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+The Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by
+Pierre-Louis Roederer
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'esprit de la révolution de 1789
+
+Author: Pierre-Louis Roederer
+
+Release Date: June 3, 2011 [EBook #36316]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
+ le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+ conservée et n'a pas été harmonisée.
+
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+
+
+ THE FRENCH REVOLUTION
+ RESEARCH COLLECTION
+
+ LES ARCHIVES DE LA
+ REVOLUTION FRANÇAISE
+
+ [Illustration: logo]
+
+ PERGAMON PRESS
+
+ Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
+
+
+
+
+ L'ESPRIT
+
+ DE
+
+ LA RÉVOLUTION
+
+ DE 1789.
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,
+
+ Rue du colombier, Nº 30.
+
+
+
+
+ L'ESPRIT
+
+ DE
+
+ LA RÉVOLUTION
+
+ DE 1789
+
+ PAR P. L. ROEDERER.
+
+ PARIS,
+
+ CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
+
+ 1831.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+L'ouvrage qui suit a été composé à la fin de 1815, après le second
+retour des Bourbons.
+
+En 1828, M. le duc d'Orléans, aujourd'hui roi, ayant eu occasion de
+faire connaître à M. de Girardin et à moi la difficulté qu'il trouvait
+à réunir et à classer les actes de la révolution de 89 dont il s'était
+réservé d'enseigner l'histoire à ses fils, je me rappelai l'ouvrage
+que j'avais fait en 1815, et lui demandai la permission de le lui
+présenter comme un répertoire fidèle et complet des actes et des faits
+qu'il voulait rassembler. Il me l'accorda. Je fis mettre au net mon
+Esprit de la révolution, et en janvier 1829, M. de Schonen, député,
+le présenta de ma part à Son Altesse.
+
+C'est la copie exacte de ce manuscrit que je donne aujourd'hui au
+public. Je me suis aperçu, en corrigeant les dernières épreuves, que
+j'avais jeté parmi les faits plusieurs discussions qui seraient
+aujourd'hui exubérantes, et que dans quelques autres j'avais pris des
+précautions et gardé des ménagemens qui maintenant ne seraient plus de
+saison.
+
+A cette occasion je me suis rappelé les motifs qui ont influé sur ma
+manière d'écrire en 1815; ils se rapportent tous à un seul: c'est que
+j'avais conçu la folle idée de publier mon ouvrage sous la
+restauration, et de plaider la cause de la révolution devant la maison
+qui en menaçait non seulement tous les auteurs, mais encore tous les
+approbateurs, et tous les intéressés. Mes amis me détournèrent d'une
+publication qui aurait pu m'être funeste sans être d'aucun avantage
+pour personne. De là les choses et les formes aujourd'hui surannées
+peut-être, qui se rencontrent dans quelques parties.
+
+J'aurais pu les corriger, mais je n'ai point voulu altérer la minute
+du manuscrit remis à M. le duc d'Orléans, étant bien aise que
+plusieurs choses qui me paraissent applicables à des circonstances et
+à des doctrines du temps présent, datent d'un temps antérieur, et
+qu'il soit certain qu'elles ont été écrites sans autre but et sans
+autre intérêt que celui de la justice, de la raison, et de la liberté.
+
+Je me suis accusé devant M. le duc d'Orléans d'avoir donné à ce petit
+ouvrage un titre trop ambitieux. Je prie aussi le public de recevoir
+mon excuse, et de ne le prendre que comme un abrégé des principaux
+actes de la révolution. Quand je me suis permis de l'appeler _l'Esprit
+de la révolution_, j'avais sans doute perdu de vue les écrits
+d'Emmanuel Siéyès, qui ont si profondément et si généralement avivé
+cet esprit dans la nation.
+
+Je parle 1º de l'Essai sur les priviléges;
+
+2º Des instructions envoyées par M. le duc d'Orléans, pour les
+personnes chargées de sa procuration aux assemblées des bailliages,
+relatives aux états-généraux;
+
+3º Des vues sur les moyens d'exécution dont les représentans de la
+France pourront disposer en 1789;
+
+4º De l'écrit intitulé: qu'est-ce que le tiers-état?
+
+Ces excellens écrits, qui eurent deux, trois et quatre éditions en
+moins d'un an, sont les premières et les plus éclatantes
+manifestations de l'Esprit de la révolution, ses premières
+expressions, le premier souffle de l'immortelle vie que la nation a
+reçue d'elle.
+
+Ils seront pour la postérité un précieux monument de la grande
+transmutation qui s'est opérée en France à cette époque: ils feront
+revivre aux yeux des amis de l'humanité et des admirateurs du génie,
+le grand homme qui signala le retour de la liberté et de l'égalité, et
+dont l'existence est aujourd'hui ignorée dans l'enceinte de cette
+capitale; ils offriront à la reconnaissance des siècles éloignés, un
+nom qui de nos jours n'est pas prononcé entre ceux des importans qui
+marquent, par de si bruyantes prétentions, leur célébrité éphémère.
+
+Dans ces derniers temps, deux histoires se sont partagé les lecteurs
+curieux de connaître les premiers mouvemens de la révolution de 1789:
+l'une est de M. Lacretelle, l'autre de M. Mignet. M. Lacretelle n'y a
+vu que l'or et l'ambition du duc d'Orléans[1]; M. Mignet y a vu le
+génie de Siéyès. Le premier connaissait à fond les aversions de la
+cour de France; le second a pressenti le jugement de la postérité:
+l'un né historiographe, l'autre né historien.
+
+ [1] M. Lacretelle a été victorieusement réfuté par l'auteur
+ anonyme d'une brochure d'environ cent pages, intitulée: _De
+ l'assemblée constituante_, en réponse à M. Charles Lacretelle.
+ Paris, chez Corréard, libraire, 1822. Cet écrit paraît être
+ d'Alexandre de Lameth, qui connaissait très bien les faits et les
+ personnages.
+
+
+
+
+ LETTRE
+
+ adressée
+
+ A Mgr LE DUC D'ORLÉANS
+
+ DANS LES PREMIERS JOURS DE JANVIER 1829,
+
+ EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE
+
+ L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION.
+
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+Lorsque j'eus l'honneur de présenter à V. A. R. mon ouvrage concernant
+Louis XII et François Ier, vous daignâtes me parler des difficultés
+que vous rencontriez dans la recherche des actes essentiels de la
+révolution, dont vous vouliez instruire vous-même vos enfans. Je vous
+demandai la permission de mettre sous vos yeux, Monseigneur, un
+travail dans lequel je croyais les avoir complètement rassemblés; où
+ils étaient classés par ordre de matières, et pour chaque matière par
+ordre de dates. Vous voulûtes bien acquiescer à ma demande. Depuis ce
+moment j'ai essayé à plusieurs reprises de rendre cet ouvrage moins
+indigne de vous être offert; mais inutilement: l'âge du travail est
+passé pour moi. Je me borne donc à vous offrir, sous un titre trop
+ambitieux peut-être, l'assemblage des actes constitutifs de la
+révolution, depuis 1789 jusqu'à la mort de Louis XVI. Je les ai fait
+précéder d'un tableau où l'état ancien des hommes et des choses est
+fidèlement exposé, de sorte qu'il est facile de reconnaître avec
+précision les changemens qu'ont éprouvés les uns et les autres depuis
+1789.
+
+Cet ouvrage, Monseigneur, n'est point destiné à recevoir, au moins
+prochainement, la publicité. S'il pouvait à la suite être livré à
+l'impression, l'auteur n'oublierait pas que sa réprobation, quoiqu'il
+puisse à son gré l'appeler _proscription_ ou _ostracisme_,
+puisqu'aucun jugement ne l'a précédée, lui interdit l'honneur d'offrir
+un hommage public au premier Prince du sang royal. Je prie Votre
+Altesse Royale d'agréer ce manuscrit, comme le tribut qu'un citoyen
+croit devoir au prince qui élève ses fils dans les intérêts de la
+patrie, et de permettre que le baron de Schonen, député, ait l'honneur
+de le remettre entre ses mains.
+
+Je suis avec le plus profond respect,
+
+ MONSEIGNEUR,
+
+ De Votre Altesse Royale
+
+ Le très humble et très obéissant serviteur,
+
+ ROEDERER.
+
+
+
+
+ L'ESPRIT
+
+ DE
+
+ LA RÉVOLUTION
+
+ DE 1789.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Des fausses notions répandues sur l'origine de la révolution, sur
+ ses causes, et ses auteurs.--Aperçu des causes véritables, et de
+ son esprit: son principal objet a été l'_égalité de droits_.--Ce
+ que c'est que l'_égalité de droits_.--La révolution était faite
+ dans les esprits avant de l'être par les lois, et dans les moeurs
+ de la classe moyenne avant de l'être dans la nation; elle s'est
+ faite lentement; elle est l'ouvrage de plusieurs siècles.
+
+
+Pour bien faire concevoir la révolution de 89, il faut d'abord dire ce
+qu'elle n'est pas, et dégager les esprits des fausses notions qu'on en
+a données.
+
+La révolution ne s'est pas faite un tel jour, à telle heure, en tel
+lieu, par telles personnes, par tel évènement du siècle passé.
+
+Elle ne s'est faite ni à Versailles, ni à la Bastille, ni au
+Palais-Royal, ni à l'Hôtel-de-Ville, ni au Palais de Justice. Elle
+n'est l'ouvrage ni des parlemens, ni des notables, ni même de
+l'assemblée constituante.
+
+L'éloquence de d'Épréménil dans le parlement, celle de Mirabeau dans
+l'assemblée constituante, l'épée de Lafayette, le génie de Siéyès, y
+ont coopéré puissamment; mais ces hommes illustres n'en sont pas les
+auteurs. Elle ne doit rien aux trésors du prince sur qui la maison
+royale voulut se venger du peuple, sur qui le peuple acheva de se
+venger de la maison royale, et sur qui s'est encore acharné naguère un
+prétendu historien de l'assemblée constituante.
+
+La révolution procède de causes antérieures au 4 août qui vit
+l'abolition des priviléges, au 14 juillet qui vit le renversement de
+la Bastille, à la convocation des états-généraux, à l'assemblée des
+notables, au déficit des finances, aux exils du parlement en 1788, à
+la Cour plénière du même temps, à la dissolution des cours souveraines
+en 1771, à l'abolition de l'étiquette à la cour, à la fameuse affaire
+du collier de la reine, aux scandales qui ont marqué la moitié du long
+règne de Louis XV, à ceux de la régence: toutes causes assignées à la
+révolution par ces écrivains qui ne remontent pas plus loin que la
+veille pour expliquer les évènemens du jour et ne voient qu'un
+changement de cour, ou tout au plus de dynastie, dans le changement
+d'une grande nation.
+
+Quand la révolution s'est déclarée, la nation n'entrait dans aucune
+ambition particulière; elle agissait pour elle seule. Misérables idées
+que celles d'une faction travaillant au renversement du monarque, pour
+mettre un ambitieux à sa place! Dans le seizième siècle, le duc de
+Guise, le prince de Condé, étaient de grands factieux, les plus grands
+qu'on puisse supposer dans l'ancienne monarchie française: remarquez
+comment leurs factions se signalaient. C'était par de petites armées,
+presque entièrement composées d'étrangers, qu'ils promenaient dans
+quelques provinces où ils finissaient leurs querelles par des combats
+dont le sang des reîtres, des lansquenets, des Suisses, des Espagnols
+faisait les frais. Mesurez ces factions et leurs oeuvres à la
+révolution française, et voyez leur disproportion. Quelle tête aurait
+gouverné tant de millions d'autres têtes? quel trésor fabuleux aurait
+suffi à payer tant de millions de bras? quel chef aurait dirigé,
+accordé ces immenses mouvemens qui ont agité la France de Lille à
+Bayonne, de Brest à Strasbourg? Et comment concevoir des chefs à cette
+révolution quand on se rappelle l'abaissement profond où elle a tenu
+devant elle, l'abîme où elle a précipité sans préférence et sans
+distinction ses partisans et ses détracteurs? Et quel but pour une
+nation de vingt-cinq millions d'hommes, quel déplorable but pour un
+tel déploiement de forces et de volontés, que de détrôner un roi et de
+mettre à sa place un factieux! Non, ce n'est pas pour de si faibles
+intérêts que la révolution s'est déclarée en 89. Ce n'était pas même
+pour abolir la royauté. Personne alors ne songeait à la république. La
+France n'était pas absolument libre, mais elle n'était pas non plus
+dans la servitude, et dans aucun temps de son existence elle n'en a
+éprouvé la souillure. Les tentatives du gouvernement pour étendre son
+pouvoir n'étaient pas de ces violences inouïes qui fondent sur des
+peuples en pleine liberté, et ne cèdent qu'à leur révolte.
+
+La révolution était faite dans tous les esprits et dans les moeurs
+avant de l'être par les lois; elle existait dans les relations de
+société polie, avant d'être réalisée dans les intérêts matériels et
+communs. Elle était établie dans cette classe moyenne qui tient aux
+deux extrêmes de la société générale, qui sent, qui pense, qui lit,
+converse, réfléchit; dans cette classe où s'entendent toutes les
+plaintes, où se remarquent toutes les souffrances des classes
+inférieures, et où l'on n'y est point insensible; dans cette classe
+qui, d'un autre côté, est à portée de connaître les grands, comme le
+peuple, qui les a attirés à elle par sa richesse, les a rapprochés
+d'elle par des alliances, a fléchi leur orgueil par les charmes d'une
+société où se réunissent l'opulence et l'esprit, l'esprit si rare et
+si captif à la cour! et qui pourtant n'a jamais cessé de craindre cet
+orgueil dont la pointe aiguë perçait toujours, l'effleurait souvent,
+et ne lui permettait qu'une familiarité inquiète et sans abandon.
+C'est l'opinion de cette classe mitoyenne qui a donné le signal aux
+classes inférieures; c'est la révolte de l'opinion qui a fait éclater
+l'insurrection des souffrances, et c'est la souffrance de
+l'amour-propre qui a fait éclater celle des intérêts réels. La
+révolution a conservé dans tout son cours l'empreinte de son origine,
+elle a constamment suivi la direction imprimée par sa primitive
+impulsion.
+
+Quel a été donc son esprit, son caractère? Dire que ç'a été l'amour de
+la liberté, de la propriété, de l'égalité, c'est confondre plusieurs
+idées fort distinctes. Entre ces trois affections, il en est une qui a
+décidé le premier éclat de la révolution, a excité ses plus violens
+efforts, obtenu ses plus importans succès, assuré le succès des deux
+autres: c'est l'amour de l'égalité.
+
+Bien que la propriété, la liberté, l'égalité, soient inséparables, et
+se garantissent réciproquement contre les attaques violentes, elles
+peuvent néanmoins être fort inégalement affectionnées par les nations,
+y être fort inégalement partagées, y avoir une existence plus ou moins
+parfaite, et elles se prêtent à cette inégalité. Entre la liberté
+domestique et civile, et le plus haut degré de la liberté politique,
+entre la propriété à titre onéreux et celle qui jouit sans limites et
+sans partage, entre l'égalité de droit et l'égalité de fait, et les
+supériorités réelles et d'opinion auxquelles l'égalité de droits
+autorise à prétendre[2], il y a de grands intervalles. Les nations,
+suivant leur prédilection, ou pour l'égalité, ou pour la liberté, ou
+pour la propriété, peuvent faire plus ou moins pour chacune d'elles,
+en favoriser deux aux dépens de la troisième, en favoriser une aux
+dépens des deux autres. Les peuples essentiellement jaloux de la
+liberté, limiteront l'égalité de manière à prévenir et les
+supériorités d'institution et les supériorités morales ou d'opinion;
+là, l'ostracisme réduira l'égalité de droits à l'égalité de fait avec
+les classes communes. Les peuples plus portés à l'émulation des
+supériorités morales et politiques, que soigneux de la liberté et de
+la propriété, risqueront un peu de l'une et de l'autre, pour avoir de
+grands hommes et faire de grandes choses. La propriété pourra être
+ménagée chez d'autres peuples, au préjudice de l'égalité de droits,
+peut-être même au désavantage de la liberté, ou être soumise à de
+grands sacrifices.
+
+ [2] Par égalité de droits, il faut entendre l'égalité non
+ seulement devant la loi civile, devant la justice, devant les
+ tribunaux, mais aussi devant la loi politique, qui fonde les
+ emplois publics, les dignités, les honneurs, et en règle la
+ distribution.
+
+Je ne sais si ce que je vais dire sera regardé comme un hommage à la
+nation française, ou comme une dépréciation de son caractère; mais la
+vérité, ou ce que je crois être la vérité, m'importe avant tout: je
+pense donc que le Français est plus jaloux de l'égalité que de la
+liberté et de la propriété; de l'égalité de droits qui permet
+d'aspirer à tout ce que la société peut accorder de distinction au
+mérite, qu'à l'égalité de fait qui ne réserverait rien de particulier
+aux esprits et aux caractères nés supérieurs; qu'il s'occupe plus
+volontiers des chances d'élévation que des dangers de sujétion; qu'il
+est possible de lui faire illusion sur un peu de dépendance par
+beaucoup de distinctions; que l'amour des distinctions est un des
+traits caractéristiques du Français, et tient à sa passion dominante,
+qui est l'amour des femmes: passion toujours heureuse, quand la gloire
+l'accompagne; que c'est surtout le caractère de la jeunesse; que ceux
+d'entre les jeunes Français qui appellent la démocratie, se méprennent
+sur leurs motifs et sur leur ambition intime; qu'ils croient suffisant
+pour eux que personne ne soit au-dessus d'eux, tandis qu'ils veulent
+pouvoir s'élever au-dessus des autres; qu'ils demandent non une
+carrière sans obstacles, où les vertus communes puissent arriver à un
+but commun, mais une carrière ouverte à l'émulation de tous les talens
+pour atteindre à toutes les supériorités.
+
+Si l'esprit de liberté donne plus de force à une nation, et lui assure
+un bonheur plus solide, l'émulation de supériorité qu'inspire
+l'égalité de droits, lui donne plus d'éclat et n'est pas pour elle une
+vaine parure: elle est féconde en grands caractères et en grands
+génies. Cette émulation développe les germes de grandeur dont la
+nature a doué quelques individus, et sert à montrer jusqu'où peuvent
+s'élever la capacité et la dignité humaines.
+
+Le premier motif de la révolution n'a pas été d'affranchir les terres
+et les personnes de toute servitude et l'industrie de toute entrave;
+ce n'a été ni l'intérêt de la propriété ni celui de la liberté. Ç'a
+été l'impatience des inégalités de droits existantes alors, ç'a été la
+passion de l'égalité. Il ne s'agissait point de l'égalité de fait, qui
+eût été la subversion de la société. Pour les hommes qui se sentaient
+appelés à de grandes choses, pour la jeunesse pressée du besoin de
+développer une grande surabondance de force, qui regardait comme un
+droit inaliénable et comme un devoir de mettre en pleine valeur les
+dons de la nature, il fallait l'_égalité de droits_ qui ouvrait la
+carrière à l'ambition de toutes les supériorités morales et
+politiques, des premières magistratures, des plus hautes dignités
+civiles et militaires de toutes les distinctions que l'état social
+peut offrir aux talens, aux vertus, aux services d'un ordre éminent.
+La passion de l'égalité n'a pas borné ses prétentions à pénétrer dans
+les rangs jusque là réservés à la naissance, elle a voulu le pouvoir
+de s'en marquer au-delà; elle ne s'est pas bornée à égaler les
+patriciens, elle a voulu que rien ne l'empêchât de les surpasser; elle
+n'a pas aboli la noblesse, elle a substitué à l'hérédité de ses
+priviléges, l'antique, l'éminente noblesse du mérite; elle a voulu que
+les descendans sans gloire d'illustres ancêtres vinssent après les
+hommes qui seront d'illustres ancêtres pour leurs descendans, et les
+illustrations héritées loin en arrière des illustrations acquises.
+
+Ce que la nation a fait en 89 pour la liberté et la propriété n'a été
+qu'une conséquence et un accessoire de ce qu'elle a fait pour acquérir
+l'égalité de droits. Elle a moins regardé les avantages qui peuvent se
+soumettre au calcul, que servi les délicatesses de l'amour-propre. La
+révolution a moins été l'amélioration des fortunes et l'accroissement
+de la sûreté individuelle, que le triomphe de l'orgueil national.
+Aujourd'hui, comme dans le principe, elle est moins chère aux
+Français, comme utile, que comme honorable. Les dernières conditions,
+celles à qui l'intérêt de la propriété était le plus cher, celles-là
+même n'ont pas été insensibles au triomphe de l'égalité. Les
+servitudes de la propriété rurale, les entraves de l'industrie dans
+les villes, ont été secouées par le peuple, moins comme onéreuses que
+comme injurieuses; et il n'est villageois si grossier qui ne se soit
+plus réjoui d'en voir finir l'humiliation, que d'en retirer les
+profits. L'importance que l'opinion a donnée dans la suite aux divers
+résultats de la révolution a été en raison inverse de leur utilité. On
+a mis plus de prix à l'abolition de la milice, dont les nobles étaient
+exempts, quoiqu'elle fût remplacée par la conscription qui n'épargnait
+personne, qu'à celle des droits onéreux de la féodalité; et à
+l'abolition de l'exclusif attribué aux nobles pour les grands emplois
+publics, qu'à l'exemption de la dîme. L'enthousiasme avec lequel la
+nation a reçu plus tard l'institution de la Légion-d'Honneur a bien
+montré à quel point l'amour des distinctions est inhérent au caractère
+français: et pour le dire en passant, cette passion caractéristique,
+jointe au besoin d'affectionner les hommes qui servent ou honorent
+leur pays, font de notre nation le peuple le plus antipathique de la
+terre avec la démocratie. C'est la passion des Français pour
+l'égalité de droits et pour les distinctions qu'elle assure au
+mérite, qui, joints aux affreux souvenirs de l'anarchie, a rendu les
+Français si accommodans sur leur liberté avec Napoléon. Cet homme
+extraordinaire avait bien saisi leur caractère. Pendant toute la durée
+de son règne, il n'a cessé d'élever les talens, les vertus et les
+services qui se sont signalés dans les derniers rangs de la société,
+aux premières dignités de l'état; courtisan de l'égalité, il a pu,
+sans obstacle, non détruire, mais affaiblir sensiblement la
+liberté[3].
+
+ [3] C'est cette passion de l'égalité qui, après avoir enduré
+ quinze ans d'outrages depuis la restauration des Bourbons,
+ jusqu'au mois de juillet 1830, s'est reproduite depuis quelques
+ années avec l'exaltation d'un sentiment long-temps comprimé, et
+ fait attaquer par des esprits irréfléchis non seulement la
+ royauté héréditaire, l'hérédité d'une magistrature sur laquelle
+ se fonde l'hérédité du trône, mais même cette inévitable
+ aristocratie des lumières et de l'expérience que la jeunesse a le
+ chagrin de rencontrer partout où l'on voit des hommes de
+ cinquante ans et au-delà. Cette effervescence ne sera pas de
+ longue durée.
+
+La révolution morale qui a précédé l'éclat de 89, s'est opérée
+lentement. Plusieurs générations, plusieurs siècles ont vu sa
+naissance et ses progrès. Aussi, lorsqu'elle se déclara, la population
+du royaume tout entière y concourut; les hommes et la terre en ont
+aussitôt éprouvé les effets; elle s'est identifiée avec le sol et
+l'habitant. Comme je l'ai dit ailleurs, elle est aujourd'hui en sève
+dans tout ce qui végète, dans le sang de tout ce qui respire.
+
+Sa marche, depuis 89, n'a pas été exempte d'irrégularités; elle a eu
+ses colères, ses emportemens, ses écarts. Attaquée dans ses principes,
+il fallait qu'elle se déclarât. Commencée, il fallut qu'elle
+s'achevât. Contrariée, elle s'irrita. Irritée, elle n'épargna rien.
+Elle compromit ses agens, ses défenseurs; elle poussa les uns aux
+excès par l'enthousiasme, les autres par la menace; elle tira de leurs
+violences volontaires ou forcées une nouvelle sûreté des engagemens
+qu'ils avaient pris avec elle; elle fit du crime même dont elle était
+l'occasion, un intérêt qui lia à sa défense; elle ajouta à l'intérêt
+propre de la révolution l'intérêt particulier des révolutionnaires: la
+propriété, la vie, l'honneur, tout fut lié à sa stabilité.
+
+La révolution fut le produit indestructible de l'accroissement de la
+civilisation, qui résultait lui-même de l'accroissement simultané des
+richesses et des lumières. L'idée de cette origine n'est pas
+nouvelle: beaucoup l'ont aperçue, je le sais: mais je voudrais la
+mettre clairement à découvert aux yeux de tous.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Comment la révolution s'est opérée dans les idées et dans les
+ moeurs.--Elle est le produit de l'accroissement des richesses et
+ de l'accroissement des lumières.--Développement.
+
+
+Le gouvernement féodal avait donné aux seigneurs le territoire, et
+avait imposé au peuple le travail.
+
+Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois. Les rois, toujours
+moins patiens que les peuples, opposèrent des communes aux seigneurs.
+
+Les communes établies, les rois dépouillèrent les seigneurs des
+prérogatives qui faisaient ombrage au pouvoir monarchique.
+
+La puissance seigneuriale ayant été affaiblie et par cela même
+adoucie, les communes s'évertuèrent. Par le travail et l'industrie,
+elles augmentèrent leurs capitaux. A côté de la propriété foncière
+s'éleva la propriété des capitaux mobiliers.
+
+La valeur de ces capitaux surpassa bientôt celle des terres.
+S'accroissant chaque jour par l'industrie et le travail, comme
+l'industrie et le travail par les capitaux, bientôt ils refluèrent des
+villes dans les campagnes, des ateliers des arts et des entreprises du
+négoce, dans les exploitations rurales, et donnèrent un immense
+développement à la production territoriale. La seigneurie n'est point
+ouvrière: les seigneurs ravageaient quelquefois les terres; ils ne les
+cultivaient point. Le travail, l'industrie, les capitaux étant le
+patrimoine _du bourgeois, du vilain_, les bourgeois, les vilains
+acquirent des terres, en prirent à bail, à cens. Ils se chargèrent
+ainsi de la fructification d'une grande partie du territoire.
+Défrichemens, dessèchement, arrosemens, amendemens, grande culture,
+ils firent tout ce qui peut donner un plein essor à la force
+productive de la terre.
+
+Ainsi la propriété mobilière se répandit partout, s'associa à tout;
+fit fleurir les arts, le négoce, la propriété foncière. Bientôt elle
+marcha de pair avec celle-ci; les biens-fonds s'échangèrent avec les
+fonds d'industrie, comme leurs produits s'échangeaient au marché. Les
+capitaux devinrent l'unité à laquelle se mesurèrent tous les genres de
+biens. Ce qu'on appela la valeur des terres fut désigné par le
+capital qui en était le prix en cas de vente. La rente ou l'intérêt
+des capitaux se balança dans tous les genres de placemens.
+
+Alors, les bourgeois, premiers possesseurs des capitaux, comme les
+seigneurs avaient été les premiers possesseurs des terres, eurent en
+leur puissance la plus grande masse de la richesse nationale. Seuls
+propriétaires de tous les genres d'industrie, ils se placèrent aussi
+dans les rangs des propriétaires territoriaux. Alors les fortunes
+plébéiennes se classèrent comme celles des seigneurs, en petites
+fortunes, en fortunes médiocres, en grandes, en immenses fortunes. La
+richesse, l'opulence, le luxe, l'ostentation, les commodités de la vie
+devinrent communes à la roture et à la noblesse; hôtels, châteaux,
+ameublemens, voitures, chevaux, valets, vêtemens, tout ce qui annonce
+la richesse, devint une jouissance des simples particuliers comme des
+grands de l'État. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets même de
+plébéiens enrichis. C'est ainsi que le travail, après avoir délivré de
+la servitude, donna même la domination et la seigneurie à la classe
+des prétendus serfs, sur une foule d'anciens seigneurs.
+
+La découverte de l'Amérique et la navigation ajoutèrent un immense
+développement à la prospérité du tiers-état dans le seizième siècle.
+
+Pendant que les fortunes plébéiennes se multipliaient, s'élevaient et
+commençaient à rivaliser avec les fortunes féodales, la puissance des
+seigneurs se détruisait, et leur fortune n'augmentait pas. Ils
+perdaient le droit de lever des troupes, le droit de juger leurs
+vassaux sans appel, le droit de n'être eux-mêmes jugés par personne.
+Attirés près du prince, ils devenaient courtisans et n'avaient plus de
+cour.
+
+L'indolence nobiliaire succédant aux occupations féodales, le mépris
+du travail, des arts, de l'économie demeurant à la noblesse comme
+seules marques de grandeur, tandis que l'activité du commun état
+portait la fécondité dans toutes les entreprises rurales,
+manufacturières et commerciales, et que son économie accumulait de
+continuelles épargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale
+s'abaissât à mesure que la roture s'élevait autour d'elle; et que leur
+condition s'approchât du niveau. Telle était à la fin du seizième
+siècle leur situation respective. C'était le résultat de
+l'accroissement des richesses.
+
+Observons maintenant la marche des lumières depuis le onzième siècle.
+
+Ce que la richesse donne de plus précieux aux hommes, c'est du temps,
+c'est du loisir. Si ce qu'on appelle la vie est le développement et
+l'exercice de nos facultés, l'homme que sort aisance exempte des soins
+journaliers de sa subsistance et de son bien-être physique a cent fois
+plus de temps à vivre que l'homme dénué de toute propriété.
+
+Le développement des qualités intellectuelles fut très inégal entre
+les classes privilégiées et celles du commun état. Les opérations que
+le commerce et les arts exigent, sont déjà un exercice pour l'esprit;
+les voyages qu'ils supposent font passer sous les yeux une foule
+d'objets d'utile comparaison. Enfin la richesse étant le produit de
+l'industrie, la conserver, l'accroître, en faire un sage emploi,
+pourvoir à toutes les jouissances dont elle avait fait naître le
+besoin, inventer, perfectionner, produire, tout cela devint le partage
+de la partie industrieuse du tiers-état. Les seigneurs adonnés dans
+leur jeunesse aux exercices du corps, étrangers à toute société autre
+que celle des châteaux, jetés plus tard dans les sujétions de la cour,
+dans ses dissipations, ou dans les emportemens de la guerre, n'eurent
+jamais que des raisons de mépriser la culture de leur esprit et
+craignirent par-dessus tout de le charger de savoir. Le tiers-état fut
+donc le premier et presque seul appelé à l'instruction.
+
+Après avoir atteint à la hauteur du patriciat par l'accroissement des
+fortunes, il le surpassa bientôt par le développement des esprits.
+
+Le développement des esprits et l'accroissement des capitaux dans une
+partie du tiers-état, lui procurèrent une grande importance. Il fut
+seul capable de pourvoir à tous les besoins de la société; de lui
+faire connaître et goûter de nobles plaisirs. Seul il put serrer le
+lien social par les communications de l'esprit et par la force morale
+d'une opinion publique qui s'étendît à toutes les actions et à toutes
+les personnes.
+
+Le culte, la justice, l'administration, l'instruction publique, la
+direction des affaires particulières et celle des intérêts
+domestiques, enfin les secours que demande la conservation
+individuelle, dans les maladies, dans les infirmités, aux âges
+extrêmes de la vie, en un mot tous les services publics et privés
+trouvèrent dans le commun état exclusivement des hommes propres à les
+remplir.
+
+Créer et répandre des plaisirs nouveaux ne fut pas moins le mérite du
+commun état que celui de satisfaire à tous les besoins. Entre les
+jouissances dont les loisirs de la richesse rendent avide, il faut
+placer en première ligne les plaisirs de l'esprit et de l'imagination.
+Il n'en est pas de plus variés, de plus doux, de plus nobles, qui se
+renouvellent plus souvent, qui laissent moins de regrets, nui portent
+des fruits plus utiles, plus agréables. Les beaux-arts, la peinture,
+la sculpture, la musique, la poésie, tous les genres de littérature et
+particulièrement le théâtre, charmèrent et captivèrent tous les
+esprits capables de quelque élévation et de quelque délicatesse: ce
+fut dans le tiers-état que se trouvèrent les hommes à qui la nation
+eut l'obligation de les connaître; ce furent des hommes du tiers-état
+qui acquirent les droits que donnaient les beaux-arts, à l'admiration
+et à la reconnaissance générales. L'imprimerie inventée dans le
+quinzième siècle[4] faisait partie du patrimoine du tiers-état: dans
+le seizième siècle, elle fit sortir de la poussière des vieilles
+archives, les trésors de la littérature ancienne, et elle publia les
+nouvelles oeuvres qui devaient composer la littérature moderne. Aucun
+âge, aucun pays ne vit une littérature aussi complète, aussi
+brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante et aussi forte que
+le fut en France celle du dix-septième siècle; aucun âge, aucun
+peuple, ne réunit les jouissances de l'esprit et de l'imagination au
+même degré, ne les vit répandues aussi généralement, mêlées au même
+point à toutes les communications sociales, mariées, comme chez nous,
+à toutes les conversations, à toutes les fêtes: aussi ne vit-on jamais
+autant de reconnaissance et d'admiration soumettre un si grand nombre
+d'hommes à l'empire des talens.
+
+ [4] En 1442.
+
+Les développemens de l'esprit, dans le dix-septième siècle, en
+amenèrent de nouveaux dans le siècle suivant. Au règne de la
+littérature succéda ou plutôt s'associa celui de la philosophie et des
+sciences. Dans le dix-huitième siècle, l'observation, le raisonnement,
+l'imagination, toutes les facultés de l'esprit se fortifièrent, se
+fécondèrent l'une par l'autre. Les sciences exactes, les sciences
+morales et politiques, l'art de parler et d'écrire, s'unirent,
+s'embrassèrent et s'étendirent par leur union. Les savans, les
+philosophes, les poètes, les grands écrivains formèrent une classe à
+part dans la société; le dix-huitième siècle vit tout-à-coup s'élever
+du sein du commun état, et à côté de l'ancienne noblesse de France,
+une noblesse nouvelle, qu'on pourrait appeler la noblesse du _genre
+humain_. Ceux qui la composaient se montrèrent aussi avec la dignité
+d'un antique patriciat, entés sur d'anciennes et d'illustres souches;
+ayant poux aïeux la longue suite des hommes de génie qui s'étaient
+succédé pendant des siècles dans un des nombreux domaines de l'esprit.
+Chacun d'eux s'était approprié ce que tous ses prédécesseurs y avaient
+successivement ajouté de leur savoir et de leur propre fonds; s'y
+était établi comme par droit de primogéniture, en produisant pour
+titres les oeuvres de son propre génie, qui avait agrandi et devait
+agrandir encore le domaine dont il avait pris possession[5]. Ces
+hommes firent, si on peut le dire, une classe nouvelle de grands
+seigneurs, avec laquelle tous les autres, même des têtes couronnées,
+s'honorèrent d'entrer en relation[6]. Ainsi les savans illustres, les
+grands écrivains contribuèrent à l'élévation du tiers-état, non
+seulement par de continuelles effusions de lumières et de sentimens,
+mais encore par le rang qu'ils prirent dans la société, par le nouveau
+genre de distinction qu'ils imprimèrent aux hommes de cour qui
+entrèrent en communication avec eux, par l'appui qu'ils donnèrent
+contre la puissance arbitraire, aux conditions inférieures de la
+société.
