
+horreurs. Le poète Bellincioni, dans son épitaphe, a
+dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire
+tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait
+et se réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre
+caveau à Santa Maria delle Grazie, à côté de mon
+faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina,
+afin de ne pas être séparée, après notre mort, d'aussi
+agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et
+le seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis
+pour la Noël une magnifique chaise en argent pour
+les débarras de l'estomac, représentant la bataille des
+Centaures et des Lapithes. A l'intérieur se trouve un
+bassin en or pur et le baldaquin est de velours
+cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est
+pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine.
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+Non seulement aucune duchesse d'Italie, mais
+le Pape, l'Empereur et même le Grand Turc, ne
+possèdent siège semblable. Il est plus beau que le
+siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.</p>
+
+<p>»Le seigneur Ludovic voulait que le peintre
+florentin Léonard de Vinci installât à l'intérieur une
+machine à musique à l'instar d'un petit orgue. Mais
+Léonard a refusé en prétextant qu'il était trop occupé
+par le <i>Colosse</i> et la <i>Sainte Cène</i>.</p>
+
+<p>»Vous me demandez, s&oelig;ur chérie, de vous envoyer
+pour quelque temps ce maître. J'aurais aimé me
+rendre à votre prière et vous l'envoyer non seulement
+pour quelque temps, mais pour toujours. Mais le
+seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une
+grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant,
+ne le regrettez pas outre mesure, car ce Léonard
+est adonné à l'alchimie, à la magie, à la mécanique
+et autres utopies du même genre, beaucoup plus qu'à
+la peinture et se distingue par une telle lenteur dans
+l'exécution des commandes, qu'il en arriverait à impatienter
+un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire,
+c'est un hérétique et un impie.</p>
+
+<p>»Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne
+me permet pas de monter à cheval, vu que je suis
+enceinte de cinq mois. J'ai suivi la chasse en me
+tenant sur l'arrière d'une voiture.</p>
+
+<p>»Vous souvenez-vous, s&oelig;urette, comme nous
+galopions ensemble? Et nos chasses au sanglier? et nos
+pêcheries? Ah! c'était le bon temps!</p>
+
+<p>»Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons.
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+Nous jouons aux cartes. Nous patinons. Un
+jeune seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle
+distraction. L'hiver est rude: non seulement les
+lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire
+du parc du palais, Léonard a modelé une
+superbe Léda avec son cygne, en neige blanche et
+ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu'elle
+doive fondre au printemps.</p>
+
+<p>»Et comment vous portez-vous, aimable s&oelig;ur? La
+race des chats à longs poils a-t-elle réussi? Si vous
+avez dans la portée un chat roux à yeux bleus, envoyez-le-moi
+en même temps que la naine promise. Moi,
+je vous ferai cadeau des petits chiens de ma Soyeuse.
+N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de
+m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col
+en biais, doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé
+dans ma dernière lettre. Envoyez-le-moi par courrier
+monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon
+de votre merveilleux fluide contre les boutons et du
+bois d'outre-mer pour vernir les ongles.</p>
+
+<p>»Nos astrologues prédisent la guerre et un été très
+chaud: «Les chiens deviendront enragés et les empereurs
+furieux.»</p>
+
+<p>Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage
+celui des autres que le sien.</p>
+
+<p>»Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos
+bienveillantes attentions, bien aimée s&oelig;ur, et à celle
+de votre époux, le renommé marquis Francesco.»</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">BÉATRICE SFORZA.</span></p>
+</div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Sous son aspect très franc, cette missive était pleine
+d'hypocrisie et de politique. La duchesse cachait à sa
+s&oelig;ur ses préoccupations. La paix et la concorde que
+l'on pouvait supposer d'après la lettre ne régnait
+pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non
+pour son hérésie et son impiété, mais bien parce que,
+par ordre du duc, il avait peint le portrait de Cecilia
+Bergamini, sa terrible rivale, la célèbre maîtresse de
+Ludovic le More. Ces derniers temps, elle soupçonnait
+encore une autre liaison amoureuse entre son mari
+et une de ses demoiselles, madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la
+puissance.</p>
+
+<p>Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire
+romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de
+devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.</p>
+
+<p>&mdash;Le pape, se vantait le More, est mon confesseur,
+l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon
+trésor, le roi de France, mon courrier.</p>
+
+<p>Il signait <i>Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux
+Mediolani</i>, en tirant son origine du grand héros, compagnon
+d'Enée, Anténor le Troyen. Le Colosse, monument
+élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard
+<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
+avec l'inscription: <i>Ecce deus!</i> certifiait également, à
+ses yeux, son origine divine.</p>
+
+<p>Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur
+et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il
+savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant
+comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant
+sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean
+Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait
+crié:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le duc légitime, Francesco!</p>
+
+<p>L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté
+étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise,
+Marino Saunto, «le peuple le désirait pour roi,
+comme on désire un Dieu». Béatrice et Ludovic
+voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs
+espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et
+dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt
+sortait de sa tombe.</p>
+
+<p>A Milan, on parlait de mystérieux présages. On
+racontait que la nuit, au-dessus des tours du château,
+se montraient des feux pareils à des lueurs d'incendie
+et que dans les appartements retentissaient d'horribles
+râles. On se souvenait que lors de la mise en bière,
+l'&oelig;il gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce
+qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents.
+La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes.
+La vache d'une vieille paysanne avait mis bas un veau
+à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans
+une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite
+n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
+Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui
+plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments
+le moment de ses couches.</p>
+
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige
+qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le
+silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans
+le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle
+maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu
+flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes
+vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les
+perspectives des anciens monuments de Rome; le
+plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de
+cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table
+ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient
+le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une
+mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé,
+pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez
+les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait
+de Lucrezia par Léonard.</p>
+
+<p>Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso,
+des oiseaux picoraient des grappes de raisin et
+des enfants nus, ailés&mdash;anges chrétiens ou amours
+païens&mdash;dansaient en brandissant les saints instruments
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
+du martyre du Seigneur&mdash;clous, lance, éponge,
+et couronne d'épines&mdash;et semblaient tout roses par le
+reflet des flammes.</p>
+
+<p>Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le <i>studio</i>
+élégant tout respirait une douce langueur.</p>
+
+<p>Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de
+velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste.
+Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir
+la duchesse Béatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, murmura la jeune fille en baissant les
+yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais
+pas mentir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna
+Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter lui-même
+ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa
+jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée&mdash;tous
+les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous,
+faibles mortels, résister à la puissance du dieu
+d'amour? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal
+visible, car en dissimulant le péché nous épargnons
+la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde
+chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde,
+il n'y a pas de mal&mdash;ou presque pas.</p>
+
+<p>Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête
+et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs,
+tels des yeux d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon seigneur, combien je suis
+heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais
+mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui
+m'aime comme sienne...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+&mdash;Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur
+ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa
+ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les
+oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme
+brillait au milieu du front.</p>
+
+<p>Ses longs cils abaissés,&mdash;sans ivresse, sans passion,
+froide et pure&mdash;elle s'abandonnait à ses
+caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide,
+toi seule! murmurait-il en aspirant avidement le
+parfum si connu de violette et de musc.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu
+desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans
+la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée,
+en bas, à la porte... O Seigneur, aie pitié de nous!</p>
+
+<p>&mdash;Parle convenablement, repartit le duc. Qui y
+a-t-il à la porte?</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse Béatrice!</p>
+
+<p>Ludovic pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par
+la cour de derrière. Eh bien! la clef? Vite!</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la
+duchesse sont dans cette cour! Toute la maison est
+cernée...</p>
+
+<p>&mdash;Un piège! murmura le duc en prenant sa tête
+dans ses mains. Comment a-t-elle su? Qui lui a
+dit?</p>
+
+<p>&mdash;Personne d'autre que monna Sidonia, répondit
+la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sorcière
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+traîne continuellement ici pour offrir ses produits.
+Je vous disais, toujours: Prenez garde...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le
+duc, blême.</p>
+
+<p>On entendait frapper à la porte de la rue.</p>
+
+<p>La servante se précipita dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, répondit la jeune fille, si madonna
+Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison.
+Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement
+à elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là,
+Lucrezia? Me montrer! Tu ne sais pas quelle femme
+elle est!... O Seigneur! il est effrayant de songer aux
+conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais,
+cache-moi, cache-moi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ne sais...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe où, mais plus vite!</p>
+
+<p>Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus
+à un voleur pris en flagrant délit, qu'au descendant du
+fabuleux héros Anténor le Troyen, compagnon d'Enée.</p>
+
+<p>Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans
+sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes
+armoires murales, qui servaient de garde robe chez les
+dames de haut rang.</p>
+
+<p>Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les
+robes.</p>
+
+<p>«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que
+c'est bête!... Absolument comme dans les contes de
+Saquetti ou de Boccace.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son
+vêtement une amulette qui contenait des cendres de
+saint Christophle et une autre pareille qui renfermait
+le talisman à la mode&mdash;un morceau de momie égyptienne.
+Ces amulettes étaient tellement semblables que
+dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner
+l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser
+ensemble en récitant une prière.</p>
+
+<p>Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et
+celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours
+et il fut glacé d'effroi.</p>
+
+<p>Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia
+faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les
+instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder
+de preuves et ne voulait pas laisser percer ses
+soupçons.</p>
+
+<p>Ce fut un duel de ruse féminine.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice
+en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait
+son mari, plus mort que vif.</p>
+
+<p>&mdash;De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle
+les voir? répondit Lucrezia, calme.</p>
+
+<p>Et elle entre-bâilla la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est
+donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal
+d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un
+fond bleu vert...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement
+Lucrezia. Ah! si, si!... Ici; probablement dans cette
+armoire!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+Et sans refermer la porte du placard dans lequel se
+trouvait Ludovic, elle s'approcha de l'armoire voisine.</p>
+
+<p>«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa
+le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit! Les
+femmes!... voilà auprès de qui, nous autres empereurs,
+nous devrions apprendre la politique!»</p>
+
+<p>Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Ludovic respira librement, mais il continua toujours
+à tenir dans ses mains l'amulette-relique et
+l'amulette-momie.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents ducats impériaux au couvent Maria
+della Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure
+Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents!
+murmura-t-il avec ferveur.</p>
+
+<p>La servante accourut, ouvrit le placard et avec un
+sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna
+le duc en lui annonçant que la sérénissime duchesse
+venait de partir après avoir échangé de bienveillants
+adieux avec madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Il se signa dévotement, retourna au <i>studio</i>, but un
+verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme
+tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le
+visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas
+lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière,
+s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment
+pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...</p>
+
+<p>Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son
+visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés.
+Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante;
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait
+de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.</p>
+
+<p>Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant
+les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement
+lui donna ses lèvres.</p>
+
+<p>La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant
+que dans le reflet rose les enfants nus riaient et
+dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant
+les saints instruments du martyre du Seigneur.</p>
+
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut
+lieu au palais.</p>
+
+<p>Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction
+de Bramante, de Caradosso et de Léonard de
+Vinci.</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, les invités commencèrent à
+arriver. Ils étaient plus de deux mille. La bourrasque
+avait amoncelé la neige sur les routes et dans les
+rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient
+toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures,
+les saillies de pierres qui soutenaient les gueules
+des canons. Dans la cour flambaient de grands brasiers
+autour desquels se chauffaient en bavardant gaiement,
+les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les porteurs
+de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
+loin, près de la herse qui défendait la petite cour intérieure
+du petit palais Rochetti, des carrosses disgracieux
+sous leur dorures, de mauvais équipages, attelés
+de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, déposant
+les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses
+fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de
+mille feux.</p>
+
+<p>En entrant dans le vestibule, les invités passaient
+entre une double rangée de gardes du corps ducaux&mdash;mameluks,
+turcs, archers grecs, arbalétriers écossais
+et lansquenets suisses&mdash;scellés dans leurs armures
+et munis de lourdes hallebardes.</p>
+
+<p>En avant se tenaient, sveltes et charmants comme
+des jeunes filles, les pages en livrées de deux teintes,
+garnies de duvet de cygne&mdash;le côté droit en velours
+rose, le côté gauche en satin bleu&mdash;avec, brodées en
+argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti.
+Le vêtement était collant au point d'épouser tous les
+plis du corps et seulement devant, à partir de la ceinture,
+tombait en gros plis creux. Ils portaient, allumés,
+de longs cierges de cire jaune et rouge, pareils
+aux cierges d'église.</p>
+
+<p>Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et
+les trompes sonnaient.</p>
+
+<p>Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de
+lumières&mdash;la «Salle des tourterelles blanches sur
+champ de gueule»; la «Salle d'or», qui représentait
+une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue
+de satin du haut en bas, avec, brodées en or, des
+torches flambantes et des seaux, emblèmes de la puissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
+des ducs de Milan, qui pouvaient, selon leur
+désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec
+l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle
+noire» qui servait de salon de toilette pour les
+dames, et construite par Bramante, on voyait sur le
+plafond et sur les murs des fresques inachevées de
+Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>La foule élégante bourdonnait comme une ruche.
+Les vêtements se distinguaient par leurs couleurs vives
+et parfois par un luxe qui manquait de goût. Les
+étoffes des robes féminines, à plis longs et lourds,
+raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient
+les dalmatiques. Elles étaient tellement solides
+qu'on se les transmettait de grand'mère à petite-fille.
+De larges découpures mettaient à nu la poitrine et les
+bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet
+d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges,
+selon la coutume lombarde, en une natte que l'on
+allongeait jusqu'à terre à l'aide de faux cheveux, et
+que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les
+sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui
+possédaient des sourcils épais les épilaient avec une
+pince spéciale (<i>pelatoïo</i>); se passer des fards était
+considéré comme indécent. On n'employait que des
+parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la
+verveine, la poudre de Chypre.</p>
+
+<p>Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et
+des femmes, avec ce charme particulier qu'ont les
+femmes de Lombardie. Sur leur peau mate et blanche,
+sur les contours tendres et souples du visage, tels
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
+qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres
+légères se dissipaient comme la fumée.</p>
+
+<p>Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse
+beauté de brune aux yeux noirs, avait été, de l'avis de
+tous, déclarée la reine du bal. Comme avertissement aux
+amoureux, elle avait fait broder, sur le velours pourpre
+de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention
+des raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais
+vers Diana Pallavincini, dont les yeux froids étaient
+purs comme la glace, avec ses cheveux blond cendré,
+son sourire indifférent et sa parole lente et mélodieuse
+comme un son de viole. Elle était vêtue de damas
+blanc zébré de longs rubans vert pâle, couleur de
+varech. Entourée d'éclat et de bruit, elle semblait
+étrangère à tout, solitaire et triste, comme les pâles
+fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de
+la lune dans les étangs abandonnés.</p>
+
+<p>Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités
+se dirigèrent dans la grande «Salle du jeu de paume».</p>
+
+<p>Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or,
+des traverses en forme de croix supportaient des cierges
+qui brûlaient en clous de feu. Du balcon servant
+de tribune pendaient des tapis de soie, des guirlandes
+de laurier, de lierre et de genévrier.</p>
+
+<p>A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées
+par les astrologues (car le duc, selon l'expression d'un
+ambassadeur, ne faisait pas un pas, ne changeait pas
+de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se conformer
+à la position des astres), Ludovic et Béatrice,
+entrèrent dans la salle revêtus du manteau royal en
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+drap d'or, doublé d'hermine et dont la longue traîne
+était portée par des barons et des chambellans. Sur
+la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le
+rubis énorme, volé à Jean Galéas.</p>
+
+<p>Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de
+constater cet état de grossesse chez cette gamine,
+presque enfant, à la poitrine plate, aux mouvements
+garçonniers.</p>
+
+<p>Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la
+crosse, la musique retentit et les invités se placèrent
+aux tables du festin.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur
+du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof,
+refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de
+la République de Venise. En vain, on tenta de lui
+faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter,
+restait debout, répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!</p>
+
+<p>De partout se fixaient sur lui des regards curieux
+et moqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites?
+Quel peuple sauvage! Ils désirent les premières
+places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les
+<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>
+inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est
+presque turc. Quelle tribu de fauves!</p>
+
+<p>L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan,
+se faufila près de Mamirof:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il
+avec force courbettes en estropiant la langue russe;
+cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut
+vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est
+de mauvais goût. Le duc se fâche.</p>
+
+<p>Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof,
+secrétaire de l'ambassade, s'approcha également:</p>
+
+<p>&mdash;Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne
+pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose
+pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous
+et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu.
+On pourrait nous faire sortir...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner
+des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai
+pas au-dessous de l'ambassadeur de Venise.
+C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque
+ambassadeur représente en personne et en discours son
+empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate
+de toutes les Russies...</p>
+
+<p>&mdash;Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète
+Boccalino affolé.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale
+gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je
+ne m'assoirai pas.</p>
+
+<p>Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de
+<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
+Mamirof étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible
+obstination. La crosse de sa canne, constellée
+d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible
+qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.</p>
+
+<p>Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise,
+et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière,
+s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme
+un service personnel, d'échanger sa place pour éviter
+les discussions, lui assurant que personne n'attachait
+d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En
+réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du
+«grand-duc de Rossia», car il espérait par son
+entremise conclure une alliance avantageuse avec le
+sultan.</p>
+
+<p>Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire
+et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que
+Son Altesse avait raison&mdash;de telles discussions au
+sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés.
+Puis il s'assit à la place désignée.</p>
+
+<p>Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant
+avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant
+sa ceinture sur son gros ventre et son manteau
+d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules,
+Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint
+s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre,
+joyeux et enivrant, emplissait son âme.</p>
+
+<p>Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas
+bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il
+avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie.
+<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
+L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements
+de Karatchiarof, s'adressa à lui par l'entremise
+de l'interprète et commença à le questionner sur sa
+contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard,
+comme tout ce qui était immense et énigmatique; il
+s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux,
+de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du
+reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne,
+de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et
+malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait
+cette étrange contrée «Rossia», parce qu'il y
+poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille
+que c'était pure invention, que la <i>Rossia</i>, en dépit de
+son nom, produisait moins de roses que n'importe
+quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la
+nouvelle italienne symbolisant le froid russe.</p>
+
+<p>Quelques marchands florentins étaient une fois
+venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus
+loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc
+de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des
+fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre
+sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux
+pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers,
+se placèrent sur une rive, les Florentins sur
+l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais
+le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la
+berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites
+inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du
+<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non
+gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter
+n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher
+allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant
+une heure, commencèrent à fondre, à couler en
+un doux murmure et enfin furent entendus par les
+Florentins, distinctement, bien que les Moscovites
+se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.</p>
+
+<p>Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames
+se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof
+qui habitait un pays aussi cruel, maudit de
+Dieu.</p>
+
+<p>Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait
+un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorme
+plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines
+de chapon, enchaînée à un rocher de fromage
+blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de
+veau.</p>
+
+<p>Pour les viandes, le service avait été pourpre et or;
+pour le poisson, le service était d'argent. On servit des
+pains argentés, des citrons argentés dans des tasses
+d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques
+esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la
+déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair
+blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par
+des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait
+les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux
+multicolores.</p>
+
+<p>Puis on servit d'interminables sucreries, des
+sculptures en massepains, en pistaches, en noix de
+<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
+cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après
+les dessins de Bramante, Caradosso et Léonard&mdash;Hercule
+cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides,
+Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane,
+Jupiter et Danaé&mdash;tout l'Olympe ressuscité.</p>
+
+<p>Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait
+tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait
+l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et
+ronchonnait sous son nez:</p>
+
+<p>&mdash;Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et
+Zeus», la «Cruelle Destinée», le «Cupidon», se
+distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames,
+longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements
+vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se
+séparaient avec une importance emphatique, des saluts
+exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient
+marcher comme des paons, glisser comme des cygnes,
+afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds
+mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la
+musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique,
+pleine de langueur passionnée, comme les chants
+de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le
+jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné,
+<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>
+tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées
+de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son
+visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure
+approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant
+la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier
+ou son manteau en continuant à danser dans la
+salle avec cette «négligence attristée» que l'on considérait
+comme un signe de haute élégance.</p>
+
+<p>Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:</p>
+
+<p>&mdash;Paillasse, va!</p>
+
+<p>La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son
+c&oelig;ur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie
+habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de
+maison, à répondre par des fadaises aux compliments
+stupides de nouvel an, aux éc&oelig;urantes platitudes des
+vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces,
+qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne
+se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles,
+elle entra dans le petit salon des dames où, autour de
+la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les
+bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en
+cercle.</p>
+
+<p>Elle demanda le sujet de leur conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons de l'amour platonique, Altesse,
+répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso
+nous prouve qu'une femme peut baiser un homme
+sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si
+ce dernier l'aime d'amour céleste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto?
+demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
+&mdash;Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme
+que les lèvres&mdash;armes de la parole&mdash;servent de
+porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser
+platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers
+les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi
+Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon
+dans le <i>Cantique des cantiques</i>, lorsqu'il parle de
+l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi
+lèvres à lèvres.»</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, messer, interrompit un des auditeurs,
+vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et
+brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces
+finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il
+surprenait sa femme dans les bras de son amant,
+dût tolérer...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répliqua le philosophe de cour,
+c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi d'observer, cependant, que dans
+ce cas le mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous!
+d'amour et non de mariage! s'écria
+impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant
+ses belles épaules nues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois
+humaines, continua le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant
+en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges.
+Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie
+aussi élevée, mentionner les lois humaines,&mdash;piteuses
+créations des peuples,&mdash;qui transforment les saints
+<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages
+que «mari» et «femme!»</p>
+
+<p>Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui
+prêtant plus aucune attention, continua son discours
+sur les mystères de l'amour spirituel.</p>
+
+<p>La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et
+passa dans une autre salle.</p>
+
+<p>Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino
+d'Aquila, surnommé l'Unique (<i>Unico</i>), récitait des
+vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de
+frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé d'enfant,
+un sourire langoureux, de vilaines dents et des
+yeux dans lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme,
+brillait une ruse coquine.</p>
+
+<p>En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna
+Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se
+domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle
+et l'embrassa.</p>
+
+<p>A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une
+dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes,
+qui tenait un mouchoir à son nez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous
+blessée? demanda la donzella Hermelina avec une
+compassion maligne.</p>
+
+<p>Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou
+fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même
+serait embarrassé de composer un quatrain amoureux,
+déclara un des seigneurs.</p>
+
+<p>Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement
+<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
+une main dans ses cheveux, leva les yeux au
+plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, doucement, murmurèrent les dames,
+messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir
+de ce côté, on entend mieux.</p>
+
+<p>Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement
+les cordes et, sur cet accompagnement, le
+poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son
+sonnet.</p>
+
+<p>L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé
+sa flèche vers le c&oelig;ur de l'insensible. Mais, ses yeux
+étant bandés, il visa mal et, au lieu du c&oelig;ur</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Dans le tendre nez s'encrête</p>
+<p>Et le mouchoir de linon blanc,</p>
+<p>De rosée pourpre se mouchète.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les dames applaudirent.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité!
+Quelle facilité! Oh! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir,
+lui qui sue des journées entières sur un sonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin?
+demandait une de ses adoratrices.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Unico, voici des pastilles à la menthe,
+offrait une autre.</p>
+
+<p>On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.</p>
+
+<p>Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat
+repu au soleil. Puis, il récita un autre sonnet en
+l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la
+neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé
+une perfide vengeance et s'était transformée en
+<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
+glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener
+dans la cour du palais, la duchesse avait fait
+une chute.</p>
+
+<p>Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il
+manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant
+sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher
+ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico,
+dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.</p>
+
+<p>&mdash;Plus haut que le Dante! renchérit une autre.
+Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses
+de <i>notre</i> Unico?</p>
+
+<p>&mdash;Madonna, répliqua humblement le poète, vous
+exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun
+les siennes. En ce qui me concerne, pour vos
+applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.</p>
+
+<p>&mdash;Unico! Unico! soupiraient les admiratrices
+épuisées d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet
+dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré
+dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à
+l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser
+d'eau son c&oelig;ur allumé par les regards de la belle,
+Béatrice, n'y tint plus et sortit.</p>
+
+<p>Elle revint vers les grandes salles, commanda à son
+page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui
+semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre
+et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea
+alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient
+appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et
+<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
+monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la
+salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc
+et sise dans la tour nord.</p>
+
+<p>Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la
+cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les
+papiers importants et les lettres secrètes, introduisit
+la clef dans la serrure, mais sentit que cette dernière
+était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues;
+Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de
+la clef, avait mis en sûreté ses papiers.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, saisie et indécise.</p>
+
+<p>Derrière les croisées les flocons de neige volaient
+comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait,
+tantôt hurlait, tantôt pleurait.</p>
+
+<p>Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture
+de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha
+de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta.
+Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux
+murmures des vagues dans les coquillages. Tout à
+coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près
+d'elle, quelqu'un avait murmuré:</p>
+
+<p>&mdash;Bellincioni... Bellincioni...</p>
+
+<p>Elle poussa un cri et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui
+Oui, oui, certainement! Voilà de qui elle saurait
+tout... Chez lui, inaperçue... pour qu'on ne la
+cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne
+puis plus supporter ce mensonge!</p>
+
+<p>Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni
+n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>
+devait être seul chez lui à cette heure et appela le
+page Ricciardetto qui se tenait à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec
+un palanquin dans le parc, près de la porte secrète
+du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne
+n'en sache rien? tu entends?... personne!</p>
+
+<p>Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut
+exécuter les ordres.</p>
+
+<p>Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules
+un manteau de martre, assujettit sur son visage un
+masque de soie noire et quelques minutes après se
+trouva dans son palanquin qui prenait la direction
+de la porte Ticcini où habitait Bellincioni.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en
+ruines, une «niche à grenouilles». Il recevait de
+nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres,
+buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi
+la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni
+lui-même, le poursuivait «comme une épouse fidèle
+et détestée».</p>
+
+<p>Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en
+guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince
+comme une crêpe, il achevait de boire un troisième
+<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
+broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe
+pour le chien favori de madonna Cecilia.</p>
+
+<p>Le poète tout en observant les derniers charbons
+s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se
+réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le
+manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui
+lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements
+du vent et songeait au froid de la nuit.</p>
+
+<p>Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie
+composée par lui en l'honneur de la duchesse:
+<i>Le Paradis</i>. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était
+pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis
+longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait
+en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les
+muscles, de toutes les veines et de tous les os». Même
+à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au
+palais. La véritable cause de son absence était la
+jalousie: il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt
+que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon
+et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait
+su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.</p>
+
+<p>Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait
+au c&oelig;ur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait
+à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa
+chambre que tout de suite, raisonnablement, il se
+recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans
+la vieille fourrure.</p>
+
+<p>«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le
+chantier avec des rythmes merveilleux et en échange
+pas un fagot! L'encre est capable de geler, je ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
+pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier?
+Les gens convenables ne viennent pas chez moi
+et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas
+grand.</p>
+
+<p>Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait
+de quatrième pied à son grabat. Il hésita une
+minute, se demandant s'il était préférable de grelotter
+toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.</p>
+
+<p>Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura,
+ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision
+désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la
+fendit et commença à en jeter les morceaux dans la
+cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure.
+Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains
+bleuies vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.</p>
+
+<p>«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je
+moins bien que les autres?</p>
+
+<p>»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des
+Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Bellincion Berti vid'io andar einto</i></p>
+<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p>
+</div></div>
+
+<p>«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de
+la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un
+sonnet. N'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés
+de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a
+fait couler la source d'Hippocrène au point de la
+transformer en une mer qui menace de tout inonder?
+Et voilà ma récompense! Je crèverai comme un chien
+<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux,
+comme si son visage se cachait sous un masque
+ou était défiguré par la petite vérole.»</p>
+
+<p>Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve.
+Grand, maigre, assis sur les talons devant le feu,
+avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau
+malade et transi.</p>
+
+<p>On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il
+entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et
+le bruit de ses socques sur les briques.</p>
+
+<p>«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué.
+Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh!
+les impies maudits! Même la nuit ils ne me laissent
+en paix...»</p>
+
+<p>Les marches de l'escalier craquèrent. La porte
+s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le
+visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans
+la chambre.</p>
+
+<p>Le poète sursauta et la regarda fixement.</p>
+
+<p>Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, madonna, la prévint le poète, le
+dossier est cassé.</p>
+
+<p>Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A quel bon génie dois-je le bonheur de voir
+une aussi belle dame dans mon humble logis?</p>
+
+<p>«Probablement une commande, un madrigal
+amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain!
+ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute
+seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est
+honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span>
+Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement
+y précipita les derniers éclats de la bûche.</p>
+
+<p>La dame enleva son masque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Bernardo.</p>
+
+<p>Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut
+se retenir au loquet de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux
+écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...</p>
+
+<p>&mdash;Bernardo, tu peux me rendre un grand service,
+dit Béatrice.</p>
+
+<p>Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne peut entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et
+les souris.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, continua lentement la duchesse, en
+fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as
+écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu
+dois avoir du duc des lettres de commande.</p>
+
+<p>Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura,
+je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser,
+si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas...
+c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant
+Dieu!...</p>
+
+<p>Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère
+brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et
+s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours
+posé sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres
+<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span>
+du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne!
+Prends garde, Bernardo! Mes gens attendent en bas.
+Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!</p>
+
+<p>Il tomba à genoux devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de
+lettres...</p>
+
+<p>&mdash;Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu
+dis que tu n'en as pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>La rage s'empara de Béatrice.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, maudit procureur, je te forcerai
+à me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains,
+misérable!</p>
+
+<p>Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou
+avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de
+son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre,
+les bras ballants, clignant impuissamment des paupières,
+il ressembla encore davantage à un piteux
+oiseau malade.</p>
+
+<p>«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans
+les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien!
+tant pis!... Mais je ne trahirai pas le duc!»</p>
+
+<p>Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de
+cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais
+jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait
+un sang noble, plus pur que celui des mercenaires
+romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant
+à le prouver.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Bellincion Berti vid'io andar cinto</i></p>
+<p><i>Di cuojo e d'osso...</i></p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
+il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.</p>
+
+<p>La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la
+gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table,
+prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers
+la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà
+remarquée et avait deviné que ce devait être le
+<i>studio</i>, la cellule de travail du poète.</p>
+
+<p>Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec
+l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse
+lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba
+et recula.</p>
+
+<p>Elle entra dans le temple de la Muse misérable.
+Cela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes
+taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la
+croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre
+couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes
+mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons
+de vagues poèmes.</p>
+
+<p>Sans accorder la moindre attention à Bernardo,
+après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse
+fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets
+adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux
+officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes
+comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements
+et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète
+demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de
+coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia»,
+il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon,
+et racontait comment Ludovic le More se rendant à
+un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque,
+<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span>
+avait été forcé de rentrer au palais, parce que la
+«jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son
+époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé
+les perles sous forme de pluie et de grêle».</p>
+
+<p>Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua
+une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y
+découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.</p>
+
+<p>Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré,
+leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord,
+puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia,
+reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était
+bien là ce qu'elle cherchait&mdash;les brouillons des
+poésies commandées pour Lucrezia.&mdash;Elle prit la
+liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire,
+jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine
+de ducats, se retira.</p>
+
+<p>Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la
+porte et il resta longtemps au milieu de la pièce, comme
+foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait-il,
+oscillait comme un navire secoué par la tempête.</p>
+
+<p>Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit
+d'un profond sommeil.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>La duchesse revint au palais.</p>
+
+<p>Les invités qui avaient remarqué son absence,
+murmuraient, se demandaient ce qui avait pu arriver.
+<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
+Le duc lui-même s'inquiétait. Elle entra dans la salle,
+s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit que, prise
+de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses
+appartements pour se reposer.</p>
+
+<p>&mdash;Bice, murmura le duc en lui prenant sa main
+glacée et tremblante, si tu te sens indisposée, dis-le,
+au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. Veux-tu que
+nous remettions la seconde partie de la fête à demain?
+Du reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète
+pas. Depuis longtemps je ne me suis sentie aussi bien
+qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je veux voir <i>le
+Paradis</i>. Je veux danser.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc,
+calmé, en baisant avec une tendresse respectueuse la
+main de sa femme.</p>
+
+<p>Les invités se rendirent de nouveau dans la salle
+du jeu de paume, où, pour la représentation du
+<i>Paradis</i> de Bellincioni, était installée une machine
+inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de
+Vinci.</p>
+
+<p>Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé
+les lumières, la voix de Léonard retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt!</p>
+
+<p>Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels
+d'énormes soleils de glace, brillèrent des sphères de
+cristal, emplies d'eau et éclairées intérieurement par
+un feu violent qui prenaient les teintes de l'arc-en-ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina
+en désignant le peintre, regardez son visage! Un vrai
+<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
+mage! Il serait peut-être capable de soulever le palais
+tout entier, comme dans la fable!</p>
+
+<p>&mdash;On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux,
+murmura la voisine.</p>
+
+<p>Dans la machine, derrière les sphères de cristal
+étaient cachées des caisses rondes. De l'une d'elles sortit
+un ange avec de grandes ailes blanches, qui annonça
+le commencement de la représentation et dit un des
+vers du prologue, en désignant le duc:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>Le grand roi fait tourner les sphères.</p>
+</div>
+
+<p>faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux
+avec autant de sagesse que le Tout-Puissant les
+sphères célestes. Et, au même moment, les boules de
+cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe de la
+machine en émettant une vague et étrange musique.
+Des cloches d'un verre spécial, inventé par Léonard,
+frappées par des touches, produisaient ces sons.</p>
+
+<p>Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune
+d'elles apparurent les dieux correspondants: Jupiter,
+Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne,
+qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.</p>
+
+<p>A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois
+Grâces helléniques, les Sept Vertus chrétiennes, et
+tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des ailes blanches
+des anges et de la croix ornée de lampes vertes, symbole
+de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les
+déesses chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice,
+accompagnés par la musique des sphères de cristal et
+les applaudissements des spectateurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
+&mdash;Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare
+Visconti assis auprès d'elle. Pourquoi n'avons-nous
+pas vu Junon, l'épouse jalouse de Jupiter qui, «arrachant
+de ses cheveux son diadème, disperse les perles
+sous forme de pluie et de grêle»?</p>
+
+<p>En entendant ces mots, le duc se retourna vivement
+et regarda Béatrice. Elle eut un rire tellement faux
+que le duc sentit son c&oelig;ur se glacer. Mais tout de
+suite, elle se domina, et parla d'autre chose, en serrant
+plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de
+lettres.</p>
+
+<p>La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait
+forte et calme, presque gaie.</p>
+
+<p>Les invités passèrent dans une autre salle où les
+attendait un nouveau spectacle: attelés de nègres, de
+léopards, de griffons, de centaures et de dragons,
+défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius,
+César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques
+qui enseignaient que tous ces héros étaient les
+précurseurs du duc. Pour apothéose, parut un char
+traîné par des licornes, portant un énorme globe, sur
+lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure
+rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche
+de mûrier, sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait
+la mort du vieux siècle de Fer et la naissance
+du siècle d'Or. A l'étonnement général, l'enfant
+doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse
+couche de dorure qui couvrait son corps, se sentait
+malade. Dans ses yeux effrayés brillaient encore des
+larmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
+D'une voix tremblante, il commença le compliment
+au duc:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Bientôt, humain, bientôt,</p>
+<p>En une beauté nouvelle</p>
+<p>Je reviendrai parmi vous,</p>
+<p>Sur l'ordre du duc le More,</p>
+<p>Insouciant siècle d'Or.</p>
+</div></div>
+
+<p>Les danses reprirent autour du char. L'interminable
+compliment ennuya tout le monde. Et l'enfant, debout
+sur le faîte, balbutiait de ses lèvres dorées qui se glaçaient:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Sur l'ordre du duc le More,</p>
+<p>Insouciant siècle d'Or.</p>
+</div></div>
+
+<p>Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments
+un accès de rire et de pleurs serrait sa gorge. Le sang
+battait douloureusement à ses tempes. Sa vue s'assombrissait.
+Mais son visage restait impénétrable. Elle
+souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta
+la foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor.
+Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.</p>
+
+<p>Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto,
+elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
+la haute et sombre salle, obscure et froide comme un
+caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la
+table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement
+aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra
+dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale,
+hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup,
+régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle
+distinguait les sons lointains de la musique du bal et
+aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer,
+en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.</p>
+
+<p>Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle,
+dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur
+s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas
+regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans
+le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une
+fois&mdash;long, long, long et plus noir que la nuit,&mdash;la
+tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage.
+Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix
+s'étrangla. Elle se leva pour se sauver&mdash;ses jambes
+fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Toi... toi encore... pourquoi?</p>
+
+<p>Lentement il leva la tête.</p>
+
+<p>Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt
+duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne... pauvre... pauvre femme.</p>
+
+<p>Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla
+à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et
+perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée
+de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à travers
+<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
+les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes
+sourdes des veilleurs, puis à travers les salles
+de fêtes, il chercha le duc en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours!</p>
+
+<p>Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal.
+On venait de commencer la danse à la mode durant
+laquelle les cavaliers et les dames passaient en farandole
+sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un
+homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait
+sur la cime de l'arc, armé d'une longue trompe. Au
+pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les
+«amoureux fidèles», le génie les accueillait par une
+suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie.
+Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts:
+la trompe les assourdissait, les juges les accablaient
+de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries,
+étaient forcés de fuir.</p>
+
+<p>Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné
+des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des
+amants.</p>
+
+<p>A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait
+en courant dans la salle, gémissant:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours!</p>
+
+<p>Apercevant le duc, il se précipita vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite...
+vite..., venez!</p>
+
+<p>&mdash;Malade?... encore!... où? Parle distinctement!</p>
+
+<p>&mdash;Dans la tour du Trésor...</p>
+
+<p>Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or
+<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span>
+de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque
+sursautait sur sa tête.</p>
+
+<p>Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait
+à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas
+se passait quelque chose d'insolite et se tut.</p>
+
+<p>Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et
+subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les
+portes, comme un troupeau de moutons saisis de
+panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut
+à peine le temps de sauter et se foula la jambe.</p>
+
+<p>Quelqu'un cria:</p>
+
+<p>&mdash;Le feu!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer
+avec le feu! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait
+pas Léonard.</p>
+
+<p>Une autre glapit et s'évanouit.</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient
+les uns.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse est malade...</p>
+
+<p>&mdash;Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un
+seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! La duchesse était ici à l'instant et
+dansait...</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas,
+Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...</p>
+
+<p>&mdash;Un poison lent et sûr...</p>
+
+<p>De la salle voisine parvenaient les sons de la musique.
+Là, on ne savait rien encore. Durant la danse
+<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>
+«Vénus et Zeus», les dames avec un sourire charmeur
+promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or,
+comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant
+elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient
+le pied sur la tête, telles des conquérantes.</p>
+
+<p>Un chambellan accourut, fit de grands gestes et
+cria aux musiciens:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.</p>
+
+<p>Tout le monde se retourna. La musique se tut.
+Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps
+égrena encore ses notes grêles.</p>
+
+<p>Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit,
+long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches
+transversales pour la tête, de deux poignées pour
+les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était
+conservé de temps immémorial dans les garde-robes
+du palais et avait servi pour les couches de toutes les
+duchesses de la maison Sforza. Étrange et menaçant
+paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le feu des
+lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces
+femmes en pompeux atours.</p>
+
+<p>Tout le monde comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une peur ou une chute, observa une
+vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler
+un blanc d'&oelig;uf cru, mêlé à de la soie pourpre effilochée.</p>
+
+<p>Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune
+action, l'important était d'avaler sept germes d'&oelig;uf de
+poule délayés dans un jaune.</p>
+
+<p>Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles
+<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
+du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine
+un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et
+demanda à l'une des servantes qui passait portant du
+linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Une vieille, sage-femme probablement, le regarda
+sévèrement et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu
+gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.</p>
+
+<p>La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit,
+dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements
+et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un
+amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant,
+avec des mèches de cheveux collées au front et la
+bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.</p>
+
+<p>L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p>A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères,
+des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses.
+Chacune avait son remède!</p>
+
+<p>L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la
+malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir
+sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante; la
+troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son
+mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur
+une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.</p>
+
+<p>&mdash;La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre
+d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille
+édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose
+à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
+De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une
+chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme
+un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne
+peux plus! Bice!... Bice!... A cause de moi, maudit.</p>
+
+<p>Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la
+duchesse avait crié d'une voix colère:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!</p>
+
+<p>La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une
+assiette en fer-blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez manger, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;De la chair de loup. Il y a une raison à cela:
+dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée
+se sentira mieux. La chair de loup, c'est la
+première chose à faire.</p>
+
+<p>Le duc, avec une expression soumise et distraite,
+s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure
+qui s'arrêtait dans sa gorge.</p>
+
+<p>La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«Notre père</p>
+<p>Sept loups et une louve mère,</p>
+<p>Qui êtes aux cieux et sur la terre;</p>
+<p>Vent lève-toi et notre mal</p>
+<p>Emporte vite dans le canal.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle
+et éternelle. Notre mot sera fort. Amen!»</p>
+
+<p>Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné
+de deux autres docteurs, sortit de la pièce. Le duc se
+précipita à leur rencontre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Ils se taisaient.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures
+sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa
+grande miséricorde...</p>
+
+<p>Le duc lui saisit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au
+nom de Dieu, tentez quelque chose!...</p>
+
+<p>Les médecins se regardèrent comme des augures,
+sentant qu'il fallait le calmer.</p>
+
+<p>Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit
+en latin au jeune docteur au visage impertinent:</p>
+
+<p>&mdash;Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de
+la muscade et à du corail rouge pillé.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air
+très bon.</p>
+
+<p>&mdash;La saignée? j'y avais songé, continua Marliani,
+mais malheureusement, Mars est dans le signe du
+Cancer, dans la quatrième sphère solaire. De plus,
+l'influence d'une date impaire...</p>
+
+<p>Le vieillard soupira et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune
+docteur aux yeux rieurs, qu'il faudrait ajouter aux
+limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je
+puis vous assurer que tout ce que la science...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable, la science! cria tout à coup le duc
+en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous?
+<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span>
+elle se meurt! Et vous parlez ici de bouillon de limaces
+et de fiente de vache!... Misérables! Je vous ferai
+tous pendre!</p>
+
+<p>Et, mortellement triste, il erra par la chambre,
+écoutant la plainte continue.</p>
+
+<p>Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le
+prit à part:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe,
+sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard,
+tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de
+grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais...
+Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui,
+oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je
+donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas
+entendre ce cri!...</p>
+
+<p>Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait
+déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre
+de chanoines et de moines.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une partie des reliques de saint Ambrosio, la
+ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle,
+un cheveu de la Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! allez prier!</p>
+
+<p>Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais
+un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se
+boucha les oreilles et s'enfuit, traversant les salles sombres,
+jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il
+tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché,
+maudit! J'ai empoisonné un innocent adolescent, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
+duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse,
+Protectrice unique, entends ma prière et
+pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de
+tout, prends mon âme... mais sauve-la!</p>
+
+<p>Des bribes de pensées stupides se pressaient dans
+son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un
+récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se
+sentant perdu dans un coup de tempête, promit à la
+Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire
+et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait
+la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi,
+lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions
+maintenant, nous aurons le temps d'y songer
+plus tard. Du reste, j'espère que la Madone se
+contentera d'un cierge plus petit.»</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je
+fou?</p>
+
+<p>Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.</p>
+
+<p>Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils
+transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une
+musique douce et du refrain obsédant de <i>l'Enfant
+doré</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je reviendrai parmi vous,</p>
+<p>Sur l'ordre du More.</p>
+</div></div>
+
+<p>Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla
+qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais,
+lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les
+fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin
+d'hiver.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto.
+Partout régnait un pénible silence. Il croisa une
+femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse est délivrée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très
+faible et désire vous voir. Venez.</p>
+
+<p>Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins,
+le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme,
+étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina
+au-dessus d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas
+Béatrice.</p>
+
+<p>Le duc donna des ordres. Quelques instants après,
+une grande femme élancée, à l'expression fière et
+triste, la duchesse Isabelle d'Aragon, la veuve de
+Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de
+l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur
+et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.</p>
+
+<p>Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis
+Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles
+de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains,
+pria.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+Béatrice, de nouveau, appela son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi...
+Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait
+dire: «Je sais que tu n'as aimé que moi seule.»</p>
+
+<p>Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi.</p>
+
+<p>Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres.
+Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira
+seulement:</p>
+
+<p>&mdash;Sur la bouche.</p>
+
+<p>Le moine commença à lire la prière des agonisants.</p>
+
+<p>Les intimes revinrent dans la chambre.</p>
+
+<p>Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se
+glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement
+reçut le dernier soupir de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte! murmura Marliani.</p>
+
+<p>Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement
+se releva. Son visage était impassible. Il exprimait
+non pas la douleur, mais une terrible tension.
+Il respirait péniblement et précipitamment, comme
+dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement
+les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le
+cadavre.</p>
+
+<p>De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard
+conserva son calme. De son regard clair et scrutateur
+il observait le duc. En de pareils instants la curiosité
+de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande
+douleur dans la figure humaine, dans les mouvements
+<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>
+du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle
+et superbe manifestation de la nature. Pas une ride,
+pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à
+son regard impartial et clairvoyant.</p>
+
+<p>Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre
+le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit
+dans les appartements inférieurs.</p>
+
+<p>Les bougies achevaient de se consumer et de larges
+larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des
+salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné,
+informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient
+les pompeuses allégories qui glorifiaient le More
+et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius,
+d'Auguste, de Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de
+la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait
+personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et
+commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut,
+sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné
+le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid,
+ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés
+dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier
+souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps
+nu et doré.</p>
+
+<p>Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant
+ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement.
+L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de
+grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura:</p>
+
+<p>&mdash;A la maison, à la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda
+Léonard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
+&mdash;Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que
+j'ai froid!</p>
+
+<p>Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Bientôt parmi vous, bientôt,</p>
+<p>En une beauté nouvelle,</p>
+<p>Je reviendrai parmi vous,</p>
+<p>Sur l'ordre du More,</p>
+<p>Insouciant siècle d'Or!</p>
+</div></div>
+
+<p>Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y
+enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans
+le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité
+du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme
+des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo
+était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto
+Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin
+pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu
+que le petit pouvait être empoisonné par la dorure.
+L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure,
+revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec
+l'intention de passer chez un pharmacien acheter les
+ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de
+rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la
+curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai
+pas. Le principal, les rides au-dessus des
+sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque
+enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui
+rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable
+<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
+douleur et de joie infinie&mdash;d'après
+le témoignage de Platon, divisées en bases dont les
+cimes se joignent.</p>
+
+<p>Il sentit le gamin frissonner.</p>
+
+<p>«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec
+une pitié infinie.</p>
+
+<p>Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le
+serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement,
+que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le
+caressait et le berçait.</p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier
+1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre
+heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme,
+n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et
+de manger.</p>
+
+<p>Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.</p>
+
+<p>Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre,
+écrivit à Isabelle d'Este, s&oelig;ur de la défunte duchesse,
+une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de
+Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait plus agréable
+de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne
+<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
+pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre
+douleur.»</p>
+
+<p>Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses
+proches, et consentait à prendre un peu de nourriture.
+Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur
+une planche que tenait devant lui Ricciardetto.</p>
+
+<p>Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des
+funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo
+Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne
+ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit
+il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis
+il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa
+de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se
+donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails,
+décidait exactement le poids des énormes cierges de
+cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de
+velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité
+de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution
+aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte.
+Choisissant le drap pour les vêtements de deuil
+des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le
+regarder au jour pour se rendre compte de la qualité.
+Pour lui-même, il commanda un costume solennel de
+«grand deuil» en drap grossier, tailladé de façon à
+imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.</p>
+
+<p>L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans
+la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs,
+les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues
+trompettes ornées d'oriflammes de soie noire; les tambours
+<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>
+battaient aux champs; la visière du heaume baissée,
+des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil,
+les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours
+noir brodé de croix blanches; des moines de tous les
+couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges
+de six livres allumés; l'archevêque de Milan était entouré
+de son clergé et des ch&oelig;urs. Derrière le char énorme,
+tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également
+en argent soutenant la couronne ducale, marchait
+le duc, son frère le cardinal Ascanio, les
+ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de
+Florence; plus loin, les membres du Conseil secret,
+les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie,
+les commerçants notables et enfin l'incalculable foule
+populaire.</p>
+
+<p>Le cortège était si long que, au moment où le commencement
+entrait dans l'église Maria delle Grazie, la
+fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus
+tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone
+d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même
+en italien et Merula l'avait traduite en latin.</p>
+
+<p>«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu
+le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant
+j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne.
+Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée,
+c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables
+aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de
+Milan. 1497, troisième de janvier.»</p>
+
+<p>Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée
+en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus
+<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
+du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de
+Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme
+simple du marbrier qui, après avoir achevé
+son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée
+sur le côté et fermant un &oelig;il, fit claquer sa langue:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un tombeau&mdash;c'est un jouet!</p>
+
+<p>La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits
+des maisons, la neige étalait sa blancheur. L'atmosphère
+était imprégnée de cette fraîcheur, pareille au
+parfum des muguets et qui semble la senteur de la
+neige.</p>
+
+<p>Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans
+la chambre semblable à un caveau, sombre, étouffante,
+tendue de taffetas noir, les volets clos, éclairée seulement
+par des cierges d'église. Durant les premiers jours
+qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette
+cellule obscure.</p>
+
+<p>Ayant causé avec l'artiste de la <i>Sainte Cène</i> qui
+devait rendre célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de
+Béatrice, le duc lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection
+l'enfant qui avait représenté la naissance du
+siècle d'Or, à cette fatale fête. Comment va-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement
+de la sérénissime duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort...
+Comme c'est étrange!</p>
+
+<p>Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa
+Léonard:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre
+<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
+siècle d'Or est mort avec notre épouse admirable!
+Nous l'avons enterré avec Béatrice, car il ne pouvait
+et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas?
+quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!</p>
+
+<h3 class="p2">XII</h3>
+
+<p>Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le
+duc ne quittait pas ses vêtements noirs déchiquetés et,
+sans s'asseoir à table, mangeait sur une planche que
+tenaient devant lui des chambellans. «Après la mort
+de la duchesse, écrivait dans ses <i>Lettres secrètes</i>
+Marino Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est
+devenu dévot, suit tous les offices, jeûne, vit dans la
+continence,&mdash;du moins on le dit,&mdash;et dans toutes
+ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la
+journée, préoccupé par les affaires de l'État, le duc se
+trouvait distrait, bien que là encore Béatrice lui manquât.
+Mais, la nuit, l'ennui le rongeait doublement.
+Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de seize ans,
+époque de son mariage, autoritaire, vive comme une
+écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage,
+qu'elle se cachait dans les armoires afin de ne pas
+paraître aux réceptions solennelles, si vierge que,
+durant trois mois après leurs épousailles, elle se défendait
+<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
+encore contre ses attaques amoureuses, des ongles
+et de la dent, comme une amazone.</p>
+
+<p>Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva
+encore d'elle, la vit en sa propriété favorite de Cusnago,
+qu'elle aimait tant. En s'éveillant, le duc s'aperçut
+que ses oreillers étaient humides de larmes.</p>
+
+<p>Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du
+cercueil de sa femme, déjeuna avec le prieur et longtemps
+causa avec lui de la question qui, à ce moment,
+bouleversait tous les théologiens d'Italie,&mdash;l'immaculée
+conception de la Vierge Marie. Puis au crépuscule,
+sortant directement du monastère, le duc se dirigea
+vers la demeure de madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa
+<i>crainte de Dieu</i>, non seulement il n'avait pas abandonné
+ses maîtresses, mais il s'était, au contraire, davantage
+attaché à elles. Les derniers temps, madonna Lucrezia et
+la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la réputation
+d'«héroïne savante», <i>dotta eroina</i>, comme on s'exprimait
+alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était
+simple et bonne, quoiqu'un peu exaltée. La mort de
+Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action chevaleresque,
+semblable à celles qu'elle lisait dans les romans
+et dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida
+d'unir son amour à celui de sa jeune rivale pour consoler
+le duc. Lucrezia, d'abord, l'évita et la jalousa,
+mais <i>l'héroïne savante</i> la désarma par sa magnanimité.
+Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange
+amitié féminine.</p>
+
+<p>L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de
+<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>
+Ludovic. La comtesse Cecilia désira en être la marraine
+et, avec une tendresse exagérée,&mdash;bien qu'elle eût
+elle-même des enfants du duc,&mdash;elle se prit à s'occuper
+de l'enfant, de son <i>petit-fils</i>, comme elle l'appelait.
+Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses
+s'étaient réconciliées. Il commanda à son poète un
+sonnet dans lequel Cecilia et Lucrezia étaient comparées
+au <i>crépuscule</i> et à <i>l'aurore</i>.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra dans le calme <i>studio</i> du palais Crivelli,
+il aperçut les deux femmes assises côte à côte
+près de la cheminée. Comme toutes les dames de la
+cour, elles portaient le grand deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se sent Votre Altesse? lui demanda
+Cecilia, «le crépuscule» opposé à l'«aurore», mais
+tout aussi belle, avec sa peau mate, ses cheveux roux
+ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme
+les eaux calmes des lacs de montagne.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude
+de se plaindre de sa santé. Ce soir-là, il ne se sentait
+pas plus mal que de coutume. Mais il prit un air langoureux,
+soupira profondément et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Jugez vous-même, madonna, quel peut-être
+l'état de ma santé! Je ne songe qu'à une chose:
+rejoindre le plus vite possible ma colombe...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas
+ainsi, s'écria Cecilia, c'est un grand péché! Si madonna
+Béatrice vous entendait!... Toutes nos peines
+viennent de Dieu et nous devons les accepter avec
+reconnaissance...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure
+<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span>
+pas. Je sais que le Seigneur s'occupe de nous,
+plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui pleurent,
+est-il dit, ils se consoleront.</p>
+
+<p>Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses,
+il leva les yeux au plafond:</p>
+
+<p>&mdash;Que le Seigneur vous récompense, mes chéries,
+de ne pas avoir abandonné le malheureux veuf!</p>
+
+<p>Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit
+deux papiers de sa poche. L'un était l'acte de donation
+des terres de la villa Sforzesca au monastère delle
+Grazie.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous
+pas cette terre?</p>
+
+<p>&mdash;La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna,
+je n'aime plus rien. Et faut-il beaucoup de
+terre pour un homme?</p>
+
+<p>Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la
+comtesse, câlinement, lui ferma la bouche de sa main
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.</p>
+
+<p>Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et
+malin reparut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des
+terres, prés, bois, hameaux, jardins, métairies, chasses,
+faite par le duc à madonna Lucrezia Crivelli et à son
+fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation comprenait
+également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée
+par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut
+les dernières lignes de l'acte: «Cette femme, dans
+ses merveilleuses et rares relations amoureuses, nous a
+<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
+prouvé un tel dévouement et des sentiments si élevés,
+que souvent, communiant avec elle, nous obtenions
+une infinie béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»</p>
+
+<p>Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son
+amie, les yeux pleins de larmes maternelles:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, petite s&oelig;ur, je te disais qu'il avait
+un c&oelig;ur d'or! Maintenant, mon petit-fils Paolo est
+le plus riche héritier de Milan!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle date aujourd'hui? demanda le More.</p>
+
+<p>&mdash;Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.</p>
+
+<p>&mdash;Le 28! répéta-t-il pensif.</p>
+
+<p>Juste à cette date, un an auparavant, la défunte
+duchesse était venue à l'improviste au palais Crivelli
+et avait failli trouver son mari auprès de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était
+clair et douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre,
+le feu de même flambait dans la cheminée et au-dessus
+dansaient les Amours nus qui jouaient avec les
+instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,
+couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau
+Baluca Aponitana, des rouleaux de musique et une
+mandoline. La porte était ouverte dans la chambre
+et plus loin, dans la salle d'atours, se profilait l'armoire
+dans laquelle le duc s'était caché.</p>
+
+<p>Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce
+même instant, entendre frapper à la porte d'entrée,
+voir arriver la servante affolée, criant: «Madonna
+Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, comme
+un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix
+<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
+de «son admirable fillette». Hélas! tout était fini à
+jamais!</p>
+
+<p>Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes
+roulèrent le long de ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore!
+s'écria la comtesse Cecilia émue. Câline-le donc!
+câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment
+n'as-tu pas honte?</p>
+
+<p>Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de
+son amant.</p>
+
+<p>Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût
+de cette anormale amitié. Elle voulut se lever et partir,
+baissa les yeux et rougit. Néanmoins, elle prit la
+main du duc. Il lui sourit à travers ses larmes et
+appuya la main de Lucrezia sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son
+fameux portrait peint douze ans auparavant par Léonard,
+elle chanta <i>la vision</i> de Pétrarque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Levommi il pensier in parte ov'era</i></p>
+<p><i>Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva
+les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe,
+sanglotant et tendant les bras dans le vide:</p>
+
+<div class="poem">
+<p>&mdash;Et avant le soir j'ai fini ma journée!</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!...
+Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous
+bénit tous les trois... O Bice, Bice!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
+Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et
+en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi.
+Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement
+sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, se leva, et
+désignant le duc à Lucrezia,&mdash;telle une s&oelig;ur confiant
+à sa s&oelig;ur son frère malade&mdash;elle sortit, non dans la
+chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le
+«Crépuscule» ne jalousait pas «l'Aurore», car elle
+savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et
+qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore
+plus enivrante sa toison rousse.</p>
+
+<p>Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement
+brusque, presque grossier, et l'assit sur ses
+genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient
+pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait
+un sourire polisson.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es comme une nonne&mdash;toute noire! dit-il
+en riant&mdash;et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia.
+Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied!
+Le noir rend ta peau plus blanche!</p>
+
+<p>Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout
+à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur
+entre les plis de l'étoffe de deuil. Lucrezia cacha son
+visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant
+joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde
+en brandissant les instruments du saint supplice:
+les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il
+semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient
+malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient
+en se glissant sous la vigne de Bacchus pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
+regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que
+leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de
+rire contenu.</p>
+
+<p>De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline
+et le chant de la comtesse Cecilia:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.</i></p>
+<p><i>La rividi, più bella e meno altera.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Et les petits dieux antiques, entendant les vers de
+Pétrarque, riaient comme des fous.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="center"><b>LES JUMEAUX</b></p>
+
+<p class="center"><b>1498-1499</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p><i>In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di
+quelli, quando contempla.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LEONARDO DA VINCI</span>.</p>
+
+<p>Les sens appartiennent à la terre; la raison est
+en dehors des sens, quand elle contemple.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span>.</p>
+
+<p>Le ciel en haut&mdash;le ciel en bas.<br />
+&#927;&#965;&#961;&#945;&#957;&#959;&#962; &#945;&#957;&#969;, &#959;&#965;&#961;&#945;&#957;&#959;&#962; &#967;&#945;&#948;&#969;.
+</p>
+
+<p class="right">(<span class="smcap">TABULA SMARAGDINA</span>.)</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>&mdash;Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan
+Indien, au sud de l'île de Taprobane, il y a
+l'inscription «Phénomènes marins, les Sirènes».
+Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris
+<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
+en arrivant à cet endroit de ne pas trouver de
+sirènes. Pourquoi souriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo,
+à l'existence des sirènes. Et que diriez-vous des
+sciapodes qui se cachent du soleil à l'ombre de leurs
+pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des pygmées
+qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert
+de lit et l'autre de couverture? Ou encore si je vous
+parlais de l'arbre qui, au lieu de fruits, produit des
+&oelig;ufs, desquels sortent des oisillons couverts de duvet
+jaune comme les canards et dont la chair a un goût de
+poisson, si bien qu'on en peut manger même les
+jours de maigre? Ou bien de cette île sur laquelle
+ont débarqué des mariniers qui, après avoir allumé du
+feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se trouvaient
+pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a
+été conté par un vieux loup de mer à Lisbonne, un
+homme sobre, qui m'a juré, par la chair et le sang
+du Christ, qu'il me disait la vérité.</p>
+
+<p>Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte
+de l'Amérique, la semaine des Rameaux, le
+6 avril 1498, à Florence, non loin du Vieux Marché,
+dans une chambre au-dessus des caves de la maison
+Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises
+à Séville, y dirigeait des chantiers de construction
+de navires destinés aux terres découvertes par
+Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de Pompeo, rêvait
+depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même
+l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de
+<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
+Gama, lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à
+cette époque, appelée par les Italiens le mal français
+et par les Français le mal italien, par les Polonais le
+mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, et
+par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était
+fait soigner par les docteurs de toutes les facultés et
+attachait les emblèmes en cire de Priape à tous les
+autels. Brisé par la paralysie, condamné pour l'existence,
+il gardait une extraordinaire activité cérébrale,
+et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à
+lire des livres et à consulter des cartes, il faisait des
+voyages imaginaires et découvrait des terres inconnues.</p>
+
+<p>Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères
+célestes, de sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait
+sa chambre pareille à une cabine de navire. A travers
+la fenêtre ouverte sur la loggia, se voyait le crépuscule
+d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la
+lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le
+parfum des condiments exotiques: carry, muscade,
+girofle, cannelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant
+ses jambes enveloppées, il n'est pas dit pour rien:
+«La foi transporte les montagnes.» Si Colomb avait
+douté comme vous, il n'aurait rien fait. Convenez que
+cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite
+d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le
+Paradis Terrestre!</p>
+
+<p>&mdash;Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous
+par cela, Guido?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
+&mdash;Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez
+pas appris que, d'après les observations de Colomb
+sur l'étoile polaire au méridien des îles Açores, il
+avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on
+l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire
+surmontée d'une excroissance, tel un sein de femme?
+Justement, sur cette excroissance, se trouve une montagne
+dont la cime s'appuie dans la sphère lunaire,
+et là est le Paradis...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions
+de la science.</p>
+
+<p>&mdash;La science! dit Guido en haussant avec mépris les
+épaules. Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la
+science? Je vous citerai les paroles de son «Livre
+prophétique», <i>Libro de las Profecias</i>: «Ni la mathématique,
+ni des cartes géographiques, ni des déductions
+de la raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait,
+mais simplement la prophétie d'Isaïe sur la nouvelle
+terre.»</p>
+
+<p>Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs
+articulaires le reprenaient. Léonard appela les domestiques,
+qui emportèrent le malade dans sa chambre.</p>
+
+<p>Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de
+Colomb concernant la marche de l'étoile polaire et y
+trouva de si grossières erreurs qu'il n'en voulut croire
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On
+pourrait supposer qu'il a découvert le Nouveau-Monde
+par hasard, comme on butte sur un objet dans les ténèbres,
+et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a
+<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>
+découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis
+Terrestre. Il mourra sans le savoir.</p>
+
+<p>Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans
+laquelle Colomb annonçait à l'Europe sa découverte.</p>
+
+<p>Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier
+des cartes. Par instants, il sortait sur la loggia,
+contemplait les étoiles et en songeant au prophète de la
+nouvelle terre et du nouveau ciel, cet étrange visionnaire
+à c&oelig;ur et cerveau d'enfant, involontairement il
+comparaît sa destinée à la sienne:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles grandes choses il a faites et combien il
+savait peu! Tandis que moi, malgré tout mon savoir,
+je suis immobile comme ce Berardi brisé par la paralysie.
+Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus
+et je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!&mdash;disent
+les uns.&mdash;Mais la foi parfaite et la science parfaite,
+n'est-ce pas la même chose? Mes yeux ne voient-ils
+pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète
+aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on
+soit clairvoyant pour savoir et aveugle pour agir?</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient.
+Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes
+des maisons. De la rue monta le bruit des pas
+et des voix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>
+On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et
+rappela au maître que ce même jour&mdash;le samedi
+des Rameaux&mdash;devait avoir lieu le «duel du feu».</p>
+
+<p>&mdash;Quel duel? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano
+Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier.
+Celui qui restera intact prouvera son droit devant
+Dieu, expliqua Beltraffio.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux
+spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viendrez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu vois, je suis occupé.</p>
+
+<p>L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi.
+Il m'a promis de venir nous chercher et de
+nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout.
+C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je
+pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel
+est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce
+moment, nous arriverions encore...</p>
+
+<p>Léonard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le
+miracle?</p>
+
+<p>Giovanni baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!</p>
+
+<p>A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi,
+homme vif et mobile comme s'il avait du mercure
+au lieu de sang dans les veines, le principal
+espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible
+ennemi de Savonarole.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
+&mdash;Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que
+vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une
+voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est
+pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel
+que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de
+physique!</p>
+
+<p>&mdash;Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le
+brasier? murmura Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce
+point, certainement fra Domenico ne reculera pas
+devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux
+mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits
+et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans
+le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre
+part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en
+tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos
+libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous
+que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les
+visages des dévots, si tous les deux brûlaient!</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que Savonarole ajoute foi à
+cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout
+au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer,
+mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace
+contre lui-même. Maintenant, ils en bavent
+tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y
+a aussi de la mathématique, non moins curieuse que
+la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas
+un miracle, de façon que deux et deux fassent non
+pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles
+<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
+et à la très grande honte d'impies libres penseurs
+tels que vous et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un
+regard méprisant à Paolo.</p>
+
+<p>Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde.
+Les visages avaient des expressions ravies et curieuses,
+pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez
+Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele,
+là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea
+Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses
+doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les
+uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les
+huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que
+devait résoudre le duel du feu:</p>
+
+<p>I.&mdash;L'Eglise de Dieu se renouvellera.</p>
+
+<p>II.&mdash;Dieu la châtiera.</p>
+
+<p>III.&mdash;Dieu la transformera.</p>
+
+<p>IV.&mdash;Après le châtiment, Florence se renouvellera
+également et dominera tous les peuples.</p>
+
+<p>V.&mdash;Les infidèles se convertiront.</p>
+
+<p>VI.&mdash;Tout cela est imminent.</p>
+
+<p>VII.&mdash;L'excommunication de Savonarole par le
+pape Alexandre VI est sans effet.</p>
+
+<p>VIII.&mdash;Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication
+ne pèchent pas.</p>
+
+<p>Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo
+s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même
+d'un malheur, disait un vieil ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo,
+<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
+répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun
+péché...</p>
+
+<p>&mdash;La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous
+demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes?
+Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui
+qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne
+de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne
+pas faire de miracle, puisque nous croyons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent
+diverses voix.</p>
+
+<p>&mdash;Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico
+ou fra Girolamo?</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne
+subira pas l'épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si
+ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et
+ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent
+de San Marco.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un
+mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection
+d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape,
+lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous
+approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre
+tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel
+le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres.
+<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
+Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous
+apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des
+miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen! Amen!</i> murmurait la foule.</p>
+
+<p>Et les visages pâlissaient, une étincelle démente
+s'allumait dans les yeux.</p>
+
+<p>La foule, en un mouvement en avant, les entraîna.
+Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio.
+Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin
+et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule,
+reconnaître le sourire de Léonard.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>En approchant de la place de la Seigneurie, ils se
+trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo
+dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire
+conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des
+places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.</p>
+
+<p>Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille
+foule. Non seulement la place, mais les loggia, les
+tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde.
+S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre
+ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en
+grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait
+pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues
+<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span>
+étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois,
+gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que
+les hommes désarmés.</p>
+
+<p>Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur
+expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit
+passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs
+de bûches enduites de goudron et saupoudrées de
+poudre.</p>
+
+<p>De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains,
+ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra
+Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant
+le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe
+de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez
+Dieu!... chantaient les dominicains.&mdash;Sa grandeur
+est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible
+tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»</p>
+
+<p>La foule répondit dans un cri frémissant:</p>
+
+<p>&mdash;Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute
+éternité!</p>
+
+<p>Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent
+place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par
+une cloison.</p>
+
+<p>Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher
+et à y entrer.</p>
+
+<p>La perplexité, la tension devenaient insupportables;
+les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient
+la tête pour mieux voir; d'autres se signaient,
+égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:</p>
+
+<p>&mdash;Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!</p>
+
+<p>L'atmosphère était étouffante. Les roulements du
+<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>
+tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient.
+Le soleil brûlait.</p>
+
+<p>Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus
+de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques
+toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.</p>
+
+<p>&mdash;Signori! signori! répétait un vieillard, le nez
+chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie
+derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance
+n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en
+ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs
+sottises.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils
+désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le
+feu et que tout soit dit!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, c'est un meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles
+de moins sur la terre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut
+qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question
+délicate, théologique...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que le pape décide.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines.
+Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait
+rétablir le calme dans la ville par cette épreuve,
+il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement
+dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous
+terre, tous les moines et tous les curés!</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on
+prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines.
+<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span>
+Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au
+moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre
+pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle
+panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le
+saigner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard
+au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends
+les premiers citoyens de la ville tenir de pareils
+discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou
+mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de
+nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient
+voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants!</p>
+
+<p>Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui
+semblaient ne pas devoir prendre fin.</p>
+
+<p>Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé
+l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma
+que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements
+inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis
+entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On
+lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que
+celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements.
+On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait
+dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara
+qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement.
+Alors, les Franciscains objectèrent que les
+élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le
+sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient
+de prouver que le Saint-Sacrement ne peut
+<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span>
+brûler, que dans le feu périra seulement le <i>modus</i> et
+non l'éternelle <i>substance</i>. Une insoluble discussion
+scolastique s'engagea.</p>
+
+<p>La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages.
+Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue
+des Lions, <i>via dei Leoni</i>, où l'on gardait dans une
+fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de
+Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la
+bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du
+repas des fauves.</p>
+
+<p>Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de
+l'infamie de son peuple, rugissait de colère.</p>
+
+<p>A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement
+beaucoup plus terrible d'humains avides:</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle!
+Le miracle!</p>
+
+<p>Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit
+de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de
+son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.</p>
+
+<p>Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il a peur!</p>
+
+<p>Et toute la foule répéta ce cri.</p>
+
+<p>&mdash;Frappez, frappez les cagots!</p>
+
+<p>Et Giovanni vit sur tous les visages une expression
+de férocité.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu
+qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.</p>
+
+<p>Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le
+tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur
+Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fallut
+<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span>
+plus songer au duel du feu: le passage entre les
+deux murs de bûches s'était transformé en torrent
+tumultueux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien les moines! riait la foule. En allant
+dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le
+miracle!</p>
+
+<p>Un détachement de soldats accompagnait Savonarole
+à travers la populace furieuse.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la
+pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité
+et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les
+yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard
+remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la
+main, comme le jour du «Bûcher des Vanités», il
+l'emmena hors de la foule.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le lendemain, dans cette même pièce de la maison
+Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste
+démontrait à messer Guido la stupidité des assertions
+de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant
+situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.</p>
+
+<p>Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua,
+discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista,
+comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se
+<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span>
+plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne
+veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole,
+il lui faut le miracle!</p>
+
+<p>Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait
+distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable
+où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant
+le Clou sacré:</p>
+
+<p>«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur!
+Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des
+qualités indispensables: car si elle doit pousser un
+corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle
+sur son chemin, tu as commandé que la force du
+coup produisît un nouveau mouvement, recevant en
+échange du chemin non parcouru différents heurts et
+diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier
+Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences
+à découler par la voie la plus rapide de la cause.
+Voilà le miracle!»</p>
+
+<p>Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du
+Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas,
+l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier
+Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite
+sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira»,
+il y avait corrélation.</p>
+
+<p>Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements
+de la journée.</p>
+
+<p>La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico
+de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à
+<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span>
+s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons
+et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le
+couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment
+des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges
+allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de
+bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de
+l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons
+furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait
+grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres.
+L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la
+croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque
+coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut.
+Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il
+s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés
+en prison.</p>
+
+<p>En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou
+feignaient de vouloir les défendre contre les injures
+de la populace.</p>
+
+<p>Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:</p>
+
+<p>&mdash;Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a
+frappé!</p>
+
+<p>D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes,
+comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue,
+et grognaient:&mdash;La clef, la clef, qui a vu la clef
+de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il
+parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait
+d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.</p>
+
+<p>Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span>
+petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et
+des &oelig;ufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au
+premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant
+toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient
+se rassasier:</p>
+
+<p>&mdash;Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier!
+Antechrist!</p>
+
+<p>Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de
+la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment
+où frère Savonarole franchissait la porte du
+cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort,
+un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou
+dans le postérieur en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà d'où sortaient ses prophéties! <i>Egli ha la
+profezia nel forame!</i></p>
+
+<p>Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent
+Florence.</p>
+
+<p>Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail
+qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du
+Christ dans la <i>Sainte-Cène</i>.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi
+des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de
+France, Charles VIII, mourut subitement.</p>
+
+<p>Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span>
+au trône qui devait prendre le nom de Louis XII,
+le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des
+Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier
+duc milanais, il se considérait comme l'unique
+héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir
+après avoir réduit en cendres «le repaire des
+brigands Sforza».</p>
+
+<p>Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu
+à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», <i>scientifico
+duello</i>, qui lui avait tellement plu, qu'il en
+avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait
+qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait
+la dispute, mais on se trompa, car le More
+avait calculé profitable pour lui de montrer à ses
+ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le
+doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en
+Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les
+sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône
+était gardé non seulement par les armes, mais encore
+par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur
+des Muses.</p>
+
+<p>Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent
+donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université
+de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant
+l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine,
+gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture
+ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la
+cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc
+de chaque côté du trône, étaient assises madonna
+Lucrezia et la comtesse Cecilia.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>
+La séance débuta par un discours de Giorgio Merula
+qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas,
+Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus,
+prouvait que la nouvelle Athènes&mdash;Milan&mdash;avait
+dépassé l'antique.</p>
+
+<p>Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée
+Conception, et la dispute médicale posa ces
+questions:</p>
+
+<p>«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les
+laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson
+est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète
+de la nature? Dans quelle partie du corps
+s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ
+lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance?
+La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»</p>
+
+<p>Ensuite vint la dispute philosophique sur la question
+de savoir si la toute première matière était hétérogène
+ou homogène?</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie cet apophtegme? demandait un
+vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux,
+aux yeux troubles, grand docteur ès scolastique qui
+embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée
+distinction entre <i>quidditas</i> et <i>habitas</i> que personne
+ne parvenait à la comprendre.</p>
+
+<p>Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire.
+Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura
+quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela
+auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la
+discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, insista la comtesse, soyez aimable,
+faites-le pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne
+joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte?
+Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après
+tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau
+est toujours plein des plus superbes chimères...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux,
+madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne
+sais...</p>
+
+<p>Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas
+et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa
+parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il
+lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait
+pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations
+dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement.
+Même dans la conversation, il balbutiait,
+s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les
+orateurs et les littérateurs des «bavards» et des
+«barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les
+<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>
+enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez
+les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé
+de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un
+tel art!» pensait-il.</p>
+
+<p>Mais plus Léonard se récusait, plus les dames
+insistaient.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, chantaient-elles en ch&oelig;ur, en l'entourant,
+s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez
+quelque chose... Racontez-nous quelque chose de
+gentil...</p>
+
+<p>&mdash;Comment les hommes voleront, proposa la
+jeune Fiordeliza.</p>
+
+<p>&mdash;Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie
+noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment
+on fait sortir les morts de leur tombe...</p>
+
+<p>&mdash;Madonna, je puis vous assurer que jamais je
+n'ai fait parler les morts...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose.
+Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...</p>
+
+<p>Léonard ne savait refuser rien à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il
+intimidé.</p>
+
+<p>&mdash;Il consent! il consent! applaudit Hermelina.
+Messer Léonard va parler. Écoutez!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la
+Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit
+par suite de son grand âge.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en
+médecine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>
+&mdash;On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;De Vinci? Un docteur ou un licencié?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier,
+simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...</p>
+
+<p>&mdash;Un peintre? Alors il traitera de la peinture...</p>
+
+<p>&mdash;Non, des sciences naturelles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, les artistes sont donc devenus maintenant
+des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels
+ouvrages a-t-il écrits?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun. Il ne publie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne publie pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit
+un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin
+qu'on ne puisse pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main
+gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement
+pour se distraire de ses travaux et amuser
+le duc et les belles dames?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire
+les gens de cour. Et puis les artistes sont si
+drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il,
+un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que
+ce Léonard.</p>
+
+<p>Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle
+surprenant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>
+Léonard adressa un dernier regard suppliant au
+duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse
+Cecilia le menaça du doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste.
+J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon
+Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui
+me passera par la tête&mdash;pourvu qu'ils me laissent
+tranquille.</p>
+
+<p>Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et
+examina la savante assistance.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il
+balbutiant et rougissant comme un écolier&mdash;c'est
+pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance
+du duc... Non, je veux dire... il me semble...
+en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.</p>
+
+<p>Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés,
+des empreintes de plantes et de coraux, trouvés
+dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la
+mer&mdash;témoins ultra-antiques des transformations
+subies par la terre&mdash;puisque là où se trouvent maintenant
+les plaines et les montagnes, il y avait deux
+océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon,
+crée et détruit les montagnes. En s'approchant du
+milieu des mers, les bords grandissent et les mers
+intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus
+que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le
+Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même
+avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée
+en plaines sablonneuses, semblables à celles de
+<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
+l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans
+l'Océan en face de Gibraltar.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis convaincu, conclut Léonard, que
+l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée
+jusqu'à présent par les savants, peut être le début
+d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir
+de la terre.</p>
+
+<p>Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines
+de confiance dans la science&mdash;en dépit de sa modestie&mdash;si
+différentes des utopies pythagoriques de
+Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que
+lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité:
+Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une
+nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un
+ignorant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard,
+dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne
+pour un enfant, nous souhaiterions vivement
+que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique
+se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent
+sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc
+de sable!</p>
+
+<p>Tout le monde rit complaisamment à cette boutade.
+La direction était donnée et les girouettes courtisanesques
+suivirent le vent. Le recteur de l'Université
+de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux
+blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant
+dans son sourire plat la moquerie du duc:</p>
+
+<p>&mdash;Les renseignements que vous nous avez communiqués,
+messer Leonardo, sont fort curieux. Mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>
+je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il
+pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages,
+au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais
+tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous
+voulez baser une nouvelle science,&mdash;n'est-il pas plus
+simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages
+par le déluge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans
+aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui
+parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante
+même; je sais, tout le monde parle du déluge.
+Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même:
+le niveau de l'eau au temps du déluge était
+de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes.
+Conséquemment, les coquillages jetés par les
+vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument,
+messer Gabriele, directement du centre, et
+non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas
+dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre,
+selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan,
+non par couches successives, comme nous l'observons.
+Et remarquez&mdash;voilà ce qui est curieux!&mdash;les
+animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les
+huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent
+séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons
+les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même,
+personnellement, plusieurs fois j'ai observé les
+dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane,
+en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites
+qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge,
+<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span>
+mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant
+le flux, il me sera facile également de repousser cette
+assertion, car le coquillage est un animal aussi lent,
+si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage
+jamais, mais rampe seulement sur le sable et les
+pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il
+puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées.
+Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une
+période de quarante jours&mdash;durée du déluge, d'après
+Moïse&mdash;il ait pu franchir les deux cent cinquante
+milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique?
+Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant
+l'expérience et l'observation, juge la nature d'après
+les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la
+curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.</p>
+
+<p>Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le
+monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.</p>
+
+<p>Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc,
+messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa
+en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication:
+les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect»
+d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes
+couches de terre, sous l'action magique des
+étoiles.</p>
+
+<p>Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé
+erra sur les lèvres de Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio,
+répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au
+même endroit, ait pu créer des animaux non seulement
+de diverses espèces, mais de différents âges,
+<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>
+vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des
+coquilles, comme d'après les cornes des b&oelig;ufs et des
+moutons, d'après le c&oelig;ur des arbres, on pouvait
+exactement formuler en années et même en mois, la
+durée de leur existence? Comment expliquerez-vous
+que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes
+emplies de sable, de limon, avec des pinces
+de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats
+de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes
+délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les
+plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence
+des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je
+suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas
+une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence
+des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes
+les sciences sont inutiles...</p>
+
+<p>Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole
+et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion
+n'était pas régulière, car des deux l'un: ou
+la question des animaux déterrés appartenait à la
+science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique
+et alors il est inutile d'en parler puisqu'on
+ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien
+la question se rapportait à la réelle, grande connaissance,
+la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire
+de discuter d'après les règles de la dialectique, en
+élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit Léonard avec une expression encore
+plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites
+<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span>
+allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement
+tout cela, ce n'est pas cela...</p>
+
+<p>&mdash;Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors,
+messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce
+qui <i>n'est pas cela</i> à votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure...
+autre chose que les coquillages. Je pense que... en un
+mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure,
+il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de
+vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote,
+de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes
+qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance,
+tout cela alors serait?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement
+Léonard. Je reconnais la grandeur des
+antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont
+suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître
+une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre.
+Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé
+les autres pour plusieurs siècles. Car discutant
+de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne
+pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments
+logiques&mdash;on les remplace par des cris. Celui
+qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité
+est unique et quand elle a été prononcée, tout le
+monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que
+la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on
+discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total
+<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>
+des angles dans le triangle est égal aux deux angles
+droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne
+disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses
+servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive
+jamais dans les sciences prétendues sophistiques...</p>
+
+<p>Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir
+regardé son adversaire, il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais! nous finirons par nous comprendre,
+messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant
+encore plus venimeusement. Je le savais d'avance.
+Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard.
+Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur
+l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent
+pas à l'expérience, et qui ne peuvent être
+«prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même,
+mais affirmées par l'immuable témoignage de
+l'Écriture Sainte...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en
+fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion
+les livres inspirés par Dieu, car ils sont la
+substance de la plus haute vérité...</p>
+
+<p>On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara
+de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient,
+les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages
+furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez!...&mdash;Permettez-moi de répondre,
+messer,...&mdash;Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une
+ineptie!...&mdash;Je demande la parole...&mdash;Platon et Aristote!...
+Tout cela ne vaut pas un &oelig;uf pourri...
+<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>
+Comment permet-on?...&mdash;Les vérités de notre très
+sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Son visage était calme et triste.
+Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se
+croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice
+infranchissable qui le séparait d'eux et sentait
+croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais
+contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion,
+de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses
+nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait
+de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.</p>
+
+<p>Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps
+ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la
+discussion avec un vif plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se
+frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez,
+madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez,
+le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il
+serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun,
+derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des
+coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces
+savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la
+timidité...</p>
+
+<p>Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants,
+comme un combat de coqs.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le
+duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...</p>
+
+<p>Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et
+ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span>
+des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il
+suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la
+métaphysique et les sciences naturelles.</p>
+
+<p>Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien signori! vous avez discuté, vous
+vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos
+forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux
+cuits de l'Adriatique&mdash;heureusement pas encore
+desséchée!&mdash;exciteront moins de discussions que les
+animaux pétrifiés de messer Leonardo.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo,
+lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne
+pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils
+ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez
+vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas
+l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On
+peut tout concilier, tout réunir...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis entièrement de votre avis, fra Luca,
+répondit Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix
+et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique
+et vive la mathématique! Il y aura de la place
+<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span>
+pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce
+pas, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, fra Luca.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous
+nous cédez, nous vous cédons.</p>
+
+<p>&mdash;«Veau caressant tette deux mères!» pensa
+l'artiste en regardant le visage rusé et intelligent du
+moine mathématicien qui savait concilier Pythagore
+et saint Thomas d'Aquin.</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé, maître! lui dit en levant sa
+coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco.
+Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse
+dans l'allégorie!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle allégorie?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez
+pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne
+nous trahirons pas...</p>
+
+<p>Le vieillard eut un sourire malin.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement,
+c'est le soufre; le sel de l'Océan qui couvrait
+jadis les montagnes, le mercure; est-ce bien cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard,
+vous avez fort bien compris mon allégorie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la
+pierre philosophale, le grand secret des alchimistes,
+formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le
+liquide-mercure. La divine transmutation des métaux!</p>
+
+<p>Haussant ses sourcils flambés par les flammes de
+ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
+&mdash;Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris!
+Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo,
+et à la floraison de notre mère l'Alchimie!</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet,
+maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous
+donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.</p>
+
+<p>Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc
+ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet
+petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant, charmant! dit Hermelina se
+pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi
+amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer.
+C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais
+volontiers tous les jours à des tournois scientifiques.
+Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils
+ont crié! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever.
+Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de
+ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un
+vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est
+créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même
+plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère
+être philosophe plutôt que chrétien...</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est
+un c&oelig;ur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il
+ne ferait pas de mal à une puce. On dit: «C'est un
+homme dangereux.» Les pères inquisiteurs peuvent
+crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne
+d'offenser mon Léonard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span>
+&mdash;Et la postérité, dit en s'inclinant profondément
+Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour
+d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante
+à Votre Altesse d'avoir conservé un aussi
+extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde
+entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art,
+pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées,
+à d'aussi monstrueuses chimères.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva
+le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse
+là ta philosophie.» Mais les artistes sont volontaires.
+On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger
+d'eux. Ce sont des originaux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez admirablement traduit notre pensée
+à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal
+des impôts sur le sel, qui depuis longtemps
+voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont
+des originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous
+ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier,
+j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un
+coffret de mariage. Je demande:</p>
+
+<p>»&mdash;Le maître est-il à la maison?</p>
+
+<p>»&mdash;Non, il est très occupé et ne reçoit pas de
+commandes.</p>
+
+<p>»&mdash;Et à quoi est-il occupé?</p>
+
+<p>»&mdash;Il mesure la pesanteur de l'air.</p>
+
+<p>»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis
+je rencontre Léonard:</p>
+
+<p>»&mdash;Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
+»&mdash;Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme
+si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air! Comment
+cela vous plaît-il, madonni? Combien de
+livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»</p>
+
+<p>&mdash;Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan
+au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu
+dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans
+avirons.</p>
+
+<p>&mdash;Sans avirons! Tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer
+vous-même...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia,
+que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin
+de la machine. Léonard suppose que par la force de
+la vapeur, on peut faire bouger non seulement un
+canot, mais des navires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie
+noire!</p>
+
+<p>&mdash;Pour un original, c'est un original, conclut le
+duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je
+l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui.
+Jamais on ne s'ennuie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Revenant chez lui, Léonard suivait une calme
+ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient
+sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait
+devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux.
+Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des
+nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans
+le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.</p>
+
+<p>Se souvenant des deux «duels» dont il avait été
+témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents
+et en même temps proches comme des jumeaux.</p>
+
+<p>Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut
+une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette
+rassie et un oignon cuit.</p>
+
+<p>Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée.
+Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit
+les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de
+vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de
+sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait
+à la table du duc, il emportait les sucreries pour
+les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.</p>
+
+<p>&mdash;Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la,
+c'est bon.</p>
+
+<p>Elle ne se décidait pas, et admirait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span>
+&mdash;Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Maïa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre
+et l'âne sont allés pêcher du poisson?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je te le raconte?</p>
+
+<p>Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche
+et fine comme celle d'une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir
+des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas
+manger l'orange.</p>
+
+<p>Il fouilla dans ses poches.</p>
+
+<p>A cet instant, sur le perron, parut une jeune
+femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut
+amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la
+maison une vieille bossue; probablement la grand'mère
+de Maïa.</p>
+
+<p>Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme
+si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui
+parla. La jeune femme se leva et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Maïa! Maïa! Viens ici, vite!</p>
+
+<p>La fillette hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais
+t'apprendre...</p>
+
+<p>Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère
+lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans
+la cour voisine où grognaient des cochons. La petite
+pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en
+désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur
+lui de grands yeux terrifiés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span>
+Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux,
+s'éloigna précipitamment.</p>
+
+<p>Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle
+le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier
+et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.</p>
+
+<p>Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait
+à chercher dans ses poches les galettes d'anis,
+inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et
+confus.</p>
+
+<p>Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus
+seul que devant la foule qui voulait le lapider comme
+impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient
+la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que
+l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément
+purs.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail.
+Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques,
+elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit
+devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses
+cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement
+des corps sur les plans inclinés.</p>
+
+<p>La mathématique, comme la musique, avait le don
+de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son
+c&oelig;ur l'habituelle jouissance.</p>
+
+<p>Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier
+secret son journal et de sa main gauche, avec son
+écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide
+d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi
+des savants:</p>
+
+<p>«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span>
+des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent
+les &oelig;uvres d'autrui et me méprisent parce que je <i>découvre</i>.
+Mais je pouvais leur répondre comme Marius,
+le patricien romain: vous parant des &oelig;uvres d'autrui,
+vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des
+miennes.</p>
+
+<p>»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs
+des antiques, existe la même différence qu'entre un
+objet et son reflet dans une glace.</p>
+
+<p>»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux,
+je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science,
+parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les
+règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes
+paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux
+qui ont bien écrit.</p>
+
+<p>»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer
+sur les livres des anciens, je m'appuierai sur
+ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience,
+le maître des maîtres.»</p>
+
+<p>La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami
+de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table,
+se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres
+poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée,
+plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du
+regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de
+crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de
+nouveau radieux et ferme dans sa solitude.</p>
+
+<p>Seulement au fin fond de son c&oelig;ur qu'il ignorait
+lui-même, bouillonnait comme une source chaude
+sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une
+<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span>
+incompréhensible amertume semblable au remords,
+comme si en réalité il était fautif de quelque chose
+envers Maïa&mdash;de quoi? il voulut se le demander et
+ne le put.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère
+delle Grazie pour travailler au visage du
+Christ.</p>
+
+<p>Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant
+les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En
+sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio
+qui brossait consciencieusement la jument gris
+pommelé.</p>
+
+<p>&mdash;Et Gianino? demanda Léonard.</p>
+
+<p>Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, répondit négligemment le palefrenier.
+Le bai boîte.</p>
+
+<p>&mdash;Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quatre jours.</p>
+
+<p>Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement
+à brosser l'arrière-train du cheval avec une
+force telle que la bête piétina.</p>
+
+<p>Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans
+l'écurie.</p>
+
+<p>Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller
+<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span>
+au puits, il entendit la voix perçante, aiguë,
+presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses
+accès de violente colère dont il était coutumier, mais
+que personne ne craignait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire
+soigner le cheval par le vétérinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval
+malade sans soins!</p>
+
+<p>&mdash;Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant
+ingrédient...</p>
+
+<p>&mdash;Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne
+vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi
+vous vous fâchez.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment
+peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la
+construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était
+l'anatomie?</p>
+
+<p>Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître
+et avec un profond mépris, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;L'anatomie!</p>
+
+<p>&mdash;Vaurien!... Va-t'en de ma maison!</p>
+
+<p>Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience,
+il savait que l'accès de colère passé, le maître
+le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait
+en lui le grand connaisseur et amateur de
+chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, je voulais vous demander mon
+compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui
+concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne
+donne pas d'argent pour le foin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai
+ordonné...</p>
+
+<p>Le palefrenier haussa les épaules, se détourna,
+montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation
+et reprit le pansage de la bête comme s'il
+voulait la rendre responsable de l'affront.</p>
+
+<p>Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro
+ennuyé d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler
+à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit
+la vérité.</p>
+
+<p>Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.</p>
+
+<p>Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il
+exécutait les instructions du maître avec une précision
+mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la
+cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une
+feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de
+sueur perlaient sur son front. Les veines du cou
+étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres
+fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux
+tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et
+calleuses semblaient dire: La patience et le travail
+arriveront à bout de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore
+parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs?
+Je crois que je me suis embrouillé...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander
+quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent
+pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span>
+&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit,
+continua le maître avec une expression de plus en
+plus timide et indécise en regardant le visage sévère
+de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer
+le foin des chevaux. Tu te souviens...</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent!
+Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux
+peuvent-ils se passer de foin?</p>
+
+<p>Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses
+pinceaux.</p>
+
+<p>Giovanni suivait la transformation d'expression de
+leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève
+et l'élève le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié
+de m'occuper de la maison et de ne plus vous
+déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Marco! murmura Léonard avec reproche.
+Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai
+donné trente florins.</p>
+
+<p>&mdash;Trente florins! Dont il faut déduire: quatre
+prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq
+au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie;
+trois pour les réparations de l'aquarium, six
+ducats d'or pour ce grand diable bigarré...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux parler de la girafe?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger
+nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite
+bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span>
+&mdash;Cela ne fait rien, observa timidement Léonard,
+j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou
+sont étonnantes.</p>
+
+<p>&mdash;Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître,
+sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes,
+poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux,
+sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien
+ne vaut-il pas mieux que tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre
+chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais
+enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec
+tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont
+absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu
+aies gain de cause...</p>
+
+<p>Une peine impuissante résonna dans la voix du
+maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous
+devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous
+en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.</p>
+
+<p>&mdash;Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi,
+répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit
+autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un
+centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet
+tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque
+de nous...</p>
+
+<p>&mdash;Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends,
+je lui montrerai comment on se moque de moi! Je
+me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de
+bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui
+envoie mauvaise Pâque!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span>
+Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en
+croyait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,&mdash;et subitement
+sur ses traits durs s'estompa une expression
+bonne, tendre et protectrice.&mdash;Dieu est miséricordieux.
+Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment,
+je m'arrangerai de façon que les chevaux ne
+manquent pas de foin...</p>
+
+<p>Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son
+argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien du foin! cria Léonard.</p>
+
+<p>Et épuisé, il s'affala sur une chaise.</p>
+
+<p>Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous
+l'action d'un froid vif.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de
+cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir
+quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai
+emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;A Arnoldo.</p>
+
+<p>Marco battit désespérément des bras. Son toupet
+roux frémit.</p>
+
+<p>&mdash;A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que
+c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure.
+Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous
+fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?</p>
+
+<p>Léonard baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer.
+Ne te fâche pas...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span>
+Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif
+et piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons
+peut-être ensemble...</p>
+
+<p>Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien
+du tout, mais comme rien n'était capable de calmer
+le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut
+chercher les comptes. En voyant le gros livre vert,
+si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait
+une plaie béante sur son propre corps. Ils se
+plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien
+faisait des erreurs dans les additions et les soustractions.
+Parfois il se rappelait un compte égaré de
+plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait
+les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers,
+trouvait simplement des annotations inutiles, écrites
+de sa main, comme par exemple la dépense de la
+cape de Salario:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="dépense">
+<tr>
+ <td>Drap d'argent</td>
+ <td class="tdr">15 lires</td>
+ <td class="tdr">4</td>
+ <td class="tdc">soldi.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Velours pourpre</td>
+ <td class="tdr">9 &nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td class="tdr">»</td>
+ <td class="tdc">»</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Galons</td>
+ <td class="tdr">9 &nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td class="tdr">9</td>
+ <td class="tdc">soldi.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Boutons</td>
+ <td class="tdr">9 &nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td class="tdr">12</td>
+ <td class="tdc">»</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant
+sous la table. Giovanni observait l'expression de la
+faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait
+des paroles d'un admirateur de Léonard:
+«Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu
+en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en
+souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à
+<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span>
+nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je?
+Oh! le bon et pauvre homme!...»</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait
+prévu arriva: Léonard ne pensait pas plus à l'argent
+que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il
+demanda trois florins pour l'achat d'une plante
+pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut
+pas le courage de les lui refuser et lui donna ces
+trois florins de ses propres deniers.</p>
+
+<p>En dépit des supplications de Léonard, le trésorier
+ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce
+moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour
+les préparatifs de sa guerre contre la France.</p>
+
+<p>Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de
+lui prêter, même à ses élèves.</p>
+
+<p>Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau
+de Sforza. La statue en terre, le squelette de
+fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque
+l'artiste présenta le compte du bronze, Le More
+s'effara, se fâcha et refusa même une audience.</p>
+
+<p>Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière
+extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le
+brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de
+Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait
+<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span>
+au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas
+demander.</p>
+
+<p>«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse
+est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant,
+craignant que mon silence ne soit cause de la
+colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose
+rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art,
+condamnés au silence...</p>
+
+<p>»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...</p>
+
+<p>»Les autres personnages au service de Votre Altesse
+Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent
+attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais
+pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...</p>
+
+<p>»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis
+prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends
+que ce n'en est guère le moment...</p>
+
+<p>»Je suis navré que par suite de la nécessité où je
+me trouve de gagner mon existence, je sois forcé
+d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises.
+J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six
+mois et je n'avais que cinquante ducats.</p>
+
+<p>»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...</p>
+
+<p>»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>Un soir de novembre, après une journée passée
+en démarches auprès du généreux seigneur de Visconti,
+chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait
+le montant de deux cadavres de femmes enceintes,
+et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition
+au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à
+la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses
+vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez
+Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en
+approchant, il entendit parler derrière la porte.</p>
+
+<p>&mdash;La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que
+cela signifie? Des voleurs peut-être?</p>
+
+<p>Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni
+et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers
+secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne; il
+voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina
+les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur
+la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un
+coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé,
+il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous
+donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare!</p>
+
+<p>Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque
+chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span>
+Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer.
+Dans son c&oelig;ur il n'avait ni colère, ni douleur,
+mais seulement de l'ennui et du dégoût.</p>
+
+<p>Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui
+donnait sur la cour, Giovanni et Cesare fouillaient
+les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers
+secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle,
+tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la glace
+l'écriture de Leonardo:</p>
+
+<p>«<i>Laude del Sole.</i> Gloire au soleil.</p>
+
+<p>»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que
+la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît;
+je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en
+disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et
+je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants
+pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un
+homme à la déification du soleil...»</p>
+
+<p>&mdash;On peut passer? demanda Cesare.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect
+d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il
+grand comme la terre paraîtrait moins que la plus
+petite planète&mdash;un point à peine perceptible dans
+l'univers.&mdash;De plus, tous les hommes sont exposés à
+être brûlés...»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore
+le soleil, et Celui qui a vaincu la mort par sa mort,
+semble ne pas exister pour lui...</p>
+
+<p>Il tourna une page.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... encore, écoute:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span>
+«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera
+la disparition d'un homme mort en Asie.»</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.</p>
+
+<p>«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos
+lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans
+corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni
+os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix,
+ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer,
+c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne
+toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux
+saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration
+du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la
+nature.»</p>
+
+<p>&mdash;Hum! messer Leonardo serait bien malade si
+ces lignes tombaient entre les mains des Pères
+Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie:</p>
+
+<p>«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail,
+des hommes vivront luxueusement dans des maisons
+pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas
+de meilleure façon d'être agréable à Dieu, qu'en
+acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»</p>
+
+<p>&mdash;Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble
+à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...</p>
+
+<p>«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant...
+Mais oui! «Morts depuis mille ans...» les
+martyrs, les saints, au nom desquels les moines
+amassent l'argent. Une excellente devinette!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span>
+«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent
+pas; on allumera des cierges devant ceux qui,
+ayant des yeux, ne voient pas.» Les tableaux saints.</p>
+
+<p>«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs
+désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses.»&mdash;La
+confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni?
+Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui
+il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même
+pas méchantes. Simplement un amusement... Il joue
+au sacrilège...</p>
+
+<p>Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:</p>
+
+<p>«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent
+la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs
+trafics.»&mdash;C'est probablement au sujet de fra Girolamo
+et de la science qui détruit la foi dans les miracles.</p>
+
+<p>Il ferma le cahier et regarda Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?</p>
+
+<p>Beltraffio secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un
+endroit où il dit bien nettement.....</p>
+
+<p>&mdash;Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans
+sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé
+comme chez une femme. Ses devinettes en font foi.
+Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même
+la plus grande énigme.</p>
+
+<p>«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut
+un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de
+Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur...»</p>
+
+<p>Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur
+papier bleu,&mdash;tout petit, perdu entre des croquis de
+<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span>
+machines et des calculs,&mdash;qui représentait la Vierge
+Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une
+pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des
+cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait
+à son fils la géométrie, source de toutes les
+sagesses.</p>
+
+<p>Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin.
+Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus.
+Il approcha le miroir; Cesare eut à peine le temps de
+déchiffrer les trois premiers mots, «Nécessit&mdash;éternel
+maître», lorsque retentit la voix de Léonard, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous
+donc tous? Andrea, Marco, Giovanni, Cesare!</p>
+
+<p>Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace.
+Elle se brisa.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais présage, sourit Cesare.</p>
+
+<p>Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans
+le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent
+sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en
+s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne.
+Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la jambe.</p>
+
+<h3 class="p2">XII</h3>
+
+<p>Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation
+habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et
+marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'asseyait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span>
+commençait un dessin et de suite l'abandonnait.
+Dans son c&oelig;ur s'agitait une inquiétude vague, comme
+s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait
+pas. Sa pensée revenait toujours au même point.</p>
+
+<p>Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole,
+puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de
+calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement
+pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la nouvelle
+de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus
+piteux, plus égaré.</p>
+
+<p>Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait
+et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la
+lutte qui s'opérait dans le c&oelig;ur de son élève, trop
+profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre
+les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il
+devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en
+avait pas le courage.</p>
+
+<p>&mdash;Si je savais comment le soulager, pensait
+Léonard.</p>
+
+<p>Il eut un sourire amer:</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement
+raison quand ils disent que j'ai le mauvais &oelig;il...</p>
+
+<p>Montant les marches raides d'un escalier sombre, il
+frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse,
+l'ouvrit.</p>
+
+<p>L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la
+pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe
+brûlait faiblement devant une image de la Madone.
+Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc.
+Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné
+<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span>
+comme les enfants malades, les genoux repliés,
+la tête cachée dans l'oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni, tu dors? murmura le maître.</p>
+
+<p>Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard
+un regard dément, les bras tendus en avant,
+avec l'expression de terreur que Léonard avait vue
+dans les yeux de Maïa.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....</p>
+
+<p>Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement
+la main sur son front:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru...
+j'ai eu un rêve effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous,
+continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.</p>
+
+<p>Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main
+sur le front:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne
+me l'as-tu pas dit?</p>
+
+<p>Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à
+nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent,
+tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en
+aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce
+que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un
+misérable, un traître...</p>
+
+<p>Léonard l'embrassa et l'attira à soi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi!
+Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres? Si tu te
+crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi,&mdash;je
+te pardonne tout,&mdash;peut-être toi aussi me pardonneras-tu
+un jour...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span>
+Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et,
+subitement, en un élan irrésistible, se serra contre
+lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue
+barbe douce comme de la soie.</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le
+secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez
+pas que ce soit parce que je ne vous aime pas! Je ne
+sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles...
+Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas,
+non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que
+mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer
+autant que moi.....</p>
+
+<p>Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux
+et le consolait comme un enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes,
+mon petit, pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui
+a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi
+l'écoutes-tu? Il est intelligent et malheureux aussi: il
+m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien
+des choses qu'il ne comprend pas.....</p>
+
+<p>Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître
+un regard scrutateur et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas
+moi... Mais <i>lui</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui? demanda Léonard.</p>
+
+<p>Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau
+s'emplirent d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il
+ne faut pas parler de <i>lui</i>...</p>
+
+<p>Léonard le sentit trembler dans ses bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span>
+&mdash;Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et
+tendre que prennent les docteurs pour questionner
+les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le
+c&oelig;ur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir,
+Giovanni, entends-tu? Cela t'apaisera.</p>
+
+<p>Et après un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?</p>
+
+<p>Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard
+et lui chuchota:</p>
+
+<p>&mdash;De votre sosie...</p>
+
+<p>&mdash;De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Non, réellement...</p>
+
+<p>Léonard le regarda et un moment il lui sembla
+que Giovanni délirait.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi
+avant-hier, mardi, la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais tu dois bien le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous,
+maître, maintenant je suis certain que c'était
+<i>lui</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie?
+Comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter
+quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il
+est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même
+heure; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant
+et il parlait et faisait tout comme vous et son
+visage était semblable au vôtre, seulement dans un
+miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span>
+penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce
+à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement
+en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit:
+«Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le
+vois, ne t'effraie pas.» Alors j'ai tout compris.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je l'ai vu <i>lui</i> comme je vous vois! Et
+qu'il m'a parlé...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>Giovanni cacha sa figure dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y
+penserais et te tourmenterais.</p>
+
+<p>&mdash;Des choses terribles. Que tout dans l'univers
+n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet
+horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt
+non... que vous avez inventé...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah!
+si! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de
+guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce
+que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle
+qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal,
+la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et
+la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est
+mathématicien et que pour lui, deux et deux font
+quatre et non pas cinq...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je
+sais...</p>
+
+<p>&mdash;Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez
+pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ
+<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span>
+était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et
+n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son
+cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu
+pitié de moi, m'a consolé en me disant: «Ne pleure
+pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a
+l'amour; le grand amour, fils de la science parfaite;
+celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait
+de vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la
+faiblesse, des miracles et de l'ignorance; maintenant,
+de la force, de la vérité et de la science, car le
+serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de l'arbre de la
+science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces
+paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit
+et il est parti en me disant qu'il reviendrait...</p>
+
+<p>Léonard écoutait avec une attention curieuse,
+comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il
+sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la
+plus secrète profondeur de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant
+lentement du maître, le plus répugnant de tout cela
+était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui,
+oui... tout à fait comme vous maintenant... comme
+vous!</p>
+
+<p>Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il
+repoussa Léonard avec un cri dément:</p>
+
+<p>&mdash;Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom
+de Dieu va-t'en, maudit!</p>
+
+<p>Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en
+<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span>
+effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te
+souviens, l'Écriture dit: «Celui qui a peur n'est pas
+parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me
+craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que
+songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les
+gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus
+fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui
+m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi,
+Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de
+Léonard ne reviendra jamais chez toi...</p>
+
+<p>Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva.
+«Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il,
+et au même instant il sentit que si le mensonge était
+nécessaire pour le sauver&mdash;il était prêt à mentir.
+Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du
+maître.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je
+vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles
+pensées... Seulement, pardonnez-moi, maître, ne
+m'abandonnez pas!</p>
+
+<p>Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as
+promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle,
+descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux
+plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce
+que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé,
+viens, tu m'aideras.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XIII</h3>
+
+<p>Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier,
+ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il
+avait besoin d'une planche pour un tableau.</p>
+
+<p>Léonard espérait que le travail tranquilliserait le
+malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se
+calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût
+agi d'une &oelig;uvre importante, il aida le maître à
+imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic
+et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la
+première couche en bouchant les rainures avec de
+l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant
+les différences avec un ébauchoir. Comme toujours,
+le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de
+Léonard. En même temps, il donnait des conseils,
+enseignait comment il fallait monter un pinceau, en
+commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc,
+enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus
+fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans
+une plume d'oie.</p>
+
+<p>La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine
+et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni
+frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau
+de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons
+avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge,
+il s'était arrêté et regardait le maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span>
+&mdash;Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard
+en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.</p>
+
+<p>Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres
+serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.</p>
+
+<p>Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce
+coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde,
+d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler
+la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro,
+Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare
+da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle
+amical.</p>
+
+<p>Après avoir placé la planche dans un coin pour la
+laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur
+procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs.
+On apporta un grand plat de terre dans lequel
+la pâte de noix trempée dans six eaux différentes
+avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche
+épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de
+coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea
+une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir
+placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait
+dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes
+dorées et transparentes.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, admirait Marco, comme
+elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble.
