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Rœderer</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.c15 {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + hr.c30 {width: 30%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left;} + .tdr {text-align: right;} + + .hanging {margin-left: 3em; text-indent: -2em; font-size: 0.9em;} + .blockquote {margin-left: 5%; margin-right: 5%; font-size: 90%} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .i2 {margin-left: 2em;} + .i4 {margin-left: 4em;} + .i6 {margin-left: 6em;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .font90 {font-size: 90%;} + .left5 {margin-left: 5%;} + .left10 {margin-left: 10%;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by +Pierre-Louis Roederer + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'esprit de la révolution de 1789 + +Author: Pierre-Louis Roederer + +Release Date: June 3, 2011 [EBook #36316] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_01" id="Page_01"></a></p> + +<h2>THE FRENCH REVOLUTION<br /> +RESEARCH COLLECTION</h2> + +<h2>LES ARCHIVES DE LA<br /> +REVOLUTION FRANÇAISE</h2> + +<div class="p4 figcenter"><img src="images/pergamon.jpg" width="82" height="75" +alt="logo" title="" /></div> + +<p class="center"><big><b>PERGAMON PRESS</b></big></p> + +<p class="center"><small><b>Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK</b></small></p> + +<p><a name="Page_02" id="Page_02"></a></p> + +<p class="p4"><a name="Page_03" id="Page_03"></a></p> + +<p class="center"><big><b>L'ESPRIT</b></big></p> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h2>LA RÉVOLUTION</h2> + +<p class="center"><b>DE 1789</b>.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_04" id="Page_04"></a></p> + + +<p class="center"><b>IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE</b>,<br /> +<small><b>Rue du colombier, N<sup>o</sup> 30.</b></small></p> + +<p class="p4"><a name="Page_05" id="Page_05"></a></p> + + +<p class="center"><big><b>L'ESPRIT</b></big></p> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h1>LA RÉVOLUTION</h1> + +<p class="center"><b>DE 1789</b></p> + +<p class="center p4"><b>PAR P. L. RŒDERER</b>.</p> + +<p class="center"><small><b>PARIS,</b></small></p> + +<p class="center"><small><b>CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.</b></small></p> + +<p class="center" ><small><b>1831.</b></small></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_j" id="Page_j">j</a></span></p> + +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> + + +<p class="p2">L'ouvrage qui suit a été composé à la +fin de 1815, après le second retour des +Bourbons.</p> + +<p>En 1828, M. le duc d'Orléans, aujourd'hui +roi, ayant eu occasion de faire connaître +à M. de Girardin et à moi la difficulté +qu'il trouvait à réunir et à classer les +actes de la révolution de 89 dont il s'était +réservé d'enseigner l'histoire à ses fils, +je me rappelai l'ouvrage que j'avais fait en +1815, et lui demandai la permission de le +lui présenter comme un répertoire fidèle et +complet des actes et des faits qu'il voulait +rassembler. Il me l'accorda. Je fis mettre au +net mon Esprit de la révolution, et en janvier +<span class="pagenum"><a name="Page_ij" id="Page_ij">ij</a></span> +1829, M. de Schonen, député, le présenta +de ma part à Son Altesse.</p> + +<p>C'est la copie exacte de ce manuscrit +que je donne aujourd'hui au public. Je me +suis aperçu, en corrigeant les dernières +épreuves, que j'avais jeté parmi les faits +plusieurs discussions qui seraient aujourd'hui +exubérantes, et que dans quelques +autres j'avais pris des précautions et gardé +des ménagemens qui maintenant ne seraient +plus de saison.</p> + +<p>A cette occasion je me suis rappelé les +motifs qui ont influé sur ma manière d'écrire +en 1815; ils se rapportent tous à un seul: +c'est que j'avais conçu la folle idée de publier +mon ouvrage sous la restauration, et +de plaider la cause de la révolution devant +la maison qui en menaçait non seulement +tous les auteurs, mais encore tous les approbateurs, +et tous les intéressés. Mes +amis me détournèrent d'une publication +qui aurait pu m'être funeste sans être d'aucun +<span class="pagenum"><a name="Page_iij" id="Page_iij">iij</a></span> +avantage pour personne. De là les +choses et les formes aujourd'hui surannées +peut-être, qui se rencontrent dans +quelques parties.</p> + +<p>J'aurais pu les corriger, mais je n'ai +point voulu altérer la minute du manuscrit +remis à M. le duc d'Orléans, étant bien +aise que plusieurs choses qui me paraissent +applicables à des circonstances et à +des doctrines du temps présent, datent +d'un temps antérieur, et qu'il soit certain +qu'elles ont été écrites sans autre but et +sans autre intérêt que celui de la justice, +de la raison, et de la liberté.</p> + +<p>Je me suis accusé devant M. le duc d'Orléans +d'avoir donné à ce petit ouvrage un +titre trop ambitieux. Je prie aussi le public +de recevoir mon excuse, et de ne le +prendre que comme un abrégé des principaux +actes de la révolution. Quand je +me suis permis de l'appeler <i>l'Esprit de +la révolution</i>, j'avais sans doute perdu de +<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">iv</a></span> +vue les écrits d'Emmanuel Siéyès, qui ont +si profondément et si généralement avivé +cet esprit dans la nation.</p> + +<p>Je parle 1<sup>o</sup> de l'Essai sur les priviléges;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Des instructions envoyées par M. le +duc d'Orléans, pour les personnes chargées +de sa procuration aux assemblées des bailliages, +relatives aux états-généraux;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Des vues sur les moyens d'exécution +dont les représentans de la France pourront +disposer en 1789;</p> + +<p>4<sup>o</sup> De l'écrit intitulé: qu'est-ce que le +tiers-état?</p> + +<p>Ces excellens écrits, qui eurent deux, +trois et quatre éditions en moins d'un an, +sont les premières et les plus éclatantes +manifestations de l'Esprit de la révolution, +ses premières expressions, le premier souffle +de l'immortelle vie que la nation a reçue +d'elle.</p> + +<p>Ils seront pour la postérité un précieux monument +de la grande transmutation qui s'est +<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">v</a></span> +opérée en France à cette époque: ils feront +revivre aux yeux des amis de l'humanité +et des admirateurs du génie, le grand +homme qui signala le retour de la liberté +et de l'égalité, et dont l'existence est aujourd'hui +ignorée dans l'enceinte de cette +capitale; ils offriront à la reconnaissance +des siècles éloignés, un nom qui de nos +jours n'est pas prononcé entre ceux +des importans qui marquent, par de +si bruyantes prétentions, leur célébrité +éphémère.</p> + +<p>Dans ces derniers temps, deux histoires +se sont partagé les lecteurs curieux de connaître +les premiers mouvemens de la révolution +de 1789: l'une est de M. Lacretelle, +l'autre de M. Mignet. M. Lacretelle +n'y a vu que l'or et l'ambition du duc +d'Orléans<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>; M. Mignet y a vu le génie +<span class="pagenum"><a name="Page_vj" id="Page_vj">vj</a></span> +de Siéyès. Le premier connaissait à fond +les aversions de la cour de France; le second +a pressenti le jugement de la postérité: +l'un né historiographe, l'autre né +historien.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_vij" id="Page_vij">vij</a></span></p> + +<h2>LETTRE</h2> + +<p class="center">adressée</p> + +<p class="center"><big><b>A M</b></big><sup><b>gr</b></sup><big> <b>LE DUC D'ORLÉANS</b></big></p> + +<p class="center"><small><b>DANS LES PREMIERS JOURS DE JANVIER 1829,</b></small></p> + +<p class="center"><small><b>EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE</b></small></p> + +<p class="center"><b><big>L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION.</big></b></p> + +<p class="p2 left5"><span class="smcap">Monseigneur</span>,</p> + +<p>Lorsque j'eus l'honneur de présenter à V. A. R. +mon ouvrage concernant Louis XII et François I<sup>er</sup>, +vous daignâtes me parler des difficultés que vous +rencontriez dans la recherche des actes essentiels +de la révolution, dont vous vouliez instruire +vous-même vos enfans. Je vous demandai la permission +de mettre sous vos yeux, Monseigneur, +un travail dans lequel je croyais les avoir complètement +rassemblés; où ils étaient classés par +ordre de matières, et pour chaque matière par +ordre de dates. Vous voulûtes bien acquiescer à +ma demande. Depuis ce moment j'ai essayé à plusieurs +reprises de rendre cet ouvrage moins indigne +de vous être offert; mais inutilement: +l'âge du travail est passé pour moi. Je me borne +donc à vous offrir, sous un titre trop ambitieux +peut-être, l'assemblage des actes constitutifs de +<span class="pagenum"><a name="Page_viij" id="Page_viij">viij</a></span> +la révolution, depuis 1789 jusqu'à la mort de +Louis XVI. Je les ai fait précéder d'un tableau +où l'état ancien des hommes et des choses est +fidèlement exposé, de sorte qu'il est facile de +reconnaître avec précision les changemens qu'ont +éprouvés les uns et les autres depuis 1789.</p> + +<p>Cet ouvrage, Monseigneur, n'est point destiné +à recevoir, au moins prochainement, la publicité. +S'il pouvait à la suite être livré à l'impression, +l'auteur n'oublierait pas que sa réprobation, +quoiqu'il puisse à son gré l'appeler <i>proscription</i> +ou <i>ostracisme</i>, puisqu'aucun jugement ne l'a précédée, +lui interdit l'honneur d'offrir un hommage +public au premier Prince du sang royal. Je +prie Votre Altesse Royale d'agréer ce manuscrit, +comme le tribut qu'un citoyen croit devoir au +prince qui élève ses fils dans les intérêts de la +patrie, et de permettre que le baron de Schonen, +député, ait l'honneur de le remettre entre +ses mains.</p> + +<p>Je suis avec le plus profond respect,</p> + +<p class="left10"><span class="smcap">Monseigneur</span>,<br /> +<span class="i2">De Votre Altesse Royale</span><br /> +<span class="i4">Le très humble et très obéissant serviteur,</span><br /> +<span class="i6">RŒDERER.</span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<p class="center"><big><b>L'ESPRIT</b></big></p> + +<p class="center"><small><b>DE</b></small></p> + +<h2>LA RÉVOLUTION</h2> + +<p class="p4 center"><b>DE 1789.</b></p> + +<h2 class="p4">CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="hanging">Des fausses notions répandues sur l'origine de la révolution, sur +ses causes, et ses auteurs.—Aperçu des causes véritables, et +de son esprit: son principal objet a été l'<i>égalité de droits</i>.—Ce +que c'est que l'<i>égalité de droits</i>.—La révolution était faite dans +les esprits avant de l'être par les lois, et dans les mœurs de la +classe moyenne avant de l'être dans la nation; elle s'est faite +lentement; elle est l'ouvrage de plusieurs siècles.</p> + +<p class="p2">Pour bien faire concevoir la révolution de 89, il +faut d'abord dire ce qu'elle n'est pas, et dégager +les esprits des fausses notions qu'on en a données.</p> + +<p>La révolution ne s'est pas faite un tel jour, à telle +heure, en tel lieu, par telles personnes, par tel +évènement du siècle passé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +Elle ne s'est faite ni à Versailles, ni à la Bastille, +ni au Palais-Royal, ni à l'Hôtel-de-Ville, ni au +Palais de Justice. Elle n'est l'ouvrage ni des parlemens, +ni des notables, ni même de l'assemblée +constituante.</p> + +<p>L'éloquence de d'Épréménil dans le parlement, +celle de Mirabeau dans l'assemblée constituante, +l'épée de Lafayette, le génie de Siéyès, y ont coopéré +puissamment; mais ces hommes illustres n'en +sont pas les auteurs. Elle ne doit rien aux trésors +du prince sur qui la maison royale voulut se +venger du peuple, sur qui le peuple acheva de +se venger de la maison royale, et sur qui s'est +encore acharné naguère un prétendu historien +de l'assemblée constituante.</p> + +<p>La révolution procède de causes antérieures au +4 août qui vit l'abolition des priviléges, au 14 juillet +qui vit le renversement de la Bastille, à la convocation +des états-généraux, à l'assemblée des +notables, au déficit des finances, aux exils du parlement +en 1788, à la Cour plénière du même +temps, à la dissolution des cours souveraines en +1771, à l'abolition de l'étiquette à la cour, à la fameuse +affaire du collier de la reine, aux scandales +qui ont marqué la moitié du long règne de +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> +Louis XV, à ceux de la régence: toutes causes assignées +à la révolution par ces écrivains qui ne remontent +pas plus loin que la veille pour expliquer +les évènemens du jour et ne voient qu'un changement +de cour, ou tout au plus de dynastie, dans +le changement d'une grande nation.</p> + +<p>Quand la révolution s'est déclarée, la nation +n'entrait dans aucune ambition particulière; elle +agissait pour elle seule. Misérables idées que celles +d'une faction travaillant au renversement du monarque, +pour mettre un ambitieux à sa place! Dans +le seizième siècle, le duc de Guise, le prince de +Condé, étaient de grands factieux, les plus grands +qu'on puisse supposer dans l'ancienne monarchie +française: remarquez comment leurs factions se +signalaient. C'était par de petites armées, presque +entièrement composées d'étrangers, qu'ils promenaient +dans quelques provinces où ils finissaient +leurs querelles par des combats dont le sang des +reîtres, des lansquenets, des Suisses, des Espagnols +faisait les frais. Mesurez ces factions et +leurs œuvres à la révolution française, et voyez +leur disproportion. Quelle tête aurait gouverné +tant de millions d'autres têtes? quel trésor fabuleux +aurait suffi à payer tant de millions de bras? +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +quel chef aurait dirigé, accordé ces immenses +mouvemens qui ont agité la France de Lille à +Bayonne, de Brest à Strasbourg? Et comment concevoir +des chefs à cette révolution quand on se +rappelle l'abaissement profond où elle a tenu +devant elle, l'abîme où elle a précipité sans préférence +et sans distinction ses partisans et ses détracteurs? +Et quel but pour une nation de vingt-cinq +millions d'hommes, quel déplorable but +pour un tel déploiement de forces et de volontés, +que de détrôner un roi et de mettre à sa place un +factieux! Non, ce n'est pas pour de si faibles +intérêts que la révolution s'est déclarée en 89. Ce +n'était pas même pour abolir la royauté. Personne +alors ne songeait à la république. La France n'était +pas absolument libre, mais elle n'était pas non +plus dans la servitude, et dans aucun temps de +son existence elle n'en a éprouvé la souillure. Les +tentatives du gouvernement pour étendre son pouvoir +n'étaient pas de ces violences inouïes qui fondent +sur des peuples en pleine liberté, et ne cèdent +qu'à leur révolte.</p> + +<p>La révolution était faite dans tous les esprits et +dans les mœurs avant de l'être par les lois; elle +existait dans les relations de société polie, avant +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +d'être réalisée dans les intérêts matériels et communs. +Elle était établie dans cette classe moyenne +qui tient aux deux extrêmes de la société générale, +qui sent, qui pense, qui lit, converse, réfléchit; +dans cette classe où s'entendent toutes les plaintes, +où se remarquent toutes les souffrances des classes +inférieures, et où l'on n'y est point insensible; +dans cette classe qui, d'un autre côté, est à portée +de connaître les grands, comme le peuple, qui les +a attirés à elle par sa richesse, les a rapprochés +d'elle par des alliances, a fléchi leur orgueil par +les charmes d'une société où se réunissent l'opulence +et l'esprit, l'esprit si rare et si captif à la +cour! et qui pourtant n'a jamais cessé de craindre +cet orgueil dont la pointe aiguë perçait toujours, +l'effleurait souvent, et ne lui permettait qu'une +familiarité inquiète et sans abandon. C'est l'opinion +de cette classe mitoyenne qui a donné le +signal aux classes inférieures; c'est la révolte de +l'opinion qui a fait éclater l'insurrection des souffrances, +et c'est la souffrance de l'amour-propre +qui a fait éclater celle des intérêts réels. La révolution +a conservé dans tout son cours l'empreinte +de son origine, elle a constamment suivi +la direction imprimée par sa primitive impulsion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +Quel a été donc son esprit, son caractère? Dire +que ç'a été l'amour de la liberté, de la propriété, +de l'égalité, c'est confondre plusieurs idées fort +distinctes. Entre ces trois affections, il en est une +qui a décidé le premier éclat de la révolution, a +excité ses plus violens efforts, obtenu ses plus importans +succès, assuré le succès des deux autres: +c'est l'amour de l'égalité.</p> + +<p>Bien que la propriété, la liberté, l'égalité, soient +inséparables, et se garantissent réciproquement +contre les attaques violentes, elles peuvent néanmoins +être fort inégalement affectionnées par les +nations, y être fort inégalement partagées, y avoir +une existence plus ou moins parfaite, et elles +se prêtent à cette inégalité. Entre la liberté domestique +et civile, et le plus haut degré de la +liberté politique, entre la propriété à titre onéreux +et celle qui jouit sans limites et sans partage, +entre l'égalité de droit et l'égalité de fait, +et les supériorités réelles et d'opinion auxquelles +l'égalité de droits autorise à prétendre<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, il y a +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +de grands intervalles. Les nations, suivant leur +prédilection, ou pour l'égalité, ou pour la liberté, +ou pour la propriété, peuvent faire plus ou moins +pour chacune d'elles, en favoriser deux aux dépens +de la troisième, en favoriser une aux dépens +des deux autres. Les peuples essentiellement jaloux +de la liberté, limiteront l'égalité de manière +à prévenir et les supériorités d'institution et les +supériorités morales ou d'opinion; là, l'ostracisme +réduira l'égalité de droits à l'égalité de fait +avec les classes communes. Les peuples plus portés +à l'émulation des supériorités morales et politiques, +que soigneux de la liberté et de la propriété, +risqueront un peu de l'une et de l'autre, +pour avoir de grands hommes et faire de grandes +choses. La propriété pourra être ménagée chez +d'autres peuples, au préjudice de l'égalité de +droits, peut-être même au désavantage de la liberté, +ou être soumise à de grands sacrifices.</p> + +<p>Je ne sais si ce que je vais dire sera regardé +comme un hommage à la nation française, ou +comme une dépréciation de son caractère; mais +la vérité, ou ce que je crois être la vérité, m'importe +avant tout: je pense donc que le Français +est plus jaloux de l'égalité que de la liberté et +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +de la propriété; de l'égalité de droits qui permet +d'aspirer à tout ce que la société peut accorder +de distinction au mérite, qu'à l'égalité de fait +qui ne réserverait rien de particulier aux esprits +et aux caractères nés supérieurs; qu'il s'occupe +plus volontiers des chances d'élévation que des +dangers de sujétion; qu'il est possible de lui faire +illusion sur un peu de dépendance par beaucoup +de distinctions; que l'amour des distinctions +est un des traits caractéristiques du Français, +et tient à sa passion dominante, qui est l'amour +des femmes: passion toujours heureuse, quand +la gloire l'accompagne; que c'est surtout le caractère +de la jeunesse; que ceux d'entre les jeunes +Français qui appellent la démocratie, se méprennent +sur leurs motifs et sur leur ambition intime; +qu'ils croient suffisant pour eux que personne ne +soit au-dessus d'eux, tandis qu'ils veulent pouvoir +s'élever au-dessus des autres; qu'ils demandent +non une carrière sans obstacles, où les vertus communes +puissent arriver à un but commun, mais +une carrière ouverte à l'émulation de tous les +talens pour atteindre à toutes les supériorités.</p> + +<p>Si l'esprit de liberté donne plus de force à une +nation, et lui assure un bonheur plus solide, +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +l'émulation de supériorité qu'inspire l'égalité de +droits, lui donne plus d'éclat et n'est pas pour +elle une vaine parure: elle est féconde en grands +caractères et en grands génies. Cette émulation +développe les germes de grandeur dont la nature +a doué quelques individus, et sert à montrer jusqu'où +peuvent s'élever la capacité et la dignité +humaines.</p> + +<p>Le premier motif de la révolution n'a pas été +d'affranchir les terres et les personnes de toute servitude +et l'industrie de toute entrave; ce n'a été +ni l'intérêt de la propriété ni celui de la liberté. +Ç'a été l'impatience des inégalités de droits existantes +alors, ç'a été la passion de l'égalité. Il ne +s'agissait point de l'égalité de fait, qui eût été la +subversion de la société. Pour les hommes qui se +sentaient appelés à de grandes choses, pour la +jeunesse pressée du besoin de développer une +grande surabondance de force, qui regardait +comme un droit inaliénable et comme un devoir +de mettre en pleine valeur les dons de la nature, +il fallait l'<i>égalité de droits</i> qui ouvrait la carrière à +l'ambition de toutes les supériorités morales et +politiques, des premières magistratures, des plus +hautes dignités civiles et militaires de toutes les +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +distinctions que l'état social peut offrir aux talens, +aux vertus, aux services d'un ordre éminent. La +passion de l'égalité n'a pas borné ses prétentions à +pénétrer dans les rangs jusque là réservés à la naissance, +elle a voulu le pouvoir de s'en marquer +au-delà; elle ne s'est pas bornée à égaler les patriciens, +elle a voulu que rien ne l'empêchât de les +surpasser; elle n'a pas aboli la noblesse, elle a +substitué à l'hérédité de ses priviléges, l'antique, +l'éminente noblesse du mérite; elle a voulu que +les descendans sans gloire d'illustres ancêtres +vinssent après les hommes qui seront d'illustres +ancêtres pour leurs descendans, et les illustrations +héritées loin en arrière des illustrations acquises.</p> + +<p>Ce que la nation a fait en 89 pour la liberté +et la propriété n'a été qu'une conséquence et un +accessoire de ce qu'elle a fait pour acquérir l'égalité +de droits. Elle a moins regardé les avantages +qui peuvent se soumettre au calcul, que servi les +délicatesses de l'amour-propre. La révolution a +moins été l'amélioration des fortunes et l'accroissement +de la sûreté individuelle, que le triomphe de +l'orgueil national. Aujourd'hui, comme dans le +principe, elle est moins chère aux Français, comme +utile, que comme honorable. Les dernières conditions, +celles à qui l'intérêt de la propriété était le +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +plus cher, celles-là même n'ont pas été insensibles +au triomphe de l'égalité. Les servitudes de la propriété +rurale, les entraves de l'industrie dans les +villes, ont été secouées par le peuple, moins comme +onéreuses que comme injurieuses; et il n'est villageois +si grossier qui ne se soit plus réjoui d'en +voir finir l'humiliation, que d'en retirer les profits. +L'importance que l'opinion a donnée dans la +suite aux divers résultats de la révolution a été en +raison inverse de leur utilité. On a mis plus de +prix à l'abolition de la milice, dont les nobles +étaient exempts, quoiqu'elle fût remplacée par +la conscription qui n'épargnait personne, qu'à +celle des droits onéreux de la féodalité; et à l'abolition +de l'exclusif attribué aux nobles pour les +grands emplois publics, qu'à l'exemption de la +dîme. L'enthousiasme avec lequel la nation a +reçu plus tard l'institution de la Légion-d'Honneur +a bien montré à quel point l'amour des distinctions +est inhérent au caractère français: et pour +le dire en passant, cette passion caractéristique, +jointe au besoin d'affectionner les hommes qui +servent ou honorent leur pays, font de notre nation +le peuple le plus antipathique de la terre avec la +démocratie. C'est la passion des Français pour +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +l'égalité de droits et pour les distinctions qu'elle +assure au mérite, qui, joints aux affreux souvenirs +de l'anarchie, a rendu les Français si accommodans +sur leur liberté avec Napoléon. Cet +homme extraordinaire avait bien saisi leur caractère. +Pendant toute la durée de son règne, il n'a +cessé d'élever les talens, les vertus et les services +qui se sont signalés dans les derniers rangs de la +société, aux premières dignités de l'état; courtisan +de l'égalité, il a pu, sans obstacle, non détruire, +mais affaiblir sensiblement la liberté<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>La révolution morale qui a précédé l'éclat de +89, s'est opérée lentement. Plusieurs générations, +plusieurs siècles ont vu sa naissance et ses progrès. +Aussi, lorsqu'elle se déclara, la population du +royaume tout entière y concourut; les hommes +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +et la terre en ont aussitôt éprouvé les effets; elle +s'est identifiée avec le sol et l'habitant. Comme +je l'ai dit ailleurs, elle est aujourd'hui en sève +dans tout ce qui végète, dans le sang de tout ce +qui respire.</p> + +<p>Sa marche, depuis 89, n'a pas été exempte +d'irrégularités; elle a eu ses colères, ses emportemens, +ses écarts. Attaquée dans ses principes, +il fallait qu'elle se déclarât. Commencée, il fallut +qu'elle s'achevât. Contrariée, elle s'irrita. Irritée, +elle n'épargna rien. Elle compromit ses agens, +ses défenseurs; elle poussa les uns aux excès par +l'enthousiasme, les autres par la menace; elle +tira de leurs violences volontaires ou forcées une +nouvelle sûreté des engagemens qu'ils avaient +pris avec elle; elle fit du crime même dont elle +était l'occasion, un intérêt qui lia à sa défense; +elle ajouta à l'intérêt propre de la révolution +l'intérêt particulier des révolutionnaires: la propriété, +la vie, l'honneur, tout fut lié à sa stabilité.</p> + +<p>La révolution fut le produit indestructible de +l'accroissement de la civilisation, qui résultait lui-même +de l'accroissement simultané des richesses +et des lumières. L'idée de cette origine n'est pas +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +nouvelle: beaucoup l'ont aperçue, je le sais: mais +je voudrais la mettre clairement à découvert aux +yeux de tous.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<p class="hanging">Comment la révolution s'est opérée dans les idées et dans les +mœurs.—Elle est le produit de l'accroissement des richesses +et de l'accroissement des lumières.—Développement.</p> + +<p class="p2">Le gouvernement féodal avait donné aux seigneurs +le territoire, et avait imposé au peuple le +travail.</p> + +<p>Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois. +Les rois, toujours moins patiens que les peuples, +opposèrent des communes aux seigneurs.</p> + +<p>Les communes établies, les rois dépouillèrent les +seigneurs des prérogatives qui faisaient ombrage +au pouvoir monarchique.</p> + +<p>La puissance seigneuriale ayant été affaiblie et +par cela même adoucie, les communes s'évertuèrent. +Par le travail et l'industrie, elles augmentèrent +leurs capitaux. A côté de la propriété foncière +s'éleva la propriété des capitaux mobiliers.</p> + +<p>La valeur de ces capitaux surpassa bientôt +celle des terres. S'accroissant chaque jour par +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +l'industrie et le travail, comme l'industrie et le +travail par les capitaux, bientôt ils refluèrent +des villes dans les campagnes, des ateliers des +arts et des entreprises du négoce, dans les exploitations +rurales, et donnèrent un immense développement +à la production territoriale. La +seigneurie n'est point ouvrière: les seigneurs ravageaient +quelquefois les terres; ils ne les cultivaient +point. Le travail, l'industrie, les capitaux +étant le patrimoine <i>du bourgeois, du vilain</i>, les +bourgeois, les vilains acquirent des terres, en prirent +à bail, à cens. Ils se chargèrent ainsi de la +fructification d'une grande partie du territoire. +Défrichemens, dessèchement, arrosemens, amendemens, +grande culture, ils firent tout ce qui +peut donner un plein essor à la force productive de +la terre.</p> + +<p>Ainsi la propriété mobilière se répandit partout, +s'associa à tout; fit fleurir les arts, le négoce, +la propriété foncière. Bientôt elle marcha de pair +avec celle-ci; les biens-fonds s'échangèrent avec +les fonds d'industrie, comme leurs produits s'échangeaient +au marché. Les capitaux devinrent +l'unité à laquelle se mesurèrent tous les genres de +biens. Ce qu'on appela la valeur des terres fut +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +désigné par le capital qui en était le prix en cas +de vente. La rente ou l'intérêt des capitaux se balança +dans tous les genres de placemens.</p> + +<p>Alors, les bourgeois, premiers possesseurs +des capitaux, comme les seigneurs avaient été +les premiers possesseurs des terres, eurent en +leur puissance la plus grande masse de la richesse +nationale. Seuls propriétaires de tous les +genres d'industrie, ils se placèrent aussi dans les +rangs des propriétaires territoriaux. Alors les fortunes +plébéiennes se classèrent comme celles +des seigneurs, en petites fortunes, en fortunes +médiocres, en grandes, en immenses fortunes. +La richesse, l'opulence, le luxe, l'ostentation, les +commodités de la vie devinrent communes à la +roture et à la noblesse; hôtels, châteaux, ameublemens, +voitures, chevaux, valets, vêtemens, +tout ce qui annonce la richesse, devint une jouissance +des simples particuliers comme des grands +de l'État. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets +même de plébéiens enrichis. C'est ainsi que le +travail, après avoir délivré de la servitude, donna +même la domination et la seigneurie à la classe +des prétendus serfs, sur une foule d'anciens seigneurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +La découverte de l'Amérique et la navigation +ajoutèrent un immense développement à la prospérité +du tiers-état dans le seizième siècle.</p> + +<p>Pendant que les fortunes plébéiennes se multipliaient, +s'élevaient et commençaient à rivaliser +avec les fortunes féodales, la puissance des seigneurs +se détruisait, et leur fortune n'augmentait pas. Ils +perdaient le droit de lever des troupes, le droit +de juger leurs vassaux sans appel, le droit de +n'être eux-mêmes jugés par personne. Attirés près +du prince, ils devenaient courtisans et n'avaient +plus de cour.</p> + +<p>L'indolence nobiliaire succédant aux occupations +féodales, le mépris du travail, des arts, de l'économie +demeurant à la noblesse comme seules +marques de grandeur, tandis que l'activité du +commun état portait la fécondité dans toutes les +entreprises rurales, manufacturières et commerciales, +et que son économie accumulait de continuelles +épargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale +s'abaissât à mesure que la roture s'élevait +autour d'elle; et que leur condition s'approchât +du niveau. Telle était à la fin du seizième siècle +leur situation respective. C'était le résultat de +l'accroissement des richesses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +Observons maintenant la marche des lumières +depuis le onzième siècle.</p> + +<p>Ce que la richesse donne de plus précieux aux +hommes, c'est du temps, c'est du loisir. Si ce qu'on +appelle la vie est le développement et l'exercice +de nos facultés, l'homme que sort aisance exempte +des soins journaliers de sa subsistance et de son +bien-être physique a cent fois plus de temps à vivre +que l'homme dénué de toute propriété.</p> + +<p>Le développement des qualités intellectuelles +fut très inégal entre les classes privilégiées et celles +du commun état. Les opérations que le commerce +et les arts exigent, sont déjà un exercice pour l'esprit; +les voyages qu'ils supposent font passer sous +les yeux une foule d'objets d'utile comparaison. +Enfin la richesse étant le produit de l'industrie, la +conserver, l'accroître, en faire un sage emploi, +pourvoir à toutes les jouissances dont elle avait fait +naître le besoin, inventer, perfectionner, produire, +tout cela devint le partage de la partie industrieuse +du tiers-état. Les seigneurs adonnés dans leur +jeunesse aux exercices du corps, étrangers à toute +société autre que celle des châteaux, jetés plus +tard dans les sujétions de la cour, dans ses dissipations, +ou dans les emportemens de la guerre, +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +n'eurent jamais que des raisons de mépriser la +culture de leur esprit et craignirent par-dessus tout +de le charger de savoir. Le tiers-état fut donc le +premier et presque seul appelé à l'instruction.</p> + +<p>Après avoir atteint à la hauteur du patriciat par +l'accroissement des fortunes, il le surpassa bientôt +par le développement des esprits.</p> + +<p>Le développement des esprits et l'accroissement +des capitaux dans une partie du tiers-état, lui procurèrent +une grande importance. Il fut seul capable +de pourvoir à tous les besoins de la société; +de lui faire connaître et goûter de nobles plaisirs. +Seul il put serrer le lien social par les communications +de l'esprit et par la force morale d'une opinion +publique qui s'étendît à toutes les actions et +à toutes les personnes.</p> + +<p>Le culte, la justice, l'administration, l'instruction +publique, la direction des affaires particulières +et celle des intérêts domestiques, enfin les +secours que demande la conservation individuelle, +dans les maladies, dans les infirmités, +aux âges extrêmes de la vie, en un mot tous +les services publics et privés trouvèrent dans le +commun état exclusivement des hommes propres +à les remplir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +Créer et répandre des plaisirs nouveaux ne fut +pas moins le mérite du commun état que celui +de satisfaire à tous les besoins. Entre les jouissances +dont les loisirs de la richesse rendent avide, +il faut placer en première ligne les plaisirs de l'esprit +et de l'imagination. Il n'en est pas de plus variés, +de plus doux, de plus nobles, qui se renouvellent +plus souvent, qui laissent moins de regrets, +nui portent des fruits plus utiles, plus agréables. +Les beaux-arts, la peinture, la sculpture, la musique, +la poésie, tous les genres de littérature et particulièrement +le théâtre, charmèrent et captivèrent +tous les esprits capables de quelque élévation et de +quelque délicatesse: ce fut dans le tiers-état que se +trouvèrent les hommes à qui la nation eut l'obligation +de les connaître; ce furent des hommes du +tiers-état qui acquirent les droits que donnaient +les beaux-arts, à l'admiration et à la reconnaissance +générales. L'imprimerie inventée dans +le quinzième siècle<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> faisait partie du patrimoine +du tiers-état: dans le seizième siècle, +elle fit sortir de la poussière des vieilles archives, +les trésors de la littérature ancienne, et +elle publia les nouvelles œuvres qui devaient +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +composer la littérature moderne. Aucun âge, aucun +pays ne vit une littérature aussi complète, +aussi brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante +et aussi forte que le fut en France celle du +dix-septième siècle; aucun âge, aucun peuple, ne +réunit les jouissances de l'esprit et de l'imagination +au même degré, ne les vit répandues aussi +généralement, mêlées au même point à toutes les +communications sociales, mariées, comme chez +nous, à toutes les conversations, à toutes les fêtes: +aussi ne vit-on jamais autant de reconnaissance et +d'admiration soumettre un si grand nombre +d'hommes à l'empire des talens.</p> + +<p>Les développemens de l'esprit, dans le dix-septième +siècle, en amenèrent de nouveaux dans +le siècle suivant. Au règne de la littérature succéda +ou plutôt s'associa celui de la philosophie +et des sciences. Dans le dix-huitième siècle, l'observation, +le raisonnement, l'imagination, toutes +les facultés de l'esprit se fortifièrent, se fécondèrent +l'une par l'autre. Les sciences exactes, les +sciences morales et politiques, l'art de parler et +d'écrire, s'unirent, s'embrassèrent et s'étendirent +par leur union. Les savans, les philosophes, les +poètes, les grands écrivains formèrent une classe +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +à part dans la société; le dix-huitième siècle vit +tout-à-coup s'élever du sein du commun état, et à +côté de l'ancienne noblesse de France, une noblesse +nouvelle, qu'on pourrait appeler la noblesse du +<i>genre humain</i>. Ceux qui la composaient se montrèrent +aussi avec la dignité d'un antique patriciat, +entés sur d'anciennes et d'illustres souches; ayant +poux aïeux la longue suite des hommes de génie +qui s'étaient succédé pendant des siècles dans un +des nombreux domaines de l'esprit. Chacun d'eux +s'était approprié ce que tous ses prédécesseurs y +avaient successivement ajouté de leur savoir et de +leur propre fonds; s'y était établi comme par +droit de primogéniture, en produisant pour titres +les œuvres de son propre génie, qui avait +agrandi et devait agrandir encore le domaine dont +il avait pris possession<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ces hommes firent, si +on peut le dire, une classe nouvelle de grands +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +seigneurs, avec laquelle tous les autres, même +des têtes couronnées, s'honorèrent d'entrer en +relation<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ainsi les savans illustres, les grands +écrivains contribuèrent à l'élévation du tiers-état, +non seulement par de continuelles effusions de +lumières et de sentimens, mais encore par le +rang qu'ils prirent dans la société, par le nouveau +genre de distinction qu'ils imprimèrent aux +hommes de cour qui entrèrent en communication +avec eux, par l'appui qu'ils donnèrent +contre la puissance arbitraire, aux conditions +inférieures de la société.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Les lettres créèrent l'autorité de l'opinion publique, +en recueillant, en conférant, en épurant +les opinions particulières, en les éclairant de leurs +propres clartés, en fortifiant, en autorisant par la +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +force du raisonnement et la beauté des tours +et de l'expression celles qui avaient pour elles +l'assentiment le plus général.</p> + +<p>L'opinion publique établie, elle marqua les +personnes et les choses de son approbation, ou de +son blâme et de son mépris. Par elles, les grands +hommes furent célèbres, les hommes méprisables +honteusement fameux. Elle dit: Je veux que +la gloire soit, et elle fut; qu'elle rayonne, et elle +rayonna. Je veux que l'infamie reçoive une évidente +et éternelle flétrissure, et l'opprobre exista. +Les âmes et les esprits vulgaires continuèrent à +se perdre dans le néant.