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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***
+
+LE
+Féminisme
+Français
+
+I
+
+_L'Émancipation individuelle et sociale
+de la Femme_
+
+PAR
+
+Charles TURGEON
+
+Professeur d'Économie politique à la Faculté de Droit
+de l'Université de Rennes
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+Librairie de la Société du Recueil général des Lois et des Arrêts
+FONDÉ PAR J.-E. SIREY, ET DU JOURNAL DU PALAIS
+Ancienne Maison L. LAROSE et FORCEL
+_22, rue Soufflot, 5e arrondt._
+L. LAROSE, Directeur de la Librairie
+
+1902
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT AU LECTEUR
+
+
+_Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je
+le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui
+songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux
+secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines._
+
+_Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est
+plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce
+que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux
+qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à
+étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle
+où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et
+ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la
+haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les
+difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise._
+
+_Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et
+l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et
+risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est
+que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se
+heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et
+défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause.
+Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque
+impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un
+problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements._
+
+_Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons
+tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans
+la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain
+manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un
+fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter
+ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en
+s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je
+ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs
+qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer
+l'un de l'autre._
+
+_M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré
+moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour
+exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure
+qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel
+seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop
+restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre
+travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même
+j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles
+du programme féministe une place plus large et des développements plus
+détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir._
+
+_Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins
+l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue
+d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et
+la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement
+des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet
+qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie
+sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien
+dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux,
+en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les
+doctrines avec indépendance; d'autant plus que si je dois à mon sexe
+d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre,
+Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai,
+en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double
+obligation._
+
+ Rennes, 19 mars 1901.
+
+
+
+
+LIVRE I
+
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+L'esprit féministe
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CE QUE LE FÉMINISME PENSE DE L'ASSUJETTISSEMENT ET DE
+ L'IMPERFECTION DE LA FEMME MODERNE.--A QUI LA
+ FAUTE?--SYMPTÔMES D'ÉMANCIPATION.
+
+ II.--GENÈSE DE L'ESPRIT FÉMINISTE EN FRANCE.--SON
+ BUT.--RÊVES D'INDÉPENDANCE.
+
+ III.--LES DOLÉANCES DU FÉMINISME ET «LES DROITS DE LA
+ FEMME».--NOTRE PLAN ET NOTRE DIVISION.
+
+
+I
+
+Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et
+des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait.
+Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure
+hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague
+pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière
+franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais,
+si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace
+masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout
+entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce
+simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement
+inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres
+avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne
+point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement
+humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à
+sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres
+si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît
+mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la
+femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la
+Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les
+plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la
+rendre meilleure.
+
+«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames
+l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des
+femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop
+vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse
+insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en
+incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce
+que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement
+prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que
+temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme,
+fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les
+moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de
+donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente,
+fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de
+l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.
+
+Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France,
+notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui
+sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos
+habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement
+somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct,
+attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari,
+dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple,
+modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à
+faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de
+nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et
+précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions
+de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la
+lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec
+emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises
+de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes
+sont folles!»
+
+Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements
+d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon
+droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à
+certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès,
+à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure
+cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des
+extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La
+plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un
+parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un
+réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les
+directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à
+l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et
+infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.
+
+
+II
+
+Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface,
+mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et
+s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes
+femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières
+indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que
+nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général,
+nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux
+causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de
+nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une
+détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la
+revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre
+accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes
+filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin
+pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une
+vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal
+défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté,
+qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction,
+beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins
+intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur
+est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la
+société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec
+douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui
+s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger
+avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur
+suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles
+revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent
+ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est
+facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et
+plus tranchante.
+
+En deux mots, _ces dames et ces demoiselles s'éprennent de science pour
+élever la femme dans la société et s'attaquent plus ou moins franchement
+au mariage pour abaisser l'homme dans la famille_. Tout le féminisme est
+là. En quelque sentiment qu'on le tienne, quelque inquiétude qu'il
+éveille dans les esprits attachés aux traditions, quelque défiance même
+qu'il excite dans les âmes chrétiennes, il se propage, s'affirme et
+s'accentue dans nos idées et dans nos moeurs. Le Français, né malin, y
+trouve naturellement une occasion d'épigrammes faciles où sa verve se
+délecte innocemment. Mais sans rien perdre de ses droits, l'esprit
+gaulois est forcé lui-même de prendre le féminisme au sérieux. Plus
+moyen de l'enterrer sans phrases. Très garçon d'allure, de goût et de
+langage, il crie, pérore et se démène comme un beau diable. Depuis
+quelque temps surtout, il multiplie les conférences, les publications,
+les groupements, les associations et les congrès. Nous avons aujourd'hui
+une propagande féministe, une littérature féministe, des clubs
+féministes, un théâtre féministe, une presse féministe et, à sa tête, un
+grand journal, _la Fronde_, dont les projectiles sifflent chaque jour à
+nos oreilles et vont tomber avec fracas dans le jardin de Pierre et de
+Paul, sans égard pour la qualité ou la condition du propriétaire. On
+sait enfin que le féminisme a ses syndicats et ses conciles, et que,
+chaque année, il tient ses assises plénières dans une grande ville de
+l'ancien ou du nouveau monde. Il est devenu international.
+
+
+III
+
+Puisque les revendications féministes menacent de troubler gravement
+l'ordre social et familial, nous avons le droit et le devoir de demander
+nettement aux «femmes nouvelles» ce qu'elles attendent de nous, ce
+qu'elles préparent contre nous. N'ayons en cela nul souci de les
+embarrasser: loin de cacher leur programme, elles l'affichent.
+Résumons-le sans plus tarder, en lui conservant, autant que possible, sa
+forme vive et ingénument imagée. Aussi bien est-ce le plan général de
+cet ouvrage que nous tracerons de la sorte, notre dessein étant de
+consacrer une étude particulière à chacune des revendications qui
+suivent. On aura ainsi sous les yeux, dès le début de ce livre, et le
+cahier des doléances féministes, et l'économie générale de notre
+travail.
+
+Et donc, les temps sont venus d'une ascension vers la lumière, vers la
+puissance et la liberté. Enfin l'esclave se redresse devant son maître,
+réclamant une égale place au soleil de la science et au banquet de la
+vie. Depuis trop longtemps, la femme est écrasée par la prépondérance
+masculine dans tous les domaines où son activité brûle de s'étendre et
+de s'épanouir.
+
+1º Elle souffre d'une _infériorité intellectuelle_; car les jeunes
+filles ne sont pas aussi complètement initiées que les jeunes gens aux
+choses de la vie et aux clartés du savoir.
+
+2º Elle souffre d'une _infériorité pédagogique_, parce que
+l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, et les carrières
+qui leur servent de débouchés, sont d'un accès plus difficile pour elle
+que pour l'homme.
+
+3º Elle souffre d'une _infériorité économique_, puisque le travail de la
+femme n'est nulle part aussi libre et aussi rémunérateur que le travail
+masculin.
+
+4º Elle souffre d'une _infériorité électorale_, parce que, citoyenne
+ayant les mêmes intérêts que le citoyen à l'ordre politique et à la
+prospérité publique, elle n'a pas le droit de faire entendre sa voix
+dans les conseils de la nation.
+
+5º Elle souffre d'une _infériorité civile_, puisque la capacité de la
+femme mariée est étroitement subordonnée à l'autorisation maritale.