+J'ai beau la filtrer...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span>
+&mdash;Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau
+des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur
+la toile et noircit les couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La
+plus belle production de l'art, à cause de cette misérable
+saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à
+jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer
+les règles avec une précision mathématique...</p>
+
+<p>Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation
+de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de
+l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans
+écouter les grognements de Marco qui tremblait pour
+la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois
+dans l'âtre.</p>
+
+<p>&mdash;Racontons des histoires! proposa Salaino.</p>
+
+<p>Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le
+Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré
+chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.</p>
+
+<p>»&mdash;Parce que je veux ton bien; car il est dit:
+«Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»</p>
+
+<p>»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé
+ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa
+sur la tête un seau d'eau froide en criant:</p>
+
+<p>»&mdash;Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action
+que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.</p>
+
+<p>Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus
+stupides que les autres. Tous s'amusaient follement
+et Léonard plus que tous les autres.</p>
+
+<p>Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux
+<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span>
+se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le
+visage prenait une expression d'enfantine naïveté et,
+il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un
+rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence,
+dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans
+ses cris de colère.</p>
+
+<p>A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher
+sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement
+dîné, Marco étant parcimonieux.</p>
+
+<p>Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes
+de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et
+une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas
+de vin.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient
+les compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que
+faire sans vin?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà bien votre chanson, Marco et
+Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo
+en lançant vers le plafond une pièce d'or.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé?
+Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le
+menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu!
+Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si
+je ne l'ai gagné aux osselets!</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, si tu nous régales avec le produit
+d'un larcin...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span>
+Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires
+suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint
+avec deux brocs de vin.</p>
+
+<p>Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel
+Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge
+moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté
+à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait
+et imitant les promeneurs ivres noctambules,
+chantait la chanson du <i>Moine défroqué</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!</p>
+<p class="i4">Hi hi hi et ha ha ha!</p>
+<p class="i4">Eh! vous les jolies filles,</p>
+<p class="i4">A pécher je suis prêt!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ou bien encore l'hymne solennel de la folle <i>Messe de
+Bacchus</i>, inventé par les étudiants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,</p>
+<p>Comme des éponges s'imbiberont,</p>
+<p class="i2">Et dans le feu de l'enfer</p>
+<p class="i2">Les diables les sécheront.</p>
+</div></div>
+
+<p>Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et
+bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper
+de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis
+et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement,
+de Giacopo.</p>
+
+<p>On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier,
+à la richesse et à chacun.</p>
+
+<p>Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves,
+dit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, mes amis, que saint François
+<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span>
+d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que
+celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être
+gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle
+gaieté céleste.</p>
+
+<p>Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit
+ce qu'avait voulu exprimer le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous
+parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir
+tant que nous rampons sur la terre, comme des vers
+de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur
+plaira.&mdash;Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine
+volante! Quand les hommes ailés atteindront les
+nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable
+emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous
+gênent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais
+pas loin, interrompit le maître en riant.</p>
+
+<p>Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni,
+lui installa son lit près du feu et ayant
+recherché un dessin en couleurs, le donna à son
+élève.</p>
+
+<p>Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin
+semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord
+pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance
+avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche
+usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite
+Barucco,&mdash;maladif et rêveur enfant de seize ans,&mdash;plongé
+dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des
+rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières
+de la Synagogue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span>
+Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement
+cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front
+bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas
+celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu,
+oublié et de nouveau retrouvé.</p>
+
+<p>Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige
+trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses
+yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière
+et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque,
+effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon
+âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc,
+tomba face contre terre en murmurant: «O Père!
+tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi.
+Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une
+seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père,
+si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta
+volonté soit faite.»</p>
+
+<p>Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment
+et Sa sueur tombant sur la terre semblait des
+gouttes de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment
+demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne
+pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa
+venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et
+lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées
+doubles?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté
+de la pièce. Mais il me semble que de nouveau
+tu...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span>
+je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est
+passé...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais
+attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien! Maintenant je vois&mdash;et il
+désigna le dessin&mdash;je vois que vous L'aimez plus
+que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais
+comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce
+dessin.</p>
+
+<h3 class="p2">XIV</h3>
+
+<p>Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard
+terminait la figure du Christ de la <i>Sainte Cène</i> et il
+désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de
+l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours
+retardait.</p>
+
+<p>Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria
+delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant
+seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère
+de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme
+lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion,
+Giovanni vit le Christ.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les
+berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de
+chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison.
+Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant
+de la mathématique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span>
+Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme
+et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient
+couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas
+semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées
+des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La
+nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant
+seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau
+du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte,
+paraissait infiniment profonde.</p>
+
+<p>Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même
+les pensées qu'il chassait avec le dernier effort
+de la raison, songeait aux deux interprétations du
+Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux
+pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui
+comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine,
+Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi
+enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage,
+étrange et terrible.</p>
+
+<p>Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble
+contradiction, tous deux étaient la vérité.</p>
+
+<p>Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa
+tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal
+étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un
+amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix
+railleuse.</p>
+
+<p>Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna,
+se retourna et reconnut Cesare.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span>
+figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare
+ressemblait à une sinistre apparition.</p>
+
+<p>Giovanni se leva et ils continuèrent la route
+ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient
+sous leurs pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers,
+demanda enfin Cesare.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais
+sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire
+forcé et méchant.</p>
+
+<p>Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement
+enroué vola au-dessus du canal.</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ
+de la <i>Cène</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? comment le trouves-tu?</p>
+
+<p>Cesare se retourna brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... il me semble...</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce
+n'est pas le Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le Christ? Et qui donc?</p>
+
+<p>Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin,
+l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur,
+où il est représenté presque enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à
+<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span>
+lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors?
+Tu le préfères?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je songe seulement combien ils se ressemblent
+peu ces deux Christ!</p>
+
+<p>&mdash;Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est
+le même visage. Dans la <i>Cène</i> il est plus âgé de
+quinze ans...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison.
+Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se
+ressemblent comme deux Sosies...</p>
+
+<p>&mdash;Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant.
+Comment as-tu dit, Cesare, deux <i>Sosies</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas
+remarqué toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible
+élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible
+que Celui que le maître a représenté dans la <i>Cène</i>, le
+Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu
+pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de
+sang et dire notre prière humaine, comme prient les
+enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse
+pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père
+éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient
+tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ
+et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui
+n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas
+souffert, n'est pas mort&mdash;comme nous!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement
+Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh!
+sûrement, le Christ de la <i>Cène</i>, ne pouvait prier <i>ainsi</i>...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span>
+Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le
+visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement
+changé.</p>
+
+<p>Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans
+parler dans la nuit de plus en plus assombrie.</p>
+
+<p>&mdash;Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni,
+il y a trois ans, nous marchions ensemble ici
+même et discutions la <i>Sainte-Cène</i>. Tu te moquais du
+maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son
+Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi
+qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru
+que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de
+lui...</p>
+
+<p>Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon,
+mais Cesare se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu
+l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus
+que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!</p>
+
+<p>Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et
+convulsé.</p>
+
+<p>&mdash;Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment
+ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis
+forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la <i>Sainte-Cène</i>,
+personne, peut-être même pas lui, ne le comprend
+comme moi, son plus mortel ennemi!</p>
+
+<p>Et riant de nouveau de son rire forcé:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense... quelle drôle de chose que le
+c&oelig;ur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais
+t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de
+même pas, moins encore maintenant...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span>
+&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même,
+entends-tu? le dernier des derniers, mais ni
+l'oreille, ni l'&oelig;il, ni l'orteil de son pied! Les élèves de
+Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que
+Marco se console avec les lois de la science, les cuillers
+à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien
+voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du
+Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous
+apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des
+aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré
+que les petits aveugles de la chienne de garde, une
+haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne
+jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles,
+et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent.
+Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour...
+Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un,
+il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau
+que le maître, à l'instar de saint Francisque,
+enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne
+l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais
+que, sans façon, il m'écrase!</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi
+pourquoi ne le quittes-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as
+brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une
+chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter
+sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux
+brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span>
+&mdash;Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois,
+si un autre apparaissait subitement, un autre qui
+ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le
+Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le
+grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait
+de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer
+Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié,
+comme moi, peuvent le préférer à un autre et le
+blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié
+et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante
+de Cesare se poser sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide
+et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait
+surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, répondit Beltraffio.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible
+émotion. Alors, il pense que...</p>
+
+<p>Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et
+tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se
+dire, que chacun était trop absorbé par ses propres
+pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se
+quittèrent au plus proche carrefour.</p>
+
+<p>Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré,
+la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où
+il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes
+dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau
+noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et
+fixe, il répétait sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Les sosies... les sosies...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XV</h3>
+
+<p>Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément,
+reçut du trésor ducal ses deux ans d'appointements
+en retard.</p>
+
+<p>A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le
+More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue
+contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII,
+avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en
+Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur.
+Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son
+absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers
+et comblait de cadeaux ses intimes.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un
+nouveau témoignage de la faveur ducale:</p>
+
+<p>«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au
+très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin,
+seize perches de vigne, acquises au couvent Saint-Victor,
+près de la porte Vercelli», mentionnait l'acte
+de donation.</p>
+
+<p>L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier.
+L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre
+jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne.
+Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses
+avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant
+les comptes des munitions de guerre, débrouillant et
+embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies
+<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span>
+qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le
+maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait
+maintenant pris comme un moucheron.</p>
+
+<p>Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la
+galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du
+palais.</p>
+
+<p>La nuit était calme. Par moments seulement on entendait
+le son de la trompe, les appels des veilleurs,
+le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.</p>
+
+<p>Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il
+ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le
+mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du
+pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé,
+glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la
+lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé
+sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain
+et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les
+attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement,
+ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.</p>
+
+<p>La marquise Isabelle d'Este, s&oelig;ur de feu Béatrice,
+lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il
+les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y
+était attaché encore davantage et chaque soir venait leur
+jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait
+son unique délassement après les tourmentantes pensées
+des affaires de l'État, de la guerre, de la politique,
+de ses trahisons et de celles des autres. Les
+cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les
+nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span>
+Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes
+meurtrières, les tours sombres, les poudrières,
+les pyramides de bombes et les gueules des canons,&mdash;tranquilles,
+d'une blancheur immaculée dans le brouillard
+bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore
+plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel,
+et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles,
+pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient
+et glissaient.</p>
+
+<p>Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa
+passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement
+courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un
+papier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le
+compte des armements. Il s'excuse infiniment de
+déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent
+demain à l'aube.....</p>
+
+<p>Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner
+avec aucune affaire après souper! Oh! Seigneur! bientôt
+ils ne me laisseront même plus dormir!</p>
+
+<p>Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à
+reculons et murmura de façon que le duc puisse ne
+pas entendre s'il ne lui plaisait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas
+dit plus tôt? Fais-le entrer.</p>
+
+<p>Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span>
+&mdash;Léonard ne me gênera pas.</p>
+
+<p>Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et
+cruelles, s'illumina d'un bon sourire.</p>
+
+<p>Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic
+continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire
+avec lequel il contemplait ses cygnes.</p>
+
+<p>Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint
+et le baisa au front.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus. Comment te portes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois remercier Votre Altesse.....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux?
+Attends, le moment viendra où je saurai te récompenser
+selon tes services.</p>
+
+<p>Il questionna le maître sur ses travaux, inventions
+et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient
+les plus irréalisables: la cloche à plongeur, les patins
+à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard
+abordait la question sérieuse: la fortification du palais,
+le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il
+détournait la conversation avec un air ennuyé et
+dégoûté.</p>
+
+<p>Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent
+depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec
+une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié
+son interlocuteur. Léonard prit congé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc;
+mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela,
+s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les
+épaules et le fixa d'un long et triste regard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span>
+&mdash;Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu,
+cher Léonard! Qui sait si nous nous reverrons?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse nous abandonne?</p>
+
+<p>Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans
+que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de
+bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais
+de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais
+dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard
+pensera aussi un peu à Ludovic le More!</p>
+
+<p>L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales,
+prononça les seules paroles qu'il gardait en sa
+mémoire pour les circonstances où l'éloquence de
+cour était indispensable:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies
+pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras
+peut-être de moi et tu me plaindras.....</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard
+et l'embrassa sur les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le
+Seigneur soit avec toi!</p>
+
+<p>Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps
+encore assis sur la galerie Bramante, admirant les
+cygnes, et dans son c&oelig;ur s'élevait un sentiment qu'il
+n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que
+dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil
+aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur
+l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les
+tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les
+<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span>
+gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi
+pur et aussi virginal.</p>
+
+<p>On n'entendait dans le silence de la nuit que la
+tombée lente de la résine des torches aux trois quarts
+consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le
+clair de lune bleu, se balançant majestueusement,
+dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles
+des visions, entre les deux cieux,&mdash;le ciel d'en haut
+et le ciel d'en bas,&mdash;les cygnes et leurs sosies reflétés
+dans le sombre miroir des eaux.</p>
+
+<h3 class="p2">XVI</h3>
+
+<p>En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le
+duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où
+se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre
+mois après sa conversation avec Cesare au sujet des
+deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.</p>
+
+<p>C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il
+rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni
+rencontra chez lui un ami de Florence, le moine
+dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta
+la mort de Savonarole.</p>
+
+<p>L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf
+heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant
+le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu
+«le bûcher des vanités» et le «duel du feu».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span>
+Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une
+potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec
+une planche transversale supportant trois cordes et
+des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers,
+qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale,
+la potence avait l'aspect d'une croix.</p>
+
+<p>Une foule aussi compacte que le jour du duel du
+feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et
+les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés:
+Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro
+Maruffi.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent
+devant la tribune de l'ambassadeur du pape
+Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole
+par la main et récita les paroles d'excommunication
+d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le
+moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante.</i>
+Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Militante, non triumphante&mdash;hoc enim tuum non
+est.</i> Combattante mais non triomphante, cela n'est pas
+en ton pouvoir, rectifia Savonarole.</p>
+
+<p>On arracha les vêtements des accusés, leur laissant
+seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin.
+Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la
+tribune des commissaires apostoliques pour entendre
+la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit
+Notables de la république Florentine, qui déclarèrent
+la peine de mort au nom du peuple.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span>
+Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber.
+Domenico et Savonarole également. On découvrit
+par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée
+sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des
+pointes de lance dans les interstices pour blesser les
+condamnés.</p>
+
+<p>Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la
+potence. Il conservait son expression indifférente, comme
+s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches.
+Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il
+s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!</p>
+
+<p>Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement
+raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le
+vide.</p>
+
+<p>Fra Domenico attendait son tour impatiemment et
+lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence
+avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le
+ciel.</p>
+
+<p>Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité,
+celui de Domenico à l'autre. La place centrale était
+destinée à Savonarole.</p>
+
+<p>Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux,
+regarda la foule.</p>
+
+<p>Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale
+de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand
+il glissa la tête dans le n&oelig;ud coulant quelqu'un cria:</p>
+
+<p>&mdash;Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!</p>
+
+<p>Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un
+fervent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span>
+Le bourreau poussa Savonarole.</p>
+
+<p>Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel
+on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole
+fut pendu, se signa rapidement et glissa sa
+torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes
+paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher
+des vanités»:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!</p>
+
+<p>La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté.
+La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés,
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!</p>
+
+<p>Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et
+enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de
+Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de
+son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour
+la dernière fois bénir le peuple.</p>
+
+<p>Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus
+que des os calcinés et des lambeaux de chair, les
+disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à
+la potence, pour ramasser les restes des martyrs.
+Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur
+une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin
+de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en
+route, les élèves purent voler quelques pincées de
+cendres et quelques parcelles du c&oelig;ur non consumé
+de Savonarole.</p>
+
+<p>Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs
+une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto
+longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span>
+Puis les deux moines se rendirent aux vêpres,
+laissant Giovanni seul.</p>
+
+<p>En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre,
+sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts
+raidis il serrait l'amulette.</p>
+
+<p>Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et
+la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.</p>
+
+<p>Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet
+du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.</p>
+
+<p>Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la
+Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des
+figures géométriques, apprenait au Christ les lois de
+l'éternelle nécessité.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un
+infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut
+exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la
+ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus
+courte entre deux points?</p>
+
+<p>Une autre vision le tourmentait aussi&mdash;deux
+visages de Christ opposés et semblables, comme des
+sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance
+humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et
+omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur.
+Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux
+adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les
+examinait, le visage du faible s'assombrissait, se
+convulsait, se transformait en démon pareil à celui
+que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature
+de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist
+...............</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span>
+Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début
+de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher
+seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni
+revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même
+année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le
+commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de
+Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les
+Alpes et envahit la Lombardie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="center">LES CALMES ONDES</p>
+
+<p class="center">1499-1500</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Les ondes sonores et lumineuses
+sont régies par la même loi mécanique
+que les ondes de l'eau: l'angle
+d'incidence est égal à l'angle de réflection.
+(<i>La Mécanique.</i>)</p>
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+
+<p><i>Il duca perso lo Stato e la roba e
+libertà, o nessuna sua opera si fini
+per lui.</i></p>
+
+<p>Le duc a perdu l'État, ses biens,
+sa liberté, et rien de ce qu'il a entrepris
+ne s'est achevé par lui.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Dix jours avant la reddition du palais ducal, le
+maréchal Trivulce, aux cris joyeux de: «Vive la
+France!» aux sons des carillons, entra à Milan comme
+en ville conquise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span>
+L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les
+citoyens lui préparaient une réception triomphale.</p>
+
+<p>Pour le défilé des corporations, les syndics des
+marchands avaient découvert dans la sacristie de la
+cathédrale, deux anges qui, cinquante ans auparavant,
+sous la république Ambrosienne, avaient représenté
+les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui mettaient
+les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics
+en confièrent la restauration à l'ancien mécanicien
+ducal, Léonard de Vinci.</p>
+
+<p>A ce moment, Léonard était occupé à l'invention
+d'une nouvelle machine volante. Un matin, de très
+bonne heure, presque à l'aube, il était assis devant
+ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau
+tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris,
+mais une hirondelle géante. Une des ailes était terminée
+et mince, aiguë, élégante, se dressait du parquet
+au plafond et au bas, dans son ombre, Astro arrangeait
+les ressorts brisés des deux anges de la commune
+de Milan.</p>
+
+<p>Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le
+plus possible la structure des oiseaux, dans lesquels
+la nature donne le meilleur modèle de machine
+volante. Il espérait toujours exprimer par les lois
+mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce
+qu'on pouvait savoir, il le savait et cependant, il sentait
+qu'il existait dans le vol un mystère, impossible
+à condenser dans une formule. De nouveau, comme
+dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie
+la création de la nature de la création humaine, la
+<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span>
+structure du corps vivant de la machine morte, et il
+lui semblait qu'il aspirait à l'impossible, au déraisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en
+remontant les ressorts.</p>
+
+<p>Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la
+pièce passa un souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle
+géante s'agita, comme vivante. Le forgeron la
+contempla avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles!
+grogna-t-il en désignant les anges. Seulement, maintenant,
+maître, je ne sors pas d'ici avant d'avoir terminé
+mes ailes. Veuillez me donner le croquis de la
+queue.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue
+de notre oiseau doit remplacer le gouvernail. La moindre
+faute, la plus petite erreur, peut tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que
+moi. J'attendrai en achevant la seconde aile...</p>
+
+<p>&mdash;Astro, murmura le maître, attends. Je crains
+qu'en nous pressant, nous soyons amenés encore à des
+transformations.</p>
+
+<p>Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il
+remua la carcasse de roseau tendue d'un croisillon de
+tendons de b&oelig;uf. Puis il se tourna vers Léonard et
+d'une voix sourde, émue, dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span>
+&mdash;Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si
+à force de calculer vous arriviez de nouveau à l'ancien
+résultat, qu'on ne puisse, comme avec l'ancienne,
+voler avec cette machine, je volerai tout de même...
+pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis
+plus attendre, parce que je sais que si cette fois
+encore...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda
+attentivement son visage large, entêté, sur lequel se
+reflétait, immobile, l'idée insensée et dominante.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, conclut Astro, dites-moi franchement,
+volerons-nous ou ne volerons-nous pas?</p>
+
+<p>Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel
+espoir, que Léonard n'osa pas avouer la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans
+essayer, mais je crois, Astro, que nous volerons...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parfait! dit en applaudissant avec
+enthousiasme le forgeron. Je ne veux plus rien entendre,
+car si vous dites, vous, que nous volerons&mdash;nous
+volerons!</p>
+
+<p>Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un
+joyeux rire d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? s'étonna Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout
+le temps. Mais ce sera pour la dernière fois... Après
+je n'en parlerai plus... Croyez-vous, quand je pense
+aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi&mdash;ils
+m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se
+battent et s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de
+grandes &oelig;uvres&mdash;ces vermisseaux rampants, ces scarabées
+<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span>
+sans ailes. Pas un d'entre eux ne se doute du
+miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement
+l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront
+les «<i>ailés</i>» planer dans les airs. Ce ne seront plus
+des anges en bois pour amuser la populace! Ils verront
+et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils me prendront
+plutôt pour le diable. Mais vous, réellement,
+vous serez un dieu. Ou peut-être on dira que vous
+êtes l'Antechrist? Et alors, ils seront terrifiés, ils tomberont
+face contre terre et vous adoreront. Et vous
+ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose,
+maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni
+seigneurs, ni esclaves, que tout sera transformé en
+quelque chose de si nouveau que nous n'osons même
+y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils à des
+ch&oelig;urs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna...
+Oh! messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!...
+Serait-ce vrai?</p>
+
+<p>Il semblait délirer.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra
+la raison. Et que faire avec lui? Comment lui apprendre
+la vérité?</p>
+
+<p>A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit
+à la porte extérieure de la maison, puis on frappa de
+même à la porte fermée de l'atelier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron
+furieux. Qui est là? Le maître n'est pas visible.
+Il a quitté Milan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom
+de Dieu, ouvre plus vite!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span>
+Le forgeron ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en
+voyant le visage effrayé du moine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire
+si, mais nous en recauserons plus tard... Maintenant...
+Oh! messer Leonardo!... Votre Colosse... les arbalétriers
+gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de mes
+yeux vu... les Français détruisent votre &oelig;uvre... Courons
+vite...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien
+que son visage pâlit. Qu'y ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les
+bras croisés à contempler la destruction d'un de vos
+chefs-d'&oelig;uvre. J'ai un sauf-conduit pour le sire de La
+Trémoïlle. Il faut faire des démarches...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers
+les haies, seulement partons plus vite!</p>
+
+<p>Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison,
+et ils se dirigèrent en courant vers le palais.</p>
+
+<p>En route fra Luca conta ses mésaventures et ses
+peines: la veille, les lansquenets s'étaient introduits
+dans ses caves, s'étaient enivrés et ayant trouvé les
+reproductions en cristal des corps géométriques, les
+avaient pris pour des appareils de magie noire et les
+avaient brisés.</p>
+
+<p>&mdash;Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je
+vous le demande? disait en pleurant presque Paccioli.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent
+près de la porte principale, sur le pont-levis de Battiponte,
+<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span>
+près de la tour Torre del Filarete, un jeune
+Français élégant, très entouré.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Gilles! cria fra Luca.</p>
+
+<p>Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était
+un oiseleur «siffleur de bécasses» qui apprenait à
+chanter, à parler, à faire mille tours, aux serins, aux
+pies, aux perroquets de Sa très chrétienne Majesté&mdash;c'était
+un personnage important à la cour. Paccioli
+désirait lui offrir ses &oelig;uvres: <i>La Proportion divine</i> en
+de luxueuses reliures.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra
+Luca, lui dit Léonard. Allez chez maître Gilles; moi
+je saurai me débrouiller tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli
+intimidé. Ou bien encore... savez-vous? Je cours chez
+maître Gilles, je lui demande où il va, et je reviens.
+Vous, durant ce temps, allez directement chez le sire
+de La Trémoïlle...</p>
+
+<p>Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales,
+le moine courut rejoindre le «siffleur royal».</p>
+
+<p>Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans
+le Champ de Mars&mdash;cour intérieure du palais.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient
+de se consumer. La place et les bâtiments voisins
+encombrés de canons, de bombes, d'ustensiles de campement,
+<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span>
+de bottes de foin, de tas de paille, de monceaux
+de fumier, étaient transformés en une immense
+caserne, moitié écurie, moitié cabaret. Autour des
+tentes et des fours de campagne, des tonneaux pleins
+et vides, renversés, servaient de table de jeu; de ce
+milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en
+langues diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants,
+tout se taisait quand passaient les chefs; les tambours
+battaient aux champs, les longues trompes des lansquenets
+souabes et rhénans résonnaient d'une façon
+métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient
+en écho les mélodies mélancoliques des Alpes.</p>
+
+<p>Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste
+aperçut son Colosse presque intact.</p>
+
+<p>Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco
+Attendolo Sforza, la tête chauve comme celle
+d'un empereur romain, avec une expression de force
+léonine et de ruse de renard, comme auparavant était
+sur son coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds
+un guerrier.</p>
+
+<p>Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois,
+les frondeurs picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient
+autour de la statue et criaient. Ils se comprenaient
+mal entre eux et complétaient les mots par des
+gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait
+d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un
+Français. Chacun à son tour devait tirer, à une
+distance de cinquante pas, après avoir bu quatre
+chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du
+Colosse, servait de point de mire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span>
+On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait.
+L'Allemand but coup sur coup, sans reprendre
+haleine, les quatre chopes convenues, s'éloigna,
+visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha
+la joue, arracha un coin de l'oreille gauche, mais
+glissa près de la verrue sans l'atteindre.</p>
+
+<p>Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment
+un mouvement se produisit dans la foule. Les soldats
+s'écartèrent devant un détachement de fastueux hérauts
+qui accompagnaient un chevalier. Il passa sans
+prêter la moindre attention au divertissement des
+mercenaires.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.</p>
+
+<p>&mdash;Le sire de La Trémoïlle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais
+courir, le prier...</p>
+
+<p>Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité
+d'action, une telle invincible torpeur, une
+telle absence de volonté qu'il lui semblait que même
+se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué un
+doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût,
+s'emparaient de lui à l'idée qu'il devrait, comme
+Luca Paccioli, supplier les varlets et les palefreniers
+et courir derrière les seigneurs.</p>
+
+<p>Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans
+la verrue.</p>
+
+<p>&mdash;Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient
+les soldats en agitant leurs bérets. La France a gagné!</p>
+
+<p>D'autres tireurs reprirent la gageure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span>
+Léonard voulait partir, mais cloué à la place,
+comme en un affreux et stupide rêve, il regardait,
+résigné, la destruction de l'&oelig;uvre à laquelle il avait
+consacré les seize plus belles années de sa vie, peut-être
+la plus grandiose production de la sculpture
+depuis Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles,
+des flèches, des pierres, la terre s'effritait, se détachait
+par larges mottes, s'envolait en poussière, mettant à
+nu le bâti, tels les os d'un squelette de fer.</p>
+
+<p>Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans
+cette joyeuse éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé
+apparaissait plus misérable encore, avec son
+héros décapité sur son cheval sans jambes, son sceptre
+brisé et son inscription <i>Ecce Deus</i>!</p>
+
+<p>A ce moment, le commandant en chef du roi de
+France, le vieux maréchal Jean-Jacques Trivulce,
+traversa la place. Il regarda le Colosse, s'arrêta interdit,
+le regarda de nouveau en abritant de sa main ses
+yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens
+de sa suite:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant,
+le capitaine Georges Cocqueburne a autorisé
+les arbalétriers, de sa propre initiative....</p>
+
+<p>&mdash;Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal,
+l'&oelig;uvre de Léonard de Vinci, qui sert de cible aux
+arbalétriers gascons!</p>
+
+<p>Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit
+au collet un frondeur picard, le roula à terre et
+éclata en jurons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span>
+Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les
+veines de son cou se gonflaient.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et
+tremblant, monseigneur, nous ne savions pas... Le
+capitaine Cocqueburne...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous
+montrerai le capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai
+tous...</p>
+
+<p>L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait
+frappé, mais au même instant, Léonard de sa main
+gauche saisit son poignet avec une force telle que le
+gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en vain
+de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda
+Léonard avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.</p>
+
+<p>Mais ayant rencontré le regard clair et doux de
+l'artiste, il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant.
+Lâche ma main. Tu as tordu mon gantelet...
+Quelle force! Tu es hardi, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez
+pas, pardonnez-leur, murmura l'artiste respectueusement.</p>
+
+<p>Le maréchal le contempla encore plus attentivement,
+sourit et secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Original! Ils ont détruit ta plus belle &oelig;uvre et
+tu sollicites leur pardon?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span>
+&mdash;Excellence, si vous les pendez tous, quel profit
+en aurais-je et cela reconstituera-t-il mon &oelig;uvre? Ils
+ne savent pas ce qu'ils font.</p>
+
+<p>Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa
+figure s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une
+grande bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas
+une chose. Comment se fait-il que tu restais là et
+regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, pourquoi ne t'es-tu
+pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû justement
+passer ici tout à l'heure?</p>
+
+<p>Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant
+tel un coupable:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le
+sire de La Trémoïlle.</p>
+
+<p>&mdash;Dommage, conclut le vieillard en regardant la
+ruine. J'aurais donné cent de mes meilleurs soldats
+pour ton Colosse...</p>
+
+<p>En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante
+loggia Bramante où avait eu lieu sa dernière
+entrevue avec Ludovic, Léonard vit des pages et des palefreniers
+français qui s'amusaient à chasser les cygnes
+apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient
+à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par
+de hauts murs, les oiseaux se débattaient épouvantés.
+Parmi le duvet et les plumes blanches, sur le fond noir
+de l'eau, nageaient en se balançant des corps ensanglantés.
+Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu,
+poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies
+comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span>
+Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait
+qu'il était pareil à ce cygne.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII
+entra à Milan par la porte Ticinese. Dans sa suite
+figurait César Borgia, duc de Valentino, fils du pape.
+Durant le parcours de la cathédrale au palais, les
+anges de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.</p>
+
+<p>Depuis le jour de la destruction du Colosse,
+Léonard ne s'était pas remis à son travail de la machine
+volante. Astro achevait seul l'appareil. L'artiste n'avait
+pas le courage de lui dire que ces ailes, encore, ne
+pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le
+forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à
+autre, furtivement, il fixait sur lui son &oelig;il unique
+plein de reproche et de démence.</p>
+
+<p>Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut
+chez Léonard apportant la nouvelle que le roi le demandait
+au palais. L'artiste s'y rendit à contre-c&oelig;ur.
+Inquiet de la disposition des ailes, il craignait qu'Astro,
+ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît
+quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les
+salles si mémorables du palais Rechetto, Louis XII
+recevait les doyens et les syndics de Milan.</p>
+
+<p>L'artiste regarda son futur maître, le roi de France.
+<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span>
+Sa personne n'exprimait rien de royal: un corps
+malingre et faible, des épaules étroites, une poitrine
+rentrée, un visage vilainement ridé, souffreteux, mais
+non anobli par la souffrance; plat, empreint de vertu
+bourgeoise.</p>
+
+<p>Sur la plus haute marche du trône se tenait un
+jeune homme de vingt ans, simplement vêtu de noir,
+sans ornements, sauf quelques perles sur les revers du
+béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de
+l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et
+longs, une barbiche rousse, une pâleur mate et des
+yeux bleu-noir, intelligents et affables.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide,
+quel est ce jeune seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia,
+duc de Valentino.</p>
+
+<p>Léonard avait entendu parler des crimes de César.
+Bien qu'il n'y eût pas de preuves certaines, personne
+ne doutait qu'il n'eût tué son frère Giovanni Borgia,
+ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la pourpre
+cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de
+l'Église romaine. On insinuait aussi que la véritable
+cause de ce fratricide résidait dans la rivalité des deux
+frères, non seulement pour les faveurs paternelles,
+mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils nourrissaient
+tous deux pour leur s&oelig;ur, la belle madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, songeait Léonard en observant
+le visage calme du duc de Valentino, ses yeux
+purs et naïfs.</p>
+
+<p>César sentit probablement peser sur lui le regard
+<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span>
+scrutateur de Léonard; il tourna la tête de son côté,
+puis, se penchant vers un vieillard à long vêtement
+sombre qui se tenait près de lui, son secrétaire, il lui
+parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque le
+vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un
+étrange et insaisissable sourire glissa sur les lèvres du
+duc de Valentino. Et, au même instant, Léonard eut
+cette impression:</p>
+
+<p>«Oui, tout est possible, il est capable de choses
+pires encore que celles qu'on raconte.»</p>
+
+<p>Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture,
+s'approcha du trône, s'agenouilla et tendit au roi un
+placet. Louis XII par mégarde laissa choir le rouleau
+de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais
+César d'un mouvement souple et vif le prévint, releva
+le parchemin et le tendit au roi avec un salut.</p>
+
+<p>&mdash;Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un
+dans le groupe des seigneurs français. Est-il assez
+heureux de se montrer!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le dites, messer, approuva un autre. Le
+fils du pape remplit admirablement l'emploi de varlet.
+Si vous le voyiez, le matin, lorsque le roi s'habille,
+comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On
+l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!</p>
+
+<p>L'artiste avait remarqué le mouvement servile de
+César, mais il lui avait semblé plutôt terrible que vil,
+une caresse traîtresse d'animal rapace.</p>
+
+<p>Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de
+son compagnon et voyant que Léonard avec sa timidité
+habituelle resterait toute la journée perdu dans la
+<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span>
+foule, sans trouver l'occasion d'attirer sur lui l'attention
+du roi, le saisit par la main et, courbé jusqu'à la
+contorsion, avec un long sifflement énumérant les
+qualités&mdash;<i>stupendissimo</i>, <i>prestantissimo</i>, <i>invicissimo</i>&mdash;présenta
+l'artiste au roi.</p>
+
+<p>Louis XII parla de la <i>Sainte-Cène</i>. Il loua l'interprétation
+des apôtres, mais s'extasia surtout sur la
+perspective du plafond. Fra Luca s'attendait à chaque
+instant que Sa Majesté prierait Léonard d'entrer à son
+service; mais un page entra et remit au roi une lettre
+de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme,
+sa bien-aimée Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son
+heureuse délivrance. Les seigneurs s'avancèrent, présentèrent
+leurs hommages et leurs compliments, éloignant
+du trône Léonard et Paccioli. Le roi les regarda,
+voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt;
+il invita aimablement les dames à vider une coupe à la
+santé de l'accouchée et passa dans une autre salle.</p>
+
+<p>Paccioli voulut entraîner son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite!</p>
+
+<p>&mdash;Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard.
+Je vous remercie de vos peines. Mais je ne me rappellerai
+pas au souvenir du roi. En ce moment Sa Majesté
+pense à tout autre chose.</p>
+
+<p>Il quitta le palais.</p>
+
+<p>Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le
+secrétaire de César Borgia, messer Agapito, qui lui
+proposa au nom du duc, la place d'ingénieur ducal, le
+même poste que Léonard occupait à la cour de Ludovic
+le More.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span>
+L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.</p>
+
+<p>En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement
+et pressa le pas. Giovanni, Marco, Salaino et
+Cesare portaient, probablement à défaut de civière,
+sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de la
+nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron
+Astro de Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté,
+le visage livide. Ce que le maître craignait,
+était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer les
+ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était
+tombé et se serait tué immanquablement si l'une des
+ailes ne s'était accrochée à une branche d'arbre.
+Léonard aida à rentrer le brancard improvisé, dans la
+maison et lui-même déposa avec précaution le blessé
+sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour
+examiner ses plaies, Astro reprit connaissance et murmura
+en fixant sur Léonard un regard suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, maître!</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Dans les premiers jours de novembre, après de
+splendides fêtes données en l'honneur de sa fille nouveau-née,
+Louis XII, après avoir reçu le serment des
+Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le
+maréchal Trivulce, repartit pour la France.</p>
+
+<p>La tranquillité était rétablie dans la ville, mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span>
+en apparence seulement: le peuple détestait Trivulce
+pour sa violence et sa ruse. Les partisans de Ludovic
+soulevaient la populace, répandaient des lettres
+anonymes. Ceux qui, dernièrement, poursuivaient le
+fuyard de leurs moqueries et de leurs injures, maintenant
+songeaient à lui comme au meilleur des souverains.</p>
+
+<p>Dans les derniers jours de janvier, la foule démolit,
+près des portes Ticinese, les baraquements des
+percepteurs d'impôts français. Le même jour, à la
+villa Lardirago près de Pavie, un soldat français abusa
+d'une jeune paysanne lombarde. En se défendant elle
+l'avait frappé d'un coup de balai en plein visage. Le
+soldat la menaça de sa hache. Aux cris de sa fille, le
+père accourut armé d'un bâton. Le Français tua le
+vieillard. La foule rassemblée tua le soldat. Les
+Français massacrèrent les habitants et réduisirent la
+commune en cendres. A Milan, cette nouvelle produisit
+l'effet d'une étincelle dans un amas de poudre. Le
+peuple envahit les places, les rues, les marchés en
+criant furieusement:</p>
+
+<p>&mdash;A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux
+Français! Vive le More!</p>
+
+<p>Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se
+défendre contre une population de trois cent mille âmes.
+Ayant fait établir les canons sur les tours, les gueules
+dirigées sur la foule, avec ordre de tirer au premier
+signal, il sortit désirant faire une dernière tentative de
+conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua
+dans l'hôtel de ville et l'eût mis à mort si n'était
+<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span>
+arrivé à son secours un détachement de mercenaires
+suisses commandés par le seigneur de Coursinges.</p>
+
+<p>Alors, commencèrent les incendies, les meurtres, les
+vols, la mise à la question des Français qui tombaient
+entre les mains des révoltés et des citoyens soupçonnés
+de sympathiser avec les conquérants.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> février, Trivulce quitta secrètement
+le fort, le laissant sous la garde des capitaines
+D'Espy et Codebecquart. Cette même nuit, Ludovic,
+revenu de Germanie, était acclamé par les habitants de
+Côme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un
+libérateur.</p>
+
+<p>Léonard, durant les derniers jours de la révolte,
+craignant le feu intermittent des canons qui avaient
+détruit plusieurs maisons voisines, s'était installé dans
+ses caves. Il avait passé adroitement par des conduits de
+chauffage et avait installé plusieurs chambres. Comme
+dans un petit fort, on avait transporté là tout ce qui
+était précieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits,
+les livres, les appareils scientifiques.</p>
+
+<p>A ce moment, il se décidait à entrer au service de
+César Borgia. Mais avant de se rendre en Romagne,
+où, d'après le contrat convenu avec messer Agapito,
+il devait arriver pour l'été de 1500, il avait l'intention
+de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo
+Melzi, afin d'attendre la fin de la guerre et de la
+révolte, dans sa solitaire villa Vaprio, près de Milan.</p>
+
+<p>Le 2 février au matin, jour de la Chandeleur, fra
+Luca Paccioli vint chez l'artiste et déclara que le
+palais était inondé: le milanais Luigi da Porto, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span>
+service des Français, avait passé au camp des révoltés
+et, durant la nuit, avait ouvert les écluses des canaux
+qui alimentaient les fossés du fort. L'eau avait monté,
+détruit le moulin du parc Rocchetto, pénétré dans les
+caves où étaient amoncelés la poudre, l'huile, le pain,
+le vin et autres fournitures; si bien que si les Français,
+à grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de
+ces provisions, la faim les aurait forcés à se rendre&mdash;ce
+sur quoi comptait messer Luigi. Au moment de
+l'inondation, les canaux voisins de ceux du fort avaient
+débordé dans la partie basse des portes Vercelli et
+recouvert les marais où se trouvait le couvent Delle
+Grazie. Fra Luca communiqua à l'artiste ses craintes
+au sujet de la <i>Sainte-Cène</i> et proposa à Léonard
+d'aller voir avec lui si le tableau n'avait subi aucun
+dégât.</p>
+
+<p>Avec une indifférence feinte, Léonard répondit
+qu'il n'en avait guère le temps en ce moment et que
+la <i>Sainte-Cène</i> n'avait pu être atteinte, car elle était
+placée à un endroit trop élevé; l'humidité ne pouvait
+lui avoir occasionné aucun tort.</p>
+
+<p>Mais dès que Paccioli fut parti, Léonard courut au
+couvent.</p>
+
+<p>En entrant dans le réfectoire, il vit sur le parquet
+de brique, de larges plaques, restes de l'inondation.
+Cela sentait l'humidité. Un moine lui dit que l'eau
+avait monté à un quart de coudée.</p>
+
+<p>Léonard s'approcha du mur de la <i>Sainte-Cène</i>.</p>
+
+<p>Les couleurs paraissaient nettes.</p>
+
+<p>Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span>
+dans les peintures à la fresque, mais huileuses, elles
+étaient de l'invention de l'artiste. Il avait aussi préparé
+le mur d'une façon spéciale, avec une première
+couche de glaise délayée dans de la laque de genièvre
+et de l'huile d'olive, et une seconde couche de mastic,
+de résine et de plâtre. Des maîtres compétents avaient
+prédit le peu de solidité des couleurs à l'huile sur
+un mur humide. Mais Léonard, avec son penchant
+naturel vers les nouveaux essais, s'entêta, sans prêter
+attention aux conseils. Il n'aimait pas la peinture à
+l'eau parce que ce travail exigeait de la promptitude
+et de la résolution, qualités qui lui étaient étrangères.
+Ses indispensables doutes, ses hésitations, ses corrections,
+ses continuels atermoiements, ne pouvaient
+s'accommoder que de la peinture à l'huile.</p>
+
+<p>Penché sur le mur, il examinait avec un verre grossissant
+la surface du tableau. Tout à coup, dans le
+coin gauche, en bas, sous la nappe, aux pieds de
+l'apôtre Barthélemy, il aperçut une fêlure et à côté la
+floraison blanchâtre d'une minuscule tache d'humidité.</p>
+
+<p>Il pâlit. Mais se dominant, il continua plus attentivement
+encore son examen.</p>
+
+<p>Par suite de l'humidité, la première couche de glaise
+s'était boursouflée, soulevait le plâtre, formait, imperceptibles
+à l'&oelig;il nu, des crevasses par lesquelles
+suintait le salpêtre.</p>
+
+<p>Le destinée de la <i>Sainte-Cène</i> était résolue. Les couleurs
+pouvaient se conserver encore pendant cinquante
+ans, mais la terrible vérité ne supportait aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span>
+doute: la plus belle &oelig;uvre de Vinci était condamnée
+à périr.</p>
+
+<p>Avant de quitter le réfectoire, Léonard regarda une
+dernière fois le Christ et, comme s'il venait de le voir
+seulement, il comprit combien cette &oelig;uvre lui était
+chère.</p>
+
+<p>Avec la perte du Colosse et de la <i>Sainte-Cène</i>, les
+derniers liens qui l'attachaient aux humains se trouvaient
+rompus. Sa solitude devenait maintenant de
+plus en plus désespérée.</p>
+
+<p>La poussière du Colosse avait été dissipée par le
+vent; sur le mur où se trouvait le Christ, la moisissure
+couvrirait les couleurs écaillées, et tout ce qui était
+sa vie disparaîtrait comme une ombre.</p>
+
+<p>Il revint à la maison, descendit dans les caves et
+passant dans la chambre d'Astro, s'y arrêta un instant.
+Beltraffio mettait au malade des compresses d'eau
+froide.</p>
+
+<p>&mdash;Encore la fièvre? demanda le maître.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il délire.</p>
+
+<p>Léonard se pencha pour examiner le pansement et
+écouter les paroles hachées du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil.
+Pourvu que les ailes ne prennent pas feu! Petit, d'où
+viens-tu? Quel est ton nom? La Mécanique? Je n'ai
+jamais entendu dire que le diable se soit nommé
+Mécanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons,
+laisse-moi. Il m'entraîne, il m'entraîne... Je ne peux
+pas... Attends... laisse-moi respirer...</p>
+
+<p>Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri
+<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span>
+d'horreur s'échappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il
+tombait. Puis de nouveau il se reprit à parler avec
+volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma
+faute. Il disait que les ailes n'étaient pas prêtes. C'est
+fini... J'ai déshonoré mon maître... Entendez-vous?
+Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus petit et du
+plus lourd des démons, la Mécanique! Et le diable
+l'emmena à Jérusalem, continua-t-il en psalmodiant,
+et il le mit sur le toit du Temple et il lui dit: «Si
+tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici à terre.» Car
+il est écrit: «Tes anges doivent te préserver; et ils
+te porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent
+aucune pierre.» Voilà, j'ai oublié ce qu'Il a
+répondu au démon Mécanique! Tu ne te souviens pas,
+Giovanni?</p>
+
+<p>Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient,
+mais Beltraffio crut qu'il délirait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te souviens pas? insistait le malade.</p>
+
+<p>Pour le calmer, Giovanni récita le douzième verset
+du quatrième Évangile de Lucas:</p>
+
+<p>&mdash;Jésus-Christ lui répondit: «Il est dit: Ne tente
+pas ton Seigneur Dieu!»</p>
+
+<p>&mdash;Ne tente pas ton Seigneur Dieu! répéta Astro.</p>
+
+<p>Puis le délire le reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de
+soleil. Et il ne faut pas d'ailes. Oh! si le maître savait
+combien il est bon et doux de tomber dans le ciel!</p>
+
+<p>Léonard le regardait et songeait:</p>
+
+<p>«A cause de moi, il est perdu à cause de moi!
+<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span>
+Je l'ai tenté, je lui ai porté malheur comme à Giovanni!»</p>
+
+<p>Il posa sa main sur le front brûlant d'Astro. Le
+malade se calma peu à peu et s'assoupit.</p>
+
+<p>Léonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle
+et se plongea dans des calculs.</p>
+
+<p>Pour éviter de nouvelles erreurs dans la construction
+des ailes, il étudiait le vent, les couches d'air,
+d'après le mouvement des vagues et le cours de
+l'eau.</p>
+
+<p>«Si tu jettes deux pierres d'égale dimension dans
+une eau tranquille à une certaine distance l'une de
+l'autre&mdash;écrivait-il dans son journal&mdash;sur la surface
+se formeront deux cercles séparés. Je me demande:
+Quand l'un deux s'élargissant graduellement rencontre
+l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il
+ou bien les coups des vagues se répercuteront-ils
+sur les points de contact à angles égaux?»</p>
+
+<p>La simplicité avec laquelle la nature avait résolu ce
+problème de mécanique, le charmait à un point tel,
+qu'il inscrivit en marge:</p>
+
+<p>«<i>Questo e bellissimo, questo e sottile!</i> Quelle
+superbe et fine question!»</p>
+
+<p>«Je réponds en me basant sur l'expérience, continuait-il.
+Les cercles se traversent sans se mélanger,
+conservant les points où les pierres sont tombées.»</p>
+
+<p>Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la
+mathématique approuvait la nécessité naturelle de la
+mécanique.</p>
+
+<p>Les heures succédaient aux heures. Le soir vint.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span>
+Après avoir soupé et causé avec ses élèves, Léonard
+se remit de nouveau au travail.</p>
+
+<p>Il pressentait qu'il touchait presque à une grande
+découverte.</p>
+
+<p>«Regarde comme le vent, dans les champs, chasse
+les tiges de blé, comme elles ondulent l'une après
+l'autre, tandis que les épis en s'inclinant restent immobiles.
+Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces rides
+produites sur l'eau par la tombée d'une pierre ou par
+le vent, sont plutôt un frisson qu'un mouvement, ce
+dont tu peux te convaincre en jetant une paille sur les
+cercles des vagues et observant qu'elle se balance
+sans bouger.»</p>
+
+<p>L'expérience de la paille le fit songer à une autre
+pareille, qu'il avait déjà pratiquée, en étudiant la
+transmission du son. Tournant quelques pages, Léonard
+lut:</p>
+
+<p>«Au coup d'une cloche répond faiblement une
+autre cloche; la corde vibrant sur le luth fait vibrer
+la même corde sur un luth voisin et si tu poses une
+paille sur cette corde, tu la verras trembler.»</p>
+
+<p>Avec une profonde émotion, il devinait une corrélation
+entre ces deux phénomènes distincts.</p>
+
+<p>Et subitement, comme un éclair, aveuglante, une
+pensée traversa son esprit:</p>
+
+<p>«La même loi mécanique ici et là! Comme les
+vagues de l'eau, les ondes sonores se séparent dans
+l'air, s'entrecroisent sans se mêler, gardant le point
+de départ de chaque son. Et la lumière? L'écho étant
+le reflet du son, le reflet du jour dans une glace est
+<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span>
+l'écho de la lumière. Uniques sont Ta volonté et Ta
+justice, Premier Moteur: l'angle d'incidence est égal
+à l'angle de réflexion!»</p>
+
+<p>Son visage était pâle. Ses yeux brillaient. Il sentait
+que cette fois encore il regardait dans l'abîme où
+personne encore n'avait osé regarder. Il savait que cette
+découverte, si elle était prouvée par l'expérience, était
+une des plus importantes depuis Archimède.</p>
+
+<p>Deux mois auparavant, il avait reçu de messer
+Guido Berardi une lettre qui lui annonçait que Vasco de
+Gama avait, en contournant le cap de Bonne-Espérance,
+découvert un nouveau chemin vers les Indes, Léonard
+l'avait jalousé. Et maintenant il avait le droit de dire
+qu'il avait fait une plus grande découverte que Colomb
+et Vasco de Gama, qu'il avait vu de plus lointains
+mystères du nouveau ciel et de la nouvelle terre.</p>
+
+<p>Dans la pièce voisine, le blessé gémit. L'artiste
+écouta et d'un coup se souvint de toutes ses désillusions,
+l'imbécile destruction du Colosse, la perte de
+la <i>Sainte-Cène</i>, la bête et terrible chute d'Astro.</p>
+
+<p>«Est-ce que cette découverte, songea-t-il, serait
+destinée à périr, sans gloire, comme tout ce que je
+fais? Personne n'entendra-t-il jamais ma voix et serai-je
+éternellement seul comme maintenant, dans l'obscurité,
+sous terre, avec le rêve des ailes?»</p>
+
+<p>Mais ces pensées n'obscurcirent pas sa joie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurité,
+dans le silence, dans l'oubli! Que personne n'en sache
+jamais rien. Je sais!</p>
+
+<p>Un tel sentiment de force et de victoire emplit son
+<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span>
+c&oelig;ur qu'il lui sembla que ces ailes qui étaient le rêve
+de sa vie existaient déjà et le soulevaient vers le ciel.</p>
+
+<p>Il se sentit à l'étroit dans son souterrain, il voulut
+voir le ciel et l'espace.</p>
+
+<p>Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de
+la cathédrale.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus
+des toits des maisons se projetaient les lueurs pourpres
+des incendies. Plus on avançait vers le centre de la
+ville, la place Broletto, plus la foule devenait compacte.
+Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, tantôt
+par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages
+convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la
+commune de Milan, les arquebuses, les mousquetons,
+les lances, les faux, les fourches. Telles des fourmis,
+les gens s'agitaient, aidant des b&oelig;ufs à traîner une
+vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient.
+Les mercenaires français enfermés dans le fort
+mitraillaient les rues de Milan. Ils se vantaient, avant
+de se rendre, de détruire la ville entière. Et à tous
+ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:</p>
+
+<p>«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».</p>
+
+<p>Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve
+stupide et effrayant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span>
+Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait
+un tambour picard, un gamin de seize ans. Il se tenait
+sur l'échelle appuyée contre le mur. Le gai brodeur
+Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui avait
+passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude
+sur la tête et avec une solennité bouffonne:</p>
+
+<p>Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au
+nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen!</i> répondit la foule.</p>
+
+<p>Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il
+clignait des yeux comme les enfants prêts à pleurer,
+se tortillait et remuant le cou, tâchait d'arranger la
+corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses lèvres.
+Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait
+de sa torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage
+étonné et blême, essaya de demander quelque chose.
+Mais la foule hurla. Le gamin eut un geste résigné,
+sortit de dessous sa veste une croix d'argent, l'embrassa
+et se signa rapidement.</p>
+
+<p>Mascarello le poussa en criant gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous
+comment les Français dansent la gaillarde!</p>
+
+<p>Au rire général, le corps de l'adolescent se balança
+secoué par les derniers frissons.</p>
+
+<p>Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille
+vêtue de haillons qui, se tenant devant une masure
+détruite par les bombes, tendait les bras et suppliait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi
+pleures-tu?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span>
+&mdash;Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son
+lit... le parquet s'est effondré... Peut-être vit-il
+encore... Aidez-moi!</p>
+
+<p>Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur
+le toit de la maisonnette. Les poutres craquèrent.
+Un nuage de poussière monta. La masure s'abattit et
+la femme se tut.</p>
+
+<p>Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la
+loggia Osii, un étudiant de l'Université de Pavie,
+monté sur un banc, déclamait sur la grandeur du
+peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute
+des tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau,
+citoyens, mourons pour la liberté! Trempons
+le glaive de Némésis dans le sang des tyrans! Vive
+la république!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des
+voix. Nous savons quelle liberté vous courtisez, traîtres,
+espions des Français! Au diable la république! Vive
+le duc! A mort le traître!</p>
+
+<p>Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en
+citant des exemples classiques de Cicéron, Tacite et
+Tite-Live, on l'arracha de son banc, on le piétina:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république!
+Allons, frappez-le! Tu ne nous tromperas pas. Tu te
+souviendras de ce qu'il en coûte d'ameuter le peuple
+contre le duc légitime!</p>
+
+<p>Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et
+les tourelles de la cathédrale, pareilles à des stalactites
+<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span>
+dans le double reflet bleu de la lune et rouge
+des incendies.</p>
+
+<p>Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui
+ressemblait à un tas de corps amoncelés, s'élevaient
+des plaintes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier
+à visage effrayé, bon et triste.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On
+dit que c'est un espion des Français, le vicaire Giacomo
+Crotto. On prétend qu'il a donné au peuple
+des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui.
+Le premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent.
