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+The Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by
+Pierre-Louis Roederer
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'esprit de la révolution de 1789
+
+Author: Pierre-Louis Roederer
+
+Release Date: June 3, 2011 [EBook #36316]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ THE FRENCH REVOLUTION
+ RESEARCH COLLECTION
+
+ LES ARCHIVES DE LA
+ REVOLUTION FRANÇAISE
+
+ [Illustration: logo]
+
+ PERGAMON PRESS
+
+ Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
+
+
+
+
+ L'ESPRIT
+
+ DE
+
+ LA RÉVOLUTION
+
+ DE 1789.
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,
+
+ Rue du colombier, Nº 30.
+
+
+
+
+ L'ESPRIT
+
+ DE
+
+ LA RÉVOLUTION
+
+ DE 1789
+
+ PAR P. L. ROEDERER.
+
+ PARIS,
+
+ CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
+
+ 1831.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+L'ouvrage qui suit a été composé à la fin de 1815, après le second
+retour des Bourbons.
+
+En 1828, M. le duc d'Orléans, aujourd'hui roi, ayant eu occasion de
+faire connaître à M. de Girardin et à moi la difficulté qu'il trouvait
+à réunir et à classer les actes de la révolution de 89 dont il s'était
+réservé d'enseigner l'histoire à ses fils, je me rappelai l'ouvrage
+que j'avais fait en 1815, et lui demandai la permission de le lui
+présenter comme un répertoire fidèle et complet des actes et des faits
+qu'il voulait rassembler. Il me l'accorda. Je fis mettre au net mon
+Esprit de la révolution, et en janvier 1829, M. de Schonen, député,
+le présenta de ma part à Son Altesse.
+
+C'est la copie exacte de ce manuscrit que je donne aujourd'hui au
+public. Je me suis aperçu, en corrigeant les dernières épreuves, que
+j'avais jeté parmi les faits plusieurs discussions qui seraient
+aujourd'hui exubérantes, et que dans quelques autres j'avais pris des
+précautions et gardé des ménagemens qui maintenant ne seraient plus de
+saison.
+
+A cette occasion je me suis rappelé les motifs qui ont influé sur ma
+manière d'écrire en 1815; ils se rapportent tous à un seul: c'est que
+j'avais conçu la folle idée de publier mon ouvrage sous la
+restauration, et de plaider la cause de la révolution devant la maison
+qui en menaçait non seulement tous les auteurs, mais encore tous les
+approbateurs, et tous les intéressés. Mes amis me détournèrent d'une
+publication qui aurait pu m'être funeste sans être d'aucun avantage
+pour personne. De là les choses et les formes aujourd'hui surannées
+peut-être, qui se rencontrent dans quelques parties.
+
+J'aurais pu les corriger, mais je n'ai point voulu altérer la minute
+du manuscrit remis à M. le duc d'Orléans, étant bien aise que
+plusieurs choses qui me paraissent applicables à des circonstances et
+à des doctrines du temps présent, datent d'un temps antérieur, et
+qu'il soit certain qu'elles ont été écrites sans autre but et sans
+autre intérêt que celui de la justice, de la raison, et de la liberté.
+
+Je me suis accusé devant M. le duc d'Orléans d'avoir donné à ce petit
+ouvrage un titre trop ambitieux. Je prie aussi le public de recevoir
+mon excuse, et de ne le prendre que comme un abrégé des principaux
+actes de la révolution. Quand je me suis permis de l'appeler _l'Esprit
+de la révolution_, j'avais sans doute perdu de vue les écrits
+d'Emmanuel Siéyès, qui ont si profondément et si généralement avivé
+cet esprit dans la nation.
+
+Je parle 1º de l'Essai sur les priviléges;
+
+2º Des instructions envoyées par M. le duc d'Orléans, pour les
+personnes chargées de sa procuration aux assemblées des bailliages,
+relatives aux états-généraux;
+
+3º Des vues sur les moyens d'exécution dont les représentans de la
+France pourront disposer en 1789;
+
+4º De l'écrit intitulé: qu'est-ce que le tiers-état?
+
+Ces excellens écrits, qui eurent deux, trois et quatre éditions en
+moins d'un an, sont les premières et les plus éclatantes
+manifestations de l'Esprit de la révolution, ses premières
+expressions, le premier souffle de l'immortelle vie que la nation a
+reçue d'elle.
+
+Ils seront pour la postérité un précieux monument de la grande
+transmutation qui s'est opérée en France à cette époque: ils feront
+revivre aux yeux des amis de l'humanité et des admirateurs du génie,
+le grand homme qui signala le retour de la liberté et de l'égalité, et
+dont l'existence est aujourd'hui ignorée dans l'enceinte de cette
+capitale; ils offriront à la reconnaissance des siècles éloignés, un
+nom qui de nos jours n'est pas prononcé entre ceux des importans qui
+marquent, par de si bruyantes prétentions, leur célébrité éphémère.
+
+Dans ces derniers temps, deux histoires se sont partagé les lecteurs
+curieux de connaître les premiers mouvemens de la révolution de 1789:
+l'une est de M. Lacretelle, l'autre de M. Mignet. M. Lacretelle n'y a
+vu que l'or et l'ambition du duc d'Orléans[1]; M. Mignet y a vu le
+génie de Siéyès. Le premier connaissait à fond les aversions de la
+cour de France; le second a pressenti le jugement de la postérité:
+l'un né historiographe, l'autre né historien.
+
+ [1] M. Lacretelle a été victorieusement réfuté par l'auteur
+ anonyme d'une brochure d'environ cent pages, intitulée: _De
+ l'assemblée constituante_, en réponse à M. Charles Lacretelle.
+ Paris, chez Corréard, libraire, 1822. Cet écrit paraît être
+ d'Alexandre de Lameth, qui connaissait très bien les faits et les
+ personnages.
+
+
+
+
+ LETTRE
+
+ adressée
+
+ A Mgr LE DUC D'ORLÉANS
+
+ DANS LES PREMIERS JOURS DE JANVIER 1829,
+
+ EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE
+
+ L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION.
+
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+Lorsque j'eus l'honneur de présenter à V. A. R. mon ouvrage concernant
+Louis XII et François Ier, vous daignâtes me parler des difficultés
+que vous rencontriez dans la recherche des actes essentiels de la
+révolution, dont vous vouliez instruire vous-même vos enfans. Je vous
+demandai la permission de mettre sous vos yeux, Monseigneur, un
+travail dans lequel je croyais les avoir complètement rassemblés; où
+ils étaient classés par ordre de matières, et pour chaque matière par
+ordre de dates. Vous voulûtes bien acquiescer à ma demande. Depuis ce
+moment j'ai essayé à plusieurs reprises de rendre cet ouvrage moins
+indigne de vous être offert; mais inutilement: l'âge du travail est
+passé pour moi. Je me borne donc à vous offrir, sous un titre trop
+ambitieux peut-être, l'assemblage des actes constitutifs de la
+révolution, depuis 1789 jusqu'à la mort de Louis XVI. Je les ai fait
+précéder d'un tableau où l'état ancien des hommes et des choses est
+fidèlement exposé, de sorte qu'il est facile de reconnaître avec
+précision les changemens qu'ont éprouvés les uns et les autres depuis
+1789.
+
+Cet ouvrage, Monseigneur, n'est point destiné à recevoir, au moins
+prochainement, la publicité. S'il pouvait à la suite être livré à
+l'impression, l'auteur n'oublierait pas que sa réprobation, quoiqu'il
+puisse à son gré l'appeler _proscription_ ou _ostracisme_,
+puisqu'aucun jugement ne l'a précédée, lui interdit l'honneur d'offrir
+un hommage public au premier Prince du sang royal. Je prie Votre
+Altesse Royale d'agréer ce manuscrit, comme le tribut qu'un citoyen
+croit devoir au prince qui élève ses fils dans les intérêts de la
+patrie, et de permettre que le baron de Schonen, député, ait l'honneur
+de le remettre entre ses mains.
+
+Je suis avec le plus profond respect,
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ De Votre Altesse Royale
+
+ Le très humble et très obéissant serviteur,
+
+ ROEDERER.
+
+
+
+
+ L'ESPRIT
+
+ DE
+
+ LA RÉVOLUTION
+
+ DE 1789.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Des fausses notions répandues sur l'origine de la révolution, sur
+ ses causes, et ses auteurs.--Aperçu des causes véritables, et de
+ son esprit: son principal objet a été l'_égalité de droits_.--Ce
+ que c'est que l'_égalité de droits_.--La révolution était faite
+ dans les esprits avant de l'être par les lois, et dans les moeurs
+ de la classe moyenne avant de l'être dans la nation; elle s'est
+ faite lentement; elle est l'ouvrage de plusieurs siècles.
+
+
+Pour bien faire concevoir la révolution de 89, il faut d'abord dire ce
+qu'elle n'est pas, et dégager les esprits des fausses notions qu'on en
+a données.
+
+La révolution ne s'est pas faite un tel jour, à telle heure, en tel
+lieu, par telles personnes, par tel évènement du siècle passé.
+
+Elle ne s'est faite ni à Versailles, ni à la Bastille, ni au
+Palais-Royal, ni à l'Hôtel-de-Ville, ni au Palais de Justice. Elle
+n'est l'ouvrage ni des parlemens, ni des notables, ni même de
+l'assemblée constituante.
+
+L'éloquence de d'Épréménil dans le parlement, celle de Mirabeau dans
+l'assemblée constituante, l'épée de Lafayette, le génie de Siéyès, y
+ont coopéré puissamment; mais ces hommes illustres n'en sont pas les
+auteurs. Elle ne doit rien aux trésors du prince sur qui la maison
+royale voulut se venger du peuple, sur qui le peuple acheva de se
+venger de la maison royale, et sur qui s'est encore acharné naguère un
+prétendu historien de l'assemblée constituante.
+
+La révolution procède de causes antérieures au 4 août qui vit
+l'abolition des priviléges, au 14 juillet qui vit le renversement de
+la Bastille, à la convocation des états-généraux, à l'assemblée des
+notables, au déficit des finances, aux exils du parlement en 1788, à
+la Cour plénière du même temps, à la dissolution des cours souveraines
+en 1771, à l'abolition de l'étiquette à la cour, à la fameuse affaire
+du collier de la reine, aux scandales qui ont marqué la moitié du long
+règne de Louis XV, à ceux de la régence: toutes causes assignées à la
+révolution par ces écrivains qui ne remontent pas plus loin que la
+veille pour expliquer les évènemens du jour et ne voient qu'un
+changement de cour, ou tout au plus de dynastie, dans le changement
+d'une grande nation.
+
+Quand la révolution s'est déclarée, la nation n'entrait dans aucune
+ambition particulière; elle agissait pour elle seule. Misérables idées
+que celles d'une faction travaillant au renversement du monarque, pour
+mettre un ambitieux à sa place! Dans le seizième siècle, le duc de
+Guise, le prince de Condé, étaient de grands factieux, les plus grands
+qu'on puisse supposer dans l'ancienne monarchie française: remarquez
+comment leurs factions se signalaient. C'était par de petites armées,
+presque entièrement composées d'étrangers, qu'ils promenaient dans
+quelques provinces où ils finissaient leurs querelles par des combats
+dont le sang des reîtres, des lansquenets, des Suisses, des Espagnols
+faisait les frais. Mesurez ces factions et leurs oeuvres à la
+révolution française, et voyez leur disproportion. Quelle tête aurait
+gouverné tant de millions d'autres têtes? quel trésor fabuleux aurait
+suffi à payer tant de millions de bras? quel chef aurait dirigé,
+accordé ces immenses mouvemens qui ont agité la France de Lille à
+Bayonne, de Brest à Strasbourg? Et comment concevoir des chefs à cette
+révolution quand on se rappelle l'abaissement profond où elle a tenu
+devant elle, l'abîme où elle a précipité sans préférence et sans
+distinction ses partisans et ses détracteurs? Et quel but pour une
+nation de vingt-cinq millions d'hommes, quel déplorable but pour un
+tel déploiement de forces et de volontés, que de détrôner un roi et de
+mettre à sa place un factieux! Non, ce n'est pas pour de si faibles
+intérêts que la révolution s'est déclarée en 89. Ce n'était pas même
+pour abolir la royauté. Personne alors ne songeait à la république. La
+France n'était pas absolument libre, mais elle n'était pas non plus
+dans la servitude, et dans aucun temps de son existence elle n'en a
+éprouvé la souillure. Les tentatives du gouvernement pour étendre son
+pouvoir n'étaient pas de ces violences inouïes qui fondent sur des
+peuples en pleine liberté, et ne cèdent qu'à leur révolte.
+
+La révolution était faite dans tous les esprits et dans les moeurs
+avant de l'être par les lois; elle existait dans les relations de
+société polie, avant d'être réalisée dans les intérêts matériels et
+communs. Elle était établie dans cette classe moyenne qui tient aux
+deux extrêmes de la société générale, qui sent, qui pense, qui lit,
+converse, réfléchit; dans cette classe où s'entendent toutes les
+plaintes, où se remarquent toutes les souffrances des classes
+inférieures, et où l'on n'y est point insensible; dans cette classe
+qui, d'un autre côté, est à portée de connaître les grands, comme le
+peuple, qui les a attirés à elle par sa richesse, les a rapprochés
+d'elle par des alliances, a fléchi leur orgueil par les charmes d'une
+société où se réunissent l'opulence et l'esprit, l'esprit si rare et
+si captif à la cour! et qui pourtant n'a jamais cessé de craindre cet
+orgueil dont la pointe aiguë perçait toujours, l'effleurait souvent,
+et ne lui permettait qu'une familiarité inquiète et sans abandon.
+C'est l'opinion de cette classe mitoyenne qui a donné le signal aux
+classes inférieures; c'est la révolte de l'opinion qui a fait éclater
+l'insurrection des souffrances, et c'est la souffrance de
+l'amour-propre qui a fait éclater celle des intérêts réels. La
+révolution a conservé dans tout son cours l'empreinte de son origine,
+elle a constamment suivi la direction imprimée par sa primitive
+impulsion.
+
+Quel a été donc son esprit, son caractère? Dire que ç'a été l'amour de
+la liberté, de la propriété, de l'égalité, c'est confondre plusieurs
+idées fort distinctes. Entre ces trois affections, il en est une qui a
+décidé le premier éclat de la révolution, a excité ses plus violens
+efforts, obtenu ses plus importans succès, assuré le succès des deux
+autres: c'est l'amour de l'égalité.
+
+Bien que la propriété, la liberté, l'égalité, soient inséparables, et
+se garantissent réciproquement contre les attaques violentes, elles
+peuvent néanmoins être fort inégalement affectionnées par les nations,
+y être fort inégalement partagées, y avoir une existence plus ou moins
+parfaite, et elles se prêtent à cette inégalité. Entre la liberté
+domestique et civile, et le plus haut degré de la liberté politique,
+entre la propriété à titre onéreux et celle qui jouit sans limites et
+sans partage, entre l'égalité de droit et l'égalité de fait, et les
+supériorités réelles et d'opinion auxquelles l'égalité de droits
+autorise à prétendre[2], il y a de grands intervalles. Les nations,
+suivant leur prédilection, ou pour l'égalité, ou pour la liberté, ou
+pour la propriété, peuvent faire plus ou moins pour chacune d'elles,
+en favoriser deux aux dépens de la troisième, en favoriser une aux
+dépens des deux autres. Les peuples essentiellement jaloux de la
+liberté, limiteront l'égalité de manière à prévenir et les
+supériorités d'institution et les supériorités morales ou d'opinion;
+là, l'ostracisme réduira l'égalité de droits à l'égalité de fait avec
+les classes communes. Les peuples plus portés à l'émulation des
+supériorités morales et politiques, que soigneux de la liberté et de
+la propriété, risqueront un peu de l'une et de l'autre, pour avoir de
+grands hommes et faire de grandes choses. La propriété pourra être
+ménagée chez d'autres peuples, au préjudice de l'égalité de droits,
+peut-être même au désavantage de la liberté, ou être soumise à de
+grands sacrifices.
+
+ [2] Par égalité de droits, il faut entendre l'égalité non
+ seulement devant la loi civile, devant la justice, devant les
+ tribunaux, mais aussi devant la loi politique, qui fonde les
+ emplois publics, les dignités, les honneurs, et en règle la
+ distribution.
+
+Je ne sais si ce que je vais dire sera regardé comme un hommage à la
+nation française, ou comme une dépréciation de son caractère; mais la
+vérité, ou ce que je crois être la vérité, m'importe avant tout: je
+pense donc que le Français est plus jaloux de l'égalité que de la
+liberté et de la propriété; de l'égalité de droits qui permet
+d'aspirer à tout ce que la société peut accorder de distinction au
+mérite, qu'à l'égalité de fait qui ne réserverait rien de particulier
+aux esprits et aux caractères nés supérieurs; qu'il s'occupe plus
+volontiers des chances d'élévation que des dangers de sujétion; qu'il
+est possible de lui faire illusion sur un peu de dépendance par
+beaucoup de distinctions; que l'amour des distinctions est un des
+traits caractéristiques du Français, et tient à sa passion dominante,
+qui est l'amour des femmes: passion toujours heureuse, quand la gloire
+l'accompagne; que c'est surtout le caractère de la jeunesse; que ceux
+d'entre les jeunes Français qui appellent la démocratie, se méprennent
+sur leurs motifs et sur leur ambition intime; qu'ils croient suffisant
+pour eux que personne ne soit au-dessus d'eux, tandis qu'ils veulent
+pouvoir s'élever au-dessus des autres; qu'ils demandent non une
+carrière sans obstacles, où les vertus communes puissent arriver à un
+but commun, mais une carrière ouverte à l'émulation de tous les talens
+pour atteindre à toutes les supériorités.
+
+Si l'esprit de liberté donne plus de force à une nation, et lui assure
+un bonheur plus solide, l'émulation de supériorité qu'inspire
+l'égalité de droits, lui donne plus d'éclat et n'est pas pour elle une
+vaine parure: elle est féconde en grands caractères et en grands
+génies. Cette émulation développe les germes de grandeur dont la
+nature a doué quelques individus, et sert à montrer jusqu'où peuvent
+s'élever la capacité et la dignité humaines.
+
+Le premier motif de la révolution n'a pas été d'affranchir les terres
+et les personnes de toute servitude et l'industrie de toute entrave;
+ce n'a été ni l'intérêt de la propriété ni celui de la liberté. Ç'a
+été l'impatience des inégalités de droits existantes alors, ç'a été la
+passion de l'égalité. Il ne s'agissait point de l'égalité de fait, qui
+eût été la subversion de la société. Pour les hommes qui se sentaient
+appelés à de grandes choses, pour la jeunesse pressée du besoin de
+développer une grande surabondance de force, qui regardait comme un
+droit inaliénable et comme un devoir de mettre en pleine valeur les
+dons de la nature, il fallait l'_égalité de droits_ qui ouvrait la
+carrière à l'ambition de toutes les supériorités morales et
+politiques, des premières magistratures, des plus hautes dignités
+civiles et militaires de toutes les distinctions que l'état social
+peut offrir aux talens, aux vertus, aux services d'un ordre éminent.
+La passion de l'égalité n'a pas borné ses prétentions à pénétrer dans
+les rangs jusque là réservés à la naissance, elle a voulu le pouvoir
+de s'en marquer au-delà; elle ne s'est pas bornée à égaler les
+patriciens, elle a voulu que rien ne l'empêchât de les surpasser; elle
+n'a pas aboli la noblesse, elle a substitué à l'hérédité de ses
+priviléges, l'antique, l'éminente noblesse du mérite; elle a voulu que
+les descendans sans gloire d'illustres ancêtres vinssent après les
+hommes qui seront d'illustres ancêtres pour leurs descendans, et les
+illustrations héritées loin en arrière des illustrations acquises.
+
+Ce que la nation a fait en 89 pour la liberté et la propriété n'a été
+qu'une conséquence et un accessoire de ce qu'elle a fait pour acquérir
+l'égalité de droits. Elle a moins regardé les avantages qui peuvent se
+soumettre au calcul, que servi les délicatesses de l'amour-propre. La
+révolution a moins été l'amélioration des fortunes et l'accroissement
+de la sûreté individuelle, que le triomphe de l'orgueil national.
+Aujourd'hui, comme dans le principe, elle est moins chère aux
+Français, comme utile, que comme honorable. Les dernières conditions,
+celles à qui l'intérêt de la propriété était le plus cher, celles-là
+même n'ont pas été insensibles au triomphe de l'égalité. Les
+servitudes de la propriété rurale, les entraves de l'industrie dans
+les villes, ont été secouées par le peuple, moins comme onéreuses que
+comme injurieuses; et il n'est villageois si grossier qui ne se soit
+plus réjoui d'en voir finir l'humiliation, que d'en retirer les
+profits. L'importance que l'opinion a donnée dans la suite aux divers
+résultats de la révolution a été en raison inverse de leur utilité. On
+a mis plus de prix à l'abolition de la milice, dont les nobles étaient
+exempts, quoiqu'elle fût remplacée par la conscription qui n'épargnait
+personne, qu'à celle des droits onéreux de la féodalité; et à
+l'abolition de l'exclusif attribué aux nobles pour les grands emplois
+publics, qu'à l'exemption de la dîme. L'enthousiasme avec lequel la
+nation a reçu plus tard l'institution de la Légion-d'Honneur a bien
+montré à quel point l'amour des distinctions est inhérent au caractère
+français: et pour le dire en passant, cette passion caractéristique,
+jointe au besoin d'affectionner les hommes qui servent ou honorent
+leur pays, font de notre nation le peuple le plus antipathique de la
+terre avec la démocratie. C'est la passion des Français pour
+l'égalité de droits et pour les distinctions qu'elle assure au
+mérite, qui, joints aux affreux souvenirs de l'anarchie, a rendu les
+Français si accommodans sur leur liberté avec Napoléon. Cet homme
+extraordinaire avait bien saisi leur caractère. Pendant toute la durée
+de son règne, il n'a cessé d'élever les talens, les vertus et les
+services qui se sont signalés dans les derniers rangs de la société,
+aux premières dignités de l'état; courtisan de l'égalité, il a pu,
+sans obstacle, non détruire, mais affaiblir sensiblement la
+liberté[3].
+
+ [3] C'est cette passion de l'égalité qui, après avoir enduré
+ quinze ans d'outrages depuis la restauration des Bourbons,
+ jusqu'au mois de juillet 1830, s'est reproduite depuis quelques
+ années avec l'exaltation d'un sentiment long-temps comprimé, et
+ fait attaquer par des esprits irréfléchis non seulement la
+ royauté héréditaire, l'hérédité d'une magistrature sur laquelle
+ se fonde l'hérédité du trône, mais même cette inévitable
+ aristocratie des lumières et de l'expérience que la jeunesse a le
+ chagrin de rencontrer partout où l'on voit des hommes de
+ cinquante ans et au-delà. Cette effervescence ne sera pas de
+ longue durée.
+
+La révolution morale qui a précédé l'éclat de 89, s'est opérée
+lentement. Plusieurs générations, plusieurs siècles ont vu sa
+naissance et ses progrès. Aussi, lorsqu'elle se déclara, la population
+du royaume tout entière y concourut; les hommes et la terre en ont
+aussitôt éprouvé les effets; elle s'est identifiée avec le sol et
+l'habitant. Comme je l'ai dit ailleurs, elle est aujourd'hui en sève
+dans tout ce qui végète, dans le sang de tout ce qui respire.
+
+Sa marche, depuis 89, n'a pas été exempte d'irrégularités; elle a eu
+ses colères, ses emportemens, ses écarts. Attaquée dans ses principes,
+il fallait qu'elle se déclarât. Commencée, il fallut qu'elle
+s'achevât. Contrariée, elle s'irrita. Irritée, elle n'épargna rien.
+Elle compromit ses agens, ses défenseurs; elle poussa les uns aux
+excès par l'enthousiasme, les autres par la menace; elle tira de leurs
+violences volontaires ou forcées une nouvelle sûreté des engagemens
+qu'ils avaient pris avec elle; elle fit du crime même dont elle était
+l'occasion, un intérêt qui lia à sa défense; elle ajouta à l'intérêt
+propre de la révolution l'intérêt particulier des révolutionnaires: la
+propriété, la vie, l'honneur, tout fut lié à sa stabilité.
+
+La révolution fut le produit indestructible de l'accroissement de la
+civilisation, qui résultait lui-même de l'accroissement simultané des
+richesses et des lumières. L'idée de cette origine n'est pas
+nouvelle: beaucoup l'ont aperçue, je le sais: mais je voudrais la
+mettre clairement à découvert aux yeux de tous.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Comment la révolution s'est opérée dans les idées et dans les
+ moeurs.--Elle est le produit de l'accroissement des richesses et
+ de l'accroissement des lumières.--Développement.
+
+
+Le gouvernement féodal avait donné aux seigneurs le territoire, et
+avait imposé au peuple le travail.
+
+Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois. Les rois, toujours
+moins patiens que les peuples, opposèrent des communes aux seigneurs.
+
+Les communes établies, les rois dépouillèrent les seigneurs des
+prérogatives qui faisaient ombrage au pouvoir monarchique.
+
+La puissance seigneuriale ayant été affaiblie et par cela même
+adoucie, les communes s'évertuèrent. Par le travail et l'industrie,
+elles augmentèrent leurs capitaux. A côté de la propriété foncière
+s'éleva la propriété des capitaux mobiliers.
+
+La valeur de ces capitaux surpassa bientôt celle des terres.
+S'accroissant chaque jour par l'industrie et le travail, comme
+l'industrie et le travail par les capitaux, bientôt ils refluèrent des
+villes dans les campagnes, des ateliers des arts et des entreprises du
+négoce, dans les exploitations rurales, et donnèrent un immense
+développement à la production territoriale. La seigneurie n'est point
+ouvrière: les seigneurs ravageaient quelquefois les terres; ils ne les
+cultivaient point. Le travail, l'industrie, les capitaux étant le
+patrimoine _du bourgeois, du vilain_, les bourgeois, les vilains
+acquirent des terres, en prirent à bail, à cens. Ils se chargèrent
+ainsi de la fructification d'une grande partie du territoire.
+Défrichemens, dessèchement, arrosemens, amendemens, grande culture,
+ils firent tout ce qui peut donner un plein essor à la force
+productive de la terre.
+
+Ainsi la propriété mobilière se répandit partout, s'associa à tout;
+fit fleurir les arts, le négoce, la propriété foncière. Bientôt elle
+marcha de pair avec celle-ci; les biens-fonds s'échangèrent avec les
+fonds d'industrie, comme leurs produits s'échangeaient au marché. Les
+capitaux devinrent l'unité à laquelle se mesurèrent tous les genres de
+biens. Ce qu'on appela la valeur des terres fut désigné par le
+capital qui en était le prix en cas de vente. La rente ou l'intérêt
+des capitaux se balança dans tous les genres de placemens.
+
+Alors, les bourgeois, premiers possesseurs des capitaux, comme les
+seigneurs avaient été les premiers possesseurs des terres, eurent en
+leur puissance la plus grande masse de la richesse nationale. Seuls
+propriétaires de tous les genres d'industrie, ils se placèrent aussi
+dans les rangs des propriétaires territoriaux. Alors les fortunes
+plébéiennes se classèrent comme celles des seigneurs, en petites
+fortunes, en fortunes médiocres, en grandes, en immenses fortunes. La
+richesse, l'opulence, le luxe, l'ostentation, les commodités de la vie
+devinrent communes à la roture et à la noblesse; hôtels, châteaux,
+ameublemens, voitures, chevaux, valets, vêtemens, tout ce qui annonce
+la richesse, devint une jouissance des simples particuliers comme des
+grands de l'État. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets même de
+plébéiens enrichis. C'est ainsi que le travail, après avoir délivré de
+la servitude, donna même la domination et la seigneurie à la classe
+des prétendus serfs, sur une foule d'anciens seigneurs.
+
+La découverte de l'Amérique et la navigation ajoutèrent un immense
+développement à la prospérité du tiers-état dans le seizième siècle.
+
+Pendant que les fortunes plébéiennes se multipliaient, s'élevaient et
+commençaient à rivaliser avec les fortunes féodales, la puissance des
+seigneurs se détruisait, et leur fortune n'augmentait pas. Ils
+perdaient le droit de lever des troupes, le droit de juger leurs
+vassaux sans appel, le droit de n'être eux-mêmes jugés par personne.
+Attirés près du prince, ils devenaient courtisans et n'avaient plus de
+cour.
+
+L'indolence nobiliaire succédant aux occupations féodales, le mépris
+du travail, des arts, de l'économie demeurant à la noblesse comme
+seules marques de grandeur, tandis que l'activité du commun état
+portait la fécondité dans toutes les entreprises rurales,
+manufacturières et commerciales, et que son économie accumulait de
+continuelles épargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale
+s'abaissât à mesure que la roture s'élevait autour d'elle; et que leur
+condition s'approchât du niveau. Telle était à la fin du seizième
+siècle leur situation respective. C'était le résultat de
+l'accroissement des richesses.
+
+Observons maintenant la marche des lumières depuis le onzième siècle.
+
+Ce que la richesse donne de plus précieux aux hommes, c'est du temps,
+c'est du loisir. Si ce qu'on appelle la vie est le développement et
+l'exercice de nos facultés, l'homme que sort aisance exempte des soins
+journaliers de sa subsistance et de son bien-être physique a cent fois
+plus de temps à vivre que l'homme dénué de toute propriété.
+
+Le développement des qualités intellectuelles fut très inégal entre
+les classes privilégiées et celles du commun état. Les opérations que
+le commerce et les arts exigent, sont déjà un exercice pour l'esprit;
+les voyages qu'ils supposent font passer sous les yeux une foule
+d'objets d'utile comparaison. Enfin la richesse étant le produit de
+l'industrie, la conserver, l'accroître, en faire un sage emploi,
+pourvoir à toutes les jouissances dont elle avait fait naître le
+besoin, inventer, perfectionner, produire, tout cela devint le partage
+de la partie industrieuse du tiers-état. Les seigneurs adonnés dans
+leur jeunesse aux exercices du corps, étrangers à toute société autre
+que celle des châteaux, jetés plus tard dans les sujétions de la cour,
+dans ses dissipations, ou dans les emportemens de la guerre, n'eurent
+jamais que des raisons de mépriser la culture de leur esprit et
+craignirent par-dessus tout de le charger de savoir. Le tiers-état fut
+donc le premier et presque seul appelé à l'instruction.
+
+Après avoir atteint à la hauteur du patriciat par l'accroissement des
+fortunes, il le surpassa bientôt par le développement des esprits.
+
+Le développement des esprits et l'accroissement des capitaux dans une
+partie du tiers-état, lui procurèrent une grande importance. Il fut
+seul capable de pourvoir à tous les besoins de la société; de lui
+faire connaître et goûter de nobles plaisirs. Seul il put serrer le
+lien social par les communications de l'esprit et par la force morale
+d'une opinion publique qui s'étendît à toutes les actions et à toutes
+les personnes.
+
+Le culte, la justice, l'administration, l'instruction publique, la
+direction des affaires particulières et celle des intérêts
+domestiques, enfin les secours que demande la conservation
+individuelle, dans les maladies, dans les infirmités, aux âges
+extrêmes de la vie, en un mot tous les services publics et privés
+trouvèrent dans le commun état exclusivement des hommes propres à les
+remplir.
+
+Créer et répandre des plaisirs nouveaux ne fut pas moins le mérite du
+commun état que celui de satisfaire à tous les besoins. Entre les
+jouissances dont les loisirs de la richesse rendent avide, il faut
+placer en première ligne les plaisirs de l'esprit et de l'imagination.
+Il n'en est pas de plus variés, de plus doux, de plus nobles, qui se
+renouvellent plus souvent, qui laissent moins de regrets, nui portent
+des fruits plus utiles, plus agréables. Les beaux-arts, la peinture,
+la sculpture, la musique, la poésie, tous les genres de littérature et
+particulièrement le théâtre, charmèrent et captivèrent tous les
+esprits capables de quelque élévation et de quelque délicatesse: ce
+fut dans le tiers-état que se trouvèrent les hommes à qui la nation
+eut l'obligation de les connaître; ce furent des hommes du tiers-état
+qui acquirent les droits que donnaient les beaux-arts, à l'admiration
+et à la reconnaissance générales. L'imprimerie inventée dans le
+quinzième siècle[4] faisait partie du patrimoine du tiers-état: dans
+le seizième siècle, elle fit sortir de la poussière des vieilles
+archives, les trésors de la littérature ancienne, et elle publia les
+nouvelles oeuvres qui devaient composer la littérature moderne. Aucun
+âge, aucun pays ne vit une littérature aussi complète, aussi
+brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante et aussi forte que
+le fut en France celle du dix-septième siècle; aucun âge, aucun
+peuple, ne réunit les jouissances de l'esprit et de l'imagination au
+même degré, ne les vit répandues aussi généralement, mêlées au même
+point à toutes les communications sociales, mariées, comme chez nous,
+à toutes les conversations, à toutes les fêtes: aussi ne vit-on jamais
+autant de reconnaissance et d'admiration soumettre un si grand nombre
+d'hommes à l'empire des talens.
+
+ [4] En 1442.
+
+Les développemens de l'esprit, dans le dix-septième siècle, en
+amenèrent de nouveaux dans le siècle suivant. Au règne de la
+littérature succéda ou plutôt s'associa celui de la philosophie et des
+sciences. Dans le dix-huitième siècle, l'observation, le raisonnement,
+l'imagination, toutes les facultés de l'esprit se fortifièrent, se
+fécondèrent l'une par l'autre. Les sciences exactes, les sciences
+morales et politiques, l'art de parler et d'écrire, s'unirent,
+s'embrassèrent et s'étendirent par leur union. Les savans, les
+philosophes, les poètes, les grands écrivains formèrent une classe à
+part dans la société; le dix-huitième siècle vit tout-à-coup s'élever
+du sein du commun état, et à côté de l'ancienne noblesse de France,
+une noblesse nouvelle, qu'on pourrait appeler la noblesse du _genre
+humain_. Ceux qui la composaient se montrèrent aussi avec la dignité
+d'un antique patriciat, entés sur d'anciennes et d'illustres souches;
+ayant poux aïeux la longue suite des hommes de génie qui s'étaient
+succédé pendant des siècles dans un des nombreux domaines de l'esprit.
+Chacun d'eux s'était approprié ce que tous ses prédécesseurs y avaient
+successivement ajouté de leur savoir et de leur propre fonds; s'y
+était établi comme par droit de primogéniture, en produisant pour
+titres les oeuvres de son propre génie, qui avait agrandi et devait
+agrandir encore le domaine dont il avait pris possession[5]. Ces
+hommes firent, si on peut le dire, une classe nouvelle de grands
+seigneurs, avec laquelle tous les autres, même des têtes couronnées,
+s'honorèrent d'entrer en relation[6]. Ainsi les savans illustres, les
+grands écrivains contribuèrent à l'élévation du tiers-état, non
+seulement par de continuelles effusions de lumières et de sentimens,
+mais encore par le rang qu'ils prirent dans la société, par le nouveau
+genre de distinction qu'ils imprimèrent aux hommes de cour qui
+entrèrent en communication avec eux, par l'appui qu'ils donnèrent
+contre la puissance arbitraire, aux conditions inférieures de la
+société.
+
+ [5] On pourrait faire la généalogie de presque tous les grands
+ esprits qui ont acquis de la célébrité, comme on fait celle de
+ tous les personnages de grand nom. Il n'y a pas un homme illustre
+ depuis deux siècles dans les sciences ou dans les lettres, dont
+ les ouvrages ne procèdent du talent ou du savoir d'un
+ prédécesseur et dont on ne puisse faire la filiation, soit
+ d'après ses aveux, soit d'après les rapprochemens de ses ouvrages
+ avec ceux du même genre qui ont été publiés avant lui. Boileau
+ descend d'Horace, Racine de Virgile, Molière de Plaute d'un côté,
+ de Térence de l'autre; La Fontaine d'un côté de l'Arioste et de
+ Bocace, de l'autre de Phèdre qui descend d'Ésope; La Grange et La
+ Place descendent d'Euler, de Newton; Condillac descend de Locke,
+ Locke de Bacon, Bacon d'Aristote.
+
+ [6] L'impératrice de Russie, le grand Frédéric, furent en
+ correspondance suivie avec Voltaire, d'Alembert, Diderot et
+ autres.
+
+ * * * * *
+
+Les lettres créèrent l'autorité de l'opinion publique, en recueillant,
+en conférant, en épurant les opinions particulières, en les éclairant
+de leurs propres clartés, en fortifiant, en autorisant par la force
+du raisonnement et la beauté des tours et de l'expression celles qui
+avaient pour elles l'assentiment le plus général.
+
+L'opinion publique établie, elle marqua les personnes et les choses de
+son approbation, ou de son blâme et de son mépris. Par elles, les
+grands hommes furent célèbres, les hommes méprisables honteusement
+fameux. Elle dit: Je veux que la gloire soit, et elle fut; qu'elle
+rayonne, et elle rayonna. Je veux que l'infamie reçoive une évidente
+et éternelle flétrissure, et l'opprobre exista. Les âmes et les
+esprits vulgaires continuèrent à se perdre dans le néant.
+
+Dès que la gloire eut jeté ses premiers rayons, les rois tombèrent
+dans la dépendance de l'opinion. Ils se trouvèrent entre les facilités
+que donne la gloire pour gouverner et les obstacles qu'oppose le
+mépris public à l'exercice du pouvoir. La gloire du prince partout
+présente, toujours agissante sur les esprits, le dispense de dureté
+dans le commandement, et lui assure l'obéissance sans contrainte. Dans
+le mépris au contraire, il n'obtient par la violence, moyen toujours
+critique, qu'une obéissance toujours menaçante.
+
+A la renaissance de la poésie en France, nos rois s'empressèrent de
+provoquer, de solliciter, d'acheter ses hommages. Ce que Théocrite
+avait dit[7], ce qu'Horace avait répété[8] sur le pouvoir des poètes,
+Charles IX daigna le dire à Ronsard[9], et Louis XIV se plut à
+l'entendre redire par Boileau[10]. Nos princes, croyant la louange des
+poètes plus facile à obtenir que l'estime des peuples, se laissèrent
+aller à une déplorable méprise. Parce que dans les temps anciens, les
+chants poétiques avaient eu seuls le pouvoir de perpétuer la mémoire
+des héros, les princes en conclurent que c'était une propriété des
+vers de traduire en héros, jusqu'à la dernière postérité, des
+personnages indignes de ses regards. Ils se persuadèrent que la
+louange pompeuse et cadencée suffisait pour assurer une gloire
+immortelle à celui qui en était l'objet. L'opinion publique les eut
+bientôt détrompés. Ils apprirent d'elle que les éloges qu'elle
+désavoue ne peuvent servir qu'à ajouter le déshonneur du poète à
+l'indignité du héros. Les poètes eux-mêmes reconnurent les limites de
+leur pouvoir et la suprême autorité de l'opinion.
+
+ [7] En vain d'Anthiocus le luxe asiatique...
+ (_Seizième édile. Traduction de Firmin Didot._)
+
+ [8] Vixêre fortes ante Agamemnona.
+ (_Ode 9, liv. 4._)
+
+ [9] Tous deux également nous portons des couronnes;
+ Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
+
+ [10] Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,
+ Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts...
+ (_Épître première._)
+
+Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la voix publique répéta
+des chants qu'elle avait provoqués. La vieillesse du monarque ternit
+l'éclat de sa jeunesse et la gloire de sa maturité; alors la nation se
+tut, Boileau cessa d'écrire, et le monarque put apprendre par le
+silence du peuple et par celui du poète qu'il avait perdu tout
+ensemble le respect et l'affection des Français.
+
+Dans les heureux commencemens du règne de Louis XV, la poésie et
+l'éloquence lui offrirent leurs tributs; mais la philosophie naissante
+pesa avec sévérité les droits du prince à la louange. Bientôt la
+critique fut mêlée à l'éloge. Plus tard, on se fit un honneur de la
+présenter nue; plus tard encore, la louange devint honteuse, et la
+censure devint l'habitude générale. La chaire, le barreau, le théâtre,
+les parlemens s'y livrèrent à peu près sans retenue. Partout où il y
+avait une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse portait
+les plaintes d'une extrémité de la France à l'autre, et rapportait
+aussitôt la promesse de la vengeance. Elle recueillait et registrait
+ces plaintes et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs des
+temps les plus reculés, et par elle la voix des siècles passés
+semblait recommander leur injure au temps présent déjà trop disposé à
+venger la sienne.
+
+Le gouvernement de Louis XV, à force d'impôts, avait fait réfléchir
+sur la propriété, sur les priviléges, sur la reproduction des
+richesses, sur les causes qui la contrariaient. A force d'emprunts et
+de banqueroutes, le pouvoir avait fait réfléchir sur la foi publique
+et sur les garanties que la foi publique demandait contre
+l'arbitraire. Alors l'esprit philosophique embrassa la cause
+nationale; elle devint l'occupation des écrivains; l'économie sociale,
+l'économie publique, en un mot, le _publicisme_, si l'on peut se
+servir de ce mot, tourna en passion générale. Le tiers-état avait
+commencé par se racheter de l'oppression; bientôt il était parvenu à
+se faire considérer par ses services; enfin par ses écrits il se fit
+craindre et respecter.
+
+La royauté et le gouvernement s'étonnèrent en vain de voir la morale,
+la justice, l'humanité, aidées de l'éloquence, s'ingérer dans le
+domaine du pouvoir avec la prétention d'y tout régler. Il fallut se
+résoudre à les entendre.
+
+La religion avait prêché dans tous les temps, mais en général et
+vaguement, contre la dureté des grands et des riches, et elle leur
+recommandait la _charité_. La morale publique fit mieux, elle attaqua
+de front, et en bataille rangée, les ennemis du pauvre, le fisc, les
+privilégiés; les saisit corps à corps, châtia leur insolence et leur
+avarice. L'éloquence aidait la morale et lui donnait un irrésistible
+ascendant. La morale, aidée de l'éloquence, ne se borna pas à protéger
+la pauvreté; elle la releva de son abaissement, elle fit valoir ses
+vertus, elle ennoblit ses souffrances en en montrant le principe dans
+l'existence des priviléges, elle intéressa à ses maux en en montrant
+l'étendue. Les vérités qui étaient confuses, elle les démêla;
+obscures, elle les éclaircit; celles qui étaient claires, elle les
+rendit évidentes, pathétiques, effrayantes. Chacun alors put défendre
+les intérêts du peuple; il devint facile autant qu'honorable aux
+talens du second ordre de se vouer à cette protection. Dans toute
+l'étendue de la France, chacun put se défendre soi-même. L'éloquence
+avait mis dans toutes les mains les armes que lui avait fournies la
+justice; elle les avait trempées et aiguisées pour en armer le
+malheur. Dans l'essor oratoire que prenait l'esprit national vers le
+milieu du dix-huitième siècle, dans l'émulation patriotique dont il
+était échauffé, toutes les abstractions de la politique et de la
+morale s'animèrent. D'un côté, la liberté, la propriété, l'égalité; de
+l'autre, l'arbitraire, l'oppression, le despotisme, la tyrannie. Tout
+fut personnifié, tout prit un corps, une attitude; tout fut armé, se
+mit en présence, en action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles
+divinités s'élevèrent, les unes malfaisantes, les autres tutélaires.
+Le parti populaire reconnut un nouveau culte, une nouvelle religion,
+qui eut à la suite, comme les autres, son égarement, son fanatisme et
+ses fureurs.
+
+Tel était l'état des esprits vers la fin du dix-huitième siècle,
+plusieurs années avant 89. L'enthousiasme national gagna jusque dans
+les premiers rangs de la cour: des grands s'honorèrent de le partager;
+d'autres jugèrent prudent de le feindre. L'égalité, la familiarité
+s'établirent dans les relations habituelles de société, entre la ville
+et une grande partie de la cour; entre les grands, les gens du monde,
+les magistrats, les publicistes. L'égalité passa des opinions dans
+les moeurs, dans les habitudes générales. Des grands faisaient leur
+cour à Paris plus assidûment qu'à Versailles. Ils venaient semer parmi
+les magistrats et les écrivains politiques, parmi les gens du monde et
+les femmes même, des griefs contre les ministres, contre les princes,
+contre la reine, et recueillaient des scandales, des épigrammes, des
+satires, des remontrances qu'ils allaient ensuite distribuer à
+Versailles. On peut dire qu'alors la révolution était faite dans les
+esprits et dans les moeurs. L'égalité était si bien établie dans les
+moeurs, et les jouissances d'amour-propre sont si vives pour les
+Français, que peut-être on eût encore souffert long-temps le poids des
+charges publiques, si leur aggravation n'eût fait ressortir les
+priviléges qui en exemptaient; et l'on se fût peut-être dissimulé
+l'exclusion d'une multitude d'emplois publics prononcée contre la
+roture, si l'indigence du trésor n'eût obligé la cour à convoquer des
+états-généraux où les inégalités allaient être marquées de nouveau
+avec une grande solennité. Il semblait avant cela que les classes
+élevées du tiers-état craignissent, en demandant l'égalité, de faire
+remarquer qu'elle n'existait pas pour elles.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+De la révolution politique.--Ses caractères.--Sa marche.
+
+
+Nous venons de voir comment la révolution s'est opérée dans l'ordre
+moral. Voyons rapidement comment elle a eu lieu dans le système
+politique.
+
+La révolution a commencé dans le onzième siècle, au premier coup de
+tocsin qui fut sonné dans les villes et bourgs, par les _hommes
+libres_, lorsqu'ils se soulevèrent contre les vexations des seigneurs;
+ils s'armèrent alors, se confédérèrent _tumultuairement_, se jurèrent
+une assistance mutuelle contre la tyrannie, déclarèrent leurs
+franchises, leurs droits et leurs obligations sous le titre et la
+forme de _coutumes_, s'élirent des magistrats garans de leurs
+conventions, se donnèrent une maison commune pour se réunir, une
+cloche pour se convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche et
+leurs armes; ils élevèrent des murailles autour de la cité, y bâtirent
+des forts et se résolurent à soutenir désormais leurs droits par les
+armes[11]. Tel est le premier acte de la révolution qui a rétabli dans
+la plénitude de ses droits la partie la plus considérable de la
+nation.
+
+ [11] Bréquigny, Préface des ordonnances du Louvre.
+
+Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conquête, ni des serfs
+échappés des chaînes de la féodalité, qui ont commencé cette
+révolution. Ce sont, je le répète, des _hommes libres_ et
+_propriétaires_, ce sont les bourgeois des villes et bourgs, fatigués
+des vexations des nobles et des seigneurs, mais non chargés de leurs
+chaînes. Boulainvilliers et Montesquieu se sont également trompés
+lorsqu'ils ont avancé, l'un que les Francs avaient réduit en servitude
+tous les habitans des Gaules, l'autre que le gouvernement féodal y
+avait ployé Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais, non
+jamais la nation française n'a été entièrement partagée en deux
+classes, les maîtres et les esclaves: toujours et partout où elle a
+existé, une classe d'hommes parfaitement libres en a constitué la
+partie la plus nombreuse et la plus considérable. Cette classe a
+existé, non seulement dans l'aggrégation des nations diverses qui la
+composent aujourd'hui, mais aussi dans chacune des nations aggrégées.
+Ni les Gaulois, soit avant, soit après l'invasion des Romains, soit
+après celle des Francs; ni les Francs, soit en Germanie, soit après
+leur invasion dans les Gaules; ni les Romains en-deçà, ni au-delà des
+Alpes; ni les Français depuis la réunion des Gaulois, des Francs et
+des Romains en une seule nation, n'ont cessé un moment d'être des
+nations fortes d'hommes libres et propriétaires. La révolution n'est
+partie ni d'aussi loin ni d'aussi bas que quelques écrivains se sont
+plu à le dire. Elle a été une vengeance de la liberté offensée, une
+précaution de la liberté menacée, une extension de la liberté à un
+plus grand nombre de personnes, un progrès de la liberté vers une
+liberté plus parfaite et mieux garantie: ce n'a point été le passage
+de la servitude à la liberté.
+
+Long-temps flagrante après cette première manifestation, la révolution
+s'est étendue à une multitude de communes dans le treizième siècle,
+sous les règnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs immédiats, qui
+reconnurent les confédérations, sanctionnèrent les coutumes,
+affranchirent les serfs des villes devenus moins patiens depuis
+l'insurrection des bourgeois, et enfin affranchirent, du moins dans
+les domaines du roi, les serfs des campagnes[12].
+
+ [12] Sous Louis X.
+
+Toutefois cette période fut marquée moins par l'aveu que la royauté
+donna à la révolution, que par le zèle que mit la révolution à la
+délivrance de la royauté. Dès que la couronne eut favorisé l'essor des
+hommes libres, les hommes libres l'aidèrent à se dégager de la
+féodalité. La royauté et le commun état s'allièrent, et par cette
+alliance la seigneurie suzeraine des capétiens commença à prendre le
+caractère de royauté monarchique. Le tiers-état offrit à
+Philippe-le-Long des milices communales. Saint Louis fit asseoir avec
+lui sur son tribunal, avec les pairs et barons, un grand nombre de
+légistes du commun état; la cour d'assises du seigneur suzerain prit
+une forme régulière et stable; elle fut composée de magistrats
+instruits et permanens. Plus tard le parlement devint sédentaire[13].
+
+ [13] En 1305, sous Philippe-le-Bel.
+
+La révolution fit plus: durant le règne de saint Louis et de Philippe
+IV, elle ouvrit aux députés de commun état l'entrée des assemblées
+nationales.
+
+Telle fut la seconde période de la révolution, qui comprend le
+treizième siècle et le commencement du quatorzième.
+
+Dans la période suivante, le commun état ayant essuyé de nouvelles
+injures de la part des seigneurs, elle éprouva l'ingratitude de la
+royauté: alors la révolution s'emporta, de grands excès la
+signalèrent. Le quatorzième siècle vit presqu'en même temps en Flandre
+et en Angleterre le peuple se soulever comme en France; dans les trois
+pays, la liberté renaissante était aux prises avec la féodalité à son
+déclin, qui se défendait d'une fin prochaine; les Jacques en France,
+les Tuiliers en Angleterre, les Poissonniers en Flandre, firent une
+guerre à outrance aux seigneurs et aux châteaux. Les violences ne
+s'apaisèrent que par des institutions garantes des droits du peuple: à
+Londres, par des chartes en faveur des communes; en Flandre, par des
+concessions aux villes; en France, par la reconnaissance du droit de
+ne payer que des impôts consentis[14].
+
+ [14] Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout
+ conduit, tout animé de leur esprit, tout passionné pour leurs
+ intérêts; ils ont été les agens, intéressés sans doute, mais
+ souvent passifs, des intérêts d'autrui. S'il n'avait pas existé
+ d'intérêts populaires, les ducs de Bourgogne auraient été bien
+ peu de chose.
+
+Le quinzième siècle nous offre une quatrième période où la dignité du
+commun état se montre avec sa force. La royauté et la nation se
+réconcilient, paraissent même s'affectionner. Dans le commun état
+semble résider la France tout entière: toutes les autorités civiles,
+judiciaires, administratives et municipales sont exercées par lui; il
+est seul la force publique. Après le règne du roi Jean, ses députés
+seuls composent quelque temps les assemblées nationales. Sous Louis
+XI, sous Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clergé et la
+noblesse, toutefois mêlés et confondus avec les hommes du commun état.
+Les nobles, les ecclésiastiques, les plébéiens, tous, sous le titre de
+bourgeois, élisent en commun des députés communs. Tous ces députés,
+ecclésiastiques, nobles, plébéiens, prennent place confusément aux
+états, y apportent un mandat pareil, y opinent par tête
+indistinctement, forment une seule chambre en tout homogène, une
+véritable chambre des communes: tandis que d'un autre côté une chambre
+uniquement composée des plus grands seigneurs du royaume, de pairs et
+de hauts barons, tous nommés par le roi, forment une chambre haute qui
+prononce sur les propositions que les députés des communes soumettent
+à sa décision. Tels furent les états de 1467 sous Louis XI, ceux de
+1484 sous Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.
+
+Cette période, qui finit avec Louis XII, est la dernière de la
+révolution; alors elle était consommée; un roi généreux s'était chargé
+de son triomphe. Le commencement du seizième siècle vit le bonheur du
+monarque, le bonheur du peuple, opérés l'un par l'autre, se manifester
+des deux côtés par des expressions touchantes qui ne s'effaceront
+jamais de la mémoire des Français.
+
+La révolution opérée en France à l'époque où régna Louis XII est
+précisément celle dont on a fait honneur à l'année 1789, époque où le
+tiers-état a seulement regagné le terrain qu'il avait perdu depuis la
+mort du _Père du peuple_[15].
+
+ [15] _Mémoire sur Louis XII_, page 44.
+
+Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui était possible au pouvoir
+royal; mais il régna trop peu de temps pour affermir son ouvrage, pour
+lui acquérir la sanction de l'expérience, et pour la faire passer
+dans les habitudes nationales.
+
+François 1er vint, et renversa tout. Prince voluptueux, ou plutôt
+débauché jusqu'à la crapule, il fit d'une cour corrompue une cour
+corruptrice; par elle il s'assura de la corruption de ses successeurs,
+et opéra celle d'une partie de la nation. Il fit de l'incontinence et
+de la vanité les vices dominans de la jeunesse française. Il conçut
+l'espérance de régner par ces vices mêmes; il se flatta de gouverner
+sa cour par le plaisir, la nation par la cour. Un système d'influences
+graduelles faisait descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du
+centre aux extrémités, du faîte des grandeurs aux plus basses
+conditions, les vices de la cour et l'esprit de soumission. Là où les
+séductions jouaient sans succès, s'exerçait un ascendant invincible.
+Les femmes propageaient les influences par la galanterie, la jeunesse
+en était infectée. L'obéissance prévenait le commandement; une
+servilité obséquieuse faisait, si on peut le dire, aspirer les
+volontés d'un supérieur pour s'y conformer; on se donnait tout entier
+pour obtenir des jouissances de vanité ou des succès de galanterie.
+
+Cependant la partie laborieuse de la nation qui demeurait étrangère à
+ces bassesses, et c'était la plus nombreuse, voyait la cour avec
+indignation. Elle se révoltait à l'aspect du faste qui y régnait, des
+profusions qui comblaient l'insatiable avidité des maîtresses, des
+favoris, des simples courtisans. Elle frémissait en considérant le
+trésor public, qui, confondu avec celui du prince, s'écoulait tout
+entier au gré de ses fantaisies. Aux plaintes, aux murmures, aux
+soulèvemens, le monarque opposa le despotisme et une tyrannie
+violente. La quenouille dans une main, un sceptre de fer dans l'autre,
+tel fut l'appareil dans lequel il se montra. Il fit des emprunts, il
+leva et prorogea des impôts, sans demander le consentement des
+états-généraux; il opprima les parlemens comme corps politiques et
+comme corps judiciaires.
+
+Les quatre règnes qui succédèrent à celui de François Ier, je parle de
+ceux de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, furent
+une continuation du sien, de ses moeurs, de ses principes, de ses
+traditions; ils amenèrent même le développement de ses plus
+pernicieuses lois.
+
+Des ambitions de cour profitèrent du soulèvement des esprits contre
+les abus, et de l'irritation des protestans toujours persécutés, pour
+faire la guerre au prince pendant quarante années. Ce ne fut ni une
+guerre civile, ni une guerre religieuse, mais seulement une guerre de
+gens de cour, dont les armées, fort peu considérables, n'étaient
+composées que de leurs créatures et d'étrangers. La nation en souffrit
+sans doute: les petites armées qui se combattaient, dévastaient les
+pays par où elles passaient; mais le roi et les princes qui lui
+étaient opposés comblaient à l'envi les cités de faveurs et de
+priviléges pour se les concilier. Et ce ne fut pas là le seul avantage
+que procurèrent aux villes les dissensions politiques: elles donnèrent
+la mesure des grands à la multitude; les manifestes de chaque parti
+dévoilèrent les turpitudes de l'autre; les prestiges de la grandeur se
+dissipèrent; le peuple apprit à s'estimer; la liberté, la propriété,
+furent mises en honneur; le travail, l'industrie, le commerce,
+s'évertuèrent; les principes de l'ordre social se développèrent et
+s'établirent dans les esprits; ce fut le temps des grands
+jurisconsultes, et l'époque des plus belles lois de la monarchie.
+
+Le règne de Henri IV mit fin à l'ambition des grands dont les aveugles
+faveurs de François Ier avaient été le principe, mais non à la
+contagion des moeurs qui continua ses ravages. Elle avait gagné la
+cour de Henri-le-Grand. La nouvelle existence des femmes dans la vie
+sociale contribuait puissamment à la propager; l'incontinence, la
+vanité, l'intrigue, régnaient dans la jeunesse des classes aisées du
+commun état, comme dans les classes nobiliaires.
+
+François Ier, dans la composition de sa maison, avait jeté une amorce
+au tiers-état, en attachant à des offices subalternes le privilége
+d'anoblir. Il avait ensuite imaginé de qualifier d'_écuyers_ tous les
+bourgeois qu'il faisait nobles; c'était affilier les anoblis à sa
+maison et à la chevalerie. Sous les derniers Valois, les anoblissemens
+furent innombrables; les écuyers pullulèrent. On vit la France semée
+d'hommes nouveaux qui sortaient du commun état comme pour adorer de
+loin la cour, observer de près la roture, exciter la vanité et
+l'ambition de quelques bourgeois, et faire le désespoir du grand
+nombre.
+
+Le règne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchérirent sur les
+scandales des Valois. Comme les descendans de François Ier et à
+l'exemple de François Ier lui-même, ils fatiguèrent la nation de leur
+faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de leurs maîtresses.
+Comme François Ier, ils abusèrent du trésor public devenu le leur, ils
+écrasèrent la nation par des emprunts, ils la spolièrent par l'impôt
+arbitraire, et violèrent la liberté des magistrats qui se portaient
+pour défenseurs de la propriété; et pendant qu'ils en redoublaient les
+charges, ils augmentaient sans mesure les anoblissemens qui
+soulageaient les anoblis d'une partie de leur poids, ils multipliaient
+les privilégiés qui en aggravaient le fardeau pour le commun état; on
+avait trouvé l'art d'ajouter l'humiliation à la souffrance, et de
+réunir ensemble les moyens de nuire et ceux d'irriter.
+
+Il n'était pas donné à Louis XVI de faire cesser les désordres qui
+existaient à son avènement: heureux si, malgré les plus louables
+intentions, il n'eût pas été incapable d'en arrêter les progrès et le
+débordement. Mais durant ce règne, les concessions de la cour aux
+vanités nobiliaires s'augmentèrent encore et prirent un nouveau
+caractère. Une ordonnance malheureuse[16] apprit aux jeunes Français
+du tiers-état qu'il leur était interdit d'entrer au service militaire
+par le grade d'officier; que cet honneur était réservé aux nobles de
+quatre générations. Aussitôt la haute magistrature se fit un
+point d'honneur d'exiger les mêmes preuves pour entrer dans son sein.
+L'église même fut atteinte de cette vanité; on vit une foule de
+chapitres érigés presqu'en même temps en chapitres nobles, et il
+fallut aussi quatre degrés de noblesse pour s'asseoir dans les stalles
+d'une cathédrale. On faisait ainsi une troisième classe dans la
+noblesse, entre la noblesse de cour et les familles récemment
+anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient toujours et se
+multipliaient par lettres et par charges, pour la plupart sans
+fonctions.
+
+ [16] Sous le ministère du maréchal de Ségur.
+
+Pendant qu'on affligeait la nouvelle noblesse par des exclusions
+humiliantes, et le tiers-état tout entier par les nouveaux priviléges
+accordés à la noblesse et par la multiplicité des anoblissemens, les
+profusions de la cour continuaient. Le gouffre des dépenses
+s'élargissait; bientôt les revenus annuels ne furent plus suffisans.
+Enfin le jour vint où il fallut déclarer la nécessité d'un nouvel
+impôt: jour de châtiment pour la cour et de vengeance pour la nation.
+Il fallut, en pleine paix, demander un accroissement d'impôts de 60
+millions, à cette nation dont l'élite était profondément blessée par
+son exclusion des emplois publics, par les gradations de naissance
+multipliées devant elle, pour la séparer des honneurs et des dignités
+auxquels elle avait eu jusque là le droit de parvenir. Alors éclata de
+nouveau la colère nationale, provoquée par les hautes classes du
+tiers-état. Tous les intérêts furent appelés à combattre tous les
+priviléges, et tous répondirent; on regarda ce que la liberté avait
+perdu depuis deux siècles; on eut honte de l'avoir laissée
+rétrograder, on voulut la rasseoir sur d'inébranlables fondemens, et
+ne plus rien laisser de douteux dans son existence. Voilà la
+révolution de 89.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ A quelle occasion la révolution opérée depuis long-temps dans les
+ idées et dans les moeurs s'est déclarée en 1789 et s'est établie
+ dans les relations civiles et politiques.--_Déficit_ des
+ finances.--Liaison de ce déficit avec l'intérêt de
+ l'égalité.--Notables convoqués sur le déficit.--États-généraux
+ convoqués.--Mode de représentation.--Égalité du
+ tiers-état.--Cahiers.--Voeu général de la France.--Déclaration
+ des droits.--Constitution anglaise.
+
+
+Le déficit des finances, c'est-à-dire 56 millions qui manquaient
+annuellement aux recettes de l'État pour couvrir ses dépenses, ou, si
+l'on veut, 56 millions formant l'excédant annuel de la dépense sur les
+recettes, furent l'occasion de cet éclat.
+
+Que fallait-il pour faire disparaître le déficit? De trois choses
+l'une: ou élever le revenu du trésor public; ou diminuer sa dépense,
+dans la proportion du _déficit_; ou élever le revenu et diminuer la
+dépense, de la somme nécessaire pour les mettre de niveau.
+
+De ces trois partis, le plus convenable, le seul juste, était le
+second: celui de diminuer la dépense de tout le montant du déficit;
+c'était aussi le moins difficile et le moins périlleux. Il ne
+s'agissait que de retrancher quelques dépenses inutiles, quelques
+jouissances frivoles, de supprimer les abus attachés aux méthodes de
+dépenses établies, et surtout à la comptabilité des recettes de
+l'État, ce qui en aurait sensiblement augmenté le produit net. Ces
+opérations faisaient sans doute quelques malheureux parmi les gens de
+finance, et retranchaient quelque chose au bien-être de quelques gens
+de cour. Mais c'était un sacrifice fait à l'ordre, c'était
+l'accomplissement d'un devoir imposé au gouvernement, celui de
+l'économie; d'ailleurs le mal particulier se faisait sans bruit et
+sans contradicteur. Il se trouvait quelques gens à plaindre, mais du
+moins personne à redouter; et à la suite, le gouvernement pouvait
+dédommager ceux qu'il était obligé de priver actuellement de leur
+revenu.
+
+Le parti le plus injuste, le plus difficile à faire réussir, le plus
+périlleux pour la cour, était celui d'élever les revenus au niveau des
+dépenses: le plus injuste, parce qu'il faisait supporter au peuple
+une aggravation de charges, pour subvenir à des dépenses abusives; le
+plus difficile, parce qu'il exposait à la contradiction des parlemens
+et des états de provinces; le plus périlleux, parce que les clameurs
+parlementaires étaient devenues un tocsin auquel répondait toute la
+nation.
+
+La cour préféra le parti injuste et périlleux au parti juste et sûr.
+Elle trouva convenable de se procurer de nouveaux moyens de dépense,
+plutôt que de s'imposer l'économie; de grever le peuple, plutôt que de
+rien retrancher aux gens de cour et aux gens de finance; et d'avoir
+affaire à la nation, au lieu de faire sans contradiction des réformes
+dans l'intérieur de la maison royale et de l'administration.
+
+On voulut donc un accroissement d'impôts de 60 millions.
+
+Toutes les classes étant menacées d'une surcharge, car les priviléges
+n'allaient pas jusqu'à exempter de toute espèce d'impôt, toutes
+s'agitèrent. Les privilégiés crièrent contre les abus qui avaient
+amené le besoin de nouvelles taxes. Le tiers-état, sur qui elles
+tombaient plus rudement que sur les privilégiés, cria contre l'impôt,
+contre les abus et contre les priviléges.
+
+Plus les clameurs du peuple s'élevaient contre les privilégiés, et
+plus les privilégiés s'emportaient contre les abus. La cour se lassa
+de leurs emportemens: elle exila, elle emprisonna des magistrats, des
+nobles des états de Bretagne. Alors les clameurs eurent un objet de
+plus: elles s'élevèrent contre les exils et les emprisonnemens, contre
+le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu, contre la tyrannie.
+
+La souffrance et l'irritation parvenues à ce point, toute la France se
+réunit en un seul voeu qui renfermait tous les autres; le privilégié,
+pour la réformation des abus et la conservation de ses priviléges; le
+tiers-état, pour l'abolition des priviléges et des abus, le créancier
+de l'État, pour la réformation des abus et la sûreté de ses rentes;
+tous, pour la garantie de la propriété et de la liberté, contre
+l'impôt, contre la banqueroute, contre les emprisonnemens arbitraires,
+tous, dis-je, demandèrent unanimement des _états-généraux_. Mais par
+ces mots les privilégiés demandaient des états-généraux où les ordres
+privilégiés auraient l'avantage de la majorité sur le tiers; et le
+tiers demandait des états où les ordres privilégiés n'auraient pas ce
+privilége qui était la garantie de tous les autres.
+
+La noblesse et les parlemens exprimaient leur intention en trois mots:
+trois ordres, trois chambres, trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut
+que nos priviléges aient pour leur sûreté deux voix contre une. Le
+tiers-état n'attaqua point de front ce système, mais il le mina en
+demandant que la chambre du tiers fût égale en nombre aux deux autres
+réunies, sauf à voir ensuite si les lois seraient délibérées à la
+majorité des votans dans les trois chambres réunies, ou à la majorité
+de deux chambres dans des discussions séparées.
+
+Cette demande fut portée à une assemblée de notables, divisée en six
+bureaux; cinq rejetèrent la proposition de donner au tiers une
+représentation égale à celle des deux autres ordres. Le sixième
+bureau, présidé par _Monsieur_, était composé de vingt-cinq votans.
+Douze furent pour la représentation égale, douze contre: c'était
+_Monsieur_ qui allait faire la décision de son bureau; _Monsieur_
+prononça pour l'égalité. Ce vote influa sur le sort du tiers-état, et
+concourut puissamment à la détermination du roi pour la représentation
+égale du tiers-état.
+
+Ce fut par cette résolution que la France put opposer dans la suite à
+cet adage aristocratique: trois ordres, trois chambres, trois voix,
+adage qui en 89 était devenu un cri de guerre, ce cri de joie et de
+réunion: LA NATION, LA LOI, $1.
+
+Quand il fut établi en principe que le tiers aurait une représentation
+égale, on ne vit plus dans les états-généraux que le moyen d'avoir une
+constitution.
+
+Quand il fut établi qu'on allait avoir une constitution, l'opinion
+publique la voulut complète et parfaite. On fit l'appel de tous les
+principes reconnus par les publicistes, consacrés par des
+constitutions anciennes et modernes. On proposa des déclarations de
+droits. On fit comparaître tous les abus du gouvernement et de
+l'administration, on les marqua d'un sceau de réprobation; on
+prétendit que la constitution n'en épargnât aucun, qu'aucun autre n'y
+pût entrer. On s'appliqua surtout au moyen d'empêcher les abus du
+pouvoir; on indiqua contre le pouvoir toutes les précautions qui, dans
+d'autres temps, l'avaient fait instituer contre l'anarchie. Des
+déclamations applaudies recommandèrent de se défier plus des grands
+que des prolétaires, des prêtres que des hommes sans foi et sans loi,
+de la police que des filous, de la gendarmerie que des assassins, des
+juges que des criminels.
+
+Entrons dans les détails des droits qu'on voulut garantir et des
+institutions destinées à cet effet.
+
+On avait commencé par vouloir l'égalité; on vit bientôt que l'égalité
+était inséparable de la propriété et de la liberté, et l'on rangea
+tous les droits et tous les intérêts sous ces trois-là.
+
+Après avoir rapporté à chacun de ces droits ce qui paraissait lui
+appartenir comme conséquences ou comme accessoires, on voulut pour
+chacun des garanties particulières; on en voulut ensuite de communes à
+tous les intérêts ou des _garanties générales_.
+
+Voici comment doivent se classer toutes ces choses.
+
+
+I. _Liberté._
+
+On regarda comme _conditions_ de la liberté:
+
+1º L'affranchissement de toute servitude personnelle, domestique,
+rurale, féodale ou militaire.
+
+2º La faculté de s'établir où l'on veut, de changer de domicile, de
+voyager sans obstacle.
+
+3º De correspondre sous le sceau du secret par la voie de la poste ou
+par des communications directes.
+
+4º D'appliquer son industrie à toute espèce de travail et de négoce
+qui ne portent point atteinte aux droits d'autrui.
+
+5º De professer sa religion.
+
+6º De publier sa pensée par l'impression.
+
+ * * * * *
+
+On regarda comme _garanties_ propres de la liberté:
+
+1º L'établissement de peines graves contre les auteurs
+d'emprisonnemens ou d'exils arbitraires.
+
+2º L'établissement d'un juré pour l'accusation et le jugement du fait
+en matière criminelle.
+
+
+II. _Propriété._
+
+On regarda comme _conditions_ de la propriété:
+
+1º L'exemption des dîmes et autres charges ecclésiastiques.
+
+2º Celle des droits féodaux et seigneuriaux.
+
+Ces deux premières conditions s'exprimèrent en un seul mot: _Liberté
+des biens_.
+
+3º La répartition proportionnelle des contributions entre tous les
+propriétaires de l'État.
+
+ * * * * *
+
+On regarda comme _garanties_ spéciales de la propriété:
+
+1º Des magistratures chargées de la répartition de l'impôt;
+
+2º Des magistratures chargées de juger les réclamations au sujet de
+l'impôt;
+
+3º Une magistrature chargée d'examiner la comptabilité des deniers
+publics.
+
+
+III. _Égalité._
+
+On regarda comme _conditions_ de l'égalité:
+
+1º La faculté de parvenir à tous les emplois et à toutes les dignités
+en concurrence avec tous les citoyens, ou l'abolition du privilége qui
+réservait aux seuls nobles de quatre générations l'entrée au service
+militaire par le grade d'officier, l'entrée dans les chapitres et dans
+la haute magistrature;
+
+2º Celle d'acquérir et de posséder toute espèce de biens, sans
+distinction de biens nobles et de biens de roture;
+
+3º L'abolition du privilége qui exemptait tous les nobles
+indistinctement du tirage de la milice, c'est-à-dire du service forcé
+comme soldat, ce qui rejetait sur la roture le poids du service
+militaire, dont les avantages étaient réservés à la noblesse;
+
+4º L'abolition du privilége qu'avait la noblesse et le clergé, de ne
+point loger les gens de guerre, ce qui aggravait, pour la roture,
+l'obligation de les loger;
+
+5º L'abolition des justices seigneuriales;
+
+6º L'abolition du privilége attribué à la noblesse et au clergé d'être
+jugés, en matière criminelle, par des juges eux-mêmes privilégiés;
+
+7º L'abolition de la différence des peines pour les mêmes crimes;
+
+8º L'abolition du tribunal du point d'honneur, pour juger les
+querelles entre gentilshommes, comme si eux seuls eussent pu avoir des
+querelles où l'honneur fut intéressé;
+
+9º Le port d'armes pour tous les citoyens;
+
+10º L'abolition des maisons fondées et entretenues aux dépens du
+tiers-état, pour l'éducation de la pauvre noblesse, etc.;
+
+11º L'abolition de l'usage de dégrader le noble condamné à une peine
+infamante, de le rendre au tiers-état avant l'exécution, comme si les
+lois pénales avaient été nécessitées par le tiers-état seul, et
+n'avaient été faites que contre lui[17].
+
+ [17] Que diriez-vous, disait à ce sujet M. Siéyès, si le
+ législateur, avant de punir un scélérat du tiers-état, avait
+ l'attention d'en purger son ordre en lui donnant des lettres de
+ noblesse?
+
+Beaucoup d'autres usages lésaient les droits et offensaient la fierté
+du haut tiers; mais aucune loi ne les autorisait; c'étaient des abus
+de l'abus même: on se persuada qu'ils seraient entraînés par la force
+du principe de l'égalité. Telles étaient les vexations de la police et
+de la justice même contre le roturier seulement soupçonné d'une faute,
+et leurs égards pour le privilégié pris en flagrant délit; les
+suspensions des rigueurs de la justice contre les nobles qui n'avaient
+blessé que les droits des roturiers; les évocations des procès civils
+et criminels des nobles pour les soumettre à des juges partiaux; les
+sursis aux jugemens dont ils pouvaient craindre les dispositions; les
+lettres de grâce qui suivaient immédiatement les condamnations qu'il
+avait été impossible d'éviter; les arrêts de surséances contre les
+créanciers les plus légitimes et les plus malheureux; la persécution
+du fisc contre le plébéien, son respect pour la noblesse, etc.