+
+6º Elle souffre d'une _infériorité conjugale_, l'épouse étant, depuis
+des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la
+domination souveraine de l'époux.
+
+7º Elle souffre enfin d'une _infériorité maternelle_, si l'on songe que
+les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père
+avant d'être soumis à la sienne.
+
+Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour
+injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que
+«la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable
+volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et
+le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins
+irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme
+meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque
+les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme
+abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement
+transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le
+fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec
+magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte
+d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles
+futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de
+femme[1].»
+
+[Note 1: JULES BOIS, _La Femme nouvelle_. Revue encyclopédique du 28
+novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, _passim_.]
+
+On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle
+rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à
+marcher au calvaire.
+
+Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de
+combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il
+serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la
+tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en
+1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de
+l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au
+XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est
+pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes
+choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui
+se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de
+l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière
+soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien
+au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les
+revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre
+époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive
+et les soumettre à un sérieux examen.
+
+En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous
+étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons
+de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions
+générales qui correspondent à nos deux séries d'études.
+
+Dans la première, la femme poursuit: 1º son _émancipation individuelle_,
+en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la
+science; 2º son _émancipation sociale_, en revendiquant une plus large
+et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.
+
+Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son _émancipation
+politique_, en conquérant le droit de suffrage; 2º son _émancipation
+familiale_, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.
+
+Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'_instruction_ et
+de _travail_: voilà pour son émancipation individuelle et sociale;
+d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'_État_ et du
+_ménage_: voilà pour son émancipation politique et familiale.
+
+Et du même coup, nous avons justifié la distribution de toutes les
+controverses féministes en deux suites d'études qui s'enchaînent et se
+complètent. Mais avant d'aborder l'examen critique des revendications
+formulées en ces derniers temps par le féminisme français, nous tenons à
+convaincre les sceptiques et les indifférents de la gravité de ce
+mouvement d'opinion; et, à cette fin, nous indiquerons préalablement,
+avec quelque détail, ses _tendances_ et ses _aspirations_, ses
+_groupements_ et ses _manifestations_, l'expérience démontrant qu'une
+nouveauté mérite d'autant plus de considération qu'elle apparaît et se
+propage en des milieux plus variés et plus étendus.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Tendances d'émancipation de la femme ouvrière
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--D'OÙ VIENT LE FÉMINISME?--SON ORIGINE AMÉRICAINE.--SES
+ TENDANCES DIVERSES.
+
+ II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALITÉ DU PEUPLE.--L'OUVRIER
+ IVROGNE ET DÉBAUCHÉ.--PAUVRE ÉPOUSE, PAUVRE MÈRE.
+
+ III.--DIFFICULTÉS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET
+ L'ÉPARGNE DE L'OUVRIÈRE.
+
+
+I
+
+Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que
+veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une
+réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
+problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur
+lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.
+
+Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on
+l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les
+progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme[2]». Depuis
+lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie
+ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle
+est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître
+que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux
+et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les
+nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait
+excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à
+communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un
+ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
+analyser les symptômes et reconnaître la gravité.
+
+[Note 2: _Théorie des Quatre Mouvements_, 2e édit. 1841. Librairie
+sociétaire, p. 195.]
+
+Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue
+en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces
+conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
+velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête,
+risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
+féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
+adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il
+s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une
+germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la
+pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A
+côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui
+sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
+du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour
+sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
+féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les
+doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.
+
+Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit
+incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous
+enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes
+sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les
+pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans
+les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici
+et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des
+prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le
+dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition
+d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les
+catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un
+phénomène négligeable.
+
+En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme _ouvrier_, un
+féminisme _bourgeois_, un féminisme _mondain_, un féminisme
+_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
+plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
+qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
+secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la
+prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.
+
+
+II
+
+Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente
+des prérogatives de son conjoint.
+
+C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux
+malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté,
+l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que
+l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les
+avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du
+prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
+nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous
+compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous
+essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les
+éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison
+est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par
+les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui
+prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités
+aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères
+déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne
+voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.
+
+Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des
+réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
+d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que
+soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son
+coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à
+peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec
+instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les
+défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus
+foi dans son homme. A qui la faute?
+
+Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit
+être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le
+trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est
+un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de
+saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en
+tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
+de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
+dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice
+de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
+à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
+l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
+l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de
+quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
+devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa
+patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus
+instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion,
+est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus
+prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de
+siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le
+détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de
+famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère
+s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des
+marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais
+lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
+famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?
+
+Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
+est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
+point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est
+l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
+du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des
+boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner
+aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières,
+faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
+cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.
+
+
+III
+
+Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de
+ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
+mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un
+indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
+soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret
+ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure,
+récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle
+veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
+faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
+
+Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le
+budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la
+dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
+soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
+magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
+main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
+concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
+femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
+chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il
+y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
+mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être
+question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les
+veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
+exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
+travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou
+au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de
+sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
+
+Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
+part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les
+professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette
+tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des
+sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le
+crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement
+des règles mêmes du mariage.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--PORTRAITS D'AÏEULES.--NOS GRAND'MÈRES ET NOS
+ FILLES.--LA PARISIENNE ET LA PROVINCIALE.
+
+ II.--LES ÉMANCIPÉES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI.
+
+ III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE
+ BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIÈRES, GOÛTS
+ D'INDÉPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRÉCOCITÉ DES
+ UNES ET DES AUTRES.
+
+ IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDÉES
+ D'INDÉPENDANCE.
+
+
+I
+
+Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins
+accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la
+bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus
+fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle
+a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très
+appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les
+photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le
+contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image
+de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et
+simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point
+remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard
+modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,
+dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de
+l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout
+autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le
+buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté,
+d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de
+masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.
+
+Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise
+d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois
+qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions
+jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès
+l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix
+intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient
+de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect
+du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du
+pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses
+mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on
+lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,
+parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une
+impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne
+sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec
+les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.
+
+Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!
+Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle
+finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de
+la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant
+dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie
+virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes
+d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme
+auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances
+auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses
+d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées
+par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante,
+et troublées par les risques probables et les accidents possibles de
+l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à
+chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de
+l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons
+est l'âge critique de la femme intellectuelle.
+
+On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a
+point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent
+que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit
+nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne
+suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes
+ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un
+bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré,
+crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent
+point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères
+tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et
+gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette
+fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en
+concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail;
+et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines
+femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu
+qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr
+qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.
+
+
+II
+
+Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations
+indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant
+ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
+questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et
+en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité?
+Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les
+épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
+qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève
+la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
+sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les
+décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
+leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
+cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des
+droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
+se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
+vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour
+elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est
+faite. Elles ont pris déjà la place du maître.
+
+On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de
+coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un
+peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre
+première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces
+arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que,
+l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
+de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
+rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de
+dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
+les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
+gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste
+de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que
+l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de
+satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si
+bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance
+croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.
+
+A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
+qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
+barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et
+qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
+conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la
+confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de
+surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux
+pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que
+pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une
+beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
+meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de
+politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à
+ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le
+plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable?
+Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière
+surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de
+salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
+sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses?
+Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.
+
+Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que
+beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
+jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une
+soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte
+future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des
+générations nouvelles.
+
+
+III
+
+Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
+je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
+qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à
+rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante.
+Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
+leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
+suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts
+sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
+paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une
+maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes
+demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées
+gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les
+«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne
+vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux
+tentations de la «vie facile»?
+
+Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
+trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de
+perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le
+parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
+la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà
+touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
+n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris.
+Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères.
+On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être
+accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
+trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances»,
+d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
+trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer
+rapidement en évaporées.
+
+Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon,
+de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites
+et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
+tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
+joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction,
+sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant
+ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces
+demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.
+
+N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
+Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs
+oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
+traîner sur la table de famille les livres les moins propres à
+entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le
+respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une
+instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on
+s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau
+de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et
+inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme,
+suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de
+pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux
+audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille,
+élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
+«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi
+docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi
+fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches
+sacrées de la maternité.
+
+
+IV
+
+Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de
+l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
+la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine,
+il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le
+droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la
+responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
+croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui
+faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui
+justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour
+l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de
+sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos
+moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme
+un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger
+les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité
+civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous
+les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la
+plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de
+non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
+convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus
+naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons
+fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
+impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à
+ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.
+
+Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
+les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons
+des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte
+par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous
+prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur
+ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la
+constitution économique et sociale de la famille française. Liberté,
+égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
+entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs
+actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et
+en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité
+fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
+pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme
+un frère!
+
+Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
+révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères
+ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de
+leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement
+commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Tendances d'émancipation de la femme mondaine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES OUTRANCES DU THÉÂTRE ET DU ROMAN.--LE MONDE OÙ L'ON
+ S'AMUSE.--LE FÉMINISME EXOTIQUE ET JOUISSEUR.
+
+ II.--LA FEMME OISIVE ET DISSIPÉE.--CE QU'EST LA MÈRE, CE
+ QUE SERA LA FILLE.
+
+ III.--DEMI-VIERGE ET DEMI-MONSTRE.--OÙ EST L'ÉDUCATION
+ FAMILIALE D'AUTREFOIS?
+
+
+I
+
+Tandis que les classes moyennes, prises dans leur généralité, restent
+attachées au foyer et, s'enfermant dans une vie active, honnête, toute
+remplie des devoirs quotidiens courageusement acceptés, persistent à
+placer dans la dignité et l'indissolubilité du mariage la force et le
+bonheur de la famille, il est malheureusement trop certain que, dans les
+régions dites «élevées» de la société parisienne, la curiosité de jouir
+et la passion de l'amusement s'exaspèrent en une fièvre croissante, qui
+s'impatiente de toutes les digues opposées au libre plaisir par
+l'habitude morale et par le frein combiné de la religion et des lois. Si
+nous admettions même,--et c'est un préjugé courant--que la littérature,
+le roman et le théâtre sont les fidèles reflets de l'âme d'un peuple, il
+faudrait conclure de tout ce qui s'est écrit sur les moeurs françaises
+depuis vingt-cinq ans que, du haut en bas, notre pauvre société tombe en
+décomposition et en pourriture. Et c'est bien ce que l'étranger, qui
+n'est pas en situation de ramener le mal à ses justes proportions, nous
+fait l'injure de croire. De grâce, n'élargissons point nos plaies,
+n'aggravons point nos vices à plaisir! Puissent nos écrivains renoncer
+aux élégances perverses du roman «distingué» où chaque salon ressemble à
+un mauvais lieu! Toute la société française ne tient pas, Dieu merci! en
+ce monde exotique luxueusement installé dans les somptueux quartiers de
+l'Arc-de-Triomphe, où «nos toutes belles» traînent une existence vide,
+factice, dissipée, au milieu d'un décor digne des _Mille et une Nuits_,
+s'occupant à cultiver avec effort, dans leurs propos, et leurs liaisons,
+la psychologie du libre amour, le dévergondage et l'adultère. Ces fleurs
+de perversion sont des raretés. Cette vie est en dehors des lois
+communes de la vie.
+
+Même dans les milieux les plus fastueux, la passion n'a point coutume de
+se déchaîner aussi généralement, aussi scandaleusement. En fait, les
+nécessités de la famille et les tracas de la profession, l'obsession de
+l'avenir à préparer, de la fortune à maintenir, les soucis d'argent,
+d'ambition, d'avancement, dominent la fougue des entraînements et
+contrarient le goût du plaisir et l'expansion des jouissances. Il n'est
+pas dans les conditions ordinaires de l'existence de faire si facilement
+la fête. Ne jugeons donc point de la vie par le roman. Gardons-nous
+surtout d'étendre à toutes nos classes élevées la réprobation que mérite
+seulement la corruption d'une minorité tapageuse.
+
+Mais, si exceptionnel que soit le monde où l'on s'amuse, quels
+détestables exemples il donne au monde où l'on travaille! Car il faut
+bien reconnaître que, dans ce milieu élégant, léger, subtil, agité, qui,
+voulant jouir de la vie, retentit d'un perpétuel éclat de rire,
+l'émancipation est de bon ton. C'est là que règne et s'épanouit ce que
+j'appelle le «féminisme mondain», un féminisme évaporé qui semble
+prendre à tâche d'oublier que la femme est, par fonction, la gardienne
+des moeurs et le bon génie du foyer. C'est là qu'on rencontre ces jeunes
+femmes et ces jeunes filles, impatientes de toutes les contraintes,
+éprises de vie indépendante et d'expansion aventureuse, qui se flattent
+d'incarner à nos yeux la «femme libre». Leur plus grand plaisir est de
+jouer avec le feu. Par un mépris hautain du danger, et peut-être aussi
+par l'attrait piquant du fruit défendu, elles se font un amusement de
+côtoyer les abîmes. Gare aux chutes! Un accident est si vite arrivé!
+Mais elles s'en moquent, en attendant qu'elles en pleurent.
+
+
+II
+
+Ce type très moderne qui, par bonheur, n'existe pas encore à de nombreux
+exemplaires, est facilement reconnaissable, grâce aux malicieuses
+esquisses qu'en ont tracées avec complaisance nos chroniqueurs, nos
+dramaturges et nos romanciers. C'est un joli bijou parisien, une
+créature très fine et très parée, qui met un masque d'hypocrite
+honnêteté à sa frivolité d'âme comme à ses audaces de pensée et à ses
+écarts de conduite. Sous le vernis de politesse mondaine qu'ont déposé
+sur son visage et dans ses manières toutes les fréquentations de salon,
+se cache une petite nature très primitive, féline et rusée, décidée à
+s'amuser, coûte que coûte, aux dépens d'autrui. A l'entendre causer,
+elle se départit rarement, sauf dans les réunions tout à fait intimes,
+du ton de la bonne compagnie; elle a le respect extérieur des
+convenances et des règles sociales. C'est une femme bien élevée,--quand
+elle le veut,--qui répète avec exactitude les gestes qu'on lui a
+minutieusement appris. Son langage ne blesse aucun préjugé. Elle a des
+usages; elle sait vivre. Ses grâces sont infiniment séduisantes. C'est
+une chatte distinguée.
+
+Mais s'il nous était donné de descendre dans son âme, quel contraste!