+
+ [5] On pourrait faire la généalogie de presque tous les grands
+ esprits qui ont acquis de la célébrité, comme on fait celle de
+ tous les personnages de grand nom. Il n'y a pas un homme illustre
+ depuis deux siècles dans les sciences ou dans les lettres, dont
+ les ouvrages ne procèdent du talent ou du savoir d'un
+ prédécesseur et dont on ne puisse faire la filiation, soit
+ d'après ses aveux, soit d'après les rapprochemens de ses ouvrages
+ avec ceux du même genre qui ont été publiés avant lui. Boileau
+ descend d'Horace, Racine de Virgile, Molière de Plaute d'un côté,
+ de Térence de l'autre; La Fontaine d'un côté de l'Arioste et de
+ Bocace, de l'autre de Phèdre qui descend d'Ésope; La Grange et La
+ Place descendent d'Euler, de Newton; Condillac descend de Locke,
+ Locke de Bacon, Bacon d'Aristote.
+
+ [6] L'impératrice de Russie, le grand Frédéric, furent en
+ correspondance suivie avec Voltaire, d'Alembert, Diderot et
+ autres.
+
+ * * * * *
+
+Les lettres créèrent l'autorité de l'opinion publique, en recueillant,
+en conférant, en épurant les opinions particulières, en les éclairant
+de leurs propres clartés, en fortifiant, en autorisant par la force
+du raisonnement et la beauté des tours et de l'expression celles qui
+avaient pour elles l'assentiment le plus général.
+
+L'opinion publique établie, elle marqua les personnes et les choses de
+son approbation, ou de son blâme et de son mépris. Par elles, les
+grands hommes furent célèbres, les hommes méprisables honteusement
+fameux. Elle dit: Je veux que la gloire soit, et elle fut; qu'elle
+rayonne, et elle rayonna. Je veux que l'infamie reçoive une évidente
+et éternelle flétrissure, et l'opprobre exista. Les âmes et les
+esprits vulgaires continuèrent à se perdre dans le néant.
+
+Dès que la gloire eut jeté ses premiers rayons, les rois tombèrent
+dans la dépendance de l'opinion. Ils se trouvèrent entre les facilités
+que donne la gloire pour gouverner et les obstacles qu'oppose le
+mépris public à l'exercice du pouvoir. La gloire du prince partout
+présente, toujours agissante sur les esprits, le dispense de dureté
+dans le commandement, et lui assure l'obéissance sans contrainte. Dans
+le mépris au contraire, il n'obtient par la violence, moyen toujours
+critique, qu'une obéissance toujours menaçante.
+
+A la renaissance de la poésie en France, nos rois s'empressèrent de
+provoquer, de solliciter, d'acheter ses hommages. Ce que Théocrite
+avait dit[7], ce qu'Horace avait répété[8] sur le pouvoir des poètes,
+Charles IX daigna le dire à Ronsard[9], et Louis XIV se plut à
+l'entendre redire par Boileau[10]. Nos princes, croyant la louange des
+poètes plus facile à obtenir que l'estime des peuples, se laissèrent
+aller à une déplorable méprise. Parce que dans les temps anciens, les
+chants poétiques avaient eu seuls le pouvoir de perpétuer la mémoire
+des héros, les princes en conclurent que c'était une propriété des
+vers de traduire en héros, jusqu'à la dernière postérité, des
+personnages indignes de ses regards. Ils se persuadèrent que la
+louange pompeuse et cadencée suffisait pour assurer une gloire
+immortelle à celui qui en était l'objet. L'opinion publique les eut
+bientôt détrompés. Ils apprirent d'elle que les éloges qu'elle
+désavoue ne peuvent servir qu'à ajouter le déshonneur du poète à
+l'indignité du héros. Les poètes eux-mêmes reconnurent les limites de
+leur pouvoir et la suprême autorité de l'opinion.
+
+ [7] En vain d'Anthiocus le luxe asiatique...
+ (_Seizième édile. Traduction de Firmin Didot._)
+
+ [8] Vixêre fortes ante Agamemnona.
+ (_Ode 9, liv. 4._)
+
+ [9] Tous deux également nous portons des couronnes;
+ Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
+
+ [10] Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,
+ Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts...
+ (_Épître première._)
+
+Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la voix publique répéta
+des chants qu'elle avait provoqués. La vieillesse du monarque ternit
+l'éclat de sa jeunesse et la gloire de sa maturité; alors la nation se
+tut, Boileau cessa d'écrire, et le monarque put apprendre par le
+silence du peuple et par celui du poète qu'il avait perdu tout
+ensemble le respect et l'affection des Français.
+
+Dans les heureux commencemens du règne de Louis XV, la poésie et
+l'éloquence lui offrirent leurs tributs; mais la philosophie naissante
+pesa avec sévérité les droits du prince à la louange. Bientôt la
+critique fut mêlée à l'éloge. Plus tard, on se fit un honneur de la
+présenter nue; plus tard encore, la louange devint honteuse, et la
+censure devint l'habitude générale. La chaire, le barreau, le théâtre,
+les parlemens s'y livrèrent à peu près sans retenue. Partout où il y
+avait une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse portait
+les plaintes d'une extrémité de la France à l'autre, et rapportait
+aussitôt la promesse de la vengeance. Elle recueillait et registrait
+ces plaintes et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs des
+temps les plus reculés, et par elle la voix des siècles passés
+semblait recommander leur injure au temps présent déjà trop disposé à
+venger la sienne.
+
+Le gouvernement de Louis XV, à force d'impôts, avait fait réfléchir
+sur la propriété, sur les priviléges, sur la reproduction des
+richesses, sur les causes qui la contrariaient. A force d'emprunts et
+de banqueroutes, le pouvoir avait fait réfléchir sur la foi publique
+et sur les garanties que la foi publique demandait contre
+l'arbitraire. Alors l'esprit philosophique embrassa la cause
+nationale; elle devint l'occupation des écrivains; l'économie sociale,
+l'économie publique, en un mot, le _publicisme_, si l'on peut se
+servir de ce mot, tourna en passion générale. Le tiers-état avait
+commencé par se racheter de l'oppression; bientôt il était parvenu à
+se faire considérer par ses services; enfin par ses écrits il se fit
+craindre et respecter.
+
+La royauté et le gouvernement s'étonnèrent en vain de voir la morale,
+la justice, l'humanité, aidées de l'éloquence, s'ingérer dans le
+domaine du pouvoir avec la prétention d'y tout régler. Il fallut se
+résoudre à les entendre.
+
+La religion avait prêché dans tous les temps, mais en général et
+vaguement, contre la dureté des grands et des riches, et elle leur
+recommandait la _charité_. La morale publique fit mieux, elle attaqua
+de front, et en bataille rangée, les ennemis du pauvre, le fisc, les
+privilégiés; les saisit corps à corps, châtia leur insolence et leur
+avarice. L'éloquence aidait la morale et lui donnait un irrésistible
+ascendant. La morale, aidée de l'éloquence, ne se borna pas à protéger
+la pauvreté; elle la releva de son abaissement, elle fit valoir ses
+vertus, elle ennoblit ses souffrances en en montrant le principe dans
+l'existence des priviléges, elle intéressa à ses maux en en montrant
+l'étendue. Les vérités qui étaient confuses, elle les démêla;
+obscures, elle les éclaircit; celles qui étaient claires, elle les
+rendit évidentes, pathétiques, effrayantes. Chacun alors put défendre
+les intérêts du peuple; il devint facile autant qu'honorable aux
+talens du second ordre de se vouer à cette protection. Dans toute
+l'étendue de la France, chacun put se défendre soi-même. L'éloquence
+avait mis dans toutes les mains les armes que lui avait fournies la
+justice; elle les avait trempées et aiguisées pour en armer le
+malheur. Dans l'essor oratoire que prenait l'esprit national vers le
+milieu du dix-huitième siècle, dans l'émulation patriotique dont il
+était échauffé, toutes les abstractions de la politique et de la
+morale s'animèrent. D'un côté, la liberté, la propriété, l'égalité; de
+l'autre, l'arbitraire, l'oppression, le despotisme, la tyrannie. Tout
+fut personnifié, tout prit un corps, une attitude; tout fut armé, se
+mit en présence, en action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles
+divinités s'élevèrent, les unes malfaisantes, les autres tutélaires.
+Le parti populaire reconnut un nouveau culte, une nouvelle religion,
+qui eut à la suite, comme les autres, son égarement, son fanatisme et
+ses fureurs.
+
+Tel était l'état des esprits vers la fin du dix-huitième siècle,
+plusieurs années avant 89. L'enthousiasme national gagna jusque dans
+les premiers rangs de la cour: des grands s'honorèrent de le partager;
+d'autres jugèrent prudent de le feindre. L'égalité, la familiarité
+s'établirent dans les relations habituelles de société, entre la ville
+et une grande partie de la cour; entre les grands, les gens du monde,
+les magistrats, les publicistes. L'égalité passa des opinions dans
+les moeurs, dans les habitudes générales. Des grands faisaient leur
+cour à Paris plus assidûment qu'à Versailles. Ils venaient semer parmi
+les magistrats et les écrivains politiques, parmi les gens du monde et
+les femmes même, des griefs contre les ministres, contre les princes,
+contre la reine, et recueillaient des scandales, des épigrammes, des
+satires, des remontrances qu'ils allaient ensuite distribuer à
+Versailles. On peut dire qu'alors la révolution était faite dans les
+esprits et dans les moeurs. L'égalité était si bien établie dans les
+moeurs, et les jouissances d'amour-propre sont si vives pour les
+Français, que peut-être on eût encore souffert long-temps le poids des
+charges publiques, si leur aggravation n'eût fait ressortir les
+priviléges qui en exemptaient; et l'on se fût peut-être dissimulé
+l'exclusion d'une multitude d'emplois publics prononcée contre la
+roture, si l'indigence du trésor n'eût obligé la cour à convoquer des
+états-généraux où les inégalités allaient être marquées de nouveau
+avec une grande solennité. Il semblait avant cela que les classes
+élevées du tiers-état craignissent, en demandant l'égalité, de faire
+remarquer qu'elle n'existait pas pour elles.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+De la révolution politique.--Ses caractères.--Sa marche.
+
+
+Nous venons de voir comment la révolution s'est opérée dans l'ordre
+moral. Voyons rapidement comment elle a eu lieu dans le système
+politique.
+
+La révolution a commencé dans le onzième siècle, au premier coup de
+tocsin qui fut sonné dans les villes et bourgs, par les _hommes
+libres_, lorsqu'ils se soulevèrent contre les vexations des seigneurs;
+ils s'armèrent alors, se confédérèrent _tumultuairement_, se jurèrent
+une assistance mutuelle contre la tyrannie, déclarèrent leurs
+franchises, leurs droits et leurs obligations sous le titre et la
+forme de _coutumes_, s'élirent des magistrats garans de leurs
+conventions, se donnèrent une maison commune pour se réunir, une
+cloche pour se convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche et
+leurs armes; ils élevèrent des murailles autour de la cité, y bâtirent
+des forts et se résolurent à soutenir désormais leurs droits par les
+armes[11]. Tel est le premier acte de la révolution qui a rétabli dans
+la plénitude de ses droits la partie la plus considérable de la
+nation.
+
+ [11] Bréquigny, Préface des ordonnances du Louvre.
+
+Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conquête, ni des serfs
+échappés des chaînes de la féodalité, qui ont commencé cette
+révolution. Ce sont, je le répète, des _hommes libres_ et
+_propriétaires_, ce sont les bourgeois des villes et bourgs, fatigués
+des vexations des nobles et des seigneurs, mais non chargés de leurs
+chaînes. Boulainvilliers et Montesquieu se sont également trompés
+lorsqu'ils ont avancé, l'un que les Francs avaient réduit en servitude
+tous les habitans des Gaules, l'autre que le gouvernement féodal y
+avait ployé Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais, non
+jamais la nation française n'a été entièrement partagée en deux
+classes, les maîtres et les esclaves: toujours et partout où elle a
+existé, une classe d'hommes parfaitement libres en a constitué la
+partie la plus nombreuse et la plus considérable. Cette classe a
+existé, non seulement dans l'aggrégation des nations diverses qui la
+composent aujourd'hui, mais aussi dans chacune des nations aggrégées.
+Ni les Gaulois, soit avant, soit après l'invasion des Romains, soit
+après celle des Francs; ni les Francs, soit en Germanie, soit après
+leur invasion dans les Gaules; ni les Romains en-deçà, ni au-delà des
+Alpes; ni les Français depuis la réunion des Gaulois, des Francs et
+des Romains en une seule nation, n'ont cessé un moment d'être des
+nations fortes d'hommes libres et propriétaires. La révolution n'est
+partie ni d'aussi loin ni d'aussi bas que quelques écrivains se sont
+plu à le dire. Elle a été une vengeance de la liberté offensée, une
+précaution de la liberté menacée, une extension de la liberté à un
+plus grand nombre de personnes, un progrès de la liberté vers une
+liberté plus parfaite et mieux garantie: ce n'a point été le passage
+de la servitude à la liberté.
+
+Long-temps flagrante après cette première manifestation, la révolution
+s'est étendue à une multitude de communes dans le treizième siècle,
+sous les règnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs immédiats, qui
+reconnurent les confédérations, sanctionnèrent les coutumes,
+affranchirent les serfs des villes devenus moins patiens depuis
+l'insurrection des bourgeois, et enfin affranchirent, du moins dans
+les domaines du roi, les serfs des campagnes[12].
+
+ [12] Sous Louis X.
+
+Toutefois cette période fut marquée moins par l'aveu que la royauté
+donna à la révolution, que par le zèle que mit la révolution à la
+délivrance de la royauté. Dès que la couronne eut favorisé l'essor des
+hommes libres, les hommes libres l'aidèrent à se dégager de la
+féodalité. La royauté et le commun état s'allièrent, et par cette
+alliance la seigneurie suzeraine des capétiens commença à prendre le
+caractère de royauté monarchique. Le tiers-état offrit à
+Philippe-le-Long des milices communales. Saint Louis fit asseoir avec
+lui sur son tribunal, avec les pairs et barons, un grand nombre de
+légistes du commun état; la cour d'assises du seigneur suzerain prit
+une forme régulière et stable; elle fut composée de magistrats
+instruits et permanens. Plus tard le parlement devint sédentaire[13].
+
+ [13] En 1305, sous Philippe-le-Bel.
+
+La révolution fit plus: durant le règne de saint Louis et de Philippe
+IV, elle ouvrit aux députés de commun état l'entrée des assemblées
+nationales.
+
+Telle fut la seconde période de la révolution, qui comprend le
+treizième siècle et le commencement du quatorzième.
+
+Dans la période suivante, le commun état ayant essuyé de nouvelles
+injures de la part des seigneurs, elle éprouva l'ingratitude de la
+royauté: alors la révolution s'emporta, de grands excès la
+signalèrent. Le quatorzième siècle vit presqu'en même temps en Flandre
+et en Angleterre le peuple se soulever comme en France; dans les trois
+pays, la liberté renaissante était aux prises avec la féodalité à son
+déclin, qui se défendait d'une fin prochaine; les Jacques en France,
+les Tuiliers en Angleterre, les Poissonniers en Flandre, firent une
+guerre à outrance aux seigneurs et aux châteaux. Les violences ne
+s'apaisèrent que par des institutions garantes des droits du peuple: à
+Londres, par des chartes en faveur des communes; en Flandre, par des
+concessions aux villes; en France, par la reconnaissance du droit de
+ne payer que des impôts consentis[14].
+
+ [14] Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout
+ conduit, tout animé de leur esprit, tout passionné pour leurs
+ intérêts; ils ont été les agens, intéressés sans doute, mais
+ souvent passifs, des intérêts d'autrui. S'il n'avait pas existé
+ d'intérêts populaires, les ducs de Bourgogne auraient été bien
+ peu de chose.
+
+Le quinzième siècle nous offre une quatrième période où la dignité du
+commun état se montre avec sa force. La royauté et la nation se
+réconcilient, paraissent même s'affectionner. Dans le commun état
+semble résider la France tout entière: toutes les autorités civiles,
+judiciaires, administratives et municipales sont exercées par lui; il
+est seul la force publique. Après le règne du roi Jean, ses députés
+seuls composent quelque temps les assemblées nationales. Sous Louis
+XI, sous Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clergé et la
+noblesse, toutefois mêlés et confondus avec les hommes du commun état.
+Les nobles, les ecclésiastiques, les plébéiens, tous, sous le titre de
+bourgeois, élisent en commun des députés communs. Tous ces députés,
+ecclésiastiques, nobles, plébéiens, prennent place confusément aux
+états, y apportent un mandat pareil, y opinent par tête
+indistinctement, forment une seule chambre en tout homogène, une
+véritable chambre des communes: tandis que d'un autre côté une chambre
+uniquement composée des plus grands seigneurs du royaume, de pairs et
+de hauts barons, tous nommés par le roi, forment une chambre haute qui
+prononce sur les propositions que les députés des communes soumettent
+à sa décision. Tels furent les états de 1467 sous Louis XI, ceux de
+1484 sous Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.
+
+Cette période, qui finit avec Louis XII, est la dernière de la
+révolution; alors elle était consommée; un roi généreux s'était chargé
+de son triomphe. Le commencement du seizième siècle vit le bonheur du
+monarque, le bonheur du peuple, opérés l'un par l'autre, se manifester
+des deux côtés par des expressions touchantes qui ne s'effaceront
+jamais de la mémoire des Français.
+
+La révolution opérée en France à l'époque où régna Louis XII est
+précisément celle dont on a fait honneur à l'année 1789, époque où le
+tiers-état a seulement regagné le terrain qu'il avait perdu depuis la
+mort du _Père du peuple_[15].
+
+ [15] _Mémoire sur Louis XII_, page 44.
+
+Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui était possible au pouvoir
+royal; mais il régna trop peu de temps pour affermir son ouvrage, pour
+lui acquérir la sanction de l'expérience, et pour la faire passer
+dans les habitudes nationales.
+
+François 1er vint, et renversa tout. Prince voluptueux, ou plutôt
+débauché jusqu'à la crapule, il fit d'une cour corrompue une cour
+corruptrice; par elle il s'assura de la corruption de ses successeurs,
+et opéra celle d'une partie de la nation. Il fit de l'incontinence et
+de la vanité les vices dominans de la jeunesse française. Il conçut
+l'espérance de régner par ces vices mêmes; il se flatta de gouverner
+sa cour par le plaisir, la nation par la cour. Un système d'influences
+graduelles faisait descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du
+centre aux extrémités, du faîte des grandeurs aux plus basses
+conditions, les vices de la cour et l'esprit de soumission. Là où les
+séductions jouaient sans succès, s'exerçait un ascendant invincible.
+Les femmes propageaient les influences par la galanterie, la jeunesse
+en était infectée. L'obéissance prévenait le commandement; une
+servilité obséquieuse faisait, si on peut le dire, aspirer les
+volontés d'un supérieur pour s'y conformer; on se donnait tout entier
+pour obtenir des jouissances de vanité ou des succès de galanterie.
+
+Cependant la partie laborieuse de la nation qui demeurait étrangère à
+ces bassesses, et c'était la plus nombreuse, voyait la cour avec
+indignation. Elle se révoltait à l'aspect du faste qui y régnait, des
+profusions qui comblaient l'insatiable avidité des maîtresses, des
+favoris, des simples courtisans. Elle frémissait en considérant le
+trésor public, qui, confondu avec celui du prince, s'écoulait tout
+entier au gré de ses fantaisies. Aux plaintes, aux murmures, aux
+soulèvemens, le monarque opposa le despotisme et une tyrannie
+violente. La quenouille dans une main, un sceptre de fer dans l'autre,
+tel fut l'appareil dans lequel il se montra. Il fit des emprunts, il
+leva et prorogea des impôts, sans demander le consentement des
+états-généraux; il opprima les parlemens comme corps politiques et
+comme corps judiciaires.
+
+Les quatre règnes qui succédèrent à celui de François Ier, je parle de
+ceux de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, furent
+une continuation du sien, de ses moeurs, de ses principes, de ses
+traditions; ils amenèrent même le développement de ses plus
+pernicieuses lois.
+
+Des ambitions de cour profitèrent du soulèvement des esprits contre
+les abus, et de l'irritation des protestans toujours persécutés, pour
+faire la guerre au prince pendant quarante années. Ce ne fut ni une
+guerre civile, ni une guerre religieuse, mais seulement une guerre de
+gens de cour, dont les armées, fort peu considérables, n'étaient
+composées que de leurs créatures et d'étrangers. La nation en souffrit
+sans doute: les petites armées qui se combattaient, dévastaient les
+pays par où elles passaient; mais le roi et les princes qui lui
+étaient opposés comblaient à l'envi les cités de faveurs et de
+priviléges pour se les concilier. Et ce ne fut pas là le seul avantage
+que procurèrent aux villes les dissensions politiques: elles donnèrent
+la mesure des grands à la multitude; les manifestes de chaque parti
+dévoilèrent les turpitudes de l'autre; les prestiges de la grandeur se
+dissipèrent; le peuple apprit à s'estimer; la liberté, la propriété,
+furent mises en honneur; le travail, l'industrie, le commerce,
+s'évertuèrent; les principes de l'ordre social se développèrent et
+s'établirent dans les esprits; ce fut le temps des grands
+jurisconsultes, et l'époque des plus belles lois de la monarchie.
+
+Le règne de Henri IV mit fin à l'ambition des grands dont les aveugles
+faveurs de François Ier avaient été le principe, mais non à la
+contagion des moeurs qui continua ses ravages. Elle avait gagné la
+cour de Henri-le-Grand. La nouvelle existence des femmes dans la vie
+sociale contribuait puissamment à la propager; l'incontinence, la
+vanité, l'intrigue, régnaient dans la jeunesse des classes aisées du
+commun état, comme dans les classes nobiliaires.
+
+François Ier, dans la composition de sa maison, avait jeté une amorce
+au tiers-état, en attachant à des offices subalternes le privilége
+d'anoblir. Il avait ensuite imaginé de qualifier d'_écuyers_ tous les
+bourgeois qu'il faisait nobles; c'était affilier les anoblis à sa
+maison et à la chevalerie. Sous les derniers Valois, les anoblissemens
+furent innombrables; les écuyers pullulèrent. On vit la France semée
+d'hommes nouveaux qui sortaient du commun état comme pour adorer de
+loin la cour, observer de près la roture, exciter la vanité et
+l'ambition de quelques bourgeois, et faire le désespoir du grand
+nombre.
+
+Le règne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchérirent sur les
+scandales des Valois. Comme les descendans de François Ier et à
+l'exemple de François Ier lui-même, ils fatiguèrent la nation de leur
+faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de leurs maîtresses.
+Comme François Ier, ils abusèrent du trésor public devenu le leur, ils
+écrasèrent la nation par des emprunts, ils la spolièrent par l'impôt
+arbitraire, et violèrent la liberté des magistrats qui se portaient
+pour défenseurs de la propriété; et pendant qu'ils en redoublaient les
+charges, ils augmentaient sans mesure les anoblissemens qui
+soulageaient les anoblis d'une partie de leur poids, ils multipliaient
+les privilégiés qui en aggravaient le fardeau pour le commun état; on
+avait trouvé l'art d'ajouter l'humiliation à la souffrance, et de
+réunir ensemble les moyens de nuire et ceux d'irriter.
+
+Il n'était pas donné à Louis XVI de faire cesser les désordres qui
+existaient à son avènement: heureux si, malgré les plus louables
+intentions, il n'eût pas été incapable d'en arrêter les progrès et le
+débordement. Mais durant ce règne, les concessions de la cour aux
+vanités nobiliaires s'augmentèrent encore et prirent un nouveau
+caractère. Une ordonnance malheureuse[16] apprit aux jeunes Français
+du tiers-état qu'il leur était interdit d'entrer au service militaire
+par le grade d'officier; que cet honneur était réservé aux nobles de
+quatre générations. Aussitôt la haute magistrature se fit un
+point d'honneur d'exiger les mêmes preuves pour entrer dans son sein.
+L'église même fut atteinte de cette vanité; on vit une foule de
+chapitres érigés presqu'en même temps en chapitres nobles, et il
+fallut aussi quatre degrés de noblesse pour s'asseoir dans les stalles
+d'une cathédrale. On faisait ainsi une troisième classe dans la
+noblesse, entre la noblesse de cour et les familles récemment
+anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient toujours et se
+multipliaient par lettres et par charges, pour la plupart sans
+fonctions.
+
+ [16] Sous le ministère du maréchal de Ségur.
+
+Pendant qu'on affligeait la nouvelle noblesse par des exclusions
+humiliantes, et le tiers-état tout entier par les nouveaux priviléges
+accordés à la noblesse et par la multiplicité des anoblissemens, les
+profusions de la cour continuaient. Le gouffre des dépenses
+s'élargissait; bientôt les revenus annuels ne furent plus suffisans.
+Enfin le jour vint où il fallut déclarer la nécessité d'un nouvel
+impôt: jour de châtiment pour la cour et de vengeance pour la nation.
+Il fallut, en pleine paix, demander un accroissement d'impôts de 60
+millions, à cette nation dont l'élite était profondément blessée par
+son exclusion des emplois publics, par les gradations de naissance
+multipliées devant elle, pour la séparer des honneurs et des dignités
+auxquels elle avait eu jusque là le droit de parvenir. Alors éclata de
+nouveau la colère nationale, provoquée par les hautes classes du
+tiers-état. Tous les intérêts furent appelés à combattre tous les
+priviléges, et tous répondirent; on regarda ce que la liberté avait
+perdu depuis deux siècles; on eut honte de l'avoir laissée
+rétrograder, on voulut la rasseoir sur d'inébranlables fondemens, et
+ne plus rien laisser de douteux dans son existence. Voilà la
+révolution de 89.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ A quelle occasion la révolution opérée depuis long-temps dans les
+ idées et dans les moeurs s'est déclarée en 1789 et s'est établie
+ dans les relations civiles et politiques.--_Déficit_ des
+ finances.--Liaison de ce déficit avec l'intérêt de
+ l'égalité.--Notables convoqués sur le déficit.--États-généraux
+ convoqués.--Mode de représentation.--Égalité du
+ tiers-état.--Cahiers.--Voeu général de la France.--Déclaration
+ des droits.--Constitution anglaise.
+
+
+Le déficit des finances, c'est-à-dire 56 millions qui manquaient
+annuellement aux recettes de l'État pour couvrir ses dépenses, ou, si
+l'on veut, 56 millions formant l'excédant annuel de la dépense sur les
+recettes, furent l'occasion de cet éclat.
+
+Que fallait-il pour faire disparaître le déficit? De trois choses
+l'une: ou élever le revenu du trésor public; ou diminuer sa dépense,
+dans la proportion du _déficit_; ou élever le revenu et diminuer la
+dépense, de la somme nécessaire pour les mettre de niveau.
+
+De ces trois partis, le plus convenable, le seul juste, était le
+second: celui de diminuer la dépense de tout le montant du déficit;
+c'était aussi le moins difficile et le moins périlleux. Il ne
+s'agissait que de retrancher quelques dépenses inutiles, quelques
+jouissances frivoles, de supprimer les abus attachés aux méthodes de
+dépenses établies, et surtout à la comptabilité des recettes de
+l'État, ce qui en aurait sensiblement augmenté le produit net. Ces
+opérations faisaient sans doute quelques malheureux parmi les gens de
+finance, et retranchaient quelque chose au bien-être de quelques gens
+de cour. Mais c'était un sacrifice fait à l'ordre, c'était
+l'accomplissement d'un devoir imposé au gouvernement, celui de
+l'économie; d'ailleurs le mal particulier se faisait sans bruit et
+sans contradicteur. Il se trouvait quelques gens à plaindre, mais du
+moins personne à redouter; et à la suite, le gouvernement pouvait
+dédommager ceux qu'il était obligé de priver actuellement de leur
+revenu.
+
+Le parti le plus injuste, le plus difficile à faire réussir, le plus
+périlleux pour la cour, était celui d'élever les revenus au niveau des
+dépenses: le plus injuste, parce qu'il faisait supporter au peuple
+une aggravation de charges, pour subvenir à des dépenses abusives; le
+plus difficile, parce qu'il exposait à la contradiction des parlemens
+et des états de provinces; le plus périlleux, parce que les clameurs
+parlementaires étaient devenues un tocsin auquel répondait toute la
+nation.
+
+La cour préféra le parti injuste et périlleux au parti juste et sûr.
+Elle trouva convenable de se procurer de nouveaux moyens de dépense,
+plutôt que de s'imposer l'économie; de grever le peuple, plutôt que de
+rien retrancher aux gens de cour et aux gens de finance; et d'avoir
+affaire à la nation, au lieu de faire sans contradiction des réformes
+dans l'intérieur de la maison royale et de l'administration.
+
+On voulut donc un accroissement d'impôts de 60 millions.
+
+Toutes les classes étant menacées d'une surcharge, car les priviléges
+n'allaient pas jusqu'à exempter de toute espèce d'impôt, toutes
+s'agitèrent. Les privilégiés crièrent contre les abus qui avaient
+amené le besoin de nouvelles taxes. Le tiers-état, sur qui elles
+tombaient plus rudement que sur les privilégiés, cria contre l'impôt,
+contre les abus et contre les priviléges.
+
+Plus les clameurs du peuple s'élevaient contre les privilégiés, et
+plus les privilégiés s'emportaient contre les abus. La cour se lassa
+de leurs emportemens: elle exila, elle emprisonna des magistrats, des
+nobles des états de Bretagne. Alors les clameurs eurent un objet de
+plus: elles s'élevèrent contre les exils et les emprisonnemens, contre
+le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu, contre la tyrannie.
+
+La souffrance et l'irritation parvenues à ce point, toute la France se
+réunit en un seul voeu qui renfermait tous les autres; le privilégié,
+pour la réformation des abus et la conservation de ses priviléges; le
+tiers-état, pour l'abolition des priviléges et des abus, le créancier
+de l'État, pour la réformation des abus et la sûreté de ses rentes;
+tous, pour la garantie de la propriété et de la liberté, contre
+l'impôt, contre la banqueroute, contre les emprisonnemens arbitraires,
+tous, dis-je, demandèrent unanimement des _états-généraux_. Mais par
+ces mots les privilégiés demandaient des états-généraux où les ordres
+privilégiés auraient l'avantage de la majorité sur le tiers; et le
+tiers demandait des états où les ordres privilégiés n'auraient pas ce
+privilége qui était la garantie de tous les autres.
+
+La noblesse et les parlemens exprimaient leur intention en trois mots:
+trois ordres, trois chambres, trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut
+que nos priviléges aient pour leur sûreté deux voix contre une. Le
+tiers-état n'attaqua point de front ce système, mais il le mina en
+demandant que la chambre du tiers fût égale en nombre aux deux autres
+réunies, sauf à voir ensuite si les lois seraient délibérées à la
+majorité des votans dans les trois chambres réunies, ou à la majorité
+de deux chambres dans des discussions séparées.
+
+Cette demande fut portée à une assemblée de notables, divisée en six
+bureaux; cinq rejetèrent la proposition de donner au tiers une
+représentation égale à celle des deux autres ordres. Le sixième
+bureau, présidé par _Monsieur_, était composé de vingt-cinq votans.
+Douze furent pour la représentation égale, douze contre: c'était
+_Monsieur_ qui allait faire la décision de son bureau; _Monsieur_
+prononça pour l'égalité. Ce vote influa sur le sort du tiers-état, et
+concourut puissamment à la détermination du roi pour la représentation
+égale du tiers-état.
+
+Ce fut par cette résolution que la France put opposer dans la suite à
+cet adage aristocratique: trois ordres, trois chambres, trois voix,
+adage qui en 89 était devenu un cri de guerre, ce cri de joie et de
+réunion: LA NATION, LA LOI, $1.
+
+Quand il fut établi en principe que le tiers aurait une représentation
+égale, on ne vit plus dans les états-généraux que le moyen d'avoir une
+constitution.
+
+Quand il fut établi qu'on allait avoir une constitution, l'opinion
+publique la voulut complète et parfaite. On fit l'appel de tous les
+principes reconnus par les publicistes, consacrés par des
+constitutions anciennes et modernes. On proposa des déclarations de
+droits. On fit comparaître tous les abus du gouvernement et de
+l'administration, on les marqua d'un sceau de réprobation; on
+prétendit que la constitution n'en épargnât aucun, qu'aucun autre n'y
+pût entrer. On s'appliqua surtout au moyen d'empêcher les abus du
+pouvoir; on indiqua contre le pouvoir toutes les précautions qui, dans
+d'autres temps, l'avaient fait instituer contre l'anarchie. Des
+déclamations applaudies recommandèrent de se défier plus des grands
+que des prolétaires, des prêtres que des hommes sans foi et sans loi,
+de la police que des filous, de la gendarmerie que des assassins, des
+juges que des criminels.
+
+Entrons dans les détails des droits qu'on voulut garantir et des
+institutions destinées à cet effet.
+
+On avait commencé par vouloir l'égalité; on vit bientôt que l'égalité
+était inséparable de la propriété et de la liberté, et l'on rangea
+tous les droits et tous les intérêts sous ces trois-là.
+
+Après avoir rapporté à chacun de ces droits ce qui paraissait lui
+appartenir comme conséquences ou comme accessoires, on voulut pour
+chacun des garanties particulières; on en voulut ensuite de communes à
+tous les intérêts ou des _garanties générales_.
+
+Voici comment doivent se classer toutes ces choses.
+
+
+I. _Liberté._
+
+On regarda comme _conditions_ de la liberté:
+
+1º L'affranchissement de toute servitude personnelle, domestique,
+rurale, féodale ou militaire.
+
+2º La faculté de s'établir où l'on veut, de changer de domicile, de
+voyager sans obstacle.
+
+3º De correspondre sous le sceau du secret par la voie de la poste ou
+par des communications directes.
+
+4º D'appliquer son industrie à toute espèce de travail et de négoce
+qui ne portent point atteinte aux droits d'autrui.
+
+5º De professer sa religion.
+
+6º De publier sa pensée par l'impression.
+
+ * * * * *
+
+On regarda comme _garanties_ propres de la liberté:
+
+1º L'établissement de peines graves contre les auteurs
+d'emprisonnemens ou d'exils arbitraires.
+
+2º L'établissement d'un juré pour l'accusation et le jugement du fait
+en matière criminelle.
+
+
+II. _Propriété._
+
+On regarda comme _conditions_ de la propriété:
+
+1º L'exemption des dîmes et autres charges ecclésiastiques.
+
+2º Celle des droits féodaux et seigneuriaux.
+
+Ces deux premières conditions s'exprimèrent en un seul mot: _Liberté
+des biens_.
+
+3º La répartition proportionnelle des contributions entre tous les
+propriétaires de l'État.
+
+ * * * * *
+
+On regarda comme _garanties_ spéciales de la propriété:
+
+1º Des magistratures chargées de la répartition de l'impôt;
+
+2º Des magistratures chargées de juger les réclamations au sujet de
+l'impôt;
+
+3º Une magistrature chargée d'examiner la comptabilité des deniers
+publics.