+
+ * * * * *
+
+On regarda comme _garanties_ spéciales de l'égalité:
+
+L'abolition des titres, qualifications, signes, décorations
+d'apparence nobiliaire ou féodale et propres à rappeler aux personnes
+titrées et décorées leur ancienne domination, à leurs inférieurs leur
+ancienne infériorité.
+
+ * * * * *
+
+On voulut avoir des _garanties générales et communes_ aux trois
+intérêts de la liberté, de la propriété, de l'égalité; et pour cet
+effet on demanda:
+
+1º L'établissement distinct de trois pouvoirs; le pouvoir législatif,
+le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire. Un grand nombre de
+patriotes sincères désiraient que le pouvoir législatif fût divisé
+entre le roi et deux chambres dont l'une au moins serait composée de
+citoyens élus sans condition de naissance, et dont l'autre serait
+comme en Angleterre une magistrature héréditaire. La constitution
+anglaise paraissait alors assez généralement devoir servir de modèle à
+la France, et la liberté anglaise était regardée comme le maximum de
+la liberté politique. Plusieurs amis de la révolution en France
+désiraient donc deux chambres, dont une composée de pairs: deux
+chambres pour empêcher les décisions précipitées et déterminées par
+entraînement: une chambre de pairs constitués héréditaires pour
+qu'ils s'attachassent à la descendance du monarque par l'intérêt de
+leur propre descendance, et qu'ils formassent ainsi une garantie de
+l'hérédité de la couronne. Mais dans le cours de l'année 1790 et de
+1791, l'exaltation populaire, la défiance nationale contre la cour, la
+noblesse et les prêtres, s'étaient accrus à un tel point que non
+seulement il fut impossible de mettre en avant dans l'assemblée
+nationale la proposition de deux chambres, même de deux chambres
+égales en durée et en prérogatives, mais même que quelques patriotes
+ayant exprimé dans un écrit imprimé le désir de voir la chambre
+législative se diviser pour la formation des lois en deux sections ou
+comités pour discuter et délibérer séparément sous la condition que la
+majorité se formerait par le recensement en commun des suffrages
+individuels, comme résultant d'un même scrutin, cet écrit excita une
+espèce de soulèvement populaire, et fit renoncer à toute division.
+
+2º On demanda, pour concilier le respect dû au prince, à son
+inviolabilité, à l'hérédité de sa couronne, avec la sûreté des
+particuliers contre les ordres qui pourraient lui être surpris, la
+responsabilité des ministres.
+
+3º Pour assurer l'impartialité de la justice civile, l'indépendance
+des tribunaux, on demanda l'inamovibilité des magistrats; pour assurer
+celle de la justice criminelle, le jugement par jurés.
+
+Telles étaient les opinions des esprits éclairés et sages à l'époque
+de 1789; telle fut la substance du grand nombre des cahiers de
+bailliages: tout ce qui a été ajouté postérieurement a été le produit
+de la colère et de la peur.
+
+Dès que les états furent assemblés, on vit, après quelques efforts
+pour maintenir les priviléges, tous les priviléges renversés en une
+seule nuit. L'abolition des priviléges ayant éprouvé de la résistance
+dans les provinces, le peuple fit la guerre aux privilégiés. Les
+nobles alors fuirent et s'armèrent au dehors. Les prêtres agitèrent
+les esprits. Alors on abolit la noblesse, on dépouilla le clergé. Ne
+voulant plus de noblesse, on ne voulut plus de titres, plus de noms
+portant marques de féodalité, plus de décorations nobiliaires, plus de
+souvenir des nobles. Quand on eut pris les biens du clergé, on voulut
+le réformer; on changea de prêtres, on chassa les premiers, on humilia
+leurs successeurs. Les parlemens, qui s'étaient montrés défenseurs du
+peuple contre la cour, mais défenseurs des priviléges contre le
+peuple, furent renversés. La royauté, protectrice de la noblesse, fut
+d'abord dépouillée, ensuite dégradée, ensuite détruite; et le roi
+lui-même.... enfin les excès ayant produit des mécontentemens, on en
+vint au dernier des excès, au plus effroyable: au massacre des
+mécontens!
+
+Mais j'ai trop pressé la marche et j'ai laissé en arrière tout ce
+qu'il importait de remarquer.
+
+Revenons sur nos pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Explosion du 14 juillet 1789, occasionée par la persistance des
+ privilégiés à former deux chambres séparées, par l'appui de la
+ volonté royale donnée à cette persistance.--Abandon des
+ priviléges, le 4 août.
+
+
+Les états-généraux sont assemblés. La noblesse et le clergé, qui, par
+leurs clameurs, leurs écrits, avaient mis tant d'opposition à ce que
+le tiers-état obtînt une représentation égale, uniquement parce qu'ils
+avaient pressenti la réunion des ordres pour délibérer en commun,
+essayèrent néanmoins d'empêcher cette réunion comme s'ils ne l'avaient
+pas prévue. La chambre des communes la provoqua dès sa première
+séance. L'opinion publique s'était d'avance prononcée pour le voeu que
+la chambre manifesta. Une partie du clergé et de la noblesse était
+fort disposée à y accéder; quelques membres de ces deux ordres se
+réunirent de leur propre mouvement, sans attendre la décision de leur
+chambre. La résistance des autres fatigua le public. La chambre du
+tiers allait se déclarer assemblée nationale lorsque le roi intervint.
+Le roi ayant fait fermer le lieu des séances, sous prétexte d'y faire
+des dispositions pour une séance royale, le tiers-état s'assembla au
+jeu de paume, le 20 juin 1789. Plusieurs membres du clergé et de la
+noblesse s'y rendirent; et on prêta le serment de ne pas se séparer
+que la constitution ne fût faite et établie. Le 23 juin le roi réunit
+les trois chambres, et déclare la division en trois ordres inhérente à
+la constitution de l'État[18]. Il règle les cas où ils pourront se
+réunir. Il excepte de la délibération commune les affaires qui
+regardent les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles
+et les prérogatives honorifiques attachées aux terres et aux fiefs ou
+appartenant aux personnes des deux premiers ordres; il déclare ces
+droits et prérogatives, propriétés hors d'atteinte, ainsi que les
+dîmes, les cens, les rentes, les droits et devoirs féodaux. Il défend
+enfin la publicité des séances.
+
+ [18] Déclaration du 23 juin 1789, art. 8, et instructions
+ promulguées à la suite, art. 12.
+
+Il devient ainsi constant aux yeux du tiers-état que pour satisfaire
+la cour, la noblesse, le clergé, il faut dépouiller cette familiarité
+qu'il avait contractée dans ses rapports avec la noblesse; qu'il faut
+se placer aux yeux de tous au-dessous d'elle, se reconnaître
+inférieur; il apprend qu'il doit subir ses décisions, se soumettre à
+ses priviléges actuels, s'abandonner à toutes les prétentions qui
+pourront renaître de ses anciens souvenirs. Ainsi il est établi que
+deux ordres qui, réunis, ne forment pas la quatre-vingtième partie de
+la nation, auront le pouvoir d'opprimer ou de continuer l'oppression
+de la classe quatre-vingt fois plus nombreuse; que l'accès aux grandes
+places continuera d'être interdit aux roturiers; que le poids de
+toutes les charges de l'état sera leur partage, et que les honneurs
+seront celui de la noblesse; que la naissance sans mérite suffit pour
+tout obtenir, et que le mérite sans naissance n'a droit à rien.
+
+Ce fut alors que la révolution éclata, c'est-à-dire qu'alors se
+déclarèrent contre les priviléges en matières d'impôts, et par
+entraînement contre les charges féodales et ecclésiastiques, contre la
+dîme, les cens, les rentes, etc, tous les fermiers, tous les
+propriétaires roturiers, tous les propriétaires ruraux et les petits
+propriétaires des villes; c'est-à-dire qu'alors se déclara contre
+l'exemption des charges personnelles et roturières, du logement des
+gens de guerre, du tirage à la milice, des corvées, toute la roture
+rurale et urbaine; c'est-à-dire qu'alors se déclara contre le
+privilége exclusif des emplois distingués dans le militaire, dans la
+haute magistrature et dans l'église, toute la partie élevée du
+tiers-état, la robe, la finance, le commerce, les savans, les
+artistes, tout ce que l'éducation avait rendu capable de fierté, et
+capable de vengeance. Dans cette classe, une jeunesse brillante se
+leva tout entière, proclamant sa vocation à tous les travaux, à toutes
+les dignités, à tous les honneurs. Les femmes entrèrent aussi dans la
+révolte avec toute l'ardeur d'épouses, de mères, de soeurs, de
+maîtresses qui pressentent l'élévation de tout ce qui leur est cher,
+et veulent la défaite de ceux qui les ont tenus si long-temps dans
+l'humiliation; c'est-à-dire enfin qu'alors se déclara en France, de
+Lille à Perpignan, de Brest à Strasbourg, l'unanimité des citoyens
+contre deux cent mille privilégiés ou adhérens.
+
+Comment cette déclaration n'aurait-elle pas été violente? c'était
+l'explosion de la volonté nationale éclairée par de longues
+discussions, blessée par des contrariétés offensantes, irritée par une
+opposition téméraire, et qui, après avoir été quelque temps contenue
+par les représentans, a enfin reçu d'eux le signal de l'indépendance.
+Comment n'aurait-elle pas été violente? c'était la volonté nationale
+qui avait à venger des droits respectables, contre l'orgueil sans
+déguisement; c'était la nation armée contre les privilégiés.
+
+Les mécontentemens les plus généraux n'avaient produit depuis
+long-temps en France que des révoltes successives, parce qu'ils
+n'étaient pas exaltés partout au même point et au même moment. Mais
+quand une représentation nationale avertit tous les intérêts et tous
+les droits lésés, il fallut que la révolte fût générale et prît le nom
+d'insurrection. C'est ce qui arriva.
+
+On croit et l'on répète beaucoup aujourd'hui qu'avec plus de vigueur
+l'autorité aurait pu tout sauver. C'est méconnaître la force
+populaire, que de lui comparer celle du pouvoir. Un gouvernement peut
+se mesurer avec avantage contre la révolte; comment le ferait-il
+contre l'insurrection, même contre une révolte qui, sans être
+générale, est de nature à le devenir?
+
+Lorsque l'autorité royale a fait un pas en arrière en présence de la
+volonté nationale, elle doit renoncer à se défendre par la force, sur
+le plan incliné où elle se trouve placée: gagner du temps, user d'art
+et d'adresse, est la seule ressource qui lui reste. Elle doit soutirer
+la foudre par les conducteurs, et non affronter les nuages. Elle ne
+doit pas prendre les reproches de l'orgueil blessé, pour les conseils
+du courage, ni son irritation pour de la force. L'ennemi qui a tout à
+la fois l'avantage du nombre, et celui du terrain, n'est contenu que
+faiblement par ses habitudes de respect, par l'imparfaite connaissance
+des desseins qu'on a formés contre lui. Il n'a besoin que d'un signe
+de malveillance pour s'en faire un prétexte de déchaînement, et dès
+qu'il est déchaîné, rien ne lui résiste: il entraîne tout, parce qu'il
+est presque tout, parce que hors lui, il n'existe presque rien.
+
+On ne doutait point en 1789 que l'universalité de la révolte ne la
+justifiât. On la nomma insurrection pour la distinguer des révoltes
+partielles qui n'ont point l'aveu du grand nombre. On regardait
+l'insurrection comme _le plus saint des devoirs_, pour un peuple
+opprimé; on ne doutait pas que la souveraineté ne résidât dans le
+peuple; qu'elle ne fût inaliénable; que le soulèvement général ne fût
+l'exercice de cette souveraineté; en un mot, qu'il ne fût légitime du
+moment qu'il était général.
+
+Aujourd'hui[19] on ne doute pas que toute cette doctrine ne soit
+subversive de la monarchie, même de toute société; qu'en France ces
+mots, _la souveraineté du peuple_, ne soient sacriléges, et l'idée
+qu'ils expriment, punissable du dernier supplice.
+
+ [19] L'auteur écrivait en 1828.
+
+Cependant on peut dire sans blasphème et sans sacrilége, et sans
+professer une doctrine subversive de la monarchie, et sans approuver
+le moins du monde la mise en jugement d'un monarque constitué, que la
+souveraineté appartient à la nation, et qu'elle est inaliénable,
+pourvu que l'on ajoute et que l'on sous-entende: 1º que l'exercice
+peut en être délégué par la nation avec certaines réserves, et sous
+certaines conditions, à une famille privilégiée, à charge de réversion
+dans le cas d'extinction de cette famille; 2º Que tant que durera
+cette famille, la délégation sera irrévocable, et le monarque
+inviolable. Cette doctrine est plus conservatrice de la monarchie que
+toute autre, et n'est pas moins respectueuse pour le monarque. Avec
+le sous-entendu qui vient d'être exprimé, on n'offense, on ne
+conteste, on n'attaque pas plus l'autorité royale, en disant que la
+souveraineté appartient à la nation, qu'on ne conteste la possession
+et l'usage d'un domaine, à l'usufruitier, en disant que le fonds
+appartient à une autre personne. On a dit, écrit, imprimé mille fois
+que les rois de France n'étaient qu'usufruitiers de la couronne; ce
+qui voulait dire qu'elle appartenait à la famille tant que la famille
+durerait, et que la famille venant à s'éteindre, la couronne
+reviendrait à la nation.
+
+Au reste l'expérience a montré combien toute discussion sur le droit
+de souveraineté est oiseuse.
+
+La souveraineté se compose de droit et de fait, en d'autres mots de
+droit et de _pouvoir_, ou de droit et de force.
+
+Quand le monarque a le moyen d'empêcher la nation qui lui a délégué le
+suprême pouvoir, de reprendre ce pouvoir, il ne servirait à rien à la
+nation d'en avoir le droit; quand le monarque est sans force et sans
+foi, ce qui est la même chose, et que la nation veut reprendre
+l'exercice de la souveraineté, à quoi pourrait servir le droit du
+monarque pour l'empêcher?
+
+Le plus fort quand le prince a une armée, quand il a des agens et
+fonctionnaires qui veillent pour lui, quand il veille lui-même sur ses
+fonctionnaires et ses agens, et surtout quand le peuple est heureux et
+qu'il dort, le plus fort est le prince; le prince alors exerce de
+droit et de fait le pouvoir souverain.
+
+Quand le peuple est malheureux et mécontent, ou seulement inquiet et
+mécontent sans être malheureux, quand les fonctionnaires sont
+corrompus ou dissipés et négligeas, quand l'agitation et le
+mécontentement ont gagné les fonctionnaires et l'armée, le plus fort
+c'est le peuple; le peuple reprend alors l'exercice de la
+souveraineté, et redevient souverain de droit et de fait, s'il veut
+l'être.
+
+Quand on dit que la souveraineté appartient au prince, on sous-entend
+que la minorité bien armée peut être plus forte que la majorité
+désarmée ou mal armée; la minorité vigilante, que la majorité endormie
+ou dissipée; la minorité bien conduite, que la majorité sans
+direction; la minorité fidèle au voeu constant de la majorité, que la
+majorité dans l'indolence des souhaits accomplis. Comment entendre en
+effet ce que serait la souveraineté d'un prince dont le gouvernement
+et la force non seulement ne sauraient conduire ni contenir la
+majorité, mais même passeraient du côté de la majorité contre le
+prince? La minorité plus la majorité, n'est-ce pas le tout?
+
+Mais revenons au fait. J'ai dit que la force du gouvernement n'était
+plus en proportion avec celle qu'il fallait combattre et que tout
+essai ne pouvait servir qu'à compromettre la royauté. En effet l'exil
+du parlement de Paris en 1788, l'enlèvement de plusieurs de ses
+membres, l'exil du duc d'Orléans, l'emprisonnement des gentilshommes
+de Bretagne, la distribution d'une multitude de lettres de cachet dans
+les provinces, la brusque dissolution de la première assemblée des
+notables, l'établissement d'une cour plénière qui devait réunir, entre
+des mains sans force et sans vertu, tous les pouvoirs dont le roi
+dépouillait l'énergie parlementaire, tous ces prétendus actes de
+vigueur n'avaient servi qu'à provoquer la demande des états-généraux,
+et à la provoquer si vivement et si généralement, que la cour n'avait
+pu en refuser la convocation.
+
+De même le rassemblement d'une armée à Versailles après la convocation
+des états-généraux, la déclaration du 3 juin que cette armée devait
+appuyer au besoin, le renvoi de la partie du ministère qui avait la
+confiance du peuple, furent des actes de vigueur intempestifs qui
+déterminèrent les évènemens du 14 juillet: jour mémorable où éclata la
+révolution.
+
+Ce jour vit l'armée de Versailles en défection, le peuple attaquant,
+renversant la bastille, la populace furieuse marquant, immolant des
+victimes. Princes, seigneurs, courtisans, magistrats, tout s'enfuit ou
+se cache. Les troupes de ligne gagnées à la cause populaire sont
+éloignées de Versailles; les ministres récemment renvoyés sont
+rappelés; les ministres appelés à leur place sont renvoyés. La
+noblesse, le clergé, accourent dans le sein du tiers-état, n'y portant
+plus d'autre crainte que celle de ne pas être assez confondus avec ses
+membres. Enfin le roi, le roi lui-même se croit obligé de se rendre à
+Paris, dirai-je, pour comparaître devant le peuple souverain à
+l'hôtel-de-ville, et pour faire un nouveau contrat avec lui, sous la
+garantie de vingt ou trente députés du parti populaire qui lui servent
+d'escorte, ou pour essayer de modérer par une intercession jusqu'alors
+inouïe, les excès où s'emportait une multitude effrénée? Tandis que le
+peuple de Paris prouvait sa puissance en l'exerçant et par sa manière
+de l'exercer, le peuple des campagnes refusait le paiement des dîmes
+et des droits féodaux; les paysans poursuivaient les seigneurs et
+brûlaient les châteaux. La nation n'approuvait sans doute ni ces
+violences, ni celles qui s'étaient commises à Paris dans la chaleur de
+la victoire: mais elle ne les arrêtait pas. Attentive à ses avantages,
+occupée à s'établir sur le terrain qu'elle avait gagné, elle ne jeta
+sur ces évènemens que des regards distraits. Mais trois millions de
+gardes nationaux se levaient; quarante-quatre mille municipalités se
+formaient par des élections populaires: et ces forces qui lui
+assuraient le champ de bataille, lui promettaient aussi la fin des
+désordres et des excès.
+
+A quels signes reconnaîtra-t-on une volonté générale en France, si on
+la méconnaît aux grandes circonstances de cette époque, si on la
+méconnaît à ce qui se passa durant deux mois à Paris et dans les
+provinces, dans les villes et dans les campagnes, d'une extrémité du
+royaume à l'autre? A quel signe reconnaîtra-t-on une volonté
+profondément nationale, intimement française, si on la méconnaît dans
+cette immense révolte qui n'a pour cause évidente que la fierté
+blessée; la fierté, brillante distinction du caractère français,
+blessée par la proclamation solennellement renouvelée des distinctions
+d'ordres, plus que l'intérêt ne l'était par les priviléges utiles? Le
+calcul avait souffert patiemment ce que ces priviléges avaient
+d'onéreux, depuis que l'exercice en était devenu modeste, depuis que
+la jouissance en était presque désavouée comme prérogative, depuis que
+l'existence en était dissimulée dans le commerce de la société. La
+fierté nationale semblait désintéressée par la politesse des grands,
+par la familiarité de la roture avec la petite noblesse; peut-être
+même cette fierté avait-elle éloigné le renversement des priviléges
+pour ne pas compromettre cette parité apparente dont la roture était
+jalouse. Mais du moment que les privilégiés voulurent marquer d'une
+empreinte nouvelle la distinction des ordres pour asseoir la
+différence de condition réelle, du moment qu'on eut fait ainsi des
+priviléges une offense personnelle pour le tiers-état, la nation
+perdit, au premier sentiment de cet outrage, la patience qui avait
+résisté si long-temps au sentiment de ses charges.
+
+Le 4 août la noblesse et le clergé pressés par tout ce qui se passait
+sous leurs yeux, par toutes les nouvelles que chaque jour apportait
+des provinces, par l'intérêt des châteaux qu'on incendiait et des
+seigneurs que l'on molestait, pressés par leur conscience, firent dans
+l'assemblée nationale l'abandon de tous les priviléges, au nom de
+leurs commettans et au leur.
+
+On abolit la qualité de serf et la main-morte, le droit exclusif de
+chasse, de colombier, de garenne, les jurisdictions seigneuriales; on
+déclara rachetables les droits seigneuriaux et la dîme; on abolit les
+priviléges et immunités pécuniaires; on établit l'égalité des impôts;
+on abolit les priviléges des villes et provinces; on promit la
+réformation des jurandes. Tous les citoyens furent déclarés
+admissibles aux emplois civils et militaires. Ainsi finit cette
+première époque des mouvemens de 1789.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ Moyens de s'assurer si la majorité nationale a persévéré et
+ persiste encore dans sa volonté contre les priviléges.--Et
+ d'abord, à quoi distinguera-t-on la volonté nationale de celle du
+ gouvernement ou des factions, contre les prêtres, les nobles, la
+ cour et l'étranger?--Deux moyens: 1º L'état des votes quand on
+ les a recueillis; 2º l'état des sacrifices en hommes et en argent
+ qui ont été opposes par la nation aux actes de la révolution.
+
+
+Du 14 juillet 1789, époque de l'insurrection du peuple, jusqu'au 9
+juillet 1815, époque de la dernière restauration de la maison de
+Bourbon, il s'est écoulé vingt-six années.
+
+Dans cette période de vingt-six années, la France a eu neuf
+constitutions différentes, entre lesquelles ont passé 17 journées
+fameuses par quelque violence d'un parti contre l'autre, trois
+abolitions principales, et trois grandes proscriptions.
+
+Voici le tableau des constitutions:
+
+1º La monarchie que j'appellerai parlementaire de 1789, dissoute par
+les mouvemens du 14 juillet, des 5 et 6 octobre de la même année;
+
+2º La monarchie représentative de 1790, altérée par les évènemens des
+21 juin et 17 juillet 1791; dissoute par ceux des 20 juin, 10 août, 2,
+3, 4 septembre 1792 et 21 janvier 1793[20];
+
+3º La république démocratique de 1793, commençant par l'anarchie; se
+fondant sur la terreur; retombant de la terreur dans l'anarchie au 25
+juin 1795 (9 thermidor an III)[21];
+
+4º La république moins démocratique de 1795 (an III), qui se concentra
+le 18 fructidor an V (4 septembre 1797)[22], déclina vers l'anarchie
+en 1799, et tendit alors de nouveau à la terreur;
+
+5º La république consulaire de 1799 (28 frimaire an VIII), ralliant
+au système monarchique, sous formes républicaines[23];
+
+6º La monarchie impériale des 20 mai et 7 septembre 1804, ou 25
+floréal an XII, et 15 brumaire an XIII, d'abord monarchie tempérée,
+ensuite mêlée de despotisme[24];
+
+7º La monarchie royale en avril 1814; tempérée, républicaine, avec une
+tendance aristocratique;
+
+8º La nouvelle monarchie impériale de 1815; tempérée, républicaine,
+ayant une fausse tendance à la démocratie[25];
+
+9º La monarchie royale de 1815, modifiée par l'inamovibilité et
+l'hérédité de la pairie.
+
+ [20] Elle ne fut point soumise à la sanction du peuple, mais elle
+ était conforme aux cahiers; et les assemblées primaires y
+ jurèrent fidélité en faisant les élections pour la première
+ législature.
+
+ [21] On ne voit nulle part quel est le nombre des votans. Le
+ rapport de Gossius, du 9 août 1793, dit que toutes assemblées de
+ district ont accepté. Mais on voit dans les séances suivantes
+ qu'on demande quelles seront les peines de la non-acceptation?
+
+ [22] 914,853 votes pour; 41,892 contre.--On vota dans les
+ assemblées primaires sur cette question: Deux tiers de la
+ convention passeront-ils dans le corps législatif? Il y a eu peu
+ de votans, 167,758 pour, et 95,373 contre.
+
+ [23] Elle a eu 304,007 votes, et 1,562 contre.
+
+ [24] Elle a eu 3,521,675 votes pour, et 2,679 contre.
+
+ [25] Le 1er juin 1815, il n'était arrivé de votes que de 66
+ départemens, il en restait 20 en retard et plusieurs
+ arrondissemens n'étaient point la règle. Dans les 66 départemens
+ il y a eu 1,302,562 votans, 1,298,356 ont voté pour, et 4,206
+ contre. Si on ajoute seulement 200,000 cinquième ou un sixième de
+ votans pour les départemens en retard, on aura 1,600,000 votans
+ pour la constitution.
+
+ * * * * *
+
+Voici maintenant le tableau des journées signalées par quelques
+violences contre le pouvoir:
+
+1º 20 juin 1789, séance du jeu de paume. La cour avait fait fermer la
+salle des états-généraux, espérant mettre fin à l'insistance des
+communes près des deux autres chambres, pour la réunion des trois
+ordres;
+
+2º Le 14 juillet 1789, prise de la Bastille, renvoi de l'armée;
+
+3º Les 5 et 6 octobre suivant, le château de Versailles forcé, le roi
+emmené à Paris;
+
+4º Le 17 avril 1791, rassemblement qui empêche le roi de quitter Paris
+pour aller à Saint-Cloud;
+
+5º Le 21 juin, départ ou évasion du roi: son arrestation, son retour;
+
+6º Le 17 juillet, fusillade au champ-de-mars sur un rassemblement qui
+demande le jugement du roi et sa déchéance;
+
+7º Le 20 juin 1792, le château des Tuileries forcé, le roi insulté;
+
+8º Le 10 août 1792, le château des Tuileries assiégé, le roi retiré à
+l'assemblée nationale, la royauté suspendue, le roi conduit au Temple;
+
+9º Les 2, 3 et 4 septembre, massacre des nobles et prêtres dans les
+prisons;
+
+10º Le 21 janvier 1793, exécution du roi;
+
+11º Le 31 mai, 1er et 2 juin suivans, assaut de la commune à la
+convention; proscription du parti modéré par le parti exagéré, dit _la
+Montagne_;
+
+12º Le 25 juin 1795 (10 thermidor an III), division du parti de la
+Montagne et proscription d'une partie par l'autre;
+
+13º Le 6 octobre suivant (13 vendémiaire an III), attaque des sections
+de Paris contre la majorité de la Convention, d'accord avec la
+minorité;
+
+14º Le 4 septembre 1797 (18 fructidor an V), arrestation de la
+minorité de la chambre des représentans par le Directoire, d'accord
+avec la majorité;
+
+15º Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), translation de la
+majorité à Saint-Cloud; le général Bonaparte se joint à elle; il est
+nommé consul;
+
+16º Le 31 mars 1814, abdication de Bonaparte devenu empereur à titre
+héréditaire; retour de la maison de Bourbon;
+
+17º Le 20 mars 1815, retour de Bonaparte et nouveau départ de la
+maison de Bourbon;
+
+18º Le 19 juillet suivant, seconde abdication de Bonaparte et seconde
+restauration des Bourbons.
+
+Dans ces dix-huit journées et ces neuf constitutions, on peut compter
+trois grandes abolitions et trois grandes proscriptions.
+
+Abolition: de la noblesse, du clergé, de la royauté.
+
+Proscription ou bannissement: des prêtres, des nobles émigrés, de la
+famille royale.
+
+ * * * * *
+
+Je veux chercher dans ces constitutions, dans ces abolitions, dans ces
+proscriptions et jusque dans les violences populaires, ce qu'a voulu
+constamment la nation, ce qu'elle veut aujourd'hui, et le distinguer
+de ce qu'ont fait ou voulu des partis, des factions, sans le voeu ou
+contre le voeu de la nation.
+
+Le voeu national a été clairement manifesté, clairement entendu,
+clairement satisfait à l'époque du 14 juillet, qui comprend la nuit du
+3 au 4 août. Dans cette nuit du 3 an 4 août, les privilégiés ont
+abdiqué tous les priviléges contestés; cette nuit a été déclarée
+l'époque de la liberté française. Cette nuit aurait mis fin à toutes
+querelles si les engagemens qu'elle a vu jurer avaient été remplis
+avec fidélité. Sachant donc en quoi consistait au 14 juillet le voeu
+national, il ne s'agit que de voir s'il s'est altéré, s'il s'est
+étendu, s'il s'est dénaturé en traversant les vingt-six années qui se
+sont écoulées depuis cette époque.
+
+Pour ne pas confondre la nation française avec ce qui peut n'être pas
+elle, nous aurons soin de la distinguer de son gouvernement, de son
+corps législatif, de ses corps administratifs et communaux, de ses
+orateurs, de ses écrivains, de ses journalistes; en un mot, de ses
+prétendus organes qui ne sont pas toujours véridiques ni infaillibles.
+
+Il est facile de se figurer cette nation après le 4 août 1789, tenant
+d'une main la reconnaissance de ses droits, souscrite par les
+privilégiés; de l'autre les armes qui l'ont aidée à la conquérir;
+brillante de joie, de fierté, de courage, et se reposant de sa
+victoire dans le sentiment de ses forces avec lesquelles rien ne peut
+se mesurer. Devant elle sont les nobles, les prêtres, et (il faut bien
+le dire) la cour qui croit la noblesse anéantie, parce que la France
+entière vient de déclarer sa propre noblesse; qui déplore l'égalité,
+comme si les nobles étaient tombés dans la roture, tandis que
+c'est la roture qui a fait passer au sceau national ses lettres
+d'anoblissement; comme s'il y avait plus de grandeur à être roi de
+quelques centaines de nobles privilégiés, que d'une nation noble, de
+la plus noble des nations. Devant elle ces privilégiés paraissent
+terrassés, mais non désarmés; vaincus, mais non sans espérance. Ils se
+représenteront. Ils appelleront à eux l'assistance de leurs affidés:
+faible et inutile secours. Ils appelleront à eux l'étranger:
+l'étranger s'avancera, il essaiera de porter quelques coups mal
+assurés. Eux cependant travailleront à détacher de la cause nationale
+les âmes douces, les esprits modérés; ils tâcheront de les intéresser
+à leur sort, par les malheurs dont ils seront les victimes. Ils
+profiteront et de la lassitude où auront jeté de longues agitations,
+et des craintes qu'aura inspirées l'anarchie. Dans ces circonstances,
+il sera facile de reconnaître ce que fera la nation, de suivre ses
+mouvemens, de discerner son action et sa volonté, de s'assurer de son
+changement, ou de sa persévérance dans ses premières intentions contre
+les priviléges.
+
+Sa volonté a eu quatre voies de manifestation qui lui sont propres, et
+dans lesquelles elle n'a rien d'équivoque: la première est l'émission
+de ses votes quand elle a été consultée; la seconde est la levée des
+hommes armés par elle contre ses ennemis; la troisième est la levée
+des contributions qu'elle a consacrées à leur poursuite; la quatrième
+ce sont ses levées spontanées et en masse. La force des factions,
+celle du gouvernement n'ont jamais pu concilier la majorité des
+suffrages nationaux, à des institutions, à des actes qui n'avaient pas
+l'assentiment général: témoin la terreur même, qui a tout ployé à
+l'obéissance, et n'a pu faire voter en faveur de ses agens, lorsqu'ils
+ont voulu la prorogation de deux tiers des conventionnels dans le
+premier corps législatif qui a été nommé en vertu de la constitution
+de l'an III (1795). Ni la force des factions, ni celle du gouvernement
+n'ont jamais pu faire marcher de grandes armées contre l'ennemi, ni
+lever des contributions proportionnées à l'immensité des besoins, ni
+faire lever la nation en masse, quand un profond sentiment d'intérêt
+public n'y a pas déterminé. Voyons donc quelles voies ont été prises
+contre les prêtres, contre les nobles, contre la protection de la
+cour, contre les entreprises de l'étranger qui a voulu se constituer
+le vengeur des uns et des autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Actes de la révolution de 1789 à 1793 inclusivement: 1º
+ concernant les prêtres; 2º concernant les nobles; 3º concernant
+ le roi.
+
+
+Nous diviserons les actes qu'on peut regarder comme appartenans à la
+révolution, dans la période que nous allons parcourir, en trois
+parties.
+
+La première comprendra ceux qui concernent les prêtres;
+
+La seconde, ceux qui concernent les nobles émigrés et avec eux les
+armées des puissances coalisées;
+
+Et la troisième, ceux qui regardent le roi.
+
+Les actes dans chaque partie ont été faits par différentes forces ou
+autorités, telles que le peuple de Paris, la commune et les sections,
+le directoire, le conseil du département, le corps législatif ou la
+convention, ou seulement par une partie de ces deux assemblées. La
+plupart de ces actes ont eu la sanction de la nation, d'autres ne
+l'ont pas eue, les uns ont eu pour motif l'intérêt de l'égalité, les
+autres l'irritation, la jalousie et la peur.
+
+De ces mêmes actes, les uns sont encore subsistans, les autres n'ont
+été que passagers.
+
+Le but de ce chapitre est de discerner entre les actes permanens de la
+révolution, ceux qui sont conformes à la volonté nationale, ceux qui
+peuvent y être contraires, ceux qui lui sont étrangers.
+
+Voyons d'abord ce qui regarde le clergé.
+
+
+I.
+
+Le clergé s'était soumis dans la nuit du 4 août à souffrir le rachat
+des dîmes[26]. L'assemblée nationale, dans les discussions relatives
+au mode du rachat, juge à propos de les supprimer sans indemnité[27].
+C'était un supplément aux sacrifices déjà votés.
+
+ [26] Art. 5 de l'arrêté du 4 août 1789.
+
+ [27] Art. 5 de l'arrêté du 11 août 1789, promulgué le 3 novembre
+ suivant; voyez au sujet de l'abolition de la dîme l'avant
+ _Moniteur_, séance du 11 août.
+
+
+Le clergé crie alors à la spoliation du culte: l'assemblée nationale
+met ses propriétés foncières sous la main de la nation, et déclare le
+culte, dépense nationale.
+
+Le clergé crie au renversement de la religion: l'assemblée nationale
+met les biens du clergé en vente, non pour renverser la religion, mais
+peut-être pour renverser le clergé; ces biens sont aussitôt achetés
+dans toute la France, et le produit en est appliqué aux besoins de
+l'État.
+
+Le clergé dépouillé de ses biens ne parut pas être assez dépouillé. On
+voulut lui ôter encore la grandeur, la consistance, l'ascendant dont
+il jouissait et dont il usait contre la constitution; on voulut lui
+faire perdre à la fois son influence, ses souvenirs et jusqu'aux
+espérances de réintégration au rang d'ordre et de premier ordre de
+l'État. C'était en quelque sorte une vue de police publique, relative
+au temps et aux circonstances. On voulut, de plus, éviter pour la
+suite l'influence d'un clergé trop nombreux et trop riche. Pour
+parvenir à ce double but, on avait trois moyens: 1º changer la
+circonscription des diocèses, ce qui réduisait à l'uniformité les
+grands évêchés alors en disproportion avec les autres; 2º régler des
+traitemens modiques et uniformes pour le clergé; 3º supprimer tous les
+bénéfices sans charge d'âme.
+
+On voulut encore autre chose pour l'avenir: ce fut d'ôter au roi son
+influence sur les évêques, en lui faisant perdre le droit de les
+nommer. Pour y parvenir, il ne s'agissait que de rétablir les
+élections suivant l'usage de la primitive Église, et suivant sa
+pragmatique.
+
+Pour parvenir à ces fins, les jurisconsultes de l'assemblée firent ce
+qu'ils appelèrent la _constitution civile du clergé_[28].
+
+ [28] Constitution civile du clergé du 12 juillet, sanctionnée le
+ 24 août suivant.
+
+Leur rapport n'annonce aucune autre vue que celle de ramener le clergé
+aux moeurs primitives de l'Église, d'y rétablir la discipline altérée
+par les richesses des prélats, par la haute extraction de la plupart
+d'entre eux, par leur application aux affaires publiques, par la
+prétention déclarée de quelques uns à l'administration, et même au
+gouvernement du royaume. Certainement, leurs habitudes mondaines,
+leurs distractions de tout genre les avaient détournés des devoirs du
+pontificat. Les nominations royales et seigneuriales, les
+résignations, les permutations, les indults, les dévoluts étaient
+aussi des moyens bien peu propres à donner au culte des ministres
+dignes de leurs fonctions. Enfin la disproportion des diocèses, dont
+les uns ne comprenaient pas plus de vingt, trente ou quarante
+paroisses, tandis que d'autres en avaient de treize cents à quatorze
+cents, établissait entre les évêques une inégalité contraire à
+l'esprit de la constitution, et se refusait à l'organisation d'une
+hiérarchie uniforme en France. Tels furent les motifs sur lesquels on
+se fonda pour donner une nouvelle constitution au clergé. On l'établit
+sur quatre dispositions principales: circonscription uniforme des
+archevêchés, des évêchés et des paroisses; traitemens égaux, sous
+condition de résidence; élection des archevêques, évêques et curés,
+par le peuple; institutions canoniques, données par les évêques, sans
+confirmation du pape, avec qui l'institué se déclarerait simplement en
+communion, et qu'il reconnaîtrait pour chef de l'Église et centre
+d'unité.
+
+Les évêques protestèrent contre cette constitution, le 30 octobre
+1790: le 27 novembre, l'assemblée décréta que les évêques qui dans le
+délai fixé n'auraient prêté le serment qu'elle prescrivait seraient
+réputés avoir renoncé à leur bénéfice[29]. Plusieurs refusent: ils
+sont remplacés. Le pape dépouillé des institutions canoniques appuie
+les évêques. Ceux-ci déclarent qu'il y a schisme: ils alarment les
+consciences; ils détachent du parti populaire les âmes timorées; ils
+font prévaloir l'intérêt de la religion qu'ils disent menacé, sur
+celui de la liberté; ils rallient à leur bannière toute l'aristocratie
+que l'émigration n'avait pas emmenée au-delà des frontières.
+L'assemblée nationale est assaillie de réclamations opposées; d'une
+part on lui demande de réprimer les prêtres insermentés, comme
+perturbateurs du repos public; d'autre part, on demande des lois qui
+lèvent les obstacles opposés à la liberté des consciences. En un mot,
+la nation se désunit: elle est près de se diviser. Alors l'assemblée
+nationale[30] rend les prêtres insermentés, responsables des troubles
+qui arriveront dans les communes de leur résidence, et prescrit aux
+autorités de les en éloigner. Mais d'un autre côté, l'administration
+du département de Paris, présente une opposition aux décrets de
+l'assemblée; il déclare la mesure décrétée, intolérante; il supplie le
+roi de lui refuser sa sanction[31]. Le roi la refuse. L'assemblée
+nationale abolit les costumes ecclésiastiques et religieux[32], et les
+prêtres se font un nouveau titre de cette interdiction aux yeux de
+leurs affidés. L'irritation populaire les poursuit: ils se cachent.
+Ils célèbrent les divins mystères dans les ténèbres, la ferveur des
+dévots redouble, et accroît l'irritation populaire. L'assemblée
+nationale autorise le corps administratifs du département où il
+s'élèvera des troubles religieux, à déporter les prêtres insermentés,
+sur la proposition de vingt citoyens[33]. Le roi refuse encore ce
+décret[34]. Après le renversement du trône, un décret, qui n'a plus de
+contradicteur, ordonne aux prêtres insermentés de sortir dans la
+quinzaine du territoire français. Enfin, dans les derniers jours du
+mois d'août, des perquisitions faites dans toutes les maisons de
+Paris, enlèvent tous les prêtres insermentés qui s'y trouvent
+cachés[35]. On les jette dans les prisons, ils y sont massacrés les
+premiers jours de septembre[36].
+
+ [29] Décret du 27 novembre 1790, accepté le 26 décembre suivant.
+
+ [30] 29 novembre 1791.
+
+Tels sont les évènemens qui concernent le clergé dans la période que
+nous parcourons.
+
+ [31] 5 septembre 1791.
+
+ [32] 6 avril 1792.
+
+ [33] 25 mai 1792.
+
+ [34] 17 juin 1792.
+
+ [35] 30 août 1792.
+
+ [36] 2, 3, 4, 5, septembre 1792.
+
+
+II.
+
+Pendant que le clergé est ainsi traité, que fait la noblesse et quel
+est son sort? Elle émigre, elle s'arme, elle appelle l'étranger à son
+secours; elle marche avec les Prussiens et les Autrichiens contre la
+France. Mais à chaque pas qu'elle fait, à chaque espérance qu'elle
+annonce, elle est frappée, et toujours plus rudement, par l'assemblée
+nationale. Tel est le spectacle qu'elle offre dans le cours des années
+de 1790 à 1793.
+
+D'abord l'assemblée abolit les droits seigneuriaux qui avaient échappé
+dans la séance du 4 août 1789[37].
+
+ [37] 26 février 1790.
+
+
+Ensuite elle abolit les corvées, dont les nobles étaient exempts; elle
+les remplace par des contributions dont ils supporteront le poids en
+proportion de leurs facultés[38].
+
+ [38] 3 mars 1790.
+
+Alors (c'était au commencement de 1790), l'émigration commençait: le
+comte d'Artois, le prince de Condé lui servent de ralliement.
+L'assemblée nationale abolit la noblesse, les armoiries, les livrées,
+les titres, les noms précédés de la particule féodale qui annonce la
+possession d'un bien noble et seigneurial; elle ordonne que les titres
+de noblesse gardés dans les dépôts publics de Paris seront brûlés au
+pied de la statue de Louis XIV[39]. Elle ordonne le brûlement de ceux
+qui sont dans les dépôts publics de tous les départemens[40].
+
+ [39] 19 juin 1790.
+
+ [40] 20 juin 1792.
+
+En 1791, les nobles émigrés s'organisent en corps d'armée à Coblentz.
+Les officiers démissionnaires ou déserteurs de l'armée se joignent à
+eux. Monsieur est à leur tête: alors l'assemblée abolit les ordres,
+corporations, décorations, signes extérieurs qui supposent des
+distinctions de naissance[41].
+
+ [41] 30 juillet 1791.
+
+Les princes français sollicitent de l'Autriche et de la Prusse des
+secours contre la révolution. L'Autriche et la Prusse en promettent
+par le traité de Pilnitz[42]. Dès que cette convention est connue,
+l'assemblée législative déclare les émigrés suspects de conjuration;
+elle déclare que s'ils sont encore en état de rassemblement au 1er
+janvier 1792, ils seront déclarés effectivement coupables de
+conjuration, poursuivis comme tels et punis de mort; que les revenus
+des contumaces seront perçus pendant leur vie au profit de la nation;
+que les princes français seront tenus pour coupables s'ils ne sont
+rentrés au 1er janvier, et, en attendant, leurs biens, traitemens et
+revenus séquestrés[43]. Elle met les biens des émigrés sous la main de
+la nation[44]; elle les déclare affectés à l'indemnité de la nation
+pour les frais de la guerre[45].
+
+ [42] 27 août 1791.
+
+ [43] 8 novembre 1791.
+
+ [44] 9 février 1792.
+
+ [45] 30 mars 1792.
+
+La guerre est déclarée. Les troupes de la coalition se mettent en
+campagne; les émigrés formant une troupe de six mille hommes,
+s'avancent à la suite de l'armée ennemie; cette armée entre sur le
+territoire français. L'assemblée nationale déclare aussitôt que les
+femmes et les enfans d'émigrés serviront d'otages dans la guerre qui
+vient de s'allumer[46]. Elle éteint les rentes qui leur sont dues par
+le trésor public[47]. Elle fait vendre leur mobilier[48].
+
+ [46] 15 août 1792.
+
+ [47] 12 septembre 1792.
+
+ [48] 28 octobre 1792.
+
+En 1792, dans les Ardennes, dans la Belgique et sur le Rhin,
+paraissent les armées autrichiennes et prussiennes. A la fin d'avril
+1792, à l'entrée de la campagne, les Autrichiens obtiennent des
+avantages à Mons, à Tournay; dans le mois de juillet[49], le duc de
+Brunswick publie un violent manifeste contre les hommes de la
+révolution; dans le mois d'août, les émigrés, les Prussiens, les
+Autrichiens entrent sur le territoire français; Longwi et Verdun
+tombent au pouvoir de l'ennemi; à la fin de septembre, Thionville et
+Lille sont bloqués; le roi de Prusse entre en Champagne: la France
+n'avait pas plus de quatre-vingt mille hommes dispersés à opposer à
+deux cent mille... Bientôt l'armée se renforce; les soldats accourent
+de tous les points; la bravoure s'exalte aux cris de _vive la
+république!_ qui ont succédé à ceux de _vive la nation!_ Les massacres
+des 2, 3, 4 et 5 septembre s'étendent à tous les nobles qui se
+trouvent dans les prisons.
+
+ [49] 25 et 27 juillet, déclaration du duc de Brunswick.
+
+Les coalisés, entrés le 22 août sur le territoire français, en sont
+sortis le 25 octobre.
+
+L'assemblée, jugeant alors que la nation devait craindre la rentrée
+clandestine des émigrés en France pour y obtenir par la subversion ce
+qu'ils n'avaient pu obtenir par la force des armes étrangères, les
+bannit à perpétuité, et porte la peine de mort contre ceux qui
+enfreindraient leur ban[50]; elle règle les formalités à suivre pour
+le séquestre de leurs biens meubles et immeubles[51]; et néanmoins
+elle suspend la vente des immeubles jusqu'à ce que le mode de la vente
+ait été décrété[52].
+
+ [50] 23 octobre 1792.
+
+ [51] 30 octobre 1792.
+
+ [52] 11 novembre 1792.
+
+
+III.
+
+Quelle fut la marche de la cour, quelle fut à son égard la marche de
+la révolution, depuis le 14 juillet 1789 jusqu'à la fin de janvier
+1793?
+
+Peu après le 4 août, la cour fait venir des troupes à Versailles; la
+maison militaire du roi se déclare contre l'esprit populaire, contre
+l'assemblée nationale; elle donne une fête à un régiment de ligne,
+arrivant à Versailles, et y perd toute retenue; elle croit le roi
+menacé, et elle s'emporte en menaces. On présume alors à Paris que
+l'accession du roi aux sacrifices du 4 août et à la réunion des ordres
+n'est pas sincère. Le peuple de Paris court à Versailles, force
+l'entrée du château, et amène à Paris le roi à peu près
+prisonnier[53].
+
+ [53] 4 et 5 octobre 1789.
+
+La constitution civile du clergé ayant été décrétée au mois de juillet
+1790, le roi fait attendre son acceptation; mais enfin il l'accepte,
+et donne pour unique cause du délai qu'il a pris, le désir d'amener le
+clergé à la conciliation avant de lui faire une loi de l'obéissance.
+Mais bientôt circulent des bruits qui autorisent à douter au moins de
+la persévérance du roi dans les motifs de son acceptation. Il se
+répand, dans le mois d'avril 1791, qu'il a quitté son confesseur qui
+avait prêté le serment, pour en prendre un qui l'avait refusé; qu'il
+se propose d'aller à Saint-Cloud pour éviter de recevoir à Paris la
+communion pascale des mains du curé de sa paroisse qui était
+assermenté. Ce dernier bruit excite de vives alarmes dans Paris, où la
+présence du monarque était jugée nécessaire pour l'accomplissement de
+la révolution. Le 17 avril 1790, le roi se dispose en effet à partir
+pour Saint-Cloud. Sa voiture l'attend. Le peuple s'attroupe à la porte
+du palais, arrête la voiture, fait remonter le roi dans ses
+appartemens[54]. C'était toujours, il est vrai, _le peuple de Paris_;
+mais en attendant que nous puissions reconnaître le sentiment de la
+France entière sur cet évènement, nous remarquerons qu'une adresse du
+directoire du département de Paris au roi, rédigée par deux personnes
+fort peu disposées à applaudir aux violences populaires et aux
+manquemens envers le monarque, MM. de Talleyrand-Périgord et
+Pastoret, assurent au roi que les quatre-vingt-trois départemens du
+royaume ont les mêmes défiances et forment les mêmes voeux que la
+capitale[55].
+
+ [54] 17 avril 1790.
+
+ [55] Voici les propres expressions qu'on lit dans cette adresse
+ concernant l'avanie du 17 avril: «Vous êtes entouré, sire, des
+ ennemis de la liberté. _Vous favorisez les réfractaires_; vous
+ n'êtes servi presque que par des ennemis de la constitution, et
+ l'on craint que les préférences trop manifestes n'indiquent les
+ véritables dispositions de votre coeur. Sire, _les circonstances
+ sont fortes_. Que la nation apprenne que son roi a choisi pour
+ environner sa personne les plus fermes appuis de la liberté; car
+ aujourd'hui il n'est pas d'autres véritables amis du roi... _Le
+ conseil que vous offre le département de Paris vous serait donné
+ par les quatre-vingt-trois départemens du royaume s'ils pouvaient
+ se faire entendre aussi promptement que nous_.»
+
+Le 21 juin, le roi, las et plus encore inquiet de sa position à Paris,
+en part secrètement et de nuit, avec la reine et madame Elisabeth,
+pour se rendre, a-t-il dit, dans une place de la frontière voisine du
+point où les émigrés étaient rassemblés. Le 22 il est arrêté à
+Varennes et ramené à Paris.
+
+_Monsieur_ partit en même temps que le roi. Mais il se rendit hors de
+France, et rien ne fit obstacle à sa sortie.
+
+Le préambule du traité de Pilnitz[56] commence par cette phrase: «Sa
+Majesté l'empereur et Sa Majesté le roi de Prusse ayant entendu les
+désirs et _les représentations de Monsieur frère du roi_ de France,
+_et de M. le comte d'Artois_, se déclarent conjointement qu'elles
+regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de
+France comme un objet d'intérêt commun à tous les souverains de
+l'Europe.»
+
+ [56] 27 août 1791.
+
+Le peuple de Paris, et, il faut le dire, l'assemblée nationale
+elle-même, s'étaient tellement accoutumés à regarder la présence du
+roi à Paris comme nécessaire à l'achèvement de la constitution, et son
+absence comme le signal du renversement de la liberté, et d'ailleurs
+la crainte d'une contre-révolution était si vive et si générale, que,
+sans avoir l'intention de retenir le roi prisonnier aux Tuileries, je
+dirai même avec de l'horreur pour une pareille idée, de fait, chacun
+voulait qu'il y restât, chacun regardait comme criminelle l'idée d'en
+sortir. On supposait que le roi devait s'y trouver libre, par la
+raison qu'il devait regarder comme une obligation d'y être, et comme
+désastreux qu'il n'y fût pas.
+
+On peut se demander si avec un caractère moins incertain, le roi
+aurait eu besoin d'être à Paris pour faire naître la confiance due à
+ses intentions; ou si étant à Paris, il n'aurait pas pu imposer assez
+de respect pour y être libre. On peut se demander aussi si c'était de
+l'étranger qu'il pouvait attendre des secours gratuits et honorables.
+Mais on ne peut se dissimuler qu'il était aussi naturel au roi,
+d'après son caractère, de vouloir s'échapper de Paris, qu'aux habitans
+de Paris de vouloir qu'il y demeurât.
+
+Le roi revenu de Varennes, le peuple de Paris voulut qu'il fût jugé
+comme coupable d'émigration, de trahison, d'appel des armées ennemies
+et des émigrés sur le territoire français.
+
+L'assemblée nationale, en ceci véritable organe de la justice et de
+l'intérêt national, déclara le roi inviolable[57]. Le peuple, poussé
+par une faction qui n'a été inconnue qu'à celui qu'on croyait en être
+le chef, et qui en a été la victime[58], se rassemble le lendemain au
+Champ-de-Mars pour y signer une pétition tendante à la déchéance:
+aucune négociation ne peut empêcher le rassemblement, aucune
+représentation ne peut le dissoudre.
+
+ [57] 15 juillet 1791.
+
+ [58] Le duc d'Orléans.
+
+Il fallut publier la loi martiale[59]. Il fallut l'exécuter et faire
+tomber 50 ou 60 victimes pour que le reste se dispersât et s'éloignât.
+
+ [59] 17 juillet 1791.
+
+Le rassemblement comprenait des gens de la faction dite d'Orléans (qui
+serait mieux nommée coterie de Laclos), des républicains qui
+reconnaissaient pour chef Brissot, des patriotes constitutionnels, des
+curieux. Le canon ne put choisir, et fit beaucoup de victimes
+innocentes.
+
+L'assemblée nationale travaillait alors à la révision de l'acte
+constitutionnel; elle avait senti la nécessité de revenir sur quelques
+dispositions plus républicaines que monarchiques. Elle voulait rendre
+de la force à l'autorité royale, qui jusque là avait paru ne pouvoir
+être trop affaiblie: tant on avait vu d'obstacles à aplanir autour
+d'elle, pour parvenir à la régénération qu'on voulait. Quand la
+révision fut achevée, l'assemblée présenta l'acte au roi[60] avec des
+formes propres à rappeler vers lui les respects publics; et elle mit
+fin à ses travaux.
+
+ [60] 3 septembre 1791, acceptée le 13.
+
+Le corps législatif s'assemble[61], suivant le voeu de la
+constitution. A peine est-il en fonctions que la mésintelligence
+s'établit entre lui et la cour. Le roi refuse la sanction au décret du
+29 novembre 1791, contre les prêtres insermentés[62]. Ces prêtres,
+autorisés par son refus, enhardis par la coalition de Pilnitz, excités
+par la correspondance des émigrés, d'_insermentés_ deviennent
+hautement _insoumis_, et bientôt _réfractaires_.
+
+ [61] 15 septembre 1791.
+
+ [62] 5 décembre 1791.
+
+Le roi, pressé de prendre des mesures pour faire rentrer ses frères en
+France, et faire dissiper les rassemblemens des émigrés sur la
+frontière, fait des proclamations, des invitations, des sommations,
+qui ne produisent rien. Toute la France l'accuse d'être d'intelligence
+avec les princes, et suppose qu'une convention secrète annulle
+d'avance tous les actes publics qui leur sont adressés. Les membres du
+directoire du département de Paris, M. le duc de La Rochefoucauld, M.
+de Talleyrand-Périgord, M. Garnier, etc., déclarent au roi[63] que sa
+patience à l'égard des émigrés autorise à l'accuser au moins de
+faiblesse. «Trop long-temps, porte leur adresse, ils ont insulté à
+votre bonté, à votre patience; _il est urgent_, INFINIMENT URGENT
+_que, par une conduite ferme et vigoureuse_, vous mettiez à l'abri de
+tous dangers la chose publique et vous qui en êtes devenu inséparable;
+_que vous vous montriez_ ENFIN tel que votre devoir et votre intérêt
+vous obligent d'être: l'ami imperturbable de la liberté, le défenseur
+de la constitution et le vengeur du peuple français qu'on outrage.»
+Ces paroles, écrites par des personnes sages et en position de
+connaître la conduite de la cour, accréditent les accusations qui se
+pressent contre elle. La défiance agite et tourmente tous les amis de
+la liberté. Les citoyens qui avaient le plus conservé dans leur coeur
+la religion de la royauté, et qui se permettaient le moins de
+suspecter la véracité du roi, disaient que le _comité autrichien_[64]
+agissait contre sa volonté, mais non pas tout-à-fait à son insu;
+qu'il ne l'approuvait pas, mais qu'il ne faisait rien pour l'empêcher;
+qu'il croyait avoir satisfait à ses devoirs en conformant ses actions
+personnelles à ses promesses, et qu'au fond on ne pouvait avec justice
+exiger de lui rien de plus; que son caractère ne lui permettait
+pas de surveiller et de contenir des oppositions domestiques;
+qu'il craindrait d'être ingrat en s'armant de rigueur contre des
+personnes dévouées à sa cause; que le nouveau système, malgré les
+amendemens de la révision, laissait toujours une fâcheuse distance
+entre sa condition passée et sa condition future; que le mouvement
+prolongé de la révolution, la diversité et la violence des partis,
+rendaient d'ailleurs très douteux qu'il pût conserver l'autorité
+constitutionnelle, quand même il s'attacherait fortement à la
+constitution; que, par ces raisons, il devait quelquefois s'abandonner
+aux fluctuations naturelles à son esprit, suivre les variations des
+circonstances, et voir sans animadversion les efforts de personnes
+affectionnées qui, sans exiger de lui un concours propre à le
+compromettre, se chargeaient de lui ouvrir quelques chances de
+réintégration. Ces considérations, très justes, mais trop abstraites
+pour entrer dans tous les esprits, et trop faibles pour s'y placer
+avec avantage à côté des idées de liberté et d'égalité qui
+passionnaient toutes les âmes, n'empêchaient pas le mécontentement
+général.
+
+ [63] Adresse du 5 décembre 1791.
+
+ [64] Ce comité se rassemblait chez la reine.
+
+La campagne s'ouvre au mois d'avril 1792. La fortune est d'abord
+contraire à nos armes en Belgique. On crie aussitôt à la trahison: on
+accuse la cour, les généraux, M. de Lafayette qu'on dit être complice
+de la cour. Les accusations se pressent, dans les clubs, dans la
+commune, dans l'assemblée législative; on n'épargne point la personne
+du roi.
+
+Dans ces circonstances, que va prononcer l'assemblée? Elle licencie la
+garde royale. Elle ordonne la formation d'un camp de vingt mille
+hommes sous Soissons. Ces vingt mille hommes devaient être fournis par
+les départemens et choisis entre les patriotes[65]. La sanction de ce
+décret est refusée. Le peuple est révolté de ce refus. Récemment privé
+de sa garde, le roi ne voyait dans le projet d'un camp à Soissons,
+qu'un plan d'attaque contre sa personne, et le peuple n'y voyait
+qu'une défense contre l'ennemi[66]. Des deux parts on ne découvrait
+que la moitié de la vérité; mais des deux parts on était de bonne foi:
+le peuple peut être féroce; il est impossible qu'il soit rusé.
+
+ [65] 8 juin 1792.
+
+ [66] 18 juin 1792.
+
+Le refus de la sanction royale au décret rendu pour le camp de
+Soissons, était, aux yeux du peuple, l'éclatante manifestation du
+projet de livrer Paris à l'étranger. Le 20 juin un rassemblement
+furieux force l'entrée des Tuileries; soixante mille personnes[67]
+s'introduisent dans les appartemens. Le roi est insulté, outragé; des
+forcenés crient à ses oreilles: _à bas le veto_; d'autres lui
+commandent la sanction des décrets concernant les vingt mille hommes,
+d'autres celle du décret concernant les prêtres insermentés. La reine
+est aussi l'objet des plus violens outrages.
+
+ [67] Voir les procès-verbaux.
+
+Malgré les défiances généralement répandues contre la cour, les
+évènemens de cette journée remplirent d'indignation toutes les âmes où
+s'était conservé quelque sentiment de respect pour le roi et pour la
+royauté. Les soupçons de mauvaise foi qui s'étaient élevés contre la
+cour semblaient s'affaiblir dans les esprits modérés, par le
+sentiment de si énormes attentats. S'il était vrai qu'il y eût des
+intelligences entre le roi et l'étranger, elles semblaient justifiées
+par ces excès du 20 juin qui en rappelaient d'antérieurs; si elles
+n'étaient pas établies, on prévoyait qu'elles allaient infailliblement
+l'être.
+
+Une délibération du conseil général du département de la Seine,
+l'arrivée subite de M. de Lafayette à Paris, son discours au corps
+législatif contre les auteurs des évènemens du 20 juin, entretiennent,
+autorisent l'indignation des citoyens contre eux. Le conseil du
+département suspend de ses fonctions le maire de Paris, Péthion,
+accusé d'avoir favorisé le mouvement de cette journée, et ordonne des
+poursuites contre d'autres fonctionnaires. Le roi, dans son conseil,
+confirme la délibération du conseil général du département. M. de
+Lafayette se présente à la barre du corps législatif, demande, au nom
+de son armée, la poursuite de tous les coupables.
+
+Le peuple ne devient que plus menaçant et plus redoutable; il crie
+dans les rues, on écrit sur les chapeaux, _Péthion, ou la mort_; et
+l'assemblée nationale se prononce en faveur de ce voeu.
+
+Elle réintègre d'abord le maire dans ses fonctions; ensuite, pour
+réponse à M. de Lafayette, elle délibère pendant plusieurs jours si
+elle le mettra en accusation. Une faible majorité décide que M. de
+Lafayette ne sera point accusé; mais le peuple, furieux, insulte,
+maltraite, à la sortie de la séance, les membres de cette
+majorité[68].
+
+ [68] 8 août 1792.
+
+La nation, étonnée, balance entre la cour et ses représentans; elle ne
+sait si c'est la liberté qui se défend, ou la licence qui triomphe; le
+manifeste du duc de Brunswick, du 26 juillet 1792, l'éclaire et la
+décide.
+
+Cet écrit imprudent attaque la révolution, ses auteurs et ses appuis;
+il menace la liberté: plus de doute alors, plus d'hésitation.
+L'étranger se déclare l'ami de la cour et l'ennemi des citoyens: donc,
+s'écrie-t-on la cour est l'amie de l'étranger, l'amie de nos ennemis,
+donc elle est notre ennemie.
+
+La constitution portait, art. VI: «Si le roi se met à la tête d'une
+armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose
+pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son
+nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté.» Dans la France entière
+retentit ce cri: _La déchéance!_ Une députation des quarante-huit
+sections de Paris vient, le 3 août[69], la demander à la barre de
+l'assemblée nationale. Dans la nuit du 9 au 10 août, deux faubourgs,
+précédés d'un bataillon de Marseillais, marchent sur le palais des
+Tuileries, rangent en batterie douze canons au Carrousel, en face du
+château, pour forcer l'abdication du roi. Il était alors cinq heures
+du matin: de quarante mille hommes de la garde nationale qui, la
+veille, à onze heures du soir, étaient sous les armes dans les
+sections, prêts, disaient-ils, à repousser les faubourgs, il ne s'en
+trouvait plus une compagnie sur pied; tout était rentré chez soi vers
+minuit; un seul bataillon de garde était dans la cour royale, avec un
+bataillon suisse et quelques canonniers de la garde nationale qui
+quittèrent leurs pièces quand ils entendirent la réquisition de
+repousser la force par la force. Les habitans de Paris voyaient avec
+effroi le mouvement des faubourgs; mais ils ne voulaient pas prendre
+sur eux de le réprimer. Ils craignaient d'avoir à rendre compte à la
+France entière, non du sort de quelques perturbateurs, mais du sort
+de la révolution: personne n'osant prononcer entre le désordre
+manifeste d'un côté et ce qu'on disait des manoeuvres cachées de
+l'autre.
+
+ [69] 3 août 1792.
+
+Le roi sans défense, ou du moins sans moyens de défense suffisans,
+alla chercher un refuge dans le lieu des séances du corps législatif.
+Il y entra vers sept heures du matin. Il y fut reçu en roi, et
+probablement il lui aurait suffi de quelques dispositions concertées
+avec l'assemblée pour la garantie de l'État, et de quelques
+démonstrations nouvelles de sincérité, pour qu'il pût quelques heures
+après retourner en roi dans son palais, si la plus déplorable fatalité
+n'eût voulu que le bataillon de Suisses, postés au château, engageât
+un combat meurtrier avec ce peuple que sa lassitude allait disperser,
+et si le sang versé dans ce malheureux moment n'eût rendu le roi et le
+peuple à jamais irréconciliables. Il périt quatre ou cinq cents
+hommes. Le peuple alors accourut dans l'assemblée nationale et demanda
+vengeance. L'assemblée se borna à ordonner la suspension du pouvoir
+royal. C'était accorder le moins qu'il était possible. Mais bientôt la
+fureur populaire croissant par le compte et la connaissance des
+victimes, et surtout par les incitations de l'exécrable commune qui
+s'était instituée d'elle-même pendant la nuit, demanda la tête du roi,
+et l'assemblée nationale se vit dans l'alternative forcée de le
+constituer prisonnier au Temple, ou de le voir immoler dans son sein.
+L'assemblée l'envoya au Temple, suspendit son autorité et convoqua une
+convention nationale pour le 1er octobre suivant.
+
+M. de Lafayette apprit à Sédan la catastrophe du 10 août. Des
+commissaires du nouveau pouvoir exécutif étaient venus en informer
+l'armée, et s'assurer de son acquiescement. M. de Lafayette refusa de
+les reconnaître. La municipalité de Sédan, le conseil-général du
+département des Ardennes, déclarèrent qu'ils ne voyaient dans ces
+commissaires que des agens d'une faction criminelle; on les arrêta, on
+les incarcéra. M. de Lafayette rassemble l'armée, lui fait prêter un
+nouveau serment de fidélité à la constitution de l'an II. Son
+intention était manifestement de faire marcher ses troupes sur Paris,
+non dans les mêmes vues que les émigrés et les étrangers, non pour
+dégager de la constitution le roi qui l'avait jurée, mais au contraire
+pour l'y engager plus certainement en le délivrant d'une indigne
+prison, et en lui prouvant, par une telle marque de fidélité, ce
+qu'un monarque constitutionnel pouvait attendre des amis de la
+constitution. Le sort en avait autrement décidé. Les soldats crurent à
+la trahison de la cour: marcher au secours du roi, contre les
+autorités constituées de Paris, contre les hommes de la révolution,
+c'était, disaient-ils, tourner le dos aux étrangers campés sur la
+frontière, pour prendre la même direction qu'eux; c'était faire
+l'avant-garde des armées ennemies; c'était s'employer à la ruine de la
+liberté, de l'égalité: de l'égalité si nouvelle dans l'armée, et si
+chère aux espérances de gloire et de fortune qu'elle avait conçues.
+Telle était à ses yeux la conduite qui lui était tracée. On annonça
+aux troupes un décret qui mettait Lafayette en accusation; elles
+méconnurent leur général. On leur annonça un autre décret qui mettait
+Lafayette en arrestation; elles déclarèrent qu'elles devaient
+obéissance aux décrets, et fidélité à la nation.
+
+M. Lafayette fut obligé de fuir avec M. de Latour-Maubourg, son digne
+et noble ami. Poursuivis par l'ingratitude populaire, par l'injustice
+de l'armée, par la haine redoutable des amis de la cour, la déloyauté
+de l'étranger leur ouvrit pour asile des cachots, leur donna pour
+protecteurs des geôliers, et pour adoucir leur malheur commun, les
+sépara.
+
+Toutes les armées, toutes les autorités constituées envoyèrent, comme
+l'armée de M. de Lafayette, leur adhésion aux décrets du 10 août.
+Elles en donnèrent de nouvelles après le 21 janvier.
+
+Si le 10 août n'avait pas fait cesser le pouvoir royal, l'étranger
+n'aurait-il pas eu la facilité de venir à Paris, de s'ingérer dans la
+constitution, de faire la loi au corps législatif, ou de le dissoudre,
+de rétablir l'ancien régime ou d'établir un régime équivalent ou pire?
+Ce même étranger n'aurait-il pas été maître de se faire payer par la
+nation les frais de son entreprise, peut-être de démembrer le
+territoire, d'y séjourner le temps qu'il aurait voulu, d'y lever des
+contributions, d'y vivre aux dépens du pays? Le roi pouvait-il,
+voulait-il opposer à l'invasion une résistance suffisante? Son
+impuissance ou sa mauvaise volonté n'étaient-elles pas constatées par
+l'état des places, par l'état des armées? A part toute volonté,
+n'était-il pas certain et avoué que le roi n'avait que 90,000 hommes à
+opposer à 200,000 Autrichiens ou Prussiens qui s'avançaient vers la
+frontière? N'était-il pas évident qu'un recrutement était impossible
+dans l'agitation et la défiance qui travaillaient tous les esprits? En
+un mot, l'ennemi qui, avec des forces supérieures, était à nos portes,
+l'ennemi, d'accord avec les princes, l'ennemi, marchant au nom du roi,
+n'aurait-il pas bravé le roi lui-même, quand ce prince aurait eu la
+volonté de l'empêcher d'entrer en France en vainqueur, de la ravager,
+de la partager? Oui. On peut dire sans hésiter: oui; parce que les
+hommes les plus dévoués à la patrie craignaient la trahison des
+ministres et des généraux; oui, parce que les faibles étaient disposés
+à se faire un prétexte du danger de cette trahison, pour servir
+mollement ou se laisser aller à la défection; oui, parce qu'il ne
+dépendait pas du roi, au milieu de 1792, quelle que pût être alors sa
+bonne volonté, de dissiper les soupçons de malveillance qui s'étaient
+élevés contre lui depuis près de trois ans. Il ne pouvait faire croire
+à sa bonne volonté, parce que précédemment il avait témoigné un
+sentiment contraire[70], il ne pouvait faire croire à sa sincérité,
+parce qu'il avait antérieurement donné une adhésion qu'il avait
+ensuite désavouée; il ne pouvait faire croire à une forte animosité ni
+contre ses frères, marchant au milieu des étrangers avec la noblesse
+française, ni contre ces étrangers appelés par ses frères, contre ces
+étrangers armés pour des intérêts dont il s'était constamment occupé,
+et dont il était fort naturel qu'il s'occupât, armés pour des griefs
+qu'il avait lui-même exposés dans sa déclaration du 20 juin, et qui
+s'étaient fait précéder de manifestes et de proclamations rédigés dans
+un sens absolument opposé à celui des actes de cette nature,
+puisqu'ils y affectaient un merveilleux dévouement pour le roi en
+déclarant la guerre à la nation. Comment concevoir que cette nation
+confiât des forces nouvelles pour sa défense au prince dont les
+ennemis qu'elle avait à combattre se déclaraient les amis, au prince
+dont les intérêts étaient le prétexte de leur agression? S'il est sur
+la terre une nation capable de porter la confiance jusqu'à
+l'aveuglement, et la générosité jusqu'à l'abandon dans la défiance
+même, c'est la nation française. Mais ce n'est pas quand il s'agit
+d'un intérêt aussi étroitement lié à son honneur, que celui de son
+indépendance. La France a mis quelquefois sa grandeur à tout risquer;
+mais par honneur et par affection. Elle aurait pu être alors, comme
+depuis, prodigue de ses trésors et de son sang pour la satisfaction
+personnelle d'un prince dont l'ambition l'aurait mécontentée et pour
+l'exécution de projets qu'elle aurait désavoués: mais l'idée de livrer
+à la trahison des victimes destinées au char de triomphe de
+l'étranger, a dû la trouver intraitable; et par cela seul qu'elle
+avait à craindre, en donnant de nouvelles forces au roi, de les livrer
+à l'ennemi, elle devait être à son égard plus qu'avare de ses secours.
+
+ [70] Déclaration du 20 juin, au départ pour Varennes.
+
+Il se peut qu'il y ait eu de l'injustice dans les appréhensions
+nationales; mais elles étaient au moins excusables; il aurait fallu
+bien du temps et bien des explications pour les dissiper; en
+attendant, c'est un fait qu'elles empêchaient de donner au roi des
+forces pour résister à l'ennemi qui s'avançait. Et quand la nation se
+serait résignée à accorder une armée, qu'il y a loin d'une levée
+difficilement consentie, plus difficilement, rassemblée, à une armée
+qui se forme par le dévouement de ceux qui la votent et de ceux qui la
+composent! qu'il y a loin d'une soumission défiante à l'élan et à
+l'enthousiasme!
+
+La nation s'est donc trouvée dans l'alternative de périr, ou de
+détrôner le roi; le détrônement a donc été un sacrifice nécessaire à
+son salut, soit qu'il fût ou non un acte de justice.
+
+Une seule chose aurait pu en dispenser, aurait pu même rendre la
+conservation du roi utile à celle de la France; c'aurait été qu'il
+déclarât aux ennemis qu'à leur entrée sur le territoire, il
+descendrait volontairement de ce trône où ils avaient l'insolente
+prétention de l'affermir, et où ils l'avaient exposé à la honte de
+paraître leur complice; de ce trône dont leur protection le rendrait
+indigne, si elle était impuissante contre le peuple français; et
+qu'elle rendrait indigne de lui, si elle pouvait en triompher. Ah!
+comme la nation se serait dévouée pour un prince qui, par cette
+héroïque menace, se serait identifié avec elle! Mais une telle gloire
+n'était pas réservée au faible et malheureux Louis, il se l'était
+interdite par son acquiescement aux sollicitations de ses frères.