+Disciplinée pour la forme et par le dehors, cette créature n'est, en
+dedans, qu'une «libertaire» qui s'ignore et cache au monde et à
+elle-même, sous des manières polies et raffinées, toutes sortes
+d'énormités morales. Tandis que son éclat et son charme nous la font
+prendre pour une exquise merveille de la civilisation, elle n'a que les
+apparences d'un être civilisé. Sa tête est vide de toute pensée grave.
+Si elle va encore à la messe, c'est par désoeuvrement, comme elle va au
+bal par distraction; car sa foi est aussi frivole que sa raison. Elle ne
+songe guère qu'à ses toilettes, à ses visites, à ses intrigues. Son
+coeur lui-même ne s'échauffe qu'aux hasards d'une aventure amoureuse.
+C'est un être artificiel, dupe de ses appétits de plaisir, égoïste et
+inconscient, qui ne tient plus à la vie que par les rites et les
+grimaces du monde. Au fond, elle se rit de tout, de la vertu et du code,
+de son mari et de son confesseur; et il faudrait peu de chose, une
+tentation, une occasion, pour faire éclater son âme de révoltée.
+
+Telle mère, telle fille. Ce n'est pas assez dire, car il est à craindre
+que les filles ne dépassent les mères. Dans ces sphères oisives et
+dissipées du beau monde, où l'on cherche à tromper l'ennui des heures
+inoccupées par un marivaudage des moins innocents, une singulière
+génération grandit qui a la prétention de s'affranchir de toutes les
+conventions sociales à force d'impertinence et d'audace. Là, dans une
+atmosphère luxueuse et trépidante, au milieu de fêtes ininterrompues,
+s'épanouissent les «demi-vierges», fleurs de salon trop tôt respirées,
+qui mettent leur honneur à s'émanciper franchement de tout ce qui les
+gêne. Déjà moins retenues que leurs mères, elles affectionnent les
+allures viriles et raffolent de tous les sports, de toutes les
+hardiesses, de toutes les excentricités. Inconséquentes autant que
+jolies, portées aux coups de tête et aux fantaisies d'enfant gâté, elles
+ne reculent devant aucune imprudence. Il semble que leur élégance doive
+tout excuser, que leur grâce puisse tout absoudre; car elles ont
+l'admiration d'elles-mêmes. Elles entendent mettre en valeur et en vue
+leur jeunesse et leur beauté, et elles les affichent complaisamment dans
+les salons cosmopolites de la capitale ou les promènent, en des
+toilettes savantes, à travers les casinos des plages à la mode. Que
+deviendront ces jolis monstres, si jamais ils se marient?
+
+
+III
+
+Cette jeunesse troublante est le produit d'une culture mondaine très
+affinée et d'une culture morale trop négligée. Elle fait profession de
+ne rien ignorer, et elle le prouve sans le moindre embarras. On assure
+même que les demoiselles les plus lancées de cette belle société n'ont
+point de secret pour les petits jeunes gens de leur entourage, et que
+ceux-ci en rougissent quelquefois. Elles ne s'effarouchent d'aucun
+langage, d'aucune lecture, d'aucun spectacle. Toutes les extravagances
+nouvelles les attirent; seul, l'effort méritoire les épouvante. Passe
+encore de cultiver le symbolisme vaporeux ou le monologue inédit, de
+fabriquer des vers décadents ou de la peinture impressionniste, et avec
+quel talent! vous le savez. Mais si les petits arts d'agrément trouvent
+grâce devant leur fatuité dédaigneuse, en revanche, le travail sérieux
+les ennuie autant que l'austère vérité les assomme. Il est évident
+qu'elles ont résolu de se soustraire, du mieux qu'elles pourront, aux
+devoirs naturels qui pèsent sur le vulgaire.
+
+J'ai hâte de dire que cette corruption n'est pas tout à fait d'origine
+française. Il faut y voir, suivant le mot de M. André Theuriet, un
+curieux exemple de «contagion par infiltration». Depuis plusieurs
+années, les jeunes filles anglo-américaines pullulent dans nos villes
+d'eaux et dans les salons parisiens, et nos demoiselles du monde se sont
+empressées de copier les allures hardies et le sans-gêne émancipé de
+leurs soeurs étrangères. Seulement, débarrassées de la retenue qu'impose
+au bon moment la froideur protestante des pays d'Outre-Mer, ces libertés
+ont vite dégénéré, dans nos milieux français où le sang est plus vif et
+la tête plus chaude, en excentricités provocantes. Et la logique du mal
+veut, hélas! (c'est M. Marcel Prévost qui le confesse textuellement dans
+la préface de son fameux livre) que «pour la fillette d'honnête
+bourgeoisie, la demi-vierge exerce la fascination du viveur sur le
+collégien.»
+
+Il reste qu'à Paris comme en province, chez les riches comme chez les
+pauvres, il n'est qu'une éducation chastement familiale pour soutenir et
+perpétuer la pure tradition des bons ménages et le renom de la vieille
+honnêteté française. Mais les pères et les mères auront-ils la sagesse
+et le courage de défendre leurs enfants, par des habitudes de vie plus
+simples et plus sévères, contre la contagion des mauvais exemples?
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Tendances d'émancipation de la femme «nouvelle»
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES PROFESSIONNELLES DU FÉMINISME SONT DE FRANCHES
+ RÉVOLTÉES.--LE PROLÉTARIAT INTELLECTUEL DES FEMMES.
+
+ II.--NOUVEAUTÉS INQUIÉTANTES DE LANGAGE ET DE CONDUITE.--LA
+ FEMME «LIBRE».--ÉTAT D'ÂME ANARCHIQUE.
+
+
+I
+
+On trouvera peut-être que je n'ai point su parler toujours sans
+irrévérence des tendances diverses du féminisme ouvrier, bourgeois et
+mondain. Que va-t-on dire de la franchise avec laquelle je me propose de
+juger les aspirations du féminisme «professionnel?» Mais j'ai trop le
+respect de la femme pour hésiter à lui dire toute la vérité.
+
+Les professionnelles du féminisme sont, d'esprit et de coeur, de
+franches révoltées. Par cette appellation, j'entends cette fraction
+avancée qui, sans distinguer entre les revendications féminines, va
+droit au libre amour par la suppression du mariage et le renversement de
+la famille; ce groupe d'audacieuses, sorte d'avant-garde tumultueuse et
+indisciplinée, qui fait heureusement plus de bruit que de mal; ce petit
+bataillon de femmes exaltées qui proclament l'égalité absolue des sexes
+et, victimes assourdissantes, font tout le tapage qu'elles peuvent pour
+nous convaincre des infortunes de l'«éternelle esclave» et de
+l'«inéluctable révolution» de la femme moderne. A cet effet, elles
+professent le féminisme «intégral».
+
+Ce qui perce à travers la propagande qu'elles mènent, c'est, avec le
+mauvais goût de la déclamation, une avidité impatiente de réclame, un
+goût effréné de notoriété bruyante. Il semble qu'entraînées par le bel
+exemple que nous leur avons donné, ces fortes têtes soient en joie de
+succomber aux tentations de publicité à outrance qui compromettent si
+gravement, de nos jours, la vie de famille et la tranquillité des
+honnêtes gens. La poule meurt d'envie de chanter comme le coq; et c'est
+à qui s'époumonera pour mettre sa petite personne en évidence sur le
+plus haut perchoir du poulailler. Après le politicien, voici qu'apparaît
+la politicienne. Il faut aux femmes «nouvelles» une scène pour s'y
+affirmer et s'y afficher à tous les regards. Et dans le nombre, il
+pourrait bien se révéler tôt ou tard d'admirables comédiennes.