+C'est terrible vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié
+de nous!</p>
+
+<p>De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait
+comme un trophée une tête ensanglantée piquée
+sur une longue perche.</p>
+
+<p>Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait
+et hurlait en désignant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux traîtres!</p>
+
+<p>Le vieil ouvrier se signa et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>A furore populi libera nos, Domine!</i> De la
+fureur du peuple, délivre-nous, Seigneur!</p>
+
+<p>Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements
+de tambour, le crépitement des arquebuses
+et les cris des soldats allant à l'assaut. Au même
+instant, des bastions du fort, un coup semblable au
+tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde
+des français, «Margot la Folle», qui crachait
+ses boulets.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span>
+L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme
+s'élança vers le ciel. La place s'illumina d'une lumière
+rouge qui ternit le clair de lune.</p>
+
+<p>Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient,
+s'agitaient, pénétrés d'effroi.</p>
+
+<p>Léonard regardait ces fantômes humains.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte,
+dans la pourpre du feu, dans les cris de la foule,
+dans l'écho du tocsin, dans le crépitement des canons,
+il s'imaginait les calmes ondes des sons et de la
+lumière qui, se balançant majestueusement comme
+les rides de l'eau formées par la tombée d'une pierre,
+se dispersaient dans l'air, s'entrecroisaient sans se mêler,
+et gardaient pour point de repère leur point de départ.
+Et une grande joie emplissait son c&oelig;ur à l'idée que
+les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre
+cette harmonie des infinies et invisibles ondes, qui
+planaient au-dessus de tout, telle la volonté unique
+du Créateur, la loi mécanique, la loi de la justesse&mdash;l'angle
+d'incidence égal à l'angle de la réflexion.
+Les paroles qu'il avait inscrites dans son journal et
+que si souvent il avait répétées, sonnaient à nouveau
+à ses oreilles: «<i>O mirabile giustizia di te, Primo Motore!</i>
+O miraculeuse est ta justice, Premier Moteur!
+Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités.
+O divine nécessité, tu forces toutes les conséquences
+à découler par la voie la plus rapide de leur
+cause.»</p>
+
+<p>Au milieu de la foule démente du peuple, dans le
+c&oelig;ur de l'artiste régnait l'éternel calme de la contemplation,
+<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span>
+pareil au rayon immuable de la lune,
+dominant les lueurs d'incendie.</p>
+
+<p>Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More
+entra dans Milan par la Porta Nuova.</p>
+
+<p>La veille Léonard était parti à la villa Melzi à
+Vaprio.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Girolamo Melzi avait servi autrefois à la cour de
+Sforza.</p>
+
+<p>Dix ans auparavant, à la mort de sa femme, il avait
+quitté la cour, s'était installé dans sa villa solitaire,
+au pied des Alpes, à cinq heures de route de Milan,
+et s'y prit à y vivre en philosophe, loin des vanités
+du monde, cultivant lui-même son jardin et s'adonnant
+à la musique et aux sciences occultes dont il
+était grand amateur, ce qui faisait dire que messer Girolamo
+s'occupait de magie noire pour évoquer l'âme de
+sa femme défunte.</p>
+
+<p>L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli
+souvent venaient le voir et passaient des nuits entières
+à discuter les secrets des idées platoniciennes et
+les lois de Pythagore. Mais le plus grand plaisir du
+maître était les visites de Léonard.</p>
+
+<p>Comme il travaillait au percement du canal Martésien,
+l'artiste se trouvait souvent dans ces parages et la
+situation de la splendide villa lui plaisait. Vaprio se
+<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span>
+trouve sur la rive gauche de la rivière Adda. Là, le
+cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes.
+Entre ses rives escarpées, l'Adda précipite ses ondes
+froides, vertes, tumultueuses, indomptables; et à côté
+d'elle le canal calme, lisse comme un miroir, glisse
+entre des berges égales. Cette opposition paraissait à
+l'artiste pleine de sens prophétique. Il comparait et ne
+pouvait décider ce qui était plus beau de la création
+du cerveau humain et de la volonté humaine, sa
+propre création, le canal, ou bien de sa s&oelig;ur sauvage,
+l'Adda furieuse? Son c&oelig;ur comprenait également ces
+deux courants. Du haut de la dernière terrasse du
+jardin on découvrait la verte vallée de la Lombardie,
+Bergame, Trevilio, Crémone et Brescia. En été, le
+parfum des foins embaumait ces prés à perte de
+vue. Le seigle et le blé, unis par les vignes, cachaient
+jusqu'à leurs cimes les arbres fruitiers, les épis baisaient
+les poires, les pommes, les cerises, et toute la
+vallée semblait un énorme jardin.</p>
+
+<p>Au nord se détachaient les noires montagnes de
+Côme; au-dessus, s'élevaient en demi-cercle les premiers
+contreforts des Alpes, et encore plus haut, dans
+les nuages, scintillaient les cimes neigeuses, roses et
+dorées.</p>
+
+<p>En même temps que lui se trouvaient à la villa
+fra Luca Paccioli et l'alchimiste Sacrobosco, dont
+la maison avait été détruite par les Français. Léonard
+les fréquentait peu, préférant la solitude. Mais il devint
+vite l'ami du jeune fils du maître de la maison, Francesco.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span>
+Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps
+évité. Mais une fois, comme il entrait dans la chambre
+de Léonard pour exécuter une commission de son
+père, il vit les verres multicolores dont se servait l'artiste
+pour étudier les teintes complémentaires. Léonard
+lui proposa de regarder au travers. L'amusement
+plut à l'enfant. Les objets connus prenaient un aspect
+féerique, sombre, radieux, agressif ou tendre, selon
+que l'on regardait à travers le verre jaune, bleu,
+rouge, violet ou vert. De même, une autre invention
+de Léonard le captiva: la chambre obscure. Lorsque
+sur une feuille de papier blanc apparaissaient les
+tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir tourner
+les roues du moulin, tourbillonner une bande de
+choucas au-dessus du clocher de l'église, ou le petit
+âne gris Peppo marcher sur la route, Francesco, ravi,
+battait des mains.</p>
+
+<p>A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement;
+la grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique
+l'ennuyait. Mais la science de Léonard était tout autre.
+Elle semblait à l'enfant intéressante comme une fable.
+Les appareils de mécanique, d'optique, d'acoustique,
+l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au
+soir, il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard.
+Avec les hommes l'artiste était dissimulé, car il savait
+que le moindre mot imprudent pouvait lui attirer un
+soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il parlait de
+tout avec confiance et simplicité. Non seulement il
+apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien
+des choses. Et se souvenant de la parole du Christ:
+<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span>
+«En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne
+devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer
+dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni
+dans le royaume de la science.»</p>
+
+<p>A ce moment, il écrivait son <i>Traité des Étoiles</i>.</p>
+
+<p>Durant les nuits de mars, lorsque la première
+haleine du printemps soufflait dans l'air froid encore,
+il se tenait sur le toit de la maison avec Francesco,
+observait les étoiles, dessinait les taches de la lune
+pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient
+pas de contours.</p>
+
+<p>A travers un trou fait dans une feuille de papier à
+l'aide d'une aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles
+privées de rayons, pareilles à des petites boules
+claires.</p>
+
+<p>&mdash;Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes,
+cent fois, mille fois plus grands que le nôtre. Aux
+habitants des autres planètes, la terre apparaît semblable
+à ces étoiles.</p>
+
+<p>&mdash;Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait
+Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne
+voyons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et derrière?</p>
+
+<p>&mdash;D'autres encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et à la fin, tout à fait à la fin?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de fin, pas de limites.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont
+la main trembla dans celle de Léonard. Où donc
+alors, messer Leonardo, où donc est le paradis, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span>
+anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur
+son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?</p>
+
+<p>Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout,
+dans tous les grains de sable, dans tous les soleils,
+dans toutes les étoiles, mais il eut pitié de la foi enfantine
+et se tut.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Dans les derniers jours de mars, des nouvelles
+inquiétantes parvinrent à la villa Melzi. L'armée de
+Louis XII, sous le commandement du sire de La
+Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic
+le More, qui craignait une trahison chez ses soldats,
+refusait la bataille, et, poursuivi par de sombres
+pressentiments, devenait plus peureux qu'une femme.
+Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient
+comme un faible écho à la villa de Vaprio.</p>
+
+<p>Sans songer ni au roi de France, ni au duc,
+Léonard et Francesco rôdaient dans les bois; parfois
+même ils escaladaient les montagnes escarpées. Là,
+Léonard louait des ouvriers et faisait faire des
+fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons
+et les plantes fossiles.</p>
+
+<p>Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils
+s'assirent sous un vieux tilleul, au-dessus d'un précipice.
+Dans les derniers rayons du soleil couchant,
+<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span>
+ressortaient pimpantes les maisons blanches de Bergamo.
+Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement
+dans le lointain, entre Trevilio et Briniano,
+montait un petit nuage de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une
+bataille. Tiens, vois-tu les feux? On dirait un tir de
+canons. Peut-être est-ce un combat entre les Français
+et les nôtres?</p>
+
+<p>Les derniers temps ces escarmouches se répétaient
+fréquemment dans la plaine lombarde.</p>
+
+<p>Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent
+le nuage. Puis ils se prirent à examiner
+le résultat des dernières fouilles. Le maître prit dans
+ses mains un os très long, tranchant et effilé comme
+une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de peuples, murmura Léonard pensif
+avec un doux sourire, combien de rois ont disparu
+depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches!
+Que de milliers d'années ont passé sur le monde,
+quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il
+restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le
+temps!</p>
+
+<p>Il étendit la main vers la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis
+le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe,
+de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins
+étaient des îles et là où planent maintenant les
+oiseaux, nageaient des poissons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">464</a></span>
+Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits
+feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant,
+qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu,
+que des hommes s'entretuaient.</p>
+
+<p>Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant
+du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les
+poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi
+profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.</p>
+
+<p>Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient
+la même chose: «N'était-il pas indifférent qui
+vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards
+les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique,
+la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes
+des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose
+et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage
+de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule,
+parmi l'éternelle clarté de la nature?»</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Non loin du village de Mandello, au pied du mont
+Campione, existait une mine de fer. Les habitants des
+environs racontaient que plusieurs années auparavant,
+une avalanche y avait enterré un nombre considérable
+d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se
+risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le
+<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span>
+gouffre roulait avec un bruit continu, ce précipice
+n'ayant pas de fond.</p>
+
+<p>Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il
+décida d'explorer la mine abandonnée. Mais les villageois
+qui supposaient qu'une force impure y résidait,
+refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur
+s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin
+souterrain, avec ses marches rongées et glissantes, descendait
+vers le lac et conduisait vers la mine. Le
+guide qui tenait une lanterne marchait en avant. Léonard
+portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin,
+en dépit des supplications de son père et des
+refus du maître, avait voulu l'accompagner. Le chemin
+devenait de plus en plus étroit et raide. Ils avaient
+compté déjà deux cents marches et ne pouvaient prévoir
+encore le but.</p>
+
+<p>Du fond montait une atmosphère suffocante.</p>
+
+<p>Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le
+son, regardait les pierres, les couches différentes, les
+taches brillantes du granit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire,
+en sentant Francesco se serrer contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.</p>
+
+<p>Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez
+bientôt partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span>
+&mdash;Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...</p>
+
+<p>&mdash;C'est loin?</p>
+
+<p>&mdash;A quelques jours d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous
+ne nous verrons plus?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès
+qu'il me sera possible.</p>
+
+<p>Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de
+tendresse, entourant le cou de Léonard de ses deux
+bras et se serrant contre lui, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi
+avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la
+guerre là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains
+rien... Je serai votre servant, je brosserai vos effets,
+je balaierai les chambres, je soignerai les chevaux; et
+puis je connais les coquillages et je sais reproduire
+les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le faisais
+très bien. Je ferai tout comme un homme, tout
+ce que vous m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi,
+messer Leonardo, ne m'abandonnez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il
+te laisserait partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne
+refusera pas si je pleure... Et s'il refuse je m'en
+irai en cachette... Dites-moi seulement que oui...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père.
+Il est vieux, malade, malheureux et tu le plains...</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh!
+<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span>
+messer Leonardo, vous ne savez pas... vous croyez que
+je suis trop petit, un gamin. Et je sais tout. Ma tante
+Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître d'école
+dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je
+peux perdre mon âme avec vous. Et tous ils vous
+craignent. Et moi je ne vous crains pas, parce que
+vous êtes le meilleur de tous et que je veux toujours
+rester près de vous!</p>
+
+<p>Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de
+l'enfant.</p>
+
+<p>Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les
+coins de ses lèvres s'abaissèrent et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez
+pas me prendre avec vous. Vous ne m'aimez pas...
+Tandis que moi... moi...</p>
+
+<p>Il sanglota éperdument.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas
+honte? Écoute ce que je vais te dire. Quand tu seras
+grand, je te prendrai comme élève et nous vivrons
+ensemble et nous ne nous quitterons jamais.</p>
+
+<p>Francesco leva les yeux sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me
+consoler et après vous oublierez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je te le promets, Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Dans combien d'années?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu auras atteint la quinzième année,
+dans huit ans...</p>
+
+<p>&mdash;Huit. Et nous ne nous quitterons plus?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Dans huit ans?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span>
+&mdash;Oui, sois tranquille.</p>
+
+<p>Francesco eut un sourire heureux et&mdash;caresse qui
+lui était particulière&mdash;frotta sa joue contre le visage
+du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant!
+Un jour, j'ai rêvé que je descendais dans l'obscurité
+de longs, longs escaliers, comme maintenant et il me
+semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un me
+portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais
+je savais que c'était maman. Je ne me souviens pas
+d'elle. J'étais trop petit quand elle est morte. Et voilà
+mon rêve qui se réalise. Seulement ce n'est plus
+maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec
+vous qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.</p>
+
+<p>Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un
+éclat mystérieux. Il tendit vers Léonard ses lèvres
+rouges entr'ouvertes, confiantes, comme il l'aurait
+réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui
+sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute
+son âme.</p>
+
+<p>Sentant le c&oelig;ur de l'enfant battre contre son c&oelig;ur,
+d'un pas ferme, avec une infatigable curiosité, suivant
+les lanternes vacillantes, le long du terrible escalier
+de la mine, Léonard descendait toujours plus avant
+dans les ténèbres souterraines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio
+apprirent que l'armée française approchait.</p>
+
+<p>Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute,
+donnait Milan à piller à ses mercenaires. Tous ceux
+qui le pouvaient, se réfugiaient dans les montagnes. Les
+routes étaient encombrées de charrettes chargées de
+mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La
+nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine
+les «coqs rouges», les lueurs des incendies. De jour
+en jour on attendait un combat sous les murs de
+Novare, combat qui devait décider du sort de la
+Lombardie.</p>
+
+<p>Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les
+dernières nouvelles.</p>
+
+<p>La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin,
+lorsque le duc sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi,
+rangeait ses troupes, sa principale force, les
+mercenaires suisses achetés par le maréchal Trivulce,
+refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc
+les supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement,
+en cas de victoire, de leur donner une partie de ses
+biens. Ils restèrent inflexibles. Le More s'habilla en
+moine et voulut fuir. Mais un Suisse de Lucerne,
+nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se
+<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span>
+saisit du duc et on l'amena au maréchal, qui versa
+aux Suisses trente mille ducats&mdash;les trente deniers
+de Judas.</p>
+
+<p>Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de
+conduire le prisonnier en France. Celui qui, selon
+l'expression des poètes de cour, «le premier après
+Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une
+charrette, dans une cage, comme une bête fauve.
+Comme faveur spéciale, le duc pria ses geôliers de lui
+permettre d'emporter la <i>Divine Comédie</i> du Dante,
+<i>per studiare</i>, pour l'étudier, disait-il.</p>
+
+<p>Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux.
+Les Français pillaient de concert avec les
+lansquenets et les Vénitiens. Des bandes rôdaient autour
+de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la
+tante Bonne partirent pour Chiavenna.</p>
+
+<p>C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa
+Melzi. Selon son habitude, il notait dans son journal
+tout ce qu'il avait vu et entendu de curieux durant la
+journée:</p>
+
+<p>«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il
+cette nuit-là, et les ailes larges, il les soulève
+de façon que le vent s'y engouffre. Je l'ai observé
+sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à
+droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril
+1500.»</p>
+
+<p>Au-dessous, sur la même page:</p>
+
+<p>«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa
+liberté, et tout ce qu'il a entrepris s'est terminé par
+le néant.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span>
+Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme
+avec lequel il avait vécu seize ans, la déchéance de
+l'illustre maison des Sforza, étaient pour lui moins
+importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de
+proie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="center"><b>LES AILES SERONT</b></p>
+
+<p class="center"><b>1500</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Le grand Oiseau prendra son
+vol&mdash;l'homme sur le dos de son
+grand Cygne&mdash;emplissant le monde
+de consternation, emplissant les livres
+de son nom immortel. Gloire au nid
+où Il est né!</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la
+ville d'Empoli, sur le versant sud du mont Albano, se
+trouvait le village de Vinci&mdash;lieu de naissance de
+Léonard.</p>
+
+<p>Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait
+désiré, avant son départ pour la Romagne, revoir son
+<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span>
+village où vivait son vieil oncle Francesco da Vinci, le
+frère de son père, enrichi dans le commerce des soies.
+Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste
+voulait le voir et faire admettre dans sa maison
+son élève le mécanicien Zoroastro de Peretola, non
+remis encore de sa chute et menacé de rester infirme
+pour le reste de sa vie. Léonard espérait que l'air
+des montagnes, le calme de la campagne le guériraient
+plus vite que des drogues.</p>
+
+<p>Monté sur une mule Léonard quitta Florence par
+la porte d'Al Prato en suivant le cours de l'Arno. A
+Empoli, il abandonna la grande route, et s'engagea dans
+un chemin de traverse qui coupait les collines basses.</p>
+
+<p>La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle,
+voilé, se couchant dans le brouillard, annonçait le
+vent du nord. L'horizon s'élargissait de chaque côté.
+Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant
+pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué,
+neutre, rappelant le Nord. La montée était lente
+et continue. L'atmosphère plus légère. Léonard évita
+San Ouzano, Calistri, Lucardi et la chapelle de San
+Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se dissipèrent.
+Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.</p>
+
+<p>Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village
+de Vinci se découvrit. Les collines s'étaient transformées
+en montagnes, la plaine en collines. Sur l'une
+d'elles s'élevait un village compact. Sur le fond sombre
+du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne
+forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.</p>
+
+<p>Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite,
+<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span>
+et suivit un étroit sentier entre les potagers. Une
+branche d'églantier, par-dessus une clôture, frôla doucement
+son visage, comme si elle l'eût embrassé
+dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.</p>
+
+<p>Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre,
+ramassa une pierre et frappa. C'était la maison qui avait
+appartenu à son aïeul Antonio da Vinci, maintenant
+à son oncle Francesco et où Léonard avait passé son
+enfance.</p>
+
+<p>Personne ne répondit. Dans le silence on entendait
+le murmure du torrent au bas de la côte. En haut,
+dans le village, les chiens éveillés aboyèrent. Dans la
+cour, un chien, très vieux probablement, leur répondit.</p>
+
+<p>Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté
+sortit. Il était dur d'oreille et longtemps ne put
+comprendre qui était ce Léonard. Mais lorsqu'il le
+reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la lanterne
+et baisant les mains du maître que quarante ans
+auparavant il avait porté dans ses bras, ne cessa de
+répéter à travers ses larmes:</p>
+
+<p><i>O signore, signore, Leonardo mio!</i></p>
+
+<p>Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que
+messer Francesco était absent pour deux jours.
+Léonard décida de l'attendre, d'autant plus que le
+lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro
+et Giovanni Beltraffio.</p>
+
+<p>Le vieillard le conduisit dans la maison vide en
+ce moment, car les enfants de Francesco vivaient à
+Florence, il s'agita, appela sa petite fille, jolie blondinette
+de seize ans, et lui commanda le souper;
+<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span>
+mais Léonard demanda simplement du vin, du pain
+et de l'eau de la source réputée, qui coulait dans le
+jardin de son oncle.</p>
+
+<p>Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait
+comme son père et son grand-père, avec une simplicité
+qui aurait pu paraître de la pauvreté pour un
+homme habitué aux commodités de la ville.</p>
+
+<p>L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était
+si familière et qui servait en même temps de salon et
+de cuisine. Elle était meublée de quelques sièges disgracieux,
+de bancs et de coffres en bois sculpté luisants
+de vieillesse, de crédences supportant de lourds
+pots d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux;
+aux solives enfumées du plafond pendaient de gros
+paquets de plantes médicinales. La seule nouveauté
+consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans
+les croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance,
+ces fenêtres, comme dans toutes les maisons de paysans
+toscans, étaient tendues de toile enduite de cire qui
+interceptait la lumière. Dans les pièces du haut, les
+croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.</p>
+
+<p>Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier,
+puis la petite lampe en terre à long col et à anse,
+suspendue par une chaînette, et pareille à celles que
+l'on retrouve dans les anciens tombeaux étrusques.
+Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus
+belle encore dans cette chambre à moitié dénudée.</p>
+
+<p>Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait
+sur la table un pain sans levain plat comme une
+galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span>
+un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta
+par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi
+rien n'était changé: au milieu de la chambre large
+et basse, l'énorme lit carré, pouvant abriter toute une
+famille et dans lequel la bonne grand'mère, monna
+Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait
+avec le petit Léonard. Maintenant cette couche
+pieusement gardée avait échu par héritage à l'oncle
+Francesco. Sur le mur comme autrefois pendaient un
+crucifix, une image de la Madone, une coquille pour
+l'eau bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une
+feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une
+prière latine.</p>
+
+<p>Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin
+coupé d'eau dans une écuelle de bois sentant l'olivier,
+et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces
+pensées.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Il songeait à son père, le notaire florentin, messer
+Pierro da Vinci, qu'il avait vu quelques jours auparavant,
+dans sa belle maison, vieillard septuagénaire
+plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux
+blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un
+homme aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent
+amour, comme messer Pierro. Jadis le notaire
+avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime.
+<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span>
+Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés,
+légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte
+que le père ne fît une part dans l'héritage à l'aîné,
+ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard.
+Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était senti
+étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo,
+témoigna une particulière tristesse au sujet des
+bruits qui circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout
+jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole,
+vertueux et économe, il était commis à la corporation
+des lainiers. A plusieurs reprises il amena,
+devant son père, la conversation avec l'artiste sur la
+religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de
+l'humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et
+au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa
+composition.</p>
+
+<p>Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale,
+Léonard tira de sa poche ce livre écrit d'une fine écriture
+de commerçant appliqué:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo
+di ser Pierro da Vinci, fiorentino, mandata alla
+Nanna, mia cogniata.</i></p>
+
+<p>(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de
+messer Pierre de Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma
+belle-s&oelig;ur.)</p>
+</div>
+
+<p>De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui
+avait entouré les premières années de Léonard et
+régnait dans la famille, transmis de génération en
+génération.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span>
+Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la
+maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes
+et dévots employés au service de la commune
+florentine, comme l'était son père messer Pierro.</p>
+
+<p>Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio,
+dont la sagesse était en tous points semblable à
+celle de son petit-fils Lorenzo.</p>
+
+<p>Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé&mdash;la
+gloire, les honneurs, les charges de l'État ou de la
+guerre&mdash;ni à la trop grande richesse, ni à la trop
+haute science.</p>
+
+<p>«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il,
+voilà la voie la plus certaine.»</p>
+
+<p>Après une absence de trente ans, assis sous le toit
+familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux
+l'agonie des tisons dans les cendres, l'artiste songeait
+que toute sa vie à lui n'avait été qu'une longue infraction
+à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, selon
+son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait
+trancher de ses ciseaux de fer.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans
+éveiller le jardinier et traversant le pauvre village de
+Vinci se dirigea vers le village voisin d'Anciano, en
+suivant le rude raidillon à travers la montagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span>
+Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant
+plus l'endroit. Il se souvenait que jadis se dressaient
+là les ruines du château Adimari et que dans
+l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge.
+Maintenant à la même place s'élevait une maison
+neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un
+mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à
+l'artiste que le propriétaire de l'auberge était mort et
+que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche
+éleveur d'Orbiniano.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard
+s'inquiétait du petit cabaret d'Anciano: il y était
+né.</p>
+
+<p>Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus
+de la grande route qui traversait le mont Albano pour
+rejoindre Pistoïa, dans le sombre repaire des Adimari,
+cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse guinguette.</p>
+
+<p>Les habitants des villages voisins en se rendant à
+la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs
+d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient
+ici pour causer, boire une fiole de vin gris,
+jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la
+<i>tarocca</i>.</p>
+
+<p>La servante du cabaret était une orpheline de seize
+ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.</p>
+
+<p>Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune
+notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant
+venu passer quelques jours chez son père, fut invité à
+Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span>
+clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia,
+afin d'arroser la convention.</p>
+
+<p>Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même
+avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les
+servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard,
+s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de
+chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un
+habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup
+moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser
+Pierro avait la réputation de conquérir les c&oelig;urs féminins.
+Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon
+élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence
+amoureuse persuasive qui charme les femmes
+simples.</p>
+
+<p>Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge
+de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où
+les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle
+devint enceinte.</p>
+
+<p>La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une
+pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint
+à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction,
+le renvoya incontinent à Florence et l'hiver
+suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni
+Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne
+famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit
+épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci,
+Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne,
+de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses
+brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la
+tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin
+<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span>
+de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de
+couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se
+soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade
+et faillit mourir des suites de ses couches.</p>
+
+<p>Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit
+Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro
+en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit
+également, mais supplia son père de prendre chez
+lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait
+point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des
+enfants légitimes et même souvent on les préférait.
+L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union
+de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa
+femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi
+da Bacaretto.</p>
+
+<p>Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune
+notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione
+entra dans la vertueuse et dévote famille da
+Vinci.</p>
+
+<p>Léonard se souvenait de sa mère comme au travers
+d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre,
+insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans
+ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une
+fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé
+dans une statuette découverte à Arezzo, une petite
+Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la
+jeune paysanne de Vinci.</p>
+
+<p>C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait
+dans son <i>Livre sur la Peinture</i>.</p>
+
+<p>«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des
+<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span>
+montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement
+par leur beauté, celles qui sont parées?»</p>
+
+<p>Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse,
+assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement
+par les mains fines et longues, les cheveux doux
+et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence,
+la force, la santé, l'amour de la vie; de la
+mère, le charme dont tout son être était empreint.</p>
+
+<p>La maison où habitait Catarina avec son mari était
+toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque
+l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses
+b&oelig;ufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à
+travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait
+chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur
+le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait
+et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux,
+ses lèvres, ses cheveux.</p>
+
+<p>Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore
+davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait
+au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La
+nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu,
+ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre
+et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le
+jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le
+froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des
+orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds
+nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la
+crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le
+cherchât, et le mystère de ces embrassements presque
+coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span>
+l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son
+corps.</p>
+
+<p>Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se
+souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de
+son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé,
+de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne
+s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui
+donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal;
+puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de
+Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui
+convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la
+maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait
+dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant
+des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante
+jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne
+pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs,
+admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio
+partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo,
+profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait
+durant des journées dans les montagnes. Et par des
+sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices,
+où ne passaient que des chèvres sauvages, il
+montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait
+à l'infini des prairies, des bois, des champs, le
+lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence,
+les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne
+bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la
+maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que
+monna Lucia n'avait pas le c&oelig;ur de le gronder et de
+se plaindre à son grand-père.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span>
+L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon
+oncle Francesco et son père qui le comblaient de
+friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande
+partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades
+d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui
+déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon,
+se réjouissant de le voir ramper, Léonard
+souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour
+défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut
+durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir
+sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice,
+la première de la longue série qu'il devait endurer, et
+il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton
+enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme
+tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu
+es un homme?»</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Non loin de Vinci se construisait une grande villa
+pour le seigneur Pandolfo Ruccellaï, sous la direction
+de l'architecte florentin Biajio da Ravenna, élève
+d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les
+ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et
+fut surpris de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant,
+puis peu à peu entraîné, il commença à lui
+donner les premières notions de l'arithmétique, de
+l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L'architecte
+<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span>
+trouvait incroyable, presque miraculeuse, la
+facilité avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il
+se ressouvenait d'une chose déjà apprise.</p>
+
+<p>L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils.
+Il lui déplaisait également qu'il fût gaucher,
+puisqu'il était convenu que tous ceux qui avaient conclu
+un pacte avec le diable, les sorciers et les impies
+étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio
+augmenta encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano
+lui eut assuré que la femme de Monte Albano,
+qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo,
+était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au
+diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.</p>
+
+<p>«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois
+attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté
+du Seigneur... Chaque famille a son monstre.»</p>
+
+<p>Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé
+fils Pierro lui annonçât la nouvelle réjouissante
+de la naissance d'un enfant légitime, digne d'être
+héritier, car réellement Nardo semblait «illégal»
+dans cette famille.</p>
+
+<p>Les habitants de Monte Albano racontaient une
+particularité de leur pays qu'on ne retrouvait nulle
+part ailleurs: c'était la couleur blanche de beaucoup
+de plantes et d'animaux, violettes, framboises,
+moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à
+la montagne «Albano».</p>
+
+<p>Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le
+monstre de la famille vertueuse et bourgeoise des notaires
+florentins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit
+avec lui à Florence. Léonard retourna rarement à Vinci.</p>
+
+<p>Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce
+moment au service du duc de Milan) se rencontre
+cette phrase laconique et mystérieuse:</p>
+
+<p>«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»</p>
+
+<p>On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante;
+en réalité, il s'agissait de sa mère.</p>
+
+<p>Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro
+del Vacca, Catherine sentant qu'elle ne lui survivrait
+pas longtemps, désira voir son fils.</p>
+
+<p>Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage
+pour l'adoration des reliques de saint Ambroise
+et du Clou sacré, elle arriva à Milan. Léonard la
+reçut avec une respectueuse tendresse.</p>
+
+<p>Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle,
+le petit Nardo.</p>
+
+<p>Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner
+au village, mais il la retint, lui loua et installa avec
+mille attentions, une belle chambre dans le couvent
+voisin de Sainte-Claire, près des portes Vercelli. Elle
+tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller
+loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la
+fit transporter dans le meilleur hospice de Milan,
+l'<i>Ospedale Maggiore</i>, construit par Francesco Sforza et
+<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span>
+pareil à un palais. Tous les jours il s'y rendait pour
+la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. Et
+cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de
+ses élèves ne se doutait du séjour de Catarina à Milan.
+Dans son journal, il ne parlait presque pas d'elle.</p>
+
+<p>Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main
+glacée, il lui sembla qu'il était redevable de tout ce
+qu'il possédait à cette pauvre paysanne de Vinci,
+humble habitante des montagnes. Il lui fit de splendides
+funérailles, non comme si elle eût été une servante
+d'auberge, mais une noble dame.</p>
+
+<p>Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait
+inutilement les cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais
+de l'enterrement:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="frais">
+<tr>
+ <td>Spese per la mor&mdash;<br />
+ &nbsp;&nbsp;Sotteratura di Chaterina</td>
+ <td class="tdr">27</td>
+ <td class="tdr">florins.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Deux livres de cire</td>
+ <td class="tdr">18</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Catafalque</td>
+ <td class="tdr">12</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pour le port de la croix</td>
+ <td class="tdr">4</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Transport du corps</td>
+ <td class="tdr">8</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pour quatre abbés et quatre chantres</td>
+ <td class="tdr">20</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pour le glas</td>
+ <td class="tdr">2</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Aux fossoyeurs</td>
+ <td class="tdr">16</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Aux scribes</td>
+ <td class="tdr">1</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp; </td>
+ <td class="tdr">____</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &nbsp; <span class="smcap">TOTAL</span></td>
+ <td class="tdr">108</td>
+ <td>florins</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td colspan="2"><p class="center"><i>A ajouter:</i></p></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Médecin</td>
+ <td class="tdr">4</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Sucre et chandelle</td>
+ <td class="tdr">12</td>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">____</td>
+ <td> &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp; &nbsp; &nbsp; <span class="smcap">TOTAL GÉNÉRAL</span></td>
+ <td class="tdr">124</td>
+ <td>florins.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>====</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span>
+Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic,
+en rangeant ses effets avant de quitter Florence,
+il trouva dans une armoire, un paquet soigneusement
+ficelé. C'était un gâteau de village apporté de Vinci
+par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et
+trois paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait
+pas, habitué qu'il était au linge fin. Mais maintenant
+qu'il avait retrouvé ce paquet oublié parmi les livres
+et les instruments de mathématique, il sentit son
+c&oelig;ur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période
+de ses pérégrinations de ville en ville, solitaire et
+désabusé, jamais il n'oublia l'inutile paquet et chaque
+fois, le cachant de tout le monde, il le glissa avec
+les objets qui lui étaient les plus précieux.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Ces souvenirs renaissaient dans le c&oelig;ur de
+Léonard, tandis qu'il montait le sentier aride de
+Monte Albano.</p>
+
+<p>Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit
+pour se reposer et regarda. L'horizon vallonné
+s'étendait en s'abaissant vers la vallée de l'Arno. A
+droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées de
+crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés.
+A ses pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil.
+<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span>
+Plus loin, le village de Vinci ressemblait à une ruche
+collée sur un tremble.</p>
+
+<p>Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant
+les violettes blanches poussaient; le Monte
+Albano bleuissait et tout était simple, calme, pauvre,
+pâle et septentrional.</p>
+
+<p>Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait
+plus froid et plus rageur. Mais Léonard n'y prêtait
+guère attention, tout à ses souvenirs.</p>
+
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+
+<p>Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères.
+Adroit, gai et débonnaire, il savait s'entendre
+avec tout le monde. Le clergé particulièrement lui
+accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs du
+riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres
+&oelig;uvres de bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune,
+achetait des terrains, des maisons, des vignes
+dans les environs de Vinci, sans rien changer à son
+modeste genre de vie, suivant les principes de ser
+Antonio.</p>
+
+<p>Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori,
+très vite consolé, le veuf de trente-huit ans
+épousa une toute jeune et jolie fille, presque une enfant,
+Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il n'eut
+pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard
+vivait avec son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention
+de donner une solide instruction à cet aîné
+illégitime pour, le cas échéant, en faire son héritier
+<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span>
+et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous
+les aînés de la famille Vinci.</p>
+
+<p>A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste,
+mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo
+Toscanelli, celui-là même qui par ses calculs indiqua à
+Colomb le nouveau chemin des Indes. Se tenant à
+l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli
+«vivait comme un saint», selon l'expression de
+ses contemporains; silencieux, désintéressé et absolument
+vierge. Il était laid de visage, presque repoussant;
+mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, étaient
+superbes.</p>
+
+<p>Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu
+frappa à la porte de sa maison, proche le palais Pitti,
+Toscanelli le reçut froidement et sévèrement, soupçonnant
+dans cet hôte un badaud curieux. Mais après avoir
+conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio
+da Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent.
+Ser Paolo devint son professeur.</p>
+
+<p>Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur
+une des collines qui enserrent Florence, Poggio al
+Pino, où parmi les genévriers et les pins une guérite
+en bois servait d'observatoire au grand astronome.
+Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il
+savait des lois de la nature. Dans ces causeries Léonard
+puisa la foi dans la nouvelle et encore inconnue
+puissance de la science.</p>
+
+<p>Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement
+de choisir une occupation de bon rapport. Le voyant
+constamment dessiner et modeler, ser Pierro porta
+<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span>
+quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le maître
+orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et
+bientôt Léonard entra comme élève dans son atelier.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en
+1435 et était par conséquent plus âgé que Léonard,
+de dix-sept ans.</p>
+
+<p>Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une
+loupe à la main, il était derrière le comptoir de son
+atelier sombre, <i>bottega</i>, non loin du Ponte Vecchio,
+dans une des vieilles maisons tassées sur leurs fondations
+pourries, baignant dans les eaux verdâtres de
+l'Arno&mdash;ser Andrea ressemblait plutôt à un marchand
+florentin ordinaire qu'à un grand artiste.
+Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et
+bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses
+lèvres serrées et dans le regard aigu comme une
+aiguille, se lisait son esprit froid, logique et curieux
+sans limites.</p>
+
+<p>Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme
+lui considérait la mathématique comme la base générale
+de l'art et de la science; il affirmait que la géométrie
+étant une partie de la mathématique «mère de
+toutes les sciences» est en même temps la «mère du
+<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span>
+dessin père de tous les arts». La science parfaite et
+la jouissance de la beauté étaient pour lui équivalentes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie
+du corps, remarquable par sa laideur ou sa beauté, il
+ne s'en détournait pas avec dégoût, ne restait pas
+plongé dans une torpeur contemplative, ainsi que le
+faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce
+que personne n'avait fait avant lui. Avec une patience
+infinie il comparait, mesurait, essayait, pressentant
+dans les lois de la beauté, les lois nécessaires de la
+mathématique. Encore plus infatigablement que Sandro,
+il cherchait une beauté nouvelle,&mdash;non pas
+dans les miracles, dans les légendes, dans les pénombres
+tentatrices où l'Olympe se fond avec le Golgotha,&mdash;mais
+en pénétrant les secrets de la nature,
+chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle
+pour Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un
+miracle.</p>
+
+<p>Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier
+son fils âgé de dix-huit ans, la destinée des deux
+fut résolue. Andrea devint non seulement le maître,
+mais aussi l'élève de son élève Léonard.</p>
+
+<p>Dans le tableau commandé à Verrochio par les
+moines de Vallombrosa et qui représente le <i>Baptême du
+Christ</i>, Léonard peignit un ange agenouillé. Tout ce
+que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il cherchait
+à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le
+trouva et l'incarna dans cette image. Par la suite, on
+raconta que le maître, désespéré de se voir distancé
+par cet adolescent, avait renoncé à la peinture.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span>
+En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité.
+Ils se complétaient l'un l'autre. L'élève possédait
+la légèreté que la nature avait refusée à Verrochio; le
+maître, l'obstination concentrée qui manquait à l'instable
+Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent
+ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux
+empruntait à l'autre.</p>
+
+<p>A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze
+sa statue <i>le Christ et saint Thomas</i>, pour l'église
+Or San Michele.</p>
+
+<p>En opposition aux visions de fra Beato Angelico et
+des rêves féeriques de Sandro Botticelli, apparut pour
+la première fois aux yeux des hommes, dans le personnage
+de Thomas plongeant ses doigts dans les
+plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu,
+la raison scrutatrice devant le miracle.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>La première &oelig;uvre de Léonard fut un carton pour
+une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens
+de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait
+Adam et Ève.</p>
+
+<p>Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude
+que, d'après un témoin, «la raison était confondue
+à la pensée qu'un homme pût avoir une
+patience semblable». Du serpent Satan aux traits
+<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span>
+efféminés émanait un charme tentateur et il semblait
+qu'on l'entendit dire:</p>
+
+<p>«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que
+le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux
+se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le
+bien et le mal.»</p>
+
+<p>Et la femme tendait la main vers l'arbre de la
+Science avec ce sourire d'audacieuse curiosité avec
+lequel saint Thomas, de Verrochio, plongeait ses
+doigts dans les plaies du Christ.</p>
+
+<p>Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin
+de Vinci qui l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda
+à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une
+rondelle de bois, une «rotella», qu'on employait
+dans la décoration extérieure des maisons.</p>
+
+<p>L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant
+pour le moins autant d'horreur que la tête de
+Méduse.</p>
+
+<p>Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf
+lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons,
+des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions,
+des chauves-souris et autres animaux monstrueux.
+Choisissant, réunissant, grossissant différentes
+parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel,
+inexistant et réel pourtant, progressivement
+forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la même
+clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule
+géométrique d'une autre.</p>
+
+<p>On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de
+rocher, et il semblait qu'on entendît bruire sur la terre
+<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span>
+son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule
+ouverte crachait une haleine empestée, les yeux des
+flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant
+était que l'horreur de ce monstre captivait et
+attirait à l'égal de la beauté.</p>
+
+<p>Léonard passa des jours et des nuits dans cette
+chambre close, où l'atmosphère infectée par la décomposition
+des reptiles morts, était presque irrespirable.
+Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce moment
+il ne s'en apercevait même pas.</p>
+
+<p>Enfin il annonça à son père que la rondelle était
+prête et qu'il pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro
+vint, Léonard le pria d'attendre dans une autre
+pièce et, retournant dans l'atelier, il posa le tableau
+sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les volets
+de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella»
+et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un
+cri et recula. Il lui semblait qu'il voyait devant lui
+un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage,
+d'un regard scrutateur, le changement de l'expression
+de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Le tableau atteint son but, produit l'impression
+que je désirais. Prenez-le, il est à vous.</p>
+
+<p>En 1481, Léonard reçut des moines de San
+Donato, à Scopetto, la commande d'un tableau pour le
+maître-autel: <i>l'Adoration des Mages</i>.</p>
+
+<p>Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance
+de l'anatomie et de l'expression des sentiments
+humains dans les mouvements du corps, telles
+<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span>
+qu'on ne les avait jamais vues chez aucun maître
+jusqu'à lui.</p>
+
+<p>Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus
+tard il ne devait achever aucune de ses &oelig;uvres. A
+la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait
+des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon
+les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du
+désir en empêchait la réalisation».</p>
+
+<p>La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca,
+mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois
+avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di
+Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère
+ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après
+la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.</p>
+
+<p>Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement,
+lui venait en aide. Monna Margareta accusa
+son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes
+pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre
+de sorcière».</p>
+
+<p>Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il
+avait aussi des ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la
+grande amitié existant entre le maître et l'élève, en
+un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La
+calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard
+étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la
+société des femmes. «Tout son être reflétait un tel
+rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains,
+que l'âme la plus triste se réjouissait à sa
+vue.»</p>
+
+<p>Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio
+<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span>
+et s'installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de
+ses «opinions hérétiques» et de son «impiété». Le séjour
+à Florence devenait pour Léonard de plus en plus
+pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande
+avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne
+sut pas lui plaire. De ceux qui l'approchaient, Lorenzo
+exigeait avant tout une adoration de cour. Il n'aimait
+pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de
+l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en
+pourparlers secrets par l'intermédiaire de l'ambassadeur
+d'Égypte, Caït Bey, avec le «diodorio» de Syrie afin
+d'entrer à son service au titre de principal constructeur,
+quoique sachant que pour cela, il devait se convertir
+au mahométisme.</p>
+
+<p>Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il
+devrait vivre. Il sentait qu'en ne la quittant pas, il
+serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth
+multicorde en argent qui avait la forme d'une tête de
+cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent
+à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l'inventeur de
+se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie,
+Ludovic le More.</p>
+
+<p>En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence
+et se rendit à Milan, non en qualité d'artiste
+peintre et de savant, mais seulement comme «musicien
+de cour», <i>senatore di lira</i>. Avant son départ, il
+écrivait au duc Sforza:</p>
+
+<p>«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences
+de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans
+l'art d'inventer des instruments de guerre et ayant
+<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span>
+trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement
+de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans
+vouloir faire injure à personne, de faire connaître à
+Votre Excellence, certains secrets qui me sont propres,
+brièvement énumérés ci-dessous:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«1. J'ai un procédé pour construire des ponts
+très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels
+l'ennemi peut être poursuivi et mis en fuite; d'autres
+encore plus solides, qui résistent au feu et à l'assaut
+et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également
+le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.</p>
+
+<p>»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je
+sais comment chasser l'eau des fossés et faire diverses
+échelles d'escalade et autres instruments similaires.</p>
+
+<p>»3. <i>Item.</i> Si par suite de la hauteur ou de la
+force d'une position, la place ne peut être bombardée,
+j'ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations
+ne sont pas en pierres.</p>
+
+<p>»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à
+transporter, qui lance des matières inflammables, causant
+grand dommage à l'ennemi et aussi grande terreur
+par la fumée.</p>
+
+<p>»5. <i>Item.</i> Au moyen de passages souterrains
+étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une
+route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.</p>
+
+<p>»6. <i>Item.</i> Je puis construire des voitures couvertes,
+sûres et indestructibles, portant de l'artillerie qui,
+entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span>
+plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacles.</p>
+
+<p>»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins
+à feu, de forme utile et belle et différents de ceux
+en usage.</p>
+
+<p>»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis
+le remplacer par des catapultes et engins pour lancer
+des traits d'admirable efficacité et jusqu'ici inconnus;
+bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens
+infinis d'attaque.</p>
+
+<p>»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de
+nombreux engins de la plus grande puissance à la fois
+pour l'attaque et la défense; vaisseaux qui résistent au
+feu le plus rude, poudres ou vapeurs.</p>
+
+<p>»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler
+n'importe qui en architecture et en construisant des
+monuments privés ou publics et en conduisant de l'eau
+d'un endroit à un autre.</p>
+
+<p>»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze,
+terre cuite; en peinture je puis faire ce que fait un
+autre, quel qu'il puisse être. En outre, je m'engagerais
+à exécuter le cheval de bronze en la mémoire
+éternelle de votre père et de la très illustre maison de
+Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées
+vous paraissait impossible ou impraticable, je vous
+offre d'en faire l'essai dans votre parc ou en toute autre
+place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me
+recommande en toute humilité.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span>
+Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il
+aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que
+pour lui commençait une vie nouvelle et que cette
+terre étrangère serait pour lui la patrie.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard
+se remémorait son existence.</p>
+
+<p>Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche.
+Maintenant le sentier grimpait droit, sans zigzags,
+entre des broussailles sèches et des chênes maigres
+qui portaient encore les feuilles de l'année précédente.
+Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du
+vent, semblaient sauvages, terribles et désertes, presque
+appartenant à une autre planète. Le vent le fouettait
+au visage, le piquait d'aiguillons glacés, aveuglait ses
+yeux. Par moment, une pierre se détachait et roulait
+avec un bruit sourd au fond du précipice.</p>
+
+<p>Léonard montait toujours plus haut et plus haut
+et il en éprouvait une extrême jouissance, comme s'il
+conquérait les sévères montagnes; et à chaque pas le
+regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait
+toujours plus large. Et partout&mdash;l'étendue, le vide,
+comme si l'étroit sentier eût fui sous les pieds; et lentement
+avec une insensible égalité, il volait au-dessus
+<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">501</a></span>
+de ces lointains ondés avec des ailes géantes. Ici, les
+ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne pas
+en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme
+chez un homme subitement privé de l'usage de ses
+jambes.</p>
+
+<p>Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant,
+il suivait le vol des cigognes, comme il ouvrait en
+cachette les cages de son grand-père et donnait la
+liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la
+joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela
+le récit du moine maître d'école au sujet du fils de
+Dédale, Icare, qui voulut voler à l'aide d'ailes en cire
+et s'était tué en tombant. Et plus tard, le maître lui
+ayant demandé quel était le plus grand héros de l'antiquité,
+il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils
+de Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le
+campanile du clocher de la cathédrale florentine,
+Maria del Fiore, parmi les bas-reliefs de Giotto représentant
+tous les arts et toutes les sciences, un homme
+risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la tête au
+pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence
+de sa première enfance, de celles qui pour les
+autres paraissent stupides, mais pour celui qui les
+garde dans son âme, pleines de prophétique mystère
+comme des rêves fatidiques.</p>
+
+<p>«Je dois parler du milan&mdash;c'est ma destinée&mdash;écrivait-il
+dans son journal, car je me rappelle que
+dans mon enfance j'ai eu un rêve. J'étais couché
+dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et
+m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">502</a></span>
+plumes comme en signe que toute ma vie je m'occuperai
+de ces ailes.»</p>
+
+<p>La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines
+devinrent le dernier but de son existence.</p>
+
+<p>Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant
+sur ce même sommet de la montagne Blanche,
+il lui semblait infiniment humiliant que les hommes
+ne fussent pas ailés.</p>
+
+<p>«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo,
+savoir est le principal et&mdash;les ailes existeront.»</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit
+que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se
+retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio.
+Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la
+main son béret, Giovanni luttait contre le vent.
+Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais
+le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se
+retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe
+rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible
+volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les
+profondes rides de son front et les sourcils sévèrement
+froncés&mdash;son visage parut si étrange et
+terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les
+larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par
+le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">503</a></span>
+&mdash;A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de
+toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri
+n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des
+mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de
+remettre... immédiatement...»</p>
+
+<p>Léonard comprit que ce devait être la lettre de
+César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste
+reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire
+du duc.</p>
+
+<p>&mdash;Descends, cria-t-il en voyant le visage de
+Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...</p>
+
+<p>Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant,
+buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si
+petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant,
+l'enlèverait dans la prairie.</p>
+
+<p>Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève
+rappela au maître sa propre faiblesse&mdash;la malédiction
+de l'impuissance pesant sur toute sa vie&mdash;l'infinie
+suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la
+Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de
+tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la
+maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les
+regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.</p>
+
+<p>&mdash;Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit
+périr comme le reste?</p>
+
+<p>Les paroles prononcées par Astro dans son délire
+revinrent à sa mémoire&mdash;la réponse du Christ à
+celui qui le tentait par la terreur de l'abîme et la joie
+du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">504</a></span>
+Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement,
+fronça les sourcils et de nouveau monta,
+vainqueur du vent et de la montagne.</p>
+
+<p>Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant
+au hasard sur la roche nue, où peut-être personne
+avant lui n'avait posé le pied.</p>
+
+<p>Encore un effort, encore un pas,&mdash;et il s'arrêta
+au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin,
+on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché,
+s'arrêtait devant un horizon sans limites.</p>
+
+<p>Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait
+dans les oreilles, comme si d'invisibles, rapides et
+méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant
+l'air de leurs ailes gigantesques.</p>
+
+<p>Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à
+coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment
+de la nécessité naturelle, indispensable, du vol
+humain s'empara de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par
+moi, par un autre. Mais l'homme volera. Les hommes
+ailés seront des dieux!</p>
+
+<p>Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les
+limites et de toutes les pesanteurs, fils de l'homme,
+dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne
+aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme de
+la neige dans l'azur du ciel.</p>
+
+<p>Et dans son c&oelig;ur flamba une joie proche de la
+terreur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">505</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se
+couchait. Les cyprès sous les épais rayons jaunes
+paraissaient noirs comme du charbon, les montagnes
+éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.</p>
+
+<p>Le vent se calmait.</p>
+
+<p>Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en
+bas, dans la profonde et calme vallée, apparut le
+village de Vinci, pareil à un berceau.</p>
+
+<p>Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:</p>
+
+<p>«Du haut de la montagne qui doit son nom au
+Vainqueur&mdash;<i>Vinci</i>, <i>vincere</i>, qui veut dire <i>vaincre</i>&mdash;le
+Grand Oiseau prendra son vol, l'homme sur le dos du
+Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, emplira
+les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au
+nid où il est né!»</p>
+
+<p>Et contemplant le village natal au pied de la montagne
+Blanche, il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne
+est né!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du
+nouveau mécanicien et ingénieur ducal dans le camp
+<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">506</a></span>
+de César pour l'organisation de machines de guerre
+destinées à l'attaque de Faenza.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence
+pour se rendre en Romagne auprès de César Borgia.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">507</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="center"><b>OU CÉSAR&mdash;OU RIEN</b></p>
+
+<p class="center"><b>1500-1503</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p><i>Aut Cæsar&mdash;aut nihil.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">CÉSAR BORGIA.</span></p>
+
+<p>Un souverain doit également être un homme et un fauve.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">NICOLAS MACHIAVEL.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le
+duc de Valentino suivi de toute sa cour et de son
+armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur les
+bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia.
+A la fin du même mois, Léonard quitta Pesaro pour
+rejoindre César.</p>
+
+<p>Parti le matin il comptait être rendu à la tombée
+de la nuit. Mais une bourrasque s'éleva. Les montagnes
+<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">508</a></span>
+couvertes de neige étaient infranchissables. Les
+mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule tomba.
+Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à
+l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le
+guide reconnut une grande auberge de Novitario, à
+moitié chemin entre Pesaro et Fano.</p>
+
+<p>Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail
+pareil à une porte de château fort. Enfin parut un palefrenier
+endormi qui tenait une lanterne, puis le patron
+lui-même. Il refusa de les recevoir, déclarant que non
+seulement toutes les chambres, mais les écuries même
+étaient occupées et que chaque lit servait à deux et
+trois personnes, tous gens de haut parage, officiers et
+gentilshommes de la cour du duc.</p>
+
+<p>Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit
+signé du duc et orné de son sceau, le patron
+s'excusa fort et proposa sa chambre occupée seulement
+par trois commandants des régiments français.
+Ces officiers ivres, dormaient profondément.</p>
+
+<p>Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et
+de salle à manger, pareille à toutes celles des auberges
+de Romagne, enfumée, sale, avec des tâches d'humidité
+sur les murs nus, des poules et des pintades
+dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant
+dans leurs cages d'osier, des files d'oignons, de saucissons
+et de jambons pendues aux poutres du plafond.
+Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la
+broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le
+reflet pourpre de la flamme, les hôtes mangeaient,
+buvaient, criaient, se disputaient, jouaient aux cartes
+<span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">509</a></span>
+et aux échecs. Léonard s'assit auprès de la cheminée
+en attendant le souper commandé.</p>
+
+<p>A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine
+des lanciers ducaux Baltazare Scipione, le trésorier
+général Alessandro Spanoccia, et l'ambassadeur
+de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui
+lui était inconnu, faisait de grands gestes et avec
+une extraordinaire conviction criait d'une voix flûtée:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis, signori, le prouver par des exemples de
+l'histoire contemporaine et ancienne, avec une précision
+mathématique. Tous les grands conquérants composaient
+leur armée d'hommes de leur propre nation:
+Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de
+Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se
+servaient de mercenaires; mais là, ces grands artistes
+militaires avaient su inspirer à leurs soldats le courage
+et les qualités patriotiques. De plus, n'oubliez pas le
+principal, la pierre de touche de la science militaire:
+dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside
+la force d'une armée et non dans la cavalerie, dans
+les armes à feu et la poudre, cette invention stupide
+des temps nouveaux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec
+un sourire le capitaine des lanciers. Les armes à feu
+prennent chaque jour plus d'importance. Vous pouvez
+dire tout ce que vous voudrez des Romains, des Grecs,
+des Spartiates; mais j'ose penser que les armées
+actuelles sont mieux équipées que les anciennes. Sans
+froisser Votre Excellence, un escadron de nos chevaliers
+français ou une division d'artillerie avec trente bombardes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">510</a></span>
+renverserait un roc et non pas seulement un
+détachement de votre infanterie romaine!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des sophismes! s'échauffait messer
+Nicolo. Vous vous égarez. Comment pouvez-vous
+discuter contre l'évidence? Si vous songiez seulement
+qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en
+déroute cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels
+se trouvaient des cohortes identiques à vos escadrons
+de chevaliers français!</p>
+
+<p>Curieusement, Léonard regarda cet homme qui
+parlait des victoires de Lucullus, comme s'il les avait
+de ses propres yeux vues.</p>
+
+<p>L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap
+rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle
+que les portaient les importants hommes d'État de la
+République florentine, notamment les secrétaires
+d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à
+certains endroits apparaissaient des taches. Les manches
+luisaient. A en juger par le col de la chemise, le linge
+était d'une propreté douteuse. Ses mains grandes et
+noueuses avec sur le médius le durillon habituel aux
+gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre.
+Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante
+ans environ, maigre, étroit d'épaules, aux traits
+extrêmement mobiles et étranges. Parfois durant une
+conversation, levant son nez long et plat, redressant sa
+petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure,
+regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur,
+il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain,
+tout aux aguets le cou tendu. Dans ses mouvements
+<span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">511</a></span>
+inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues
+glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait
+une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être
+méchants; mais par instants à travers l'expression de
+froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque
+chose de timide, de faible, d'enfantin et de piteux.</p>
+
+<p>Messer Nicolo continuait à développer son idée sur
+la force de l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange
+de vrai et de faux, d'infinie hardiesse et
+de servile imitation de l'antique, contenus dans les
+paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des
+armes à feu il observa combien difficile était la mise au
+point des canons de grand calibre, dont les boulets ou
+passent trop haut au-dessus de l'ennemi, ou trop bas
+sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva la
+finesse de la remarque, connaissant par expérience les
+défauts de ces bombardes. Mais bien vite, messer
+Nicolo déclara l'inutilité des forteresses pour défendre
+un État, se basant sur l'opinion des Lacédémoniens.</p>
+
+<p>Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le
+maître de l'auberge étant venu à cet instant pour le
+conduire à sa chambre.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le
+guide se refusa à sortir, assurant que par un temps
+pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien
+<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">512</a></span>
+dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne
+sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans
+l'âtre une broche de son invention, qui tournait
+automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier
+n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé,
+puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque
+celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle
+diminue, la broche tourne plus lentement.</p>
+
+<p>L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec
+le même amour que sa machine volante.</p>
+
+<p>Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de
+jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale
+trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup
+sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la
+«courtisane fortune». Très sagement et éloquemment
+il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait
+de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son
+très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs.
+Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre
+une erreur dans une règle certaine. La partie
+se termina par une explication inattendue et désagréable
+pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et
+jouait à crédit.</p>
+
+<p>Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité
+incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux
+personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux
+divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la
+merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même
+qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de
+<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">513</a></span>
+l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant,
+suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes&mdash;monna
+Lena s'était transformée en Madeleine repentie
+et s'était même fait admettre novice dans un couvent&mdash;ce
+qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans
+le célèbre <i>Tarif des courtisanes</i> ou <i>Réflexions pour
+un étranger de haut rang</i>.</p>
+
+<p>De la robe sombre de la nonne s'échappa une
+éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon
+la coutume des courtisanes de haute volée, elle se
+composa un pompeux arbre généalogique par lequel
+elle prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille
+naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio
+Sforza. En même temps elle devenait la maîtresse
+d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et cardinal.
+C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano
+où le monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.</p>
+
+<p>L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le
+logement à une personne aussi renommée que «Son
+Excellence Sérénissime», et pourtant il ne possédait
+pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre
+avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction
+consentirent à céder une pièce assez grande pour la
+suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même,
+il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses
+compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur
+proposant de coucher avec les marchands dans la
+forge.</p>
+
+<p>Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait
+encore son bon sens, s'il comprenait à qui il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">514</a></span>
+affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de
+gens honorables, à cause de la première traînée venue.</p>
+
+<p>Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la
+discussion et fit observer à messer Nicolo qu'avant
+d'injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa
+chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux,
+de plus rendre à son mari les quatre ducats
+empruntés la semaine précédente. Et comme à part
+soi, mais assez fort pour que l'on puisse l'entendre,
+elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le
+sou, qui courent les grand'routes en se faisant passer
+pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se
+dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.</p>
+
+<p>Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles
+de l'hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous
+son regard accusateur et semblait combiner une retraite
+convenable.</p>
+
+<p>Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa
+chambre et la hideuse guenon favorite de madona Lena,
+à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement,
+assise sur la table encombrée de papiers et des
+livres de messer Nicolo, entre autres les <i>Décades</i> de
+Tite-Live et la <i>Vie des hommes illustres</i> de Plutarque.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire
+en retirant son béret, s'il vous était agréable de
+partager ma chambre, je considérerais comme un
+honneur pour moi, de rendre ce petit service à Votre
+Excellence.</p>
+
+<p>Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">515</a></span>
+Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste
+offrit la meilleure place à son colocataire.</p>
+
+<p>Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait
+attirant et curieux.</p>
+
+<p>Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions:
+Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la
+République Florentine. Trois mois auparavant, la
+rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel
+pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper
+en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive
+contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini
+et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment
+à double sens. En réalité, la république craignait le
+duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi.
+A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de
+créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour
+les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait
+à traverser les possessions du duc sur les côtes
+de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce
+«cette nourrice de la république», comme
+s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se
+nomma également et expliqua sa situation à la cour
+de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la
+confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et
+observateurs.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je
+sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous
+prévenir que je ne comprends rien à la peinture et
+même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait
+me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">516</a></span>
+dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai
+pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai
+entendu dire que le duc de Valentino vous considère
+comme un connaisseur profond de la science militaire
+et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence.
+Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux
+et digne d'attention que la grandeur des nations est
+toujours basée sur la force militaire, la quantité et la
+qualité de son armée régulière, comme je le prouverai
+à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies
+et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes
+de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort
+d'un empire seront déterminées avec une exactitude
+de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à
+présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...</p>
+
+<p>Il s'interrompit avec un bon sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de
+votre complaisance: vous vous intéressez peut-être
+aussi peu à la politique que moi à la peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai
+aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je
+n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la
+guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses
+et vides. Mais vos opinions sont si différentes
+de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires,
+que je vous écoute, croyez-moi, avec grand
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous
+pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas
+encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche,
+<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">517</a></span>
+je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez
+de me taire. Je préfère au morceau de pain
+une conversation sur la politique avec un homme
+intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère
+ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler
+que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie,
+et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable
+de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la
+laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler
+des affaires d'État.</p>
+
+<p>L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui
+lui semblait devoir être intéressant, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de dire, messer, que la politique
+devait être une science exacte, comme les sciences
+naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait
+ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la
+nature. Vous ai-je bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant
+les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la
+tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le
+politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne
+n'a encore dit des humanités. Platon dans sa <i>République</i>,
+Aristote dans sa <i>Politique</i>, saint Augustin dans
+<i>La Cité de Dieu</i>, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté,
+n'ont pas vu le principal,&mdash;les lois naturelles,
+dirigeant l'existence de chaque peuple et se
+trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et
+du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait
+bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements
+<span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">518</a></span>
+tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent
+pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux
+pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais
+seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des
+grands corps appelés monarchies et républiques, sans
+amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme,
+comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste
+la structure du corps. Je sais que c'est difficile
+et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute
+autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent,
+mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite
+me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!</p>
+
+<p>Avec un involontaire sourire, Léonard suivait
+l'expression prophétique et en même temps étourdie,
+pareille à celle d'un écolier impertinent, qui se voyait
+sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants
+d'un feu étrange, presque dément:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez
+votre dessein, vos découvertes auront une aussi
+grande importance que la géométrie d'Euclide ou les
+principes d'Archimède.</p>
+
+<p>Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des
+idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize
+ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins
+qui représentaient les organes internes du corps
+humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.</p>
+
+<p>«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier
+la nature des hommes, leurs m&oelig;urs et leurs coutumes,
+comme j'étudie la structure interne de leurs
+corps.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">519</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Ils causèrent longtemps. Léonard constata que,
+hardi jusqu'à l'impertinence en tout, Nicolas devenait
+superstitieux et timide comme un jeune pédant, dès
+qu'on touchait à l'antiquité.</p>
+
+<p>«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?»
+songea l'artiste, se remémorant l'histoire
+du jeu d'osselets, dont Machiavel, si ingénieusement,
+exposait les règles abstraites, et chaque fois perdait en
+les mettant en pratique.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu
+d'une discussion, avec un éclair joyeux dans les yeux.
+Plus je vous écoute, plus je m'étonne, moins j'en
+crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion
+d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut
+diviser les gens en trois catégories: la première, ceux
+qui voient et devinent par eux-mêmes; la seconde,
+ceux qui voient quand on leur montre; la dernière,
+ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on
+leur montre. Votre Excellence... eh bien! et moi
+aussi, afin de ne pas jouer à la modestie, nous appartenons
+à la première. Pourquoi riez-vous? Pensez ce
+que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force
+supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps
+ne se renouvellera une semblable occasion, car
+<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">520</a></span>
+je sais combien peu de gens intelligents il y a de par
+le monde. Et pour couronner notre entretien, permettez-moi
+de vous lire un merveilleux passage de Tite-Live
+et écoutez mon explication.</p>
+
+<p>Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle
+fumeuse, mit des lunettes de fer aux branches cassées
+emmaillottées de fil, donna à son visage une expression
+sévère, pieuse comme durant une prière ou un office
+religieux.</p>
+
+<p>Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index,
+s'apprêtant à chercher le chapitre qui traitait de la
+grandeur et de la décadence des empires, et prononcé
+d'une voix métallique les premières paroles solennelles
+de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage
+à une petite vieille ridée et voûtée.</p>
+
+<p>&mdash;Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond
+salut, excusez le dérangement. Ma maîtresse, sérénissime
+madonna Lena Griffa a perdu un petit animal
+auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un
+ruban bleu autour du cou. Nous cherchons, nous
+avons fouillé toute la maison, sans pouvoir même nous
+figurer où il a pu se sauver.....</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement
+messer Nicolo; allez-vous-en!</p>
+
+<p>Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant
+regardée attentivement, il leva les bras et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse?
+Moi qui pensais que depuis longtemps déjà les
+diables retournaient avec leurs fourches ta charogne...</p>
+
+<p>La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures
+<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">521</a></span>
+par un aimable sourire qui la rendit plus hideuse encore:</p>
+
+<p>&mdash;Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers!
+Jamais je n'aurais rêvé que je vous rencontrerais...</p>
+
+<p>Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita
+monna Aldrigia à se rendre à la cuisine où ils bavarderaient
+et se rappelleraient le bon vieux temps.</p>
+
+<p>Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement
+et, ayant pris un livre, s'assit à l'écart. Nicolas
+appela un valet et ordonna d'apporter du vin, sur le
+ton du plus important seigneur de l'auberge.</p>
+
+<p>Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live,
+et devant le pichet de vin ils se prirent à causer
+comme de vieux amis.</p>
+
+<p>Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse:
+elle aussi avait été belle et courtisée; on exauçait toutes
+ses fantaisies, et que n'avait-elle pas imaginé! Une fois
+à Padoue, dans la sacristie, elle avait retiré la mitre
+de la tête d'un évêque pour la poser sur celle de sa
+sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui
+et avec elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre
+de louer des chambres meublées et de s'établir blanchisseuse.
+Puis elle tomba malade et dans la misère
+au point d'aller mendier aux portes des églises pour
+s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée
+de la mort: par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux
+de sa voisine, monna Aldrigia trouva son chemin
+de Damas en s'occupant d'un commerce plus lucratif
+que le blanchissage.</p>
+
+<p>Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de
+<span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">522</a></span>
+la servante de madonna Lena, venue pour demander
+à l'intendante la pommade pour la guenon et le
+<i>Decameron</i> de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane
+lisait avant de s'endormir et cachait sous son
+oreiller avec son missel.</p>
+
+<p>La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une
+plume et commença son rapport à la Seigneurie de
+Florence, sur les projets et actions du duc de Valentino&mdash;rapport
+plein de profonde sagesse politique en
+dépit du ton plutôt badin.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard,
+avouez que vous avez été surpris de me voir passer si
+légèrement de notre conversation concernant des
+sujets sérieux à un bavardage louche avec cette vieille?
+Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous
+que l'exemple de cette diversion nous est donné par
+la nature dans ses éternelles oppositions et transformations.
+Et le principal est de suivre sans crainte la
+nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous sommes
+tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur
+Aristote, qui, en présence de son élève Alexandre le
+Grand, se rendant au désir d'une femme galante
+dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la
+prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le
+sage comme une mule. Certes, ce n'est qu'une fable,
+mais de sens profond. Car si Aristote a pu se décider
+à une stupidité pareille pour une fille de joie&mdash;comment
+pouvons-nous, pauvres, résister?</p>
+
+<p>Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand
+calme régnait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">523</a></span>
+On n'entendait seulement qu'un grillon chantant
+dans un coin et dans la chambre voisine le ronronnement
+de monna Aldrigia, frottant la patte gelée de la
+guenon.</p>
+
+<p>Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et
+longtemps il regarda Machiavel attentivement penché
+sur son travail, une plume rongée entre les doigts.
+La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et
+blanc une ombre énorme de sa tête aux angles durs,
+à la lèvre inférieure proéminente, son cou mince
+et son nez en bec d'oiseau.&mdash;Ayant terminé son rapport
+sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe
+à la cire et inscrit l'habituelle formule des lettres
+pressées: <i>Cito, citissime, celerrime!</i> il ouvrit le livre
+de Tite-Live et se plongea dans son travail favori, les
+remarques explicatives des <i>Décades</i>.</p>
+
+<p>Léonard observait comme, à la lueur mourante de
+la chandelle, l'étrange ombre noire sautait sur le mur
+blanc, dansait, faisait d'ignobles grimaces, tandis que
+le visage du secrétaire de la République florentine
+conservait un calme sévère et solennel qui semblait le
+reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement,
+tout au fond de ses yeux et dans les coins de ses
+lèvres sinueuses, glissait par moments une expression
+ambiguë, rusée et amèrement railleuse, presque aussi
+cynique que durant la conversation avec la vieille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">524</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil
+jouait dans les petites vitres gelées de l'auberge, les
+transformant en pâles émeraudes. Les champs et les
+collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes
+de blancheur sous le ciel bleu.</p>
+
+<p>Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était
+plus dans la chambre. L'artiste descendit à la cuisine.
+Dans l'âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle
+broche tournait un quartier de viande.</p>
+
+<p>Léonard ordonna au guide de seller les mules et
+s'assit à table.</p>
+
+<p>A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation,
+causait avec deux nouveaux voyageurs. L'un
+était un courrier de Florence; l'autre, un jeune homme
+de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du
+gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec
+Machiavel et se rendant pour affaire de famille à
+Ancone, s'était chargé de trouver Nicolas en Romagne
+et de lui remettre les lettres des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort de vous tourmenter, messer
+Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m'a
+assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier
+déjà la Seigneurie avait promis...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel,
+<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">525</a></span>
+deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent
+se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. A
+Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en payer
+soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire
+de la République florentine aurait dû mourir de faim.
+Il n'y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons
+de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près
+d'une cour étrangère, à solliciter trois ou quatre ducats
+comme un mendiant!</p>
+
+<p>Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était
+indifférent, pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait
+personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.</p>
+
+<p>&mdash;Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci,
+le gonfalonier doit le connaître, continua Machiavel
+en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo
+a été hier témoin des vexations auxquelles je suis
+en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas,
+j'exige ma démission! conclut-il de plus en plus exalté
+et s'imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin,
+le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un
+homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état.
+Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on
+me ramènera chez moi dans un cercueil! De plus,
+tout ce qui était possible de faire pour ma mission, je
+l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et
+alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous
+tire ma révérence! Je considère le duc comme un
+homme beaucoup trop intelligent pour une politique
+aussi enfantine. J'ai du reste écrit à votre oncle...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">526</a></span>
+&mdash;Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement
+pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir,
+mais malheureusement, le Conseil des Dix considère
+vos rapports si indispensables pour le bien de la République
+que personne ne voudra entendre parler de
+votre démission. Vous êtes irremplaçable. L'unique,
+l'homme d'or, l'oreille et l'&oelig;il de notre République.
+Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont
+un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais
+souhaité un pareil. Tout le monde admire l'élégance et
+la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que
+dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu'on a lu
+un de vos humoristiques envois, les seigneurs se
+roulaient de rire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je
+comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries.
+Dieu merci! Messer Nicolo est utile à quelque
+chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient
+l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un
+chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure
+les affronts, je me débats comme un poisson contre la
+glace, tout cela pour le bien de la République.
+Eh! que le diable l'emporte, la République... et son
+gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous
+n'ayez ni linceul, ni cercueil...</p>
+
+<p>Il éclata en jurons populaires. Une indignation
+impuissante l'étouffait à l'idée de ces gouvernants
+qu'il méprisait et qu'il servait. Désirant changer de
+conversation, Luccio remit à Nicolas une lettre de sa
+jeune femme, monna Marietta.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">527</a></span>
+Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une
+écriture enfantine sur du papier gris.</p>
+
+<p>«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans
+les endroits où vous séjournez règnent des fièvres.
+Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à
+vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien...
+il commence à vous ressembler étonnamment. Un
+visage blanc comme la neige et la tête couverte d'épais
+cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me
+paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif et
+gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas
+et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne
+puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la
+Sainte-Vierge et messer Antonio que je prie pour
+votre santé, vous protègent!»</p>
+
+<p>Léonard remarqua que durant la lecture de cette
+lettre le visage de Machiavel s'éclaira d'un bon et
+tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de
+suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement
+les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche
+et murmura bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma
+maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Il était impossible de dissimuler, répondit
+Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un
+de vos amis ou auprès d'un membre du Conseil,
+demande, questionne où vous êtes, comment vous
+vous portez...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!</p>
+
+<p>Il fit un geste impatienté et ajouta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">528</a></span>
+&mdash;On devrait confier les affaires d'État à des célibataires.
+Car il faut choisir: ou sa femme ou la
+politique.</p>
+
+<p>Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde
+il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous l'intention de vous marier, jeune
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit
+Luccio.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette
+sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer,
+équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi
+des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible
+pour les épaules d'Atlas et non pour celles des
+hommes. N'est-ce pas, messer Leonardo?</p>
+
+<p>Léonard le regardait et devinait que Machiavel
+aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais
+honteux de cet amour, le cachait sous un masque
+d'impudence.</p>
+
+<p>Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel
+à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement
+secoua la tête, répondant qu'il lui fallait attendre
+l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer
+des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus
+rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.</p>
+
+<p>L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la
+même place était mortel pour lui. Ce n'était pas
+en vain que les membres du Conseil des Dix lui
+reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements
+qui embrouillaient les affaires. Léonard le
+<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">529</a></span>
+prit par la main, l'emmena dans un coin de la salle
+et lui proposa de lui prêter de l'argent. Nicolas
+refusa.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste.
+Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même:
+«Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait nous rencontrer!»
+Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous
+d'un caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que
+ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez rendu un
+cordial service...</p>
+
+<p>Le visage et la voix de Léonard exprimaient une
+telle bonté, que Machiavel n'osa le peiner et accepta
+trente ducats, qu'il promit de lui rendre dès qu'il aurait
+reçu l'argent de Florence.</p>
+
+<p>Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier,
+avec une générosité toute seigneuriale.</p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y
+avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre
+une fraîcheur parfumée.</p>
+
+<p>La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les
+fers des chevaux et des mules. Entre les collines
+brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles
+jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient
+de ci de là.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">530</a></span>
+Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui
+suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes
+les maisons étaient accaparées par les soldats, les
+officiers et les seigneurs de la cour de César. On
+avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur
+ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa
+une à son compagnon, vu la difficulté de trouver
+un logement.</p>
+
+<p>Machiavel se rendit au palais et en revint avec
+une importante nouvelle: le principal lieutenant du
+duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le
+matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la
+Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son
+corps décapité, baignant dans une mare de sang,
+à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la
+tête de don Ramiro.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne sait la cause du supplice, expliqua
+Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans
+toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis
+venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la
+place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner
+une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois
+naturelles de la politique.</p>
+
+<p>Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la
+foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre
+au camp pour une revue de troupes. On parlait de
+l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se
+mêlèrent au peuple.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">531</a></span>
+&mdash;Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre,
+demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On
+m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait
+le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand
+respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil.
+Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il
+opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons
+et les soumettait à la torture. Et devant le duc,
+il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change.
+Mais son heure est venue, la patience du seigneur était
+outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple,
+sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou
+à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit
+afin de donner un exemple aux autres. Maintenant,
+tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles,
+car ils voient combien terrible est sa colère et
+juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse
+les orgueilleux.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Regas eos in virga ferrea</i>, murmura un moine.
+Tu les conduiras avec un sceptre de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs
+du peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Il sait punir&mdash;il sait gracier.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut avoir de meilleur roi!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu
+pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait
+vifs, on nous tuait d'impôts. On n'avait déjà pas de quoi
+manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait
+le dernier b&oelig;uf! On ne respire que depuis le
+<span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">532</a></span>
+duc de Valentino&mdash;que le Seigneur lui donne la
+santé!</p>
+
+<p>&mdash;Dans le temps, les jugements traînaient des
+années, aujourd'hui ils sont rendus on ne peut plus
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Il défend l'orphelin et console les veuves,
+ajouta le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Il plaint le peuple, voilà la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement
+une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier,
+que la Sainte-Vierge te protège, notre beau
+soleil rayonnant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille
+de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J'ai
+toujours dit: il faut être dans la plaine pour voir les
+montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître
+le roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent
+le duc comme un monstre.</p>
+
+<p>Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.</p>
+
+<p>&mdash;Lui... Lui... Le voilà... Regardez...</p>
+
+<p>On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait
+les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres.
+Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins
+d'amour, sortaient des loggias pour voir leur héros,
+«le blond et beau César», <i>Cesare biondo et bello</i>.
+C'était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement
+au peuple.</p>
+
+<p>En tête marchaient les musiciens avec un bruit
+assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des
+soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">533</a></span>
+jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de
+trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans
+une cuirasse, vêtus de deux couleurs&mdash;jaune et rouge.
+Machiavel ne se lassait pas d'admirer la tenue vraiment
+romaine de cette armée formée par César. Derrière la
+garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints
+de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de
+feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des
+épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui
+représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards
+vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la poitrine une
+bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de
+Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc,
+les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés
+de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica,
+portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de
+l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté
+sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un
+soleil en diamants, venait le maître de la Romagne,
+César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu
+pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps
+enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée
+d'un casque représentant un dragon dont les plumes
+et les ailes de fines mailles produisaient au moindre
+mouvement un bruit métallique.</p>
+
+<p>Le visage de Valentino&mdash;il avait vingt-six ans&mdash;avait
+maigri depuis que Léonard l'avait vu à la cour
+de Louis XII à Milan. Les traits s'étaient durcis. Les
+yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus fermes et
+impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la
+<span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">534</a></span>
+barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec
+d'un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se
+dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant
+il avait une expression de plus impétueuse hardiesse
+que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme
+la lame aiguisée d'une épée nue.</p>
+
+<p>L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le
+duc. Attelés de b&oelig;ufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux,
+les basilics, les gros mortiers en fonte
+roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et
+des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant,
+les canons, les cuirasses, les morions et les
+lances s'allumaient comme des éclairs et il semblait
+que César marchait dans la pompe royale du soir
+d'hiver, comme un triomphateur, directement vers
+le soleil énorme et sanglant.</p>
+
+<p>La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie,
+désireuse de l'acclamer et craignant de le faire, plongée
+en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient
+sur les joues de la vieille mendiante.</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle
+en se signant. Tout de même le Seigneur m'a permis
+de voir ton visage... O notre beau soleil!</p>
+
+<p>Et le glaive scintillant confié par le pape à César
+pour la défense de l'Église, lui apparaissait tel le glaive
+même de l'archange Michel.</p>
+
+<p>Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même
+expression de naïf enthousiasme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">535</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé
+du secrétaire du duc qui lui commandait de se présenter
+le lendemain devant Son Altesse.</p>
+
+<p>Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était
+arrêté à Fano pour se reposer et devait partir le lendemain
+à l'aurore, vint faire ses adieux. Nicolas parla
+du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui
+demanda à quelle cause il l'attribuait.</p>
+
+<p>&mdash;Deviner le motif des actions d'un prince tel que
+César est difficile, presque impossible, répondit Machiavel.
+Mais si vous désirez savoir ce que je pense&mdash;je
+vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à sa conquête
+par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs
+tyranniques était en proie aux émeutes, aux
+pillages et à l'oppression. César, pour y mettre fin,
+nomma lieutenant son fidèle et intelligent ami don
+Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui inspiraient
+une peur salutaire, il ramena promptement le
+calme dans la contrée. Lorsque le duc constata que
+le but était atteint, il décida de briser l'arme qui lui
+avait servi, ordonna de se saisir du lieutenant sous
+prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son
+corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple
+et en même temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois
+<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">536</a></span>
+profits de cette action pleine de profonde sagesse:
+premièrement, il a arraché avec la racine l'ivraie des
+discordes semées en Romagne par les premiers
+tyrans; deuxièmement, ayant convaincu le peuple
+que toutes les cruautés avaient été commises à son
+insu, il s'est lavé les mains, a rejeté toute la responsabilité
+sur la tête de son lieutenant, et a profité
+des excellents fruits de son régime; troisièmement,
+offrant en sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé,
+il s'est posé comme le plus haut et le plus
+intègre justicier.</p>
+
+<p>Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant
+sur son visage une impassibilité impénétrable.
+Seulement au fond de ses yeux brillait, tantôt s'allumant
+et tantôt s'éteignant, une étincelle d'impertinente
+raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas
+à dire! s'écria Lucio. Mais d'après vos paroles, messer
+Nicolo, cette soi-disant justice n'est que la pire des
+abominations!</p>
+
+<p>Le secrétaire de la République florentine baissa les
+yeux, afin d'y éteindre la flambée moqueuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort possible, messer, dit-il froidement.
+Mais qu'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille
+abomination est digne du nom de «sagesse»?</p>
+
+<p>Machiavel haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine
+expérience en politique, vous verrez vous-même
+qu'entre la façon dont agissent les gens et celle dont
+<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">537</a></span>
+ils devraient agir il y a une telle différence, que l'oublier
+c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les
+hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur
+ou l'intérêt les forcent à la vertu. Voilà pourquoi je
+dis qu'un souverain, pour éviter sa perte, doit avant
+tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être ou ne
+pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords
+de conscience pour les vices secrets sans lesquels il est
+impossible de conserver le pouvoir, car en étudiant
+la nature du mal et du bien on arrive à cette conclusion,
+que beaucoup de choses qui semblent des vertus
+ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent
+des vices, le grandissent.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir
+ainsi tout est permis; toutes les cruautés, toutes les
+infamies sont excusables...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement
+Nicolas en levant la main comme pour un
+serment. Tout est permis à celui qui veut et peut
+régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début
+de notre conversation, je conclus que le duc de Valentino
+après avoir unifié la Romagne grâce à don Ramiro,
+est, non seulement plus raisonnable, mais aussi plus
+charitable dans sa cruauté que, par exemple, les
+Florentins qui autorisent de continuelles révoltes, car
+mieux vaut la violence supprimant quelques-uns, que
+la clémence qui perd des nations.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il
+pas existé de grands rois exempts de cruauté?
+L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">538</a></span>
+&mdash;N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je
+n'ai eu en vue jusqu'à présent que les royaumes
+conquis, et bien plus l'acquisition du pouvoir que sa
+conservation. Certes les empereurs Antonin et Marc-Aurèle
+pouvaient être charitables sans nuire à leur
+empire; avant leur règne il avait été commis suffisamment
+de meurtres. Rappelez-vous seulement, qu'à
+la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons
+de la louve assassina l'autre&mdash;action épouvantable&mdash;mais
+d'autre part qui sait si, sans ce meurtre
+nécessaire à l'unification du pouvoir, Rome aurait
+existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du
+double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux
+balances l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une
+le fratricide et dans l'autre les vertus et la sagesse de
+la Ville Éternelle? Certes, il vaudrait mieux préférer
+le sort le plus obscur à la grandeur des rois fondée sur
+de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin
+du bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas
+périr, suivre le sentier fatal. Ordinairement, les gens,
+choisissant la voie moyenne, n'osent être ni bons, ni
+mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse exige
+de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle
+n'exécutent que des lâchetés ordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se
+dressent sur la tête! s'écria Lucio.</p>
+
+<p>Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de
+rompre sur une plaisanterie, il ajouta, essayant de
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là
+<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">539</a></span>
+vraiment le fond de votre pensée. Il me semble invraisemblable.</p>
+
+<p>&mdash;La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable,
+répondit sèchement Machiavel.</p>
+
+<p>Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps
+déjà avait remarqué qu'en simulant l'indifférence,
+Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur,
+comme s'il désirait éprouver la force de
+l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains
+luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel
+n'était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit
+de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la
+calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme
+tout le monde, par mépris pour les lieux communs,
+il tombait dans l'excès contraire, dans l'exagération,
+dans l'expression de vérités stupéfiantes, quoique pas
+toujours justes.</p>
+
+<p>Il jouait avec d'extraordinaires associations de
+mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées
+nues qu'il manie insoucieusement. Il possédait tout
+un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes,
+attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées,
+vers ses ennemis pareils à messer Lucio&mdash;gens
+de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait
+ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie
+méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne
+blessait même pas.</p>
+
+<p>Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis
+figuré sur la rotella de ser Pierro da Vinci, formé de
+différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé
+<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">540</a></span>
+de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très
+grande crainte des foules?</p>
+
+<p>Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante
+imagination, sous ce désintéressement d'artiste,
+une véritable et profonde souffrance, comme si le
+prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir
+à se blesser jusqu'au sang.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades,
+songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à
+leur douleur en envenimant leurs plaies?</p>
+
+<p>Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce
+c&oelig;ur sombre, si proche et si étranger au sien.</p>
+
+<p>Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide
+curiosité, messer Lucio se débattait comme en un
+cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une
+reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans
+votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s'il
+faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera
+beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs
+vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne?
+<i>Quod licet Jovi, non licet bovi.</i> Ce qui est permis à
+Alexandre le Grand et à Jules César l'est-il également
+à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait
+encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois,
+et tout le monde sera de mon avis...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes! tout le monde sera de votre avis!
+interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci
+n'est pas une preuve, messer Lucio. La vérité ne
+traîne pas sur les grandes routes où passe tout le
+<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">541</a></span>
+monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier
+mot: en observant les actes de César, je les
+trouve parfaits, et je pense qu'à ceux qui acquièrent
+le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner
+meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et
+la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens,
+les assises de son pouvoir ont été si solidement établies
+en un temps très court, qu'il est dès maintenant
+un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie...
+en Europe... et dans l'avenir...</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent
+ses joues creuses; ses yeux brillaient fiévreux.
+Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique
+laissait entrevoir l'ancien disciple de Savonarole.</p>
+
+<p>Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation,
+eut proposé de conclure la paix en vidant deux ou
+trois bouteilles dans la taverne voisine, le visionnaire
+s'évapora.</p>
+
+<p>&mdash;Allons plutôt dans un autre endroit, proposa
+Nicolo. J'ai pour cela un flair de chien! Il doit y
+avoir ici de jolies jeunesses...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute.
+Dans cette sale petite ville.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement
+le secrétaire de la République florentine. Ne
+dédaignez jamais les petites villes. Dans ces sales petites
+banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si
+bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.</p>
+
+<p>Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela
+polisson.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">542</a></span>
+&mdash;Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait
+froid, nous gèlerons en route...</p>
+
+<p>&mdash;Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas,
+nous mettrons nos pelisses, des capes pour cacher la
+figure. Comme cela personne ne nous reconnaîtra.
+Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère,
+plus c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?</p>
+
+<p>Léonard s'excusa.</p>
+
+<p>Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles
+aux hommes, lorsqu'il s'agissait des femmes,
+il les évitait avec un insurmontable dégoût. Ce cinquantenaire,
+scrutateur obstiné des secrets de la nature,
+qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à
+mort pour étudier l'expression de leur visage, se trouvait
+souvent tout interdit en entendant une plaisanterie
+légère, ne savait où fixer les yeux et rougissait
+comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan
+vint s'informer si l'ingénieur ducal était satisfait de son
+logement et lui remettre le cadeau de bienvenue, qui
+consistait, d'après l'usage du temps, en provisions de
+ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un
+quartier de mouton, huit paires de chapons et de
+poules, deux grandes torches, trois paquets de cierges
+<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">543</a></span>
+et deux caisses de confiserie. En voyant toute l'attention
+qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce dernier de
+lui obtenir une audience.</p>
+
+<p>A onze heures du soir, heure habituelle des audiences
+de César, ils se rendirent au palais.</p>
+
+<p>Le genre de vie du duc était vraiment étrange.
+Lorsque les ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au
+Pape de ne pouvoir être reçus par César, Sa Sainteté
+leur répondit qu'il était lui-même fort mécontent de
+la conduite de son fils, qui transformait le jour en
+nuit et durant deux et trois mois remettait les réceptions
+importantes.</p>
+
+<p>En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre
+ou cinq heures du matin; à trois heures de l'après-midi,
+pour lui venait l'aurore, à quatre le lever
+du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, parfois
+étendu sur son lit: durant le dîner et après, il
+réglait les affaires d'État. Toute son existence était
+entourée de mystère, non seulement par dissimulation
+naturelle, mais encore par calcul. Il sortait rarement
+du palais et presque toujours masqué. Il ne se montrait
+au peuple que les jours de grande fête, à l'armée
+qu'au moment du combat ou à la menace d'un danger.
+Aussi chacune de ses apparitions était-elle foudroyante
+comme celles d'un demi-dieu. Il aimait et
+savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui
+coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne
+suffisait pas à l'entretien du principal capitaine de
+l'Église. Les ambassadeurs assuraient à leurs souverains
+qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit
+<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">544</a></span>
+cents ducats par jour. Quand César passait par les
+rues des villes, le peuple courait derrière lui, car il
+savait que le duc ferrait ses chevaux avec des fers
+spéciaux en argent qui tombaient facilement, et qu'il
+perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.</p>
+
+<p>On racontait aussi des merveilles sur sa force physique.
+N'avait-il pas une fois, à Rome, pendant une
+course de taureaux et lorsqu'il n'était que cardinal de
+Valence, fendu la tête du taureau d'un seul coup de
+sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis
+quelques années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa
+main fine comme une main de femme, il pliait des fers
+à cheval, tordait des câbles, brisait des cordages. Celui
+que ne parvenaient pas à approcher les seigneurs et
+les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour
+assister aux combats des bergers à demi sauvages de
+la Romagne et parfois pour y prendre part.</p>
+
+<p>En même temps il était un parfait cavalier, mondain,
+roi de la mode. Le jour du mariage de sa s&oelig;ur,
+madonna Lucrezia, il quitta le siège d'une place forte,
+directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, et
+se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc
+de Ferrare. Reconnu de personne, vêtu de velours
+noir, masqué de noir, il traversa la foule des invités,
+salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, seul au
+son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de
+la salle, si élégant que de suite un murmure courut:</p>
+
+<p>&mdash;Cesare, Cesare! L'unico Cesare!</p>
+
+<p>Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il
+entraîna sa s&oelig;ur à l'écart et lui chuchota quelques mots
+<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">545</a></span>
+à l'oreille. Lucrezia baissa les yeux, rougit, puis pâlit et
+en devint plus belle encore, faible, infiniment soumise
+à la terrible volonté de son frère qui allait, comme on
+l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que
+d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur
+publique exagérait peut-être les méfaits du duc, mais
+la réalité pouvait être plus terrible que la rumeur.
+Dans tous les cas, il savait cacher son jeu et effacer
+ses traces.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à
+César.</p>
+
+<p>Après avoir traversé une grande et froide salle,
+espèce de salon d'attente pour des personnages de
+moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent
+dans une petite pièce, une ancienne chapelle à
+vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à
+hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze
+apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi
+les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit.
+Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix:
+la proximité du duc se faisait sentir à travers les
+murs.</p>
+
+<p>Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur
+Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois,
+<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">546</a></span>
+visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d'insomnie,
+dormait dans une chaire. Parfois la porte
+s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression
+préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière
+l'oreille, passait la tête et faisait signe à l'un des
+assistants.</p>
+
+<p>A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini
+frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant
+que ce n'était pas encore son tour, soupirait longuement
+et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé
+par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.</p>
+
+<p>Par suite du manque de pièces dans le vieux monument,
+la chapelle avait été transformée en pharmacie
+de campagne. Devant la fenêtre, à l'emplacement de
+l'autel, sur une table encombrée de fioles et de pots,
+l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin
+principal de Sa Sainteté le Pape et de César, préparait
+le médicament à la mode, une infusion de «bois
+sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique.
+Pétrissant dans ses jolies mains le c&oelig;ur jaune odorant
+de la plante, qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur
+expliquait avec un sourire aimable la nature
+et les qualités de ce bois.</p>
+
+<p>Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris
+paraissaient étonnés de l'étrange conversation des
+nouveaux pasteurs de l'Église. Dans cette chapelle
+éclairée par la lueur blafarde d'une lampe officinale,
+dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens,
+les prélats romains réunis semblaient officier une
+messe mystérieuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">547</a></span>
+Durant cette causerie, le secrétaire de la République
+Florentine prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part,
+adroitement cherchait à prendre vent de la politique
+de César. S'approchant de Léonard, un doigt sur les
+lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec
+un air préoccupé:</p>
+
+<p>&mdash;Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.</p>
+
+<p>&mdash;Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Là gît le lièvre&mdash;quel artichaut? Dernièrement
+le duc a posé ce rébus à l'ambassadeur de Ferrare,
+Pandolfio Colennucio: «Je mangerai l'artichaut feuille
+par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses
+ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il
+dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture
+mon cerveau!...</p>
+
+<p>Et il ajouta à l'oreille de Léonard:</p>
+
+<p>&mdash;Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle
+d'un tas de frivolités et dès qu'on touche à une question
+sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes
+sous l'eau ou des moines à table. Je flaire qu'ils
+préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi,
+messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir!</p>
+
+<p>Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un
+joueur.</p>
+
+<p>Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement
+de la porte et fit signe à Léonard.</p>
+
+<p>Suivant un long couloir sombre où se tenaient les
+gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard
+pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable
+<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">548</a></span>
+tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une
+chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant
+les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce
+taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison
+Borgia, se répétait dans tous les décors de la
+chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés
+de Saint-Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée
+de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les
+lampes suspendues brûlait une huile parfumée: César
+adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu
+habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu
+de la pièce. Deux positions seulement lui étaient
+naturelles: à cheval ou couché. Immobile, impassible,
+accoudé sur les coussins, il suivait la partie d'échecs
+engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport
+de son secrétaire; César possédait la faculté de
+diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé
+dans la méditation, d'un mouvement lent et égal il
+roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or
+remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard,
+ne le quittait jamais.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui
+lui était coutumière, ne lui permit pas de s'agenouiller,
+lui serra amicalement la main et l'installa dans un
+<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">549</a></span>
+fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui demander
+des conseils au sujet des plans de Bramante pour le
+nouveau monastère d'Imola, «la Valentine», comme
+on l'appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et
+une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ces
+&oelig;uvres de bienfaisance, un monument commémoratif
+de sa charité chrétienne.</p>
+
+<p>Après les plans de Bramante, il montra à Léonard
+les nouveaux caractères d'imprimerie de Geronimo
+Succino de Fano, que César protégeait, car il
+désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.</p>
+
+<p>Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux
+du poète de cour Francesco Uberti. Son
+Altesse les accepta avec bienveillance et donna l'ordre
+de récompenser généreusement l'auteur.</p>
+
+<p>Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non
+seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire
+lui remit l'épigramme du poète napolitain
+Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des
+Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières
+dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de
+fornicatrice, de cardinal défroqué, d'inceste, de fratricide
+et de sacrilège.</p>
+
+<p>«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le
+poète, ne vois-tu pas qu'il a transformé l'Église en
+étable à mulets et en maison de tolérance?»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda
+Agapito.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je
+réglerai ce compte moi-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">550</a></span>
+Puis plus bas il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.</p>
+
+<p>On connaissait son procédé; pour de moins graves
+méfaits, il leur faisait couper les mains et percer la
+langue avec un fer rouge.</p>
+
+<p>Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.</p>
+
+<p>L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta
+avec bienveillance, car il croyait au sort et en la
+puissance des étoiles. Valguglio lui expliqua que la
+dernière crise du duc dépendait de la mauvaise
+influence de la planète Mars entrée dans le signe
+du Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus
+à l'aurore du Taureau la maladie passerait d'elle-même.
+Puis, il conseilla pour une action importante de
+choisir le 31 décembre après midi, cette date devant
+être extrêmement favorable à César.</p>
+
+<p>Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il
+murmura trois fois avec un air mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fatilo</i>&mdash;<i>Fatilo</i>&mdash;<i>Fatilo</i>. Fais ainsi. Fais
+ainsi. Fais ainsi.</p>
+
+<p>César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais
+Léonard crut voir une ombre assombrir son visage.</p>
+
+<p>D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau
+s'adressa à son ingénieur.</p>
+
+<p>Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre
+et ses cartes. Ce n'étaient pas seulement les recherches
+d'un savant expliquant la disposition du terrain, les
+cours d'eau, les obstacles formés par les chaînes de
+montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des
+&oelig;uvres de grand artiste, des tableaux de sites pris à
+<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">551</a></span>
+vol d'oiseau. La mer était peinte en bleu, les montagnes
+en brun, les rivières en bleu pâle, les villes en
+rouge foncé, les champs en vert; et avec une infinie
+perfection tous les détails étaient notés&mdash;les places,
+les rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait
+sans même lire les remarques écrites en marge.
+Il semblait qu'on planait au-dessus de la terre et
+qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière
+attention César examinait la carte qui représentait la
+région sise entre le lac de Bolsena, Arezzo, Perugio
+et Sienne. C'était le c&oelig;ur de l'Italie, la patrie de
+Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir.
+Plongé dans la méditation, César se délectait à cette
+sensation de vol d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer
+avec des mots la sensation qu'il éprouvait, mais il lui
+semblait que lui et Léonard se comprenaient, qu'ils
+étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait
+vaguement quelle puissance nouvelle la science
+pouvait avoir sur le monde et il voulait pour lui cette
+puissance, ces ailes de vol triomphal.</p>
+
+<p>Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main
+avec son plus charmeur sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi
+toujours comme tu l'as fait jusqu'à présent et je
+saurai te récompenser.</p>
+
+<p>Puis il ajouta avec sollicitude:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements?
+Peut-être désires-tu quelque chose? Tu
+sais que je serai toujours heureux d'exaucer toutes
+tes prières.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">552</a></span>
+Léonard profitant de l'occasion, parla de messer
+Nicolo, sollicita pour lui une audience.</p>
+
+<p>César haussa les épaules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me
+demande audience sur audience et quand je le reçois&mdash;nous
+n'avons rien à nous dire. Et pourquoi m'a-t-on
+envoyé cet original?</p>
+
+<p>Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les
+plus intelligents et perspicaces de notre époque, tel
+que j'en ai rarement rencontré dans mon existence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas
+bête. Mais on ne peut compter sur lui. C'est un rêveur,
+une girouette. Il n'a de mesure en rien. Cependant je
+lui ai toujours souhaité beaucoup de bien et maintenant
+que je sais qu'il est de tes amis, je lui en
+souhaite encore davantage. C'est un homme très bon.
+Il n'y a en lui aucune malice, quoiqu'il s'imagine être
+le plus rusé des hommes et qu'il s'évertue à me tromper
+comme si j'étais l'ennemi de votre république. Cependant
+je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi
+parce qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien!
+qu'il vienne, puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui
+que je serai content... A propos, ne m'a-t-on pas
+dit dernièrement que messer Nicolo avait l'intention
+d'écrire un livre sur la politique ou la science militaire?</p>
+
+<p>César eut encore une fois son sourire calme et clair,
+comme s'il venait de se souvenir de quelque chose de
+joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne?
+<span class="pagenum"><a name="Page_553" id="Page_553">553</a></span>
+Non? Alors, écoute. Un jour, se fondant précisément
+sur ce livre de science militaire, Nicolas expliquait à
+mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à d'autres
+officiers, les règles de la disposition d'une armée en
+ordre de bataille d'après la célèbre phalange, avec
+une éloquence telle, que ses auditeurs voulurent l'expérimenter.
+On fit sortir les troupes devant le camp et
+on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois
+heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit
+avec deux mille soldats, mais ne put réaliser son rêve.
+Enfin, Bartolomeo perdant patience, prit le front des
+troupes et quoique il n'eût jamais lu aucun livre de
+science militaire, en un clin d'&oelig;il, au son du tambourin,
+les disposa de merveilleuse façon, prouvant
+l'énorme différence qui existe entre la théorie et la
+pratique. Ne raconte pas cela à Nicolas, mon cher Léonard&mdash;il
+n'aime pas se souvenir de la phalange!</p>
+
+<p>Il était tard, tout près de trois heures du matin.</p>
+
+<p>On servit au duc un léger souper, une truite, un
+plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il
+se distinguait par la frugalité.</p>
+
+<p>L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia
+pour ses cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner
+Léonard avec des torches, en signe d'honneur.</p>
+
+<p>Léonard raconta son audience à Machiavel.</p>
+
+<p>En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de
+César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas
+se leva terrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous, un citoyen de la République,
+pour le pire ennemi de votre patrie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">554</a></span>
+&mdash;Je croyais, répliqua Léonard, que César était
+considéré comme notre allié...</p>
+
+<p>&mdash;Considéré! s'écria le secrétaire de la République
+florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais
+savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des
+Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de
+haute trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne
+croyez pas, Nicolas... En réalité, je ne comprends rien
+à la politique... Je suis comme un aveugle...</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous
+deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu'au
+plus profond du c&oelig;ur, étrangers, que jamais ils
+ne pourraient se comprendre. L'un n'avait pour ainsi
+dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression
+de César, «plus que son âme».</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.</p>
+
+<p>Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué,
+transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les
+portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui
+parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus absolu
+et amena la conversation de loin.</p>
+
+<p>Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_555" id="Page_555">555</a></span>
+Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe
+de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui
+accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de Battisto
+Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République,
+madonna Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de
+quinze ans, novice du monastère d'Urbino. Se saisissant
+des deux femmes, on les avait entraînées et
+depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La
+République de Venise se considéra offensée, en la personne
+de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent
+leurs plaintes à Louis XII, au roi d'Espagne et
+au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc de
+Romagne. Mais les preuves manquaient et César
+répondit qu'il avait trop de femmes désireuses de lui
+appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes
+routes.</p>
+
+<p>On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée
+et suivait le duc dans toutes ses campagnes.</p>
+
+<p>Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine
+au service de Florence. Lorsqu'il eut constaté
+l'inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio
+résolut de tenter lui-même la chance, entra en
+Romagne sous un faux nom, se présenta au duc,
+gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et
+s'enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la
+frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement.
+On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.</p>
+
+<p>Machiavel, secrétaire de la République florentine,
+avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était
+devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration,
+<span class="pagenum"><a name="Page_556" id="Page_556">556</a></span>
+lui avait raconté tout ce qu'il avait pu savoir
+de sa s&oelig;ur. Les geôliers la considéraient comme une
+sainte, assuraient qu'elle accomplissait des guérisons
+miraculeuses, qu'elle prophétisait, que ses mains et
+ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de
+Sienne.</p>
+
+<p>Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses
+yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes,
+fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient
+guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait
+aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut
+trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant
+une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait
+que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps
+seul avec elle, mais personne ne savait ce qui
+se passait durant ces entretiens.</p>
+
+<p>Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu
+à délivrer Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il,
+consentir à m'aider, je conduirais l'affaire de façon à
+ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration.
+Du reste, je ne vous demanderais que quelques
+renseignements sur la disposition intérieure du fort San
+Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal,
+il vous sera facile d'y pénétrer et de tout savoir.</p>
+
+<p>Léonard le regardait surpris et sous ce regard
+inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas
+me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le
+duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_557" id="Page_557">557</a></span>
+indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez
+la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la
+seigneurie que je suis bon à autre chose qu'à jouer au
+bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie
+humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à quelques
+bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de
+jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches
+et d'écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence!
+Alors, voilà, j'ai imaginé cette affaire-là.
+L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses
+superbes!</p>
+
+<p>Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard
+avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa
+bonté que selon son habitude il cachait sous un
+masque cynique.</p>
+
+<p>&mdash;Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez
+sur moi comme sur vous-même dans cette affaire,
+mais à une condition: en cas de non réussite, je
+répondrai au même titre que vous.</p>
+
+<p>Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de
+suite lui expliqua son plan.</p>
+
+<p>Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond
+que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement
+réalisable qu'en paroles.</p>
+
+<p>Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu
+le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.</p>
+
+<p>Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers
+complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une
+dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la
+ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de
+<span class="pagenum"><a name="Page_558" id="Page_558">558</a></span>
+Florence, dans un tripot où une bande de chenapans
+espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs
+inexpérimentés.</p>
+
+<p>Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux
+débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel
+expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><i>Ferito in mezzo di core di Laura</i></p>
+</div>
+
+<p>découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant
+rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.</p>
+
+<p>De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes
+courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises
+renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et
+le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait
+de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent
+vers les combattants. Léonard lui glissa
+à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave
+nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.</p>
+
+<p>La nuit était calme, étoilée. La neige à peine
+tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère
+lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec
+satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant
+appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida
+avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point
+de péril en la demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez été surpris de me trouver dans ce
+repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la
+République florentine faisant office de bouffon auprès
+de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le
+besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des
+<span class="pagenum"><a name="Page_559" id="Page_559">559</a></span>
+chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats,
+ils sont tout de même plus généreux que nos splendides
+seigneuries.</p>
+
+<p>Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les
+paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir
+et l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi,
+Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et
+que je vous juge autrement que les autres...</p>
+
+<p>Machiavel se détourna et après un instant de
+silence, continua d'une voix changée:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois
+quand j'ai le c&oelig;ur trop gros, je plaisante et je ris
+pour ne pas pleurer.</p>
+
+<p>Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise
+étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu,
+réussissent en toute chose, vivent repus et heureux,
+acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière
+tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles.
+Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas
+les grands travaux, les privations et les dangers. Mais
+endurer les mesquines vexations de l'existence, joindre
+avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre
+sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!</p>
+
+<p>Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent
+des pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi,
+je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta,
+<span class="pagenum"><a name="Page_560" id="Page_560">560</a></span>
+mon petit garçon, je ne suis pour eux qu'une charge;
+qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai n'importe
+où, je me cacherai dans un trou où personne ne me
+connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore
+maître d'école pour ne pas crever de faim tant que je
+ne suis pas abruti;&mdash;car, mon ami, rien n'est plus
+terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on
+est capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien
+et qu'on se perd sans raison.</p>
+
+<h3 class="p2">XI</h3>
+
+<p>A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance
+de Marie, Léonard remarquait que Nicolas,
+en dépit de son assurance, perdait sa présence d'esprit,
+faiblissait, s'attardait imprudemment ou se précipitait
+sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui
+se passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la
+peur, ni le manque de c&oelig;ur, mais cette incompréhensible
+faiblesse, cette indécision de gens créés non
+pour l'action mais pour l'observation, cette trahison
+momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut
+agir sans hésiter et sans douter: choses bien connues
+de Léonard.</p>
+
+<p>La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un
+village proche de la forteresse de San Michele, afin de
+<span class="pagenum"><a name="Page_561" id="Page_561">561</a></span>
+tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait
+l'y rejoindre le lendemain matin.</p>
+
+<p>Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises
+nouvelles, ne doutant pas que l'affaire se terminât
+en farce d'écolier.</p>
+
+<p>Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On
+frappa à la porte. L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle
+et décontenancé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y attendais, répondit Léonard sans
+surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions
+prendre.</p>
+
+<p>Machiavel le regarda distraitement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de
+sa cage, nous sommes arrivés trop tard...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, envolé?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout simplement. Ce matin au lever du
+jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge
+tranchée...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est le meurtrier?</p>
+
+<p>&mdash;On l'ignore, mais l'examen des blessures ne
+permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le
+cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop
+adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois
+qu'elle aura dû elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, voyons! On la considérait comme
+une sainte.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les
+connaissez pas encore. Ce monstre...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_562" id="Page_562">562</a></span>
+&mdash;Ce monstre est capable de tout! Même d'amener
+une sainte à se suicider. Je l'ai vue jadis deux fois,
+quand elle n'était pas autant surveillée. Maigre, frêle,
+telle une vision. Un visage d'enfant. Des cheveux
+blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone
+de Filippino Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne
+sais ce qui a pu attirer en elle le duc... O messer
+Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable
+enfant c'était!</p>
+
+<p>Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des
+larmes sur ses cils.</p>
+
+<p>Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant
+d'une voix aiguë:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour
+est un poisson dans une poêle! J'en ai assez! Je
+ne suis pas fait pour servir les tyrans! J'exigerai que
+la Seigneurie m'envoie dans une autre ambassade&mdash;n'importe
+où&mdash;mais je ne puis rester plus longtemps
+ici!</p>
+
+<p>Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne
+se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver,
+mais en même temps, au fond du c&oelig;ur, il éprouvait
+un sentiment de soulagement, de délivrance, à l'idée
+qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression
+chez Nicolas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_563" id="Page_563">563</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XII</h3>
+
+<p>Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de
+Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie,
+deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son
+camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite
+rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se
+mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre,
+jour fixé par l'astrologue Valguglio.</p>
+
+<p>Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs
+devaient entreprendre avec lui le siège de
+Sinigaglia.</p>
+
+<p>La ville se rendit, mais le héraut de la place
+déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même.
+Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à
+la dernière minute, présageant quelque chose de
+louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les
+trompa une fois encore et les calma en les comblant
+d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime
+par son chant langoureux», comme s'exprima plus
+tard Machiavel.</p>
+
+<p>Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre
+Léonard et suivit le duc. Quelques heures après,
+l'artiste partit seul.</p>
+
+<p>La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait
+le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes
+qui laissaient à peine la largeur nécessaire au
+<span class="pagenum"><a name="Page_564" id="Page_564">564</a></span>
+chemin. La journée était grise et calme. La mer également
+grise était unie comme le ciel. Les croassements
+des corbeaux annonçaient le dégel.</p>
+
+<p>Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé
+de Sinigaglia.</p>
+
+<p>La ville, encaissée entre la mer et les montagnes,
+se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la
+petite rivière Miza, la route tournait brusquement à
+gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville
+lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place
+avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de
+marchands vénitiens.</p>
+
+<p>A cette époque, Sinigaglia était un important marché
+à demi asiatique, où les commerçants italiens
+échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les
+Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la
+mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire
+étaient désertes. Léonard n'y rencontra que
+des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées,
+attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait
+sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer,
+aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.</p>
+
+<p>Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale,
+entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de
+Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des
+torches, Léonard aperçut César.</p>
+
+<p>Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage.
+Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe
+de César, on emmena les coupables vers la potence.</p>
+
+<p>Au moment où Léonard cherchait un visage ami
+<span class="pagenum"><a name="Page_565" id="Page_565">565</a></span>
+parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner
+sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda
+Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne sais rien et je suis content de vous
+voir. Racontez-moi.</p>
+
+<p>Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans
+un endroit désert près de la mer où dans une masure,
+chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches
+il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour
+lui, l'autre pour Léonard.</p>
+
+<p>Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle,
+sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu
+dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant
+sur lui un regard fiévreux:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement.
+Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable!
+César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs
+sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur
+arrêt de mort.</p>
+
+<p>Il se renversa contre le dossier du siège et regarda
+Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un
+effort pour paraître calme, impartial, comme un historien
+exposant des événements antiques, comme un
+savant décrivant les manifestations de la nature&mdash;il
+commença le récit du «piège de Sinigaglia».</p>
+
+<p>Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme
+avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie
+et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie.
+Il savait que les alliés viendraient au-devant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_566" id="Page_566">566</a></span>
+lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts
+avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments.
+En approchant des portes de Sinigaglia, là où
+la route tournait à gauche en longeant les berges de la
+Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa
+sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre,
+dos au champ, laissant entre elles un passage pour
+l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra
+dans Sinigaglia.</p>
+
+<p>Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini,
+vinrent à la rencontre de César montés sur des mules
+et accompagnés de nombreux cavaliers.</p>
+
+<p>Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si
+triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa
+bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même
+qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses
+adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il
+avait prévu qu'il allait à la mort.</p>
+
+<p>Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets
+et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit
+également de son cheval, et tendit d'abord la
+main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les
+nommant «chers frères».</p>
+
+<p>A ce moment les chefs d'armée de César, comme
+il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini
+et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva
+entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant
+l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine,
+don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le
+trouva à Borgo.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_567" id="Page_567">567</a></span>
+Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble,
+discutant amicalement de questions militaires, se
+dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre
+congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante,
+les retint et les invita à pénétrer avec lui.</p>
+
+<p>A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que
+la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent
+sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent.
+La consternation des malheureux fut telle qu'ils
+n'opposèrent même pas de résistance.</p>
+
+<p>Le bruit courait que le duc avait l'intention de se
+débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant
+égorger dans les oubliettes du château.</p>
+
+<p>&mdash;O messer Leonardo, conclut Machiavel, si
+vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un
+geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage
+et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous?
+jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien,
+j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas
+une feinte. Je considère que de toutes les trahisons
+qui se sont accomplies depuis que la politique existe,
+celle-là est la plus belle!</p>
+
+<p>Léonard sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure
+et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas,
+je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends
+pas ce qui spécialement provoque votre admiration
+dans ce guet-apens?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_568" id="Page_568">568</a></span>
+&mdash;Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit,
+messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de
+guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité
+et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu
+que le but soit atteint.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie,
+Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement
+à ses propres intérêts...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Et vous, vous ne comprenez pas?
+Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur
+et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas?
+Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que
+peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse
+un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique
+parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens
+qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée
+la trompait au moment décisif. Et à demi morte,
+presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses
+plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages
+et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces
+blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit,
+l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...</p>
+
+<p>Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et
+se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient.
+Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait
+quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable
+à un accès.</p>
+
+<p>Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant,
+sous l'impression de la mort de Marie, il avait
+traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_569" id="Page_569">569</a></span>
+contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa
+pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard.
+Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi
+précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu
+que César était l'élu de Dieu? Le piège de
+Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses
+autres actions, convaincu qu'il était un héros?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et
+feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie,
+plus que tous les autres actes du duc, démontre
+qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus
+grandes et les plus opposées.</p>
+
+<p>»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme;
+j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour
+atteindre n'importe quel but, il existe deux façons:
+l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine;
+la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit
+posséder les deux façons: savoir selon les circonstances
+être un homme ou une brute. C'est le sens
+caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris
+par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les
+rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les
+deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent
+pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et
+lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids
+du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul
+la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans
+crainte, sans remords, restant innocent dans le mal,
+comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la
+<span class="pagenum"><a name="Page_570" id="Page_570">570</a></span>
+première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit&mdash;le
+sceau des élus!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas,
+murmura Léonard profondément pensif. Seulement,
+il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar
+de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime
+rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et
+aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront
+le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles
+et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables
+à des dieux et s'envoleront...</p>
+
+<p>&mdash;Voleront? s'écria Machiavel étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua
+Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur
+permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être
+n'en résultera-t-il rien&mdash;qu'importe, si ce n'est
+par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés
+aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu,
+demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!</p>
+
+<p>Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il
+se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher
+d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des
+conspirateurs alliés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_571" id="Page_571">571</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">XIII</h3>
+
+<p>Les souverains italiens félicitèrent César de «sa
+superbe tromperie», <i>bellissimo inganno</i>. Louis XII
+ayant appris le piège de Sinigaglia, l'appela «un
+haut fait digne d'un antique Romain». La marquise
+de Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau
+à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques
+de soie, différents.</p>
+
+<p>Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se
+figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les
+ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de
+cent masques, par le renard Gonzague, au renard
+Borgia.</p>
+
+<h3 class="p2">XIV</h3>
+
+<p>Au début de mars 1503, César revint à Rome.</p>
+
+<p>Le pape proposa aux cardinaux de récompenser
+son héroïsme par la distinction la plus haute que
+l'Église romaine donnât à ses défenseurs: la «Rose
+d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours après
+devait avoir lieu l'ordination.</p>
+
+<p>Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_572" id="Page_572">572</a></span>
+sur la cour du Belvédère, s'assembla la Curie
+romaine et les ambassadeurs.</p>
+
+<p>Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses
+dans son pluvial, éventé par les porteurs
+d'écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI,
+septuagénaire au visage imposant et bienveillant en
+même temps, gravit les marches du trône.</p>
+
+<p>Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un
+signe du maître des cérémonies, l'Allemand Johann
+Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes-du-corps,
+les pages, les coureurs et le chef de camp du
+duc, messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le
+glaive du porte-drapeau de l'Église Romaine.</p>
+
+<p>Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures:
+la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette
+inscription: «La Fidélité est plus forte que l'arme»;
+Jules César sur son char triomphal «Ou César&mdash;ou
+rien».&mdash;Le passage du Rubicon, avec ces mots:
+«Le sort en est jeté», et enfin le sacrifice au b&oelig;uf
+Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant
+l'encens auprès de la victime humaine; sur l'autel
+cette inscription: <i>Deo Optimo Maximo Hosia</i> et au-dessous
+<i>In nomine Cæsaris omen</i>.&mdash;La victime
+humaine offerte au dieu animal prenait une signification
+terrible quand on songeait que ces ciselures et
+ces inscriptions avaient été commandées au moment
+où César projetait le meurtre de son frère Giovanni
+Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau
+de l'Église Romaine.</p>
+
+<p>Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du
+<span class="pagenum"><a name="Page_573" id="Page_573">573</a></span>
+haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit,
+en perles fines.</p>
+
+<p>Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla
+et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du
+Saint-Père.</p>
+
+<p>Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose
+d'or, merveille de joaillerie, portant dans son c&oelig;ur un
+petit calice laissant goutter le Saint-Chrême, qui répandait
+un parfum de rose.</p>
+
+<p>Le pape se leva et dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui
+symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste,
+l'Église combattante et triomphante, la béatitude des
+justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes
+vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose.
+<i>Amen.</i></p>
+
+<p>César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.</p>
+
+<p>Le pape ne put se contenir; selon l'expression
+d'un témoin: «La chair cria en lui». Interrompant
+l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la grande indignation
+de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains
+tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son
+gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant!... César!... César!</p>
+
+<p>Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San
+Clemente.</p>
+
+<p>Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant
+et riant à la fois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_574" id="Page_574">574</a></span>
+De nouveau retentirent les trompes, le bourdon
+gronda, toutes cloches de Rome lui répondirent et du
+fort des Saints-Anges éclata une salve d'artillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Vive César! cria la garde romagnole massée
+dans la cour du Belvédère.</p>
+
+<p>Le duc sortit sur le balcon.</p>
+
+<p>Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du
+soleil matinal et l'éclat des habits royaux, la colombe
+du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose
+d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme,
+pour la foule, mais un dieu.</p>
+
+<h3 class="p2">XV</h3>
+
+<p>La nuit un splendide défilé masqué fut organisé,
+d'après le dessin du glaive de Valentino «Le Triomphe
+de Jules César».</p>
+
+<p>Sur un char qui portait l'inscription «Divin César»,
+trônait le duc de Romagne, une branche de palmier
+dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats
+entouraient le char, travestis en légionnaires romains.
+Tout était exécuté exactement d'après les livres, les
+monuments, les bas-reliefs et les médailles.</p>
+
+<p>Devant le char marchait un homme vêtu de la
+longue robe blanche de l'hiérophante égyptien et portait
+une «rypide» sur laquelle était brodé l'héraldique
+taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape
+<span class="pagenum"><a name="Page_575" id="Page_575">575</a></span>
+Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap
+d'argent, chantaient en s'accompagnant des tympanons:</p>
+
+<p>&mdash;Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!</p>
+
+<p>Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!</p>
+
+<p>Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait
+l'effigie de la bête, éclairée par le reflet des
+torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil
+levant.</p>
+
+<p>Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le
+matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il
+regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles
+de l'Apocalypse:</p>
+
+<p>«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable
+à lui? Qui peut se comparer à lui?</p>
+
+<p>»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à
+sept têtes et à dix cornes.</p>
+
+<p>»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande
+Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs
+terrestres.»</p>
+
+<p>Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni,
+en regardant la bête «s'étonnait de suprême
+étonnement».</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_576" id="Page_576">576</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="center"><b>LE FAUVE POURPRE</b></p>
+
+<p class="center"><b>1503</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Le Fauve sortant de l'Abîme.</p>
+
+<p class="right">(<span class="smcap">XI</span>, 7. <i>Révélations de Saint-Jean.</i>)</p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Léonard possédait une vigne près de Florence,
+sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui
+enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui
+avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en
+Romagne, Léonard confia la surveillance de cette
+affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503,
+le fit venir auprès de lui, à Rome.</p>
+
+<p>En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir,
+dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca
+<span class="pagenum"><a name="Page_577" id="Page_577">577</a></span>
+Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques
+représentait la venue de l'Antechrist.</p>
+
+<p>Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui
+parut méchant, mais en le regardant longuement, il
+vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les
+yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier
+désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de
+ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses
+doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était
+superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire,
+était de nouveau étonné de la ressemblance frappante
+jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait
+ni n'osait reconnaître.</p>
+
+<p>A gauche, dans ce même tableau était représentée
+la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des
+ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un
+ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux,
+ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles
+pensées sur Léonard.</p>
+
+<p>En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient
+ces fresques: un grand et gras moine d'une
+cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un
+âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme
+un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des
+«errants» ou des «goliards».</p>
+
+<p>Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le
+moine était un Allemand de Nuremberg, le savant
+bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait
+Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre
+la question des bénéfices et des privilèges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_578" id="Page_578">578</a></span>
+Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans
+Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d'écuyer.
+En chemin ils parlèrent des affaires de l'Église.</p>
+
+<p>Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz
+prouvait le non sens du dogme de l'infaillibilité papale,
+assurant que dans vingt ans tout au plus, toute la
+Germanie se soulèverait pour secouer le joug de
+l'Église romaine.</p>
+
+<p>«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait
+Giovanni en regardant le visage plein du moine, il
+n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais qui
+sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»</p>
+
+<p>Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni
+rencontra sur la place San Pietro le clerc Hans Plater.
+Ce dernier l'emmena dans l'impasse Sinibaldi, où
+se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers,
+et particulièrement une taverne, <i>le Hérisson d'argent</i>,
+tenue par le tchèque hussite Ian le Boiteux, qui
+accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans,
+les secrets ennemis du pape, les libres penseurs,
+tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement
+de l'Église.</p>
+
+<p>Derrière la première salle il y en avait une seconde
+où ne pénétraient que les élus. Là, se trouvait réunie
+toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut
+bout de la table, le dos appuyé contre une barrique,
+ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son
+visage bouffi à double menton était impassible, ses
+petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire
+honneur à la cave de Ian. De temps à autre il élevait
+<span class="pagenum"><a name="Page_579" id="Page_579">579</a></span>
+son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle,
+et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes
+du cristal.</p>
+
+<p>Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son
+indignation contre les concussions de la Curie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais
+ainsi continuellement! Mieux vaut tomber entre les
+mains des brigands, qu'entre celles des prélats romains.
+C'est le pillage en plein jour! La main à la poche
+pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari,
+l'ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son
+Excellence, la maîtresse du cardinal!</p>
+
+<p>Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque
+tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il
+dit d'une voix traînante, comme s'il récitait un
+psaume:</p>
+
+<p>&mdash;S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux
+et lui demandèrent: «Que devons-nous faire
+pour sauver notre âme?» Et Alexandre répondit: «Pourquoi
+me le demandez-vous? C'est écrit dans la loi et
+je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton
+c&oelig;ur et de toute ton âme, et aime le riche comme
+toi-même. Faites ainsi et vous vivrez.» Et s'assit le
+pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui possèdent,
+car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent
+car ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de
+l'or et de l'argent pour la Curie papale. Malheur aux
+pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait
+pour eux couler au fond des mers, une pierre
+au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_580" id="Page_580">580</a></span>
+ainsi.» Et le pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple
+afin que vous voliez les vivants et les morts, comme
+je les ai volés moi-même.»</p>
+
+<p>Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto
+Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui
+n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de
+sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa
+de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait
+mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli,
+seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue
+énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses
+et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans
+la demeure du pape, commençant par la simonie
+et achevant par le fratricide de César et l'inceste du
+pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par
+un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe,
+leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres,
+ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est
+venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu
+n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI
+et son fils César.»</p>
+
+<p>Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape
+était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes.
+L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis
+longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il
+supposait que le véritable Antechrist n'était pas le
+pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du
+père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino
+prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre
+l'<i>Ascension d'Ezéchiel</i>, que l'Antechrist, ayant l'image
+<span class="pagenum"><a name="Page_581" id="Page_581">581</a></span>
+humaine, en réalité ne serait pas un homme,
+mais seulement une vision immatérielle, car, d'après
+saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition,
+régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est
+pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent,
+l'ange Veliard, le prince de ce monde».</p>
+
+<p>Thomas Schweinitz secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome
+dit très nettement: «Quel est celui-ci?
+N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris
+toute sa puissance, car il porte en lui deux substances,
+l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le
+pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci
+doit être fils de vierge...</p>
+
+<p>Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte:
+<i>De la Fin du monde</i>.</p>
+
+<p>Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira
+d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera
+en elle, et elle concevra et elle enfantera.»</p>
+
+<p>Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je
+suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les
+enfants à la mamelle.</p>
+
+<p>Schweinitz secoua de nouveau la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront
+tenter par le masque de la sainteté, car il tuera
+son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas
+avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera
+plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour
+les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce
+qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la
+<span class="pagenum"><a name="Page_582" id="Page_582">582</a></span>
+couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à
+moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et
+je vous consolerai.»</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le
+reconnaîtra et le démasquera?</p>
+
+<p>Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur,
+et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le
+pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car
+leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront,
+si bien qu'ils ne verront point où est la lumière
+et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples
+une tristesse et une perplexité comme il n'en aura
+existé depuis la création du monde. Et les hommes
+diront aux montagnes: «Tombez et cachez-nous», et ils
+frémiront d'effroi dans l'attente des catastrophes, car
+les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui
+trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira:
+«Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous?
+Les agneaux n'ont donc pas reconnu la voix de leur
+pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un
+miracle&mdash;je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi
+les nuages juger les vivants et les morts.» Et il
+prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse
+démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les éclairs et
+le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en
+anges&mdash;et il volera...</p>
+
+<p>Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes,
+pleins de terreur: il revoyait les larges plis du vêtement
+de l'Antechrist dans le tableau de Luca Siniorelli
+<span class="pagenum"><a name="Page_583" id="Page_583">583</a></span>
+et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient
+aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière les
+épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice
+sur la cime déserte de Monte Albano.</p>
+
+<p>A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune
+où s'était glissé le clerc qui n'aimait pas les
+longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un
+rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres
+brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la
+gentille servante de l'auberge.</p>
+
+<p>Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la
+vieille chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>La belle fille de la taverne</p>
+<p class="i1">Est une exquise rose,</p>
+<p>Ave, Ave, je lui chante</p>
+<p class="i2"><i>Virgo gloriosa!</i></p>
+<p>Le tavernier est un larron</p>
+<p>A tête de renard rusé,</p>
+<p>Mais pourtant j'aime mieux sa cave</p>
+<p class="i1">Que l'Église de Dieu.</p>
+<p>Verse-moi une coupe de vin!</p>
+<p class="i1">Je suis un bon moine,</p>
+<p>Je ne crains pas les saints Pères.</p>
+<p>A Rome sous le poids de l'or</p>
+<p class="i1">Les lois restent muettes;</p>
+<p>Rome est un nid de brigands,</p>
+<p class="i1">Le chemin de la géhenne;</p>
+<p class="i1">Le pape, pilier de l'Église,</p>
+<p class="i2">Est un pilori!</p>
+<p>Eh bien! belle fille, embrasse-moi.</p>
+<p class="i1"><i>Dum vinum potamus</i>&mdash;</p>
+<p>Et chantons au dieu Bacchus:</p>
+<p class="i1"><i>Te deum laudamus</i>!</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_584" id="Page_584">584</a></span>
+Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit
+en un béat sourire. Il leva son verre dans lequel
+scintillait l'or pâle du vin du Rhin et, d'une voix
+fluette et chevrotante, il répondit à la vieille chanson
+des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église
+romaine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>&mdash;Et chantons au dieu Bacchus:</p>
+<p class="i2"><i>Te deum laudamus!...</i></p>
+</div></div>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San
+Spirito, Beltraffio l'aidait.</p>
+
+<p>Comme il remarquait la continuelle tristesse de
+Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa
+de l'accompagner au palais du pape.</p>
+
+<p>A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient
+adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage
+pour trancher la question de possession des nouvelles
+terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape
+devait définitivement bénir le méridien qui divisait le
+globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant.
+Léonard était invité avec tous les autres savants dont
+le pape désirait connaître l'avis.</p>
+
+<p>Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta:
+il voulut voir celui dont il entendait tant
+parler.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_585" id="Page_585">585</a></span>
+Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et
+ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où
+Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César,
+ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle
+de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis
+dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle,
+les rinceaux entre les arcs étaient décorés de
+fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament
+et de la vie des Saints.</p>
+
+<p>A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté
+les mystères païens. Le fils de Jupiter&mdash;Osiris, dieu
+du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la
+déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes
+l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent;
+il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme
+du taureau blanc Apis.</p>
+
+<p>C'était une chose étrange de contempler, dans les
+appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints
+et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de
+vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de
+Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth
+embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le
+fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait
+un chien à se tenir debout; et, dans les <i>Fiançailles
+d'Osiris et d'Isis</i>, un gamin chevauchait, nu, un
+jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous
+les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les
+anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux
+Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui,
+comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_586" id="Page_586">586</a></span>
+&mdash;Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou
+une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement
+saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant
+devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même
+pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI
+agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs
+égyptiens recevant le dieu du soleil tué par
+les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?</p>
+
+<p>Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la
+tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur
+les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau
+d'or transformé, n'était autre que le premier prélat
+romain, déifié par les poètes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus</p>
+<p class="i2">Regnat Alexander, ille vir, iste deus.</p>
+</div></div>
+
+<div class="blockquote">
+<p>Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est
+la plus grande: Alexandre Six y règne&mdash;le premier était
+un homme&mdash;celui-ci est un dieu.</p>
+</div>
+
+<p>Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve
+semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.</p>
+
+<p>Examinant les peintures, il écoutait les conversations
+des seigneurs et des prélats qui attendaient le
+pape.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à
+l'ambassadeur de Ferrare, le cardinal Arborea.</p>
+
+<p>&mdash;De la cathédrale, monsignore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle
+pas fatiguée?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_587" id="Page_587">587</a></span>
+&mdash;Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut
+mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique! Il me
+semblait que je n'étais plus sur cette terre, mais au
+ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu retenir
+mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape
+a élevé le Saint-Ciboire...</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc est mort le cardinal Michiele?
+demanda le nouvel ambassadeur de France.</p>
+
+<p>&mdash;D'avoir bu ou mangé des choses contraires à
+son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes,
+Espagnol de naissance comme la plupart des familiers
+d'Alexandre VI.</p>
+
+<p>&mdash;On assure, murmura Belltrando, que vendredi,
+le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a
+refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait
+avec une vive impatience, donnant pour prétexte
+la peine que lui avait causé la mort du cardinal.</p>
+
+<p>Les assistants échangèrent un rapide coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Dans cette conversation se cachait un sens secret:
+ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal
+Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur,
+étant trop occupé durant toute la journée à compter
+l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac
+de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des
+Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et
+à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides
+finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide
+et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait
+avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence,
+il se débarrassait du premier qui lui paraissait
+<span class="pagenum"><a name="Page_588" id="Page_588">588</a></span>
+suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On
+disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à
+l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de
+cérémonies, marquait constamment sur son cahier de
+notes, parmi les descriptions des services pompeux,
+la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un
+laconisme imperturbable:</p>
+
+<p>«Il a bu la coupe. <i>Biberat calicem.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan
+Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale
+soit malade depuis cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait exactement. Des vomissements...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en
+comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele,
+Monreale...</p>
+
+<p>&mdash;L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être
+néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua
+malignement Belltrando.</p>
+
+<p>&mdash;L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait
+Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...</p>
+
+<p>Un silence plana.</p>
+
+<p>Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du
+corps sous le commandement du neveu du pape,
+Radriguès Borgia, des membres de la Curie, des
+chambellans, envahit la salle.</p>
+
+<p>Un murmure respectueux s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Le Saint-Père! Le Saint-Père!</p>
+
+<p>La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le
+pape Alexandre VI Borgia entra.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_589" id="Page_589">589</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait
+qu'il lui suffisait de regarder une femme pour lui
+inspirer la plus folle passion, comme si dans ses yeux
+se trouvait concentrée une force qui attirait vers lui les
+femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à présent
+ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient
+gardé la pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le
+crâne chauve avec quelques touffes de cheveux gris,
+un grand nez aquilin, un menton rentré, des petits
+yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres charnues,
+avançant avec une expression voluptueuse, rusée
+et, en même temps, presque naïve.</p>
+
+<p>En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet
+homme quelque chose de terrible ou de cruel.
+Alexandre Borgia possédait au plus haut point la bienséance
+mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il
+disait ou faisait semblait précisément être ce qu'il
+fallait dire ou faire. «Le pape a soixante-dix ans,
+écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit chaque jour;
+les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de vingt-quatre
+heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il
+entreprend sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe
+à rien qu'à la gloire et au bonheur de ses enfants.»
+<span class="pagenum"><a name="Page_590" id="Page_590">590</a></span>
+Les Borgia descendaient des Maures de Castille, et
+réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les lèvres
+épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang
+africain coulait dans ses veines.</p>
+
+<p>«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni,
+une plus belle auréole pour lui que ces fresques de
+Pinturicchio, représentant la gloire de l'antique Apis
+égyptien, le Taureau né du soleil.»</p>
+
+<p>Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix
+ans, plein de santé et de force, semblait le descendant
+de son fauve héraldique, le Taureau pourpre,
+dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la
+fécondité.</p>
+
+<p>Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec
+l'Israélite maître orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là
+même qui avait ciselé le triomphe de Jules César sur
+le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les
+faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande
+émeraude plate, la Vénus Callipyge: elle plut tellement
+au pape que celui-ci ordonna de monter la pierre dans
+la croix avec laquelle il bénissait le peuple pendant les
+messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il
+put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps
+la superbe déesse.</p>
+
+<p>Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il
+remplissait toutes les cérémonies extérieures du culte,
+mais au fond de son c&oelig;ur il était dévot. Il adorait
+particulièrement la Vierge et la considérait comme sa
+défenderesse auprès de Dieu.</p>
+
+<p>La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone
+<span class="pagenum"><a name="Page_591" id="Page_591">591</a></span>
+était un don promis à Santa Maria del Popolo,
+en reconnaissance de la guérison de madonna Lucrezia.
+Assis près d'une croisée, le pape examinait des pierres
+précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts
+longs et fins il les touchait doucement, les remuait,
+en avançant ses lèvres voluptueuses.</p>
+
+<p>Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude,
+avec des étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement.
+Il ordonna qu'on lui apportât, de son
+trésor particulier, sa cassette de perles fines.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée
+fille Lucrezia si semblable à la pâle nacre.
+Cherchant des yeux, parmi les seigneurs, l'ambassadeur
+du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son gendre,
+le pape l'appela auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises
+pour madonna Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer
+auprès d'elle de chez son oncle, les mains vides...</p>
+
+<p>Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers
+d'État, madonna Lucrezia était notée comme sa
+nièce: le premier prélat de l'Église ne pouvant avoir
+d'enfants légitimes.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la
+grosseur d'une noisette, rose et allongée, d'une valeur
+inestimable, la leva vers le jour et se pâma en admiration:
+il l'imaginait ornant le grand décolleté de la
+robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne
+sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare
+ou à la Vierge Marie? Mais, songeant de suite que ce
+serait un péché d'enlever à la Vierge un don promis,
+<span class="pagenum"><a name="Page_592" id="Page_592">592</a></span>
+il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de l'incruster
+dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle,
+cadeau du sultan.</p>
+
+<p>&mdash;Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur,
+quand tu verras la duchesse, dis-lui de ma part
+que je lui souhaite de bien se porter et prie pieusement
+la Vierge. Nous, par la sainte grâce de notre
+très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons
+en parfaite santé et lui adressons notre apostolique
+bénédiction. Pour les friandises, je te les enverrai
+directement chez toi ce soir.</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette,
+s'écria avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là
+au moins sept boisseaux?</p>
+
+<p>&mdash;Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut
+s'en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de
+premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne.
+J'ai une fille qui adore les perles...</p>
+
+<p>Et, clignant l'&oelig;il gauche, il eut un rire sourd et
+étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux,
+ajouta-t-il solennellement, qu'après ma mort, ma
+Lucrezia ait les plus belles perles de l'Italie!</p>
+
+<p>Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua
+les perles, admirant les cascades crémeuses des grains
+précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée!
+répétait-il presque balbutiant.</p>
+
+<p>Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_593" id="Page_593">593</a></span>
+glaça d'effroi le c&oelig;ur de Giovanni, lui rappelant les
+monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre
+fille.</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>On annonça César à Sa Sainteté.</p>
+
+<p>Le pape l'avait fait mander pour affaire importante:
+le roi de France exprimait par l'entremise de
+son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement
+des projets hostiles du duc de Valentino contre
+la République florentine placée sous le protectorat de
+la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son
+fils.</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le
+pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français,
+s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de
+vagues paroles à son oreille et, comme par hasard,
+l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait
+César; puis, il entra, laissant, toujours comme
+par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux
+qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France
+particulièrement, pussent entendre la conversation.</p>
+
+<p>Bientôt retentirent de violents jurons du pape.</p>
+
+<p>César commença à répliquer avec calme et respect,
+mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils
+de chien, fils de courtisane...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_594" id="Page_594">594</a></span>
+&mdash;Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura
+l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore»
+vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le
+tuera!</p>
+
+<p>Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait
+que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le
+père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le
+duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il
+aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse
+doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait
+du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché
+sous les vêtements du pape, pour échapper à la
+colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même
+d'Alexandre VI.</p>
+
+<p>Giustiniani se doutait également que la dispute
+présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi
+bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur
+français en lui prouvant que, même si le duc avait de
+secrets projets contre la République florentine, le pape
+n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient
+toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il
+disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction
+paternelle et de l'excommunication, le pape
+revint dans la salle d'audience, tremblant de rage,
+haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond
+de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.</p>
+
+<p>S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau
+il le prit à part dans une embrasure de porte
+donnant sur la cour du Belvédère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_595" id="Page_595">595</a></span>
+&mdash;Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant
+Français, je ne voudrais pas être la cause d'une
+colère...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement
+le pape.</p>
+
+<p>Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un
+geste amical il lui prit le menton entre deux doigts&mdash;signe
+de particulière faveur&mdash;et commença à protester
+impétueusement de son dévouement au roi, de
+la pureté des intentions du duc.</p>
+
+<p>L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il
+eût presque des preuves irréfutables d'une trahison, il
+était prêt plutôt à ne plus y croire, s'il en jugeait
+d'après l'expression des yeux, du visage et de la voix
+du pape.</p>
+
+<p>Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration.
+Jamais un mensonge n'était combiné à l'avance,
+il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et
+inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des
+lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et
+développé cette faculté et enfin avait atteint un tel
+degré de perfection que, bien que tout le monde
+sût qu'il mentait,&mdash;que d'après l'expression de
+Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter
+quelque chose, plus il multiplie ses serments»&mdash;tout
+le monde le croyait, car le secret de la puissance de
+ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait
+foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son
+imagination.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_596" id="Page_596">596</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura
+quelques mots à l'oreille. Borgia, le visage
+préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis par une
+porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir
+étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le
+cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait
+appris que la quantité de poison n'était pas suffisante
+et que le malade revenait à la santé.</p>
+
+<p>Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape
+acquit la certitude qu'en dépit du mieux constaté,
+Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C'était
+encore plus avantageux puisque cela éloignait les
+soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le
+vieux. Il était gai, aimable et bon catholique.</p>
+
+<p>Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et
+avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas: réellement
+il plaignait le cardinal et s'il avait pu s'emparer
+de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.</p>
+
+<p>Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la
+salle des Arts Libres, le couvert mis et sentit la faim.</p>
+
+<p>La séance du méridien fut remise à l'après-midi.
+Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.</p>
+
+<p>La table était ornée de lis blancs dans des urnes de
+<span class="pagenum"><a name="Page_597" id="Page_597">597</a></span>
+cristal: le pape ayant une préférence marquée pour
+la fleur de l'Annonciation, parce que sa pureté lui
+rappelait madonna Lucrezia.</p>
+
+<p>Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI
+était sobre de nourriture et de boisson.</p>
+
+<p>Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni
+écoutait leurs propos.</p>
+
+<p>Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute
+de Sa Sainteté avec César et, comme s'il ne
+soupçonnait pas qu'elle était feinte, commença à défendre
+le duc avec ardeur.</p>
+
+<p>Chacun le suivit, chantant les louanges de César.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le
+pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez
+pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque jour j'attends
+de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous
+dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera
+lui-même le cou.</p>
+
+<p>Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis
+un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que
+mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que
+César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs,
+parfois je crie après lui, je m'emporte, je
+l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils,
+parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il
+vous regarde, on sent le poignard dans le c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Les invités accentuèrent davantage encore leurs
+louanges.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin,
+<span class="pagenum"><a name="Page_598" id="Page_598">598</a></span>
+vous l'aimez comme un proche et ne le
+laisserez pas injurier.</p>
+
+<p>L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le
+pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson
+que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.</p>
+
+<p>On sortit sur le balcon, la <i>ringeria</i> donnant sur
+la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient
+saillir de belles juments par d'ardents poulains.</p>
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans,
+longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle.
+Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à
+madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait
+vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux
+yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et
+belle comme une perle, infiniment soumise et calme,
+ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus
+forte horreur du péché restant chaste et impassible.
+Il se souvint également avec indignation et haine de
+son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi
+l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à
+cette union?</p>
+
+<p>Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il
+avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il
+rentra dans la salle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_599" id="Page_599">599</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà
+préparés pour la démarcation du grand méridien qui
+devait passer à trois cent soixante-dix milles portugais
+au sud des îles Açores et du Cap-Vert. Cet
+endroit avait été spécialement choisi parce que
+Colomb avait affirmé que là se trouvait «le nombril
+de la terre», une excroissance en forme de poire
+pareille à un mamelon de femme, une montagne
+atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté
+la présence par la déclinaison de l'aiguille aimantée,
+lors de son premier voyage.</p>
+
+<p>Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre
+avec cette même croix dans laquelle était incrustée
+l'émeraude à la Vénus Callipyge, et, trempant un fin
+pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan Atlantique,
+du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne
+pacificatrice. Toutes les îles et toutes les terres découvertes
+et à découvrir à l'est de cette ligne appartenaient
+à l'Espagne; à l'ouest, au Portugal. Ainsi, d'un seul
+geste de sa main, il avait divisé le globe de la terre,
+comme une pomme.</p>
+
+<p>A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel
+et magnifique, plein de la conscience de sa puissance,
+<span class="pagenum"><a name="Page_600" id="Page_600">600</a></span>
+ressemblant au César-Pape prédit par lui,
+unificateur des deux mondes&mdash;terrestre et céleste.</p>
+
+<p>Ce même jour, le soir, dans ses appartements du
+Vatican, César Borgia offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux,
+un festin auquel étaient conviées cinquante des
+plus belles «nobles courtisanes» romaines, <i>meretrices
+honestæ nuncupatæ</i>.</p>
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable
+pour l'Église romaine, illustrée par deux grands événements:
+la division du globe terrestre et l'institution
+de la censure ecclésiastique.</p>
+
+<p>Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à
+son regard. Rentré chez lui, il écrivit dans son journal:</p>
+
+<p>«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en
+soi, un dieu et un animal, liés ensemble.»</p>
+
+<p>Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:</p>
+
+<p>«Il me semble que les gens à âme basse, à passions
+méprisables, ne sont pas dignes d'une aussi belle structure
+du corps que les gens de grande raison et de
+profonde observation: il suffirait aux premiers d'un
+sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre
+pour rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont
+pas autre chose que les couloirs de la nourriture, les
+remplisseurs de fosses à ordures. Ils ne ressemblent
+aux hommes que par le visage et la voix&mdash;pour le
+reste, ils sont au-dessous des brutes.»</p>
+
+<p>Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant
+à son tableau de saint Jérôme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_601" id="Page_601">601</a></span>
+Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux
+fixés sur le crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre,
+la poitrine avec une telle force, que le lion apprivoisé
+couché à ses pieds le contemplait, la gueule ouverte,
+comme s'il plaignait l'homme en un long rugissement.
+Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard,
+la <i>Léda</i> <i>au Cygne</i> si voluptueuse jusque dans les flammes
+du bûcher de Savonarole. Et de nouveau pour la
+millième fois, Giovanni se demanda: lequel de ces deux
+infinis était le plus proche du c&oelig;ur du maître ou
+bien tous les deux également?</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride
+des Marais Pontins&mdash;«la malaria». Pas un jour
+ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.</p>
+
+<p>Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et
+triste. Ce n'était pas la crainte de la mort qui le rendait
+ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait,
+l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il
+éprouvait des accès semblables de désirs violents,
+aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait
+peur lui-même: il lui semblait que s'il ne les satisfaisait
+pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.</p>
+
+<p>Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_602" id="Page_602">602</a></span>
+que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir
+de force. Elle répondit que son mari s'y opposait. Le
+vieux Borgia n'aurait reculé devant aucune scélératesse
+pour anéantir ce détesté gendre, comme il
+l'avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia.
+Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc
+de Ferrare: il possédait la meilleure artillerie d'Italie.</p>
+
+<p>Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal
+Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements
+des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés,
+but du lourd vin de Sicile et longuement se promena
+à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.</p>
+
+<p>Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard,
+on raconta que s'étant approché de la croisée ouverte,
+il avait vu à la fois deux enterrements: celui
+d'un de ses camériers et celui de messer Guillielmo
+Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.</p>
+
+<p>&mdash;Les temps sont dangereux pour nous autres
+obèses, aurait murmuré le pape.</p>
+
+<p>Et au même instant une tourterelle entra par la
+fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux
+pieds de Sa Sainteté.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais augure! Mauvais augure! murmura
+Alexandre pâlissant.</p>
+
+<p>Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.</p>
+
+<p>La nuit il fut pris de vomissements.</p>
+
+<p>Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient
+de fièvre tertiaire, les autres d'épanchement
+de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville
+<span class="pagenum"><a name="Page_603" id="Page_603">603</a></span>
+on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.</p>
+
+<p>D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le
+16 août, on décida en dernier ressort d'essayer le
+remède de pierres précieuses pilées. Le malade s'en
+trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement,
+il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de
+longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon
+d'or contenant des parcelles du sang et du corps
+du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne
+mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il
+perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant
+sa mort, le lui avait-il volé? On ne le sut jamais.</p>
+
+<p>Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse
+relique, il ferma les yeux avec résignation et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.</p>
+
+<p>Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore,
+il ordonna qu'on le laissât seul avec son médecin favori,
+l'évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé
+par un israélite, médecin d'Innocent VIII&mdash;la transfusion
+du sang de trois enfants, dans les veines du
+pape moribond.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a
+été le résultat de l'expérience?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être
+parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis
+qu'il faut des enfants à la mamelle...</p>
+
+<p>L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade
+s'éteignait. Il délirait déjà:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_604" id="Page_604">604</a></span>
+sang est pur et rouge... J'aime les enfants. Ne les
+tourmentez pas. <i>Sinite parvulos ad me venire.</i> Ne défendez
+pas aux petits de venir à moi...</p>
+
+<p>L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en
+entendant ce délire s'échapper des lèvres du représentant
+du Christ. D'un mouvement uniforme, éperdu,
+comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait,
+espérant retrouver sur sa poitrine le précieux
+médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla
+de ses enfants. Apprenant que César était mourant
+aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui demanda s'il
+désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou
+à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si
+pour lui déjà n'existaient plus ceux que toute sa vie
+il avait aimés d'un amour exclusif.</p>
+
+<p>Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de
+Carinola, Piero Gamboa, et communia.</p>
+
+<p>A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants.
+A plusieurs reprises le moribond voulut dire
+quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal
+Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus
+qu'il n'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!</p>
+
+<p>Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église
+de dire cette prière près d'un agonisant, Illerda
+exécuta la dernière volonté de son ami et récita le
+<i>Stabat Mater dolorosa</i>.</p>
+
+<p>Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux
+d'Alexandre VI. On eût dit qu'il voyait devant soi sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_605" id="Page_605">605</a></span>
+protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se
+redressa en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!</p>
+
+<p>Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son
+médecin, l'évêque Gaspare Torella, l'avait soumis à
+un traitement extraordinaire: ayant fait éventrer un
+mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre
+dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis
+dans de l'eau glacée. Non tant par les soins que par
+une incroyable énergie, César put vaincre le mal.
+Durant ces terribles journées, il conserva tout son
+calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements,
+écoutant les rapports, dictant des lettres,
+donnant des ordres. Quand lui parvint la nouvelle
+de la mort du pape, il se fit transporter, par un chemin
+secret, de ses appartements du Vatican au fort
+Saint-Ange.</p>
+
+<p>Dans la ville circulaient les plus étranges légendes
+sur la mort d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien
+Marino Sanuto écrivait que le pape avait vu, avant de
+mourir, un singe qui le taquinait et sautait dans la
+chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu
+<span class="pagenum"><a name="Page_606" id="Page_606">606</a></span>
+se saisir de la bête, le moribond aurait crié effrayé:
+«Laisse-le, laisse-le, c'est le diable! <i>Lasolo, lasolo,
+chè il diavolo</i>». D'autres rapportaient qu'il aurait répété
+à plusieurs reprises: «Je viens, je viens, mais attends
+encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en
+disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur
+d'Innocent VIII, Rodrigo Borgia, le futur
+Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le diable,
+et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance.
+On assurait également qu'au moment de la mort du
+pape, à la tête de son lit apparurent sept démons, et
+dès qu'il fut mort, son corps commença à se décomposer,
+à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche
+comme une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect
+humain, le visage était devenu noir comme du
+charbon.</p>
+
+<p>D'après la coutume, durant neuf jours le corps du
+pape devait rester exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre.
+Mais telle était la terreur inspirée par la dépouille
+d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider
+un seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on
+ne put trouver d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser
+à six chenapans prêts à tout pour un verre de vin.
+Le cercueil ayant été commandé trop court, on enleva
+la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert
+d'un vieux tapis. On affirmait même que,
+sans lui accorder l'honneur d'une bière, on l'avait
+traîné par les jambes à l'aide d'une corde jusqu'à la
+fosse, comme on avait coutume de le faire pour les
+pestiférés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_607" id="Page_607">607</a></span>
+Mais même après qu'il eut été enterré, une peur
+superstitieuse s'emparait du peuple. Il semblait que
+dans l'atmosphère même de Rome, déjà imbue des
+microbes de la malaria, se mêlait un souffle de putréfaction.
+Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement
+apparut à la messe un chien noir qui courait en
+décrivant des cercles. Les habitants du Borgo n'osaient
+plus sortir de leurs maisons dès la tombée du crépuscule.
+En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI
+n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter,
+remonter sur le trône, et qu'alors commencerait le
+règne de l'Antechrist.</p>
+
+<p>Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la
+taverne de Jan le Boiteux, le thèque hussite de l'impasse
+Sinibaldi.</p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard,
+loin de tous, travaillait insoucieusement au
+tableau que lui avaient commandé les moines de Santa
+Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait
+avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait
+<i>Sainte Anne et la Vierge Marie</i>. Sainte Anne ressemblait
+à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux
+baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, insaisissablement
+fuyant, plein de mystère et de tentation
+<span class="pagenum"><a name="Page_608" id="Page_608">608</a></span>
+comme une onde profonde et transparente, rappelait
+à Giovanni le sourire de Léonard. A côté, le pur
+visage de Marie respirait la naïveté de la colombe.
+Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science.
+Marie sait parce qu'elle aime, Anne aime parce
+qu'elle sait. Et il semblait à Giovanni qu'en regardant
+ce tableau, il comprenait pour la première fois
+les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la
+science parfaite.»</p>
+
+<p>En même temps Léonard exécutait les dessins de
+diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires,
+scies pour les marbres les plus durs, métiers de
+tissage, fours pour poteries.</p>
+
+<p>Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des
+travaux si différents. Ce n'était point là une rencontre
+fortuite.</p>
+
+<p>«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de
+son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée
+par l'âme, et invisible; inspirée par l'âme parce que
+sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps
+dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni
+d'aspect.»</p>
+
+<p>La destinée de Léonard se décidait en même temps
+que celle de César.</p>
+
+<p>En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait
+énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.</p>
+
+<p>Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis
+s'unirent pour s'emparer des terres de la Campagne
+de Rome.</p>
+
+<p>Prospero Colonna était aux portes de la ville;
+<span class="pagenum"><a name="Page_609" id="Page_609">609</a></span>
+Vitelli s'avançait sur Citta di Castello; Jean Paolo
+Ballioni sur Peruggio; Urbino se révoltait; Camerino,
+Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le
+conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait
+le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le
+trahissait.</p>
+
+<p>Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant
+le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des
+coups de pieds d'âne au lion agonisant. Les poètes
+composaient des épigrammes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?</p>
+<p>César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.</p>
+</div></div>
+
+<p>Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur
+vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même
+qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu'il
+«brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la
+conversation sur messer Nicolo Machiavelli.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de
+gouverner?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter.
+Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce
+qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner des conseils
+aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets
+du pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est
+qu'un abus de force caché sous le masque de la
+justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les
+ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de
+loup; que Dieu nous préserve d'une pareille politique!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_610" id="Page_610">610</a></span>
+&mdash;Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo
+s'égare et changera d'opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il
+faut faire ce qu'il dit, mais ne pas le dire. Cependant,
+s'il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir.
+Les poules et les agneaux seront aussi confiants
+qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants,
+renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas
+de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable...
+au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans
+le meilleur des mondes.</p>
+
+<h3 class="p2">X</h3>
+
+<p>L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la
+République florentine, Piero Soderini, demanda à
+Léonard d'entrer à son service, ayant l'intention de
+l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de
+Pise pour y construire le matériel de défense.</p>
+
+<p>L'artiste passait à Rome ses derniers jours.</p>
+
+<p>Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis
+s'élevaient les palais d'Auguste, de Caligula, de
+Septime Sévère, le vent régnait parmi les ruines et
+dans les champs d'oliviers on entendait seulement
+les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les
+arcatures et les voûtes des ponts de brique, éclairés
+par le soleil, semblaient de feu sous le ciel bleu. Et
+<span class="pagenum"><a name="Page_611" id="Page_611">611</a></span>
+plus majestueux que la pourpre et l'or qui jadis
+ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre
+et l'or des feuilles d'automne.</p>
+
+<p>Non loin des jardins de Capronico, Léonard,
+agenouillé, écartait des herbes et examinait attentivement
+un éclat de marbre orné d'une fine sculpture.
+Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme
+sortit. Léonard le regarda, se leva, le regarda à
+nouveau et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vous, messer Nicolo?</p>
+
+<p>Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme
+un parent.</p>
+
+<p>Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient
+plus vieux et plus râpés encore qu'en Romagne; il
+était évident que les seigneurs de la République continuaient
+à ne le point gâter. Il avait maigri; ses joues
+rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez
+avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de
+plus en plus fiévreux.</p>
+
+<p>Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à
+Rome et quelle mission l'y avait conduit. Lorsque
+l'artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis
+évitant son regard et haussant les épaules, il répondit
+froidement avec une indifférence feinte:</p>
+
+<p>&mdash;De par la volonté de la destinée, j'ai été dans
+ma vie témoin de tant d'événements, que depuis
+longtemps je ne m'étonne plus de rien...</p>
+
+<p>Et visiblement, désirant changer de conversation,
+il questionna Léonard sur ses travaux.</p>
+
+<p>Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au
+<span class="pagenum"><a name="Page_612" id="Page_612">612</a></span>
+service de la République florentine, Machiavel secoua
+la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui
+est meilleur, les crimes d'un héros tel que César
+Borgia ou les vertus d'une fourmilière comme notre
+république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi;
+je connais tant soit peu les beautés du gouvernement
+populaire! railla-t-il avec son sourire amer
+de sceptique.</p>
+
+<p>Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani
+au sujet des ruses du renard que Machiavel
+s'apprêtait à apprendre aux poules et des dents de
+loups qu'il voulait placer aux agneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement
+Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens
+seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le
+premier j'aurai parlé de ce que font tous les autres.
+Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le
+peuple, soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les
+bons, mauvais et les mauvais me détesteront parce que
+je leur paraîtrai plus mauvais qu'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec une calme tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous nos causeries en Romagne,
+messer Leonardo? J'y pense souvent et il me semble
+parfois que nous avons une destinée commune.
+La découverte de nouvelles pensées sera toujours
+aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres.
+Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et
+chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers,
+des vagabonds sans abri, des éternels exilés.
+<span class="pagenum"><a name="Page_613" id="Page_613">613</a></span>
+Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul
+contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité
+et il n'y a de place au monde que pour elle.
+Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être
+le pire dans une existence n'est-ce pas le souci, la
+maladie, la pauvreté, la douleur: mais l'ennui.</p>
+
+<p>Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole,
+près des ruines du temple de Saturne où jadis s'élevait
+le Forum.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc
+de Septime Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius,
+s'alignaient de pauvres masures en ruines. On assurait
+que beaucoup d'entre elles étaient bâties avec des
+débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux
+olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient
+dans ces temples païens. Les amas d'ordures,
+de poussière et de fumier avaient surélevé le terrain de
+dix coudées. Mais malgré tout, de place en place se
+dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves
+menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami
+l'emplacement du Sénat romain, la Curie, maintenant
+dénommé le «Champ des Vaches». Là se tenait le
+marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les bas-reliefs
+tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans
+une boue noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien
+s'adossait une vieille tour qui, à un moment donné,
+servait de repaire aux écumeurs de grande route, les
+barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge
+borgne pour les paysans du marché aux bestiaux. Par
+<span class="pagenum"><a name="Page_614" id="Page_614">614</a></span>
+les croisées ouvertes s'échappaient des jurons de
+femmes et une insupportable odeur de friture. Sur
+une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux
+mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une
+pierre, enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré
+et enflé.</p>
+
+<p>A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux
+bas-reliefs: l'un représentant Titus Vespasien conduisant
+un quadrige; l'autre, les prisonniers israélites
+portant des pains et le chandelier à sept branches du
+Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand
+aigle élevant sur ses ailes le César divinisé. Au
+fronton, Nicolas lut l'inscription restée intacte: <i>Senatus
+populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio
+Vespasiano Augusto</i>.</p>
+
+<p>Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole
+illumina le triomphe de l'empereur de ses derniers
+rayons pourpres.</p>
+
+<p>Et le c&oelig;ur de Nicolas se serra douloureusement
+lorsque jetant un dernier regard sur le Forum, il vit
+le reflet rose sur les trois colonnes solitaires de l'église
+Maria Liberatrice. Le ton morne chevrotant des cloches
+sonnant l'<i>Ave Maria</i>, semblait le glas plaintif du
+Forum romain.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans le Colisée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques
+murs de pierre de l'amphithéâtre, ceux qui savaient
+construire de pareils monuments ne sont pas nos
+pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui
+existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons
+<span class="pagenum"><a name="Page_615" id="Page_615">615</a></span>
+rivaliser avec eux! Nous ne pouvons même pas nous
+figurer quels hommes c'étaient...</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, répliqua Léonard, il me semble,
+Nicolo, que vous avez tort. Les hommes d'à présent
+possèdent une force égale, mais différente...</p>
+
+<p>&mdash;L'humilité chrétienne, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit froidement Machiavel.</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, continua Nicolas avec un subit élan,
+je suppose que les gens devraient ou accepter ou
+repousser l'enseignement du Christ. Nous ne l'avons fait
+ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens,
+ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous
+n'avons pas adopté l'autre. Nous n'avons pas la force
+d'être bons et nous avons peur d'être méchants. Nous
+ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, froids, à
+peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité
+entre le Christ et le Diable que maintenant nous ne
+savons plus ce que nous voulons, ni où nous allons. Les
+anciens, au moins, savaient et exécutaient tout jusqu'à
+la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne tendaient pas
+la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche.
+Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le
+paradis il fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges
+et toutes les violences, les scélérats ont trouvé
+une grandiose et sûre carrière. Et, réellement, n'est-ce
+pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le monde
+et l'a livré aux misérables?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_616" id="Page_616">616</a></span>
+Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine
+démente, son visage était contracté comme par une
+insupportable douleur.</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Dans son âme passaient des
+pensées si pures, si simples, si enfantines, qu'il n'aurait
+su les exprimer par des mots. Il contemplait le
+ciel bleu à travers les crevasses des murs du Colisée et
+il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait
+aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les
+fissures des vieux monuments à demi démantelés.</p>
+
+<p>Jadis les conquérants de Rome, les barbares du
+Nord, avaient enlevé les crampons de fer qui liaient
+les pierres du Colisée pour en forger de nouveaux
+glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces
+blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des
+corneilles au nid, et songeait que les puissants Césars
+qui avaient élevé le monument, les barbares qui
+l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant
+qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils
+ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et le Père
+céleste les nourrit.»</p>
+
+<p>Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci
+ne le comprendrait pas, car tout ce qui pour lui,
+Léonard, était une joie, pour Nicolas était une peine;
+le miel de Léonard se transformait en bile chez Nicolas,
+la profonde haine chez lui était fille de la science
+parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel,
+désirant selon son habitude terminer la conversation
+sur une plaisanterie, je m'aperçois seulement maintenant
+<span class="pagenum"><a name="Page_617" id="Page_617">617</a></span>
+de la grossière erreur de ceux qui vous considèrent
+comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous
+de ce que je vous dis: le jour du jugement
+dernier, quand on nous classera brebis et boucs, vous
+serez parmi les agneaux du Christ et les saints!</p>
+
+<p>&mdash;Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en
+riant. Si j'entre au paradis, vous m'y accompagnerez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma
+place aux amateurs. La tristesse terrestre me suffit.</p>
+
+<p>Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un
+jour: On m'avait amené dans une réunion d'affamés
+et de dépenaillés, de moines, de courtisans, d'esclaves,
+d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me déclara que
+là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres
+d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis
+on m'emmena dans un autre endroit où je vis une
+foule de grands hommes assemblés en Sénat: des
+chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs,
+des philosophes: Homère, Alexandre le Grand,
+Platon, Marc-Aurèle. Ils causaient de sciences, d'arts,
+d'affaires d'État. Et l'on me dit que c'était l'enfer et
+les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient
+aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le
+Seigneur. Et on me demanda où je désirais aller: au
+paradis ou en enfer? «En enfer, me suis-je écrié, en
+enfer de suite, avec les sages et les héros!»</p>
+
+<p>&mdash;Si réellement tout se passe comme dans votre
+rêve, répondit Léonard, j'avoue que moi aussi...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_618" id="Page_618">618</a></span>
+&mdash;Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez
+y échapper. On vous entraînera de force. On
+récompensera vos vertus chrétiennes par le paradis
+chrétien.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée.