+
+Si le roi restant sur son trône, la nation devait devenir la proie de
+l'étranger, peut-on mettre en principes qu'elle dût préférer
+l'invasion de son territoire au renversement du roi, le danger de son
+propre anéantissement au détrônement du monarque? Une nation a-t-elle
+plus qu'un particulier le droit de faire le honteux abandon de son
+existence? Eh! la conquête qui pouvait anéantir la France n'était-elle
+pas aussi l'engloutissement du trône? Livrer la France à l'étranger,
+n'était-ce pas aussi lui livrer la couronne? Était-ce un grand
+avantage pour le roi d'en être dépouillé par l'étranger, sur les
+décombres de la France, plutôt que par la France qui, la sauvant des
+outrages de la conquête, pouvait à la suite la rendre au roi intacte
+et honorée? Et s'il avait pu vouloir mettre son trône, son sceptre et
+sa couronne à la merci de l'étranger, plutôt que les restituer à la
+nation, lorsqu'elle en avait besoin pour son salut, aurait-il été bien
+digne d'en rester dépositaire?
+
+Nous avons parlé de la commune qui s'est formée dans la nuit du 10
+août. Ce jour même elle s'arrogea le pouvoir suprême. Elle dicta
+quelque temps des lois au corps législatif; elle rebuta celles qui
+n'étaient pas conformes à ses volontés. Lorsqu'à la fin du mois d'août
+on apprend dans la capitale que Longwi est pris, que Verdun et
+Thionville sont menacés, la commune fait fermer les barrières, met
+toute la garde nationale sous les armes, fait fouiller le domicile de
+tous les habitans, en fait arracher tous les hommes désignés comme
+ennemis de la patrie. On arrête dans cette nuit six mille personnes,
+on les jette dans les prisons; une grande partie étaient des
+ecclésiastiques. Le 2 septembre, à midi, le canon d'alarme se fait
+entendre sur le Pont-Neuf: c'était le signal d'un massacre dans les
+prisons, dans ces prisons encombrées trois jours avant de malheureux
+arbitrairement arrêtés. Elles deviennent d'horribles boucheries. Tout
+Paris se remplit d'effroi: cependant, et c'est ici un fait bien
+remarquable, ces trois coups de canon qui étaient le signal du
+massacre, étaient en même temps le signal de l'enrôlement des citoyens
+appelés au secours de la patrie. Des estrades étaient établies dans
+les carrefours, dans les places publiques, pour recevoir leur
+soumission et les inscrire; et chose étonnante! des magistrats s'y
+étant établis lorsque le canon se fit entendre, les citoyens y
+affluèrent; une armée de quarante mille hommes fut ainsi formée en
+trois jours par l'enthousiasme de la liberté, pendant que la férocité
+la plus impitoyable massacrait impunément dans les prisons!
+
+Le 21 septembre 1792 s'ouvrirent les séances de la convention
+nationale. Longwi et Verdun étaient pris, Lille bloquée, la tranchée
+ouverte devant Thionville, le roi de Prusse en Champagne, à la tête de
+son armée. Le premier acte de la convention fut d'abolir la royauté,
+de proclamer la république. Six cent mille hommes qui étaient en
+marche sur tous les points de la république pour se rendre aux armées,
+apprennent que l'égalité vient d'être consacrée par une constitution
+qui n'admet plus ni cours, ni grands, ni nobles, et qui appelle aux
+plus hautes distinctions tous les gens de mérite; que chacun va se
+battre pour soi, particulièrement pour soi, en même temps que pour la
+patrie. Le cri de _vive la république_ remplace celui de _vive la
+nation_ et résonne encore plus fortement dans les âmes. La marche des
+défenseurs déjà rapide s'accélère encore; ils sont comme précipités
+sur l'ennemi par l'impétuosité de leur mouvement. Ils sont victorieux
+à Valmy le 20 septembre, et l'établissement de la république et
+l'indépendance nationale sont assurés. Le 30 septembre, l'ennemi
+battu, commence sa retraite. Le 23 octobre il ne reste des armées
+étrangères en France que les cadavres étendus sur le champ de
+bataille.
+
+Une telle inauguration de la république devait disposer toutes les
+âmes à la générosité et assurer l'existence de Louis XVI. Le roi
+semblait n'avoir plus rien à redouter pour sa personne, du moment que
+la royauté n'était plus à craindre; ses amis pensaient qu'aucun
+intérêt ne sollicitait sa perte, depuis qu'il ne lui restait aucun
+moyen de vengeance. Bien des gens ont pensé, non sans quelque
+fondement, que la proclamation de la république, cette proclamation
+subite à laquelle personne ne s'attendait, pas même ceux qui l'ont
+proposée, a été suggérée par M. de Montmorin, le 10 août, à un homme
+du parti populaire, comme un moyen de sauver le roi; et en effet,
+c'était au moins une chance favorable au milieu de tant d'autres qui
+étaient contraires; et il est certain qu'une partie de la convention,
+fort attachée aux idées monarchiques, s'était néanmoins décidée pour
+la république dans l'espérance d'écarter le danger qui menaçait le
+roi. Vaines illusions!
+
+Jusqu'ici nous avons vu les évènemens de la révolution conduits par
+deux passions, l'amour de l'égalité et l'irritation dans les
+contrariétés qu'elle avait éprouvées. Ici se découvrent deux autres
+principes qui vont concourir, jusqu'à l'époque du 18 brumaire an VIII,
+à tout le mouvement des affaires publiques: ce sont la jalousie et la
+peur.
+
+Deux partis se disputent le pouvoir à l'ouverture de la convention:
+_le parti de la Gironde et le parti de la Montagne_[71].
+
+ [71] Le premier, composé de députés de Bordeaux, fut par cette
+ raison appelé _Parti de la Gironde_: le second, composé des
+ députés les plus violens de toutes les parties du royaume, fut
+ appelé _la Montagne_, parce qu'ils se plaçaient d'ordinaire sur
+ les bancs les plus élevés de la salle. Les modérés se tenaient au
+ fond.
+
+L'esprit, le talent, le savoir, un patriotisme énergique, joints à une
+certaine douceur de moeurs, distinguaient le premier; mais point
+d'expérience, et une présomption qui aveuglait souvent: le second
+était composé de patriotes farouches, ignorans, âpres, jaloux,
+audacieux, entreprenans, sans ménagement. Les Girondins avaient
+l'ambition de gouverner, et parce qu'ils s'en jugeaient capables et
+parce qu'ils jugeaient que leurs adversaires ne l'étaient pas. Les
+Montagnards se sentant incapables de gouverner, ne voulaient pas de
+gouvernement. Ils ne voyaient de position pour eux que dans
+l'anarchie.
+
+Les Girondins, maîtres de la tribune, y exerçaient l'influence d'une
+forte logique, l'ascendant d'une haute éloquence, mais se plaisaient
+trop à en user pour quelque intérêt offensé grièvement par le parti
+contraire: les Montagnards ne pouvant répondre aux beaux discours,
+firent la guerre aux orateurs et les vouèrent à la proscription. Ils
+désignèrent les hommes de la Gironde à la haine populaire, sous le
+titre de _faction des hommes d'État_; la Gironde les appela _faction
+des hommes de sang_ ou _hommes de proie_.
+
+Ils étaient en effet hommes de proie, les principaux chefs de la
+Montagne. Ils sortaient de cette commune qui aggrava par des actes de
+férocité inouïs, les malheurs que vit la journée du 10 août, de cette
+commune à jamais exécrable par les massacres de septembre, et qui,
+poursuivie par la clameur publique, avait besoin de trouver un refuge
+dans la puissance conventionnelle. Elle se l'était assuré ce refuge,
+en faisant nommer à la convention ses membres les plus énergiques, ou
+plutôt les plus violens. Disons mieux, elle s'était assurée de la
+convention elle-même. Quand ces monstres proposaient leurs atrocités à
+la tribune, la commune faisait rugir, autour du lieu des séances, ses
+aveugles affidés; il fallait que l'assemblée y souscrivît. Et quand
+des clameurs vengeresses s'élevaient dans la convention contre la
+commune, ses complices étaient à la tribune pour la défendre et faire
+l'appel de tous ses auxiliaires et de ses partisans. Ce règne commun
+de la municipalité et de la Montagne commença avec la convention et
+dura deux ans.
+
+La justice nationale avait de dignes organes dans les députés de la
+Gironde, la vengeance publique s'exerçait déjà par des discours
+éloquens qui invoquaient la rigueur des lois. La peur, qui s'attache
+au crime, fit conspirer la perte de la Gironde, et cette peur, fille
+et mère de la cruauté, cette peur qui ne s'exprimait que par la
+menace, aidée de cette basse jalousie qu'il est si ordinaire de
+trouver unie à la lâcheté, força les faibles de concourir à ses
+desseins.
+
+A la fin de 1792, le malaise du peuple, causé par la rareté des
+subsistances, ajoutait à son déchaînement contre le roi. Cette rareté
+était attribuée aux manoeuvres de la cour; c'était, disait-on, une
+nouvelle manière de faire périr le peuple, ajoutée aux massacres du 10
+août dont la Montagne demandait toujours vengeance, et qui ne
+pouvaient, selon elle, être expiés que par la mort du roi.
+
+La Gironde qui, le 10 août, avait voulu résister à la fureur
+populaire et sauver ensemble le roi et la royauté, s'était déclarée,
+dans la convention même, contre tout attentat sur la personne du roi.
+
+Les Girondins furent considérés comme complices du roi, parce qu'ils
+avaient été ses défenseurs: livrer le roi à la fureur populaire,
+c'était donc y livrer les députés de la Gironde; c'était les conduire
+à l'échafaud que l'y faire monter. Il fut donc décidé par la Montagne
+et la commune, que le roi serait jugé, c'est-à-dire condamné. De ce
+moment, la correspondance des clubs, celle de la commune, les journaux
+du parti, ne cessèrent de provoquer les adresses et des pétitions
+d'autres communes, d'autres clubs, de toutes les administrations de la
+France, pour le jugement et la condamnation du roi. Les adresses
+affluèrent. Alors on y avait grande foi, à ces adresses, qui, comme on
+l'a tant vu à la suite, s'attiraient les unes les autres,
+enchérissaient sur celles qui les avaient précédées, comme pour se
+faire pardonner d'être venues plus tard, et souvent démentaient par
+peur ou par une soumission intéressée, de précédentes adresses
+rédigées dans un sens opposé, et donnaient toujours la dernière pour
+la seule franche, libre et vraie; ces adresses étaient prises alors
+pour l'expression de la volonté générale. Et comment ne s'y serait-on
+pas mépris à la troisième année de la révolution; on s'y trompait
+encore à la vingtième, à la vingt-cinquième[72].
+
+ [72] Jean-Bon-Saint-André termina ainsi son opinion sur le
+ jugement du roi: «N'entendez-vous pas, législateurs, le cri de la
+ France entière qui s'exprime par ces nombreuses adresses des
+ départemens où l'on accuse notre lenteur? Ce sont vos commettans
+ eux-mêmes, ce sont les assemblées électorales, les
+ administrations de département et de district, les municipalités,
+ tous les citoyens enfin qui élèvent simultanément leurs voix, et
+ vous disent: Nous avons été long-temps malheureux, car l'auteur
+ de nos maux est entre vos mains; nous vous avons remis le soin de
+ notre vengeance: pourquoi tardez-vous à le punir?»
+
+Le 3 décembre 1792, un décret ordonna que le roi serait jugé par la
+convention. La discussion, déjà ouverte depuis quelque temps, continua
+jusqu'au 7 janvier suivant. Pendant cet intervalle, les Montagnards
+manoeuvrèrent, de concert avec la commune, contre la Gironde. Les
+orateurs de la Montagne, les Marat, les Robespierre, étaient en
+première ligne. Ils étaient sans cesse à la tribune chargeant le roi
+d'imputations et d'épithètes odieuses. Ils qualifiaient de traîtres,
+d'ennemis du peuple, les députés qui voulaient le sauver par l'appel
+au peuple ou par un sursis à l'exécution du jugement; et la Gironde
+était à la tête de ce parti. Les tribunes publiques étaient pleines de
+furieux qui remplissaient la salle d'applaudissemens à chaque outrage
+fait par la Montagne aux orateurs du parti modéré; et parmi ces
+orateurs, la Gironde était au premier rang. Quand les discussions
+s'échauffaient, les tribunes prenaient parti, se mettaient en révolte
+pour les Montagnards. Pendant que les plus violentes agressions
+jetaient le désordre dans l'assemblée, une troupe de forcenés
+investissait la salle de ses séances, était informée, par les gens
+apostés dans les tribunes, de ce qui se passait dans l'intérieur,
+faisait entendre ses rugissemens quand elle en recevait l'ordre,
+menaçait, insultait à leur sortie les députés qui n'avaient point
+opiné pour la mort. Derrière cette seconde ligne étaient les Jacobins,
+comme réserve du parti montagnard et comme centre des correspondances
+avec toutes les sociétés affiliées. Venaient ensuite les quarante-huit
+sections de Paris, qui, quelques jours avant le jugement du roi,
+s'étaient établies en séance permanente. Presque toutes animées du
+même esprit que la commune, elles avaient éloigné de leurs séances,
+par une permanence inconciliable avec les devoirs et les intérêts
+domestiques, les gens paisibles et les esprits modérés; elles
+délibéraient sur les discussions de la convention, sur les partis qui
+la divisaient, et s'accordaient à déclarer traîtres les députés qui
+hésitaient à prononcer la mort. Enfin, la commune était comme le
+quartier-général d'où se commandaient les manoeuvres extérieures;
+c'était de là que les Marat et les Robespierre dirigeaient les
+sections et les groupes établis dans tous les lieux publics. Les
+Montagnards ne prenaient pas la peine de déguiser le pouvoir de la
+commune; ils aimaient au contraire à l'exagérer, pour l'opposer
+effrontément à la convention. Dans la séance du 15 décembre, un membre
+s'étant plaint de ce qu'on avait séparé le roi de sa famille,
+l'assemblée avait décrété que la communication serait rétablie. Un
+Montagnard osa dire à la convention: «_Vous l'ordonnez en vain; si le
+corps municipal ne le veut pas, le décret ne sera point exécuté_.» Les
+Montagnards étaient plutôt les auxiliaires de la commune, que la
+commune n'était l'auxiliaire des Montagnards. Le parti modéré
+voulait-il faire cesser la permanence des sections, l'insolence des
+tribunes, les rassemblemens tumultueux qui entouraient la salle des
+séances? Les Montagnards faisaient arriver à la barre des députations
+de sections, ou de la commune elle-même, et ils doublaient leurs
+troupes d'investissement. Les orateurs des députations accusaient de
+l'agitation publique, du défaut de subsistances, du malheur du peuple,
+_la lenteur que la Convention mettait à punir le tyran et ses
+satellites_. On demandait que _la faux de l'égalité se promenât enfin
+sur toutes les têtes coupables_. On demandait sans détour _la mort du
+roi_. On offrait des bras au parti énergique et républicain: on
+menaçait l'autre d'une mesure de sûreté générale; on faisait entrevoir
+un nouveau 2 septembre, et le courage de la majorité défaillait à
+cette idée. On ne trouvait dans la majorité des habitans de Paris
+aucun secours contre une telle oppression; elle avait prévu les
+évènemens du 10 août et ne les avait point prévenus; elle avait vu les
+massacres de septembre et ne les avait point empêchés. Cette capitale
+était-elle devenue la plus méprisable des cités, la honte de la nation
+française? Certes on n'hésiterait pas à le reconnaître si la cour
+n'avait inspiré tant de défiance, si l'on n'eût généralement regardé
+le roi comme coupable, si son crime n'eût été déclaré constant par
+les députés même qui ensuite se sont le plus courageusement opposés à
+la peine capitale.
+
+Les Parisiens, non plus que les Français, ne voulaient point la mort
+du roi; mais ils ne voulaient point la réintégration du trône, ni la
+rentrée des prêtres, ni celle des émigrés, ni en un mot la
+contre-révolution.
+
+Le parti Montagnard, organisé comme nous l'avons dit, n'avait aucune
+retenue dans son animosité contre le parti de la Gironde. A la séance
+du 3 décembre, les Montagnards proposèrent la récusation _de tous les
+hommes de talent_ qui avaient passé du corps législatif dans la
+convention, sous prétexte que dans un papier trouvé aux Tuileries, on
+avait présenté au roi _les hommes de talent_ de cette assemblée, comme
+bien disposés pour sa personne. Marat désignait tous les jours dans
+ses feuilles sanguinaires ce parti à la fureur du peuple, et cette
+fureur s'autorisait de l'unanimité des opinions qui déclaraient le roi
+coupable.
+
+On croyait que ne pas le punir de mort, c'était l'absoudre; que
+l'absoudre c'était le rétablir dans sa puissance. L'inviolabilité,
+comme doctrine politique, n'entrait pas dans la tête du peuple; comme
+maxime religieuse, elle en était sortie depuis le 14 juillet, les 5 et
+6 octobre 1789. La fureur populaire était exaltée à tel point contre
+le roi, et la prévention tellement montée contre les opinions
+modérées, que les quarante-huit sections formèrent dans les premiers
+jours de septembre 1792, un comité central de quatre-vingt-seize
+membres pour faire des arrestations dans Paris et qu'une section,
+trahissant le secret des autres, alla jusqu'à proposer _de faire
+fermer les barrières, et de former un jury pour juger les députés qui
+voteraient pour l'appel au peuple_. Ajoutons que _pour faire connaître
+au peuple les traîtres qui étaient dans l'assemblée_, Marat avait fait
+décréter, aux bruyantes acclamations des tribunes, que _la mort du
+tyran serait votée par appel nominal et que cet appel serait publié_.
+
+C'est dans ces circonstances que la convention avait à prononcer sur
+le sort du roi[73]. Elle porta son jugement le 16 janvier: ce
+jugement prononça la mort. Quelques députés la votèrent par
+conviction, d'autres par fanatisme, d'autres par peur; d'autres, plus
+éclairés et plus malheureux, par la certitude de voir l'exécrable
+commune prendre la place de la convention, si un jugement modéré lui
+en fournissait le prétexte et le moyen, et inonder la France de sang.
+Ce fut la peur qui décida le plus grand nombre; pour beaucoup en
+effet, et surtout pour ceux que les Montagnards et la commune
+poursuivaient, la question n'était pas de savoir si le roi perdrait ou
+conserverait la vie, mais s'ils voteraient sa mort ou la leur; et
+l'unanimité du premier jugement, qui déclarait Louis coupable, aidait
+les consciences troublées par l'imminence du danger, à prononcer la
+peine de mort, comme elle avait contribué à entretenir dans le peuple
+la soif du sang qu'il croyait nécessaire à son repos[74].
+
+ [73] On voit par un article de Charles Villette, adressé à ses
+ frères les Parisiens, dans la chronique (premiers jours de 1793)
+ quelle terreur inspirait la commune: «On assure, disait-il, que
+ depuis huit jours plus de quatorze mille personnes ont quitté
+ Paris, à cause des listes de proscription renouvelées contre les
+ signataires des Campe, des Guillaume, des membres de la
+ Sainte-Chapelle, et du club de 1789.
+
+ »D'abord on serait tenté de croire que ces quatorze mille dénoncés
+ vont se fâcher très sérieusement contre cette poignée de brigands
+ dénonciateurs... Point du tout, les bons Parisiens ont la
+ complaisance de déguerpir, lorsque, la plupart armés de piques ou
+ de baïonnettes, ils pourraient rosser les fabricateurs de listes,
+ comme ils étrillent les soldats de Prusse ou d'Autriche.
+
+ »Après une si entière et si profonde résignation, faut-il
+ s'étonner des massacres paisibles de septembre? On annonce de
+ nouvelles visites domiciliaires sous le prétexte de découvrir des
+ émigrés. Mes chers compatriotes vont sans doute s'y soumettre avec
+ la même obéissance.»
+
+ [74] Baudin des Ardennes, dont le courage égalait les autres
+ vertus, ne croyait pas, comme Jean-Bon-Saint-André, que la
+ majorité de Paris voulût la mort du roi, mais il décrit bien la
+ situation où le peuple égaré par la commune mettait les membres
+ de la convention: «La liberté des législateurs, s'écrie Baudin,
+ existe-t-elle quand la hache du 2 septembre peut encore se lever
+ sur eux et _quand chacun d'eux peut craindre pour sa tête s'il ne
+ prononce que celle de Louis peut être abattue_?» A-t-on droit
+ d'exiger du commun des hommes, je dis même des hommes instruits
+ et vertueux, _ce courage qui affronte habituellement et les
+ poignards et les outrages journaliers de la calomnie_? La valeur
+ guerrière qui se précipite au milieu des combats pour y chercher
+ la victoire ou une fin glorieuse, peut-elle entrer en comparaison
+ avec ce dévouement qu'exige la perspective des assassinats?
+ (_Dernières réflexions de Baudin_, p. 8.)
+
+Le 21 janvier, six cent mille personnes ont vu sans rumeur conduire
+Louis XVI à l'échafaud. Et quelques jours après les armées, les corps
+administratifs, judiciaires et municipaux ont fait des adresses de
+félicitation à l'assemblée nationale sur son courage.
+
+
+RÉSUMONS.
+
+D'abord les actes qui concernent les prêtres, sont:
+
+ 1º _Durant l'assemblée constituante_:
+
+L'abolition de la dîme substituée au simple rachat qui avait été
+ordonné le 4 août[75];
+
+La vente des biens du clergé au profit de la nation et l'assignation
+des dépenses du culte sur les revenus publics[76];
+
+La constitution civile du clergé, l'obligation de prêter serment à
+cette constitution[77].
+
+ [75] 12 août 1790.
+
+ [76] 9 mai 1790.
+
+ [77] 2 juillet 1790.
+
+ 2º _Durant le corps législatif_:
+
+L'abolition des costumes ecclésiastiques et religieux[78];
+
+Le décret qui autorise la déportation des prêtres insermentés sur la
+proposition de vingt citoyens[79];
+
+Refus de ce décret par le roi[80];
+
+Décret qui ordonne aux prêtres insermentés de sortir dans la quinzaine
+du territoire[81];
+
+Enfin les massacres du 2 septembre et jours suivans, dans les
+prisons[82].
+
+ [78] 6 avril 1792.
+
+ [79] 27 mai 1792.
+
+ [80] 18 juin 1792.
+
+ [81] 26 août 1792.
+
+ [82] 2, 3, 4 et 5 septembre 1792.
+
+Voyons ce que l'opinion générale a voulu ou consenti de ces divers
+actes, et ce qui peut être regardé comme conforme au voeu national.
+
+Que l'abolition de la dîme, comme bien des personnes l'ont prétendu,
+n'ait pas été provoquée par la nation, cela est possible; mais elle a
+été sanctionnée par elle, puisque c'est en partie sur le bénéfice de
+cette dîme évaluée à 70 millions que les propriétaires payent
+aujourd'hui une contribution foncière de 220 millions, de sorte que la
+dîme a été réellement convertie en accroissement de contributions. Il
+est impossible de mieux sanctionner l'abolition de la dîme qu'en
+l'appliquant[83], par une délibération annuelle, aux besoins de
+l'État.
+
+ [83] Il y a aujourd'hui 42 ans que la dîme est convertie en
+ impôt.
+
+Que la vente des biens du clergé n'ait pas été provoquée par le voeu
+national, cela est encore possible; mais l'acquisition de ces biens
+sur toutes les parties de la France, leur division et leur subdivision
+depuis vingt-cinq ans en différentes mains, l'application du produit
+de la vente aux besoins de la nation, tout cela est plus qu'une
+présomption de l'acquiescement général à cette opération.
+
+Venons à la constitution civile du clergé.
+
+Le voeu national ne l'avait réellement point provoquée. Rétablir la
+discipline dans l'Église par de meilleurs choix des pasteurs, par une
+circonscription plus égale de la juridiction diocésaine, par la
+modicité et l'égalité des traitemens, enlever au roi la nomination des
+évêques, au pape les institutions canoniques; rendre au peuple les
+élections ecclésiastiques; opérer sans retard la dissolution de
+l'ancien corps du clergé, et faire perdre à ses principaux membres
+l'espérance de le voir revivre comme premier ordre de l'État: toutes
+ces vues, fort utiles sans doute, étaient trop compliquées pour être
+saisies par la masse de la nation.
+
+Entre les esprits éclairés, plusieurs rejetaient ces idées de réforme.
+Ils auraient voulu qu'on assurât la liberté du culte catholique, et
+qu'on s'en tînt là; qu'on protégeât tous les cultes, et qu'on ne
+s'occupât d'aucun: mais cette opinion, quoique juste, était peut-être
+encore moins conforme aux idées générales, que celle de l'assemblée
+nationale ou plutôt de son comité ecclésiastique. Elle ne paraissait
+ni sage ni praticable dans les circonstances du moment. On regardait
+comme une folie d'abandonner à lui-même le clergé d'un culte naguère
+dominant, et que la nation venait de dépouiller d'immenses propriétés.
+
+Lorsque le système des élections, la défense de recourir au pape pour
+obtenir les institutions canoniques, et la nouvelle circonscription
+des diocèses, sans le secours de l'autorité ecclésiastique, eurent
+soulevé les évêques et le pape, les principaux membres de l'assemblée
+nationale reculèrent eux-mêmes devant l'obscurité des questions, et
+l'assemblée reçut la constitution civile du clergé en grande partie
+sur la parole des jurisconsultes qu'elle avait dans son sein, et sur
+la foi due à leur patriotisme.
+
+Une grande partie de la nation l'adopta parce que l'assemblée
+nationale paraissait la vouloir, et parce que le clergé ne la voulait
+pas, parce qu'on y reconnaissait au moins l'anéantissement _d'un
+ordre privilégié_, parce qu'enfin on avait besoin des biens d'Église,
+et qu'en les achetant on considérait avec plaisir une guerre qui
+allait réduire à l'absurde l'idée de les réclamer.
+
+Mais encore une fois l'unanimité nationale était rompue. Les dissidens
+étaient passionnés. Le schisme étant prononcé, il fatiguait l'autorité
+et troublait les familles. Dix ans après, quand l'ancien clergé ne fut
+plus à craindre, l'opinion voulut que le gouvernement revînt sur des
+questions résolues sans elle, et fît cesser les dissensions. Le
+concordat de l'an X (1802) remplit le voeu général en faisant
+disparaître de la constitution civile du clergé tout ce qui était
+objet de litige entre le gouvernement et le chef de l'Église. Il
+confirma ce qui était essentiel dans cette constitution: le principe
+d'une circonscription égale des diocèses, la restitution des registres
+de l'état civil au magistrat civil, la liberté de tous les cultes,
+l'oubli des prétentions politiques de l'ancien clergé, le remplacement
+des revenus ecclésiastiques par des traitemens annuels, enfin, la
+vente des biens d'Église et la légitimité de leur acquisition. Ces
+avantages paraissent aujourd'hui reconnus par toute la France, et les
+conserver est sa volonté.
+
+Les poursuites exercées contre les prêtres insermentés, la défense de
+porter l'habit ecclésiastique, la menace de les déporter en cas de
+troubles, leur bannissement, ont été des actes de guerre exercés par
+des autorités inquiètes et troublées, contre les prêtres mécontens et
+malheureux, qui répandaient au dehors l'agitation de leur âme et
+l'amertume de leurs griefs. Il faut croire aujourd'hui que la nation
+divisée pendant plusieurs années à leur occasion, l'a été pour eux et
+non par eux: l'a été par l'intérêt que les âmes douces portent au
+malheur, et non par des semences de haine jetées dans les coeurs par
+la vengeance sacerdotale. Quoi qu'il en soit, le concordat a mis un
+terme à la division.
+
+Je ne parlerai pas des massacres de septembre qui sont le crime de
+quelques scélérats en horreur à tous les partis.
+
+Passons aux actes qui concernent les nobles et les émigrés.
+
+Nous remarquons:
+
+ _Durant l'assemblée constituante_:
+
+L'abolition des droits seigneuriaux qui n'étaient pas compris dans
+l'abolition des droits féodaux prononcée le 4 août[84];
+
+Le remplacement des corvées par des contributions uniformes[85];
+
+L'abolition de la noblesse, des armoiries, des titres, des livrées,
+des noms féodaux; le brûlement des titres conservés dans les dépôts
+publics[86];
+
+L'abolition des ordres, corporations, décorations, signes extérieurs
+qui supposent des distinctions de naissance[87].
+
+ [84] 26 février 1790.
+
+ [85] 23 mars 1790.
+
+ [86] 20 juin 1790.
+
+ [87] 30 juillet 1791.
+
+ _Durant le corps législatif_:
+
+Les émigrés déclarés suspects de conjuration contre l'État, réputés
+coupables s'ils restent rassemblés passé le 1er janvier 1792, et punis
+de mort; le revenu des contumaces acquis à l'État; les princes
+déclarés coupables et punissables de la peine de mort, s'ils ne sont
+rentrés au 1er janvier: en attendant, leurs revenus saisis et leurs
+traitemens arrêtés[88];
+
+Le séquestre des biens des émigrés[89];
+
+L'affectation de ces biens à l'indemnité de la nation pour les frais
+de la guerre[90];
+
+La radiation des émigrés sur les états de rentes dues par le trésor
+public[91];
+
+Le brûlement des titres de noblesse gardés dans les dépôts publics des
+départemens[92];
+
+La désignation des femmes et enfans des émigrés pour otages[93];
+
+Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792[94].
+
+ [88] 9 novembre 1791.
+
+ [89] 7 février 1792.
+
+ [90] Décret du 30 mars 1792.
+
+ [91] 12 septembre 1792.
+
+ [92] 20 juin 1792.
+
+ [93] 25 août 1792.
+
+ [94] septembre 1792.
+
+ _Durant la convention_:
+
+La mise en vente du mobilier des émigrés[95];
+
+Enfin le bannissement des émigrés à perpétuité, et la peine de mort en
+cas d'infraction de leur ban[96];
+
+Décret qui règle les formalités à suivre pour le séquestre des biens
+meubles et immeubles des émigrés[97];
+
+Décret qui suspend la vente de l'immobilier des émigrés, jusqu'à ce
+que le mode de la vente ait été décrété[98].
+
+ [95] 23 octobre 1792.
+
+ [96] 28 octobre 1792.
+
+ [97] 3 octobre 1791.
+
+ [98] 11 novembre 1792.
+
+Les deux premiers actes qui concernent la noblesse, savoir:
+l'abolition des droits seigneuriaux et l'abolition des corvées, ne
+sont que les accessoires et les conséquences des abolitions prononcées
+le 4 août; et même l'abolition des corvées et leur représentation en
+argent n'est qu'une conséquence de l'égale répartition des charges
+publiques votées par les cahiers de la noblesse et décrétées le 4
+août. Ces actes étaient donc conformes à l'intérêt et à l'esprit
+national; ils subsisteront et seront hors d'atteinte tant que la
+volonté nationale sera comptée pour quelque chose.
+
+Le 20 juin 1790, quand l'assemblée nationale abolit la noblesse, les
+armoiries, les titres, les livrées, les noms féodaux, l'existence
+politique des nobles était finie par l'abolition des états de
+province, par la confusion des ordres dans l'assemblée nationale:
+leurs priviléges s'étaient évanouis dans la nuit du 4 août, où ils
+s'étaient soumis à l'égale répartition des charges publiques; toutes
+les carrières précédemment réservées à la noblesse étaient ouvertes
+au tiers-état; les justices seigneuriales étaient supprimées; en un
+mot, la noblesse n'était plus, dans le système civil et politique,
+qu'une distinction idéale qui ne pouvait _faire sentir_ sa présence
+nulle part, ni obliger personne à la reconnaître. Si la force de
+l'habitude lui avait conservé encore quelque valeur dans le système
+moral, c'est-à-dire dans les relations de société privée, cet avantage
+ne consistait que dans le privilége d'y faire remarquer une politesse
+soignée, et un ton d'égalité, qu'on ne remarquait pas dans les autres;
+mais bientôt ce privilége même devait s'évanouir, parce qu'il tenait
+uniquement à la nouveauté du changement.
+
+Pour une partie des nobles, l'abolition de la noblesse était une
+perte; pour une autre, elle était un avantage.
+
+Elle était une perte, 1º pour les familles anciennes, mais sans
+illustrations; 2º pour les familles nouvelles, quelque respectable que
+fût leur litre; 3º pour celles dont la noblesse acquise à prix
+d'argent et née ignoble, ne pouvait jamais, comme tant d'autres,
+obtenir le reproche d'être dégénérée. En d'autres mots, pour tous les
+nobles dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir,
+l'abolition des titres, des livrées, de tout ce qui annonce la
+noblesse, était l'anéantissement de la noblesse.
+
+Pour les noms illustres, pour les noms historiques qui s'attachent à
+quelque époque chère à la patrie, à quelque évènement glorieux pour la
+nation, qui s'apprennent dans tous les pays à l'enfance et ne
+s'oublient jamais, qui ajoutent à la considération de la France au
+dehors, sans diminuer sa force au dedans, pour ces noms supérieurs à
+tous les titres, l'abolition des titres n'était que l'affranchissement
+d'attributs dépréciés par le partage avec des noms sans gloire.
+
+La noblesse avait été mère ou du moins compagne des priviléges; il
+était naturel qu'elle eût le même sort. Elle avait aussi formé un
+corps garant et conservateur des priviléges, dans les assemblées
+politiques; on avait à craindre qu'elle ne vînt à renaître et à s'y
+remontrer encore.
+
+Enfin, à ne considérer le titre de noble, à l'époque de 1789, que
+comme une distinction dans les vanités de la société privée, on peut
+dire que maintenir le titre ou la qualité de noble, quand la nouvelle
+constitution réprouvait les anoblissemens, c'eût été donner à cette
+qualité un nouveau lustre, élever les nobles existans bien plus haut
+qu'ils n'étaient par-dessus les plébéiens, séparer les familles des
+premiers de celles du commun état, par une distance plus grande que le
+temps aurait toujours augmentée: de sorte qu'on eût abaissé
+comparativement le tiers-état fort au-dessous du rang où il se
+trouvait en 89, puisque après un siècle il n'aurait plus existé que
+des nobles de cent années et des bourgeois à perpétuité; au lieu qu'en
+89 les nouveaux anoblis étaient à peu près confondus par l'opinion
+avec la bourgeoisie qui vivait noblement, et pouvait, quand elle le
+voulait, acquérir la noblesse. En un mot, l'abolition de
+l'anoblissement eût été évidemment un rehaussement de la noblesse.
+
+Depuis 1792, la nation a bien prouvé qu'elle n'avait pas été
+déterminée alors par une aversion absolue pour toute distinction
+nobiliaire, pour les titres, les armoiries et les livrées; mais par la
+haine de la noblesse privilégiée qui avait existé, parce qu'elle avait
+été exclusive, offensante pour le mérite, parce que le commun état en
+avait été humilié, et avait besoin d'être vengé. Et si depuis elle a
+adopté une nouvelle noblesse avec les mêmes attributs honorifiques,
+mais sans hérédité, ce n'a été ni une inconséquence, ni un repentir,
+ni un retour vers l'ancien ordre de choses. Ç'a été tout au contraire
+pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance plus sûre,
+pour se mettre avec tout l'éclat possible en possession de l'égalité
+de droits qu'elle avait conquise. Un simple villageois était plus sûr
+de l'abolition de la noblesse ancienne quand il voyait l'enfant de la
+commune prendre le pas sur l'ancien seigneur de la paroisse, que quand
+celui-ci se tenait simplement à l'écart. Il était plus sûr de son fait
+en voyant l'avancement du mérite sans naissance, qu'en voyant
+seulement la retraite et l'obscurité de la naissance sans mérite.
+L'anéantissement de la noblesse privilégiée lui était aussi mieux
+démontrée par la création d'une noblesse sans privilége et sans
+hérédité. Enfin l'argument contre les distinctions de naissance était
+plus complet, à son sens, quand il pouvait dire à l'ancien noble: Vous
+ne l'êtes plus, et je le serai au premier jour de bataille, que quand
+il était borné à dire: Vous ne l'êtes plus.
+
+Voilà ce qui fit accueillir cette noblesse qui aurait été une simple
+notabilité si, par abus, on n'y eût introduit à la suite un
+commencement d'hérédité. Mais, telle qu'elle fut dans son principe,
+elle prouva par l'accueil qu'elle obtint de l'opinion, à quel point
+était conforme aux voeux de la nation l'abolition de l'autre.
+
+Les ordres, corporations, décorations, signes extérieurs qui
+supposaient des distinctions de naissance, auraient pu être conservés,
+sous la seule condition de ne plus exiger de preuves de noblesse et
+d'admettre le mérite; mais tout ce qui appartenait à la noblesse
+privilégiée, tout ce qui rappelait son existence devait suivre son
+sort. Ainsi le voulait l'opinion publique dans un temps de défiance
+révolutionnaire, qui lui faisait craindre le retour de son ancienne
+faiblesse durant des temps calmes où toutes les séductions agissent,
+et où personne ne se défend. J'ajoute que les hommes les plus
+distingués de la noblesse elle-même avouaient toutes ces réformes
+comme des conséquences des principes de la révolution: telle était
+particulièrement l'opinion de cette honorable minorité de la noblesse,
+qui la première eut le mérite de se réunir en 1789 à la chambre des
+communes, et dont l'exemple en toute occasion aurait épargné bien des
+maux s'il eût été suivi.
+
+Tous les décrets que nous venons de voir émanèrent de l'assemblée
+constituante. C'est avec l'assemblée législative que commencèrent les
+mesures violentes. La première de ces assemblées n'avait attaqué que
+les priviléges de la noblesse et ses dépendances; la seconde attaqua
+les propriétés des nobles et leurs personnes.
+
+Le séquestre de leurs biens, l'affectation de ces biens à l'indemnité
+de la nation pour les frais de la guerre, la résolution annoncée de
+les mettre en vente lorsque le mode de vente serait décrété, la vente
+actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement à perpétuité: voilà
+les actes que présente la période que nous parcourons. Je laisse de
+côté celui qui déclare otages les femmes et enfans d'émigrés: ce
+décret injuste et violent n'eut aucune exécution. Les autres ont été
+l'objet de vives discussions, et les esprits modérés de la révolution
+se sont long-temps refusés à les approuver. Les émigrés étaient des
+hommes égarés, mais des Français; leurs familles étaient restées en
+France: comment voir sans intérêt la ruine des familles et la
+proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient d'ailleurs à la
+confiscation des biens et au bannissement les principes de la
+législation civile, et ces règles d'éternelle justice qui interdisent
+de punir les innocens pour les coupables; ils réclamaient pour les
+émigrés le droit commun à tous les citoyens de sortir de leur pays,
+même de le quitter; ils alléguaient l'impossibilité de distinguer ceux
+qui étaient sortis sans desseins hostiles de ceux qui portaient les
+armes.
+
+Mais le bon sens populaire repoussait toute application du droit civil
+à une masse d'hommes émigrés en même temps pour s'armer contre la
+France, et qui marchaient contre elle en corps d'armée, avec des
+armées étrangères. Émigrer est-il, ou n'est-il pas un crime, est il
+possible de constater l'émigration, de distinguer l'émigration hostile
+de celle qui ne l'est pas? A toutes ces questions l'instinct populaire
+répondait: Qu'importe! Les émigrés nous font la guerre, ils se sont
+établis contre nous dans le droit de la guerre; nous l'avons donc
+contre eux. Comme, en guerre, on prend à l'étranger des villes, des
+provinces, des châteaux, des terres: de même, disait-on, on peut
+prendre à l'émigré qui s'est fait étranger et marche avec les
+étrangers, ses terres et ses maisons. De quel droit prendra-t-on après
+la victoire une province à la Prusse, si on ne peut prendre, des
+maisons aux émigrés qui marchent avec les armées prussiennes? Les
+scrupules se levaient d'eux-mêmes devant cette idée: que le droit de
+la guerre était le seul à consulter. C'était aux émigrés qui n'avaient
+pas voulu prendre les armes à prouver par leur retour qu'ils ne les
+avaient pas prises, et n'avaient pas voulu rester parmi ceux qui les
+avaient prises; ils avaient été avertis de rentrer dans un délai
+déterminé. Seuls, ils étaient coupables de la ruine de leurs familles;
+c'était eux qui les sacrifiaient, et non la France qu'ils ruinaient
+elle-même.
+
+Tel était le sentiment du peuple pendant les nombreuses et longues
+séances où l'on faisait des lois contre les émigrés. L'assemblée
+prononça la confiscation des biens et le bannissement des personnes à
+perpétuité, et se fonda sur de prétendus principes de droit civil.
+
+Le système populaire était plus favorable aux émigrés que celui du
+corps législatif; car la confiscation et le bannissement prononcés par
+la loi, devaient de leur nature être définitifs: au lieu que les
+invasions faites par la conquête peuvent être restituées à la paix; et
+les prohibitions opposées pendant la guerre à l'entrée de toute
+personne de l'armée ennemie, peuvent être levées quand il n'y a plus
+d'ennemi. De plus la loi contre l'émigration condamnait à mort
+l'émigré qui serait fait prisonnier, tandis que le droit de la guerre
+oblige de respecter la vie de l'ennemi que l'on peut faire prisonnier.
+
+Mais la suite a prouvé que le bannissement des émigrés de quelque
+manière qu'il eût été prononcé, ne pouvait être éternel: sous le
+consulat il a été révoqué. La France ne tient jamais les promesses
+faites à sa colère; la révocation aurait eu lieu plus tôt, si l'on
+n'eût craint que la vente des biens confisqués n'en fût interrompue;
+et cette vente elle-même n'aurait jamais été consommée, si elle n'eût
+été commencée dans la légitime irritation de la guerre, et si les
+circonstances trop peu remarquées qui forçaient le gouvernement à
+vendre, n'eussent aussi forcé les particuliers d'acheter. Ces
+circonstances étaient la ruine des finances et le défaut d'argent.
+Pour satisfaire aux dépenses qu'entraînait la guerre, le gouvernement
+n'avait d'autre monnaie que les assignats, et ces assignats après
+quelque temps n'avaient plus d'autres gages que les biens des auteurs
+de la guerre. Ces assignats étant devenus la seule monnaie de la
+France, et s'étant dépréciés, presque tous les débiteurs en écrasèrent
+leurs créanciers; et ceux-ci pour sauver une partie de leurs capitaux,
+furent obligés de les employer en acquisitions de domaines confisqués.
+C'étaient les émigrés qui faisaient la guerre; c'était la guerre qui
+avait nécessité les assignats, c'étaient les assignats qui ruinaient
+les capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher
+l'indemnité d'une partie de leurs pertes dans les biens de ceux
+qui les avaient mis si près de leur ruine. Les spéculateurs avides
+se sont ensuite mêlés aux pères de famille malheureux, mais ces
+derniers ont été le grand nombre des acquéreurs. Au reste les doubles
+et triples reventes, les successions, les échanges ont placé tant
+d'intermédiaires entre les spéculateurs originaires et les possesseurs
+actuels, et les prix se sont tellement élevés par les mutations, qu'il
+serait impossible aujourd'hui de revenir sur ceux-ci et de retrouver
+les autres.
+
+Cette vente de biens confisqués, comme celle des biens du clergé,
+forme aujourd'hui un intérêt nouveau dans la révolution: il importe de
+ne pas le méconnaître. La sûreté des acquisitions de ces biens
+intéresse peut-être quinze millions de personnes, parce qu'il faut
+compter toutes les mains par lesquelles ils ont passé, avec celles où
+ils sont maintenant, et qu'en cas d'atteinte il y aurait lieu à
+recours de celles-ci contre les premières.
+
+ * * * * *
+
+Viennent maintenant les actes qui concernent le roi et la cour.
+
+_Durant l'assemblée constituante_:
+
+1º Violation du château de Versailles et translation du roi à Paris,
+les 5 et 6 octobre 1789;
+
+2º Obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud, le 17 avril 1790;
+
+3º Arrestation du roi à Varennes, le 22 juin 1791;
+
+4º Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander la déchéance du roi,
+le 17 juillet 1791;
+
+5º Constitution du 3 septembre 1791, acceptée le 13.
+
+_Durant le corps législatif_:
+
+6º Violation du château des Tuileries, le 20 juin 1792;
+
+7º Siége du château des Tuileries, refuge du roi dans la salle du
+corps législatif, suspension de la royauté, réclusion du roi au
+temple, à l'époque du 10 août et jours suivans.
+
+_Durant la convention_:
+
+8º Abolition de la royauté, proclamation de la république, le 21
+septembre 1792;
+
+9º Mise en jugement du roi, ordonnée le 3 décembre 1792; jugement
+prononcé le 17 janvier 1793; exécution le 21.
+
+La violation du château de Versailles aux 5 et 6 octobre, est le fait
+du peuple de Paris. Le peuple de Paris n'est pas la nation. Mais la
+nation avait déjà sanctionné le renversement de la Bastille, le 14
+juillet. La révolte de ce jour, en s'étendant à toute la France, avait
+reçu le nom d'_insurrection_. L'insurrection était réputée le plus
+saint des devoirs: le renversement de la Bastille était appelé
+l'initiative de l'insurrection; c'était bien la nation qui avait
+consacré ces mots jusqu'alors inusités, et les idées qu'ils expriment.
+Dans les évènemens des 5 et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le
+résultat: c'était le séjour du roi à Paris, c'était la garantie que sa
+résidence paraissait donner à la révolution; et elle y applaudit.
+
+Pendant tout le mois d'octobre, les communes et les corps constitués
+firent des adresses pour en féliciter l'assemblée nationale,
+s'abstenant néanmoins, par une réserve remarquable, de parler des
+évènement et des journées des 5 et 6 octobre. L'armée renouvelle aussi
+dans le même mois des protestations de fidélité aux décrets de
+l'assemblée; les différens corps de la garnison de Strasbourg
+réclament[99] contre un journal qui assurait que les mécontens
+trouveraient protection dans une armée de cent cinquante mille hommes,
+commandée par le général de Broglie, _qui se croyait assuré des
+garnisons de Metz et de Strasbourg_. La garnison de Strasbourg déclare
+que cette assurance est injurieuse pour elle. _Elle obéira_, dit-elle,
+_au roi pour faire exécuter les lois et déployer ses forces, contre
+les ennemis de la nation_. _Mais_, continue-t-elle, _nous regarderions
+comme traîtres à la patrie ceux qui seraient assez lâches pour
+enfreindre le serment que vous avez dicté_.
+
+ [99] 16 octobre 1789.
+
+L'assentiment donné aux résultats des 5 et 6 octobre, était la preuve
+la plus forte que la nation pût donner de l'intérêt qu'elle mettait au
+décret qui avait anéanti les priviléges. Quelle que soit l'opinion
+que les ennemis intérieurs de la France ont donnée, du fond de la
+nation française, aux étrangers, il est certain qu'elle est celle à
+qui les violences coûtent le plus, à qui elles sont le moins
+ordinaires, qui est le plus habituellement contenue par le sentiment
+du respect, qui même connaît le mieux le frein des bienséances. Ses
+emportemens dans la révolution ne prouvent autre chose que
+l'importance qu'elle a constamment attachée à son succès.
+
+C'est d'après cette vérité qu'il faut encore juger les faits du 17
+avril et du 22 juin 1790.
+
+Lorsqu'un rassemblement mit obstacle au départ du roi pour
+Saint-Cloud[100], ce n'étaient que deux ou trois mille personnes. Le
+lendemain le directoire de département fit voter dans les
+quarante-huit sections sur ces questions: Paris désire-t-il que le roi
+puisse aller à Saint-Cloud, ou que le roi veuille bien ne pas
+inquiéter Paris par son absence? La majorité des sections exprima
+l'appréhension de l'absence; et l'on a vu comment le directoire de
+département a fait entendre au roi qu'il partageait l'inquiétude
+générale.
+
+ [100] 17 avril 1790.
+
+L'arrestation du roi à Varennes[101] est, à la vérité, le fait des
+habitans de Varennes, d'une petite ville de Champagne: mais qui leur
+en a inspiré l'audace? ou plutôt comment s'y sont-ils crus obligés;
+comment ont-ils été amenés à la crainte d'être criminels en laissant
+passer le roi? On ne peut méconnaître dans leur conduite la puissante
+influence de l'esprit national. Et par qui ont-ils été désavoués,
+inculpés, poursuivis? Quels bras se sont levés ou appesantis sur eux?
+Un million de Français sont accourus sur le passage du roi à son
+retour, des relais de garde nationale ont escorté sa voiture de
+Varennes à Paris: s'est-il fait le plus léger mouvement pour le
+délivrer? A-t-il entendu un autre cri que celui de _vive la nation_?
+Plus de cent mille personnes étaient aux Champs-Élysées quand il est
+entré à Paris: il n'y en eut pas une qui ne témoignât du ressentiment
+par son silence, son attitude et ses regards. C'est ainsi que les
+habitans de Varennes furent absous de leur témérité.
+
+ [101] 22 juin 1791.
+
+Voici ce que M. Barnave, l'un des commissaires de l'assemblée
+nationale envoyés à la rencontre du roi, et qui est revenu dans sa
+voiture, a rapporté, le jour de son arrivée[102], à la société des
+Jacobins: «S'il pouvait vous rester un seul doute sur la grande
+question de savoir si la France sera libre, le problème est maintenant
+résolu. Plus de six cent mille Français ont manifesté leur voeu à cet
+égard, avec une énergie dont les personnes qui étaient dans les
+voitures ont paru profondément frappées.
+
+ [102] 25 juin 1791.
+
+»A l'entrée de Paris, les citoyens avaient sans doute résolu de garder
+le plus profond silence, partout ailleurs, nous n'avons été
+interrompus que par les cris de _vive la nation_!»
+
+M. de Montesquiou rapporte à ce sujet le fait suivant, dans l'ouvrage
+intitulé: _Coup d'oeil sur la révolution_[103]. «Au retour de Varennes
+le roi avoua qu'il avait été fort surpris de l'unanimité des voeux de
+la France pour la constitution nouvelle. On lui avait toujours dit le
+contraire; et il ne cacha point alors que c'était ce qu'il avait vu
+qui le décidait à accepter la constitution[104].»
+
+ [103] Page 64.
+
+ [104] Constitution du 3 novembre 1791, acceptée le 13.
+
+Je le répète, ce que la nation approuvait dans les actes exercés
+envers le roi, ce n'étaient point les violences, mais le mouvement
+qu'elles donnaient à la révolution, et le renversement des obstacles
+opposés à sa marche.
+
+A la vérité, plus on avançait, plus le peuple devenait irritable;
+moins il était contenu par le respect, moins les violences lui
+coûtaient: c'étaient ses coups d'État. La majesté royale n'imposait
+plus. Le roi était à son départ prisonnier depuis dix-neuf mois; son
+caractère personnel semblait dégradé par la sincérité qu'il avait
+feinte pendant ce temps, et que sa fuite avait démentie; son
+arrestation à Varennes avait achevé de lui enlever toute
+considération.
+
+Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars[105] pour demander le
+jugement et la déchéance du roi, à l'occasion du décret du 15, qui le
+déclare inviolable; l'opiniâtreté de la résistance opposée par le
+peuple à la municipalité, qui avait proclamé la loi martiale; les
+victimes mêmes qu'entraîna cette résistance, ces faits étaient les
+avant-coureurs du 20 juin, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793. Tout
+présageait la double catastrophe de la chute du trône, et de la fin du
+monarque[106].
+
+ [105] 17 juillet 1791.
+
+ [106] Voyez l'extrait imprimé du registre des délibérations du
+ corps municipal, du 17 juillet 1791.
+
+La violation du château des Tuileries[107], qui eut lieu le 10 août,
+la réclusion du roi au Temple, la suspension, ensuite l'abolition du
+pouvoir royal, la proclamation de la république, la mise en jugement
+de Louis, sa condamnation, son exécution, tous ces faits se réduisent
+à deux principaux dont les autres ne sont que les circonstances: la
+mort du roi, la chute du trône. Le jugement et la condamnation du roi
+à mort est un de ces actes qui dans une monarchie étonnent toujours,
+et que l'étonnement empêche de juger; la postérité n'a pas plus la
+faculté de l'apprécier que les contemporains. On dirait même que plus
+l'évènement s'éloigne, plus il se grossit. L'imagination est trop
+vivement frappée de la grandeur de la catastrophe pour que la raison
+en pèse les motifs. La victime tombe de si haut que la chute paraît
+toujours sans proportion avec la faute; le culte qu'on rend si
+naturellement au pouvoir, et la religion de l'inviolabilité,
+contribuent plus que la loi à mettre le prince, dans l'opinion,
+au-dessus d'une condamnation. L'idée de sacrilége se place toujours
+entre la justice et l'objet consacré. La grandeur, la puissance, les
+vertus, la gloire des rois qui ont succédé à la victime, pèsent de
+tout leur poids sur la raison et l'imagination. L'autorité du roi
+régnant impose comme s'il s'agissait de lui-même; le respect,
+l'attachement que lui portent les contemporains au milieu desquels on
+est placé semblent accuser la témérité des juges et du peuple qui ont
+fait périr son prédécesseur. C'est ainsi qu'en Angleterre l'esprit est
+encore dominé à la lecture du procès de Charles Ier, indépendamment
+des motifs qui peuvent faire croire à l'innocence ou à la criminalité
+de ce prince.
+
+ [107] 20 juin.
+
+Il n'est pas sans utilité de s'affranchir un moment de ces illusions,
+afin de reconnaître la véritable situation des esprits à l'époque où
+un peuple peut voir tomber sans effroi la tête de son roi sur
+l'échafaud, et par quelle chaîne d'évènemens peut s'affaiblir
+graduellement ce respect, qui est la principale sûreté du pouvoir. Les
+faits dont se compose l'histoire de Louis XVI depuis le 14 juillet
+1789 jusqu'au mois de janvier 1793, nous montrent comment le peuple
+fut amené à ne plus voir, à cette dernière époque, dans le monarque,
+qu'un homme ordinaire. Je ne cherche point d'excuse au peuple, ni aux
+juges. Je recueille une leçon qui s'offre aux princes de tous les
+temps, et de tous les pays.
+
+A l'ouverture des états-généraux, Louis XVI était aimé et respecté,
+non qu'on le crût un grand roi, ni peut-être un bon roi pour les
+circonstances, mais parce qu'il était bien intentionné et honnête
+homme.
+
+Les circonstances exigeaient davantage. Ce n'aurait pas été trop alors
+d'un esprit supérieur et d'un grand caractère.
+
+Louis XVI était d'une complexion apathique. Il avait l'esprit droit,
+mais borné par l'impuissance de s'appliquer, par le défaut d'activité
+et de mouvement, par la passion et l'habitude immodérée de la chasse,
+par l'asservissement aux préjugés du rang et de la puissance, et
+surtout aux préjugés religieux.
+
+Il avait le coeur ouvert aux affections douces. Ses moeurs étaient
+régulières. Il avait de la bonté. Mais la douceur de ses affections,
+la régularité de ses moeurs, sa bonté, l'avaient mis dans la
+dépendance de la reine. Il croyait n'être qu'époux fidèle et tendre,
+il était un roi asservi.
+
+Son caractère était faible. La crainte le gagnait aisément et le
+gouvernait dès qu'elle l'avait atteint. Son calme dans le danger
+n'était que patience, son courage dans le malheur n'était que
+résignation. Il était timide, et c'est une autre faiblesse dont
+l'effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation. Il était
+réservé, méfiant, comme tous les caractères faibles; et, comme eux, à
+la fois méfiant et dupe de ceux qui l'aidaient à se défier.
+
+Faute d'application à l'étude, il n'avait point appris ce qu'il aurait
+fallu savoir pour gouverner; faute d'application aux affaires,
+l'expérience et l'observation ne suppléèrent point à l'étude; faute de
+mouvement et d'essor, il ne découvrait point ce qu'il aurait dû
+apprendre.
+
+Élevé dans la malheureuse idée qu'il tenait son pouvoir de Dieu et de
+ses pères, que tout devait être soumis à ses volontés, que les peuples
+n'avaient aucun droit sur lui, qu'il ne devait compte qu'à Dieu de
+leur destinée, il ne voyait dans ses royales obligations que les
+commandemens de la religion, dans ses fautes, que des péchés; et, ne
+pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne, il n'en voyait
+que pour sa conscience.
+
+Il avait été facile aux prêtres de s'emparer d'un prince ainsi
+prévenu. Leurs intérêts alors si compromis leur rendaient plus
+importante que jamais la captation du monarque. Le clergé ne pouvant
+espérer son salut que du pouvoir absolu, les prêtres firent au roi une
+affaire de conscience du maintien de ce pouvoir, de la conservation du
+clergé une affaire de conscience, de la haine de la constitution,
+encore une affaire de conscience. Ils étaient d'accord avec la reine,
+dont la fierté imposait au roi les mêmes obligations, comme des
+devoirs d'honneur dont l'infraction le rendrait indigne de sa
+tendresse.
+
+Ces préjugés, ces influences, non seulement resserraient l'esprit du
+roi dans des bornes plus étroites, mais encore lui donnaient de
+fausses directions.
+
+Sa conscience était toute remplie des scrupules que l'intérêt du
+clergé y avait jetés; sa raison, son esprit, épuisaient leur peu de
+forces à discuter ces scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait
+rien au-delà de son clergé, de la reine, peut-être de sa famille et de
+la cour. Il entrevoyait ce grand peuple qui était au loin derrière
+l'enceinte que sa cour formait autour de lui; il lui voulait du bien,
+mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui pouvait empêcher que
+le bien ne se fît de lui-même. Il ne concevait pas plus une oppression
+qu'une révolte, tant il croyait que ses seules intentions devaient
+suffire pour en préserver. Sa bonté naturelle l'intéressait aux
+souffrances qui sautent aux yeux, aux souffrances physiques de la
+pauvreté, du dénuement; mais cette bonté ne put jamais lui inspirer
+plus que de bonnes intentions pour son peuple. C'était cette vertu
+toute chrétienne à qui la religion a donné le doux et respectable nom
+de charité. C'est à cette bonté qu'il faut rapporter plusieurs actes
+du règne de Louis XVI qui lui ont mérité de la reconnaissance:
+l'abolition de la torture, l'assainissement des prisons, une meilleure
+administration des hôpitaux. Mais cette souveraine bonté des rois qui
+embrasse les droits et les intérêts de toutes les parties d'un grand
+peuple, ceux des palais, ceux des chaumières, qui veille sur tous,
+contient les uns, encourage les autres, protége le travail, patrimoine
+du pauvre, la justice, refuge du faible, qui s'occupe du présent et de
+l'avenir, et s'étend aux plus grandes distances de temps et de lieux,
+cette bonté, par laquelle les rois sont l'image de la Providence,
+paraît avoir manqué à Louis XVI. Point d'étendue dans les vues, jamais
+d'élan, jamais d'action, jamais en avant. Tout arrêtait, tout
+empêchait un bon mouvement: la pesanteur organique, le défaut de
+lumières, l'inquiétude de la conscience. Tout empêchait une bonne
+résolution: la faiblesse du caractère, la crainte des contrariétés
+dans son intérieur, une invincible répugnance à tenir de la confiance
+du peuple ce pouvoir qu'on lui disait tous les jours être un don de
+Dieu. Toujours sans volonté; n'ordonnant rien, accordant tout ce qui
+n'était pas contraire à ses opinions religieuses; permettant beaucoup,
+n'osant rien interdire; permettant moins peut-être qu'il ne tolérait;
+s'engageant à ceux qui lui promettaient le pouvoir constitutionnel, en
+laissant faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de Louis XIV.
+
+Après la séance royale du 21 juin 1789, le peuple le crut malveillant
+pour lui, et décidé à protéger les privilégiés: on cessa de l'aimer;
+l'amour se retira subitement et complètement de lui, parce que cette
+préférence qui paraissait accordée aux privilégiés contrariait, dans
+sa première ferveur, la passion naissante du peuple: l'amour de
+l'égalité et de la liberté.
+
+Vers le milieu du mois de juillet, l'armée, rassemblée entre Paris et
+Versailles, tomba en défection et fraternisa avec les patriotes de la
+capitale: l'on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15 ou 17 juillet,
+le roi vint à Paris, à l'Hôtel-de-Ville, et fit tout ce qu'on lui
+avait demandé: alors on vit la faiblesse de la personne, et le peuple
+lui retira son respect.
+
+La fête des gardes-du-corps du 2 octobre affermit l'opinion qu'on
+avait de la malveillance du roi, et trahit les apparences de sincérité
+qu'il montrait: là commença le mépris avec le ressentiment. Le
+mouvement populaire des 5 et 6 octobre acheva de dissiper la crainte
+des forces royales, et donna au peuple la mesure des siennes. Le
+peuple apprit ces jours-là qu'il pouvait tout vouloir et tout oser. Il
+osa vouloir que le roi fût prisonnier à Paris, et il l'emmena.
+
+L'audace du peuple était alors excitée par une souffrance qui l'a dans
+tous les temps porté à quelques excès: c'était la faim, ou le
+pressentiment de la faim, causé par la rareté des subsistances.
+Malheureusement cette cause ordinaire d'écarts passagers, et qui en
+était aussi l'excuse, se trouvait cette fois unie à une cause de
+renversement; elle faisait oser autre chose qu'une _révolte_: c'était
+une _révolution_.
+
+On amena le roi à Paris tout à la fois comme un _aristocrate_ reconnu
+et comme un _munitionnaire_ suspect[108]. Il ne restait plus rien dans
+le peuple de l'esprit de _sujets_ du roi; le peuple était le souverain
+mécontent d'un fonctionnaire.
+
+ [108] Le peuple criait: voilà le _Boulanger_ et la _Boulangère_.
+
+Le roi emmené à Paris, résidant à Paris, y était-il détenu, ou
+prisonnier sur parole, ou roi en liberté? Pendant l'hiver la question
+resta indécise; au commencement d'avril, le roi voulut la résoudre à
+sa convenance, il ne put qu'éclaircir qu'elle était résolue au mépris
+de sa personne et de sa dignité. Il annonça un voyage à Saint-Cloud:
+un rassemblement l'empêcha de sortir de son palais. Il fut manifeste
+qu'il était prisonnier.
+
+Le 20 juin le roi s'évade et fuit vers la frontière où les émigrés
+étaient armés. On l'arrête à Varennes; on le ramène, on le replace aux
+Tuileries. Au mois d'avril c'était un prisonnier au moins
+considérable; au retour de Varennes, on voit en lui un prisonnier
+criminel: on avait la famine, disait-on, il a voulu donner en outre la
+guerre. C'est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier rattrapé,
+un prisonnier qui a été en butte à l'indignation et aux insultes d'un
+million de Français sur une route de cinquante lieues. Le peuple de
+Paris n'a plus même un souvenir de respect, ni un sentiment d'égards.
+Ce n'est plus du roi, ce n'est plus de Louis XVI qu'il s'agit dans les
+discours; c'est du _traître Louis_, c'est du transfuge Louis, c'est de
+l'ennemi déclaré de la France: on ne le nomme plus autrement.
+
+On veut son jugement, on veut la déchéance.
+
+Le 26 juillet la loi martiale est publiée et exécutée au Champ-de-Mars
+contre un rassemblement qui demande la déchéance. Ainsi, dit-on, c'est
+pour l'impunité du traître qu'on massacre les citoyens! On se tait un
+moment, mais l'on impute au traître supposé un crime de plus.
+
+L'année suivante, l'étranger, les émigrés réunis s'avancent vers les
+frontières. On s'écrie: C'est le traître qui l'a appelé. La guerre
+s'annonce par des revers, c'est le traître qui les a ménagés. Les cris
+se renouvellent pour la déchéance.
+
+La déchéance se fait attendre, on veut l'abdication.
+
+Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se laisse voir et ne sait
+pas se montrer. Soixante mille personnes l'approchent, le pressent
+successivement et lui parlent, les uns avec une familiarité insolente,
+les autres avec mépris, les autres avec menace. Il ne s'émeut point.
+«Celui qui a la conscience pure, dit-il, ne craint rien; mettez la
+main sur mon coeur, et voyez s'il bat plus fort qu'à l'ordinaire, s'il
+a la moindre frayeur.» Certes, il eût été beau de ne pas s'émouvoir,
+si à l'indifférence pour le danger, le malheureux monarque avait
+ajouté le sentiment profond de la majesté outragée, s'il l'avait
+marquée par la fierté de son maintien, par l'éloquence de ses paroles,
+s'il avait su, comme un Mathieu Molé, réprimer, ou éclairer, ou
+émouvoir cette multitude: mais le peuple le vit monté sur une
+banquette, coiffé d'un bonnet rouge, boire dans une bouteille, criant
+vive la nation. Se faire un mérite du calme de sa conscience, devant
+un peuple en révolte, n'était-ce pas ajouter à un abaissement que le
+peuple ne voyait que trop? On était entré, voulant l'abdication; on
+oublia en voyant le roi qu'on l'avait jugée nécessaire.
+
+L'ennemi entré en France, la fureur un moment apaisée se rallume. Elle
+produit le massacre du 10 août qui produit un redoublement de fureur.
+
+De ce moment, la capitale ne cesse de retentir de ce cri: _la mort du
+tyran_. L'ennemi s'approche de la capitale. On pressent tous les
+désastres qu'y entraînera la victoire, et les vengeances qu'exerceront
+le roi, les prêtres, les nobles: les nobles cent fois plus redoutés
+que le vainqueur. La peur se joint au ressentiment, et le rend plus
+cruel. On redouble les cris d'alarme et de fureur: le trône est
+renversé, la république proclamée. Depuis long-temps on ne voyait plus
+un roi de France dans Louis, plus même un homme considérable; alors on
+en vient à ne plus voir en lui qu'un danger pour la république à
+laquelle chacun attache désormais la sûreté de sa propre existence, et
+chacun veut la mort de Louis, comme assurance de sa propre vie. La
+commune et la Montagne rejettent sur le malheureux prince les diverses
+accusations, les soupçons multipliés qu'inspirait au peuple la rareté
+des subsistances.
+
+Telle fut la marche des sentimens populaires qui, depuis le 14 juillet
+1789, jusqu'à la fin de l'année 1792, ont amené l'accusation et le
+jugement de Louis.
+
+Quelles circonstances pour ce jugement! La république est à peine
+élevée sur la monarchie renversée, que déjà triomphante elle asseoit
+sur les fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation de la
+royauté, la traîne à son char dans la poussière, et tire ensuite de la
+condamnation de la royauté, celle de tous les rois! Quelles
+circonstances que celles où l'on met en principe qu'il n'y a point de
+roi innocent, et qu'avoir été roi c'est être criminel aux yeux de la
+république!
+
+Cependant l'inviolabilité du roi était toujours subsistante aux yeux
+de la loi; et si l'on décidait qu'au mépris de son inviolabilité il
+serait mis en jugement, du moins ses moyens de défense au fond lui
+restaient. On sait quel fut le sort de cette double garantie. Il ne
+s'agit point ici de discuter le jugement, mais seulement de voir
+quelle impression il fit sur l'opinion nationale.
+
+D'abord elle regardait Louis XVI comme coupable, non pas en détail de
+chacun des faits portés dans l'acte d'accusation, mais de la guerre,
+et du double dessein d'anéantir la révolution et d'en poursuivre les
+auteurs. Quand le roi fut jugé, la nation détourna ses regards d'une
+condamnation qu'elle trouva trop rigoureuse, et qu'elle n'aurait point
+prononcée; mais elle se familiarisa ensuite avec l'idée d'un évènement
+sans remède, qui n'était pas tombé sur une parfaite innocence, et qui,
+dans l'intérêt de la révolution, se présentait avec des idées confuses
+d'utilité. C'était à cet intérêt de la révolution que les esprits
+rapportaient alors tout en France. On n'était ni plus féroce, ni
+peut-être moins ami de la justice que dans les temps antérieurs; mais
+on mettait tous les sentimens de bonté et de justice à assurer cette
+révolution, qu'on regardait comme la justice et la bonté étendues à de
+nombreux millions d'hommes, au lieu que la justice assise sur les
+tribunaux ne regarde que les individus qui l'invoquent.
+
+Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la guerre? Ce n'était,
+certes, pas sur les analyses, les dissertations, les déclamations, les
+griefs spéciaux des orateurs de la convention; ce n'était pas sur les
+écrits trouvés après le 10 août dans l'armoire de fer du château des
+Tuileries; ce n'était ni sur le traité de Pilnitz qui faisait
+connaître les sollicitations des princes et supposait le voeu du roi,
+ni sur les états de paiement des gardes du corps à Coblentz; c'était
+sur un ensemble de circonstances notoires, sur un enchaînement de
+faits indubitables qui avaient saisi tous les esprits, sur un corps de
+preuves morales, de celles qui portent la conviction avec elles sans
+le secours du raisonnement, et qu'aussi le raisonnement ne peut
+affaiblir.
+
+Les émigrés s'étaient armés aux frontières, en 1791, contre la
+révolution. Lorsque le roi partit pour Varennes, c'était pour se
+mettre à portée d'eux: il voulait donc diriger la guerre contre la
+révolution.
+
+_Monsieur_ est parti en même temps que lui: donc leur marche était
+combinée. _Monsieur_ a bientôt été reconnu chef de l'émigration armée:
+donc le roi était d'accord avec l'armée des émigrés.
+
+Bientôt on parle d'armées étrangères qui embrassent la même cause que
+les émigrés: donc elles sont provoquées par les chefs de l'émigration,
+par _Monsieur_; donc elles sont autorisées par le roi qui était parti
+avec _Monsieur_.
+
+Les armées étrangères s'avancent avec les émigrés, ainsi la liaison de
+l'étranger et de l'émigration se vérifie par le fait: donc le roi
+parti avec son frère, chef de l'émigration, est d'accord avec
+l'étranger.
+
+L'empereur d'Autriche est frère de la reine, la reine est ennemie
+déclarée de la révolution: donc l'empereur d'Autriche, provoqué par
+_Monsieur_, est aussi pressé par la reine. La reine gouverne l'esprit
+du roi: donc le roi est d'accord avec l'empereur d'Autriche.
+
+Le roi rappelle ses frères par des écrits solennels, et ils ne
+rentrent pas: ce ne peut être que parce qu'il dément en secret les
+écrits qu'il publie.
+
+Il refuse la sanction d'une loi qui les bannit, et la refuse pour
+constater sa liberté, donner plus de poids au rappel qu'il leur
+adresse: s'il n'écoutent point, ce ne peut être que parce qu'il leur
+fait savoir que son intention n'est pas plus changée que son sort.
+
+L'émigration et la guerre attirent la malveillance du peuple sur sa
+tête, et ses frères n'en sont pas plus décidés à rentrer: quelle
+apparence que ses frères eussent voulu l'exposer aux dangers d'une
+révolte, si Louis n'eût été résolu à les braver? Lui seul pouvait
+disposer ainsi de sa sûreté. La tendresse fraternelle n'eût osé
+prendre sur elle les évènemens qui s'annonçaient. La mort du roi
+était sans doute un crime inutile à l'établissement de la république,
+puisqu'il avait un successeur; mais cette considération ne suffisait
+pas pour rassurer la tendresse de deux frères contre un peuple furieux
+jusqu'à la frénésie.
+
+Les puissances, conjurées avec les émigrés, font précéder leurs
+troupes de déclarations et de manifestes où elles parlent le langage
+des émigrés, où elles annoncent l'intention de délivrer le roi de la
+dépendance où il est retenu; et leurs manifestes sont au fond la même
+chose que la déclaration laissée par le roi à son départ pour Varennes
+l'année précédente: donc les étrangers répondent au voeu du roi, à ses
+sollicitations secrètes, à celles de son frère avouées par lui.
+
+Enfin, et ceci était sans contredit une forte présomption, la
+condition actuelle du roi était la détention; il était donc naturel
+qu'il désirât d'en sortir. Le sort que la constitution nouvelle lui
+promettait pour l'avenir était loin de valoir sa condition passée;
+donc il devait être bien aise d'y revenir. Voilà des armées
+d'étrangers et d'émigrés qui prétendent l'y ramener; donc c'est lui
+qui a invoqué leurs secours, donc il a appelé la guerre. Pour la
+multitude, la preuve la plus certaine de la vérité d'une accusation
+est de sentir en soi-même qu'à la place de l'accusé on aurait fait ce
+qui lui est imputé; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce
+sentiment qui devrait porter à l'indulgence est ce qui détermine le
+plus sûrement à condamner.
+
+Le peuple ne mettait pas en doute que l'appel des étrangers ne fût un
+crime; la constitution avait déclaré que le commandement d'une armée
+dirigée contre la nation, était une abdication de la royauté, et elle
+ne supposait pas même le commandement d'une armée étrangère. L'intérêt
+national s'expliquait bien plus haut et plus clairement que la
+constitution. L'avocat de Louis XVI déclara dans son plaidoyer pour le
+roi, «Que se mettre à la tête d'une armée et en diriger les forces
+contre la nation, était un grave délit. Certainement, dit-il, il ne
+peut pas en exister de plus grave; celui-là les embrasse tous. Il
+suppose, dans les combinaisons qui le préparent, toutes les perfidies,
+toutes les machinations, toutes les trames qu'une telle entreprise
+exige nécessairement. Il suppose dans ses effets toutes les horreurs,
+tous les fléaux, toutes les calamités qu'une guerre sanglante et
+intestine entraîne avec elle.»