+
+Que le nombre des émancipées excentriques ait chance de se grossir à
+l'avenir d'importantes recrues, il y a vraisemblance. Jusque-là, nos
+couvents de femmes avaient recueilli la plupart des déshéritées et des
+vaincues de la vie. Mais l'extension rapide d'une instruction plus libre
+et plus large ne manquera point de susciter, parmi les générations qui
+montent, un nombre croissant de jeunes filles diplômées, d'intelligence
+ardente et éveillée, curieuses de vivre et ambitieuses de réussir,
+auxquelles j'ai peur que l'existence n'offre point les débouchés
+qu'elles attendent. Bien qu'on ne puisse raisonnablement s'opposer au
+développement intellectuel de la femme, comment ne pas voir que les
+carrières pédagogiques sont déjà surabondamment encombrées, et que
+nombreuses sont les jeunes filles instruites, munies de tous leurs
+brevets, qui se morfondent dans une inaction misérable? Trop savantes et
+trop fières pour se plier aux besognes manuelles, on les voit déjà
+traîner dans les grandes villes une vie désenchantée et se disputer avec
+âpreté quelques maigres leçons, tandis qu'elles couvent en leur coeur
+d'amères rancunes contre l'imprévoyante société qui leur a ouvert une
+voie sans issue. N'est-il pas à craindre que certaines de ces
+malheureuses, que leur demi-science exalte sans les nourrir, prêtent
+l'oreille aux suggestions de l'esprit de révolte et s'enrégimentent dans
+cette annexe de l'armée révolutionnaire qu'on appelle déjà «le
+prolétariat intellectuel des femmes?»
+
+Sorties des classes moyennes, incomprises, isolées, déclassées, avec des
+goûts, des aspirations, des besoins qu'elles ne pourront satisfaire,
+quoi de plus naturel que leur âme, aigrie ou désabusée, s'ouvre aux
+idées d'indépendance qui flottent dans l'air, et qu'entraînées par ces
+prédications excessives qui exagèrent les droits et atténuent les
+devoirs de leur sexe, elles se persuadent aisément qu'elles sont des
+victimes et des sacrifiées? Détournées de leurs traditionnelles
+professions par une instruction inconsidérée, elles assiégeront en foule
+grossissante les carrières masculines et, devant les difficultés de s'y
+faire une place et un nom, elles crieront à l'oppression, réclamant
+l'égalité absolue et l'indépendance totale.
+
+
+II
+
+Entre ces mécontentes, qui peuvent devenir légion, une sorte de
+franc-maçonnerie de sexe est en voie de s'organiser qui, sous prétexte
+d'émanciper les femmes de la tutelle néfaste des hommes, aborde sans
+scrupule les sujets les plus déplaisants et les questions les plus
+scabreuses. Il semble que les hardiesses inquiétantes de langage
+fleurissent tout naturellement sous la plume ou sur les lèvres de
+certains féministes. A les entendre parler des choses du mariage avec
+une impudence sereine, on croirait que ces zélateurs et ces zélatrices
+de la croisade des «temps nouveaux» n'ont pas eu de parents à aimer et à
+bénir, puisque c'est au foyer seulement que s'éveille et s'entretient la
+douce religion de la famille. Aussi bien le féminisme est-il, pour
+quelques demoiselles, comme une revanche de vieilles filles. Celles qui
+jettent si bruyamment leur bonnet par-dessus les moulins, risquent même
+de faire croire aux esprits malveillants qu'elles nourrissent la secrète
+espérance de le voir ramasser par un passant. Lorsqu'une tête féminine
+mal équilibrée entre en ébullition, on peut s'attendre aux pires
+extravagances.
+
+Dans la pensée de ces intransigeantes, l'«Ève nouvelle» doit évincer le
+vieil homme, comme une réserve fraîche remplace un corps de troupes
+affaiblies et fourbues. Leur prétention est de parler et de penser par
+elles-mêmes, de s'exprimer et de se vouloir elles-mêmes. Elles ne
+souffrent plus que l'homme leur serve de conscience et d'interprète.
+Voici la confession d'une jeune émancipée que M. Jules Bois a reçue avec
+complaisance: «Depuis trop longtemps nous plions sous l'intelligence de
+l'homme. Il suffit qu'il soit l'homme pour que nous admirions son
+cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous
+la brutalité du muscle. Eh bien! je ne m'inclinerai ni devant la tête ni
+devant le bras du mâle. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et
+forte? Je travaillerai; je serai médecin, avocat, poète, savant,
+ingénieur; je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il
+voudra[3].»
+
+[Note 3: _L'Ève nouvelle_, p. 152.]
+
+Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que
+le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos
+familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour
+mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari
+gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le
+roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui,
+cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties
+soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à
+des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à
+la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur
+prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces
+pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être
+libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation
+plus dégradante?
+
+Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études,
+astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite
+de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera
+en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui
+déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle
+épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les
+prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte
+ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.
+
+Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré
+implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés
+considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille
+française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien:
+cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour
+être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la
+société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que
+modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de
+métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement
+intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on
+ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes
+et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des
+moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les
+transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni
+soudaines.
+
+C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance:
+«L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus
+hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme,
+rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles
+rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être
+émancipée qu'elle ne peut être rénovée[4].» Conclusion excessive: la
+femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les
+changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais
+il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que
+l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»
+
+[Note 4: Préface de l'_Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 29.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Modes et nouveautés féministes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE FÉMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS
+ VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.
+
+ II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE
+ COSTUME FÉMININ SE MASCULINISE.--EXAGÉRATIONS FÂCHEUSES.
+
+ III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE
+ BELLE FEMME?
+
+
+I
+
+Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes
+supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des
+espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer
+et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées,
+opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi
+qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus
+facilement qu'elles l'auront moins effarouché.
+
+Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de
+révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de
+révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par
+application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des
+grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs
+reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a
+du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue
+l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole,
+il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces.
+Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le
+contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée,
+sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à
+développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses
+moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête,
+qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait
+d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et
+ne trempaient virilement leur organisme.
+
+Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de
+la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et
+jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles
+excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes
+et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit
+et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la
+bicyclette surtout.
+
+La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans
+les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le
+bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal
+possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses
+considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans
+l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette
+petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est
+présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et
+ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un
+congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander
+chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la
+bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des
+femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes
+plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera
+efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.
+
+Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder
+sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre
+d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a
+pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance.
+Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de
+tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un
+ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en
+passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il
+appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes
+pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la
+bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des
+mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la
+garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez
+gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la
+surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un
+remède à la dépopulation.
+
+Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles
+toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance
+de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses
+costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais
+même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la
+femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style,
+que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors
+peuvent corrompre les moeurs.
+
+
+II
+
+On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il
+est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la
+culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une
+obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y
+réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces
+deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment
+symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion
+pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.
+
+Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un
+jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure
+décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la
+voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
+pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les
+féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est
+pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une
+jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une
+petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un
+peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
+fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne
+s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume
+avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
+parfaitement ridicules.
+
+En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin,
+l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de
+médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain
+avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
+du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que
+le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
+connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral,
+puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il
+s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais
+je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la
+pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
+qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
+Berlin un aspect tout à fait réjouissant.