+
+
+III. _Égalité._
+
+On regarda comme _conditions_ de l'égalité:
+
+1º La faculté de parvenir à tous les emplois et à toutes les dignités
+en concurrence avec tous les citoyens, ou l'abolition du privilége qui
+réservait aux seuls nobles de quatre générations l'entrée au service
+militaire par le grade d'officier, l'entrée dans les chapitres et dans
+la haute magistrature;
+
+2º Celle d'acquérir et de posséder toute espèce de biens, sans
+distinction de biens nobles et de biens de roture;
+
+3º L'abolition du privilége qui exemptait tous les nobles
+indistinctement du tirage de la milice, c'est-à-dire du service forcé
+comme soldat, ce qui rejetait sur la roture le poids du service
+militaire, dont les avantages étaient réservés à la noblesse;
+
+4º L'abolition du privilége qu'avait la noblesse et le clergé, de ne
+point loger les gens de guerre, ce qui aggravait, pour la roture,
+l'obligation de les loger;
+
+5º L'abolition des justices seigneuriales;
+
+6º L'abolition du privilége attribué à la noblesse et au clergé d'être
+jugés, en matière criminelle, par des juges eux-mêmes privilégiés;
+
+7º L'abolition de la différence des peines pour les mêmes crimes;
+
+8º L'abolition du tribunal du point d'honneur, pour juger les
+querelles entre gentilshommes, comme si eux seuls eussent pu avoir des
+querelles où l'honneur fut intéressé;
+
+9º Le port d'armes pour tous les citoyens;
+
+10º L'abolition des maisons fondées et entretenues aux dépens du
+tiers-état, pour l'éducation de la pauvre noblesse, etc.;
+
+11º L'abolition de l'usage de dégrader le noble condamné à une peine
+infamante, de le rendre au tiers-état avant l'exécution, comme si les
+lois pénales avaient été nécessitées par le tiers-état seul, et
+n'avaient été faites que contre lui[17].
+
+ [17] Que diriez-vous, disait à ce sujet M. Siéyès, si le
+ législateur, avant de punir un scélérat du tiers-état, avait
+ l'attention d'en purger son ordre en lui donnant des lettres de
+ noblesse?
+
+Beaucoup d'autres usages lésaient les droits et offensaient la fierté
+du haut tiers; mais aucune loi ne les autorisait; c'étaient des abus
+de l'abus même: on se persuada qu'ils seraient entraînés par la force
+du principe de l'égalité. Telles étaient les vexations de la police et
+de la justice même contre le roturier seulement soupçonné d'une faute,
+et leurs égards pour le privilégié pris en flagrant délit; les
+suspensions des rigueurs de la justice contre les nobles qui n'avaient
+blessé que les droits des roturiers; les évocations des procès civils
+et criminels des nobles pour les soumettre à des juges partiaux; les
+sursis aux jugemens dont ils pouvaient craindre les dispositions; les
+lettres de grâce qui suivaient immédiatement les condamnations qu'il
+avait été impossible d'éviter; les arrêts de surséances contre les
+créanciers les plus légitimes et les plus malheureux; la persécution
+du fisc contre le plébéien, son respect pour la noblesse, etc.
+
+ * * * * *
+
+On regarda comme _garanties_ spéciales de l'égalité:
+
+L'abolition des titres, qualifications, signes, décorations
+d'apparence nobiliaire ou féodale et propres à rappeler aux personnes
+titrées et décorées leur ancienne domination, à leurs inférieurs leur
+ancienne infériorité.
+
+ * * * * *
+
+On voulut avoir des _garanties générales et communes_ aux trois
+intérêts de la liberté, de la propriété, de l'égalité; et pour cet
+effet on demanda:
+
+1º L'établissement distinct de trois pouvoirs; le pouvoir législatif,
+le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire. Un grand nombre de
+patriotes sincères désiraient que le pouvoir législatif fût divisé
+entre le roi et deux chambres dont l'une au moins serait composée de
+citoyens élus sans condition de naissance, et dont l'autre serait
+comme en Angleterre une magistrature héréditaire. La constitution
+anglaise paraissait alors assez généralement devoir servir de modèle à
+la France, et la liberté anglaise était regardée comme le maximum de
+la liberté politique. Plusieurs amis de la révolution en France
+désiraient donc deux chambres, dont une composée de pairs: deux
+chambres pour empêcher les décisions précipitées et déterminées par
+entraînement: une chambre de pairs constitués héréditaires pour
+qu'ils s'attachassent à la descendance du monarque par l'intérêt de
+leur propre descendance, et qu'ils formassent ainsi une garantie de
+l'hérédité de la couronne. Mais dans le cours de l'année 1790 et de
+1791, l'exaltation populaire, la défiance nationale contre la cour, la
+noblesse et les prêtres, s'étaient accrus à un tel point que non
+seulement il fut impossible de mettre en avant dans l'assemblée
+nationale la proposition de deux chambres, même de deux chambres
+égales en durée et en prérogatives, mais même que quelques patriotes
+ayant exprimé dans un écrit imprimé le désir de voir la chambre
+législative se diviser pour la formation des lois en deux sections ou
+comités pour discuter et délibérer séparément sous la condition que la
+majorité se formerait par le recensement en commun des suffrages
+individuels, comme résultant d'un même scrutin, cet écrit excita une
+espèce de soulèvement populaire, et fit renoncer à toute division.
+
+2º On demanda, pour concilier le respect dû au prince, à son
+inviolabilité, à l'hérédité de sa couronne, avec la sûreté des
+particuliers contre les ordres qui pourraient lui être surpris, la
+responsabilité des ministres.
+
+3º Pour assurer l'impartialité de la justice civile, l'indépendance
+des tribunaux, on demanda l'inamovibilité des magistrats; pour assurer
+celle de la justice criminelle, le jugement par jurés.
+
+Telles étaient les opinions des esprits éclairés et sages à l'époque
+de 1789; telle fut la substance du grand nombre des cahiers de
+bailliages: tout ce qui a été ajouté postérieurement a été le produit
+de la colère et de la peur.
+
+Dès que les états furent assemblés, on vit, après quelques efforts
+pour maintenir les priviléges, tous les priviléges renversés en une
+seule nuit. L'abolition des priviléges ayant éprouvé de la résistance
+dans les provinces, le peuple fit la guerre aux privilégiés. Les
+nobles alors fuirent et s'armèrent au dehors. Les prêtres agitèrent
+les esprits. Alors on abolit la noblesse, on dépouilla le clergé. Ne
+voulant plus de noblesse, on ne voulut plus de titres, plus de noms
+portant marques de féodalité, plus de décorations nobiliaires, plus de
+souvenir des nobles. Quand on eut pris les biens du clergé, on voulut
+le réformer; on changea de prêtres, on chassa les premiers, on humilia
+leurs successeurs. Les parlemens, qui s'étaient montrés défenseurs du
+peuple contre la cour, mais défenseurs des priviléges contre le
+peuple, furent renversés. La royauté, protectrice de la noblesse, fut
+d'abord dépouillée, ensuite dégradée, ensuite détruite; et le roi
+lui-même.... enfin les excès ayant produit des mécontentemens, on en
+vint au dernier des excès, au plus effroyable: au massacre des
+mécontens!
+
+Mais j'ai trop pressé la marche et j'ai laissé en arrière tout ce
+qu'il importait de remarquer.
+
+Revenons sur nos pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Explosion du 14 juillet 1789, occasionée par la persistance des
+ privilégiés à former deux chambres séparées, par l'appui de la
+ volonté royale donnée à cette persistance.--Abandon des
+ priviléges, le 4 août.
+
+
+Les états-généraux sont assemblés. La noblesse et le clergé, qui, par
+leurs clameurs, leurs écrits, avaient mis tant d'opposition à ce que
+le tiers-état obtînt une représentation égale, uniquement parce qu'ils
+avaient pressenti la réunion des ordres pour délibérer en commun,
+essayèrent néanmoins d'empêcher cette réunion comme s'ils ne l'avaient
+pas prévue. La chambre des communes la provoqua dès sa première
+séance. L'opinion publique s'était d'avance prononcée pour le voeu que
+la chambre manifesta. Une partie du clergé et de la noblesse était
+fort disposée à y accéder; quelques membres de ces deux ordres se
+réunirent de leur propre mouvement, sans attendre la décision de leur
+chambre. La résistance des autres fatigua le public. La chambre du
+tiers allait se déclarer assemblée nationale lorsque le roi intervint.
+Le roi ayant fait fermer le lieu des séances, sous prétexte d'y faire
+des dispositions pour une séance royale, le tiers-état s'assembla au
+jeu de paume, le 20 juin 1789. Plusieurs membres du clergé et de la
+noblesse s'y rendirent; et on prêta le serment de ne pas se séparer
+que la constitution ne fût faite et établie. Le 23 juin le roi réunit
+les trois chambres, et déclare la division en trois ordres inhérente à
+la constitution de l'État[18]. Il règle les cas où ils pourront se
+réunir. Il excepte de la délibération commune les affaires qui
+regardent les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles
+et les prérogatives honorifiques attachées aux terres et aux fiefs ou
+appartenant aux personnes des deux premiers ordres; il déclare ces
+droits et prérogatives, propriétés hors d'atteinte, ainsi que les
+dîmes, les cens, les rentes, les droits et devoirs féodaux. Il défend
+enfin la publicité des séances.
+
+ [18] Déclaration du 23 juin 1789, art. 8, et instructions
+ promulguées à la suite, art. 12.
+
+Il devient ainsi constant aux yeux du tiers-état que pour satisfaire
+la cour, la noblesse, le clergé, il faut dépouiller cette familiarité
+qu'il avait contractée dans ses rapports avec la noblesse; qu'il faut
+se placer aux yeux de tous au-dessous d'elle, se reconnaître
+inférieur; il apprend qu'il doit subir ses décisions, se soumettre à
+ses priviléges actuels, s'abandonner à toutes les prétentions qui
+pourront renaître de ses anciens souvenirs. Ainsi il est établi que
+deux ordres qui, réunis, ne forment pas la quatre-vingtième partie de
+la nation, auront le pouvoir d'opprimer ou de continuer l'oppression
+de la classe quatre-vingt fois plus nombreuse; que l'accès aux grandes
+places continuera d'être interdit aux roturiers; que le poids de
+toutes les charges de l'état sera leur partage, et que les honneurs
+seront celui de la noblesse; que la naissance sans mérite suffit pour
+tout obtenir, et que le mérite sans naissance n'a droit à rien.
+
+Ce fut alors que la révolution éclata, c'est-à-dire qu'alors se
+déclarèrent contre les priviléges en matières d'impôts, et par
+entraînement contre les charges féodales et ecclésiastiques, contre la
+dîme, les cens, les rentes, etc, tous les fermiers, tous les
+propriétaires roturiers, tous les propriétaires ruraux et les petits
+propriétaires des villes; c'est-à-dire qu'alors se déclara contre
+l'exemption des charges personnelles et roturières, du logement des
+gens de guerre, du tirage à la milice, des corvées, toute la roture
+rurale et urbaine; c'est-à-dire qu'alors se déclara contre le
+privilége exclusif des emplois distingués dans le militaire, dans la
+haute magistrature et dans l'église, toute la partie élevée du
+tiers-état, la robe, la finance, le commerce, les savans, les
+artistes, tout ce que l'éducation avait rendu capable de fierté, et
+capable de vengeance. Dans cette classe, une jeunesse brillante se
+leva tout entière, proclamant sa vocation à tous les travaux, à toutes
+les dignités, à tous les honneurs. Les femmes entrèrent aussi dans la
+révolte avec toute l'ardeur d'épouses, de mères, de soeurs, de
+maîtresses qui pressentent l'élévation de tout ce qui leur est cher,
+et veulent la défaite de ceux qui les ont tenus si long-temps dans
+l'humiliation; c'est-à-dire enfin qu'alors se déclara en France, de
+Lille à Perpignan, de Brest à Strasbourg, l'unanimité des citoyens
+contre deux cent mille privilégiés ou adhérens.
+
+Comment cette déclaration n'aurait-elle pas été violente? c'était
+l'explosion de la volonté nationale éclairée par de longues
+discussions, blessée par des contrariétés offensantes, irritée par une
+opposition téméraire, et qui, après avoir été quelque temps contenue
+par les représentans, a enfin reçu d'eux le signal de l'indépendance.
+Comment n'aurait-elle pas été violente? c'était la volonté nationale
+qui avait à venger des droits respectables, contre l'orgueil sans
+déguisement; c'était la nation armée contre les privilégiés.
+
+Les mécontentemens les plus généraux n'avaient produit depuis
+long-temps en France que des révoltes successives, parce qu'ils
+n'étaient pas exaltés partout au même point et au même moment. Mais
+quand une représentation nationale avertit tous les intérêts et tous
+les droits lésés, il fallut que la révolte fût générale et prît le nom
+d'insurrection. C'est ce qui arriva.
+
+On croit et l'on répète beaucoup aujourd'hui qu'avec plus de vigueur
+l'autorité aurait pu tout sauver. C'est méconnaître la force
+populaire, que de lui comparer celle du pouvoir. Un gouvernement peut
+se mesurer avec avantage contre la révolte; comment le ferait-il
+contre l'insurrection, même contre une révolte qui, sans être
+générale, est de nature à le devenir?
+
+Lorsque l'autorité royale a fait un pas en arrière en présence de la
+volonté nationale, elle doit renoncer à se défendre par la force, sur
+le plan incliné où elle se trouve placée: gagner du temps, user d'art
+et d'adresse, est la seule ressource qui lui reste. Elle doit soutirer
+la foudre par les conducteurs, et non affronter les nuages. Elle ne
+doit pas prendre les reproches de l'orgueil blessé, pour les conseils
+du courage, ni son irritation pour de la force. L'ennemi qui a tout à
+la fois l'avantage du nombre, et celui du terrain, n'est contenu que
+faiblement par ses habitudes de respect, par l'imparfaite connaissance
+des desseins qu'on a formés contre lui. Il n'a besoin que d'un signe
+de malveillance pour s'en faire un prétexte de déchaînement, et dès
+qu'il est déchaîné, rien ne lui résiste: il entraîne tout, parce qu'il
+est presque tout, parce que hors lui, il n'existe presque rien.
+
+On ne doutait point en 1789 que l'universalité de la révolte ne la
+justifiât. On la nomma insurrection pour la distinguer des révoltes
+partielles qui n'ont point l'aveu du grand nombre. On regardait
+l'insurrection comme _le plus saint des devoirs_, pour un peuple
+opprimé; on ne doutait pas que la souveraineté ne résidât dans le
+peuple; qu'elle ne fût inaliénable; que le soulèvement général ne fût
+l'exercice de cette souveraineté; en un mot, qu'il ne fût légitime du
+moment qu'il était général.
+
+Aujourd'hui[19] on ne doute pas que toute cette doctrine ne soit
+subversive de la monarchie, même de toute société; qu'en France ces
+mots, _la souveraineté du peuple_, ne soient sacriléges, et l'idée
+qu'ils expriment, punissable du dernier supplice.
+
+ [19] L'auteur écrivait en 1828.
+
+Cependant on peut dire sans blasphème et sans sacrilége, et sans
+professer une doctrine subversive de la monarchie, et sans approuver
+le moins du monde la mise en jugement d'un monarque constitué, que la
+souveraineté appartient à la nation, et qu'elle est inaliénable,
+pourvu que l'on ajoute et que l'on sous-entende: 1º que l'exercice
+peut en être délégué par la nation avec certaines réserves, et sous
+certaines conditions, à une famille privilégiée, à charge de réversion
+dans le cas d'extinction de cette famille; 2º Que tant que durera
+cette famille, la délégation sera irrévocable, et le monarque
+inviolable. Cette doctrine est plus conservatrice de la monarchie que
+toute autre, et n'est pas moins respectueuse pour le monarque. Avec
+le sous-entendu qui vient d'être exprimé, on n'offense, on ne
+conteste, on n'attaque pas plus l'autorité royale, en disant que la
+souveraineté appartient à la nation, qu'on ne conteste la possession
+et l'usage d'un domaine, à l'usufruitier, en disant que le fonds
+appartient à une autre personne. On a dit, écrit, imprimé mille fois
+que les rois de France n'étaient qu'usufruitiers de la couronne; ce
+qui voulait dire qu'elle appartenait à la famille tant que la famille
+durerait, et que la famille venant à s'éteindre, la couronne
+reviendrait à la nation.
+
+Au reste l'expérience a montré combien toute discussion sur le droit
+de souveraineté est oiseuse.
+
+La souveraineté se compose de droit et de fait, en d'autres mots de
+droit et de _pouvoir_, ou de droit et de force.
+
+Quand le monarque a le moyen d'empêcher la nation qui lui a délégué le
+suprême pouvoir, de reprendre ce pouvoir, il ne servirait à rien à la
+nation d'en avoir le droit; quand le monarque est sans force et sans
+foi, ce qui est la même chose, et que la nation veut reprendre
+l'exercice de la souveraineté, à quoi pourrait servir le droit du
+monarque pour l'empêcher?
+
+Le plus fort quand le prince a une armée, quand il a des agens et
+fonctionnaires qui veillent pour lui, quand il veille lui-même sur ses
+fonctionnaires et ses agens, et surtout quand le peuple est heureux et
+qu'il dort, le plus fort est le prince; le prince alors exerce de
+droit et de fait le pouvoir souverain.
+
+Quand le peuple est malheureux et mécontent, ou seulement inquiet et
+mécontent sans être malheureux, quand les fonctionnaires sont
+corrompus ou dissipés et négligeas, quand l'agitation et le
+mécontentement ont gagné les fonctionnaires et l'armée, le plus fort
+c'est le peuple; le peuple reprend alors l'exercice de la
+souveraineté, et redevient souverain de droit et de fait, s'il veut
+l'être.
+
+Quand on dit que la souveraineté appartient au prince, on sous-entend
+que la minorité bien armée peut être plus forte que la majorité
+désarmée ou mal armée; la minorité vigilante, que la majorité endormie
+ou dissipée; la minorité bien conduite, que la majorité sans
+direction; la minorité fidèle au voeu constant de la majorité, que la
+majorité dans l'indolence des souhaits accomplis. Comment entendre en
+effet ce que serait la souveraineté d'un prince dont le gouvernement
+et la force non seulement ne sauraient conduire ni contenir la
+majorité, mais même passeraient du côté de la majorité contre le
+prince? La minorité plus la majorité, n'est-ce pas le tout?
+
+Mais revenons au fait. J'ai dit que la force du gouvernement n'était
+plus en proportion avec celle qu'il fallait combattre et que tout
+essai ne pouvait servir qu'à compromettre la royauté. En effet l'exil
+du parlement de Paris en 1788, l'enlèvement de plusieurs de ses
+membres, l'exil du duc d'Orléans, l'emprisonnement des gentilshommes
+de Bretagne, la distribution d'une multitude de lettres de cachet dans
+les provinces, la brusque dissolution de la première assemblée des
+notables, l'établissement d'une cour plénière qui devait réunir, entre
+des mains sans force et sans vertu, tous les pouvoirs dont le roi
+dépouillait l'énergie parlementaire, tous ces prétendus actes de
+vigueur n'avaient servi qu'à provoquer la demande des états-généraux,
+et à la provoquer si vivement et si généralement, que la cour n'avait
+pu en refuser la convocation.
+
+De même le rassemblement d'une armée à Versailles après la convocation
+des états-généraux, la déclaration du 3 juin que cette armée devait
+appuyer au besoin, le renvoi de la partie du ministère qui avait la
+confiance du peuple, furent des actes de vigueur intempestifs qui
+déterminèrent les évènemens du 14 juillet: jour mémorable où éclata la
+révolution.
+
+Ce jour vit l'armée de Versailles en défection, le peuple attaquant,
+renversant la bastille, la populace furieuse marquant, immolant des
+victimes. Princes, seigneurs, courtisans, magistrats, tout s'enfuit ou
+se cache. Les troupes de ligne gagnées à la cause populaire sont
+éloignées de Versailles; les ministres récemment renvoyés sont
+rappelés; les ministres appelés à leur place sont renvoyés. La
+noblesse, le clergé, accourent dans le sein du tiers-état, n'y portant
+plus d'autre crainte que celle de ne pas être assez confondus avec ses
+membres. Enfin le roi, le roi lui-même se croit obligé de se rendre à
+Paris, dirai-je, pour comparaître devant le peuple souverain à
+l'hôtel-de-ville, et pour faire un nouveau contrat avec lui, sous la
+garantie de vingt ou trente députés du parti populaire qui lui servent
+d'escorte, ou pour essayer de modérer par une intercession jusqu'alors
+inouïe, les excès où s'emportait une multitude effrénée? Tandis que le
+peuple de Paris prouvait sa puissance en l'exerçant et par sa manière
+de l'exercer, le peuple des campagnes refusait le paiement des dîmes
+et des droits féodaux; les paysans poursuivaient les seigneurs et
+brûlaient les châteaux. La nation n'approuvait sans doute ni ces
+violences, ni celles qui s'étaient commises à Paris dans la chaleur de
+la victoire: mais elle ne les arrêtait pas. Attentive à ses avantages,
+occupée à s'établir sur le terrain qu'elle avait gagné, elle ne jeta
+sur ces évènemens que des regards distraits. Mais trois millions de
+gardes nationaux se levaient; quarante-quatre mille municipalités se
+formaient par des élections populaires: et ces forces qui lui
+assuraient le champ de bataille, lui promettaient aussi la fin des
+désordres et des excès.
+
+A quels signes reconnaîtra-t-on une volonté générale en France, si on
+la méconnaît aux grandes circonstances de cette époque, si on la
+méconnaît à ce qui se passa durant deux mois à Paris et dans les
+provinces, dans les villes et dans les campagnes, d'une extrémité du
+royaume à l'autre? A quel signe reconnaîtra-t-on une volonté
+profondément nationale, intimement française, si on la méconnaît dans
+cette immense révolte qui n'a pour cause évidente que la fierté
+blessée; la fierté, brillante distinction du caractère français,
+blessée par la proclamation solennellement renouvelée des distinctions
+d'ordres, plus que l'intérêt ne l'était par les priviléges utiles? Le
+calcul avait souffert patiemment ce que ces priviléges avaient
+d'onéreux, depuis que l'exercice en était devenu modeste, depuis que
+la jouissance en était presque désavouée comme prérogative, depuis que
+l'existence en était dissimulée dans le commerce de la société. La
+fierté nationale semblait désintéressée par la politesse des grands,
+par la familiarité de la roture avec la petite noblesse; peut-être
+même cette fierté avait-elle éloigné le renversement des priviléges
+pour ne pas compromettre cette parité apparente dont la roture était
+jalouse. Mais du moment que les privilégiés voulurent marquer d'une
+empreinte nouvelle la distinction des ordres pour asseoir la
+différence de condition réelle, du moment qu'on eut fait ainsi des
+priviléges une offense personnelle pour le tiers-état, la nation
+perdit, au premier sentiment de cet outrage, la patience qui avait
+résisté si long-temps au sentiment de ses charges.
+
+Le 4 août la noblesse et le clergé pressés par tout ce qui se passait
+sous leurs yeux, par toutes les nouvelles que chaque jour apportait
+des provinces, par l'intérêt des châteaux qu'on incendiait et des
+seigneurs que l'on molestait, pressés par leur conscience, firent dans
+l'assemblée nationale l'abandon de tous les priviléges, au nom de
+leurs commettans et au leur.
+
+On abolit la qualité de serf et la main-morte, le droit exclusif de
+chasse, de colombier, de garenne, les jurisdictions seigneuriales; on
+déclara rachetables les droits seigneuriaux et la dîme; on abolit les
+priviléges et immunités pécuniaires; on établit l'égalité des impôts;
+on abolit les priviléges des villes et provinces; on promit la
+réformation des jurandes. Tous les citoyens furent déclarés
+admissibles aux emplois civils et militaires. Ainsi finit cette
+première époque des mouvemens de 1789.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ Moyens de s'assurer si la majorité nationale a persévéré et
+ persiste encore dans sa volonté contre les priviléges.--Et
+ d'abord, à quoi distinguera-t-on la volonté nationale de celle du
+ gouvernement ou des factions, contre les prêtres, les nobles, la
+ cour et l'étranger?--Deux moyens: 1º L'état des votes quand on
+ les a recueillis; 2º l'état des sacrifices en hommes et en argent
+ qui ont été opposes par la nation aux actes de la révolution.
+
+
+Du 14 juillet 1789, époque de l'insurrection du peuple, jusqu'au 9
+juillet 1815, époque de la dernière restauration de la maison de
+Bourbon, il s'est écoulé vingt-six années.
+
+Dans cette période de vingt-six années, la France a eu neuf
+constitutions différentes, entre lesquelles ont passé 17 journées
+fameuses par quelque violence d'un parti contre l'autre, trois
+abolitions principales, et trois grandes proscriptions.
+
+Voici le tableau des constitutions:
+
+1º La monarchie que j'appellerai parlementaire de 1789, dissoute par
+les mouvemens du 14 juillet, des 5 et 6 octobre de la même année;
+
+2º La monarchie représentative de 1790, altérée par les évènemens des
+21 juin et 17 juillet 1791; dissoute par ceux des 20 juin, 10 août, 2,
+3, 4 septembre 1792 et 21 janvier 1793[20];
+
+3º La république démocratique de 1793, commençant par l'anarchie; se
+fondant sur la terreur; retombant de la terreur dans l'anarchie au 25
+juin 1795 (9 thermidor an III)[21];
+
+4º La république moins démocratique de 1795 (an III), qui se concentra
+le 18 fructidor an V (4 septembre 1797)[22], déclina vers l'anarchie
+en 1799, et tendit alors de nouveau à la terreur;
+
+5º La république consulaire de 1799 (28 frimaire an VIII), ralliant
+au système monarchique, sous formes républicaines[23];
+
+6º La monarchie impériale des 20 mai et 7 septembre 1804, ou 25
+floréal an XII, et 15 brumaire an XIII, d'abord monarchie tempérée,
+ensuite mêlée de despotisme[24];
+
+7º La monarchie royale en avril 1814; tempérée, républicaine, avec une
+tendance aristocratique;
+
+8º La nouvelle monarchie impériale de 1815; tempérée, républicaine,
+ayant une fausse tendance à la démocratie[25];
+
+9º La monarchie royale de 1815, modifiée par l'inamovibilité et
+l'hérédité de la pairie.
+
+ [20] Elle ne fut point soumise à la sanction du peuple, mais elle
+ était conforme aux cahiers; et les assemblées primaires y
+ jurèrent fidélité en faisant les élections pour la première
+ législature.
+
+ [21] On ne voit nulle part quel est le nombre des votans. Le
+ rapport de Gossius, du 9 août 1793, dit que toutes assemblées de
+ district ont accepté. Mais on voit dans les séances suivantes
+ qu'on demande quelles seront les peines de la non-acceptation?
+
+ [22] 914,853 votes pour; 41,892 contre.--On vota dans les
+ assemblées primaires sur cette question: Deux tiers de la
+ convention passeront-ils dans le corps législatif? Il y a eu peu
+ de votans, 167,758 pour, et 95,373 contre.
+
+ [23] Elle a eu 304,007 votes, et 1,562 contre.
+
+ [24] Elle a eu 3,521,675 votes pour, et 2,679 contre.
+
+ [25] Le 1er juin 1815, il n'était arrivé de votes que de 66
+ départemens, il en restait 20 en retard et plusieurs
+ arrondissemens n'étaient point la règle. Dans les 66 départemens
+ il y a eu 1,302,562 votans, 1,298,356 ont voté pour, et 4,206
+ contre. Si on ajoute seulement 200,000 cinquième ou un sixième de
+ votans pour les départemens en retard, on aura 1,600,000 votans
+ pour la constitution.
+
+ * * * * *
+
+Voici maintenant le tableau des journées signalées par quelques
+violences contre le pouvoir:
+
+1º 20 juin 1789, séance du jeu de paume. La cour avait fait fermer la
+salle des états-généraux, espérant mettre fin à l'insistance des
+communes près des deux autres chambres, pour la réunion des trois
+ordres;
+
+2º Le 14 juillet 1789, prise de la Bastille, renvoi de l'armée;
+
+3º Les 5 et 6 octobre suivant, le château de Versailles forcé, le roi
+emmené à Paris;
+
+4º Le 17 avril 1791, rassemblement qui empêche le roi de quitter Paris
+pour aller à Saint-Cloud;
+
+5º Le 21 juin, départ ou évasion du roi: son arrestation, son retour;
+
+6º Le 17 juillet, fusillade au champ-de-mars sur un rassemblement qui
+demande le jugement du roi et sa déchéance;
+
+7º Le 20 juin 1792, le château des Tuileries forcé, le roi insulté;
+
+8º Le 10 août 1792, le château des Tuileries assiégé, le roi retiré à
+l'assemblée nationale, la royauté suspendue, le roi conduit au Temple;
+
+9º Les 2, 3 et 4 septembre, massacre des nobles et prêtres dans les
+prisons;
+
+10º Le 21 janvier 1793, exécution du roi;
+
+11º Le 31 mai, 1er et 2 juin suivans, assaut de la commune à la
+convention; proscription du parti modéré par le parti exagéré, dit _la
+Montagne_;
+
+12º Le 25 juin 1795 (10 thermidor an III), division du parti de la
+Montagne et proscription d'une partie par l'autre;
+
+13º Le 6 octobre suivant (13 vendémiaire an III), attaque des sections
+de Paris contre la majorité de la Convention, d'accord avec la
+minorité;
+
+14º Le 4 septembre 1797 (18 fructidor an V), arrestation de la
+minorité de la chambre des représentans par le Directoire, d'accord
+avec la majorité;
+
+15º Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), translation de la
+majorité à Saint-Cloud; le général Bonaparte se joint à elle; il est
+nommé consul;
+
+16º Le 31 mars 1814, abdication de Bonaparte devenu empereur à titre
+héréditaire; retour de la maison de Bourbon;
+
+17º Le 20 mars 1815, retour de Bonaparte et nouveau départ de la
+maison de Bourbon;
+
+18º Le 19 juillet suivant, seconde abdication de Bonaparte et seconde
+restauration des Bourbons.
+
+Dans ces dix-huit journées et ces neuf constitutions, on peut compter
+trois grandes abolitions et trois grandes proscriptions.
+
+Abolition: de la noblesse, du clergé, de la royauté.
+
+Proscription ou bannissement: des prêtres, des nobles émigrés, de la
+famille royale.
+
+ * * * * *
+
+Je veux chercher dans ces constitutions, dans ces abolitions, dans ces
+proscriptions et jusque dans les violences populaires, ce qu'a voulu
+constamment la nation, ce qu'elle veut aujourd'hui, et le distinguer
+de ce qu'ont fait ou voulu des partis, des factions, sans le voeu ou
+contre le voeu de la nation.
+
+Le voeu national a été clairement manifesté, clairement entendu,
+clairement satisfait à l'époque du 14 juillet, qui comprend la nuit du
+3 au 4 août. Dans cette nuit du 3 an 4 août, les privilégiés ont
+abdiqué tous les priviléges contestés; cette nuit a été déclarée
+l'époque de la liberté française. Cette nuit aurait mis fin à toutes
+querelles si les engagemens qu'elle a vu jurer avaient été remplis
+avec fidélité. Sachant donc en quoi consistait au 14 juillet le voeu
+national, il ne s'agit que de voir s'il s'est altéré, s'il s'est
+étendu, s'il s'est dénaturé en traversant les vingt-six années qui se
+sont écoulées depuis cette époque.
+
+Pour ne pas confondre la nation française avec ce qui peut n'être pas
+elle, nous aurons soin de la distinguer de son gouvernement, de son
+corps législatif, de ses corps administratifs et communaux, de ses
+orateurs, de ses écrivains, de ses journalistes; en un mot, de ses
+prétendus organes qui ne sont pas toujours véridiques ni infaillibles.
+
+Il est facile de se figurer cette nation après le 4 août 1789, tenant
+d'une main la reconnaissance de ses droits, souscrite par les
+privilégiés; de l'autre les armes qui l'ont aidée à la conquérir;
+brillante de joie, de fierté, de courage, et se reposant de sa
+victoire dans le sentiment de ses forces avec lesquelles rien ne peut
+se mesurer. Devant elle sont les nobles, les prêtres, et (il faut bien
+le dire) la cour qui croit la noblesse anéantie, parce que la France
+entière vient de déclarer sa propre noblesse; qui déplore l'égalité,
+comme si les nobles étaient tombés dans la roture, tandis que
+c'est la roture qui a fait passer au sceau national ses lettres
+d'anoblissement; comme s'il y avait plus de grandeur à être roi de
+quelques centaines de nobles privilégiés, que d'une nation noble, de
+la plus noble des nations. Devant elle ces privilégiés paraissent
+terrassés, mais non désarmés; vaincus, mais non sans espérance. Ils se
+représenteront. Ils appelleront à eux l'assistance de leurs affidés:
+faible et inutile secours. Ils appelleront à eux l'étranger:
+l'étranger s'avancera, il essaiera de porter quelques coups mal
+assurés. Eux cependant travailleront à détacher de la cause nationale
+les âmes douces, les esprits modérés; ils tâcheront de les intéresser
+à leur sort, par les malheurs dont ils seront les victimes. Ils
+profiteront et de la lassitude où auront jeté de longues agitations,
+et des craintes qu'aura inspirées l'anarchie. Dans ces circonstances,
+il sera facile de reconnaître ce que fera la nation, de suivre ses
+mouvemens, de discerner son action et sa volonté, de s'assurer de son
+changement, ou de sa persévérance dans ses premières intentions contre
+les priviléges.
+
+Sa volonté a eu quatre voies de manifestation qui lui sont propres, et
+dans lesquelles elle n'a rien d'équivoque: la première est l'émission
+de ses votes quand elle a été consultée; la seconde est la levée des
+hommes armés par elle contre ses ennemis; la troisième est la levée
+des contributions qu'elle a consacrées à leur poursuite; la quatrième
+ce sont ses levées spontanées et en masse. La force des factions,
+celle du gouvernement n'ont jamais pu concilier la majorité des
+suffrages nationaux, à des institutions, à des actes qui n'avaient pas
+l'assentiment général: témoin la terreur même, qui a tout ployé à
+l'obéissance, et n'a pu faire voter en faveur de ses agens, lorsqu'ils
+ont voulu la prorogation de deux tiers des conventionnels dans le
+premier corps législatif qui a été nommé en vertu de la constitution
+de l'an III (1795). Ni la force des factions, ni celle du gouvernement
+n'ont jamais pu faire marcher de grandes armées contre l'ennemi, ni
+lever des contributions proportionnées à l'immensité des besoins, ni
+faire lever la nation en masse, quand un profond sentiment d'intérêt
+public n'y a pas déterminé. Voyons donc quelles voies ont été prises
+contre les prêtres, contre les nobles, contre la protection de la
+cour, contre les entreprises de l'étranger qui a voulu se constituer
+le vengeur des uns et des autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Actes de la révolution de 1789 à 1793 inclusivement: 1º
+ concernant les prêtres; 2º concernant les nobles; 3º concernant
+ le roi.
+
+
+Nous diviserons les actes qu'on peut regarder comme appartenans à la
+révolution, dans la période que nous allons parcourir, en trois
+parties.
+
+La première comprendra ceux qui concernent les prêtres;
+
+La seconde, ceux qui concernent les nobles émigrés et avec eux les
+armées des puissances coalisées;
+
+Et la troisième, ceux qui regardent le roi.
+
+Les actes dans chaque partie ont été faits par différentes forces ou
+autorités, telles que le peuple de Paris, la commune et les sections,
+le directoire, le conseil du département, le corps législatif ou la
+convention, ou seulement par une partie de ces deux assemblées. La
+plupart de ces actes ont eu la sanction de la nation, d'autres ne
+l'ont pas eue, les uns ont eu pour motif l'intérêt de l'égalité, les
+autres l'irritation, la jalousie et la peur.
+
+De ces mêmes actes, les uns sont encore subsistans, les autres n'ont
+été que passagers.
+
+Le but de ce chapitre est de discerner entre les actes permanens de la
+révolution, ceux qui sont conformes à la volonté nationale, ceux qui
+peuvent y être contraires, ceux qui lui sont étrangers.
+
+Voyons d'abord ce qui regarde le clergé.