+
+Telle était l'opinion publique sur la question de droit; M. de Sèze
+n'a fait que l'exprimer. Sur les questions de fait, l'opinion générale
+n'était peut-être pas exempte d'erreurs; mais elle n'en renferme pas
+non plus d'assez palpables pour que l'égarement général fût absolument
+sans excuse. Répétons au reste qu'il ne s'agit pas ici de juger
+l'opinion, mais seulement de reconnaître quelles furent ses décisions.
+
+S'il y avait lieu à prononcer aujourd'hui sur le jugement de la
+multitude, il faudrait examiner d'abord si les intentions du roi, à
+l'époque du départ de _Monsieur_ et de l'arrestation de Varennes,
+n'avaient pas changé depuis, soit parce que le roi avait reconnu,
+comme il l'a dit, le voeu national qui lui avait été manifesté sur
+toute la routé de Varennes à Paris, et par les amendemens que le
+comité de révision avait faits à l'acte constitutionnel, pour rendre
+au pouvoir royal plus de force et de dignité que n'en avaient donné
+les premières rédactions.
+
+Il faudrait vérifier ensuite par tous les moyens possibles, si les
+princes et les émigrés, ne se sont pas cru permis alors de servir la
+cause du roi, contre les défenses expresses consignées dans ses écrits
+patens, bien que sa correspondance secrète les eût confirmées ou ne
+les eût point démenties; et s'ils n'ont pas agi sur ce principe: que
+la volonté intime du roi, quelle que soit sa position, doit toujours
+être présumée conforme à ce qu'on regarde comme les droits et les
+intérêts de la couronne, sans égard à ses déclarations officielles et
+patentes. En un mot, il faudrait savoir si la guerre n'était pas
+hasardée officieusement par leur dévouement et leur fidélité, au lieu
+d'être entreprise par ses ordres.
+
+On me demandera sur quoi se fonde l'assertion que l'opinion générale,
+je ne dirai point approuva la mort de Louis XVI, mais ne s'est point
+révoltée en apprenant sa condamnation. Elle se fonde sur ce fait: que
+tous les corps judiciaires, administratifs et municipaux, ont signé,
+dans l'intervalle du 10 août 1792 au mois de janvier 1793, ou des
+pétitions pour demander le jugement du roi, ou des adresses pour en
+féliciter. Elle se fonde sur ce que la discussion du procès a duré
+plusieurs mois, et qu'elle n'a été détournée par aucune pétition
+contraire, sur ce qu'enfin le 21 janvier, six cent mille personnes de
+Paris ont vu sans opposition exécuter le jugement fatal.
+
+On peut aussi donner en preuve de l'acquiescement ou du moins de la
+résignation de l'opinion nationale, la formation, l'enthousiasme et
+les victoires des armées qui, après le 2 septembre, ont marché contre
+les Prussiens et les Autrichiens en Champagne. Six cent mille hommes
+qui, pendant que le roi est au temple, et que l'on demande sa tête,
+courent aux ennemis qui veulent sa délivrance, et les battent, sont
+des votans qui prononcent l'absolution des évènemens du 10 août, et de
+ceux qui devaient en être la suite. Et enfin, puisqu'il faut compter
+l'armée pour quelque chose en France, il y a lieu à rappeler ici la
+résistance des soixante mille hommes commandés par M. de Lafayette,
+qui ont refusé de marcher contre les auteurs des évènemens du 10 août
+et du renversement du trône. Cette défection fut légitimée par les
+adresses des autres armées alors existantes.
+
+On ne peut en parler ici sans faire une observation qui mérite
+peut-être quelque examen.
+
+Cet abandon du roi par l'armée était la seconde défection depuis
+1789, et elle ne devait pas être la dernière[109].
+
+ [109] Le lecteur voudra bien ne pas oublier que ceci a été écrit
+ à la fin de 1815. Voyez l'avertissement.
+
+L'esprit de parti a beaucoup essayé, depuis le mois de juin 1815,
+d'établir que l'armée française s'était déshonorée dans le mois de
+mars précédent, en se replaçant au retour de l'empereur sous le
+drapeau tricolore: il n'a point réussi.
+
+Il ne faut pas s'abuser; l'honneur ne se prête point à placer sur la
+même ligne l'abandon du prince pour la patrie, et l'abandon du prince
+et de la patrie pour l'étranger. Ce peut être un malheur que le
+militaire fasse une distinction entre le prince et la patrie; mais il
+dépend du prince de la rendre impossible par son intime union avec le
+peuple qu'il gouverne.
+
+Il faut aussi se persuader que l'armée distinguera toujours entre le
+prince et la patrie, quand la patrie voudra l'égalité, et que la cour
+fera craindre que le prince ne veuille les priviléges. L'armée est la
+partie de la nation la plus intéressée à l'égalité de droits, parce
+que les grades militaires sont très multipliés et que les hauts grades
+sont très honorables et très avantageux. D'ailleurs le service
+militaire est, sans contredit, la profession où l'égalité de droits
+est la plus légitime, puisque le danger est le même pour tous ceux qui
+l'exercent, que ce danger est capital et que le courage qui l'affronte
+est le fondement de la gloire militaire.
+
+Enfin, quand l'intérêt général de l'armée tient à un noble besoin, tel
+que celui de l'égalité de droits, quand cet intérêt a été épousé par
+l'honneur, c'est l'honneur même qui semble dégager le soldat de sa
+fidélité, ou plutôt lui faire honte de cette fidélité envers le prince
+dont le gouvernement ou la cour l'offense ou le menace. Il est bien
+temps de se persuader que dans un pays où l'égalité est devenue un
+point d'honneur général, il est impossible de faire des armées fidèles
+au prince, si elles ne sont parfaitement convaincues de la fidélité du
+prince aux droits de tous. Il sera toujours impossible de faire une
+armée où le soldat ignore jusqu'à quel degré d'élévation le dernier
+conscrit a pu de nos jours parvenir par le talent et la bravoure, et
+où il soit aussi encouragé par les regards d'un général, _homme de
+cour_, que par l'espérance de devenir général lui-même. Les troupes
+russes seront plus tôt atteintes de l'ambition si long-temps légitime
+du soldat français, que le soldat français ne sera résigné à
+l'insupportable néant du soldat russe.
+
+Je finis en observant que ces défections intérieures repoussent
+d'autant mieux le mépris qui s'attache toujours aux défections utiles
+à l'étranger, qu'elles semblent ajouter à l'ardeur de le combattre.
+Jamais les armées françaises ne se sont plus vaillamment battues
+contre les ennemis de la France, qu'après leurs défections
+intérieures, soit qu'elles crussent avoir à défendre un intérêt mieux
+garanti au dedans, soit qu'elles voulussent mériter du prince même
+leur absolution par leurs services.
+
+Il ne reste plus qu'à faire connaître la part que l'opinion générale a
+prise à la constitution de 1791, et à la proclamation de la république
+à la fin de 1792.
+
+La multitude n'est pas en état de juger l'ensemble d'une constitution,
+mais elle entend fort bien si les intérêts dont elle est occupée sont
+protégés par les dispositions constitutionnelles, ou s'ils sont mal
+assurés.
+
+Pour le grand nombre des Français, la constitution consistait
+essentiellement dans les _abolitions_ exprimées par des articles
+préliminaires. Je les rappelle ici:
+
+«Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires,
+ni distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales,
+ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient,
+ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou
+décorations, pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse, ou
+qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre
+supériorité que celles des fonctionnaires publics dans l'exercice de
+leurs fonctions.
+
+»Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun office public.
+
+»Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation, ni pour aucun
+individu, aucun privilége ni exception au droit commun de tous les
+Français.
+
+»Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et
+métiers.
+
+»La loi ne reconnaît plus ni voeu religieux, ni aucun autre engagement
+qui serait contraire aux droits naturels ou à la constitution.»
+
+Ces points étant bien exprimés, il ne s'agissait, pour la multitude,
+que de voir si l'organisation des pouvoirs n'aurait rien de contraire
+à leur maintien.
+
+Les résistances des priviléges, celles de la cour, aux premiers actes
+de la révolution, mirent le peuple en garde contre toutes dispositions
+qui pourraient tendre à rétablir le pouvoir du clergé et de la
+noblesse, et à conserver au roi les moyens de les protéger. Rien
+n'aide à entendre les questions générales comme d'avoir un intérêt
+particulier qui s'y rapporte. La partie du peuple la plus illettrée
+donna une attention merveilleuse aux discussions les plus abstraites;
+et dès qu'une proposition présentait quelque sujet d'inquiétude pour
+la cause nationale, la multitude prenait parti, se passionnait pour
+les orateurs qui mettaient leur éloquence à la faire rejeter, et
+récompensait leurs efforts par les témoignages les moins équivoques de
+son contentement et de sa reconnaissance. Cette disposition toute
+nationale, irritée chaque jour par l'opposition du parti
+aristocratique, se développait chaque jour avec plus d'énergie. Ce
+parti malveillant avertissait lui-même du danger de ses principes par
+ses efforts pour les faire prévaloir; il avait tellement mis à
+découvert l'intérêt personnel dans la plupart de ses discussions,
+qu'il avait décrédité d'avance tout ce qu'il aurait pu dire de plus
+raisonnable. La constitution se ressentit de la maladresse des uns et
+de la méfiance des autres. Elle ne fut point telle qu'elle avait
+d'abord été conçue dans toute la France par les esprits éclairés; elle
+ne fut point telle qu'elle aurait dû être pour se maintenir contre les
+factions populaires. L'opinion du peuple, à force de précautions
+contre l'ennemi, avait oublié ou méconnu la nécessité d'en prendre
+contre lui-même, ou contre les intrigans qui pouvaient l'égarer. Et
+comme si la chose publique n'eût pu être menacée que par le pouvoir,
+on ne songea qu'à se préserver de ses abus. En fuyant le despotisme on
+travailla pour l'anarchie. Les cahiers avaient demandé la séparation
+des pouvoirs, pour que les lois fussent l'ouvrage d'un corps impartial
+pour que l'exécution fût indépendante et énergique: les pouvoirs
+furent bien distingués par leurs dénominations et par quelques
+circonstances, mais ils furent malheureusement confondus au fond. Le
+pouvoir exécutif, borné à un _veto_ suspensif, privé du droit de
+l'appliquer à un grand nombre de cas où sa conservation était
+intéressée, borné à sanctionner ou à suspendre des lois dont
+l'initiative appartenait exclusivement au corps législatif, ayant
+d'ailleurs pour agens d'exécution des corps municipaux, des corps
+administratifs, dont les membres étaient nommés par le peuple seul,
+c'est-à-dire dont les pouvoirs venaient d'une source opposée à celle
+d'où émanaient les ordres à exécuter, des corps délibérant toujours
+dans les cas même où il fallait unité de volonté et rapidité d'action,
+des corps dont le roi n'avait la faculté de punir les écarts que par
+la suspension, et dont le jugement définitif appartenait au corps
+législatif: avec de telles chaînes, le pouvoir exécutif était presque
+nul, et le peu qui en existait était subordonné au pouvoir législatif,
+et se confondait avec lui. Tel était le résultat des méfiances que les
+ordres privilégiés avaient tous les jours accrues contre la cour, et
+que la cour avait elle-même inspirées.
+
+Les hommes éclairés avaient désiré un pouvoir législatif composé d'une
+chambre haute et d'une chambre de députés; ils le souhaitaient ainsi
+pour que les lois ne pussent jamais être l'ouvrage de quelque
+ascendant particulier, ou de quelque entraînement de circonstances;
+ils le désiraient pour que la plus importante prérogative du trône,
+celle de l'hérédité, fût sous la garde d'une magistrature héréditaire
+elle-même, et dont chaque titulaire fût lié par un intérêt de famille
+au maintien de l'hérédité royale; ils le désiraient pour que la cour
+du monarque ne fût pas uniquement composée de courtisans, et pour
+qu'il y eût, entre le prince et les particuliers, des intermédiaires
+indépendans qui assurassent leurs mutuelles relations.
+
+Quoique l'hérédité d'une magistrature conférée, par une élection
+nationale, à cent ou deux cents personnes tout au plus, dénuées de
+tout privilége autre que l'hérédité même, n'eût rien de commun avec
+celle de la noblesse disséminée naguère sur toute la France; quoique
+l'existence d'une chambre haute, composée de citoyens distingués des
+autres uniquement par leur magistrature, n'eût rien de commun avec
+celle d'une chambre composée de privilégiés, et fût même le plus
+puissant obstacle que l'on pût opposer au retour d'une chambre féodale
+et nobiliaire, cependant l'inquiétude du peuple le rendit sourd à
+toute proposition d'une chambre haute, et même de deux chambres
+égales. On craignit que la chambre haute ne fût composée des anciens
+pairs, et ne rétablit ainsi l'ancienne chambre du parlement; qu'elle
+ne fût composée de nobles, et qu'elle ne refît l'ancienne chambre de
+la noblesse des états-généraux; qu'elle ne fût d'une manière ou de
+l'autre une garantie, un retranchement pour l'aristocratie; et l'on
+repoussa l'idée d'une seconde chambre comme sacrilége. Ce fut le point
+d'honneur de l'égalité, exalté jusqu'au fanatisme par la contrariété
+du parti des priviléges, qui entraîna à vouloir une seule chambre,
+faute dont l'expérience a si bien fait sentir à la suite les fâcheuses
+conséquences.
+
+La constitution de 1791, composée au gré de la défiance nationale,
+n'eut de force que contre la puissance royale. Faite dans la vue de
+consacrer l'abolition des priviléges, on sentait moins la nécessité de
+fonder une institution vraiment monarchique, que celle d'empêcher le
+roi, protecteur des priviléges, de les rétablir. On, s'était plus
+occupé de rendre la constitution capable de renverser le roi, que
+capable de se soutenir elle-même. C'était au fond une république
+démocratique, avec un fantôme de royauté. Quand on eut suspendu le
+roi, la république, existait de fait. Quand on la proclama, le peuple
+qui n'avait demandé à sa constitution monarchique que sûreté contre le
+retour des priviléges abolis et contre le roi qui le faisait craindre,
+accepta la république comme une garantie plus sûre que la monarchie.
+Mais il ne crut pas juger la question de la prééminence de la
+république sur la monarchie, ou de la monarchie sur la république.
+L'instinct national n'avait pas cessé d'être en faveur de la
+monarchie: les opinions contraires n'avaient jamais été accueillies
+par les écrivains éclairés, même par les patriotes les plus exagérés;
+les jacobins les avaient repoussées jusqu'au dernier moment; et
+quelques semaines avant la suspension du roi, le corps législatif
+avait voué à l'animadversion générale toute idée de république. Dans
+le fait la république qui a été décrétée sans discussion, sans
+délibération, sur une motion dénuée de toute exposition de motifs, n'a
+reçu cette existence inattendue que des passions vives et profondes
+qui partageaient la convention. Dans les uns ç'a été l'espérance de
+sauver la vie du roi, dans d'autres la crainte de sa réintégration et
+de sa vengeance, dans d'autres la haine du duc d'Orléans qu'on croyait
+appelé au trône, dans tous le désir de renverser les hommes du parti
+contraire au sien et de détruire leur influence dans la convention. La
+guerre était déjà déclarée, et une guerre à mort, entre les partis de
+cette assemblée: chacun cherchait sa sûreté ou ses avantages dans le
+système politique qui était le plus contraire au parti opposé. Ainsi
+la Gironde crut anéantir la Montagne en faisant évanouir la
+possibilité de couronner le duc d'Orléans; et la Montagne crut
+anéantir la Gironde et se garantir de tout péril en renversant le
+trône de Louis XVI. Et c'est ainsi que les intérêts publics étaient
+réglés au gré des intérêts particuliers.
+
+La constitution de 1791 n'a point été soumise à l'acceptation du
+peuple. La constitution démocratique de 1793 l'a été. On ne voit nulle
+part quel a été le nombre des votans, et quelle a été la majorité en
+faveur de celle-ci. Mais on a lieu de croire ou qu'elle a été faible,
+ou que les votans ont été peu nombreux; car dans les séances de la
+convention qui ont suivi le rapport fait à cet égard, on voit agiter
+la question de savoir quelles peines seront infligées aux citoyens qui
+n'auront point accepté.
+
+Le nombre des suffrages est plus concluant qu'on n'est disposé à le
+croire; il exprime mieux qu'on ne pense l'opinion générale. Les
+institutions qui ont été vraiment nationales ont obtenu jusqu'à quatre
+millions de suffrages ou environ, tandis que d'autres n'en ont pas eu
+le quart; et il y a lieu de croire que la constitution de 1793 fut
+dans ce dernier cas. Au reste, cette constitution excéda la mesure de
+démocratie qu'on avait généralement cru raisonnable de faire entrer
+dans une grande république comme la France; ainsi les votes peu
+nombreux de 1793 sont à peu près étrangers à la simple proclamation de
+la république de 1792.
+
+
+
+
+ APPENDICE.
+
+ DE LA TERREUR.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Cet écrit n'est ni une satire, ni une vaine déclamation. C'est une
+suite d'observations générales, que la mémorable expérience de l'année
+1793 a fournies; c'est une théorie du régime de la terreur, que
+quelques personnes, en trop grand nombre, sont disposées à regarder
+comme utiles, en certaines occurrences, à l'art de gouverner.
+
+Le fond de cet ouvrage a été composé peu après la mort de Robespierre,
+époque où finit la terreur, en 1795. Je l'adressai, de l'asile où je
+m'étais retiré, à M. Charles His, alors rédacteur d'un journal estimé,
+_le Républicain_. M. His voulut, avant de l'insérer dans son journal,
+que quelques membres de la convention en entendissent la lecture. Il
+la fit chez madame Tallien, chez qui se rassemblaient les ennemis du
+comité de salut public. L'ouvrage fut goûté; madame Tallien engagea
+son mari à le lire le lendemain à la tribune de la convention sous la
+forme de discours. Tallien y mit un petit préambule et le lut. Je puis
+croire, sans trop me flatter, qu'il contribua au renversement du
+comité de salut public et au retour des lois.
+
+En 1815, quand le parti royaliste proposa un système de proscription
+et de terreur, je recherchai mon manuscrit, j'y ajoutai un préambule
+approprié à la circonstance, et je le fis parvenir à Louis XVIII. Je
+l'imprime ici tel qu'il fut arrangé en 1815.
+
+
+
+
+DE LA TERREUR.
+
+(Partie de 1793 et de 1794.)
+
+
+Les princes qui appelés à gouverner des pays civilisés, osent
+affronter la haine des peuples, ceux qui dédaignent d'apprendre
+comment se gagne leur amour, verront dans cette période, fertile en
+hautes leçons, ce que c'est que cette terreur où ils croient trouver
+leur sûreté. Jamais, chez aucun peuple, ce fléau ne fut porté aussi
+loin, ne se prolongea aussi long-temps, ne s'étendit à autant de
+malheureux qu'en France durant la convention nationale; jamais la
+terreur ne courba au même point la partie éclairée d'une grande
+nation, n'abaissa, ne dégrada les habitans des grandes cités, ne les
+persécuta, ne les dépouilla, ne les opprima, comme elle le fit alors.
+Il fallait avoir été saisi dans la liberté pour être ployé si bas dans
+la servitude; jamais on n'eût fait d'un peuple esclave, un peuple si
+esclave. Les sultans, les czars, les janissaires et les strélitzs ne
+firent jamais ce qu'ont osé quelques Montagnards aidés par nos armées
+révolutionnaires, composées de prolétaires, comme toutes les troupes
+des despotes. Et, comme si la destinée avait voulu se jouer du respect
+des hommes pour la justice et la liberté, elle fit voir, dans ces
+temps d'oppression intérieure, des armées que le patriotisme rendait
+invincibles, qui assurèrent l'indépendance nationale, et rétablirent
+la gloire des armes françaises[110]. Mais malheur au pouvoir qui se
+repaîtrait de ce spectacle, qui prendrait quelque plaisir à le
+contempler, qui n'y verrait qu'un grand succès de tyrannie, qui
+croirait y surprendre quelques secrets de l'art de gouverner, qui
+aurait la funeste tentation de le mettre en pratique, ou du moins en
+réserve pour l'occasion; qui enfin ne serait pas pénétré d'horreur
+pour tous ses principes et pour toutes ses conséquences. Malheur au
+pouvoir qui ne s'attachera pas aux intérêts, aux sentimens, à
+l'opinion de la classe mitoyenne de la société, comme au centre de
+tous les intérêts, à la représentation de tous les droits, au seul
+principe de force durable. Si la justice et l'humanité lui permettent
+de contempler sans horreur l'affreuse existence du gouvernement
+révolutionnaire, et les moyens par lesquels il parvint à répandre la
+terreur, et les excès par lesquels il la soutint, que la politique du
+moins porte ses regards sur les dangers qui menacent les premiers
+essais de ce régime, sur la catastrophe qui en amène inévitablement la
+fin, sur les longues calamités qu'elle entraîne à sa suite; qu'elle
+voie le sort de tous ceux qui l'ont exercée, de toutes les
+institutions qui lui ont appartenu, et qu'elle juge après si les
+résultats que le pouvoir croit avoir obtenus sont réellement dus à la
+terreur, si en tout cas ils n'auraient pas été achetés à trop haut
+prix, et s'il n'eût pas été plus facile et plus sûr de les préparer
+par la raison et la justice qui secondent toutes les entreprises sages
+et n'entravent que la barbarie ou la démence.
+
+ [110] J'ai établi ailleurs que la terreur, loin d'avoir contribué
+ aux victoires de 1794, les aurait empêchées si quelque chose
+ avait pu faire obstacle aux insurmontables causes qui rendaient
+ nos armes invincibles.
+
+ D'abord il faut se rappeler que les premières armées de la
+ révolution et ses premières victoires ont précédé la terreur; la
+ terreur ne serait donc nécessaire pour expliquer la création
+ d'armées nouvelles et de nouvelles victoires, qu'autant que les
+ causes des premiers succès auraient cessé.
+
+ Mais elles n'avaient point cessé: 1º ces causes étaient d'abord
+ l'inépuisable fabrique des assignats; 2º la rareté des
+ subsistances et le manque d'ouvrage qui poussaient aux armées un
+ grand nombre de soldats; 3º l'ardeur que donna aux troupes
+ l'avancement aux grades militaires et aux commandemens en chef; 4º
+ le génie qui se développa dans une multitude de jeunes généraux en
+ qui l'ivresse d'un avancement inespéré se joignait au feu de la
+ jeunesse, à des habitudes d'audace, à une émulation de vaillance
+ jusque là inconnue.
+
+ On objectera que ce fut la terreur qui, en faisant périr nombre de
+ vieux généraux, en mit de jeunes à la tête des armées. Mais on
+ répond qu'il aurait suffi à la politique de destituer les
+ premiers.
+
+ La création, la recrutement des armées, leurs succès n'ont pas
+ même été le but du gouvernement révolutionnaire. Les Montagnards
+ ont fait ce gouvernement, non pour procurer une armée à l'État,
+ mais pour avoir la leur contre les Girondins. La terreur a été
+ faite par une faction contre l'autre. On eût dit alors qu'il y
+ avait deux nations différentes au service de la France, celle qui
+ composait l'armée proprement dite, et celle qui composait l'armée
+ révolutionnaire. La première était dirigée par Carnot, homme
+ illustre par le talent et le caractère; l'autre par le comité de
+ salut public; l'une était l'armée de la république, l'autre
+ l'armée de la Montagne. L'une fut la consolation et l'honneur de
+ la France; l'autre en fut l'opprobre et la désolation.
+
+Fixons d'abord, s'il se peut, notre attention sur cet état de terreur
+dont nous voulons apprécier les effets.
+
+Ce fut une crainte profonde et toujours présente de la mort, des
+supplices, de l'ignominie. Ce fut une véritable maladie où le moral et
+le physique étaient continuellement en action l'un sur l'autre; un
+état extrême qui suspendit l'usage de la raison, qui en fut presque
+l'égarement. La terreur concentra chacun en soi-même, détacha de tout
+autre intérêt que celui de la conservation, dégagea des plus
+importantes affaires, des affections les plus intimes, des devoirs les
+plus saints, paralysa tout à la fois les bras et les âmes. Elle fit
+évanouir tout respect de soi même, elle abaissa toutes les grandeurs,
+avilit toutes les dignités, soit qu'elles fussent données par le
+hasard ou obtenues par le mérite personnel, humilia tous les genres de
+considération, et les prosterna dans la fange aux pieds de vils
+scélérats. Elle poussa quelques caractères faibles à l'abandon,
+quelquefois même à la trahison de leurs parens, de leurs amis, comme à
+un moyen de salut, et mit beaucoup d'autres en défiance de tout le
+monde: comme si ce tourment eût été un moyen de sécurité.
+
+Toute la partie éclairée et aisée de la nation fut atteinte de cette
+maladie, plus particulièrement les habitans riches des villes, plus
+particulièrement encore ceux des villes manufacturières. La terreur
+étant imposée par les prolétaires et pour eux, elle affectait tout ce
+qui n'était pas eux, et leur pouvoir s'appesantissait d'autant plus
+que la proportion de leur nombre avec celui des propriétaires d'une
+même commune, était plus à leur avantage.
+
+Si elle n'eût été générale, se serait-elle établie? S'il eût été
+possible de s'y soustraire, sans en être l'instrument, de n'en pas
+être victime n'en étant pas agent, n'aurait-on pas vu une ligue
+puissante se former contre elle?
+
+La terreur affecta toutes les conditions, tous les âges, tous les
+sexes. Toutes les figures en portaient la sinistre empreinte. On ne
+rencontrait que des regards qui l'eussent communiquée si l'on en eût
+été exempt, qui la redoublaient en ceux à qui elle accordait un peu de
+relâche. Et si tout n'eût annoncé qu'elle interdisait les
+encouragemens, les consolations, les secours, les asiles de l'amitié,
+elle n'eût pas été la terreur.
+
+Par quelle suite d'attentats parvint-on à introduire et à soutenir
+cette calamité?
+
+Il fallut d'abord que le gouvernement rompît solennellement avec la
+justice, qu'il assurât un libre cours à l'arbitraire, que l'arbitraire
+fût assuré de régner sans partage. Sous le règne de la justice, le
+crime tremble sans doute, mais le crime seul; et ce n'était pas contre
+le crime qu'était préparée la terreur. Elle devait moins atteindre les
+ennemis de l'État, que les ennemis personnels des gouvernans. Il ne
+s'agissait pas d'imprimer à quelques traîtres la crainte salutaire des
+lois, puisque les lois se faisaient craindre d'elles-mêmes: il fallait
+imposer à tous les citoyens une crainte stupide des personnes. La
+terreur du crime fait la sécurité des gens de bien, et c'était des
+gens de bien que l'on avait à se défendre: c'était le crime lui-même
+qui avait besoin de rejeter sa terreur sur ceux dont la justice
+faisait la sécurité. En un mot l'objet n'était pas de punir, mais de
+proscrire.
+
+Ce qu'ont osé alors des scélérats se conçoit mieux que ce qu'ont paru
+croire quelques gens de bien. Quand les premiers instituèrent leur
+gouvernement révolutionnaire, ils dirent: nous voulons l'arbitraire
+pour répandre la terreur parmi les ennemis de la patrie et la sécurité
+parmi ceux qui l'aiment: comme s'il pouvait y avoir de la sécurité
+pour quelqu'un là où il n'y a pas de justice pour tous. L'hypocrisie
+qui exprimait cette intention en déguisa sans doute l'absurdité. On
+les crut. Cependant cette belle et salutaire répartition de la
+sécurité et de la terreur entre le crime et la vertu, n'était-elle pas
+toute faite par la justice; et peut-elle se faire par une autre
+puissance que la sienne? L'arbitraire n'est-il pas la faculté de
+confondre l'innocent avec le coupable; l'arbitraire n'est-il pas la
+faculté de protéger le crime, de le commettre, et de perdre
+l'innocence? Et pour quel usage un gouvernement peut-il avoir besoin
+de l'arbitraire, quand il a contre les malfaiteurs des lois et des
+tribunaux, si ce n'est pour perdre des hommes irréprochables, et parce
+qu'en accusant ceux qu'il veut perdre, il croit la justice plus à
+craindre pour lui que pour ceux qu'il accuse?
+
+Encore une fois, la première condition de la terreur, était
+l'arbitraire; mais ce n'était pas assez, il le fallait plein et
+entier, exempt de toute contrariété, libre de toutes sujétions, sans
+frein, sans retenue. Il le fallait de plus en action, violent,
+sanguinaire, redoublant chaque jour de cruauté. Si dans un pays libre
+et civilisé l'arbitraire se bornait à menacer comme dans ceux où
+l'habitude de la servilité en a rendu l'exercice inutile, la liberté
+des esprits, l'indépendance de l'opinion, l'obligeraient bientôt à
+reployer sa bannière méprisée. Chez un peuple libre et éclairé, il
+faut que l'arbitraire s'annonce en frappant, et qu'il étourdisse des
+premiers coups. Comme tous les grands crimes, le renversement des lois
+et l'établissement de l'arbitraire ne veulent ni se faire à demi, ni
+s'exécuter lentement, ni s'annoncer par des apprêts. Un bras levé
+long-temps sans frapper, terrible au premier aspect, n'est bientôt que
+ridicule. Il est le signe d'une volonté cruelle et d'une impuissance
+honteuse; il autorise ceux qu'il menace à tout entreprendre, il les
+conduit à tout oser; il redouble les dangers qu'il redoute, par ceux
+dont il menace sans pouvoir les faire craindre.
+
+Quand l'arbitraire a frappé une fois, il faut qu'il frappe toujours.
+S'il s'arrête un moment, la stupeur cesse, le courage renaît, le
+besoin de vengeance se joint à l'intérêt de la sûreté, et la tyrannie
+peut être renversée.
+
+Et ce n'est point assez de ne point interrompre le cours de ses excès:
+il faut chaque jour l'accroître, soit en multipliant le nombre des
+victimes, soit en enchérissant sur les supplices: encore aura-t-il
+peine à suivre par cette progression celle des ressentimens que le
+temps amasse contre lui.
+
+Et ce n'est point assez de frapper ceux qu'on craint; il faut frapper
+les époux, les pères, les enfans des victimes, et punir du même
+supplice et les sollicitations faites en faveur de celles-ci, et les
+asiles qui leur seront offerts, et les réclamations, les gémissemens,
+les larmes des veuves et des orphelins. Il serait dangereux de laisser
+ouvrir par les sollicitations une porte à l'espérance, par de secrets
+asiles un moyen de sauver sa vie: la tyrannie pourrait craindre que
+des gémissemens entendus par la pitié courageuse, ne fissent revenir
+aux malheureux des promesses de vengeance qui donneraient quelque
+relâche à la terreur.
+
+Il faut encore que l'arbitraire frappe des victimes de tout état, de
+toute profession, de tout sexe, de tout âge. S'il était une classe de
+citoyens, un seul citoyen qui pût impunément élever la voix pour les
+autres, il mettrait en péril l'arbitraire et ses agens.
+
+Comme la tyrannie ne peut pas admettre la justice des tribunaux en
+concurrence avec l'arbitraire, il ne peut non plus consentir à la
+puissance de l'opinion; s'il n'interdisait la liberté de la presse et
+de la parole, cette liberté le renverserait. Mais interdisant la
+liberté de la presse et la parole aux citoyens, il faut aussi qu'il
+l'interdise à la représentation nationale; car si l'oppression peut
+craindre qu'une ligue, un mot, une plainte des opprimés n'appelle le
+courage au secours du malheureux, comment serait-elle sans alarmes,
+comment ceux en qui elle veut imprimer la terreur seraient-ils sans
+confiance en voyant, en face de l'arbitraire, une tribune d'où les
+représentas du peuple tonneraient contre elle avec toute l'autorité de
+leur considération, toute la force de leur talent, tout l'ascendant de
+leur position? Cette tribune ne serait-elle pas l'encouragement,
+l'espoir, la force des malheureux? Y aurait-il long-temps des
+malheureux? Aussi la convention vit-elle, mais trop tard, qu'en
+donnant l'arbitraire au gouvernement, elle faisait cesser pour
+elle-même tout exercice de l'autorité législative, la prérogative de
+l'inviolabilité, la liberté de la presse, de la parole, de la pensée;
+aussi vit-elle, par la longue effusion de son propre sang, que quand
+d'infidèles mandataires du peuple le livrent à l'arbitraire, ils s'y
+soumettent eux-mêmes; que quand ils abandonnent ses droits, ils
+abdiquent leurs pouvoirs; que quand ils nous interdisent les
+gémissemens, les plaintes, ils ne peuvent se permettre le plus secret
+murmure; enfin, que quand ils livrent nos têtes, ils exposent la leur.
+
+L'arbitraire n'a point à dérider quelles actions sont criminelles; dès
+qu'un homme lui est suspect, il n'est point innocent.
+
+Il n'a point à déterminer les circonstances qui sont des motifs de
+suspicion: tout soupçon est fondé dès qu'il n'a pas été prévenu.
+
+Il n'a point à déterminer la mesure de preuves nécessaires, ni pour
+l'accusation, ni pour la condamnation: la délation suffit pour accuser
+et condamner.
+
+Rien ne l'assujettit à des formes ni pour l'accusation, ni pour
+l'instruction, ni pour le jugement: il juge sans procédure; rien
+n'arrête pour le choix des juges, pourvu qu'il puisse indifféremment
+faire asseoir les bourreaux sur le tribunal ou charger les magistrats
+de l'office de bourreaux.
+
+Cependant ce n'est que par degrés que l'arbitraire s'affranchit de
+l'importunité des formes et de toute retenue dans le choix et le
+nombre des victimes. Non qu'il ne puisse secouer tout-à-coup tout
+scrupule et toute pudeur, mais par cet instinct secret qui lui fait
+craindre qu'arrivé aux dernières limites de la férocité, il n'y trouve
+aussi le terme de sa durée.
+
+Ainsi l'on commença par dire quelles conditions, quelles actions,
+quelles liaisons seraient réputées suspectes. C'étaient d'abord les
+nobles, c'étaient, les parens d'émigrés; ce furent ensuite les riches,
+les marchands; ce furent plus tard les auteurs d'écrits ou de discours
+contre la liberté; enfin ce furent tous ceux à qui les comités de
+surveillance jugèrent à propos de ne pas accorder de certificats de
+civisme, c'est-à-dire tous ceux qu'il plut aux prolétaires de désigner
+comme indignes de leur confiance; ce furent, comme on le dit alors,
+les _hommes suspects d'être suspects_.
+
+On ordonna d'abord le désarmement des suspects, ensuite l'inscription
+de leurs noms et qualités sur la porte de leur domicile, bientôt après
+leur arrestation et leur détention jusqu'à la paix.
+
+En même temps que l'arbitraire étendait ainsi la classe des suspects,
+et aggravait leur sort, il étendait celle des actions, des écrits, des
+discours qui seraient punis de mort: on avait d'abord déterminé que
+ce serait la résistance aux lois de la république, les écrits, les
+discours qui y seraient contraires. Bientôt on ajouta tout ce qui
+serait contraire aux arrêtés du comité de salut public. Bientôt
+ensuite on déclara contraires aux lois de la république et aux décrets
+du comité de salut public, non seulement les actions, les écrits, les
+discours royalistes, fédéralistes, mais aussi tout ce qui serait trop
+conforme à l'esprit du gouvernement révolutionnaire; les exagérations,
+les applications erronées des principes républicains, en paroles, en
+actions, en écrits: de sorte qu'on marqua autant d'écueils au-delà
+qu'en-deçà.
+
+Ces lois ne laissant rien d'innocent dans les actions, ni dans les
+pensées, et soumettant la convention elle-même aux proscriptions du
+comité, l'intérêt de finir l'arbitraire et la terreur se fit sentir
+aux conventionnels. Alors on vit éclore une faction nouvelle, celle
+des modérés; un crime nouveau, le modérantisme: crime grave sans
+doute, le plus grave de tous, car il attaquait dans ses fondemens le
+comité de salut public entre les mains de qui résidait le gouvernement
+révolutionnaire. Ce fut alors que la pitié pour les malheureux, les
+asiles qui leur furent ouverts, les sollicitations des pères, des
+enfans, des époux, en leur faveur, les gémissemens et les larmes des
+veuves et des orphelins, se trouvèrent au premier rang dans les crimes
+d'État, et assimilés aux manoeuvres des plus abominables
+conspirations.
+
+Tout fut crime alors, excepté le crime même. Plus de suspects: tous
+étaient coupables. Il ne fut plus question de tenir en prison jusqu'à
+la paix ceux qui étaient incarcérés: jusqu'à la paix! les malheureux
+ne devaient jamais la voir!
+
+Tandis que l'arbitraire désignait ainsi les crimes et les coupables,
+il ne laissait point en arrière les formes de ses procédures, ni la
+composition de ses tribunaux. Après le 10 août on avait institué un
+tribunal _extraordinaire_; on nomma et l'on constitua ensuite un
+tribunal _révolutionnaire_, sous l'autorité du comité de salut public,
+composé d'hommes de son choix, soudoyé par lui, obligé de lui rendre
+compte chaque jour de ce qu'il avait fait, et de prendre l'ordre sur
+ce qu'il aurait à faire le jour suivant. Pendant que ce tribunal
+faisait couler le sang à Paris, des tribunaux révolutionnaires, des
+commissions militaires, instituées, échauffées par des commissaires de
+la convention, soutenus par des armées révolutionnaires, répandaient
+la terreur et le deuil dans les provinces.
+
+Les procédures avaient toujours peu gêné le tribunal révolutionnaire
+de la capitale. La loi du 27 mars 1793, loi proposée par Danton,
+adoptée par l'unanimité de la convention, et en vertu de laquelle il a
+été jugé, ainsi que plusieurs de ses collègues[111], avait mis
+formellement _hors la loi_ les aristocrates et les ennemis de la
+révolution. Cependant un autre décret du 29 octobre 1793 (8 brumaire
+an II) autorisait à examiner les preuves d'aristocratie, sauf à
+abréger le débat lorsqu'il paraîtrait trop long. Mais un autre décret
+du 4 avril 1794 (15 germinal an II), rendu à l'occasion du jugement de
+Danton même, ordonnait de _mettre hors des débats_, c'est-à-dire de
+déclarer hors la loi tout prévenu qui insulterait à la justice
+nationale, c'est-à-dire qui essaierait de se défendre; et bientôt
+après toute personne fut autorisée à arrêter et traduire devant les
+magistrats, les conspirateurs et contre-révolutionnaires. Alors le
+malheur d'être soupçonné ou même accusé sans soupçon tenant lieu de
+crime, et la délation tenant lieu de preuve, il ne s'agissait plus de
+juger, mais d'exécuter une proscription. Aussi le 10 juin 1794 (22
+prairial an II), les interrogatoires des prévenus furent retranchés de
+l'instruction; tout défenseur leur fut refusé; on en vint à faire un
+crime aux juges, non seulement de demander des preuves pour condamner,
+mais d'en admettre et de perdre du temps à en écouter: non seulement
+d'absoudre, mais de ne pas accélérer les condamnations. En effet, tous
+étant _hors la loi_, il ne fallait plus de jugemens, mais de simples
+attestations de l'identité des proscrits.
+
+ [111] Voici le décret du 27 mars 1793, qui fait le fond de toutes
+ les lois postérieures concernant les suspects, et qui a fait _la
+ base de la justice_ pendant plus d'une année.
+
+ «La convention nationale, sur la proposition d'un membre, déclare
+ la ferme résolution de ne faire ni paix, ni trève aux aristocrates
+ et à tous les ennemis de la révolution; _elle décrète qu'ils sont
+ hors la loi_, que tous les citoyens seront armés au moins de
+ piques, _et que le tribunal extraordinaire sera mis dans le jour
+ en pleine activité_.»
+
+ Fouquier-Tinville, lors de son jugement, disait: «Vous nous
+ accusez d'avoir condamné, sans motifs suffisans, ou sans
+ instruction suffisante des procès. Eh bien! si nous n'avons
+ condamné que des aristocrates, la loi n'admet pas de nuances; elle
+ n'admet pas même de procès pour eux; _il n'y avait que l'identité
+ des personnes à constater et tout ce qu'on a toujours fait au-delà
+ était surabondant_. Tout notre tort c'est d'avoir mis en tête de
+ nos jugemens telle loi plutôt que celle du 27 mars; mais au fond,
+ c'est la même chose...» Prudhomme fait, sur cette défense,
+ l'observation suivante: «Ce que Fouquier n'avait pas osé faire une
+ seule fois se pratiqua constamment sous les yeux de Tallien et
+ Isabeau à Bordeaux. Tous les jugemens de la commission populaire
+ avaient pour base ce décret de _mise hors la loi_.»
+
+La terreur ne put s'établir que par ce monstrueux exercice de
+l'arbitraire le plus effréné.
+
+Combien dura ce régime, comment finit-il, quel avantage en tirèrent
+ses auteurs?
+
+L'arbitraire, principe de la terreur, écrasa sans doute un grand
+nombre des victimes qu'il avait désignées, mais il fit périr aussi
+tous ceux qui le professèrent, et ceux qui l'exercèrent, et ceux qui
+en furent les instrumens; il fit périr les tyrans par les tyrans; il
+fit périr tous ses agens par l'anarchie réactionnaire qui succéda à la
+terreur. Enfin il laissa le prolétaire dans l'indigence, dans
+l'humiliation, dans le repentir.
+
+La Gironde, pendant la session de l'assemblée législative, avait fait
+les premiers essais de l'arbitraire, par l'établissement d'un tribunal
+extraordinaire et de procédures particulières, ensuite par ses
+accusations contre les ministres et par ses provocations contre la
+cour. Dans les premiers temps de la convention, elle concourut, avec
+la Montagne, à développer ce système. La Montagne s'en est servie
+pour faire périr la Gironde.
+
+Après la destruction de la Gironde, la Montagne s'étant divisée en
+deux partis, celui de Marat et Hébert d'un côté, celui de Robespierre
+et Danton de l'autre, ce dernier fit périr les Hébertistes et les
+Maratistes, comme tous ensemble avaient fait périr la Gironde.
+
+Robespierre et Danton, restés maîtres du champ de bataille, se
+divisèrent à leur tour. Robespierre envoya Danton à l'échafaud, de la
+même manière que Danton et Robespierre y avaient envoyé de concert les
+Girondins et les Maratistes.
+
+Robespierre ayant voulu de nouvelles victimes parmi ses coopérateurs,
+Tallien, Bourdon, Cambon, Barrère, Billaud, Collot, ceux-ci firent
+tomber sa tête comme eux et lui avaient fait tomber celles des
+Girondins, des Maratistes, des Dantonistes.
+
+Tous, après avoir désigné, dans leur puissance, leurs ennemis à la
+haine populaire, les avoir chargés de calomnies, et accablés
+d'outrages, le furent à leur tour par un ennemi devenu supérieur.
+Tous, après avoir imputé à leurs victimes des crimes imaginaires,
+furent l'objet d'accusations calomnieuses et dérisoires. Tous, après
+avoir porté leurs accusations sans entendre les prévenus, furent aussi
+accusés sans avoir été entendus. Tous, après avoir concouru à remplir
+les prisons de personnes irréprochables, y furent jetés en criminels,
+et plusieurs comme complices des accusés qu'ils y avaient envoyés avec
+fureur. Tous, après avoir appelé par des accusations atroces, des
+condamnations sans formes, ont été à leur tour condamnés sans être
+jugés. Tous, après avoir envoyé leurs victimes à des assassins qu'ils
+avaient assis d'un commun accord sur le tribunal révolutionnaire, y
+furent eux-mêmes envoyés en victimes vouées au supplice. Tous enfin se
+flattaient, en allant à l'échafaud, que le peuple s'indignerait de
+leur proscription: les plus favorisés furent regardés avec
+indifférence; la plupart reçurent les mêmes outrages que les
+malheureux qui les avaient précédés: soit que le peuple ne voulût pas
+douter de la justice du plus fort dont il était l'appui, soit plutôt
+qu'un sentiment de justice naturelle lui fît trouver quelque
+satisfaction à voir le crime puni par le crime, dans un temps où les
+tribunaux étaient sans force ou plutôt sans existence.
+
+Alors l'arbitraire avait atteint les dernières limites où il pût
+porter ses excès; il avait multiplié les condamnations autant qu'il
+était possible, aboli les formalités des jugemens, mis en place des
+juges accomplis en férocité, étendu ses exécutions sanguinaires à
+toutes les conditions, à tous les âges, à tous les sexes, aux auteurs
+de la terreur même, à ses ministres, à ses agens, à ses bourreaux.
+Enfin le nombre des hommes atteints par la terreur s'était accru d'une
+partie de ceux qui l'avaient répandue; et le nombre de ses agens
+n'était plus en proportion avec le nombre de ceux qu'il fallait y
+tenir enchaînés. La honte, l'horreur d'eux-mêmes gagnait ces agens
+fatigués de crimes. Dans cette situation, il suffisait qu'un seul
+malheureux tentât les ressources du désespoir et fît entendre un cri
+de vengeance, pour que la terreur s'évanouît.
+
+Les membres de la convention qui prévoyaient pour eux-mêmes le sort de
+plusieurs de leurs collègues, étaient prêts à donner le signal de la
+révolte, lorsque Robespierre fut attaqué par Billaud. Aussi
+saisirent-ils ce moment. L'unanimité de la convention, bientôt
+confondue avec celle de la nation, proclama la chute du tyran et de la
+tyrannie, de l'arbitraire et de la terreur. La terreur finit avec
+Robespierre. En vain le comité de salut public voulut-il la maintenir
+en la ramenant, disait-il, à son institution primitive, en bornant son
+atteinte aux royalistes et aux contre-révolutionnaires: on rejeta ce
+système comme absurde. On vit alors que la terreur est un ressort que
+rien ne soutient quand il s'affaiblit, que rien ne supplée quand il se
+rompt; et qu'inévitablement elle succombe au premier choc. Mais
+c'était peu: on éprouva que la cruauté ajoutée à l'injustice produit
+les plus implacables vengeances, la plus violente réaction. Tallien et
+les anciens amis de Danton, après s'être réunis avec Barrère,
+Collot-d'Herbois et Billaud-Varennes pour renverser Robespierre et ses
+satellites, se séparèrent de ces trois conjurés et les firent
+condamner à la déportation, comme ils avaient ensemble condamné
+Robespierre à périr. Enfin pour que la même année vît engloutir dans
+le gouffre de l'arbitraire les chefs et les principaux agens de la
+terreur, le tribunal révolutionnaire, ce tribunal qui sans motifs et
+sans jugemens avait envoyé à l'échafaud tant de milliers de victimes
+innocentes, et presque tous ceux qui avaient concouru à le dresser, y
+fut envoyé lui-même tout entier par le parti vengeur de Danton, qui
+fut en cette circonstance vengeur de la nation et de l'humanité[112].
+
+ [112] Le 17 germinal an II, la commission révolutionnaire de Lyon
+ a condamné à mort l'exécuteur des jugemens criminels de Lyon,
+ Jean Ripet, âgé de cinquante-huit ans, l'un des plus infatigables
+ bourreaux de la révolution. Il a été exécuté par son frère,
+ exécuteur des jugemens criminels de l'Isère qui l'aidait
+ précédemment dans ses exécutions militaires à Lyon.
+
+La mort de Robespierre fut donc la catastrophe qui mit fin au
+gouvernement révolutionnaire et à la terreur. Mais à la terreur
+succéda l'anarchie, et l'arbitraire demeura.
+
+La vengeance se saisit de l'arbitraire, et de toutes les armes qu'il
+avait employées. Après avoir commandé dans le sein de la convention la
+déportation de Collot, de Billaud et de Barrère, et envoyé le tribunal
+révolutionnaire au même échafaud où il avait envoyé des milliers de
+victimes, la vengeance répandit ses fureurs dans les provinces.
+Partout où le gouvernement révolutionnaire avait exercé ses ravages,
+elle agita ses torches et fit étinceler son poignard; à Lyon, à
+Marseille, à Toulon, elle se signala comme l'avait fait la terreur.
+Partout elle rechercha et suivit les traces de sang qu'avaient
+laissées les victimes, pour les couvrir du sang des bourreaux. Ceux
+qui se sont soustraits à la mort ou à l'exil, n'ont pu se soustraire à
+l'infamie. Enfin les prolétaires, aveugles instrumens de passions
+criminelles, revenus et honteux des odieuses espérances qui les
+avaient entraînés, déchus de leurs véritables moyens d'existence, de
+l'habitude du travail, de l'industrie, du courage, appauvris par la
+rapine, par une vie dissolue, par l'abaissement du crime, tournaient
+leurs regards vers les ateliers où ils avaient trouvé si long-temps la
+subsistance de leurs familles, et leurs regards ne rencontrèrent plus
+que des ruines.
+
+Tel a été le règne de l'arbitraire durant la terreur, tel il a été
+dans sa force, telle a été sa chute, telles ont été ses conséquences,
+tels ont été les châtimens de ses auteurs et de ses coopérateurs.
+
+Ainsi périront hors la loi, tous les agens des princes contempteurs
+des lois, par l'arbitraire tous les fauteurs de l'arbitraire; ainsi
+périront par la force, les gouvernemens qui auront méconnu la justice;
+par la révolte, ceux qui auront exercé la tyrannie; ainsi tomberont
+avec la tyrannie, les tyrans et les suppôts qu'ils auront épargnés;
+et s'ils échappent aux premiers coups, ils succomberont bientôt aux
+vengeances qui seront déchaînées contre eux par l'anarchie, inévitable
+suite de la terreur.
+
+
+
+
+NOTE
+
+QUI SE RAPPORTE A LA PAGE 68 ET SUIVANTES.
+
+De la Souveraineté.
+
+
+Il est possible d'établir quelques principes sur le droit de
+souveraineté.
+
+La souveraineté est le droit d'avoir et d'exercer une volonté
+supérieure à toutes les volontés; c'est par conséquent un droit
+accompagné des moyens de résister à toutes les attaques et de vaincre
+toutes les résistances.
+
+Cette seconde condition est inséparable de la première: car la faculté
+de vouloir sans pouvoir ne serait pas plus la souveraineté que la
+libre volonté dans une paralysie n'est l'indépendance. La souveraineté
+se compose donc de droit et de fait, de volonté et d'action, de
+vouloir et de pouvoir.
+
+Le pouvoir, proprement dit, est une faculté physique; c'est, ou une
+force naturelle inhérente au souverain, ou une force composée et
+d'institution.
+
+Le _droit_ de la souveraineté est d'institution, et ne peut procéder
+que d'une convention de chacun avec tous, de tous avec chacun. Pour
+qu'un million, cent millions d'hommes aient des droits sur un
+individu, il faut qu'ils forment une société, et que cet individu en
+fasse partie; sinon il serait à l'égard de cette multitude dans l'état
+de nature, où nul n'a de droits (_jura_) à exercer sur un autre; mais
+seulement un droit naturel, une équité volontaire à invoquer, _quid
+æquum, quid rectum_.
+
+La souveraineté est donc le droit originairement acquis à la société
+en corps par l'association même sur chacun de ses membres en
+particulier.
+
+La souveraineté est inaliénable de droit et de fait. De droit, parce
+que la société ne peut se dépouiller, sans être contraire au but de sa
+formation, des droits qu'elle a pour objet de garantir; et parce que
+ces droits sont inséparables de la qualité d'homme; de fait, parce que
+le tout est nécessairement plus fort que la partie quand il veut
+l'être.
+
+Le principe de l'inaliénabilité n'empêche pas que la société ne puisse
+déléguer l'_exercice_ et la jouissance d'une portion du pouvoir
+souverain, telle que celle de faire exécuter les lois, et que l'usage
+ne puisse donner à cette délégation le titre de pouvoir souverain par
+une extension usitée dans le langage. La délégation peut se faire,
+soit à un individu, soit à une suite d'individus d'une même famille,
+soit à un certain nombre d'individus simultanément et collectivement;
+mais dans tous les cas, avec des précautions suffisantes pour ne
+point compromettre le fond du droit, et même pour éviter l'abus sans
+empêcher le bon usage de la portion de souveraineté dont l'exercice
+est délégué. Par exemple, une nation peut déléguer le pouvoir
+d'exécuter les lois sous les réserves suivantes: 1º qu'elle les fera
+par elle-même ou par des représentans; 2º que l'application des lois
+pénales qui intéressent la liberté, et des lois civiles qui
+intéressent la propriété, sera remise à des juges indépendans; 3º que
+l'argent nécessaire pour défrayer le service de la délégation non
+seulement sera voté par la nation ou ses représentans, mais aussi le
+sera périodiquement et annuellement; 4º enfin, que le pouvoir délégué
+retournera à la nation lorsqu'arrivera l'extinction de la personne ou
+de la suite de personnes, ou de l'agrégation de personnes à qui la
+délégation a été faite. Chacune de ces précautions sera séparément un
+témoignage toujours évident de la souveraineté nationale. Étant
+réunies, elles pourront suffire contre les entreprises du pouvoir
+délégué.
+
+Pour exercer le pouvoir délégué, le prince a besoin de subdélégués et
+de force. Sa force ne peut être qu'un extrait de la force générale de
+la société; toutefois accru des moyens artificiels d'armement, de
+maniement des armes, de mouvemens de masses réunies ou séparées. Les
+magistrats subdélégués et la force armée ont eux-mêmes besoin de
+moyens de subsistance qui se renouvellent sans cesse comme le besoin.
+Ces moyens sont représentés par l'argent. L'argent est un produit de
+la propriété particulière qui est garantie par la société et sur
+laquelle les particuliers n'ont rien cédé de leur droit. La
+contribution est un acte volontaire que la société s'est réservé de
+voter périodiquement. Si elle la refuse, c'est qu'elle réprouve
+l'usage qui a été fait du pouvoir: elle le suspend, elle l'anéantit.
+Si le prince veut, au lieu d'une contribution volontaire, un impôt, en
+fixer le montant et le lever en vertu de sa volonté, la nation refuse.
+Si le prince, pour vaincre le refus, essaie d'employer la force, il
+risque de deux choses l'une, ou d'éprouver le refus de la force
+elle-même, ou de provoquer contre elle la force générale et souveraine
+dont elle est extraite et à laquelle il n'y a point d'égale. C'est le
+soulèvement de cette force générale qu'on nomme l'insurrection; elle
+est le terme de la délégation du prince, surtout si la force
+constituée a refusé d'agir pour soumettre la résistance de la nation à
+l'impôt. On peut dire alors que le pouvoir délégué est rentré de
+lui-même dans le pouvoir souverain dont il était détaché; puisque le
+droit de commander sans moyens de contraindre à l'obéissance est un
+droit chimérique; ne pas garder ces moyens quand on en a été investi,
+c'est comme ne les avoir pas reçus.
+
+Non seulement le droit de voter la contribution est une réserve de la
+souveraineté nationale, mais de plus l'exercice de ce droit est la
+preuve du pouvoir suprême, puisqu'il est son fait et qu'il sert de
+régulateur à la portion de puissance déléguée.
+
+Il suffirait de la réversibilité de la couronne à la nation, pour que
+la souveraineté nationale ne fût pas douteuse. Dire qu'elle revient à
+la nation dans un cas quelconque, c'est dire qu'elle est venue d'elle,
+et que la nation est supérieure à celui qui l'a reçue. Dire que la
+nation pourrait seule disposer du trône si la famille qui l'occupe
+venait à manquer, c'est dire qu'elle y a élevé la famille régnante,
+que c'est elle qui a élevé le trône même.
+
+Le droit de ne payer que des contributions consenties, le droit d'être
+jugé par des juges indépendans, ont toujours été de droit public en
+France, et sont consacrés par la charte. La réversibilité de la
+couronne, au défaut d'héritiers mâles dans la famille royale, a
+toujours été regardée comme incontestable. De plus elle a été
+solennellement reconnue en 1717 par tous les membres de la maison de
+Bourbon individuellement, et consacrée par une loi revêtue des
+formalités alors légales. Elle l'a été récemment, au couronnement de
+Charles X, dans un mandement de l'archevêque de Reims qui rapporte les
+droits de la dynastie régnante au trône, non au droit divin, ni à
+l'onction sainte, mais à la loi de l'État qui a fixé la succession au
+trône de France.
+
+Je transcrirai à la suite de cette note, et la loi de 1717 et la
+partie du mandement publié pour le couronnement de Charles X.
+
+Les personnes qui voudront bien réfléchir sur ces textes, ainsi que
+sur le droit de voter l'impôt, seront convaincues que s'il est
+criminel de dire que la souveraineté appartient à la nation, les
+premiers coupables à qui il faut faire le procès sont l'archevêque de
+Reims, Louis XV, le duc d'Orléans régent, le duc de Bourbon, les
+princes de Conti, le comte de Charolais, et le parlement qui a
+enregistré l'édit de 1717.
+
+Ce qui a fait méconnaître l'inaliénabilité du pouvoir souverain, c'est
+l'appréhension qu'elle n'autorise ou du moins ne favorise l'opinion
+que la nation peut, quand il lui plaît, destituer son roi, le juger,
+le condamner, même le mettre à mort, et substituer à la monarchie une
+autre forme de gouvernement. Je l'ai dit dans l'écrit qu'on vient de
+lire, je l'ai dit plus fortement encore, lorsqu'on a commencé le
+procès de Louis XVI: quand la nation a délégué une portion de
+souveraineté en stipulant l'irrévocabilité et l'inviolabilité de ceux
+qui l'exerceront, leur personne, leur titre, leur droit héréditaire et
+leur autorité sont aussi sacrés que s'ils étaient souverains par la
+grâce de Dieu, et beaucoup plus que s'ils l'étaient par la grâce de
+leur épée. Le mépris du principe a été une des calamités de la
+révolution.
+
+
+
+
+ÉDIT
+
+DE JUILLET 1717.
+
+
+Quelques notions préliminaires ne sont pas inutiles à rappeler.
+
+Au mois de juillet 1714, Louis XIV avait ordonné par un édit que si
+les princes légitimes de la maison de Bourbon venaient à manquer, le
+duc du Maine et le comte de Toulouse, ses fils adultérins,
+succéderaient à la couronne de France. Cette loi a eu pour motifs
+apparens, les malheurs et les troubles qui pourraient arriver un jour
+dans ce royaume, si tous les princes de la maison royale venaient à
+manquer.
+
+Le même édit ordonnait que le duc du Maine et le comte de Toulouse
+auraient entrée et séance au parlement, au même âge et avec les mêmes
+honneurs que les princes du sang, et qu'ils jouiraient des mêmes
+prérogatives dans toutes les cérémonies où le roi et les princes se
+trouveraient. Cet édit avait été enregistré au parlement, le 2 août de
+la même année 1714.
+
+Quelque temps après, des chambres du parlement ayant refusé de donner
+aux princes légitimés la qualité de princes du sang, Louis XIV, par
+une déclaration du 23 mai 1715, défendit de faire aucune différence
+entre les princes légitimes et les princes légitimés, ordonna que
+ceux-ci prendraient la qualité de princes du sang, et qu'elle leur
+serait donnée dans tous les actes judiciaires et autres.
+
+Trois mois après cette déclaration, Louis XIV meurt.
+
+Alors trois princes du sang, le duc de Bourbon, le comte de
+Charolais et le prince de Conti, présentent au roi, dans son conseil,
+une requête et différens mémoires pour obtenir la révocation de l'édit
+du mois de juillet 1714, et de la déclaration du 23 mai 1715. Un des
+griefs exposés dans leurs requêtes est que la ligne masculine et
+légitime venant à manquer dans la maison de Bourbon, c'est à la nation
+à faire choix d'une famille pour régner, et que Louis XIV n'avait pas
+le droit de disposer de la couronne.
+
+Il faut remarquer qu'alors Louis XV était mineur, et le duc d'Orléans
+régent.
+
+La requête fut communiquée aux princes légitimés, qui supplièrent le
+roi de la renvoyer à sa majorité, ou de faire _délibérer les états du
+royaume juridiquement assemblés, sur l'intérêt que la nation pouvait
+avoir aux dispositions de l'édit de juillet, et s'il lui était utile
+ou dangereux d'en demander la révocation_. Peu après que cette
+requête eut été présentée, les princes légitimés firent une
+protestation aux mêmes fins, devant notaire, et ils présentèrent une
+requête au parlement pour obtenir le dépôt de cette protestation au
+greffe. Le parlement rendit compte de cette requête au roi, et
+attendit ses ordres pour statuer.
+
+Au mois de juillet 1717, le roi mit fin à la difficulté par un édit
+qui révoqua et annula celui du mois de juillet 1714, et la déclaration
+du 23 mai 1715.
+
+Cet édit signé _Louis_, l'est aussi par le duc d'Orléans, régent,
+présent.
+
+Le préambule de la loi expose les principes que nous allons transcrire
+littéralement, dans la crainte d'en altérer la substance.
+
+«Nous espérons (c'est Louis XV qui parle) que Dieu qui conserve la
+maison de France depuis tant de siècles, et qui lui a donné dans tous
+les temps des marques si éclatantes de sa protection, ne lui sera pas
+moins favorable à l'avenir, et que la faisant durer autant que la
+monarchie, il détournera par sa bonté le malheur qui avait été l'objet
+de la prévoyance du feu roi. _Mais si la nation française éprouvait
+jamais ce malheur, ce serait à la nation même qu'il appartiendrait de
+le réparer par la sagesse de son choix_; et puisque les lois
+fondamentales de notre royaume nous mettent dans une heureuse
+impuissance d'aliéner le domaine de notre couronne, nous faisons
+gloire de reconnaître _qu'il nous est encore moins libre de disposer
+de notre couronne même_: nous savons qu'elle n'est à nous que pour le
+bien et pour le salut de l'État, et que par conséquent _l'État seul
+aurait droit d'en disposer_ dans un si triste évènement que nos
+peuples ne prévoient qu'avec peine, et dont nous sentons que la seule
+idée les afflige. Nous croyons donc devoir à une nation si fidèlement
+et si inviolablement attachée à la maison de ses rois, la justice de
+ne pas prévenir le choix qu'elle aurait à faire, et c'est par cette
+raison qu'il nous a paru inutile de la consulter en cette occasion où
+nous n'agissons que pour elle, en révoquant une disposition sur
+laquelle elle n'a pas été consultée; _notre intention étant de la
+conserver dans tous ses droits_, en prévenant même ses voeux, comme
+nous nous serions toujours cru obligé de le faire pour le maintien de
+l'ordre public, indépendamment _des représentations que nous avons
+reçues de la part des princes de notre sang_.»
+
+Tels sont les motifs littéralement exprimés dans l'édit de 1717, qui
+révoque celui de 1714 et la déclaration de 1715.
+
+La fin du préambule que nous venons de citer, indique que les
+principes exposés étaient invoqués par les princes du sang, dans la
+requête présentée par eux au conseil de régence. Ainsi ajoutant à
+l'hommage que leur ont rendu les princes requérans, celui que leur
+rend le duc d'Orléans, présidant le conseil de régence, en signant
+l'édit et en l'envoyant au parlement, on peut dire que tous les
+princes de la maison de Bourbon ont alors individuellement exprimé
+leur profession de foi sur les droits de la nation; ajoutez le
+suffrage unanime des membres du conseil du roi, entre lesquels on voit
+l'illustre d'Aguesseau, et l'assentiment unanime du parlement qui a
+enregistré, sans le moindre délai, l'édit de révocation de 1717, et il
+sera, je crois, évident que la royauté de droit divin, la royauté
+telle qu'elle était dans Israël, telle que nous la donne Bossuet,
+telle que croyait la posséder Louis XIV, a été désavouée par la
+famille de ce prince, immédiatement après sa mort.
+
+L'édit de juillet 1717 qui renferme tout ce qu'on vient de lire, est
+imprimé dans tous les recueils du temps.
+
+
+
+
+EXTRAIT
+
+DU MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQUE DE REIMS,
+
+A L'OCCASION DU SACRE DE CHARLES X.
+
+(_Moniteur_, 29 avril 1825.)
+
+
+«....Mais n'allez pas, N. T. C. F., conclure de ces réflexions,
+n'allez pas supposer que nos rois viennent recevoir l'onction sainte
+pour acquérir ou assurer leurs droits à la couronne: non, leurs droits
+sont plus anciens, ils les tiennent de l'ordre de leur naissance, et
+de cette loi immuable qui a fixé la succession au trône de France, et
+à laquelle la religion attache un devoir de conscience...»
+
+ _Nota._ Pour concevoir l'aveu que contient ce mandement, il faut
+ se rappeler que Napoléon avait aussi reçu l'_onction-sainte_.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Avertissement j
+
+ Lettre à Monseigneur le duc d'Orléans vij
+
+ L'Esprit de la révolution 1
+
+ Appendice.--De la terreur 193
+
+ Note 222
+
+ Édit de juillet 1717 229
+
+ Extrait du mandement de l'archevêque de Reims, à l'occasion
+ du sacre de Charles X 234
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by
+Pierre-Louis Roederer
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+ The Project Gutenberg's eBook of L'Esprit de la Révolution de 1789, by P. L. R&oelig;derer</title>
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+The Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by
+Pierre-Louis Roederer
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'esprit de la révolution de 1789
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+Author: Pierre-Louis Roederer
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+Release Date: June 3, 2011 [EBook #36316]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
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+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_01" id="Page_01"></a></p>
+
+<h2>THE FRENCH REVOLUTION<br />
+RESEARCH COLLECTION</h2>
+
+<h2>LES ARCHIVES DE LA<br />
+REVOLUTION FRANÇAISE</h2>
+
+<div class="p4 figcenter"><img src="images/pergamon.jpg" width="82" height="75"
+alt="logo" title="" /></div>
+
+<p class="center"><big><b>PERGAMON PRESS</b></big></p>
+
+<p class="center"><small><b>Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK</b></small></p>
+
+<p><a name="Page_02" id="Page_02"></a></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_03" id="Page_03"></a></p>
+
+<p class="center"><big><b>L'ESPRIT</b></big></p>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h2>LA RÉVOLUTION</h2>
+
+<p class="center"><b>DE 1789</b>.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_04" id="Page_04"></a></p>
+
+
+<p class="center"><b>IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE</b>,<br />
+<small><b>Rue du colombier, N<sup>o</sup> 30.</b></small></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_05" id="Page_05"></a></p>
+
+
+<p class="center"><big><b>L'ESPRIT</b></big></p>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h1>LA RÉVOLUTION</h1>
+
+<p class="center"><b>DE 1789</b></p>
+
+<p class="center p4"><b>PAR P. L. R&OElig;DERER</b>.</p>
+
+<p class="center"><small><b>PARIS,</b></small></p>
+
+<p class="center"><small><b>CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.</b></small></p>
+
+<p class="center" ><small><b>1831.</b></small></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_j" id="Page_j">j</a></span></p>
+
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+
+
+<p class="p2">L'ouvrage qui suit a été composé à la
+fin de 1815, après le second retour des
+Bourbons.</p>
+
+<p>En 1828, M. le duc d'Orléans, aujourd'hui
+roi, ayant eu occasion de faire connaître
+à M. de Girardin et à moi la difficulté
+qu'il trouvait à réunir et à classer les
+actes de la révolution de 89 dont il s'était
+réservé d'enseigner l'histoire à ses fils,
+je me rappelai l'ouvrage que j'avais fait en
+1815, et lui demandai la permission de le
+lui présenter comme un répertoire fidèle et
+complet des actes et des faits qu'il voulait
+rassembler. Il me l'accorda. Je fis mettre au
+net mon Esprit de la révolution, et en janvier
+<span class="pagenum"><a name="Page_ij" id="Page_ij">ij</a></span>
+1829, M. de Schonen, député, le présenta
+de ma part à Son Altesse.</p>
+
+<p>C'est la copie exacte de ce manuscrit
+que je donne aujourd'hui au public. Je me
+suis aperçu, en corrigeant les dernières
+épreuves, que j'avais jeté parmi les faits
+plusieurs discussions qui seraient aujourd'hui
+exubérantes, et que dans quelques
+autres j'avais pris des précautions et gardé
+des ménagemens qui maintenant ne seraient
+plus de saison.</p>
+
+<p>A cette occasion je me suis rappelé les
+motifs qui ont influé sur ma manière d'écrire
+en 1815; ils se rapportent tous à un seul:
+c'est que j'avais conçu la folle idée de publier
+mon ouvrage sous la restauration, et
+de plaider la cause de la révolution devant
+la maison qui en menaçait non seulement
+tous les auteurs, mais encore tous les approbateurs,
+et tous les intéressés. Mes
+amis me détournèrent d'une publication
+qui aurait pu m'être funeste sans être d'aucun
+<span class="pagenum"><a name="Page_iij" id="Page_iij">iij</a></span>
+avantage pour personne. De là les
+choses et les formes aujourd'hui surannées
+peut-être, qui se rencontrent dans
+quelques parties.</p>
+
+<p>J'aurais pu les corriger, mais je n'ai
+point voulu altérer la minute du manuscrit
+remis à M. le duc d'Orléans, étant bien
+aise que plusieurs choses qui me paraissent
+applicables à des circonstances et à
+des doctrines du temps présent, datent
+d'un temps antérieur, et qu'il soit certain
+qu'elles ont été écrites sans autre but et
+sans autre intérêt que celui de la justice,
+de la raison, et de la liberté.</p>
+
+<p>Je me suis accusé devant M. le duc d'Orléans
+d'avoir donné à ce petit ouvrage un
+titre trop ambitieux. Je prie aussi le public
+de recevoir mon excuse, et de ne le
+prendre que comme un abrégé des principaux
+actes de la révolution. Quand je
+me suis permis de l'appeler <i>l'Esprit de
+la révolution</i>, j'avais sans doute perdu de
+<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">iv</a></span>
+vue les écrits d'Emmanuel Siéyès, qui ont
+si profondément et si généralement avivé
+cet esprit dans la nation.</p>
+
+<p>Je parle 1<sup>o</sup> de l'Essai sur les priviléges;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Des instructions envoyées par M. le
+duc d'Orléans, pour les personnes chargées
+de sa procuration aux assemblées des bailliages,
+relatives aux états-généraux;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Des vues sur les moyens d'exécution
+dont les représentans de la France pourront
+disposer en 1789;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> De l'écrit intitulé: qu'est-ce que le
+tiers-état?</p>
+
+<p>Ces excellens écrits, qui eurent deux,
+trois et quatre éditions en moins d'un an,
+sont les premières et les plus éclatantes
+manifestations de l'Esprit de la révolution,
+ses premières expressions, le premier souffle
+de l'immortelle vie que la nation a reçue
+d'elle.</p>
+
+<p>Ils seront pour la postérité un précieux monument
+de la grande transmutation qui s'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">v</a></span>
+opérée en France à cette époque: ils feront
+revivre aux yeux des amis de l'humanité
+et des admirateurs du génie, le grand
+homme qui signala le retour de la liberté
+et de l'égalité, et dont l'existence est aujourd'hui
+ignorée dans l'enceinte de cette
+capitale; ils offriront à la reconnaissance
+des siècles éloignés, un nom qui de nos
+jours n'est pas prononcé entre ceux
+des importans qui marquent, par de
+si bruyantes prétentions, leur célébrité
+éphémère.</p>
+
+<p>Dans ces derniers temps, deux histoires
+se sont partagé les lecteurs curieux de connaître
+les premiers mouvemens de la révolution
+de 1789: l'une est de M. Lacretelle,
+l'autre de M. Mignet. M. Lacretelle
+n'y a vu que l'or et l'ambition du duc
+d'Orléans<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>; M. Mignet y a vu le génie
+<span class="pagenum"><a name="Page_vj" id="Page_vj">vj</a></span>
+de Siéyès. Le premier connaissait à fond
+les aversions de la cour de France; le second
+a pressenti le jugement de la postérité:
+l'un né historiographe, l'autre né
+historien.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_vij" id="Page_vij">vij</a></span></p>
+
+<h2>LETTRE</h2>
+
+<p class="center">adressée</p>
+
+<p class="center"><big><b>A M</b></big><sup><b>gr</b></sup><big> <b>LE DUC D'ORLÉANS</b></big></p>
+
+<p class="center"><small><b>DANS LES PREMIERS JOURS DE JANVIER 1829,</b></small></p>
+
+<p class="center"><small><b>EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE</b></small></p>
+
+<p class="center"><b><big>L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION.</big></b></p>
+
+<p class="p2 left5"><span class="smcap">Monseigneur</span>,</p>
+
+<p>Lorsque j'eus l'honneur de présenter à V. A. R.