+
+Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et
+l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
+servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même
+meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari
+n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il
+faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où
+les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou
+corrigées. Prenons patience.
+
+J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a
+quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé
+aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement
+dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement
+un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit
+jusqu'ici grand effet.
+
+A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les
+ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt
+d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de
+la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique.
+Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser,
+certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats
+féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau
+costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son
+intervention, la question de toilette est restée sous la loi de
+liberté[5].
+
+[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui
+ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique,
+sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à
+l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
+coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce
+qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie
+celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
+chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
+croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les
+avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se
+résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et
+pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie
+pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne
+manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis
+que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
+à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes
+de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps
+est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces
+mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
+bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend
+plus.
+
+Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation
+s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les
+allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les
+yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs
+et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine
+se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses
+broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
+velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le
+plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du
+sportsman.
+
+Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
+changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les
+nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions
+masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
+soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en
+moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de
+la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en
+un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur
+grâce et aussi leur faiblesse.
+
+Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont
+les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
+répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
+qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs
+leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
+chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
+et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge
+suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles
+s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.
+
+Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas
+d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
+défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse
+d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre
+compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
+secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et
+revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
+plus que la moustache,--et encore!
+
+Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés,
+elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
+et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
+Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous,
+ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la
+femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
+son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever
+à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction
+féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle,
+l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
+insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le
+troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont
+la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes
+extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à
+s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour
+elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
+demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
+multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté,
+la santé et l'avenir de la société française.
+
+
+III
+
+Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,
+il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de
+la femme.
+
+Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve
+choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces
+dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme
+nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous
+prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de
+talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates
+viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une
+coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes
+s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes?
+Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux
+Anglaises!
+
+Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est
+subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le
+caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si
+jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la
+félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de
+l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles
+donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le
+rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son
+admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si
+elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le
+club, elles perdraient le foyer[6].» A vivre d'une vie trop masculine,
+la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue
+et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi
+laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez
+modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.
+
+[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littéraires du
+15 avril 1896.]
+
+J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont
+épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly
+Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse
+pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec
+l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas
+égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité
+absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en
+l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une
+journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications
+et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par
+le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le
+secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos
+moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous
+donna: le charme[7]?»
+
+[Note 7: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, pp. 873 et 883.]
+
+Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme
+par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme
+elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la
+douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement
+et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se
+dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire
+une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que
+nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.
+Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le
+plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un
+honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux:
+l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment
+sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Le féminisme révolutionnaire
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES GROUPEMENTS FÉMINISTES D'AUJOURD'HUI.--PRÉTENTIONS
+ COLLECTIVISTES.--POINT D'ÉMANCIPATION FÉMINISTE SANS
+ RÉVOLUTION SOCIALE.
+
+ II.--SCHISME ENTRE LES PROLÉTAIRES ET LES BOURGEOISES.--LES
+ INTÉRÊTS DE L'OUVRIER ET LES INTÉRÊTS DE L'OUVRIÈRE.
+
+
+I
+
+C'est un fait établi que, dans la classe ouvrière comme dans la classe
+bourgeoise, dans les milieux mondains et «distingués» non moins que dans
+les milieux excentriques et tapageurs, il se manifeste des besoins
+d'indépendance et des désirs d'émancipation qui, nés de causes multiples
+et aspirant à des fins diverses, travaillent sourdement la femme de
+toutes les conditions, percent à travers son langage et ses allures,
+transparaissent dans son costume et dans ses goûts. Rien d'étonnant que
+ces tendances, vaguement ressenties par le plus grand nombre, se soient
+peu à peu dessinées, précisées, formulées en quelques têtes plus
+raisonneuses et plus ardentes. Et la nébuleuse a pris corps; et les
+aspirations se sont muées en doctrines systématiques qui, dès
+maintenant, se partagent avec une suffisante netteté en trois grands
+courants d'opinion. Ce sont: le féminisme _révolutionnaire_, le
+féminisme _chrétien_ et le féminisme _indépendant_.
+
+Par l'esprit qui l'anime, la charte des revendications féminines n'est
+donc pas une, mais triple, suivant qu'elle émane des féministes
+révolutionnaires, des féministes chrétiens ou des féministes
+indépendants, ces derniers refusant de s'inféoder aux partis religieux
+et politiques. Tous ont bien en vue un accroissement de liberté et de
+dignité pour la femme, ou du moins ce qu'ils croient tel, mais ils le
+cherchent en des directions opposées ou s'y acheminent par des voies
+différentes. Il suffira pour l'instant de fixer ces orientations
+générales.
+
+Dans les anciens temps, le sexe féminin n'a joui nulle part d'une grande
+faveur. La naissance d'une fille passait même très généralement pour une
+calamité, tandis qu'on attribuait au fils nouveau-né la puissance de
+délivrer la famille des influences mauvaises. C'est que lois et
+religions déclaraient la femme impure, dangereuse et perverse. D'après
+le polythéisme, tous les maux qui affligent l'humanité sont sortis de la
+boîte de Pandore. Pour le christianisme, Ève est l'initiatrice du péché
+et la cause de notre perdition. Mais si, d'une part, notre religion
+abaisse la femme, en lui imputant la chute originelle, il semble qu'elle
+l'ennoblisse de l'autre, en élevant le mariage monogame à la dignité de
+sacrement et en installant pour la vie l'épouse et l'époux, la mère et
+le père, dans une fonction également nécessaire au développement de la
+famille unifiée.
+
+Telle n'est point cependant l'opinion des écrivains révolutionnaires qui
+tiennent le christianisme pour aussi coupable envers la femme que les
+cultes les plus barbares et les législations les plus cruelles. C'est
+ainsi que M. Élie Reclus professe que, sauf quelques sectes qui se
+montrèrent compatissantes à la femme, «toutes les civilisations, toutes
+les religions à nous connues qui envahirent la scène du monde pour
+s'entre-déchirer, ne s'accordèrent que sur un point: la haine et le
+mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, chrétiens,
+mahométans jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre; tous se firent
+une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de
+tyrannie. Nous le disons très sérieusement: sur ce point, notre
+humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des
+espèces animales[8].» Il s'agit donc d'arracher la femme au
+christianisme qui l'a conquise presque universellement et qui,
+aujourd'hui encore, l'opprime, l'exploite et l'hypnotise.
+
+[Note 8: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre
+1896, p. 828.]
+
+A un point de vue plus général, les partis révolutionnaires ne peuvent
+qu'être les alliés naturels du féminisme, l'esprit de révolte qui
+inspire ses revendications méritant toutes leurs sympathies. C'est
+pourquoi socialistes et anarchistes prêchent à la femme que, dans le
+partage des droits et des devoirs, elle joue le rôle de dupe. M. Lucien
+Descaves, qui pourtant n'est pas un fanatique, lui dira que, «victime de
+la loi de l'homme qui lui commande l'obéissance, victime de la religion
+qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l'entretient
+dans la servitude, elle est la perpétuelle exploitée.» Qu'elle n'attende
+donc point de la bonne volonté des législateurs le démantèlement des
+codes et des institutions dont les hommes ont fortifié leur position
+supérieure: elle y perdrait son temps. Révoltez-vous, mes soeurs; car
+«vous ne serez affranchies que par la Révolution.» Le vieux conspirateur
+russe, Pierre Lawroff, parle dans le même sens. «Pour le moment actuel,
+nous, socialistes impénitents, nous nous permettons d'affirmer que ce
+n'est qu'en se rattachant aussi intimement que possible à la grande
+question sociale, à la lutte du travail contre le capital, que la
+question féministe a des chances de faire quelques pas vers sa
+révolution rationnelle dans un avenir plus ou moins éloigné.»