+
+
+I.
+
+Le clergé s'était soumis dans la nuit du 4 août à souffrir le rachat
+des dîmes[26]. L'assemblée nationale, dans les discussions relatives
+au mode du rachat, juge à propos de les supprimer sans indemnité[27].
+C'était un supplément aux sacrifices déjà votés.
+
+ [26] Art. 5 de l'arrêté du 4 août 1789.
+
+ [27] Art. 5 de l'arrêté du 11 août 1789, promulgué le 3 novembre
+ suivant; voyez au sujet de l'abolition de la dîme l'avant
+ _Moniteur_, séance du 11 août.
+
+
+Le clergé crie alors à la spoliation du culte: l'assemblée nationale
+met ses propriétés foncières sous la main de la nation, et déclare le
+culte, dépense nationale.
+
+Le clergé crie au renversement de la religion: l'assemblée nationale
+met les biens du clergé en vente, non pour renverser la religion, mais
+peut-être pour renverser le clergé; ces biens sont aussitôt achetés
+dans toute la France, et le produit en est appliqué aux besoins de
+l'État.
+
+Le clergé dépouillé de ses biens ne parut pas être assez dépouillé. On
+voulut lui ôter encore la grandeur, la consistance, l'ascendant dont
+il jouissait et dont il usait contre la constitution; on voulut lui
+faire perdre à la fois son influence, ses souvenirs et jusqu'aux
+espérances de réintégration au rang d'ordre et de premier ordre de
+l'État. C'était en quelque sorte une vue de police publique, relative
+au temps et aux circonstances. On voulut, de plus, éviter pour la
+suite l'influence d'un clergé trop nombreux et trop riche. Pour
+parvenir à ce double but, on avait trois moyens: 1º changer la
+circonscription des diocèses, ce qui réduisait à l'uniformité les
+grands évêchés alors en disproportion avec les autres; 2º régler des
+traitemens modiques et uniformes pour le clergé; 3º supprimer tous les
+bénéfices sans charge d'âme.
+
+On voulut encore autre chose pour l'avenir: ce fut d'ôter au roi son
+influence sur les évêques, en lui faisant perdre le droit de les
+nommer. Pour y parvenir, il ne s'agissait que de rétablir les
+élections suivant l'usage de la primitive Église, et suivant sa
+pragmatique.
+
+Pour parvenir à ces fins, les jurisconsultes de l'assemblée firent ce
+qu'ils appelèrent la _constitution civile du clergé_[28].
+
+ [28] Constitution civile du clergé du 12 juillet, sanctionnée le
+ 24 août suivant.
+
+Leur rapport n'annonce aucune autre vue que celle de ramener le clergé
+aux moeurs primitives de l'Église, d'y rétablir la discipline altérée
+par les richesses des prélats, par la haute extraction de la plupart
+d'entre eux, par leur application aux affaires publiques, par la
+prétention déclarée de quelques uns à l'administration, et même au
+gouvernement du royaume. Certainement, leurs habitudes mondaines,
+leurs distractions de tout genre les avaient détournés des devoirs du
+pontificat. Les nominations royales et seigneuriales, les
+résignations, les permutations, les indults, les dévoluts étaient
+aussi des moyens bien peu propres à donner au culte des ministres
+dignes de leurs fonctions. Enfin la disproportion des diocèses, dont
+les uns ne comprenaient pas plus de vingt, trente ou quarante
+paroisses, tandis que d'autres en avaient de treize cents à quatorze
+cents, établissait entre les évêques une inégalité contraire à
+l'esprit de la constitution, et se refusait à l'organisation d'une
+hiérarchie uniforme en France. Tels furent les motifs sur lesquels on
+se fonda pour donner une nouvelle constitution au clergé. On l'établit
+sur quatre dispositions principales: circonscription uniforme des
+archevêchés, des évêchés et des paroisses; traitemens égaux, sous
+condition de résidence; élection des archevêques, évêques et curés,
+par le peuple; institutions canoniques, données par les évêques, sans
+confirmation du pape, avec qui l'institué se déclarerait simplement en
+communion, et qu'il reconnaîtrait pour chef de l'Église et centre
+d'unité.
+
+Les évêques protestèrent contre cette constitution, le 30 octobre
+1790: le 27 novembre, l'assemblée décréta que les évêques qui dans le
+délai fixé n'auraient prêté le serment qu'elle prescrivait seraient
+réputés avoir renoncé à leur bénéfice[29]. Plusieurs refusent: ils
+sont remplacés. Le pape dépouillé des institutions canoniques appuie
+les évêques. Ceux-ci déclarent qu'il y a schisme: ils alarment les
+consciences; ils détachent du parti populaire les âmes timorées; ils
+font prévaloir l'intérêt de la religion qu'ils disent menacé, sur
+celui de la liberté; ils rallient à leur bannière toute l'aristocratie
+que l'émigration n'avait pas emmenée au-delà des frontières.
+L'assemblée nationale est assaillie de réclamations opposées; d'une
+part on lui demande de réprimer les prêtres insermentés, comme
+perturbateurs du repos public; d'autre part, on demande des lois qui
+lèvent les obstacles opposés à la liberté des consciences. En un mot,
+la nation se désunit: elle est près de se diviser. Alors l'assemblée
+nationale[30] rend les prêtres insermentés, responsables des troubles
+qui arriveront dans les communes de leur résidence, et prescrit aux
+autorités de les en éloigner. Mais d'un autre côté, l'administration
+du département de Paris, présente une opposition aux décrets de
+l'assemblée; il déclare la mesure décrétée, intolérante; il supplie le
+roi de lui refuser sa sanction[31]. Le roi la refuse. L'assemblée
+nationale abolit les costumes ecclésiastiques et religieux[32], et les
+prêtres se font un nouveau titre de cette interdiction aux yeux de
+leurs affidés. L'irritation populaire les poursuit: ils se cachent.
+Ils célèbrent les divins mystères dans les ténèbres, la ferveur des
+dévots redouble, et accroît l'irritation populaire. L'assemblée
+nationale autorise le corps administratifs du département où il
+s'élèvera des troubles religieux, à déporter les prêtres insermentés,
+sur la proposition de vingt citoyens[33]. Le roi refuse encore ce
+décret[34]. Après le renversement du trône, un décret, qui n'a plus de
+contradicteur, ordonne aux prêtres insermentés de sortir dans la
+quinzaine du territoire français. Enfin, dans les derniers jours du
+mois d'août, des perquisitions faites dans toutes les maisons de
+Paris, enlèvent tous les prêtres insermentés qui s'y trouvent
+cachés[35]. On les jette dans les prisons, ils y sont massacrés les
+premiers jours de septembre[36].
+
+ [29] Décret du 27 novembre 1790, accepté le 26 décembre suivant.
+
+ [30] 29 novembre 1791.
+
+Tels sont les évènemens qui concernent le clergé dans la période que
+nous parcourons.
+
+ [31] 5 septembre 1791.
+
+ [32] 6 avril 1792.
+
+ [33] 25 mai 1792.
+
+ [34] 17 juin 1792.
+
+ [35] 30 août 1792.
+
+ [36] 2, 3, 4, 5, septembre 1792.
+
+
+II.
+
+Pendant que le clergé est ainsi traité, que fait la noblesse et quel
+est son sort? Elle émigre, elle s'arme, elle appelle l'étranger à son
+secours; elle marche avec les Prussiens et les Autrichiens contre la
+France. Mais à chaque pas qu'elle fait, à chaque espérance qu'elle
+annonce, elle est frappée, et toujours plus rudement, par l'assemblée
+nationale. Tel est le spectacle qu'elle offre dans le cours des années
+de 1790 à 1793.
+
+D'abord l'assemblée abolit les droits seigneuriaux qui avaient échappé
+dans la séance du 4 août 1789[37].
+
+ [37] 26 février 1790.
+
+
+Ensuite elle abolit les corvées, dont les nobles étaient exempts; elle
+les remplace par des contributions dont ils supporteront le poids en
+proportion de leurs facultés[38].
+
+ [38] 3 mars 1790.
+
+Alors (c'était au commencement de 1790), l'émigration commençait: le
+comte d'Artois, le prince de Condé lui servent de ralliement.
+L'assemblée nationale abolit la noblesse, les armoiries, les livrées,
+les titres, les noms précédés de la particule féodale qui annonce la
+possession d'un bien noble et seigneurial; elle ordonne que les titres
+de noblesse gardés dans les dépôts publics de Paris seront brûlés au
+pied de la statue de Louis XIV[39]. Elle ordonne le brûlement de ceux
+qui sont dans les dépôts publics de tous les départemens[40].
+
+ [39] 19 juin 1790.
+
+ [40] 20 juin 1792.
+
+En 1791, les nobles émigrés s'organisent en corps d'armée à Coblentz.
+Les officiers démissionnaires ou déserteurs de l'armée se joignent à
+eux. Monsieur est à leur tête: alors l'assemblée abolit les ordres,
+corporations, décorations, signes extérieurs qui supposent des
+distinctions de naissance[41].
+
+ [41] 30 juillet 1791.
+
+Les princes français sollicitent de l'Autriche et de la Prusse des
+secours contre la révolution. L'Autriche et la Prusse en promettent
+par le traité de Pilnitz[42]. Dès que cette convention est connue,
+l'assemblée législative déclare les émigrés suspects de conjuration;
+elle déclare que s'ils sont encore en état de rassemblement au 1er
+janvier 1792, ils seront déclarés effectivement coupables de
+conjuration, poursuivis comme tels et punis de mort; que les revenus
+des contumaces seront perçus pendant leur vie au profit de la nation;
+que les princes français seront tenus pour coupables s'ils ne sont
+rentrés au 1er janvier, et, en attendant, leurs biens, traitemens et
+revenus séquestrés[43]. Elle met les biens des émigrés sous la main de
+la nation[44]; elle les déclare affectés à l'indemnité de la nation
+pour les frais de la guerre[45].
+
+ [42] 27 août 1791.
+
+ [43] 8 novembre 1791.
+
+ [44] 9 février 1792.
+
+ [45] 30 mars 1792.
+
+La guerre est déclarée. Les troupes de la coalition se mettent en
+campagne; les émigrés formant une troupe de six mille hommes,
+s'avancent à la suite de l'armée ennemie; cette armée entre sur le
+territoire français. L'assemblée nationale déclare aussitôt que les
+femmes et les enfans d'émigrés serviront d'otages dans la guerre qui
+vient de s'allumer[46]. Elle éteint les rentes qui leur sont dues par
+le trésor public[47]. Elle fait vendre leur mobilier[48].
+
+ [46] 15 août 1792.
+
+ [47] 12 septembre 1792.
+
+ [48] 28 octobre 1792.
+
+En 1792, dans les Ardennes, dans la Belgique et sur le Rhin,
+paraissent les armées autrichiennes et prussiennes. A la fin d'avril
+1792, à l'entrée de la campagne, les Autrichiens obtiennent des
+avantages à Mons, à Tournay; dans le mois de juillet[49], le duc de
+Brunswick publie un violent manifeste contre les hommes de la
+révolution; dans le mois d'août, les émigrés, les Prussiens, les
+Autrichiens entrent sur le territoire français; Longwi et Verdun
+tombent au pouvoir de l'ennemi; à la fin de septembre, Thionville et
+Lille sont bloqués; le roi de Prusse entre en Champagne: la France
+n'avait pas plus de quatre-vingt mille hommes dispersés à opposer à
+deux cent mille... Bientôt l'armée se renforce; les soldats accourent
+de tous les points; la bravoure s'exalte aux cris de _vive la
+république!_ qui ont succédé à ceux de _vive la nation!_ Les massacres
+des 2, 3, 4 et 5 septembre s'étendent à tous les nobles qui se
+trouvent dans les prisons.
+
+ [49] 25 et 27 juillet, déclaration du duc de Brunswick.
+
+Les coalisés, entrés le 22 août sur le territoire français, en sont
+sortis le 25 octobre.
+
+L'assemblée, jugeant alors que la nation devait craindre la rentrée
+clandestine des émigrés en France pour y obtenir par la subversion ce
+qu'ils n'avaient pu obtenir par la force des armes étrangères, les
+bannit à perpétuité, et porte la peine de mort contre ceux qui
+enfreindraient leur ban[50]; elle règle les formalités à suivre pour
+le séquestre de leurs biens meubles et immeubles[51]; et néanmoins
+elle suspend la vente des immeubles jusqu'à ce que le mode de la vente
+ait été décrété[52].
+
+ [50] 23 octobre 1792.
+
+ [51] 30 octobre 1792.
+
+ [52] 11 novembre 1792.
+
+
+III.
+
+Quelle fut la marche de la cour, quelle fut à son égard la marche de
+la révolution, depuis le 14 juillet 1789 jusqu'à la fin de janvier
+1793?
+
+Peu après le 4 août, la cour fait venir des troupes à Versailles; la
+maison militaire du roi se déclare contre l'esprit populaire, contre
+l'assemblée nationale; elle donne une fête à un régiment de ligne,
+arrivant à Versailles, et y perd toute retenue; elle croit le roi
+menacé, et elle s'emporte en menaces. On présume alors à Paris que
+l'accession du roi aux sacrifices du 4 août et à la réunion des ordres
+n'est pas sincère. Le peuple de Paris court à Versailles, force
+l'entrée du château, et amène à Paris le roi à peu près
+prisonnier[53].
+
+ [53] 4 et 5 octobre 1789.
+
+La constitution civile du clergé ayant été décrétée au mois de juillet
+1790, le roi fait attendre son acceptation; mais enfin il l'accepte,
+et donne pour unique cause du délai qu'il a pris, le désir d'amener le
+clergé à la conciliation avant de lui faire une loi de l'obéissance.
+Mais bientôt circulent des bruits qui autorisent à douter au moins de
+la persévérance du roi dans les motifs de son acceptation. Il se
+répand, dans le mois d'avril 1791, qu'il a quitté son confesseur qui
+avait prêté le serment, pour en prendre un qui l'avait refusé; qu'il
+se propose d'aller à Saint-Cloud pour éviter de recevoir à Paris la
+communion pascale des mains du curé de sa paroisse qui était
+assermenté. Ce dernier bruit excite de vives alarmes dans Paris, où la
+présence du monarque était jugée nécessaire pour l'accomplissement de
+la révolution. Le 17 avril 1790, le roi se dispose en effet à partir
+pour Saint-Cloud. Sa voiture l'attend. Le peuple s'attroupe à la porte
+du palais, arrête la voiture, fait remonter le roi dans ses
+appartemens[54]. C'était toujours, il est vrai, _le peuple de Paris_;
+mais en attendant que nous puissions reconnaître le sentiment de la
+France entière sur cet évènement, nous remarquerons qu'une adresse du
+directoire du département de Paris au roi, rédigée par deux personnes
+fort peu disposées à applaudir aux violences populaires et aux
+manquemens envers le monarque, MM. de Talleyrand-Périgord et
+Pastoret, assurent au roi que les quatre-vingt-trois départemens du
+royaume ont les mêmes défiances et forment les mêmes voeux que la
+capitale[55].
+
+ [54] 17 avril 1790.
+
+ [55] Voici les propres expressions qu'on lit dans cette adresse
+ concernant l'avanie du 17 avril: «Vous êtes entouré, sire, des
+ ennemis de la liberté. _Vous favorisez les réfractaires_; vous
+ n'êtes servi presque que par des ennemis de la constitution, et
+ l'on craint que les préférences trop manifestes n'indiquent les
+ véritables dispositions de votre coeur. Sire, _les circonstances
+ sont fortes_. Que la nation apprenne que son roi a choisi pour
+ environner sa personne les plus fermes appuis de la liberté; car
+ aujourd'hui il n'est pas d'autres véritables amis du roi... _Le
+ conseil que vous offre le département de Paris vous serait donné
+ par les quatre-vingt-trois départemens du royaume s'ils pouvaient
+ se faire entendre aussi promptement que nous_.»
+
+Le 21 juin, le roi, las et plus encore inquiet de sa position à Paris,
+en part secrètement et de nuit, avec la reine et madame Elisabeth,
+pour se rendre, a-t-il dit, dans une place de la frontière voisine du
+point où les émigrés étaient rassemblés. Le 22 il est arrêté à
+Varennes et ramené à Paris.
+
+_Monsieur_ partit en même temps que le roi. Mais il se rendit hors de
+France, et rien ne fit obstacle à sa sortie.
+
+Le préambule du traité de Pilnitz[56] commence par cette phrase: «Sa
+Majesté l'empereur et Sa Majesté le roi de Prusse ayant entendu les
+désirs et _les représentations de Monsieur frère du roi_ de France,
+_et de M. le comte d'Artois_, se déclarent conjointement qu'elles
+regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de
+France comme un objet d'intérêt commun à tous les souverains de
+l'Europe.»
+
+ [56] 27 août 1791.
+
+Le peuple de Paris, et, il faut le dire, l'assemblée nationale
+elle-même, s'étaient tellement accoutumés à regarder la présence du
+roi à Paris comme nécessaire à l'achèvement de la constitution, et son
+absence comme le signal du renversement de la liberté, et d'ailleurs
+la crainte d'une contre-révolution était si vive et si générale, que,
+sans avoir l'intention de retenir le roi prisonnier aux Tuileries, je
+dirai même avec de l'horreur pour une pareille idée, de fait, chacun
+voulait qu'il y restât, chacun regardait comme criminelle l'idée d'en
+sortir. On supposait que le roi devait s'y trouver libre, par la
+raison qu'il devait regarder comme une obligation d'y être, et comme
+désastreux qu'il n'y fût pas.
+
+On peut se demander si avec un caractère moins incertain, le roi
+aurait eu besoin d'être à Paris pour faire naître la confiance due à
+ses intentions; ou si étant à Paris, il n'aurait pas pu imposer assez
+de respect pour y être libre. On peut se demander aussi si c'était de
+l'étranger qu'il pouvait attendre des secours gratuits et honorables.
+Mais on ne peut se dissimuler qu'il était aussi naturel au roi,
+d'après son caractère, de vouloir s'échapper de Paris, qu'aux habitans
+de Paris de vouloir qu'il y demeurât.
+
+Le roi revenu de Varennes, le peuple de Paris voulut qu'il fût jugé
+comme coupable d'émigration, de trahison, d'appel des armées ennemies
+et des émigrés sur le territoire français.
+
+L'assemblée nationale, en ceci véritable organe de la justice et de
+l'intérêt national, déclara le roi inviolable[57]. Le peuple, poussé
+par une faction qui n'a été inconnue qu'à celui qu'on croyait en être
+le chef, et qui en a été la victime[58], se rassemble le lendemain au
+Champ-de-Mars pour y signer une pétition tendante à la déchéance:
+aucune négociation ne peut empêcher le rassemblement, aucune
+représentation ne peut le dissoudre.
+
+ [57] 15 juillet 1791.
+
+ [58] Le duc d'Orléans.
+
+Il fallut publier la loi martiale[59]. Il fallut l'exécuter et faire
+tomber 50 ou 60 victimes pour que le reste se dispersât et s'éloignât.
+
+ [59] 17 juillet 1791.
+
+Le rassemblement comprenait des gens de la faction dite d'Orléans (qui
+serait mieux nommée coterie de Laclos), des républicains qui
+reconnaissaient pour chef Brissot, des patriotes constitutionnels, des
+curieux. Le canon ne put choisir, et fit beaucoup de victimes
+innocentes.
+
+L'assemblée nationale travaillait alors à la révision de l'acte
+constitutionnel; elle avait senti la nécessité de revenir sur quelques
+dispositions plus républicaines que monarchiques. Elle voulait rendre
+de la force à l'autorité royale, qui jusque là avait paru ne pouvoir
+être trop affaiblie: tant on avait vu d'obstacles à aplanir autour
+d'elle, pour parvenir à la régénération qu'on voulait. Quand la
+révision fut achevée, l'assemblée présenta l'acte au roi[60] avec des
+formes propres à rappeler vers lui les respects publics; et elle mit
+fin à ses travaux.
+
+ [60] 3 septembre 1791, acceptée le 13.
+
+Le corps législatif s'assemble[61], suivant le voeu de la
+constitution. A peine est-il en fonctions que la mésintelligence
+s'établit entre lui et la cour. Le roi refuse la sanction au décret du
+29 novembre 1791, contre les prêtres insermentés[62]. Ces prêtres,
+autorisés par son refus, enhardis par la coalition de Pilnitz, excités
+par la correspondance des émigrés, d'_insermentés_ deviennent
+hautement _insoumis_, et bientôt _réfractaires_.
+
+ [61] 15 septembre 1791.
+
+ [62] 5 décembre 1791.
+
+Le roi, pressé de prendre des mesures pour faire rentrer ses frères en
+France, et faire dissiper les rassemblemens des émigrés sur la
+frontière, fait des proclamations, des invitations, des sommations,
+qui ne produisent rien. Toute la France l'accuse d'être d'intelligence
+avec les princes, et suppose qu'une convention secrète annulle
+d'avance tous les actes publics qui leur sont adressés. Les membres du
+directoire du département de Paris, M. le duc de La Rochefoucauld, M.
+de Talleyrand-Périgord, M. Garnier, etc., déclarent au roi[63] que sa
+patience à l'égard des émigrés autorise à l'accuser au moins de
+faiblesse. «Trop long-temps, porte leur adresse, ils ont insulté à
+votre bonté, à votre patience; _il est urgent_, INFINIMENT URGENT
+_que, par une conduite ferme et vigoureuse_, vous mettiez à l'abri de
+tous dangers la chose publique et vous qui en êtes devenu inséparable;
+_que vous vous montriez_ ENFIN tel que votre devoir et votre intérêt
+vous obligent d'être: l'ami imperturbable de la liberté, le défenseur
+de la constitution et le vengeur du peuple français qu'on outrage.»
+Ces paroles, écrites par des personnes sages et en position de
+connaître la conduite de la cour, accréditent les accusations qui se
+pressent contre elle. La défiance agite et tourmente tous les amis de
+la liberté. Les citoyens qui avaient le plus conservé dans leur coeur
+la religion de la royauté, et qui se permettaient le moins de
+suspecter la véracité du roi, disaient que le _comité autrichien_[64]
+agissait contre sa volonté, mais non pas tout-à-fait à son insu;
+qu'il ne l'approuvait pas, mais qu'il ne faisait rien pour l'empêcher;
+qu'il croyait avoir satisfait à ses devoirs en conformant ses actions
+personnelles à ses promesses, et qu'au fond on ne pouvait avec justice
+exiger de lui rien de plus; que son caractère ne lui permettait
+pas de surveiller et de contenir des oppositions domestiques;
+qu'il craindrait d'être ingrat en s'armant de rigueur contre des
+personnes dévouées à sa cause; que le nouveau système, malgré les
+amendemens de la révision, laissait toujours une fâcheuse distance
+entre sa condition passée et sa condition future; que le mouvement
+prolongé de la révolution, la diversité et la violence des partis,
+rendaient d'ailleurs très douteux qu'il pût conserver l'autorité
+constitutionnelle, quand même il s'attacherait fortement à la
+constitution; que, par ces raisons, il devait quelquefois s'abandonner
+aux fluctuations naturelles à son esprit, suivre les variations des
+circonstances, et voir sans animadversion les efforts de personnes
+affectionnées qui, sans exiger de lui un concours propre à le
+compromettre, se chargeaient de lui ouvrir quelques chances de
+réintégration. Ces considérations, très justes, mais trop abstraites
+pour entrer dans tous les esprits, et trop faibles pour s'y placer
+avec avantage à côté des idées de liberté et d'égalité qui
+passionnaient toutes les âmes, n'empêchaient pas le mécontentement
+général.
+
+ [63] Adresse du 5 décembre 1791.
+
+ [64] Ce comité se rassemblait chez la reine.
+
+La campagne s'ouvre au mois d'avril 1792. La fortune est d'abord
+contraire à nos armes en Belgique. On crie aussitôt à la trahison: on
+accuse la cour, les généraux, M. de Lafayette qu'on dit être complice
+de la cour. Les accusations se pressent, dans les clubs, dans la
+commune, dans l'assemblée législative; on n'épargne point la personne
+du roi.
+
+Dans ces circonstances, que va prononcer l'assemblée? Elle licencie la
+garde royale. Elle ordonne la formation d'un camp de vingt mille
+hommes sous Soissons. Ces vingt mille hommes devaient être fournis par
+les départemens et choisis entre les patriotes[65]. La sanction de ce
+décret est refusée. Le peuple est révolté de ce refus. Récemment privé
+de sa garde, le roi ne voyait dans le projet d'un camp à Soissons,
+qu'un plan d'attaque contre sa personne, et le peuple n'y voyait
+qu'une défense contre l'ennemi[66]. Des deux parts on ne découvrait
+que la moitié de la vérité; mais des deux parts on était de bonne foi:
+le peuple peut être féroce; il est impossible qu'il soit rusé.
+
+ [65] 8 juin 1792.
+
+ [66] 18 juin 1792.
+
+Le refus de la sanction royale au décret rendu pour le camp de
+Soissons, était, aux yeux du peuple, l'éclatante manifestation du
+projet de livrer Paris à l'étranger. Le 20 juin un rassemblement
+furieux force l'entrée des Tuileries; soixante mille personnes[67]
+s'introduisent dans les appartemens. Le roi est insulté, outragé; des
+forcenés crient à ses oreilles: _à bas le veto_; d'autres lui
+commandent la sanction des décrets concernant les vingt mille hommes,
+d'autres celle du décret concernant les prêtres insermentés. La reine
+est aussi l'objet des plus violens outrages.
+
+ [67] Voir les procès-verbaux.
+
+Malgré les défiances généralement répandues contre la cour, les
+évènemens de cette journée remplirent d'indignation toutes les âmes où
+s'était conservé quelque sentiment de respect pour le roi et pour la
+royauté. Les soupçons de mauvaise foi qui s'étaient élevés contre la
+cour semblaient s'affaiblir dans les esprits modérés, par le
+sentiment de si énormes attentats. S'il était vrai qu'il y eût des
+intelligences entre le roi et l'étranger, elles semblaient justifiées
+par ces excès du 20 juin qui en rappelaient d'antérieurs; si elles
+n'étaient pas établies, on prévoyait qu'elles allaient infailliblement
+l'être.
+
+Une délibération du conseil général du département de la Seine,
+l'arrivée subite de M. de Lafayette à Paris, son discours au corps
+législatif contre les auteurs des évènemens du 20 juin, entretiennent,
+autorisent l'indignation des citoyens contre eux. Le conseil du
+département suspend de ses fonctions le maire de Paris, Péthion,
+accusé d'avoir favorisé le mouvement de cette journée, et ordonne des
+poursuites contre d'autres fonctionnaires. Le roi, dans son conseil,
+confirme la délibération du conseil général du département. M. de
+Lafayette se présente à la barre du corps législatif, demande, au nom
+de son armée, la poursuite de tous les coupables.
+
+Le peuple ne devient que plus menaçant et plus redoutable; il crie
+dans les rues, on écrit sur les chapeaux, _Péthion, ou la mort_; et
+l'assemblée nationale se prononce en faveur de ce voeu.
+
+Elle réintègre d'abord le maire dans ses fonctions; ensuite, pour
+réponse à M. de Lafayette, elle délibère pendant plusieurs jours si
+elle le mettra en accusation. Une faible majorité décide que M. de
+Lafayette ne sera point accusé; mais le peuple, furieux, insulte,
+maltraite, à la sortie de la séance, les membres de cette
+majorité[68].
+
+ [68] 8 août 1792.
+
+La nation, étonnée, balance entre la cour et ses représentans; elle ne
+sait si c'est la liberté qui se défend, ou la licence qui triomphe; le
+manifeste du duc de Brunswick, du 26 juillet 1792, l'éclaire et la
+décide.
+
+Cet écrit imprudent attaque la révolution, ses auteurs et ses appuis;
+il menace la liberté: plus de doute alors, plus d'hésitation.
+L'étranger se déclare l'ami de la cour et l'ennemi des citoyens: donc,
+s'écrie-t-on la cour est l'amie de l'étranger, l'amie de nos ennemis,
+donc elle est notre ennemie.
+
+La constitution portait, art. VI: «Si le roi se met à la tête d'une
+armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose
+pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son
+nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté.» Dans la France entière
+retentit ce cri: _La déchéance!_ Une députation des quarante-huit
+sections de Paris vient, le 3 août[69], la demander à la barre de
+l'assemblée nationale. Dans la nuit du 9 au 10 août, deux faubourgs,
+précédés d'un bataillon de Marseillais, marchent sur le palais des
+Tuileries, rangent en batterie douze canons au Carrousel, en face du
+château, pour forcer l'abdication du roi. Il était alors cinq heures
+du matin: de quarante mille hommes de la garde nationale qui, la
+veille, à onze heures du soir, étaient sous les armes dans les
+sections, prêts, disaient-ils, à repousser les faubourgs, il ne s'en
+trouvait plus une compagnie sur pied; tout était rentré chez soi vers
+minuit; un seul bataillon de garde était dans la cour royale, avec un
+bataillon suisse et quelques canonniers de la garde nationale qui
+quittèrent leurs pièces quand ils entendirent la réquisition de
+repousser la force par la force. Les habitans de Paris voyaient avec
+effroi le mouvement des faubourgs; mais ils ne voulaient pas prendre
+sur eux de le réprimer. Ils craignaient d'avoir à rendre compte à la
+France entière, non du sort de quelques perturbateurs, mais du sort
+de la révolution: personne n'osant prononcer entre le désordre
+manifeste d'un côté et ce qu'on disait des manoeuvres cachées de
+l'autre.
+
+ [69] 3 août 1792.
+
+Le roi sans défense, ou du moins sans moyens de défense suffisans,
+alla chercher un refuge dans le lieu des séances du corps législatif.
+Il y entra vers sept heures du matin. Il y fut reçu en roi, et
+probablement il lui aurait suffi de quelques dispositions concertées
+avec l'assemblée pour la garantie de l'État, et de quelques
+démonstrations nouvelles de sincérité, pour qu'il pût quelques heures
+après retourner en roi dans son palais, si la plus déplorable fatalité
+n'eût voulu que le bataillon de Suisses, postés au château, engageât
+un combat meurtrier avec ce peuple que sa lassitude allait disperser,
+et si le sang versé dans ce malheureux moment n'eût rendu le roi et le
+peuple à jamais irréconciliables. Il périt quatre ou cinq cents
+hommes. Le peuple alors accourut dans l'assemblée nationale et demanda
+vengeance. L'assemblée se borna à ordonner la suspension du pouvoir
+royal. C'était accorder le moins qu'il était possible. Mais bientôt la
+fureur populaire croissant par le compte et la connaissance des
+victimes, et surtout par les incitations de l'exécrable commune qui
+s'était instituée d'elle-même pendant la nuit, demanda la tête du roi,
+et l'assemblée nationale se vit dans l'alternative forcée de le
+constituer prisonnier au Temple, ou de le voir immoler dans son sein.
+L'assemblée l'envoya au Temple, suspendit son autorité et convoqua une
+convention nationale pour le 1er octobre suivant.
+
+M. de Lafayette apprit à Sédan la catastrophe du 10 août. Des
+commissaires du nouveau pouvoir exécutif étaient venus en informer
+l'armée, et s'assurer de son acquiescement. M. de Lafayette refusa de
+les reconnaître. La municipalité de Sédan, le conseil-général du
+département des Ardennes, déclarèrent qu'ils ne voyaient dans ces
+commissaires que des agens d'une faction criminelle; on les arrêta, on
+les incarcéra. M. de Lafayette rassemble l'armée, lui fait prêter un
+nouveau serment de fidélité à la constitution de l'an II. Son
+intention était manifestement de faire marcher ses troupes sur Paris,
+non dans les mêmes vues que les émigrés et les étrangers, non pour
+dégager de la constitution le roi qui l'avait jurée, mais au contraire
+pour l'y engager plus certainement en le délivrant d'une indigne
+prison, et en lui prouvant, par une telle marque de fidélité, ce
+qu'un monarque constitutionnel pouvait attendre des amis de la
+constitution. Le sort en avait autrement décidé. Les soldats crurent à
+la trahison de la cour: marcher au secours du roi, contre les
+autorités constituées de Paris, contre les hommes de la révolution,
+c'était, disaient-ils, tourner le dos aux étrangers campés sur la
+frontière, pour prendre la même direction qu'eux; c'était faire
+l'avant-garde des armées ennemies; c'était s'employer à la ruine de la
+liberté, de l'égalité: de l'égalité si nouvelle dans l'armée, et si
+chère aux espérances de gloire et de fortune qu'elle avait conçues.
+Telle était à ses yeux la conduite qui lui était tracée. On annonça
+aux troupes un décret qui mettait Lafayette en accusation; elles
+méconnurent leur général. On leur annonça un autre décret qui mettait
+Lafayette en arrestation; elles déclarèrent qu'elles devaient
+obéissance aux décrets, et fidélité à la nation.
+
+M. Lafayette fut obligé de fuir avec M. de Latour-Maubourg, son digne
+et noble ami. Poursuivis par l'ingratitude populaire, par l'injustice
+de l'armée, par la haine redoutable des amis de la cour, la déloyauté
+de l'étranger leur ouvrit pour asile des cachots, leur donna pour
+protecteurs des geôliers, et pour adoucir leur malheur commun, les
+sépara.
+
+Toutes les armées, toutes les autorités constituées envoyèrent, comme
+l'armée de M. de Lafayette, leur adhésion aux décrets du 10 août.
+Elles en donnèrent de nouvelles après le 21 janvier.
+
+Si le 10 août n'avait pas fait cesser le pouvoir royal, l'étranger
+n'aurait-il pas eu la facilité de venir à Paris, de s'ingérer dans la
+constitution, de faire la loi au corps législatif, ou de le dissoudre,
+de rétablir l'ancien régime ou d'établir un régime équivalent ou pire?