</p> + +<p>Dès que la gloire eut jeté ses premiers rayons, +les rois tombèrent dans la dépendance de l'opinion. +Ils se trouvèrent entre les facilités que donne +la gloire pour gouverner et les obstacles qu'oppose +le mépris public à l'exercice du pouvoir. La gloire +du prince partout présente, toujours agissante sur +les esprits, le dispense de dureté dans le commandement, +et lui assure l'obéissance sans contrainte. +Dans le mépris au contraire, il n'obtient +par la violence, moyen toujours critique, qu'une +obéissance toujours menaçante.</p> + +<p>A la renaissance de la poésie en France, nos +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +rois s'empressèrent de provoquer, de solliciter, +d'acheter ses hommages. Ce que Théocrite avait +dit<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, ce qu'Horace avait répété<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> sur le pouvoir +des poètes, Charles IX daigna le dire à Ronsard<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, +et Louis XIV se plut à l'entendre redire +par Boileau<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Nos princes, croyant la louange +des poètes plus facile à obtenir que l'estime des +peuples, se laissèrent aller à une déplorable méprise. +Parce que dans les temps anciens, les chants +poétiques avaient eu seuls le pouvoir de perpétuer +la mémoire des héros, les princes en conclurent que +c'était une propriété des vers de traduire en héros, +jusqu'à la dernière postérité, des personnages indignes +de ses regards. Ils se persuadèrent que la +louange pompeuse et cadencée suffisait pour assurer +une gloire immortelle à celui qui en était l'objet. +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +L'opinion publique les eut bientôt détrompés. +Ils apprirent d'elle que les éloges qu'elle désavoue +ne peuvent servir qu'à ajouter le déshonneur du +poète à l'indignité du héros. Les poètes eux-mêmes +reconnurent les limites de leur pouvoir et la +suprême autorité de l'opinion.</p> + +<p>Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la +voix publique répéta des chants qu'elle avait provoqués. +La vieillesse du monarque ternit l'éclat +de sa jeunesse et la gloire de sa maturité; alors +la nation se tut, Boileau cessa d'écrire, et le monarque +put apprendre par le silence du peuple et +par celui du poète qu'il avait perdu tout ensemble +le respect et l'affection des Français.</p> + +<p>Dans les heureux commencemens du règne de +Louis XV, la poésie et l'éloquence lui offrirent +leurs tributs; mais la philosophie naissante pesa +avec sévérité les droits du prince à la louange. +Bientôt la critique fut mêlée à l'éloge. Plus tard, +on se fit un honneur de la présenter nue; plus +tard encore, la louange devint honteuse, et la +censure devint l'habitude générale. La chaire, le +barreau, le théâtre, les parlemens s'y livrèrent +à peu près sans retenue. Partout où il y avait +une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +portait les plaintes d'une extrémité de la France à +l'autre, et rapportait aussitôt la promesse de la +vengeance. Elle recueillait et registrait ces plaintes +et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs +des temps les plus reculés, et par elle la voix des +siècles passés semblait recommander leur injure au +temps présent déjà trop disposé à venger la sienne.</p> + +<p>Le gouvernement de Louis XV, à force d'impôts, +avait fait réfléchir sur la propriété, sur les +priviléges, sur la reproduction des richesses, sur +les causes qui la contrariaient. A force d'emprunts +et de banqueroutes, le pouvoir avait fait réfléchir +sur la foi publique et sur les garanties que la foi +publique demandait contre l'arbitraire. Alors l'esprit +philosophique embrassa la cause nationale; +elle devint l'occupation des écrivains; l'économie +sociale, l'économie publique, en un mot, le <i>publicisme</i>, +si l'on peut se servir de ce mot, tourna +en passion générale. Le tiers-état avait commencé +par se racheter de l'oppression; bientôt il était +parvenu à se faire considérer par ses services; enfin +par ses écrits il se fit craindre et respecter.</p> + +<p>La royauté et le gouvernement s'étonnèrent en +vain de voir la morale, la justice, l'humanité, +aidées de l'éloquence, s'ingérer dans le domaine +<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +du pouvoir avec la prétention d'y tout régler. Il +fallut se résoudre à les entendre.</p> + +<p>La religion avait prêché dans tous les temps, +mais en général et vaguement, contre la dureté +des grands et des riches, et elle leur recommandait +la <i>charité</i>. La morale publique fit mieux, elle +attaqua de front, et en bataille rangée, les ennemis +du pauvre, le fisc, les privilégiés; les saisit corps +à corps, châtia leur insolence et leur avarice. L'éloquence +aidait la morale et lui donnait un irrésistible +ascendant. La morale, aidée de l'éloquence, +ne se borna pas à protéger la pauvreté; elle la +releva de son abaissement, elle fit valoir ses vertus, +elle ennoblit ses souffrances en en montrant +le principe dans l'existence des priviléges, elle +intéressa à ses maux en en montrant l'étendue. Les +vérités qui étaient confuses, elle les démêla; obscures, +elle les éclaircit; celles qui étaient claires, +elle les rendit évidentes, pathétiques, effrayantes. +Chacun alors put défendre les intérêts du peuple; +il devint facile autant qu'honorable aux talens du +second ordre de se vouer à cette protection. Dans +toute l'étendue de la France, chacun put se défendre +soi-même. L'éloquence avait mis dans +toutes les mains les armes que lui avait fournies +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +la justice; elle les avait trempées et aiguisées pour +en armer le malheur. Dans l'essor oratoire que +prenait l'esprit national vers le milieu du dix-huitième +siècle, dans l'émulation patriotique dont il +était échauffé, toutes les abstractions de la politique +et de la morale s'animèrent. D'un côté, la +liberté, la propriété, l'égalité; de l'autre, l'arbitraire, +l'oppression, le despotisme, la tyrannie. +Tout fut personnifié, tout prit un corps, une +attitude; tout fut armé, se mit en présence, en +action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles +divinités s'élevèrent, les unes malfaisantes, les +autres tutélaires. Le parti populaire reconnut un +nouveau culte, une nouvelle religion, qui eut à +la suite, comme les autres, son égarement, son +fanatisme et ses fureurs.</p> + +<p>Tel était l'état des esprits vers la fin du dix-huitième +siècle, plusieurs années avant 89. L'enthousiasme +national gagna jusque dans les premiers +rangs de la cour: des grands s'honorèrent +de le partager; d'autres jugèrent prudent de le +feindre. L'égalité, la familiarité s'établirent dans +les relations habituelles de société, entre la ville +et une grande partie de la cour; entre les grands, +les gens du monde, les magistrats, les publicistes. +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +L'égalité passa des opinions dans les mœurs, dans +les habitudes générales. Des grands faisaient leur +cour à Paris plus assidûment qu'à Versailles. Ils +venaient semer parmi les magistrats et les écrivains +politiques, parmi les gens du monde et +les femmes même, des griefs contre les ministres, +contre les princes, contre la reine, et recueillaient +des scandales, des épigrammes, des satires, des +remontrances qu'ils allaient ensuite distribuer à +Versailles. On peut dire qu'alors la révolution +était faite dans les esprits et dans les mœurs. +L'égalité était si bien établie dans les mœurs, et +les jouissances d'amour-propre sont si vives pour +les Français, que peut-être on eût encore souffert +long-temps le poids des charges publiques, si leur +aggravation n'eût fait ressortir les priviléges qui en +exemptaient; et l'on se fût peut-être dissimulé l'exclusion +d'une multitude d'emplois publics prononcée +contre la roture, si l'indigence du trésor +n'eût obligé la cour à convoquer des états-généraux +où les inégalités allaient être marquées de nouveau +avec une grande solennité. Il semblait avant +cela que les classes élevées du tiers-état craignissent, +en demandant l'égalité, de faire remarquer +qu'elle n'existait pas pour elles.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="center font90">De la révolution politique.—Ses caractères.—Sa marche.</p> + +<p class="p2">Nous venons de voir comment la révolution s'est +opérée dans l'ordre moral. Voyons rapidement +comment elle a eu lieu dans le système politique.</p> + +<p>La révolution a commencé dans le onzième +siècle, au premier coup de tocsin qui fut sonné +dans les villes et bourgs, par les <i>hommes libres</i>, +lorsqu'ils se soulevèrent contre les vexations des +seigneurs; ils s'armèrent alors, se confédérèrent +<i>tumultuairement</i>, se jurèrent une assistance mutuelle +contre la tyrannie, déclarèrent leurs franchises, +leurs droits et leurs obligations sous le titre +et la forme de <i>coutumes</i>, s'élirent des magistrats garans +de leurs conventions, se donnèrent une maison +commune pour se réunir, une cloche pour se +convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche +et leurs armes; ils élevèrent des murailles autour +de la cité, y bâtirent des forts et se résolurent à +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +soutenir désormais leurs droits par les armes<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. +Tel est le premier acte de la révolution qui a +rétabli dans la plénitude de ses droits la partie la +plus considérable de la nation.</p> + +<p>Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conquête, +ni des serfs échappés des chaînes de la +féodalité, qui ont commencé cette révolution. Ce +sont, je le répète, des <i>hommes libres</i> et <i>propriétaires</i>, +ce sont les bourgeois des villes et bourgs, +fatigués des vexations des nobles et des seigneurs, +mais non chargés de leurs chaînes. Boulainvilliers +et Montesquieu se sont également trompés lorsqu'ils +ont avancé, l'un que les Francs avaient réduit +en servitude tous les habitans des Gaules, +l'autre que le gouvernement féodal y avait ployé +Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais, +non jamais la nation française n'a été entièrement +partagée en deux classes, les maîtres et les esclaves: +toujours et partout où elle a existé, une +classe d'hommes parfaitement libres en a constitué +la partie la plus nombreuse et la plus considérable. +Cette classe a existé, non seulement dans +l'aggrégation des nations diverses qui la composent +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +aujourd'hui, mais aussi dans chacune des nations +aggrégées. Ni les Gaulois, soit avant, soit après +l'invasion des Romains, soit après celle des Francs; +ni les Francs, soit en Germanie, soit après leur +invasion dans les Gaules; ni les Romains en-deçà, +ni au-delà des Alpes; ni les Français depuis la +réunion des Gaulois, des Francs et des Romains +en une seule nation, n'ont cessé un moment +d'être des nations fortes d'hommes libres et +propriétaires. La révolution n'est partie ni d'aussi +loin ni d'aussi bas que quelques écrivains se sont +plu à le dire. Elle a été une vengeance de la liberté +offensée, une précaution de la liberté menacée, +une extension de la liberté à un plus grand +nombre de personnes, un progrès de la liberté +vers une liberté plus parfaite et mieux garantie: ce +n'a point été le passage de la servitude à la liberté.</p> + +<p>Long-temps flagrante après cette première manifestation, +la révolution s'est étendue à une multitude +de communes dans le treizième siècle, sous +les règnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs +immédiats, qui reconnurent les confédérations, +sanctionnèrent les coutumes, affranchirent les +serfs des villes devenus moins patiens depuis l'insurrection +des bourgeois, et enfin affranchirent, +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +du moins dans les domaines du roi, les serfs des +campagnes<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<p>Toutefois cette période fut marquée moins par +l'aveu que la royauté donna à la révolution, que +par le zèle que mit la révolution à la délivrance +de la royauté. Dès que la couronne eut favorisé +l'essor des hommes libres, les hommes libres l'aidèrent +à se dégager de la féodalité. La royauté et +le commun état s'allièrent, et par cette alliance la +seigneurie suzeraine des capétiens commença à +prendre le caractère de royauté monarchique. Le +tiers-état offrit à Philippe-le-Long des milices +communales. Saint Louis fit asseoir avec lui sur +son tribunal, avec les pairs et barons, un grand +nombre de légistes du commun état; la cour d'assises +du seigneur suzerain prit une forme régulière +et stable; elle fut composée de magistrats instruits +et permanens. Plus tard le parlement +devint sédentaire<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<p>La révolution fit plus: durant le règne de saint +Louis et de Philippe IV, elle ouvrit aux députés de +commun état l'entrée des assemblées nationales.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +Telle fut la seconde période de la révolution, +qui comprend le treizième siècle et le commencement +du quatorzième.</p> + +<p>Dans la période suivante, le commun état ayant +essuyé de nouvelles injures de la part des seigneurs, +elle éprouva l'ingratitude de la royauté: +alors la révolution s'emporta, de grands excès la +signalèrent. Le quatorzième siècle vit presqu'en +même temps en Flandre et en Angleterre le peuple +se soulever comme en France; dans les trois pays, +la liberté renaissante était aux prises avec la féodalité +à son déclin, qui se défendait d'une fin prochaine; +les Jacques en France, les Tuiliers en Angleterre, +les Poissonniers en Flandre, firent une +guerre à outrance aux seigneurs et aux châteaux. +Les violences ne s'apaisèrent que par des institutions +garantes des droits du peuple: à Londres, +par des chartes en faveur des communes; en Flandre, +par des concessions aux villes; en France, par +la reconnaissance du droit de ne payer que des +impôts consentis<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +Le quinzième siècle nous offre une quatrième +période où la dignité du commun état se montre +avec sa force. La royauté et la nation se réconcilient, +paraissent même s'affectionner. Dans le +commun état semble résider la France tout entière: +toutes les autorités civiles, judiciaires, administratives +et municipales sont exercées par lui; +il est seul la force publique. Après le règne du roi +Jean, ses députés seuls composent quelque temps +les assemblées nationales. Sous Louis XI, sous +Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clergé +et la noblesse, toutefois mêlés et confondus avec +les hommes du commun état. Les nobles, les ecclésiastiques, +les plébéiens, tous, sous le titre de +bourgeois, élisent en commun des députés communs. +Tous ces députés, ecclésiastiques, nobles, +plébéiens, prennent place confusément aux états, +y apportent un mandat pareil, y opinent par tête indistinctement, +forment une seule chambre en tout +homogène, une véritable chambre des communes: +tandis que d'un autre côté une chambre uniquement +composée des plus grands seigneurs du +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +royaume, de pairs et de hauts barons, tous nommés +par le roi, forment une chambre haute qui prononce +sur les propositions que les députés des communes +soumettent à sa décision. Tels furent les +états de 1467 sous Louis XI, ceux de 1484 sous +Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.</p> + +<p>Cette période, qui finit avec Louis XII, est la dernière +de la révolution; alors elle était consommée; +un roi généreux s'était chargé de son triomphe. +Le commencement du seizième siècle vit le bonheur +du monarque, le bonheur du peuple, opérés +l'un par l'autre, se manifester des deux côtés +par des expressions touchantes qui ne s'effaceront +jamais de la mémoire des Français.</p> + +<p>La révolution opérée en France à l'époque où +régna Louis XII est précisément celle dont on +a fait honneur à l'année 1789, époque où le +tiers-état a seulement regagné le terrain qu'il +avait perdu depuis la mort du <i>Père du peuple</i><a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui était +possible au pouvoir royal; mais il régna trop +peu de temps pour affermir son ouvrage, pour +lui acquérir la sanction de l'expérience, et pour +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +la faire passer dans les habitudes nationales.</p> + +<p>François 1<sup>er</sup> vint, et renversa tout. Prince voluptueux, +ou plutôt débauché jusqu'à la crapule, +il fit d'une cour corrompue une cour corruptrice; +par elle il s'assura de la corruption de ses successeurs, +et opéra celle d'une partie de la nation. +Il fit de l'incontinence et de la vanité les vices +dominans de la jeunesse française. Il conçut l'espérance +de régner par ces vices mêmes; il se flatta +de gouverner sa cour par le plaisir, la nation par +la cour. Un système d'influences graduelles faisait +descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du +centre aux extrémités, du faîte des grandeurs aux +plus basses conditions, les vices de la cour et l'esprit +de soumission. Là où les séductions jouaient +sans succès, s'exerçait un ascendant invincible. Les +femmes propageaient les influences par la galanterie, +la jeunesse en était infectée. L'obéissance +prévenait le commandement; une servilité obséquieuse +faisait, si on peut le dire, aspirer les volontés +d'un supérieur pour s'y conformer; on se +donnait tout entier pour obtenir des jouissances +de vanité ou des succès de galanterie.</p> + +<p>Cependant la partie laborieuse de la nation qui +demeurait étrangère à ces bassesses, et c'était la +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +plus nombreuse, voyait la cour avec indignation. +Elle se révoltait à l'aspect du faste qui y régnait, des +profusions qui comblaient l'insatiable avidité des +maîtresses, des favoris, des simples courtisans. +Elle frémissait en considérant le trésor public, qui, +confondu avec celui du prince, s'écoulait tout entier +au gré de ses fantaisies. Aux plaintes, aux +murmures, aux soulèvemens, le monarque opposa +le despotisme et une tyrannie violente. La +quenouille dans une main, un sceptre de fer dans +l'autre, tel fut l'appareil dans lequel il se montra. +Il fit des emprunts, il leva et prorogea des impôts, +sans demander le consentement des états-généraux; +il opprima les parlemens comme corps +politiques et comme corps judiciaires.</p> + +<p>Les quatre règnes qui succédèrent à celui de +François I<sup>er</sup>, je parle de ceux de Henri II, de +François II, de Charles IX, de Henri III, furent +une continuation du sien, de ses mœurs, de ses +principes, de ses traditions; ils amenèrent même +le développement de ses plus pernicieuses lois.</p> + +<p>Des ambitions de cour profitèrent du soulèvement +des esprits contre les abus, et de l'irritation +des protestans toujours persécutés, pour faire la +guerre au prince pendant quarante années. Ce ne +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +fut ni une guerre civile, ni une guerre religieuse, +mais seulement une guerre de gens de cour, dont +les armées, fort peu considérables, n'étaient composées +que de leurs créatures et d'étrangers. La nation +en souffrit sans doute: les petites armées qui +se combattaient, dévastaient les pays par où elles +passaient; mais le roi et les princes qui lui étaient +opposés comblaient à l'envi les cités de faveurs et +de priviléges pour se les concilier. Et ce ne fut pas là +le seul avantage que procurèrent aux villes les dissensions +politiques: elles donnèrent la mesure des +grands à la multitude; les manifestes de chaque +parti dévoilèrent les turpitudes de l'autre; les prestiges +de la grandeur se dissipèrent; le peuple apprit +à s'estimer; la liberté, la propriété, furent +mises en honneur; le travail, l'industrie, le commerce, +s'évertuèrent; les principes de l'ordre social +se développèrent et s'établirent dans les esprits; +ce fut le temps des grands jurisconsultes, +et l'époque des plus belles lois de la monarchie.</p> + +<p>Le règne de Henri IV mit fin à l'ambition des +grands dont les aveugles faveurs de François I<sup>er</sup> +avaient été le principe, mais non à la contagion +des mœurs qui continua ses ravages. Elle avait +gagné la cour de Henri-le-Grand. La nouvelle +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +existence des femmes dans la vie sociale contribuait +puissamment à la propager; l'incontinence, +la vanité, l'intrigue, régnaient dans la +jeunesse des classes aisées du commun état, +comme dans les classes nobiliaires.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, dans la composition de sa maison, +avait jeté une amorce au tiers-état, en attachant +à des offices subalternes le privilége d'anoblir. +Il avait ensuite imaginé de qualifier d'<i>écuyers</i> tous +les bourgeois qu'il faisait nobles; c'était affilier les +anoblis à sa maison et à la chevalerie. Sous les +derniers Valois, les anoblissemens furent innombrables; +les écuyers pullulèrent. On vit la France +semée d'hommes nouveaux qui sortaient du commun +état comme pour adorer de loin la cour, observer +de près la roture, exciter la vanité et l'ambition +de quelques bourgeois, et faire le désespoir +du grand nombre.</p> + +<p>Le règne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchérirent +sur les scandales des Valois. Comme les +descendans de François I<sup>er</sup> et à l'exemple de François +I<sup>er</sup> lui-même, ils fatiguèrent la nation de leur +faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de +leurs maîtresses. Comme François I<sup>er</sup>, ils abusèrent +du trésor public devenu le leur, ils écrasèrent la +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +nation par des emprunts, ils la spolièrent par l'impôt +arbitraire, et violèrent la liberté des magistrats +qui se portaient pour défenseurs de la propriété; +et pendant qu'ils en redoublaient les charges, ils +augmentaient sans mesure les anoblissemens qui +soulageaient les anoblis d'une partie de leur +poids, ils multipliaient les privilégiés qui en aggravaient +le fardeau pour le commun état; on +avait trouvé l'art d'ajouter l'humiliation à la souffrance, +et de réunir ensemble les moyens de nuire +et ceux d'irriter.</p> + +<p>Il n'était pas donné à Louis XVI de faire cesser +les désordres qui existaient à son avènement: heureux +si, malgré les plus louables intentions, il +n'eût pas été incapable d'en arrêter les progrès et +le débordement. Mais durant ce règne, les concessions +de la cour aux vanités nobiliaires s'augmentèrent +encore et prirent un nouveau caractère. Une +ordonnance malheureuse<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> apprit aux jeunes +Français du tiers-état qu'il leur était interdit d'entrer +au service militaire par le grade d'officier; +que cet honneur était réservé aux nobles de quatre +générations. Aussitôt la haute magistrature se fit un <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +point d'honneur d'exiger les mêmes preuves pour +entrer dans son sein. L'église même fut atteinte de +cette vanité; on vit une foule de chapitres érigés +presqu'en même temps en chapitres nobles, et il +fallut aussi quatre degrés de noblesse pour s'asseoir +dans les stalles d'une cathédrale. On faisait +ainsi une troisième classe dans la noblesse, entre +la noblesse de cour et les familles récemment +anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient +toujours et se multipliaient par lettres +et par charges, pour la plupart sans fonctions.</p> + +<p>Pendant qu'on affligeait la nouvelle noblesse par +des exclusions humiliantes, et le tiers-état tout +entier par les nouveaux priviléges accordés à la +noblesse et par la multiplicité des anoblissemens, +les profusions de la cour continuaient. Le gouffre +des dépenses s'élargissait; bientôt les revenus annuels +ne furent plus suffisans. Enfin le jour vint +où il fallut déclarer la nécessité d'un nouvel impôt: +jour de châtiment pour la cour et de vengeance +pour la nation. Il fallut, en pleine paix, +demander un accroissement d'impôts de 60 millions, +à cette nation dont l'élite était profondément +blessée par son exclusion des emplois publics, +par les gradations de naissance multipliées +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +devant elle, pour la séparer des honneurs et des +dignités auxquels elle avait eu jusque là le droit +de parvenir. Alors éclata de nouveau la colère +nationale, provoquée par les hautes classes du +tiers-état. Tous les intérêts furent appelés à combattre +tous les priviléges, et tous répondirent; on +regarda ce que la liberté avait perdu depuis deux +siècles; on eut honte de l'avoir laissée rétrograder, +on voulut la rasseoir sur d'inébranlables fondemens, +et ne plus rien laisser de douteux dans son +existence. Voilà la révolution de 89.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="hanging">A quelle occasion la révolution opérée depuis long-temps dans les +idées et dans les mœurs s'est déclarée en 1789 et s'est établie +dans les relations civiles et politiques.—<i>Déficit</i> des finances.—Liaison +de ce déficit avec l'intérêt de l'égalité.—Notables +convoqués sur le déficit.—États-généraux convoqués.—Mode +de représentation.—Égalité du tiers-état.—Cahiers.—Vœu +général de la France.—Déclaration des droits.—Constitution +anglaise.</p> + +<p class="p2">Le déficit des finances, c'est-à-dire 56 millions +qui manquaient annuellement aux recettes de +l'État pour couvrir ses dépenses, ou, si l'on veut, +56 millions formant l'excédant annuel de la dépense +sur les recettes, furent l'occasion de cet +éclat.</p> + +<p>Que fallait-il pour faire disparaître le déficit? +De trois choses l'une: ou élever le revenu du trésor +public; ou diminuer sa dépense, dans la proportion +du <i>déficit</i>; ou élever le revenu et diminuer +la dépense, de la somme nécessaire pour les mettre +de niveau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +De ces trois partis, le plus convenable, le seul +juste, était le second: celui de diminuer la dépense +de tout le montant du déficit; c'était aussi +le moins difficile et le moins périlleux. Il ne s'agissait +que de retrancher quelques dépenses inutiles, +quelques jouissances frivoles, de supprimer +les abus attachés aux méthodes de dépenses +établies, et surtout à la comptabilité des recettes +de l'État, ce qui en aurait sensiblement augmenté +le produit net. Ces opérations faisaient sans +doute quelques malheureux parmi les gens de +finance, et retranchaient quelque chose au bien-être +de quelques gens de cour. Mais c'était un sacrifice +fait à l'ordre, c'était l'accomplissement d'un +devoir imposé au gouvernement, celui de l'économie; +d'ailleurs le mal particulier se faisait sans +bruit et sans contradicteur. Il se trouvait quelques +gens à plaindre, mais du moins personne à redouter; +et à la suite, le gouvernement pouvait dédommager +ceux qu'il était obligé de priver actuellement +de leur revenu.</p> + +<p>Le parti le plus injuste, le plus difficile à faire +réussir, le plus périlleux pour la cour, était celui +d'élever les revenus au niveau des dépenses: +le plus injuste, parce qu'il faisait supporter au +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +peuple une aggravation de charges, pour subvenir +à des dépenses abusives; le plus difficile, parce +qu'il exposait à la contradiction des parlemens et +des états de provinces; le plus périlleux, parce +que les clameurs parlementaires étaient devenues +un tocsin auquel répondait toute la nation.</p> + +<p>La cour préféra le parti injuste et périlleux au +parti juste et sûr. Elle trouva convenable de se +procurer de nouveaux moyens de dépense, plutôt +que de s'imposer l'économie; de grever le peuple, +plutôt que de rien retrancher aux gens de cour +et aux gens de finance; et d'avoir affaire à la +nation, au lieu de faire sans contradiction des réformes +dans l'intérieur de la maison royale et de +l'administration.</p> + +<p>On voulut donc un accroissement d'impôts de +60 millions.</p> + +<p>Toutes les classes étant menacées d'une surcharge, +car les priviléges n'allaient pas jusqu'à +exempter de toute espèce d'impôt, toutes s'agitèrent. +Les privilégiés crièrent contre les abus qui +avaient amené le besoin de nouvelles taxes. Le +tiers-état, sur qui elles tombaient plus rudement +que sur les privilégiés, cria contre l'impôt, contre +les abus et contre les priviléges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +Plus les clameurs du peuple s'élevaient contre +les privilégiés, et plus les privilégiés s'emportaient +contre les abus. La cour se lassa de leurs emportemens: +elle exila, elle emprisonna des magistrats, +des nobles des états de Bretagne. Alors les +clameurs eurent un objet de plus: elles s'élevèrent +contre les exils et les emprisonnemens, contre +le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu, +contre la tyrannie.</p> + +<p>La souffrance et l'irritation parvenues à ce point, +toute la France se réunit en un seul vœu qui renfermait +tous les autres; le privilégié, pour la réformation +des abus et la conservation de ses priviléges; +le tiers-état, pour l'abolition des priviléges +et des abus, le créancier de l'État, pour la réformation +des abus et la sûreté de ses rentes; tous, +pour la garantie de la propriété et de la liberté, +contre l'impôt, contre la banqueroute, contre +les emprisonnemens arbitraires, tous, dis-je, +demandèrent unanimement des <i>états-généraux</i>. +Mais par ces mots les privilégiés demandaient des +états-généraux où les ordres privilégiés auraient l'avantage +de la majorité sur le tiers; et le tiers demandait +des états où les ordres privilégiés n'auraient pas +ce privilége qui était la garantie de tous les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +La noblesse et les parlemens exprimaient leur +intention en trois mots: trois ordres, trois chambres, +trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut que +nos priviléges aient pour leur sûreté deux voix +contre une. Le tiers-état n'attaqua point de front +ce système, mais il le mina en demandant que la +chambre du tiers fût égale en nombre aux deux +autres réunies, sauf à voir ensuite si les lois seraient +délibérées à la majorité des votans dans les +trois chambres réunies, ou à la majorité de deux +chambres dans des discussions séparées.</p> + +<p>Cette demande fut portée à une assemblée de +notables, divisée en six bureaux; cinq rejetèrent +la proposition de donner au tiers une représentation +égale à celle des deux autres ordres. Le +sixième bureau, présidé par <i>Monsieur</i>, était composé +de vingt-cinq votans. Douze furent pour la +représentation égale, douze contre: c'était <i>Monsieur</i> +qui allait faire la décision de son bureau; +<i>Monsieur</i> prononça pour l'égalité. Ce vote influa +sur le sort du tiers-état, et concourut puissamment +à la détermination du roi pour la représentation +égale du tiers-état.</p> + +<p>Ce fut par cette résolution que la France put +opposer dans la suite à cet adage aristocratique: +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +trois ordres, trois chambres, trois voix, adage +qui en 89 était devenu un cri de guerre, ce cri +de joie et de réunion: <span class="smcap">LA NATION</span>, <span class="smcap">LA LOI</span>, <span class="smcap">LE +ROI</span>.</p> + +<p>Quand il fut établi en principe que le tiers aurait +une représentation égale, on ne vit plus dans +les états-généraux que le moyen d'avoir une constitution.</p> + +<p>Quand il fut établi qu'on allait avoir une constitution, +l'opinion publique la voulut complète +et parfaite. On fit l'appel de tous les principes reconnus +par les publicistes, consacrés par des constitutions +anciennes et modernes. On proposa +des déclarations de droits. On fit comparaître +tous les abus du gouvernement et de l'administration, +on les marqua d'un sceau de réprobation; +on prétendit que la constitution n'en +épargnât aucun, qu'aucun autre n'y pût entrer. +On s'appliqua surtout au moyen d'empêcher les +abus du pouvoir; on indiqua contre le pouvoir +toutes les précautions qui, dans d'autres temps, +l'avaient fait instituer contre l'anarchie. Des déclamations +applaudies recommandèrent de se défier +plus des grands que des prolétaires, des prêtres +que des hommes sans foi et sans loi, de la +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +police que des filous, de la gendarmerie que des +assassins, des juges que des criminels.</p> + +<p>Entrons dans les détails des droits qu'on voulut +garantir et des institutions destinées à cet effet.</p> + +<p>On avait commencé par vouloir l'égalité; on vit +bientôt que l'égalité était inséparable de la propriété +et de la liberté, et l'on rangea tous les +droits et tous les intérêts sous ces trois-là.</p> + +<p>Après avoir rapporté à chacun de ces droits ce +qui paraissait lui appartenir comme conséquences +ou comme accessoires, on voulut pour chacun des +garanties particulières; on en voulut ensuite de +communes à tous les intérêts ou des <i>garanties générales</i>.</p> + +<p>Voici comment doivent se classer toutes ces +choses.</p> + +<p class="p2 center"><b>I.</b> <i>Liberté.</i></p> + +<p>On regarda comme <i>conditions</i> de la liberté:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'affranchissement de toute servitude personnelle, +domestique, rurale, féodale ou militaire.</p> + +<p>2<sup>o</sup> La faculté de s'établir où l'on veut, de changer +de domicile, de voyager sans obstacle.</p> + +<p>3<sup>o</sup> De correspondre sous le sceau du secret par +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +la voie de la poste ou par des communications +directes.</p> + +<p>4<sup>o</sup> D'appliquer son industrie à toute espèce de +travail et de négoce qui ne portent point atteinte +aux droits d'autrui.</p> + +<p>5<sup>o</sup> De professer sa religion.</p> + +<p>6<sup>o</sup> De publier sa pensée par l'impression.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>On regarda comme <i>garanties</i> propres de la liberté:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'établissement de peines graves contre les +auteurs d'emprisonnemens ou d'exils arbitraires.</p> + +<p>2<sup>o</sup> L'établissement d'un juré pour l'accusation +et le jugement du fait en matière criminelle.</p> + +<p class="p2 center"><b>II.</b> <i>Propriété.</i></p> + +<p>On regarda comme <i>conditions</i> de la propriété:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'exemption des dîmes et autres charges +ecclésiastiques.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Celle des droits féodaux et seigneuriaux.</p> + +<p>Ces deux premières conditions s'exprimèrent +en un seul mot: <i>Liberté des biens</i>.</p> + +<p>3<sup>o</sup> La répartition proportionnelle des contributions +entre tous les propriétaires de l'État.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +On regarda comme <i>garanties</i> spéciales de la +propriété:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Des magistratures chargées de la répartition +de l'impôt;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Des magistratures chargées de juger les réclamations +au sujet de l'impôt;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Une magistrature chargée d'examiner la +comptabilité des deniers publics.</p> + +<p class="p2 center"><b>III.</b> <i>Égalité.</i></p> + +<p>On regarda comme <i>conditions</i> de l'égalité:</p> + +<p>1<sup>o</sup> La faculté de parvenir à tous les emplois et +à toutes les dignités en concurrence avec tous les +citoyens, ou l'abolition du privilége qui réservait +aux seuls nobles de quatre générations l'entrée au +service militaire par le grade d'officier, l'entrée +dans les chapitres et dans la haute magistrature;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Celle d'acquérir et de posséder toute espèce +de biens, sans distinction de biens nobles et de +biens de roture;</p> + +<p>3<sup>o</sup> L'abolition du privilége qui exemptait tous +les nobles indistinctement du tirage de la milice, +c'est-à-dire du service forcé comme soldat, ce qui +rejetait sur la roture le poids du service militaire, +dont les avantages étaient réservés à la noblesse;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +4<sup>o</sup> L'abolition du privilége qu'avait la noblesse +et le clergé, de ne point loger les gens de guerre, +ce qui aggravait, pour la roture, l'obligation de +les loger;</p> + +<p>5<sup>o</sup> L'abolition des justices seigneuriales;</p> + +<p>6<sup>o</sup> L'abolition du privilége attribué à la noblesse +et au clergé d'être jugés, en matière criminelle, +par des juges eux-mêmes privilégiés;</p> + +<p>7<sup>o</sup> L'abolition de la différence des peines pour +les mêmes crimes;</p> + +<p>8<sup>o</sup> L'abolition du tribunal du point d'honneur, +pour juger les querelles entre gentilshommes, +comme si eux seuls eussent pu avoir des querelles +où l'honneur fut intéressé;</p> + +<p>9<sup>o</sup> Le port d'armes pour tous les citoyens;</p> + +<p>10<sup>o</sup> L'abolition des maisons fondées et entretenues +aux dépens du tiers-état, pour l'éducation +de la pauvre noblesse, etc.;</p> + +<p>11<sup>o</sup> L'abolition de l'usage de dégrader le noble +condamné à une peine infamante, de le rendre +au tiers-état avant l'exécution, comme si les lois +pénales avaient été nécessitées par le tiers-état seul, +et n'avaient été faites que contre lui<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +Beaucoup d'autres usages lésaient les droits et offensaient +la fierté du haut tiers; mais aucune loi ne +les autorisait; c'étaient des abus de l'abus même: +on se persuada qu'ils seraient entraînés par la force +du principe de l'égalité. Telles étaient les vexations +de la police et de la justice même contre le +roturier seulement soupçonné d'une faute, et leurs +égards pour le privilégié pris en flagrant délit; +les suspensions des rigueurs de la justice contre +les nobles qui n'avaient blessé que les droits des +roturiers; les évocations des procès civils et criminels +des nobles pour les soumettre à des juges partiaux; +les sursis aux jugemens dont ils pouvaient +craindre les dispositions; les lettres de grâce qui +suivaient immédiatement les condamnations qu'il +avait été impossible d'éviter; les arrêts de surséances +contre les créanciers les plus légitimes et +les plus malheureux; la persécution du fisc contre +le plébéien, son respect pour la noblesse, etc.