+
+Et quel appoint pour le triomphe de «la Sociale», si les femmes
+passaient résolument du foyer familial à la place publique! M. Jules
+Renard, qui dirige la _Revue socialiste_, en fait l'aveu: «Le jour où
+les femmes auront su mettre au service de la transformation sociale leur
+douceur puissante et leur passion communicative, le jour où elles
+voudront être les inspiratrices et les auxiliaires des constructeurs de
+la cité future, les résistances intéressées qui entravent encore la
+marche de l'humanité ne dureront pas longtemps[9].» Je crois bien!
+N'est-ce pas au coeur de la femme que s'allume toute vie et d'où se
+répand toute flamme? Révolutionnons l'épouse et la mère: nous aurons du
+coup révolutionné la famille; et cela fait, ce ne sera qu'un jeu de
+révolutionner le monde. Les partis extrêmes ne font que rendre hommage à
+la toute-puissance du prestige féminin, en rivalisant de zèle pour
+détourner à leur profit le courant féministe et l'associer à «la lutte
+des classes».
+
+[Note 9: Revue encyclopédique, _loc. cit._, pp. 827 et 830.]
+
+Comme preuve de cette tendance d'accaparement, je citerai cette
+déclaration faite, en 1896, au congrès de Gotha: «La femme prolétaire
+n'étant pas pour l'homme une concurrente, mais une camarade de combat,
+l'agitation féministe doit rester dans le cadre de la propagande
+socialiste.» De là, un groupe féministe plus ou moins inféodé aux partis
+révolutionnaires, dans lequel, après Mlle Louise Michel, Mmes Paule
+Mink, Léonie Rouzade, Aline Valette et Coutant, ont tenu ou tiennent
+encore les premiers rôles. Dernièrement, Mlle Bonnevial affirmait à
+nouveau que «le mouvement féministe doit être socialiste» ou qu'«il ne
+sera pas». Inutile d'insister davantage sur ces tendances extrêmes: nous
+les rencontrerons souvent sur notre chemin.
+
+
+II
+
+Notons seulement que de ces prétentions intolérantes, un schisme est né
+qui ne fera que s'accentuer vraisemblablement. A Paris et à Berlin, les
+femmes prolétaires ont refusé de faire cause commune avec les femmes
+bourgeoises, sous prétexte que «si des deux côtés on veut souvent la
+même chose, on le veut toujours d'une façon très différente, le
+féminisme bourgeois croyant encore aux réformes pacifiques, lorsque le
+féminisme ouvrier n'a plus foi que dans la révolution.»
+
+Et ce dissentiment s'affirme déjà par des congrès rivaux. Dès
+maintenant, le féminisme est divisé contre lui-même. Alors que certaines
+femmes émettent la ferme et fière résolution de mener le bon combat sans
+alliés masculins, pour elles-mêmes et par elles-mêmes, le parti
+socialiste international,--un parti aussi barbu que possible,--tient
+leurs revendications pour une dépendance de la question sociale, s'en
+approprie l'examen et s'en réserve la solution. Mais cette prétention
+soulève d'assez vives résistances, et dans le camp fortifié des
+féministes indépendants, et dans les rangs plus clairsemés des
+féministes chrétiens.
+
+Se recrutant dans un milieu plus élevé et plus instruit, le féminisme
+indépendant, le pur, le vrai féminisme, s'efforce de soustraire sa cause
+à l'action absorbante du socialisme. Une femme qui fait grande figure en
+cette phalange, Mme Marya Cheliga, s'applique particulièrement à
+sauvegarder son autonomie. «Bien que lié indissolublement à la question
+sociale, écrivait-elle récemment, le féminisme ne doit pas être confondu
+avec le mouvement socialiste ni subordonné à ses différentes écoles.»
+Tout en n'hésitant point à regarder les hommes comme des «patrons»,
+c'est-à-dire comme les exploiteurs naturels des femmes, elle maintient
+que, les revendications de son sexe n'étant pas exclusivement
+économiques, le mouvement féministe ne saurait être un épisode de la
+lutte des classes, par cette raison qu'il n'est véritablement aucune
+catégorie sociale, de la plus pauvre à la plus riche, «où la femme ne
+soit pas assujettie à l'homme.» D'ailleurs, l'exemple de tous les jours
+démontre qu'un homme, tout socialiste qu'il soit, «conserve ses
+velléités despotiques, surtout envers sa femme[10].»
+
+[Note 10: Revue encyclopédique, _loc. cit._, p. 825.]
+
+Voilà une remarque pleine d'observation et de sens. Je la recommande aux
+bonnes âmes qui s'imaginent, sur la foi des prophètes, que le
+collectivisme nous gratifiera d'un monde parfait, où les femmes ne
+seront point battues ni les maris trompés.
+
+Et de fait, à voir le peuple de près, on a vite constaté qu'il est
+beaucoup plus voisin que le monde riche de l'égalité des sexes. Dans le
+peuple, la femme peine de ses bras autant que l'homme, avec cette
+différence,--qui fait aussi son excellence et sa supériorité,--qu'elle
+va moins chercher au cabaret la distraction de ses soucis et l'oubli de
+ses devoirs. Dans le peuple, on se tutoie et s'injurie, de mari à femme,
+à bouche que veux-tu; et tandis que, dans les classes plus cultivées, on
+ne peut giffler sa conjointe ou son conjoint sans passer pour un
+malotru, les ménages ouvriers ont le droit--dont ils abusent
+quelquefois--de se cogner avec la plus entière réciprocité.
+
+C'est donc moins pour la rendre l'égale de son homme que pour
+l'entraîner à l'assaut des classes riches, que les partis
+révolutionnaires essaient d'embrigader l'ouvrière comme ils ont
+enrégimenté l'ouvrier. Le prolétariat voit dans la femme pauvre une
+«camarade de combat», une alliée nécessaire, une recrue qui doit grossir
+l'armée socialiste. Et qui oserait dire que l'ouvrière fermera toujours
+l'oreille à la propagande révolutionnaire? Je ne sais que l'influence
+rivale de la religion qui puisse disputer à l'anarchisme et au
+collectivisme cette précieuse et si intéressante clientèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le féminisme chrétien
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT
+ CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT.
+
+ II.--RUDESSES DES PÈRES DE L'ÉGLISE ENVERS L'ÈVE
+ PÉCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA
+ RELIGION LES RÉHABILITE ET LES ENNOBLIT.
+
+ III.--LE FÉMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE
+ L'ESPRIT PAIEN.--L'ÉGALITÉ HUMAINE ET LA HIÉRARCHIE
+ CONJUGALE.
+
+ IV.--DOUBLE COURANT DES IDÉES CHRÉTIENNES.--TENDANCES
+ CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA
+ FEMME.--FÉMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FÉMINISME QU'IL
+ FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FÉMINISME CHRÉTIEN.
+
+
+Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne
+mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un
+mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église
+serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que
+le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le
+féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la
+vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux
+interprétations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et
+sur les _relations des époux_.
+
+I
+
+Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer
+que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de
+considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le
+champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme
+Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de
+son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui
+apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith,
+Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant
+d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la
+supériorité du masculin sur le féminin.