+Ce même étranger n'aurait-il pas été maître de se faire payer par la
+nation les frais de son entreprise, peut-être de démembrer le
+territoire, d'y séjourner le temps qu'il aurait voulu, d'y lever des
+contributions, d'y vivre aux dépens du pays? Le roi pouvait-il,
+voulait-il opposer à l'invasion une résistance suffisante? Son
+impuissance ou sa mauvaise volonté n'étaient-elles pas constatées par
+l'état des places, par l'état des armées? A part toute volonté,
+n'était-il pas certain et avoué que le roi n'avait que 90,000 hommes à
+opposer à 200,000 Autrichiens ou Prussiens qui s'avançaient vers la
+frontière? N'était-il pas évident qu'un recrutement était impossible
+dans l'agitation et la défiance qui travaillaient tous les esprits? En
+un mot, l'ennemi qui, avec des forces supérieures, était à nos portes,
+l'ennemi, d'accord avec les princes, l'ennemi, marchant au nom du roi,
+n'aurait-il pas bravé le roi lui-même, quand ce prince aurait eu la
+volonté de l'empêcher d'entrer en France en vainqueur, de la ravager,
+de la partager? Oui. On peut dire sans hésiter: oui; parce que les
+hommes les plus dévoués à la patrie craignaient la trahison des
+ministres et des généraux; oui, parce que les faibles étaient disposés
+à se faire un prétexte du danger de cette trahison, pour servir
+mollement ou se laisser aller à la défection; oui, parce qu'il ne
+dépendait pas du roi, au milieu de 1792, quelle que pût être alors sa
+bonne volonté, de dissiper les soupçons de malveillance qui s'étaient
+élevés contre lui depuis près de trois ans. Il ne pouvait faire croire
+à sa bonne volonté, parce que précédemment il avait témoigné un
+sentiment contraire[70], il ne pouvait faire croire à sa sincérité,
+parce qu'il avait antérieurement donné une adhésion qu'il avait
+ensuite désavouée; il ne pouvait faire croire à une forte animosité ni
+contre ses frères, marchant au milieu des étrangers avec la noblesse
+française, ni contre ces étrangers appelés par ses frères, contre ces
+étrangers armés pour des intérêts dont il s'était constamment occupé,
+et dont il était fort naturel qu'il s'occupât, armés pour des griefs
+qu'il avait lui-même exposés dans sa déclaration du 20 juin, et qui
+s'étaient fait précéder de manifestes et de proclamations rédigés dans
+un sens absolument opposé à celui des actes de cette nature,
+puisqu'ils y affectaient un merveilleux dévouement pour le roi en
+déclarant la guerre à la nation. Comment concevoir que cette nation
+confiât des forces nouvelles pour sa défense au prince dont les
+ennemis qu'elle avait à combattre se déclaraient les amis, au prince
+dont les intérêts étaient le prétexte de leur agression? S'il est sur
+la terre une nation capable de porter la confiance jusqu'à
+l'aveuglement, et la générosité jusqu'à l'abandon dans la défiance
+même, c'est la nation française. Mais ce n'est pas quand il s'agit
+d'un intérêt aussi étroitement lié à son honneur, que celui de son
+indépendance. La France a mis quelquefois sa grandeur à tout risquer;
+mais par honneur et par affection. Elle aurait pu être alors, comme
+depuis, prodigue de ses trésors et de son sang pour la satisfaction
+personnelle d'un prince dont l'ambition l'aurait mécontentée et pour
+l'exécution de projets qu'elle aurait désavoués: mais l'idée de livrer
+à la trahison des victimes destinées au char de triomphe de
+l'étranger, a dû la trouver intraitable; et par cela seul qu'elle
+avait à craindre, en donnant de nouvelles forces au roi, de les livrer
+à l'ennemi, elle devait être à son égard plus qu'avare de ses secours.
+
+ [70] Déclaration du 20 juin, au départ pour Varennes.
+
+Il se peut qu'il y ait eu de l'injustice dans les appréhensions
+nationales; mais elles étaient au moins excusables; il aurait fallu
+bien du temps et bien des explications pour les dissiper; en
+attendant, c'est un fait qu'elles empêchaient de donner au roi des
+forces pour résister à l'ennemi qui s'avançait. Et quand la nation se
+serait résignée à accorder une armée, qu'il y a loin d'une levée
+difficilement consentie, plus difficilement, rassemblée, à une armée
+qui se forme par le dévouement de ceux qui la votent et de ceux qui la
+composent! qu'il y a loin d'une soumission défiante à l'élan et à
+l'enthousiasme!
+
+La nation s'est donc trouvée dans l'alternative de périr, ou de
+détrôner le roi; le détrônement a donc été un sacrifice nécessaire à
+son salut, soit qu'il fût ou non un acte de justice.
+
+Une seule chose aurait pu en dispenser, aurait pu même rendre la
+conservation du roi utile à celle de la France; c'aurait été qu'il
+déclarât aux ennemis qu'à leur entrée sur le territoire, il
+descendrait volontairement de ce trône où ils avaient l'insolente
+prétention de l'affermir, et où ils l'avaient exposé à la honte de
+paraître leur complice; de ce trône dont leur protection le rendrait
+indigne, si elle était impuissante contre le peuple français; et
+qu'elle rendrait indigne de lui, si elle pouvait en triompher. Ah!
+comme la nation se serait dévouée pour un prince qui, par cette
+héroïque menace, se serait identifié avec elle! Mais une telle gloire
+n'était pas réservée au faible et malheureux Louis, il se l'était
+interdite par son acquiescement aux sollicitations de ses frères.
+
+Si le roi restant sur son trône, la nation devait devenir la proie de
+l'étranger, peut-on mettre en principes qu'elle dût préférer
+l'invasion de son territoire au renversement du roi, le danger de son
+propre anéantissement au détrônement du monarque? Une nation a-t-elle
+plus qu'un particulier le droit de faire le honteux abandon de son
+existence? Eh! la conquête qui pouvait anéantir la France n'était-elle
+pas aussi l'engloutissement du trône? Livrer la France à l'étranger,
+n'était-ce pas aussi lui livrer la couronne? Était-ce un grand
+avantage pour le roi d'en être dépouillé par l'étranger, sur les
+décombres de la France, plutôt que par la France qui, la sauvant des
+outrages de la conquête, pouvait à la suite la rendre au roi intacte
+et honorée? Et s'il avait pu vouloir mettre son trône, son sceptre et
+sa couronne à la merci de l'étranger, plutôt que les restituer à la
+nation, lorsqu'elle en avait besoin pour son salut, aurait-il été bien
+digne d'en rester dépositaire?
+
+Nous avons parlé de la commune qui s'est formée dans la nuit du 10
+août. Ce jour même elle s'arrogea le pouvoir suprême. Elle dicta
+quelque temps des lois au corps législatif; elle rebuta celles qui
+n'étaient pas conformes à ses volontés. Lorsqu'à la fin du mois d'août
+on apprend dans la capitale que Longwi est pris, que Verdun et
+Thionville sont menacés, la commune fait fermer les barrières, met
+toute la garde nationale sous les armes, fait fouiller le domicile de
+tous les habitans, en fait arracher tous les hommes désignés comme
+ennemis de la patrie. On arrête dans cette nuit six mille personnes,
+on les jette dans les prisons; une grande partie étaient des
+ecclésiastiques. Le 2 septembre, à midi, le canon d'alarme se fait
+entendre sur le Pont-Neuf: c'était le signal d'un massacre dans les
+prisons, dans ces prisons encombrées trois jours avant de malheureux
+arbitrairement arrêtés. Elles deviennent d'horribles boucheries. Tout
+Paris se remplit d'effroi: cependant, et c'est ici un fait bien
+remarquable, ces trois coups de canon qui étaient le signal du
+massacre, étaient en même temps le signal de l'enrôlement des citoyens
+appelés au secours de la patrie. Des estrades étaient établies dans
+les carrefours, dans les places publiques, pour recevoir leur
+soumission et les inscrire; et chose étonnante! des magistrats s'y
+étant établis lorsque le canon se fit entendre, les citoyens y
+affluèrent; une armée de quarante mille hommes fut ainsi formée en
+trois jours par l'enthousiasme de la liberté, pendant que la férocité
+la plus impitoyable massacrait impunément dans les prisons!
+
+Le 21 septembre 1792 s'ouvrirent les séances de la convention
+nationale. Longwi et Verdun étaient pris, Lille bloquée, la tranchée
+ouverte devant Thionville, le roi de Prusse en Champagne, à la tête de
+son armée. Le premier acte de la convention fut d'abolir la royauté,
+de proclamer la république. Six cent mille hommes qui étaient en
+marche sur tous les points de la république pour se rendre aux armées,
+apprennent que l'égalité vient d'être consacrée par une constitution
+qui n'admet plus ni cours, ni grands, ni nobles, et qui appelle aux
+plus hautes distinctions tous les gens de mérite; que chacun va se
+battre pour soi, particulièrement pour soi, en même temps que pour la
+patrie. Le cri de _vive la république_ remplace celui de _vive la
+nation_ et résonne encore plus fortement dans les âmes. La marche des
+défenseurs déjà rapide s'accélère encore; ils sont comme précipités
+sur l'ennemi par l'impétuosité de leur mouvement. Ils sont victorieux
+à Valmy le 20 septembre, et l'établissement de la république et
+l'indépendance nationale sont assurés. Le 30 septembre, l'ennemi
+battu, commence sa retraite. Le 23 octobre il ne reste des armées
+étrangères en France que les cadavres étendus sur le champ de
+bataille.
+
+Une telle inauguration de la république devait disposer toutes les
+âmes à la générosité et assurer l'existence de Louis XVI. Le roi
+semblait n'avoir plus rien à redouter pour sa personne, du moment que
+la royauté n'était plus à craindre; ses amis pensaient qu'aucun
+intérêt ne sollicitait sa perte, depuis qu'il ne lui restait aucun
+moyen de vengeance. Bien des gens ont pensé, non sans quelque
+fondement, que la proclamation de la république, cette proclamation
+subite à laquelle personne ne s'attendait, pas même ceux qui l'ont
+proposée, a été suggérée par M. de Montmorin, le 10 août, à un homme
+du parti populaire, comme un moyen de sauver le roi; et en effet,
+c'était au moins une chance favorable au milieu de tant d'autres qui
+étaient contraires; et il est certain qu'une partie de la convention,
+fort attachée aux idées monarchiques, s'était néanmoins décidée pour
+la république dans l'espérance d'écarter le danger qui menaçait le
+roi. Vaines illusions!
+
+Jusqu'ici nous avons vu les évènemens de la révolution conduits par
+deux passions, l'amour de l'égalité et l'irritation dans les
+contrariétés qu'elle avait éprouvées. Ici se découvrent deux autres
+principes qui vont concourir, jusqu'à l'époque du 18 brumaire an VIII,
+à tout le mouvement des affaires publiques: ce sont la jalousie et la
+peur.
+
+Deux partis se disputent le pouvoir à l'ouverture de la convention:
+_le parti de la Gironde et le parti de la Montagne_[71].
+
+ [71] Le premier, composé de députés de Bordeaux, fut par cette
+ raison appelé _Parti de la Gironde_: le second, composé des
+ députés les plus violens de toutes les parties du royaume, fut
+ appelé _la Montagne_, parce qu'ils se plaçaient d'ordinaire sur
+ les bancs les plus élevés de la salle. Les modérés se tenaient au
+ fond.
+
+L'esprit, le talent, le savoir, un patriotisme énergique, joints à une
+certaine douceur de moeurs, distinguaient le premier; mais point
+d'expérience, et une présomption qui aveuglait souvent: le second
+était composé de patriotes farouches, ignorans, âpres, jaloux,
+audacieux, entreprenans, sans ménagement. Les Girondins avaient
+l'ambition de gouverner, et parce qu'ils s'en jugeaient capables et
+parce qu'ils jugeaient que leurs adversaires ne l'étaient pas. Les
+Montagnards se sentant incapables de gouverner, ne voulaient pas de
+gouvernement. Ils ne voyaient de position pour eux que dans
+l'anarchie.
+
+Les Girondins, maîtres de la tribune, y exerçaient l'influence d'une
+forte logique, l'ascendant d'une haute éloquence, mais se plaisaient
+trop à en user pour quelque intérêt offensé grièvement par le parti
+contraire: les Montagnards ne pouvant répondre aux beaux discours,
+firent la guerre aux orateurs et les vouèrent à la proscription. Ils
+désignèrent les hommes de la Gironde à la haine populaire, sous le
+titre de _faction des hommes d'État_; la Gironde les appela _faction
+des hommes de sang_ ou _hommes de proie_.
+
+Ils étaient en effet hommes de proie, les principaux chefs de la
+Montagne. Ils sortaient de cette commune qui aggrava par des actes de
+férocité inouïs, les malheurs que vit la journée du 10 août, de cette
+commune à jamais exécrable par les massacres de septembre, et qui,
+poursuivie par la clameur publique, avait besoin de trouver un refuge
+dans la puissance conventionnelle. Elle se l'était assuré ce refuge,
+en faisant nommer à la convention ses membres les plus énergiques, ou
+plutôt les plus violens. Disons mieux, elle s'était assurée de la
+convention elle-même. Quand ces monstres proposaient leurs atrocités à
+la tribune, la commune faisait rugir, autour du lieu des séances, ses
+aveugles affidés; il fallait que l'assemblée y souscrivît. Et quand
+des clameurs vengeresses s'élevaient dans la convention contre la
+commune, ses complices étaient à la tribune pour la défendre et faire
+l'appel de tous ses auxiliaires et de ses partisans. Ce règne commun
+de la municipalité et de la Montagne commença avec la convention et
+dura deux ans.
+
+La justice nationale avait de dignes organes dans les députés de la
+Gironde, la vengeance publique s'exerçait déjà par des discours
+éloquens qui invoquaient la rigueur des lois. La peur, qui s'attache
+au crime, fit conspirer la perte de la Gironde, et cette peur, fille
+et mère de la cruauté, cette peur qui ne s'exprimait que par la
+menace, aidée de cette basse jalousie qu'il est si ordinaire de
+trouver unie à la lâcheté, força les faibles de concourir à ses
+desseins.
+
+A la fin de 1792, le malaise du peuple, causé par la rareté des
+subsistances, ajoutait à son déchaînement contre le roi. Cette rareté
+était attribuée aux manoeuvres de la cour; c'était, disait-on, une
+nouvelle manière de faire périr le peuple, ajoutée aux massacres du 10
+août dont la Montagne demandait toujours vengeance, et qui ne
+pouvaient, selon elle, être expiés que par la mort du roi.
+
+La Gironde qui, le 10 août, avait voulu résister à la fureur
+populaire et sauver ensemble le roi et la royauté, s'était déclarée,
+dans la convention même, contre tout attentat sur la personne du roi.
+
+Les Girondins furent considérés comme complices du roi, parce qu'ils
+avaient été ses défenseurs: livrer le roi à la fureur populaire,
+c'était donc y livrer les députés de la Gironde; c'était les conduire
+à l'échafaud que l'y faire monter. Il fut donc décidé par la Montagne
+et la commune, que le roi serait jugé, c'est-à-dire condamné. De ce
+moment, la correspondance des clubs, celle de la commune, les journaux
+du parti, ne cessèrent de provoquer les adresses et des pétitions
+d'autres communes, d'autres clubs, de toutes les administrations de la
+France, pour le jugement et la condamnation du roi. Les adresses
+affluèrent. Alors on y avait grande foi, à ces adresses, qui, comme on
+l'a tant vu à la suite, s'attiraient les unes les autres,
+enchérissaient sur celles qui les avaient précédées, comme pour se
+faire pardonner d'être venues plus tard, et souvent démentaient par
+peur ou par une soumission intéressée, de précédentes adresses
+rédigées dans un sens opposé, et donnaient toujours la dernière pour
+la seule franche, libre et vraie; ces adresses étaient prises alors
+pour l'expression de la volonté générale. Et comment ne s'y serait-on
+pas mépris à la troisième année de la révolution; on s'y trompait
+encore à la vingtième, à la vingt-cinquième[72].
+
+ [72] Jean-Bon-Saint-André termina ainsi son opinion sur le
+ jugement du roi: «N'entendez-vous pas, législateurs, le cri de la
+ France entière qui s'exprime par ces nombreuses adresses des
+ départemens où l'on accuse notre lenteur? Ce sont vos commettans
+ eux-mêmes, ce sont les assemblées électorales, les
+ administrations de département et de district, les municipalités,
+ tous les citoyens enfin qui élèvent simultanément leurs voix, et
+ vous disent: Nous avons été long-temps malheureux, car l'auteur
+ de nos maux est entre vos mains; nous vous avons remis le soin de
+ notre vengeance: pourquoi tardez-vous à le punir?»
+
+Le 3 décembre 1792, un décret ordonna que le roi serait jugé par la
+convention. La discussion, déjà ouverte depuis quelque temps, continua
+jusqu'au 7 janvier suivant. Pendant cet intervalle, les Montagnards
+manoeuvrèrent, de concert avec la commune, contre la Gironde. Les
+orateurs de la Montagne, les Marat, les Robespierre, étaient en
+première ligne. Ils étaient sans cesse à la tribune chargeant le roi
+d'imputations et d'épithètes odieuses. Ils qualifiaient de traîtres,
+d'ennemis du peuple, les députés qui voulaient le sauver par l'appel
+au peuple ou par un sursis à l'exécution du jugement; et la Gironde
+était à la tête de ce parti. Les tribunes publiques étaient pleines de
+furieux qui remplissaient la salle d'applaudissemens à chaque outrage
+fait par la Montagne aux orateurs du parti modéré; et parmi ces
+orateurs, la Gironde était au premier rang. Quand les discussions
+s'échauffaient, les tribunes prenaient parti, se mettaient en révolte
+pour les Montagnards. Pendant que les plus violentes agressions
+jetaient le désordre dans l'assemblée, une troupe de forcenés
+investissait la salle de ses séances, était informée, par les gens
+apostés dans les tribunes, de ce qui se passait dans l'intérieur,
+faisait entendre ses rugissemens quand elle en recevait l'ordre,
+menaçait, insultait à leur sortie les députés qui n'avaient point
+opiné pour la mort. Derrière cette seconde ligne étaient les Jacobins,
+comme réserve du parti montagnard et comme centre des correspondances
+avec toutes les sociétés affiliées. Venaient ensuite les quarante-huit
+sections de Paris, qui, quelques jours avant le jugement du roi,
+s'étaient établies en séance permanente. Presque toutes animées du
+même esprit que la commune, elles avaient éloigné de leurs séances,
+par une permanence inconciliable avec les devoirs et les intérêts
+domestiques, les gens paisibles et les esprits modérés; elles
+délibéraient sur les discussions de la convention, sur les partis qui
+la divisaient, et s'accordaient à déclarer traîtres les députés qui
+hésitaient à prononcer la mort. Enfin, la commune était comme le
+quartier-général d'où se commandaient les manoeuvres extérieures;
+c'était de là que les Marat et les Robespierre dirigeaient les
+sections et les groupes établis dans tous les lieux publics. Les
+Montagnards ne prenaient pas la peine de déguiser le pouvoir de la
+commune; ils aimaient au contraire à l'exagérer, pour l'opposer
+effrontément à la convention. Dans la séance du 15 décembre, un membre
+s'étant plaint de ce qu'on avait séparé le roi de sa famille,
+l'assemblée avait décrété que la communication serait rétablie. Un
+Montagnard osa dire à la convention: «_Vous l'ordonnez en vain; si le
+corps municipal ne le veut pas, le décret ne sera point exécuté_.» Les
+Montagnards étaient plutôt les auxiliaires de la commune, que la
+commune n'était l'auxiliaire des Montagnards. Le parti modéré
+voulait-il faire cesser la permanence des sections, l'insolence des
+tribunes, les rassemblemens tumultueux qui entouraient la salle des
+séances? Les Montagnards faisaient arriver à la barre des députations
+de sections, ou de la commune elle-même, et ils doublaient leurs
+troupes d'investissement. Les orateurs des députations accusaient de
+l'agitation publique, du défaut de subsistances, du malheur du peuple,
+_la lenteur que la Convention mettait à punir le tyran et ses
+satellites_. On demandait que _la faux de l'égalité se promenât enfin
+sur toutes les têtes coupables_. On demandait sans détour _la mort du
+roi_. On offrait des bras au parti énergique et républicain: on
+menaçait l'autre d'une mesure de sûreté générale; on faisait entrevoir
+un nouveau 2 septembre, et le courage de la majorité défaillait à
+cette idée. On ne trouvait dans la majorité des habitans de Paris
+aucun secours contre une telle oppression; elle avait prévu les
+évènemens du 10 août et ne les avait point prévenus; elle avait vu les
+massacres de septembre et ne les avait point empêchés. Cette capitale
+était-elle devenue la plus méprisable des cités, la honte de la nation
+française? Certes on n'hésiterait pas à le reconnaître si la cour
+n'avait inspiré tant de défiance, si l'on n'eût généralement regardé
+le roi comme coupable, si son crime n'eût été déclaré constant par
+les députés même qui ensuite se sont le plus courageusement opposés à
+la peine capitale.
+
+Les Parisiens, non plus que les Français, ne voulaient point la mort
+du roi; mais ils ne voulaient point la réintégration du trône, ni la
+rentrée des prêtres, ni celle des émigrés, ni en un mot la
+contre-révolution.
+
+Le parti Montagnard, organisé comme nous l'avons dit, n'avait aucune
+retenue dans son animosité contre le parti de la Gironde. A la séance
+du 3 décembre, les Montagnards proposèrent la récusation _de tous les
+hommes de talent_ qui avaient passé du corps législatif dans la
+convention, sous prétexte que dans un papier trouvé aux Tuileries, on
+avait présenté au roi _les hommes de talent_ de cette assemblée, comme
+bien disposés pour sa personne. Marat désignait tous les jours dans
+ses feuilles sanguinaires ce parti à la fureur du peuple, et cette
+fureur s'autorisait de l'unanimité des opinions qui déclaraient le roi
+coupable.
+
+On croyait que ne pas le punir de mort, c'était l'absoudre; que
+l'absoudre c'était le rétablir dans sa puissance. L'inviolabilité,
+comme doctrine politique, n'entrait pas dans la tête du peuple; comme
+maxime religieuse, elle en était sortie depuis le 14 juillet, les 5 et
+6 octobre 1789. La fureur populaire était exaltée à tel point contre
+le roi, et la prévention tellement montée contre les opinions
+modérées, que les quarante-huit sections formèrent dans les premiers
+jours de septembre 1792, un comité central de quatre-vingt-seize
+membres pour faire des arrestations dans Paris et qu'une section,
+trahissant le secret des autres, alla jusqu'à proposer _de faire
+fermer les barrières, et de former un jury pour juger les députés qui
+voteraient pour l'appel au peuple_. Ajoutons que _pour faire connaître
+au peuple les traîtres qui étaient dans l'assemblée_, Marat avait fait
+décréter, aux bruyantes acclamations des tribunes, que _la mort du
+tyran serait votée par appel nominal et que cet appel serait publié_.
+
+C'est dans ces circonstances que la convention avait à prononcer sur
+le sort du roi[73]. Elle porta son jugement le 16 janvier: ce
+jugement prononça la mort. Quelques députés la votèrent par
+conviction, d'autres par fanatisme, d'autres par peur; d'autres, plus
+éclairés et plus malheureux, par la certitude de voir l'exécrable
+commune prendre la place de la convention, si un jugement modéré lui
+en fournissait le prétexte et le moyen, et inonder la France de sang.
+Ce fut la peur qui décida le plus grand nombre; pour beaucoup en
+effet, et surtout pour ceux que les Montagnards et la commune
+poursuivaient, la question n'était pas de savoir si le roi perdrait ou
+conserverait la vie, mais s'ils voteraient sa mort ou la leur; et
+l'unanimité du premier jugement, qui déclarait Louis coupable, aidait
+les consciences troublées par l'imminence du danger, à prononcer la
+peine de mort, comme elle avait contribué à entretenir dans le peuple
+la soif du sang qu'il croyait nécessaire à son repos[74].
+
+ [73] On voit par un article de Charles Villette, adressé à ses
+ frères les Parisiens, dans la chronique (premiers jours de 1793)
+ quelle terreur inspirait la commune: «On assure, disait-il, que
+ depuis huit jours plus de quatorze mille personnes ont quitté
+ Paris, à cause des listes de proscription renouvelées contre les
+ signataires des Campe, des Guillaume, des membres de la
+ Sainte-Chapelle, et du club de 1789.
+
+ »D'abord on serait tenté de croire que ces quatorze mille dénoncés
+ vont se fâcher très sérieusement contre cette poignée de brigands
+ dénonciateurs... Point du tout, les bons Parisiens ont la
+ complaisance de déguerpir, lorsque, la plupart armés de piques ou
+ de baïonnettes, ils pourraient rosser les fabricateurs de listes,
+ comme ils étrillent les soldats de Prusse ou d'Autriche.
+
+ »Après une si entière et si profonde résignation, faut-il
+ s'étonner des massacres paisibles de septembre? On annonce de
+ nouvelles visites domiciliaires sous le prétexte de découvrir des
+ émigrés. Mes chers compatriotes vont sans doute s'y soumettre avec
+ la même obéissance.»
+
+ [74] Baudin des Ardennes, dont le courage égalait les autres
+ vertus, ne croyait pas, comme Jean-Bon-Saint-André, que la
+ majorité de Paris voulût la mort du roi, mais il décrit bien la
+ situation où le peuple égaré par la commune mettait les membres
+ de la convention: «La liberté des législateurs, s'écrie Baudin,
+ existe-t-elle quand la hache du 2 septembre peut encore se lever
+ sur eux et _quand chacun d'eux peut craindre pour sa tête s'il ne
+ prononce que celle de Louis peut être abattue_?» A-t-on droit
+ d'exiger du commun des hommes, je dis même des hommes instruits
+ et vertueux, _ce courage qui affronte habituellement et les
+ poignards et les outrages journaliers de la calomnie_? La valeur
+ guerrière qui se précipite au milieu des combats pour y chercher
+ la victoire ou une fin glorieuse, peut-elle entrer en comparaison
+ avec ce dévouement qu'exige la perspective des assassinats?
+ (_Dernières réflexions de Baudin_, p. 8.)
+
+Le 21 janvier, six cent mille personnes ont vu sans rumeur conduire
+Louis XVI à l'échafaud. Et quelques jours après les armées, les corps
+administratifs, judiciaires et municipaux ont fait des adresses de
+félicitation à l'assemblée nationale sur son courage.
+
+
+RÉSUMONS.
+
+D'abord les actes qui concernent les prêtres, sont:
+
+ 1º _Durant l'assemblée constituante_:
+
+L'abolition de la dîme substituée au simple rachat qui avait été
+ordonné le 4 août[75];
+
+La vente des biens du clergé au profit de la nation et l'assignation
+des dépenses du culte sur les revenus publics[76];
+
+La constitution civile du clergé, l'obligation de prêter serment à
+cette constitution[77].
+
+ [75] 12 août 1790.
+
+ [76] 9 mai 1790.
+
+ [77] 2 juillet 1790.
+
+ 2º _Durant le corps législatif_:
+
+L'abolition des costumes ecclésiastiques et religieux[78];
+
+Le décret qui autorise la déportation des prêtres insermentés sur la
+proposition de vingt citoyens[79];
+
+Refus de ce décret par le roi[80];
+
+Décret qui ordonne aux prêtres insermentés de sortir dans la quinzaine
+du territoire[81];
+
+Enfin les massacres du 2 septembre et jours suivans, dans les
+prisons[82].
+
+ [78] 6 avril 1792.
+
+ [79] 27 mai 1792.
+
+ [80] 18 juin 1792.
+
+ [81] 26 août 1792.
+
+ [82] 2, 3, 4 et 5 septembre 1792.
+
+Voyons ce que l'opinion générale a voulu ou consenti de ces divers
+actes, et ce qui peut être regardé comme conforme au voeu national.
+
+Que l'abolition de la dîme, comme bien des personnes l'ont prétendu,
+n'ait pas été provoquée par la nation, cela est possible; mais elle a
+été sanctionnée par elle, puisque c'est en partie sur le bénéfice de
+cette dîme évaluée à 70 millions que les propriétaires payent
+aujourd'hui une contribution foncière de 220 millions, de sorte que la
+dîme a été réellement convertie en accroissement de contributions. Il
+est impossible de mieux sanctionner l'abolition de la dîme qu'en
+l'appliquant[83], par une délibération annuelle, aux besoins de
+l'État.
+
+ [83] Il y a aujourd'hui 42 ans que la dîme est convertie en
+ impôt.
+
+Que la vente des biens du clergé n'ait pas été provoquée par le voeu
+national, cela est encore possible; mais l'acquisition de ces biens
+sur toutes les parties de la France, leur division et leur subdivision
+depuis vingt-cinq ans en différentes mains, l'application du produit
+de la vente aux besoins de la nation, tout cela est plus qu'une
+présomption de l'acquiescement général à cette opération.
+
+Venons à la constitution civile du clergé.
+
+Le voeu national ne l'avait réellement point provoquée. Rétablir la
+discipline dans l'Église par de meilleurs choix des pasteurs, par une
+circonscription plus égale de la juridiction diocésaine, par la
+modicité et l'égalité des traitemens, enlever au roi la nomination des
+évêques, au pape les institutions canoniques; rendre au peuple les
+élections ecclésiastiques; opérer sans retard la dissolution de
+l'ancien corps du clergé, et faire perdre à ses principaux membres
+l'espérance de le voir revivre comme premier ordre de l'État: toutes
+ces vues, fort utiles sans doute, étaient trop compliquées pour être
+saisies par la masse de la nation.
+
+Entre les esprits éclairés, plusieurs rejetaient ces idées de réforme.
+Ils auraient voulu qu'on assurât la liberté du culte catholique, et
+qu'on s'en tînt là; qu'on protégeât tous les cultes, et qu'on ne
+s'occupât d'aucun: mais cette opinion, quoique juste, était peut-être
+encore moins conforme aux idées générales, que celle de l'assemblée
+nationale ou plutôt de son comité ecclésiastique. Elle ne paraissait
+ni sage ni praticable dans les circonstances du moment. On regardait
+comme une folie d'abandonner à lui-même le clergé d'un culte naguère
+dominant, et que la nation venait de dépouiller d'immenses propriétés.
+
+Lorsque le système des élections, la défense de recourir au pape pour
+obtenir les institutions canoniques, et la nouvelle circonscription
+des diocèses, sans le secours de l'autorité ecclésiastique, eurent
+soulevé les évêques et le pape, les principaux membres de l'assemblée
+nationale reculèrent eux-mêmes devant l'obscurité des questions, et
+l'assemblée reçut la constitution civile du clergé en grande partie
+sur la parole des jurisconsultes qu'elle avait dans son sein, et sur
+la foi due à leur patriotisme.
+
+Une grande partie de la nation l'adopta parce que l'assemblée
+nationale paraissait la vouloir, et parce que le clergé ne la voulait
+pas, parce qu'on y reconnaissait au moins l'anéantissement _d'un
+ordre privilégié_, parce qu'enfin on avait besoin des biens d'Église,
+et qu'en les achetant on considérait avec plaisir une guerre qui
+allait réduire à l'absurde l'idée de les réclamer.
+
+Mais encore une fois l'unanimité nationale était rompue. Les dissidens
+étaient passionnés. Le schisme étant prononcé, il fatiguait l'autorité
+et troublait les familles. Dix ans après, quand l'ancien clergé ne fut
+plus à craindre, l'opinion voulut que le gouvernement revînt sur des
+questions résolues sans elle, et fît cesser les dissensions. Le
+concordat de l'an X (1802) remplit le voeu général en faisant
+disparaître de la constitution civile du clergé tout ce qui était
+objet de litige entre le gouvernement et le chef de l'Église. Il
+confirma ce qui était essentiel dans cette constitution: le principe
+d'une circonscription égale des diocèses, la restitution des registres
+de l'état civil au magistrat civil, la liberté de tous les cultes,
+l'oubli des prétentions politiques de l'ancien clergé, le remplacement
+des revenus ecclésiastiques par des traitemens annuels, enfin, la
+vente des biens d'Église et la légitimité de leur acquisition. Ces
+avantages paraissent aujourd'hui reconnus par toute la France, et les
+conserver est sa volonté.
+
+Les poursuites exercées contre les prêtres insermentés, la défense de
+porter l'habit ecclésiastique, la menace de les déporter en cas de
+troubles, leur bannissement, ont été des actes de guerre exercés par
+des autorités inquiètes et troublées, contre les prêtres mécontens et
+malheureux, qui répandaient au dehors l'agitation de leur âme et
+l'amertume de leurs griefs. Il faut croire aujourd'hui que la nation
+divisée pendant plusieurs années à leur occasion, l'a été pour eux et
+non par eux: l'a été par l'intérêt que les âmes douces portent au
+malheur, et non par des semences de haine jetées dans les coeurs par
+la vengeance sacerdotale. Quoi qu'il en soit, le concordat a mis un
+terme à la division.
+
+Je ne parlerai pas des massacres de septembre qui sont le crime de
+quelques scélérats en horreur à tous les partis.
+
+Passons aux actes qui concernent les nobles et les émigrés.
+
+Nous remarquons:
+
+ _Durant l'assemblée constituante_:
+
+L'abolition des droits seigneuriaux qui n'étaient pas compris dans
+l'abolition des droits féodaux prononcée le 4 août[84];
+
+Le remplacement des corvées par des contributions uniformes[85];
+
+L'abolition de la noblesse, des armoiries, des titres, des livrées,
+des noms féodaux; le brûlement des titres conservés dans les dépôts
+publics[86];
+
+L'abolition des ordres, corporations, décorations, signes extérieurs
+qui supposent des distinctions de naissance[87].
+
+ [84] 26 février 1790.
+
+ [85] 23 mars 1790.
+
+ [86] 20 juin 1790.
+
+ [87] 30 juillet 1791.
+
+ _Durant le corps législatif_:
+
+Les émigrés déclarés suspects de conjuration contre l'État, réputés
+coupables s'ils restent rassemblés passé le 1er janvier 1792, et punis
+de mort; le revenu des contumaces acquis à l'État; les princes
+déclarés coupables et punissables de la peine de mort, s'ils ne sont
+rentrés au 1er janvier: en attendant, leurs revenus saisis et leurs
+traitemens arrêtés[88];
+
+Le séquestre des biens des émigrés[89];
+
+L'affectation de ces biens à l'indemnité de la nation pour les frais
+de la guerre[90];
+
+La radiation des émigrés sur les états de rentes dues par le trésor
+public[91];
+
+Le brûlement des titres de noblesse gardés dans les dépôts publics des
+départemens[92];
+
+La désignation des femmes et enfans des émigrés pour otages[93];
+
+Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792[94].
+
+ [88] 9 novembre 1791.
+
+ [89] 7 février 1792.
+
+ [90] Décret du 30 mars 1792.
+
+ [91] 12 septembre 1792.
+
+ [92] 20 juin 1792.
+
+ [93] 25 août 1792.
+
+ [94] septembre 1792.
+
+ _Durant la convention_:
+
+La mise en vente du mobilier des émigrés[95];
+
+Enfin le bannissement des émigrés à perpétuité, et la peine de mort en
+cas d'infraction de leur ban[96];
+
+Décret qui règle les formalités à suivre pour le séquestre des biens
+meubles et immeubles des émigrés[97];
+
+Décret qui suspend la vente de l'immobilier des émigrés, jusqu'à ce
+que le mode de la vente ait été décrété[98].
+
+ [95] 23 octobre 1792.
+
+ [96] 28 octobre 1792.
+
+ [97] 3 octobre 1791.
+
+ [98] 11 novembre 1792.
+
+Les deux premiers actes qui concernent la noblesse, savoir:
+l'abolition des droits seigneuriaux et l'abolition des corvées, ne
+sont que les accessoires et les conséquences des abolitions prononcées
+le 4 août; et même l'abolition des corvées et leur représentation en
+argent n'est qu'une conséquence de l'égale répartition des charges
+publiques votées par les cahiers de la noblesse et décrétées le 4
+août. Ces actes étaient donc conformes à l'intérêt et à l'esprit
+national; ils subsisteront et seront hors d'atteinte tant que la
+volonté nationale sera comptée pour quelque chose.
+
+Le 20 juin 1790, quand l'assemblée nationale abolit la noblesse, les
+armoiries, les titres, les livrées, les noms féodaux, l'existence
+politique des nobles était finie par l'abolition des états de
+province, par la confusion des ordres dans l'assemblée nationale:
+leurs priviléges s'étaient évanouis dans la nuit du 4 août, où ils
+s'étaient soumis à l'égale répartition des charges publiques; toutes
+les carrières précédemment réservées à la noblesse étaient ouvertes
+au tiers-état; les justices seigneuriales étaient supprimées; en un
+mot, la noblesse n'était plus, dans le système civil et politique,
+qu'une distinction idéale qui ne pouvait _faire sentir_ sa présence
+nulle part, ni obliger personne à la reconnaître. Si la force de
+l'habitude lui avait conservé encore quelque valeur dans le système
+moral, c'est-à-dire dans les relations de société privée, cet avantage
+ne consistait que dans le privilége d'y faire remarquer une politesse
+soignée, et un ton d'égalité, qu'on ne remarquait pas dans les autres;
+mais bientôt ce privilége même devait s'évanouir, parce qu'il tenait
+uniquement à la nouveauté du changement.