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>On regarda comme <i>garanties</i> spéciales de +l'égalité:</p> + +<p>L'abolition des titres, qualifications, signes, décorations +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +d'apparence nobiliaire ou féodale et +propres à rappeler aux personnes titrées et décorées +leur ancienne domination, à leurs inférieurs +leur ancienne infériorité.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>On voulut avoir des <i>garanties générales et communes</i> +aux trois intérêts de la liberté, de la propriété, +de l'égalité; et pour cet effet on demanda:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'établissement distinct de trois pouvoirs; le +pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir +judiciaire. Un grand nombre de patriotes sincères +désiraient que le pouvoir législatif fût divisé entre +le roi et deux chambres dont l'une au moins serait +composée de citoyens élus sans condition de naissance, +et dont l'autre serait comme en Angleterre +une magistrature héréditaire. La constitution +anglaise paraissait alors assez généralement devoir +servir de modèle à la France, et la liberté anglaise +était regardée comme le maximum de la liberté +politique. Plusieurs amis de la révolution en +France désiraient donc deux chambres, dont une +composée de pairs: deux chambres pour empêcher +les décisions précipitées et déterminées par +entraînement: une chambre de pairs constitués +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +héréditaires pour qu'ils s'attachassent à la descendance +du monarque par l'intérêt de leur propre +descendance, et qu'ils formassent ainsi une +garantie de l'hérédité de la couronne. Mais dans +le cours de l'année 1790 et de 1791, l'exaltation +populaire, la défiance nationale contre la cour, +la noblesse et les prêtres, s'étaient accrus à un tel +point que non seulement il fut impossible de +mettre en avant dans l'assemblée nationale la +proposition de deux chambres, même de deux +chambres égales en durée et en prérogatives, mais +même que quelques patriotes ayant exprimé dans +un écrit imprimé le désir de voir la chambre législative +se diviser pour la formation des lois en +deux sections ou comités pour discuter et délibérer +séparément sous la condition que la majorité +se formerait par le recensement en commun +des suffrages individuels, comme résultant d'un +même scrutin, cet écrit excita une espèce de soulèvement +populaire, et fit renoncer à toute division.</p> + +<p>2<sup>o</sup> On demanda, pour concilier le respect dû au +prince, à son inviolabilité, à l'hérédité de sa couronne, +avec la sûreté des particuliers contre les +ordres qui pourraient lui être surpris, la responsabilité +des ministres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +3<sup>o</sup> Pour assurer l'impartialité de la justice civile, +l'indépendance des tribunaux, on demanda +l'inamovibilité des magistrats; pour assurer celle +de la justice criminelle, le jugement par jurés.</p> + +<p>Telles étaient les opinions des esprits éclairés et +sages à l'époque de 1789; telle fut la substance +du grand nombre des cahiers de bailliages: tout ce +qui a été ajouté postérieurement a été le produit +de la colère et de la peur.</p> + +<p>Dès que les états furent assemblés, on vit, +après quelques efforts pour maintenir les priviléges, +tous les priviléges renversés en une seule +nuit. L'abolition des priviléges ayant éprouvé de la +résistance dans les provinces, le peuple fit la guerre +aux privilégiés. Les nobles alors fuirent et s'armèrent +au dehors. Les prêtres agitèrent les esprits. +Alors on abolit la noblesse, on dépouilla le clergé. +Ne voulant plus de noblesse, on ne voulut plus de +titres, plus de noms portant marques de féodalité, +plus de décorations nobiliaires, plus de souvenir +des nobles. Quand on eut pris les biens du clergé, +on voulut le réformer; on changea de prêtres, +on chassa les premiers, on humilia leurs successeurs. +Les parlemens, qui s'étaient montrés défenseurs +du peuple contre la cour, mais défenseurs +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +des priviléges contre le peuple, furent +renversés. La royauté, protectrice de la noblesse, +fut d'abord dépouillée, ensuite dégradée, ensuite +détruite; et le roi lui-même.... enfin les +excès ayant produit des mécontentemens, on en +vint au dernier des excès, au plus effroyable: +au massacre des mécontens!</p> + +<p>Mais j'ai trop pressé la marche et j'ai laissé en +arrière tout ce qu'il importait de remarquer.</p> + +<p>Revenons sur nos pas.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE V.</h2> + +<p class="hanging">Explosion du 14 juillet 1789, occasionée par la persistance des +privilégiés à former deux chambres séparées, par l'appui de la +volonté royale donnée à cette persistance.—Abandon des priviléges, +le 4 août.</p> + +<p class="p2">Les états-généraux sont assemblés. La noblesse +et le clergé, qui, par leurs clameurs, leurs écrits, +avaient mis tant d'opposition à ce que le tiers-état +obtînt une représentation égale, uniquement parce +qu'ils avaient pressenti la réunion des ordres +pour délibérer en commun, essayèrent néanmoins +d'empêcher cette réunion comme s'ils ne l'avaient +pas prévue. La chambre des communes la provoqua +dès sa première séance. L'opinion publique +s'était d'avance prononcée pour le vœu que la +chambre manifesta. Une partie du clergé et de la +noblesse était fort disposée à y accéder; quelques +membres de ces deux ordres se réunirent de leur +propre mouvement, sans attendre la décision de +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +leur chambre. La résistance des autres fatigua le +public. La chambre du tiers allait se déclarer assemblée +nationale lorsque le roi intervint. Le roi ayant +fait fermer le lieu des séances, sous prétexte d'y +faire des dispositions pour une séance royale, le +tiers-état s'assembla au jeu de paume, le 20 juin +1789. Plusieurs membres du clergé et de la noblesse +s'y rendirent; et on prêta le serment de ne +pas se séparer que la constitution ne fût faite et +établie. Le 23 juin le roi réunit les trois chambres, +et déclare la division en trois ordres inhérente à +la constitution de l'État<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Il règle les cas où ils +pourront se réunir. Il excepte de la délibération +commune les affaires qui regardent les propriétés +féodales et seigneuriales, les droits utiles et les +prérogatives honorifiques attachées aux terres et +aux fiefs ou appartenant aux personnes des deux +premiers ordres; il déclare ces droits et prérogatives, +propriétés hors d'atteinte, ainsi que les +dîmes, les cens, les rentes, les droits et devoirs +féodaux. Il défend enfin la publicité des séances.</p> + +<p>Il devient ainsi constant aux yeux du tiers-état +que pour satisfaire la cour, la noblesse, le clergé, +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +il faut dépouiller cette familiarité qu'il avait contractée +dans ses rapports avec la noblesse; qu'il faut +se placer aux yeux de tous au-dessous d'elle, se reconnaître +inférieur; il apprend qu'il doit subir ses +décisions, se soumettre à ses priviléges actuels, +s'abandonner à toutes les prétentions qui pourront +renaître de ses anciens souvenirs. Ainsi il est établi +que deux ordres qui, réunis, ne forment pas la +quatre-vingtième partie de la nation, auront le +pouvoir d'opprimer ou de continuer l'oppression +de la classe quatre-vingt fois plus nombreuse; que +l'accès aux grandes places continuera d'être interdit +aux roturiers; que le poids de toutes les charges +de l'état sera leur partage, et que les honneurs +seront celui de la noblesse; que la naissance sans +mérite suffit pour tout obtenir, et que le mérite +sans naissance n'a droit à rien.</p> + +<p>Ce fut alors que la révolution éclata, c'est-à-dire +qu'alors se déclarèrent contre les priviléges +en matières d'impôts, et par entraînement contre +les charges féodales et ecclésiastiques, contre la +dîme, les cens, les rentes, etc, tous les fermiers, +tous les propriétaires roturiers, tous les propriétaires +ruraux et les petits propriétaires des villes; +c'est-à-dire qu'alors se déclara contre l'exemption +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +des charges personnelles et roturières, du logement +des gens de guerre, du tirage à la milice, +des corvées, toute la roture rurale et urbaine; +c'est-à-dire qu'alors se déclara contre le privilége +exclusif des emplois distingués dans le militaire, +dans la haute magistrature et dans l'église, toute +la partie élevée du tiers-état, la robe, la finance, +le commerce, les savans, les artistes, tout ce que +l'éducation avait rendu capable de fierté, et capable +de vengeance. Dans cette classe, une jeunesse +brillante se leva tout entière, proclamant +sa vocation à tous les travaux, à toutes les dignités, +à tous les honneurs. Les femmes entrèrent +aussi dans la révolte avec toute l'ardeur d'épouses, +de mères, de sœurs, de maîtresses qui pressentent +l'élévation de tout ce qui leur est cher, et veulent +la défaite de ceux qui les ont tenus si long-temps +dans l'humiliation; c'est-à-dire enfin qu'alors se +déclara en France, de Lille à Perpignan, de +Brest à Strasbourg, l'unanimité des citoyens contre +deux cent mille privilégiés ou adhérens.</p> + +<p>Comment cette déclaration n'aurait-elle pas été +violente? c'était l'explosion de la volonté nationale +éclairée par de longues discussions, blessée +par des contrariétés offensantes, irritée par une +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +opposition téméraire, et qui, après avoir été quelque +temps contenue par les représentans, a enfin +reçu d'eux le signal de l'indépendance. Comment +n'aurait-elle pas été violente? c'était la volonté +nationale qui avait à venger des droits respectables, +contre l'orgueil sans déguisement; c'était la nation +armée contre les privilégiés.</p> + +<p>Les mécontentemens les plus généraux n'avaient +produit depuis long-temps en France que des révoltes +successives, parce qu'ils n'étaient pas exaltés +partout au même point et au même moment. +Mais quand une représentation nationale avertit +tous les intérêts et tous les droits lésés, il fallut +que la révolte fût générale et prît le nom d'insurrection. +C'est ce qui arriva.</p> + +<p>On croit et l'on répète beaucoup aujourd'hui +qu'avec plus de vigueur l'autorité aurait pu tout +sauver. C'est méconnaître la force populaire, que +de lui comparer celle du pouvoir. Un gouvernement +peut se mesurer avec avantage contre la +révolte; comment le ferait-il contre l'insurrection, +même contre une révolte qui, sans être générale, +est de nature à le devenir?</p> + +<p>Lorsque l'autorité royale a fait un pas en +arrière en présence de la volonté nationale, elle +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +doit renoncer à se défendre par la force, sur le +plan incliné où elle se trouve placée: gagner du +temps, user d'art et d'adresse, est la seule ressource +qui lui reste. Elle doit soutirer la foudre +par les conducteurs, et non affronter les nuages. +Elle ne doit pas prendre les reproches de l'orgueil +blessé, pour les conseils du courage, ni +son irritation pour de la force. L'ennemi qui a +tout à la fois l'avantage du nombre, et celui du +terrain, n'est contenu que faiblement par ses +habitudes de respect, par l'imparfaite connaissance +des desseins qu'on a formés contre lui. +Il n'a besoin que d'un signe de malveillance +pour s'en faire un prétexte de déchaînement, +et dès qu'il est déchaîné, rien ne lui résiste: il +entraîne tout, parce qu'il est presque tout, parce +que hors lui, il n'existe presque rien.</p> + +<p>On ne doutait point en 1789 que l'universalité +de la révolte ne la justifiât. On la nomma insurrection +pour la distinguer des révoltes partielles +qui n'ont point l'aveu du grand nombre. On regardait +l'insurrection comme <i>le plus saint des devoirs</i>, +pour un peuple opprimé; on ne doutait +pas que la souveraineté ne résidât dans le peuple; +qu'elle ne fût inaliénable; que le soulèvement +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +général ne fût l'exercice de cette souveraineté; en +un mot, qu'il ne fût légitime du moment qu'il +était général.</p> + +<p>Aujourd'hui<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> on ne doute pas que toute cette +doctrine ne soit subversive de la monarchie, même +de toute société; qu'en France ces mots, <i>la souveraineté +du peuple</i>, ne soient sacriléges, et l'idée +qu'ils expriment, punissable du dernier supplice.</p> + +<p>Cependant on peut dire sans blasphème et sans +sacrilége, et sans professer une doctrine subversive +de la monarchie, et sans approuver le moins +du monde la mise en jugement d'un monarque +constitué, que la souveraineté appartient à la nation, +et qu'elle est inaliénable, pourvu que l'on +ajoute et que l'on sous-entende: 1<sup>o</sup> que l'exercice +peut en être délégué par la nation avec certaines +réserves, et sous certaines conditions, à une famille +privilégiée, à charge de réversion dans le +cas d'extinction de cette famille; 2<sup>o</sup> Que tant que +durera cette famille, la délégation sera irrévocable, +et le monarque inviolable. Cette doctrine +est plus conservatrice de la monarchie que toute +autre, et n'est pas moins respectueuse pour le +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +monarque. Avec le sous-entendu qui vient d'être +exprimé, on n'offense, on ne conteste, on n'attaque +pas plus l'autorité royale, en disant que +la souveraineté appartient à la nation, qu'on ne +conteste la possession et l'usage d'un domaine, à +l'usufruitier, en disant que le fonds appartient à +une autre personne. On a dit, écrit, imprimé +mille fois que les rois de France n'étaient qu'usufruitiers +de la couronne; ce qui voulait dire qu'elle +appartenait à la famille tant que la famille durerait, +et que la famille venant à s'éteindre, la couronne +reviendrait à la nation.</p> + +<p>Au reste l'expérience a montré combien toute +discussion sur le droit de souveraineté est oiseuse.</p> + +<p>La souveraineté se compose de droit et de fait, +en d'autres mots de droit et de <i>pouvoir</i>, ou de +droit et de force.</p> + +<p>Quand le monarque a le moyen d'empêcher la +nation qui lui a délégué le suprême pouvoir, de +reprendre ce pouvoir, il ne servirait à rien à la +nation d'en avoir le droit; quand le monarque est +sans force et sans foi, ce qui est la même chose, et +que la nation veut reprendre l'exercice de la souveraineté, +à quoi pourrait servir le droit du monarque +pour l'empêcher?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +Le plus fort quand le prince a une armée, quand +il a des agens et fonctionnaires qui veillent pour +lui, quand il veille lui-même sur ses fonctionnaires +et ses agens, et surtout quand le peuple est +heureux et qu'il dort, le plus fort est le prince; +le prince alors exerce de droit et de fait le pouvoir +souverain.</p> + +<p>Quand le peuple est malheureux et mécontent, +ou seulement inquiet et mécontent sans être malheureux, +quand les fonctionnaires sont corrompus +ou dissipés et négligeas, quand l'agitation et le +mécontentement ont gagné les fonctionnaires et +l'armée, le plus fort c'est le peuple; le peuple reprend +alors l'exercice de la souveraineté, et redevient +souverain de droit et de fait, s'il veut l'être.</p> + +<p>Quand on dit que la souveraineté appartient +au prince, on sous-entend que la minorité bien +armée peut être plus forte que la majorité désarmée +ou mal armée; la minorité vigilante, que +la majorité endormie ou dissipée; la minorité bien +conduite, que la majorité sans direction; la minorité +fidèle au vœu constant de la majorité, que +la majorité dans l'indolence des souhaits accomplis. +Comment entendre en effet ce que serait la +souveraineté d'un prince dont le gouvernement +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +et la force non seulement ne sauraient conduire +ni contenir la majorité, mais même passeraient +du côté de la majorité contre le prince? La minorité +plus la majorité, n'est-ce pas le tout?</p> + +<p>Mais revenons au fait. J'ai dit que la force du +gouvernement n'était plus en proportion avec +celle qu'il fallait combattre et que tout essai ne +pouvait servir qu'à compromettre la royauté. En +effet l'exil du parlement de Paris en 1788, l'enlèvement +de plusieurs de ses membres, l'exil du +duc d'Orléans, l'emprisonnement des gentilshommes +de Bretagne, la distribution d'une multitude +de lettres de cachet dans les provinces, la +brusque dissolution de la première assemblée des +notables, l'établissement d'une cour plénière qui +devait réunir, entre des mains sans force et sans +vertu, tous les pouvoirs dont le roi dépouillait +l'énergie parlementaire, tous ces prétendus actes +de vigueur n'avaient servi qu'à provoquer la demande +des états-généraux, et à la provoquer si +vivement et si généralement, que la cour n'avait +pu en refuser la convocation.</p> + +<p>De même le rassemblement d'une armée à +Versailles après la convocation des états-généraux, +la déclaration du 3 juin que cette armée devait +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +appuyer au besoin, le renvoi de la partie du ministère +qui avait la confiance du peuple, furent +des actes de vigueur intempestifs qui déterminèrent +les évènemens du 14 juillet: jour mémorable +où éclata la révolution.</p> + +<p>Ce jour vit l'armée de Versailles en défection, +le peuple attaquant, renversant la bastille, la +populace furieuse marquant, immolant des victimes. +Princes, seigneurs, courtisans, magistrats, +tout s'enfuit ou se cache. Les troupes de ligne gagnées +à la cause populaire sont éloignées de Versailles; +les ministres récemment renvoyés sont +rappelés; les ministres appelés à leur place sont +renvoyés. La noblesse, le clergé, accourent dans +le sein du tiers-état, n'y portant plus d'autre +crainte que celle de ne pas être assez confondus +avec ses membres. Enfin le roi, le roi lui-même +se croit obligé de se rendre à Paris, dirai-je, pour +comparaître devant le peuple souverain à l'hôtel-de-ville, +et pour faire un nouveau contrat avec +lui, sous la garantie de vingt ou trente députés +du parti populaire qui lui servent d'escorte, ou +pour essayer de modérer par une intercession +jusqu'alors inouïe, les excès où s'emportait une +multitude effrénée? Tandis que le peuple de +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +Paris prouvait sa puissance en l'exerçant et par +sa manière de l'exercer, le peuple des campagnes +refusait le paiement des dîmes et des droits +féodaux; les paysans poursuivaient les seigneurs +et brûlaient les châteaux. La nation n'approuvait +sans doute ni ces violences, ni celles qui s'étaient +commises à Paris dans la chaleur de la +victoire: mais elle ne les arrêtait pas. Attentive +à ses avantages, occupée à s'établir sur le terrain +qu'elle avait gagné, elle ne jeta sur ces évènemens +que des regards distraits. Mais trois millions +de gardes nationaux se levaient; quarante-quatre +mille municipalités se formaient par des +élections populaires: et ces forces qui lui assuraient +le champ de bataille, lui promettaient +aussi la fin des désordres et des excès.</p> + +<p>A quels signes reconnaîtra-t-on une volonté générale +en France, si on la méconnaît aux grandes +circonstances de cette époque, si on la méconnaît +à ce qui se passa durant deux mois à Paris et dans +les provinces, dans les villes et dans les campagnes, +d'une extrémité du royaume à l'autre? A +quel signe reconnaîtra-t-on une volonté profondément +nationale, intimement française, si on la +méconnaît dans cette immense révolte qui n'a +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +pour cause évidente que la fierté blessée; la +fierté, brillante distinction du caractère français, +blessée par la proclamation solennellement +renouvelée des distinctions d'ordres, plus que +l'intérêt ne l'était par les priviléges utiles? Le +calcul avait souffert patiemment ce que ces priviléges +avaient d'onéreux, depuis que l'exercice +en était devenu modeste, depuis que la jouissance +en était presque désavouée comme prérogative, +depuis que l'existence en était dissimulée dans le +commerce de la société. La fierté nationale semblait +désintéressée par la politesse des grands, par +la familiarité de la roture avec la petite noblesse; +peut-être même cette fierté avait-elle éloigné le +renversement des priviléges pour ne pas compromettre +cette parité apparente dont la roture était +jalouse. Mais du moment que les privilégiés voulurent +marquer d'une empreinte nouvelle la distinction +des ordres pour asseoir la différence de +condition réelle, du moment qu'on eut fait ainsi +des priviléges une offense personnelle pour le +tiers-état, la nation perdit, au premier sentiment +de cet outrage, la patience qui avait résisté si +long-temps au sentiment de ses charges.</p> + +<p>Le 4 août la noblesse et le clergé pressés par +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +tout ce qui se passait sous leurs yeux, par toutes +les nouvelles que chaque jour apportait des provinces, +par l'intérêt des châteaux qu'on incendiait +et des seigneurs que l'on molestait, pressés +par leur conscience, firent dans l'assemblée nationale +l'abandon de tous les priviléges, au nom +de leurs commettans et au leur.</p> + +<p>On abolit la qualité de serf et la main-morte, le +droit exclusif de chasse, de colombier, de garenne, +les jurisdictions seigneuriales; on déclara +rachetables les droits seigneuriaux et la dîme; on +abolit les priviléges et immunités pécuniaires; on +établit l'égalité des impôts; on abolit les priviléges +des villes et provinces; on promit la réformation +des jurandes. Tous les citoyens furent déclarés admissibles +aux emplois civils et militaires. Ainsi +finit cette première époque des mouvemens de +1789.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VI.</h2> + +<p class="hanging">Moyens de s'assurer si la majorité nationale a persévéré et persiste +encore dans sa volonté contre les priviléges.—Et d'abord, à +quoi distinguera-t-on la volonté nationale de celle du gouvernement +ou des factions, contre les prêtres, les nobles, la cour et +l'étranger?—Deux moyens: 1<sup>o</sup> L'état des votes quand on les a +recueillis; 2<sup>o</sup> l'état des sacrifices en hommes et en argent qui +ont été opposes par la nation aux actes de la révolution.</p> + +<p class="p2">Du 14 juillet 1789, époque de l'insurrection +du peuple, jusqu'au 9 juillet 1815, époque de la +dernière restauration de la maison de Bourbon, +il s'est écoulé vingt-six années.</p> + +<p>Dans cette période de vingt-six années, la +France a eu neuf constitutions différentes, entre +lesquelles ont passé 17 journées fameuses par quelque +violence d'un parti contre l'autre, trois abolitions +principales, et trois grandes proscriptions.</p> + +<p>Voici le tableau des constitutions:</p> + +<p>1<sup>o</sup> La monarchie que j'appellerai parlementaire +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +de 1789, dissoute par les mouvemens du 14 juillet, +des 5 et 6 octobre de la même année;</p> + +<p>2<sup>o</sup> La monarchie représentative de 1790, altérée +par les évènemens des 21 juin et 17 juillet +1791; dissoute par ceux des 20 juin, 10 août, 2, +3, 4 septembre 1792 et 21 janvier 1793<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>;</p> + +<p>3<sup>o</sup> La république démocratique de 1793, commençant +par l'anarchie; se fondant sur la terreur; +retombant de la terreur dans l'anarchie au 25 +juin 1795 (9 thermidor an <span class="smcap">III</span>)<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>;</p> + +<p>4<sup>o</sup> La république moins démocratique de 1795 +(an <span class="smcap">III</span>), qui se concentra le 18 fructidor an V +(4 septembre 1797)<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, déclina vers l'anarchie +en 1799, et tendit alors de nouveau à la terreur;</p> + +<p>5<sup>o</sup> La république consulaire de 1799 (28 frimaire +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +an <span class="smcap">VIII</span>), ralliant au système monarchique, +sous formes républicaines<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>;</p> + +<p>6<sup>o</sup> La monarchie impériale des 20 mai et 7 +septembre 1804, ou 25 floréal an <span class="smcap">XII</span>, et 15 brumaire +an <span class="smcap">XIII</span>, d'abord monarchie tempérée, ensuite +mêlée de despotisme<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>;</p> + +<p>7<sup>o</sup> La monarchie royale en avril 1814; tempérée, +républicaine, avec une tendance aristocratique;</p> + +<p>8<sup>o</sup> La nouvelle monarchie impériale de 1815; +tempérée, républicaine, ayant une fausse tendance +à la démocratie<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>;</p> + +<p>9<sup>o</sup> La monarchie royale de 1815, modifiée par +l'inamovibilité et l'hérédité de la pairie.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Voici maintenant le tableau des journées signalées +par quelques violences contre le pouvoir:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +1<sup>o</sup> 20 juin 1789, séance du jeu de paume. La +cour avait fait fermer la salle des états-généraux, +espérant mettre fin à l'insistance des communes +près des deux autres chambres, pour la réunion +des trois ordres;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le 14 juillet 1789, prise de la Bastille, renvoi +de l'armée;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Les 5 et 6 octobre suivant, le château de +Versailles forcé, le roi emmené à Paris;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Le 17 avril 1791, rassemblement qui empêche +le roi de quitter Paris pour aller à Saint-Cloud;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Le 21 juin, départ ou évasion du roi: son +arrestation, son retour;</p> + +<p>6<sup>o</sup> Le 17 juillet, fusillade au champ-de-mars +sur un rassemblement qui demande le jugement +du roi et sa déchéance;</p> + +<p>7<sup>o</sup> Le 20 juin 1792, le château des Tuileries +forcé, le roi insulté;</p> + +<p>8<sup>o</sup> Le 10 août 1792, le château des Tuileries +assiégé, le roi retiré à l'assemblée nationale, la +royauté suspendue, le roi conduit au Temple;</p> + +<p>9<sup>o</sup> Les 2, 3 et 4 septembre, massacre des +nobles et prêtres dans les prisons;</p> + +<p>10<sup>o</sup> Le 21 janvier 1793, exécution du roi;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +11<sup>o</sup> Le 31 mai, 1<sup>er</sup> et 2 juin suivans, assaut +de la commune à la convention; proscription du +parti modéré par le parti exagéré, dit <i>la Montagne</i>;</p> + +<p>12<sup>o</sup> Le 25 juin 1795 (10 thermidor an <span class="smcap">III</span>), division +du parti de la Montagne et proscription +d'une partie par l'autre;</p> + +<p>13<sup>o</sup> Le 6 octobre suivant (13 vendémiaire an <span class="smcap">III</span>), +attaque des sections de Paris contre la majorité de +la Convention, d'accord avec la minorité;</p> + +<p>14<sup>o</sup> Le 4 septembre 1797 (18 fructidor an <span class="smcap">V</span>), +arrestation de la minorité de la chambre des représentans +par le Directoire, d'accord avec la +majorité;</p> + +<p>15<sup>o</sup> Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an <span class="smcap">VIII</span>), +translation de la majorité à Saint-Cloud; le général +Bonaparte se joint à elle; il est nommé +consul;</p> + +<p>16<sup>o</sup> Le 31 mars 1814, abdication de Bonaparte +devenu empereur à titre héréditaire; retour de la +maison de Bourbon;</p> + +<p>17<sup>o</sup> Le 20 mars 1815, retour de Bonaparte et +nouveau départ de la maison de Bourbon;</p> + +<p>18<sup>o</sup> Le 19 juillet suivant, seconde abdication +de Bonaparte et seconde restauration des Bourbons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Dans ces dix-huit journées et ces neuf constitutions, +on peut compter trois grandes abolitions et +trois grandes proscriptions.</p> + +<p>Abolition: de la noblesse, du clergé, de la +royauté.</p> + +<p>Proscription ou bannissement: des prêtres, des +nobles émigrés, de la famille royale.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Je veux chercher dans ces constitutions, dans +ces abolitions, dans ces proscriptions et jusque +dans les violences populaires, ce qu'a voulu constamment +la nation, ce qu'elle veut aujourd'hui, +et le distinguer de ce qu'ont fait ou voulu des partis, +des factions, sans le vœu ou contre le vœu de +la nation.</p> + +<p>Le vœu national a été clairement manifesté, +clairement entendu, clairement satisfait à l'époque +du 14 juillet, qui comprend la nuit du 3 au 4 +août. Dans cette nuit du 3 an 4 août, les privilégiés +ont abdiqué tous les priviléges contestés; cette +nuit a été déclarée l'époque de la liberté française. +Cette nuit aurait mis fin à toutes querelles +si les engagemens qu'elle a vu jurer avaient été +remplis avec fidélité. Sachant donc en quoi consistait +au 14 juillet le vœu national, il ne s'agit +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +que de voir s'il s'est altéré, s'il s'est étendu, s'il +s'est dénaturé en traversant les vingt-six années +qui se sont écoulées depuis cette époque.</p> + +<p>Pour ne pas confondre la nation française avec +ce qui peut n'être pas elle, nous aurons soin de la +distinguer de son gouvernement, de son corps +législatif, de ses corps administratifs et communaux, +de ses orateurs, de ses écrivains, de ses +journalistes; en un mot, de ses prétendus organes +qui ne sont pas toujours véridiques ni infaillibles.</p> + +<p>Il est facile de se figurer cette nation après le 4 +août 1789, tenant d'une main la reconnaissance +de ses droits, souscrite par les privilégiés; de +l'autre les armes qui l'ont aidée à la conquérir; +brillante de joie, de fierté, de courage, et se +reposant de sa victoire dans le sentiment de ses +forces avec lesquelles rien ne peut se mesurer. +Devant elle sont les nobles, les prêtres, et (il +faut bien le dire) la cour qui croit la noblesse +anéantie, parce que la France entière vient de +déclarer sa propre noblesse; qui déplore l'égalité, +comme si les nobles étaient tombés dans la roture, +tandis que c'est la roture qui a fait passer au +sceau national ses lettres d'anoblissement; comme +s'il y avait plus de grandeur à être roi de +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +quelques centaines de nobles privilégiés, que +d'une nation noble, de la plus noble des nations. +Devant elle ces privilégiés paraissent terrassés, +mais non désarmés; vaincus, mais non sans espérance. +Ils se représenteront. Ils appelleront à eux +l'assistance de leurs affidés: faible et inutile secours. +Ils appelleront à eux l'étranger: l'étranger +s'avancera, il essaiera de porter quelques +coups mal assurés. Eux cependant travailleront à +détacher de la cause nationale les âmes douces, +les esprits modérés; ils tâcheront de les intéresser +à leur sort, par les malheurs dont ils seront +les victimes. Ils profiteront et de la lassitude où +auront jeté de longues agitations, et des craintes +qu'aura inspirées l'anarchie. Dans ces circonstances, +il sera facile de reconnaître ce que fera la +nation, de suivre ses mouvemens, de discerner son +action et sa volonté, de s'assurer de son changement, +ou de sa persévérance dans ses premières +intentions contre les priviléges.</p> + +<p>Sa volonté a eu quatre voies de manifestation +qui lui sont propres, et dans lesquelles elle n'a +rien d'équivoque: la première est l'émission de +ses votes quand elle a été consultée; la seconde +est la levée des hommes armés par elle contre ses +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +ennemis; la troisième est la levée des contributions +qu'elle a consacrées à leur poursuite; la quatrième +ce sont ses levées spontanées et en masse. +La force des factions, celle du gouvernement n'ont +jamais pu concilier la majorité des suffrages nationaux, +à des institutions, à des actes qui n'avaient +pas l'assentiment général: témoin la terreur +même, qui a tout ployé à l'obéissance, et n'a pu +faire voter en faveur de ses agens, lorsqu'ils ont +voulu la prorogation de deux tiers des conventionnels +dans le premier corps législatif qui a été +nommé en vertu de la constitution de l'an <span class="smcap">III</span> +(1795). Ni la force des factions, ni celle du gouvernement +n'ont jamais pu faire marcher de grandes +armées contre l'ennemi, ni lever des contributions +proportionnées à l'immensité des besoins, +ni faire lever la nation en masse, quand un profond +sentiment d'intérêt public n'y a pas déterminé. +Voyons donc quelles voies ont été prises +contre les prêtres, contre les nobles, contre la +protection de la cour, contre les entreprises de +l'étranger qui a voulu se constituer le vengeur +des uns et des autres.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE VII.</h2> + +<p class="hanging">Actes de la révolution de 1789 à 1793 inclusivement: 1<sup>o</sup> concernant +les prêtres; 2<sup>o</sup> concernant les nobles; 3<sup>o</sup> concernant +le roi.</p> + +<p class="p2">Nous diviserons les actes qu'on peut regarder +comme appartenans à la révolution, dans la période +que nous allons parcourir, en trois parties.</p> + +<p>La première comprendra ceux qui concernent +les prêtres;</p> + +<p>La seconde, ceux qui concernent les nobles +émigrés et avec eux les armées des puissances +coalisées;</p> + +<p>Et la troisième, ceux qui regardent le roi.</p> + +<p>Les actes dans chaque partie ont été faits par +différentes forces ou autorités, telles que le peuple +de Paris, la commune et les sections, le directoire, +le conseil du département, le corps +législatif ou la convention, ou seulement par une +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +partie de ces deux assemblées. La plupart de +ces actes ont eu la sanction de la nation, d'autres +ne l'ont pas eue, les uns ont eu pour motif l'intérêt +de l'égalité, les autres l'irritation, la jalousie +et la peur.</p> + +<p>De ces mêmes actes, les uns sont encore subsistans, +les autres n'ont été que passagers.</p> + +<p>Le but de ce chapitre est de discerner entre les +actes permanens de la révolution, ceux qui sont +conformes à la volonté nationale, ceux qui peuvent +y être contraires, ceux qui lui sont étrangers.</p> + +<p>Voyons d'abord ce qui regarde le clergé.</p> + +<p class="p2 center"><big><b>I.</b></big></p> + +<p>Le clergé s'était soumis dans la nuit du 4 août +à souffrir le rachat des dîmes<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. L'assemblée +nationale, dans les discussions relatives au mode +du rachat, juge à propos de les supprimer sans +indemnité<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. C'était un supplément aux sacrifices +déjà votés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +Le clergé crie alors à la spoliation du culte: +l'assemblée nationale met ses propriétés foncières +sous la main de la nation, et déclare le +culte, dépense nationale.</p> + +<p>Le clergé crie au renversement de la religion: +l'assemblée nationale met les biens du clergé en +vente, non pour renverser la religion, mais peut-être +pour renverser le clergé; ces biens sont +aussitôt achetés dans toute la France, et le +produit en est appliqué aux besoins de l'État.</p> + +<p>Le clergé dépouillé de ses biens ne parut pas +être assez dépouillé. On voulut lui ôter encore +la grandeur, la consistance, l'ascendant dont il +jouissait et dont il usait contre la constitution; +on voulut lui faire perdre à la fois son influence, +ses souvenirs et jusqu'aux espérances de réintégration +au rang d'ordre et de premier ordre de +l'État. C'était en quelque sorte une vue de police +publique, relative au temps et aux circonstances. +On voulut, de plus, éviter pour la suite l'influence +d'un clergé trop nombreux et trop riche. +Pour parvenir à ce double but, on avait trois +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +moyens: 1<sup>o</sup> changer la circonscription des diocèses, +ce qui réduisait à l'uniformité les grands +évêchés alors en disproportion avec les autres; +2<sup>o</sup> régler des traitemens modiques et uniformes +pour le clergé; 3<sup>o</sup> supprimer tous les bénéfices +sans charge d'âme.</p> + +<p>On voulut encore autre chose pour l'avenir: +ce fut d'ôter au roi son influence sur les évêques, +en lui faisant perdre le droit de les nommer. +Pour y parvenir, il ne s'agissait que de rétablir +les élections suivant l'usage de la primitive +Église, et suivant sa pragmatique.</p> + +<p>Pour parvenir à ces fins, les jurisconsultes de +l'assemblée firent ce qu'ils appelèrent la <i>constitution +civile du clergé</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>Leur rapport n'annonce aucune autre vue que +celle de ramener le clergé aux mœurs primitives +de l'Église, d'y rétablir la discipline altérée par +les richesses des prélats, par la haute extraction +de la plupart d'entre eux, par leur application +aux affaires publiques, par la prétention déclarée +de quelques uns à l'administration, et même +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +au gouvernement du royaume. Certainement, +leurs habitudes mondaines, leurs distractions de +tout genre les avaient détournés des devoirs du +pontificat. Les nominations royales et seigneuriales, +les résignations, les permutations, les indults, +les dévoluts étaient aussi des moyens bien +peu propres à donner au culte des ministres +dignes de leurs fonctions. Enfin la disproportion +des diocèses, dont les uns ne comprenaient pas +plus de vingt, trente ou quarante paroisses, tandis +que d'autres en avaient de treize cents à quatorze +cents, établissait entre les évêques une inégalité +contraire à l'esprit de la constitution, et se refusait +à l'organisation d'une hiérarchie uniforme en +France. Tels furent les motifs sur lesquels on se +fonda pour donner une nouvelle constitution au +clergé. On l'établit sur quatre dispositions principales: +circonscription uniforme des archevêchés, +des évêchés et des paroisses; traitemens égaux, +sous condition de résidence; élection des archevêques, +évêques et curés, par le peuple; institutions +canoniques, données par les évêques, sans +confirmation du pape, avec qui l'institué se déclarerait +simplement en communion, et qu'il reconnaîtrait +pour chef de l'Église et centre d'unité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +Les évêques protestèrent contre cette constitution, +le 30 octobre 1790: le 27 novembre, l'assemblée +décréta que les évêques qui dans le délai +fixé n'auraient prêté le serment qu'elle prescrivait +seraient réputés avoir renoncé à leur bénéfice<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. +Plusieurs refusent: ils sont remplacés. Le pape dépouillé +des institutions canoniques appuie les évêques. +Ceux-ci déclarent qu'il y a schisme: ils alarment +les consciences; ils détachent du parti populaire +les âmes timorées; ils font prévaloir l'intérêt +de la religion qu'ils disent menacé, sur celui +de la liberté; ils rallient à leur bannière toute l'aristocratie +que l'émigration n'avait pas emmenée +au-delà des frontières. L'assemblée nationale est +assaillie de réclamations opposées; d'une part on +lui demande de réprimer les prêtres insermentés, +comme perturbateurs du repos public; d'autre +part, on demande des lois qui lèvent les obstacles +opposés à la liberté des consciences. En un mot, +la nation se désunit: elle est près de se diviser. +Alors l'assemblée nationale<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> rend les prêtres +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +insermentés, responsables des troubles qui arriveront +dans les communes de leur résidence, et +prescrit aux autorités de les en éloigner. Mais d'un +autre côté, l'administration du département de +Paris, présente une opposition aux décrets de +l'assemblée; il déclare la mesure décrétée, intolérante; +il supplie le roi de lui refuser sa sanction<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. +Le roi la refuse. L'assemblée nationale abolit les +costumes ecclésiastiques et religieux<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, et les +prêtres se font un nouveau titre de cette interdiction +aux yeux de leurs affidés. L'irritation populaire +les poursuit: ils se cachent. Ils célèbrent +les divins mystères dans les ténèbres, la ferveur +des dévots redouble, et accroît l'irritation populaire. +L'assemblée nationale autorise le corps +administratifs du département où il s'élèvera des +troubles religieux, à déporter les prêtres insermentés, +sur la proposition de vingt citoyens<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. +Le roi refuse encore ce décret<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Après le renversement +du trône, un décret, qui n'a plus de +contradicteur, ordonne aux prêtres insermentés +de sortir dans la quinzaine du territoire français. +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +Enfin, dans les derniers jours du mois d'août, +des perquisitions faites dans toutes les maisons de +Paris, enlèvent tous les prêtres insermentés qui +s'y trouvent cachés<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. On les jette dans les prisons, +ils y sont massacrés les premiers jours de +septembre<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</p> + +<p>Tels sont les évènemens qui concernent le clergé +dans la période que nous parcourons.