+mon ouvrage concernant Louis XII et François I<sup>er</sup>,
+vous daignâtes me parler des difficultés que vous
+rencontriez dans la recherche des actes essentiels
+de la révolution, dont vous vouliez instruire
+vous-même vos enfans. Je vous demandai la permission
+de mettre sous vos yeux, Monseigneur,
+un travail dans lequel je croyais les avoir complètement
+rassemblés; où ils étaient classés par
+ordre de matières, et pour chaque matière par
+ordre de dates. Vous voulûtes bien acquiescer à
+ma demande. Depuis ce moment j'ai essayé à plusieurs
+reprises de rendre cet ouvrage moins indigne
+de vous être offert; mais inutilement:
+l'âge du travail est passé pour moi. Je me borne
+donc à vous offrir, sous un titre trop ambitieux
+peut-être, l'assemblage des actes constitutifs de
+<span class="pagenum"><a name="Page_viij" id="Page_viij">viij</a></span>
+la révolution, depuis 1789 jusqu'à la mort de
+Louis XVI. Je les ai fait précéder d'un tableau
+où l'état ancien des hommes et des choses est
+fidèlement exposé, de sorte qu'il est facile de
+reconnaître avec précision les changemens qu'ont
+éprouvés les uns et les autres depuis 1789.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, Monseigneur, n'est point destiné
+à recevoir, au moins prochainement, la publicité.
+S'il pouvait à la suite être livré à l'impression,
+l'auteur n'oublierait pas que sa réprobation,
+quoiqu'il puisse à son gré l'appeler <i>proscription</i>
+ou <i>ostracisme</i>, puisqu'aucun jugement ne l'a précédée,
+lui interdit l'honneur d'offrir un hommage
+public au premier Prince du sang royal. Je
+prie Votre Altesse Royale d'agréer ce manuscrit,
+comme le tribut qu'un citoyen croit devoir au
+prince qui élève ses fils dans les intérêts de la
+patrie, et de permettre que le baron de Schonen,
+député, ait l'honneur de le remettre entre
+ses mains.</p>
+
+<p>Je suis avec le plus profond respect,</p>
+
+<p class="left10"><span class="smcap">Monseigneur</span>,<br />
+<span class="i2">De Votre Altesse Royale</span><br />
+<span class="i4">Le très humble et très obéissant serviteur,</span><br />
+<span class="i6">R&OElig;DERER.</span></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<p class="center"><big><b>L'ESPRIT</b></big></p>
+
+<p class="center"><small><b>DE</b></small></p>
+
+<h2>LA RÉVOLUTION</h2>
+
+<p class="p4 center"><b>DE 1789.</b></p>
+
+<h2 class="p4">CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="hanging">Des fausses notions répandues sur l'origine de la révolution, sur
+ses causes, et ses auteurs.&mdash;Aperçu des causes véritables, et
+de son esprit: son principal objet a été l'<i>égalité de droits</i>.&mdash;Ce
+que c'est que l'<i>égalité de droits</i>.&mdash;La révolution était faite dans
+les esprits avant de l'être par les lois, et dans les m&oelig;urs de la
+classe moyenne avant de l'être dans la nation; elle s'est faite
+lentement; elle est l'ouvrage de plusieurs siècles.</p>
+
+<p class="p2">Pour bien faire concevoir la révolution de 89, il
+faut d'abord dire ce qu'elle n'est pas, et dégager
+les esprits des fausses notions qu'on en a données.</p>
+
+<p>La révolution ne s'est pas faite un tel jour, à telle
+heure, en tel lieu, par telles personnes, par tel
+évènement du siècle passé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+Elle ne s'est faite ni à Versailles, ni à la Bastille,
+ni au Palais-Royal, ni à l'Hôtel-de-Ville, ni au
+Palais de Justice. Elle n'est l'ouvrage ni des parlemens,
+ni des notables, ni même de l'assemblée
+constituante.</p>
+
+<p>L'éloquence de d'Épréménil dans le parlement,
+celle de Mirabeau dans l'assemblée constituante,
+l'épée de Lafayette, le génie de Siéyès, y ont coopéré
+puissamment; mais ces hommes illustres n'en
+sont pas les auteurs. Elle ne doit rien aux trésors
+du prince sur qui la maison royale voulut se
+venger du peuple, sur qui le peuple acheva de
+se venger de la maison royale, et sur qui s'est
+encore acharné naguère un prétendu historien
+de l'assemblée constituante.</p>
+
+<p>La révolution procède de causes antérieures au
+4 août qui vit l'abolition des priviléges, au 14 juillet
+qui vit le renversement de la Bastille, à la convocation
+des états-généraux, à l'assemblée des
+notables, au déficit des finances, aux exils du parlement
+en 1788, à la Cour plénière du même
+temps, à la dissolution des cours souveraines en
+1771, à l'abolition de l'étiquette à la cour, à la fameuse
+affaire du collier de la reine, aux scandales
+qui ont marqué la moitié du long règne de
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+Louis XV, à ceux de la régence: toutes causes assignées
+à la révolution par ces écrivains qui ne remontent
+pas plus loin que la veille pour expliquer
+les évènemens du jour et ne voient qu'un changement
+de cour, ou tout au plus de dynastie, dans
+le changement d'une grande nation.</p>
+
+<p>Quand la révolution s'est déclarée, la nation
+n'entrait dans aucune ambition particulière; elle
+agissait pour elle seule. Misérables idées que celles
+d'une faction travaillant au renversement du monarque,
+pour mettre un ambitieux à sa place! Dans
+le seizième siècle, le duc de Guise, le prince de
+Condé, étaient de grands factieux, les plus grands
+qu'on puisse supposer dans l'ancienne monarchie
+française: remarquez comment leurs factions se
+signalaient. C'était par de petites armées, presque
+entièrement composées d'étrangers, qu'ils promenaient
+dans quelques provinces où ils finissaient
+leurs querelles par des combats dont le sang des
+reîtres, des lansquenets, des Suisses, des Espagnols
+faisait les frais. Mesurez ces factions et
+leurs &oelig;uvres à la révolution française, et voyez
+leur disproportion. Quelle tête aurait gouverné
+tant de millions d'autres têtes? quel trésor fabuleux
+aurait suffi à payer tant de millions de bras?
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+quel chef aurait dirigé, accordé ces immenses
+mouvemens qui ont agité la France de Lille à
+Bayonne, de Brest à Strasbourg? Et comment concevoir
+des chefs à cette révolution quand on se
+rappelle l'abaissement profond où elle a tenu
+devant elle, l'abîme où elle a précipité sans préférence
+et sans distinction ses partisans et ses détracteurs?
+Et quel but pour une nation de vingt-cinq
+millions d'hommes, quel déplorable but
+pour un tel déploiement de forces et de volontés,
+que de détrôner un roi et de mettre à sa place un
+factieux! Non, ce n'est pas pour de si faibles
+intérêts que la révolution s'est déclarée en 89. Ce
+n'était pas même pour abolir la royauté. Personne
+alors ne songeait à la république. La France n'était
+pas absolument libre, mais elle n'était pas non
+plus dans la servitude, et dans aucun temps de
+son existence elle n'en a éprouvé la souillure. Les
+tentatives du gouvernement pour étendre son pouvoir
+n'étaient pas de ces violences inouïes qui fondent
+sur des peuples en pleine liberté, et ne cèdent
+qu'à leur révolte.</p>
+
+<p>La révolution était faite dans tous les esprits et
+dans les m&oelig;urs avant de l'être par les lois; elle
+existait dans les relations de société polie, avant
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+d'être réalisée dans les intérêts matériels et communs.
+Elle était établie dans cette classe moyenne
+qui tient aux deux extrêmes de la société générale,
+qui sent, qui pense, qui lit, converse, réfléchit;
+dans cette classe où s'entendent toutes les plaintes,
+où se remarquent toutes les souffrances des classes
+inférieures, et où l'on n'y est point insensible;
+dans cette classe qui, d'un autre côté, est à portée
+de connaître les grands, comme le peuple, qui les
+a attirés à elle par sa richesse, les a rapprochés
+d'elle par des alliances, a fléchi leur orgueil par
+les charmes d'une société où se réunissent l'opulence
+et l'esprit, l'esprit si rare et si captif à la
+cour! et qui pourtant n'a jamais cessé de craindre
+cet orgueil dont la pointe aiguë perçait toujours,
+l'effleurait souvent, et ne lui permettait qu'une
+familiarité inquiète et sans abandon. C'est l'opinion
+de cette classe mitoyenne qui a donné le
+signal aux classes inférieures; c'est la révolte de
+l'opinion qui a fait éclater l'insurrection des souffrances,
+et c'est la souffrance de l'amour-propre
+qui a fait éclater celle des intérêts réels. La révolution
+a conservé dans tout son cours l'empreinte
+de son origine, elle a constamment suivi
+la direction imprimée par sa primitive impulsion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+Quel a été donc son esprit, son caractère? Dire
+que ç'a été l'amour de la liberté, de la propriété,
+de l'égalité, c'est confondre plusieurs idées fort
+distinctes. Entre ces trois affections, il en est une
+qui a décidé le premier éclat de la révolution, a
+excité ses plus violens efforts, obtenu ses plus importans
+succès, assuré le succès des deux autres:
+c'est l'amour de l'égalité.</p>
+
+<p>Bien que la propriété, la liberté, l'égalité, soient
+inséparables, et se garantissent réciproquement
+contre les attaques violentes, elles peuvent néanmoins
+être fort inégalement affectionnées par les
+nations, y être fort inégalement partagées, y avoir
+une existence plus ou moins parfaite, et elles
+se prêtent à cette inégalité. Entre la liberté domestique
+et civile, et le plus haut degré de la
+liberté politique, entre la propriété à titre onéreux
+et celle qui jouit sans limites et sans partage,
+entre l'égalité de droit et l'égalité de fait,
+et les supériorités réelles et d'opinion auxquelles
+l'égalité de droits autorise à prétendre<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, il y a
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+de grands intervalles. Les nations, suivant leur
+prédilection, ou pour l'égalité, ou pour la liberté,
+ou pour la propriété, peuvent faire plus ou moins
+pour chacune d'elles, en favoriser deux aux dépens
+de la troisième, en favoriser une aux dépens
+des deux autres. Les peuples essentiellement jaloux
+de la liberté, limiteront l'égalité de manière
+à prévenir et les supériorités d'institution et les
+supériorités morales ou d'opinion; là, l'ostracisme
+réduira l'égalité de droits à l'égalité de fait
+avec les classes communes. Les peuples plus portés
+à l'émulation des supériorités morales et politiques,
+que soigneux de la liberté et de la propriété,
+risqueront un peu de l'une et de l'autre,
+pour avoir de grands hommes et faire de grandes
+choses. La propriété pourra être ménagée chez
+d'autres peuples, au préjudice de l'égalité de
+droits, peut-être même au désavantage de la liberté,
+ou être soumise à de grands sacrifices.</p>
+
+<p>Je ne sais si ce que je vais dire sera regardé
+comme un hommage à la nation française, ou
+comme une dépréciation de son caractère; mais
+la vérité, ou ce que je crois être la vérité, m'importe
+avant tout: je pense donc que le Français
+est plus jaloux de l'égalité que de la liberté et
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+de la propriété; de l'égalité de droits qui permet
+d'aspirer à tout ce que la société peut accorder
+de distinction au mérite, qu'à l'égalité de fait
+qui ne réserverait rien de particulier aux esprits
+et aux caractères nés supérieurs; qu'il s'occupe
+plus volontiers des chances d'élévation que des
+dangers de sujétion; qu'il est possible de lui faire
+illusion sur un peu de dépendance par beaucoup
+de distinctions; que l'amour des distinctions
+est un des traits caractéristiques du Français,
+et tient à sa passion dominante, qui est l'amour
+des femmes: passion toujours heureuse, quand
+la gloire l'accompagne; que c'est surtout le caractère
+de la jeunesse; que ceux d'entre les jeunes
+Français qui appellent la démocratie, se méprennent
+sur leurs motifs et sur leur ambition intime;
+qu'ils croient suffisant pour eux que personne ne
+soit au-dessus d'eux, tandis qu'ils veulent pouvoir
+s'élever au-dessus des autres; qu'ils demandent
+non une carrière sans obstacles, où les vertus communes
+puissent arriver à un but commun, mais
+une carrière ouverte à l'émulation de tous les
+talens pour atteindre à toutes les supériorités.</p>
+
+<p>Si l'esprit de liberté donne plus de force à une
+nation, et lui assure un bonheur plus solide,
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+l'émulation de supériorité qu'inspire l'égalité de
+droits, lui donne plus d'éclat et n'est pas pour
+elle une vaine parure: elle est féconde en grands
+caractères et en grands génies. Cette émulation
+développe les germes de grandeur dont la nature
+a doué quelques individus, et sert à montrer jusqu'où
+peuvent s'élever la capacité et la dignité
+humaines.</p>
+
+<p>Le premier motif de la révolution n'a pas été
+d'affranchir les terres et les personnes de toute servitude
+et l'industrie de toute entrave; ce n'a été
+ni l'intérêt de la propriété ni celui de la liberté.
+Ç'a été l'impatience des inégalités de droits existantes
+alors, ç'a été la passion de l'égalité. Il ne
+s'agissait point de l'égalité de fait, qui eût été la
+subversion de la société. Pour les hommes qui se
+sentaient appelés à de grandes choses, pour la
+jeunesse pressée du besoin de développer une
+grande surabondance de force, qui regardait
+comme un droit inaliénable et comme un devoir
+de mettre en pleine valeur les dons de la nature,
+il fallait l'<i>égalité de droits</i> qui ouvrait la carrière à
+l'ambition de toutes les supériorités morales et
+politiques, des premières magistratures, des plus
+hautes dignités civiles et militaires de toutes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+distinctions que l'état social peut offrir aux talens,
+aux vertus, aux services d'un ordre éminent. La
+passion de l'égalité n'a pas borné ses prétentions à
+pénétrer dans les rangs jusque là réservés à la naissance,
+elle a voulu le pouvoir de s'en marquer
+au-delà; elle ne s'est pas bornée à égaler les patriciens,
+elle a voulu que rien ne l'empêchât de les
+surpasser; elle n'a pas aboli la noblesse, elle a
+substitué à l'hérédité de ses priviléges, l'antique,
+l'éminente noblesse du mérite; elle a voulu que
+les descendans sans gloire d'illustres ancêtres
+vinssent après les hommes qui seront d'illustres
+ancêtres pour leurs descendans, et les illustrations
+héritées loin en arrière des illustrations acquises.</p>
+
+<p>Ce que la nation a fait en 89 pour la liberté
+et la propriété n'a été qu'une conséquence et un
+accessoire de ce qu'elle a fait pour acquérir l'égalité
+de droits. Elle a moins regardé les avantages
+qui peuvent se soumettre au calcul, que servi les
+délicatesses de l'amour-propre. La révolution a
+moins été l'amélioration des fortunes et l'accroissement
+de la sûreté individuelle, que le triomphe de
+l'orgueil national. Aujourd'hui, comme dans le
+principe, elle est moins chère aux Français, comme
+utile, que comme honorable. Les dernières conditions,
+celles à qui l'intérêt de la propriété était le
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+plus cher, celles-là même n'ont pas été insensibles
+au triomphe de l'égalité. Les servitudes de la propriété
+rurale, les entraves de l'industrie dans les
+villes, ont été secouées par le peuple, moins comme
+onéreuses que comme injurieuses; et il n'est villageois
+si grossier qui ne se soit plus réjoui d'en
+voir finir l'humiliation, que d'en retirer les profits.
+L'importance que l'opinion a donnée dans la
+suite aux divers résultats de la révolution a été en
+raison inverse de leur utilité. On a mis plus de
+prix à l'abolition de la milice, dont les nobles
+étaient exempts, quoiqu'elle fût remplacée par
+la conscription qui n'épargnait personne, qu'à
+celle des droits onéreux de la féodalité; et à l'abolition
+de l'exclusif attribué aux nobles pour les
+grands emplois publics, qu'à l'exemption de la
+dîme. L'enthousiasme avec lequel la nation a
+reçu plus tard l'institution de la Légion-d'Honneur
+a bien montré à quel point l'amour des distinctions
+est inhérent au caractère français: et pour
+le dire en passant, cette passion caractéristique,
+jointe au besoin d'affectionner les hommes qui
+servent ou honorent leur pays, font de notre nation
+le peuple le plus antipathique de la terre avec la
+démocratie. C'est la passion des Français pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+l'égalité de droits et pour les distinctions qu'elle
+assure au mérite, qui, joints aux affreux souvenirs
+de l'anarchie, a rendu les Français si accommodans
+sur leur liberté avec Napoléon. Cet
+homme extraordinaire avait bien saisi leur caractère.
+Pendant toute la durée de son règne, il n'a
+cessé d'élever les talens, les vertus et les services
+qui se sont signalés dans les derniers rangs de la
+société, aux premières dignités de l'état; courtisan
+de l'égalité, il a pu, sans obstacle, non détruire,
+mais affaiblir sensiblement la liberté<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>La révolution morale qui a précédé l'éclat de
+89, s'est opérée lentement. Plusieurs générations,
+plusieurs siècles ont vu sa naissance et ses progrès.
+Aussi, lorsqu'elle se déclara, la population du
+royaume tout entière y concourut; les hommes
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+et la terre en ont aussitôt éprouvé les effets; elle
+s'est identifiée avec le sol et l'habitant. Comme
+je l'ai dit ailleurs, elle est aujourd'hui en sève
+dans tout ce qui végète, dans le sang de tout ce
+qui respire.</p>
+
+<p>Sa marche, depuis 89, n'a pas été exempte
+d'irrégularités; elle a eu ses colères, ses emportemens,
+ses écarts. Attaquée dans ses principes,
+il fallait qu'elle se déclarât. Commencée, il fallut
+qu'elle s'achevât. Contrariée, elle s'irrita. Irritée,
+elle n'épargna rien. Elle compromit ses agens,
+ses défenseurs; elle poussa les uns aux excès par
+l'enthousiasme, les autres par la menace; elle
+tira de leurs violences volontaires ou forcées une
+nouvelle sûreté des engagemens qu'ils avaient
+pris avec elle; elle fit du crime même dont elle
+était l'occasion, un intérêt qui lia à sa défense;
+elle ajouta à l'intérêt propre de la révolution
+l'intérêt particulier des révolutionnaires: la propriété,
+la vie, l'honneur, tout fut lié à sa stabilité.</p>
+
+<p>La révolution fut le produit indestructible de
+l'accroissement de la civilisation, qui résultait lui-même
+de l'accroissement simultané des richesses
+et des lumières. L'idée de cette origine n'est pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+nouvelle: beaucoup l'ont aperçue, je le sais: mais
+je voudrais la mettre clairement à découvert aux
+yeux de tous.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="hanging">Comment la révolution s'est opérée dans les idées et dans les
+m&oelig;urs.&mdash;Elle est le produit de l'accroissement des richesses
+et de l'accroissement des lumières.&mdash;Développement.</p>
+
+<p class="p2">Le gouvernement féodal avait donné aux seigneurs
+le territoire, et avait imposé au peuple le
+travail.</p>
+
+<p>Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois.
+Les rois, toujours moins patiens que les peuples,
+opposèrent des communes aux seigneurs.</p>
+
+<p>Les communes établies, les rois dépouillèrent les
+seigneurs des prérogatives qui faisaient ombrage
+au pouvoir monarchique.</p>
+
+<p>La puissance seigneuriale ayant été affaiblie et
+par cela même adoucie, les communes s'évertuèrent.
+Par le travail et l'industrie, elles augmentèrent
+leurs capitaux. A côté de la propriété foncière
+s'éleva la propriété des capitaux mobiliers.</p>
+
+<p>La valeur de ces capitaux surpassa bientôt
+celle des terres. S'accroissant chaque jour par
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+l'industrie et le travail, comme l'industrie et le
+travail par les capitaux, bientôt ils refluèrent
+des villes dans les campagnes, des ateliers des
+arts et des entreprises du négoce, dans les exploitations
+rurales, et donnèrent un immense développement
+à la production territoriale. La
+seigneurie n'est point ouvrière: les seigneurs ravageaient
+quelquefois les terres; ils ne les cultivaient
+point. Le travail, l'industrie, les capitaux
+étant le patrimoine <i>du bourgeois, du vilain</i>, les
+bourgeois, les vilains acquirent des terres, en prirent
+à bail, à cens. Ils se chargèrent ainsi de la
+fructification d'une grande partie du territoire.
+Défrichemens, dessèchement, arrosemens, amendemens,
+grande culture, ils firent tout ce qui
+peut donner un plein essor à la force productive de
+la terre.</p>
+
+<p>Ainsi la propriété mobilière se répandit partout,
+s'associa à tout; fit fleurir les arts, le négoce,
+la propriété foncière. Bientôt elle marcha de pair
+avec celle-ci; les biens-fonds s'échangèrent avec
+les fonds d'industrie, comme leurs produits s'échangeaient
+au marché. Les capitaux devinrent
+l'unité à laquelle se mesurèrent tous les genres de
+biens. Ce qu'on appela la valeur des terres fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+désigné par le capital qui en était le prix en cas
+de vente. La rente ou l'intérêt des capitaux se balança
+dans tous les genres de placemens.</p>
+
+<p>Alors, les bourgeois, premiers possesseurs
+des capitaux, comme les seigneurs avaient été
+les premiers possesseurs des terres, eurent en
+leur puissance la plus grande masse de la richesse
+nationale. Seuls propriétaires de tous les
+genres d'industrie, ils se placèrent aussi dans les
+rangs des propriétaires territoriaux. Alors les fortunes
+plébéiennes se classèrent comme celles
+des seigneurs, en petites fortunes, en fortunes
+médiocres, en grandes, en immenses fortunes.
+La richesse, l'opulence, le luxe, l'ostentation, les
+commodités de la vie devinrent communes à la
+roture et à la noblesse; hôtels, châteaux, ameublemens,
+voitures, chevaux, valets, vêtemens,
+tout ce qui annonce la richesse, devint une jouissance
+des simples particuliers comme des grands
+de l'État. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets
+même de plébéiens enrichis. C'est ainsi que le
+travail, après avoir délivré de la servitude, donna
+même la domination et la seigneurie à la classe
+des prétendus serfs, sur une foule d'anciens seigneurs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+La découverte de l'Amérique et la navigation
+ajoutèrent un immense développement à la prospérité
+du tiers-état dans le seizième siècle.</p>
+
+<p>Pendant que les fortunes plébéiennes se multipliaient,
+s'élevaient et commençaient à rivaliser
+avec les fortunes féodales, la puissance des seigneurs
+se détruisait, et leur fortune n'augmentait pas. Ils
+perdaient le droit de lever des troupes, le droit
+de juger leurs vassaux sans appel, le droit de
+n'être eux-mêmes jugés par personne. Attirés près
+du prince, ils devenaient courtisans et n'avaient
+plus de cour.</p>
+
+<p>L'indolence nobiliaire succédant aux occupations
+féodales, le mépris du travail, des arts, de l'économie
+demeurant à la noblesse comme seules
+marques de grandeur, tandis que l'activité du
+commun état portait la fécondité dans toutes les
+entreprises rurales, manufacturières et commerciales,
+et que son économie accumulait de continuelles
+épargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale
+s'abaissât à mesure que la roture s'élevait
+autour d'elle; et que leur condition s'approchât
+du niveau. Telle était à la fin du seizième siècle
+leur situation respective. C'était le résultat de
+l'accroissement des richesses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+Observons maintenant la marche des lumières
+depuis le onzième siècle.</p>
+
+<p>Ce que la richesse donne de plus précieux aux
+hommes, c'est du temps, c'est du loisir. Si ce qu'on
+appelle la vie est le développement et l'exercice
+de nos facultés, l'homme que sort aisance exempte
+des soins journaliers de sa subsistance et de son
+bien-être physique a cent fois plus de temps à vivre
+que l'homme dénué de toute propriété.</p>
+
+<p>Le développement des qualités intellectuelles
+fut très inégal entre les classes privilégiées et celles
+du commun état. Les opérations que le commerce
+et les arts exigent, sont déjà un exercice pour l'esprit;
+les voyages qu'ils supposent font passer sous
+les yeux une foule d'objets d'utile comparaison.
+Enfin la richesse étant le produit de l'industrie, la
+conserver, l'accroître, en faire un sage emploi,
+pourvoir à toutes les jouissances dont elle avait fait
+naître le besoin, inventer, perfectionner, produire,
+tout cela devint le partage de la partie industrieuse
+du tiers-état. Les seigneurs adonnés dans leur
+jeunesse aux exercices du corps, étrangers à toute
+société autre que celle des châteaux, jetés plus
+tard dans les sujétions de la cour, dans ses dissipations,
+ou dans les emportemens de la guerre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+n'eurent jamais que des raisons de mépriser la
+culture de leur esprit et craignirent par-dessus tout
+de le charger de savoir. Le tiers-état fut donc le
+premier et presque seul appelé à l'instruction.</p>
+
+<p>Après avoir atteint à la hauteur du patriciat par
+l'accroissement des fortunes, il le surpassa bientôt
+par le développement des esprits.</p>
+
+<p>Le développement des esprits et l'accroissement
+des capitaux dans une partie du tiers-état, lui procurèrent
+une grande importance. Il fut seul capable
+de pourvoir à tous les besoins de la société;
+de lui faire connaître et goûter de nobles plaisirs.
+Seul il put serrer le lien social par les communications
+de l'esprit et par la force morale d'une opinion
+publique qui s'étendît à toutes les actions et
+à toutes les personnes.</p>
+
+<p>Le culte, la justice, l'administration, l'instruction
+publique, la direction des affaires particulières
+et celle des intérêts domestiques, enfin les
+secours que demande la conservation individuelle,
+dans les maladies, dans les infirmités,
+aux âges extrêmes de la vie, en un mot tous
+les services publics et privés trouvèrent dans le
+commun état exclusivement des hommes propres
+à les remplir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+Créer et répandre des plaisirs nouveaux ne fut
+pas moins le mérite du commun état que celui
+de satisfaire à tous les besoins. Entre les jouissances
+dont les loisirs de la richesse rendent avide,
+il faut placer en première ligne les plaisirs de l'esprit
+et de l'imagination. Il n'en est pas de plus variés,
+de plus doux, de plus nobles, qui se renouvellent
+plus souvent, qui laissent moins de regrets,
+nui portent des fruits plus utiles, plus agréables.
+Les beaux-arts, la peinture, la sculpture, la musique,
+la poésie, tous les genres de littérature et particulièrement
+le théâtre, charmèrent et captivèrent
+tous les esprits capables de quelque élévation et de
+quelque délicatesse: ce fut dans le tiers-état que se
+trouvèrent les hommes à qui la nation eut l'obligation
+de les connaître; ce furent des hommes du
+tiers-état qui acquirent les droits que donnaient
+les beaux-arts, à l'admiration et à la reconnaissance
+générales. L'imprimerie inventée dans
+le quinzième siècle<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> faisait partie du patrimoine
+du tiers-état: dans le seizième siècle,
+elle fit sortir de la poussière des vieilles archives,
+les trésors de la littérature ancienne, et
+elle publia les nouvelles &oelig;uvres qui devaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+composer la littérature moderne. Aucun âge, aucun
+pays ne vit une littérature aussi complète,
+aussi brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante
+et aussi forte que le fut en France celle du
+dix-septième siècle; aucun âge, aucun peuple, ne
+réunit les jouissances de l'esprit et de l'imagination
+au même degré, ne les vit répandues aussi
+généralement, mêlées au même point à toutes les
+communications sociales, mariées, comme chez
+nous, à toutes les conversations, à toutes les fêtes:
+aussi ne vit-on jamais autant de reconnaissance et
+d'admiration soumettre un si grand nombre
+d'hommes à l'empire des talens.</p>
+
+<p>Les développemens de l'esprit, dans le dix-septième
+siècle, en amenèrent de nouveaux dans
+le siècle suivant. Au règne de la littérature succéda
+ou plutôt s'associa celui de la philosophie
+et des sciences. Dans le dix-huitième siècle, l'observation,
+le raisonnement, l'imagination, toutes
+les facultés de l'esprit se fortifièrent, se fécondèrent
+l'une par l'autre. Les sciences exactes, les
+sciences morales et politiques, l'art de parler et
+d'écrire, s'unirent, s'embrassèrent et s'étendirent
+par leur union. Les savans, les philosophes, les
+poètes, les grands écrivains formèrent une classe
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+à part dans la société; le dix-huitième siècle vit
+tout-à-coup s'élever du sein du commun état, et à
+côté de l'ancienne noblesse de France, une noblesse
+nouvelle, qu'on pourrait appeler la noblesse du
+<i>genre humain</i>. Ceux qui la composaient se montrèrent
+aussi avec la dignité d'un antique patriciat,
+entés sur d'anciennes et d'illustres souches; ayant
+poux aïeux la longue suite des hommes de génie
+qui s'étaient succédé pendant des siècles dans un
+des nombreux domaines de l'esprit. Chacun d'eux
+s'était approprié ce que tous ses prédécesseurs y
+avaient successivement ajouté de leur savoir et de
+leur propre fonds; s'y était établi comme par
+droit de primogéniture, en produisant pour titres
+les &oelig;uvres de son propre génie, qui avait
+agrandi et devait agrandir encore le domaine dont
+il avait pris possession<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ces hommes firent, si
+on peut le dire, une classe nouvelle de grands
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+seigneurs, avec laquelle tous les autres, même
+des têtes couronnées, s'honorèrent d'entrer en
+relation<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ainsi les savans illustres, les grands
+écrivains contribuèrent à l'élévation du tiers-état,
+non seulement par de continuelles effusions de
+lumières et de sentimens, mais encore par le
+rang qu'ils prirent dans la société, par le nouveau
+genre de distinction qu'ils imprimèrent aux
+hommes de cour qui entrèrent en communication
+avec eux, par l'appui qu'ils donnèrent
+contre la puissance arbitraire, aux conditions
+inférieures de la société.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Les lettres créèrent l'autorité de l'opinion publique,
+en recueillant, en conférant, en épurant
+les opinions particulières, en les éclairant de leurs
+propres clartés, en fortifiant, en autorisant par la
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+force du raisonnement et la beauté des tours
+et de l'expression celles qui avaient pour elles
+l'assentiment le plus général.</p>
+
+<p>L'opinion publique établie, elle marqua les
+personnes et les choses de son approbation, ou de
+son blâme et de son mépris. Par elles, les grands
+hommes furent célèbres, les hommes méprisables
+honteusement fameux. Elle dit: Je veux que
+la gloire soit, et elle fut; qu'elle rayonne, et elle
+rayonna. Je veux que l'infamie reçoive une évidente
+et éternelle flétrissure, et l'opprobre exista.
+Les âmes et les esprits vulgaires continuèrent à
+se perdre dans le néant.</p>
+
+<p>Dès que la gloire eut jeté ses premiers rayons,
+les rois tombèrent dans la dépendance de l'opinion.
+Ils se trouvèrent entre les facilités que donne
+la gloire pour gouverner et les obstacles qu'oppose
+le mépris public à l'exercice du pouvoir. La gloire
+du prince partout présente, toujours agissante sur
+les esprits, le dispense de dureté dans le commandement,
+et lui assure l'obéissance sans contrainte.
+Dans le mépris au contraire, il n'obtient
+par la violence, moyen toujours critique, qu'une
+obéissance toujours menaçante.</p>
+
+<p>A la renaissance de la poésie en France, nos
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+rois s'empressèrent de provoquer, de solliciter,
+d'acheter ses hommages. Ce que Théocrite avait
+dit<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, ce qu'Horace avait répété<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> sur le pouvoir
+des poètes, Charles IX daigna le dire à Ronsard<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
+et Louis XIV se plut à l'entendre redire
+par Boileau<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Nos princes, croyant la louange
+des poètes plus facile à obtenir que l'estime des
+peuples, se laissèrent aller à une déplorable méprise.
+Parce que dans les temps anciens, les chants
+poétiques avaient eu seuls le pouvoir de perpétuer
+la mémoire des héros, les princes en conclurent que
+c'était une propriété des vers de traduire en héros,
+jusqu'à la dernière postérité, des personnages indignes
+de ses regards. Ils se persuadèrent que la
+louange pompeuse et cadencée suffisait pour assurer
+une gloire immortelle à celui qui en était l'objet.
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+L'opinion publique les eut bientôt détrompés.
+Ils apprirent d'elle que les éloges qu'elle désavoue
+ne peuvent servir qu'à ajouter le déshonneur du
+poète à l'indignité du héros. Les poètes eux-mêmes
+reconnurent les limites de leur pouvoir et la
+suprême autorité de l'opinion.</p>
+
+<p>Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la
+voix publique répéta des chants qu'elle avait provoqués.
+La vieillesse du monarque ternit l'éclat
+de sa jeunesse et la gloire de sa maturité; alors
+la nation se tut, Boileau cessa d'écrire, et le monarque
+put apprendre par le silence du peuple et
+par celui du poète qu'il avait perdu tout ensemble
+le respect et l'affection des Français.</p>
+
+<p>Dans les heureux commencemens du règne de
+Louis XV, la poésie et l'éloquence lui offrirent
+leurs tributs; mais la philosophie naissante pesa
+avec sévérité les droits du prince à la louange.
+Bientôt la critique fut mêlée à l'éloge. Plus tard,
+on se fit un honneur de la présenter nue; plus
+tard encore, la louange devint honteuse, et la
+censure devint l'habitude générale. La chaire, le
+barreau, le théâtre, les parlemens s'y livrèrent
+à peu près sans retenue. Partout où il y avait
+une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+portait les plaintes d'une extrémité de la France à
+l'autre, et rapportait aussitôt la promesse de la
+vengeance. Elle recueillait et registrait ces plaintes
+et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs
+des temps les plus reculés, et par elle la voix des
+siècles passés semblait recommander leur injure au
+temps présent déjà trop disposé à venger la sienne.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Louis XV, à force d'impôts,
+avait fait réfléchir sur la propriété, sur les
+priviléges, sur la reproduction des richesses, sur
+les causes qui la contrariaient. A force d'emprunts
+et de banqueroutes, le pouvoir avait fait réfléchir
+sur la foi publique et sur les garanties que la foi
+publique demandait contre l'arbitraire. Alors l'esprit
+philosophique embrassa la cause nationale;
+elle devint l'occupation des écrivains; l'économie
+sociale, l'économie publique, en un mot, le <i>publicisme</i>,
+si l'on peut se servir de ce mot, tourna
+en passion générale. Le tiers-état avait commencé
+par se racheter de l'oppression; bientôt il était
+parvenu à se faire considérer par ses services; enfin
+par ses écrits il se fit craindre et respecter.</p>
+
+<p>La royauté et le gouvernement s'étonnèrent en
+vain de voir la morale, la justice, l'humanité,
+aidées de l'éloquence, s'ingérer dans le domaine
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+du pouvoir avec la prétention d'y tout régler. Il
+fallut se résoudre à les entendre.</p>
+
+<p>La religion avait prêché dans tous les temps,
+mais en général et vaguement, contre la dureté
+des grands et des riches, et elle leur recommandait
+la <i>charité</i>. La morale publique fit mieux, elle
+attaqua de front, et en bataille rangée, les ennemis
+du pauvre, le fisc, les privilégiés; les saisit corps
+à corps, châtia leur insolence et leur avarice. L'éloquence
+aidait la morale et lui donnait un irrésistible
+ascendant. La morale, aidée de l'éloquence,
+ne se borna pas à protéger la pauvreté; elle la
+releva de son abaissement, elle fit valoir ses vertus,
+elle ennoblit ses souffrances en en montrant
+le principe dans l'existence des priviléges, elle
+intéressa à ses maux en en montrant l'étendue. Les
+vérités qui étaient confuses, elle les démêla; obscures,
+elle les éclaircit; celles qui étaient claires,
+elle les rendit évidentes, pathétiques, effrayantes.
+Chacun alors put défendre les intérêts du peuple;
+il devint facile autant qu'honorable aux talens du
+second ordre de se vouer à cette protection. Dans
+toute l'étendue de la France, chacun put se défendre
+soi-même. L'éloquence avait mis dans
+toutes les mains les armes que lui avait fournies
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+la justice; elle les avait trempées et aiguisées pour
+en armer le malheur. Dans l'essor oratoire que
+prenait l'esprit national vers le milieu du dix-huitième
+siècle, dans l'émulation patriotique dont il
+était échauffé, toutes les abstractions de la politique
+et de la morale s'animèrent. D'un côté, la
+liberté, la propriété, l'égalité; de l'autre, l'arbitraire,
+l'oppression, le despotisme, la tyrannie.
+Tout fut personnifié, tout prit un corps, une
+attitude; tout fut armé, se mit en présence, en
+action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles
+divinités s'élevèrent, les unes malfaisantes, les
+autres tutélaires. Le parti populaire reconnut un
+nouveau culte, une nouvelle religion, qui eut à
+la suite, comme les autres, son égarement, son
+fanatisme et ses fureurs.</p>
+
+<p>Tel était l'état des esprits vers la fin du dix-huitième
+siècle, plusieurs années avant 89. L'enthousiasme
+national gagna jusque dans les premiers
+rangs de la cour: des grands s'honorèrent
+de le partager; d'autres jugèrent prudent de le
+feindre. L'égalité, la familiarité s'établirent dans
+les relations habituelles de société, entre la ville
+et une grande partie de la cour; entre les grands,
+les gens du monde, les magistrats, les publicistes.
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+L'égalité passa des opinions dans les m&oelig;urs, dans
+les habitudes générales. Des grands faisaient leur
+cour à Paris plus assidûment qu'à Versailles. Ils
+venaient semer parmi les magistrats et les écrivains
+politiques, parmi les gens du monde et
+les femmes même, des griefs contre les ministres,
+contre les princes, contre la reine, et recueillaient
+des scandales, des épigrammes, des satires, des
+remontrances qu'ils allaient ensuite distribuer à
+Versailles. On peut dire qu'alors la révolution
+était faite dans les esprits et dans les m&oelig;urs.
+L'égalité était si bien établie dans les m&oelig;urs, et
+les jouissances d'amour-propre sont si vives pour
+les Français, que peut-être on eût encore souffert
+long-temps le poids des charges publiques, si leur
+aggravation n'eût fait ressortir les priviléges qui en
+exemptaient; et l'on se fût peut-être dissimulé l'exclusion
+d'une multitude d'emplois publics prononcée
+contre la roture, si l'indigence du trésor
+n'eût obligé la cour à convoquer des états-généraux
+où les inégalités allaient être marquées de nouveau
+avec une grande solennité. Il semblait avant
+cela que les classes élevées du tiers-état craignissent,
+en demandant l'égalité, de faire remarquer
+qu'elle n'existait pas pour elles.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="center font90">De la révolution politique.&mdash;Ses caractères.&mdash;Sa marche.</p>
+
+<p class="p2">Nous venons de voir comment la révolution s'est
+opérée dans l'ordre moral. Voyons rapidement
+comment elle a eu lieu dans le système politique.</p>
+
+<p>La révolution a commencé dans le onzième
+siècle, au premier coup de tocsin qui fut sonné
+dans les villes et bourgs, par les <i>hommes libres</i>,
+lorsqu'ils se soulevèrent contre les vexations des
+seigneurs; ils s'armèrent alors, se confédérèrent
+<i>tumultuairement</i>, se jurèrent une assistance mutuelle
+contre la tyrannie, déclarèrent leurs franchises,
+leurs droits et leurs obligations sous le titre
+et la forme de <i>coutumes</i>, s'élirent des magistrats garans
+de leurs conventions, se donnèrent une maison
+commune pour se réunir, une cloche pour se
+convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche
+et leurs armes; ils élevèrent des murailles autour
+de la cité, y bâtirent des forts et se résolurent à
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+soutenir désormais leurs droits par les armes<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.
+Tel est le premier acte de la révolution qui a
+rétabli dans la plénitude de ses droits la partie la
+plus considérable de la nation.</p>
+
+<p>Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conquête,
+ni des serfs échappés des chaînes de la
+féodalité, qui ont commencé cette révolution. Ce
+sont, je le répète, des <i>hommes libres</i> et <i>propriétaires</i>,
+ce sont les bourgeois des villes et bourgs,
+fatigués des vexations des nobles et des seigneurs,
+mais non chargés de leurs chaînes. Boulainvilliers
+et Montesquieu se sont également trompés lorsqu'ils
+ont avancé, l'un que les Francs avaient réduit
+en servitude tous les habitans des Gaules,
+l'autre que le gouvernement féodal y avait ployé
+Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais,
+non jamais la nation française n'a été entièrement
+partagée en deux classes, les maîtres et les esclaves:
+toujours et partout où elle a existé, une
+classe d'hommes parfaitement libres en a constitué
+la partie la plus nombreuse et la plus considérable.
+Cette classe a existé, non seulement dans
+l'aggrégation des nations diverses qui la composent
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+aujourd'hui, mais aussi dans chacune des nations
+aggrégées. Ni les Gaulois, soit avant, soit après
+l'invasion des Romains, soit après celle des Francs;
+ni les Francs, soit en Germanie, soit après leur
+invasion dans les Gaules; ni les Romains en-deçà,
+ni au-delà des Alpes; ni les Français depuis la
+réunion des Gaulois, des Francs et des Romains
+en une seule nation, n'ont cessé un moment
+d'être des nations fortes d'hommes libres et
+propriétaires. La révolution n'est partie ni d'aussi
+loin ni d'aussi bas que quelques écrivains se sont
+plu à le dire. Elle a été une vengeance de la liberté
+offensée, une précaution de la liberté menacée,
+une extension de la liberté à un plus grand
+nombre de personnes, un progrès de la liberté
+vers une liberté plus parfaite et mieux garantie: ce
+n'a point été le passage de la servitude à la liberté.</p>
+
+<p>Long-temps flagrante après cette première manifestation,
+la révolution s'est étendue à une multitude
+de communes dans le treizième siècle, sous
+les règnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs
+immédiats, qui reconnurent les confédérations,
+sanctionnèrent les coutumes, affranchirent les
+serfs des villes devenus moins patiens depuis l'insurrection
+des bourgeois, et enfin affranchirent,
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+du moins dans les domaines du roi, les serfs des
+campagnes<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Toutefois cette période fut marquée moins par
+l'aveu que la royauté donna à la révolution, que
+par le zèle que mit la révolution à la délivrance
+de la royauté. Dès que la couronne eut favorisé
+l'essor des hommes libres, les hommes libres l'aidèrent
+à se dégager de la féodalité. La royauté et
+le commun état s'allièrent, et par cette alliance la
+seigneurie suzeraine des capétiens commença à
+prendre le caractère de royauté monarchique. Le
+tiers-état offrit à Philippe-le-Long des milices
+communales. Saint Louis fit asseoir avec lui sur
+son tribunal, avec les pairs et barons, un grand
+nombre de légistes du commun état; la cour d'assises
+du seigneur suzerain prit une forme régulière
+et stable; elle fut composée de magistrats instruits
+et permanens. Plus tard le parlement
+devint sédentaire<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<p>La révolution fit plus: durant le règne de saint
+Louis et de Philippe IV, elle ouvrit aux députés de
+commun état l'entrée des assemblées nationales.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+Telle fut la seconde période de la révolution,
+qui comprend le treizième siècle et le commencement
+du quatorzième.</p>
+
+<p>Dans la période suivante, le commun état ayant
+essuyé de nouvelles injures de la part des seigneurs,
+elle éprouva l'ingratitude de la royauté:
+alors la révolution s'emporta, de grands excès la
+signalèrent. Le quatorzième siècle vit presqu'en
+même temps en Flandre et en Angleterre le peuple
+se soulever comme en France; dans les trois pays,
+la liberté renaissante était aux prises avec la féodalité
+à son déclin, qui se défendait d'une fin prochaine;
+les Jacques en France, les Tuiliers en Angleterre,
+les Poissonniers en Flandre, firent une
+guerre à outrance aux seigneurs et aux châteaux.
+Les violences ne s'apaisèrent que par des institutions
+garantes des droits du peuple: à Londres,
+par des chartes en faveur des communes; en Flandre,
+par des concessions aux villes; en France, par
+la reconnaissance du droit de ne payer que des
+impôts consentis<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+Le quinzième siècle nous offre une quatrième
+période où la dignité du commun état se montre
+avec sa force. La royauté et la nation se réconcilient,
+paraissent même s'affectionner. Dans le
+commun état semble résider la France tout entière:
+toutes les autorités civiles, judiciaires, administratives
+et municipales sont exercées par lui;
+il est seul la force publique. Après le règne du roi
+Jean, ses députés seuls composent quelque temps
+les assemblées nationales. Sous Louis XI, sous
+Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clergé
+et la noblesse, toutefois mêlés et confondus avec
+les hommes du commun état. Les nobles, les ecclésiastiques,
+les plébéiens, tous, sous le titre de
+bourgeois, élisent en commun des députés communs.
+Tous ces députés, ecclésiastiques, nobles,
+plébéiens, prennent place confusément aux états,
+y apportent un mandat pareil, y opinent par tête indistinctement,
+forment une seule chambre en tout
+homogène, une véritable chambre des communes:
+tandis que d'un autre côté une chambre uniquement
+composée des plus grands seigneurs du
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+royaume, de pairs et de hauts barons, tous nommés
+par le roi, forment une chambre haute qui prononce
+sur les propositions que les députés des communes
+soumettent à sa décision. Tels furent les
+états de 1467 sous Louis XI, ceux de 1484 sous
+Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.</p>
+
+<p>Cette période, qui finit avec Louis XII, est la dernière
+de la révolution; alors elle était consommée;
+un roi généreux s'était chargé de son triomphe.
+Le commencement du seizième siècle vit le bonheur
+du monarque, le bonheur du peuple, opérés
+l'un par l'autre, se manifester des deux côtés
+par des expressions touchantes qui ne s'effaceront
+jamais de la mémoire des Français.</p>
+
+<p>La révolution opérée en France à l'époque où
+régna Louis XII est précisément celle dont on
+a fait honneur à l'année 1789, époque où le
+tiers-état a seulement regagné le terrain qu'il
+avait perdu depuis la mort du <i>Père du peuple</i><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p>Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui était
+possible au pouvoir royal; mais il régna trop
+peu de temps pour affermir son ouvrage, pour
+lui acquérir la sanction de l'expérience, et pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+la faire passer dans les habitudes nationales.</p>
+
+<p>François 1<sup>er</sup> vint, et renversa tout. Prince voluptueux,
+ou plutôt débauché jusqu'à la crapule,
+il fit d'une cour corrompue une cour corruptrice;
+par elle il s'assura de la corruption de ses successeurs,
+et opéra celle d'une partie de la nation.
+Il fit de l'incontinence et de la vanité les vices
+dominans de la jeunesse française. Il conçut l'espérance
+de régner par ces vices mêmes; il se flatta
+de gouverner sa cour par le plaisir, la nation par
+la cour. Un système d'influences graduelles faisait
+descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du
+centre aux extrémités, du faîte des grandeurs aux
+plus basses conditions, les vices de la cour et l'esprit
+de soumission. Là où les séductions jouaient
+sans succès, s'exerçait un ascendant invincible. Les
+femmes propageaient les influences par la galanterie,
+la jeunesse en était infectée. L'obéissance
+prévenait le commandement; une servilité obséquieuse
+faisait, si on peut le dire, aspirer les volontés
+d'un supérieur pour s'y conformer; on se
+donnait tout entier pour obtenir des jouissances
+de vanité ou des succès de galanterie.</p>
+
+<p>Cependant la partie laborieuse de la nation qui
+demeurait étrangère à ces bassesses, et c'était la
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+plus nombreuse, voyait la cour avec indignation.
+Elle se révoltait à l'aspect du faste qui y régnait, des
+profusions qui comblaient l'insatiable avidité des
+maîtresses, des favoris, des simples courtisans.
+Elle frémissait en considérant le trésor public, qui,
+confondu avec celui du prince, s'écoulait tout entier
+au gré de ses fantaisies. Aux plaintes, aux
+murmures, aux soulèvemens, le monarque opposa
+le despotisme et une tyrannie violente. La
+quenouille dans une main, un sceptre de fer dans
+l'autre, tel fut l'appareil dans lequel il se montra.
+Il fit des emprunts, il leva et prorogea des impôts,
+sans demander le consentement des états-généraux;
+il opprima les parlemens comme corps
+politiques et comme corps judiciaires.</p>
+
+<p>Les quatre règnes qui succédèrent à celui de
+François I<sup>er</sup>, je parle de ceux de Henri II, de
+François II, de Charles IX, de Henri III, furent
+une continuation du sien, de ses m&oelig;urs, de ses
+principes, de ses traditions; ils amenèrent même
+le développement de ses plus pernicieuses lois.</p>
+
+<p>Des ambitions de cour profitèrent du soulèvement
+des esprits contre les abus, et de l'irritation
+des protestans toujours persécutés, pour faire la
+guerre au prince pendant quarante années. Ce ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+fut ni une guerre civile, ni une guerre religieuse,
+mais seulement une guerre de gens de cour, dont
+les armées, fort peu considérables, n'étaient composées
+que de leurs créatures et d'étrangers. La nation
+en souffrit sans doute: les petites armées qui
+se combattaient, dévastaient les pays par où elles
+passaient; mais le roi et les princes qui lui étaient
+opposés comblaient à l'envi les cités de faveurs et
+de priviléges pour se les concilier. Et ce ne fut pas là
+le seul avantage que procurèrent aux villes les dissensions
+politiques: elles donnèrent la mesure des
+grands à la multitude; les manifestes de chaque
+parti dévoilèrent les turpitudes de l'autre; les prestiges
+de la grandeur se dissipèrent; le peuple apprit
+à s'estimer; la liberté, la propriété, furent
+mises en honneur; le travail, l'industrie, le commerce,
+s'évertuèrent; les principes de l'ordre social
+se développèrent et s'établirent dans les esprits;
+ce fut le temps des grands jurisconsultes,
+et l'époque des plus belles lois de la monarchie.</p>
+
+<p>Le règne de Henri IV mit fin à l'ambition des
+grands dont les aveugles faveurs de François I<sup>er</sup>
+avaient été le principe, mais non à la contagion
+des m&oelig;urs qui continua ses ravages. Elle avait
+gagné la cour de Henri-le-Grand. La nouvelle
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+existence des femmes dans la vie sociale contribuait
+puissamment à la propager; l'incontinence,
+la vanité, l'intrigue, régnaient dans la
+jeunesse des classes aisées du commun état,
+comme dans les classes nobiliaires.</p>
+
+<p>François I<sup>er</sup>, dans la composition de sa maison,
+avait jeté une amorce au tiers-état, en attachant
+à des offices subalternes le privilége d'anoblir.
+Il avait ensuite imaginé de qualifier d'<i>écuyers</i> tous
+les bourgeois qu'il faisait nobles; c'était affilier les
+anoblis à sa maison et à la chevalerie. Sous les
+derniers Valois, les anoblissemens furent innombrables;
+les écuyers pullulèrent. On vit la France
+semée d'hommes nouveaux qui sortaient du commun
+état comme pour adorer de loin la cour, observer
+de près la roture, exciter la vanité et l'ambition
+de quelques bourgeois, et faire le désespoir
+du grand nombre.</p>
+
+<p>Le règne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchérirent
+sur les scandales des Valois. Comme les
+descendans de François I<sup>er</sup> et à l'exemple de François
+I<sup>er</sup> lui-même, ils fatiguèrent la nation de leur
+faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de
+leurs maîtresses. Comme François I<sup>er</sup>, ils abusèrent
+du trésor public devenu le leur, ils écrasèrent la
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+nation par des emprunts, ils la spolièrent par l'impôt
+arbitraire, et violèrent la liberté des magistrats
+qui se portaient pour défenseurs de la propriété;
+et pendant qu'ils en redoublaient les charges, ils
+augmentaient sans mesure les anoblissemens qui
+soulageaient les anoblis d'une partie de leur
+poids, ils multipliaient les privilégiés qui en aggravaient
+le fardeau pour le commun état; on
+avait trouvé l'art d'ajouter l'humiliation à la souffrance,
+et de réunir ensemble les moyens de nuire
+et ceux d'irriter.</p>
+
+<p>Il n'était pas donné à Louis XVI de faire cesser
+les désordres qui existaient à son avènement: heureux
+si, malgré les plus louables intentions, il
+n'eût pas été incapable d'en arrêter les progrès et
+le débordement. Mais durant ce règne, les concessions
+de la cour aux vanités nobiliaires s'augmentèrent
+encore et prirent un nouveau caractère. Une
+ordonnance malheureuse<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> apprit aux jeunes
+Français du tiers-état qu'il leur était interdit d'entrer
+au service militaire par le grade d'officier;
+que cet honneur était réservé aux nobles de quatre
+générations. Aussitôt la haute magistrature se fit un <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+point d'honneur d'exiger les mêmes preuves pour
+entrer dans son sein. L'église même fut atteinte de
+cette vanité; on vit une foule de chapitres érigés
+presqu'en même temps en chapitres nobles, et il
+fallut aussi quatre degrés de noblesse pour s'asseoir
+dans les stalles d'une cathédrale. On faisait
+ainsi une troisième classe dans la noblesse, entre
+la noblesse de cour et les familles récemment
+anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient
+toujours et se multipliaient par lettres
+et par charges, pour la plupart sans fonctions.</p>
+
+<p>Pendant qu'on affligeait la nouvelle noblesse par
+des exclusions humiliantes, et le tiers-état tout
+entier par les nouveaux priviléges accordés à la
+noblesse et par la multiplicité des anoblissemens,
+les profusions de la cour continuaient. Le gouffre
+des dépenses s'élargissait; bientôt les revenus annuels
+ne furent plus suffisans. Enfin le jour vint
+où il fallut déclarer la nécessité d'un nouvel impôt:
+jour de châtiment pour la cour et de vengeance
+pour la nation. Il fallut, en pleine paix,
+demander un accroissement d'impôts de 60 millions,
+à cette nation dont l'élite était profondément
+blessée par son exclusion des emplois publics,
+par les gradations de naissance multipliées
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+devant elle, pour la séparer des honneurs et des
+dignités auxquels elle avait eu jusque là le droit
+de parvenir. Alors éclata de nouveau la colère
+nationale, provoquée par les hautes classes du
+tiers-état. Tous les intérêts furent appelés à combattre
+tous les priviléges, et tous répondirent; on
+regarda ce que la liberté avait perdu depuis deux
+siècles; on eut honte de l'avoir laissée rétrograder,
+on voulut la rasseoir sur d'inébranlables fondemens,
+et ne plus rien laisser de douteux dans son
+existence. Voilà la révolution de 89.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="hanging">A quelle occasion la révolution opérée depuis long-temps dans les
+idées et dans les m&oelig;urs s'est déclarée en 1789 et s'est établie
+dans les relations civiles et politiques.&mdash;<i>Déficit</i> des finances.&mdash;Liaison
+de ce déficit avec l'intérêt de l'égalité.&mdash;Notables
+convoqués sur le déficit.&mdash;États-généraux convoqués.&mdash;Mode
+de représentation.&mdash;Égalité du tiers-état.&mdash;Cahiers.&mdash;V&oelig;u
+général de la France.&mdash;Déclaration des droits.&mdash;Constitution
+anglaise.</p>
+
+<p class="p2">Le déficit des finances, c'est-à-dire 56 millions
+qui manquaient annuellement aux recettes de
+l'État pour couvrir ses dépenses, ou, si l'on veut,
+56 millions formant l'excédant annuel de la dépense
+sur les recettes, furent l'occasion de cet
+éclat.</p>
+
+<p>Que fallait-il pour faire disparaître le déficit?
+De trois choses l'une: ou élever le revenu du trésor
+public; ou diminuer sa dépense, dans la proportion
+du <i>déficit</i>; ou élever le revenu et diminuer
+la dépense, de la somme nécessaire pour les mettre
+de niveau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+De ces trois partis, le plus convenable, le seul
+juste, était le second: celui de diminuer la dépense
+de tout le montant du déficit; c'était aussi
+le moins difficile et le moins périlleux. Il ne s'agissait
+que de retrancher quelques dépenses inutiles,
+quelques jouissances frivoles, de supprimer
+les abus attachés aux méthodes de dépenses
+établies, et surtout à la comptabilité des recettes
+de l'État, ce qui en aurait sensiblement augmenté
+le produit net. Ces opérations faisaient sans
+doute quelques malheureux parmi les gens de
+finance, et retranchaient quelque chose au bien-être
+de quelques gens de cour. Mais c'était un sacrifice
+fait à l'ordre, c'était l'accomplissement d'un
+devoir imposé au gouvernement, celui de l'économie;
+d'ailleurs le mal particulier se faisait sans
+bruit et sans contradicteur. Il se trouvait quelques
+gens à plaindre, mais du moins personne à redouter;
+et à la suite, le gouvernement pouvait dédommager
+ceux qu'il était obligé de priver actuellement
+de leur revenu.</p>
+
+<p>Le parti le plus injuste, le plus difficile à faire
+réussir, le plus périlleux pour la cour, était celui
+d'élever les revenus au niveau des dépenses:
+le plus injuste, parce qu'il faisait supporter au
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+peuple une aggravation de charges, pour subvenir
+à des dépenses abusives; le plus difficile, parce
+qu'il exposait à la contradiction des parlemens et
+des états de provinces; le plus périlleux, parce
+que les clameurs parlementaires étaient devenues
+un tocsin auquel répondait toute la nation.</p>
+
+<p>La cour préféra le parti injuste et périlleux au
+parti juste et sûr. Elle trouva convenable de se
+procurer de nouveaux moyens de dépense, plutôt
+que de s'imposer l'économie; de grever le peuple,
+plutôt que de rien retrancher aux gens de cour
+et aux gens de finance; et d'avoir affaire à la
+nation, au lieu de faire sans contradiction des réformes
+dans l'intérieur de la maison royale et de
+l'administration.</p>
+
+<p>On voulut donc un accroissement d'impôts de
+60 millions.</p>
+
+<p>Toutes les classes étant menacées d'une surcharge,
+car les priviléges n'allaient pas jusqu'à
+exempter de toute espèce d'impôt, toutes s'agitèrent.
+Les privilégiés crièrent contre les abus qui
+avaient amené le besoin de nouvelles taxes. Le
+tiers-état, sur qui elles tombaient plus rudement
+que sur les privilégiés, cria contre l'impôt, contre
+les abus et contre les priviléges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+Plus les clameurs du peuple s'élevaient contre
+les privilégiés, et plus les privilégiés s'emportaient
+contre les abus. La cour se lassa de leurs emportemens:
+elle exila, elle emprisonna des magistrats,
+des nobles des états de Bretagne. Alors les
+clameurs eurent un objet de plus: elles s'élevèrent
+contre les exils et les emprisonnemens, contre
+le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu,
+contre la tyrannie.</p>
+
+<p>La souffrance et l'irritation parvenues à ce point,
+toute la France se réunit en un seul v&oelig;u qui renfermait
+tous les autres; le privilégié, pour la réformation
+des abus et la conservation de ses priviléges;
+le tiers-état, pour l'abolition des priviléges
+et des abus, le créancier de l'État, pour la réformation
+des abus et la sûreté de ses rentes; tous,
+pour la garantie de la propriété et de la liberté,
+contre l'impôt, contre la banqueroute, contre
+les emprisonnemens arbitraires, tous, dis-je,
+demandèrent unanimement des <i>états-généraux</i>.
+Mais par ces mots les privilégiés demandaient des
+états-généraux où les ordres privilégiés auraient l'avantage
+de la majorité sur le tiers; et le tiers demandait
+des états où les ordres privilégiés n'auraient pas
+ce privilége qui était la garantie de tous les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+La noblesse et les parlemens exprimaient leur
+intention en trois mots: trois ordres, trois chambres,
+trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut que
+nos priviléges aient pour leur sûreté deux voix
+contre une. Le tiers-état n'attaqua point de front
+ce système, mais il le mina en demandant que la
+chambre du tiers fût égale en nombre aux deux
+autres réunies, sauf à voir ensuite si les lois seraient
+délibérées à la majorité des votans dans les
+trois chambres réunies, ou à la majorité de deux
+chambres dans des discussions séparées.</p>
+
+<p>Cette demande fut portée à une assemblée de
+notables, divisée en six bureaux; cinq rejetèrent
+la proposition de donner au tiers une représentation
+égale à celle des deux autres ordres. Le
+sixième bureau, présidé par <i>Monsieur</i>, était composé
+de vingt-cinq votans. Douze furent pour la
+représentation égale, douze contre: c'était <i>Monsieur</i>
+qui allait faire la décision de son bureau;
+<i>Monsieur</i> prononça pour l'égalité. Ce vote influa
+sur le sort du tiers-état, et concourut puissamment
+à la détermination du roi pour la représentation
+égale du tiers-état.</p>
+
+<p>Ce fut par cette résolution que la France put
+opposer dans la suite à cet adage aristocratique:
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+trois ordres, trois chambres, trois voix, adage
+qui en 89 était devenu un cri de guerre, ce cri
+de joie et de réunion: <span class="smcap">LA NATION</span>, <span class="smcap">LA LOI</span>, <span class="smcap">LE
+ROI</span>.</p>
+
+<p>Quand il fut établi en principe que le tiers aurait
+une représentation égale, on ne vit plus dans
+les états-généraux que le moyen d'avoir une constitution.</p>
+
+<p>Quand il fut établi qu'on allait avoir une constitution,
+l'opinion publique la voulut complète
+et parfaite. On fit l'appel de tous les principes reconnus
+par les publicistes, consacrés par des constitutions
+anciennes et modernes. On proposa
+des déclarations de droits. On fit comparaître
+tous les abus du gouvernement et de l'administration,
+on les marqua d'un sceau de réprobation;
+on prétendit que la constitution n'en
+épargnât aucun, qu'aucun autre n'y pût entrer.
+On s'appliqua surtout au moyen d'empêcher les
+abus du pouvoir; on indiqua contre le pouvoir
+toutes les précautions qui, dans d'autres temps,
+l'avaient fait instituer contre l'anarchie. Des déclamations
+applaudies recommandèrent de se défier
+plus des grands que des prolétaires, des prêtres
+que des hommes sans foi et sans loi, de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+police que des filous, de la gendarmerie que des
+assassins, des juges que des criminels.</p>
+
+<p>Entrons dans les détails des droits qu'on voulut
+garantir et des institutions destinées à cet effet.</p>
+
+<p>On avait commencé par vouloir l'égalité; on vit
+bientôt que l'égalité était inséparable de la propriété
+et de la liberté, et l'on rangea tous les
+droits et tous les intérêts sous ces trois-là.</p>
+
+<p>Après avoir rapporté à chacun de ces droits ce
+qui paraissait lui appartenir comme conséquences
+ou comme accessoires, on voulut pour chacun des
+garanties particulières; on en voulut ensuite de
+communes à tous les intérêts ou des <i>garanties générales</i>.</p>
+
+<p>Voici comment doivent se classer toutes ces
+choses.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>I.</b> <i>Liberté.</i></p>
+
+<p>On regarda comme <i>conditions</i> de la liberté:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'affranchissement de toute servitude personnelle,
+domestique, rurale, féodale ou militaire.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> La faculté de s'établir où l'on veut, de changer
+de domicile, de voyager sans obstacle.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> De correspondre sous le sceau du secret par
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+la voie de la poste ou par des communications
+directes.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> D'appliquer son industrie à toute espèce de
+travail et de négoce qui ne portent point atteinte
+aux droits d'autrui.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> De professer sa religion.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> De publier sa pensée par l'impression.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>On regarda comme <i>garanties</i> propres de la liberté:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'établissement de peines graves contre les
+auteurs d'emprisonnemens ou d'exils arbitraires.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L'établissement d'un juré pour l'accusation
+et le jugement du fait en matière criminelle.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>II.</b> <i>Propriété.</i></p>
+
+<p>On regarda comme <i>conditions</i> de la propriété:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'exemption des dîmes et autres charges
+ecclésiastiques.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Celle des droits féodaux et seigneuriaux.</p>
+
+<p>Ces deux premières conditions s'exprimèrent
+en un seul mot: <i>Liberté des biens</i>.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> La répartition proportionnelle des contributions
+entre tous les propriétaires de l'État.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+On regarda comme <i>garanties</i> spéciales de la
+propriété:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Des magistratures chargées de la répartition
+de l'impôt;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Des magistratures chargées de juger les réclamations
+au sujet de l'impôt;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Une magistrature chargée d'examiner la
+comptabilité des deniers publics.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>III.</b> <i>Égalité.</i></p>
+
+<p>On regarda comme <i>conditions</i> de l'égalité:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La faculté de parvenir à tous les emplois et
+à toutes les dignités en concurrence avec tous les
+citoyens, ou l'abolition du privilége qui réservait
+aux seuls nobles de quatre générations l'entrée au
+service militaire par le grade d'officier, l'entrée
+dans les chapitres et dans la haute magistrature;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Celle d'acquérir et de posséder toute espèce
+de biens, sans distinction de biens nobles et de
+biens de roture;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> L'abolition du privilége qui exemptait tous
+les nobles indistinctement du tirage de la milice,
+c'est-à-dire du service forcé comme soldat, ce qui
+rejetait sur la roture le poids du service militaire,
+dont les avantages étaient réservés à la noblesse;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+4<sup>o</sup> L'abolition du privilége qu'avait la noblesse
+et le clergé, de ne point loger les gens de guerre,
+ce qui aggravait, pour la roture, l'obligation de
+les loger;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> L'abolition des justices seigneuriales;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> L'abolition du privilége attribué à la noblesse
+et au clergé d'être jugés, en matière criminelle,
+par des juges eux-mêmes privilégiés;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> L'abolition de la différence des peines pour
+les mêmes crimes;</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> L'abolition du tribunal du point d'honneur,
+pour juger les querelles entre gentilshommes,
+comme si eux seuls eussent pu avoir des querelles
+où l'honneur fut intéressé;</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Le port d'armes pour tous les citoyens;</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> L'abolition des maisons fondées et entretenues
+aux dépens du tiers-état, pour l'éducation
+de la pauvre noblesse, etc.;</p>
+
+<p>11<sup>o</sup> L'abolition de l'usage de dégrader le noble
+condamné à une peine infamante, de le rendre
+au tiers-état avant l'exécution, comme si les lois
+pénales avaient été nécessitées par le tiers-état seul,
+et n'avaient été faites que contre lui<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+Beaucoup d'autres usages lésaient les droits et offensaient
+la fierté du haut tiers; mais aucune loi ne
+les autorisait; c'étaient des abus de l'abus même:
+on se persuada qu'ils seraient entraînés par la force
+du principe de l'égalité. Telles étaient les vexations
+de la police et de la justice même contre le
+roturier seulement soupçonné d'une faute, et leurs
+égards pour le privilégié pris en flagrant délit;
+les suspensions des rigueurs de la justice contre
+les nobles qui n'avaient blessé que les droits des
+roturiers; les évocations des procès civils et criminels
+des nobles pour les soumettre à des juges partiaux;
+les sursis aux jugemens dont ils pouvaient
+craindre les dispositions; les lettres de grâce qui
+suivaient immédiatement les condamnations qu'il
+avait été impossible d'éviter; les arrêts de surséances
+contre les créanciers les plus légitimes et
+les plus malheureux; la persécution du fisc contre
+le plébéien, son respect pour la noblesse, etc.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>On regarda comme <i>garanties</i> spéciales de
+l'égalité:</p>
+
+<p>L'abolition des titres, qualifications, signes, décorations
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+d'apparence nobiliaire ou féodale et
+propres à rappeler aux personnes titrées et décorées
+leur ancienne domination, à leurs inférieurs
+leur ancienne infériorité.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>On voulut avoir des <i>garanties générales et communes</i>
+aux trois intérêts de la liberté, de la propriété,
+de l'égalité; et pour cet effet on demanda:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L'établissement distinct de trois pouvoirs; le
+pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir
+judiciaire. Un grand nombre de patriotes sincères
+désiraient que le pouvoir législatif fût divisé entre
+le roi et deux chambres dont l'une au moins serait
+composée de citoyens élus sans condition de naissance,
+et dont l'autre serait comme en Angleterre
+une magistrature héréditaire. La constitution
+anglaise paraissait alors assez généralement devoir
+servir de modèle à la France, et la liberté anglaise
+était regardée comme le maximum de la liberté
+politique. Plusieurs amis de la révolution en
+France désiraient donc deux chambres, dont une
+composée de pairs: deux chambres pour empêcher
+les décisions précipitées et déterminées par
+entraînement: une chambre de pairs constitués
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+héréditaires pour qu'ils s'attachassent à la descendance
+du monarque par l'intérêt de leur propre
+descendance, et qu'ils formassent ainsi une
+garantie de l'hérédité de la couronne. Mais dans
+le cours de l'année 1790 et de 1791, l'exaltation
+populaire, la défiance nationale contre la cour,
+la noblesse et les prêtres, s'étaient accrus à un tel
+point que non seulement il fut impossible de
+mettre en avant dans l'assemblée nationale la
+proposition de deux chambres, même de deux
+chambres égales en durée et en prérogatives, mais
+même que quelques patriotes ayant exprimé dans
+un écrit imprimé le désir de voir la chambre législative
+se diviser pour la formation des lois en
+deux sections ou comités pour discuter et délibérer
+séparément sous la condition que la majorité
+se formerait par le recensement en commun
+des suffrages individuels, comme résultant d'un
+même scrutin, cet écrit excita une espèce de soulèvement
+populaire, et fit renoncer à toute division.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> On demanda, pour concilier le respect dû au
+prince, à son inviolabilité, à l'hérédité de sa couronne,
+avec la sûreté des particuliers contre les
+ordres qui pourraient lui être surpris, la responsabilité
+des ministres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+3<sup>o</sup> Pour assurer l'impartialité de la justice civile,
+l'indépendance des tribunaux, on demanda
+l'inamovibilité des magistrats; pour assurer celle
+de la justice criminelle, le jugement par jurés.</p>
+
+<p>Telles étaient les opinions des esprits éclairés et
+sages à l'époque de 1789; telle fut la substance
+du grand nombre des cahiers de bailliages: tout ce
+qui a été ajouté postérieurement a été le produit
+de la colère et de la peur.</p>
+
+<p>Dès que les états furent assemblés, on vit,
+après quelques efforts pour maintenir les priviléges,
+tous les priviléges renversés en une seule
+nuit. L'abolition des priviléges ayant éprouvé de la
+résistance dans les provinces, le peuple fit la guerre
+aux privilégiés. Les nobles alors fuirent et s'armèrent
+au dehors. Les prêtres agitèrent les esprits.
+Alors on abolit la noblesse, on dépouilla le clergé.
+Ne voulant plus de noblesse, on ne voulut plus de
+titres, plus de noms portant marques de féodalité,
+plus de décorations nobiliaires, plus de souvenir
+des nobles. Quand on eut pris les biens du clergé,
+on voulut le réformer; on changea de prêtres,
+on chassa les premiers, on humilia leurs successeurs.