+L'énorme disque jaune de la lune monta de
+derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin,
+coupant les nuages transparents comme de la nacre.</p>
+
+<p>Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait
+de l'Arc de Titus Vespasien jusqu'au Capitole, les
+trois colonnes solitaires et pâles de Sainte-Marie Libératrice,
+pareilles à des apparitions, semblaient plus
+belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche
+balbutiant et chevrotant l'<i>Angelus</i> nocturne, résonnait
+plus mélancoliquement encore, comme un glas sanglotant
+sur le Forum romain.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_619" id="Page_619">619</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="center"><b>MONNA LISA DEL GIOCONDA</b></p>
+
+<p class="center"><b>1503-1506</b></p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Les ténèbres souterraines étaient trop profondes,
+et quand j'y eus séjourné quelque temps, s'éveillèrent
+en moi et luttèrent deux sentiments,&mdash;la
+peur et la curiosité,&mdash;la peur d'explorer la sombre
+caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait
+pas un mystère merveilleux.</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Léonard écrivait dans son <i>Traité de la Peinture</i>:
+«Pour les portraits aie un atelier spécial, une cour
+rectangulaire, large de dix et longue de vingt coudées,
+avec des murs peints en noir et un plafond de
+toile arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le
+ramassant, selon les besoins, il puisse garantir du
+soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne peins qu'au crépuscule
+<span class="pagenum"><a name="Page_620" id="Page_620">620</a></span>
+ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est
+le jour parfait.»</p>
+
+<p>Il avait installé une cour semblable dans la maison
+de son propriétaire, le commissaire de la Seigneurie,
+ser Piero di Barto Martelli, amateur de mathématique,
+homme savant qui éprouvait pour Léonard une profonde
+sympathie.</p>
+
+<p>C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux
+de la fin de printemps 1505. Le soleil était
+tamisé par les nuages et ses rayons tombaient en ombres
+tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, l'éclairage
+favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un
+charme particulier aux visages des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement,
+en songeant à celle dont il peignait le portrait depuis
+trois ans, avec une constance qui ne lui était pas coutumière.</p>
+
+<p>Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio
+l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi
+impatient du maître, si calme d'habitude.</p>
+
+<p>Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses
+pots à couleur; enleva la couverture du portrait;
+ouvrit le jet d'eau installé au milieu de la cour pour
+<i>la</i> distraire; autour de cette fontaine poussaient <i>ses</i> fleurs
+favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même.
+Il prépara également de petits carrés de pain pour la
+biche apprivoisée qui se promenait en liberté et qu'<i>elle</i>
+aimait nourrir de sa main; déplia l'épais tapis posé
+devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis s'était
+déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté
+<span class="pagenum"><a name="Page_621" id="Page_621">621</a></span>
+aussi pour <i>la</i> distraire, un chat blanc de race rare, aux
+yeux de teintes différentes, le droit, jaune comme un
+topaze, le gauche, bleu comme un saphir.</p>
+
+<p>Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa
+viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante,
+que Léonard avait connu à la cour de Sforza et
+qui jouait particulièrement bien du luth.</p>
+
+<p>Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs,
+les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les
+jours de <i>ses</i> séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue
+pose. Il étudiait sur <i>son</i> visage le reflet des pensées et
+des sentiments provoqués par les conversations, les
+vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent
+plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus
+nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.</p>
+
+<p>Tout était prêt et elle ne venait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les
+ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais
+chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends.
+Elle doit venir...</p>
+
+<p>Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son
+impatience.</p>
+
+<p>Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau,
+les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard
+écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à
+l'expression de son visage, il comprit que c'était <i>elle</i>.</p>
+
+<p>D'abord, avec un humble salut, entra la s&oelig;ur converse
+Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque
+fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct
+de se rendre presque invisible, restant à lire dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_622" id="Page_622">622</a></span>
+un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans
+prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de
+trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu
+le son de sa voix.</p>
+
+<p>Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient,
+une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe
+sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze
+transparente qui lui descendait à mi-front,&mdash;monna
+Lisa del Gioconda.</p>
+
+<p>Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très
+ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche,
+ruiné au moment de l'invasion française en 1495,
+Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin
+Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco
+avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait
+l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et
+après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième
+fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque
+Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà
+passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq
+ans. C'était un homme ordinaire comme
+on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni
+trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout
+entier adonné à la culture.</p>
+
+<p>L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement
+de sa maison. Mais il comprenait moins le charme
+de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle
+race de b&oelig;ufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les
+peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas
+mariée par amour, mais simplement par obéissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_623" id="Page_623">623</a></span>
+filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort
+volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également
+qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés
+et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes
+gens&mdash;et Florence n'en manquait pas&mdash;ne pouvaient
+rien insinuer de malveillant contre la Gioconda.
+Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle
+était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre
+pour sa belle-fille Dianora.</p>
+
+<p>C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais
+monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard,
+lui semblait une tout autre femme.</p>
+
+<p>Durant ces trois années le temps n'avait pas
+transformé, mais au contraire ancré ce sentiment;
+à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement
+côtoyant la peur, comme devant quelque chose de
+surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation
+par l'habitude qu'il avait de voir son visage
+sur le portrait, et si sublime était le talent du maître
+que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle
+que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait,
+en outre, quelque chose de plus mystérieux.</p>
+
+<p>Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la
+voir que durant ses séances, en présence de nombreux
+étrangers, parfois seulement avec la s&oelig;ur Camilla, et
+jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait
+qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait
+et les séparait du reste du monde. Il savait également
+que ce n'était pas un secret d'amour, du moins,
+d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_624" id="Page_624">624</a></span>
+Il avait entendu dire par Léonard que tous les
+artistes étaient entraînés à transporter leurs propres
+traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils
+peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme
+humaine étant la créatrice du corps, chaque fois
+qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce
+qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance
+de cette inclination, que parfois même dans des portraits,
+en dépit des traits différents, transparaît l'âme
+de l'artiste.</p>
+
+<p>Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant
+était plus surprenant encore: il lui semblait
+que non seulement le portrait, mais même monna Lisa
+elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard&mdash;comme
+cela arrive aux gens vivant continuellement
+et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance
+n'existait pas dans les traits, mais spécialement
+dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non
+sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez
+saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue
+de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de
+modèle; chez <i>Ève devant l'arbre de la science</i> le premier
+tableau du maître; chez l'Ange dans <i>la Vierge
+aux Rochers</i>; chez la <i>Léda</i> et cent autres dessins
+du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna
+Lisa, comme si durant toute son existence, dans
+toutes ses &oelig;uvres, il eût cherché à refléter sa beauté
+et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.</p>
+
+<p>Par instants quand Giovanni observait longtemps
+<span class="pagenum"><a name="Page_625" id="Page_625">625</a></span>
+ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment
+pénible, comme devant un miracle,&mdash;la réalité lui
+paraissait un rêve et le rêve une réalité,&mdash;comme si
+monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme
+de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes,
+mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du
+maître, le sosie féminin de Léonard.</p>
+
+<p>La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui
+avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles
+pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des
+mains blanches et fines.</p>
+
+<p>Léonard commença son travail. Mais tout à coup
+il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur
+son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement
+n'échappaient à son observation.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque
+chose aujourd'hui?</p>
+
+<p>Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait
+moins à son portrait que de coutume.</p>
+
+<p>Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas
+très bien portante. J'ai veillé toute la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie
+de poser? murmura Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux
+remettre à une autre fois?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière?
+Regardez quelles ombres tendres, quel soleil moite:
+c'est <i>mon</i> jour! Je savais, continua-t-elle, que vous
+m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais j'ai été
+retenue par madonna Safonizba...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_626" id="Page_626">626</a></span>
+&mdash;Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et
+parfumée comme une boutique de cosmétiques...</p>
+
+<p>Gioconda sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Madonna Safonizba désirait vivement me raconter
+la fête du Palazzo Vecchio donnée par la signora
+Argentina, la femme du gonfalonier; ce qu'on avait
+mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et
+quel homme courtisait telle femme...</p>
+
+<p>&mdash;Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de
+Dianora, mais le bavardage de cette crécelle qui vous
+a indisposée. Comme c'est étrange! Avez-vous remarqué,
+madonna, que parfois une absurdité quelconque
+que nous entendons de gens qui nous sont indifférents
+et qui ne nous intéresse guère&mdash;la bêtise ou la trivialité
+ordinaires&mdash;suffit pour assombrir subitement notre
+âme et nous impressionne plus qu'une peine personnelle?</p>
+
+<p>Elle inclina silencieusement la tête: il était visible
+que depuis longtemps ils étaient habitués à se comprendre
+presque sans mots, par une allusion, par un
+regard.</p>
+
+<p>Il essaya de reprendre son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>Après un instant de réflexion, elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Royaume de Vénus</i>.</p>
+
+<p>Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de
+Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs,
+aux voyages, aux observations de la nature, à
+ses projets de tableaux. Il employait presque toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_627" id="Page_627">627</a></span>
+les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces
+récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.</p>
+
+<p>Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et
+Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement
+de prélude au <i>Royaume de Vénus</i>, il commença
+de sa voix féminine son récit, telle une vieille
+fable ou une berceuse:</p>
+
+<p>&mdash;Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie
+assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les
+flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la
+vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse
+d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les
+tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs,
+attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs
+navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas,
+sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses
+à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes
+marines; les uns présentent leur quille, les autres leur
+poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux
+que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer
+rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le
+ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines
+couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue
+flamme des trépieds placés sur les marches du temple
+s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les
+colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs
+qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir.
+Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre
+dans l'autre, troublent la solitude par leur douce
+<span class="pagenum"><a name="Page_628" id="Page_628">628</a></span>
+chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond
+est le calme du royaume de Cypris.</p>
+
+<p>Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et
+le silence qui suivit était plus doux que tous les sons.
+Comme bercée par la musique, séparée de la réalité,
+pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard,
+monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un
+sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et
+pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant
+en voir le fond&mdash;le sourire même de
+Léonard.</p>
+
+<p>Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard
+et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant
+l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo
+Vecchio à son tableau <i>la Bataille d'Angiari</i>.</p>
+
+<p>En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence,
+il avait reçu la commande du gonfalonier perpétuel
+gouverneur de la République, Piero Soderini, de représenter
+une bataille mémorable sur le mur de la nouvelle
+salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie,
+le Palazzo Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre
+victoire des Florentins à Angiari en 1440 sur Nicolo
+<span class="pagenum"><a name="Page_629" id="Page_629">629</a></span>
+Piccinino, commandant les troupes du duc de Lombardie
+Filippino Maria Visconti.</p>
+
+<p>Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur:
+quatre cavaliers se sont empoignés et se battent pour
+un étendard; la hampe est cassée et va voler en éclats;
+l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. Cinq
+mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de
+côtés différents. Des sabres luisent, levés. A la façon
+dont les bouches sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel
+s'en échappe. Les visages convulsés des
+hommes ne sont pas moins terribles que les gueules
+de fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes
+subissent la contagion de cette rage: dressés
+sur leurs pieds de derrière, ils ont enchevêtré leurs
+pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'&oelig;il féroce,
+la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent.
+Par terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des
+chevaux, un homme en tue un autre en le tenant par
+les cheveux et heurtant sa tête contre le sol, ne s'aperçoit
+pas dans sa fureur que tous deux seront à
+l'instant écrasés.</p>
+
+<p>«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais
+hommes livrés à toutes les passions de la bête déchaînée;
+c'est, selon l'expression de Léonard, la <i>pazzia
+bestialissima</i> qui, dans les endroits plats, ne laisse pas
+une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»</p>
+
+<p>En acceptant la commande, Léonard fut forcé de
+signer un traité avec dédit en cas de retard dans
+l'exécution.</p>
+
+<p>La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_630" id="Page_630">630</a></span>
+un boutiquier. Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier
+Soderini ennuyait Léonard par ses continuels
+règlements de comptes pour les moindres sous versés
+par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis,
+des couleurs, d'huile de lin et autres vétilles.</p>
+
+<p>Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait
+avec mépris le gonfalonier&mdash;à la cour de Ludovic
+le More et de César Borgia&mdash;Léonard n'avait éprouvé
+un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre
+république, royaume de l'égalité bourgeoise.</p>
+
+<p>En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta
+sur la place devant le <i>David</i> de Michel-Ange.</p>
+
+<p>Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de
+ville de Florence, ce géant de marbre blanc qui se
+détachait sur le fond sombre des vieilles pierres.</p>
+
+<p>Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras
+droit qui tenait la fronde était tendu au point qu'on
+en voyait les veines; le gauche tenant la pierre était
+replié devant la poitrine. Les sourcils froncés et le
+regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression
+de l'homme qui vise un but. Au-dessus du front
+très bas, les cheveux s'emmêlaient comme une couronne.</p>
+
+<p>Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le <i>David</i>
+de Michel-Ange semblait être le Prophète qu'attendit
+vainement Savonarole, le Héros qu'espérait Machiavel.
+Dans cette &oelig;uvre de son rival, Léonard sentait une
+âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement
+opposée, comme l'action l'est à la contemplation, la
+passion à l'impassibilité, la tempête au calme. Et cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_631" id="Page_631">631</a></span>
+force étrangère l'attirait, éveillait sa curiosité, le désir
+de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.</p>
+
+<p>Et Léonard se souvint du <i>Livre des Rois</i>.</p>
+
+<p>Dans les chantiers de construction de Santa Maria
+del Fiore, se trouvait un énorme quartier de marbre
+abîmé par un sculpteur inhabile. Les meilleurs artistes
+l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait s'en servir.
+Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui
+proposa le bloc. Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle,
+il réfléchissait, mesurait, calculait, toujours
+indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus
+jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la
+commande et avec une extraordinaire rapidité, travaillant
+non seulement le jour mais même la nuit, achevait
+son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait travaillé
+durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse»,
+et n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre
+de la grandeur du <i>David</i>. Les Florentins déclarèrent
+Michel-Ange le rival en sculpture de Léonard. Et
+Buonarotti sans hésiter releva le défi.</p>
+
+<p>Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille
+dans la salle du Conseil, bien qu'il n'eût presque
+pas tenu le pinceau, avec une crânerie qui pouvait
+paraître une folle témérité, il déclarait rivaliser avec Léonard
+en peinture. Plus il découvrait de modestie et de
+bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait
+implacable. Le calme de Léonard lui semblait du
+mépris. Avec une imagination maladive, il écoutait les
+bavardages, cherchait des prétextes à disputes, profitait
+de toutes les occasions pour blesser son ennemi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_632" id="Page_632">632</a></span>
+Lorsque le <i>David</i> fut achevé, la Seigneurie invita
+les meilleurs peintres et sculpteurs à donner leur avis
+pour l'emplacement. Léonard se rangea à l'opinion de
+l'architecte Juliano da San Gallo qui conseillait de
+placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans
+l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale.
+Lorsque Michel-Ange le sut, il déclara que
+Léonard par jalousie voulait cacher le David dans le
+coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil
+ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant
+un jour, à l'une des réunions qui se tenaient dans
+l'atelier de Léonard en présence de nombreux artistes,
+entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro
+Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves
+du Pérugin, une discussion s'éleva pour savoir lequel
+des deux arts, la peinture ou la sculpture, était au-dessus
+de l'autre&mdash;sujet favori alors de dispute
+scolastique.</p>
+
+<p>Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna,
+il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il
+s'éloigne du métier.</p>
+
+<p>Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne
+pouvait deviner s'il parlait sincèrement ou s'il raillait,
+il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La principale différence entre ces deux arts
+consiste en ce que la peinture exige une grande énergie
+cérébrale, et la sculpture, une énergie physique. Le
+sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans le
+marbre, il la taille à grands coups de maillet et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_633" id="Page_633">633</a></span>
+ciseau, avec la tension de toute sa force physique, avec
+une grande fatigue corporelle, comme un journalier
+inondé de sueur et de poussière. Son visage est blanchi
+comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés
+par les éclats de marbre, sa maison est pleine de
+pierres et de plâtras. Tandis que le peintre, dans un
+silence exquis, vêtu d'habits élégants, assis dans son
+atelier, promène un pinceau léger trempé dans d'agréables
+couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie
+de ravissants tableaux; le calme y règne en souverain
+et son travail est agrémenté par la musique, la conversation
+ou la lecture que ne troublent ni les coups
+de maillets, ni autres bruits désagréables.</p>
+
+<p>Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les
+prit à son compte, mais étouffant sa colère, il haussa
+seulement les épaules et répondit avec un sourire
+fielleux:</p>
+
+<p>&mdash;Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge,
+peut poser à l'efféminé et au dégoûté. Moi,
+rejeton d'une vieille famille honnête, je n'ai pas honte
+de mon travail et comme un simple journalier, je ne
+dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne
+la prérogative entre la peinture et la sculpture, la
+discussion est stupide; tous les arts sont égaux, découlant
+d'une même source et tendant au même but. Et
+si celui qui affirme que la peinture est plus noble que
+la sculpture est aussi érudit dans les autres branches,
+qu'il se permet de juger, je crains fort qu'il ne s'y
+connaisse autant que ma cuisinière.</p>
+
+<p>Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son
+<span class="pagenum"><a name="Page_634" id="Page_634">634</a></span>
+tableau de la salle du Conseil, désirant surpasser son
+rival.</p>
+
+<p>Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par
+une journée chaude, les soldats florentins se baignent
+dans l'Arno; les tambours battent la générale&mdash;l'ennemi
+est signalé; les soldats se hâtent de rejoindre la
+rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se délectaient
+et, soumis à la discipline, ils remettent leurs
+vêtements poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques
+chauffés par le soleil.</p>
+
+<p>Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange
+représenta la guerre, non pas comme «la plus
+féroce des sottises», mais comme une mâle action
+héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la
+lutte des héros pour la gloire et la grandeur de la
+patrie.</p>
+
+<p>Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de
+ce duel. Et comme tout ce qui était étranger à la politique
+leur semblait insipide, tel un plat sans poivre ni
+sel, ils s'empressèrent de déclarer que Michel-Ange
+soutenait la République contre les Médicis et Léonard
+les Médicis contre la République. Le duel artistique
+devenu compréhensible pour tous, se ralluma avec une
+force nouvelle, fut transporté des maisons dans la rue,
+servant les passions des partis absolument étrangers à
+l'art. Les &oelig;uvres de Léonard et de Michel-Ange devinrent
+l'étendard de deux camps ennemis.</p>
+
+<p>L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des
+inconnus lançaient des pierres au <i>David</i>. Les citoyens
+considérables en accusèrent le peuple; les tribuns du
+<span class="pagenum"><a name="Page_635" id="Page_635">635</a></span>
+peuple, les citoyens considérables; les artistes, les
+élèves du Pérugin qui avaient fondé nouvellement un
+atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du
+gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient
+de pierres le <i>David</i> étaient achetés par son rival
+Léonard.</p>
+
+<p>Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins
+laissèrent supposer qu'ils y ajoutaient foi.</p>
+
+<p>Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne
+se trouvait dans l'atelier que Giovanni et Salaino&mdash;lorsque
+la conversation vint à tomber sur Michel-Ange,
+Léonard dit à monna Lisa:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble parfois que si je lui parlais face
+à face, tout s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de
+cette stupide rivalité: il aurait compris que je ne suis
+pas son ennemi et qu'il n'y a pas d'homme capable
+de l'aimer comme je l'aurais aimé.</p>
+
+<p>Monna Lisa eut un geste de doute:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il
+compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui
+ne peut pas ne pas comprendre! Tout son malheur
+réside dans sa timidité et son manque de confiance:
+il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il
+ignore encore sa force. C'est un délire, une folie!
+Je lui aurais tout dit et il se serait calmé. Est-ce à
+lui de me craindre? Savez-vous, madonna... ces
+jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se
+baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux.
+Personne ne peut même se figurer ce qu'il est et ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_636" id="Page_636">636</a></span>
+qu'il sera. Moi, je sais que même maintenant, non
+seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi;
+oui, oui, je le sens: plus fort que moi!</p>
+
+<p>Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait
+à Giovanni, se reflétait le regard même de Léonard
+et sourit d'une façon étrange et douce.</p>
+
+<p>Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de
+la vieille église Maria del Carmine, Léonard rencontra
+un jeune homme, presque un enfant, qui copiait
+les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il portait
+une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre
+mais de toile grossière évidemment confectionnée au
+village. Il était élancé, souple; son cou mince était
+blanc et tendre comme celui des jeunes filles anémiées;
+son visage, ovale comme un &oelig;uf et pâle jusqu'à la
+transparence, avait un charme minaudier, avec de
+grands yeux noirs pareils à ceux des paysannes de
+l'Ombrie qui avaient servi de modèle aux Madones du
+Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides
+comme le ciel.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra
+l'adolescent au couvent de Maria Novella, dans
+la salle du Pape, où était exposé le carton de la
+bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait
+ce carton avec autant de zèle que les fresques de
+Masaccio. Probablement connaissait-il déjà Léonard,
+car il le buvait du regard, visiblement désireux de lui
+adresser la parole et apeuré de le faire.</p>
+
+<p>Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant,
+ému et rougissant avec une enfantine insinuation, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_637" id="Page_637">637</a></span>
+jeune homme lui déclara qu'il le considérait comme
+son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que
+Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons
+des souliers de Léonard.</p>
+
+<p>Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme,
+causa longuement avec lui, examina ses dessins; et
+plus il l'étudiait, plus il se convainquait qu'il avait
+devant lui un futur grand artiste. Attentif et sensible à
+tous les échos, condescendant à toutes les influences
+comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio
+et particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de
+maturité, le maître devinait en lui une fraîcheur de
+sentiment telle qu'il ne l'avait encore rencontrée chez
+personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cet
+enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et
+de la vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait
+à vaincre les plus hautes difficultés avec légèreté,
+comme en un jeu. Tout lui venait sans effort, comme
+si n'existaient point pour lui dans l'art, ni les infinies
+recherches, ni les indécisions, ni les perplexités
+qui avaient été le tourment et la malédiction de toute
+la vie de Léonard.</p>
+
+<p>Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable
+étude lente et patiente de la nature, des règles de
+mathématique, des lois de la peinture, le jeune
+homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et visiblement
+ennuyé, n'écoutait attentivement que par
+déférence pour le maître.</p>
+
+<p>Un jour il lui échappa une parole qui surprit,
+effraya presque Léonard par sa profondeur:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_638" id="Page_638">638</a></span>
+&mdash;J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit
+penser à rien, tout alors se présente mieux.</p>
+
+<p>Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que
+l'unité, la parfaite harmonie du sentiment et de la
+raison, de la connaissance et de l'amour que le maître
+recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient exister.</p>
+
+<p>Et devant sa modeste et insouciante candeur,
+Léonard éprouvait des doutes plus grands, une
+crainte plus intense pour l'avenir de l'art, pour l'&oelig;uvre
+de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine
+de Buonarotti.</p>
+
+<p>&mdash;D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent.
+Qui est ton père et comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme
+avec son caressant sourire. Mon père est le peintre
+Sanzio. Mon nom, Raphaël.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les
+travaux du détournement de l'Arno dans le port de
+Livourne.</p>
+
+<p>La veille de son départ, revenant de chez Machiavel,
+il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait
+dans la rue Tornabuoni.</p>
+
+<p>Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence
+n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la
+<span class="pagenum"><a name="Page_639" id="Page_639">639</a></span>
+roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait
+été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi
+l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude.
+De derrière la colline San Miniato, la lune se levait.
+A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient
+de vieilles masures reflétées dans le fleuve
+à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts
+de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une
+étoile solitaire.</p>
+
+<p>La silhouette de Florence se découpait sur le ciel
+pur, comme le frontispice sur le fond or terni des
+vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel
+un visage humain. Au nord, l'antique clocher de
+Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo
+Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la
+coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille
+à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys
+Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du
+crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur
+sombre, argentée.</p>
+
+<p>Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que
+chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait
+que celle de Florence rappelait la poussière moite,
+comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs
+des très vieux tableaux.</p>
+
+<p>Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque
+aussi peu que Giovanni. L'idée qu'elle avait un
+mari, messer Francesco, maigre, grand, avec une
+verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un
+homme positif aimant à discuter les privilèges de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_640" id="Page_640">640</a></span>
+race des b&oelig;ufs siciliens et les droits sur les peaux de
+mouton, cette idée ne l'offusquait ni ne l'étonnait.
+Il y avait des moments où Léonard se réjouissait du
+charme immatériel de la Gioconda, charme étrange,
+lointain, irréel et plus réel en même temps que tout
+ce qui existait. Mais il y avait d'autres instants où il
+sentait vivement sa vivante beauté.</p>
+
+<p>Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à
+cette époque on appelait «dotte eroine», savantes
+héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de ses connaissances.
+Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait
+le grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement
+que beaucoup la considéraient comme inintelligente.
+En réalité, lui semblait-il, elle possédait
+ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement
+l'esprit féminin,&mdash;la sagesse instinctive. Elle avait
+des mots qui, subitement, l'apparentaient à lui, la
+rendaient toute proche, unique et éternelle compagne
+et s&oelig;ur. A ces moments, il aurait voulu franchir le
+cercle fatidique qui séparait la contemplation de la
+vie réelle.</p>
+
+<p>Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?</p>
+
+<p>Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en
+lui que l'ennui ou le rire, il ne pouvait s'empêcher de
+railler les soupirs langoureux des amoureux célestes et
+les sonnets sirupeux dans le goût de Pétrarque. Non
+moins étranger était pour lui ce que la généralité
+appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce
+qu'elle le dégoûtait, il s'abstenait des femmes également,
+toute possession matérielle&mdash;dans ou en
+<span class="pagenum"><a name="Page_641" id="Page_641">641</a></span>
+dehors du mariage&mdash;lui paraissant grossière. Et
+il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans
+s'indigner, sans blâmer, sans justifier, reconnaissant
+la loi naturelle de la lutte pour l'amour et pour la
+faim, mais ne voulant pas y prendre part, se soumettant
+à une autre loi d'amour et de pudeur.</p>
+
+<p>Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une
+plus parfaite union avec son amante, que dans ces
+profondes et mystérieuses caresses,&mdash;dans la contemplation
+de cette vision immortelle, de cet être nouveau,
+conçu et né d'eux&mdash;comme l'enfant du père
+et de la mère&mdash;et qui était lui et elle en même
+temps?</p>
+
+<p>Et cependant il sentait que même dans cette union
+pure se cachait un danger, plus grand peut-être que
+dans l'ordinaire union d'amour charnel. Tous deux
+marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne
+encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation
+et l'attirance de l'infini. Entre eux existaient des mots
+glissants et transparents, à travers lesquels luisait le
+secret comme le soleil brille à travers le brouillard. Et
+par instants il songeait:</p>
+
+<p>Si lui ou elle transgressait la limite et transformait
+la contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle
+pas, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris,
+comme le ferait toute autre femme?</p>
+
+<p>Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un
+tourment terrible et lent. Et il s'effrayait de sa soumission,
+illimitée, comme de sa tendre et implacable
+curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il sentit
+<span class="pagenum"><a name="Page_642" id="Page_642">642</a></span>
+en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il
+devrait décider si elle était pour lui un être vivant ou
+une vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir
+de la beauté féminine. Il gardait l'espoir que la séparation
+éloignerait la solution de ce problème et il se
+réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure
+que l'heure de la séparation approchait, il comprenait
+qu'il s'était trompé, que non seulement la
+séparation n'éloignerait pas la solution mais encore
+qu'elle la brusquerait.</p>
+
+<p>Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il
+s'était engagé dans une impasse déserte et lorsqu'il
+s'orienta il ne sut de prime abord où il se trouvait.
+Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits
+des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la
+cathédrale. Un côté de la ruelle était plongé dans
+l'obscurité, l'autre, tout baigné par la blanche lumière
+de la lune.</p>
+
+<p>Devant un balcon, des hommes drapés dans des
+mantes noires, le visage caché par des masques,
+chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la vieille
+chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment
+heureuse et mélancolique, que Léonard aimait particulièrement
+pour l'avoir entendue dans sa jeunesse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Oh! que la jeunesse est belle</p>
+<p>Et éphémère! Chante et ris</p>
+<p>Et sois heureux&mdash;si tu le veux</p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le dernier vers se répercuta dans son c&oelig;ur en un
+sombre pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_643" id="Page_643">643</a></span>
+pas, au seuil de la vieillesse, éclairant sa solitude,
+l'âme vivante, l'âme s&oelig;ur? La repousserait-il, la
+renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de fois pour
+son existence, en faveur de la contemplation, sacrifierait-il
+de nouveau le proche pour le lointain, le
+réel pour l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda
+vivante ou l'immortelle? Il savait que préférant l'une,
+il perdrait l'autre, et elles lui étaient également chères;
+il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. Mais
+sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait
+décider ce qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour
+l'immortelle ou l'immortelle pour la vivante&mdash;celle
+qui était ou celle qui serait toujours?</p>
+
+<p>Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient
+fermées; les lumières éteintes. Il leva le heurtoir
+pendu à une chaîne et frappa. Le gardien ne répondit
+pas; il était sorti ou dormait. Les coups répétés par
+l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence
+régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond
+encore. Et tout à coup retentirent des sons
+lourds, lents et métalliques, les sons de l'horloge de
+la tour voisine. Leur voix disait le silencieux et
+menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
+l'irrémédiable fuite du passé.</p>
+
+<p>Et longtemps le dernier son trembla et se balança
+dans l'atmosphère lunaire s'épandant en ondes
+harmonieuses répétant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_644" id="Page_644">644</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure
+habituelle et, pour la première fois, seule. Gioconda
+savait que c'était leur dernière entrevue.</p>
+
+<p>La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante.
+Léonard tendit le plafond de toile et dans la cour
+aux murs noirs régna la lumière tendre, crépusculaire,
+transparente, qui donnait au visage de Gioconda un
+charme pénétrant.</p>
+
+<p>Ils étaient seuls.</p>
+
+<p>Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement
+calme, oublieux de ses pensées de la veille, comme si
+pour lui n'existaient ni passé ni avenir, comme si
+Gioconda était restée et resterait toujours assise ainsi
+devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce
+qu'il ne pouvait faire dans la vie, il le faisait dans
+la contemplation, unissait la réalité et son reflet, la
+vivante et l'immortelle. Et cela lui procurait la joie
+d'une grande délivrance. Maintenant il ne la plaignait
+ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise
+jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait
+tout, qu'elle mourrait et ne se révolterait pas.
+Et par instants, il la regardait avec la même curiosité
+que celle qu'éveillaient en lui les condamnés qu'il
+accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les
+derniers frémissements de leur visage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_645" id="Page_645">645</a></span>
+Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une
+pensée étrangère, qu'il ne lui avait pas suggérée,
+avait glissé sur son visage comme la buée de l'haleine
+sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la
+ramener de nouveau au type de sa vision, chasser
+loin d'elle cette ombre humaine, il commença à lui
+raconter de sa voix chantante et autoritaire, comme
+un sorcier une incantation, un de ces récits mystérieux,
+pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Incapable de résister à mon désir de voir des
+images inconnues des hommes, conçues par l'art
+de la nature, et durant longtemps je suivis ma
+route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin
+atteint une caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil.
+Puis, décidé, baissant la tête, courbant le dos, la
+main gauche appuyée sur mon genou droit, de la
+droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité,
+j'entrai et fis quelques pas. Les sourcils froncés,
+les yeux à demi fermés, la vue en éveil, souvent je
+changeais mon chemin, errant à tâtons dans l'obscurité,
+essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité
+était trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné
+quelque temps, deux sentiments s'éveillèrent en moi
+et commencèrent à lutter: la peur et la curiosité; la
+peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de
+savoir si elle ne recélait point un merveilleux
+mystère?</p>
+
+<p>Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de
+Gioconda.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_646" id="Page_646">646</a></span>
+&mdash;Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez surpris le mystère de la caverne?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui en était possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le révélerez aux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je
+voudrais leur insuffler une dose de curiosité qui puisse
+toujours vaincre leur peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et si la curiosité ne suffisait pas, messer
+Leonardo? dit Gioconda avec une lueur inattendue
+dans le regard. S'il fallait autre chose, un sentiment
+plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les
+plus merveilleux mystères de la caverne?</p>
+
+<p>Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait
+jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il encore? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Elle se taisait.</p>
+
+<p>A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil
+glissa entre deux bandes du velum. Et sur son visage,
+le charme des ombres claires, tendres comme une
+musique lointaine fut rompu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez demain? demanda Gioconda.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.</p>
+
+<p>L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque
+chose et resta silencieux. Il devinait qu'elle
+partait pour ne pas rester sans lui à Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Francesco, continua monna Lisa, part
+pour affaires en Calabre pour trois mois, jusqu'à l'automne.
+Je lui ai demandé de l'accompagner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_647" id="Page_647">647</a></span>
+Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le
+rayon de soleil méchamment aigu. Les multiples
+gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent pâles et sans vie,
+sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les couleurs
+de l'arc-en-ciel&mdash;les couleurs de la vie. Et Léonard
+subitement sentit qu'il revenait à la vie&mdash;timide,
+faible, pitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le
+velum. Il n'est pas tard. Je ne suis pas fatiguée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le
+pinceau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne finirez jamais le portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme
+effrayé. Ne viendrez-vous plus chez moi quand vous
+serez de retour?</p>
+
+<p>&mdash;Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai
+tout à fait autre et vous ne me reconnaîtrez plus.
+N'avez-vous pas dit vous-même que le visage des
+gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à
+lui-même. Mais, je ne sais... il me semble parfois que
+ce que je veux est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai
+entendu dire que c'est parce que vous cherchez l'impossible
+que vous n'achevez jamais vos &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.</p>
+
+<p>Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon
+voyage!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_648" id="Page_648">648</a></span>
+Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur
+son visage un reproche suppliant, sans espoir. Il savait
+que cet instant était pour tous deux irrévocable et
+solennel comme la mort. Il savait qu'il ne pouvait se
+taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une
+solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance
+et l'abîme qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui
+souriait de son sourire calme et radieux. Mais maintenant,
+il lui semblait que ce calme et cette clarté étaient
+semblables au sourire des morts.</p>
+
+<p>Une pitié intolérable lui serra le c&oelig;ur, le rendit plus
+faible encore.</p>
+
+<p>Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la
+baisa pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient
+et, en même temps, il sentit que, se baissant
+rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il revint à soi&mdash;elle n'était plus là. Autour
+de lui régnait le silence mort d'un après-midi d'été,
+beaucoup plus menaçant que le silence d'une nuit
+profonde.</p>
+
+<p>Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus
+effrayants, retentirent les sons métalliques de l'horloge
+voisine. Ils disaient, ces sons, le silencieux et menaçant
+vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
+l'irrémédiable fuite du passé.</p>
+
+<p>Et longtemps le dernier son trembla, répétant
+comme une voix humaine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Di doman non c'è certezza.</i></p>
+<p>Et ne compte pas sur demain.</p>
+</div></div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_649" id="Page_649">649</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait
+rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre,
+Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours
+après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.</p>
+
+<p>Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la
+séparation pouvait se prolonger, une telle crainte
+superstitieuse et un tel ennui lui serraient le c&oelig;ur
+qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec
+personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre
+une nouvelle fâcheuse.</p>
+
+<p>Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence.
+La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui
+semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La
+lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires
+et tendres.</p>
+
+<p>Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient,
+ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais
+plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer
+Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait
+que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile
+et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.</p>
+
+<p>&mdash;«Le principal est de ne pas penser, alors tout
+vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de
+<span class="pagenum"><a name="Page_650" id="Page_650">650</a></span>
+Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car
+elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut
+en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux
+mystères de la caverne?</p>
+
+<p>Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait
+avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et
+tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de
+son c&oelig;ur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette
+joie, s'éveillait un terrible pressentiment.</p>
+
+<p>Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers
+d'affaires, comptant rendre visite le lendemain
+à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida
+de demander le soir même des nouvelles au portier du
+Lungano delle Grazie.</p>
+
+<p>Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont
+Santa Trinita. Le temps&mdash;comme cela arrive souvent
+en automne à Florence&mdash;avait brusquement changé.
+Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et
+les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une
+pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais
+rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales
+et humides, les toits des maisons et les visages des
+gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La
+pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de
+loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En
+face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait
+le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs
+hommes, les uns assis, les autres debout et causant
+avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les
+morsures du vent du nord.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_651" id="Page_651">651</a></span>
+&mdash;Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez,
+je vous prie, juger notre discussion.</p>
+
+<p>Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre
+trente-quatre de l'<i>Enfer</i> de la <i>Divine Comédie</i>, dans
+lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans
+la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.</p>
+
+<p>Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à
+l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des
+yeux, regardait au loin dans la direction du quai
+Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche
+un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté,
+osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux
+noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles
+écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était
+Michel-Ange Buonarrotti.</p>
+
+<p>Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante,
+c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing
+reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un
+sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de
+Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes
+de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les
+paupières étaient enflammées, presque dépourvues de
+chair, et rouges par suite du travail de nuit durant
+lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son
+front&mdash;ce qui le faisait ressembler à un cyclope.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on
+à Léonard.</p>
+
+<p>Léonard espérait toujours que sa brouille avec
+Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_652" id="Page_652">652</a></span>
+pensé à celui-ci durant son absence de Florence et
+l'avait presque oublié.</p>
+
+<p>Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son
+c&oelig;ur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes
+paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible
+que Michel-Ange ne les comprît pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était
+un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard
+avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange.
+Il vous expliquera mieux que moi ce passage.</p>
+
+<p>Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête
+baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne
+s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche.
+Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta
+et leva les yeux.</p>
+
+<p>Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards
+des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa
+laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Pris au dépourvu, il se décontenança au premier
+instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement
+sous les rayons du soleil et le regard
+des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son
+rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas
+(Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange),
+sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se
+transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer
+une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et
+tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une
+voix étranglée:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_653" id="Page_653">653</a></span>
+&mdash;Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à
+toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards
+castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse,
+n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à
+tout, à ta courte honte.</p>
+
+<p>Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il
+cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants
+pour humilier son rival.</p>
+
+<p>Tous les regards étaient fixés sur eux.</p>
+
+<p>Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux
+tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire
+bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus
+railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate.
+Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme
+presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.</p>
+
+<p>Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant
+que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme
+plus fort que la tempête».</p>
+
+<p>Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité,
+eut un geste navré de la main et, se détournant vivement,
+s'éloigna de son pas lourd en marmonnant
+d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos
+voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme
+fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu
+dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.</p>
+
+<p>Léonard continua son chemin.</p>
+
+<p>Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs
+de la scène, un petit homme vilain et remuant.
+L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son
+état, mais il le savait être malveillant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_654" id="Page_654">654</a></span>
+Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les
+oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait
+l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon
+improvisé qui marchait près de lui dans la boue,
+ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant
+de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un
+mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou
+le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, messer, insistait l'insupportable
+personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait
+de la Gioconda?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les
+sourcils. Cela vous intéresse?</p>
+
+<p>&mdash;Non... seulement... quand on songe que depuis
+trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne
+l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous
+semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer
+une &oelig;uvre plus finie!</p>
+
+<p>Il sourit servilement.</p>
+
+<p>Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme
+malingre lui devint subitement tellement antipathique
+que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait
+saisi au collet et précipité dans la rivière.</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait
+l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous
+pas encore messer Leonardo?</p>
+
+<p>Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en
+longueur.</p>
+
+<p>Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût,
+s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également
+<span class="pagenum"><a name="Page_655" id="Page_655">655</a></span>
+flaira quelque chose, car il devint encore plus
+souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux
+se prirent à clignoter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de
+retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel
+malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour
+la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna
+Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...</p>
+
+<p>Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard.
+Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme
+le dévorait du regard.</p>
+
+<p>Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain;
+son visage à peine pâli resta impénétrable pour son
+interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue,
+dut s'arrêter à la place Frescobaldi.</p>
+
+<p>La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses
+esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il
+avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre
+compte de l'impression et raconter par toute la ville,
+ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison
+amoureuse de Léonard et de la Gioconda.</p>
+
+<p>La réalité de la mort, comme cela se produit toujours
+à la première minute, lui paraissait invraisemblable.</p>
+
+<p>Mais le soir même il apprit tout. Revenant de
+Calabre où messer Francesco avait très avantageusement
+traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero,
+monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient
+les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient
+les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_656" id="Page_656">656</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant
+l'Arno vers Pise, aboutit à une déconvenue.
+Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent toute la responsabilité
+sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à
+mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses
+droits d'héritage à un usurier. Ses frères lui intentèrent
+un procès, amassant contre lui toutes les vieilles accusations
+de magie, d'impiété, de sodomie, de haute
+trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A
+tous ces ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de
+la salle du Conseil.</p>
+
+<p>Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la
+promptitude exigée par la peinture à la fresque
+étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en dépit de
+l'avertissement donné par la <i>Sainte Cène</i>, Léonard
+décida de peindre quand même avec des couleurs à
+l'huile la bataille d'Anghiari. Le travail à moitié
+achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide de
+brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre
+compte que la chaleur n'influait que sur le bas du
+tableau et que le vernis de la partie supérieure gardait
+toujours sa moiteur. Après de nombreux et vains
+efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai
+de peinture murale subirait le même sort que la <i>Sainte</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_657" id="Page_657">657</a></span>
+<i>Cène</i>, et que de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti,
+«il serait forcé de tout abandonner à sa courte
+honte».</p>
+
+<p>Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût
+plus grand que l'affaire du canal de Pise et son
+procès contre ses frères.</p>
+
+<p>Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux
+en le menaçant du dédit convenu, et voyant l'inutilité
+de ses menaces accusa ouvertement Léonard de
+détournement d'argent du Trésor.</p>
+
+<p>Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis,
+l'artiste voulut lui rendre toutes les sommes touchées,
+messer Pierro refusa de les recevoir, et cependant, circulait
+à Florence, dans toutes les mains, colportée
+par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier
+au chancelier de la République florentine à Milan,
+qui sollicitait les services de Léonard pour le compte
+du lieutenant du roi de France en Lombardie, le seigneur
+Charles d'Amboise.</p>
+
+<p>«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait
+la lettre. Ayant exigé à l'avance une forte somme,
+et ayant à peine commencé le travail, il a tout abandonné,
+agissant dans cette affaire comme un traître
+vis-à-vis de la République.»</p>
+
+<p>Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans
+sa chambre de travail. Après la journée écoulée en
+préoccupations de toutes sortes, il se sentait fatigué et
+brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. Il
+tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une
+caricature; essaya de lire; mais rien ne l'intéressait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_658" id="Page_658">658</a></span>
+l'insomnie persistait. Il écoutait les hurlements du
+vent et se souvenait des paroles de Machiavel: «Le
+plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les préoccupations,
+ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie,
+ni même la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit
+une lumière, ouvrit la porte de la chambre voisine,
+entra, s'approcha du tableau posé sur le chevalet et
+recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.</p>
+
+<p>C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.</p>
+
+<p>Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance
+et il lui semblait qu'il le voyait pour la première fois.
+Et il découvrit une telle puissance de vie dans ce
+visage qu'il en éprouva un malaise devant son &oelig;uvre.
+Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant
+certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une
+aiguille, occasionnaient la mort du modèle. Pour lui,
+il avait agi en sens contraire, enlevant la vie à une
+vivante pour la donner à une morte.</p>
+
+<p>Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait
+qu'en la fixant attentivement, on eût vu la poitrine se
+soulever, le sang battre sous les artères et l'expression
+du visage se transformer. Et en même temps elle
+était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique
+dans son immortelle jeunesse que la base des rochers
+basaltiques qui formait le fond du portrait.</p>
+
+<p>Seulement à ce moment, comme si la mort lui
+eût dessillé les yeux, il comprit que le charme de
+monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec une si
+infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était
+elle, maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le
+<span class="pagenum"><a name="Page_659" id="Page_659">659</a></span>
+regard de ces yeux, reflétant son âme à lui, à l'infini,
+comme un miroir un autre miroir?</p>
+
+<p>Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors
+de leur dernière entrevue: «Il faut autre chose que la
+curiosité pour pénétrer les plus profonds et peut-être
+les plus merveilleux mystères de la caverne.»?</p>
+
+<p>Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les
+morts contemplent les vivants?</p>
+
+<p>Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas
+morte. Mais jamais il n'avait considéré la mort
+d'aussi près.</p>
+
+<p>Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une
+insupportable terreur glaçait son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et pour la première fois dans sa vie, il recula
+devant l'infini, sans oser le scruter, sans vouloir
+savoir.</p>
+
+<p>D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la
+portrait, comme on rejette un suaire.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Au début du printemps, sur les instances du seigneur
+d'Amboise, Léonard obtint un congé de trois
+mois et partit pour Milan.</p>
+
+<p>Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé
+éternel, que vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il
+avait aperçu pour la première fois les Alpes neigeuses,
+au-dessus de la plaine lombarde.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_660" id="Page_660">660</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="center">LA SAINTE INQUISITION.</p>
+
+<p class="center">1500-1513</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>«Connaissez tout le monde, mais
+vous, que personne ne vous connaisse.»</p>
+
+<p class="right"><i>BASILEUS LE GNOSISTE.</i></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Sur la demande pressante du seigneur Charles
+d'Amboise, l'artiste reçut de Sa Seigneurie Florentine
+un congé illimité et l'année suivante 1507, étant définitivement
+entré au service du roi de France, il s'installa
+à Milan, ne faisant plus que de rares voyages
+d'affaires à Florence.</p>
+
+<p>Quatre ans s'écoulèrent.</p>
+
+<p>Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà
+considéré comme un maître habile, travaillait aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_661" id="Page_661">661</a></span>
+fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant
+au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore,
+construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et
+d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très
+haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis
+superbe, des seigneurs de Carmagnola.</p>
+
+<p>Les nonnes louaient cette terre et cette maison à
+l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra,
+revenus depuis peu à Milan.</p>
+
+<p>Peu après la première invasion française, et le pillage
+de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté
+la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en
+Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la
+Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient
+à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait
+trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer
+l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très
+fortes sommes au <i>devâtdâr</i> de Syrie et se les étant
+appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna
+Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir
+un trésor caché dans le temple d'Astarté, en
+Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à
+Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement
+riche, qu'elle avait charmé et enivré à
+l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que,
+partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement
+riches.</p>
+
+<p>L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius
+Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était
+transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_662" id="Page_662">662</a></span>
+respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement
+les offices et les jeûnes et, par de généreux dons,
+avait acquis non seulement la protection des s&oelig;urs du
+Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.</p>
+
+<p>Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme
+un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse
+d'Hermès Trismégiste.</p>
+
+<p>L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand
+nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées
+et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait
+ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant
+ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en
+plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice,
+sous un prétexte ou sous un autre, en
+réalité uniquement pour voir Cassandra.</p>
+
+<p>La jeune fille aux premières entrevues avait observé
+une certaine retenue, jouant à la païenne repentie,
+parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à
+peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle
+redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite;
+était ou semblait malade presque de façon continue,
+passait son temps, en dehors des offices, dans une
+chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne:
+une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant
+sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets
+par une muraille de cyprès. L'installation de ce
+refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y
+voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues
+grecques, des divinités égyptiennes taillées dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_663" id="Page_663">663</a></span>
+le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant
+l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins
+durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes
+d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans,
+reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents
+et tendres comme des pétales de fleur. Elle
+racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle
+avait vues, la solennité des temples de marbre blanc
+abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs
+rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus;
+elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées
+et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois
+il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces
+voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments,
+amassé toutes ces antiquités, elle répondit par
+les mots de son père, Luigi Sacrobosco:</p>
+
+<p>«Pour ressusciter les morts».</p>
+
+<p>Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela
+à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.</p>
+
+<p>Elle avait peu changé. Son visage était toujours
+étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme
+celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que
+dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait
+à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la
+peur et la pitié.</p>
+
+<p>Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité
+le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des
+ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du
+Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s'était
+éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos
+<span class="pagenum"><a name="Page_664" id="Page_664">664</a></span>
+Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses
+&oelig;uvres inédites, ses lettres, les traditions redites par
+ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son
+séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie
+de Pleuton:</p>
+
+<p>«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes
+les nations et de toutes les tribus, resplendira une
+religion unique, et tous les hommes s'uniront en une
+même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?»
+Il répondait: La foi de l'antique paganisme.»</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort
+de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est
+pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore,
+monna Cassandra?</p>
+
+<p>&mdash;Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte,
+dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu'il
+ignorait beaucoup de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles choses? interrogea Giovanni.</p>
+
+<p>Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur
+de Cassandra, il sentit son c&oelig;ur défaillir.</p>
+
+<p>En guise de réponse, elle prit sur une planche un
+vieux parchemin, la tragédie d'Eschyle <i>Prométhée
+enchaîné</i>, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait
+quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait
+pas, elle le lui expliquait.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu
+entendu parler de l'homme qui, il y a dix siècles,
+ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter
+les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius Julien?</p>
+
+<p>&mdash;Julien l'Apostat?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_665" id="Page_665">665</a></span>
+&mdash;Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à
+soi-même, semblait un apostat, mais n'a pas osé
+l'être...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis
+ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te
+dire! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai
+que ceci: il existe un dieu parmi les dieux olympiens,
+plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux;
+un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule
+matinal, impitoyable et bienfaisant comme la
+mort, descendu sur la terre et ayant donné aux mortels
+l'oubli mortel&mdash;feu nouveau du feu de Prométhée&mdash;dans
+son propre sang, dans l'enivrement du
+suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère,
+comprendra et dira à l'univers que la sagesse du couronné
+de pampres est égale à celle du couronné
+d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni?
+Sinon, tais-toi, n'interroge pas, car en cela réside un
+mystère dont on ne peut encore parler.</p>
+
+<p>Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en
+lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il
+ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à perdre. Il
+sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni la science
+de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient
+les doutes dont son âme se mourait. Seulement,
+dans les sombres prophéties de Cassandra, il
+croyait distinguer vaguement la plus terrible et l'unique
+voie de conciliation, et il l'y suivait avec une bravoure
+désespérée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_666" id="Page_666">666</a></span>
+Ils devenaient chaque jour plus intimes.</p>
+
+<p>Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait
+pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.
+La confession des martyrs, comme le miracle, sont
+nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas
+meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à
+eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait
+affirmé les vérités géométriques découverts par lui?
+La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus
+de la confession, comme l'a dit le Maître:
+«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne
+ne vous connaisse.»</p>
+
+<p>&mdash;Quel maître? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>Et il songea:</p>
+
+<p>«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout
+le monde et personne ne le connaît.»</p>
+
+<p>&mdash;Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra,
+en expliquant que le nom de gnosiste, «Initié»,
+était donné aux grands maîtres des premiers
+siècles du christianisme pour lesquels la foi complète
+et la science complète ne formaient qu'un tout homogène.</p>
+
+<p>La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits
+et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles
+avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient
+débattus contre <i>la dualité</i>, sombraient dans les
+mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y
+avait des moments où il s'éveillait de ces pensées,
+comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et
+<span class="pagenum"><a name="Page_667" id="Page_667">667</a></span>
+alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait,
+qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait
+de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard.
+La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il
+ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le
+sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce
+moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie,
+l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II,
+inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire
+propagation de la sorcellerie dans la province
+lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs.
+Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs
+au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du
+danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois
+entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne
+la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France,
+en Angleterre ou en Hollande.</p>
+
+<p>Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra,
+Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du
+Palazzo Carmagnola.</p>
+
+<p>Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les
+branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle
+comme un clair de lune; le visage de la jeune fille
+était particulièrement beau et impénétrable. A cet
+instant de la séparation, Giovanni sentit seulement
+combien elle lui était chère. Il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous
+le suprême mystère dont vous m'avez parlé?</p>
+
+<p>Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une
+cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était
+<span class="pagenum"><a name="Page_668" id="Page_668">668</a></span>
+la célèbre <i>Tabula Smaragdina</i>, la table d'émeraude,
+trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis
+entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans
+lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste,
+le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait
+gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre
+en vieux caractères grecs:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Le ciel en haut, le ciel en bas,</i></p>
+<p><i>Les étoiles en haut, les étoiles en bas</i>,</p>
+<p><i>Tout ce qui est en haut est en bas</i>,</p>
+<i>Si tu comprends&mdash;gloire à toi!</i>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra
+solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même,
+entends-tu, absolument tout. Et maintenant,
+selon la coutume, avant de nous séparer, vidons
+la dernière coupe fraternelle.</p>
+
+<p>Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la
+cire, en versa le contenu&mdash;un vin épais comme de
+l'huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum&mdash;dans
+une antique coupe de chrysolithe portant
+ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes.