</p> + +<p class="center p2"><big><b>II.</b></big></p> + +<p>Pendant que le clergé est ainsi traité, que fait +la noblesse et quel est son sort? Elle émigre, elle +s'arme, elle appelle l'étranger à son secours; elle +marche avec les Prussiens et les Autrichiens contre +la France. Mais à chaque pas qu'elle fait, à +chaque espérance qu'elle annonce, elle est frappée, +et toujours plus rudement, par l'assemblée +nationale. Tel est le spectacle qu'elle offre dans le +cours des années de 1790 à 1793.</p> + +<p>D'abord l'assemblée abolit les droits seigneuriaux +qui avaient échappé dans la séance du +4 août 1789<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +Ensuite elle abolit les corvées, dont les nobles +étaient exempts; elle les remplace par des contributions +dont ils supporteront le poids en proportion +de leurs facultés<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<p>Alors (c'était au commencement de 1790), l'émigration +commençait: le comte d'Artois, le +prince de Condé lui servent de ralliement. L'assemblée +nationale abolit la noblesse, les armoiries, +les livrées, les titres, les noms précédés +de la particule féodale qui annonce la possession +d'un bien noble et seigneurial; elle ordonne que +les titres de noblesse gardés dans les dépôts publics +de Paris seront brûlés au pied de la statue de +Louis XIV<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Elle ordonne le brûlement de ceux +qui sont dans les dépôts publics de tous les départemens<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> + +<p>En 1791, les nobles émigrés s'organisent en +corps d'armée à Coblentz. Les officiers démissionnaires +ou déserteurs de l'armée se joignent à eux. +Monsieur est à leur tête: alors l'assemblée abolit +les ordres, corporations, décorations, signes extérieurs +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +qui supposent des distinctions de naissance<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Les princes français sollicitent de l'Autriche et +de la Prusse des secours contre la révolution. +L'Autriche et la Prusse en promettent par le traité +de Pilnitz<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. Dès que cette convention est connue, +l'assemblée législative déclare les émigrés suspects +de conjuration; elle déclare que s'ils sont encore +en état de rassemblement au 1<sup>er</sup> janvier 1792, ils +seront déclarés effectivement coupables de conjuration, +poursuivis comme tels et punis de mort; +que les revenus des contumaces seront perçus pendant +leur vie au profit de la nation; que les princes +français seront tenus pour coupables s'ils ne +sont rentrés au 1<sup>er</sup> janvier, et, en attendant, leurs +biens, traitemens et revenus séquestrés<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Elle +met les biens des émigrés sous la main de la nation<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>; +elle les déclare affectés à l'indemnité de +la nation pour les frais de la guerre<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<p>La guerre est déclarée. Les troupes de la coalition +se mettent en campagne; les émigrés formant +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +une troupe de six mille hommes, s'avancent à la +suite de l'armée ennemie; cette armée entre sur le +territoire français. L'assemblée nationale déclare +aussitôt que les femmes et les enfans d'émigrés +serviront d'otages dans la guerre qui vient de s'allumer<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. +Elle éteint les rentes qui leur sont dues +par le trésor public<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Elle fait vendre leur mobilier<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> + +<p>En 1792, dans les Ardennes, dans la Belgique +et sur le Rhin, paraissent les armées autrichiennes +et prussiennes. A la fin d'avril 1792, à l'entrée +de la campagne, les Autrichiens obtiennent +des avantages à Mons, à Tournay; dans le mois +de juillet<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, le duc de Brunswick publie un +violent manifeste contre les hommes de la révolution; +dans le mois d'août, les émigrés, les Prussiens, +les Autrichiens entrent sur le territoire français; +Longwi et Verdun tombent au pouvoir de +l'ennemi; à la fin de septembre, Thionville et +Lille sont bloqués; le roi de Prusse entre en Champagne: +la France n'avait pas plus de quatre-vingt +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +mille hommes dispersés à opposer à deux +cent mille... Bientôt l'armée se renforce; les soldats +accourent de tous les points; la bravoure +s'exalte aux cris de <i>vive la république!</i> qui ont +succédé à ceux de <i>vive la nation!</i> Les massacres +des 2, 3, 4 et 5 septembre s'étendent à tous les +nobles qui se trouvent dans les prisons.</p> + +<p>Les coalisés, entrés le 22 août sur le territoire +français, en sont sortis le 25 octobre.</p> + +<p>L'assemblée, jugeant alors que la nation devait +craindre la rentrée clandestine des émigrés en +France pour y obtenir par la subversion ce qu'ils +n'avaient pu obtenir par la force des armes étrangères, +les bannit à perpétuité, et porte la peine de +mort contre ceux qui enfreindraient leur ban<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>; +elle règle les formalités à suivre pour le séquestre +de leurs biens meubles et immeubles<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>; et néanmoins +elle suspend la vente des immeubles jusqu'à +ce que le mode de la vente ait été décrété<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p> + +<p class="center"><big><b>III.</b></big></p> + +<p>Quelle fut la marche de la cour, quelle fut à +son égard la marche de la révolution, depuis le +14 juillet 1789 jusqu'à la fin de janvier 1793?</p> + +<p>Peu après le 4 août, la cour fait venir des +troupes à Versailles; la maison militaire du roi se +déclare contre l'esprit populaire, contre l'assemblée +nationale; elle donne une fête à un régiment +de ligne, arrivant à Versailles, et y perd toute retenue; +elle croit le roi menacé, et elle s'emporte +en menaces. On présume alors à Paris que l'accession +du roi aux sacrifices du 4 août et à la +réunion des ordres n'est pas sincère. Le peuple +de Paris court à Versailles, force l'entrée du château, +et amène à Paris le roi à peu près prisonnier<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> + +<p>La constitution civile du clergé ayant été décrétée +au mois de juillet 1790, le roi fait attendre +son acceptation; mais enfin il l'accepte, et donne +pour unique cause du délai qu'il a pris, le désir +d'amener le clergé à la conciliation avant de lui +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +faire une loi de l'obéissance. Mais bientôt circulent +des bruits qui autorisent à douter au moins de la +persévérance du roi dans les motifs de son acceptation. +Il se répand, dans le mois d'avril 1791, +qu'il a quitté son confesseur qui avait prêté le +serment, pour en prendre un qui l'avait refusé; +qu'il se propose d'aller à Saint-Cloud pour éviter +de recevoir à Paris la communion pascale des +mains du curé de sa paroisse qui était assermenté. +Ce dernier bruit excite de vives alarmes dans +Paris, où la présence du monarque était jugée +nécessaire pour l'accomplissement de la révolution. +Le 17 avril 1790, le roi se dispose en effet à +partir pour Saint-Cloud. Sa voiture l'attend. Le +peuple s'attroupe à la porte du palais, arrête la +voiture, fait remonter le roi dans ses appartemens<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>. +C'était toujours, il est vrai, <i>le peuple de +Paris</i>; mais en attendant que nous puissions reconnaître +le sentiment de la France entière sur cet +évènement, nous remarquerons qu'une adresse +du directoire du département de Paris au roi, rédigée +par deux personnes fort peu disposées à +applaudir aux violences populaires et aux manquemens +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +envers le monarque, MM. de Talleyrand-Périgord +et Pastoret, assurent au roi que les quatre-vingt-trois +départemens du royaume ont les +mêmes défiances et forment les mêmes vœux que +la capitale<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + +<p>Le 21 juin, le roi, las et plus encore inquiet de sa +position à Paris, en part secrètement et de nuit, +avec la reine et madame Elisabeth, pour se rendre, +a-t-il dit, dans une place de la frontière voisine du +point où les émigrés étaient rassemblés. Le 22 il +est arrêté à Varennes et ramené à Paris.</p> + +<p><i>Monsieur</i> partit en même temps que le roi. Mais +il se rendit hors de France, et rien ne fit obstacle à +sa sortie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +Le préambule du traité de Pilnitz<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> commence +par cette phrase: «Sa Majesté l'empereur et Sa +Majesté le roi de Prusse ayant entendu les désirs +et <i>les représentations de Monsieur frère du roi</i> de +France, <i>et de M. le comte d'Artois</i>, se déclarent +conjointement qu'elles regardent la situation +où se trouve actuellement Sa Majesté le roi +de France comme un objet d'intérêt commun à +tous les souverains de l'Europe.»</p> + +<p>Le peuple de Paris, et, il faut le dire, l'assemblée +nationale elle-même, s'étaient tellement accoutumés +à regarder la présence du roi à Paris comme +nécessaire à l'achèvement de la constitution, et son +absence comme le signal du renversement de la +liberté, et d'ailleurs la crainte d'une contre-révolution +était si vive et si générale, que, sans avoir l'intention +de retenir le roi prisonnier aux Tuileries, je +dirai même avec de l'horreur pour une pareille +idée, de fait, chacun voulait qu'il y restât, chacun +regardait comme criminelle l'idée d'en sortir. On +supposait que le roi devait s'y trouver libre, par la +raison qu'il devait regarder comme une obligation +d'y être, et comme désastreux qu'il n'y fût pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +On peut se demander si avec un caractère moins +incertain, le roi aurait eu besoin d'être à Paris pour +faire naître la confiance due à ses intentions; ou +si étant à Paris, il n'aurait pas pu imposer assez de +respect pour y être libre. On peut se demander +aussi si c'était de l'étranger qu'il pouvait attendre +des secours gratuits et honorables. Mais on ne peut +se dissimuler qu'il était aussi naturel au roi, d'après +son caractère, de vouloir s'échapper de Paris, +qu'aux habitans de Paris de vouloir qu'il y demeurât.</p> + +<p>Le roi revenu de Varennes, le peuple de Paris +voulut qu'il fût jugé comme coupable d'émigration, +de trahison, d'appel des armées ennemies et des +émigrés sur le territoire français.</p> + +<p>L'assemblée nationale, en ceci véritable organe +de la justice et de l'intérêt national, déclara le +roi inviolable<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Le peuple, poussé par une faction +qui n'a été inconnue qu'à celui qu'on croyait +en être le chef, et qui en a été la victime<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, se rassemble +le lendemain au Champ-de-Mars pour y +signer une pétition tendante à la déchéance: aucune +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +négociation ne peut empêcher le rassemblement, +aucune représentation ne peut le dissoudre.</p> + +<p>Il fallut publier la loi martiale<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Il fallut +l'exécuter et faire tomber 50 ou 60 victimes pour +que le reste se dispersât et s'éloignât.</p> + +<p>Le rassemblement comprenait des gens de la +faction dite d'Orléans (qui serait mieux nommée +coterie de Laclos), des républicains qui reconnaissaient +pour chef Brissot, des patriotes constitutionnels, +des curieux. Le canon ne put choisir, +et fit beaucoup de victimes innocentes.</p> + +<p>L'assemblée nationale travaillait alors à la révision +de l'acte constitutionnel; elle avait senti +la nécessité de revenir sur quelques dispositions +plus républicaines que monarchiques. Elle voulait +rendre de la force à l'autorité royale, qui +jusque là avait paru ne pouvoir être trop affaiblie: +tant on avait vu d'obstacles à aplanir +autour d'elle, pour parvenir à la régénération +qu'on voulait. Quand la révision fut achevée, +l'assemblée présenta l'acte au roi<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> avec des formes +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +propres à rappeler vers lui les respects publics; +et elle mit fin à ses travaux.</p> + +<p>Le corps législatif s'assemble<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, suivant le +vœu de la constitution. A peine est-il en fonctions +que la mésintelligence s'établit entre lui et +la cour. Le roi refuse la sanction au décret du +29 novembre 1791, contre les prêtres insermentés<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>. +Ces prêtres, autorisés par son refus, enhardis +par la coalition de Pilnitz, excités par la +correspondance des émigrés, d'<i>insermentés</i> deviennent +hautement <i>insoumis</i>, et bientôt <i>réfractaires</i>.</p> + +<p>Le roi, pressé de prendre des mesures pour +faire rentrer ses frères en France, et faire dissiper +les rassemblemens des émigrés sur la frontière, +fait des proclamations, des invitations, des +sommations, qui ne produisent rien. Toute la +France l'accuse d'être d'intelligence avec les princes, +et suppose qu'une convention secrète annulle +d'avance tous les actes publics qui leur sont +adressés. Les membres du directoire du département +de Paris, M. le duc de La Rochefoucauld, +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +M. de Talleyrand-Périgord, M. Garnier, etc., déclarent +au roi<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> que sa patience à l'égard des +émigrés autorise à l'accuser au moins de faiblesse. +«Trop long-temps, porte leur adresse, ils ont +insulté à votre bonté, à votre patience; <i>il est +urgent</i>, <span class="smcap">INFINIMENT URGENT</span> <i>que, par une conduite +ferme et vigoureuse</i>, vous mettiez à l'abri de tous +dangers la chose publique et vous qui en êtes +devenu inséparable; <i>que vous vous montriez</i> <span class="smcap">ENFIN</span> +tel que votre devoir et votre intérêt vous +obligent d'être: l'ami imperturbable de la liberté, +le défenseur de la constitution et le vengeur +du peuple français qu'on outrage.» Ces +paroles, écrites par des personnes sages et en +position de connaître la conduite de la cour, accréditent +les accusations qui se pressent contre +elle. La défiance agite et tourmente tous les amis +de la liberté. Les citoyens qui avaient le plus +conservé dans leur cœur la religion de la royauté, +et qui se permettaient le moins de suspecter la +véracité du roi, disaient que le <i>comité autrichien</i><a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> +agissait contre sa volonté, mais non pas tout-à-fait +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +à son insu; qu'il ne l'approuvait pas, mais +qu'il ne faisait rien pour l'empêcher; qu'il croyait +avoir satisfait à ses devoirs en conformant ses actions +personnelles à ses promesses, et qu'au fond +on ne pouvait avec justice exiger de lui rien de +plus; que son caractère ne lui permettait pas de +surveiller et de contenir des oppositions domestiques; +qu'il craindrait d'être ingrat en s'armant +de rigueur contre des personnes dévouées à sa +cause; que le nouveau système, malgré les amendemens +de la révision, laissait toujours une fâcheuse +distance entre sa condition passée et sa +condition future; que le mouvement prolongé de +la révolution, la diversité et la violence des partis, +rendaient d'ailleurs très douteux qu'il pût conserver +l'autorité constitutionnelle, quand même +il s'attacherait fortement à la constitution; que, +par ces raisons, il devait quelquefois s'abandonner +aux fluctuations naturelles à son esprit, suivre les +variations des circonstances, et voir sans animadversion +les efforts de personnes affectionnées qui, +sans exiger de lui un concours propre à le compromettre, +se chargeaient de lui ouvrir quelques +chances de réintégration. Ces considérations, +très justes, mais trop abstraites pour entrer +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +dans tous les esprits, et trop faibles pour s'y +placer avec avantage à côté des idées de liberté +et d'égalité qui passionnaient toutes les âmes, +n'empêchaient pas le mécontentement général.</p> + +<p>La campagne s'ouvre au mois d'avril 1792. La +fortune est d'abord contraire à nos armes en Belgique. +On crie aussitôt à la trahison: on accuse +la cour, les généraux, M. de Lafayette qu'on dit +être complice de la cour. Les accusations se pressent, +dans les clubs, dans la commune, dans +l'assemblée législative; on n'épargne point la personne +du roi.</p> + +<p>Dans ces circonstances, que va prononcer l'assemblée? +Elle licencie la garde royale. Elle ordonne +la formation d'un camp de vingt mille +hommes sous Soissons. Ces vingt mille hommes +devaient être fournis par les départemens et choisis +entre les patriotes<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. La sanction de ce décret +est refusée. Le peuple est révolté de ce refus. +Récemment privé de sa garde, le roi ne voyait +dans le projet d'un camp à Soissons, qu'un plan +d'attaque contre sa personne, et le peuple n'y +voyait qu'une défense contre l'ennemi<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Des +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +deux parts on ne découvrait que la moitié de la vérité; +mais des deux parts on était de bonne foi: le +peuple peut être féroce; il est impossible qu'il +soit rusé.</p> + +<p>Le refus de la sanction royale au décret rendu +pour le camp de Soissons, était, aux yeux du +peuple, l'éclatante manifestation du projet de +livrer Paris à l'étranger. Le 20 juin un rassemblement +furieux force l'entrée des Tuileries; soixante +mille personnes<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> s'introduisent dans les appartemens. +Le roi est insulté, outragé; des forcenés +crient à ses oreilles: <i>à bas le veto</i>; d'autres lui commandent +la sanction des décrets concernant les +vingt mille hommes, d'autres celle du décret concernant +les prêtres insermentés. La reine est aussi +l'objet des plus violens outrages.</p> + +<p>Malgré les défiances généralement répandues +contre la cour, les évènemens de cette journée +remplirent d'indignation toutes les âmes où s'était +conservé quelque sentiment de respect pour +le roi et pour la royauté. Les soupçons de mauvaise +foi qui s'étaient élevés contre la cour semblaient +s'affaiblir dans les esprits modérés, par +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +le sentiment de si énormes attentats. S'il était +vrai qu'il y eût des intelligences entre le roi et +l'étranger, elles semblaient justifiées par ces excès +du 20 juin qui en rappelaient d'antérieurs; si +elles n'étaient pas établies, on prévoyait qu'elles +allaient infailliblement l'être.</p> + +<p>Une délibération du conseil général du département +de la Seine, l'arrivée subite de M. de Lafayette +à Paris, son discours au corps législatif +contre les auteurs des évènemens du 20 juin, entretiennent, +autorisent l'indignation des citoyens +contre eux. Le conseil du département suspend +de ses fonctions le maire de Paris, Péthion, accusé +d'avoir favorisé le mouvement de cette journée, +et ordonne des poursuites contre d'autres +fonctionnaires. Le roi, dans son conseil, confirme +la délibération du conseil général du département. +M. de Lafayette se présente à la barre +du corps législatif, demande, au nom de son +armée, la poursuite de tous les coupables.</p> + +<p>Le peuple ne devient que plus menaçant et +plus redoutable; il crie dans les rues, on écrit +sur les chapeaux, <i>Péthion, ou la mort</i>; et l'assemblée +nationale se prononce en faveur de ce vœu.</p> + +<p>Elle réintègre d'abord le maire dans ses fonctions; +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +ensuite, pour réponse à M. de Lafayette, +elle délibère pendant plusieurs jours si elle le +mettra en accusation. Une faible majorité décide +que M. de Lafayette ne sera point accusé; mais le +peuple, furieux, insulte, maltraite, à la sortie de +la séance, les membres de cette majorité<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<p>La nation, étonnée, balance entre la cour et ses +représentans; elle ne sait si c'est la liberté qui se +défend, ou la licence qui triomphe; le manifeste +du duc de Brunswick, du 26 juillet 1792, l'éclaire +et la décide.</p> + +<p>Cet écrit imprudent attaque la révolution, ses +auteurs et ses appuis; il menace la liberté: plus +de doute alors, plus d'hésitation. L'étranger se déclare +l'ami de la cour et l'ennemi des citoyens: +donc, s'écrie-t-on la cour est l'amie de l'étranger, +l'amie de nos ennemis, donc elle est notre +ennemie.</p> + +<p>La constitution portait, art. VI: «Si le roi se +met à la tête d'une armée et en dirige les forces +contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un +acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait +en son nom, il sera censé avoir abdiqué la +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +royauté.» Dans la France entière retentit ce +cri: <i>La déchéance!</i> Une députation des quarante-huit +sections de Paris vient, le 3 août<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, la demander +à la barre de l'assemblée nationale. Dans +la nuit du 9 au 10 août, deux faubourgs, précédés +d'un bataillon de Marseillais, marchent sur +le palais des Tuileries, rangent en batterie douze +canons au Carrousel, en face du château, pour +forcer l'abdication du roi. Il était alors cinq heures +du matin: de quarante mille hommes de la +garde nationale qui, la veille, à onze heures du +soir, étaient sous les armes dans les sections, prêts, +disaient-ils, à repousser les faubourgs, il ne s'en +trouvait plus une compagnie sur pied; tout était +rentré chez soi vers minuit; un seul bataillon de +garde était dans la cour royale, avec un bataillon +suisse et quelques canonniers de la garde nationale +qui quittèrent leurs pièces quand ils entendirent +la réquisition de repousser la force par la force. +Les habitans de Paris voyaient avec effroi le mouvement +des faubourgs; mais ils ne voulaient pas +prendre sur eux de le réprimer. Ils craignaient +d'avoir à rendre compte à la France entière, non +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +du sort de quelques perturbateurs, mais du sort +de la révolution: personne n'osant prononcer entre +le désordre manifeste d'un côté et ce qu'on disait +des manœuvres cachées de l'autre.</p> + +<p>Le roi sans défense, ou du moins sans moyens +de défense suffisans, alla chercher un refuge dans +le lieu des séances du corps législatif. Il y entra +vers sept heures du matin. Il y fut reçu en roi, et +probablement il lui aurait suffi de quelques dispositions +concertées avec l'assemblée pour la garantie +de l'État, et de quelques démonstrations +nouvelles de sincérité, pour qu'il pût quelques +heures après retourner en roi dans son palais, si +la plus déplorable fatalité n'eût voulu que le bataillon +de Suisses, postés au château, engageât +un combat meurtrier avec ce peuple que sa +lassitude allait disperser, et si le sang versé dans +ce malheureux moment n'eût rendu le roi et le +peuple à jamais irréconciliables. Il périt quatre +ou cinq cents hommes. Le peuple alors accourut +dans l'assemblée nationale et demanda vengeance. +L'assemblée se borna à ordonner la suspension +du pouvoir royal. C'était accorder le moins qu'il +était possible. Mais bientôt la fureur populaire +croissant par le compte et la connaissance des +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +victimes, et surtout par les incitations de l'exécrable +commune qui s'était instituée d'elle-même +pendant la nuit, demanda la tête du roi, et l'assemblée +nationale se vit dans l'alternative forcée +de le constituer prisonnier au Temple, ou de le +voir immoler dans son sein. L'assemblée l'envoya +au Temple, suspendit son autorité et convoqua une +convention nationale pour le 1<sup>er</sup> octobre suivant.</p> + +<p>M. de Lafayette apprit à Sédan la catastrophe +du 10 août. Des commissaires du nouveau pouvoir +exécutif étaient venus en informer l'armée, +et s'assurer de son acquiescement. M. de Lafayette +refusa de les reconnaître. La municipalité de Sédan, +le conseil-général du département des Ardennes, +déclarèrent qu'ils ne voyaient dans ces commissaires +que des agens d'une faction criminelle; on +les arrêta, on les incarcéra. M. de Lafayette rassemble +l'armée, lui fait prêter un nouveau serment +de fidélité à la constitution de l'an II. Son +intention était manifestement de faire marcher +ses troupes sur Paris, non dans les mêmes vues +que les émigrés et les étrangers, non pour dégager +de la constitution le roi qui l'avait jurée, mais +au contraire pour l'y engager plus certainement +en le délivrant d'une indigne prison, et en lui +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +prouvant, par une telle marque de fidélité, ce +qu'un monarque constitutionnel pouvait attendre +des amis de la constitution. Le sort en avait autrement +décidé. Les soldats crurent à la trahison +de la cour: marcher au secours du roi, contre les +autorités constituées de Paris, contre les hommes +de la révolution, c'était, disaient-ils, tourner le dos +aux étrangers campés sur la frontière, pour prendre +la même direction qu'eux; c'était faire l'avant-garde +des armées ennemies; c'était s'employer à +la ruine de la liberté, de l'égalité: de l'égalité si +nouvelle dans l'armée, et si chère aux espérances +de gloire et de fortune qu'elle avait conçues. Telle +était à ses yeux la conduite qui lui était tracée. +On annonça aux troupes un décret qui mettait +Lafayette en accusation; elles méconnurent leur +général. On leur annonça un autre décret qui +mettait Lafayette en arrestation; elles déclarèrent +qu'elles devaient obéissance aux décrets, et fidélité +à la nation.</p> + +<p>M. Lafayette fut obligé de fuir avec M. de +Latour-Maubourg, son digne et noble ami. Poursuivis +par l'ingratitude populaire, par l'injustice +de l'armée, par la haine redoutable des amis de +la cour, la déloyauté de l'étranger leur ouvrit +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +pour asile des cachots, leur donna pour protecteurs +des geôliers, et pour adoucir leur malheur +commun, les sépara.</p> + +<p>Toutes les armées, toutes les autorités constituées +envoyèrent, comme l'armée de M. de Lafayette, +leur adhésion aux décrets du 10 août. Elles +en donnèrent de nouvelles après le 21 janvier.</p> + +<p>Si le 10 août n'avait pas fait cesser le pouvoir +royal, l'étranger n'aurait-il pas eu la facilité de +venir à Paris, de s'ingérer dans la constitution, de +faire la loi au corps législatif, ou de le dissoudre, +de rétablir l'ancien régime ou d'établir un régime +équivalent ou pire? Ce même étranger n'aurait-il +pas été maître de se faire payer par la nation les +frais de son entreprise, peut-être de démembrer +le territoire, d'y séjourner le temps qu'il aurait +voulu, d'y lever des contributions, d'y vivre aux +dépens du pays? Le roi pouvait-il, voulait-il opposer +à l'invasion une résistance suffisante? Son +impuissance ou sa mauvaise volonté n'étaient-elles +pas constatées par l'état des places, par l'état des +armées? A part toute volonté, n'était-il pas certain +et avoué que le roi n'avait que 90,000 hommes +à opposer à 200,000 Autrichiens ou Prussiens qui +s'avançaient vers la frontière? N'était-il pas évident +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +qu'un recrutement était impossible dans l'agitation +et la défiance qui travaillaient tous les esprits? +En un mot, l'ennemi qui, avec des forces supérieures, +était à nos portes, l'ennemi, d'accord +avec les princes, l'ennemi, marchant au nom du +roi, n'aurait-il pas bravé le roi lui-même, quand +ce prince aurait eu la volonté de l'empêcher +d'entrer en France en vainqueur, de la ravager, de +la partager? Oui. On peut dire sans hésiter: oui; +parce que les hommes les plus dévoués à la patrie +craignaient la trahison des ministres et des généraux; +oui, parce que les faibles étaient disposés +à se faire un prétexte du danger de cette trahison, +pour servir mollement ou se laisser aller +à la défection; oui, parce qu'il ne dépendait +pas du roi, au milieu de 1792, quelle que pût +être alors sa bonne volonté, de dissiper les soupçons +de malveillance qui s'étaient élevés contre +lui depuis près de trois ans. Il ne pouvait faire +croire à sa bonne volonté, parce que précédemment +il avait témoigné un sentiment contraire<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, +il ne pouvait faire croire à sa sincérité, parce +qu'il avait antérieurement donné une adhésion +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +qu'il avait ensuite désavouée; il ne pouvait +faire croire à une forte animosité ni contre ses +frères, marchant au milieu des étrangers avec +la noblesse française, ni contre ces étrangers +appelés par ses frères, contre ces étrangers armés +pour des intérêts dont il s'était constamment +occupé, et dont il était fort naturel qu'il +s'occupât, armés pour des griefs qu'il avait lui-même +exposés dans sa déclaration du 20 juin, +et qui s'étaient fait précéder de manifestes et de +proclamations rédigés dans un sens absolument +opposé à celui des actes de cette nature, puisqu'ils +y affectaient un merveilleux dévouement +pour le roi en déclarant la guerre à la nation. +Comment concevoir que cette nation confiât des +forces nouvelles pour sa défense au prince dont +les ennemis qu'elle avait à combattre se déclaraient +les amis, au prince dont les intérêts +étaient le prétexte de leur agression? S'il est +sur la terre une nation capable de porter la confiance +jusqu'à l'aveuglement, et la générosité +jusqu'à l'abandon dans la défiance même, c'est +la nation française. Mais ce n'est pas quand il +s'agit d'un intérêt aussi étroitement lié à son honneur, +que celui de son indépendance. La France +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +a mis quelquefois sa grandeur à tout risquer; mais +par honneur et par affection. Elle aurait pu être +alors, comme depuis, prodigue de ses trésors et +de son sang pour la satisfaction personnelle d'un +prince dont l'ambition l'aurait mécontentée et +pour l'exécution de projets qu'elle aurait désavoués: +mais l'idée de livrer à la trahison des +victimes destinées au char de triomphe de l'étranger, +a dû la trouver intraitable; et par cela seul +qu'elle avait à craindre, en donnant de nouvelles +forces au roi, de les livrer à l'ennemi, elle devait +être à son égard plus qu'avare de ses secours.</p> + +<p>Il se peut qu'il y ait eu de l'injustice dans les +appréhensions nationales; mais elles étaient au +moins excusables; il aurait fallu bien du temps +et bien des explications pour les dissiper; en attendant, +c'est un fait qu'elles empêchaient de +donner au roi des forces pour résister à l'ennemi +qui s'avançait. Et quand la nation se serait résignée +à accorder une armée, qu'il y a loin d'une +levée difficilement consentie, plus difficilement, +rassemblée, à une armée qui se forme par le dévouement +de ceux qui la votent et de ceux qui la +composent! qu'il y a loin d'une soumission défiante +à l'élan et à l'enthousiasme!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +La nation s'est donc trouvée dans l'alternative +de périr, ou de détrôner le roi; le détrônement +a donc été un sacrifice nécessaire à son salut, +soit qu'il fût ou non un acte de justice.</p> + +<p>Une seule chose aurait pu en dispenser, aurait +pu même rendre la conservation du roi +utile à celle de la France; c'aurait été qu'il déclarât +aux ennemis qu'à leur entrée sur le territoire, +il descendrait volontairement de ce trône +où ils avaient l'insolente prétention de l'affermir, +et où ils l'avaient exposé à la honte de paraître +leur complice; de ce trône dont leur protection +le rendrait indigne, si elle était impuissante +contre le peuple français; et qu'elle rendrait indigne +de lui, si elle pouvait en triompher. Ah! +comme la nation se serait dévouée pour un +prince qui, par cette héroïque menace, se serait +identifié avec elle! Mais une telle gloire n'était +pas réservée au faible et malheureux Louis, il se +l'était interdite par son acquiescement aux sollicitations +de ses frères.</p> + +<p>Si le roi restant sur son trône, la nation devait +devenir la proie de l'étranger, peut-on mettre +en principes qu'elle dût préférer l'invasion de +son territoire au renversement du roi, le danger +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +de son propre anéantissement au détrônement du +monarque? Une nation a-t-elle plus qu'un particulier +le droit de faire le honteux abandon de +son existence? Eh! la conquête qui pouvait +anéantir la France n'était-elle pas aussi l'engloutissement +du trône? Livrer la France à l'étranger, +n'était-ce pas aussi lui livrer la couronne? Était-ce +un grand avantage pour le roi d'en être dépouillé +par l'étranger, sur les décombres de la France, +plutôt que par la France qui, la sauvant des outrages +de la conquête, pouvait à la suite la rendre +au roi intacte et honorée? Et s'il avait pu vouloir +mettre son trône, son sceptre et sa couronne à la +merci de l'étranger, plutôt que les restituer à la +nation, lorsqu'elle en avait besoin pour son salut, +aurait-il été bien digne d'en rester dépositaire?</p> + +<p>Nous avons parlé de la commune qui s'est +formée dans la nuit du 10 août. Ce jour même elle +s'arrogea le pouvoir suprême. Elle dicta quelque +temps des lois au corps législatif; elle rebuta celles +qui n'étaient pas conformes à ses volontés. Lorsqu'à +la fin du mois d'août on apprend dans la capitale +que Longwi est pris, que Verdun et Thionville +sont menacés, la commune fait fermer les +barrières, met toute la garde nationale sous les +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +armes, fait fouiller le domicile de tous les habitans, +en fait arracher tous les hommes désignés +comme ennemis de la patrie. On arrête dans cette +nuit six mille personnes, on les jette dans les prisons; +une grande partie étaient des ecclésiastiques. +Le 2 septembre, à midi, le canon d'alarme +se fait entendre sur le Pont-Neuf: c'était le signal +d'un massacre dans les prisons, dans ces prisons +encombrées trois jours avant de malheureux arbitrairement +arrêtés. Elles deviennent d'horribles +boucheries. Tout Paris se remplit d'effroi: cependant, +et c'est ici un fait bien remarquable, ces +trois coups de canon qui étaient le signal du massacre, +étaient en même temps le signal de l'enrôlement +des citoyens appelés au secours de la patrie. +Des estrades étaient établies dans les carrefours, +dans les places publiques, pour recevoir leur soumission +et les inscrire; et chose étonnante! des +magistrats s'y étant établis lorsque le canon se fit +entendre, les citoyens y affluèrent; une armée de +quarante mille hommes fut ainsi formée en trois +jours par l'enthousiasme de la liberté, pendant +que la férocité la plus impitoyable massacrait impunément +dans les prisons!</p> + +<p>Le 21 septembre 1792 s'ouvrirent les séances +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +de la convention nationale. Longwi et Verdun +étaient pris, Lille bloquée, la tranchée ouverte +devant Thionville, le roi de Prusse en Champagne, +à la tête de son armée. Le premier acte de la convention +fut d'abolir la royauté, de proclamer la +république. Six cent mille hommes qui étaient en +marche sur tous les points de la république pour +se rendre aux armées, apprennent que l'égalité +vient d'être consacrée par une constitution qui +n'admet plus ni cours, ni grands, ni nobles, et +qui appelle aux plus hautes distinctions tous les +gens de mérite; que chacun va se battre pour soi, +particulièrement pour soi, en même temps que +pour la patrie. Le cri de <i>vive la république</i> remplace +celui de <i>vive la nation</i> et résonne encore plus fortement +dans les âmes. La marche des défenseurs déjà +rapide s'accélère encore; ils sont comme précipités +sur l'ennemi par l'impétuosité de leur mouvement. +Ils sont victorieux à Valmy le 20 septembre, et l'établissement +de la république et l'indépendance nationale +sont assurés. Le 30 septembre, l'ennemi +battu, commence sa retraite. Le 23 octobre il ne +reste des armées étrangères en France que les cadavres +étendus sur le champ de bataille.