+Les parlemens, qui s'étaient montrés défenseurs
+du peuple contre la cour, mais défenseurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+des priviléges contre le peuple, furent
+renversés. La royauté, protectrice de la noblesse,
+fut d'abord dépouillée, ensuite dégradée, ensuite
+détruite; et le roi lui-même.... enfin les
+excès ayant produit des mécontentemens, on en
+vint au dernier des excès, au plus effroyable:
+au massacre des mécontens!</p>
+
+<p>Mais j'ai trop pressé la marche et j'ai laissé en
+arrière tout ce qu'il importait de remarquer.</p>
+
+<p>Revenons sur nos pas.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="hanging">Explosion du 14 juillet 1789, occasionée par la persistance des
+privilégiés à former deux chambres séparées, par l'appui de la
+volonté royale donnée à cette persistance.&mdash;Abandon des priviléges,
+le 4 août.</p>
+
+<p class="p2">Les états-généraux sont assemblés. La noblesse
+et le clergé, qui, par leurs clameurs, leurs écrits,
+avaient mis tant d'opposition à ce que le tiers-état
+obtînt une représentation égale, uniquement parce
+qu'ils avaient pressenti la réunion des ordres
+pour délibérer en commun, essayèrent néanmoins
+d'empêcher cette réunion comme s'ils ne l'avaient
+pas prévue. La chambre des communes la provoqua
+dès sa première séance. L'opinion publique
+s'était d'avance prononcée pour le v&oelig;u que la
+chambre manifesta. Une partie du clergé et de la
+noblesse était fort disposée à y accéder; quelques
+membres de ces deux ordres se réunirent de leur
+propre mouvement, sans attendre la décision de
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+leur chambre. La résistance des autres fatigua le
+public. La chambre du tiers allait se déclarer assemblée
+nationale lorsque le roi intervint. Le roi ayant
+fait fermer le lieu des séances, sous prétexte d'y
+faire des dispositions pour une séance royale, le
+tiers-état s'assembla au jeu de paume, le 20 juin
+1789. Plusieurs membres du clergé et de la noblesse
+s'y rendirent; et on prêta le serment de ne
+pas se séparer que la constitution ne fût faite et
+établie. Le 23 juin le roi réunit les trois chambres,
+et déclare la division en trois ordres inhérente à
+la constitution de l'État<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Il règle les cas où ils
+pourront se réunir. Il excepte de la délibération
+commune les affaires qui regardent les propriétés
+féodales et seigneuriales, les droits utiles et les
+prérogatives honorifiques attachées aux terres et
+aux fiefs ou appartenant aux personnes des deux
+premiers ordres; il déclare ces droits et prérogatives,
+propriétés hors d'atteinte, ainsi que les
+dîmes, les cens, les rentes, les droits et devoirs
+féodaux. Il défend enfin la publicité des séances.</p>
+
+<p>Il devient ainsi constant aux yeux du tiers-état
+que pour satisfaire la cour, la noblesse, le clergé,
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+il faut dépouiller cette familiarité qu'il avait contractée
+dans ses rapports avec la noblesse; qu'il faut
+se placer aux yeux de tous au-dessous d'elle, se reconnaître
+inférieur; il apprend qu'il doit subir ses
+décisions, se soumettre à ses priviléges actuels,
+s'abandonner à toutes les prétentions qui pourront
+renaître de ses anciens souvenirs. Ainsi il est établi
+que deux ordres qui, réunis, ne forment pas la
+quatre-vingtième partie de la nation, auront le
+pouvoir d'opprimer ou de continuer l'oppression
+de la classe quatre-vingt fois plus nombreuse; que
+l'accès aux grandes places continuera d'être interdit
+aux roturiers; que le poids de toutes les charges
+de l'état sera leur partage, et que les honneurs
+seront celui de la noblesse; que la naissance sans
+mérite suffit pour tout obtenir, et que le mérite
+sans naissance n'a droit à rien.</p>
+
+<p>Ce fut alors que la révolution éclata, c'est-à-dire
+qu'alors se déclarèrent contre les priviléges
+en matières d'impôts, et par entraînement contre
+les charges féodales et ecclésiastiques, contre la
+dîme, les cens, les rentes, etc, tous les fermiers,
+tous les propriétaires roturiers, tous les propriétaires
+ruraux et les petits propriétaires des villes;
+c'est-à-dire qu'alors se déclara contre l'exemption
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+des charges personnelles et roturières, du logement
+des gens de guerre, du tirage à la milice,
+des corvées, toute la roture rurale et urbaine;
+c'est-à-dire qu'alors se déclara contre le privilége
+exclusif des emplois distingués dans le militaire,
+dans la haute magistrature et dans l'église, toute
+la partie élevée du tiers-état, la robe, la finance,
+le commerce, les savans, les artistes, tout ce que
+l'éducation avait rendu capable de fierté, et capable
+de vengeance. Dans cette classe, une jeunesse
+brillante se leva tout entière, proclamant
+sa vocation à tous les travaux, à toutes les dignités,
+à tous les honneurs. Les femmes entrèrent
+aussi dans la révolte avec toute l'ardeur d'épouses,
+de mères, de s&oelig;urs, de maîtresses qui pressentent
+l'élévation de tout ce qui leur est cher, et veulent
+la défaite de ceux qui les ont tenus si long-temps
+dans l'humiliation; c'est-à-dire enfin qu'alors se
+déclara en France, de Lille à Perpignan, de
+Brest à Strasbourg, l'unanimité des citoyens contre
+deux cent mille privilégiés ou adhérens.</p>
+
+<p>Comment cette déclaration n'aurait-elle pas été
+violente? c'était l'explosion de la volonté nationale
+éclairée par de longues discussions, blessée
+par des contrariétés offensantes, irritée par une
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+opposition téméraire, et qui, après avoir été quelque
+temps contenue par les représentans, a enfin
+reçu d'eux le signal de l'indépendance. Comment
+n'aurait-elle pas été violente? c'était la volonté
+nationale qui avait à venger des droits respectables,
+contre l'orgueil sans déguisement; c'était la nation
+armée contre les privilégiés.</p>
+
+<p>Les mécontentemens les plus généraux n'avaient
+produit depuis long-temps en France que des révoltes
+successives, parce qu'ils n'étaient pas exaltés
+partout au même point et au même moment.
+Mais quand une représentation nationale avertit
+tous les intérêts et tous les droits lésés, il fallut
+que la révolte fût générale et prît le nom d'insurrection.
+C'est ce qui arriva.</p>
+
+<p>On croit et l'on répète beaucoup aujourd'hui
+qu'avec plus de vigueur l'autorité aurait pu tout
+sauver. C'est méconnaître la force populaire, que
+de lui comparer celle du pouvoir. Un gouvernement
+peut se mesurer avec avantage contre la
+révolte; comment le ferait-il contre l'insurrection,
+même contre une révolte qui, sans être générale,
+est de nature à le devenir?</p>
+
+<p>Lorsque l'autorité royale a fait un pas en
+arrière en présence de la volonté nationale, elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+doit renoncer à se défendre par la force, sur le
+plan incliné où elle se trouve placée: gagner du
+temps, user d'art et d'adresse, est la seule ressource
+qui lui reste. Elle doit soutirer la foudre
+par les conducteurs, et non affronter les nuages.
+Elle ne doit pas prendre les reproches de l'orgueil
+blessé, pour les conseils du courage, ni
+son irritation pour de la force. L'ennemi qui a
+tout à la fois l'avantage du nombre, et celui du
+terrain, n'est contenu que faiblement par ses
+habitudes de respect, par l'imparfaite connaissance
+des desseins qu'on a formés contre lui.
+Il n'a besoin que d'un signe de malveillance
+pour s'en faire un prétexte de déchaînement,
+et dès qu'il est déchaîné, rien ne lui résiste: il
+entraîne tout, parce qu'il est presque tout, parce
+que hors lui, il n'existe presque rien.</p>
+
+<p>On ne doutait point en 1789 que l'universalité
+de la révolte ne la justifiât. On la nomma insurrection
+pour la distinguer des révoltes partielles
+qui n'ont point l'aveu du grand nombre. On regardait
+l'insurrection comme <i>le plus saint des devoirs</i>,
+pour un peuple opprimé; on ne doutait
+pas que la souveraineté ne résidât dans le peuple;
+qu'elle ne fût inaliénable; que le soulèvement
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+général ne fût l'exercice de cette souveraineté; en
+un mot, qu'il ne fût légitime du moment qu'il
+était général.</p>
+
+<p>Aujourd'hui<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> on ne doute pas que toute cette
+doctrine ne soit subversive de la monarchie, même
+de toute société; qu'en France ces mots, <i>la souveraineté
+du peuple</i>, ne soient sacriléges, et l'idée
+qu'ils expriment, punissable du dernier supplice.</p>
+
+<p>Cependant on peut dire sans blasphème et sans
+sacrilége, et sans professer une doctrine subversive
+de la monarchie, et sans approuver le moins
+du monde la mise en jugement d'un monarque
+constitué, que la souveraineté appartient à la nation,
+et qu'elle est inaliénable, pourvu que l'on
+ajoute et que l'on sous-entende: 1<sup>o</sup> que l'exercice
+peut en être délégué par la nation avec certaines
+réserves, et sous certaines conditions, à une famille
+privilégiée, à charge de réversion dans le
+cas d'extinction de cette famille; 2<sup>o</sup> Que tant que
+durera cette famille, la délégation sera irrévocable,
+et le monarque inviolable. Cette doctrine
+est plus conservatrice de la monarchie que toute
+autre, et n'est pas moins respectueuse pour le
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+monarque. Avec le sous-entendu qui vient d'être
+exprimé, on n'offense, on ne conteste, on n'attaque
+pas plus l'autorité royale, en disant que
+la souveraineté appartient à la nation, qu'on ne
+conteste la possession et l'usage d'un domaine, à
+l'usufruitier, en disant que le fonds appartient à
+une autre personne. On a dit, écrit, imprimé
+mille fois que les rois de France n'étaient qu'usufruitiers
+de la couronne; ce qui voulait dire qu'elle
+appartenait à la famille tant que la famille durerait,
+et que la famille venant à s'éteindre, la couronne
+reviendrait à la nation.</p>
+
+<p>Au reste l'expérience a montré combien toute
+discussion sur le droit de souveraineté est oiseuse.</p>
+
+<p>La souveraineté se compose de droit et de fait,
+en d'autres mots de droit et de <i>pouvoir</i>, ou de
+droit et de force.</p>
+
+<p>Quand le monarque a le moyen d'empêcher la
+nation qui lui a délégué le suprême pouvoir, de
+reprendre ce pouvoir, il ne servirait à rien à la
+nation d'en avoir le droit; quand le monarque est
+sans force et sans foi, ce qui est la même chose, et
+que la nation veut reprendre l'exercice de la souveraineté,
+à quoi pourrait servir le droit du monarque
+pour l'empêcher?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+Le plus fort quand le prince a une armée, quand
+il a des agens et fonctionnaires qui veillent pour
+lui, quand il veille lui-même sur ses fonctionnaires
+et ses agens, et surtout quand le peuple est
+heureux et qu'il dort, le plus fort est le prince;
+le prince alors exerce de droit et de fait le pouvoir
+souverain.</p>
+
+<p>Quand le peuple est malheureux et mécontent,
+ou seulement inquiet et mécontent sans être malheureux,
+quand les fonctionnaires sont corrompus
+ou dissipés et négligeas, quand l'agitation et le
+mécontentement ont gagné les fonctionnaires et
+l'armée, le plus fort c'est le peuple; le peuple reprend
+alors l'exercice de la souveraineté, et redevient
+souverain de droit et de fait, s'il veut l'être.</p>
+
+<p>Quand on dit que la souveraineté appartient
+au prince, on sous-entend que la minorité bien
+armée peut être plus forte que la majorité désarmée
+ou mal armée; la minorité vigilante, que
+la majorité endormie ou dissipée; la minorité bien
+conduite, que la majorité sans direction; la minorité
+fidèle au v&oelig;u constant de la majorité, que
+la majorité dans l'indolence des souhaits accomplis.
+Comment entendre en effet ce que serait la
+souveraineté d'un prince dont le gouvernement
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+et la force non seulement ne sauraient conduire
+ni contenir la majorité, mais même passeraient
+du côté de la majorité contre le prince? La minorité
+plus la majorité, n'est-ce pas le tout?</p>
+
+<p>Mais revenons au fait. J'ai dit que la force du
+gouvernement n'était plus en proportion avec
+celle qu'il fallait combattre et que tout essai ne
+pouvait servir qu'à compromettre la royauté. En
+effet l'exil du parlement de Paris en 1788, l'enlèvement
+de plusieurs de ses membres, l'exil du
+duc d'Orléans, l'emprisonnement des gentilshommes
+de Bretagne, la distribution d'une multitude
+de lettres de cachet dans les provinces, la
+brusque dissolution de la première assemblée des
+notables, l'établissement d'une cour plénière qui
+devait réunir, entre des mains sans force et sans
+vertu, tous les pouvoirs dont le roi dépouillait
+l'énergie parlementaire, tous ces prétendus actes
+de vigueur n'avaient servi qu'à provoquer la demande
+des états-généraux, et à la provoquer si
+vivement et si généralement, que la cour n'avait
+pu en refuser la convocation.</p>
+
+<p>De même le rassemblement d'une armée à
+Versailles après la convocation des états-généraux,
+la déclaration du 3 juin que cette armée devait
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+appuyer au besoin, le renvoi de la partie du ministère
+qui avait la confiance du peuple, furent
+des actes de vigueur intempestifs qui déterminèrent
+les évènemens du 14 juillet: jour mémorable
+où éclata la révolution.</p>
+
+<p>Ce jour vit l'armée de Versailles en défection,
+le peuple attaquant, renversant la bastille, la
+populace furieuse marquant, immolant des victimes.
+Princes, seigneurs, courtisans, magistrats,
+tout s'enfuit ou se cache. Les troupes de ligne gagnées
+à la cause populaire sont éloignées de Versailles;
+les ministres récemment renvoyés sont
+rappelés; les ministres appelés à leur place sont
+renvoyés. La noblesse, le clergé, accourent dans
+le sein du tiers-état, n'y portant plus d'autre
+crainte que celle de ne pas être assez confondus
+avec ses membres. Enfin le roi, le roi lui-même
+se croit obligé de se rendre à Paris, dirai-je, pour
+comparaître devant le peuple souverain à l'hôtel-de-ville,
+et pour faire un nouveau contrat avec
+lui, sous la garantie de vingt ou trente députés
+du parti populaire qui lui servent d'escorte, ou
+pour essayer de modérer par une intercession
+jusqu'alors inouïe, les excès où s'emportait une
+multitude effrénée? Tandis que le peuple de
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+Paris prouvait sa puissance en l'exerçant et par
+sa manière de l'exercer, le peuple des campagnes
+refusait le paiement des dîmes et des droits
+féodaux; les paysans poursuivaient les seigneurs
+et brûlaient les châteaux. La nation n'approuvait
+sans doute ni ces violences, ni celles qui s'étaient
+commises à Paris dans la chaleur de la
+victoire: mais elle ne les arrêtait pas. Attentive
+à ses avantages, occupée à s'établir sur le terrain
+qu'elle avait gagné, elle ne jeta sur ces évènemens
+que des regards distraits. Mais trois millions
+de gardes nationaux se levaient; quarante-quatre
+mille municipalités se formaient par des
+élections populaires: et ces forces qui lui assuraient
+le champ de bataille, lui promettaient
+aussi la fin des désordres et des excès.</p>
+
+<p>A quels signes reconnaîtra-t-on une volonté générale
+en France, si on la méconnaît aux grandes
+circonstances de cette époque, si on la méconnaît
+à ce qui se passa durant deux mois à Paris et dans
+les provinces, dans les villes et dans les campagnes,
+d'une extrémité du royaume à l'autre? A
+quel signe reconnaîtra-t-on une volonté profondément
+nationale, intimement française, si on la
+méconnaît dans cette immense révolte qui n'a
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+pour cause évidente que la fierté blessée; la
+fierté, brillante distinction du caractère français,
+blessée par la proclamation solennellement
+renouvelée des distinctions d'ordres, plus que
+l'intérêt ne l'était par les priviléges utiles? Le
+calcul avait souffert patiemment ce que ces priviléges
+avaient d'onéreux, depuis que l'exercice
+en était devenu modeste, depuis que la jouissance
+en était presque désavouée comme prérogative,
+depuis que l'existence en était dissimulée dans le
+commerce de la société. La fierté nationale semblait
+désintéressée par la politesse des grands, par
+la familiarité de la roture avec la petite noblesse;
+peut-être même cette fierté avait-elle éloigné le
+renversement des priviléges pour ne pas compromettre
+cette parité apparente dont la roture était
+jalouse. Mais du moment que les privilégiés voulurent
+marquer d'une empreinte nouvelle la distinction
+des ordres pour asseoir la différence de
+condition réelle, du moment qu'on eut fait ainsi
+des priviléges une offense personnelle pour le
+tiers-état, la nation perdit, au premier sentiment
+de cet outrage, la patience qui avait résisté si
+long-temps au sentiment de ses charges.</p>
+
+<p>Le 4 août la noblesse et le clergé pressés par
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+tout ce qui se passait sous leurs yeux, par toutes
+les nouvelles que chaque jour apportait des provinces,
+par l'intérêt des châteaux qu'on incendiait
+et des seigneurs que l'on molestait, pressés
+par leur conscience, firent dans l'assemblée nationale
+l'abandon de tous les priviléges, au nom
+de leurs commettans et au leur.</p>
+
+<p>On abolit la qualité de serf et la main-morte, le
+droit exclusif de chasse, de colombier, de garenne,
+les jurisdictions seigneuriales; on déclara
+rachetables les droits seigneuriaux et la dîme; on
+abolit les priviléges et immunités pécuniaires; on
+établit l'égalité des impôts; on abolit les priviléges
+des villes et provinces; on promit la réformation
+des jurandes. Tous les citoyens furent déclarés admissibles
+aux emplois civils et militaires. Ainsi
+finit cette première époque des mouvemens de
+1789.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="hanging">Moyens de s'assurer si la majorité nationale a persévéré et persiste
+encore dans sa volonté contre les priviléges.&mdash;Et d'abord, à
+quoi distinguera-t-on la volonté nationale de celle du gouvernement
+ou des factions, contre les prêtres, les nobles, la cour et
+l'étranger?&mdash;Deux moyens: 1<sup>o</sup> L'état des votes quand on les a
+recueillis; 2<sup>o</sup> l'état des sacrifices en hommes et en argent qui
+ont été opposes par la nation aux actes de la révolution.</p>
+
+<p class="p2">Du 14 juillet 1789, époque de l'insurrection
+du peuple, jusqu'au 9 juillet 1815, époque de la
+dernière restauration de la maison de Bourbon,
+il s'est écoulé vingt-six années.</p>
+
+<p>Dans cette période de vingt-six années, la
+France a eu neuf constitutions différentes, entre
+lesquelles ont passé 17 journées fameuses par quelque
+violence d'un parti contre l'autre, trois abolitions
+principales, et trois grandes proscriptions.</p>
+
+<p>Voici le tableau des constitutions:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La monarchie que j'appellerai parlementaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+de 1789, dissoute par les mouvemens du 14 juillet,
+des 5 et 6 octobre de la même année;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> La monarchie représentative de 1790, altérée
+par les évènemens des 21 juin et 17 juillet
+1791; dissoute par ceux des 20 juin, 10 août, 2,
+3, 4 septembre 1792 et 21 janvier 1793<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> La république démocratique de 1793, commençant
+par l'anarchie; se fondant sur la terreur;
+retombant de la terreur dans l'anarchie au 25
+juin 1795 (9 thermidor an <span class="smcap">III</span>)<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> La république moins démocratique de 1795
+(an <span class="smcap">III</span>), qui se concentra le 18 fructidor an V
+(4 septembre 1797)<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, déclina vers l'anarchie
+en 1799, et tendit alors de nouveau à la terreur;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> La république consulaire de 1799 (28 frimaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+an <span class="smcap">VIII</span>), ralliant au système monarchique,
+sous formes républicaines<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> La monarchie impériale des 20 mai et 7
+septembre 1804, ou 25 floréal an <span class="smcap">XII</span>, et 15 brumaire
+an <span class="smcap">XIII</span>, d'abord monarchie tempérée, ensuite
+mêlée de despotisme<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> La monarchie royale en avril 1814; tempérée,
+républicaine, avec une tendance aristocratique;</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> La nouvelle monarchie impériale de 1815;
+tempérée, républicaine, ayant une fausse tendance
+à la démocratie<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>;</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> La monarchie royale de 1815, modifiée par
+l'inamovibilité et l'hérédité de la pairie.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Voici maintenant le tableau des journées signalées
+par quelques violences contre le pouvoir:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+1<sup>o</sup> 20 juin 1789, séance du jeu de paume. La
+cour avait fait fermer la salle des états-généraux,
+espérant mettre fin à l'insistance des communes
+près des deux autres chambres, pour la réunion
+des trois ordres;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Le 14 juillet 1789, prise de la Bastille, renvoi
+de l'armée;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Les 5 et 6 octobre suivant, le château de
+Versailles forcé, le roi emmené à Paris;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Le 17 avril 1791, rassemblement qui empêche
+le roi de quitter Paris pour aller à Saint-Cloud;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Le 21 juin, départ ou évasion du roi: son
+arrestation, son retour;</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Le 17 juillet, fusillade au champ-de-mars
+sur un rassemblement qui demande le jugement
+du roi et sa déchéance;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Le 20 juin 1792, le château des Tuileries
+forcé, le roi insulté;</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Le 10 août 1792, le château des Tuileries
+assiégé, le roi retiré à l'assemblée nationale, la
+royauté suspendue, le roi conduit au Temple;</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Les 2, 3 et 4 septembre, massacre des
+nobles et prêtres dans les prisons;</p>
+
+<p>10<sup>o</sup> Le 21 janvier 1793, exécution du roi;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+11<sup>o</sup> Le 31 mai, 1<sup>er</sup> et 2 juin suivans, assaut
+de la commune à la convention; proscription du
+parti modéré par le parti exagéré, dit <i>la Montagne</i>;</p>
+
+<p>12<sup>o</sup> Le 25 juin 1795 (10 thermidor an <span class="smcap">III</span>), division
+du parti de la Montagne et proscription
+d'une partie par l'autre;</p>
+
+<p>13<sup>o</sup> Le 6 octobre suivant (13 vendémiaire an <span class="smcap">III</span>),
+attaque des sections de Paris contre la majorité de
+la Convention, d'accord avec la minorité;</p>
+
+<p>14<sup>o</sup> Le 4 septembre 1797 (18 fructidor an <span class="smcap">V</span>),
+arrestation de la minorité de la chambre des représentans
+par le Directoire, d'accord avec la
+majorité;</p>
+
+<p>15<sup>o</sup> Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an <span class="smcap">VIII</span>),
+translation de la majorité à Saint-Cloud; le général
+Bonaparte se joint à elle; il est nommé
+consul;</p>
+
+<p>16<sup>o</sup> Le 31 mars 1814, abdication de Bonaparte
+devenu empereur à titre héréditaire; retour de la
+maison de Bourbon;</p>
+
+<p>17<sup>o</sup> Le 20 mars 1815, retour de Bonaparte et
+nouveau départ de la maison de Bourbon;</p>
+
+<p>18<sup>o</sup> Le 19 juillet suivant, seconde abdication
+de Bonaparte et seconde restauration des Bourbons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+Dans ces dix-huit journées et ces neuf constitutions,
+on peut compter trois grandes abolitions et
+trois grandes proscriptions.</p>
+
+<p>Abolition: de la noblesse, du clergé, de la
+royauté.</p>
+
+<p>Proscription ou bannissement: des prêtres, des
+nobles émigrés, de la famille royale.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Je veux chercher dans ces constitutions, dans
+ces abolitions, dans ces proscriptions et jusque
+dans les violences populaires, ce qu'a voulu constamment
+la nation, ce qu'elle veut aujourd'hui,
+et le distinguer de ce qu'ont fait ou voulu des partis,
+des factions, sans le v&oelig;u ou contre le v&oelig;u de
+la nation.</p>
+
+<p>Le v&oelig;u national a été clairement manifesté,
+clairement entendu, clairement satisfait à l'époque
+du 14 juillet, qui comprend la nuit du 3 au 4
+août. Dans cette nuit du 3 an 4 août, les privilégiés
+ont abdiqué tous les priviléges contestés; cette
+nuit a été déclarée l'époque de la liberté française.
+Cette nuit aurait mis fin à toutes querelles
+si les engagemens qu'elle a vu jurer avaient été
+remplis avec fidélité. Sachant donc en quoi consistait
+au 14 juillet le v&oelig;u national, il ne s'agit
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+que de voir s'il s'est altéré, s'il s'est étendu, s'il
+s'est dénaturé en traversant les vingt-six années
+qui se sont écoulées depuis cette époque.</p>
+
+<p>Pour ne pas confondre la nation française avec
+ce qui peut n'être pas elle, nous aurons soin de la
+distinguer de son gouvernement, de son corps
+législatif, de ses corps administratifs et communaux,
+de ses orateurs, de ses écrivains, de ses
+journalistes; en un mot, de ses prétendus organes
+qui ne sont pas toujours véridiques ni infaillibles.</p>
+
+<p>Il est facile de se figurer cette nation après le 4
+août 1789, tenant d'une main la reconnaissance
+de ses droits, souscrite par les privilégiés; de
+l'autre les armes qui l'ont aidée à la conquérir;
+brillante de joie, de fierté, de courage, et se
+reposant de sa victoire dans le sentiment de ses
+forces avec lesquelles rien ne peut se mesurer.
+Devant elle sont les nobles, les prêtres, et (il
+faut bien le dire) la cour qui croit la noblesse
+anéantie, parce que la France entière vient de
+déclarer sa propre noblesse; qui déplore l'égalité,
+comme si les nobles étaient tombés dans la roture,
+tandis que c'est la roture qui a fait passer au
+sceau national ses lettres d'anoblissement; comme
+s'il y avait plus de grandeur à être roi de
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+quelques centaines de nobles privilégiés, que
+d'une nation noble, de la plus noble des nations.
+Devant elle ces privilégiés paraissent terrassés,
+mais non désarmés; vaincus, mais non sans espérance.
+Ils se représenteront. Ils appelleront à eux
+l'assistance de leurs affidés: faible et inutile secours.
+Ils appelleront à eux l'étranger: l'étranger
+s'avancera, il essaiera de porter quelques
+coups mal assurés. Eux cependant travailleront à
+détacher de la cause nationale les âmes douces,
+les esprits modérés; ils tâcheront de les intéresser
+à leur sort, par les malheurs dont ils seront
+les victimes. Ils profiteront et de la lassitude où
+auront jeté de longues agitations, et des craintes
+qu'aura inspirées l'anarchie. Dans ces circonstances,
+il sera facile de reconnaître ce que fera la
+nation, de suivre ses mouvemens, de discerner son
+action et sa volonté, de s'assurer de son changement,
+ou de sa persévérance dans ses premières
+intentions contre les priviléges.</p>
+
+<p>Sa volonté a eu quatre voies de manifestation
+qui lui sont propres, et dans lesquelles elle n'a
+rien d'équivoque: la première est l'émission de
+ses votes quand elle a été consultée; la seconde
+est la levée des hommes armés par elle contre ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+ennemis; la troisième est la levée des contributions
+qu'elle a consacrées à leur poursuite; la quatrième
+ce sont ses levées spontanées et en masse.
+La force des factions, celle du gouvernement n'ont
+jamais pu concilier la majorité des suffrages nationaux,
+à des institutions, à des actes qui n'avaient
+pas l'assentiment général: témoin la terreur
+même, qui a tout ployé à l'obéissance, et n'a pu
+faire voter en faveur de ses agens, lorsqu'ils ont
+voulu la prorogation de deux tiers des conventionnels
+dans le premier corps législatif qui a été
+nommé en vertu de la constitution de l'an <span class="smcap">III</span>
+(1795). Ni la force des factions, ni celle du gouvernement
+n'ont jamais pu faire marcher de grandes
+armées contre l'ennemi, ni lever des contributions
+proportionnées à l'immensité des besoins,
+ni faire lever la nation en masse, quand un profond
+sentiment d'intérêt public n'y a pas déterminé.
+Voyons donc quelles voies ont été prises
+contre les prêtres, contre les nobles, contre la
+protection de la cour, contre les entreprises de
+l'étranger qui a voulu se constituer le vengeur
+des uns et des autres.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<p class="hanging">Actes de la révolution de 1789 à 1793 inclusivement: 1<sup>o</sup> concernant
+les prêtres; 2<sup>o</sup> concernant les nobles; 3<sup>o</sup> concernant
+le roi.</p>
+
+<p class="p2">Nous diviserons les actes qu'on peut regarder
+comme appartenans à la révolution, dans la période
+que nous allons parcourir, en trois parties.</p>
+
+<p>La première comprendra ceux qui concernent
+les prêtres;</p>
+
+<p>La seconde, ceux qui concernent les nobles
+émigrés et avec eux les armées des puissances
+coalisées;</p>
+
+<p>Et la troisième, ceux qui regardent le roi.</p>
+
+<p>Les actes dans chaque partie ont été faits par
+différentes forces ou autorités, telles que le peuple
+de Paris, la commune et les sections, le directoire,
+le conseil du département, le corps
+législatif ou la convention, ou seulement par une
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+partie de ces deux assemblées. La plupart de
+ces actes ont eu la sanction de la nation, d'autres
+ne l'ont pas eue, les uns ont eu pour motif l'intérêt
+de l'égalité, les autres l'irritation, la jalousie
+et la peur.</p>
+
+<p>De ces mêmes actes, les uns sont encore subsistans,
+les autres n'ont été que passagers.</p>
+
+<p>Le but de ce chapitre est de discerner entre les
+actes permanens de la révolution, ceux qui sont
+conformes à la volonté nationale, ceux qui peuvent
+y être contraires, ceux qui lui sont étrangers.</p>
+
+<p>Voyons d'abord ce qui regarde le clergé.</p>
+
+<p class="p2 center"><big><b>I.</b></big></p>
+
+<p>Le clergé s'était soumis dans la nuit du 4 août
+à souffrir le rachat des dîmes<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. L'assemblée
+nationale, dans les discussions relatives au mode
+du rachat, juge à propos de les supprimer sans
+indemnité<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. C'était un supplément aux sacrifices
+déjà votés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+Le clergé crie alors à la spoliation du culte:
+l'assemblée nationale met ses propriétés foncières
+sous la main de la nation, et déclare le
+culte, dépense nationale.</p>
+
+<p>Le clergé crie au renversement de la religion:
+l'assemblée nationale met les biens du clergé en
+vente, non pour renverser la religion, mais peut-être
+pour renverser le clergé; ces biens sont
+aussitôt achetés dans toute la France, et le
+produit en est appliqué aux besoins de l'État.</p>
+
+<p>Le clergé dépouillé de ses biens ne parut pas
+être assez dépouillé. On voulut lui ôter encore
+la grandeur, la consistance, l'ascendant dont il
+jouissait et dont il usait contre la constitution;
+on voulut lui faire perdre à la fois son influence,
+ses souvenirs et jusqu'aux espérances de réintégration
+au rang d'ordre et de premier ordre de
+l'État. C'était en quelque sorte une vue de police
+publique, relative au temps et aux circonstances.
+On voulut, de plus, éviter pour la suite l'influence
+d'un clergé trop nombreux et trop riche.
+Pour parvenir à ce double but, on avait trois
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+moyens: 1<sup>o</sup> changer la circonscription des diocèses,
+ce qui réduisait à l'uniformité les grands
+évêchés alors en disproportion avec les autres;
+2<sup>o</sup> régler des traitemens modiques et uniformes
+pour le clergé; 3<sup>o</sup> supprimer tous les bénéfices
+sans charge d'âme.</p>
+
+<p>On voulut encore autre chose pour l'avenir:
+ce fut d'ôter au roi son influence sur les évêques,
+en lui faisant perdre le droit de les nommer.
+Pour y parvenir, il ne s'agissait que de rétablir
+les élections suivant l'usage de la primitive
+Église, et suivant sa pragmatique.</p>
+
+<p>Pour parvenir à ces fins, les jurisconsultes de
+l'assemblée firent ce qu'ils appelèrent la <i>constitution
+civile du clergé</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>Leur rapport n'annonce aucune autre vue que
+celle de ramener le clergé aux m&oelig;urs primitives
+de l'Église, d'y rétablir la discipline altérée par
+les richesses des prélats, par la haute extraction
+de la plupart d'entre eux, par leur application
+aux affaires publiques, par la prétention déclarée
+de quelques uns à l'administration, et même
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+au gouvernement du royaume. Certainement,
+leurs habitudes mondaines, leurs distractions de
+tout genre les avaient détournés des devoirs du
+pontificat. Les nominations royales et seigneuriales,
+les résignations, les permutations, les indults,
+les dévoluts étaient aussi des moyens bien
+peu propres à donner au culte des ministres
+dignes de leurs fonctions. Enfin la disproportion
+des diocèses, dont les uns ne comprenaient pas
+plus de vingt, trente ou quarante paroisses, tandis
+que d'autres en avaient de treize cents à quatorze
+cents, établissait entre les évêques une inégalité
+contraire à l'esprit de la constitution, et se refusait
+à l'organisation d'une hiérarchie uniforme en
+France. Tels furent les motifs sur lesquels on se
+fonda pour donner une nouvelle constitution au
+clergé. On l'établit sur quatre dispositions principales:
+circonscription uniforme des archevêchés,
+des évêchés et des paroisses; traitemens égaux,
+sous condition de résidence; élection des archevêques,
+évêques et curés, par le peuple; institutions
+canoniques, données par les évêques, sans
+confirmation du pape, avec qui l'institué se déclarerait
+simplement en communion, et qu'il reconnaîtrait
+pour chef de l'Église et centre d'unité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+Les évêques protestèrent contre cette constitution,
+le 30 octobre 1790: le 27 novembre, l'assemblée
+décréta que les évêques qui dans le délai
+fixé n'auraient prêté le serment qu'elle prescrivait
+seraient réputés avoir renoncé à leur bénéfice<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.
+Plusieurs refusent: ils sont remplacés. Le pape dépouillé
+des institutions canoniques appuie les évêques.
+Ceux-ci déclarent qu'il y a schisme: ils alarment
+les consciences; ils détachent du parti populaire
+les âmes timorées; ils font prévaloir l'intérêt
+de la religion qu'ils disent menacé, sur celui
+de la liberté; ils rallient à leur bannière toute l'aristocratie
+que l'émigration n'avait pas emmenée
+au-delà des frontières. L'assemblée nationale est
+assaillie de réclamations opposées; d'une part on
+lui demande de réprimer les prêtres insermentés,
+comme perturbateurs du repos public; d'autre
+part, on demande des lois qui lèvent les obstacles
+opposés à la liberté des consciences. En un mot,
+la nation se désunit: elle est près de se diviser.
+Alors l'assemblée nationale<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> rend les prêtres
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+insermentés, responsables des troubles qui arriveront
+dans les communes de leur résidence, et
+prescrit aux autorités de les en éloigner. Mais d'un
+autre côté, l'administration du département de
+Paris, présente une opposition aux décrets de
+l'assemblée; il déclare la mesure décrétée, intolérante;
+il supplie le roi de lui refuser sa sanction<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.
+Le roi la refuse. L'assemblée nationale abolit les
+costumes ecclésiastiques et religieux<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, et les
+prêtres se font un nouveau titre de cette interdiction
+aux yeux de leurs affidés. L'irritation populaire
+les poursuit: ils se cachent. Ils célèbrent
+les divins mystères dans les ténèbres, la ferveur
+des dévots redouble, et accroît l'irritation populaire.
+L'assemblée nationale autorise le corps
+administratifs du département où il s'élèvera des
+troubles religieux, à déporter les prêtres insermentés,
+sur la proposition de vingt citoyens<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.
+Le roi refuse encore ce décret<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Après le renversement
+du trône, un décret, qui n'a plus de
+contradicteur, ordonne aux prêtres insermentés
+de sortir dans la quinzaine du territoire français.
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+Enfin, dans les derniers jours du mois d'août,
+des perquisitions faites dans toutes les maisons de
+Paris, enlèvent tous les prêtres insermentés qui
+s'y trouvent cachés<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. On les jette dans les prisons,
+ils y sont massacrés les premiers jours de
+septembre<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
+
+<p>Tels sont les évènemens qui concernent le clergé
+dans la période que nous parcourons.</p>
+
+<p class="center p2"><big><b>II.</b></big></p>
+
+<p>Pendant que le clergé est ainsi traité, que fait
+la noblesse et quel est son sort? Elle émigre, elle
+s'arme, elle appelle l'étranger à son secours; elle
+marche avec les Prussiens et les Autrichiens contre
+la France. Mais à chaque pas qu'elle fait, à
+chaque espérance qu'elle annonce, elle est frappée,
+et toujours plus rudement, par l'assemblée
+nationale. Tel est le spectacle qu'elle offre dans le
+cours des années de 1790 à 1793.</p>
+
+<p>D'abord l'assemblée abolit les droits seigneuriaux
+qui avaient échappé dans la séance du
+4 août 1789<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+Ensuite elle abolit les corvées, dont les nobles
+étaient exempts; elle les remplace par des contributions
+dont ils supporteront le poids en proportion
+de leurs facultés<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
+
+<p>Alors (c'était au commencement de 1790), l'émigration
+commençait: le comte d'Artois, le
+prince de Condé lui servent de ralliement. L'assemblée
+nationale abolit la noblesse, les armoiries,
+les livrées, les titres, les noms précédés
+de la particule féodale qui annonce la possession
+d'un bien noble et seigneurial; elle ordonne que
+les titres de noblesse gardés dans les dépôts publics
+de Paris seront brûlés au pied de la statue de
+Louis XIV<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Elle ordonne le brûlement de ceux
+qui sont dans les dépôts publics de tous les départemens<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+<p>En 1791, les nobles émigrés s'organisent en
+corps d'armée à Coblentz. Les officiers démissionnaires
+ou déserteurs de l'armée se joignent à eux.
+Monsieur est à leur tête: alors l'assemblée abolit
+les ordres, corporations, décorations, signes extérieurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+qui supposent des distinctions de naissance<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Les princes français sollicitent de l'Autriche et
+de la Prusse des secours contre la révolution.
+L'Autriche et la Prusse en promettent par le traité
+de Pilnitz<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. Dès que cette convention est connue,
+l'assemblée législative déclare les émigrés suspects
+de conjuration; elle déclare que s'ils sont encore
+en état de rassemblement au 1<sup>er</sup> janvier 1792, ils
+seront déclarés effectivement coupables de conjuration,
+poursuivis comme tels et punis de mort;
+que les revenus des contumaces seront perçus pendant
+leur vie au profit de la nation; que les princes
+français seront tenus pour coupables s'ils ne
+sont rentrés au 1<sup>er</sup> janvier, et, en attendant, leurs
+biens, traitemens et revenus séquestrés<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Elle
+met les biens des émigrés sous la main de la nation<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>;
+elle les déclare affectés à l'indemnité de
+la nation pour les frais de la guerre<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p>La guerre est déclarée. Les troupes de la coalition
+se mettent en campagne; les émigrés formant
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+une troupe de six mille hommes, s'avancent à la
+suite de l'armée ennemie; cette armée entre sur le
+territoire français. L'assemblée nationale déclare
+aussitôt que les femmes et les enfans d'émigrés
+serviront d'otages dans la guerre qui vient de s'allumer<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.
+Elle éteint les rentes qui leur sont dues
+par le trésor public<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Elle fait vendre leur mobilier<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+
+<p>En 1792, dans les Ardennes, dans la Belgique
+et sur le Rhin, paraissent les armées autrichiennes
+et prussiennes. A la fin d'avril 1792, à l'entrée
+de la campagne, les Autrichiens obtiennent
+des avantages à Mons, à Tournay; dans le mois
+de juillet<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, le duc de Brunswick publie un
+violent manifeste contre les hommes de la révolution;
+dans le mois d'août, les émigrés, les Prussiens,
+les Autrichiens entrent sur le territoire français;
+Longwi et Verdun tombent au pouvoir de
+l'ennemi; à la fin de septembre, Thionville et
+Lille sont bloqués; le roi de Prusse entre en Champagne:
+la France n'avait pas plus de quatre-vingt
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+mille hommes dispersés à opposer à deux
+cent mille... Bientôt l'armée se renforce; les soldats
+accourent de tous les points; la bravoure
+s'exalte aux cris de <i>vive la république!</i> qui ont
+succédé à ceux de <i>vive la nation!</i> Les massacres
+des 2, 3, 4 et 5 septembre s'étendent à tous les
+nobles qui se trouvent dans les prisons.</p>
+
+<p>Les coalisés, entrés le 22 août sur le territoire
+français, en sont sortis le 25 octobre.</p>
+
+<p>L'assemblée, jugeant alors que la nation devait
+craindre la rentrée clandestine des émigrés en
+France pour y obtenir par la subversion ce qu'ils
+n'avaient pu obtenir par la force des armes étrangères,
+les bannit à perpétuité, et porte la peine de
+mort contre ceux qui enfreindraient leur ban<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>;
+elle règle les formalités à suivre pour le séquestre
+de leurs biens meubles et immeubles<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>; et néanmoins
+elle suspend la vente des immeubles jusqu'à
+ce que le mode de la vente ait été décrété<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p>
+
+<p class="center"><big><b>III.</b></big></p>
+
+<p>Quelle fut la marche de la cour, quelle fut à
+son égard la marche de la révolution, depuis le
+14 juillet 1789 jusqu'à la fin de janvier 1793?</p>
+
+<p>Peu après le 4 août, la cour fait venir des
+troupes à Versailles; la maison militaire du roi se
+déclare contre l'esprit populaire, contre l'assemblée
+nationale; elle donne une fête à un régiment
+de ligne, arrivant à Versailles, et y perd toute retenue;
+elle croit le roi menacé, et elle s'emporte
+en menaces. On présume alors à Paris que l'accession
+du roi aux sacrifices du 4 août et à la
+réunion des ordres n'est pas sincère. Le peuple
+de Paris court à Versailles, force l'entrée du château,
+et amène à Paris le roi à peu près prisonnier<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<p>La constitution civile du clergé ayant été décrétée
+au mois de juillet 1790, le roi fait attendre
+son acceptation; mais enfin il l'accepte, et donne
+pour unique cause du délai qu'il a pris, le désir
+d'amener le clergé à la conciliation avant de lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+faire une loi de l'obéissance. Mais bientôt circulent
+des bruits qui autorisent à douter au moins de la
+persévérance du roi dans les motifs de son acceptation.
+Il se répand, dans le mois d'avril 1791,
+qu'il a quitté son confesseur qui avait prêté le
+serment, pour en prendre un qui l'avait refusé;
+qu'il se propose d'aller à Saint-Cloud pour éviter
+de recevoir à Paris la communion pascale des
+mains du curé de sa paroisse qui était assermenté.
+Ce dernier bruit excite de vives alarmes dans
+Paris, où la présence du monarque était jugée
+nécessaire pour l'accomplissement de la révolution.
+Le 17 avril 1790, le roi se dispose en effet à
+partir pour Saint-Cloud. Sa voiture l'attend. Le
+peuple s'attroupe à la porte du palais, arrête la
+voiture, fait remonter le roi dans ses appartemens<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.
+C'était toujours, il est vrai, <i>le peuple de
+Paris</i>; mais en attendant que nous puissions reconnaître
+le sentiment de la France entière sur cet
+évènement, nous remarquerons qu'une adresse
+du directoire du département de Paris au roi, rédigée
+par deux personnes fort peu disposées à
+applaudir aux violences populaires et aux manquemens
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+envers le monarque, MM. de Talleyrand-Périgord
+et Pastoret, assurent au roi que les quatre-vingt-trois
+départemens du royaume ont les
+mêmes défiances et forment les mêmes v&oelig;ux que
+la capitale<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<p>Le 21 juin, le roi, las et plus encore inquiet de sa
+position à Paris, en part secrètement et de nuit,
+avec la reine et madame Elisabeth, pour se rendre,
+a-t-il dit, dans une place de la frontière voisine du
+point où les émigrés étaient rassemblés. Le 22 il
+est arrêté à Varennes et ramené à Paris.</p>
+
+<p><i>Monsieur</i> partit en même temps que le roi. Mais
+il se rendit hors de France, et rien ne fit obstacle à
+sa sortie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+Le préambule du traité de Pilnitz<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> commence
+par cette phrase: «Sa Majesté l'empereur et Sa
+Majesté le roi de Prusse ayant entendu les désirs
+et <i>les représentations de Monsieur frère du roi</i> de
+France, <i>et de M. le comte d'Artois</i>, se déclarent
+conjointement qu'elles regardent la situation
+où se trouve actuellement Sa Majesté le roi
+de France comme un objet d'intérêt commun à
+tous les souverains de l'Europe.»</p>
+
+<p>Le peuple de Paris, et, il faut le dire, l'assemblée
+nationale elle-même, s'étaient tellement accoutumés
+à regarder la présence du roi à Paris comme
+nécessaire à l'achèvement de la constitution, et son
+absence comme le signal du renversement de la
+liberté, et d'ailleurs la crainte d'une contre-révolution
+était si vive et si générale, que, sans avoir l'intention
+de retenir le roi prisonnier aux Tuileries, je
+dirai même avec de l'horreur pour une pareille
+idée, de fait, chacun voulait qu'il y restât, chacun
+regardait comme criminelle l'idée d'en sortir. On
+supposait que le roi devait s'y trouver libre, par la
+raison qu'il devait regarder comme une obligation
+d'y être, et comme désastreux qu'il n'y fût pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+On peut se demander si avec un caractère moins
+incertain, le roi aurait eu besoin d'être à Paris pour
+faire naître la confiance due à ses intentions; ou
+si étant à Paris, il n'aurait pas pu imposer assez de
+respect pour y être libre. On peut se demander
+aussi si c'était de l'étranger qu'il pouvait attendre
+des secours gratuits et honorables. Mais on ne peut
+se dissimuler qu'il était aussi naturel au roi, d'après
+son caractère, de vouloir s'échapper de Paris,
+qu'aux habitans de Paris de vouloir qu'il y demeurât.</p>
+
+<p>Le roi revenu de Varennes, le peuple de Paris
+voulut qu'il fût jugé comme coupable d'émigration,
+de trahison, d'appel des armées ennemies et des
+émigrés sur le territoire français.</p>
+
+<p>L'assemblée nationale, en ceci véritable organe
+de la justice et de l'intérêt national, déclara le
+roi inviolable<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Le peuple, poussé par une faction
+qui n'a été inconnue qu'à celui qu'on croyait
+en être le chef, et qui en a été la victime<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, se rassemble
+le lendemain au Champ-de-Mars pour y
+signer une pétition tendante à la déchéance: aucune
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+négociation ne peut empêcher le rassemblement,
+aucune représentation ne peut le dissoudre.</p>
+
+<p>Il fallut publier la loi martiale<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Il fallut
+l'exécuter et faire tomber 50 ou 60 victimes pour
+que le reste se dispersât et s'éloignât.</p>
+
+<p>Le rassemblement comprenait des gens de la
+faction dite d'Orléans (qui serait mieux nommée
+coterie de Laclos), des républicains qui reconnaissaient
+pour chef Brissot, des patriotes constitutionnels,
+des curieux. Le canon ne put choisir,
+et fit beaucoup de victimes innocentes.</p>
+
+<p>L'assemblée nationale travaillait alors à la révision
+de l'acte constitutionnel; elle avait senti
+la nécessité de revenir sur quelques dispositions
+plus républicaines que monarchiques. Elle voulait
+rendre de la force à l'autorité royale, qui
+jusque là avait paru ne pouvoir être trop affaiblie:
+tant on avait vu d'obstacles à aplanir
+autour d'elle, pour parvenir à la régénération
+qu'on voulait. Quand la révision fut achevée,
+l'assemblée présenta l'acte au roi<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> avec des formes
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+propres à rappeler vers lui les respects publics;
+et elle mit fin à ses travaux.</p>
+
+<p>Le corps législatif s'assemble<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, suivant le
+v&oelig;u de la constitution. A peine est-il en fonctions
+que la mésintelligence s'établit entre lui et
+la cour. Le roi refuse la sanction au décret du
+29 novembre 1791, contre les prêtres insermentés<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.
+Ces prêtres, autorisés par son refus, enhardis
+par la coalition de Pilnitz, excités par la
+correspondance des émigrés, d'<i>insermentés</i> deviennent
+hautement <i>insoumis</i>, et bientôt <i>réfractaires</i>.</p>
+
+<p>Le roi, pressé de prendre des mesures pour
+faire rentrer ses frères en France, et faire dissiper
+les rassemblemens des émigrés sur la frontière,
+fait des proclamations, des invitations, des
+sommations, qui ne produisent rien. Toute la
+France l'accuse d'être d'intelligence avec les princes,
+et suppose qu'une convention secrète annulle
+d'avance tous les actes publics qui leur sont
+adressés. Les membres du directoire du département
+de Paris, M. le duc de La Rochefoucauld,
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+M. de Talleyrand-Périgord, M. Garnier, etc., déclarent
+au roi<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> que sa patience à l'égard des
+émigrés autorise à l'accuser au moins de faiblesse.
+«Trop long-temps, porte leur adresse, ils ont
+insulté à votre bonté, à votre patience; <i>il est
+urgent</i>, <span class="smcap">INFINIMENT URGENT</span> <i>que, par une conduite
+ferme et vigoureuse</i>, vous mettiez à l'abri de tous
+dangers la chose publique et vous qui en êtes
+devenu inséparable; <i>que vous vous montriez</i> <span class="smcap">ENFIN</span>
+tel que votre devoir et votre intérêt vous
+obligent d'être: l'ami imperturbable de la liberté,
+le défenseur de la constitution et le vengeur
+du peuple français qu'on outrage.» Ces
+paroles, écrites par des personnes sages et en
+position de connaître la conduite de la cour, accréditent
+les accusations qui se pressent contre
+elle. La défiance agite et tourmente tous les amis
+de la liberté. Les citoyens qui avaient le plus
+conservé dans leur c&oelig;ur la religion de la royauté,
+et qui se permettaient le moins de suspecter la
+véracité du roi, disaient que le <i>comité autrichien</i><a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>
+agissait contre sa volonté, mais non pas tout-à-fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+à son insu; qu'il ne l'approuvait pas, mais
+qu'il ne faisait rien pour l'empêcher; qu'il croyait
+avoir satisfait à ses devoirs en conformant ses actions
+personnelles à ses promesses, et qu'au fond
+on ne pouvait avec justice exiger de lui rien de
+plus; que son caractère ne lui permettait pas de
+surveiller et de contenir des oppositions domestiques;
+qu'il craindrait d'être ingrat en s'armant
+de rigueur contre des personnes dévouées à sa
+cause; que le nouveau système, malgré les amendemens
+de la révision, laissait toujours une fâcheuse
+distance entre sa condition passée et sa
+condition future; que le mouvement prolongé de
+la révolution, la diversité et la violence des partis,
+rendaient d'ailleurs très douteux qu'il pût conserver
+l'autorité constitutionnelle, quand même
+il s'attacherait fortement à la constitution; que,
+par ces raisons, il devait quelquefois s'abandonner
+aux fluctuations naturelles à son esprit, suivre les
+variations des circonstances, et voir sans animadversion
+les efforts de personnes affectionnées qui,
+sans exiger de lui un concours propre à le compromettre,
+se chargeaient de lui ouvrir quelques
+chances de réintégration. Ces considérations,
+très justes, mais trop abstraites pour entrer
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+dans tous les esprits, et trop faibles pour s'y
+placer avec avantage à côté des idées de liberté
+et d'égalité qui passionnaient toutes les âmes,
+n'empêchaient pas le mécontentement général.</p>
+
+<p>La campagne s'ouvre au mois d'avril 1792. La
+fortune est d'abord contraire à nos armes en Belgique.
+On crie aussitôt à la trahison: on accuse
+la cour, les généraux, M. de Lafayette qu'on dit
+être complice de la cour. Les accusations se pressent,
+dans les clubs, dans la commune, dans
+l'assemblée législative; on n'épargne point la personne
+du roi.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, que va prononcer l'assemblée?
+Elle licencie la garde royale. Elle ordonne
+la formation d'un camp de vingt mille
+hommes sous Soissons. Ces vingt mille hommes
+devaient être fournis par les départemens et choisis
+entre les patriotes<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. La sanction de ce décret
+est refusée. Le peuple est révolté de ce refus.
+Récemment privé de sa garde, le roi ne voyait
+dans le projet d'un camp à Soissons, qu'un plan
+d'attaque contre sa personne, et le peuple n'y
+voyait qu'une défense contre l'ennemi<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Des
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+deux parts on ne découvrait que la moitié de la vérité;
+mais des deux parts on était de bonne foi: le
+peuple peut être féroce; il est impossible qu'il
+soit rusé.</p>
+
+<p>Le refus de la sanction royale au décret rendu
+pour le camp de Soissons, était, aux yeux du
+peuple, l'éclatante manifestation du projet de
+livrer Paris à l'étranger. Le 20 juin un rassemblement
+furieux force l'entrée des Tuileries; soixante
+mille personnes<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> s'introduisent dans les appartemens.
+Le roi est insulté, outragé; des forcenés
+crient à ses oreilles: <i>à bas le veto</i>; d'autres lui commandent
+la sanction des décrets concernant les
+vingt mille hommes, d'autres celle du décret concernant
+les prêtres insermentés. La reine est aussi
+l'objet des plus violens outrages.</p>
+
+<p>Malgré les défiances généralement répandues
+contre la cour, les évènemens de cette journée
+remplirent d'indignation toutes les âmes où s'était
+conservé quelque sentiment de respect pour
+le roi et pour la royauté. Les soupçons de mauvaise
+foi qui s'étaient élevés contre la cour semblaient
+s'affaiblir dans les esprits modérés, par
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+le sentiment de si énormes attentats. S'il était
+vrai qu'il y eût des intelligences entre le roi et
+l'étranger, elles semblaient justifiées par ces excès
+du 20 juin qui en rappelaient d'antérieurs; si
+elles n'étaient pas établies, on prévoyait qu'elles
+allaient infailliblement l'être.</p>
+
+<p>Une délibération du conseil général du département
+de la Seine, l'arrivée subite de M. de Lafayette
+à Paris, son discours au corps législatif
+contre les auteurs des évènemens du 20 juin, entretiennent,
+autorisent l'indignation des citoyens
+contre eux. Le conseil du département suspend
+de ses fonctions le maire de Paris, Péthion, accusé
+d'avoir favorisé le mouvement de cette journée,
+et ordonne des poursuites contre d'autres
+fonctionnaires. Le roi, dans son conseil, confirme
+la délibération du conseil général du département.
+M. de Lafayette se présente à la barre
+du corps législatif, demande, au nom de son
+armée, la poursuite de tous les coupables.</p>
+
+<p>Le peuple ne devient que plus menaçant et
+plus redoutable; il crie dans les rues, on écrit
+sur les chapeaux, <i>Péthion, ou la mort</i>; et l'assemblée
+nationale se prononce en faveur de ce v&oelig;u.</p>
+
+<p>Elle réintègre d'abord le maire dans ses fonctions;
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+ensuite, pour réponse à M. de Lafayette,
+elle délibère pendant plusieurs jours si elle le
+mettra en accusation. Une faible majorité décide
+que M. de Lafayette ne sera point accusé; mais le
+peuple, furieux, insulte, maltraite, à la sortie de
+la séance, les membres de cette majorité<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<p>La nation, étonnée, balance entre la cour et ses
+représentans; elle ne sait si c'est la liberté qui se
+défend, ou la licence qui triomphe; le manifeste
+du duc de Brunswick, du 26 juillet 1792, l'éclaire
+et la décide.</p>
+
+<p>Cet écrit imprudent attaque la révolution, ses
+auteurs et ses appuis; il menace la liberté: plus
+de doute alors, plus d'hésitation. L'étranger se déclare
+l'ami de la cour et l'ennemi des citoyens:
+donc, s'écrie-t-on la cour est l'amie de l'étranger,
+l'amie de nos ennemis, donc elle est notre
+ennemie.</p>
+
+<p>La constitution portait, art. VI: «Si le roi se
+met à la tête d'une armée et en dirige les forces
+contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un
+acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait
+en son nom, il sera censé avoir abdiqué la
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+royauté.» Dans la France entière retentit ce
+cri: <i>La déchéance!</i> Une députation des quarante-huit
+sections de Paris vient, le 3 août<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, la demander
+à la barre de l'assemblée nationale. Dans
+la nuit du 9 au 10 août, deux faubourgs, précédés
+d'un bataillon de Marseillais, marchent sur
+le palais des Tuileries, rangent en batterie douze
+canons au Carrousel, en face du château, pour
+forcer l'abdication du roi. Il était alors cinq heures
+du matin: de quarante mille hommes de la
+garde nationale qui, la veille, à onze heures du
+soir, étaient sous les armes dans les sections, prêts,
+disaient-ils, à repousser les faubourgs, il ne s'en
+trouvait plus une compagnie sur pied; tout était
+rentré chez soi vers minuit; un seul bataillon de
+garde était dans la cour royale, avec un bataillon
+suisse et quelques canonniers de la garde nationale
+qui quittèrent leurs pièces quand ils entendirent
+la réquisition de repousser la force par la force.
+Les habitans de Paris voyaient avec effroi le mouvement
+des faubourgs; mais ils ne voulaient pas
+prendre sur eux de le réprimer. Ils craignaient
+d'avoir à rendre compte à la France entière, non
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+du sort de quelques perturbateurs, mais du sort
+de la révolution: personne n'osant prononcer entre
+le désordre manifeste d'un côté et ce qu'on disait
+des man&oelig;uvres cachées de l'autre.</p>
+
+<p>Le roi sans défense, ou du moins sans moyens
+de défense suffisans, alla chercher un refuge dans
+le lieu des séances du corps législatif. Il y entra
+vers sept heures du matin. Il y fut reçu en roi, et
+probablement il lui aurait suffi de quelques dispositions
+concertées avec l'assemblée pour la garantie
+de l'État, et de quelques démonstrations
+nouvelles de sincérité, pour qu'il pût quelques
+heures après retourner en roi dans son palais, si
+la plus déplorable fatalité n'eût voulu que le bataillon
+de Suisses, postés au château, engageât
+un combat meurtrier avec ce peuple que sa
+lassitude allait disperser, et si le sang versé dans
+ce malheureux moment n'eût rendu le roi et le
+peuple à jamais irréconciliables. Il périt quatre
+ou cinq cents hommes. Le peuple alors accourut
+dans l'assemblée nationale et demanda vengeance.
+L'assemblée se borna à ordonner la suspension
+du pouvoir royal. C'était accorder le moins qu'il
+était possible. Mais bientôt la fureur populaire
+croissant par le compte et la connaissance des
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+victimes, et surtout par les incitations de l'exécrable
+commune qui s'était instituée d'elle-même
+pendant la nuit, demanda la tête du roi, et l'assemblée
+nationale se vit dans l'alternative forcée
+de le constituer prisonnier au Temple, ou de le
+voir immoler dans son sein. L'assemblée l'envoya
+au Temple, suspendit son autorité et convoqua une
+convention nationale pour le 1<sup>er</sup> octobre suivant.</p>
+
+<p>M. de Lafayette apprit à Sédan la catastrophe
+du 10 août. Des commissaires du nouveau pouvoir
+exécutif étaient venus en informer l'armée,
+et s'assurer de son acquiescement. M. de Lafayette
+refusa de les reconnaître. La municipalité de Sédan,
+le conseil-général du département des Ardennes,
+déclarèrent qu'ils ne voyaient dans ces commissaires
+que des agens d'une faction criminelle; on
+les arrêta, on les incarcéra. M. de Lafayette rassemble
+l'armée, lui fait prêter un nouveau serment
+de fidélité à la constitution de l'an II. Son
+intention était manifestement de faire marcher
+ses troupes sur Paris, non dans les mêmes vues
+que les émigrés et les étrangers, non pour dégager
+de la constitution le roi qui l'avait jurée, mais
+au contraire pour l'y engager plus certainement
+en le délivrant d'une indigne prison, et en lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+prouvant, par une telle marque de fidélité, ce
+qu'un monarque constitutionnel pouvait attendre
+des amis de la constitution. Le sort en avait autrement
+décidé. Les soldats crurent à la trahison
+de la cour: marcher au secours du roi, contre les
+autorités constituées de Paris, contre les hommes
+de la révolution, c'était, disaient-ils, tourner le dos
+aux étrangers campés sur la frontière, pour prendre
+la même direction qu'eux; c'était faire l'avant-garde
+des armées ennemies; c'était s'employer à
+la ruine de la liberté, de l'égalité: de l'égalité si
+nouvelle dans l'armée, et si chère aux espérances
+de gloire et de fortune qu'elle avait conçues. Telle
+était à ses yeux la conduite qui lui était tracée.
+On annonça aux troupes un décret qui mettait
+Lafayette en accusation; elles méconnurent leur
+général. On leur annonça un autre décret qui
+mettait Lafayette en arrestation; elles déclarèrent
+qu'elles devaient obéissance aux décrets, et fidélité
+à la nation.</p>
+
+<p>M. Lafayette fut obligé de fuir avec M. de
+Latour-Maubourg, son digne et noble ami. Poursuivis
+par l'ingratitude populaire, par l'injustice
+de l'armée, par la haine redoutable des amis de
+la cour, la déloyauté de l'étranger leur ouvrit
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+pour asile des cachots, leur donna pour protecteurs
+des geôliers, et pour adoucir leur malheur
+commun, les sépara.</p>
+
+<p>Toutes les armées, toutes les autorités constituées
+envoyèrent, comme l'armée de M. de Lafayette,
+leur adhésion aux décrets du 10 août. Elles
+en donnèrent de nouvelles après le 21 janvier.</p>
+
+<p>Si le 10 août n'avait pas fait cesser le pouvoir
+royal, l'étranger n'aurait-il pas eu la facilité de
+venir à Paris, de s'ingérer dans la constitution, de
+faire la loi au corps législatif, ou de le dissoudre,
+de rétablir l'ancien régime ou d'établir un régime
+équivalent ou pire? Ce même étranger n'aurait-il
+pas été maître de se faire payer par la nation les
+frais de son entreprise, peut-être de démembrer
+le territoire, d'y séjourner le temps qu'il aurait
+voulu, d'y lever des contributions, d'y vivre aux
+dépens du pays? Le roi pouvait-il, voulait-il opposer
+à l'invasion une résistance suffisante? Son
+impuissance ou sa mauvaise volonté n'étaient-elles
+pas constatées par l'état des places, par l'état des
+armées? A part toute volonté, n'était-il pas certain
+et avoué que le roi n'avait que 90,000 hommes
+à opposer à 200,000 Autrichiens ou Prussiens qui
+s'avançaient vers la frontière? N'était-il pas évident
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+qu'un recrutement était impossible dans l'agitation
+et la défiance qui travaillaient tous les esprits?
+En un mot, l'ennemi qui, avec des forces supérieures,
+était à nos portes, l'ennemi, d'accord
+avec les princes, l'ennemi, marchant au nom du
+roi, n'aurait-il pas bravé le roi lui-même, quand
+ce prince aurait eu la volonté de l'empêcher
+d'entrer en France en vainqueur, de la ravager, de
+la partager? Oui. On peut dire sans hésiter: oui;
+parce que les hommes les plus dévoués à la patrie
+craignaient la trahison des ministres et des généraux;
+oui, parce que les faibles étaient disposés
+à se faire un prétexte du danger de cette trahison,
+pour servir mollement ou se laisser aller
+à la défection; oui, parce qu'il ne dépendait
+pas du roi, au milieu de 1792, quelle que pût
+être alors sa bonne volonté, de dissiper les soupçons
+de malveillance qui s'étaient élevés contre
+lui depuis près de trois ans. Il ne pouvait faire
+croire à sa bonne volonté, parce que précédemment
+il avait témoigné un sentiment contraire<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>,
+il ne pouvait faire croire à sa sincérité, parce
+qu'il avait antérieurement donné une adhésion
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+qu'il avait ensuite désavouée; il ne pouvait
+faire croire à une forte animosité ni contre ses
+frères, marchant au milieu des étrangers avec
+la noblesse française, ni contre ces étrangers
+appelés par ses frères, contre ces étrangers armés
+pour des intérêts dont il s'était constamment
+occupé, et dont il était fort naturel qu'il
+s'occupât, armés pour des griefs qu'il avait lui-même
+exposés dans sa déclaration du 20 juin,
+et qui s'étaient fait précéder de manifestes et de
+proclamations rédigés dans un sens absolument
+opposé à celui des actes de cette nature, puisqu'ils
+y affectaient un merveilleux dévouement
+pour le roi en déclarant la guerre à la nation.
+Comment concevoir que cette nation confiât des
+forces nouvelles pour sa défense au prince dont
+les ennemis qu'elle avait à combattre se déclaraient
+les amis, au prince dont les intérêts
+étaient le prétexte de leur agression? S'il est
+sur la terre une nation capable de porter la confiance
+jusqu'à l'aveuglement, et la générosité
+jusqu'à l'abandon dans la défiance même, c'est
+la nation française. Mais ce n'est pas quand il
+s'agit d'un intérêt aussi étroitement lié à son honneur,
+que celui de son indépendance. La France
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+a mis quelquefois sa grandeur à tout risquer; mais
+par honneur et par affection. Elle aurait pu être
+alors, comme depuis, prodigue de ses trésors et
+de son sang pour la satisfaction personnelle d'un
+prince dont l'ambition l'aurait mécontentée et
+pour l'exécution de projets qu'elle aurait désavoués:
+mais l'idée de livrer à la trahison des
+victimes destinées au char de triomphe de l'étranger,
+a dû la trouver intraitable; et par cela seul
+qu'elle avait à craindre, en donnant de nouvelles
+forces au roi, de les livrer à l'ennemi, elle devait
+être à son égard plus qu'avare de ses secours.</p>
+
+<p>Il se peut qu'il y ait eu de l'injustice dans les
+appréhensions nationales; mais elles étaient au
+moins excusables; il aurait fallu bien du temps
+et bien des explications pour les dissiper; en attendant,
+c'est un fait qu'elles empêchaient de
+donner au roi des forces pour résister à l'ennemi
+qui s'avançait. Et quand la nation se serait résignée
+à accorder une armée, qu'il y a loin d'une
+levée difficilement consentie, plus difficilement,
+rassemblée, à une armée qui se forme par le dévouement
+de ceux qui la votent et de ceux qui la
+composent! qu'il y a loin d'une soumission défiante
+à l'élan et à l'enthousiasme!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+La nation s'est donc trouvée dans l'alternative
+de périr, ou de détrôner le roi; le détrônement
+a donc été un sacrifice nécessaire à son salut,
+soit qu'il fût ou non un acte de justice.</p>
+
+<p>Une seule chose aurait pu en dispenser, aurait
+pu même rendre la conservation du roi
+utile à celle de la France; c'aurait été qu'il déclarât
+aux ennemis qu'à leur entrée sur le territoire,
+il descendrait volontairement de ce trône
+où ils avaient l'insolente prétention de l'affermir,
+et où ils l'avaient exposé à la honte de paraître
+leur complice; de ce trône dont leur protection
+le rendrait indigne, si elle était impuissante
+contre le peuple français; et qu'elle rendrait indigne
+de lui, si elle pouvait en triompher. Ah!
+comme la nation se serait dévouée pour un
+prince qui, par cette héroïque menace, se serait
+identifié avec elle! Mais une telle gloire n'était
+pas réservée au faible et malheureux Louis, il se
+l'était interdite par son acquiescement aux sollicitations
+de ses frères.</p>
+
+<p>Si le roi restant sur son trône, la nation devait
+devenir la proie de l'étranger, peut-on mettre
+en principes qu'elle dût préférer l'invasion de
+son territoire au renversement du roi, le danger
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+de son propre anéantissement au détrônement du
+monarque? Une nation a-t-elle plus qu'un particulier
+le droit de faire le honteux abandon de
+son existence? Eh! la conquête qui pouvait
+anéantir la France n'était-elle pas aussi l'engloutissement
+du trône? Livrer la France à l'étranger,
+n'était-ce pas aussi lui livrer la couronne? Était-ce
+un grand avantage pour le roi d'en être dépouillé
+par l'étranger, sur les décombres de la France,
+plutôt que par la France qui, la sauvant des outrages
+de la conquête, pouvait à la suite la rendre
+au roi intacte et honorée? Et s'il avait pu vouloir
+mettre son trône, son sceptre et sa couronne à la
+merci de l'étranger, plutôt que les restituer à la
+nation, lorsqu'elle en avait besoin pour son salut,
+aurait-il été bien digne d'en rester dépositaire?</p>
+
+<p>Nous avons parlé de la commune qui s'est
+formée dans la nuit du 10 août. Ce jour même elle
+s'arrogea le pouvoir suprême. Elle dicta quelque
+temps des lois au corps législatif; elle rebuta celles
+qui n'étaient pas conformes à ses volontés. Lorsqu'à
+la fin du mois d'août on apprend dans la capitale
+que Longwi est pris, que Verdun et Thionville
+sont menacés, la commune fait fermer les
+barrières, met toute la garde nationale sous les
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+armes, fait fouiller le domicile de tous les habitans,
+en fait arracher tous les hommes désignés
+comme ennemis de la patrie. On arrête dans cette
+nuit six mille personnes, on les jette dans les prisons;
+une grande partie étaient des ecclésiastiques.
+Le 2 septembre, à midi, le canon d'alarme
+se fait entendre sur le Pont-Neuf: c'était le signal
+d'un massacre dans les prisons, dans ces prisons
+encombrées trois jours avant de malheureux arbitrairement
+arrêtés. Elles deviennent d'horribles
+boucheries. Tout Paris se remplit d'effroi: cependant,
+et c'est ici un fait bien remarquable, ces
+trois coups de canon qui étaient le signal du massacre,
+étaient en même temps le signal de l'enrôlement
+des citoyens appelés au secours de la patrie.
+Des estrades étaient établies dans les carrefours,
+dans les places publiques, pour recevoir leur soumission
+et les inscrire; et chose étonnante! des
+magistrats s'y étant établis lorsque le canon se fit
+entendre, les citoyens y affluèrent; une armée de
+quarante mille hommes fut ainsi formée en trois
+jours par l'enthousiasme de la liberté, pendant
+que la férocité la plus impitoyable massacrait impunément
+dans les prisons!</p>
+
+<p>Le 21 septembre 1792 s'ouvrirent les séances
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+de la convention nationale. Longwi et Verdun
+étaient pris, Lille bloquée, la tranchée ouverte
+devant Thionville, le roi de Prusse en Champagne,
+à la tête de son armée. Le premier acte de la convention
+fut d'abolir la royauté, de proclamer la
+république. Six cent mille hommes qui étaient en
+marche sur tous les points de la république pour
+se rendre aux armées, apprennent que l'égalité
+vient d'être consacrée par une constitution qui
+n'admet plus ni cours, ni grands, ni nobles, et
+qui appelle aux plus hautes distinctions tous les
+gens de mérite; que chacun va se battre pour soi,
+particulièrement pour soi, en même temps que
+pour la patrie. Le cri de <i>vive la république</i> remplace
+celui de <i>vive la nation</i> et résonne encore plus fortement
+dans les âmes. La marche des défenseurs déjà
+rapide s'accélère encore; ils sont comme précipités
+sur l'ennemi par l'impétuosité de leur mouvement.
+Ils sont victorieux à Valmy le 20 septembre, et l'établissement
+de la république et l'indépendance nationale
+sont assurés. Le 30 septembre, l'ennemi
+battu, commence sa retraite. Le 23 octobre il ne
+reste des armées étrangères en France que les cadavres
+étendus sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Une telle inauguration de la république devait
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+disposer toutes les âmes à la générosité et assurer
+l'existence de Louis XVI. Le roi semblait n'avoir
+plus rien à redouter pour sa personne, du moment
+que la royauté n'était plus à craindre; ses amis
+pensaient qu'aucun intérêt ne sollicitait sa perte,
+depuis qu'il ne lui restait aucun moyen de vengeance.
+Bien des gens ont pensé, non sans quelque
+fondement, que la proclamation de la république,
+cette proclamation subite à laquelle personne ne
+s'attendait, pas même ceux qui l'ont proposée, a
+été suggérée par M. de Montmorin, le 10 août, à
+un homme du parti populaire, comme un moyen
+de sauver le roi; et en effet, c'était au moins une
+chance favorable au milieu de tant d'autres qui
+étaient contraires; et il est certain qu'une partie
+de la convention, fort attachée aux idées monarchiques,
+s'était néanmoins décidée pour la république
+dans l'espérance d'écarter le danger qui
+menaçait le roi. Vaines illusions!</p>
+
+<p>Jusqu'ici nous avons vu les évènemens de la révolution
+conduits par deux passions, l'amour de
+l'égalité et l'irritation dans les contrariétés qu'elle
+avait éprouvées. Ici se découvrent deux autres principes
+qui vont concourir, jusqu'à l'époque du 18
+brumaire an <span class="smcap">VIII</span>, à tout le mouvement des affaires
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+publiques: ce sont la jalousie et la peur.</p>
+
+<p>Deux partis se disputent le pouvoir à l'ouverture
+de la convention: <i>le parti de la Gironde et
+le parti de la Montagne</i><a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
+
+<p>L'esprit, le talent, le savoir, un patriotisme énergique,
+joints à une certaine douceur de m&oelig;urs,
+distinguaient le premier; mais point d'expérience,
+et une présomption qui aveuglait souvent: le second
+était composé de patriotes farouches, ignorans,
+âpres, jaloux, audacieux, entreprenans,
+sans ménagement. Les Girondins avaient l'ambition
+de gouverner, et parce qu'ils s'en jugeaient
+capables et parce qu'ils jugeaient que leurs adversaires
+ne l'étaient pas. Les Montagnards se
+sentant incapables de gouverner, ne voulaient pas
+de gouvernement. Ils ne voyaient de position pour
+eux que dans l'anarchie.</p>
+
+<p>Les Girondins, maîtres de la tribune, y exerçaient
+l'influence d'une forte logique, l'ascendant
+d'une haute éloquence, mais se plaisaient trop à
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+en user pour quelque intérêt offensé grièvement
+par le parti contraire: les Montagnards ne pouvant
+répondre aux beaux discours, firent la guerre aux
+orateurs et les vouèrent à la proscription. Ils désignèrent
+les hommes de la Gironde à la haine
+populaire, sous le titre de <i>faction des hommes
+d'État</i>; la Gironde les appela <i>faction des hommes
+de sang</i> ou <i>hommes de proie</i>.</p>
+
+<p>Ils étaient en effet hommes de proie, les principaux
+chefs de la Montagne. Ils sortaient de
+cette commune qui aggrava par des actes de férocité
+inouïs, les malheurs que vit la journée du 10
+août, de cette commune à jamais exécrable par
+les massacres de septembre, et qui, poursuivie par
+la clameur publique, avait besoin de trouver un
+refuge dans la puissance conventionnelle. Elle se
+l'était assuré ce refuge, en faisant nommer à la
+convention ses membres les plus énergiques, ou
+plutôt les plus violens. Disons mieux, elle s'était
+assurée de la convention elle-même. Quand ces
+monstres proposaient leurs atrocités à la tribune,
+la commune faisait rugir, autour du lieu des
+séances, ses aveugles affidés; il fallait que l'assemblée
+y souscrivît. Et quand des clameurs vengeresses
+s'élevaient dans la convention contre la
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+commune, ses complices étaient à la tribune pour
+la défendre et faire l'appel de tous ses auxiliaires
+et de ses partisans. Ce règne commun de la municipalité
+et de la Montagne commença avec la
+convention et dura deux ans.</p>
+
+<p>La justice nationale avait de dignes organes
+dans les députés de la Gironde, la vengeance publique
+s'exerçait déjà par des discours éloquens
+qui invoquaient la rigueur des lois. La peur, qui
+s'attache au crime, fit conspirer la perte de la Gironde,
+et cette peur, fille et mère de la cruauté,
+cette peur qui ne s'exprimait que par la menace,
+aidée de cette basse jalousie qu'il est si ordinaire
+de trouver unie à la lâcheté, força les faibles de
+concourir à ses desseins.</p>
+
+<p>A la fin de 1792, le malaise du peuple, causé
+par la rareté des subsistances, ajoutait à son déchaînement
+contre le roi. Cette rareté était attribuée
+aux man&oelig;uvres de la cour; c'était, disait-on,
+une nouvelle manière de faire périr le peuple,
+ajoutée aux massacres du 10 août dont la Montagne
+demandait toujours vengeance, et qui ne
+pouvaient, selon elle, être expiés que par la mort
+du roi.</p>
+
+<p>La Gironde qui, le 10 août, avait voulu résister
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+à la fureur populaire et sauver ensemble le roi et
+la royauté, s'était déclarée, dans la convention
+même, contre tout attentat sur la personne du roi.</p>
+
+<p>Les Girondins furent considérés comme complices
+du roi, parce qu'ils avaient été ses défenseurs:
+livrer le roi à la fureur populaire, c'était
+donc y livrer les députés de la Gironde; c'était les
+conduire à l'échafaud que l'y faire monter. Il
+fut donc décidé par la Montagne et la commune,
+que le roi serait jugé, c'est-à-dire condamné. De
+ce moment, la correspondance des clubs, celle
+de la commune, les journaux du parti, ne cessèrent
+de provoquer les adresses et des pétitions
+d'autres communes, d'autres clubs, de toutes les
+administrations de la France, pour le jugement et
+la condamnation du roi. Les adresses affluèrent.