+
+Pour une partie des nobles, l'abolition de la noblesse était une
+perte; pour une autre, elle était un avantage.
+
+Elle était une perte, 1º pour les familles anciennes, mais sans
+illustrations; 2º pour les familles nouvelles, quelque respectable que
+fût leur litre; 3º pour celles dont la noblesse acquise à prix
+d'argent et née ignoble, ne pouvait jamais, comme tant d'autres,
+obtenir le reproche d'être dégénérée. En d'autres mots, pour tous les
+nobles dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir,
+l'abolition des titres, des livrées, de tout ce qui annonce la
+noblesse, était l'anéantissement de la noblesse.
+
+Pour les noms illustres, pour les noms historiques qui s'attachent à
+quelque époque chère à la patrie, à quelque évènement glorieux pour la
+nation, qui s'apprennent dans tous les pays à l'enfance et ne
+s'oublient jamais, qui ajoutent à la considération de la France au
+dehors, sans diminuer sa force au dedans, pour ces noms supérieurs à
+tous les titres, l'abolition des titres n'était que l'affranchissement
+d'attributs dépréciés par le partage avec des noms sans gloire.
+
+La noblesse avait été mère ou du moins compagne des priviléges; il
+était naturel qu'elle eût le même sort. Elle avait aussi formé un
+corps garant et conservateur des priviléges, dans les assemblées
+politiques; on avait à craindre qu'elle ne vînt à renaître et à s'y
+remontrer encore.
+
+Enfin, à ne considérer le titre de noble, à l'époque de 1789, que
+comme une distinction dans les vanités de la société privée, on peut
+dire que maintenir le titre ou la qualité de noble, quand la nouvelle
+constitution réprouvait les anoblissemens, c'eût été donner à cette
+qualité un nouveau lustre, élever les nobles existans bien plus haut
+qu'ils n'étaient par-dessus les plébéiens, séparer les familles des
+premiers de celles du commun état, par une distance plus grande que le
+temps aurait toujours augmentée: de sorte qu'on eût abaissé
+comparativement le tiers-état fort au-dessous du rang où il se
+trouvait en 89, puisque après un siècle il n'aurait plus existé que
+des nobles de cent années et des bourgeois à perpétuité; au lieu qu'en
+89 les nouveaux anoblis étaient à peu près confondus par l'opinion
+avec la bourgeoisie qui vivait noblement, et pouvait, quand elle le
+voulait, acquérir la noblesse. En un mot, l'abolition de
+l'anoblissement eût été évidemment un rehaussement de la noblesse.
+
+Depuis 1792, la nation a bien prouvé qu'elle n'avait pas été
+déterminée alors par une aversion absolue pour toute distinction
+nobiliaire, pour les titres, les armoiries et les livrées; mais par la
+haine de la noblesse privilégiée qui avait existé, parce qu'elle avait
+été exclusive, offensante pour le mérite, parce que le commun état en
+avait été humilié, et avait besoin d'être vengé. Et si depuis elle a
+adopté une nouvelle noblesse avec les mêmes attributs honorifiques,
+mais sans hérédité, ce n'a été ni une inconséquence, ni un repentir,
+ni un retour vers l'ancien ordre de choses. Ç'a été tout au contraire
+pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance plus sûre,
+pour se mettre avec tout l'éclat possible en possession de l'égalité
+de droits qu'elle avait conquise. Un simple villageois était plus sûr
+de l'abolition de la noblesse ancienne quand il voyait l'enfant de la
+commune prendre le pas sur l'ancien seigneur de la paroisse, que quand
+celui-ci se tenait simplement à l'écart. Il était plus sûr de son fait
+en voyant l'avancement du mérite sans naissance, qu'en voyant
+seulement la retraite et l'obscurité de la naissance sans mérite.
+L'anéantissement de la noblesse privilégiée lui était aussi mieux
+démontrée par la création d'une noblesse sans privilége et sans
+hérédité. Enfin l'argument contre les distinctions de naissance était
+plus complet, à son sens, quand il pouvait dire à l'ancien noble: Vous
+ne l'êtes plus, et je le serai au premier jour de bataille, que quand
+il était borné à dire: Vous ne l'êtes plus.
+
+Voilà ce qui fit accueillir cette noblesse qui aurait été une simple
+notabilité si, par abus, on n'y eût introduit à la suite un
+commencement d'hérédité. Mais, telle qu'elle fut dans son principe,
+elle prouva par l'accueil qu'elle obtint de l'opinion, à quel point
+était conforme aux voeux de la nation l'abolition de l'autre.
+
+Les ordres, corporations, décorations, signes extérieurs qui
+supposaient des distinctions de naissance, auraient pu être conservés,
+sous la seule condition de ne plus exiger de preuves de noblesse et
+d'admettre le mérite; mais tout ce qui appartenait à la noblesse
+privilégiée, tout ce qui rappelait son existence devait suivre son
+sort. Ainsi le voulait l'opinion publique dans un temps de défiance
+révolutionnaire, qui lui faisait craindre le retour de son ancienne
+faiblesse durant des temps calmes où toutes les séductions agissent,
+et où personne ne se défend. J'ajoute que les hommes les plus
+distingués de la noblesse elle-même avouaient toutes ces réformes
+comme des conséquences des principes de la révolution: telle était
+particulièrement l'opinion de cette honorable minorité de la noblesse,
+qui la première eut le mérite de se réunir en 1789 à la chambre des
+communes, et dont l'exemple en toute occasion aurait épargné bien des
+maux s'il eût été suivi.
+
+Tous les décrets que nous venons de voir émanèrent de l'assemblée
+constituante. C'est avec l'assemblée législative que commencèrent les
+mesures violentes. La première de ces assemblées n'avait attaqué que
+les priviléges de la noblesse et ses dépendances; la seconde attaqua
+les propriétés des nobles et leurs personnes.
+
+Le séquestre de leurs biens, l'affectation de ces biens à l'indemnité
+de la nation pour les frais de la guerre, la résolution annoncée de
+les mettre en vente lorsque le mode de vente serait décrété, la vente
+actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement à perpétuité: voilà
+les actes que présente la période que nous parcourons. Je laisse de
+côté celui qui déclare otages les femmes et enfans d'émigrés: ce
+décret injuste et violent n'eut aucune exécution. Les autres ont été
+l'objet de vives discussions, et les esprits modérés de la révolution
+se sont long-temps refusés à les approuver. Les émigrés étaient des
+hommes égarés, mais des Français; leurs familles étaient restées en
+France: comment voir sans intérêt la ruine des familles et la
+proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient d'ailleurs à la
+confiscation des biens et au bannissement les principes de la
+législation civile, et ces règles d'éternelle justice qui interdisent
+de punir les innocens pour les coupables; ils réclamaient pour les
+émigrés le droit commun à tous les citoyens de sortir de leur pays,
+même de le quitter; ils alléguaient l'impossibilité de distinguer ceux
+qui étaient sortis sans desseins hostiles de ceux qui portaient les
+armes.
+
+Mais le bon sens populaire repoussait toute application du droit civil
+à une masse d'hommes émigrés en même temps pour s'armer contre la
+France, et qui marchaient contre elle en corps d'armée, avec des
+armées étrangères. Émigrer est-il, ou n'est-il pas un crime, est il
+possible de constater l'émigration, de distinguer l'émigration hostile
+de celle qui ne l'est pas? A toutes ces questions l'instinct populaire
+répondait: Qu'importe! Les émigrés nous font la guerre, ils se sont
+établis contre nous dans le droit de la guerre; nous l'avons donc
+contre eux. Comme, en guerre, on prend à l'étranger des villes, des
+provinces, des châteaux, des terres: de même, disait-on, on peut
+prendre à l'émigré qui s'est fait étranger et marche avec les
+étrangers, ses terres et ses maisons. De quel droit prendra-t-on après
+la victoire une province à la Prusse, si on ne peut prendre, des
+maisons aux émigrés qui marchent avec les armées prussiennes? Les
+scrupules se levaient d'eux-mêmes devant cette idée: que le droit de
+la guerre était le seul à consulter. C'était aux émigrés qui n'avaient
+pas voulu prendre les armes à prouver par leur retour qu'ils ne les
+avaient pas prises, et n'avaient pas voulu rester parmi ceux qui les
+avaient prises; ils avaient été avertis de rentrer dans un délai
+déterminé. Seuls, ils étaient coupables de la ruine de leurs familles;
+c'était eux qui les sacrifiaient, et non la France qu'ils ruinaient
+elle-même.
+
+Tel était le sentiment du peuple pendant les nombreuses et longues
+séances où l'on faisait des lois contre les émigrés. L'assemblée
+prononça la confiscation des biens et le bannissement des personnes à
+perpétuité, et se fonda sur de prétendus principes de droit civil.
+
+Le système populaire était plus favorable aux émigrés que celui du
+corps législatif; car la confiscation et le bannissement prononcés par
+la loi, devaient de leur nature être définitifs: au lieu que les
+invasions faites par la conquête peuvent être restituées à la paix; et
+les prohibitions opposées pendant la guerre à l'entrée de toute
+personne de l'armée ennemie, peuvent être levées quand il n'y a plus
+d'ennemi. De plus la loi contre l'émigration condamnait à mort
+l'émigré qui serait fait prisonnier, tandis que le droit de la guerre
+oblige de respecter la vie de l'ennemi que l'on peut faire prisonnier.
+
+Mais la suite a prouvé que le bannissement des émigrés de quelque
+manière qu'il eût été prononcé, ne pouvait être éternel: sous le
+consulat il a été révoqué. La France ne tient jamais les promesses
+faites à sa colère; la révocation aurait eu lieu plus tôt, si l'on
+n'eût craint que la vente des biens confisqués n'en fût interrompue;
+et cette vente elle-même n'aurait jamais été consommée, si elle n'eût
+été commencée dans la légitime irritation de la guerre, et si les
+circonstances trop peu remarquées qui forçaient le gouvernement à
+vendre, n'eussent aussi forcé les particuliers d'acheter. Ces
+circonstances étaient la ruine des finances et le défaut d'argent.
+Pour satisfaire aux dépenses qu'entraînait la guerre, le gouvernement
+n'avait d'autre monnaie que les assignats, et ces assignats après
+quelque temps n'avaient plus d'autres gages que les biens des auteurs
+de la guerre. Ces assignats étant devenus la seule monnaie de la
+France, et s'étant dépréciés, presque tous les débiteurs en écrasèrent
+leurs créanciers; et ceux-ci pour sauver une partie de leurs capitaux,
+furent obligés de les employer en acquisitions de domaines confisqués.
+C'étaient les émigrés qui faisaient la guerre; c'était la guerre qui
+avait nécessité les assignats, c'étaient les assignats qui ruinaient
+les capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher
+l'indemnité d'une partie de leurs pertes dans les biens de ceux
+qui les avaient mis si près de leur ruine. Les spéculateurs avides
+se sont ensuite mêlés aux pères de famille malheureux, mais ces
+derniers ont été le grand nombre des acquéreurs. Au reste les doubles
+et triples reventes, les successions, les échanges ont placé tant
+d'intermédiaires entre les spéculateurs originaires et les possesseurs
+actuels, et les prix se sont tellement élevés par les mutations, qu'il
+serait impossible aujourd'hui de revenir sur ceux-ci et de retrouver
+les autres.
+
+Cette vente de biens confisqués, comme celle des biens du clergé,
+forme aujourd'hui un intérêt nouveau dans la révolution: il importe de
+ne pas le méconnaître. La sûreté des acquisitions de ces biens
+intéresse peut-être quinze millions de personnes, parce qu'il faut
+compter toutes les mains par lesquelles ils ont passé, avec celles où
+ils sont maintenant, et qu'en cas d'atteinte il y aurait lieu à
+recours de celles-ci contre les premières.
+
+ * * * * *
+
+Viennent maintenant les actes qui concernent le roi et la cour.
+
+_Durant l'assemblée constituante_:
+
+1º Violation du château de Versailles et translation du roi à Paris,
+les 5 et 6 octobre 1789;
+
+2º Obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud, le 17 avril 1790;
+
+3º Arrestation du roi à Varennes, le 22 juin 1791;
+
+4º Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander la déchéance du roi,
+le 17 juillet 1791;
+
+5º Constitution du 3 septembre 1791, acceptée le 13.
+
+_Durant le corps législatif_:
+
+6º Violation du château des Tuileries, le 20 juin 1792;
+
+7º Siége du château des Tuileries, refuge du roi dans la salle du
+corps législatif, suspension de la royauté, réclusion du roi au
+temple, à l'époque du 10 août et jours suivans.
+
+_Durant la convention_:
+
+8º Abolition de la royauté, proclamation de la république, le 21
+septembre 1792;
+
+9º Mise en jugement du roi, ordonnée le 3 décembre 1792; jugement
+prononcé le 17 janvier 1793; exécution le 21.
+
+La violation du château de Versailles aux 5 et 6 octobre, est le fait
+du peuple de Paris. Le peuple de Paris n'est pas la nation. Mais la
+nation avait déjà sanctionné le renversement de la Bastille, le 14
+juillet. La révolte de ce jour, en s'étendant à toute la France, avait
+reçu le nom d'_insurrection_. L'insurrection était réputée le plus
+saint des devoirs: le renversement de la Bastille était appelé
+l'initiative de l'insurrection; c'était bien la nation qui avait
+consacré ces mots jusqu'alors inusités, et les idées qu'ils expriment.
+Dans les évènemens des 5 et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le
+résultat: c'était le séjour du roi à Paris, c'était la garantie que sa
+résidence paraissait donner à la révolution; et elle y applaudit.
+
+Pendant tout le mois d'octobre, les communes et les corps constitués
+firent des adresses pour en féliciter l'assemblée nationale,
+s'abstenant néanmoins, par une réserve remarquable, de parler des
+évènement et des journées des 5 et 6 octobre. L'armée renouvelle aussi
+dans le même mois des protestations de fidélité aux décrets de
+l'assemblée; les différens corps de la garnison de Strasbourg
+réclament[99] contre un journal qui assurait que les mécontens
+trouveraient protection dans une armée de cent cinquante mille hommes,
+commandée par le général de Broglie, _qui se croyait assuré des
+garnisons de Metz et de Strasbourg_. La garnison de Strasbourg déclare
+que cette assurance est injurieuse pour elle. _Elle obéira_, dit-elle,
+_au roi pour faire exécuter les lois et déployer ses forces, contre
+les ennemis de la nation_. _Mais_, continue-t-elle, _nous regarderions
+comme traîtres à la patrie ceux qui seraient assez lâches pour
+enfreindre le serment que vous avez dicté_.
+
+ [99] 16 octobre 1789.
+
+L'assentiment donné aux résultats des 5 et 6 octobre, était la preuve
+la plus forte que la nation pût donner de l'intérêt qu'elle mettait au
+décret qui avait anéanti les priviléges. Quelle que soit l'opinion
+que les ennemis intérieurs de la France ont donnée, du fond de la
+nation française, aux étrangers, il est certain qu'elle est celle à
+qui les violences coûtent le plus, à qui elles sont le moins
+ordinaires, qui est le plus habituellement contenue par le sentiment
+du respect, qui même connaît le mieux le frein des bienséances. Ses
+emportemens dans la révolution ne prouvent autre chose que
+l'importance qu'elle a constamment attachée à son succès.
+
+C'est d'après cette vérité qu'il faut encore juger les faits du 17
+avril et du 22 juin 1790.
+
+Lorsqu'un rassemblement mit obstacle au départ du roi pour
+Saint-Cloud[100], ce n'étaient que deux ou trois mille personnes. Le
+lendemain le directoire de département fit voter dans les
+quarante-huit sections sur ces questions: Paris désire-t-il que le roi
+puisse aller à Saint-Cloud, ou que le roi veuille bien ne pas
+inquiéter Paris par son absence? La majorité des sections exprima
+l'appréhension de l'absence; et l'on a vu comment le directoire de
+département a fait entendre au roi qu'il partageait l'inquiétude
+générale.
+
+ [100] 17 avril 1790.
+
+L'arrestation du roi à Varennes[101] est, à la vérité, le fait des
+habitans de Varennes, d'une petite ville de Champagne: mais qui leur
+en a inspiré l'audace? ou plutôt comment s'y sont-ils crus obligés;
+comment ont-ils été amenés à la crainte d'être criminels en laissant
+passer le roi? On ne peut méconnaître dans leur conduite la puissante
+influence de l'esprit national. Et par qui ont-ils été désavoués,
+inculpés, poursuivis? Quels bras se sont levés ou appesantis sur eux?
+Un million de Français sont accourus sur le passage du roi à son
+retour, des relais de garde nationale ont escorté sa voiture de
+Varennes à Paris: s'est-il fait le plus léger mouvement pour le
+délivrer? A-t-il entendu un autre cri que celui de _vive la nation_?
+Plus de cent mille personnes étaient aux Champs-Élysées quand il est
+entré à Paris: il n'y en eut pas une qui ne témoignât du ressentiment
+par son silence, son attitude et ses regards. C'est ainsi que les
+habitans de Varennes furent absous de leur témérité.
+
+ [101] 22 juin 1791.
+
+Voici ce que M. Barnave, l'un des commissaires de l'assemblée
+nationale envoyés à la rencontre du roi, et qui est revenu dans sa
+voiture, a rapporté, le jour de son arrivée[102], à la société des
+Jacobins: «S'il pouvait vous rester un seul doute sur la grande
+question de savoir si la France sera libre, le problème est maintenant
+résolu. Plus de six cent mille Français ont manifesté leur voeu à cet
+égard, avec une énergie dont les personnes qui étaient dans les
+voitures ont paru profondément frappées.
+
+ [102] 25 juin 1791.
+
+»A l'entrée de Paris, les citoyens avaient sans doute résolu de garder
+le plus profond silence, partout ailleurs, nous n'avons été
+interrompus que par les cris de _vive la nation_!»
+
+M. de Montesquiou rapporte à ce sujet le fait suivant, dans l'ouvrage
+intitulé: _Coup d'oeil sur la révolution_[103]. «Au retour de Varennes
+le roi avoua qu'il avait été fort surpris de l'unanimité des voeux de
+la France pour la constitution nouvelle. On lui avait toujours dit le
+contraire; et il ne cacha point alors que c'était ce qu'il avait vu
+qui le décidait à accepter la constitution[104].»
+
+ [103] Page 64.
+
+ [104] Constitution du 3 novembre 1791, acceptée le 13.
+
+Je le répète, ce que la nation approuvait dans les actes exercés
+envers le roi, ce n'étaient point les violences, mais le mouvement
+qu'elles donnaient à la révolution, et le renversement des obstacles
+opposés à sa marche.
+
+A la vérité, plus on avançait, plus le peuple devenait irritable;
+moins il était contenu par le respect, moins les violences lui
+coûtaient: c'étaient ses coups d'État. La majesté royale n'imposait
+plus. Le roi était à son départ prisonnier depuis dix-neuf mois; son
+caractère personnel semblait dégradé par la sincérité qu'il avait
+feinte pendant ce temps, et que sa fuite avait démentie; son
+arrestation à Varennes avait achevé de lui enlever toute
+considération.
+
+Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars[105] pour demander le
+jugement et la déchéance du roi, à l'occasion du décret du 15, qui le
+déclare inviolable; l'opiniâtreté de la résistance opposée par le
+peuple à la municipalité, qui avait proclamé la loi martiale; les
+victimes mêmes qu'entraîna cette résistance, ces faits étaient les
+avant-coureurs du 20 juin, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793. Tout
+présageait la double catastrophe de la chute du trône, et de la fin du
+monarque[106].
+
+ [105] 17 juillet 1791.
+
+ [106] Voyez l'extrait imprimé du registre des délibérations du
+ corps municipal, du 17 juillet 1791.
+
+La violation du château des Tuileries[107], qui eut lieu le 10 août,
+la réclusion du roi au Temple, la suspension, ensuite l'abolition du
+pouvoir royal, la proclamation de la république, la mise en jugement
+de Louis, sa condamnation, son exécution, tous ces faits se réduisent
+à deux principaux dont les autres ne sont que les circonstances: la
+mort du roi, la chute du trône. Le jugement et la condamnation du roi
+à mort est un de ces actes qui dans une monarchie étonnent toujours,
+et que l'étonnement empêche de juger; la postérité n'a pas plus la
+faculté de l'apprécier que les contemporains. On dirait même que plus
+l'évènement s'éloigne, plus il se grossit. L'imagination est trop
+vivement frappée de la grandeur de la catastrophe pour que la raison
+en pèse les motifs. La victime tombe de si haut que la chute paraît
+toujours sans proportion avec la faute; le culte qu'on rend si
+naturellement au pouvoir, et la religion de l'inviolabilité,
+contribuent plus que la loi à mettre le prince, dans l'opinion,
+au-dessus d'une condamnation. L'idée de sacrilége se place toujours
+entre la justice et l'objet consacré. La grandeur, la puissance, les
+vertus, la gloire des rois qui ont succédé à la victime, pèsent de
+tout leur poids sur la raison et l'imagination. L'autorité du roi
+régnant impose comme s'il s'agissait de lui-même; le respect,
+l'attachement que lui portent les contemporains au milieu desquels on
+est placé semblent accuser la témérité des juges et du peuple qui ont
+fait périr son prédécesseur. C'est ainsi qu'en Angleterre l'esprit est
+encore dominé à la lecture du procès de Charles Ier, indépendamment
+des motifs qui peuvent faire croire à l'innocence ou à la criminalité
+de ce prince.
+
+ [107] 20 juin.
+
+Il n'est pas sans utilité de s'affranchir un moment de ces illusions,
+afin de reconnaître la véritable situation des esprits à l'époque où
+un peuple peut voir tomber sans effroi la tête de son roi sur
+l'échafaud, et par quelle chaîne d'évènemens peut s'affaiblir
+graduellement ce respect, qui est la principale sûreté du pouvoir. Les
+faits dont se compose l'histoire de Louis XVI depuis le 14 juillet
+1789 jusqu'au mois de janvier 1793, nous montrent comment le peuple
+fut amené à ne plus voir, à cette dernière époque, dans le monarque,
+qu'un homme ordinaire. Je ne cherche point d'excuse au peuple, ni aux
+juges. Je recueille une leçon qui s'offre aux princes de tous les
+temps, et de tous les pays.
+
+A l'ouverture des états-généraux, Louis XVI était aimé et respecté,
+non qu'on le crût un grand roi, ni peut-être un bon roi pour les
+circonstances, mais parce qu'il était bien intentionné et honnête
+homme.
+
+Les circonstances exigeaient davantage. Ce n'aurait pas été trop alors
+d'un esprit supérieur et d'un grand caractère.
+
+Louis XVI était d'une complexion apathique. Il avait l'esprit droit,
+mais borné par l'impuissance de s'appliquer, par le défaut d'activité
+et de mouvement, par la passion et l'habitude immodérée de la chasse,
+par l'asservissement aux préjugés du rang et de la puissance, et
+surtout aux préjugés religieux.
+
+Il avait le coeur ouvert aux affections douces. Ses moeurs étaient
+régulières. Il avait de la bonté. Mais la douceur de ses affections,
+la régularité de ses moeurs, sa bonté, l'avaient mis dans la
+dépendance de la reine. Il croyait n'être qu'époux fidèle et tendre,
+il était un roi asservi.
+
+Son caractère était faible. La crainte le gagnait aisément et le
+gouvernait dès qu'elle l'avait atteint. Son calme dans le danger
+n'était que patience, son courage dans le malheur n'était que
+résignation. Il était timide, et c'est une autre faiblesse dont
+l'effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation. Il était
+réservé, méfiant, comme tous les caractères faibles; et, comme eux, à
+la fois méfiant et dupe de ceux qui l'aidaient à se défier.
+
+Faute d'application à l'étude, il n'avait point appris ce qu'il aurait
+fallu savoir pour gouverner; faute d'application aux affaires,
+l'expérience et l'observation ne suppléèrent point à l'étude; faute de
+mouvement et d'essor, il ne découvrait point ce qu'il aurait dû
+apprendre.
+
+Élevé dans la malheureuse idée qu'il tenait son pouvoir de Dieu et de
+ses pères, que tout devait être soumis à ses volontés, que les peuples
+n'avaient aucun droit sur lui, qu'il ne devait compte qu'à Dieu de
+leur destinée, il ne voyait dans ses royales obligations que les
+commandemens de la religion, dans ses fautes, que des péchés; et, ne
+pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne, il n'en voyait
+que pour sa conscience.
+
+Il avait été facile aux prêtres de s'emparer d'un prince ainsi
+prévenu. Leurs intérêts alors si compromis leur rendaient plus
+importante que jamais la captation du monarque. Le clergé ne pouvant
+espérer son salut que du pouvoir absolu, les prêtres firent au roi une
+affaire de conscience du maintien de ce pouvoir, de la conservation du
+clergé une affaire de conscience, de la haine de la constitution,
+encore une affaire de conscience. Ils étaient d'accord avec la reine,
+dont la fierté imposait au roi les mêmes obligations, comme des
+devoirs d'honneur dont l'infraction le rendrait indigne de sa
+tendresse.
+
+Ces préjugés, ces influences, non seulement resserraient l'esprit du
+roi dans des bornes plus étroites, mais encore lui donnaient de
+fausses directions.
+
+Sa conscience était toute remplie des scrupules que l'intérêt du
+clergé y avait jetés; sa raison, son esprit, épuisaient leur peu de
+forces à discuter ces scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait
+rien au-delà de son clergé, de la reine, peut-être de sa famille et de
+la cour. Il entrevoyait ce grand peuple qui était au loin derrière
+l'enceinte que sa cour formait autour de lui; il lui voulait du bien,
+mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui pouvait empêcher que
+le bien ne se fît de lui-même. Il ne concevait pas plus une oppression
+qu'une révolte, tant il croyait que ses seules intentions devaient
+suffire pour en préserver. Sa bonté naturelle l'intéressait aux
+souffrances qui sautent aux yeux, aux souffrances physiques de la
+pauvreté, du dénuement; mais cette bonté ne put jamais lui inspirer
+plus que de bonnes intentions pour son peuple. C'était cette vertu
+toute chrétienne à qui la religion a donné le doux et respectable nom
+de charité. C'est à cette bonté qu'il faut rapporter plusieurs actes
+du règne de Louis XVI qui lui ont mérité de la reconnaissance:
+l'abolition de la torture, l'assainissement des prisons, une meilleure
+administration des hôpitaux. Mais cette souveraine bonté des rois qui
+embrasse les droits et les intérêts de toutes les parties d'un grand
+peuple, ceux des palais, ceux des chaumières, qui veille sur tous,
+contient les uns, encourage les autres, protége le travail, patrimoine
+du pauvre, la justice, refuge du faible, qui s'occupe du présent et de
+l'avenir, et s'étend aux plus grandes distances de temps et de lieux,
+cette bonté, par laquelle les rois sont l'image de la Providence,
+paraît avoir manqué à Louis XVI. Point d'étendue dans les vues, jamais
+d'élan, jamais d'action, jamais en avant. Tout arrêtait, tout
+empêchait un bon mouvement: la pesanteur organique, le défaut de
+lumières, l'inquiétude de la conscience. Tout empêchait une bonne
+résolution: la faiblesse du caractère, la crainte des contrariétés
+dans son intérieur, une invincible répugnance à tenir de la confiance
+du peuple ce pouvoir qu'on lui disait tous les jours être un don de
+Dieu. Toujours sans volonté; n'ordonnant rien, accordant tout ce qui
+n'était pas contraire à ses opinions religieuses; permettant beaucoup,
+n'osant rien interdire; permettant moins peut-être qu'il ne tolérait;
+s'engageant à ceux qui lui promettaient le pouvoir constitutionnel, en
+laissant faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de Louis XIV.
+
+Après la séance royale du 21 juin 1789, le peuple le crut malveillant
+pour lui, et décidé à protéger les privilégiés: on cessa de l'aimer;
+l'amour se retira subitement et complètement de lui, parce que cette
+préférence qui paraissait accordée aux privilégiés contrariait, dans
+sa première ferveur, la passion naissante du peuple: l'amour de
+l'égalité et de la liberté.
+
+Vers le milieu du mois de juillet, l'armée, rassemblée entre Paris et
+Versailles, tomba en défection et fraternisa avec les patriotes de la
+capitale: l'on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15 ou 17 juillet,
+le roi vint à Paris, à l'Hôtel-de-Ville, et fit tout ce qu'on lui
+avait demandé: alors on vit la faiblesse de la personne, et le peuple
+lui retira son respect.
+
+La fête des gardes-du-corps du 2 octobre affermit l'opinion qu'on
+avait de la malveillance du roi, et trahit les apparences de sincérité
+qu'il montrait: là commença le mépris avec le ressentiment. Le
+mouvement populaire des 5 et 6 octobre acheva de dissiper la crainte
+des forces royales, et donna au peuple la mesure des siennes. Le
+peuple apprit ces jours-là qu'il pouvait tout vouloir et tout oser. Il
+osa vouloir que le roi fût prisonnier à Paris, et il l'emmena.
+
+L'audace du peuple était alors excitée par une souffrance qui l'a dans
+tous les temps porté à quelques excès: c'était la faim, ou le
+pressentiment de la faim, causé par la rareté des subsistances.
+Malheureusement cette cause ordinaire d'écarts passagers, et qui en
+était aussi l'excuse, se trouvait cette fois unie à une cause de
+renversement; elle faisait oser autre chose qu'une _révolte_: c'était
+une _révolution_.
+
+On amena le roi à Paris tout à la fois comme un _aristocrate_ reconnu
+et comme un _munitionnaire_ suspect[108]. Il ne restait plus rien dans
+le peuple de l'esprit de _sujets_ du roi; le peuple était le souverain
+mécontent d'un fonctionnaire.
+
+ [108] Le peuple criait: voilà le _Boulanger_ et la _Boulangère_.
+
+Le roi emmené à Paris, résidant à Paris, y était-il détenu, ou
+prisonnier sur parole, ou roi en liberté? Pendant l'hiver la question
+resta indécise; au commencement d'avril, le roi voulut la résoudre à
+sa convenance, il ne put qu'éclaircir qu'elle était résolue au mépris
+de sa personne et de sa dignité. Il annonça un voyage à Saint-Cloud:
+un rassemblement l'empêcha de sortir de son palais. Il fut manifeste
+qu'il était prisonnier.
+
+Le 20 juin le roi s'évade et fuit vers la frontière où les émigrés
+étaient armés. On l'arrête à Varennes; on le ramène, on le replace aux
+Tuileries. Au mois d'avril c'était un prisonnier au moins
+considérable; au retour de Varennes, on voit en lui un prisonnier
+criminel: on avait la famine, disait-on, il a voulu donner en outre la
+guerre. C'est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier rattrapé,
+un prisonnier qui a été en butte à l'indignation et aux insultes d'un
+million de Français sur une route de cinquante lieues. Le peuple de
+Paris n'a plus même un souvenir de respect, ni un sentiment d'égards.
+Ce n'est plus du roi, ce n'est plus de Louis XVI qu'il s'agit dans les
+discours; c'est du _traître Louis_, c'est du transfuge Louis, c'est de
+l'ennemi déclaré de la France: on ne le nomme plus autrement.
+
+On veut son jugement, on veut la déchéance.
+
+Le 26 juillet la loi martiale est publiée et exécutée au Champ-de-Mars
+contre un rassemblement qui demande la déchéance. Ainsi, dit-on, c'est
+pour l'impunité du traître qu'on massacre les citoyens! On se tait un
+moment, mais l'on impute au traître supposé un crime de plus.
+
+L'année suivante, l'étranger, les émigrés réunis s'avancent vers les
+frontières. On s'écrie: C'est le traître qui l'a appelé. La guerre
+s'annonce par des revers, c'est le traître qui les a ménagés. Les cris
+se renouvellent pour la déchéance.
+
+La déchéance se fait attendre, on veut l'abdication.
+
+Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se laisse voir et ne sait
+pas se montrer. Soixante mille personnes l'approchent, le pressent
+successivement et lui parlent, les uns avec une familiarité insolente,
+les autres avec mépris, les autres avec menace. Il ne s'émeut point.
+«Celui qui a la conscience pure, dit-il, ne craint rien; mettez la
+main sur mon coeur, et voyez s'il bat plus fort qu'à l'ordinaire, s'il
+a la moindre frayeur.» Certes, il eût été beau de ne pas s'émouvoir,
+si à l'indifférence pour le danger, le malheureux monarque avait
+ajouté le sentiment profond de la majesté outragée, s'il l'avait
+marquée par la fierté de son maintien, par l'éloquence de ses paroles,
+s'il avait su, comme un Mathieu Molé, réprimer, ou éclairer, ou
+émouvoir cette multitude: mais le peuple le vit monté sur une
+banquette, coiffé d'un bonnet rouge, boire dans une bouteille, criant
+vive la nation. Se faire un mérite du calme de sa conscience, devant
+un peuple en révolte, n'était-ce pas ajouter à un abaissement que le
+peuple ne voyait que trop? On était entré, voulant l'abdication; on
+oublia en voyant le roi qu'on l'avait jugée nécessaire.
+
+L'ennemi entré en France, la fureur un moment apaisée se rallume. Elle
+produit le massacre du 10 août qui produit un redoublement de fureur.
+
+De ce moment, la capitale ne cesse de retentir de ce cri: _la mort du
+tyran_. L'ennemi s'approche de la capitale. On pressent tous les
+désastres qu'y entraînera la victoire, et les vengeances qu'exerceront
+le roi, les prêtres, les nobles: les nobles cent fois plus redoutés
+que le vainqueur. La peur se joint au ressentiment, et le rend plus
+cruel. On redouble les cris d'alarme et de fureur: le trône est
+renversé, la république proclamée. Depuis long-temps on ne voyait plus
+un roi de France dans Louis, plus même un homme considérable; alors on
+en vient à ne plus voir en lui qu'un danger pour la république à
+laquelle chacun attache désormais la sûreté de sa propre existence, et
+chacun veut la mort de Louis, comme assurance de sa propre vie. La
+commune et la Montagne rejettent sur le malheureux prince les diverses
+accusations, les soupçons multipliés qu'inspirait au peuple la rareté
+des subsistances.
+
+Telle fut la marche des sentimens populaires qui, depuis le 14 juillet
+1789, jusqu'à la fin de l'année 1792, ont amené l'accusation et le
+jugement de Louis.
+
+Quelles circonstances pour ce jugement! La république est à peine
+élevée sur la monarchie renversée, que déjà triomphante elle asseoit
+sur les fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation de la
+royauté, la traîne à son char dans la poussière, et tire ensuite de la
+condamnation de la royauté, celle de tous les rois! Quelles
+circonstances que celles où l'on met en principe qu'il n'y a point de
+roi innocent, et qu'avoir été roi c'est être criminel aux yeux de la
+république!
+
+Cependant l'inviolabilité du roi était toujours subsistante aux yeux
+de la loi; et si l'on décidait qu'au mépris de son inviolabilité il
+serait mis en jugement, du moins ses moyens de défense au fond lui
+restaient. On sait quel fut le sort de cette double garantie. Il ne
+s'agit point ici de discuter le jugement, mais seulement de voir
+quelle impression il fit sur l'opinion nationale.