</p> + +<p>Une telle inauguration de la république devait +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +disposer toutes les âmes à la générosité et assurer +l'existence de Louis XVI. Le roi semblait n'avoir +plus rien à redouter pour sa personne, du moment +que la royauté n'était plus à craindre; ses amis +pensaient qu'aucun intérêt ne sollicitait sa perte, +depuis qu'il ne lui restait aucun moyen de vengeance. +Bien des gens ont pensé, non sans quelque +fondement, que la proclamation de la république, +cette proclamation subite à laquelle personne ne +s'attendait, pas même ceux qui l'ont proposée, a +été suggérée par M. de Montmorin, le 10 août, à +un homme du parti populaire, comme un moyen +de sauver le roi; et en effet, c'était au moins une +chance favorable au milieu de tant d'autres qui +étaient contraires; et il est certain qu'une partie +de la convention, fort attachée aux idées monarchiques, +s'était néanmoins décidée pour la république +dans l'espérance d'écarter le danger qui +menaçait le roi. Vaines illusions!</p> + +<p>Jusqu'ici nous avons vu les évènemens de la révolution +conduits par deux passions, l'amour de +l'égalité et l'irritation dans les contrariétés qu'elle +avait éprouvées. Ici se découvrent deux autres principes +qui vont concourir, jusqu'à l'époque du 18 +brumaire an <span class="smcap">VIII</span>, à tout le mouvement des affaires +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +publiques: ce sont la jalousie et la peur.</p> + +<p>Deux partis se disputent le pouvoir à l'ouverture +de la convention: <i>le parti de la Gironde et +le parti de la Montagne</i><a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> + +<p>L'esprit, le talent, le savoir, un patriotisme énergique, +joints à une certaine douceur de mœurs, +distinguaient le premier; mais point d'expérience, +et une présomption qui aveuglait souvent: le second +était composé de patriotes farouches, ignorans, +âpres, jaloux, audacieux, entreprenans, +sans ménagement. Les Girondins avaient l'ambition +de gouverner, et parce qu'ils s'en jugeaient +capables et parce qu'ils jugeaient que leurs adversaires +ne l'étaient pas. Les Montagnards se +sentant incapables de gouverner, ne voulaient pas +de gouvernement. Ils ne voyaient de position pour +eux que dans l'anarchie.</p> + +<p>Les Girondins, maîtres de la tribune, y exerçaient +l'influence d'une forte logique, l'ascendant +d'une haute éloquence, mais se plaisaient trop à +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +en user pour quelque intérêt offensé grièvement +par le parti contraire: les Montagnards ne pouvant +répondre aux beaux discours, firent la guerre aux +orateurs et les vouèrent à la proscription. Ils désignèrent +les hommes de la Gironde à la haine +populaire, sous le titre de <i>faction des hommes +d'État</i>; la Gironde les appela <i>faction des hommes +de sang</i> ou <i>hommes de proie</i>.</p> + +<p>Ils étaient en effet hommes de proie, les principaux +chefs de la Montagne. Ils sortaient de +cette commune qui aggrava par des actes de férocité +inouïs, les malheurs que vit la journée du 10 +août, de cette commune à jamais exécrable par +les massacres de septembre, et qui, poursuivie par +la clameur publique, avait besoin de trouver un +refuge dans la puissance conventionnelle. Elle se +l'était assuré ce refuge, en faisant nommer à la +convention ses membres les plus énergiques, ou +plutôt les plus violens. Disons mieux, elle s'était +assurée de la convention elle-même. Quand ces +monstres proposaient leurs atrocités à la tribune, +la commune faisait rugir, autour du lieu des +séances, ses aveugles affidés; il fallait que l'assemblée +y souscrivît. Et quand des clameurs vengeresses +s'élevaient dans la convention contre la +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +commune, ses complices étaient à la tribune pour +la défendre et faire l'appel de tous ses auxiliaires +et de ses partisans. Ce règne commun de la municipalité +et de la Montagne commença avec la +convention et dura deux ans.</p> + +<p>La justice nationale avait de dignes organes +dans les députés de la Gironde, la vengeance publique +s'exerçait déjà par des discours éloquens +qui invoquaient la rigueur des lois. La peur, qui +s'attache au crime, fit conspirer la perte de la Gironde, +et cette peur, fille et mère de la cruauté, +cette peur qui ne s'exprimait que par la menace, +aidée de cette basse jalousie qu'il est si ordinaire +de trouver unie à la lâcheté, força les faibles de +concourir à ses desseins.</p> + +<p>A la fin de 1792, le malaise du peuple, causé +par la rareté des subsistances, ajoutait à son déchaînement +contre le roi. Cette rareté était attribuée +aux manœuvres de la cour; c'était, disait-on, +une nouvelle manière de faire périr le peuple, +ajoutée aux massacres du 10 août dont la Montagne +demandait toujours vengeance, et qui ne +pouvaient, selon elle, être expiés que par la mort +du roi.</p> + +<p>La Gironde qui, le 10 août, avait voulu résister +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +à la fureur populaire et sauver ensemble le roi et +la royauté, s'était déclarée, dans la convention +même, contre tout attentat sur la personne du roi.</p> + +<p>Les Girondins furent considérés comme complices +du roi, parce qu'ils avaient été ses défenseurs: +livrer le roi à la fureur populaire, c'était +donc y livrer les députés de la Gironde; c'était les +conduire à l'échafaud que l'y faire monter. Il +fut donc décidé par la Montagne et la commune, +que le roi serait jugé, c'est-à-dire condamné. De +ce moment, la correspondance des clubs, celle +de la commune, les journaux du parti, ne cessèrent +de provoquer les adresses et des pétitions +d'autres communes, d'autres clubs, de toutes les +administrations de la France, pour le jugement et +la condamnation du roi. Les adresses affluèrent. +Alors on y avait grande foi, à ces adresses, qui, +comme on l'a tant vu à la suite, s'attiraient les +unes les autres, enchérissaient sur celles qui les +avaient précédées, comme pour se faire pardonner +d'être venues plus tard, et souvent démentaient +par peur ou par une soumission intéressée, de +précédentes adresses rédigées dans un sens opposé, +et donnaient toujours la dernière pour +la seule franche, libre et vraie; ces adresses +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +étaient prises alors pour l'expression de la volonté +générale. Et comment ne s'y serait-on pas mépris +à la troisième année de la révolution; on s'y +trompait encore à la vingtième, à la vingt-cinquième<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p> + +<p>Le 3 décembre 1792, un décret ordonna que +le roi serait jugé par la convention. La discussion, +déjà ouverte depuis quelque temps, continua +jusqu'au 7 janvier suivant. Pendant cet +intervalle, les Montagnards manœuvrèrent, de +concert avec la commune, contre la Gironde. +Les orateurs de la Montagne, les Marat, les Robespierre, +étaient en première ligne. Ils étaient +sans cesse à la tribune chargeant le roi d'imputations +et d'épithètes odieuses. Ils qualifiaient de +traîtres, d'ennemis du peuple, les députés qui +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +voulaient le sauver par l'appel au peuple ou par +un sursis à l'exécution du jugement; et la Gironde +était à la tête de ce parti. Les tribunes publiques +étaient pleines de furieux qui remplissaient la +salle d'applaudissemens à chaque outrage fait par +la Montagne aux orateurs du parti modéré; et +parmi ces orateurs, la Gironde était au premier +rang. Quand les discussions s'échauffaient, les +tribunes prenaient parti, se mettaient en révolte +pour les Montagnards. Pendant que les +plus violentes agressions jetaient le désordre dans +l'assemblée, une troupe de forcenés investissait +la salle de ses séances, était informée, par les +gens apostés dans les tribunes, de ce qui se passait +dans l'intérieur, faisait entendre ses rugissemens +quand elle en recevait l'ordre, menaçait, +insultait à leur sortie les députés qui n'avaient +point opiné pour la mort. Derrière cette seconde +ligne étaient les Jacobins, comme réserve du parti +montagnard et comme centre des correspondances +avec toutes les sociétés affiliées. Venaient ensuite +les quarante-huit sections de Paris, qui, quelques +jours avant le jugement du roi, s'étaient +établies en séance permanente. Presque toutes +animées du même esprit que la commune, elles +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +avaient éloigné de leurs séances, par une permanence +inconciliable avec les devoirs et les intérêts +domestiques, les gens paisibles et les esprits modérés; +elles délibéraient sur les discussions de la +convention, sur les partis qui la divisaient, et s'accordaient +à déclarer traîtres les députés qui hésitaient +à prononcer la mort. Enfin, la commune +était comme le quartier-général d'où se commandaient +les manœuvres extérieures; c'était de là +que les Marat et les Robespierre dirigeaient les +sections et les groupes établis dans tous les lieux +publics. Les Montagnards ne prenaient pas la +peine de déguiser le pouvoir de la commune; ils +aimaient au contraire à l'exagérer, pour l'opposer +effrontément à la convention. Dans la séance +du 15 décembre, un membre s'étant plaint de ce +qu'on avait séparé le roi de sa famille, l'assemblée +avait décrété que la communication serait rétablie. +Un Montagnard osa dire à la convention: +«<i>Vous l'ordonnez en vain; si le corps municipal ne +le veut pas, le décret ne sera point exécuté</i>.» Les +Montagnards étaient plutôt les auxiliaires de la +commune, que la commune n'était l'auxiliaire +des Montagnards. Le parti modéré voulait-il faire +cesser la permanence des sections, l'insolence des +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +tribunes, les rassemblemens tumultueux qui entouraient +la salle des séances? Les Montagnards +faisaient arriver à la barre des députations de sections, +ou de la commune elle-même, et ils doublaient +leurs troupes d'investissement. Les orateurs +des députations accusaient de l'agitation +publique, du défaut de subsistances, du malheur +du peuple, <i>la lenteur que la Convention mettait à +punir le tyran et ses satellites</i>. On demandait que +<i>la faux de l'égalité se promenât enfin sur toutes les +têtes coupables</i>. On demandait sans détour <i>la mort +du roi</i>. On offrait des bras au parti énergique et républicain: +on menaçait l'autre d'une mesure de +sûreté générale; on faisait entrevoir un nouveau +2 septembre, et le courage de la majorité défaillait +à cette idée. On ne trouvait dans la majorité des +habitans de Paris aucun secours contre une telle +oppression; elle avait prévu les évènemens du 10 +août et ne les avait point prévenus; elle avait vu +les massacres de septembre et ne les avait point +empêchés. Cette capitale était-elle devenue la plus +méprisable des cités, la honte de la nation française? +Certes on n'hésiterait pas à le reconnaître +si la cour n'avait inspiré tant de défiance, si l'on +n'eût généralement regardé le roi comme coupable, +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +si son crime n'eût été déclaré constant +par les députés même qui ensuite se sont le +plus courageusement opposés à la peine capitale.</p> + +<p>Les Parisiens, non plus que les Français, ne +voulaient point la mort du roi; mais ils ne voulaient +point la réintégration du trône, ni la rentrée +des prêtres, ni celle des émigrés, ni en un mot la +contre-révolution.</p> + +<p>Le parti Montagnard, organisé comme nous l'avons +dit, n'avait aucune retenue dans son animosité +contre le parti de la Gironde. A la séance du +3 décembre, les Montagnards proposèrent la récusation +<i>de tous les hommes de talent</i> qui avaient +passé du corps législatif dans la convention, sous +prétexte que dans un papier trouvé aux Tuileries, +on avait présenté au roi <i>les hommes de talent</i> de +cette assemblée, comme bien disposés pour sa +personne. Marat désignait tous les jours dans ses +feuilles sanguinaires ce parti à la fureur du peuple, +et cette fureur s'autorisait de l'unanimité des +opinions qui déclaraient le roi coupable.</p> + +<p>On croyait que ne pas le punir de mort, c'était +l'absoudre; que l'absoudre c'était le rétablir dans +sa puissance. L'inviolabilité, comme doctrine politique, +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +n'entrait pas dans la tête du peuple; comme +maxime religieuse, elle en était sortie depuis le 14 +juillet, les 5 et 6 octobre 1789. La fureur populaire +était exaltée à tel point contre le roi, et la +prévention tellement montée contre les opinions +modérées, que les quarante-huit sections formèrent +dans les premiers jours de septembre 1792, +un comité central de quatre-vingt-seize membres +pour faire des arrestations dans Paris et qu'une +section, trahissant le secret des autres, alla jusqu'à +proposer <i>de faire fermer les barrières, et de former +un jury pour juger les députés qui voteraient +pour l'appel au peuple</i>. Ajoutons que <i>pour faire +connaître au peuple les traîtres qui étaient dans +l'assemblée</i>, Marat avait fait décréter, aux bruyantes +acclamations des tribunes, que <i>la mort du +tyran serait votée par appel nominal et que cet appel +serait publié</i>.</p> + +<p>C'est dans ces circonstances que la convention +avait à prononcer sur le sort du roi<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. Elle porta +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +son jugement le 16 janvier: ce jugement prononça +la mort. Quelques députés la votèrent par conviction, +d'autres par fanatisme, d'autres par peur; +d'autres, plus éclairés et plus malheureux, par +la certitude de voir l'exécrable commune prendre +la place de la convention, si un jugement modéré +lui en fournissait le prétexte et le moyen, et +inonder la France de sang. Ce fut la peur qui +décida le plus grand nombre; pour beaucoup en +effet, et surtout pour ceux que les Montagnards +et la commune poursuivaient, la question n'était +pas de savoir si le roi perdrait ou conserverait la +vie, mais s'ils voteraient sa mort ou la leur; et +l'unanimité du premier jugement, qui déclarait +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +Louis coupable, aidait les consciences troublées +par l'imminence du danger, à prononcer la peine +de mort, comme elle avait contribué à entretenir +dans le peuple la soif du sang qu'il croyait nécessaire +à son repos<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p> + +<p>Le 21 janvier, six cent mille personnes ont vu +sans rumeur conduire Louis XVI à l'échafaud. Et +quelques jours après les armées, les corps administratifs, +judiciaires et municipaux ont fait des +adresses de félicitation à l'assemblée nationale +sur son courage.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<h3>RÉSUMONS.</h3> + +<p class="p2">D'abord les actes qui concernent les prêtres, +sont:</p> + +<p class="center">1<sup>o</sup> <i>Durant l'assemblée constituante</i>:</p> + +<p>L'abolition de la dîme substituée au simple +rachat qui avait été ordonné le 4 août<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>;</p> + +<p>La vente des biens du clergé au profit de la +nation et l'assignation des dépenses du culte sur +les revenus publics<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>;</p> + +<p>La constitution civile du clergé, l'obligation +de prêter serment à cette constitution<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p> + +<p class="center">2<sup>o</sup> <i>Durant le corps législatif</i>:</p> + +<p>L'abolition des costumes ecclésiastiques et religieux<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>;</p> + +<p>Le décret qui autorise la déportation des prêtres +insermentés sur la proposition de vingt citoyens<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>;</p> + +<p>Refus de ce décret par le roi<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +Décret qui ordonne aux prêtres insermentés de +sortir dans la quinzaine du territoire<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>;</p> + +<p>Enfin les massacres du 2 septembre et jours +suivans, dans les prisons<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<p>Voyons ce que l'opinion générale a voulu ou +consenti de ces divers actes, et ce qui peut être +regardé comme conforme au vœu national.</p> + +<p>Que l'abolition de la dîme, comme bien des +personnes l'ont prétendu, n'ait pas été provoquée +par la nation, cela est possible; mais elle +a été sanctionnée par elle, puisque c'est en partie +sur le bénéfice de cette dîme évaluée à 70 millions +que les propriétaires payent aujourd'hui une +contribution foncière de 220 millions, de sorte +que la dîme a été réellement convertie en accroissement +de contributions. Il est impossible de +mieux sanctionner l'abolition de la dîme qu'en +l'appliquant<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, par une délibération annuelle, +aux besoins de l'État.</p> + +<p>Que la vente des biens du clergé n'ait pas été +provoquée par le vœu national, cela est encore +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +possible; mais l'acquisition de ces biens sur toutes +les parties de la France, leur division et leur +subdivision depuis vingt-cinq ans en différentes +mains, l'application du produit de la vente aux +besoins de la nation, tout cela est plus qu'une +présomption de l'acquiescement général à cette +opération.</p> + +<p>Venons à la constitution civile du clergé.</p> + +<p>Le vœu national ne l'avait réellement point +provoquée. Rétablir la discipline dans l'Église +par de meilleurs choix des pasteurs, par une circonscription +plus égale de la juridiction diocésaine, +par la modicité et l'égalité des traitemens, +enlever au roi la nomination des évêques, au +pape les institutions canoniques; rendre au peuple +les élections ecclésiastiques; opérer sans retard +la dissolution de l'ancien corps du clergé, et +faire perdre à ses principaux membres l'espérance +de le voir revivre comme premier ordre +de l'État: toutes ces vues, fort utiles sans doute, +étaient trop compliquées pour être saisies par la +masse de la nation.</p> + +<p>Entre les esprits éclairés, plusieurs rejetaient +ces idées de réforme. Ils auraient voulu qu'on assurât +la liberté du culte catholique, et qu'on s'en +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +tînt là; qu'on protégeât tous les cultes, et qu'on +ne s'occupât d'aucun: mais cette opinion, quoique +juste, était peut-être encore moins conforme +aux idées générales, que celle de l'assemblée nationale +ou plutôt de son comité ecclésiastique. +Elle ne paraissait ni sage ni praticable dans les +circonstances du moment. On regardait comme +une folie d'abandonner à lui-même le clergé d'un +culte naguère dominant, et que la nation venait +de dépouiller d'immenses propriétés.</p> + +<p>Lorsque le système des élections, la défense de +recourir au pape pour obtenir les institutions canoniques, +et la nouvelle circonscription des diocèses, +sans le secours de l'autorité ecclésiastique, +eurent soulevé les évêques et le pape, les principaux +membres de l'assemblée nationale reculèrent +eux-mêmes devant l'obscurité des questions, +et l'assemblée reçut la constitution civile du clergé +en grande partie sur la parole des jurisconsultes +qu'elle avait dans son sein, et sur la foi due à leur +patriotisme.</p> + +<p>Une grande partie de la nation l'adopta parce +que l'assemblée nationale paraissait la vouloir, +et parce que le clergé ne la voulait pas, parce +qu'on y reconnaissait au moins l'anéantissement +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +<i>d'un ordre privilégié</i>, parce qu'enfin on avait besoin +des biens d'Église, et qu'en les achetant +on considérait avec plaisir une guerre qui allait +réduire à l'absurde l'idée de les réclamer.</p> + +<p>Mais encore une fois l'unanimité nationale était +rompue. Les dissidens étaient passionnés. Le +schisme étant prononcé, il fatiguait l'autorité et +troublait les familles. Dix ans après, quand l'ancien +clergé ne fut plus à craindre, l'opinion voulut +que le gouvernement revînt sur des questions +résolues sans elle, et fît cesser les dissensions. Le +concordat de l'an <span class="smcap">X</span> (1802) remplit le vœu général +en faisant disparaître de la constitution civile du +clergé tout ce qui était objet de litige entre le +gouvernement et le chef de l'Église. Il confirma +ce qui était essentiel dans cette constitution: le +principe d'une circonscription égale des diocèses, +la restitution des registres de l'état civil au +magistrat civil, la liberté de tous les cultes, l'oubli +des prétentions politiques de l'ancien clergé, +le remplacement des revenus ecclésiastiques par +des traitemens annuels, enfin, la vente des biens +d'Église et la légitimité de leur acquisition. Ces +avantages paraissent aujourd'hui reconnus par +toute la France, et les conserver est sa volonté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +Les poursuites exercées contre les prêtres insermentés, +la défense de porter l'habit ecclésiastique, +la menace de les déporter en cas de troubles, +leur bannissement, ont été des actes de +guerre exercés par des autorités inquiètes et troublées, +contre les prêtres mécontens et malheureux, +qui répandaient au dehors l'agitation de +leur âme et l'amertume de leurs griefs. Il faut +croire aujourd'hui que la nation divisée pendant +plusieurs années à leur occasion, l'a été pour eux +et non par eux: l'a été par l'intérêt que les âmes +douces portent au malheur, et non par des +semences de haine jetées dans les cœurs par la +vengeance sacerdotale. Quoi qu'il en soit, le concordat +a mis un terme à la division.</p> + +<p>Je ne parlerai pas des massacres de septembre +qui sont le crime de quelques scélérats en horreur +à tous les partis.</p> + +<p>Passons aux actes qui concernent les nobles et +les émigrés.</p> + +<p>Nous remarquons:</p> + +<p class="center"><i>Durant l'assemblée constituante</i>:</p> + +<p>L'abolition des droits seigneuriaux qui n'étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +pas compris dans l'abolition des droits féodaux +prononcée le 4 août<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>;</p> + +<p>Le remplacement des corvées par des contributions +uniformes<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>;</p> + +<p>L'abolition de la noblesse, des armoiries, des +titres, des livrées, des noms féodaux; le brûlement +des titres conservés dans les dépôts publics<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>;</p> + +<p>L'abolition des ordres, corporations, décorations, +signes extérieurs qui supposent des distinctions +de naissance<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p> + +<p class="center"><i>Durant le corps législatif</i>:</p> + +<p>Les émigrés déclarés suspects de conjuration +contre l'État, réputés coupables s'ils restent rassemblés +passé le 1<sup>er</sup> janvier 1792, et punis de +mort; le revenu des contumaces acquis à l'État; +les princes déclarés coupables et punissables de +la peine de mort, s'ils ne sont rentrés au 1<sup>er</sup> janvier: +en attendant, leurs revenus saisis et leurs +traitemens arrêtés<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>;</p> + +<p>Le séquestre des biens des émigrés<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +L'affectation de ces biens à l'indemnité de la +nation pour les frais de la guerre<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>;</p> + +<p>La radiation des émigrés sur les états de rentes +dues par le trésor public<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>;</p> + +<p>Le brûlement des titres de noblesse gardés +dans les dépôts publics des départemens<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>;</p> + +<p>La désignation des femmes et enfans des émigrés +pour otages<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>;</p> + +<p>Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p> + +<p class="center"><i>Durant la convention</i>:</p> + +<p>La mise en vente du mobilier des émigrés<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>;</p> + +<p>Enfin le bannissement des émigrés à perpétuité, +et la peine de mort en cas d'infraction de leur +ban<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>;</p> + +<p>Décret qui règle les formalités à suivre pour le +séquestre des biens meubles et immeubles des +émigrés<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +Décret qui suspend la vente de l'immobilier des +émigrés, jusqu'à ce que le mode de la vente ait été +décrété<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p> + +<p>Les deux premiers actes qui concernent la noblesse, +savoir: l'abolition des droits seigneuriaux +et l'abolition des corvées, ne sont que les accessoires +et les conséquences des abolitions prononcées +le 4 août; et même l'abolition des corvées et +leur représentation en argent n'est qu'une conséquence +de l'égale répartition des charges publiques +votées par les cahiers de la noblesse et décrétées le +4 août. Ces actes étaient donc conformes à l'intérêt +et à l'esprit national; ils subsisteront et seront +hors d'atteinte tant que la volonté nationale sera +comptée pour quelque chose.</p> + +<p>Le 20 juin 1790, quand l'assemblée nationale +abolit la noblesse, les armoiries, les titres, les livrées, +les noms féodaux, l'existence politique des +nobles était finie par l'abolition des états de province, +par la confusion des ordres dans l'assemblée +nationale: leurs priviléges s'étaient évanouis dans +la nuit du 4 août, où ils s'étaient soumis à l'égale +répartition des charges publiques; toutes les carrières +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +précédemment réservées à la noblesse étaient +ouvertes au tiers-état; les justices seigneuriales +étaient supprimées; en un mot, la noblesse n'était +plus, dans le système civil et politique, qu'une +distinction idéale qui ne pouvait <i>faire sentir</i> sa +présence nulle part, ni obliger personne à la reconnaître. +Si la force de l'habitude lui avait conservé +encore quelque valeur dans le système moral, +c'est-à-dire dans les relations de société privée, +cet avantage ne consistait que dans le privilége d'y +faire remarquer une politesse soignée, et un ton +d'égalité, qu'on ne remarquait pas dans les autres; +mais bientôt ce privilége même devait s'évanouir, +parce qu'il tenait uniquement à la nouveauté +du changement.</p> + +<p>Pour une partie des nobles, l'abolition de la noblesse +était une perte; pour une autre, elle était +un avantage.</p> + +<p>Elle était une perte, 1<sup>o</sup> pour les familles anciennes, +mais sans illustrations; 2<sup>o</sup> pour les familles +nouvelles, quelque respectable que fût +leur litre; 3<sup>o</sup> pour celles dont la noblesse acquise +à prix d'argent et née ignoble, ne pouvait jamais, +comme tant d'autres, obtenir le reproche d'être +dégénérée. En d'autres mots, pour tous les nobles +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir, +l'abolition des titres, des livrées, de tout +ce qui annonce la noblesse, était l'anéantissement +de la noblesse.</p> + +<p>Pour les noms illustres, pour les noms historiques +qui s'attachent à quelque époque chère à +la patrie, à quelque évènement glorieux pour la +nation, qui s'apprennent dans tous les pays à l'enfance +et ne s'oublient jamais, qui ajoutent à la +considération de la France au dehors, sans diminuer +sa force au dedans, pour ces noms supérieurs +à tous les titres, l'abolition des titres n'était +que l'affranchissement d'attributs dépréciés +par le partage avec des noms sans gloire.</p> + +<p>La noblesse avait été mère ou du moins compagne +des priviléges; il était naturel qu'elle eût le +même sort. Elle avait aussi formé un corps garant +et conservateur des priviléges, dans les assemblées +politiques; on avait à craindre qu'elle ne vînt +à renaître et à s'y remontrer encore.</p> + +<p>Enfin, à ne considérer le titre de noble, à l'époque +de 1789, que comme une distinction dans les +vanités de la société privée, on peut dire que +maintenir le titre ou la qualité de noble, quand +la nouvelle constitution réprouvait les anoblissemens, +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +c'eût été donner à cette qualité un nouveau +lustre, élever les nobles existans bien plus haut +qu'ils n'étaient par-dessus les plébéiens, séparer +les familles des premiers de celles du commun +état, par une distance plus grande que le temps +aurait toujours augmentée: de sorte qu'on eût +abaissé comparativement le tiers-état fort au-dessous +du rang où il se trouvait en 89, puisque après +un siècle il n'aurait plus existé que des nobles de +cent années et des bourgeois à perpétuité; au lieu +qu'en 89 les nouveaux anoblis étaient à peu près +confondus par l'opinion avec la bourgeoisie qui +vivait noblement, et pouvait, quand elle le voulait, +acquérir la noblesse. En un mot, l'abolition +de l'anoblissement eût été évidemment un rehaussement +de la noblesse.</p> + +<p>Depuis 1792, la nation a bien prouvé qu'elle +n'avait pas été déterminée alors par une aversion +absolue pour toute distinction nobiliaire, +pour les titres, les armoiries et les livrées; +mais par la haine de la noblesse privilégiée qui +avait existé, parce qu'elle avait été exclusive, +offensante pour le mérite, parce que le commun +état en avait été humilié, et avait besoin +d'être vengé. Et si depuis elle a adopté une nouvelle +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +noblesse avec les mêmes attributs honorifiques, +mais sans hérédité, ce n'a été ni une inconséquence, +ni un repentir, ni un retour vers l'ancien +ordre de choses. Ç'a été tout au contraire +pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance +plus sûre, pour se mettre avec tout l'éclat +possible en possession de l'égalité de droits qu'elle +avait conquise. Un simple villageois était plus sûr +de l'abolition de la noblesse ancienne quand il +voyait l'enfant de la commune prendre le pas sur +l'ancien seigneur de la paroisse, que quand celui-ci +se tenait simplement à l'écart. Il était plus sûr +de son fait en voyant l'avancement du mérite sans +naissance, qu'en voyant seulement la retraite et +l'obscurité de la naissance sans mérite. L'anéantissement +de la noblesse privilégiée lui était aussi +mieux démontrée par la création d'une noblesse +sans privilége et sans hérédité. Enfin l'argument +contre les distinctions de naissance était plus complet, +à son sens, quand il pouvait dire à l'ancien +noble: Vous ne l'êtes plus, et je le serai au premier +jour de bataille, que quand il était borné à +dire: Vous ne l'êtes plus.</p> + +<p>Voilà ce qui fit accueillir cette noblesse qui +aurait été une simple notabilité si, par abus, +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +on n'y eût introduit à la suite un commencement +d'hérédité. Mais, telle qu'elle fut dans son principe, +elle prouva par l'accueil qu'elle obtint de +l'opinion, à quel point était conforme aux vœux +de la nation l'abolition de l'autre.</p> + +<p>Les ordres, corporations, décorations, signes +extérieurs qui supposaient des distinctions de naissance, +auraient pu être conservés, sous la seule +condition de ne plus exiger de preuves de noblesse +et d'admettre le mérite; mais tout ce qui appartenait +à la noblesse privilégiée, tout ce qui rappelait +son existence devait suivre son sort. Ainsi le +voulait l'opinion publique dans un temps de +défiance révolutionnaire, qui lui faisait craindre +le retour de son ancienne faiblesse durant des +temps calmes où toutes les séductions agissent, et +où personne ne se défend. J'ajoute que les hommes +les plus distingués de la noblesse elle-même +avouaient toutes ces réformes comme des conséquences +des principes de la révolution: telle était +particulièrement l'opinion de cette honorable minorité +de la noblesse, qui la première eut le mérite +de se réunir en 1789 à la chambre des communes, +et dont l'exemple en toute occasion aurait +épargné bien des maux s'il eût été suivi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +Tous les décrets que nous venons de voir émanèrent +de l'assemblée constituante. C'est avec l'assemblée +législative que commencèrent les mesures +violentes. La première de ces assemblées n'avait +attaqué que les priviléges de la noblesse et ses dépendances; +la seconde attaqua les propriétés des +nobles et leurs personnes.</p> + +<p>Le séquestre de leurs biens, l'affectation de ces +biens à l'indemnité de la nation pour les frais de +la guerre, la résolution annoncée de les mettre +en vente lorsque le mode de vente serait décrété, +la vente actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement +à perpétuité: voilà les actes que présente +la période que nous parcourons. Je laisse de +côté celui qui déclare otages les femmes et enfans +d'émigrés: ce décret injuste et violent n'eut aucune +exécution. Les autres ont été l'objet de vives +discussions, et les esprits modérés de la révolution +se sont long-temps refusés à les approuver. +Les émigrés étaient des hommes égarés, mais des +Français; leurs familles étaient restées en France: +comment voir sans intérêt la ruine des familles et +la proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient +d'ailleurs à la confiscation des biens et au +bannissement les principes de la législation civile, +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +et ces règles d'éternelle justice qui interdisent de +punir les innocens pour les coupables; ils réclamaient +pour les émigrés le droit commun à tous +les citoyens de sortir de leur pays, même de le +quitter; ils alléguaient l'impossibilité de distinguer +ceux qui étaient sortis sans desseins hostiles de +ceux qui portaient les armes.</p> + +<p>Mais le bon sens populaire repoussait toute +application du droit civil à une masse d'hommes +émigrés en même temps pour s'armer contre +la France, et qui marchaient contre elle en corps +d'armée, avec des armées étrangères. Émigrer +est-il, ou n'est-il pas un crime, est il possible de +constater l'émigration, de distinguer l'émigration +hostile de celle qui ne l'est pas? A toutes ces +questions l'instinct populaire répondait: Qu'importe! +Les émigrés nous font la guerre, ils se +sont établis contre nous dans le droit de la guerre; +nous l'avons donc contre eux. Comme, en guerre, +on prend à l'étranger des villes, des provinces, +des châteaux, des terres: de même, disait-on, +on peut prendre à l'émigré qui s'est fait étranger +et marche avec les étrangers, ses terres et ses +maisons. De quel droit prendra-t-on après la victoire +une province à la Prusse, si on ne peut +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +prendre, des maisons aux émigrés qui marchent +avec les armées prussiennes? Les scrupules se +levaient d'eux-mêmes devant cette idée: que le +droit de la guerre était le seul à consulter. C'était +aux émigrés qui n'avaient pas voulu prendre les +armes à prouver par leur retour qu'ils ne les +avaient pas prises, et n'avaient pas voulu rester +parmi ceux qui les avaient prises; ils avaient été +avertis de rentrer dans un délai déterminé. Seuls, +ils étaient coupables de la ruine de leurs familles; +c'était eux qui les sacrifiaient, et non la +France qu'ils ruinaient elle-même.</p> + +<p>Tel était le sentiment du peuple pendant les +nombreuses et longues séances où l'on faisait des +lois contre les émigrés. L'assemblée prononça la +confiscation des biens et le bannissement des +personnes à perpétuité, et se fonda sur de prétendus +principes de droit civil.</p> + +<p>Le système populaire était plus favorable aux +émigrés que celui du corps législatif; car la confiscation +et le bannissement prononcés par la loi, +devaient de leur nature être définitifs: au lieu +que les invasions faites par la conquête peuvent +être restituées à la paix; et les prohibitions opposées +pendant la guerre à l'entrée de toute personne +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +de l'armée ennemie, peuvent être levées quand +il n'y a plus d'ennemi. De plus la loi contre l'émigration +condamnait à mort l'émigré qui serait fait +prisonnier, tandis que le droit de la guerre oblige +de respecter la vie de l'ennemi que l'on peut faire +prisonnier.</p> + +<p>Mais la suite a prouvé que le bannissement des +émigrés de quelque manière qu'il eût été prononcé, +ne pouvait être éternel: sous le consulat +il a été révoqué. La France ne tient jamais les +promesses faites à sa colère; la révocation aurait +eu lieu plus tôt, si l'on n'eût craint que la vente +des biens confisqués n'en fût interrompue; et +cette vente elle-même n'aurait jamais été consommée, +si elle n'eût été commencée dans la légitime +irritation de la guerre, et si les circonstances trop +peu remarquées qui forçaient le gouvernement +à vendre, n'eussent aussi forcé les particuliers +d'acheter. Ces circonstances étaient la ruine des +finances et le défaut d'argent. Pour satisfaire aux +dépenses qu'entraînait la guerre, le gouvernement +n'avait d'autre monnaie que les assignats, et ces +assignats après quelque temps n'avaient plus d'autres +gages que les biens des auteurs de la guerre. +Ces assignats étant devenus la seule monnaie de +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +la France, et s'étant dépréciés, presque tous les +débiteurs en écrasèrent leurs créanciers; et ceux-ci +pour sauver une partie de leurs capitaux, furent +obligés de les employer en acquisitions de domaines +confisqués. C'étaient les émigrés qui faisaient la +guerre; c'était la guerre qui avait nécessité les assignats, +c'étaient les assignats qui ruinaient les +capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher +l'indemnité d'une partie de leurs pertes dans +les biens de ceux qui les avaient mis si près de +leur ruine. Les spéculateurs avides se sont ensuite +mêlés aux pères de famille malheureux, mais ces +derniers ont été le grand nombre des acquéreurs. +Au reste les doubles et triples reventes, les successions, +les échanges ont placé tant d'intermédiaires +entre les spéculateurs originaires et les possesseurs +actuels, et les prix se sont tellement élevés +par les mutations, qu'il serait impossible aujourd'hui +de revenir sur ceux-ci et de retrouver les +autres.</p> + +<p>Cette vente de biens confisqués, comme celle +des biens du clergé, forme aujourd'hui un intérêt +nouveau dans la révolution: il importe +de ne pas le méconnaître. La sûreté des acquisitions +de ces biens intéresse peut-être quinze millions +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +de personnes, parce qu'il faut compter toutes +les mains par lesquelles ils ont passé, avec celles +où ils sont maintenant, et qu'en cas d'atteinte +il y aurait lieu à recours de celles-ci contre les +premières.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Viennent maintenant les actes qui concernent +le roi et la cour.