+Alors on y avait grande foi, à ces adresses, qui,
+comme on l'a tant vu à la suite, s'attiraient les
+unes les autres, enchérissaient sur celles qui les
+avaient précédées, comme pour se faire pardonner
+d'être venues plus tard, et souvent démentaient
+par peur ou par une soumission intéressée, de
+précédentes adresses rédigées dans un sens opposé,
+et donnaient toujours la dernière pour
+la seule franche, libre et vraie; ces adresses
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+étaient prises alors pour l'expression de la volonté
+générale. Et comment ne s'y serait-on pas mépris
+à la troisième année de la révolution; on s'y
+trompait encore à la vingtième, à la vingt-cinquième<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p>
+
+<p>Le 3 décembre 1792, un décret ordonna que
+le roi serait jugé par la convention. La discussion,
+déjà ouverte depuis quelque temps, continua
+jusqu'au 7 janvier suivant. Pendant cet
+intervalle, les Montagnards man&oelig;uvrèrent, de
+concert avec la commune, contre la Gironde.
+Les orateurs de la Montagne, les Marat, les Robespierre,
+étaient en première ligne. Ils étaient
+sans cesse à la tribune chargeant le roi d'imputations
+et d'épithètes odieuses. Ils qualifiaient de
+traîtres, d'ennemis du peuple, les députés qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+voulaient le sauver par l'appel au peuple ou par
+un sursis à l'exécution du jugement; et la Gironde
+était à la tête de ce parti. Les tribunes publiques
+étaient pleines de furieux qui remplissaient la
+salle d'applaudissemens à chaque outrage fait par
+la Montagne aux orateurs du parti modéré; et
+parmi ces orateurs, la Gironde était au premier
+rang. Quand les discussions s'échauffaient, les
+tribunes prenaient parti, se mettaient en révolte
+pour les Montagnards. Pendant que les
+plus violentes agressions jetaient le désordre dans
+l'assemblée, une troupe de forcenés investissait
+la salle de ses séances, était informée, par les
+gens apostés dans les tribunes, de ce qui se passait
+dans l'intérieur, faisait entendre ses rugissemens
+quand elle en recevait l'ordre, menaçait,
+insultait à leur sortie les députés qui n'avaient
+point opiné pour la mort. Derrière cette seconde
+ligne étaient les Jacobins, comme réserve du parti
+montagnard et comme centre des correspondances
+avec toutes les sociétés affiliées. Venaient ensuite
+les quarante-huit sections de Paris, qui, quelques
+jours avant le jugement du roi, s'étaient
+établies en séance permanente. Presque toutes
+animées du même esprit que la commune, elles
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+avaient éloigné de leurs séances, par une permanence
+inconciliable avec les devoirs et les intérêts
+domestiques, les gens paisibles et les esprits modérés;
+elles délibéraient sur les discussions de la
+convention, sur les partis qui la divisaient, et s'accordaient
+à déclarer traîtres les députés qui hésitaient
+à prononcer la mort. Enfin, la commune
+était comme le quartier-général d'où se commandaient
+les man&oelig;uvres extérieures; c'était de là
+que les Marat et les Robespierre dirigeaient les
+sections et les groupes établis dans tous les lieux
+publics. Les Montagnards ne prenaient pas la
+peine de déguiser le pouvoir de la commune; ils
+aimaient au contraire à l'exagérer, pour l'opposer
+effrontément à la convention. Dans la séance
+du 15 décembre, un membre s'étant plaint de ce
+qu'on avait séparé le roi de sa famille, l'assemblée
+avait décrété que la communication serait rétablie.
+Un Montagnard osa dire à la convention:
+«<i>Vous l'ordonnez en vain; si le corps municipal ne
+le veut pas, le décret ne sera point exécuté</i>.» Les
+Montagnards étaient plutôt les auxiliaires de la
+commune, que la commune n'était l'auxiliaire
+des Montagnards. Le parti modéré voulait-il faire
+cesser la permanence des sections, l'insolence des
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+tribunes, les rassemblemens tumultueux qui entouraient
+la salle des séances? Les Montagnards
+faisaient arriver à la barre des députations de sections,
+ou de la commune elle-même, et ils doublaient
+leurs troupes d'investissement. Les orateurs
+des députations accusaient de l'agitation
+publique, du défaut de subsistances, du malheur
+du peuple, <i>la lenteur que la Convention mettait à
+punir le tyran et ses satellites</i>. On demandait que
+<i>la faux de l'égalité se promenât enfin sur toutes les
+têtes coupables</i>. On demandait sans détour <i>la mort
+du roi</i>. On offrait des bras au parti énergique et républicain:
+on menaçait l'autre d'une mesure de
+sûreté générale; on faisait entrevoir un nouveau
+2 septembre, et le courage de la majorité défaillait
+à cette idée. On ne trouvait dans la majorité des
+habitans de Paris aucun secours contre une telle
+oppression; elle avait prévu les évènemens du 10
+août et ne les avait point prévenus; elle avait vu
+les massacres de septembre et ne les avait point
+empêchés. Cette capitale était-elle devenue la plus
+méprisable des cités, la honte de la nation française?
+Certes on n'hésiterait pas à le reconnaître
+si la cour n'avait inspiré tant de défiance, si l'on
+n'eût généralement regardé le roi comme coupable,
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+si son crime n'eût été déclaré constant
+par les députés même qui ensuite se sont le
+plus courageusement opposés à la peine capitale.</p>
+
+<p>Les Parisiens, non plus que les Français, ne
+voulaient point la mort du roi; mais ils ne voulaient
+point la réintégration du trône, ni la rentrée
+des prêtres, ni celle des émigrés, ni en un mot la
+contre-révolution.</p>
+
+<p>Le parti Montagnard, organisé comme nous l'avons
+dit, n'avait aucune retenue dans son animosité
+contre le parti de la Gironde. A la séance du
+3 décembre, les Montagnards proposèrent la récusation
+<i>de tous les hommes de talent</i> qui avaient
+passé du corps législatif dans la convention, sous
+prétexte que dans un papier trouvé aux Tuileries,
+on avait présenté au roi <i>les hommes de talent</i> de
+cette assemblée, comme bien disposés pour sa
+personne. Marat désignait tous les jours dans ses
+feuilles sanguinaires ce parti à la fureur du peuple,
+et cette fureur s'autorisait de l'unanimité des
+opinions qui déclaraient le roi coupable.</p>
+
+<p>On croyait que ne pas le punir de mort, c'était
+l'absoudre; que l'absoudre c'était le rétablir dans
+sa puissance. L'inviolabilité, comme doctrine politique,
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+n'entrait pas dans la tête du peuple; comme
+maxime religieuse, elle en était sortie depuis le 14
+juillet, les 5 et 6 octobre 1789. La fureur populaire
+était exaltée à tel point contre le roi, et la
+prévention tellement montée contre les opinions
+modérées, que les quarante-huit sections formèrent
+dans les premiers jours de septembre 1792,
+un comité central de quatre-vingt-seize membres
+pour faire des arrestations dans Paris et qu'une
+section, trahissant le secret des autres, alla jusqu'à
+proposer <i>de faire fermer les barrières, et de former
+un jury pour juger les députés qui voteraient
+pour l'appel au peuple</i>. Ajoutons que <i>pour faire
+connaître au peuple les traîtres qui étaient dans
+l'assemblée</i>, Marat avait fait décréter, aux bruyantes
+acclamations des tribunes, que <i>la mort du
+tyran serait votée par appel nominal et que cet appel
+serait publié</i>.</p>
+
+<p>C'est dans ces circonstances que la convention
+avait à prononcer sur le sort du roi<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. Elle porta
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+son jugement le 16 janvier: ce jugement prononça
+la mort. Quelques députés la votèrent par conviction,
+d'autres par fanatisme, d'autres par peur;
+d'autres, plus éclairés et plus malheureux, par
+la certitude de voir l'exécrable commune prendre
+la place de la convention, si un jugement modéré
+lui en fournissait le prétexte et le moyen, et
+inonder la France de sang. Ce fut la peur qui
+décida le plus grand nombre; pour beaucoup en
+effet, et surtout pour ceux que les Montagnards
+et la commune poursuivaient, la question n'était
+pas de savoir si le roi perdrait ou conserverait la
+vie, mais s'ils voteraient sa mort ou la leur; et
+l'unanimité du premier jugement, qui déclarait
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+Louis coupable, aidait les consciences troublées
+par l'imminence du danger, à prononcer la peine
+de mort, comme elle avait contribué à entretenir
+dans le peuple la soif du sang qu'il croyait nécessaire
+à son repos<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p>
+
+<p>Le 21 janvier, six cent mille personnes ont vu
+sans rumeur conduire Louis XVI à l'échafaud. Et
+quelques jours après les armées, les corps administratifs,
+judiciaires et municipaux ont fait des
+adresses de félicitation à l'assemblée nationale
+sur son courage.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
+
+<h3>RÉSUMONS.</h3>
+
+<p class="p2">D'abord les actes qui concernent les prêtres,
+sont:</p>
+
+<p class="center">1<sup>o</sup> <i>Durant l'assemblée constituante</i>:</p>
+
+<p>L'abolition de la dîme substituée au simple
+rachat qui avait été ordonné le 4 août<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>;</p>
+
+<p>La vente des biens du clergé au profit de la
+nation et l'assignation des dépenses du culte sur
+les revenus publics<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>;</p>
+
+<p>La constitution civile du clergé, l'obligation
+de prêter serment à cette constitution<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p>
+
+<p class="center">2<sup>o</sup> <i>Durant le corps législatif</i>:</p>
+
+<p>L'abolition des costumes ecclésiastiques et religieux<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>;</p>
+
+<p>Le décret qui autorise la déportation des prêtres
+insermentés sur la proposition de vingt citoyens<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>;</p>
+
+<p>Refus de ce décret par le roi<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+Décret qui ordonne aux prêtres insermentés de
+sortir dans la quinzaine du territoire<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>;</p>
+
+<p>Enfin les massacres du 2 septembre et jours
+suivans, dans les prisons<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<p>Voyons ce que l'opinion générale a voulu ou
+consenti de ces divers actes, et ce qui peut être
+regardé comme conforme au v&oelig;u national.</p>
+
+<p>Que l'abolition de la dîme, comme bien des
+personnes l'ont prétendu, n'ait pas été provoquée
+par la nation, cela est possible; mais elle
+a été sanctionnée par elle, puisque c'est en partie
+sur le bénéfice de cette dîme évaluée à 70 millions
+que les propriétaires payent aujourd'hui une
+contribution foncière de 220 millions, de sorte
+que la dîme a été réellement convertie en accroissement
+de contributions. Il est impossible de
+mieux sanctionner l'abolition de la dîme qu'en
+l'appliquant<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, par une délibération annuelle,
+aux besoins de l'État.</p>
+
+<p>Que la vente des biens du clergé n'ait pas été
+provoquée par le v&oelig;u national, cela est encore
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+possible; mais l'acquisition de ces biens sur toutes
+les parties de la France, leur division et leur
+subdivision depuis vingt-cinq ans en différentes
+mains, l'application du produit de la vente aux
+besoins de la nation, tout cela est plus qu'une
+présomption de l'acquiescement général à cette
+opération.</p>
+
+<p>Venons à la constitution civile du clergé.</p>
+
+<p>Le v&oelig;u national ne l'avait réellement point
+provoquée. Rétablir la discipline dans l'Église
+par de meilleurs choix des pasteurs, par une circonscription
+plus égale de la juridiction diocésaine,
+par la modicité et l'égalité des traitemens,
+enlever au roi la nomination des évêques, au
+pape les institutions canoniques; rendre au peuple
+les élections ecclésiastiques; opérer sans retard
+la dissolution de l'ancien corps du clergé, et
+faire perdre à ses principaux membres l'espérance
+de le voir revivre comme premier ordre
+de l'État: toutes ces vues, fort utiles sans doute,
+étaient trop compliquées pour être saisies par la
+masse de la nation.</p>
+
+<p>Entre les esprits éclairés, plusieurs rejetaient
+ces idées de réforme. Ils auraient voulu qu'on assurât
+la liberté du culte catholique, et qu'on s'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+tînt là; qu'on protégeât tous les cultes, et qu'on
+ne s'occupât d'aucun: mais cette opinion, quoique
+juste, était peut-être encore moins conforme
+aux idées générales, que celle de l'assemblée nationale
+ou plutôt de son comité ecclésiastique.
+Elle ne paraissait ni sage ni praticable dans les
+circonstances du moment. On regardait comme
+une folie d'abandonner à lui-même le clergé d'un
+culte naguère dominant, et que la nation venait
+de dépouiller d'immenses propriétés.</p>
+
+<p>Lorsque le système des élections, la défense de
+recourir au pape pour obtenir les institutions canoniques,
+et la nouvelle circonscription des diocèses,
+sans le secours de l'autorité ecclésiastique,
+eurent soulevé les évêques et le pape, les principaux
+membres de l'assemblée nationale reculèrent
+eux-mêmes devant l'obscurité des questions,
+et l'assemblée reçut la constitution civile du clergé
+en grande partie sur la parole des jurisconsultes
+qu'elle avait dans son sein, et sur la foi due à leur
+patriotisme.</p>
+
+<p>Une grande partie de la nation l'adopta parce
+que l'assemblée nationale paraissait la vouloir,
+et parce que le clergé ne la voulait pas, parce
+qu'on y reconnaissait au moins l'anéantissement
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+<i>d'un ordre privilégié</i>, parce qu'enfin on avait besoin
+des biens d'Église, et qu'en les achetant
+on considérait avec plaisir une guerre qui allait
+réduire à l'absurde l'idée de les réclamer.</p>
+
+<p>Mais encore une fois l'unanimité nationale était
+rompue. Les dissidens étaient passionnés. Le
+schisme étant prononcé, il fatiguait l'autorité et
+troublait les familles. Dix ans après, quand l'ancien
+clergé ne fut plus à craindre, l'opinion voulut
+que le gouvernement revînt sur des questions
+résolues sans elle, et fît cesser les dissensions. Le
+concordat de l'an <span class="smcap">X</span> (1802) remplit le v&oelig;u général
+en faisant disparaître de la constitution civile du
+clergé tout ce qui était objet de litige entre le
+gouvernement et le chef de l'Église. Il confirma
+ce qui était essentiel dans cette constitution: le
+principe d'une circonscription égale des diocèses,
+la restitution des registres de l'état civil au
+magistrat civil, la liberté de tous les cultes, l'oubli
+des prétentions politiques de l'ancien clergé,
+le remplacement des revenus ecclésiastiques par
+des traitemens annuels, enfin, la vente des biens
+d'Église et la légitimité de leur acquisition. Ces
+avantages paraissent aujourd'hui reconnus par
+toute la France, et les conserver est sa volonté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+Les poursuites exercées contre les prêtres insermentés,
+la défense de porter l'habit ecclésiastique,
+la menace de les déporter en cas de troubles,
+leur bannissement, ont été des actes de
+guerre exercés par des autorités inquiètes et troublées,
+contre les prêtres mécontens et malheureux,
+qui répandaient au dehors l'agitation de
+leur âme et l'amertume de leurs griefs. Il faut
+croire aujourd'hui que la nation divisée pendant
+plusieurs années à leur occasion, l'a été pour eux
+et non par eux: l'a été par l'intérêt que les âmes
+douces portent au malheur, et non par des
+semences de haine jetées dans les c&oelig;urs par la
+vengeance sacerdotale. Quoi qu'il en soit, le concordat
+a mis un terme à la division.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas des massacres de septembre
+qui sont le crime de quelques scélérats en horreur
+à tous les partis.</p>
+
+<p>Passons aux actes qui concernent les nobles et
+les émigrés.</p>
+
+<p>Nous remarquons:</p>
+
+<p class="center"><i>Durant l'assemblée constituante</i>:</p>
+
+<p>L'abolition des droits seigneuriaux qui n'étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+pas compris dans l'abolition des droits féodaux
+prononcée le 4 août<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>;</p>
+
+<p>Le remplacement des corvées par des contributions
+uniformes<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>;</p>
+
+<p>L'abolition de la noblesse, des armoiries, des
+titres, des livrées, des noms féodaux; le brûlement
+des titres conservés dans les dépôts publics<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>;</p>
+
+<p>L'abolition des ordres, corporations, décorations,
+signes extérieurs qui supposent des distinctions
+de naissance<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p>
+
+<p class="center"><i>Durant le corps législatif</i>:</p>
+
+<p>Les émigrés déclarés suspects de conjuration
+contre l'État, réputés coupables s'ils restent rassemblés
+passé le 1<sup>er</sup> janvier 1792, et punis de
+mort; le revenu des contumaces acquis à l'État;
+les princes déclarés coupables et punissables de
+la peine de mort, s'ils ne sont rentrés au 1<sup>er</sup> janvier:
+en attendant, leurs revenus saisis et leurs
+traitemens arrêtés<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>;</p>
+
+<p>Le séquestre des biens des émigrés<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+L'affectation de ces biens à l'indemnité de la
+nation pour les frais de la guerre<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>;</p>
+
+<p>La radiation des émigrés sur les états de rentes
+dues par le trésor public<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>;</p>
+
+<p>Le brûlement des titres de noblesse gardés
+dans les dépôts publics des départemens<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>;</p>
+
+<p>La désignation des femmes et enfans des émigrés
+pour otages<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>;</p>
+
+<p>Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
+
+<p class="center"><i>Durant la convention</i>:</p>
+
+<p>La mise en vente du mobilier des émigrés<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>;</p>
+
+<p>Enfin le bannissement des émigrés à perpétuité,
+et la peine de mort en cas d'infraction de leur
+ban<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>;</p>
+
+<p>Décret qui règle les formalités à suivre pour le
+séquestre des biens meubles et immeubles des
+émigrés<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+Décret qui suspend la vente de l'immobilier des
+émigrés, jusqu'à ce que le mode de la vente ait été
+décrété<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
+
+<p>Les deux premiers actes qui concernent la noblesse,
+savoir: l'abolition des droits seigneuriaux
+et l'abolition des corvées, ne sont que les accessoires
+et les conséquences des abolitions prononcées
+le 4 août; et même l'abolition des corvées et
+leur représentation en argent n'est qu'une conséquence
+de l'égale répartition des charges publiques
+votées par les cahiers de la noblesse et décrétées le
+4 août. Ces actes étaient donc conformes à l'intérêt
+et à l'esprit national; ils subsisteront et seront
+hors d'atteinte tant que la volonté nationale sera
+comptée pour quelque chose.</p>
+
+<p>Le 20 juin 1790, quand l'assemblée nationale
+abolit la noblesse, les armoiries, les titres, les livrées,
+les noms féodaux, l'existence politique des
+nobles était finie par l'abolition des états de province,
+par la confusion des ordres dans l'assemblée
+nationale: leurs priviléges s'étaient évanouis dans
+la nuit du 4 août, où ils s'étaient soumis à l'égale
+répartition des charges publiques; toutes les carrières
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+précédemment réservées à la noblesse étaient
+ouvertes au tiers-état; les justices seigneuriales
+étaient supprimées; en un mot, la noblesse n'était
+plus, dans le système civil et politique, qu'une
+distinction idéale qui ne pouvait <i>faire sentir</i> sa
+présence nulle part, ni obliger personne à la reconnaître.
+Si la force de l'habitude lui avait conservé
+encore quelque valeur dans le système moral,
+c'est-à-dire dans les relations de société privée,
+cet avantage ne consistait que dans le privilége d'y
+faire remarquer une politesse soignée, et un ton
+d'égalité, qu'on ne remarquait pas dans les autres;
+mais bientôt ce privilége même devait s'évanouir,
+parce qu'il tenait uniquement à la nouveauté
+du changement.</p>
+
+<p>Pour une partie des nobles, l'abolition de la noblesse
+était une perte; pour une autre, elle était
+un avantage.</p>
+
+<p>Elle était une perte, 1<sup>o</sup> pour les familles anciennes,
+mais sans illustrations; 2<sup>o</sup> pour les familles
+nouvelles, quelque respectable que fût
+leur litre; 3<sup>o</sup> pour celles dont la noblesse acquise
+à prix d'argent et née ignoble, ne pouvait jamais,
+comme tant d'autres, obtenir le reproche d'être
+dégénérée. En d'autres mots, pour tous les nobles
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir,
+l'abolition des titres, des livrées, de tout
+ce qui annonce la noblesse, était l'anéantissement
+de la noblesse.</p>
+
+<p>Pour les noms illustres, pour les noms historiques
+qui s'attachent à quelque époque chère à
+la patrie, à quelque évènement glorieux pour la
+nation, qui s'apprennent dans tous les pays à l'enfance
+et ne s'oublient jamais, qui ajoutent à la
+considération de la France au dehors, sans diminuer
+sa force au dedans, pour ces noms supérieurs
+à tous les titres, l'abolition des titres n'était
+que l'affranchissement d'attributs dépréciés
+par le partage avec des noms sans gloire.</p>
+
+<p>La noblesse avait été mère ou du moins compagne
+des priviléges; il était naturel qu'elle eût le
+même sort. Elle avait aussi formé un corps garant
+et conservateur des priviléges, dans les assemblées
+politiques; on avait à craindre qu'elle ne vînt
+à renaître et à s'y remontrer encore.</p>
+
+<p>Enfin, à ne considérer le titre de noble, à l'époque
+de 1789, que comme une distinction dans les
+vanités de la société privée, on peut dire que
+maintenir le titre ou la qualité de noble, quand
+la nouvelle constitution réprouvait les anoblissemens,
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+c'eût été donner à cette qualité un nouveau
+lustre, élever les nobles existans bien plus haut
+qu'ils n'étaient par-dessus les plébéiens, séparer
+les familles des premiers de celles du commun
+état, par une distance plus grande que le temps
+aurait toujours augmentée: de sorte qu'on eût
+abaissé comparativement le tiers-état fort au-dessous
+du rang où il se trouvait en 89, puisque après
+un siècle il n'aurait plus existé que des nobles de
+cent années et des bourgeois à perpétuité; au lieu
+qu'en 89 les nouveaux anoblis étaient à peu près
+confondus par l'opinion avec la bourgeoisie qui
+vivait noblement, et pouvait, quand elle le voulait,
+acquérir la noblesse. En un mot, l'abolition
+de l'anoblissement eût été évidemment un rehaussement
+de la noblesse.</p>
+
+<p>Depuis 1792, la nation a bien prouvé qu'elle
+n'avait pas été déterminée alors par une aversion
+absolue pour toute distinction nobiliaire,
+pour les titres, les armoiries et les livrées;
+mais par la haine de la noblesse privilégiée qui
+avait existé, parce qu'elle avait été exclusive,
+offensante pour le mérite, parce que le commun
+état en avait été humilié, et avait besoin
+d'être vengé. Et si depuis elle a adopté une nouvelle
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+noblesse avec les mêmes attributs honorifiques,
+mais sans hérédité, ce n'a été ni une inconséquence,
+ni un repentir, ni un retour vers l'ancien
+ordre de choses. Ç'a été tout au contraire
+pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance
+plus sûre, pour se mettre avec tout l'éclat
+possible en possession de l'égalité de droits qu'elle
+avait conquise. Un simple villageois était plus sûr
+de l'abolition de la noblesse ancienne quand il
+voyait l'enfant de la commune prendre le pas sur
+l'ancien seigneur de la paroisse, que quand celui-ci
+se tenait simplement à l'écart. Il était plus sûr
+de son fait en voyant l'avancement du mérite sans
+naissance, qu'en voyant seulement la retraite et
+l'obscurité de la naissance sans mérite. L'anéantissement
+de la noblesse privilégiée lui était aussi
+mieux démontrée par la création d'une noblesse
+sans privilége et sans hérédité. Enfin l'argument
+contre les distinctions de naissance était plus complet,
+à son sens, quand il pouvait dire à l'ancien
+noble: Vous ne l'êtes plus, et je le serai au premier
+jour de bataille, que quand il était borné à
+dire: Vous ne l'êtes plus.</p>
+
+<p>Voilà ce qui fit accueillir cette noblesse qui
+aurait été une simple notabilité si, par abus,
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+on n'y eût introduit à la suite un commencement
+d'hérédité. Mais, telle qu'elle fut dans son principe,
+elle prouva par l'accueil qu'elle obtint de
+l'opinion, à quel point était conforme aux v&oelig;ux
+de la nation l'abolition de l'autre.</p>
+
+<p>Les ordres, corporations, décorations, signes
+extérieurs qui supposaient des distinctions de naissance,
+auraient pu être conservés, sous la seule
+condition de ne plus exiger de preuves de noblesse
+et d'admettre le mérite; mais tout ce qui appartenait
+à la noblesse privilégiée, tout ce qui rappelait
+son existence devait suivre son sort. Ainsi le
+voulait l'opinion publique dans un temps de
+défiance révolutionnaire, qui lui faisait craindre
+le retour de son ancienne faiblesse durant des
+temps calmes où toutes les séductions agissent, et
+où personne ne se défend. J'ajoute que les hommes
+les plus distingués de la noblesse elle-même
+avouaient toutes ces réformes comme des conséquences
+des principes de la révolution: telle était
+particulièrement l'opinion de cette honorable minorité
+de la noblesse, qui la première eut le mérite
+de se réunir en 1789 à la chambre des communes,
+et dont l'exemple en toute occasion aurait
+épargné bien des maux s'il eût été suivi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+Tous les décrets que nous venons de voir émanèrent
+de l'assemblée constituante. C'est avec l'assemblée
+législative que commencèrent les mesures
+violentes. La première de ces assemblées n'avait
+attaqué que les priviléges de la noblesse et ses dépendances;
+la seconde attaqua les propriétés des
+nobles et leurs personnes.</p>
+
+<p>Le séquestre de leurs biens, l'affectation de ces
+biens à l'indemnité de la nation pour les frais de
+la guerre, la résolution annoncée de les mettre
+en vente lorsque le mode de vente serait décrété,
+la vente actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement
+à perpétuité: voilà les actes que présente
+la période que nous parcourons. Je laisse de
+côté celui qui déclare otages les femmes et enfans
+d'émigrés: ce décret injuste et violent n'eut aucune
+exécution. Les autres ont été l'objet de vives
+discussions, et les esprits modérés de la révolution
+se sont long-temps refusés à les approuver.
+Les émigrés étaient des hommes égarés, mais des
+Français; leurs familles étaient restées en France:
+comment voir sans intérêt la ruine des familles et
+la proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient
+d'ailleurs à la confiscation des biens et au
+bannissement les principes de la législation civile,
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+et ces règles d'éternelle justice qui interdisent de
+punir les innocens pour les coupables; ils réclamaient
+pour les émigrés le droit commun à tous
+les citoyens de sortir de leur pays, même de le
+quitter; ils alléguaient l'impossibilité de distinguer
+ceux qui étaient sortis sans desseins hostiles de
+ceux qui portaient les armes.</p>
+
+<p>Mais le bon sens populaire repoussait toute
+application du droit civil à une masse d'hommes
+émigrés en même temps pour s'armer contre
+la France, et qui marchaient contre elle en corps
+d'armée, avec des armées étrangères. Émigrer
+est-il, ou n'est-il pas un crime, est il possible de
+constater l'émigration, de distinguer l'émigration
+hostile de celle qui ne l'est pas? A toutes ces
+questions l'instinct populaire répondait: Qu'importe!
+Les émigrés nous font la guerre, ils se
+sont établis contre nous dans le droit de la guerre;
+nous l'avons donc contre eux. Comme, en guerre,
+on prend à l'étranger des villes, des provinces,
+des châteaux, des terres: de même, disait-on,
+on peut prendre à l'émigré qui s'est fait étranger
+et marche avec les étrangers, ses terres et ses
+maisons. De quel droit prendra-t-on après la victoire
+une province à la Prusse, si on ne peut
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+prendre, des maisons aux émigrés qui marchent
+avec les armées prussiennes? Les scrupules se
+levaient d'eux-mêmes devant cette idée: que le
+droit de la guerre était le seul à consulter. C'était
+aux émigrés qui n'avaient pas voulu prendre les
+armes à prouver par leur retour qu'ils ne les
+avaient pas prises, et n'avaient pas voulu rester
+parmi ceux qui les avaient prises; ils avaient été
+avertis de rentrer dans un délai déterminé. Seuls,
+ils étaient coupables de la ruine de leurs familles;
+c'était eux qui les sacrifiaient, et non la
+France qu'ils ruinaient elle-même.</p>
+
+<p>Tel était le sentiment du peuple pendant les
+nombreuses et longues séances où l'on faisait des
+lois contre les émigrés. L'assemblée prononça la
+confiscation des biens et le bannissement des
+personnes à perpétuité, et se fonda sur de prétendus
+principes de droit civil.</p>
+
+<p>Le système populaire était plus favorable aux
+émigrés que celui du corps législatif; car la confiscation
+et le bannissement prononcés par la loi,
+devaient de leur nature être définitifs: au lieu
+que les invasions faites par la conquête peuvent
+être restituées à la paix; et les prohibitions opposées
+pendant la guerre à l'entrée de toute personne
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+de l'armée ennemie, peuvent être levées quand
+il n'y a plus d'ennemi. De plus la loi contre l'émigration
+condamnait à mort l'émigré qui serait fait
+prisonnier, tandis que le droit de la guerre oblige
+de respecter la vie de l'ennemi que l'on peut faire
+prisonnier.</p>
+
+<p>Mais la suite a prouvé que le bannissement des
+émigrés de quelque manière qu'il eût été prononcé,
+ne pouvait être éternel: sous le consulat
+il a été révoqué. La France ne tient jamais les
+promesses faites à sa colère; la révocation aurait
+eu lieu plus tôt, si l'on n'eût craint que la vente
+des biens confisqués n'en fût interrompue; et
+cette vente elle-même n'aurait jamais été consommée,
+si elle n'eût été commencée dans la légitime
+irritation de la guerre, et si les circonstances trop
+peu remarquées qui forçaient le gouvernement
+à vendre, n'eussent aussi forcé les particuliers
+d'acheter. Ces circonstances étaient la ruine des
+finances et le défaut d'argent. Pour satisfaire aux
+dépenses qu'entraînait la guerre, le gouvernement
+n'avait d'autre monnaie que les assignats, et ces
+assignats après quelque temps n'avaient plus d'autres
+gages que les biens des auteurs de la guerre.
+Ces assignats étant devenus la seule monnaie de
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+la France, et s'étant dépréciés, presque tous les
+débiteurs en écrasèrent leurs créanciers; et ceux-ci
+pour sauver une partie de leurs capitaux, furent
+obligés de les employer en acquisitions de domaines
+confisqués. C'étaient les émigrés qui faisaient la
+guerre; c'était la guerre qui avait nécessité les assignats,
+c'étaient les assignats qui ruinaient les
+capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher
+l'indemnité d'une partie de leurs pertes dans
+les biens de ceux qui les avaient mis si près de
+leur ruine. Les spéculateurs avides se sont ensuite
+mêlés aux pères de famille malheureux, mais ces
+derniers ont été le grand nombre des acquéreurs.
+Au reste les doubles et triples reventes, les successions,
+les échanges ont placé tant d'intermédiaires
+entre les spéculateurs originaires et les possesseurs
+actuels, et les prix se sont tellement élevés
+par les mutations, qu'il serait impossible aujourd'hui
+de revenir sur ceux-ci et de retrouver les
+autres.</p>
+
+<p>Cette vente de biens confisqués, comme celle
+des biens du clergé, forme aujourd'hui un intérêt
+nouveau dans la révolution: il importe
+de ne pas le méconnaître. La sûreté des acquisitions
+de ces biens intéresse peut-être quinze millions
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+de personnes, parce qu'il faut compter toutes
+les mains par lesquelles ils ont passé, avec celles
+où ils sont maintenant, et qu'en cas d'atteinte
+il y aurait lieu à recours de celles-ci contre les
+premières.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Viennent maintenant les actes qui concernent
+le roi et la cour.</p>
+
+<p class="center"><i>Durant l'assemblée constituante</i>:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Violation du château de Versailles et translation
+du roi à Paris, les 5 et 6 octobre 1789;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud,
+le 17 avril 1790;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Arrestation du roi à Varennes, le 22 juin 1791;</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander
+la déchéance du roi, le 17 juillet 1791;</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Constitution du 3 septembre 1791, acceptée
+le 13.</p>
+
+<p class="center"><i>Durant le corps législatif</i>:</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Violation du château des Tuileries, le 20
+juin 1792;</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Siége du château des Tuileries, refuge du roi
+dans la salle du corps législatif, suspension de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+royauté, réclusion du roi au temple, à l'époque
+du 10 août et jours suivans.</p>
+
+<p class="center"><i>Durant la convention</i>:</p>
+
+<p>8<sup>o</sup> Abolition de la royauté, proclamation de la
+république, le 21 septembre 1792;</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Mise en jugement du roi, ordonnée le 3 décembre
+1792; jugement prononcé le 17 janvier
+1793; exécution le 21.</p>
+
+<p>La violation du château de Versailles aux 5 et 6
+octobre, est le fait du peuple de Paris. Le peuple de
+Paris n'est pas la nation. Mais la nation avait déjà
+sanctionné le renversement de la Bastille, le 14
+juillet. La révolte de ce jour, en s'étendant à toute
+la France, avait reçu le nom d'<i>insurrection</i>. L'insurrection
+était réputée le plus saint des devoirs:
+le renversement de la Bastille était appelé l'initiative
+de l'insurrection; c'était bien la nation qui
+avait consacré ces mots jusqu'alors inusités, et les
+idées qu'ils expriment. Dans les évènemens des 5
+et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le résultat:
+c'était le séjour du roi à Paris, c'était la
+garantie que sa résidence paraissait donner à la
+révolution; et elle y applaudit.</p>
+
+<p>Pendant tout le mois d'octobre, les communes
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+et les corps constitués firent des adresses pour en
+féliciter l'assemblée nationale, s'abstenant néanmoins,
+par une réserve remarquable, de parler des
+évènement et des journées des 5 et 6 octobre.
+L'armée renouvelle aussi dans le même mois des
+protestations de fidélité aux décrets de l'assemblée;
+les différens corps de la garnison de Strasbourg
+réclament<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> contre un journal qui assurait que
+les mécontens trouveraient protection dans une
+armée de cent cinquante mille hommes, commandée
+par le général de Broglie, <i>qui se croyait
+assuré des garnisons de Metz et de Strasbourg</i>. La
+garnison de Strasbourg déclare que cette assurance
+est injurieuse pour elle. <i>Elle obéira</i>, dit-elle, <i>au
+roi pour faire exécuter les lois et déployer ses forces,
+contre les ennemis de la nation</i>. <i>Mais</i>, continue-t-elle,
+<i>nous regarderions comme traîtres à la patrie ceux
+qui seraient assez lâches pour enfreindre le serment
+que vous avez dicté</i>.</p>
+
+<p>L'assentiment donné aux résultats des 5 et 6
+octobre, était la preuve la plus forte que la nation
+pût donner de l'intérêt qu'elle mettait au décret
+qui avait anéanti les priviléges. Quelle que soit
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+l'opinion que les ennemis intérieurs de la France
+ont donnée, du fond de la nation française, aux
+étrangers, il est certain qu'elle est celle à qui les
+violences coûtent le plus, à qui elles sont le moins
+ordinaires, qui est le plus habituellement contenue
+par le sentiment du respect, qui même connaît
+le mieux le frein des bienséances. Ses emportemens
+dans la révolution ne prouvent autre chose
+que l'importance qu'elle a constamment attachée
+à son succès.</p>
+
+<p>C'est d'après cette vérité qu'il faut encore juger
+les faits du 17 avril et du 22 juin 1790.</p>
+
+<p>Lorsqu'un rassemblement mit obstacle au départ
+du roi pour Saint-Cloud<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, ce n'étaient que deux
+ou trois mille personnes. Le lendemain le directoire
+de département fit voter dans les quarante-huit
+sections sur ces questions: Paris désire-t-il que le
+roi puisse aller à Saint-Cloud, ou que le roi veuille
+bien ne pas inquiéter Paris par son absence? La
+majorité des sections exprima l'appréhension de
+l'absence; et l'on a vu comment le directoire de
+département a fait entendre au roi qu'il partageait
+l'inquiétude générale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+L'arrestation du roi à Varennes<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> est, à la vérité,
+le fait des habitans de Varennes, d'une petite
+ville de Champagne: mais qui leur en a inspiré
+l'audace? ou plutôt comment s'y sont-ils crus
+obligés; comment ont-ils été amenés à la crainte
+d'être criminels en laissant passer le roi? On ne
+peut méconnaître dans leur conduite la puissante
+influence de l'esprit national. Et par qui ont-ils
+été désavoués, inculpés, poursuivis? Quels bras se
+sont levés ou appesantis sur eux? Un million de
+Français sont accourus sur le passage du roi à son
+retour, des relais de garde nationale ont escorté
+sa voiture de Varennes à Paris: s'est-il fait le plus
+léger mouvement pour le délivrer? A-t-il entendu
+un autre cri que celui de <i>vive la nation</i>? Plus de
+cent mille personnes étaient aux Champs-Élysées
+quand il est entré à Paris: il n'y en eut pas une
+qui ne témoignât du ressentiment par son silence,
+son attitude et ses regards. C'est ainsi que les
+habitans de Varennes furent absous de leur témérité.</p>
+
+<p>Voici ce que M. Barnave, l'un des commissaires
+de l'assemblée nationale envoyés à la rencontre
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+du roi, et qui est revenu dans sa voiture, a rapporté,
+le jour de son arrivée<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, à la société des
+Jacobins: «S'il pouvait vous rester un seul doute
+sur la grande question de savoir si la France sera
+libre, le problème est maintenant résolu. Plus
+de six cent mille Français ont manifesté leur v&oelig;u
+à cet égard, avec une énergie dont les personnes
+qui étaient dans les voitures ont paru profondément
+frappées.</p>
+
+<p>»A l'entrée de Paris, les citoyens avaient sans
+doute résolu de garder le plus profond silence,
+partout ailleurs, nous n'avons été interrompus
+que par les cris de <i>vive la nation</i>!»</p>
+
+<p>M. de Montesquiou rapporte à ce sujet le fait
+suivant, dans l'ouvrage intitulé: <i>Coup d'&oelig;il sur la
+révolution</i><a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. «Au retour de Varennes le roi avoua
+qu'il avait été fort surpris de l'unanimité des
+v&oelig;ux de la France pour la constitution nouvelle.
+On lui avait toujours dit le contraire; et il ne
+cacha point alors que c'était ce qu'il avait vu qui
+le décidait à accepter la constitution<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+Je le répète, ce que la nation approuvait dans
+les actes exercés envers le roi, ce n'étaient point
+les violences, mais le mouvement qu'elles donnaient
+à la révolution, et le renversement des
+obstacles opposés à sa marche.</p>
+
+<p>A la vérité, plus on avançait, plus le peuple devenait
+irritable; moins il était contenu par le respect,
+moins les violences lui coûtaient: c'étaient
+ses coups d'État. La majesté royale n'imposait
+plus. Le roi était à son départ prisonnier depuis
+dix-neuf mois; son caractère personnel semblait
+dégradé par la sincérité qu'il avait feinte pendant
+ce temps, et que sa fuite avait démentie;
+son arrestation à Varennes avait achevé de lui
+enlever toute considération.</p>
+
+<p>Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>
+pour demander le jugement et la déchéance
+du roi, à l'occasion du décret du 15, qui
+le déclare inviolable; l'opiniâtreté de la résistance
+opposée par le peuple à la municipalité, qui
+avait proclamé la loi martiale; les victimes mêmes
+qu'entraîna cette résistance, ces faits étaient les
+avant-coureurs du 20 juin, du 10 août 1792, du
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+21 janvier 1793. Tout présageait la double catastrophe
+de la chute du trône, et de la fin du monarque<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<p>La violation du château des Tuileries<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>,
+qui eut lieu le 10 août, la réclusion du roi au
+Temple, la suspension, ensuite l'abolition du
+pouvoir royal, la proclamation de la république,
+la mise en jugement de Louis, sa condamnation,
+son exécution, tous ces faits se réduisent à deux
+principaux dont les autres ne sont que les circonstances:
+la mort du roi, la chute du trône. Le jugement
+et la condamnation du roi à mort est un
+de ces actes qui dans une monarchie étonnent
+toujours, et que l'étonnement empêche de juger;
+la postérité n'a pas plus la faculté de l'apprécier
+que les contemporains. On dirait même que plus
+l'évènement s'éloigne, plus il se grossit. L'imagination
+est trop vivement frappée de la grandeur
+de la catastrophe pour que la raison en pèse les
+motifs. La victime tombe de si haut que la chute
+paraît toujours sans proportion avec la faute; le
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+culte qu'on rend si naturellement au pouvoir, et
+la religion de l'inviolabilité, contribuent plus que
+la loi à mettre le prince, dans l'opinion, au-dessus
+d'une condamnation. L'idée de sacrilége se place
+toujours entre la justice et l'objet consacré. La
+grandeur, la puissance, les vertus, la gloire des
+rois qui ont succédé à la victime, pèsent de tout
+leur poids sur la raison et l'imagination. L'autorité
+du roi régnant impose comme s'il s'agissait
+de lui-même; le respect, l'attachement que lui
+portent les contemporains au milieu desquels on
+est placé semblent accuser la témérité des juges
+et du peuple qui ont fait périr son prédécesseur.
+C'est ainsi qu'en Angleterre l'esprit est encore dominé
+à la lecture du procès de Charles I<sup>er</sup>, indépendamment
+des motifs qui peuvent faire croire
+à l'innocence ou à la criminalité de ce prince.</p>
+
+<p>Il n'est pas sans utilité de s'affranchir un moment
+de ces illusions, afin de reconnaître la
+véritable situation des esprits à l'époque où un
+peuple peut voir tomber sans effroi la tête de son
+roi sur l'échafaud, et par quelle chaîne d'évènemens
+peut s'affaiblir graduellement ce respect,
+qui est la principale sûreté du pouvoir. Les faits
+dont se compose l'histoire de Louis XVI depuis le
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+14 juillet 1789 jusqu'au mois de janvier 1793,
+nous montrent comment le peuple fut amené à
+ne plus voir, à cette dernière époque, dans
+le monarque, qu'un homme ordinaire. Je ne cherche
+point d'excuse au peuple, ni aux juges. Je
+recueille une leçon qui s'offre aux princes de tous
+les temps, et de tous les pays.</p>
+
+<p>A l'ouverture des états-généraux, Louis XVI
+était aimé et respecté, non qu'on le crût un grand
+roi, ni peut-être un bon roi pour les circonstances,
+mais parce qu'il était bien intentionné et honnête
+homme.</p>
+
+<p>Les circonstances exigeaient davantage. Ce
+n'aurait pas été trop alors d'un esprit supérieur et
+d'un grand caractère.</p>
+
+<p>Louis XVI était d'une complexion apathique. Il
+avait l'esprit droit, mais borné par l'impuissance
+de s'appliquer, par le défaut d'activité et de mouvement,
+par la passion et l'habitude immodérée
+de la chasse, par l'asservissement aux préjugés du
+rang et de la puissance, et surtout aux préjugés
+religieux.</p>
+
+<p>Il avait le c&oelig;ur ouvert aux affections douces. Ses
+m&oelig;urs étaient régulières. Il avait de la bonté.
+Mais la douceur de ses affections, la régularité de
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+ses m&oelig;urs, sa bonté, l'avaient mis dans la dépendance
+de la reine. Il croyait n'être qu'époux fidèle
+et tendre, il était un roi asservi.</p>
+
+<p>Son caractère était faible. La crainte le gagnait
+aisément et le gouvernait dès qu'elle l'avait atteint.
+Son calme dans le danger n'était que patience,
+son courage dans le malheur n'était que résignation.
+Il était timide, et c'est une autre faiblesse
+dont l'effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation.
+Il était réservé, méfiant, comme tous
+les caractères faibles; et, comme eux, à la fois
+méfiant et dupe de ceux qui l'aidaient à se défier.</p>
+
+<p>Faute d'application à l'étude, il n'avait point
+appris ce qu'il aurait fallu savoir pour gouverner;
+faute d'application aux affaires, l'expérience et
+l'observation ne suppléèrent point à l'étude; faute
+de mouvement et d'essor, il ne découvrait point
+ce qu'il aurait dû apprendre.</p>
+
+<p>Élevé dans la malheureuse idée qu'il tenait son
+pouvoir de Dieu et de ses pères, que tout devait
+être soumis à ses volontés, que les peuples n'avaient
+aucun droit sur lui, qu'il ne devait compte
+qu'à Dieu de leur destinée, il ne voyait dans ses
+royales obligations que les commandemens de la
+religion, dans ses fautes, que des péchés; et, ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne,
+il n'en voyait que pour sa conscience.</p>
+
+<p>Il avait été facile aux prêtres de s'emparer
+d'un prince ainsi prévenu. Leurs intérêts alors si
+compromis leur rendaient plus importante que
+jamais la captation du monarque. Le clergé ne
+pouvant espérer son salut que du pouvoir absolu,
+les prêtres firent au roi une affaire de conscience
+du maintien de ce pouvoir, de la conservation
+du clergé une affaire de conscience, de
+la haine de la constitution, encore une affaire de
+conscience. Ils étaient d'accord avec la reine, dont
+la fierté imposait au roi les mêmes obligations,
+comme des devoirs d'honneur dont l'infraction
+le rendrait indigne de sa tendresse.</p>
+
+<p>Ces préjugés, ces influences, non seulement
+resserraient l'esprit du roi dans des bornes plus
+étroites, mais encore lui donnaient de fausses
+directions.</p>
+
+<p>Sa conscience était toute remplie des scrupules
+que l'intérêt du clergé y avait jetés; sa raison, son
+esprit, épuisaient leur peu de forces à discuter ces
+scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait rien
+au-delà de son clergé, de la reine, peut-être de
+sa famille et de la cour. Il entrevoyait ce grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+peuple qui était au loin derrière l'enceinte que sa
+cour formait autour de lui; il lui voulait du bien,
+mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui
+pouvait empêcher que le bien ne se fît de lui-même.
+Il ne concevait pas plus une oppression
+qu'une révolte, tant il croyait que ses seules intentions
+devaient suffire pour en préserver. Sa
+bonté naturelle l'intéressait aux souffrances qui
+sautent aux yeux, aux souffrances physiques de
+la pauvreté, du dénuement; mais cette bonté
+ne put jamais lui inspirer plus que de bonnes intentions
+pour son peuple. C'était cette vertu toute
+chrétienne à qui la religion a donné le doux et
+respectable nom de charité. C'est à cette bonté
+qu'il faut rapporter plusieurs actes du règne de
+Louis XVI qui lui ont mérité de la reconnaissance:
+l'abolition de la torture, l'assainissement des prisons,
+une meilleure administration des hôpitaux.
+Mais cette souveraine bonté des rois qui embrasse
+les droits et les intérêts de toutes les parties
+d'un grand peuple, ceux des palais, ceux des
+chaumières, qui veille sur tous, contient les uns,
+encourage les autres, protége le travail, patrimoine
+du pauvre, la justice, refuge du faible,
+qui s'occupe du présent et de l'avenir, et s'étend
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+aux plus grandes distances de temps et de lieux,
+cette bonté, par laquelle les rois sont l'image de
+la Providence, paraît avoir manqué à Louis XVI.
+Point d'étendue dans les vues, jamais d'élan, jamais
+d'action, jamais en avant. Tout arrêtait, tout
+empêchait un bon mouvement: la pesanteur organique,
+le défaut de lumières, l'inquiétude de
+la conscience. Tout empêchait une bonne résolution:
+la faiblesse du caractère, la crainte des
+contrariétés dans son intérieur, une invincible
+répugnance à tenir de la confiance du peuple ce
+pouvoir qu'on lui disait tous les jours être un don
+de Dieu. Toujours sans volonté; n'ordonnant rien,
+accordant tout ce qui n'était pas contraire à ses
+opinions religieuses; permettant beaucoup, n'osant
+rien interdire; permettant moins peut-être
+qu'il ne tolérait; s'engageant à ceux qui lui promettaient
+le pouvoir constitutionnel, en laissant
+faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de
+Louis XIV.</p>
+
+<p>Après la séance royale du 21 juin 1789, le
+peuple le crut malveillant pour lui, et décidé à
+protéger les privilégiés: on cessa de l'aimer; l'amour
+se retira subitement et complètement de
+lui, parce que cette préférence qui paraissait accordée
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+aux privilégiés contrariait, dans sa première
+ferveur, la passion naissante du peuple:
+l'amour de l'égalité et de la liberté.</p>
+
+<p>Vers le milieu du mois de juillet, l'armée, rassemblée
+entre Paris et Versailles, tomba en défection
+et fraternisa avec les patriotes de la capitale:
+l'on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15
+ou 17 juillet, le roi vint à Paris, à l'Hôtel-de-Ville,
+et fit tout ce qu'on lui avait demandé: alors
+on vit la faiblesse de la personne, et le peuple lui
+retira son respect.</p>
+
+<p>La fête des gardes-du-corps du 2 octobre affermit
+l'opinion qu'on avait de la malveillance du
+roi, et trahit les apparences de sincérité qu'il
+montrait: là commença le mépris avec le ressentiment.
+Le mouvement populaire des 5 et 6 octobre
+acheva de dissiper la crainte des forces
+royales, et donna au peuple la mesure des siennes.
+Le peuple apprit ces jours-là qu'il pouvait tout
+vouloir et tout oser. Il osa vouloir que le roi fût
+prisonnier à Paris, et il l'emmena.</p>
+
+<p>L'audace du peuple était alors excitée par une
+souffrance qui l'a dans tous les temps porté à
+quelques excès: c'était la faim, ou le pressentiment
+de la faim, causé par la rareté des subsistances.
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+Malheureusement cette cause ordinaire
+d'écarts passagers, et qui en était aussi l'excuse,
+se trouvait cette fois unie à une cause de renversement;
+elle faisait oser autre chose qu'une <i>révolte</i>:
+c'était une <i>révolution</i>.</p>
+
+<p>On amena le roi à Paris tout à la fois comme
+un <i>aristocrate</i> reconnu et comme un <i>munitionnaire</i>
+suspect<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Il ne restait plus rien dans le peuple
+de l'esprit de <i>sujets</i> du roi; le peuple était le souverain
+mécontent d'un fonctionnaire.</p>
+
+<p>Le roi emmené à Paris, résidant à Paris, y
+était-il détenu, ou prisonnier sur parole, ou roi
+en liberté? Pendant l'hiver la question resta indécise;
+au commencement d'avril, le roi voulut la
+résoudre à sa convenance, il ne put qu'éclaircir
+qu'elle était résolue au mépris de sa personne et
+de sa dignité. Il annonça un voyage à Saint-Cloud:
+un rassemblement l'empêcha de sortir de son palais.
+Il fut manifeste qu'il était prisonnier.</p>
+
+<p>Le 20 juin le roi s'évade et fuit vers la frontière
+où les émigrés étaient armés. On l'arrête à Varennes;
+on le ramène, on le replace aux Tuileries.
+Au mois d'avril c'était un prisonnier au moins
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+considérable; au retour de Varennes, on voit en
+lui un prisonnier criminel: on avait la famine,
+disait-on, il a voulu donner en outre la guerre.
+C'est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier
+rattrapé, un prisonnier qui a été en butte à
+l'indignation et aux insultes d'un million de Français
+sur une route de cinquante lieues. Le peuple
+de Paris n'a plus même un souvenir de respect,
+ni un sentiment d'égards. Ce n'est plus du roi, ce
+n'est plus de Louis XVI qu'il s'agit dans les discours;
+c'est du <i>traître Louis</i>, c'est du transfuge
+Louis, c'est de l'ennemi déclaré de la France: on
+ne le nomme plus autrement.</p>
+
+<p>On veut son jugement, on veut la déchéance.</p>
+
+<p>Le 26 juillet la loi martiale est publiée et exécutée
+au Champ-de-Mars contre un rassemblement
+qui demande la déchéance. Ainsi, dit-on, c'est
+pour l'impunité du traître qu'on massacre les citoyens!
+On se tait un moment, mais l'on impute
+au traître supposé un crime de plus.</p>
+
+<p>L'année suivante, l'étranger, les émigrés réunis
+s'avancent vers les frontières. On s'écrie: C'est le
+traître qui l'a appelé. La guerre s'annonce par des
+revers, c'est le traître qui les a ménagés. Les cris
+se renouvellent pour la déchéance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+La déchéance se fait attendre, on veut l'abdication.</p>
+
+<p>Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se
+laisse voir et ne sait pas se montrer. Soixante mille
+personnes l'approchent, le pressent successivement
+et lui parlent, les uns avec une familiarité
+insolente, les autres avec mépris, les autres avec
+menace. Il ne s'émeut point. «Celui qui a la conscience
+pure, dit-il, ne craint rien; mettez la
+main sur mon c&oelig;ur, et voyez s'il bat plus fort
+qu'à l'ordinaire, s'il a la moindre frayeur.»
+Certes, il eût été beau de ne pas s'émouvoir, si à
+l'indifférence pour le danger, le malheureux monarque
+avait ajouté le sentiment profond de la
+majesté outragée, s'il l'avait marquée par la
+fierté de son maintien, par l'éloquence de ses
+paroles, s'il avait su, comme un Mathieu Molé,
+réprimer, ou éclairer, ou émouvoir cette multitude:
+mais le peuple le vit monté sur une
+banquette, coiffé d'un bonnet rouge, boire dans
+une bouteille, criant vive la nation. Se faire un
+mérite du calme de sa conscience, devant un
+peuple en révolte, n'était-ce pas ajouter à un
+abaissement que le peuple ne voyait que trop?
+On était entré, voulant l'abdication; on oublia
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+en voyant le roi qu'on l'avait jugée nécessaire.</p>
+
+<p>L'ennemi entré en France, la fureur un moment
+apaisée se rallume. Elle produit le massacre du
+10 août qui produit un redoublement de fureur.</p>
+
+<p>De ce moment, la capitale ne cesse de retentir
+de ce cri: <i>la mort du tyran</i>. L'ennemi s'approche
+de la capitale. On pressent tous les désastres qu'y
+entraînera la victoire, et les vengeances qu'exerceront
+le roi, les prêtres, les nobles: les nobles
+cent fois plus redoutés que le vainqueur. La
+peur se joint au ressentiment, et le rend plus
+cruel. On redouble les cris d'alarme et de fureur:
+le trône est renversé, la république proclamée.
+Depuis long-temps on ne voyait plus un roi de
+France dans Louis, plus même un homme considérable;
+alors on en vient à ne plus voir en lui
+qu'un danger pour la république à laquelle chacun
+attache désormais la sûreté de sa propre existence,
+et chacun veut la mort de Louis, comme assurance
+de sa propre vie. La commune et la Montagne
+rejettent sur le malheureux prince les diverses
+accusations, les soupçons multipliés qu'inspirait
+au peuple la rareté des subsistances.</p>
+
+<p>Telle fut la marche des sentimens populaires
+qui, depuis le 14 juillet 1789, jusqu'à la fin de
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+l'année 1792, ont amené l'accusation et le jugement
+de Louis.</p>
+
+<p>Quelles circonstances pour ce jugement! La république
+est à peine élevée sur la monarchie renversée,
+que déjà triomphante elle asseoit sur les
+fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation
+de la royauté, la traîne à son char dans la
+poussière, et tire ensuite de la condamnation de
+la royauté, celle de tous les rois! Quelles circonstances
+que celles où l'on met en principe qu'il
+n'y a point de roi innocent, et qu'avoir été roi
+c'est être criminel aux yeux de la république!</p>
+
+<p>Cependant l'inviolabilité du roi était toujours
+subsistante aux yeux de la loi; et si l'on décidait
+qu'au mépris de son inviolabilité il serait mis en
+jugement, du moins ses moyens de défense au
+fond lui restaient. On sait quel fut le sort de
+cette double garantie. Il ne s'agit point ici de discuter
+le jugement, mais seulement de voir quelle
+impression il fit sur l'opinion nationale.</p>
+
+<p>D'abord elle regardait Louis XVI comme coupable,
+non pas en détail de chacun des faits portés
+dans l'acte d'accusation, mais de la guerre,
+et du double dessein d'anéantir la révolution et
+d'en poursuivre les auteurs. Quand le roi fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+jugé, la nation détourna ses regards d'une condamnation
+qu'elle trouva trop rigoureuse, et
+qu'elle n'aurait point prononcée; mais elle se
+familiarisa ensuite avec l'idée d'un évènement
+sans remède, qui n'était pas tombé sur une parfaite
+innocence, et qui, dans l'intérêt de la révolution,
+se présentait avec des idées confuses d'utilité.
+C'était à cet intérêt de la révolution que les esprits
+rapportaient alors tout en France. On n'était
+ni plus féroce, ni peut-être moins ami de la justice
+que dans les temps antérieurs; mais on mettait
+tous les sentimens de bonté et de justice à
+assurer cette révolution, qu'on regardait comme
+la justice et la bonté étendues à de nombreux millions
+d'hommes, au lieu que la justice assise sur
+les tribunaux ne regarde que les individus qui
+l'invoquent.</p>
+
+<p>Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la
+guerre? Ce n'était, certes, pas sur les analyses, les
+dissertations, les déclamations, les griefs spéciaux
+des orateurs de la convention; ce n'était pas sur
+les écrits trouvés après le 10 août dans l'armoire
+de fer du château des Tuileries; ce n'était ni sur
+le traité de Pilnitz qui faisait connaître les sollicitations
+des princes et supposait le v&oelig;u du roi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+ni sur les états de paiement des gardes du corps à
+Coblentz; c'était sur un ensemble de circonstances
+notoires, sur un enchaînement de faits indubitables
+qui avaient saisi tous les esprits, sur un
+corps de preuves morales, de celles qui portent
+la conviction avec elles sans le secours du raisonnement,
+et qu'aussi le raisonnement ne peut
+affaiblir.</p>
+
+<p>Les émigrés s'étaient armés aux frontières, en
+1791, contre la révolution. Lorsque le roi partit
+pour Varennes, c'était pour se mettre à portée
+d'eux: il voulait donc diriger la guerre contre la
+révolution.</p>
+
+<p><i>Monsieur</i> est parti en même temps que lui:
+donc leur marche était combinée. <i>Monsieur</i> a
+bientôt été reconnu chef de l'émigration armée:
+donc le roi était d'accord avec l'armée des émigrés.</p>
+
+<p>Bientôt on parle d'armées étrangères qui embrassent
+la même cause que les émigrés: donc
+elles sont provoquées par les chefs de l'émigration,
+par <i>Monsieur</i>; donc elles sont autorisées par
+le roi qui était parti avec <i>Monsieur</i>.</p>
+
+<p>Les armées étrangères s'avancent avec les émigrés,
+ainsi la liaison de l'étranger et de l'émigration
+se vérifie par le fait: donc le roi parti
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+avec son frère, chef de l'émigration, est d'accord
+avec l'étranger.</p>
+
+<p>L'empereur d'Autriche est frère de la reine, la
+reine est ennemie déclarée de la révolution: donc
+l'empereur d'Autriche, provoqué par <i>Monsieur</i>,
+est aussi pressé par la reine. La reine gouverne
+l'esprit du roi: donc le roi est d'accord avec l'empereur
+d'Autriche.</p>
+
+<p>Le roi rappelle ses frères par des écrits solennels,
+et ils ne rentrent pas: ce ne peut être
+que parce qu'il dément en secret les écrits qu'il
+publie.</p>
+
+<p>Il refuse la sanction d'une loi qui les bannit,
+et la refuse pour constater sa liberté, donner plus
+de poids au rappel qu'il leur adresse: s'il n'écoutent
+point, ce ne peut être que parce qu'il
+leur fait savoir que son intention n'est pas plus
+changée que son sort.</p>
+
+<p>L'émigration et la guerre attirent la malveillance
+du peuple sur sa tête, et ses frères n'en
+sont pas plus décidés à rentrer: quelle apparence
+que ses frères eussent voulu l'exposer aux dangers
+d'une révolte, si Louis n'eût été résolu à les
+braver? Lui seul pouvait disposer ainsi de sa
+sûreté. La tendresse fraternelle n'eût osé prendre
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+sur elle les évènemens qui s'annonçaient.
+La mort du roi était sans doute un crime inutile
+à l'établissement de la république, puisqu'il
+avait un successeur; mais cette considération
+ne suffisait pas pour rassurer la tendresse de
+deux frères contre un peuple furieux jusqu'à la
+frénésie.</p>
+
+<p>Les puissances, conjurées avec les émigrés, font
+précéder leurs troupes de déclarations et de manifestes
+où elles parlent le langage des émigrés,
+où elles annoncent l'intention de délivrer le roi
+de la dépendance où il est retenu; et leurs manifestes
+sont au fond la même chose que la déclaration
+laissée par le roi à son départ pour Varennes
+l'année précédente: donc les étrangers répondent
+au v&oelig;u du roi, à ses sollicitations secrètes,
+à celles de son frère avouées par lui.</p>
+
+<p>Enfin, et ceci était sans contredit une forte présomption,
+la condition actuelle du roi était la détention;
+il était donc naturel qu'il désirât d'en sortir.
+Le sort que la constitution nouvelle lui promettait
+pour l'avenir était loin de valoir sa condition passée;
+donc il devait être bien aise d'y revenir. Voilà
+des armées d'étrangers et d'émigrés qui prétendent
+l'y ramener; donc c'est lui qui a invoqué
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+leurs secours, donc il a appelé la guerre. Pour la
+multitude, la preuve la plus certaine de la vérité
+d'une accusation est de sentir en soi-même qu'à
+la place de l'accusé on aurait fait ce qui lui est imputé;
+et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce
+sentiment qui devrait porter à l'indulgence est ce
+qui détermine le plus sûrement à condamner.</p>
+
+<p>Le peuple ne mettait pas en doute que l'appel
+des étrangers ne fût un crime; la constitution avait
+déclaré que le commandement d'une armée dirigée
+contre la nation, était une abdication de la
+royauté, et elle ne supposait pas même le commandement
+d'une armée étrangère. L'intérêt national
+s'expliquait bien plus haut et plus clairement
+que la constitution. L'avocat de Louis XVI
+déclara dans son plaidoyer pour le roi, «Que se
+mettre à la tête d'une armée et en diriger les
+forces contre la nation, était un grave délit.
+Certainement, dit-il, il ne peut pas en exister
+de plus grave; celui-là les embrasse tous. Il
+suppose, dans les combinaisons qui le préparent,
+toutes les perfidies, toutes les machinations,
+toutes les trames qu'une telle entreprise
+exige nécessairement. Il suppose dans ses effets
+toutes les horreurs, tous les fléaux, toutes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+calamités qu'une guerre sanglante et intestine
+entraîne avec elle.»</p>
+
+<p>Telle était l'opinion publique sur la question de
+droit; M. de Sèze n'a fait que l'exprimer. Sur les
+questions de fait, l'opinion générale n'était peut-être
+pas exempte d'erreurs; mais elle n'en renferme
+pas non plus d'assez palpables pour que
+l'égarement général fût absolument sans excuse.
+Répétons au reste qu'il ne s'agit pas ici de juger
+l'opinion, mais seulement de reconnaître quelles
+furent ses décisions.</p>
+
+<p>S'il y avait lieu à prononcer aujourd'hui sur le
+jugement de la multitude, il faudrait examiner
+d'abord si les intentions du roi, à l'époque du départ
+de <i>Monsieur</i> et de l'arrestation de Varennes,
+n'avaient pas changé depuis, soit parce que le roi
+avait reconnu, comme il l'a dit, le v&oelig;u national
+qui lui avait été manifesté sur toute la routé de
+Varennes à Paris, et par les amendemens que le
+comité de révision avait faits à l'acte constitutionnel,
+pour rendre au pouvoir royal plus de force
+et de dignité que n'en avaient donné les premières
+rédactions.</p>
+
+<p>Il faudrait vérifier ensuite par tous les moyens
+possibles, si les princes et les émigrés, ne se sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+pas cru permis alors de servir la cause du roi,
+contre les défenses expresses consignées dans ses
+écrits patens, bien que sa correspondance secrète
+les eût confirmées ou ne les eût point démenties;
+et s'ils n'ont pas agi sur ce principe: que la volonté
+intime du roi, quelle que soit sa position, doit
+toujours être présumée conforme à ce qu'on regarde
+comme les droits et les intérêts de la couronne,
+sans égard à ses déclarations officielles et
+patentes. En un mot, il faudrait savoir si la
+guerre n'était pas hasardée officieusement par leur
+dévouement et leur fidélité, au lieu d'être entreprise
+par ses ordres.</p>
+
+<p>On me demandera sur quoi se fonde l'assertion
+que l'opinion générale, je ne dirai point approuva
+la mort de Louis XVI, mais ne s'est point révoltée
+en apprenant sa condamnation. Elle se
+fonde sur ce fait: que tous les corps judiciaires,
+administratifs et municipaux, ont signé, dans
+l'intervalle du 10 août 1792 au mois de janvier
+1793, ou des pétitions pour demander le jugement
+du roi, ou des adresses pour en féliciter.
+Elle se fonde sur ce que la discussion du procès
+a duré plusieurs mois, et qu'elle n'a été détournée
+par aucune pétition contraire, sur ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+qu'enfin le 21 janvier, six cent mille personnes
+de Paris ont vu sans opposition exécuter le jugement
+fatal.</p>
+
+<p>On peut aussi donner en preuve de l'acquiescement
+ou du moins de la résignation de l'opinion
+nationale, la formation, l'enthousiasme et les victoires
+des armées qui, après le 2 septembre, ont
+marché contre les Prussiens et les Autrichiens en
+Champagne. Six cent mille hommes qui, pendant
+que le roi est au temple, et que l'on demande sa
+tête, courent aux ennemis qui veulent sa délivrance,
+et les battent, sont des votans qui prononcent
+l'absolution des évènemens du 10 août,
+et de ceux qui devaient en être la suite. Et enfin,
+puisqu'il faut compter l'armée pour quelque
+chose en France, il y a lieu à rappeler ici la résistance
+des soixante mille hommes commandés
+par M. de Lafayette, qui ont refusé de marcher
+contre les auteurs des évènemens du 10 août
+et du renversement du trône. Cette défection fut
+légitimée par les adresses des autres armées alors
+existantes.</p>
+
+<p>On ne peut en parler ici sans faire une observation
+qui mérite peut-être quelque examen.</p>
+
+<p>Cet abandon du roi par l'armée était la seconde
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+défection depuis 1789, et elle ne devait pas être
+la dernière<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
+
+<p>L'esprit de parti a beaucoup essayé, depuis le
+mois de juin 1815, d'établir que l'armée française
+s'était déshonorée dans le mois de mars précédent,
+en se replaçant au retour de l'empereur sous le
+drapeau tricolore: il n'a point réussi.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'abuser; l'honneur ne se prête
+point à placer sur la même ligne l'abandon du
+prince pour la patrie, et l'abandon du prince
+et de la patrie pour l'étranger. Ce peut être un
+malheur que le militaire fasse une distinction entre
+le prince et la patrie; mais il dépend du prince de
+la rendre impossible par son intime union avec le
+peuple qu'il gouverne.</p>
+
+<p>Il faut aussi se persuader que l'armée distinguera
+toujours entre le prince et la patrie,
+quand la patrie voudra l'égalité, et que la cour
+fera craindre que le prince ne veuille les priviléges.
+L'armée est la partie de la nation la plus
+intéressée à l'égalité de droits, parce que les grades
+militaires sont très multipliés et que les hauts grades
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+sont très honorables et très avantageux. D'ailleurs
+le service militaire est, sans contredit, la profession
+où l'égalité de droits est la plus légitime, puisque
+le danger est le même pour tous ceux qui l'exercent,
+que ce danger est capital et que le courage
+qui l'affronte est le fondement de la gloire militaire.</p>
+
+<p>Enfin, quand l'intérêt général de l'armée tient
+à un noble besoin, tel que celui de l'égalité de
+droits, quand cet intérêt a été épousé par l'honneur,
+c'est l'honneur même qui semble dégager
+le soldat de sa fidélité, ou plutôt lui faire
+honte de cette fidélité envers le prince dont
+le gouvernement ou la cour l'offense ou le
+menace. Il est bien temps de se persuader
+que dans un pays où l'égalité est devenue un
+point d'honneur général, il est impossible de
+faire des armées fidèles au prince, si elles ne
+sont parfaitement convaincues de la fidélité du
+prince aux droits de tous. Il sera toujours impossible
+de faire une armée où le soldat ignore
+jusqu'à quel degré d'élévation le dernier conscrit
+a pu de nos jours parvenir par le talent et la
+bravoure, et où il soit aussi encouragé par les
+regards d'un général, <i>homme de cour</i>, que par
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+l'espérance de devenir général lui-même. Les
+troupes russes seront plus tôt atteintes de l'ambition
+si long-temps légitime du soldat français,
+que le soldat français ne sera résigné à l'insupportable
+néant du soldat russe.</p>
+
+<p>Je finis en observant que ces défections intérieures
+repoussent d'autant mieux le mépris qui
+s'attache toujours aux défections utiles à l'étranger,
+qu'elles semblent ajouter à l'ardeur de le
+combattre. Jamais les armées françaises ne se
+sont plus vaillamment battues contre les ennemis
+de la France, qu'après leurs défections intérieures,
+soit qu'elles crussent avoir à défendre un intérêt
+mieux garanti au dedans, soit qu'elles voulussent
+mériter du prince même leur absolution par leurs
+services.</p>
+
+<p>Il ne reste plus qu'à faire connaître la part que
+l'opinion générale a prise à la constitution de 1791,
+et à la proclamation de la république à la fin de
+1792.</p>
+
+<p>La multitude n'est pas en état de juger l'ensemble
+d'une constitution, mais elle entend fort
+bien si les intérêts dont elle est occupée sont protégés
+par les dispositions constitutionnelles, ou s'ils
+sont mal assurés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+Pour le grand nombre des Français, la constitution
+consistait essentiellement dans les <i>abolitions</i>
+exprimées par des articles préliminaires. Je les
+rappelle ici:</p>
+
+<p>«Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions
+héréditaires, ni distinctions d'ordres,
+ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni
+aucun des titres, dénominations et prérogatives
+qui en dérivaient, ni aucun ordre de chevalerie,
+ni aucune des corporations ou décorations, pour
+lesquelles on exigeait des preuves de noblesse,
+ou qui supposaient des distinctions de naissance,
+ni aucune autre supériorité que celles des fonctionnaires
+publics dans l'exercice de leurs fonctions.</p>
+
+<p>»Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun
+office public.</p>
+
+<p>»Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation,
+ni pour aucun individu, aucun privilége ni exception
+au droit commun de tous les Français.</p>
+
+<p>»Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de
+professions, arts et métiers.</p>
+
+<p>»La loi ne reconnaît plus ni v&oelig;u religieux, ni
+aucun autre engagement qui serait contraire aux
+droits naturels ou à la constitution.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+Ces points étant bien exprimés, il ne s'agissait,
+pour la multitude, que de voir si l'organisation
+des pouvoirs n'aurait rien de contraire à leur
+maintien.</p>
+
+<p>Les résistances des priviléges, celles de la cour,
+aux premiers actes de la révolution, mirent le
+peuple en garde contre toutes dispositions qui
+pourraient tendre à rétablir le pouvoir du clergé
+et de la noblesse, et à conserver au roi les moyens
+de les protéger. Rien n'aide à entendre les questions
+générales comme d'avoir un intérêt particulier
+qui s'y rapporte. La partie du peuple la plus
+illettrée donna une attention merveilleuse aux discussions
+les plus abstraites; et dès qu'une proposition
+présentait quelque sujet d'inquiétude pour
+la cause nationale, la multitude prenait parti,
+se passionnait pour les orateurs qui mettaient
+leur éloquence à la faire rejeter, et récompensait
+leurs efforts par les témoignages les moins équivoques
+de son contentement et de sa reconnaissance.