+
+D'abord elle regardait Louis XVI comme coupable, non pas en détail de
+chacun des faits portés dans l'acte d'accusation, mais de la guerre,
+et du double dessein d'anéantir la révolution et d'en poursuivre les
+auteurs. Quand le roi fut jugé, la nation détourna ses regards d'une
+condamnation qu'elle trouva trop rigoureuse, et qu'elle n'aurait point
+prononcée; mais elle se familiarisa ensuite avec l'idée d'un évènement
+sans remède, qui n'était pas tombé sur une parfaite innocence, et qui,
+dans l'intérêt de la révolution, se présentait avec des idées confuses
+d'utilité. C'était à cet intérêt de la révolution que les esprits
+rapportaient alors tout en France. On n'était ni plus féroce, ni
+peut-être moins ami de la justice que dans les temps antérieurs; mais
+on mettait tous les sentimens de bonté et de justice à assurer cette
+révolution, qu'on regardait comme la justice et la bonté étendues à de
+nombreux millions d'hommes, au lieu que la justice assise sur les
+tribunaux ne regarde que les individus qui l'invoquent.
+
+Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la guerre? Ce n'était,
+certes, pas sur les analyses, les dissertations, les déclamations, les
+griefs spéciaux des orateurs de la convention; ce n'était pas sur les
+écrits trouvés après le 10 août dans l'armoire de fer du château des
+Tuileries; ce n'était ni sur le traité de Pilnitz qui faisait
+connaître les sollicitations des princes et supposait le voeu du roi,
+ni sur les états de paiement des gardes du corps à Coblentz; c'était
+sur un ensemble de circonstances notoires, sur un enchaînement de
+faits indubitables qui avaient saisi tous les esprits, sur un corps de
+preuves morales, de celles qui portent la conviction avec elles sans
+le secours du raisonnement, et qu'aussi le raisonnement ne peut
+affaiblir.
+
+Les émigrés s'étaient armés aux frontières, en 1791, contre la
+révolution. Lorsque le roi partit pour Varennes, c'était pour se
+mettre à portée d'eux: il voulait donc diriger la guerre contre la
+révolution.
+
+_Monsieur_ est parti en même temps que lui: donc leur marche était
+combinée. _Monsieur_ a bientôt été reconnu chef de l'émigration armée:
+donc le roi était d'accord avec l'armée des émigrés.
+
+Bientôt on parle d'armées étrangères qui embrassent la même cause que
+les émigrés: donc elles sont provoquées par les chefs de l'émigration,
+par _Monsieur_; donc elles sont autorisées par le roi qui était parti
+avec _Monsieur_.
+
+Les armées étrangères s'avancent avec les émigrés, ainsi la liaison de
+l'étranger et de l'émigration se vérifie par le fait: donc le roi
+parti avec son frère, chef de l'émigration, est d'accord avec
+l'étranger.
+
+L'empereur d'Autriche est frère de la reine, la reine est ennemie
+déclarée de la révolution: donc l'empereur d'Autriche, provoqué par
+_Monsieur_, est aussi pressé par la reine. La reine gouverne l'esprit
+du roi: donc le roi est d'accord avec l'empereur d'Autriche.
+
+Le roi rappelle ses frères par des écrits solennels, et ils ne
+rentrent pas: ce ne peut être que parce qu'il dément en secret les
+écrits qu'il publie.
+
+Il refuse la sanction d'une loi qui les bannit, et la refuse pour
+constater sa liberté, donner plus de poids au rappel qu'il leur
+adresse: s'il n'écoutent point, ce ne peut être que parce qu'il leur
+fait savoir que son intention n'est pas plus changée que son sort.
+
+L'émigration et la guerre attirent la malveillance du peuple sur sa
+tête, et ses frères n'en sont pas plus décidés à rentrer: quelle
+apparence que ses frères eussent voulu l'exposer aux dangers d'une
+révolte, si Louis n'eût été résolu à les braver? Lui seul pouvait
+disposer ainsi de sa sûreté. La tendresse fraternelle n'eût osé
+prendre sur elle les évènemens qui s'annonçaient. La mort du roi
+était sans doute un crime inutile à l'établissement de la république,
+puisqu'il avait un successeur; mais cette considération ne suffisait
+pas pour rassurer la tendresse de deux frères contre un peuple furieux
+jusqu'à la frénésie.
+
+Les puissances, conjurées avec les émigrés, font précéder leurs
+troupes de déclarations et de manifestes où elles parlent le langage
+des émigrés, où elles annoncent l'intention de délivrer le roi de la
+dépendance où il est retenu; et leurs manifestes sont au fond la même
+chose que la déclaration laissée par le roi à son départ pour Varennes
+l'année précédente: donc les étrangers répondent au voeu du roi, à ses
+sollicitations secrètes, à celles de son frère avouées par lui.
+
+Enfin, et ceci était sans contredit une forte présomption, la
+condition actuelle du roi était la détention; il était donc naturel
+qu'il désirât d'en sortir. Le sort que la constitution nouvelle lui
+promettait pour l'avenir était loin de valoir sa condition passée;
+donc il devait être bien aise d'y revenir. Voilà des armées
+d'étrangers et d'émigrés qui prétendent l'y ramener; donc c'est lui
+qui a invoqué leurs secours, donc il a appelé la guerre. Pour la
+multitude, la preuve la plus certaine de la vérité d'une accusation
+est de sentir en soi-même qu'à la place de l'accusé on aurait fait ce
+qui lui est imputé; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce
+sentiment qui devrait porter à l'indulgence est ce qui détermine le
+plus sûrement à condamner.
+
+Le peuple ne mettait pas en doute que l'appel des étrangers ne fût un
+crime; la constitution avait déclaré que le commandement d'une armée
+dirigée contre la nation, était une abdication de la royauté, et elle
+ne supposait pas même le commandement d'une armée étrangère. L'intérêt
+national s'expliquait bien plus haut et plus clairement que la
+constitution. L'avocat de Louis XVI déclara dans son plaidoyer pour le
+roi, «Que se mettre à la tête d'une armée et en diriger les forces
+contre la nation, était un grave délit. Certainement, dit-il, il ne
+peut pas en exister de plus grave; celui-là les embrasse tous. Il
+suppose, dans les combinaisons qui le préparent, toutes les perfidies,
+toutes les machinations, toutes les trames qu'une telle entreprise
+exige nécessairement. Il suppose dans ses effets toutes les horreurs,
+tous les fléaux, toutes les calamités qu'une guerre sanglante et
+intestine entraîne avec elle.»
+
+Telle était l'opinion publique sur la question de droit; M. de Sèze
+n'a fait que l'exprimer. Sur les questions de fait, l'opinion générale
+n'était peut-être pas exempte d'erreurs; mais elle n'en renferme pas
+non plus d'assez palpables pour que l'égarement général fût absolument
+sans excuse. Répétons au reste qu'il ne s'agit pas ici de juger
+l'opinion, mais seulement de reconnaître quelles furent ses décisions.
+
+S'il y avait lieu à prononcer aujourd'hui sur le jugement de la
+multitude, il faudrait examiner d'abord si les intentions du roi, à
+l'époque du départ de _Monsieur_ et de l'arrestation de Varennes,
+n'avaient pas changé depuis, soit parce que le roi avait reconnu,
+comme il l'a dit, le voeu national qui lui avait été manifesté sur
+toute la routé de Varennes à Paris, et par les amendemens que le
+comité de révision avait faits à l'acte constitutionnel, pour rendre
+au pouvoir royal plus de force et de dignité que n'en avaient donné
+les premières rédactions.
+
+Il faudrait vérifier ensuite par tous les moyens possibles, si les
+princes et les émigrés, ne se sont pas cru permis alors de servir la
+cause du roi, contre les défenses expresses consignées dans ses écrits
+patens, bien que sa correspondance secrète les eût confirmées ou ne
+les eût point démenties; et s'ils n'ont pas agi sur ce principe: que
+la volonté intime du roi, quelle que soit sa position, doit toujours
+être présumée conforme à ce qu'on regarde comme les droits et les
+intérêts de la couronne, sans égard à ses déclarations officielles et
+patentes. En un mot, il faudrait savoir si la guerre n'était pas
+hasardée officieusement par leur dévouement et leur fidélité, au lieu
+d'être entreprise par ses ordres.
+
+On me demandera sur quoi se fonde l'assertion que l'opinion générale,
+je ne dirai point approuva la mort de Louis XVI, mais ne s'est point
+révoltée en apprenant sa condamnation. Elle se fonde sur ce fait: que
+tous les corps judiciaires, administratifs et municipaux, ont signé,
+dans l'intervalle du 10 août 1792 au mois de janvier 1793, ou des
+pétitions pour demander le jugement du roi, ou des adresses pour en
+féliciter. Elle se fonde sur ce que la discussion du procès a duré
+plusieurs mois, et qu'elle n'a été détournée par aucune pétition
+contraire, sur ce qu'enfin le 21 janvier, six cent mille personnes de
+Paris ont vu sans opposition exécuter le jugement fatal.
+
+On peut aussi donner en preuve de l'acquiescement ou du moins de la
+résignation de l'opinion nationale, la formation, l'enthousiasme et
+les victoires des armées qui, après le 2 septembre, ont marché contre
+les Prussiens et les Autrichiens en Champagne. Six cent mille hommes
+qui, pendant que le roi est au temple, et que l'on demande sa tête,
+courent aux ennemis qui veulent sa délivrance, et les battent, sont
+des votans qui prononcent l'absolution des évènemens du 10 août, et de
+ceux qui devaient en être la suite. Et enfin, puisqu'il faut compter
+l'armée pour quelque chose en France, il y a lieu à rappeler ici la
+résistance des soixante mille hommes commandés par M. de Lafayette,
+qui ont refusé de marcher contre les auteurs des évènemens du 10 août
+et du renversement du trône. Cette défection fut légitimée par les
+adresses des autres armées alors existantes.
+
+On ne peut en parler ici sans faire une observation qui mérite
+peut-être quelque examen.
+
+Cet abandon du roi par l'armée était la seconde défection depuis
+1789, et elle ne devait pas être la dernière[109].
+
+ [109] Le lecteur voudra bien ne pas oublier que ceci a été écrit
+ à la fin de 1815. Voyez l'avertissement.
+
+L'esprit de parti a beaucoup essayé, depuis le mois de juin 1815,
+d'établir que l'armée française s'était déshonorée dans le mois de
+mars précédent, en se replaçant au retour de l'empereur sous le
+drapeau tricolore: il n'a point réussi.
+
+Il ne faut pas s'abuser; l'honneur ne se prête point à placer sur la
+même ligne l'abandon du prince pour la patrie, et l'abandon du prince
+et de la patrie pour l'étranger. Ce peut être un malheur que le
+militaire fasse une distinction entre le prince et la patrie; mais il
+dépend du prince de la rendre impossible par son intime union avec le
+peuple qu'il gouverne.
+
+Il faut aussi se persuader que l'armée distinguera toujours entre le
+prince et la patrie, quand la patrie voudra l'égalité, et que la cour
+fera craindre que le prince ne veuille les priviléges. L'armée est la
+partie de la nation la plus intéressée à l'égalité de droits, parce
+que les grades militaires sont très multipliés et que les hauts grades
+sont très honorables et très avantageux. D'ailleurs le service
+militaire est, sans contredit, la profession où l'égalité de droits
+est la plus légitime, puisque le danger est le même pour tous ceux qui
+l'exercent, que ce danger est capital et que le courage qui l'affronte
+est le fondement de la gloire militaire.
+
+Enfin, quand l'intérêt général de l'armée tient à un noble besoin, tel
+que celui de l'égalité de droits, quand cet intérêt a été épousé par
+l'honneur, c'est l'honneur même qui semble dégager le soldat de sa
+fidélité, ou plutôt lui faire honte de cette fidélité envers le prince
+dont le gouvernement ou la cour l'offense ou le menace. Il est bien
+temps de se persuader que dans un pays où l'égalité est devenue un
+point d'honneur général, il est impossible de faire des armées fidèles
+au prince, si elles ne sont parfaitement convaincues de la fidélité du
+prince aux droits de tous. Il sera toujours impossible de faire une
+armée où le soldat ignore jusqu'à quel degré d'élévation le dernier
+conscrit a pu de nos jours parvenir par le talent et la bravoure, et
+où il soit aussi encouragé par les regards d'un général, _homme de
+cour_, que par l'espérance de devenir général lui-même. Les troupes
+russes seront plus tôt atteintes de l'ambition si long-temps légitime
+du soldat français, que le soldat français ne sera résigné à
+l'insupportable néant du soldat russe.
+
+Je finis en observant que ces défections intérieures repoussent
+d'autant mieux le mépris qui s'attache toujours aux défections utiles
+à l'étranger, qu'elles semblent ajouter à l'ardeur de le combattre.
+Jamais les armées françaises ne se sont plus vaillamment battues
+contre les ennemis de la France, qu'après leurs défections
+intérieures, soit qu'elles crussent avoir à défendre un intérêt mieux
+garanti au dedans, soit qu'elles voulussent mériter du prince même
+leur absolution par leurs services.
+
+Il ne reste plus qu'à faire connaître la part que l'opinion générale a
+prise à la constitution de 1791, et à la proclamation de la république
+à la fin de 1792.
+
+La multitude n'est pas en état de juger l'ensemble d'une constitution,
+mais elle entend fort bien si les intérêts dont elle est occupée sont
+protégés par les dispositions constitutionnelles, ou s'ils sont mal
+assurés.
+
+Pour le grand nombre des Français, la constitution consistait
+essentiellement dans les _abolitions_ exprimées par des articles
+préliminaires. Je les rappelle ici:
+
+«Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires,
+ni distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales,
+ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient,
+ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou
+décorations, pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse, ou
+qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre
+supériorité que celles des fonctionnaires publics dans l'exercice de
+leurs fonctions.
+
+»Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun office public.
+
+»Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation, ni pour aucun
+individu, aucun privilége ni exception au droit commun de tous les
+Français.
+
+»Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et
+métiers.
+
+»La loi ne reconnaît plus ni voeu religieux, ni aucun autre engagement
+qui serait contraire aux droits naturels ou à la constitution.»
+
+Ces points étant bien exprimés, il ne s'agissait, pour la multitude,
+que de voir si l'organisation des pouvoirs n'aurait rien de contraire
+à leur maintien.
+
+Les résistances des priviléges, celles de la cour, aux premiers actes
+de la révolution, mirent le peuple en garde contre toutes dispositions
+qui pourraient tendre à rétablir le pouvoir du clergé et de la
+noblesse, et à conserver au roi les moyens de les protéger. Rien
+n'aide à entendre les questions générales comme d'avoir un intérêt
+particulier qui s'y rapporte. La partie du peuple la plus illettrée
+donna une attention merveilleuse aux discussions les plus abstraites;
+et dès qu'une proposition présentait quelque sujet d'inquiétude pour
+la cause nationale, la multitude prenait parti, se passionnait pour
+les orateurs qui mettaient leur éloquence à la faire rejeter, et
+récompensait leurs efforts par les témoignages les moins équivoques de
+son contentement et de sa reconnaissance. Cette disposition toute
+nationale, irritée chaque jour par l'opposition du parti
+aristocratique, se développait chaque jour avec plus d'énergie. Ce
+parti malveillant avertissait lui-même du danger de ses principes par
+ses efforts pour les faire prévaloir; il avait tellement mis à
+découvert l'intérêt personnel dans la plupart de ses discussions,
+qu'il avait décrédité d'avance tout ce qu'il aurait pu dire de plus
+raisonnable. La constitution se ressentit de la maladresse des uns et
+de la méfiance des autres. Elle ne fut point telle qu'elle avait
+d'abord été conçue dans toute la France par les esprits éclairés; elle
+ne fut point telle qu'elle aurait dû être pour se maintenir contre les
+factions populaires. L'opinion du peuple, à force de précautions
+contre l'ennemi, avait oublié ou méconnu la nécessité d'en prendre
+contre lui-même, ou contre les intrigans qui pouvaient l'égarer. Et
+comme si la chose publique n'eût pu être menacée que par le pouvoir,
+on ne songea qu'à se préserver de ses abus. En fuyant le despotisme on
+travailla pour l'anarchie. Les cahiers avaient demandé la séparation
+des pouvoirs, pour que les lois fussent l'ouvrage d'un corps impartial
+pour que l'exécution fût indépendante et énergique: les pouvoirs
+furent bien distingués par leurs dénominations et par quelques
+circonstances, mais ils furent malheureusement confondus au fond. Le
+pouvoir exécutif, borné à un _veto_ suspensif, privé du droit de
+l'appliquer à un grand nombre de cas où sa conservation était
+intéressée, borné à sanctionner ou à suspendre des lois dont
+l'initiative appartenait exclusivement au corps législatif, ayant
+d'ailleurs pour agens d'exécution des corps municipaux, des corps
+administratifs, dont les membres étaient nommés par le peuple seul,
+c'est-à-dire dont les pouvoirs venaient d'une source opposée à celle
+d'où émanaient les ordres à exécuter, des corps délibérant toujours
+dans les cas même où il fallait unité de volonté et rapidité d'action,
+des corps dont le roi n'avait la faculté de punir les écarts que par
+la suspension, et dont le jugement définitif appartenait au corps
+législatif: avec de telles chaînes, le pouvoir exécutif était presque
+nul, et le peu qui en existait était subordonné au pouvoir législatif,
+et se confondait avec lui. Tel était le résultat des méfiances que les
+ordres privilégiés avaient tous les jours accrues contre la cour, et
+que la cour avait elle-même inspirées.
+
+Les hommes éclairés avaient désiré un pouvoir législatif composé d'une
+chambre haute et d'une chambre de députés; ils le souhaitaient ainsi
+pour que les lois ne pussent jamais être l'ouvrage de quelque
+ascendant particulier, ou de quelque entraînement de circonstances;
+ils le désiraient pour que la plus importante prérogative du trône,
+celle de l'hérédité, fût sous la garde d'une magistrature héréditaire
+elle-même, et dont chaque titulaire fût lié par un intérêt de famille
+au maintien de l'hérédité royale; ils le désiraient pour que la cour
+du monarque ne fût pas uniquement composée de courtisans, et pour
+qu'il y eût, entre le prince et les particuliers, des intermédiaires
+indépendans qui assurassent leurs mutuelles relations.
+
+Quoique l'hérédité d'une magistrature conférée, par une élection
+nationale, à cent ou deux cents personnes tout au plus, dénuées de
+tout privilége autre que l'hérédité même, n'eût rien de commun avec
+celle de la noblesse disséminée naguère sur toute la France; quoique
+l'existence d'une chambre haute, composée de citoyens distingués des
+autres uniquement par leur magistrature, n'eût rien de commun avec
+celle d'une chambre composée de privilégiés, et fût même le plus
+puissant obstacle que l'on pût opposer au retour d'une chambre féodale
+et nobiliaire, cependant l'inquiétude du peuple le rendit sourd à
+toute proposition d'une chambre haute, et même de deux chambres
+égales. On craignit que la chambre haute ne fût composée des anciens
+pairs, et ne rétablit ainsi l'ancienne chambre du parlement; qu'elle
+ne fût composée de nobles, et qu'elle ne refît l'ancienne chambre de
+la noblesse des états-généraux; qu'elle ne fût d'une manière ou de
+l'autre une garantie, un retranchement pour l'aristocratie; et l'on
+repoussa l'idée d'une seconde chambre comme sacrilége. Ce fut le point
+d'honneur de l'égalité, exalté jusqu'au fanatisme par la contrariété
+du parti des priviléges, qui entraîna à vouloir une seule chambre,
+faute dont l'expérience a si bien fait sentir à la suite les fâcheuses
+conséquences.
+
+La constitution de 1791, composée au gré de la défiance nationale,
+n'eut de force que contre la puissance royale. Faite dans la vue de
+consacrer l'abolition des priviléges, on sentait moins la nécessité de
+fonder une institution vraiment monarchique, que celle d'empêcher le
+roi, protecteur des priviléges, de les rétablir. On, s'était plus
+occupé de rendre la constitution capable de renverser le roi, que
+capable de se soutenir elle-même. C'était au fond une république
+démocratique, avec un fantôme de royauté. Quand on eut suspendu le
+roi, la république, existait de fait. Quand on la proclama, le peuple
+qui n'avait demandé à sa constitution monarchique que sûreté contre le
+retour des priviléges abolis et contre le roi qui le faisait craindre,
+accepta la république comme une garantie plus sûre que la monarchie.
+Mais il ne crut pas juger la question de la prééminence de la
+république sur la monarchie, ou de la monarchie sur la république.
+L'instinct national n'avait pas cessé d'être en faveur de la
+monarchie: les opinions contraires n'avaient jamais été accueillies
+par les écrivains éclairés, même par les patriotes les plus exagérés;
+les jacobins les avaient repoussées jusqu'au dernier moment; et
+quelques semaines avant la suspension du roi, le corps législatif
+avait voué à l'animadversion générale toute idée de république. Dans
+le fait la république qui a été décrétée sans discussion, sans
+délibération, sur une motion dénuée de toute exposition de motifs, n'a
+reçu cette existence inattendue que des passions vives et profondes
+qui partageaient la convention. Dans les uns ç'a été l'espérance de
+sauver la vie du roi, dans d'autres la crainte de sa réintégration et
+de sa vengeance, dans d'autres la haine du duc d'Orléans qu'on croyait
+appelé au trône, dans tous le désir de renverser les hommes du parti
+contraire au sien et de détruire leur influence dans la convention. La
+guerre était déjà déclarée, et une guerre à mort, entre les partis de
+cette assemblée: chacun cherchait sa sûreté ou ses avantages dans le
+système politique qui était le plus contraire au parti opposé. Ainsi
+la Gironde crut anéantir la Montagne en faisant évanouir la
+possibilité de couronner le duc d'Orléans; et la Montagne crut
+anéantir la Gironde et se garantir de tout péril en renversant le
+trône de Louis XVI. Et c'est ainsi que les intérêts publics étaient
+réglés au gré des intérêts particuliers.
+
+La constitution de 1791 n'a point été soumise à l'acceptation du
+peuple. La constitution démocratique de 1793 l'a été. On ne voit nulle
+part quel a été le nombre des votans, et quelle a été la majorité en
+faveur de celle-ci. Mais on a lieu de croire ou qu'elle a été faible,
+ou que les votans ont été peu nombreux; car dans les séances de la
+convention qui ont suivi le rapport fait à cet égard, on voit agiter
+la question de savoir quelles peines seront infligées aux citoyens qui
+n'auront point accepté.
+
+Le nombre des suffrages est plus concluant qu'on n'est disposé à le
+croire; il exprime mieux qu'on ne pense l'opinion générale. Les
+institutions qui ont été vraiment nationales ont obtenu jusqu'à quatre
+millions de suffrages ou environ, tandis que d'autres n'en ont pas eu
+le quart; et il y a lieu de croire que la constitution de 1793 fut
+dans ce dernier cas. Au reste, cette constitution excéda la mesure de
+démocratie qu'on avait généralement cru raisonnable de faire entrer
+dans une grande république comme la France; ainsi les votes peu
+nombreux de 1793 sont à peu près étrangers à la simple proclamation de
+la république de 1792.
+
+
+
+
+ APPENDICE.
+
+ DE LA TERREUR.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Cet écrit n'est ni une satire, ni une vaine déclamation. C'est une
+suite d'observations générales, que la mémorable expérience de l'année
+1793 a fournies; c'est une théorie du régime de la terreur, que
+quelques personnes, en trop grand nombre, sont disposées à regarder
+comme utiles, en certaines occurrences, à l'art de gouverner.
+
+Le fond de cet ouvrage a été composé peu après la mort de Robespierre,
+époque où finit la terreur, en 1795. Je l'adressai, de l'asile où je
+m'étais retiré, à M. Charles His, alors rédacteur d'un journal estimé,
+_le Républicain_. M. His voulut, avant de l'insérer dans son journal,
+que quelques membres de la convention en entendissent la lecture. Il
+la fit chez madame Tallien, chez qui se rassemblaient les ennemis du
+comité de salut public. L'ouvrage fut goûté; madame Tallien engagea
+son mari à le lire le lendemain à la tribune de la convention sous la
+forme de discours. Tallien y mit un petit préambule et le lut. Je puis
+croire, sans trop me flatter, qu'il contribua au renversement du
+comité de salut public et au retour des lois.
+
+En 1815, quand le parti royaliste proposa un système de proscription
+et de terreur, je recherchai mon manuscrit, j'y ajoutai un préambule
+approprié à la circonstance, et je le fis parvenir à Louis XVIII. Je
+l'imprime ici tel qu'il fut arrangé en 1815.
+
+
+
+
+DE LA TERREUR.
+
+(Partie de 1793 et de 1794.)
+
+
+Les princes qui appelés à gouverner des pays civilisés, osent
+affronter la haine des peuples, ceux qui dédaignent d'apprendre
+comment se gagne leur amour, verront dans cette période, fertile en
+hautes leçons, ce que c'est que cette terreur où ils croient trouver
+leur sûreté. Jamais, chez aucun peuple, ce fléau ne fut porté aussi
+loin, ne se prolongea aussi long-temps, ne s'étendit à autant de
+malheureux qu'en France durant la convention nationale; jamais la
+terreur ne courba au même point la partie éclairée d'une grande
+nation, n'abaissa, ne dégrada les habitans des grandes cités, ne les
+persécuta, ne les dépouilla, ne les opprima, comme elle le fit alors.
+Il fallait avoir été saisi dans la liberté pour être ployé si bas dans
+la servitude; jamais on n'eût fait d'un peuple esclave, un peuple si
+esclave. Les sultans, les czars, les janissaires et les strélitzs ne
+firent jamais ce qu'ont osé quelques Montagnards aidés par nos armées
+révolutionnaires, composées de prolétaires, comme toutes les troupes
+des despotes. Et, comme si la destinée avait voulu se jouer du respect
+des hommes pour la justice et la liberté, elle fit voir, dans ces
+temps d'oppression intérieure, des armées que le patriotisme rendait
+invincibles, qui assurèrent l'indépendance nationale, et rétablirent
+la gloire des armes françaises[110]. Mais malheur au pouvoir qui se
+repaîtrait de ce spectacle, qui prendrait quelque plaisir à le
+contempler, qui n'y verrait qu'un grand succès de tyrannie, qui
+croirait y surprendre quelques secrets de l'art de gouverner, qui
+aurait la funeste tentation de le mettre en pratique, ou du moins en
+réserve pour l'occasion; qui enfin ne serait pas pénétré d'horreur
+pour tous ses principes et pour toutes ses conséquences. Malheur au
+pouvoir qui ne s'attachera pas aux intérêts, aux sentimens, à
+l'opinion de la classe mitoyenne de la société, comme au centre de
+tous les intérêts, à la représentation de tous les droits, au seul
+principe de force durable. Si la justice et l'humanité lui permettent
+de contempler sans horreur l'affreuse existence du gouvernement
+révolutionnaire, et les moyens par lesquels il parvint à répandre la
+terreur, et les excès par lesquels il la soutint, que la politique du
+moins porte ses regards sur les dangers qui menacent les premiers
+essais de ce régime, sur la catastrophe qui en amène inévitablement la
+fin, sur les longues calamités qu'elle entraîne à sa suite; qu'elle
+voie le sort de tous ceux qui l'ont exercée, de toutes les
+institutions qui lui ont appartenu, et qu'elle juge après si les
+résultats que le pouvoir croit avoir obtenus sont réellement dus à la
+terreur, si en tout cas ils n'auraient pas été achetés à trop haut
+prix, et s'il n'eût pas été plus facile et plus sûr de les préparer
+par la raison et la justice qui secondent toutes les entreprises sages
+et n'entravent que la barbarie ou la démence.
+
+ [110] J'ai établi ailleurs que la terreur, loin d'avoir contribué
+ aux victoires de 1794, les aurait empêchées si quelque chose
+ avait pu faire obstacle aux insurmontables causes qui rendaient
+ nos armes invincibles.
+
+ D'abord il faut se rappeler que les premières armées de la
+ révolution et ses premières victoires ont précédé la terreur; la
+ terreur ne serait donc nécessaire pour expliquer la création
+ d'armées nouvelles et de nouvelles victoires, qu'autant que les
+ causes des premiers succès auraient cessé.
+
+ Mais elles n'avaient point cessé: 1º ces causes étaient d'abord
+ l'inépuisable fabrique des assignats; 2º la rareté des
+ subsistances et le manque d'ouvrage qui poussaient aux armées un
+ grand nombre de soldats; 3º l'ardeur que donna aux troupes
+ l'avancement aux grades militaires et aux commandemens en chef; 4º
+ le génie qui se développa dans une multitude de jeunes généraux en
+ qui l'ivresse d'un avancement inespéré se joignait au feu de la
+ jeunesse, à des habitudes d'audace, à une émulation de vaillance
+ jusque là inconnue.
+
+ On objectera que ce fut la terreur qui, en faisant périr nombre de
+ vieux généraux, en mit de jeunes à la tête des armées. Mais on
+ répond qu'il aurait suffi à la politique de destituer les
+ premiers.
+
+ La création, la recrutement des armées, leurs succès n'ont pas
+ même été le but du gouvernement révolutionnaire. Les Montagnards
+ ont fait ce gouvernement, non pour procurer une armée à l'État,
+ mais pour avoir la leur contre les Girondins. La terreur a été
+ faite par une faction contre l'autre. On eût dit alors qu'il y
+ avait deux nations différentes au service de la France, celle qui
+ composait l'armée proprement dite, et celle qui composait l'armée
+ révolutionnaire. La première était dirigée par Carnot, homme
+ illustre par le talent et le caractère; l'autre par le comité de
+ salut public; l'une était l'armée de la république, l'autre
+ l'armée de la Montagne. L'une fut la consolation et l'honneur de
+ la France; l'autre en fut l'opprobre et la désolation.
+
+Fixons d'abord, s'il se peut, notre attention sur cet état de terreur
+dont nous voulons apprécier les effets.
+
+Ce fut une crainte profonde et toujours présente de la mort, des
+supplices, de l'ignominie. Ce fut une véritable maladie où le moral et
+le physique étaient continuellement en action l'un sur l'autre; un
+état extrême qui suspendit l'usage de la raison, qui en fut presque
+l'égarement. La terreur concentra chacun en soi-même, détacha de tout
+autre intérêt que celui de la conservation, dégagea des plus
+importantes affaires, des affections les plus intimes, des devoirs les
+plus saints, paralysa tout à la fois les bras et les âmes. Elle fit
+évanouir tout respect de soi même, elle abaissa toutes les grandeurs,
+avilit toutes les dignités, soit qu'elles fussent données par le
+hasard ou obtenues par le mérite personnel, humilia tous les genres de
+considération, et les prosterna dans la fange aux pieds de vils
+scélérats. Elle poussa quelques caractères faibles à l'abandon,
+quelquefois même à la trahison de leurs parens, de leurs amis, comme à
+un moyen de salut, et mit beaucoup d'autres en défiance de tout le
+monde: comme si ce tourment eût été un moyen de sécurité.
+
+Toute la partie éclairée et aisée de la nation fut atteinte de cette
+maladie, plus particulièrement les habitans riches des villes, plus
+particulièrement encore ceux des villes manufacturières. La terreur
+étant imposée par les prolétaires et pour eux, elle affectait tout ce
+qui n'était pas eux, et leur pouvoir s'appesantissait d'autant plus
+que la proportion de leur nombre avec celui des propriétaires d'une
+même commune, était plus à leur avantage.
+
+Si elle n'eût été générale, se serait-elle établie? S'il eût été
+possible de s'y soustraire, sans en être l'instrument, de n'en pas
+être victime n'en étant pas agent, n'aurait-on pas vu une ligue
+puissante se former contre elle?
+
+La terreur affecta toutes les conditions, tous les âges, tous les
+sexes. Toutes les figures en portaient la sinistre empreinte. On ne
+rencontrait que des regards qui l'eussent communiquée si l'on en eût
+été exempt, qui la redoublaient en ceux à qui elle accordait un peu de
+relâche. Et si tout n'eût annoncé qu'elle interdisait les
+encouragemens, les consolations, les secours, les asiles de l'amitié,
+elle n'eût pas été la terreur.
+
+Par quelle suite d'attentats parvint-on à introduire et à soutenir
+cette calamité?
+
+Il fallut d'abord que le gouvernement rompît solennellement avec la
+justice, qu'il assurât un libre cours à l'arbitraire, que l'arbitraire
+fût assuré de régner sans partage. Sous le règne de la justice, le
+crime tremble sans doute, mais le crime seul; et ce n'était pas contre
+le crime qu'était préparée la terreur. Elle devait moins atteindre les
+ennemis de l'État, que les ennemis personnels des gouvernans. Il ne
+s'agissait pas d'imprimer à quelques traîtres la crainte salutaire des
+lois, puisque les lois se faisaient craindre d'elles-mêmes: il fallait
+imposer à tous les citoyens une crainte stupide des personnes. La
+terreur du crime fait la sécurité des gens de bien, et c'était des
+gens de bien que l'on avait à se défendre: c'était le crime lui-même
+qui avait besoin de rejeter sa terreur sur ceux dont la justice
+faisait la sécurité. En un mot l'objet n'était pas de punir, mais de
+proscrire.
+
+Ce qu'ont osé alors des scélérats se conçoit mieux que ce qu'ont paru
+croire quelques gens de bien. Quand les premiers instituèrent leur
+gouvernement révolutionnaire, ils dirent: nous voulons l'arbitraire
+pour répandre la terreur parmi les ennemis de la patrie et la sécurité
+parmi ceux qui l'aiment: comme s'il pouvait y avoir de la sécurité
+pour quelqu'un là où il n'y a pas de justice pour tous. L'hypocrisie
+qui exprimait cette intention en déguisa sans doute l'absurdité. On
+les crut. Cependant cette belle et salutaire répartition de la
+sécurité et de la terreur entre le crime et la vertu, n'était-elle pas
+toute faite par la justice; et peut-elle se faire par une autre
+puissance que la sienne? L'arbitraire n'est-il pas la faculté de
+confondre l'innocent avec le coupable; l'arbitraire n'est-il pas la
+faculté de protéger le crime, de le commettre, et de perdre
+l'innocence? Et pour quel usage un gouvernement peut-il avoir besoin
+de l'arbitraire, quand il a contre les malfaiteurs des lois et des
+tribunaux, si ce n'est pour perdre des hommes irréprochables, et parce
+qu'en accusant ceux qu'il veut perdre, il croit la justice plus à
+craindre pour lui que pour ceux qu'il accuse?
+
+Encore une fois, la première condition de la terreur, était
+l'arbitraire; mais ce n'était pas assez, il le fallait plein et
+entier, exempt de toute contrariété, libre de toutes sujétions, sans
+frein, sans retenue. Il le fallait de plus en action, violent,
+sanguinaire, redoublant chaque jour de cruauté. Si dans un pays libre
+et civilisé l'arbitraire se bornait à menacer comme dans ceux où
+l'habitude de la servilité en a rendu l'exercice inutile, la liberté
+des esprits, l'indépendance de l'opinion, l'obligeraient bientôt à
+reployer sa bannière méprisée. Chez un peuple libre et éclairé, il
+faut que l'arbitraire s'annonce en frappant, et qu'il étourdisse des
+premiers coups. Comme tous les grands crimes, le renversement des lois
+et l'établissement de l'arbitraire ne veulent ni se faire à demi, ni
+s'exécuter lentement, ni s'annoncer par des apprêts. Un bras levé
+long-temps sans frapper, terrible au premier aspect, n'est bientôt que
+ridicule. Il est le signe d'une volonté cruelle et d'une impuissance
+honteuse; il autorise ceux qu'il menace à tout entreprendre, il les
+conduit à tout oser; il redouble les dangers qu'il redoute, par ceux
+dont il menace sans pouvoir les faire craindre.
+
+Quand l'arbitraire a frappé une fois, il faut qu'il frappe toujours.