</p> + +<p class="center"><i>Durant l'assemblée constituante</i>:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Violation du château de Versailles et translation +du roi à Paris, les 5 et 6 octobre 1789;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud, +le 17 avril 1790;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Arrestation du roi à Varennes, le 22 juin 1791;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander +la déchéance du roi, le 17 juillet 1791;</p> + +<p>5<sup>o</sup> Constitution du 3 septembre 1791, acceptée +le 13.</p> + +<p class="center"><i>Durant le corps législatif</i>:</p> + +<p>6<sup>o</sup> Violation du château des Tuileries, le 20 +juin 1792;</p> + +<p>7<sup>o</sup> Siége du château des Tuileries, refuge du roi +dans la salle du corps législatif, suspension de la +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +royauté, réclusion du roi au temple, à l'époque +du 10 août et jours suivans.</p> + +<p class="center"><i>Durant la convention</i>:</p> + +<p>8<sup>o</sup> Abolition de la royauté, proclamation de la +république, le 21 septembre 1792;</p> + +<p>9<sup>o</sup> Mise en jugement du roi, ordonnée le 3 décembre +1792; jugement prononcé le 17 janvier +1793; exécution le 21.</p> + +<p>La violation du château de Versailles aux 5 et 6 +octobre, est le fait du peuple de Paris. Le peuple de +Paris n'est pas la nation. Mais la nation avait déjà +sanctionné le renversement de la Bastille, le 14 +juillet. La révolte de ce jour, en s'étendant à toute +la France, avait reçu le nom d'<i>insurrection</i>. L'insurrection +était réputée le plus saint des devoirs: +le renversement de la Bastille était appelé l'initiative +de l'insurrection; c'était bien la nation qui +avait consacré ces mots jusqu'alors inusités, et les +idées qu'ils expriment. Dans les évènemens des 5 +et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le résultat: +c'était le séjour du roi à Paris, c'était la +garantie que sa résidence paraissait donner à la +révolution; et elle y applaudit.</p> + +<p>Pendant tout le mois d'octobre, les communes +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +et les corps constitués firent des adresses pour en +féliciter l'assemblée nationale, s'abstenant néanmoins, +par une réserve remarquable, de parler des +évènement et des journées des 5 et 6 octobre. +L'armée renouvelle aussi dans le même mois des +protestations de fidélité aux décrets de l'assemblée; +les différens corps de la garnison de Strasbourg +réclament<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> contre un journal qui assurait que +les mécontens trouveraient protection dans une +armée de cent cinquante mille hommes, commandée +par le général de Broglie, <i>qui se croyait +assuré des garnisons de Metz et de Strasbourg</i>. La +garnison de Strasbourg déclare que cette assurance +est injurieuse pour elle. <i>Elle obéira</i>, dit-elle, <i>au +roi pour faire exécuter les lois et déployer ses forces, +contre les ennemis de la nation</i>. <i>Mais</i>, continue-t-elle, +<i>nous regarderions comme traîtres à la patrie ceux +qui seraient assez lâches pour enfreindre le serment +que vous avez dicté</i>.</p> + +<p>L'assentiment donné aux résultats des 5 et 6 +octobre, était la preuve la plus forte que la nation +pût donner de l'intérêt qu'elle mettait au décret +qui avait anéanti les priviléges. Quelle que soit +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +l'opinion que les ennemis intérieurs de la France +ont donnée, du fond de la nation française, aux +étrangers, il est certain qu'elle est celle à qui les +violences coûtent le plus, à qui elles sont le moins +ordinaires, qui est le plus habituellement contenue +par le sentiment du respect, qui même connaît +le mieux le frein des bienséances. Ses emportemens +dans la révolution ne prouvent autre chose +que l'importance qu'elle a constamment attachée +à son succès.</p> + +<p>C'est d'après cette vérité qu'il faut encore juger +les faits du 17 avril et du 22 juin 1790.</p> + +<p>Lorsqu'un rassemblement mit obstacle au départ +du roi pour Saint-Cloud<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, ce n'étaient que deux +ou trois mille personnes. Le lendemain le directoire +de département fit voter dans les quarante-huit +sections sur ces questions: Paris désire-t-il que le +roi puisse aller à Saint-Cloud, ou que le roi veuille +bien ne pas inquiéter Paris par son absence? La +majorité des sections exprima l'appréhension de +l'absence; et l'on a vu comment le directoire de +département a fait entendre au roi qu'il partageait +l'inquiétude générale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +L'arrestation du roi à Varennes<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> est, à la vérité, +le fait des habitans de Varennes, d'une petite +ville de Champagne: mais qui leur en a inspiré +l'audace? ou plutôt comment s'y sont-ils crus +obligés; comment ont-ils été amenés à la crainte +d'être criminels en laissant passer le roi? On ne +peut méconnaître dans leur conduite la puissante +influence de l'esprit national. Et par qui ont-ils +été désavoués, inculpés, poursuivis? Quels bras se +sont levés ou appesantis sur eux? Un million de +Français sont accourus sur le passage du roi à son +retour, des relais de garde nationale ont escorté +sa voiture de Varennes à Paris: s'est-il fait le plus +léger mouvement pour le délivrer? A-t-il entendu +un autre cri que celui de <i>vive la nation</i>? Plus de +cent mille personnes étaient aux Champs-Élysées +quand il est entré à Paris: il n'y en eut pas une +qui ne témoignât du ressentiment par son silence, +son attitude et ses regards. C'est ainsi que les +habitans de Varennes furent absous de leur témérité.</p> + +<p>Voici ce que M. Barnave, l'un des commissaires +de l'assemblée nationale envoyés à la rencontre +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +du roi, et qui est revenu dans sa voiture, a rapporté, +le jour de son arrivée<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, à la société des +Jacobins: «S'il pouvait vous rester un seul doute +sur la grande question de savoir si la France sera +libre, le problème est maintenant résolu. Plus +de six cent mille Français ont manifesté leur vœu +à cet égard, avec une énergie dont les personnes +qui étaient dans les voitures ont paru profondément +frappées.</p> + +<p>»A l'entrée de Paris, les citoyens avaient sans +doute résolu de garder le plus profond silence, +partout ailleurs, nous n'avons été interrompus +que par les cris de <i>vive la nation</i>!»</p> + +<p>M. de Montesquiou rapporte à ce sujet le fait +suivant, dans l'ouvrage intitulé: <i>Coup d'œil sur la +révolution</i><a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. «Au retour de Varennes le roi avoua +qu'il avait été fort surpris de l'unanimité des +vœux de la France pour la constitution nouvelle. +On lui avait toujours dit le contraire; et il ne +cacha point alors que c'était ce qu'il avait vu qui +le décidait à accepter la constitution<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +Je le répète, ce que la nation approuvait dans +les actes exercés envers le roi, ce n'étaient point +les violences, mais le mouvement qu'elles donnaient +à la révolution, et le renversement des +obstacles opposés à sa marche.</p> + +<p>A la vérité, plus on avançait, plus le peuple devenait +irritable; moins il était contenu par le respect, +moins les violences lui coûtaient: c'étaient +ses coups d'État. La majesté royale n'imposait +plus. Le roi était à son départ prisonnier depuis +dix-neuf mois; son caractère personnel semblait +dégradé par la sincérité qu'il avait feinte pendant +ce temps, et que sa fuite avait démentie; +son arrestation à Varennes avait achevé de lui +enlever toute considération.</p> + +<p>Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a> +pour demander le jugement et la déchéance +du roi, à l'occasion du décret du 15, qui +le déclare inviolable; l'opiniâtreté de la résistance +opposée par le peuple à la municipalité, qui +avait proclamé la loi martiale; les victimes mêmes +qu'entraîna cette résistance, ces faits étaient les +avant-coureurs du 20 juin, du 10 août 1792, du +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +21 janvier 1793. Tout présageait la double catastrophe +de la chute du trône, et de la fin du monarque<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p> + +<p>La violation du château des Tuileries<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, +qui eut lieu le 10 août, la réclusion du roi au +Temple, la suspension, ensuite l'abolition du +pouvoir royal, la proclamation de la république, +la mise en jugement de Louis, sa condamnation, +son exécution, tous ces faits se réduisent à deux +principaux dont les autres ne sont que les circonstances: +la mort du roi, la chute du trône. Le jugement +et la condamnation du roi à mort est un +de ces actes qui dans une monarchie étonnent +toujours, et que l'étonnement empêche de juger; +la postérité n'a pas plus la faculté de l'apprécier +que les contemporains. On dirait même que plus +l'évènement s'éloigne, plus il se grossit. L'imagination +est trop vivement frappée de la grandeur +de la catastrophe pour que la raison en pèse les +motifs. La victime tombe de si haut que la chute +paraît toujours sans proportion avec la faute; le +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +culte qu'on rend si naturellement au pouvoir, et +la religion de l'inviolabilité, contribuent plus que +la loi à mettre le prince, dans l'opinion, au-dessus +d'une condamnation. L'idée de sacrilége se place +toujours entre la justice et l'objet consacré. La +grandeur, la puissance, les vertus, la gloire des +rois qui ont succédé à la victime, pèsent de tout +leur poids sur la raison et l'imagination. L'autorité +du roi régnant impose comme s'il s'agissait +de lui-même; le respect, l'attachement que lui +portent les contemporains au milieu desquels on +est placé semblent accuser la témérité des juges +et du peuple qui ont fait périr son prédécesseur. +C'est ainsi qu'en Angleterre l'esprit est encore dominé +à la lecture du procès de Charles I<sup>er</sup>, indépendamment +des motifs qui peuvent faire croire +à l'innocence ou à la criminalité de ce prince.</p> + +<p>Il n'est pas sans utilité de s'affranchir un moment +de ces illusions, afin de reconnaître la +véritable situation des esprits à l'époque où un +peuple peut voir tomber sans effroi la tête de son +roi sur l'échafaud, et par quelle chaîne d'évènemens +peut s'affaiblir graduellement ce respect, +qui est la principale sûreté du pouvoir. Les faits +dont se compose l'histoire de Louis XVI depuis le +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +14 juillet 1789 jusqu'au mois de janvier 1793, +nous montrent comment le peuple fut amené à +ne plus voir, à cette dernière époque, dans +le monarque, qu'un homme ordinaire. Je ne cherche +point d'excuse au peuple, ni aux juges. Je +recueille une leçon qui s'offre aux princes de tous +les temps, et de tous les pays.</p> + +<p>A l'ouverture des états-généraux, Louis XVI +était aimé et respecté, non qu'on le crût un grand +roi, ni peut-être un bon roi pour les circonstances, +mais parce qu'il était bien intentionné et honnête +homme.</p> + +<p>Les circonstances exigeaient davantage. Ce +n'aurait pas été trop alors d'un esprit supérieur et +d'un grand caractère.</p> + +<p>Louis XVI était d'une complexion apathique. Il +avait l'esprit droit, mais borné par l'impuissance +de s'appliquer, par le défaut d'activité et de mouvement, +par la passion et l'habitude immodérée +de la chasse, par l'asservissement aux préjugés du +rang et de la puissance, et surtout aux préjugés +religieux.</p> + +<p>Il avait le cœur ouvert aux affections douces. Ses +mœurs étaient régulières. Il avait de la bonté. +Mais la douceur de ses affections, la régularité de +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +ses mœurs, sa bonté, l'avaient mis dans la dépendance +de la reine. Il croyait n'être qu'époux fidèle +et tendre, il était un roi asservi.</p> + +<p>Son caractère était faible. La crainte le gagnait +aisément et le gouvernait dès qu'elle l'avait atteint. +Son calme dans le danger n'était que patience, +son courage dans le malheur n'était que résignation. +Il était timide, et c'est une autre faiblesse +dont l'effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation. +Il était réservé, méfiant, comme tous +les caractères faibles; et, comme eux, à la fois +méfiant et dupe de ceux qui l'aidaient à se défier.</p> + +<p>Faute d'application à l'étude, il n'avait point +appris ce qu'il aurait fallu savoir pour gouverner; +faute d'application aux affaires, l'expérience et +l'observation ne suppléèrent point à l'étude; faute +de mouvement et d'essor, il ne découvrait point +ce qu'il aurait dû apprendre.</p> + +<p>Élevé dans la malheureuse idée qu'il tenait son +pouvoir de Dieu et de ses pères, que tout devait +être soumis à ses volontés, que les peuples n'avaient +aucun droit sur lui, qu'il ne devait compte +qu'à Dieu de leur destinée, il ne voyait dans ses +royales obligations que les commandemens de la +religion, dans ses fautes, que des péchés; et, ne +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne, +il n'en voyait que pour sa conscience.</p> + +<p>Il avait été facile aux prêtres de s'emparer +d'un prince ainsi prévenu. Leurs intérêts alors si +compromis leur rendaient plus importante que +jamais la captation du monarque. Le clergé ne +pouvant espérer son salut que du pouvoir absolu, +les prêtres firent au roi une affaire de conscience +du maintien de ce pouvoir, de la conservation +du clergé une affaire de conscience, de +la haine de la constitution, encore une affaire de +conscience. Ils étaient d'accord avec la reine, dont +la fierté imposait au roi les mêmes obligations, +comme des devoirs d'honneur dont l'infraction +le rendrait indigne de sa tendresse.</p> + +<p>Ces préjugés, ces influences, non seulement +resserraient l'esprit du roi dans des bornes plus +étroites, mais encore lui donnaient de fausses +directions.</p> + +<p>Sa conscience était toute remplie des scrupules +que l'intérêt du clergé y avait jetés; sa raison, son +esprit, épuisaient leur peu de forces à discuter ces +scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait rien +au-delà de son clergé, de la reine, peut-être de +sa famille et de la cour. Il entrevoyait ce grand +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +peuple qui était au loin derrière l'enceinte que sa +cour formait autour de lui; il lui voulait du bien, +mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui +pouvait empêcher que le bien ne se fît de lui-même. +Il ne concevait pas plus une oppression +qu'une révolte, tant il croyait que ses seules intentions +devaient suffire pour en préserver. Sa +bonté naturelle l'intéressait aux souffrances qui +sautent aux yeux, aux souffrances physiques de +la pauvreté, du dénuement; mais cette bonté +ne put jamais lui inspirer plus que de bonnes intentions +pour son peuple. C'était cette vertu toute +chrétienne à qui la religion a donné le doux et +respectable nom de charité. C'est à cette bonté +qu'il faut rapporter plusieurs actes du règne de +Louis XVI qui lui ont mérité de la reconnaissance: +l'abolition de la torture, l'assainissement des prisons, +une meilleure administration des hôpitaux. +Mais cette souveraine bonté des rois qui embrasse +les droits et les intérêts de toutes les parties +d'un grand peuple, ceux des palais, ceux des +chaumières, qui veille sur tous, contient les uns, +encourage les autres, protége le travail, patrimoine +du pauvre, la justice, refuge du faible, +qui s'occupe du présent et de l'avenir, et s'étend +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +aux plus grandes distances de temps et de lieux, +cette bonté, par laquelle les rois sont l'image de +la Providence, paraît avoir manqué à Louis XVI. +Point d'étendue dans les vues, jamais d'élan, jamais +d'action, jamais en avant. Tout arrêtait, tout +empêchait un bon mouvement: la pesanteur organique, +le défaut de lumières, l'inquiétude de +la conscience. Tout empêchait une bonne résolution: +la faiblesse du caractère, la crainte des +contrariétés dans son intérieur, une invincible +répugnance à tenir de la confiance du peuple ce +pouvoir qu'on lui disait tous les jours être un don +de Dieu. Toujours sans volonté; n'ordonnant rien, +accordant tout ce qui n'était pas contraire à ses +opinions religieuses; permettant beaucoup, n'osant +rien interdire; permettant moins peut-être +qu'il ne tolérait; s'engageant à ceux qui lui promettaient +le pouvoir constitutionnel, en laissant +faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de +Louis XIV.</p> + +<p>Après la séance royale du 21 juin 1789, le +peuple le crut malveillant pour lui, et décidé à +protéger les privilégiés: on cessa de l'aimer; l'amour +se retira subitement et complètement de +lui, parce que cette préférence qui paraissait accordée +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +aux privilégiés contrariait, dans sa première +ferveur, la passion naissante du peuple: +l'amour de l'égalité et de la liberté.</p> + +<p>Vers le milieu du mois de juillet, l'armée, rassemblée +entre Paris et Versailles, tomba en défection +et fraternisa avec les patriotes de la capitale: +l'on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15 +ou 17 juillet, le roi vint à Paris, à l'Hôtel-de-Ville, +et fit tout ce qu'on lui avait demandé: alors +on vit la faiblesse de la personne, et le peuple lui +retira son respect.</p> + +<p>La fête des gardes-du-corps du 2 octobre affermit +l'opinion qu'on avait de la malveillance du +roi, et trahit les apparences de sincérité qu'il +montrait: là commença le mépris avec le ressentiment. +Le mouvement populaire des 5 et 6 octobre +acheva de dissiper la crainte des forces +royales, et donna au peuple la mesure des siennes. +Le peuple apprit ces jours-là qu'il pouvait tout +vouloir et tout oser. Il osa vouloir que le roi fût +prisonnier à Paris, et il l'emmena.</p> + +<p>L'audace du peuple était alors excitée par une +souffrance qui l'a dans tous les temps porté à +quelques excès: c'était la faim, ou le pressentiment +de la faim, causé par la rareté des subsistances. +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +Malheureusement cette cause ordinaire +d'écarts passagers, et qui en était aussi l'excuse, +se trouvait cette fois unie à une cause de renversement; +elle faisait oser autre chose qu'une <i>révolte</i>: +c'était une <i>révolution</i>.</p> + +<p>On amena le roi à Paris tout à la fois comme +un <i>aristocrate</i> reconnu et comme un <i>munitionnaire</i> +suspect<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Il ne restait plus rien dans le peuple +de l'esprit de <i>sujets</i> du roi; le peuple était le souverain +mécontent d'un fonctionnaire.</p> + +<p>Le roi emmené à Paris, résidant à Paris, y +était-il détenu, ou prisonnier sur parole, ou roi +en liberté? Pendant l'hiver la question resta indécise; +au commencement d'avril, le roi voulut la +résoudre à sa convenance, il ne put qu'éclaircir +qu'elle était résolue au mépris de sa personne et +de sa dignité. Il annonça un voyage à Saint-Cloud: +un rassemblement l'empêcha de sortir de son palais. +Il fut manifeste qu'il était prisonnier.</p> + +<p>Le 20 juin le roi s'évade et fuit vers la frontière +où les émigrés étaient armés. On l'arrête à Varennes; +on le ramène, on le replace aux Tuileries. +Au mois d'avril c'était un prisonnier au moins +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +considérable; au retour de Varennes, on voit en +lui un prisonnier criminel: on avait la famine, +disait-on, il a voulu donner en outre la guerre. +C'est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier +rattrapé, un prisonnier qui a été en butte à +l'indignation et aux insultes d'un million de Français +sur une route de cinquante lieues. Le peuple +de Paris n'a plus même un souvenir de respect, +ni un sentiment d'égards. Ce n'est plus du roi, ce +n'est plus de Louis XVI qu'il s'agit dans les discours; +c'est du <i>traître Louis</i>, c'est du transfuge +Louis, c'est de l'ennemi déclaré de la France: on +ne le nomme plus autrement.</p> + +<p>On veut son jugement, on veut la déchéance.</p> + +<p>Le 26 juillet la loi martiale est publiée et exécutée +au Champ-de-Mars contre un rassemblement +qui demande la déchéance. Ainsi, dit-on, c'est +pour l'impunité du traître qu'on massacre les citoyens! +On se tait un moment, mais l'on impute +au traître supposé un crime de plus.</p> + +<p>L'année suivante, l'étranger, les émigrés réunis +s'avancent vers les frontières. On s'écrie: C'est le +traître qui l'a appelé. La guerre s'annonce par des +revers, c'est le traître qui les a ménagés. Les cris +se renouvellent pour la déchéance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +La déchéance se fait attendre, on veut l'abdication.</p> + +<p>Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se +laisse voir et ne sait pas se montrer. Soixante mille +personnes l'approchent, le pressent successivement +et lui parlent, les uns avec une familiarité +insolente, les autres avec mépris, les autres avec +menace. Il ne s'émeut point. «Celui qui a la conscience +pure, dit-il, ne craint rien; mettez la +main sur mon cœur, et voyez s'il bat plus fort +qu'à l'ordinaire, s'il a la moindre frayeur.» +Certes, il eût été beau de ne pas s'émouvoir, si à +l'indifférence pour le danger, le malheureux monarque +avait ajouté le sentiment profond de la +majesté outragée, s'il l'avait marquée par la +fierté de son maintien, par l'éloquence de ses +paroles, s'il avait su, comme un Mathieu Molé, +réprimer, ou éclairer, ou émouvoir cette multitude: +mais le peuple le vit monté sur une +banquette, coiffé d'un bonnet rouge, boire dans +une bouteille, criant vive la nation. Se faire un +mérite du calme de sa conscience, devant un +peuple en révolte, n'était-ce pas ajouter à un +abaissement que le peuple ne voyait que trop? +On était entré, voulant l'abdication; on oublia +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +en voyant le roi qu'on l'avait jugée nécessaire.</p> + +<p>L'ennemi entré en France, la fureur un moment +apaisée se rallume. Elle produit le massacre du +10 août qui produit un redoublement de fureur.</p> + +<p>De ce moment, la capitale ne cesse de retentir +de ce cri: <i>la mort du tyran</i>. L'ennemi s'approche +de la capitale. On pressent tous les désastres qu'y +entraînera la victoire, et les vengeances qu'exerceront +le roi, les prêtres, les nobles: les nobles +cent fois plus redoutés que le vainqueur. La +peur se joint au ressentiment, et le rend plus +cruel. On redouble les cris d'alarme et de fureur: +le trône est renversé, la république proclamée. +Depuis long-temps on ne voyait plus un roi de +France dans Louis, plus même un homme considérable; +alors on en vient à ne plus voir en lui +qu'un danger pour la république à laquelle chacun +attache désormais la sûreté de sa propre existence, +et chacun veut la mort de Louis, comme assurance +de sa propre vie. La commune et la Montagne +rejettent sur le malheureux prince les diverses +accusations, les soupçons multipliés qu'inspirait +au peuple la rareté des subsistances.</p> + +<p>Telle fut la marche des sentimens populaires +qui, depuis le 14 juillet 1789, jusqu'à la fin de +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +l'année 1792, ont amené l'accusation et le jugement +de Louis.</p> + +<p>Quelles circonstances pour ce jugement! La république +est à peine élevée sur la monarchie renversée, +que déjà triomphante elle asseoit sur les +fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation +de la royauté, la traîne à son char dans la +poussière, et tire ensuite de la condamnation de +la royauté, celle de tous les rois! Quelles circonstances +que celles où l'on met en principe qu'il +n'y a point de roi innocent, et qu'avoir été roi +c'est être criminel aux yeux de la république!</p> + +<p>Cependant l'inviolabilité du roi était toujours +subsistante aux yeux de la loi; et si l'on décidait +qu'au mépris de son inviolabilité il serait mis en +jugement, du moins ses moyens de défense au +fond lui restaient. On sait quel fut le sort de +cette double garantie. Il ne s'agit point ici de discuter +le jugement, mais seulement de voir quelle +impression il fit sur l'opinion nationale.</p> + +<p>D'abord elle regardait Louis XVI comme coupable, +non pas en détail de chacun des faits portés +dans l'acte d'accusation, mais de la guerre, +et du double dessein d'anéantir la révolution et +d'en poursuivre les auteurs. Quand le roi fut +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +jugé, la nation détourna ses regards d'une condamnation +qu'elle trouva trop rigoureuse, et +qu'elle n'aurait point prononcée; mais elle se +familiarisa ensuite avec l'idée d'un évènement +sans remède, qui n'était pas tombé sur une parfaite +innocence, et qui, dans l'intérêt de la révolution, +se présentait avec des idées confuses d'utilité. +C'était à cet intérêt de la révolution que les esprits +rapportaient alors tout en France. On n'était +ni plus féroce, ni peut-être moins ami de la justice +que dans les temps antérieurs; mais on mettait +tous les sentimens de bonté et de justice à +assurer cette révolution, qu'on regardait comme +la justice et la bonté étendues à de nombreux millions +d'hommes, au lieu que la justice assise sur +les tribunaux ne regarde que les individus qui +l'invoquent.</p> + +<p>Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la +guerre? Ce n'était, certes, pas sur les analyses, les +dissertations, les déclamations, les griefs spéciaux +des orateurs de la convention; ce n'était pas sur +les écrits trouvés après le 10 août dans l'armoire +de fer du château des Tuileries; ce n'était ni sur +le traité de Pilnitz qui faisait connaître les sollicitations +des princes et supposait le vœu du roi, +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +ni sur les états de paiement des gardes du corps à +Coblentz; c'était sur un ensemble de circonstances +notoires, sur un enchaînement de faits indubitables +qui avaient saisi tous les esprits, sur un +corps de preuves morales, de celles qui portent +la conviction avec elles sans le secours du raisonnement, +et qu'aussi le raisonnement ne peut +affaiblir.</p> + +<p>Les émigrés s'étaient armés aux frontières, en +1791, contre la révolution. Lorsque le roi partit +pour Varennes, c'était pour se mettre à portée +d'eux: il voulait donc diriger la guerre contre la +révolution.</p> + +<p><i>Monsieur</i> est parti en même temps que lui: +donc leur marche était combinée. <i>Monsieur</i> a +bientôt été reconnu chef de l'émigration armée: +donc le roi était d'accord avec l'armée des émigrés.</p> + +<p>Bientôt on parle d'armées étrangères qui embrassent +la même cause que les émigrés: donc +elles sont provoquées par les chefs de l'émigration, +par <i>Monsieur</i>; donc elles sont autorisées par +le roi qui était parti avec <i>Monsieur</i>.</p> + +<p>Les armées étrangères s'avancent avec les émigrés, +ainsi la liaison de l'étranger et de l'émigration +se vérifie par le fait: donc le roi parti +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +avec son frère, chef de l'émigration, est d'accord +avec l'étranger.</p> + +<p>L'empereur d'Autriche est frère de la reine, la +reine est ennemie déclarée de la révolution: donc +l'empereur d'Autriche, provoqué par <i>Monsieur</i>, +est aussi pressé par la reine. La reine gouverne +l'esprit du roi: donc le roi est d'accord avec l'empereur +d'Autriche.</p> + +<p>Le roi rappelle ses frères par des écrits solennels, +et ils ne rentrent pas: ce ne peut être +que parce qu'il dément en secret les écrits qu'il +publie.</p> + +<p>Il refuse la sanction d'une loi qui les bannit, +et la refuse pour constater sa liberté, donner plus +de poids au rappel qu'il leur adresse: s'il n'écoutent +point, ce ne peut être que parce qu'il +leur fait savoir que son intention n'est pas plus +changée que son sort.</p> + +<p>L'émigration et la guerre attirent la malveillance +du peuple sur sa tête, et ses frères n'en +sont pas plus décidés à rentrer: quelle apparence +que ses frères eussent voulu l'exposer aux dangers +d'une révolte, si Louis n'eût été résolu à les +braver? Lui seul pouvait disposer ainsi de sa +sûreté. La tendresse fraternelle n'eût osé prendre +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +sur elle les évènemens qui s'annonçaient. +La mort du roi était sans doute un crime inutile +à l'établissement de la république, puisqu'il +avait un successeur; mais cette considération +ne suffisait pas pour rassurer la tendresse de +deux frères contre un peuple furieux jusqu'à la +frénésie.</p> + +<p>Les puissances, conjurées avec les émigrés, font +précéder leurs troupes de déclarations et de manifestes +où elles parlent le langage des émigrés, +où elles annoncent l'intention de délivrer le roi +de la dépendance où il est retenu; et leurs manifestes +sont au fond la même chose que la déclaration +laissée par le roi à son départ pour Varennes +l'année précédente: donc les étrangers répondent +au vœu du roi, à ses sollicitations secrètes, +à celles de son frère avouées par lui.</p> + +<p>Enfin, et ceci était sans contredit une forte présomption, +la condition actuelle du roi était la détention; +il était donc naturel qu'il désirât d'en sortir. +Le sort que la constitution nouvelle lui promettait +pour l'avenir était loin de valoir sa condition passée; +donc il devait être bien aise d'y revenir. Voilà +des armées d'étrangers et d'émigrés qui prétendent +l'y ramener; donc c'est lui qui a invoqué +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +leurs secours, donc il a appelé la guerre. Pour la +multitude, la preuve la plus certaine de la vérité +d'une accusation est de sentir en soi-même qu'à +la place de l'accusé on aurait fait ce qui lui est imputé; +et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce +sentiment qui devrait porter à l'indulgence est ce +qui détermine le plus sûrement à condamner.</p> + +<p>Le peuple ne mettait pas en doute que l'appel +des étrangers ne fût un crime; la constitution avait +déclaré que le commandement d'une armée dirigée +contre la nation, était une abdication de la +royauté, et elle ne supposait pas même le commandement +d'une armée étrangère. L'intérêt national +s'expliquait bien plus haut et plus clairement +que la constitution. L'avocat de Louis XVI +déclara dans son plaidoyer pour le roi, «Que se +mettre à la tête d'une armée et en diriger les +forces contre la nation, était un grave délit. +Certainement, dit-il, il ne peut pas en exister +de plus grave; celui-là les embrasse tous. Il +suppose, dans les combinaisons qui le préparent, +toutes les perfidies, toutes les machinations, +toutes les trames qu'une telle entreprise +exige nécessairement. Il suppose dans ses effets +toutes les horreurs, tous les fléaux, toutes les +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +calamités qu'une guerre sanglante et intestine +entraîne avec elle.»</p> + +<p>Telle était l'opinion publique sur la question de +droit; M. de Sèze n'a fait que l'exprimer. Sur les +questions de fait, l'opinion générale n'était peut-être +pas exempte d'erreurs; mais elle n'en renferme +pas non plus d'assez palpables pour que +l'égarement général fût absolument sans excuse. +Répétons au reste qu'il ne s'agit pas ici de juger +l'opinion, mais seulement de reconnaître quelles +furent ses décisions.</p> + +<p>S'il y avait lieu à prononcer aujourd'hui sur le +jugement de la multitude, il faudrait examiner +d'abord si les intentions du roi, à l'époque du départ +de <i>Monsieur</i> et de l'arrestation de Varennes, +n'avaient pas changé depuis, soit parce que le roi +avait reconnu, comme il l'a dit, le vœu national +qui lui avait été manifesté sur toute la routé de +Varennes à Paris, et par les amendemens que le +comité de révision avait faits à l'acte constitutionnel, +pour rendre au pouvoir royal plus de force +et de dignité que n'en avaient donné les premières +rédactions.</p> + +<p>Il faudrait vérifier ensuite par tous les moyens +possibles, si les princes et les émigrés, ne se sont +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +pas cru permis alors de servir la cause du roi, +contre les défenses expresses consignées dans ses +écrits patens, bien que sa correspondance secrète +les eût confirmées ou ne les eût point démenties; +et s'ils n'ont pas agi sur ce principe: que la volonté +intime du roi, quelle que soit sa position, doit +toujours être présumée conforme à ce qu'on regarde +comme les droits et les intérêts de la couronne, +sans égard à ses déclarations officielles et +patentes. En un mot, il faudrait savoir si la +guerre n'était pas hasardée officieusement par leur +dévouement et leur fidélité, au lieu d'être entreprise +par ses ordres.</p> + +<p>On me demandera sur quoi se fonde l'assertion +que l'opinion générale, je ne dirai point approuva +la mort de Louis XVI, mais ne s'est point révoltée +en apprenant sa condamnation. Elle se +fonde sur ce fait: que tous les corps judiciaires, +administratifs et municipaux, ont signé, dans +l'intervalle du 10 août 1792 au mois de janvier +1793, ou des pétitions pour demander le jugement +du roi, ou des adresses pour en féliciter. +Elle se fonde sur ce que la discussion du procès +a duré plusieurs mois, et qu'elle n'a été détournée +par aucune pétition contraire, sur ce +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +qu'enfin le 21 janvier, six cent mille personnes +de Paris ont vu sans opposition exécuter le jugement +fatal.</p> + +<p>On peut aussi donner en preuve de l'acquiescement +ou du moins de la résignation de l'opinion +nationale, la formation, l'enthousiasme et les victoires +des armées qui, après le 2 septembre, ont +marché contre les Prussiens et les Autrichiens en +Champagne. Six cent mille hommes qui, pendant +que le roi est au temple, et que l'on demande sa +tête, courent aux ennemis qui veulent sa délivrance, +et les battent, sont des votans qui prononcent +l'absolution des évènemens du 10 août, +et de ceux qui devaient en être la suite. Et enfin, +puisqu'il faut compter l'armée pour quelque +chose en France, il y a lieu à rappeler ici la résistance +des soixante mille hommes commandés +par M. de Lafayette, qui ont refusé de marcher +contre les auteurs des évènemens du 10 août +et du renversement du trône. Cette défection fut +légitimée par les adresses des autres armées alors +existantes.</p> + +<p>On ne peut en parler ici sans faire une observation +qui mérite peut-être quelque examen.</p> + +<p>Cet abandon du roi par l'armée était la seconde +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +défection depuis 1789, et elle ne devait pas être +la dernière<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> + +<p>L'esprit de parti a beaucoup essayé, depuis le +mois de juin 1815, d'établir que l'armée française +s'était déshonorée dans le mois de mars précédent, +en se replaçant au retour de l'empereur sous le +drapeau tricolore: il n'a point réussi.</p> + +<p>Il ne faut pas s'abuser; l'honneur ne se prête +point à placer sur la même ligne l'abandon du +prince pour la patrie, et l'abandon du prince +et de la patrie pour l'étranger. Ce peut être un +malheur que le militaire fasse une distinction entre +le prince et la patrie; mais il dépend du prince de +la rendre impossible par son intime union avec le +peuple qu'il gouverne.</p> + +<p>Il faut aussi se persuader que l'armée distinguera +toujours entre le prince et la patrie, +quand la patrie voudra l'égalité, et que la cour +fera craindre que le prince ne veuille les priviléges. +L'armée est la partie de la nation la plus +intéressée à l'égalité de droits, parce que les grades +militaires sont très multipliés et que les hauts grades +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +sont très honorables et très avantageux. D'ailleurs +le service militaire est, sans contredit, la profession +où l'égalité de droits est la plus légitime, puisque +le danger est le même pour tous ceux qui l'exercent, +que ce danger est capital et que le courage +qui l'affronte est le fondement de la gloire militaire.</p> + +<p>Enfin, quand l'intérêt général de l'armée tient +à un noble besoin, tel que celui de l'égalité de +droits, quand cet intérêt a été épousé par l'honneur, +c'est l'honneur même qui semble dégager +le soldat de sa fidélité, ou plutôt lui faire +honte de cette fidélité envers le prince dont +le gouvernement ou la cour l'offense ou le +menace. Il est bien temps de se persuader +que dans un pays où l'égalité est devenue un +point d'honneur général, il est impossible de +faire des armées fidèles au prince, si elles ne +sont parfaitement convaincues de la fidélité du +prince aux droits de tous. Il sera toujours impossible +de faire une armée où le soldat ignore +jusqu'à quel degré d'élévation le dernier conscrit +a pu de nos jours parvenir par le talent et la +bravoure, et où il soit aussi encouragé par les +regards d'un général, <i>homme de cour</i>, que par +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +l'espérance de devenir général lui-même. Les +troupes russes seront plus tôt atteintes de l'ambition +si long-temps légitime du soldat français, +que le soldat français ne sera résigné à l'insupportable +néant du soldat russe.</p> + +<p>Je finis en observant que ces défections intérieures +repoussent d'autant mieux le mépris qui +s'attache toujours aux défections utiles à l'étranger, +qu'elles semblent ajouter à l'ardeur de le +combattre. Jamais les armées françaises ne se +sont plus vaillamment battues contre les ennemis +de la France, qu'après leurs défections intérieures, +soit qu'elles crussent avoir à défendre un intérêt +mieux garanti au dedans, soit qu'elles voulussent +mériter du prince même leur absolution par leurs +services.</p> + +<p>Il ne reste plus qu'à faire connaître la part que +l'opinion générale a prise à la constitution de 1791, +et à la proclamation de la république à la fin de +1792.</p> + +<p>La multitude n'est pas en état de juger l'ensemble +d'une constitution, mais elle entend fort +bien si les intérêts dont elle est occupée sont protégés +par les dispositions constitutionnelles, ou s'ils +sont mal assurés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +Pour le grand nombre des Français, la constitution +consistait essentiellement dans les <i>abolitions</i> +exprimées par des articles préliminaires. Je les +rappelle ici:</p> + +<p>«Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions +héréditaires, ni distinctions d'ordres, +ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni +aucun des titres, dénominations et prérogatives +qui en dérivaient, ni aucun ordre de chevalerie, +ni aucune des corporations ou décorations, pour +lesquelles on exigeait des preuves de noblesse, +ou qui supposaient des distinctions de naissance, +ni aucune autre supériorité que celles des fonctionnaires +publics dans l'exercice de leurs fonctions.