+Cette disposition toute nationale, irritée
+chaque jour par l'opposition du parti aristocratique,
+se développait chaque jour avec plus
+d'énergie. Ce parti malveillant avertissait lui-même
+du danger de ses principes par ses efforts pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+les faire prévaloir; il avait tellement mis à découvert
+l'intérêt personnel dans la plupart de ses
+discussions, qu'il avait décrédité d'avance tout ce
+qu'il aurait pu dire de plus raisonnable. La constitution
+se ressentit de la maladresse des uns et de
+la méfiance des autres. Elle ne fut point telle
+qu'elle avait d'abord été conçue dans toute la
+France par les esprits éclairés; elle ne fut point
+telle qu'elle aurait dû être pour se maintenir contre
+les factions populaires. L'opinion du peuple, à
+force de précautions contre l'ennemi, avait oublié
+ou méconnu la nécessité d'en prendre contre
+lui-même, ou contre les intrigans qui pouvaient
+l'égarer. Et comme si la chose publique n'eût pu
+être menacée que par le pouvoir, on ne songea
+qu'à se préserver de ses abus. En fuyant le despotisme
+on travailla pour l'anarchie. Les cahiers
+avaient demandé la séparation des pouvoirs, pour
+que les lois fussent l'ouvrage d'un corps impartial
+pour que l'exécution fût indépendante et énergique:
+les pouvoirs furent bien distingués par leurs
+dénominations et par quelques circonstances,
+mais ils furent malheureusement confondus au
+fond. Le pouvoir exécutif, borné à un <i>veto</i> suspensif,
+privé du droit de l'appliquer à un grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+nombre de cas où sa conservation était intéressée,
+borné à sanctionner ou à suspendre des lois dont
+l'initiative appartenait exclusivement au corps
+législatif, ayant d'ailleurs pour agens d'exécution
+des corps municipaux, des corps administratifs,
+dont les membres étaient nommés par le peuple
+seul, c'est-à-dire dont les pouvoirs venaient d'une
+source opposée à celle d'où émanaient les ordres à
+exécuter, des corps délibérant toujours dans les cas
+même où il fallait unité de volonté et rapidité
+d'action, des corps dont le roi n'avait la faculté
+de punir les écarts que par la suspension, et dont
+le jugement définitif appartenait au corps législatif:
+avec de telles chaînes, le pouvoir exécutif
+était presque nul, et le peu qui en existait était
+subordonné au pouvoir législatif, et se confondait
+avec lui. Tel était le résultat des méfiances
+que les ordres privilégiés avaient tous les jours
+accrues contre la cour, et que la cour avait elle-même
+inspirées.</p>
+
+<p>Les hommes éclairés avaient désiré un pouvoir
+législatif composé d'une chambre haute et d'une
+chambre de députés; ils le souhaitaient ainsi pour
+que les lois ne pussent jamais être l'ouvrage de
+quelque ascendant particulier, ou de quelque entraînement
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+de circonstances; ils le désiraient pour
+que la plus importante prérogative du trône, celle
+de l'hérédité, fût sous la garde d'une magistrature
+héréditaire elle-même, et dont chaque titulaire
+fût lié par un intérêt de famille au maintien de
+l'hérédité royale; ils le désiraient pour que la cour
+du monarque ne fût pas uniquement composée
+de courtisans, et pour qu'il y eût, entre le prince
+et les particuliers, des intermédiaires indépendans
+qui assurassent leurs mutuelles relations.</p>
+
+<p>Quoique l'hérédité d'une magistrature conférée,
+par une élection nationale, à cent ou deux
+cents personnes tout au plus, dénuées de tout
+privilége autre que l'hérédité même, n'eût rien
+de commun avec celle de la noblesse disséminée
+naguère sur toute la France; quoique l'existence
+d'une chambre haute, composée de citoyens distingués
+des autres uniquement par leur magistrature,
+n'eût rien de commun avec celle d'une
+chambre composée de privilégiés, et fût même
+le plus puissant obstacle que l'on pût opposer au
+retour d'une chambre féodale et nobiliaire, cependant
+l'inquiétude du peuple le rendit sourd
+à toute proposition d'une chambre haute, et
+même de deux chambres égales. On craignit que
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+la chambre haute ne fût composée des anciens
+pairs, et ne rétablit ainsi l'ancienne chambre du
+parlement; qu'elle ne fût composée de nobles, et
+qu'elle ne refît l'ancienne chambre de la noblesse
+des états-généraux; qu'elle ne fût d'une manière
+ou de l'autre une garantie, un retranchement pour
+l'aristocratie; et l'on repoussa l'idée d'une seconde
+chambre comme sacrilége. Ce fut le point d'honneur
+de l'égalité, exalté jusqu'au fanatisme par la
+contrariété du parti des priviléges, qui entraîna à
+vouloir une seule chambre, faute dont l'expérience
+a si bien fait sentir à la suite les fâcheuses conséquences.</p>
+
+<p>La constitution de 1791, composée au gré de la
+défiance nationale, n'eut de force que contre la
+puissance royale. Faite dans la vue de consacrer
+l'abolition des priviléges, on sentait moins la
+nécessité de fonder une institution vraiment
+monarchique, que celle d'empêcher le roi,
+protecteur des priviléges, de les rétablir. On,
+s'était plus occupé de rendre la constitution
+capable de renverser le roi, que capable de se
+soutenir elle-même. C'était au fond une république
+démocratique, avec un fantôme de royauté.
+Quand on eut suspendu le roi, la république,
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+existait de fait. Quand on la proclama, le peuple
+qui n'avait demandé à sa constitution monarchique
+que sûreté contre le retour des priviléges abolis
+et contre le roi qui le faisait craindre, accepta la
+république comme une garantie plus sûre que la
+monarchie. Mais il ne crut pas juger la question
+de la prééminence de la république sur la monarchie,
+ou de la monarchie sur la république.
+L'instinct national n'avait pas cessé d'être en faveur
+de la monarchie: les opinions contraires n'avaient
+jamais été accueillies par les écrivains éclairés,
+même par les patriotes les plus exagérés; les
+jacobins les avaient repoussées jusqu'au dernier
+moment; et quelques semaines avant la suspension
+du roi, le corps législatif avait voué à l'animadversion
+générale toute idée de république. Dans le fait
+la république qui a été décrétée sans discussion,
+sans délibération, sur une motion dénuée de toute
+exposition de motifs, n'a reçu cette existence
+inattendue que des passions vives et profondes qui
+partageaient la convention. Dans les uns ç'a été
+l'espérance de sauver la vie du roi, dans d'autres
+la crainte de sa réintégration et de sa vengeance,
+dans d'autres la haine du duc d'Orléans qu'on
+croyait appelé au trône, dans tous le désir de
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+renverser les hommes du parti contraire au sien
+et de détruire leur influence dans la convention. La
+guerre était déjà déclarée, et une guerre à mort,
+entre les partis de cette assemblée: chacun cherchait
+sa sûreté ou ses avantages dans le système
+politique qui était le plus contraire au parti opposé.
+Ainsi la Gironde crut anéantir la Montagne
+en faisant évanouir la possibilité de couronner
+le duc d'Orléans; et la Montagne crut anéantir la
+Gironde et se garantir de tout péril en renversant
+le trône de Louis XVI. Et c'est ainsi que les intérêts
+publics étaient réglés au gré des intérêts particuliers.</p>
+
+<p>La constitution de 1791 n'a point été soumise
+à l'acceptation du peuple. La constitution démocratique
+de 1793 l'a été. On ne voit nulle part
+quel a été le nombre des votans, et quelle a été
+la majorité en faveur de celle-ci. Mais on a lieu
+de croire ou qu'elle a été faible, ou que les votans
+ont été peu nombreux; car dans les séances
+de la convention qui ont suivi le rapport fait à cet
+égard, on voit agiter la question de savoir quelles
+peines seront infligées aux citoyens qui n'auront
+point accepté.</p>
+
+<p>Le nombre des suffrages est plus concluant
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+qu'on n'est disposé à le croire; il exprime mieux
+qu'on ne pense l'opinion générale. Les institutions
+qui ont été vraiment nationales ont obtenu jusqu'à
+quatre millions de suffrages ou environ, tandis
+que d'autres n'en ont pas eu le quart; et il y
+a lieu de croire que la constitution de 1793 fut
+dans ce dernier cas. Au reste, cette constitution
+excéda la mesure de démocratie qu'on avait généralement
+cru raisonnable de faire entrer dans
+une grande république comme la France; ainsi
+les votes peu nombreux de 1793 sont à peu près
+étrangers à la simple proclamation de la république
+de 1792.</p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img src="images/illus205.jpg" width="120" height="50" alt="ornement1" title="" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<p class="center"><big><b>APPENDICE.</b></big></p>
+
+<h2>DE LA TERREUR.</h2>
+<p class="p4"><a name="Page_194" id="Page_194"></a>
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<h3>AVERTISSEMENT.</h3>
+
+<p>Cet écrit n'est ni une satire, ni une vaine déclamation.
+C'est une suite d'observations générales,
+que la mémorable expérience de l'année 1793 a
+fournies; c'est une théorie du régime de la terreur,
+que quelques personnes, en trop grand
+nombre, sont disposées à regarder comme utiles,
+en certaines occurrences, à l'art de gouverner.</p>
+
+<p>Le fond de cet ouvrage a été composé peu après
+la mort de Robespierre, époque où finit la terreur,
+en 1795. Je l'adressai, de l'asile où je m'étais
+retiré, à M. Charles His, alors rédacteur d'un
+journal estimé, <i>le Républicain</i>. M. His voulut,
+avant de l'insérer dans son journal, que quelques
+membres de la convention en entendissent la lecture.
+Il la fit chez madame Tallien, chez qui se
+rassemblaient les ennemis du comité de salut public.
+L'ouvrage fut goûté; madame Tallien engagea
+son mari à le lire le lendemain à la tribune
+de la convention sous la forme de discours. Tallien
+y mit un petit préambule et le lut. Je puis
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+croire, sans trop me flatter, qu'il contribua au
+renversement du comité de salut public et au
+retour des lois.</p>
+
+<p>En 1815, quand le parti royaliste proposa
+un système de proscription et de terreur, je recherchai
+mon manuscrit, j'y ajoutai un préambule
+approprié à la circonstance, et je le fis parvenir
+à Louis XVIII. Je l'imprime ici tel qu'il fut
+arrangé en 1815.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p>
+
+<h2>DE LA TERREUR.</h2>
+
+<p class="center"><small><b>(Partie de 1793 et de 1794.)</b></small></p>
+
+<p class="p2">Les princes qui appelés à gouverner des pays
+civilisés, osent affronter la haine des peuples,
+ceux qui dédaignent d'apprendre comment se
+gagne leur amour, verront dans cette période, fertile
+en hautes leçons, ce que c'est que cette terreur
+où ils croient trouver leur sûreté. Jamais, chez
+aucun peuple, ce fléau ne fut porté aussi loin, ne
+se prolongea aussi long-temps, ne s'étendit à autant
+de malheureux qu'en France durant la convention
+nationale; jamais la terreur ne courba
+au même point la partie éclairée d'une grande
+nation, n'abaissa, ne dégrada les habitans des
+grandes cités, ne les persécuta, ne les dépouilla,
+ne les opprima, comme elle le fit alors. Il fallait
+avoir été saisi dans la liberté pour être ployé si bas
+dans la servitude; jamais on n'eût fait d'un peuple
+esclave, un peuple si esclave. Les sultans, les
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+czars, les janissaires et les strélitzs ne firent jamais
+ce qu'ont osé quelques Montagnards aidés par nos
+armées révolutionnaires, composées de prolétaires,
+comme toutes les troupes des despotes. Et, comme
+si la destinée avait voulu se jouer du respect des
+hommes pour la justice et la liberté, elle fit voir,
+dans ces temps d'oppression intérieure, des armées
+que le patriotisme rendait invincibles, qui assurèrent
+l'indépendance nationale, et rétablirent la
+gloire des armes françaises<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Mais malheur au
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+pouvoir qui se repaîtrait de ce spectacle, qui
+prendrait quelque plaisir à le contempler, qui n'y
+verrait qu'un grand succès de tyrannie, qui croirait
+y surprendre quelques secrets de l'art de gouverner,
+qui aurait la funeste tentation de le mettre
+en pratique, ou du moins en réserve pour l'occasion;
+qui enfin ne serait pas pénétré d'horreur
+pour tous ses principes et pour toutes ses conséquences.
+Malheur au pouvoir qui ne s'attachera
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+pas aux intérêts, aux sentimens, à l'opinion de
+la classe mitoyenne de la société, comme au centre
+de tous les intérêts, à la représentation de tous
+les droits, au seul principe de force durable. Si
+la justice et l'humanité lui permettent de contempler
+sans horreur l'affreuse existence du gouvernement
+révolutionnaire, et les moyens par lesquels
+il parvint à répandre la terreur, et les excès
+par lesquels il la soutint, que la politique du moins
+porte ses regards sur les dangers qui menacent
+les premiers essais de ce régime, sur la catastrophe
+qui en amène inévitablement la fin, sur
+les longues calamités qu'elle entraîne à sa suite;
+qu'elle voie le sort de tous ceux qui l'ont exercée,
+de toutes les institutions qui lui ont appartenu,
+et qu'elle juge après si les résultats que le pouvoir
+croit avoir obtenus sont réellement dus à la terreur,
+si en tout cas ils n'auraient pas été achetés à trop
+haut prix, et s'il n'eût pas été plus facile et plus
+sûr de les préparer par la raison et la justice qui
+secondent toutes les entreprises sages et n'entravent
+que la barbarie ou la démence.</p>
+
+<p>Fixons d'abord, s'il se peut, notre attention sur
+cet état de terreur dont nous voulons apprécier les
+effets.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+Ce fut une crainte profonde et toujours présente
+de la mort, des supplices, de l'ignominie. Ce fut
+une véritable maladie où le moral et le physique
+étaient continuellement en action l'un sur
+l'autre; un état extrême qui suspendit l'usage
+de la raison, qui en fut presque l'égarement.
+La terreur concentra chacun en soi-même, détacha
+de tout autre intérêt que celui de la conservation,
+dégagea des plus importantes affaires, des
+affections les plus intimes, des devoirs les plus
+saints, paralysa tout à la fois les bras et les âmes.
+Elle fit évanouir tout respect de soi même, elle
+abaissa toutes les grandeurs, avilit toutes les dignités,
+soit qu'elles fussent données par le hasard ou
+obtenues par le mérite personnel, humilia tous les
+genres de considération, et les prosterna dans la
+fange aux pieds de vils scélérats. Elle poussa
+quelques caractères faibles à l'abandon, quelquefois
+même à la trahison de leurs parens, de leurs
+amis, comme à un moyen de salut, et mit
+beaucoup d'autres en défiance de tout le monde:
+comme si ce tourment eût été un moyen de
+sécurité.</p>
+
+<p>Toute la partie éclairée et aisée de la nation fut
+atteinte de cette maladie, plus particulièrement
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+les habitans riches des villes, plus particulièrement
+encore ceux des villes manufacturières. La terreur
+étant imposée par les prolétaires et pour eux, elle
+affectait tout ce qui n'était pas eux, et leur pouvoir
+s'appesantissait d'autant plus que la proportion
+de leur nombre avec celui des propriétaires
+d'une même commune, était plus à leur avantage.</p>
+
+<p>Si elle n'eût été générale, se serait-elle établie?
+S'il eût été possible de s'y soustraire, sans en être
+l'instrument, de n'en pas être victime n'en étant
+pas agent, n'aurait-on pas vu une ligue puissante
+se former contre elle?</p>
+
+<p>La terreur affecta toutes les conditions, tous les
+âges, tous les sexes. Toutes les figures en portaient
+la sinistre empreinte. On ne rencontrait que
+des regards qui l'eussent communiquée si l'on en
+eût été exempt, qui la redoublaient en ceux à
+qui elle accordait un peu de relâche. Et si tout
+n'eût annoncé qu'elle interdisait les encouragemens,
+les consolations, les secours, les asiles de
+l'amitié, elle n'eût pas été la terreur.</p>
+
+<p>Par quelle suite d'attentats parvint-on à introduire
+et à soutenir cette calamité?</p>
+
+<p>Il fallut d'abord que le gouvernement rompît
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+solennellement avec la justice, qu'il assurât un
+libre cours à l'arbitraire, que l'arbitraire fût assuré
+de régner sans partage. Sous le règne de la
+justice, le crime tremble sans doute, mais le crime
+seul; et ce n'était pas contre le crime qu'était
+préparée la terreur. Elle devait moins atteindre
+les ennemis de l'État, que les ennemis personnels
+des gouvernans. Il ne s'agissait pas d'imprimer à
+quelques traîtres la crainte salutaire des lois,
+puisque les lois se faisaient craindre d'elles-mêmes:
+il fallait imposer à tous les citoyens une crainte
+stupide des personnes. La terreur du crime fait la
+sécurité des gens de bien, et c'était des gens de
+bien que l'on avait à se défendre: c'était le crime
+lui-même qui avait besoin de rejeter sa terreur
+sur ceux dont la justice faisait la sécurité. En
+un mot l'objet n'était pas de punir, mais de proscrire.</p>
+
+<p>Ce qu'ont osé alors des scélérats se conçoit mieux
+que ce qu'ont paru croire quelques gens de bien.
+Quand les premiers instituèrent leur gouvernement
+révolutionnaire, ils dirent: nous voulons l'arbitraire
+pour répandre la terreur parmi les ennemis
+de la patrie et la sécurité parmi ceux qui
+l'aiment: comme s'il pouvait y avoir de la sécurité
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+pour quelqu'un là où il n'y a pas de justice pour
+tous. L'hypocrisie qui exprimait cette intention
+en déguisa sans doute l'absurdité. On les crut.
+Cependant cette belle et salutaire répartition
+de la sécurité et de la terreur entre le crime et
+la vertu, n'était-elle pas toute faite par la justice;
+et peut-elle se faire par une autre puissance
+que la sienne? L'arbitraire n'est-il pas la faculté
+de confondre l'innocent avec le coupable;
+l'arbitraire n'est-il pas la faculté de protéger le
+crime, de le commettre, et de perdre l'innocence?
+Et pour quel usage un gouvernement peut-il
+avoir besoin de l'arbitraire, quand il a contre les
+malfaiteurs des lois et des tribunaux, si ce n'est
+pour perdre des hommes irréprochables, et parce
+qu'en accusant ceux qu'il veut perdre, il croit la
+justice plus à craindre pour lui que pour ceux
+qu'il accuse?</p>
+
+<p>Encore une fois, la première condition de la
+terreur, était l'arbitraire; mais ce n'était pas assez,
+il le fallait plein et entier, exempt de toute contrariété,
+libre de toutes sujétions, sans frein, sans
+retenue. Il le fallait de plus en action, violent,
+sanguinaire, redoublant chaque jour de cruauté.
+Si dans un pays libre et civilisé l'arbitraire se
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+bornait à menacer comme dans ceux où l'habitude
+de la servilité en a rendu l'exercice inutile,
+la liberté des esprits, l'indépendance de l'opinion,
+l'obligeraient bientôt à reployer sa bannière méprisée.
+Chez un peuple libre et éclairé, il faut que
+l'arbitraire s'annonce en frappant, et qu'il étourdisse
+des premiers coups. Comme tous les grands
+crimes, le renversement des lois et l'établissement
+de l'arbitraire ne veulent ni se faire à demi, ni
+s'exécuter lentement, ni s'annoncer par des apprêts.
+Un bras levé long-temps sans frapper, terrible
+au premier aspect, n'est bientôt que ridicule.
+Il est le signe d'une volonté cruelle et d'une impuissance
+honteuse; il autorise ceux qu'il menace à tout
+entreprendre, il les conduit à tout oser; il redouble
+les dangers qu'il redoute, par ceux dont il
+menace sans pouvoir les faire craindre.</p>
+
+<p>Quand l'arbitraire a frappé une fois, il faut
+qu'il frappe toujours. S'il s'arrête un moment, la
+stupeur cesse, le courage renaît, le besoin de
+vengeance se joint à l'intérêt de la sûreté, et la
+tyrannie peut être renversée.</p>
+
+<p>Et ce n'est point assez de ne point interrompre
+le cours de ses excès: il faut chaque jour l'accroître,
+soit en multipliant le nombre des victimes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+soit en enchérissant sur les supplices: encore
+aura-t-il peine à suivre par cette progression celle
+des ressentimens que le temps amasse contre lui.</p>
+
+<p>Et ce n'est point assez de frapper ceux qu'on
+craint; il faut frapper les époux, les pères, les enfans
+des victimes, et punir du même supplice et les sollicitations
+faites en faveur de celles-ci, et les asiles
+qui leur seront offerts, et les réclamations, les
+gémissemens, les larmes des veuves et des orphelins.
+Il serait dangereux de laisser ouvrir par les
+sollicitations une porte à l'espérance, par de secrets
+asiles un moyen de sauver sa vie: la tyrannie
+pourrait craindre que des gémissemens entendus
+par la pitié courageuse, ne fissent revenir
+aux malheureux des promesses de vengeance qui
+donneraient quelque relâche à la terreur.</p>
+
+<p>Il faut encore que l'arbitraire frappe des victimes
+de tout état, de toute profession, de tout
+sexe, de tout âge. S'il était une classe de citoyens,
+un seul citoyen qui pût impunément élever la voix
+pour les autres, il mettrait en péril l'arbitraire et
+ses agens.</p>
+
+<p>Comme la tyrannie ne peut pas admettre la justice
+des tribunaux en concurrence avec l'arbitraire,
+il ne peut non plus consentir à la puissance
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+de l'opinion; s'il n'interdisait la liberté de la
+presse et de la parole, cette liberté le renverserait.
+Mais interdisant la liberté de la presse et la
+parole aux citoyens, il faut aussi qu'il l'interdise à
+la représentation nationale; car si l'oppression
+peut craindre qu'une ligue, un mot, une plainte
+des opprimés n'appelle le courage au secours du
+malheureux, comment serait-elle sans alarmes,
+comment ceux en qui elle veut imprimer la terreur
+seraient-ils sans confiance en voyant, en face de
+l'arbitraire, une tribune d'où les représentas du
+peuple tonneraient contre elle avec toute l'autorité
+de leur considération, toute la force de leur talent,
+tout l'ascendant de leur position? Cette tribune
+ne serait-elle pas l'encouragement, l'espoir,
+la force des malheureux? Y aurait-il long-temps
+des malheureux? Aussi la convention vit-elle, mais
+trop tard, qu'en donnant l'arbitraire au gouvernement,
+elle faisait cesser pour elle-même tout
+exercice de l'autorité législative, la prérogative de
+l'inviolabilité, la liberté de la presse, de la parole,
+de la pensée; aussi vit-elle, par la longue effusion
+de son propre sang, que quand d'infidèles mandataires
+du peuple le livrent à l'arbitraire, ils s'y
+soumettent eux-mêmes; que quand ils abandonnent
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+ses droits, ils abdiquent leurs pouvoirs; que
+quand ils nous interdisent les gémissemens, les
+plaintes, ils ne peuvent se permettre le plus secret
+murmure; enfin, que quand ils livrent nos têtes,
+ils exposent la leur.</p>
+
+<p>L'arbitraire n'a point à dérider quelles actions
+sont criminelles; dès qu'un homme lui est suspect,
+il n'est point innocent.</p>
+
+<p>Il n'a point à déterminer les circonstances qui
+sont des motifs de suspicion: tout soupçon est
+fondé dès qu'il n'a pas été prévenu.</p>
+
+<p>Il n'a point à déterminer la mesure de preuves
+nécessaires, ni pour l'accusation, ni pour la condamnation:
+la délation suffit pour accuser et
+condamner.</p>
+
+<p>Rien ne l'assujettit à des formes ni pour l'accusation,
+ni pour l'instruction, ni pour le jugement:
+il juge sans procédure; rien n'arrête pour le choix
+des juges, pourvu qu'il puisse indifféremment
+faire asseoir les bourreaux sur le tribunal ou
+charger les magistrats de l'office de bourreaux.</p>
+
+<p>Cependant ce n'est que par degrés que l'arbitraire
+s'affranchit de l'importunité des formes et
+de toute retenue dans le choix et le nombre des
+victimes. Non qu'il ne puisse secouer tout-à-coup
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+tout scrupule et toute pudeur, mais par cet instinct
+secret qui lui fait craindre qu'arrivé aux dernières
+limites de la férocité, il n'y trouve aussi le terme
+de sa durée.</p>
+
+<p>Ainsi l'on commença par dire quelles conditions,
+quelles actions, quelles liaisons seraient
+réputées suspectes. C'étaient d'abord les nobles,
+c'étaient, les parens d'émigrés; ce furent ensuite
+les riches, les marchands; ce furent plus tard les
+auteurs d'écrits ou de discours contre la liberté;
+enfin ce furent tous ceux à qui les comités de surveillance
+jugèrent à propos de ne pas accorder de
+certificats de civisme, c'est-à-dire tous ceux qu'il
+plut aux prolétaires de désigner comme indignes
+de leur confiance; ce furent, comme on le dit alors,
+les <i>hommes suspects d'être suspects</i>.</p>
+
+<p>On ordonna d'abord le désarmement des suspects,
+ensuite l'inscription de leurs noms et qualités
+sur la porte de leur domicile, bientôt après
+leur arrestation et leur détention jusqu'à la
+paix.</p>
+
+<p>En même temps que l'arbitraire étendait ainsi
+la classe des suspects, et aggravait leur sort, il
+étendait celle des actions, des écrits, des discours
+qui seraient punis de mort: on avait d'abord déterminé
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+que ce serait la résistance aux lois de la
+république, les écrits, les discours qui y seraient
+contraires. Bientôt on ajouta tout ce qui serait
+contraire aux arrêtés du comité de salut public.
+Bientôt ensuite on déclara contraires aux lois de
+la république et aux décrets du comité de salut
+public, non seulement les actions, les écrits, les
+discours royalistes, fédéralistes, mais aussi tout
+ce qui serait trop conforme à l'esprit du gouvernement
+révolutionnaire; les exagérations, les applications
+erronées des principes républicains,
+en paroles, en actions, en écrits: de sorte qu'on
+marqua autant d'écueils au-delà qu'en-deçà.</p>
+
+<p>Ces lois ne laissant rien d'innocent dans les
+actions, ni dans les pensées, et soumettant la
+convention elle-même aux proscriptions du comité,
+l'intérêt de finir l'arbitraire et la terreur
+se fit sentir aux conventionnels. Alors on vit éclore
+une faction nouvelle, celle des modérés; un crime
+nouveau, le modérantisme: crime grave sans
+doute, le plus grave de tous, car il attaquait dans
+ses fondemens le comité de salut public entre
+les mains de qui résidait le gouvernement révolutionnaire.
+Ce fut alors que la pitié pour les
+malheureux, les asiles qui leur furent ouverts,
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+les sollicitations des pères, des enfans, des époux,
+en leur faveur, les gémissemens et les larmes des
+veuves et des orphelins, se trouvèrent au premier
+rang dans les crimes d'État, et assimilés aux man&oelig;uvres
+des plus abominables conspirations.</p>
+
+<p>Tout fut crime alors, excepté le crime même.
+Plus de suspects: tous étaient coupables. Il ne
+fut plus question de tenir en prison jusqu'à la paix
+ceux qui étaient incarcérés: jusqu'à la paix! les
+malheureux ne devaient jamais la voir!</p>
+
+<p>Tandis que l'arbitraire désignait ainsi les
+crimes et les coupables, il ne laissait point en arrière
+les formes de ses procédures, ni la composition
+de ses tribunaux. Après le 10 août on avait
+institué un tribunal <i>extraordinaire</i>; on nomma
+et l'on constitua ensuite un tribunal <i>révolutionnaire</i>,
+sous l'autorité du comité de salut public,
+composé d'hommes de son choix, soudoyé par
+lui, obligé de lui rendre compte chaque jour de
+ce qu'il avait fait, et de prendre l'ordre sur
+ce qu'il aurait à faire le jour suivant. Pendant
+que ce tribunal faisait couler le sang à Paris, des
+tribunaux révolutionnaires, des commissions militaires,
+instituées, échauffées par des commissaires
+de la convention, soutenus par des armées
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+révolutionnaires, répandaient la terreur et le deuil
+dans les provinces.</p>
+
+<p>Les procédures avaient toujours peu gêné le
+tribunal révolutionnaire de la capitale. La loi du
+27 mars 1793, loi proposée par Danton, adoptée
+par l'unanimité de la convention, et en vertu de
+laquelle il a été jugé, ainsi que plusieurs de ses
+collègues<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, avait mis formellement <i>hors la loi</i>
+les aristocrates et les ennemis de la révolution.
+Cependant un autre décret du 29 octobre 1793
+(8 brumaire an <span class="smcap">II</span>) autorisait à examiner les preuves
+d'aristocratie, sauf à abréger le débat lorsqu'il
+paraîtrait trop long. Mais un autre décret du 4
+avril 1794 (15 germinal an <span class="smcap">II</span>), rendu à l'occasion
+du jugement de Danton même, ordonnait de
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+<i>mettre hors des débats</i>, c'est-à-dire de déclarer hors
+la loi tout prévenu qui insulterait à la justice nationale,
+c'est-à-dire qui essaierait de se défendre;
+et bientôt après toute personne fut autorisée à
+arrêter et traduire devant les magistrats, les conspirateurs
+et contre-révolutionnaires. Alors le malheur
+d'être soupçonné ou même accusé sans
+soupçon tenant lieu de crime, et la délation tenant
+lieu de preuve, il ne s'agissait plus de juger, mais
+d'exécuter une proscription. Aussi le 10 juin 1794
+(22 prairial an <span class="smcap">II</span>), les interrogatoires des prévenus
+furent retranchés de l'instruction; tout défenseur
+leur fut refusé; on en vint à faire un crime aux
+juges, non seulement de demander des preuves
+pour condamner, mais d'en admettre et de perdre
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+du temps à en écouter: non seulement d'absoudre,
+mais de ne pas accélérer les condamnations. En
+effet, tous étant <i>hors la loi</i>, il ne fallait plus de
+jugemens, mais de simples attestations de l'identité
+des proscrits.</p>
+
+<p>La terreur ne put s'établir que par ce monstrueux
+exercice de l'arbitraire le plus effréné.</p>
+
+<p>Combien dura ce régime, comment finit-il, quel
+avantage en tirèrent ses auteurs?</p>
+
+<p>L'arbitraire, principe de la terreur, écrasa sans
+doute un grand nombre des victimes qu'il avait
+désignées, mais il fit périr aussi tous ceux qui le
+professèrent, et ceux qui l'exercèrent, et ceux qui
+en furent les instrumens; il fit périr les tyrans par
+les tyrans; il fit périr tous ses agens par l'anarchie
+réactionnaire qui succéda à la terreur. Enfin
+il laissa le prolétaire dans l'indigence, dans l'humiliation,
+dans le repentir.</p>
+
+<p>La Gironde, pendant la session de l'assemblée
+législative, avait fait les premiers essais de l'arbitraire,
+par l'établissement d'un tribunal extraordinaire
+et de procédures particulières, ensuite par
+ses accusations contre les ministres et par ses provocations
+contre la cour. Dans les premiers temps
+de la convention, elle concourut, avec la Montagne,
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+à développer ce système. La Montagne s'en
+est servie pour faire périr la Gironde.</p>
+
+<p>Après la destruction de la Gironde, la Montagne
+s'étant divisée en deux partis, celui de Marat et
+Hébert d'un côté, celui de Robespierre et Danton
+de l'autre, ce dernier fit périr les Hébertistes
+et les Maratistes, comme tous ensemble avaient
+fait périr la Gironde.</p>
+
+<p>Robespierre et Danton, restés maîtres du champ
+de bataille, se divisèrent à leur tour. Robespierre
+envoya Danton à l'échafaud, de la même manière
+que Danton et Robespierre y avaient envoyé de
+concert les Girondins et les Maratistes.</p>
+
+<p>Robespierre ayant voulu de nouvelles victimes
+parmi ses coopérateurs, Tallien, Bourdon, Cambon,
+Barrère, Billaud, Collot, ceux-ci firent tomber
+sa tête comme eux et lui avaient fait tomber celles
+des Girondins, des Maratistes, des Dantonistes.</p>
+
+<p>Tous, après avoir désigné, dans leur puissance,
+leurs ennemis à la haine populaire, les
+avoir chargés de calomnies, et accablés d'outrages,
+le furent à leur tour par un ennemi devenu
+supérieur. Tous, après avoir imputé à leurs
+victimes des crimes imaginaires, furent l'objet
+d'accusations calomnieuses et dérisoires. Tous,
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+après avoir porté leurs accusations sans entendre
+les prévenus, furent aussi accusés sans avoir été
+entendus. Tous, après avoir concouru à remplir
+les prisons de personnes irréprochables, y furent
+jetés en criminels, et plusieurs comme complices
+des accusés qu'ils y avaient envoyés avec
+fureur. Tous, après avoir appelé par des accusations
+atroces, des condamnations sans formes,
+ont été à leur tour condamnés sans être jugés.
+Tous, après avoir envoyé leurs victimes à des
+assassins qu'ils avaient assis d'un commun accord
+sur le tribunal révolutionnaire, y furent eux-mêmes
+envoyés en victimes vouées au supplice.
+Tous enfin se flattaient, en allant à l'échafaud,
+que le peuple s'indignerait de leur proscription:
+les plus favorisés furent regardés avec indifférence;
+la plupart reçurent les mêmes outrages que les
+malheureux qui les avaient précédés: soit que le
+peuple ne voulût pas douter de la justice du plus
+fort dont il était l'appui, soit plutôt qu'un sentiment
+de justice naturelle lui fît trouver quelque
+satisfaction à voir le crime puni par le crime, dans
+un temps où les tribunaux étaient sans force ou
+plutôt sans existence.</p>
+
+<p>Alors l'arbitraire avait atteint les dernières limites
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+où il pût porter ses excès; il avait multiplié
+les condamnations autant qu'il était possible,
+aboli les formalités des jugemens, mis en place
+des juges accomplis en férocité, étendu ses exécutions
+sanguinaires à toutes les conditions, à tous
+les âges, à tous les sexes, aux auteurs de la terreur
+même, à ses ministres, à ses agens, à ses
+bourreaux. Enfin le nombre des hommes atteints
+par la terreur s'était accru d'une partie de ceux
+qui l'avaient répandue; et le nombre de ses
+agens n'était plus en proportion avec le nombre
+de ceux qu'il fallait y tenir enchaînés. La honte,
+l'horreur d'eux-mêmes gagnait ces agens fatigués
+de crimes. Dans cette situation, il suffisait qu'un
+seul malheureux tentât les ressources du désespoir
+et fît entendre un cri de vengeance, pour
+que la terreur s'évanouît.</p>
+
+<p>Les membres de la convention qui prévoyaient
+pour eux-mêmes le sort de plusieurs de leurs collègues,
+étaient prêts à donner le signal de la révolte,
+lorsque Robespierre fut attaqué par Billaud.
+Aussi saisirent-ils ce moment. L'unanimité de la
+convention, bientôt confondue avec celle de la
+nation, proclama la chute du tyran et de la
+tyrannie, de l'arbitraire et de la terreur. La terreur
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+finit avec Robespierre. En vain le comité
+de salut public voulut-il la maintenir en la ramenant,
+disait-il, à son institution primitive,
+en bornant son atteinte aux royalistes et aux contre-révolutionnaires:
+on rejeta ce système comme
+absurde. On vit alors que la terreur est un ressort
+que rien ne soutient quand il s'affaiblit, que rien
+ne supplée quand il se rompt; et qu'inévitablement
+elle succombe au premier choc. Mais c'était
+peu: on éprouva que la cruauté ajoutée à l'injustice
+produit les plus implacables vengeances, la
+plus violente réaction. Tallien et les anciens amis
+de Danton, après s'être réunis avec Barrère, Collot-d'Herbois
+et Billaud-Varennes pour renverser
+Robespierre et ses satellites, se séparèrent de ces
+trois conjurés et les firent condamner à la déportation,
+comme ils avaient ensemble condamné
+Robespierre à périr. Enfin pour que la même année
+vît engloutir dans le gouffre de l'arbitraire les
+chefs et les principaux agens de la terreur, le tribunal
+révolutionnaire, ce tribunal qui sans motifs
+et sans jugemens avait envoyé à l'échafaud
+tant de milliers de victimes innocentes, et presque
+tous ceux qui avaient concouru à le dresser,
+y fut envoyé lui-même tout entier par le parti
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+vengeur de Danton, qui fut en cette circonstance
+vengeur de la nation et de l'humanité<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<p>La mort de Robespierre fut donc la catastrophe
+qui mit fin au gouvernement révolutionnaire et
+à la terreur. Mais à la terreur succéda l'anarchie,
+et l'arbitraire demeura.</p>
+
+<p>La vengeance se saisit de l'arbitraire, et de
+toutes les armes qu'il avait employées. Après
+avoir commandé dans le sein de la convention
+la déportation de Collot, de Billaud et de Barrère,
+et envoyé le tribunal révolutionnaire au
+même échafaud où il avait envoyé des milliers de
+victimes, la vengeance répandit ses fureurs dans
+les provinces. Partout où le gouvernement révolutionnaire
+avait exercé ses ravages, elle agita
+ses torches et fit étinceler son poignard; à Lyon,
+à Marseille, à Toulon, elle se signala comme l'avait
+fait la terreur. Partout elle rechercha et suivit
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+les traces de sang qu'avaient laissées les victimes,
+pour les couvrir du sang des bourreaux. Ceux
+qui se sont soustraits à la mort ou à l'exil, n'ont
+pu se soustraire à l'infamie. Enfin les prolétaires,
+aveugles instrumens de passions criminelles, revenus
+et honteux des odieuses espérances qui les
+avaient entraînés, déchus de leurs véritables
+moyens d'existence, de l'habitude du travail, de
+l'industrie, du courage, appauvris par la rapine,
+par une vie dissolue, par l'abaissement du crime,
+tournaient leurs regards vers les ateliers où ils
+avaient trouvé si long-temps la subsistance de leurs
+familles, et leurs regards ne rencontrèrent plus
+que des ruines.</p>
+
+<p>Tel a été le règne de l'arbitraire durant la terreur,
+tel il a été dans sa force, telle a été sa
+chute, telles ont été ses conséquences, tels ont
+été les châtimens de ses auteurs et de ses coopérateurs.</p>
+
+<p>Ainsi périront hors la loi, tous les agens des
+princes contempteurs des lois, par l'arbitraire
+tous les fauteurs de l'arbitraire; ainsi périront
+par la force, les gouvernemens qui auront méconnu
+la justice; par la révolte, ceux qui auront
+exercé la tyrannie; ainsi tomberont avec la tyrannie,
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+les tyrans et les suppôts qu'ils auront
+épargnés; et s'ils échappent aux premiers coups,
+ils succomberont bientôt aux vengeances qui seront
+déchaînées contre eux par l'anarchie, inévitable
+suite de la terreur.</p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img src="images/ilus234.jpg" width="120" height="65" alt="ornement2" title="" />
+</div>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p>
+
+<h3>NOTE</h3>
+
+<p class="center"><small><b>QUI SE RAPPORTE A LA PAGE 68 ET SUIVANTES.</b></small></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center">De la Souveraineté.</p>
+
+<p class="p2">Il est possible d'établir quelques principes sur le
+droit de souveraineté.</p>
+
+<p>La souveraineté est le droit d'avoir et d'exercer une
+volonté supérieure à toutes les volontés; c'est par conséquent
+un droit accompagné des moyens de résister
+à toutes les attaques et de vaincre toutes les résistances.</p>
+
+<p>Cette seconde condition est inséparable de la première:
+car la faculté de vouloir sans pouvoir ne serait
+pas plus la souveraineté que la libre volonté dans une
+paralysie n'est l'indépendance. La souveraineté se compose
+donc de droit et de fait, de volonté et d'action, de
+vouloir et de pouvoir.</p>
+
+<p>Le pouvoir, proprement dit, est une faculté physique;
+c'est, ou une force naturelle inhérente au souverain, ou
+une force composée et d'institution.</p>
+
+<p>Le <i>droit</i> de la souveraineté est d'institution, et ne
+peut procéder que d'une convention de chacun avec
+tous, de tous avec chacun. Pour qu'un million, cent
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+millions d'hommes aient des droits sur un individu, il
+faut qu'ils forment une société, et que cet individu en
+fasse partie; sinon il serait à l'égard de cette multitude
+dans l'état de nature, où nul n'a de droits (<i>jura</i>) à
+exercer sur un autre; mais seulement un droit naturel,
+une équité volontaire à invoquer, <i>quid æquum, quid
+rectum</i>.</p>
+
+<p>La souveraineté est donc le droit originairement acquis
+à la société en corps par l'association même sur
+chacun de ses membres en particulier.</p>
+
+<p>La souveraineté est inaliénable de droit et de fait.
+De droit, parce que la société ne peut se dépouiller, sans
+être contraire au but de sa formation, des droits qu'elle
+a pour objet de garantir; et parce que ces droits sont
+inséparables de la qualité d'homme; de fait, parce que
+le tout est nécessairement plus fort que la partie quand
+il veut l'être.</p>
+
+<p>Le principe de l'inaliénabilité n'empêche pas que la
+société ne puisse déléguer l'<i>exercice</i> et la jouissance
+d'une portion du pouvoir souverain, telle que celle de
+faire exécuter les lois, et que l'usage ne puisse donner
+à cette délégation le titre de pouvoir souverain par
+une extension usitée dans le langage. La délégation
+peut se faire, soit à un individu, soit à une suite d'individus
+d'une même famille, soit à un certain nombre
+d'individus simultanément et collectivement; mais dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+tous les cas, avec des précautions suffisantes pour ne
+point compromettre le fond du droit, et même pour
+éviter l'abus sans empêcher le bon usage de la portion
+de souveraineté dont l'exercice est délégué. Par exemple,
+une nation peut déléguer le pouvoir d'exécuter les
+lois sous les réserves suivantes: 1<sup>o</sup> qu'elle les fera par
+elle-même ou par des représentans; 2<sup>o</sup> que l'application
+des lois pénales qui intéressent la liberté, et des
+lois civiles qui intéressent la propriété, sera remise à
+des juges indépendans; 3<sup>o</sup> que l'argent nécessaire pour
+défrayer le service de la délégation non seulement sera
+voté par la nation ou ses représentans, mais aussi le
+sera périodiquement et annuellement; 4<sup>o</sup> enfin, que le
+pouvoir délégué retournera à la nation lorsqu'arrivera
+l'extinction de la personne ou de la suite de personnes,
+ou de l'agrégation de personnes à qui la délégation
+a été faite. Chacune de ces précautions sera séparément
+un témoignage toujours évident de la souveraineté nationale.
+Étant réunies, elles pourront suffire contre les
+entreprises du pouvoir délégué.</p>
+
+<p>Pour exercer le pouvoir délégué, le prince a besoin
+de subdélégués et de force. Sa force ne peut être qu'un
+extrait de la force générale de la société; toutefois
+accru des moyens artificiels d'armement, de maniement
+des armes, de mouvemens de masses réunies ou séparées.
+Les magistrats subdélégués et la force armée ont
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+eux-mêmes besoin de moyens de subsistance qui se renouvellent
+sans cesse comme le besoin. Ces moyens sont
+représentés par l'argent. L'argent est un produit de la
+propriété particulière qui est garantie par la société et
+sur laquelle les particuliers n'ont rien cédé de leur droit.
+La contribution est un acte volontaire que la société
+s'est réservé de voter périodiquement. Si elle la refuse,
+c'est qu'elle réprouve l'usage qui a été fait du pouvoir:
+elle le suspend, elle l'anéantit. Si le prince veut, au lieu
+d'une contribution volontaire, un impôt, en fixer le
+montant et le lever en vertu de sa volonté, la nation
+refuse. Si le prince, pour vaincre le refus, essaie d'employer
+la force, il risque de deux choses l'une, ou d'éprouver
+le refus de la force elle-même, ou de provoquer
+contre elle la force générale et souveraine dont elle est
+extraite et à laquelle il n'y a point d'égale. C'est le soulèvement
+de cette force générale qu'on nomme l'insurrection;
+elle est le terme de la délégation du prince, surtout
+si la force constituée a refusé d'agir pour soumettre
+la résistance de la nation à l'impôt. On peut dire alors
+que le pouvoir délégué est rentré de lui-même dans le
+pouvoir souverain dont il était détaché; puisque le
+droit de commander sans moyens de contraindre à l'obéissance
+est un droit chimérique; ne pas garder ces
+moyens quand on en a été investi, c'est comme ne les
+avoir pas reçus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+Non seulement le droit de voter la contribution est
+une réserve de la souveraineté nationale, mais de plus
+l'exercice de ce droit est la preuve du pouvoir suprême,
+puisqu'il est son fait et qu'il sert de régulateur à la
+portion de puissance déléguée.</p>
+
+<p>Il suffirait de la réversibilité de la couronne à la nation,
+pour que la souveraineté nationale ne fût pas
+douteuse. Dire qu'elle revient à la nation dans un cas
+quelconque, c'est dire qu'elle est venue d'elle, et que
+la nation est supérieure à celui qui l'a reçue. Dire que
+la nation pourrait seule disposer du trône si la famille
+qui l'occupe venait à manquer, c'est dire qu'elle y a
+élevé la famille régnante, que c'est elle qui a élevé le
+trône même.</p>
+
+<p>Le droit de ne payer que des contributions consenties,
+le droit d'être jugé par des juges indépendans, ont
+toujours été de droit public en France, et sont consacrés
+par la charte. La réversibilité de la couronne, au
+défaut d'héritiers mâles dans la famille royale, a toujours
+été regardée comme incontestable. De plus elle a été
+solennellement reconnue en 1717 par tous les membres
+de la maison de Bourbon individuellement, et consacrée
+par une loi revêtue des formalités alors légales. Elle l'a
+été récemment, au couronnement de Charles X, dans
+un mandement de l'archevêque de Reims qui rapporte
+les droits de la dynastie régnante au trône, non au droit
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+divin, ni à l'onction sainte, mais à la loi de l'État qui
+a fixé la succession au trône de France.</p>
+
+<p>Je transcrirai à la suite de cette note, et la loi de
+1717 et la partie du mandement publié pour le couronnement
+de Charles X.</p>
+
+<p>Les personnes qui voudront bien réfléchir sur ces
+textes, ainsi que sur le droit de voter l'impôt, seront
+convaincues que s'il est criminel de dire que la souveraineté
+appartient à la nation, les premiers coupables
+à qui il faut faire le procès sont l'archevêque de Reims,
+Louis XV, le duc d'Orléans régent, le duc de Bourbon,
+les princes de Conti, le comte de Charolais, et le parlement
+qui a enregistré l'édit de 1717.</p>
+
+<p>Ce qui a fait méconnaître l'inaliénabilité du pouvoir
+souverain, c'est l'appréhension qu'elle n'autorise ou du
+moins ne favorise l'opinion que la nation peut, quand
+il lui plaît, destituer son roi, le juger, le condamner,
+même le mettre à mort, et substituer à la monarchie une
+autre forme de gouvernement. Je l'ai dit dans l'écrit
+qu'on vient de lire, je l'ai dit plus fortement encore,
+lorsqu'on a commencé le procès de Louis XVI: quand
+la nation a délégué une portion de souveraineté en
+stipulant l'irrévocabilité et l'inviolabilité de ceux qui
+l'exerceront, leur personne, leur titre, leur droit héréditaire
+et leur autorité sont aussi sacrés que s'ils étaient
+souverains par la grâce de Dieu, et beaucoup plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+que s'ils l'étaient par la grâce de leur épée. Le mépris
+du principe a été une des calamités de la révolution.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p>
+<h3>ÉDIT</h3>
+
+<p class="center"><small><b>DE JUILLET 1717.</b></small></p>
+
+<p class="p2">Quelques notions préliminaires ne sont pas inutiles
+à rappeler.</p>
+
+<p>Au mois de juillet 1714, Louis XIV avait ordonné
+par un édit que si les princes légitimes de la maison
+de Bourbon venaient à manquer, le duc du Maine et le
+comte de Toulouse, ses fils adultérins, succéderaient à
+la couronne de France. Cette loi a eu pour motifs apparens,
+les malheurs et les troubles qui pourraient arriver
+un jour dans ce royaume, si tous les princes de
+la maison royale venaient à manquer.</p>
+
+<p>Le même édit ordonnait que le duc du Maine et le
+comte de Toulouse auraient entrée et séance au parlement,
+au même âge et avec les mêmes honneurs que les
+princes du sang, et qu'ils jouiraient des mêmes prérogatives
+dans toutes les cérémonies où le roi et les princes
+se trouveraient. Cet édit avait été enregistré au
+parlement, le 2 août de la même année 1714.</p>
+
+<p>Quelque temps après, des chambres du parlement
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+ayant refusé de donner aux princes légitimés la qualité
+de princes du sang, Louis XIV, par une déclaration
+du 23 mai 1715, défendit de faire aucune différence
+entre les princes légitimes et les princes légitimés,
+ordonna que ceux-ci prendraient la qualité de princes
+du sang, et qu'elle leur serait donnée dans tous les actes
+judiciaires et autres.</p>
+
+<p>Trois mois après cette déclaration, Louis XIV meurt.</p>
+
+<p>Alors trois princes du sang, le duc de Bourbon, le
+comte de Charolais et le prince de Conti, présentent
+au roi, dans son conseil, une requête et différens mémoires
+pour obtenir la révocation de l'édit du mois de
+juillet 1714, et de la déclaration du 23 mai 1715. Un
+des griefs exposés dans leurs requêtes est que la ligne
+masculine et légitime venant à manquer dans la maison
+de Bourbon, c'est à la nation à faire choix d'une famille
+pour régner, et que Louis XIV n'avait pas le droit de
+disposer de la couronne.</p>
+
+<p>Il faut remarquer qu'alors Louis XV était mineur,
+et le duc d'Orléans régent.</p>
+
+<p>La requête fut communiquée aux princes légitimés,
+qui supplièrent le roi de la renvoyer à sa majorité, ou
+de faire <i>délibérer les états du royaume juridiquement
+assemblés, sur l'intérêt que la nation pouvait avoir
+aux dispositions de l'édit de juillet, et s'il lui était
+utile ou dangereux d'en demander la révocation</i>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+Peu après que cette requête eut été présentée, les princes
+légitimés firent une protestation aux mêmes fins, devant
+notaire, et ils présentèrent une requête au parlement
+pour obtenir le dépôt de cette protestation au greffe.
+Le parlement rendit compte de cette requête au roi,
+et attendit ses ordres pour statuer.</p>
+
+<p>Au mois de juillet 1717, le roi mit fin à la difficulté
+par un édit qui révoqua et annula celui du mois de
+juillet 1714, et la déclaration du 23 mai 1715.</p>
+
+<p>Cet édit signé <i>Louis</i>, l'est aussi par le duc d'Orléans,
+régent, présent.</p>
+
+<p>Le préambule de la loi expose les principes que nous
+allons transcrire littéralement, dans la crainte d'en altérer
+la substance.</p>
+
+<p>«Nous espérons (c'est Louis XV qui parle) que Dieu
+qui conserve la maison de France depuis tant de siècles,
+et qui lui a donné dans tous les temps des marques
+si éclatantes de sa protection, ne lui sera pas
+moins favorable à l'avenir, et que la faisant durer autant
+que la monarchie, il détournera par sa bonté
+le malheur qui avait été l'objet de la prévoyance du
+feu roi. <i>Mais si la nation française éprouvait jamais
+ce malheur, ce serait à la nation même qu'il appartiendrait
+de le réparer par la sagesse de son choix</i>;
+et puisque les lois fondamentales de notre royaume
+nous mettent dans une heureuse impuissance d'aliéner
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+le domaine de notre couronne, nous faisons gloire
+de reconnaître <i>qu'il nous est encore moins libre de
+disposer de notre couronne même</i>: nous savons qu'elle
+n'est à nous que pour le bien et pour le salut de l'État,
+et que par conséquent <i>l'État seul aurait droit
+d'en disposer</i> dans un si triste évènement que nos
+peuples ne prévoient qu'avec peine, et dont nous
+sentons que la seule idée les afflige. Nous croyons donc
+devoir à une nation si fidèlement et si inviolablement
+attachée à la maison de ses rois, la justice de ne pas
+prévenir le choix qu'elle aurait à faire, et c'est par
+cette raison qu'il nous a paru inutile de la consulter
+en cette occasion où nous n'agissons que pour elle,
+en révoquant une disposition sur laquelle elle n'a pas
+été consultée; <i>notre intention étant de la conserver
+dans tous ses droits</i>, en prévenant même ses v&oelig;ux,
+comme nous nous serions toujours cru obligé de le
+faire pour le maintien de l'ordre public, indépendamment
+<i>des représentations que nous avons reçues
+de la part des princes de notre sang</i>.»</p>
+
+<p>Tels sont les motifs littéralement exprimés dans l'édit
+de 1717, qui révoque celui de 1714 et la déclaration
+de 1715.</p>
+
+<p>La fin du préambule que nous venons de citer, indique
+que les principes exposés étaient invoqués par les
+princes du sang, dans la requête présentée par eux au
+<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+conseil de régence. Ainsi ajoutant à l'hommage que
+leur ont rendu les princes requérans, celui que leur
+rend le duc d'Orléans, présidant le conseil de régence,
+en signant l'édit et en l'envoyant au parlement, on
+peut dire que tous les princes de la maison de Bourbon
+ont alors individuellement exprimé leur profession de
+foi sur les droits de la nation; ajoutez le suffrage unanime
+des membres du conseil du roi, entre lesquels on
+voit l'illustre d'Aguesseau, et l'assentiment unanime du
+parlement qui a enregistré, sans le moindre délai, l'édit
+de révocation de 1717, et il sera, je crois, évident que
+la royauté de droit divin, la royauté telle qu'elle était
+dans Israël, telle que nous la donne Bossuet, telle que
+croyait la posséder Louis XIV, a été désavouée par la
+famille de ce prince, immédiatement après sa mort.</p>
+
+<p>L'édit de juillet 1717 qui renferme tout ce qu'on vient
+de lire, est imprimé dans tous les recueils du temps.</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p>
+
+<h3>EXTRAIT</h3>
+
+<p class="center"><small><b>DU MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQUE DE REIMS,</b></small><br />
+<small><b>A L'OCCASION DU SACRE DE CHARLES X.</b></small></p>
+
+<p class="center"><small><b>(<i>Moniteur</i>, 29 avril 1825.)</b></small></p>
+
+<p class="p2">«....Mais n'allez pas, N. T. C. F., conclure de ces
+réflexions, n'allez pas supposer que nos rois viennent
+recevoir l'onction sainte pour acquérir ou assurer leurs
+droits à la couronne: non, leurs droits sont plus anciens,
+ils les tiennent de l'ordre de leur naissance,
+et de cette loi immuable qui a fixé la succession au
+trône de France, et à laquelle la religion attache un
+devoir de conscience...»</p>
+
+<p class="blockquote"><i>Nota.</i> Pour concevoir l'aveu que contient ce mandement, il
+faut se rappeler que Napoléon avait aussi reçu l'<i>onction-sainte</i>.</p>
+
+<p class="p4 center"><small><b>FIN.</b></small></p>
+
+<hr class="c30" />
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Lacretelle a été victorieusement réfuté par l'auteur anonyme
+d'une brochure d'environ cent pages, intitulée: <i>De l'assemblée
+constituante</i>, en réponse à M. Charles Lacretelle. Paris, chez
+Corréard, libraire, 1822. Cet écrit paraît être d'Alexandre de
+Lameth, qui connaissait très bien les faits et les personnages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Par égalité de droits, il faut entendre l'égalité non seulement
+devant la loi civile, devant la justice, devant les tribunaux, mais
+aussi devant la loi politique, qui fonde les emplois publics, les dignités,
+les honneurs, et en règle la distribution.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C'est cette passion de l'égalité qui, après avoir enduré quinze
+ans d'outrages depuis la restauration des Bourbons, jusqu'au mois
+de juillet 1830, s'est reproduite depuis quelques années avec
+l'exaltation d'un sentiment long-temps comprimé, et fait attaquer
+par des esprits irréfléchis non seulement la royauté héréditaire,
+l'hérédité d'une magistrature sur laquelle se fonde l'hérédité du
+trône, mais même cette inévitable aristocratie des lumières et de
+l'expérience que la jeunesse a le chagrin de rencontrer partout
+où l'on voit des hommes de cinquante ans et au-delà. Cette effervescence
+ne sera pas de longue durée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> En 1442.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On pourrait faire la généalogie de presque tous les grands
+esprits qui ont acquis de la célébrité, comme on fait celle de tous
+les personnages de grand nom. Il n'y a pas un homme illustre depuis
+deux siècles dans les sciences ou dans les lettres, dont les ouvrages
+ne procèdent du talent ou du savoir d'un prédécesseur et
+dont on ne puisse faire la filiation, soit d'après ses aveux, soit
+d'après les rapprochemens de ses ouvrages avec ceux du même
+genre qui ont été publiés avant lui. Boileau descend d'Horace,
+Racine de Virgile, Molière de Plaute d'un côté, de Térence de
+l'autre; La Fontaine d'un côté de l'Arioste et de Bocace, de l'autre
+de Phèdre qui descend d'Ésope; La Grange et La Place descendent
+d'Euler, de Newton; Condillac descend de Locke, Locke de Bacon,
+Bacon d'Aristote.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> L'impératrice de Russie, le grand Frédéric, furent en correspondance
+suivie avec Voltaire, d'Alembert, Diderot et autres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> En vain d'Anthiocus le luxe asiatique...<br />
+<span class="i10">(<i>Seizième édile. Traduction de Firmin Didot.</i>)</span> </p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Vixêre fortes ante Agamemnona.<br />
+<span class="i10">(<i>Ode 9, liv. 4.</i>)</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
+Tous deux également nous portons des couronnes;<br />
+Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
+Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,<br />
+Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts...<br />
+<span class="i10">(<i>Épître première.</i>)</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Bréquigny, Préface des ordonnances du Louvre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Sous Louis X.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> En 1305, sous Philippe-le-Bel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout
+conduit, tout animé de leur esprit, tout passionné pour leurs
+intérêts; ils ont été les agens, intéressés sans doute, mais souvent
+passifs, des intérêts d'autrui. S'il n'avait pas existé d'intérêts
+populaires, les ducs de Bourgogne auraient été bien peu de
+chose.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Mémoire sur Louis XII</i>, page 44.</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Sous le ministère du maréchal de Ségur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Que diriez-vous, disait à ce sujet M. Siéyès, si le législateur,
+avant de punir un scélérat du tiers-état, avait l'attention d'en purger
+son ordre en lui donnant des lettres de noblesse?]</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Déclaration du 23 juin 1789, art. 8, et instructions promulguées
+à la suite, art. 12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L'auteur écrivait en 1828.</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Elle ne fut point soumise à la sanction du peuple, mais elle
+était conforme aux cahiers; et les assemblées primaires y jurèrent
+fidélité en faisant les élections pour la première législature.</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> On ne voit nulle part quel est le nombre des votans. Le rapport
+de Gossius, du 9 août 1793, dit que toutes assemblées de
+district ont accepté. Mais on voit dans les séances suivantes qu'on
+demande quelles seront les peines de la non-acceptation?</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> 914,853 votes pour; 41,892 contre.&mdash;On vota dans les
+assemblées primaires sur cette question: Deux tiers de la convention
+passeront-ils dans le corps législatif? Il y a eu peu de votans,
+167,758 pour, et 95,373 contre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Elle a eu 304,007 votes, et 1,562 contre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Elle a eu 3,521,675 votes pour, et 2,679 contre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Le 1<sup>er</sup> juin 1815, il n'était arrivé de votes que de 66 départemens,
+il en restait 20 en retard et plusieurs arrondissemens
+n'étaient point la règle. Dans les 66 départemens il y a eu
+1,302,562 votans, 1,298,356 ont voté pour, et 4,206 contre. Si
+on ajoute seulement 200,000 cinquième ou un sixième de votans
+pour les départemens en retard, on aura 1,600,000 votans pour la
+constitution.</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Art. 5 de l'arrêté du 4 août 1789.</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Art. 5 de l'arrêté du 11 août 1789, promulgué le 3 novembre
+suivant; voyez au sujet de l'abolition de la dîme l'avant <i>Moniteur</i>,
+séance du 11 août.</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Constitution civile du clergé du 12 juillet, sanctionnée le 24
+août suivant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Décret du 27 novembre 1790, accepté le 26 décembre suivant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> 29 novembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> 5 septembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> 6 avril 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> 25 mai 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> 17 juin 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> 30 août 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> 2, 3, 4, 5, septembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> 26 février 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> 3 mars 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> 19 juin 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> 20 juin 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> 30 juillet 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> 27 août 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> 8 novembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> 9 février 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> 30 mars 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> 15 août 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> 12 septembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> 28 octobre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> 25 et 27 juillet, déclaration du duc de Brunswick.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> 23 octobre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> 30 octobre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> 11 novembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> 4 et 5 octobre 1789.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> 17 avril 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Voici les propres expressions qu'on lit dans cette adresse
+concernant l'avanie du 17 avril: «Vous êtes entouré, sire, des
+ennemis de la liberté. <i>Vous favorisez les réfractaires</i>; vous n'êtes
+servi presque que par des ennemis de la constitution, et l'on craint
+que les préférences trop manifestes n'indiquent les véritables dispositions
+de votre c&oelig;ur. Sire, <i>les circonstances sont fortes</i>. Que la
+nation apprenne que son roi a choisi pour environner sa personne
+les plus fermes appuis de la liberté; car aujourd'hui il n'est pas
+d'autres véritables amis du roi... <i>Le conseil que vous offre le département
+de Paris vous serait donné par les quatre-vingt-trois départemens
+du royaume s'ils pouvaient se faire entendre aussi promptement
+que nous</i>.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> 27 août 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> 15 juillet 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Le duc d'Orléans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> 17 juillet 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> 3 septembre 1791, acceptée le 13.</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> 15 septembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> 5 décembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Adresse du 5 décembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Ce comité se rassemblait chez la reine.</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> 8 juin 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> 18 juin 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Voir les procès-verbaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> 8 août 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> 3 août 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Déclaration du 20 juin, au départ pour Varennes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Le premier, composé de députés de Bordeaux, fut par cette
+raison appelé <i>Parti de la Gironde</i>: le second, composé des députés
+les plus violens de toutes les parties du royaume, fut appelé <i>la
+Montagne</i>, parce qu'ils se plaçaient d'ordinaire sur les bancs les
+plus élevés de la salle. Les modérés se tenaient au fond.</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Jean-Bon-Saint-André termina ainsi son opinion sur le jugement
+du roi: «N'entendez-vous pas, législateurs, le cri de la France
+entière qui s'exprime par ces nombreuses adresses des départemens
+où l'on accuse notre lenteur? Ce sont vos commettans eux-mêmes,
+ce sont les assemblées électorales, les administrations de
+département et de district, les municipalités, tous les citoyens
+enfin qui élèvent simultanément leurs voix, et vous disent: Nous
+avons été long-temps malheureux, car l'auteur de nos maux est
+entre vos mains; nous vous avons remis le soin de notre vengeance:
+pourquoi tardez-vous à le punir?»</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> On voit par un article de Charles Villette, adressé à ses
+frères les Parisiens, dans la chronique (premiers jours de 1793)
+quelle terreur inspirait la commune: «On assure, disait-il, que
+depuis huit jours plus de quatorze mille personnes ont quitté
+Paris, à cause des listes de proscription renouvelées contre les
+signataires des Campe, des Guillaume, des membres de la Sainte-Chapelle,
+et du club de 1789.</p>
+
+<p>»D'abord on serait tenté de croire que ces quatorze mille dénoncés
+vont se fâcher très sérieusement contre cette poignée
+de brigands dénonciateurs... Point du tout, les bons Parisiens
+ont la complaisance de déguerpir, lorsque, la plupart armés de
+piques ou de baïonnettes, ils pourraient rosser les fabricateurs
+de listes, comme ils étrillent les soldats de Prusse ou d'Autriche.</p>
+
+<p>»Après une si entière et si profonde résignation, faut-il s'étonner
+des massacres paisibles de septembre? On annonce de nouvelles
+visites domiciliaires sous le prétexte de découvrir des émigrés.
+Mes chers compatriotes vont sans doute s'y soumettre avec la
+même obéissance.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Baudin des Ardennes, dont le courage égalait les autres
+vertus, ne croyait pas, comme Jean-Bon-Saint-André, que la majorité
+de Paris voulût la mort du roi, mais il décrit bien la situation
+où le peuple égaré par la commune mettait les membres de la
+convention: «La liberté des législateurs, s'écrie Baudin, existe-t-elle
+quand la hache du 2 septembre peut encore se lever sur eux
+et <i>quand chacun d'eux peut craindre pour sa tête s'il ne prononce
+que celle de Louis peut être abattue</i>?» A-t-on droit d'exiger du commun
+des hommes, je dis même des hommes instruits et vertueux,
+<i>ce courage qui affronte habituellement et les poignards et les outrages
+journaliers de la calomnie</i>? La valeur guerrière qui se précipite au
+milieu des combats pour y chercher la victoire ou une fin glorieuse,
+peut-elle entrer en comparaison avec ce dévouement
+qu'exige la perspective des assassinats? (<i>Dernières réflexions de
+Baudin</i>, p. 8.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> 12 août 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> 9 mai 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> 2 juillet 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> 6 avril 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> 27 mai 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> 18 juin 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> 26 août 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> 2, 3, 4 et 5 septembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Il y a aujourd'hui 42 ans que la dîme est convertie en impôt.</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> 26 février 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> 23 mars 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> 20 juin 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> 30 juillet 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> 9 novembre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> 7 février 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Décret du 30 mars 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> 12 septembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> 20 juin 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> 25 août 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> septembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> 23 octobre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> 28 octobre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> 3 octobre 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> 11 novembre 1792.</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> 16 octobre 1789.</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> 17 avril 1790.</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> 22 juin 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> 25 juin 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Page 64.</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Constitution du 3 novembre 1791, acceptée le 13.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> 17 juillet 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Voyez l'extrait imprimé du registre des délibérations du
+corps municipal, du 17 juillet 1791.</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> 20 juin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Le peuple criait: voilà le <i>Boulanger</i> et la <i>Boulangère</i>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Le lecteur voudra bien ne pas oublier que ceci a été écrit à
+la fin de 1815. Voyez l'avertissement.</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> J'ai établi ailleurs que la terreur, loin d'avoir contribué
+aux victoires de 1794, les aurait empêchées si quelque chose avait
+pu faire obstacle aux insurmontables causes qui rendaient nos
+armes invincibles.</p>
+
+<p>D'abord il faut se rappeler que les premières armées de la
+révolution et ses premières victoires ont précédé la terreur; la
+terreur ne serait donc nécessaire pour expliquer la création d'armées
+nouvelles et de nouvelles victoires, qu'autant que les causes des
+premiers succès auraient cessé.</p>
+
+<p>Mais elles n'avaient point cessé: 1<sup>o</sup> ces causes étaient d'abord
+l'inépuisable fabrique des assignats; 2<sup>o</sup> la rareté des subsistances et
+le manque d'ouvrage qui poussaient aux armées un grand nombre
+de soldats; 3<sup>o</sup> l'ardeur que donna aux troupes l'avancement aux
+grades militaires et aux commandemens en chef; 4<sup>o</sup> le génie
+qui se développa dans une multitude de jeunes généraux en qui
+l'ivresse d'un avancement inespéré se joignait au feu de la jeunesse,
+à des habitudes d'audace, à une émulation de vaillance
+jusque là inconnue.</p>
+
+<p>On objectera que ce fut la terreur qui, en faisant périr
+nombre de vieux généraux, en mit de jeunes à la tête des armées.
+Mais on répond qu'il aurait suffi à la politique de destituer les
+premiers.</p>
+
+<p>La création, la recrutement des armées, leurs succès n'ont
+pas même été le but du gouvernement révolutionnaire. Les
+Montagnards ont fait ce gouvernement, non pour procurer une
+armée à l'État, mais pour avoir la leur contre les Girondins. La
+terreur a été faite par une faction contre l'autre. On eût dit alors
+qu'il y avait deux nations différentes au service de la France, celle
+qui composait l'armée proprement dite, et celle qui composait
+l'armée révolutionnaire. La première était dirigée par Carnot,
+homme illustre par le talent et le caractère; l'autre par le comité
+de salut public; l'une était l'armée de la république, l'autre l'armée
+de la Montagne. L'une fut la consolation et l'honneur de la
+France; l'autre en fut l'opprobre et la désolation.</p>
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Voici le décret du 27 mars 1793, qui fait le fond de toutes
+les lois postérieures concernant les suspects, et qui a fait <i>la base de
+la justice</i> pendant plus d'une année.</p>
+
+<p>«La convention nationale, sur la proposition d'un membre,
+déclare la ferme résolution de ne faire ni paix, ni trève aux aristocrates
+et à tous les ennemis de la révolution; <i>elle décrète qu'ils sont
+hors la loi</i>, que tous les citoyens seront armés au moins de piques,
+<i>et que le tribunal extraordinaire sera mis dans le jour en pleine activité</i>.»</p>
+
+<p>Fouquier-Tinville, lors de son jugement, disait: «Vous nous
+accusez d'avoir condamné, sans motifs suffisans, ou sans instruction
+suffisante des procès. Eh bien! si nous n'avons condamné
+que des aristocrates, la loi n'admet pas de nuances; elle n'admet
+pas même de procès pour eux; <i>il n'y avait que l'identité des personnes
+à constater et tout ce qu'on a toujours fait au-delà était surabondant</i>.
+Tout notre tort c'est d'avoir mis en tête de nos jugemens
+telle loi plutôt que celle du 27 mars; mais au fond, c'est la même
+chose...» Prudhomme fait, sur cette défense, l'observation suivante:
+«Ce que Fouquier n'avait pas osé faire une seule fois se
+pratiqua constamment sous les yeux de Tallien et Isabeau à Bordeaux.
+Tous les jugemens de la commission populaire avaient
+pour base ce décret de <i>mise hors la loi</i>.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Le 17 germinal an <span class="smcap">II</span>, la commission révolutionnaire de
+Lyon a condamné à mort l'exécuteur des jugemens criminels de
+Lyon, Jean Ripet, âgé de cinquante-huit ans, l'un des plus infatigables
+bourreaux de la révolution. Il a été exécuté par son frère,
+exécuteur des jugemens criminels de l'Isère qui l'aidait précédemment
+dans ses exécutions militaires à Lyon.</p>
+
+<hr class="c5" />
+</div></div>
+
+<h3 class="p4">TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc">
+<tr>
+ <td class="tdl">Avertissement</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_j">j</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Lettre à Monseigneur le duc d'Orléans</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_vij">vij</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">L'Esprit de la révolution</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Appendice.&mdash;De la terreur</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Note</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Édit de juillet 1717</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td class="tdl">Extrait du mandement de l'archevêque de Reims, à l'occasion<br />
+ du sacre de Charles X </td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="center"><small><b>FIN DE LA TABLE.</b></small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by
+Pierre-Louis Roederer
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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