+S'il s'arrête un moment, la stupeur cesse, le courage renaît, le
+besoin de vengeance se joint à l'intérêt de la sûreté, et la tyrannie
+peut être renversée.
+
+Et ce n'est point assez de ne point interrompre le cours de ses excès:
+il faut chaque jour l'accroître, soit en multipliant le nombre des
+victimes, soit en enchérissant sur les supplices: encore aura-t-il
+peine à suivre par cette progression celle des ressentimens que le
+temps amasse contre lui.
+
+Et ce n'est point assez de frapper ceux qu'on craint; il faut frapper
+les époux, les pères, les enfans des victimes, et punir du même
+supplice et les sollicitations faites en faveur de celles-ci, et les
+asiles qui leur seront offerts, et les réclamations, les gémissemens,
+les larmes des veuves et des orphelins. Il serait dangereux de laisser
+ouvrir par les sollicitations une porte à l'espérance, par de secrets
+asiles un moyen de sauver sa vie: la tyrannie pourrait craindre que
+des gémissemens entendus par la pitié courageuse, ne fissent revenir
+aux malheureux des promesses de vengeance qui donneraient quelque
+relâche à la terreur.
+
+Il faut encore que l'arbitraire frappe des victimes de tout état, de
+toute profession, de tout sexe, de tout âge. S'il était une classe de
+citoyens, un seul citoyen qui pût impunément élever la voix pour les
+autres, il mettrait en péril l'arbitraire et ses agens.
+
+Comme la tyrannie ne peut pas admettre la justice des tribunaux en
+concurrence avec l'arbitraire, il ne peut non plus consentir à la
+puissance de l'opinion; s'il n'interdisait la liberté de la presse et
+de la parole, cette liberté le renverserait. Mais interdisant la
+liberté de la presse et la parole aux citoyens, il faut aussi qu'il
+l'interdise à la représentation nationale; car si l'oppression peut
+craindre qu'une ligue, un mot, une plainte des opprimés n'appelle le
+courage au secours du malheureux, comment serait-elle sans alarmes,
+comment ceux en qui elle veut imprimer la terreur seraient-ils sans
+confiance en voyant, en face de l'arbitraire, une tribune d'où les
+représentas du peuple tonneraient contre elle avec toute l'autorité de
+leur considération, toute la force de leur talent, tout l'ascendant de
+leur position? Cette tribune ne serait-elle pas l'encouragement,
+l'espoir, la force des malheureux? Y aurait-il long-temps des
+malheureux? Aussi la convention vit-elle, mais trop tard, qu'en
+donnant l'arbitraire au gouvernement, elle faisait cesser pour
+elle-même tout exercice de l'autorité législative, la prérogative de
+l'inviolabilité, la liberté de la presse, de la parole, de la pensée;
+aussi vit-elle, par la longue effusion de son propre sang, que quand
+d'infidèles mandataires du peuple le livrent à l'arbitraire, ils s'y
+soumettent eux-mêmes; que quand ils abandonnent ses droits, ils
+abdiquent leurs pouvoirs; que quand ils nous interdisent les
+gémissemens, les plaintes, ils ne peuvent se permettre le plus secret
+murmure; enfin, que quand ils livrent nos têtes, ils exposent la leur.
+
+L'arbitraire n'a point à dérider quelles actions sont criminelles; dès
+qu'un homme lui est suspect, il n'est point innocent.
+
+Il n'a point à déterminer les circonstances qui sont des motifs de
+suspicion: tout soupçon est fondé dès qu'il n'a pas été prévenu.
+
+Il n'a point à déterminer la mesure de preuves nécessaires, ni pour
+l'accusation, ni pour la condamnation: la délation suffit pour accuser
+et condamner.
+
+Rien ne l'assujettit à des formes ni pour l'accusation, ni pour
+l'instruction, ni pour le jugement: il juge sans procédure; rien
+n'arrête pour le choix des juges, pourvu qu'il puisse indifféremment
+faire asseoir les bourreaux sur le tribunal ou charger les magistrats
+de l'office de bourreaux.
+
+Cependant ce n'est que par degrés que l'arbitraire s'affranchit de
+l'importunité des formes et de toute retenue dans le choix et le
+nombre des victimes. Non qu'il ne puisse secouer tout-à-coup tout
+scrupule et toute pudeur, mais par cet instinct secret qui lui fait
+craindre qu'arrivé aux dernières limites de la férocité, il n'y trouve
+aussi le terme de sa durée.
+
+Ainsi l'on commença par dire quelles conditions, quelles actions,
+quelles liaisons seraient réputées suspectes. C'étaient d'abord les
+nobles, c'étaient, les parens d'émigrés; ce furent ensuite les riches,
+les marchands; ce furent plus tard les auteurs d'écrits ou de discours
+contre la liberté; enfin ce furent tous ceux à qui les comités de
+surveillance jugèrent à propos de ne pas accorder de certificats de
+civisme, c'est-à-dire tous ceux qu'il plut aux prolétaires de désigner
+comme indignes de leur confiance; ce furent, comme on le dit alors,
+les _hommes suspects d'être suspects_.
+
+On ordonna d'abord le désarmement des suspects, ensuite l'inscription
+de leurs noms et qualités sur la porte de leur domicile, bientôt après
+leur arrestation et leur détention jusqu'à la paix.
+
+En même temps que l'arbitraire étendait ainsi la classe des suspects,
+et aggravait leur sort, il étendait celle des actions, des écrits, des
+discours qui seraient punis de mort: on avait d'abord déterminé que
+ce serait la résistance aux lois de la république, les écrits, les
+discours qui y seraient contraires. Bientôt on ajouta tout ce qui
+serait contraire aux arrêtés du comité de salut public. Bientôt
+ensuite on déclara contraires aux lois de la république et aux décrets
+du comité de salut public, non seulement les actions, les écrits, les
+discours royalistes, fédéralistes, mais aussi tout ce qui serait trop
+conforme à l'esprit du gouvernement révolutionnaire; les exagérations,
+les applications erronées des principes républicains, en paroles, en
+actions, en écrits: de sorte qu'on marqua autant d'écueils au-delà
+qu'en-deçà.
+
+Ces lois ne laissant rien d'innocent dans les actions, ni dans les
+pensées, et soumettant la convention elle-même aux proscriptions du
+comité, l'intérêt de finir l'arbitraire et la terreur se fit sentir
+aux conventionnels. Alors on vit éclore une faction nouvelle, celle
+des modérés; un crime nouveau, le modérantisme: crime grave sans
+doute, le plus grave de tous, car il attaquait dans ses fondemens le
+comité de salut public entre les mains de qui résidait le gouvernement
+révolutionnaire. Ce fut alors que la pitié pour les malheureux, les
+asiles qui leur furent ouverts, les sollicitations des pères, des
+enfans, des époux, en leur faveur, les gémissemens et les larmes des
+veuves et des orphelins, se trouvèrent au premier rang dans les crimes
+d'État, et assimilés aux manoeuvres des plus abominables
+conspirations.
+
+Tout fut crime alors, excepté le crime même. Plus de suspects: tous
+étaient coupables. Il ne fut plus question de tenir en prison jusqu'à
+la paix ceux qui étaient incarcérés: jusqu'à la paix! les malheureux
+ne devaient jamais la voir!
+
+Tandis que l'arbitraire désignait ainsi les crimes et les coupables,
+il ne laissait point en arrière les formes de ses procédures, ni la
+composition de ses tribunaux. Après le 10 août on avait institué un
+tribunal _extraordinaire_; on nomma et l'on constitua ensuite un
+tribunal _révolutionnaire_, sous l'autorité du comité de salut public,
+composé d'hommes de son choix, soudoyé par lui, obligé de lui rendre
+compte chaque jour de ce qu'il avait fait, et de prendre l'ordre sur
+ce qu'il aurait à faire le jour suivant. Pendant que ce tribunal
+faisait couler le sang à Paris, des tribunaux révolutionnaires, des
+commissions militaires, instituées, échauffées par des commissaires de
+la convention, soutenus par des armées révolutionnaires, répandaient
+la terreur et le deuil dans les provinces.
+
+Les procédures avaient toujours peu gêné le tribunal révolutionnaire
+de la capitale. La loi du 27 mars 1793, loi proposée par Danton,
+adoptée par l'unanimité de la convention, et en vertu de laquelle il a
+été jugé, ainsi que plusieurs de ses collègues[111], avait mis
+formellement _hors la loi_ les aristocrates et les ennemis de la
+révolution. Cependant un autre décret du 29 octobre 1793 (8 brumaire
+an II) autorisait à examiner les preuves d'aristocratie, sauf à
+abréger le débat lorsqu'il paraîtrait trop long. Mais un autre décret
+du 4 avril 1794 (15 germinal an II), rendu à l'occasion du jugement de
+Danton même, ordonnait de _mettre hors des débats_, c'est-à-dire de
+déclarer hors la loi tout prévenu qui insulterait à la justice
+nationale, c'est-à-dire qui essaierait de se défendre; et bientôt
+après toute personne fut autorisée à arrêter et traduire devant les
+magistrats, les conspirateurs et contre-révolutionnaires. Alors le
+malheur d'être soupçonné ou même accusé sans soupçon tenant lieu de
+crime, et la délation tenant lieu de preuve, il ne s'agissait plus de
+juger, mais d'exécuter une proscription. Aussi le 10 juin 1794 (22
+prairial an II), les interrogatoires des prévenus furent retranchés de
+l'instruction; tout défenseur leur fut refusé; on en vint à faire un
+crime aux juges, non seulement de demander des preuves pour condamner,
+mais d'en admettre et de perdre du temps à en écouter: non seulement
+d'absoudre, mais de ne pas accélérer les condamnations. En effet, tous
+étant _hors la loi_, il ne fallait plus de jugemens, mais de simples
+attestations de l'identité des proscrits.
+
+ [111] Voici le décret du 27 mars 1793, qui fait le fond de toutes
+ les lois postérieures concernant les suspects, et qui a fait _la
+ base de la justice_ pendant plus d'une année.
+
+ «La convention nationale, sur la proposition d'un membre, déclare
+ la ferme résolution de ne faire ni paix, ni trève aux aristocrates
+ et à tous les ennemis de la révolution; _elle décrète qu'ils sont
+ hors la loi_, que tous les citoyens seront armés au moins de
+ piques, _et que le tribunal extraordinaire sera mis dans le jour
+ en pleine activité_.»
+
+ Fouquier-Tinville, lors de son jugement, disait: «Vous nous
+ accusez d'avoir condamné, sans motifs suffisans, ou sans
+ instruction suffisante des procès. Eh bien! si nous n'avons
+ condamné que des aristocrates, la loi n'admet pas de nuances; elle
+ n'admet pas même de procès pour eux; _il n'y avait que l'identité
+ des personnes à constater et tout ce qu'on a toujours fait au-delà
+ était surabondant_. Tout notre tort c'est d'avoir mis en tête de
+ nos jugemens telle loi plutôt que celle du 27 mars; mais au fond,
+ c'est la même chose...» Prudhomme fait, sur cette défense,
+ l'observation suivante: «Ce que Fouquier n'avait pas osé faire une
+ seule fois se pratiqua constamment sous les yeux de Tallien et
+ Isabeau à Bordeaux. Tous les jugemens de la commission populaire
+ avaient pour base ce décret de _mise hors la loi_.»
+
+La terreur ne put s'établir que par ce monstrueux exercice de
+l'arbitraire le plus effréné.
+
+Combien dura ce régime, comment finit-il, quel avantage en tirèrent
+ses auteurs?
+
+L'arbitraire, principe de la terreur, écrasa sans doute un grand
+nombre des victimes qu'il avait désignées, mais il fit périr aussi
+tous ceux qui le professèrent, et ceux qui l'exercèrent, et ceux qui
+en furent les instrumens; il fit périr les tyrans par les tyrans; il
+fit périr tous ses agens par l'anarchie réactionnaire qui succéda à la
+terreur. Enfin il laissa le prolétaire dans l'indigence, dans
+l'humiliation, dans le repentir.
+
+La Gironde, pendant la session de l'assemblée législative, avait fait
+les premiers essais de l'arbitraire, par l'établissement d'un tribunal
+extraordinaire et de procédures particulières, ensuite par ses
+accusations contre les ministres et par ses provocations contre la
+cour. Dans les premiers temps de la convention, elle concourut, avec
+la Montagne, à développer ce système. La Montagne s'en est servie
+pour faire périr la Gironde.
+
+Après la destruction de la Gironde, la Montagne s'étant divisée en
+deux partis, celui de Marat et Hébert d'un côté, celui de Robespierre
+et Danton de l'autre, ce dernier fit périr les Hébertistes et les
+Maratistes, comme tous ensemble avaient fait périr la Gironde.
+
+Robespierre et Danton, restés maîtres du champ de bataille, se
+divisèrent à leur tour. Robespierre envoya Danton à l'échafaud, de la
+même manière que Danton et Robespierre y avaient envoyé de concert les
+Girondins et les Maratistes.
+
+Robespierre ayant voulu de nouvelles victimes parmi ses coopérateurs,
+Tallien, Bourdon, Cambon, Barrère, Billaud, Collot, ceux-ci firent
+tomber sa tête comme eux et lui avaient fait tomber celles des
+Girondins, des Maratistes, des Dantonistes.
+
+Tous, après avoir désigné, dans leur puissance, leurs ennemis à la
+haine populaire, les avoir chargés de calomnies, et accablés
+d'outrages, le furent à leur tour par un ennemi devenu supérieur.
+Tous, après avoir imputé à leurs victimes des crimes imaginaires,
+furent l'objet d'accusations calomnieuses et dérisoires. Tous, après
+avoir porté leurs accusations sans entendre les prévenus, furent aussi
+accusés sans avoir été entendus. Tous, après avoir concouru à remplir
+les prisons de personnes irréprochables, y furent jetés en criminels,
+et plusieurs comme complices des accusés qu'ils y avaient envoyés avec
+fureur. Tous, après avoir appelé par des accusations atroces, des
+condamnations sans formes, ont été à leur tour condamnés sans être
+jugés. Tous, après avoir envoyé leurs victimes à des assassins qu'ils
+avaient assis d'un commun accord sur le tribunal révolutionnaire, y
+furent eux-mêmes envoyés en victimes vouées au supplice. Tous enfin se
+flattaient, en allant à l'échafaud, que le peuple s'indignerait de
+leur proscription: les plus favorisés furent regardés avec
+indifférence; la plupart reçurent les mêmes outrages que les
+malheureux qui les avaient précédés: soit que le peuple ne voulût pas
+douter de la justice du plus fort dont il était l'appui, soit plutôt
+qu'un sentiment de justice naturelle lui fît trouver quelque
+satisfaction à voir le crime puni par le crime, dans un temps où les
+tribunaux étaient sans force ou plutôt sans existence.
+
+Alors l'arbitraire avait atteint les dernières limites où il pût
+porter ses excès; il avait multiplié les condamnations autant qu'il
+était possible, aboli les formalités des jugemens, mis en place des
+juges accomplis en férocité, étendu ses exécutions sanguinaires à
+toutes les conditions, à tous les âges, à tous les sexes, aux auteurs
+de la terreur même, à ses ministres, à ses agens, à ses bourreaux.
+Enfin le nombre des hommes atteints par la terreur s'était accru d'une
+partie de ceux qui l'avaient répandue; et le nombre de ses agens
+n'était plus en proportion avec le nombre de ceux qu'il fallait y
+tenir enchaînés. La honte, l'horreur d'eux-mêmes gagnait ces agens
+fatigués de crimes. Dans cette situation, il suffisait qu'un seul
+malheureux tentât les ressources du désespoir et fît entendre un cri
+de vengeance, pour que la terreur s'évanouît.
+
+Les membres de la convention qui prévoyaient pour eux-mêmes le sort de
+plusieurs de leurs collègues, étaient prêts à donner le signal de la
+révolte, lorsque Robespierre fut attaqué par Billaud. Aussi
+saisirent-ils ce moment. L'unanimité de la convention, bientôt
+confondue avec celle de la nation, proclama la chute du tyran et de la
+tyrannie, de l'arbitraire et de la terreur. La terreur finit avec
+Robespierre. En vain le comité de salut public voulut-il la maintenir
+en la ramenant, disait-il, à son institution primitive, en bornant son
+atteinte aux royalistes et aux contre-révolutionnaires: on rejeta ce
+système comme absurde. On vit alors que la terreur est un ressort que
+rien ne soutient quand il s'affaiblit, que rien ne supplée quand il se
+rompt; et qu'inévitablement elle succombe au premier choc. Mais
+c'était peu: on éprouva que la cruauté ajoutée à l'injustice produit
+les plus implacables vengeances, la plus violente réaction. Tallien et
+les anciens amis de Danton, après s'être réunis avec Barrère,
+Collot-d'Herbois et Billaud-Varennes pour renverser Robespierre et ses
+satellites, se séparèrent de ces trois conjurés et les firent
+condamner à la déportation, comme ils avaient ensemble condamné
+Robespierre à périr. Enfin pour que la même année vît engloutir dans
+le gouffre de l'arbitraire les chefs et les principaux agens de la
+terreur, le tribunal révolutionnaire, ce tribunal qui sans motifs et
+sans jugemens avait envoyé à l'échafaud tant de milliers de victimes
+innocentes, et presque tous ceux qui avaient concouru à le dresser, y
+fut envoyé lui-même tout entier par le parti vengeur de Danton, qui
+fut en cette circonstance vengeur de la nation et de l'humanité[112].
+
+ [112] Le 17 germinal an II, la commission révolutionnaire de Lyon
+ a condamné à mort l'exécuteur des jugemens criminels de Lyon,
+ Jean Ripet, âgé de cinquante-huit ans, l'un des plus infatigables
+ bourreaux de la révolution. Il a été exécuté par son frère,
+ exécuteur des jugemens criminels de l'Isère qui l'aidait
+ précédemment dans ses exécutions militaires à Lyon.
+
+La mort de Robespierre fut donc la catastrophe qui mit fin au
+gouvernement révolutionnaire et à la terreur. Mais à la terreur
+succéda l'anarchie, et l'arbitraire demeura.
+
+La vengeance se saisit de l'arbitraire, et de toutes les armes qu'il
+avait employées. Après avoir commandé dans le sein de la convention la
+déportation de Collot, de Billaud et de Barrère, et envoyé le tribunal
+révolutionnaire au même échafaud où il avait envoyé des milliers de
+victimes, la vengeance répandit ses fureurs dans les provinces.
+Partout où le gouvernement révolutionnaire avait exercé ses ravages,
+elle agita ses torches et fit étinceler son poignard; à Lyon, à
+Marseille, à Toulon, elle se signala comme l'avait fait la terreur.
+Partout elle rechercha et suivit les traces de sang qu'avaient
+laissées les victimes, pour les couvrir du sang des bourreaux. Ceux
+qui se sont soustraits à la mort ou à l'exil, n'ont pu se soustraire à
+l'infamie. Enfin les prolétaires, aveugles instrumens de passions
+criminelles, revenus et honteux des odieuses espérances qui les
+avaient entraînés, déchus de leurs véritables moyens d'existence, de
+l'habitude du travail, de l'industrie, du courage, appauvris par la
+rapine, par une vie dissolue, par l'abaissement du crime, tournaient
+leurs regards vers les ateliers où ils avaient trouvé si long-temps la
+subsistance de leurs familles, et leurs regards ne rencontrèrent plus
+que des ruines.
+
+Tel a été le règne de l'arbitraire durant la terreur, tel il a été
+dans sa force, telle a été sa chute, telles ont été ses conséquences,
+tels ont été les châtimens de ses auteurs et de ses coopérateurs.
+
+Ainsi périront hors la loi, tous les agens des princes contempteurs
+des lois, par l'arbitraire tous les fauteurs de l'arbitraire; ainsi
+périront par la force, les gouvernemens qui auront méconnu la justice;
+par la révolte, ceux qui auront exercé la tyrannie; ainsi tomberont
+avec la tyrannie, les tyrans et les suppôts qu'ils auront épargnés;
+et s'ils échappent aux premiers coups, ils succomberont bientôt aux
+vengeances qui seront déchaînées contre eux par l'anarchie, inévitable
+suite de la terreur.
+
+
+
+
+NOTE
+
+QUI SE RAPPORTE A LA PAGE 68 ET SUIVANTES.
+
+De la Souveraineté.
+
+
+Il est possible d'établir quelques principes sur le droit de
+souveraineté.
+
+La souveraineté est le droit d'avoir et d'exercer une volonté
+supérieure à toutes les volontés; c'est par conséquent un droit
+accompagné des moyens de résister à toutes les attaques et de vaincre
+toutes les résistances.
+
+Cette seconde condition est inséparable de la première: car la faculté
+de vouloir sans pouvoir ne serait pas plus la souveraineté que la
+libre volonté dans une paralysie n'est l'indépendance. La souveraineté
+se compose donc de droit et de fait, de volonté et d'action, de
+vouloir et de pouvoir.
+
+Le pouvoir, proprement dit, est une faculté physique; c'est, ou une
+force naturelle inhérente au souverain, ou une force composée et
+d'institution.
+
+Le _droit_ de la souveraineté est d'institution, et ne peut procéder
+que d'une convention de chacun avec tous, de tous avec chacun. Pour
+qu'un million, cent millions d'hommes aient des droits sur un
+individu, il faut qu'ils forment une société, et que cet individu en
+fasse partie; sinon il serait à l'égard de cette multitude dans l'état
+de nature, où nul n'a de droits (_jura_) à exercer sur un autre; mais
+seulement un droit naturel, une équité volontaire à invoquer, _quid
+æquum, quid rectum_.
+
+La souveraineté est donc le droit originairement acquis à la société
+en corps par l'association même sur chacun de ses membres en
+particulier.
+
+La souveraineté est inaliénable de droit et de fait. De droit, parce
+que la société ne peut se dépouiller, sans être contraire au but de sa
+formation, des droits qu'elle a pour objet de garantir; et parce que
+ces droits sont inséparables de la qualité d'homme; de fait, parce que
+le tout est nécessairement plus fort que la partie quand il veut
+l'être.
+
+Le principe de l'inaliénabilité n'empêche pas que la société ne puisse
+déléguer l'_exercice_ et la jouissance d'une portion du pouvoir
+souverain, telle que celle de faire exécuter les lois, et que l'usage
+ne puisse donner à cette délégation le titre de pouvoir souverain par
+une extension usitée dans le langage. La délégation peut se faire,
+soit à un individu, soit à une suite d'individus d'une même famille,
+soit à un certain nombre d'individus simultanément et collectivement;
+mais dans tous les cas, avec des précautions suffisantes pour ne
+point compromettre le fond du droit, et même pour éviter l'abus sans
+empêcher le bon usage de la portion de souveraineté dont l'exercice
+est délégué. Par exemple, une nation peut déléguer le pouvoir
+d'exécuter les lois sous les réserves suivantes: 1º qu'elle les fera
+par elle-même ou par des représentans; 2º que l'application des lois
+pénales qui intéressent la liberté, et des lois civiles qui
+intéressent la propriété, sera remise à des juges indépendans; 3º que
+l'argent nécessaire pour défrayer le service de la délégation non
+seulement sera voté par la nation ou ses représentans, mais aussi le
+sera périodiquement et annuellement; 4º enfin, que le pouvoir délégué
+retournera à la nation lorsqu'arrivera l'extinction de la personne ou
+de la suite de personnes, ou de l'agrégation de personnes à qui la
+délégation a été faite. Chacune de ces précautions sera séparément un
+témoignage toujours évident de la souveraineté nationale. Étant
+réunies, elles pourront suffire contre les entreprises du pouvoir
+délégué.
+
+Pour exercer le pouvoir délégué, le prince a besoin de subdélégués et
+de force. Sa force ne peut être qu'un extrait de la force générale de
+la société; toutefois accru des moyens artificiels d'armement, de
+maniement des armes, de mouvemens de masses réunies ou séparées. Les
+magistrats subdélégués et la force armée ont eux-mêmes besoin de
+moyens de subsistance qui se renouvellent sans cesse comme le besoin.
+Ces moyens sont représentés par l'argent. L'argent est un produit de
+la propriété particulière qui est garantie par la société et sur
+laquelle les particuliers n'ont rien cédé de leur droit. La
+contribution est un acte volontaire que la société s'est réservé de
+voter périodiquement. Si elle la refuse, c'est qu'elle réprouve
+l'usage qui a été fait du pouvoir: elle le suspend, elle l'anéantit.
+Si le prince veut, au lieu d'une contribution volontaire, un impôt, en
+fixer le montant et le lever en vertu de sa volonté, la nation refuse.
+Si le prince, pour vaincre le refus, essaie d'employer la force, il
+risque de deux choses l'une, ou d'éprouver le refus de la force
+elle-même, ou de provoquer contre elle la force générale et souveraine
+dont elle est extraite et à laquelle il n'y a point d'égale. C'est le
+soulèvement de cette force générale qu'on nomme l'insurrection; elle
+est le terme de la délégation du prince, surtout si la force
+constituée a refusé d'agir pour soumettre la résistance de la nation à
+l'impôt. On peut dire alors que le pouvoir délégué est rentré de
+lui-même dans le pouvoir souverain dont il était détaché; puisque le
+droit de commander sans moyens de contraindre à l'obéissance est un
+droit chimérique; ne pas garder ces moyens quand on en a été investi,
+c'est comme ne les avoir pas reçus.
+
+Non seulement le droit de voter la contribution est une réserve de la
+souveraineté nationale, mais de plus l'exercice de ce droit est la
+preuve du pouvoir suprême, puisqu'il est son fait et qu'il sert de
+régulateur à la portion de puissance déléguée.
+
+Il suffirait de la réversibilité de la couronne à la nation, pour que
+la souveraineté nationale ne fût pas douteuse. Dire qu'elle revient à
+la nation dans un cas quelconque, c'est dire qu'elle est venue d'elle,
+et que la nation est supérieure à celui qui l'a reçue. Dire que la
+nation pourrait seule disposer du trône si la famille qui l'occupe
+venait à manquer, c'est dire qu'elle y a élevé la famille régnante,
+que c'est elle qui a élevé le trône même.
+
+Le droit de ne payer que des contributions consenties, le droit d'être
+jugé par des juges indépendans, ont toujours été de droit public en
+France, et sont consacrés par la charte. La réversibilité de la
+couronne, au défaut d'héritiers mâles dans la famille royale, a
+toujours été regardée comme incontestable. De plus elle a été
+solennellement reconnue en 1717 par tous les membres de la maison de
+Bourbon individuellement, et consacrée par une loi revêtue des
+formalités alors légales. Elle l'a été récemment, au couronnement de
+Charles X, dans un mandement de l'archevêque de Reims qui rapporte les
+droits de la dynastie régnante au trône, non au droit divin, ni à
+l'onction sainte, mais à la loi de l'État qui a fixé la succession au
+trône de France.
+
+Je transcrirai à la suite de cette note, et la loi de 1717 et la
+partie du mandement publié pour le couronnement de Charles X.
+
+Les personnes qui voudront bien réfléchir sur ces textes, ainsi que
+sur le droit de voter l'impôt, seront convaincues que s'il est
+criminel de dire que la souveraineté appartient à la nation, les
+premiers coupables à qui il faut faire le procès sont l'archevêque de
+Reims, Louis XV, le duc d'Orléans régent, le duc de Bourbon, les
+princes de Conti, le comte de Charolais, et le parlement qui a
+enregistré l'édit de 1717.
+
+Ce qui a fait méconnaître l'inaliénabilité du pouvoir souverain, c'est
+l'appréhension qu'elle n'autorise ou du moins ne favorise l'opinion
+que la nation peut, quand il lui plaît, destituer son roi, le juger,
+le condamner, même le mettre à mort, et substituer à la monarchie une
+autre forme de gouvernement. Je l'ai dit dans l'écrit qu'on vient de
+lire, je l'ai dit plus fortement encore, lorsqu'on a commencé le
+procès de Louis XVI: quand la nation a délégué une portion de
+souveraineté en stipulant l'irrévocabilité et l'inviolabilité de ceux
+qui l'exerceront, leur personne, leur titre, leur droit héréditaire et
+leur autorité sont aussi sacrés que s'ils étaient souverains par la
+grâce de Dieu, et beaucoup plus que s'ils l'étaient par la grâce de
+leur épée. Le mépris du principe a été une des calamités de la
+révolution.
+
+
+
+
+ÉDIT
+
+DE JUILLET 1717.
+
+
+Quelques notions préliminaires ne sont pas inutiles à rappeler.
+
+Au mois de juillet 1714, Louis XIV avait ordonné par un édit que si
+les princes légitimes de la maison de Bourbon venaient à manquer, le
+duc du Maine et le comte de Toulouse, ses fils adultérins,
+succéderaient à la couronne de France. Cette loi a eu pour motifs
+apparens, les malheurs et les troubles qui pourraient arriver un jour
+dans ce royaume, si tous les princes de la maison royale venaient à
+manquer.
+
+Le même édit ordonnait que le duc du Maine et le comte de Toulouse
+auraient entrée et séance au parlement, au même âge et avec les mêmes
+honneurs que les princes du sang, et qu'ils jouiraient des mêmes
+prérogatives dans toutes les cérémonies où le roi et les princes se
+trouveraient. Cet édit avait été enregistré au parlement, le 2 août de
+la même année 1714.
+
+Quelque temps après, des chambres du parlement ayant refusé de donner
+aux princes légitimés la qualité de princes du sang, Louis XIV, par
+une déclaration du 23 mai 1715, défendit de faire aucune différence
+entre les princes légitimes et les princes légitimés, ordonna que
+ceux-ci prendraient la qualité de princes du sang, et qu'elle leur
+serait donnée dans tous les actes judiciaires et autres.
+
+Trois mois après cette déclaration, Louis XIV meurt.
+
+Alors trois princes du sang, le duc de Bourbon, le comte de
+Charolais et le prince de Conti, présentent au roi, dans son conseil,
+une requête et différens mémoires pour obtenir la révocation de l'édit
+du mois de juillet 1714, et de la déclaration du 23 mai 1715. Un des
+griefs exposés dans leurs requêtes est que la ligne masculine et
+légitime venant à manquer dans la maison de Bourbon, c'est à la nation
+à faire choix d'une famille pour régner, et que Louis XIV n'avait pas
+le droit de disposer de la couronne.
+
+Il faut remarquer qu'alors Louis XV était mineur, et le duc d'Orléans
+régent.
+
+La requête fut communiquée aux princes légitimés, qui supplièrent le
+roi de la renvoyer à sa majorité, ou de faire _délibérer les états du
+royaume juridiquement assemblés, sur l'intérêt que la nation pouvait
+avoir aux dispositions de l'édit de juillet, et s'il lui était utile
+ou dangereux d'en demander la révocation_. Peu après que cette
+requête eut été présentée, les princes légitimés firent une
+protestation aux mêmes fins, devant notaire, et ils présentèrent une
+requête au parlement pour obtenir le dépôt de cette protestation au
+greffe. Le parlement rendit compte de cette requête au roi, et
+attendit ses ordres pour statuer.
+
+Au mois de juillet 1717, le roi mit fin à la difficulté par un édit
+qui révoqua et annula celui du mois de juillet 1714, et la déclaration
+du 23 mai 1715.
+
+Cet édit signé _Louis_, l'est aussi par le duc d'Orléans, régent,
+présent.
+
+Le préambule de la loi expose les principes que nous allons transcrire
+littéralement, dans la crainte d'en altérer la substance.
+
+«Nous espérons (c'est Louis XV qui parle) que Dieu qui conserve la
+maison de France depuis tant de siècles, et qui lui a donné dans tous
+les temps des marques si éclatantes de sa protection, ne lui sera pas
+moins favorable à l'avenir, et que la faisant durer autant que la
+monarchie, il détournera par sa bonté le malheur qui avait été l'objet
+de la prévoyance du feu roi. _Mais si la nation française éprouvait
+jamais ce malheur, ce serait à la nation même qu'il appartiendrait de
+le réparer par la sagesse de son choix_; et puisque les lois
+fondamentales de notre royaume nous mettent dans une heureuse
+impuissance d'aliéner le domaine de notre couronne, nous faisons
+gloire de reconnaître _qu'il nous est encore moins libre de disposer
+de notre couronne même_: nous savons qu'elle n'est à nous que pour le
+bien et pour le salut de l'État, et que par conséquent _l'État seul
+aurait droit d'en disposer_ dans un si triste évènement que nos
+peuples ne prévoient qu'avec peine, et dont nous sentons que la seule
+idée les afflige. Nous croyons donc devoir à une nation si fidèlement
+et si inviolablement attachée à la maison de ses rois, la justice de
+ne pas prévenir le choix qu'elle aurait à faire, et c'est par cette
+raison qu'il nous a paru inutile de la consulter en cette occasion où
+nous n'agissons que pour elle, en révoquant une disposition sur
+laquelle elle n'a pas été consultée; _notre intention étant de la
+conserver dans tous ses droits_, en prévenant même ses voeux, comme
+nous nous serions toujours cru obligé de le faire pour le maintien de
+l'ordre public, indépendamment _des représentations que nous avons
+reçues de la part des princes de notre sang_.»
+
+Tels sont les motifs littéralement exprimés dans l'édit de 1717, qui
+révoque celui de 1714 et la déclaration de 1715.
+
+La fin du préambule que nous venons de citer, indique que les
+principes exposés étaient invoqués par les princes du sang, dans la
+requête présentée par eux au conseil de régence. Ainsi ajoutant à
+l'hommage que leur ont rendu les princes requérans, celui que leur
+rend le duc d'Orléans, présidant le conseil de régence, en signant
+l'édit et en l'envoyant au parlement, on peut dire que tous les
+princes de la maison de Bourbon ont alors individuellement exprimé
+leur profession de foi sur les droits de la nation; ajoutez le
+suffrage unanime des membres du conseil du roi, entre lesquels on voit
+l'illustre d'Aguesseau, et l'assentiment unanime du parlement qui a
+enregistré, sans le moindre délai, l'édit de révocation de 1717, et il
+sera, je crois, évident que la royauté de droit divin, la royauté
+telle qu'elle était dans Israël, telle que nous la donne Bossuet,
+telle que croyait la posséder Louis XIV, a été désavouée par la
+famille de ce prince, immédiatement après sa mort.
+
+L'édit de juillet 1717 qui renferme tout ce qu'on vient de lire, est
+imprimé dans tous les recueils du temps.
+
+
+
+
+EXTRAIT
+
+DU MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQUE DE REIMS,
+
+A L'OCCASION DU SACRE DE CHARLES X.
+
+(_Moniteur_, 29 avril 1825.)
+
+
+«....Mais n'allez pas, N. T. C. F., conclure de ces réflexions,
+n'allez pas supposer que nos rois viennent recevoir l'onction sainte
+pour acquérir ou assurer leurs droits à la couronne: non, leurs droits
+sont plus anciens, ils les tiennent de l'ordre de leur naissance, et
+de cette loi immuable qui a fixé la succession au trône de France, et
+à laquelle la religion attache un devoir de conscience...»
+
+ _Nota._ Pour concevoir l'aveu que contient ce mandement, il faut
+ se rappeler que Napoléon avait aussi reçu l'_onction-sainte_.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Avertissement j
+
+ Lettre à Monseigneur le duc d'Orléans vij
+
+ L'Esprit de la révolution 1
+
+ Appendice.--De la terreur 193
+
+ Note 222
+
+ Édit de juillet 1717 229
+
+ Extrait du mandement de l'archevêque de Reims, à l'occasion
+ du sacre de Charles X 234
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'esprit de la révolution de 1789, by
+Pierre-Louis Roederer
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION DE 1789 ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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