</p> + +<p>»Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun +office public.</p> + +<p>»Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation, +ni pour aucun individu, aucun privilége ni exception +au droit commun de tous les Français.</p> + +<p>»Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de +professions, arts et métiers.</p> + +<p>»La loi ne reconnaît plus ni vœu religieux, ni +aucun autre engagement qui serait contraire aux +droits naturels ou à la constitution.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +Ces points étant bien exprimés, il ne s'agissait, +pour la multitude, que de voir si l'organisation +des pouvoirs n'aurait rien de contraire à leur +maintien.</p> + +<p>Les résistances des priviléges, celles de la cour, +aux premiers actes de la révolution, mirent le +peuple en garde contre toutes dispositions qui +pourraient tendre à rétablir le pouvoir du clergé +et de la noblesse, et à conserver au roi les moyens +de les protéger. Rien n'aide à entendre les questions +générales comme d'avoir un intérêt particulier +qui s'y rapporte. La partie du peuple la plus +illettrée donna une attention merveilleuse aux discussions +les plus abstraites; et dès qu'une proposition +présentait quelque sujet d'inquiétude pour +la cause nationale, la multitude prenait parti, +se passionnait pour les orateurs qui mettaient +leur éloquence à la faire rejeter, et récompensait +leurs efforts par les témoignages les moins équivoques +de son contentement et de sa reconnaissance. +Cette disposition toute nationale, irritée +chaque jour par l'opposition du parti aristocratique, +se développait chaque jour avec plus +d'énergie. Ce parti malveillant avertissait lui-même +du danger de ses principes par ses efforts pour +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +les faire prévaloir; il avait tellement mis à découvert +l'intérêt personnel dans la plupart de ses +discussions, qu'il avait décrédité d'avance tout ce +qu'il aurait pu dire de plus raisonnable. La constitution +se ressentit de la maladresse des uns et de +la méfiance des autres. Elle ne fut point telle +qu'elle avait d'abord été conçue dans toute la +France par les esprits éclairés; elle ne fut point +telle qu'elle aurait dû être pour se maintenir contre +les factions populaires. L'opinion du peuple, à +force de précautions contre l'ennemi, avait oublié +ou méconnu la nécessité d'en prendre contre +lui-même, ou contre les intrigans qui pouvaient +l'égarer. Et comme si la chose publique n'eût pu +être menacée que par le pouvoir, on ne songea +qu'à se préserver de ses abus. En fuyant le despotisme +on travailla pour l'anarchie. Les cahiers +avaient demandé la séparation des pouvoirs, pour +que les lois fussent l'ouvrage d'un corps impartial +pour que l'exécution fût indépendante et énergique: +les pouvoirs furent bien distingués par leurs +dénominations et par quelques circonstances, +mais ils furent malheureusement confondus au +fond. Le pouvoir exécutif, borné à un <i>veto</i> suspensif, +privé du droit de l'appliquer à un grand +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +nombre de cas où sa conservation était intéressée, +borné à sanctionner ou à suspendre des lois dont +l'initiative appartenait exclusivement au corps +législatif, ayant d'ailleurs pour agens d'exécution +des corps municipaux, des corps administratifs, +dont les membres étaient nommés par le peuple +seul, c'est-à-dire dont les pouvoirs venaient d'une +source opposée à celle d'où émanaient les ordres à +exécuter, des corps délibérant toujours dans les cas +même où il fallait unité de volonté et rapidité +d'action, des corps dont le roi n'avait la faculté +de punir les écarts que par la suspension, et dont +le jugement définitif appartenait au corps législatif: +avec de telles chaînes, le pouvoir exécutif +était presque nul, et le peu qui en existait était +subordonné au pouvoir législatif, et se confondait +avec lui. Tel était le résultat des méfiances +que les ordres privilégiés avaient tous les jours +accrues contre la cour, et que la cour avait elle-même +inspirées.</p> + +<p>Les hommes éclairés avaient désiré un pouvoir +législatif composé d'une chambre haute et d'une +chambre de députés; ils le souhaitaient ainsi pour +que les lois ne pussent jamais être l'ouvrage de +quelque ascendant particulier, ou de quelque entraînement +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +de circonstances; ils le désiraient pour +que la plus importante prérogative du trône, celle +de l'hérédité, fût sous la garde d'une magistrature +héréditaire elle-même, et dont chaque titulaire +fût lié par un intérêt de famille au maintien de +l'hérédité royale; ils le désiraient pour que la cour +du monarque ne fût pas uniquement composée +de courtisans, et pour qu'il y eût, entre le prince +et les particuliers, des intermédiaires indépendans +qui assurassent leurs mutuelles relations.</p> + +<p>Quoique l'hérédité d'une magistrature conférée, +par une élection nationale, à cent ou deux +cents personnes tout au plus, dénuées de tout +privilége autre que l'hérédité même, n'eût rien +de commun avec celle de la noblesse disséminée +naguère sur toute la France; quoique l'existence +d'une chambre haute, composée de citoyens distingués +des autres uniquement par leur magistrature, +n'eût rien de commun avec celle d'une +chambre composée de privilégiés, et fût même +le plus puissant obstacle que l'on pût opposer au +retour d'une chambre féodale et nobiliaire, cependant +l'inquiétude du peuple le rendit sourd +à toute proposition d'une chambre haute, et +même de deux chambres égales. On craignit que +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +la chambre haute ne fût composée des anciens +pairs, et ne rétablit ainsi l'ancienne chambre du +parlement; qu'elle ne fût composée de nobles, et +qu'elle ne refît l'ancienne chambre de la noblesse +des états-généraux; qu'elle ne fût d'une manière +ou de l'autre une garantie, un retranchement pour +l'aristocratie; et l'on repoussa l'idée d'une seconde +chambre comme sacrilége. Ce fut le point d'honneur +de l'égalité, exalté jusqu'au fanatisme par la +contrariété du parti des priviléges, qui entraîna à +vouloir une seule chambre, faute dont l'expérience +a si bien fait sentir à la suite les fâcheuses conséquences.</p> + +<p>La constitution de 1791, composée au gré de la +défiance nationale, n'eut de force que contre la +puissance royale. Faite dans la vue de consacrer +l'abolition des priviléges, on sentait moins la +nécessité de fonder une institution vraiment +monarchique, que celle d'empêcher le roi, +protecteur des priviléges, de les rétablir. On, +s'était plus occupé de rendre la constitution +capable de renverser le roi, que capable de se +soutenir elle-même. C'était au fond une république +démocratique, avec un fantôme de royauté. +Quand on eut suspendu le roi, la république, +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +existait de fait. Quand on la proclama, le peuple +qui n'avait demandé à sa constitution monarchique +que sûreté contre le retour des priviléges abolis +et contre le roi qui le faisait craindre, accepta la +république comme une garantie plus sûre que la +monarchie. Mais il ne crut pas juger la question +de la prééminence de la république sur la monarchie, +ou de la monarchie sur la république. +L'instinct national n'avait pas cessé d'être en faveur +de la monarchie: les opinions contraires n'avaient +jamais été accueillies par les écrivains éclairés, +même par les patriotes les plus exagérés; les +jacobins les avaient repoussées jusqu'au dernier +moment; et quelques semaines avant la suspension +du roi, le corps législatif avait voué à l'animadversion +générale toute idée de république. Dans le fait +la république qui a été décrétée sans discussion, +sans délibération, sur une motion dénuée de toute +exposition de motifs, n'a reçu cette existence +inattendue que des passions vives et profondes qui +partageaient la convention. Dans les uns ç'a été +l'espérance de sauver la vie du roi, dans d'autres +la crainte de sa réintégration et de sa vengeance, +dans d'autres la haine du duc d'Orléans qu'on +croyait appelé au trône, dans tous le désir de +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +renverser les hommes du parti contraire au sien +et de détruire leur influence dans la convention. La +guerre était déjà déclarée, et une guerre à mort, +entre les partis de cette assemblée: chacun cherchait +sa sûreté ou ses avantages dans le système +politique qui était le plus contraire au parti opposé. +Ainsi la Gironde crut anéantir la Montagne +en faisant évanouir la possibilité de couronner +le duc d'Orléans; et la Montagne crut anéantir la +Gironde et se garantir de tout péril en renversant +le trône de Louis XVI. Et c'est ainsi que les intérêts +publics étaient réglés au gré des intérêts particuliers.</p> + +<p>La constitution de 1791 n'a point été soumise +à l'acceptation du peuple. La constitution démocratique +de 1793 l'a été. On ne voit nulle part +quel a été le nombre des votans, et quelle a été +la majorité en faveur de celle-ci. Mais on a lieu +de croire ou qu'elle a été faible, ou que les votans +ont été peu nombreux; car dans les séances +de la convention qui ont suivi le rapport fait à cet +égard, on voit agiter la question de savoir quelles +peines seront infligées aux citoyens qui n'auront +point accepté.</p> + +<p>Le nombre des suffrages est plus concluant +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +qu'on n'est disposé à le croire; il exprime mieux +qu'on ne pense l'opinion générale. Les institutions +qui ont été vraiment nationales ont obtenu jusqu'à +quatre millions de suffrages ou environ, tandis +que d'autres n'en ont pas eu le quart; et il y +a lieu de croire que la constitution de 1793 fut +dans ce dernier cas. Au reste, cette constitution +excéda la mesure de démocratie qu'on avait généralement +cru raisonnable de faire entrer dans +une grande république comme la France; ainsi +les votes peu nombreux de 1793 sont à peu près +étrangers à la simple proclamation de la république +de 1792.</p> + +<div class="p2 figcenter"> +<img src="images/illus205.jpg" width="120" height="50" alt="ornement1" title="" /> +</div> +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<p class="center"><big><b>APPENDICE.</b></big></p> + +<h2>DE LA TERREUR.</h2> +<p class="p4"><a name="Page_194" id="Page_194"></a> +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<h3>AVERTISSEMENT.</h3> + +<p>Cet écrit n'est ni une satire, ni une vaine déclamation. +C'est une suite d'observations générales, +que la mémorable expérience de l'année 1793 a +fournies; c'est une théorie du régime de la terreur, +que quelques personnes, en trop grand +nombre, sont disposées à regarder comme utiles, +en certaines occurrences, à l'art de gouverner.</p> + +<p>Le fond de cet ouvrage a été composé peu après +la mort de Robespierre, époque où finit la terreur, +en 1795. Je l'adressai, de l'asile où je m'étais +retiré, à M. Charles His, alors rédacteur d'un +journal estimé, <i>le Républicain</i>. M. His voulut, +avant de l'insérer dans son journal, que quelques +membres de la convention en entendissent la lecture. +Il la fit chez madame Tallien, chez qui se +rassemblaient les ennemis du comité de salut public. +L'ouvrage fut goûté; madame Tallien engagea +son mari à le lire le lendemain à la tribune +de la convention sous la forme de discours. Tallien +y mit un petit préambule et le lut. Je puis +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +croire, sans trop me flatter, qu'il contribua au +renversement du comité de salut public et au +retour des lois.</p> + +<p>En 1815, quand le parti royaliste proposa +un système de proscription et de terreur, je recherchai +mon manuscrit, j'y ajoutai un préambule +approprié à la circonstance, et je le fis parvenir +à Louis XVIII. Je l'imprime ici tel qu'il fut +arrangé en 1815.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p> + +<h2>DE LA TERREUR.</h2> + +<p class="center"><small><b>(Partie de 1793 et de 1794.)</b></small></p> + +<p class="p2">Les princes qui appelés à gouverner des pays +civilisés, osent affronter la haine des peuples, +ceux qui dédaignent d'apprendre comment se +gagne leur amour, verront dans cette période, fertile +en hautes leçons, ce que c'est que cette terreur +où ils croient trouver leur sûreté. Jamais, chez +aucun peuple, ce fléau ne fut porté aussi loin, ne +se prolongea aussi long-temps, ne s'étendit à autant +de malheureux qu'en France durant la convention +nationale; jamais la terreur ne courba +au même point la partie éclairée d'une grande +nation, n'abaissa, ne dégrada les habitans des +grandes cités, ne les persécuta, ne les dépouilla, +ne les opprima, comme elle le fit alors. Il fallait +avoir été saisi dans la liberté pour être ployé si bas +dans la servitude; jamais on n'eût fait d'un peuple +esclave, un peuple si esclave. Les sultans, les +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +czars, les janissaires et les strélitzs ne firent jamais +ce qu'ont osé quelques Montagnards aidés par nos +armées révolutionnaires, composées de prolétaires, +comme toutes les troupes des despotes. Et, comme +si la destinée avait voulu se jouer du respect des +hommes pour la justice et la liberté, elle fit voir, +dans ces temps d'oppression intérieure, des armées +que le patriotisme rendait invincibles, qui assurèrent +l'indépendance nationale, et rétablirent la +gloire des armes françaises<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Mais malheur au +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +pouvoir qui se repaîtrait de ce spectacle, qui +prendrait quelque plaisir à le contempler, qui n'y +verrait qu'un grand succès de tyrannie, qui croirait +y surprendre quelques secrets de l'art de gouverner, +qui aurait la funeste tentation de le mettre +en pratique, ou du moins en réserve pour l'occasion; +qui enfin ne serait pas pénétré d'horreur +pour tous ses principes et pour toutes ses conséquences. +Malheur au pouvoir qui ne s'attachera +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +pas aux intérêts, aux sentimens, à l'opinion de +la classe mitoyenne de la société, comme au centre +de tous les intérêts, à la représentation de tous +les droits, au seul principe de force durable. Si +la justice et l'humanité lui permettent de contempler +sans horreur l'affreuse existence du gouvernement +révolutionnaire, et les moyens par lesquels +il parvint à répandre la terreur, et les excès +par lesquels il la soutint, que la politique du moins +porte ses regards sur les dangers qui menacent +les premiers essais de ce régime, sur la catastrophe +qui en amène inévitablement la fin, sur +les longues calamités qu'elle entraîne à sa suite; +qu'elle voie le sort de tous ceux qui l'ont exercée, +de toutes les institutions qui lui ont appartenu, +et qu'elle juge après si les résultats que le pouvoir +croit avoir obtenus sont réellement dus à la terreur, +si en tout cas ils n'auraient pas été achetés à trop +haut prix, et s'il n'eût pas été plus facile et plus +sûr de les préparer par la raison et la justice qui +secondent toutes les entreprises sages et n'entravent +que la barbarie ou la démence.</p> + +<p>Fixons d'abord, s'il se peut, notre attention sur +cet état de terreur dont nous voulons apprécier les +effets.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +Ce fut une crainte profonde et toujours présente +de la mort, des supplices, de l'ignominie. Ce fut +une véritable maladie où le moral et le physique +étaient continuellement en action l'un sur +l'autre; un état extrême qui suspendit l'usage +de la raison, qui en fut presque l'égarement. +La terreur concentra chacun en soi-même, détacha +de tout autre intérêt que celui de la conservation, +dégagea des plus importantes affaires, des +affections les plus intimes, des devoirs les plus +saints, paralysa tout à la fois les bras et les âmes. +Elle fit évanouir tout respect de soi même, elle +abaissa toutes les grandeurs, avilit toutes les dignités, +soit qu'elles fussent données par le hasard ou +obtenues par le mérite personnel, humilia tous les +genres de considération, et les prosterna dans la +fange aux pieds de vils scélérats. Elle poussa +quelques caractères faibles à l'abandon, quelquefois +même à la trahison de leurs parens, de leurs +amis, comme à un moyen de salut, et mit +beaucoup d'autres en défiance de tout le monde: +comme si ce tourment eût été un moyen de +sécurité.</p> + +<p>Toute la partie éclairée et aisée de la nation fut +atteinte de cette maladie, plus particulièrement +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +les habitans riches des villes, plus particulièrement +encore ceux des villes manufacturières. La terreur +étant imposée par les prolétaires et pour eux, elle +affectait tout ce qui n'était pas eux, et leur pouvoir +s'appesantissait d'autant plus que la proportion +de leur nombre avec celui des propriétaires +d'une même commune, était plus à leur avantage.</p> + +<p>Si elle n'eût été générale, se serait-elle établie? +S'il eût été possible de s'y soustraire, sans en être +l'instrument, de n'en pas être victime n'en étant +pas agent, n'aurait-on pas vu une ligue puissante +se former contre elle?</p> + +<p>La terreur affecta toutes les conditions, tous les +âges, tous les sexes. Toutes les figures en portaient +la sinistre empreinte. On ne rencontrait que +des regards qui l'eussent communiquée si l'on en +eût été exempt, qui la redoublaient en ceux à +qui elle accordait un peu de relâche. Et si tout +n'eût annoncé qu'elle interdisait les encouragemens, +les consolations, les secours, les asiles de +l'amitié, elle n'eût pas été la terreur.</p> + +<p>Par quelle suite d'attentats parvint-on à introduire +et à soutenir cette calamité?</p> + +<p>Il fallut d'abord que le gouvernement rompît +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +solennellement avec la justice, qu'il assurât un +libre cours à l'arbitraire, que l'arbitraire fût assuré +de régner sans partage. Sous le règne de la +justice, le crime tremble sans doute, mais le crime +seul; et ce n'était pas contre le crime qu'était +préparée la terreur. Elle devait moins atteindre +les ennemis de l'État, que les ennemis personnels +des gouvernans. Il ne s'agissait pas d'imprimer à +quelques traîtres la crainte salutaire des lois, +puisque les lois se faisaient craindre d'elles-mêmes: +il fallait imposer à tous les citoyens une crainte +stupide des personnes. La terreur du crime fait la +sécurité des gens de bien, et c'était des gens de +bien que l'on avait à se défendre: c'était le crime +lui-même qui avait besoin de rejeter sa terreur +sur ceux dont la justice faisait la sécurité. En +un mot l'objet n'était pas de punir, mais de proscrire.</p> + +<p>Ce qu'ont osé alors des scélérats se conçoit mieux +que ce qu'ont paru croire quelques gens de bien. +Quand les premiers instituèrent leur gouvernement +révolutionnaire, ils dirent: nous voulons l'arbitraire +pour répandre la terreur parmi les ennemis +de la patrie et la sécurité parmi ceux qui +l'aiment: comme s'il pouvait y avoir de la sécurité +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +pour quelqu'un là où il n'y a pas de justice pour +tous. L'hypocrisie qui exprimait cette intention +en déguisa sans doute l'absurdité. On les crut. +Cependant cette belle et salutaire répartition +de la sécurité et de la terreur entre le crime et +la vertu, n'était-elle pas toute faite par la justice; +et peut-elle se faire par une autre puissance +que la sienne? L'arbitraire n'est-il pas la faculté +de confondre l'innocent avec le coupable; +l'arbitraire n'est-il pas la faculté de protéger le +crime, de le commettre, et de perdre l'innocence? +Et pour quel usage un gouvernement peut-il +avoir besoin de l'arbitraire, quand il a contre les +malfaiteurs des lois et des tribunaux, si ce n'est +pour perdre des hommes irréprochables, et parce +qu'en accusant ceux qu'il veut perdre, il croit la +justice plus à craindre pour lui que pour ceux +qu'il accuse?</p> + +<p>Encore une fois, la première condition de la +terreur, était l'arbitraire; mais ce n'était pas assez, +il le fallait plein et entier, exempt de toute contrariété, +libre de toutes sujétions, sans frein, sans +retenue. Il le fallait de plus en action, violent, +sanguinaire, redoublant chaque jour de cruauté. +Si dans un pays libre et civilisé l'arbitraire se +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +bornait à menacer comme dans ceux où l'habitude +de la servilité en a rendu l'exercice inutile, +la liberté des esprits, l'indépendance de l'opinion, +l'obligeraient bientôt à reployer sa bannière méprisée. +Chez un peuple libre et éclairé, il faut que +l'arbitraire s'annonce en frappant, et qu'il étourdisse +des premiers coups. Comme tous les grands +crimes, le renversement des lois et l'établissement +de l'arbitraire ne veulent ni se faire à demi, ni +s'exécuter lentement, ni s'annoncer par des apprêts. +Un bras levé long-temps sans frapper, terrible +au premier aspect, n'est bientôt que ridicule. +Il est le signe d'une volonté cruelle et d'une impuissance +honteuse; il autorise ceux qu'il menace à tout +entreprendre, il les conduit à tout oser; il redouble +les dangers qu'il redoute, par ceux dont il +menace sans pouvoir les faire craindre.</p> + +<p>Quand l'arbitraire a frappé une fois, il faut +qu'il frappe toujours. S'il s'arrête un moment, la +stupeur cesse, le courage renaît, le besoin de +vengeance se joint à l'intérêt de la sûreté, et la +tyrannie peut être renversée.</p> + +<p>Et ce n'est point assez de ne point interrompre +le cours de ses excès: il faut chaque jour l'accroître, +soit en multipliant le nombre des victimes, +<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +soit en enchérissant sur les supplices: encore +aura-t-il peine à suivre par cette progression celle +des ressentimens que le temps amasse contre lui.</p> + +<p>Et ce n'est point assez de frapper ceux qu'on +craint; il faut frapper les époux, les pères, les enfans +des victimes, et punir du même supplice et les sollicitations +faites en faveur de celles-ci, et les asiles +qui leur seront offerts, et les réclamations, les +gémissemens, les larmes des veuves et des orphelins. +Il serait dangereux de laisser ouvrir par les +sollicitations une porte à l'espérance, par de secrets +asiles un moyen de sauver sa vie: la tyrannie +pourrait craindre que des gémissemens entendus +par la pitié courageuse, ne fissent revenir +aux malheureux des promesses de vengeance qui +donneraient quelque relâche à la terreur.</p> + +<p>Il faut encore que l'arbitraire frappe des victimes +de tout état, de toute profession, de tout +sexe, de tout âge. S'il était une classe de citoyens, +un seul citoyen qui pût impunément élever la voix +pour les autres, il mettrait en péril l'arbitraire et +ses agens.</p> + +<p>Comme la tyrannie ne peut pas admettre la justice +des tribunaux en concurrence avec l'arbitraire, +il ne peut non plus consentir à la puissance +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +de l'opinion; s'il n'interdisait la liberté de la +presse et de la parole, cette liberté le renverserait. +Mais interdisant la liberté de la presse et la +parole aux citoyens, il faut aussi qu'il l'interdise à +la représentation nationale; car si l'oppression +peut craindre qu'une ligue, un mot, une plainte +des opprimés n'appelle le courage au secours du +malheureux, comment serait-elle sans alarmes, +comment ceux en qui elle veut imprimer la terreur +seraient-ils sans confiance en voyant, en face de +l'arbitraire, une tribune d'où les représentas du +peuple tonneraient contre elle avec toute l'autorité +de leur considération, toute la force de leur talent, +tout l'ascendant de leur position? Cette tribune +ne serait-elle pas l'encouragement, l'espoir, +la force des malheureux? Y aurait-il long-temps +des malheureux? Aussi la convention vit-elle, mais +trop tard, qu'en donnant l'arbitraire au gouvernement, +elle faisait cesser pour elle-même tout +exercice de l'autorité législative, la prérogative de +l'inviolabilité, la liberté de la presse, de la parole, +de la pensée; aussi vit-elle, par la longue effusion +de son propre sang, que quand d'infidèles mandataires +du peuple le livrent à l'arbitraire, ils s'y +soumettent eux-mêmes; que quand ils abandonnent +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +ses droits, ils abdiquent leurs pouvoirs; que +quand ils nous interdisent les gémissemens, les +plaintes, ils ne peuvent se permettre le plus secret +murmure; enfin, que quand ils livrent nos têtes, +ils exposent la leur.</p> + +<p>L'arbitraire n'a point à dérider quelles actions +sont criminelles; dès qu'un homme lui est suspect, +il n'est point innocent.</p> + +<p>Il n'a point à déterminer les circonstances qui +sont des motifs de suspicion: tout soupçon est +fondé dès qu'il n'a pas été prévenu.</p> + +<p>Il n'a point à déterminer la mesure de preuves +nécessaires, ni pour l'accusation, ni pour la condamnation: +la délation suffit pour accuser et +condamner.</p> + +<p>Rien ne l'assujettit à des formes ni pour l'accusation, +ni pour l'instruction, ni pour le jugement: +il juge sans procédure; rien n'arrête pour le choix +des juges, pourvu qu'il puisse indifféremment +faire asseoir les bourreaux sur le tribunal ou +charger les magistrats de l'office de bourreaux.</p> + +<p>Cependant ce n'est que par degrés que l'arbitraire +s'affranchit de l'importunité des formes et +de toute retenue dans le choix et le nombre des +victimes. Non qu'il ne puisse secouer tout-à-coup +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +tout scrupule et toute pudeur, mais par cet instinct +secret qui lui fait craindre qu'arrivé aux dernières +limites de la férocité, il n'y trouve aussi le terme +de sa durée.</p> + +<p>Ainsi l'on commença par dire quelles conditions, +quelles actions, quelles liaisons seraient +réputées suspectes. C'étaient d'abord les nobles, +c'étaient, les parens d'émigrés; ce furent ensuite +les riches, les marchands; ce furent plus tard les +auteurs d'écrits ou de discours contre la liberté; +enfin ce furent tous ceux à qui les comités de surveillance +jugèrent à propos de ne pas accorder de +certificats de civisme, c'est-à-dire tous ceux qu'il +plut aux prolétaires de désigner comme indignes +de leur confiance; ce furent, comme on le dit alors, +les <i>hommes suspects d'être suspects</i>.</p> + +<p>On ordonna d'abord le désarmement des suspects, +ensuite l'inscription de leurs noms et qualités +sur la porte de leur domicile, bientôt après +leur arrestation et leur détention jusqu'à la +paix.</p> + +<p>En même temps que l'arbitraire étendait ainsi +la classe des suspects, et aggravait leur sort, il +étendait celle des actions, des écrits, des discours +qui seraient punis de mort: on avait d'abord déterminé +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +que ce serait la résistance aux lois de la +république, les écrits, les discours qui y seraient +contraires. Bientôt on ajouta tout ce qui serait +contraire aux arrêtés du comité de salut public. +Bientôt ensuite on déclara contraires aux lois de +la république et aux décrets du comité de salut +public, non seulement les actions, les écrits, les +discours royalistes, fédéralistes, mais aussi tout +ce qui serait trop conforme à l'esprit du gouvernement +révolutionnaire; les exagérations, les applications +erronées des principes républicains, +en paroles, en actions, en écrits: de sorte qu'on +marqua autant d'écueils au-delà qu'en-deçà.</p> + +<p>Ces lois ne laissant rien d'innocent dans les +actions, ni dans les pensées, et soumettant la +convention elle-même aux proscriptions du comité, +l'intérêt de finir l'arbitraire et la terreur +se fit sentir aux conventionnels. Alors on vit éclore +une faction nouvelle, celle des modérés; un crime +nouveau, le modérantisme: crime grave sans +doute, le plus grave de tous, car il attaquait dans +ses fondemens le comité de salut public entre +les mains de qui résidait le gouvernement révolutionnaire. +Ce fut alors que la pitié pour les +malheureux, les asiles qui leur furent ouverts, +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +les sollicitations des pères, des enfans, des époux, +en leur faveur, les gémissemens et les larmes des +veuves et des orphelins, se trouvèrent au premier +rang dans les crimes d'État, et assimilés aux manœuvres +des plus abominables conspirations.</p> + +<p>Tout fut crime alors, excepté le crime même. +Plus de suspects: tous étaient coupables. Il ne +fut plus question de tenir en prison jusqu'à la paix +ceux qui étaient incarcérés: jusqu'à la paix! les +malheureux ne devaient jamais la voir!</p> + +<p>Tandis que l'arbitraire désignait ainsi les +crimes et les coupables, il ne laissait point en arrière +les formes de ses procédures, ni la composition +de ses tribunaux. Après le 10 août on avait +institué un tribunal <i>extraordinaire</i>; on nomma +et l'on constitua ensuite un tribunal <i>révolutionnaire</i>, +sous l'autorité du comité de salut public, +composé d'hommes de son choix, soudoyé par +lui, obligé de lui rendre compte chaque jour de +ce qu'il avait fait, et de prendre l'ordre sur +ce qu'il aurait à faire le jour suivant. Pendant +que ce tribunal faisait couler le sang à Paris, des +tribunaux révolutionnaires, des commissions militaires, +instituées, échauffées par des commissaires +de la convention, soutenus par des armées +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +révolutionnaires, répandaient la terreur et le deuil +dans les provinces.</p> + +<p>Les procédures avaient toujours peu gêné le +tribunal révolutionnaire de la capitale. La loi du +27 mars 1793, loi proposée par Danton, adoptée +par l'unanimité de la convention, et en vertu de +laquelle il a été jugé, ainsi que plusieurs de ses +collègues<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, avait mis formellement <i>hors la loi</i> +les aristocrates et les ennemis de la révolution. +Cependant un autre décret du 29 octobre 1793 +(8 brumaire an <span class="smcap">II</span>) autorisait à examiner les preuves +d'aristocratie, sauf à abréger le débat lorsqu'il +paraîtrait trop long. Mais un autre décret du 4 +avril 1794 (15 germinal an <span class="smcap">II</span>), rendu à l'occasion +du jugement de Danton même, ordonnait de +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +<i>mettre hors des débats</i>, c'est-à-dire de déclarer hors +la loi tout prévenu qui insulterait à la justice nationale, +c'est-à-dire qui essaierait de se défendre; +et bientôt après toute personne fut autorisée à +arrêter et traduire devant les magistrats, les conspirateurs +et contre-révolutionnaires. Alors le malheur +d'être soupçonné ou même accusé sans +soupçon tenant lieu de crime, et la délation tenant +lieu de preuve, il ne s'agissait plus de juger, mais +d'exécuter une proscription. Aussi le 10 juin 1794 +(22 prairial an <span class="smcap">II</span>), les interrogatoires des prévenus +furent retranchés de l'instruction; tout défenseur +leur fut refusé; on en vint à faire un crime aux +juges, non seulement de demander des preuves +pour condamner, mais d'en admettre et de perdre +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +du temps à en écouter: non seulement d'absoudre, +mais de ne pas accélérer les condamnations. En +effet, tous étant <i>hors la loi</i>, il ne fallait plus de +jugemens, mais de simples attestations de l'identité +des proscrits.</p> + +<p>La terreur ne put s'établir que par ce monstrueux +exercice de l'arbitraire le plus effréné.</p> + +<p>Combien dura ce régime, comment finit-il, quel +avantage en tirèrent ses auteurs?</p> + +<p>L'arbitraire, principe de la terreur, écrasa sans +doute un grand nombre des victimes qu'il avait +désignées, mais il fit périr aussi tous ceux qui le +professèrent, et ceux qui l'exercèrent, et ceux qui +en furent les instrumens; il fit périr les tyrans par +les tyrans; il fit périr tous ses agens par l'anarchie +réactionnaire qui succéda à la terreur. Enfin +il laissa le prolétaire dans l'indigence, dans l'humiliation, +dans le repentir.</p> + +<p>La Gironde, pendant la session de l'assemblée +législative, avait fait les premiers essais de l'arbitraire, +par l'établissement d'un tribunal extraordinaire +et de procédures particulières, ensuite par +ses accusations contre les ministres et par ses provocations +contre la cour. Dans les premiers temps +de la convention, elle concourut, avec la Montagne, +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +à développer ce système. La Montagne s'en +est servie pour faire périr la Gironde.</p> + +<p>Après la destruction de la Gironde, la Montagne +s'étant divisée en deux partis, celui de Marat et +Hébert d'un côté, celui de Robespierre et Danton +de l'autre, ce dernier fit périr les Hébertistes +et les Maratistes, comme tous ensemble avaient +fait périr la Gironde.</p> + +<p>Robespierre et Danton, restés maîtres du champ +de bataille, se divisèrent à leur tour. Robespierre +envoya Danton à l'échafaud, de la même manière +que Danton et Robespierre y avaient envoyé de +concert les Girondins et les Maratistes.</p> + +<p>Robespierre ayant voulu de nouvelles victimes +parmi ses coopérateurs, Tallien, Bourdon, Cambon, +Barrère, Billaud, Collot, ceux-ci firent tomber +sa tête comme eux et lui avaient fait tomber celles +des Girondins, des Maratistes, des Dantonistes.</p> + +<p>Tous, après avoir désigné, dans leur puissance, +leurs ennemis à la haine populaire, les +avoir chargés de calomnies, et accablés d'outrages, +le furent à leur tour par un ennemi devenu +supérieur. Tous, après avoir imputé à leurs +victimes des crimes imaginaires, furent l'objet +d'accusations calomnieuses et dérisoires. Tous, +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +après avoir porté leurs accusations sans entendre +les prévenus, furent aussi accusés sans avoir été +entendus. Tous, après avoir concouru à remplir +les prisons de personnes irréprochables, y furent +jetés en criminels, et plusieurs comme complices +des accusés qu'ils y avaient envoyés avec +fureur. Tous, après avoir appelé par des accusations +atroces, des condamnations sans formes, +ont été à leur tour condamnés sans être jugés. +Tous, après avoir envoyé leurs victimes à des +assassins qu'ils avaient assis d'un commun accord +sur le tribunal révolutionnaire, y furent eux-mêmes +envoyés en victimes vouées au supplice. +Tous enfin se flattaient, en allant à l'échafaud, +que le peuple s'indignerait de leur proscription: +les plus favorisés furent regardés avec indifférence; +la plupart reçurent les mêmes outrages que les +malheureux qui les avaient précédés: soit que le +peuple ne voulût pas douter de la justice du plus +fort dont il était l'appui, soit plutôt qu'un sentiment +de justice naturelle lui fît trouver quelque +satisfaction à voir le crime puni par le crime, dans +un temps où les tribunaux étaient sans force ou +plutôt sans existence.</p> + +<p>Alors l'arbitraire avait atteint les dernières limites +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +où il pût porter ses excès; il avait multiplié +les condamnations autant qu'il était possible, +aboli les formalités des jugemens, mis en place +des juges accomplis en férocité, étendu ses exécutions +sanguinaires à toutes les conditions, à tous +les âges, à tous les sexes, aux auteurs de la terreur +même, à ses ministres, à ses agens, à ses +bourreaux. Enfin le nombre des hommes atteints +par la terreur s'était accru d'une partie de ceux +qui l'avaient répandue; et le nombre de ses +agens n'était plus en proportion avec le nombre +de ceux qu'il fallait y tenir enchaînés. La honte, +l'horreur d'eux-mêmes gagnait ces agens fatigués +de crimes. Dans cette situation, il suffisait qu'un +seul malheureux tentât les ressources du désespoir +et fît entendre un cri de vengeance, pour +que la terreur s'évanouît.</p> + +<p>Les membres de la convention qui prévoyaient +pour eux-mêmes le sort de plusieurs de leurs collègues, +étaient prêts à donner le signal de la révolte, +lorsque Robespierre fut attaqué par Billaud. +Aussi saisirent-ils ce moment. L'unanimité de la +convention, bientôt confondue avec celle de la +nation, proclama la chute du tyran et de la +tyrannie, de l'arbitraire et de la terreur. La terreur +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +finit avec Robespierre. En vain le comité +de salut public voulut-il la maintenir en la ramenant, +disait-il, à son institution primitive, +en bornant son atteinte aux royalistes et aux contre-révolutionnaires: +on rejeta ce système comme +absurde. On vit alors que la terreur est un ressort +que rien ne soutient quand il s'affaiblit, que rien +ne supplée quand il se rompt; et qu'inévitablement +elle succombe au premier choc. Mais c'était +peu: on éprouva que la cruauté ajoutée à l'injustice +produit les plus implacables vengeances, la +plus violente réaction. Tallien et les anciens amis +de Danton, après s'être réunis avec Barrère, Collot-d'Herbois +et Billaud-Varennes pour renverser +Robespierre et ses satellites, se séparèrent de ces +trois conjurés et les firent condamner à la déportation, +comme ils avaient ensemble condamné +Robespierre à périr. Enfin pour que la même année +vît engloutir dans le gouffre de l'arbitraire les +chefs et les principaux agens de la terreur, le tribunal +révolutionnaire, ce tribunal qui sans motifs +et sans jugemens avait envoyé à l'échafaud +tant de milliers de victimes innocentes, et presque +tous ceux qui avaient concouru à le dresser, +y fut envoyé lui-même tout entier par le parti +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +vengeur de Danton, qui fut en cette circonstance +vengeur de la nation et de l'humanité<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> + +<p>La mort de Robespierre fut donc la catastrophe +qui mit fin au gouvernement révolutionnaire et +à la terreur. Mais à la terreur succéda l'anarchie, +et l'arbitraire demeura.</p> + +<p>La vengeance se saisit de l'arbitraire, et de +toutes les armes qu'il avait employées. Après +avoir commandé dans le sein de la convention +la déportation de Collot, de Billaud et de Barrère, +et envoyé le tribunal révolutionnaire au +même échafaud où il avait envoyé des milliers de +victimes, la vengeance répandit ses fureurs dans +les provinces. Partout où le gouvernement révolutionnaire +avait exercé ses ravages, elle agita +ses torches et fit étinceler son poignard; à Lyon, +à Marseille, à Toulon, elle se signala comme l'avait +fait la terreur. Partout elle rechercha et suivit +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +les traces de sang qu'avaient laissées les victimes, +pour les couvrir du sang des bourreaux. Ceux +qui se sont soustraits à la mort ou à l'exil, n'ont +pu se soustraire à l'infamie. Enfin les prolétaires, +aveugles instrumens de passions criminelles, revenus +et honteux des odieuses espérances qui les +avaient entraînés, déchus de leurs véritables +moyens d'existence, de l'habitude du travail, de +l'industrie, du courage, appauvris par la rapine, +par une vie dissolue, par l'abaissement du crime, +tournaient leurs regards vers les ateliers où ils +avaient trouvé si long-temps la subsistance de leurs +familles, et leurs regards ne rencontrèrent plus +que des ruines.