+Puis s'approchant de la croisée, elle éleva la
+coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles
+du soleil, dans la transparence des parois, les corps
+nus des bacchantes se rosirent de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra
+encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard
+<span class="pagenum"><a name="Page_669" id="Page_669">669</a></span>
+possédait la dernière, la plus haute sagesse, car
+son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu
+olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant
+je vois que lui aussi aspire et n'atteint pas, cherche
+et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le
+précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de
+lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu
+en l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous
+deux: au dernier Réconciliateur.</p>
+
+<p>Respectueusement, dévotieusement, comme si elle
+accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la
+moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient
+pas de charmes défendus. C'est un vin pur et sacré,
+fait des grappes de la vigne de Nazareth. C'est le sang
+le plus pur de Dionysos le Galiléen.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux
+mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante:</p>
+
+<p>&mdash;Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je
+te conterai un secret que je n'ai confié à personne, je
+te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie
+dans lesquels nous seront unis pour l'éternité, pareils
+au frère et à la s&oelig;ur, à deux fiancés.</p>
+
+<p>Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les
+branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni
+son visage sévère, blanc comme le marbre,
+impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants
+tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme
+du sang, ses yeux jaunes comme de l'ambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_670" id="Page_670">670</a></span>
+Une terreur connue glaça le c&oelig;ur de Beltraffio et
+il songea:</p>
+
+<p>«La Diablesse blanche!»</p>
+
+<p class="center">&#8258;</p>
+
+<p>A l'heure convenue, il se trouva devant la grille
+du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps
+il frappa sans qu'on vînt lui ouvrir. Enfin,
+effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore
+et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape
+Jules II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément
+à Milan et de suite avait ordonné de se saisir
+de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce
+monna Cassandra.</p>
+
+<p>Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna
+Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte
+Inquisition.</p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se
+guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il
+essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta
+infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des
+mots bizarres que seul le maître savait comprendre.
+Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_671" id="Page_671">671</a></span>
+béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un
+oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant
+à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant
+attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines,
+rabotait des planches ou encore, durant des
+heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras
+ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson&mdash;toujours
+la même; puis contemplant le maître, se
+prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si
+pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais
+il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais
+il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait
+de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait
+dans sa maison.</p>
+
+<p>Les années se suivaient et cet infirme était comme
+le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de
+Léonard pour doter d'ailes l'humanité.</p>
+
+<p>Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves,
+celui peut-être qui était le plus proche de son c&oelig;ur,
+Cesare da Sesto.</p>
+
+<p>Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être
+lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait.
+Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour
+triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne
+parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre.
+Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni
+vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard
+avait gâtés en leur «jetant un sort».</p>
+
+<p>Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance
+secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël
+<span class="pagenum"><a name="Page_672" id="Page_672">672</a></span>
+Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès
+du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que
+Cesare préparait une trahison.</p>
+
+<p>Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité
+zélée de ses amis.</p>
+
+<p>Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se
+fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards,
+en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient
+les traces du grand maître. De temps à autre il
+observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois
+un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout
+ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule:
+le visage du Christ de la <i>Sainte Cène</i> trahi, le sourire
+de la Gioconda impudiquement dévoilé.</p>
+
+<p>Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait
+les sifflements et les râles du vent, tout comme le
+jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à
+la mort.</p>
+
+<p>Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et
+ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit
+ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par
+le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux
+roux.</p>
+
+<p>&mdash;Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>Léonard le contempla et subitement se souvint
+de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.</p>
+
+<p>Il l'embrassa paternellement.</p>
+
+<p>Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son
+père s'était réfugié lors de l'invasion française de
+<span class="pagenum"><a name="Page_673" id="Page_673">673</a></span>
+1500. Malade depuis de longues années, il s'était
+éteint dernièrement, et Francesco était parti à la
+recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre
+qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître:
+c'était à la veille de notre séparation, au village de
+Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione.
+Nous descendions dans une mine abandonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement
+Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis
+pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez
+pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites
+de moi ce que vous voudrez&mdash;je ne vous quitterai
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant chéri! murmura Léonard.</p>
+
+<p>Et sa voix trembla.</p>
+
+<p>De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit
+contre sa poitrine avec la même tendre confiance que
+lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit
+garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine
+abandonnée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_674" id="Page_674">674</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507,
+il avait été nommé peintre de la cour du roi de
+France, Louis XII. Mais ne recevant pas d'appointements,
+il était forcé de compter sur les faveurs du
+hasard. Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer
+l'attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement
+à mesure qu'il avançait en âge. Comme auparavant,
+toujours nécessiteux et toujours embrouillé
+dans les questions d'argent, il empruntait à tout le
+monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes
+dettes, s'en créait de nouvelles. Il écrivait au seigneur
+d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet des
+lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More.
+Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs,
+il attendait patiemment son tour, quoiqu'avec
+la vieillesse, les escaliers d'autrui lui parussent de
+plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se
+sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui
+du peuple&mdash;partout et toujours étranger. Tandis que
+Raphaël, profitant de la générosité du pape, de
+malheureux était devenu riche patricien romain; que
+Michel-Ange amassait une fortune&mdash;Léonard restait
+l'errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour
+mourir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_675" id="Page_675">675</a></span>
+Ces dernières années, il ressentait une grande
+fatigue des variations continuelles de la politique.
+Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques
+des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait
+que l'heure du repos était venue.</p>
+
+<p>Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager
+au service des Médicis.</p>
+
+<p>Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit
+même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières,
+les moines de l'abbaye de San Francesco trouvèrent
+dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de
+Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans
+connaissance. Évidemment, c'était un accès semblable
+à celui qui l'avait atteint quinze ans auparavant lors
+de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni
+guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents,
+sur son visage étrangement impassible, presque
+mort, se lisait une expression qui inspirait plus de
+crainte à Léonard que son ancienne maladie.</p>
+
+<p>Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant
+de sa personne, de son «mauvais &oelig;il», le
+maître lui conseillait de rester à Milan près de fra
+Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais
+Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le
+prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance,
+un tel désespoir doux, que Léonard ne sut pas lui
+refuser.</p>
+
+<p>Les troupes françaises approchaient de Milan. La
+populace se révoltait. Il n'y avait pas de temps à
+perdre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_676" id="Page_676">676</a></span>
+Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis
+pour aller chez le More, le More pour César, César
+pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard
+maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur,
+Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée,
+continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.</p>
+
+<p>«Le 23 septembre 1513&mdash;inscrivait-il méticuleusement
+dans son journal&mdash;j'ai quitté Milan pour
+Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro
+et Giovanni.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_677" id="Page_677">677</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<p class="center">LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL</p>
+
+<p class="center">1513-1515.</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>La patience pour les outragés est comme le
+vêtement de ceux qui grelottent; à mesure que le
+froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu
+ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des
+grands outrages, augmente ta patience et l'offense
+n'atteindra pas ton âme. <i>Ingiurio offendere no si
+potramo la tua mente.</i></p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis,
+avait su se poser en grand protecteur des sciences et
+des lettres. Après avoir appris sa nomination, il dit à
+son frère Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu
+nous l'a accordé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_678" id="Page_678">678</a></span>
+Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec
+une dignité philosophique, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car
+tout le reste ne compte pas!</p>
+
+<p>Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de
+peintres et de savants.</p>
+
+<p>Lorsque François I<sup>er</sup>, après sa victoire sur le pape,
+exigea de lui en cadeau la statue nouvellement découverte
+de Laocoon, Léon X déclara qu'il se séparerait
+plutôt d'une relique que de ce chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il
+aimait davantage encore ses bouffons. Il dépensait des
+sommes fantastiques pour des festins, mais se distinguait
+par une grande sobriété, étant atteint d'une affection
+stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie
+incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que
+son corps, était dévorée par une plaie secrète: l'ennui,
+un ennui dont rien ne pouvait le distraire.</p>
+
+<p>En politique seulement, il retrouvait son véritable
+tempérament: il était aussi froidement cruel et aussi
+parjure qu'Alexandre Borgia.</p>
+
+<p>Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard
+attendait son tour d'audience au Vatican en écoutant
+le récit des prouesses du nain Baraballo, nouvellement
+envoyé des Indes à Sa Sainteté.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du
+peintre son voisin de banquette qui depuis deux mois
+n'avait pu encore obtenir d'audience, savez-vous qu'il
+existe un moyen de se faire recevoir incontinent par
+Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_679" id="Page_679">679</a></span>
+Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau,
+sans avoir été reçu, se retira.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par
+d'étranges pressentiments, qui lui semblaient inexplicables.
+Les préoccupations matérielles, son insuccès à
+la cour de Léon X et de Julien de Médicis, ne le tourmentaient
+pas, il y était dès longtemps habitué. Et
+cependant une inquiétude angoissante s'emparait de
+lui. Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne,
+en revenant du Vatican, son c&oelig;ur se serrait
+comme à l'approche d'une grande douleur.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter
+des planchettes, et, selon son habitude, il se balançait
+en psalmodiant sa chanson triste.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Léonard se crispa davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en
+posant sa main sur la tête de l'infirme.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le
+maître un regard scrutateur, presque raisonnable et
+même malin. Moi, je n'ai rien. Mais voilà Giovanni...
+Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura
+Léonard.</p>
+
+<p>Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit
+à l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Astro, insista Léonard en lui prenant la main.
+Je te prie, mon ami, souviens-toi; que voulais-tu
+dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le voir de suite.
+Où est-il?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_680" id="Page_680">680</a></span>
+&mdash;Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut.
+Il s'est envolé... éloigné...</p>
+
+<p>Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus
+dans sa mémoire. Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait
+des sons différents, même des mots entiers, employant
+l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement.
+Eh bien! Allons. Je vous le montrerai. Seulement ne
+vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.</p>
+
+<p>Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses
+béquilles, il précéda Léonard.</p>
+
+<p>Ils montèrent au grenier.</p>
+
+<p>La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement
+des tuiles par le soleil. A travers la lucarne
+filtrait un rayon de soleil, rouge et poussiéreux. Lorsqu'ils
+entrèrent, une bande de pigeons effarés s'envola
+à grand bruit d'ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant
+le fond sombre du grenier.</p>
+
+<p>Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni
+debout, raidi en une pose de statue, étrangement
+grandi et fixant sur lui des yeux démesurément
+ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Giovanni! cria le maître.</p>
+
+<p>Puis il pâlit et sa voix se brisa.</p>
+
+<p>Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé
+lui prit la main. Elle était glacée. Le corps se balança,
+il était pendu à une forte corde de soie,&mdash;telle qu'en
+employait le maître pour sa machine volante,&mdash;attachée
+à un crochet de fer nouvellement vissé dans la poutre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_681" id="Page_681">681</a></span>
+Astro s'approcha de la lucarne et regarda.</p>
+
+<p>La maison se trouvait sur une hauteur et dominait
+les toits, les tours et les clochers de Rome, la campagne
+pareille à une mer d'un vert trouble sous les
+rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne
+brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati,
+Rocca di Papa, et le ciel où se poursuivaient les
+hirondelles.</p>
+
+<p>Astro regardait en clignant des yeux et un sourire
+béat sur les lèvres, il se balançait, agitait les bras
+comme des ailes et chantait sa chanson triste.</p>
+
+<p>Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il
+ne put, pétrifié par l'horreur entre ses deux élèves&mdash;le
+mort et le dément.</p>
+<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+<p>Quelques jours plus tard, en examinant les papiers
+de Beltraffio, Léonard trouva son journal et le lut
+attentivement:</p>
+
+<p>«La Diablesse blanche&mdash;toujours et partout.
+Qu'elle soit maudite! Le dernier mystère&mdash;le Christ
+et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en haut, le ciel
+en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort.
+Je remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin
+que tu me juges».</p>
+
+<p>Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots,
+et Léonard comprit qu'ils avaient dû être écrits le
+jour même du suicide de Giovanni.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_682" id="Page_682">682</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint
+pénible à Léonard. L'incertitude, l'attente, l'inaction
+forcée l'énervaient. Ses livres, ses machines, ses essais,
+sa peinture, le dégoûtaient.</p>
+
+<p>Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait
+pu encore recevoir, lui demanda de perfectionner la
+frappe de la monnaie papale. Ne dédaignant aucun
+ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta cette
+commande dans la perfection, inventant une machine
+telle que les pièces de monnaie, inégales avant, en
+sortaient irréprochablement rondes.</p>
+
+<p>A ce moment, par suite de ses anciennes dettes,
+l'état de ses affaires était tellement piteux, que la plus
+grande partie de ses appointements servait à payer les
+intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui avait
+hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la
+misère.</p>
+
+<p>Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria.
+C'était la première maladie sérieuse de son existence.
+Mais il n'admit pas de docteur auprès de lui et
+refusa tout médicament. Seul Francesco le soignait
+et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui;
+il estimait son amour simple et sincère qui faisait voir
+en lui au maître l'ange gardien de sa vieillesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_683" id="Page_683">683</a></span>
+L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de
+vains efforts pour attirer l'attention.</p>
+
+<p>Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de
+Médicis, Léon X commanda à Léonard un petit
+tableau. Selon son habitude, remettant de jour en
+jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires,
+de perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux
+vernis.</p>
+
+<p>En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec
+un feint désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il
+songe à la fin avant d'entreprendre le commencement.</p>
+
+<p>Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de
+Léonard était prononcé. Léon X, grand connaisseur
+en matière d'art, avait exprimé sa condamnation.
+Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange
+pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs
+lauriers: leur redoutable adversaire était anéanti.</p>
+
+<p>Comme se donnant le mot, tout le monde se
+détourna de lui, l'oublia, comme on oublie les morts.</p>
+
+<p>Léonard apprit impassiblement la réflexion du
+pape: il l'avait prévue et ne s'attendait à rien d'autre.
+Le soir même il écrivit dans son journal:</p>
+
+<p>«La patience pour les offensés est le vêtement de
+ceux qui grelottent. A mesure que le froid augmente,
+habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid.
+Ainsi, au moment des grands outrages, augmente ta
+patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_684" id="Page_684">684</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII
+mourut. Ne laissant pas d'enfants du sexe masculin,
+la couronne échut à son plus proche parent, le mari
+de sa fille Claude de France, le fils de Louise de
+Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui
+prit le nom de François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit
+la campagne qui avait pour but la conquête de la Lombardie.
+Avec une rapidité étonnante il traversa les
+Alpes, franchit le col d'Argentières, et inopinément se
+trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan,
+déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à
+Milan.</p>
+
+<p>A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en
+Savoie.</p>
+
+<p>Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard
+se décida à tenter la chance auprès du nouveau
+roi et se rendit à Pavie, où se tenait la cour de
+François I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur
+des vainqueurs. En sa qualité d'ancien mécanicien
+ducal, on pria Léonard d'y participer. Il construisit
+un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa
+devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_685" id="Page_685">685</a></span>
+poitrine, en laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté,
+des lis blancs de France.</p>
+
+<p>Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes
+ses &oelig;uvres et ses autres inventions.</p>
+
+<p>François I<sup>er</sup> conviait à son service les artistes et les
+savants italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël,
+ni Michel-Ange, François I<sup>er</sup> s'adressa à Léonard,
+lui proposant sept cents écus de traitement et le petit
+château du Cloux, en Touraine, près de la ville d'Amboise,
+entre Tours et Blois.</p>
+
+<p>Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans,
+éternel exilé, sans regretter son ingrate patrie, suivi
+de son vieux serviteur Villanis, de sa servante Mathurine,
+de Francesco Melzi et de Zoroastro de Peretola, au
+début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.</p>
+
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>La route, à cette époque, était pénible, à travers le
+Piémont, jusqu'à Turin, elle longeait la vallée de la
+Doria Riparia, affluent du Pô, puis coupait le chemin
+du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont Cenis.
+Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit
+sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait;
+en haut l'hiver régnait encore. Dans le pâle
+ciel matinal, la masse neigeuse des Alpes brillait
+comme éclairée par un feu intérieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_686" id="Page_686">686</a></span>
+A un tournant de la route, Léonard mit pied à
+terre. Il voulait voir les montagnes de plus près. Les
+guides lui indiquèrent un chemin de traverse plus ardu
+encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, il en
+résolut l'ascension.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme
+imposant les environna; ils n'entendaient plus que les
+battements de leur c&oelig;ur et, de temps à autre, le
+grondement sourd des avalanches, pareil au grondement
+du tonnerre, répété par l'écho.</p>
+
+<p>Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut.
+Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le
+jeune homme en désignant le précipice sous leurs
+pieds. Voici de nouveau la vallée de Doria Riparia!
+C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la
+verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie,
+ajouta-t-il plus bas.</p>
+
+<p>Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.</p>
+
+<p>Il répéta plus bas encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pour la dernière fois.....</p>
+
+<p>Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco,
+là où se trouvait la patrie, et son visage resta
+impassible. Silencieux, il se détourna et, de nouveau,
+se reprit à monter vers les cimes des neiges éternelles,
+les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du
+Rocchio Melone.</p>
+
+<p>Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant
+si vite que Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait
+pas à le rejoindre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_687" id="Page_687">687</a></span>
+&mdash;Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous
+pas? Il n'existe plus de sentier. On ne peut monter
+plus haut. Il y a un précipice. Prenez garde!</p>
+
+<p>Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours,
+se riant des vertigineux abîmes.</p>
+
+<p>Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient,
+tel un mur géant dressé par Dieu entre les deux
+mondes. Elles l'appelaient à elles, l'attiraient, comme
+si derrière elles se cachait le dernier mystère, l'unique,
+que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées,
+quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables,
+elles lui semblaient proches au point de les
+atteindre avec la main et le considéraient comme les
+morts doivent considérer les vivants&mdash;avec un éternel
+sourire semblable à celui de la Joconde.</p>
+
+<p>Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur
+des glaciers. Il leur souriait. Et, en regardant ces
+énormes blocs de glace debout dans le ciel froid, il
+songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout
+indivisible.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_688" id="Page_688">688</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<p class="center">LA MORT.&mdash;LE PRÉCURSEUR AILÉ.</p>
+
+<p class="center">1516-1519</p>
+
+<div class="left65 font90">
+<p>Pareil aux anges, tu as des ailes.</p>
+
+<p>(<i>Inscription sur l'Icône de saint
+Jean-Baptiste</i>).</p>
+
+<p>Les ailes seront,</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">LÉONARD DE VINCI.</span></p>
+</div>
+
+<h3 class="p2">I</h3>
+
+<p>Au c&oelig;ur même de la France, dominant la Loire,
+se trouvait le château royal d'Amboise. Le soir, au
+crépuscule, se reflétant dans le fleuve désert, blanc
+crème et vert pâle, il paraissait léger comme une
+apparition, vaporeux comme un nuage.</p>
+
+<p>De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes,
+sur des prés, sur les rives de la Loire, transformées
+<span class="pagenum"><a name="Page_689" id="Page_689">689</a></span>
+au printemps en de vastes champs de pavots rouges
+et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la
+Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait
+l'Adda, avec cette différence que l'une était impétueuse
+et jeune, et l'autre, calme, lente, fatiguée et
+vieille.</p>
+
+<p>Au pied du château, se pressaient les chaumières
+d'Amboise, toits pointus couverts d'ardoise noire,
+scintillante au soleil et hautes cheminées de brique.</p>
+
+<p>Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.</p>
+
+<p>Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les
+encoignures des croisées, se voyaient, taillés dans la
+pierre blanche, de gros moines réjouis ramassés sur
+leurs jambes, de jeunes clercs, de graves docteurs à
+épaulières à l'expression préoccupée et concentrée.
+Les mêmes visages se rencontraient dans les rues de
+la ville: tout respirait le bourgeois cossu, soigneux,
+parcimonieux, froid et dévot.</p>
+
+<p>Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la
+ville s'animait: les rues s'emplissaient d'aboiements, de
+sons de cors; les vêtements des seigneurs de la cour
+y mettaient un scintillement inaccoutumé; la nuit,
+du château parvenaient des airs de danses et les murs
+se pourpraient à la lueur des torches.</p>
+
+<p>Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait
+dans son silence; durant la semaine, elle
+semblait morte et ne s'éveillait que le dimanche
+à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant
+lesquels les enfants organisaient des rondes. Et
+lorsque la chanson se taisait, régnait un silence profond,
+<span class="pagenum"><a name="Page_690" id="Page_690">690</a></span>
+troublé seulement par le son métallique de
+l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de
+l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les
+bancs de sable de la Loire qui reflétait, unie tel
+un miroir, le ciel d'un bleu vert.</p>
+
+<p>A dix minutes du château, sur le chemin du moulin
+Saint-Thomas, se trouvait un tout petit castel, le
+Cloux, ayant appartenu jadis à l'armurier du roi
+Louis XII.</p>
+
+<p>Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre
+une petite rivière. Droit devant la maison s'étendait
+une pelouse; un pigeonnier émergeait entre
+les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître
+l'eau immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre
+feuillage des marronniers et des ormes formait un
+fond propice au château de briques roses et de pierre
+blanche encadrant les croisées et les portes ogivales.
+Ce petit bâtiment à toit pointu et à tour octogonale
+tenait de la villa campagnarde et de la maison de
+ville. Reconstruit quarante ans auparavant, il semblait
+encore neuf, gai et hospitalier.</p>
+
+<p>Tel était ce petit castel dans lequel François I<sup>er</sup>
+installa Léonard de Vinci.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_691" id="Page_691">691</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">II</h3>
+
+<p>Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement
+avec lui de ses travaux passés et de ses projets
+futurs, l'appelant respectueusement «Mon père» et
+«Maître».</p>
+
+<p>Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise
+et d'établir un énorme canal qui devait transformer
+les marais de la Sologne en un florissant
+jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et
+traversant Lyon&mdash;le c&oelig;ur de la France&mdash;rattacher
+la Touraine à l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie
+de l'Europe septentrionale à la mer Méditerranée.</p>
+
+<p>Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès
+son arrivée à Amboise, l'artiste explora le pays.</p>
+
+<p>Tandis que François I<sup>er</sup> chassait, Léonard étudiait
+le terrain de la Sologne près de Romorantin, le
+courant des affluents de la Loire et du Cher, calculait
+le niveau des eaux, composait des dessins et des cartes.</p>
+
+<p>Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches.
+Là se trouvait un vieux château dans le donjon
+duquel pendant huit ans avait été incarcéré l'infortuné
+duc de Lombardie, Ludovic le More.</p>
+
+<p>Le vieux geôlier raconta à Léonard comment,
+caché dans une charrette sous un tas de paille,
+Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les chemins,
+<span class="pagenum"><a name="Page_692" id="Page_692">692</a></span>
+il s'était égaré dans le bois, et le lendemain
+matin rejoint par les traqueurs, il avait été découvert
+par les chiens de chasse dans un buisson.</p>
+
+<p>Le duc de Milan avait passé ses dernières années
+en des réflexions morales, alternées de prières et de
+lectures, particulièrement de la <i>Divine Comédie</i> du
+Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un vieillard.
+Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles
+des changements politiques, dans ses yeux
+s'allumait l'ancienne flamme.</p>
+
+<p>Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il
+s'était doucement éteint.</p>
+
+<p>Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était
+découvert une distraction: il avait sollicité des couleurs
+et des pinceaux et entrepris de peindre les murs
+et les plafonds de sa prison.</p>
+
+<p>Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard
+retrouva quelques traces de ces peintures: des ornements
+compliqués, des étoiles, des rosaces et une tête
+de guerrier romain avec cette inscription en langue
+française estropiée: <i>Je porte en prison pour ma
+devise que je m'arme de pacience par force de peines
+que l'on me fait porter.</i></p>
+
+<p>Une autre inscription en lettres de trois coudées
+s'étalait sur le plafond, plus incorrecte encore: <i>Celui
+qui&mdash;net pas contan.</i></p>
+
+<p>En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant
+ces dessins maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic
+le More, admirant avec un bon sourire les cygnes
+qui voguaient dans les fossés du palais de Milan.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_693" id="Page_693">693</a></span>
+»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait
+peut-être en soi l'amour de la beauté qui l'excusera au
+jugement suprême?»</p>
+
+<p>Méditant sur le sort malheureux du duc, il se
+souvint des récits rapportés par un voyageur espagnol,
+au sujet de la mort de son autre protecteur, César
+Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, avait
+traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené
+en Castille et incarcéré dans la tour Medina del Campo,
+César s'était enfui avec une adresse et un courage
+incroyables, descendant, à l'aide d'une corde,
+d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le
+temps de couper la corde. Il tomba, se blessa sérieusement,
+mais conserva assez de présence d'esprit pour,
+revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux préparés par
+ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné
+Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère,
+le roi de Navarre, et prit du service comme
+condottiere.</p>
+
+<p>A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se
+répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la
+tête du duc au prix de dix mille ducats.</p>
+
+<p>Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les
+mercenaires du comte de Baumont, après avoir pénétré
+dans les rangs de l'ennemi, César, abandonné de ses
+hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin
+et, là, se défendant avec une vaillance désespérée, il
+était tombé, frappé de plus de vingt coups. Les mercenaires,
+tentés par ses armes et ses vêtements, après
+l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et
+<span class="pagenum"><a name="Page_694" id="Page_694">694</a></span>
+expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient
+trouvé, mais sans pouvoir vraiment le reconnaître.
+Enfin, le petit page Juanito, retrouvant son seigneur,
+se jeta sur son cadavre, l'embrassant et sanglotant&mdash;il
+aimait César.</p>
+
+<p>Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe:
+il semblait qu'il avait dû expirer comme il
+avait vécu&mdash;sans peur et sans remords.</p>
+
+<p>La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura
+jusqu'à la fin de ses jours son frère bien-aimé.</p>
+
+<p>Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi
+sauvages et les agriculteurs des Apennins, conservèrent
+également de lui un tendre souvenir. Longtemps, ils
+se refusèrent à croire qu'il était mort et l'attendaient
+comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou
+tard ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant
+le peuple.</p>
+
+<p>Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic
+et César, à la sienne propre, Léonard la trouvait plus
+salutaire et ne maudissait pas sa destinée.</p>
+
+<h3 class="p2">III</h3>
+
+<p>Comme presque tous les projets de Léonard, le projet
+de la reconstruction du château d'Amboise et celui du
+canal de la Sologne n'aboutirent pas.</p>
+
+<p>Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation
+<span class="pagenum"><a name="Page_695" id="Page_695">695</a></span>
+des projets trop hardis de Léonard, le roi
+peu à peu s'en désintéressa et bientôt les oublia.
+L'artiste comprit qu'en dépit de toute son affabilité,
+il ne devait attendre de François I<sup>er</sup> rien de plus que
+de Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de
+Médicis. Son dernier espoir d'être compris, de donner
+aux gens une petite partie de sa science, de ce qu'il
+avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le
+trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et
+de renoncer à toute action.</p>
+
+<p>Au début du printemps 1517, Léonard revint au
+château de Cloux, malade, miné par la fièvre des
+marais. En été un mieux sensible se produisit, mais
+c'en était fait de sa santé.</p>
+
+<p>L'artiste commença un étrange tableau.</p>
+
+<p>A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes
+fleuries, un dieu couronné de raisin, les cheveux
+longs, efféminé, le visage pâle et langoureux, drapé
+dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses
+mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée,
+un sourire énigmatique sur les lèvres.</p>
+
+<p>Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé
+une améthyste sculptée&mdash;probablement un cadeau de
+monna Cassandra&mdash;représentant Dionysos. A cette
+pierre étaient joints les vers d'Euripide: <i>Les Bacchantes</i>,
+traduits du grec et copiés par Giovanni. A
+plusieurs reprises Léonard relut ces fragments.</p>
+
+<p>«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu
+méconnu, tu es superbe et possèdes tout ce qu'il faut
+pour fasciner les femmes: tes cheveux longs encadrent
+<span class="pagenum"><a name="Page_696" id="Page_696">696</a></span>
+ton visage langoureux; tu te caches du soleil
+comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur
+de ta peau, afin de séduire Aphrodite.»</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur des Bacchantes, en opposition au roi
+irrespectueux, louait Bacchus «le plus terrible et le
+plus miséricordieux entre les dieux, donnant aux
+mortels l'ivresse de la joie parfaite».</p>
+
+<p>Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide,
+Giovanni avait inscrit des passages du Cantique des
+Cantiques: «Buvez et enivrons-nous, bien-aimés.»</p>
+
+<p>Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença
+un tableau plus étrange encore: saint Jean-Baptiste.
+Il y travaillait avec un tel acharnement et une telle
+rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient
+comptés, que chaque jour diminuait ses forces et
+qu'il avait hâte de dévoiler son plus secret mystère,
+celui que, durant toute sa vie, non seulement il n'avait
+confié à personne, mais qu'il n'avait même pas osé
+s'avouer.</p>
+
+<p>En quelques mois le travail était assez avancé pour
+permettre de deviner la pensée de l'artiste. Le tableau
+représentait cette grotte obscure excitant la peur et
+la curiosité, et dont il avait souvent entretenu
+monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord,
+paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la
+contemplait devenait plus transparente, et les ombres
+les plus noires conservant leur mystère se fondaient
+avec le jour le plus clair, glissaient et s'anéantissaient
+en lui, comme une fumée, ou bien comme le son
+d'une lointaine musique. Et semblable au miracle,
+<span class="pagenum"><a name="Page_697" id="Page_697">697</a></span>
+mais plus réel que tout ce qui puisse en approcher,
+plus vivant que la vie même, ressortait de cette
+obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu,
+féminin, étrangement et séduisamment beau, rappelant
+les paroles de Panthée:</p>
+
+<p>«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de
+langueur; tu te caches du soleil comme une vierge
+et tu conserves dans l'ombre ta pâleur pour séduire
+Aphrodite.»</p>
+
+<h3 class="p2">IV</h3>
+
+<p>Un jour d'ennui, François I<sup>er</sup> se souvint de son
+désir de visiter l'atelier de Léonard et en compagnie
+de quelques intimes, il se rendit au château de Cloux.</p>
+
+<p>Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue,
+l'artiste travaillait avec acharnement à son <i>Saint Jean-Baptiste</i>.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil entraient de biais par les
+croisées de l'atelier, grande pièce froide à parquet
+carrelé et à plafond à poutrelles. Profitant de la dernière
+lumière, Léonard se hâtait d'achever la main
+droite du Précurseur désignant la croix.</p>
+
+<p>Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu,
+je ne reçois personne. Dis que je suis malade ou sorti.</p>
+
+<p>L'élève alla dans le vestibule pour congédier les
+<span class="pagenum"><a name="Page_698" id="Page_698">698</a></span>
+importuns, mais reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement
+et ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie
+sur le portrait de la Joconde&mdash;ce qu'il faisait toujours,
+n'aimant pas la laisser voir.</p>
+
+<p>Le roi entra dans l'atelier.</p>
+
+<p>Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût
+plutôt criard, une trop grande profusion d'or, de
+broderies et de pierres précieuses. Il se parfumait à
+l'excès.</p>
+
+<p>Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient
+que François I<sup>er</sup> portait dans son physique une majesté
+telle, qu'il suffisait de le regarder pour deviner
+le roi.</p>
+
+<p>Léonard selon la coutume voulut plier le genou
+devant lui, mais François le retint et s'inclinant lui-même,
+l'embrassa respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard,
+dit-il aimablement. Comment vas-tu? Que
+fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis continuellement malade, Sire, répondit
+l'artiste en éloignant le portrait de Joconde.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que
+plus on les regarde et plus ils plaisent.</p>
+
+<p>Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs
+s'approcha du portrait et souleva la draperie.</p>
+
+<p>Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un
+fauteuil et longtemps regarda, silencieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_699" id="Page_699">699</a></span>
+&mdash;C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant
+d'un rêve. Voilà la plus ravissante femme que
+j'aie jamais vue! Qui est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin
+Giocondo, répondit Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'as-tu peint?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours aussi jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais,
+a travaillé cinq ans à ce portrait et ne l'a pas
+achevé, du moins, il l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de
+plus? Elle est vivante, il ne lui manque que la
+parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, que l'on peut
+t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille
+femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as
+été heureux, vieillard. Et que faisait donc le mari?
+Il vous contemplait! Si elle n'était pas morte, ma foi,
+je parie que tu la peindrais encore!</p>
+
+<p>Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa
+avait pu rester une épouse fidèle ne pouvait même pas
+effleurer son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, continua François en souriant, tu es
+grand connaisseur en femmes. Quelles épaules, quelle
+poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore
+plus beau...</p>
+
+<p>Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un
+de ces regards qui déshabillent et possèdent, comme
+une impudique caresse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_700" id="Page_700">700</a></span>
+Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Pour peindre un tel portrait, continua le roi,
+il ne suffit pas d'être artiste, il faut avoir pénétré tous
+les mystères du c&oelig;ur féminin&mdash;labyrinthe de Dédale,
+pelote de fil que le diable lui-même ne démêlerait
+pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses
+mains croisées&mdash;mais va voir au fond de son âme!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Souvent femme varie,</p>
+<p>Bien fol est qui s'y fie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant
+d'approcher un tableau vers le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon
+à n'être entendu que du roi, mais on m'a assuré que
+non seulement il n'a pas aimé la Joconde, mais encore
+aucune femme... qu'il est presque vierge...</p>
+
+<p>Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il
+ajouta quelque chose de très indécent concernant
+l'amour socratique et l'extraordinaire beauté des élèves
+de Léonard.</p>
+
+<p>François I<sup>er</sup> s'étonna, puis haussa les épaules avec
+le sourire indulgent d'un homme du monde privé de
+préjugés, qui sait vivre et n'empêche pas les autres
+d'agir comme bon leur semble, comprenant que dans
+ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts
+ni des couleurs.</p>
+
+<p>Le tableau inachevé attira son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela, qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce
+doit être Bacchus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_701" id="Page_701">701</a></span>
+&mdash;Et cela? demanda le roi en désignant le tableau
+voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le
+visage d'une femme. Il ressemble à la Joconde. Il a
+le même sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être un Androgyne? observa le poète, en
+expliquant la fable de Platon.</p>
+
+<p>&mdash;Aplanis nos doutes, maître, dit François I<sup>er</sup> en
+s'adressant à Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en
+rougissant comme un coupable,&mdash;c'est saint Jean-Baptiste.</p>
+
+<p>&mdash;Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!</p>
+
+<p>Mais en regardant attentivement, le roi remarqua,
+dans le fond de la toile, la fine croix de roseau. Il
+secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane
+lui semblait une profanation et lui plaisait en même
+temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux.
+Combien m'en demandes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, commença timidement l'artiste,
+ces tableaux ne sont pas terminés. Je songeais...</p>
+
+<p>&mdash;Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever
+le <i>Saint Jean</i>, j'attendrai. Mais ne touche pas à la
+<i>Joconde</i>. Tu ne peux faire mieux. Je veux l'avoir de
+suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton prix, ne
+crains pas, je ne marchanderai pas.</p>
+
+<p>Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_702" id="Page_702">702</a></span>
+un prétexte de refus. Mais que pouvait-il dire à un
+homme qui transformait tout en plaisanterie ou en
+indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour
+lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait
+à s'en séparer à aucun prix?</p>
+
+<p>Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de
+céder la toile à trop bon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.</p>
+
+<p>Il contempla le portrait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq
+cents.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante,
+je puis assurer à Votre Majesté...</p>
+
+<p>Il s'arrêta et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense
+que c'est suffisant.</p>
+
+<p>Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.</p>
+
+<p>Léonard leva les yeux sur François I<sup>er</sup> avec une
+expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber
+à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on
+demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la <i>Joconde</i>.
+François I<sup>er</sup> prit cet émoi pour un élan de reconnaissance,
+se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher
+la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre
+la <i>Joconde</i>. Sois tranquille, je lui choisirai une place
+digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver
+à la postérité.</p>
+
+<p>Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un
+<span class="pagenum"><a name="Page_703" id="Page_703">703</a></span>
+fauteuil. Il considérait la <i>Joconde</i> avec des yeux affolés.
+Des plans enfantins germaient dans son cerveau:
+il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne
+pût le trouver, et ne le livrer même sous peine
+de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec
+Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.</p>
+
+<p>La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco
+avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler.
+Léonard restait toujours assis devant le portrait, son
+visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile
+comme celui d'un mort.</p>
+
+<p>La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez
+malade. Vraiment, remettez à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi.
+Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.</p>
+
+<p>Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte,
+et tous deux s'acheminèrent vers le palais.</p>
+
+
+<h3 class="p2">V</h3>
+
+<p>Le château se trouvait à dix minutes de marche;
+mais la route était mauvaise et pénible. Léonard
+marchait lentement en s'appuyant sur le bras de Francesco.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_704" id="Page_704">704</a></span>
+Entre les branches secouées par la bourrasque, se
+voyaient les croisées illuminées du palais.</p>
+
+<p>Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un
+passe-temps qui lui plaisait particulièrement. On forçait
+des jeunes filles à boire dans une coupe en argent
+sur laquelle se trouvaient gravés des sujets obscènes.
+Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient
+de honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou
+encore feignaient de voir et de ne pas comprendre.</p>
+
+<p>Parmi les dames, se trouvait la s&oelig;ur du roi, la
+princesse Marguerite, «la perle des perles». Elle avait
+une réputation de beauté et d'érudition. L'art de plaire
+était pour elle plus important que «le pain quotidien».
+Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était
+indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour
+excessif, considérait ses défauts comme des qualités,
+ses vices comme des bravoures et son visage de faune
+comme celui d'Apollon. Elle était prête, non seulement
+à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On
+murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel.
+Dans tous les cas François abusait de cet
+amour, profitant de ses services autant dans les affaires
+difficiles que dans les maladies, les dangers et les
+aventures amoureuses.</p>
+
+<p>Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça
+Léonard, François ordonna de le recevoir et, avec
+Marguerite, s'avança au devant de lui.</p>
+
+<p>Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée,
+les salles brillamment éclairées, des regards étonnés
+et ironiques l'accompagnèrent: ce grand vieillard à
+<span class="pagenum"><a name="Page_705" id="Page_705">705</a></span>
+longs cheveux blancs, aux yeux presque sauvages, produisait
+une impression réfrigérante, même sur les plus
+insouciants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel
+hôte rare! Que puis-je t'offrir? Tu ne manges pas de
+viande. Veux-tu des légumes ou des fruits?</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais
+vous dire deux mots...</p>
+
+<p>Le roi fixa sur lui un regard inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?</p>
+
+<p>Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en
+désignant sa s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne nous gênera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose
+même espérer que Son Altesse voudra bien me protéger.</p>
+
+<p>&mdash;Parle. Tu sais que je serai toujours heureux
+de te faire plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est toujours au sujet du tableau que
+vous avez désiré m'acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu
+pas dit de suite? Je pensais que nous étions d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait
+impossible de parler de monna Lisa.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux,
+ne m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre
+et je ne veux pas de votre argent. Mais laissez-le-moi&mdash;jusqu'à
+ma mort...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_706" id="Page_706">706</a></span>
+Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard
+suppliant.</p>
+
+<p>Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, intervint la princesse, exaucez la prière
+de maître Léonard. Il le mérite... Soyez bon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez son parti, madame Marguerite?
+Mais c'est un complot!</p>
+
+<p>La princesse posa une main sur l'épaule de son
+frère et lui murmura à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est morte!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous
+avez dit vous-même qu'elle était vivante sur ce portrait.
+Soyez bon, frérot, laissez-lui ce souvenir, ne
+peinez pas ce vieillard!</p>
+
+<p>Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le
+cerveau de François I<sup>er</sup>. Il voulut être magnanime.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un
+sourire. Je vois que je ne te dominerai pas. Tu as su
+choisir ta défenderesse. Sois tranquille, j'accomplirai
+ton désir. Seulement, souviens-toi, le tableau m'appartient
+et tu peux en toucher l'argent immédiatement.</p>
+
+<p>Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard,
+de si enfantin et de si malheureux, que le roi sourit
+avec plus de bienveillance encore et lui frappa amicalement
+l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, mon ami: je te donne ma
+parole, personne ne te séparera d'avec ta Joconde.</p>
+
+<p>Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_707" id="Page_707">707</a></span>
+tendit la main à l'artiste, qui la baisa silencieusement.</p>
+
+<p>La musique retentit, le bal commença. Et personne
+ne songea plus à l'étrange vieillard qui avait passé,
+telle une ombre, et disparaissait de nouveau dans la
+nuit profonde.</p>
+
+<h3 class="p2">VI</h3>
+
+<p>Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise.
+Léonard continuait à travailler à son <i>Saint Jean</i>,
+toujours plus difficilement et plus lentement. Parfois
+il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible.
+Souvent, au crépuscule, relevant la draperie
+du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement,
+la comparait avec le Précurseur. Et alors il
+semblait à son élève Melzi, peut-être à cause du jeu
+incertain du jour et de l'ombre, que l'expression
+des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient
+de la toile comme des apparitions sous le regard fixe
+de l'artiste, s'animant d'une vie surnaturelle et que
+Jean ressemblait à monna Lisa et à Léonard comme
+un fils au père et à la mère.</p>
+
+<p>La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le
+suppliait d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard
+ne voulait rien entendre et s'obstinait davantage.
+Un jour cependant il quitta son travail de meilleure
+heure et pria Francesco de le conduire à sa chambre
+<span class="pagenum"><a name="Page_708" id="Page_708">708</a></span>
+située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était
+raide et, par suite de fréquents étourdissements, il
+n'osait s'y risquer seul. Soutenu par Francesco,
+Léonard montait péniblement, s'arrêtant à toutes les
+marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout
+son poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il
+s'évanouissait et craignant de ne pouvoir le soutenir,
+appela à l'aide son vieux serviteur Baptiste Villanis.</p>
+
+<p>Refusant comme d'habitude toute espèce de soins,
+Léonard garda le lit six semaines. Tout le côté droit
+était paralysé, la main droite refusait tout service. Au
+début de l'hiver, il se sentit mieux, cependant, bien
+qu'il se rétablît difficilement.</p>
+
+<p>Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment
+des deux mains et toutes deux lui étaient
+nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait,
+de la droite, il peignait, ce que faisait l'une,
+l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition
+de ces deux forces, résidait sa supériorité sur
+les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de
+la main droite étaient morts, Léonard craignait que
+la peinture lui fût désormais impossible. Dans les
+premiers jours de décembre, il se leva, commença à
+marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser
+toucher à son tableau.</p>
+
+<p>Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde
+dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant
+demander quelque chose au maître et ne le trouvant
+pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont
+il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps,
+<span class="pagenum"><a name="Page_709" id="Page_709">709</a></span>
+Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais,
+aimait à rester seul durant de longues heures et ne
+permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander,
+comme s'il craignait qu'on le surveillât.</p>
+
+<p>Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se
+tenait devant le <i>Saint Jean</i>, essayant de peindre avec
+la main malade: son visage était convulsé par l'effort
+désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient;
+les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques
+mèches de cheveux blancs étaient collées au
+front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient
+pas: le pinceau tremblait dans la main du maître.
+Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de
+l'âme vivante contre la matière morte.</p>
+
+<h3 class="p2">VII</h3>
+
+<p>Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons
+avait brisé les ponts de la Loire; des gens
+mouraient gelés sur les routes; les loups venaient
+rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux:
+on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux
+tombaient engourdis par le froid.</p>
+
+<p>Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la
+neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au
+maître qui la ranima de son souffle et lui installa un
+<span class="pagenum"><a name="Page_710" id="Page_710">710</a></span>
+nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la
+liberté au printemps.</p>
+
+<p>Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans
+un coin de l'atelier le <i>Saint Jean</i> inachevé, les
+dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées
+s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume,
+venait rendre visite à Léonard, parlait des
+récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière
+Mathurine à quoi on distinguait un lapereau
+d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine
+franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie,
+mais depuis de longues années établi à Amboise&mdash;vieillard
+simple, gai et aimable; il avait le don de
+conter admirablement les nouvelles florentines les plus
+lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon c&oelig;ur
+que le narrateur.</p>
+
+<p>Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient
+aux échecs, aux cartes et aux jonchets.</p>
+
+<p>Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard
+pendant des heures marchait de long en large, jetant
+de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro
+da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme
+représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de
+l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis
+dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des
+planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux
+mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme
+des ailes et marmonnait sa triste chanson.</p>
+
+<p>Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence
+régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors,
+<span class="pagenum"><a name="Page_711" id="Page_711">711</a></span>
+les hurlements des loups y répondaient. Francesco
+allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.</p>
+
+<p>Melzi jouait fort bien du luth et possédait une
+jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître,
+il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la
+vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment
+heureuse et triste mélodie que Léonard aimait
+parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Quant'è bella giovinezza</i>,</p>
+<p><i>Che se fugge tuttavia</i>,</p>
+<p><i>Chi vuol esser lieto, sia</i>:</p>
+<p><i>Di doman no c'è certezza.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait
+de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune
+dans la rue déserte, du son des mandolines devant la
+loggia de marbre, qui accompagnaient cette même
+romance&mdash;et ses méditations au sujet de la Joconde.</p>
+
+<p>Le dernier son se mourait tremblant. Francesco
+assis aux pieds du maître, leva sur lui les yeux et vit
+que des larmes roulaient le long des joues ridées de
+Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard
+y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait&mdash;la
+mort.</p>
+
+<p>«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs
+vont retourner à leur patrie; l'homme attend toujours
+un nouveau printemps, un nouvel été, croyant que
+ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre
+chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des
+éléments, prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire
+<span class="pagenum"><a name="Page_712" id="Page_712">712</a></span>
+qu'à s'échapper du corps pour retourner à Celui qui
+l'y a enfermée.</p>
+
+<p>»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force
+et le mouvement; la force est la volonté du bonheur.</p>
+
+<p>»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier
+pour échapper à l'imperfection; l'âme désire toujours
+être dans un corps, parce que sans les organes elle ne
+peut agir, ni sentir.</p>
+
+<p>»Comme une journée bien employée procure un
+bon sommeil; une vie bien vécue donne une douce
+mort.</p>
+
+<p>»Quand je croyais que j'apprenais à vivre&mdash;j'apprenais
+seulement à mourir.»</p>
+
+<h3 class="p2">VIII</h3>
+
+<p>Au début de février, la température s'adoucit, la
+neige commença à fondre sur les toits, les bourgeons
+éclatèrent. Le matin, lorsque le soleil glissait ses
+rayons dans l'atelier, Francesco installait dans un
+fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile,
+la tête inclinée, les mains posées sur les genoux:
+dans ces mains et sur ce visage se lisait une expression
+de fatigue infinie.</p>
+
+<p>L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée
+et que Léonard avait apprivoisée, tournoyait dans la
+pièce, se posait sur l'épaule de l'artiste ou sur ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_713" id="Page_713">713</a></span>
+mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme impatiente
+du printemps qui s'annonçait. D'un regard
+attentif, Léonard suivait tous les mouvements de
+l'oiseau et la pensée des ailes humaines de nouveau
+fermentait en son cerveau.</p>
+
+<p>Les dernières années, il ne s'en était guère occupé,
+tout en y songeant toujours. Observant le vol de
+l'hirondelle et sentant définitivement un nouveau projet
+mûr dans son cerveau, il résolut d'entreprendre un
+dernier essai avec le dernier espoir que la création de
+ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.</p>
+
+<p>Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination,
+avec la même hâte fiévreuse que celles qu'il avait
+mises à peindre Jean le Précurseur. Ne songeant pas
+à la mort, vainquant sa faiblesse et la maladie, oubliant
+le sommeil et la nourriture, il restait penché des
+journées entières au-dessus de ses dessins et de ses
+calculs. Par moment, il semblait à Francesco que ce
+travail était le délire d'un fou. Une semaine s'écoula
+ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, passait des
+nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue
+l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit
+dans le fauteuil auprès du feu éteint.</p>
+
+<p>L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée
+piaillait. Léonard assis devant un petit bureau, la
+plume dans la main, la tête inclinée sur le papier,
+alignait des chiffres.</p>
+
+<p>Subitement, il eut un balancement étrange et très
+doux; la plume tomba de ses doigts; la tête s'inclina
+sur la poitrine. Il fit un effort pour se lever, appeler
+<span class="pagenum"><a name="Page_714" id="Page_714">714</a></span>
+Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses lèvres
+et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la
+renversa.</p>
+
+<p>Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière
+douteuse de l'aube, il aperçut la table renversée, la
+chandelle éteinte, les feuillets épars et Léonard étendu
+sans connaissance sur le parquet. L'hirondelle effrayée
+battait le plafond de ses ailes. Francesco comprit que
+c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade
+resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les
+calculs dans son délire. Revenu à lui, il exigea de
+suite les croquis de la machine volante.</p>
+
+<p>&mdash;Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai
+plutôt que de vous permettre de reprendre le travail
+avant votre complet rétablissement.</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les
+rendrai...</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu mis?</p>
+
+<p>&mdash;Au grenier que j'ai fermé à clef.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Donne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, messer...</p>
+
+<p>&mdash;Donne, de suite.</p>
+
+<p>Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de
+colère. Afin de ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef.
+Léonard la cacha sous son oreiller et se calma.</p>
+
+<p>Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco.
+Au commencement d'avril, après une journée calme,
+<span class="pagenum"><a name="Page_715" id="Page_715">715</a></span>
+Melzi exténué s'endormit au pied du lit du maître. Un
+choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse était
+éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il
+parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier
+sans trouver personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait
+pas vu le maître. Et tout à coup, Francesco songea
+aux dessins cachés dans le grenier. Il y courut, ouvrit
+la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre
+devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur
+d'une chandelle il écrivait, calculait en murmurant
+des mots inintelligibles. Puis il saisit un crayon, barra
+la page d'un trait, se retourna, vit son élève et se leva
+en chancelant. Francesco le soutint.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le disais, murmura Léonard avec un
+triste sourire&mdash;je te disais que je terminerai bientôt.
+Voilà, j'ai terminé. Maintenant, c'est fini. Assez. Je
+suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. Je ne
+sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable,
+tout; au diable!</p>
+
+<p>Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les
+déchira furieusement.</p>
+
+<p>De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment
+qu'il ne se relèverait plus.</p>
+
+<p>Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère
+et naïve, tout ce que l'Église enseignait. Seul il
+n'avait pas subi l'influence du «mauvais &oelig;il» de
+Léonard. Francesco devinait instinctivement que
+Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs
+du culte, n'était pas un impie. Cependant à l'idée
+qu'il pouvait mourir sans confession, Francesco
+<span class="pagenum"><a name="Page_716" id="Page_716">716</a></span>
+souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le
+maître, mais il était incapable d'aborder avec lui un
+pareil sujet.</p>
+
+<p>Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible
+éventualité.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu? demanda Léonard.</p>
+
+<p>&mdash;Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de
+vos nouvelles. Il désirait vous voir. J'ai dit que c'était
+impossible.</p>
+
+<p>Léonard le fixa attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi
+ne veux-tu pas me le dire?</p>
+
+<p>L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il
+aurait voulu mourir comme il avait vécu, en pleine
+liberté. Mais il eut pitié de Melzi et posant sa main
+sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le
+de venir demain. Je veux me confesser et communier.
+Demande aussi à maître Guillaume de venir
+ici.</p>
+
+<p>Francesco ne répondit pas&mdash;il embrassa avec un
+respectueux amour la main de Léonard.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_717" id="Page_717">717</a></span></p>
+
+<h3 class="p2">IX</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima
+au notaire ses dernières volontés: il donnait quatre
+cents écus à ses frères en signe de pardon; à son
+élève Melzi, tous ses livres, ses appareils scientifiques,
+ses machines, ses manuscrits, et le reste de son traitement;
+à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles
+et la moitié de son vignoble près de Milan aux portes
+Vercelli; l'autre moitié à son élève Salaino. A sa vieille
+servante Mathurine, une robe de drap, une coiffure et
+deux ducats.</p>
+
+<p>Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement
+avec une humilité toute chrétienne.</p>
+
+<p>Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se
+produisit. Enfin le 2 mai, après plusieurs jours passés
+sans connaissance, Francesco et fra Guillielmo s'aperçurent
+que la respiration faiblissait. Le moine lut la
+prière des agonisants.</p>
+
+<p>Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur
+le c&oelig;ur du maître, sentit qu'il ne battait plus.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux de Léonard.</p>
+
+<p>Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde
+et calme contemplation. Il fut enterré au monastère
+de Saint-Florentin, de façon que chacun fût
+<span class="pagenum"><a name="Page_718" id="Page_718">718</a></span>
+convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de l'Église
+catholique.</p>
+
+<p>Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco
+disait:</p>
+
+<p>«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a
+causée la mort de celui qui était pour moi plus qu'un
+frère. Tant que je vivrai, je le pleurerai, parce qu'il
+m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, tout
+le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme
+tel que lui, et que la Nature ne saura plus créer. Que
+le Dieu Tout-Puissant lui donne paix éternelle.»</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_719" id="Page_719">719</a></span></p>
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">I.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;La diablesse blanche (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">II.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;<i>Ecce deus.</i>&mdash;<i>Ecce homo</i> (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_58">58</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">III.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les fruits empoisonnés (1495)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">IV.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;L'Alchimiste (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_136">136</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">V.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;«Que ta volonté soit faite.» (1494)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">VI.</td>
+<td class="td">&mdash;&nbsp;Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">VII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Le bûcher des vanités (1496)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">VIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Le siècle d'or (1496-1497)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">IX.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les jumeaux (1498-1499)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_341">341</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">X.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les calmes ondes (1499-1500)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_427">427</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XI.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Les ailes seront (1500)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_472">472</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Ou César.&mdash;Ou rien (1500-1503)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_507">507</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XIII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Le fauve pourpre (1503)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_576">576</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XIV.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;<i>Monna Lisa del Gioconda</i> (1503-1506)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_619">619</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XV.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;La sainte Inquisition (1506-1513)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_660">660</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XVI.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël (1513-1515)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_677">677</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="smcap">Chapitre</span></td>
+<td class="tdr">XVII.</td>
+<td class="tdl">&mdash;&nbsp;La mort.&mdash;Le précurseur ailé (1516-1519)</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_688">688</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="c30" />
+<p class="center"><small>ÉMILE COLIN ET C<sup>ie</sup>&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;16524-4-08.</small><br />
+<small>E. GREVIN, SUCC<sup>r</sup></small></p>
+
+<p class="p4 center font95">Liste des corrections:</p>
+
+<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_155">155</a>):<br />
+&mdash;Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont
+tous bons et charmants...</p>
+
+<p><b>Correction:</b><br />
+&mdash;Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont
+tous bons et charmants...</p>
+
+<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_303">303</a>):<br />
+&mdash;Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à</p>
+
+<p><b>Correction:</b><br />
+&mdash;Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.</p>
+
+<p><b>Original</b> (page <a href="#Page_666">666</a>):<br />
+&mdash;Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.</p>
+
+<p><b>Correction:</b><br />
+&mdash;Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Léonard de Vinci, by
+Dmitry de Mérejkowsky
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI ***
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+***** This file should be named 37201-h.htm or 37201-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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