</p> + +<p>Tel a été le règne de l'arbitraire durant la terreur, +tel il a été dans sa force, telle a été sa +chute, telles ont été ses conséquences, tels ont +été les châtimens de ses auteurs et de ses coopérateurs.</p> + +<p>Ainsi périront hors la loi, tous les agens des +princes contempteurs des lois, par l'arbitraire +tous les fauteurs de l'arbitraire; ainsi périront +par la force, les gouvernemens qui auront méconnu +la justice; par la révolte, ceux qui auront +exercé la tyrannie; ainsi tomberont avec la tyrannie, +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +les tyrans et les suppôts qu'ils auront +épargnés; et s'ils échappent aux premiers coups, +ils succomberont bientôt aux vengeances qui seront +déchaînées contre eux par l'anarchie, inévitable +suite de la terreur.</p> + +<div class="p2 figcenter"> +<img src="images/ilus234.jpg" width="120" height="65" alt="ornement2" title="" /> +</div> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p> + +<h3>NOTE</h3> + +<p class="center"><small><b>QUI SE RAPPORTE A LA PAGE 68 ET SUIVANTES.</b></small></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="center">De la Souveraineté.</p> + +<p class="p2">Il est possible d'établir quelques principes sur le +droit de souveraineté.</p> + +<p>La souveraineté est le droit d'avoir et d'exercer une +volonté supérieure à toutes les volontés; c'est par conséquent +un droit accompagné des moyens de résister +à toutes les attaques et de vaincre toutes les résistances.</p> + +<p>Cette seconde condition est inséparable de la première: +car la faculté de vouloir sans pouvoir ne serait +pas plus la souveraineté que la libre volonté dans une +paralysie n'est l'indépendance. La souveraineté se compose +donc de droit et de fait, de volonté et d'action, de +vouloir et de pouvoir.</p> + +<p>Le pouvoir, proprement dit, est une faculté physique; +c'est, ou une force naturelle inhérente au souverain, ou +une force composée et d'institution.</p> + +<p>Le <i>droit</i> de la souveraineté est d'institution, et ne +peut procéder que d'une convention de chacun avec +tous, de tous avec chacun. Pour qu'un million, cent +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +millions d'hommes aient des droits sur un individu, il +faut qu'ils forment une société, et que cet individu en +fasse partie; sinon il serait à l'égard de cette multitude +dans l'état de nature, où nul n'a de droits (<i>jura</i>) à +exercer sur un autre; mais seulement un droit naturel, +une équité volontaire à invoquer, <i>quid æquum, quid +rectum</i>.</p> + +<p>La souveraineté est donc le droit originairement acquis +à la société en corps par l'association même sur +chacun de ses membres en particulier.</p> + +<p>La souveraineté est inaliénable de droit et de fait. +De droit, parce que la société ne peut se dépouiller, sans +être contraire au but de sa formation, des droits qu'elle +a pour objet de garantir; et parce que ces droits sont +inséparables de la qualité d'homme; de fait, parce que +le tout est nécessairement plus fort que la partie quand +il veut l'être.</p> + +<p>Le principe de l'inaliénabilité n'empêche pas que la +société ne puisse déléguer l'<i>exercice</i> et la jouissance +d'une portion du pouvoir souverain, telle que celle de +faire exécuter les lois, et que l'usage ne puisse donner +à cette délégation le titre de pouvoir souverain par +une extension usitée dans le langage. La délégation +peut se faire, soit à un individu, soit à une suite d'individus +d'une même famille, soit à un certain nombre +d'individus simultanément et collectivement; mais dans +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +tous les cas, avec des précautions suffisantes pour ne +point compromettre le fond du droit, et même pour +éviter l'abus sans empêcher le bon usage de la portion +de souveraineté dont l'exercice est délégué. Par exemple, +une nation peut déléguer le pouvoir d'exécuter les +lois sous les réserves suivantes: 1<sup>o</sup> qu'elle les fera par +elle-même ou par des représentans; 2<sup>o</sup> que l'application +des lois pénales qui intéressent la liberté, et des +lois civiles qui intéressent la propriété, sera remise à +des juges indépendans; 3<sup>o</sup> que l'argent nécessaire pour +défrayer le service de la délégation non seulement sera +voté par la nation ou ses représentans, mais aussi le +sera périodiquement et annuellement; 4<sup>o</sup> enfin, que le +pouvoir délégué retournera à la nation lorsqu'arrivera +l'extinction de la personne ou de la suite de personnes, +ou de l'agrégation de personnes à qui la délégation +a été faite. Chacune de ces précautions sera séparément +un témoignage toujours évident de la souveraineté nationale. +Étant réunies, elles pourront suffire contre les +entreprises du pouvoir délégué.</p> + +<p>Pour exercer le pouvoir délégué, le prince a besoin +de subdélégués et de force. Sa force ne peut être qu'un +extrait de la force générale de la société; toutefois +accru des moyens artificiels d'armement, de maniement +des armes, de mouvemens de masses réunies ou séparées. +Les magistrats subdélégués et la force armée ont +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +eux-mêmes besoin de moyens de subsistance qui se renouvellent +sans cesse comme le besoin. Ces moyens sont +représentés par l'argent. L'argent est un produit de la +propriété particulière qui est garantie par la société et +sur laquelle les particuliers n'ont rien cédé de leur droit. +La contribution est un acte volontaire que la société +s'est réservé de voter périodiquement. Si elle la refuse, +c'est qu'elle réprouve l'usage qui a été fait du pouvoir: +elle le suspend, elle l'anéantit. Si le prince veut, au lieu +d'une contribution volontaire, un impôt, en fixer le +montant et le lever en vertu de sa volonté, la nation +refuse. Si le prince, pour vaincre le refus, essaie d'employer +la force, il risque de deux choses l'une, ou d'éprouver +le refus de la force elle-même, ou de provoquer +contre elle la force générale et souveraine dont elle est +extraite et à laquelle il n'y a point d'égale. C'est le soulèvement +de cette force générale qu'on nomme l'insurrection; +elle est le terme de la délégation du prince, surtout +si la force constituée a refusé d'agir pour soumettre +la résistance de la nation à l'impôt. On peut dire alors +que le pouvoir délégué est rentré de lui-même dans le +pouvoir souverain dont il était détaché; puisque le +droit de commander sans moyens de contraindre à l'obéissance +est un droit chimérique; ne pas garder ces +moyens quand on en a été investi, c'est comme ne les +avoir pas reçus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +Non seulement le droit de voter la contribution est +une réserve de la souveraineté nationale, mais de plus +l'exercice de ce droit est la preuve du pouvoir suprême, +puisqu'il est son fait et qu'il sert de régulateur à la +portion de puissance déléguée.</p> + +<p>Il suffirait de la réversibilité de la couronne à la nation, +pour que la souveraineté nationale ne fût pas +douteuse. Dire qu'elle revient à la nation dans un cas +quelconque, c'est dire qu'elle est venue d'elle, et que +la nation est supérieure à celui qui l'a reçue. Dire que +la nation pourrait seule disposer du trône si la famille +qui l'occupe venait à manquer, c'est dire qu'elle y a +élevé la famille régnante, que c'est elle qui a élevé le +trône même.</p> + +<p>Le droit de ne payer que des contributions consenties, +le droit d'être jugé par des juges indépendans, ont +toujours été de droit public en France, et sont consacrés +par la charte. La réversibilité de la couronne, au +défaut d'héritiers mâles dans la famille royale, a toujours +été regardée comme incontestable. De plus elle a été +solennellement reconnue en 1717 par tous les membres +de la maison de Bourbon individuellement, et consacrée +par une loi revêtue des formalités alors légales. Elle l'a +été récemment, au couronnement de Charles X, dans +un mandement de l'archevêque de Reims qui rapporte +les droits de la dynastie régnante au trône, non au droit +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +divin, ni à l'onction sainte, mais à la loi de l'État qui +a fixé la succession au trône de France.</p> + +<p>Je transcrirai à la suite de cette note, et la loi de +1717 et la partie du mandement publié pour le couronnement +de Charles X.</p> + +<p>Les personnes qui voudront bien réfléchir sur ces +textes, ainsi que sur le droit de voter l'impôt, seront +convaincues que s'il est criminel de dire que la souveraineté +appartient à la nation, les premiers coupables +à qui il faut faire le procès sont l'archevêque de Reims, +Louis XV, le duc d'Orléans régent, le duc de Bourbon, +les princes de Conti, le comte de Charolais, et le parlement +qui a enregistré l'édit de 1717.</p> + +<p>Ce qui a fait méconnaître l'inaliénabilité du pouvoir +souverain, c'est l'appréhension qu'elle n'autorise ou du +moins ne favorise l'opinion que la nation peut, quand +il lui plaît, destituer son roi, le juger, le condamner, +même le mettre à mort, et substituer à la monarchie une +autre forme de gouvernement. Je l'ai dit dans l'écrit +qu'on vient de lire, je l'ai dit plus fortement encore, +lorsqu'on a commencé le procès de Louis XVI: quand +la nation a délégué une portion de souveraineté en +stipulant l'irrévocabilité et l'inviolabilité de ceux qui +l'exerceront, leur personne, leur titre, leur droit héréditaire +et leur autorité sont aussi sacrés que s'ils étaient +souverains par la grâce de Dieu, et beaucoup plus +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +que s'ils l'étaient par la grâce de leur épée. Le mépris +du principe a été une des calamités de la révolution.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p> +<h3>ÉDIT</h3> + +<p class="center"><small><b>DE JUILLET 1717.</b></small></p> + +<p class="p2">Quelques notions préliminaires ne sont pas inutiles +à rappeler.</p> + +<p>Au mois de juillet 1714, Louis XIV avait ordonné +par un édit que si les princes légitimes de la maison +de Bourbon venaient à manquer, le duc du Maine et le +comte de Toulouse, ses fils adultérins, succéderaient à +la couronne de France. Cette loi a eu pour motifs apparens, +les malheurs et les troubles qui pourraient arriver +un jour dans ce royaume, si tous les princes de +la maison royale venaient à manquer.</p> + +<p>Le même édit ordonnait que le duc du Maine et le +comte de Toulouse auraient entrée et séance au parlement, +au même âge et avec les mêmes honneurs que les +princes du sang, et qu'ils jouiraient des mêmes prérogatives +dans toutes les cérémonies où le roi et les princes +se trouveraient. Cet édit avait été enregistré au +parlement, le 2 août de la même année 1714.</p> + +<p>Quelque temps après, des chambres du parlement +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +ayant refusé de donner aux princes légitimés la qualité +de princes du sang, Louis XIV, par une déclaration +du 23 mai 1715, défendit de faire aucune différence +entre les princes légitimes et les princes légitimés, +ordonna que ceux-ci prendraient la qualité de princes +du sang, et qu'elle leur serait donnée dans tous les actes +judiciaires et autres.</p> + +<p>Trois mois après cette déclaration, Louis XIV meurt.</p> + +<p>Alors trois princes du sang, le duc de Bourbon, le +comte de Charolais et le prince de Conti, présentent +au roi, dans son conseil, une requête et différens mémoires +pour obtenir la révocation de l'édit du mois de +juillet 1714, et de la déclaration du 23 mai 1715. Un +des griefs exposés dans leurs requêtes est que la ligne +masculine et légitime venant à manquer dans la maison +de Bourbon, c'est à la nation à faire choix d'une famille +pour régner, et que Louis XIV n'avait pas le droit de +disposer de la couronne.</p> + +<p>Il faut remarquer qu'alors Louis XV était mineur, +et le duc d'Orléans régent.</p> + +<p>La requête fut communiquée aux princes légitimés, +qui supplièrent le roi de la renvoyer à sa majorité, ou +de faire <i>délibérer les états du royaume juridiquement +assemblés, sur l'intérêt que la nation pouvait avoir +aux dispositions de l'édit de juillet, et s'il lui était +utile ou dangereux d'en demander la révocation</i>. +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +Peu après que cette requête eut été présentée, les princes +légitimés firent une protestation aux mêmes fins, devant +notaire, et ils présentèrent une requête au parlement +pour obtenir le dépôt de cette protestation au greffe. +Le parlement rendit compte de cette requête au roi, +et attendit ses ordres pour statuer.</p> + +<p>Au mois de juillet 1717, le roi mit fin à la difficulté +par un édit qui révoqua et annula celui du mois de +juillet 1714, et la déclaration du 23 mai 1715.</p> + +<p>Cet édit signé <i>Louis</i>, l'est aussi par le duc d'Orléans, +régent, présent.</p> + +<p>Le préambule de la loi expose les principes que nous +allons transcrire littéralement, dans la crainte d'en altérer +la substance.</p> + +<p>«Nous espérons (c'est Louis XV qui parle) que Dieu +qui conserve la maison de France depuis tant de siècles, +et qui lui a donné dans tous les temps des marques +si éclatantes de sa protection, ne lui sera pas +moins favorable à l'avenir, et que la faisant durer autant +que la monarchie, il détournera par sa bonté +le malheur qui avait été l'objet de la prévoyance du +feu roi. <i>Mais si la nation française éprouvait jamais +ce malheur, ce serait à la nation même qu'il appartiendrait +de le réparer par la sagesse de son choix</i>; +et puisque les lois fondamentales de notre royaume +nous mettent dans une heureuse impuissance d'aliéner +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +le domaine de notre couronne, nous faisons gloire +de reconnaître <i>qu'il nous est encore moins libre de +disposer de notre couronne même</i>: nous savons qu'elle +n'est à nous que pour le bien et pour le salut de l'État, +et que par conséquent <i>l'État seul aurait droit +d'en disposer</i> dans un si triste évènement que nos +peuples ne prévoient qu'avec peine, et dont nous +sentons que la seule idée les afflige. Nous croyons donc +devoir à une nation si fidèlement et si inviolablement +attachée à la maison de ses rois, la justice de ne pas +prévenir le choix qu'elle aurait à faire, et c'est par +cette raison qu'il nous a paru inutile de la consulter +en cette occasion où nous n'agissons que pour elle, +en révoquant une disposition sur laquelle elle n'a pas +été consultée; <i>notre intention étant de la conserver +dans tous ses droits</i>, en prévenant même ses vœux, +comme nous nous serions toujours cru obligé de le +faire pour le maintien de l'ordre public, indépendamment +<i>des représentations que nous avons reçues +de la part des princes de notre sang</i>.»</p> + +<p>Tels sont les motifs littéralement exprimés dans l'édit +de 1717, qui révoque celui de 1714 et la déclaration +de 1715.</p> + +<p>La fin du préambule que nous venons de citer, indique +que les principes exposés étaient invoqués par les +princes du sang, dans la requête présentée par eux au +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +conseil de régence. Ainsi ajoutant à l'hommage que +leur ont rendu les princes requérans, celui que leur +rend le duc d'Orléans, présidant le conseil de régence, +en signant l'édit et en l'envoyant au parlement, on +peut dire que tous les princes de la maison de Bourbon +ont alors individuellement exprimé leur profession de +foi sur les droits de la nation; ajoutez le suffrage unanime +des membres du conseil du roi, entre lesquels on +voit l'illustre d'Aguesseau, et l'assentiment unanime du +parlement qui a enregistré, sans le moindre délai, l'édit +de révocation de 1717, et il sera, je crois, évident que +la royauté de droit divin, la royauté telle qu'elle était +dans Israël, telle que nous la donne Bossuet, telle que +croyait la posséder Louis XIV, a été désavouée par la +famille de ce prince, immédiatement après sa mort.</p> + +<p>L'édit de juillet 1717 qui renferme tout ce qu'on vient +de lire, est imprimé dans tous les recueils du temps.</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p> + +<h3>EXTRAIT</h3> + +<p class="center"><small><b>DU MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQUE DE REIMS,</b></small><br /> +<small><b>A L'OCCASION DU SACRE DE CHARLES X.</b></small></p> + +<p class="center"><small><b>(<i>Moniteur</i>, 29 avril 1825.)</b></small></p> + +<p class="p2">«....Mais n'allez pas, N. T. C. F., conclure de ces +réflexions, n'allez pas supposer que nos rois viennent +recevoir l'onction sainte pour acquérir ou assurer leurs +droits à la couronne: non, leurs droits sont plus anciens, +ils les tiennent de l'ordre de leur naissance, +et de cette loi immuable qui a fixé la succession au +trône de France, et à laquelle la religion attache un +devoir de conscience...»</p> + +<p class="blockquote"><i>Nota.</i> Pour concevoir l'aveu que contient ce mandement, il +faut se rappeler que Napoléon avait aussi reçu l'<i>onction-sainte</i>.</p> + +<p class="p4 center"><small><b>FIN.</b></small></p> + +<hr class="c30" /> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p> + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> M. Lacretelle a été victorieusement réfuté par l'auteur anonyme +d'une brochure d'environ cent pages, intitulée: <i>De l'assemblée +constituante</i>, en réponse à M. Charles Lacretelle. Paris, chez +Corréard, libraire, 1822. Cet écrit paraît être d'Alexandre de +Lameth, qui connaissait très bien les faits et les personnages.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Par égalité de droits, il faut entendre l'égalité non seulement +devant la loi civile, devant la justice, devant les tribunaux, mais +aussi devant la loi politique, qui fonde les emplois publics, les dignités, +les honneurs, et en règle la distribution.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> C'est cette passion de l'égalité qui, après avoir enduré quinze +ans d'outrages depuis la restauration des Bourbons, jusqu'au mois +de juillet 1830, s'est reproduite depuis quelques années avec +l'exaltation d'un sentiment long-temps comprimé, et fait attaquer +par des esprits irréfléchis non seulement la royauté héréditaire, +l'hérédité d'une magistrature sur laquelle se fonde l'hérédité du +trône, mais même cette inévitable aristocratie des lumières et de +l'expérience que la jeunesse a le chagrin de rencontrer partout +où l'on voit des hommes de cinquante ans et au-delà. Cette effervescence +ne sera pas de longue durée.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> En 1442.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On pourrait faire la généalogie de presque tous les grands +esprits qui ont acquis de la célébrité, comme on fait celle de tous +les personnages de grand nom. Il n'y a pas un homme illustre depuis +deux siècles dans les sciences ou dans les lettres, dont les ouvrages +ne procèdent du talent ou du savoir d'un prédécesseur et +dont on ne puisse faire la filiation, soit d'après ses aveux, soit +d'après les rapprochemens de ses ouvrages avec ceux du même +genre qui ont été publiés avant lui. Boileau descend d'Horace, +Racine de Virgile, Molière de Plaute d'un côté, de Térence de +l'autre; La Fontaine d'un côté de l'Arioste et de Bocace, de l'autre +de Phèdre qui descend d'Ésope; La Grange et La Place descendent +d'Euler, de Newton; Condillac descend de Locke, Locke de Bacon, +Bacon d'Aristote.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> L'impératrice de Russie, le grand Frédéric, furent en correspondance +suivie avec Voltaire, d'Alembert, Diderot et autres.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> En vain d'Anthiocus le luxe asiatique...<br /> +<span class="i10">(<i>Seizième édile. Traduction de Firmin Didot.</i>)</span> </p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Vixêre fortes ante Agamemnona.<br /> +<span class="i10">(<i>Ode 9, liv. 4.</i>)</span></p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> +Tous deux également nous portons des couronnes;<br /> +Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> +Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,<br /> +Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts...<br /> +<span class="i10">(<i>Épître première.</i>)</span></p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Bréquigny, Préface des ordonnances du Louvre.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Sous Louis X.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> En 1305, sous Philippe-le-Bel.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout +conduit, tout animé de leur esprit, tout passionné pour leurs +intérêts; ils ont été les agens, intéressés sans doute, mais souvent +passifs, des intérêts d'autrui. S'il n'avait pas existé d'intérêts +populaires, les ducs de Bourgogne auraient été bien peu de +chose.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Mémoire sur Louis XII</i>, page 44.</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Sous le ministère du maréchal de Ségur.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Que diriez-vous, disait à ce sujet M. Siéyès, si le législateur, +avant de punir un scélérat du tiers-état, avait l'attention d'en purger +son ordre en lui donnant des lettres de noblesse?]</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Déclaration du 23 juin 1789, art. 8, et instructions promulguées +à la suite, art. 12.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L'auteur écrivait en 1828.</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Elle ne fut point soumise à la sanction du peuple, mais elle +était conforme aux cahiers; et les assemblées primaires y jurèrent +fidélité en faisant les élections pour la première législature.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> On ne voit nulle part quel est le nombre des votans. Le rapport +de Gossius, du 9 août 1793, dit que toutes assemblées de +district ont accepté. Mais on voit dans les séances suivantes qu'on +demande quelles seront les peines de la non-acceptation?</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> 914,853 votes pour; 41,892 contre.—On vota dans les +assemblées primaires sur cette question: Deux tiers de la convention +passeront-ils dans le corps législatif? Il y a eu peu de votans, +167,758 pour, et 95,373 contre.</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Elle a eu 304,007 votes, et 1,562 contre.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Elle a eu 3,521,675 votes pour, et 2,679 contre.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Le 1<sup>er</sup> juin 1815, il n'était arrivé de votes que de 66 départemens, +il en restait 20 en retard et plusieurs arrondissemens +n'étaient point la règle. Dans les 66 départemens il y a eu +1,302,562 votans, 1,298,356 ont voté pour, et 4,206 contre. Si +on ajoute seulement 200,000 cinquième ou un sixième de votans +pour les départemens en retard, on aura 1,600,000 votans pour la +constitution.</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Art. 5 de l'arrêté du 4 août 1789.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Art. 5 de l'arrêté du 11 août 1789, promulgué le 3 novembre +suivant; voyez au sujet de l'abolition de la dîme l'avant <i>Moniteur</i>, +séance du 11 août.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Constitution civile du clergé du 12 juillet, sanctionnée le 24 +août suivant.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Décret du 27 novembre 1790, accepté le 26 décembre suivant.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> 29 novembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> 5 septembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> 6 avril 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> 25 mai 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> 17 juin 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> 30 août 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> 2, 3, 4, 5, septembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> 26 février 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> 3 mars 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> 19 juin 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> 20 juin 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> 30 juillet 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> 27 août 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> 8 novembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> 9 février 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> 30 mars 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> 15 août 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> 12 septembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> 28 octobre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> 25 et 27 juillet, déclaration du duc de Brunswick.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> 23 octobre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> 30 octobre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> 11 novembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> 4 et 5 octobre 1789.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> 17 avril 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Voici les propres expressions qu'on lit dans cette adresse +concernant l'avanie du 17 avril: «Vous êtes entouré, sire, des +ennemis de la liberté. <i>Vous favorisez les réfractaires</i>; vous n'êtes +servi presque que par des ennemis de la constitution, et l'on craint +que les préférences trop manifestes n'indiquent les véritables dispositions +de votre cœur. Sire, <i>les circonstances sont fortes</i>. Que la +nation apprenne que son roi a choisi pour environner sa personne +les plus fermes appuis de la liberté; car aujourd'hui il n'est pas +d'autres véritables amis du roi... <i>Le conseil que vous offre le département +de Paris vous serait donné par les quatre-vingt-trois départemens +du royaume s'ils pouvaient se faire entendre aussi promptement +que nous</i>.»</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> 27 août 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> 15 juillet 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Le duc d'Orléans.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> 17 juillet 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> 3 septembre 1791, acceptée le 13.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> 15 septembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> 5 décembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Adresse du 5 décembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Ce comité se rassemblait chez la reine.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> 8 juin 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> 18 juin 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Voir les procès-verbaux.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> 8 août 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> 3 août 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Déclaration du 20 juin, au départ pour Varennes.</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Le premier, composé de députés de Bordeaux, fut par cette +raison appelé <i>Parti de la Gironde</i>: le second, composé des députés +les plus violens de toutes les parties du royaume, fut appelé <i>la +Montagne</i>, parce qu'ils se plaçaient d'ordinaire sur les bancs les +plus élevés de la salle. Les modérés se tenaient au fond.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Jean-Bon-Saint-André termina ainsi son opinion sur le jugement +du roi: «N'entendez-vous pas, législateurs, le cri de la France +entière qui s'exprime par ces nombreuses adresses des départemens +où l'on accuse notre lenteur? Ce sont vos commettans eux-mêmes, +ce sont les assemblées électorales, les administrations de +département et de district, les municipalités, tous les citoyens +enfin qui élèvent simultanément leurs voix, et vous disent: Nous +avons été long-temps malheureux, car l'auteur de nos maux est +entre vos mains; nous vous avons remis le soin de notre vengeance: +pourquoi tardez-vous à le punir?»</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> On voit par un article de Charles Villette, adressé à ses +frères les Parisiens, dans la chronique (premiers jours de 1793) +quelle terreur inspirait la commune: «On assure, disait-il, que +depuis huit jours plus de quatorze mille personnes ont quitté +Paris, à cause des listes de proscription renouvelées contre les +signataires des Campe, des Guillaume, des membres de la Sainte-Chapelle, +et du club de 1789.</p> + +<p>»D'abord on serait tenté de croire que ces quatorze mille dénoncés +vont se fâcher très sérieusement contre cette poignée +de brigands dénonciateurs... Point du tout, les bons Parisiens +ont la complaisance de déguerpir, lorsque, la plupart armés de +piques ou de baïonnettes, ils pourraient rosser les fabricateurs +de listes, comme ils étrillent les soldats de Prusse ou d'Autriche.</p> + +<p>»Après une si entière et si profonde résignation, faut-il s'étonner +des massacres paisibles de septembre? On annonce de nouvelles +visites domiciliaires sous le prétexte de découvrir des émigrés. +Mes chers compatriotes vont sans doute s'y soumettre avec la +même obéissance.»</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Baudin des Ardennes, dont le courage égalait les autres +vertus, ne croyait pas, comme Jean-Bon-Saint-André, que la majorité +de Paris voulût la mort du roi, mais il décrit bien la situation +où le peuple égaré par la commune mettait les membres de la +convention: «La liberté des législateurs, s'écrie Baudin, existe-t-elle +quand la hache du 2 septembre peut encore se lever sur eux +et <i>quand chacun d'eux peut craindre pour sa tête s'il ne prononce +que celle de Louis peut être abattue</i>?» A-t-on droit d'exiger du commun +des hommes, je dis même des hommes instruits et vertueux, +<i>ce courage qui affronte habituellement et les poignards et les outrages +journaliers de la calomnie</i>? La valeur guerrière qui se précipite au +milieu des combats pour y chercher la victoire ou une fin glorieuse, +peut-elle entrer en comparaison avec ce dévouement +qu'exige la perspective des assassinats? (<i>Dernières réflexions de +Baudin</i>, p. 8.)</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> 12 août 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> 9 mai 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> 2 juillet 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> 6 avril 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> 27 mai 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> 18 juin 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> 26 août 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> 2, 3, 4 et 5 septembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Il y a aujourd'hui 42 ans que la dîme est convertie en impôt.</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> 26 février 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> 23 mars 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> 20 juin 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> 30 juillet 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> 9 novembre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> 7 février 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Décret du 30 mars 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> 12 septembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> 20 juin 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> 25 août 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> septembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> 23 octobre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> 28 octobre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> 3 octobre 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> 11 novembre 1792.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> 16 octobre 1789.</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> 17 avril 1790.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> 22 juin 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> 25 juin 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Page 64.</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Constitution du 3 novembre 1791, acceptée le 13.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> 17 juillet 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Voyez l'extrait imprimé du registre des délibérations du +corps municipal, du 17 juillet 1791.</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> 20 juin.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Le peuple criait: voilà le <i>Boulanger</i> et la <i>Boulangère</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Le lecteur voudra bien ne pas oublier que ceci a été écrit à +la fin de 1815. Voyez l'avertissement.</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> J'ai établi ailleurs que la terreur, loin d'avoir contribué +aux victoires de 1794, les aurait empêchées si quelque chose avait +pu faire obstacle aux insurmontables causes qui rendaient nos +armes invincibles.</p> + +<p>D'abord il faut se rappeler que les premières armées de la +révolution et ses premières victoires ont précédé la terreur; la +terreur ne serait donc nécessaire pour expliquer la création d'armées +nouvelles et de nouvelles victoires, qu'autant que les causes des +premiers succès auraient cessé.</p> + +<p>Mais elles n'avaient point cessé: 1<sup>o</sup> ces causes étaient d'abord +l'inépuisable fabrique des assignats; 2<sup>o</sup> la rareté des subsistances et +le manque d'ouvrage qui poussaient aux armées un grand nombre +de soldats; 3<sup>o</sup> l'ardeur que donna aux troupes l'avancement aux +grades militaires et aux commandemens en chef; 4<sup>o</sup> le génie +qui se développa dans une multitude de jeunes généraux en qui +l'ivresse d'un avancement inespéré se joignait au feu de la jeunesse, +à des habitudes d'audace, à une émulation de vaillance +jusque là inconnue.</p> + +<p>On objectera que ce fut la terreur qui, en faisant périr +nombre de vieux généraux, en mit de jeunes à la tête des armées. +Mais on répond qu'il aurait suffi à la politique de destituer les +premiers.</p> + +<p>La création, la recrutement des armées, leurs succès n'ont +pas même été le but du gouvernement révolutionnaire. Les +Montagnards ont fait ce gouvernement, non pour procurer une +armée à l'État, mais pour avoir la leur contre les Girondins. La +terreur a été faite par une faction contre l'autre. On eût dit alors +qu'il y avait deux nations différentes au service de la France, celle +qui composait l'armée proprement dite, et celle qui composait +l'armée révolutionnaire. La première était dirigée par Carnot, +homme illustre par le talent et le caractère; l'autre par le comité +de salut public; l'une était l'armée de la république, l'autre l'armée +de la Montagne. L'une fut la consolation et l'honneur de la +France; l'autre en fut l'opprobre et la désolation.</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Voici le décret du 27 mars 1793, qui fait le fond de toutes +les lois postérieures concernant les suspects, et qui a fait <i>la base de +la justice</i> pendant plus d'une année.</p> + +<p>«La convention nationale, sur la proposition d'un membre, +déclare la ferme résolution de ne faire ni paix, ni trève aux aristocrates +et à tous les ennemis de la révolution; <i>elle décrète qu'ils sont +hors la loi</i>, que tous les citoyens seront armés au moins de piques, +<i>et que le tribunal extraordinaire sera mis dans le jour en pleine activité</i>.»</p> + +<p>Fouquier-Tinville, lors de son jugement, disait: «Vous nous +accusez d'avoir condamné, sans motifs suffisans, ou sans instruction +suffisante des procès. Eh bien! si nous n'avons condamné +que des aristocrates, la loi n'admet pas de nuances; elle n'admet +pas même de procès pour eux; <i>il n'y avait que l'identité des personnes +à constater et tout ce qu'on a toujours fait au-delà était surabondant</i>. +Tout notre tort c'est d'avoir mis en tête de nos jugemens +telle loi plutôt que celle du 27 mars; mais au fond, c'est la même +chose...» Prudhomme fait, sur cette défense, l'observation suivante: +«Ce que Fouquier n'avait pas osé faire une seule fois se +pratiqua constamment sous les yeux de Tallien et Isabeau à Bordeaux. +Tous les jugemens de la commission populaire avaient +pour base ce décret de <i>mise hors la loi</i>.»</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Le 17 germinal an <span class="smcap">II</span>, la commission révolutionnaire de +Lyon a condamné à mort l'exécuteur des jugemens criminels de +Lyon, Jean Ripet, âgé de cinquante-huit ans, l'un des plus infatigables +bourreaux de la révolution. Il a été exécuté par son frère, +exécuteur des jugemens criminels de l'Isère qui l'aidait précédemment +dans ses exécutions militaires à Lyon.</p> + +<hr class="c5" /> +</div></div> + +<h3 class="p4">TABLE DES MATIÈRES.</h3> + +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> + <td class="tdl">Avertissement</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_j">j</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Lettre à Monseigneur le duc d'Orléans</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_vij">vij</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">L'Esprit de la révolution</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Appendice.—De la terreur</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Note</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_222">222</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Édit de juillet 1717</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Extrait du mandement de l'archevêque de Reims, à l'occasion<br /> + du sacre de Charles X </td> + <td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="center"><small><b>FIN DE LA TABLE.</b></small></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by +Pierre-Louis Roederer + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 *** + +***** This file should be named 36316-h.htm or 36316-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/1/36316/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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