+
+Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la
+première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le
+péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par
+Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors,
+en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et
+dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et
+la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la
+Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et
+créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit
+canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures
+et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis
+politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son
+inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société
+civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse,
+tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os
+surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre
+premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion
+perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire
+aux suspicions et aux jugements de l'Église[11].
+
+[Note 11: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique, _loc.
+cit._, p. 889.]
+
+Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous
+prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme
+Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de
+reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires
+appropriés, la _Bible des femmes_ à la _Bible des hommes_. En voici un
+fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit
+qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne
+pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans
+parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de
+la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a
+pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs
+mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;
+il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme
+et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en
+bavardant avec Adam.»
+
+Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un
+bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature
+du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de
+cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam
+n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter
+de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes!
+Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et
+larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée:
+«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.»
+O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à
+l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était
+sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles
+objurgations du serpent tentateur.
+
+Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés
+dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont
+dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité
+lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un
+texte de l'_Ecclésiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit
+que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais
+nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace
+ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification
+favorable.
+
+A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans
+laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout
+cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et
+rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est,
+sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au
+libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans
+ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation
+individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ
+est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les
+peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la
+discipline et à la subordination hiérarchiques.
+
+
+II
+
+Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à
+l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en
+intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur
+honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la
+vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être
+recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le
+mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme
+et leur effacement comme un devoir.»
+
+C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer
+la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même
+reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché
+originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois
+en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel
+compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du
+scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis.
+Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste,
+s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé
+de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à
+l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications
+comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau,
+chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du
+démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.
+
+La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de
+Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la
+loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta
+faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même
+docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant
+l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose
+abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_.» Cet
+anathème rappelle le cri désespéré de l'_Ecclésiaste_: «J'ai trouvé la
+femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;
+son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»
+
+Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes
+s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui
+pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage
+est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait
+été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du
+moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute
+Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son
+visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains
+théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme
+avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais,
+vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît
+une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante[12].
+
+[Note 12: _Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes._ Revue du Féminisme
+chrétien du 10 avril 1896, p. 33.]
+
+Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne
+tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à
+l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il
+n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux
+offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette
+pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.
+
+Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer
+modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques
+prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme
+de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de
+Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en
+nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant
+d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied
+d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble
+que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme.
+Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être
+flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par
+les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne
+doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la
+transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent
+seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent
+les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas
+été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très
+généralement une fidèle reconnaissance.
+
+A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit
+moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le
+plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore
+de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de
+Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa
+doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le
+Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité
+contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres,
+recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait
+symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes
+que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à
+promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie
+dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure
+part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.
+
+Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut
+de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le
+maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de
+grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu.
+L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la
+glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le
+péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de
+la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le
+comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait
+pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état
+d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce
+n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le
+féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point
+de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable
+honneur d'être sa mère[13].»
+
+[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la
+femme._ Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.]
+
+Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué
+un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église
+naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les
+besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de
+souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément
+substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a
+été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont
+elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du
+catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En
+plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la
+charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires
+de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la
+consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des
+malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et
+durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses
+rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement,
+dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination
+sublime.
+
+
+III
+
+Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à
+crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève
+pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
+pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
+toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les
+_relations des époux_ que le christianisme aurait professé son peu de
+goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de
+montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de
+paganisme latent.
+
+Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le
+polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès
+féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de
+colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends
+toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par
+l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
+vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
+flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone
+portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la
+Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
+pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné
+cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes
+courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les
+femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des
+moeurs chrétiennes.
+
+Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines
+est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de
+religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme
+par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du _Satanisme_
+et de la _Magie_. Son _Ève nouvelle_, livre étrange et ardent, n'est
+qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir.
+L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à
+Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
+mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme
+exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la
+femme émancipée.
+
+Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
+s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le
+beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses
+personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
+et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était
+pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige
+et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple
+pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les
+femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si
+ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se
+mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne
+fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et
+l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des
+mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à
+caprice ou chair à souffrance.
+
+Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité
+a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en
+intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les
+relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus
+ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et,
+si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer
+dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
+tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption
+du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
+tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à
+la glorification de la mère.
+
+Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la
+femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de
+la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église
+est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses
+à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère
+d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies
+qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait
+coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre
+langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs
+maîtres.»
+
+Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su
+transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre
+païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni
+maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en
+Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
+mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du
+mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et
+de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son
+âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment,
+d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui
+s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur
+mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce
+que Dieu a indissolublement uni.
+
+En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus
+terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales
+et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté
+dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
+famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
+peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
+toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a
+quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant
+qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté
+naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église
+n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.
+
+
+IV
+
+Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes
+vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se
+dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent
+présentement.
+
+Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen,
+un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les
+consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
+d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de
+paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle
+parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien
+d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases,
+rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs
+devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du
+Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa
+tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier,
+sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout.
+Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les
+époux.
+
+Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers
+l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois
+la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier
+qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il
+paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
+soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de
+revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la
+justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le
+départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
+qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa
+doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
+immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de
+toujours se rajeunir sans varier jamais.
+
+Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
+l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
+prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à
+l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de
+maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient
+soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
+oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à
+l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
+l'autre, au profit de l'ordre social.
+
+C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
+situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société
+britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les
+Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention
+aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
+confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église
+anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances.
+Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
+de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises,
+dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à
+l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront
+pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?
+
+Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et
+latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre
+cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
+discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises
+n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans
+Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été,
+depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt
+un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
+de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.
+
+Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
+dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique
+français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son
+livre: _Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat_,
+Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste
+française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune
+protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos
+monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de
+l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus
+vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus
+efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir
+peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes
+modifications à la vie claustrale.»
+
+Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde
+religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains
+l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait
+fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses
+«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de
+hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le
+clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
+quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des
+libres tendances du féminisme contemporain.
+
+Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
+d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital,
+beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous
+tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette
+patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux
+femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les
+soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de
+rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les
+fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance
+si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
+féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des
+laïques et même du clergé.
+
+En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme
+chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre
+le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles
+qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
+qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de
+prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un
+grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et
+la dignité de la femme.
+
+C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
+n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien
+s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte
+aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rédigé
+par Mlle Sarah Monod, et le _Féminisme chrétien_, publication catholique
+dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président
+également la _Société des féministes chrétiennes_. L'esprit de ce
+dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le
+féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur.
+Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la
+femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme
+catholique[14].»
+
+[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation légale de
+la Femme envisagée au point de vue chrétien._ Le Féminisme chrétien, mai
+1900, pp. 142 et 148.]
+
+Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner
+des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en
+augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans
+son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc
+l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi,
+expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif
+qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse
+clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent
+qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
+atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du
+féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
+généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres,
+des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le féminisme indépendant
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE
+ CHRISTIANISME.--LES HOMMES FÉMINISTES.--LEURS FICTIONS
+ POÉTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.
+
+ II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FÉMINISTES; CE
+ QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.
+
+ III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE
+ D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES
+ ÉCRIVAINS.--LEURS EXAGÉRATIONS LITTÉRAIRES.
+
+ IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE
+ QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.
+
+
+I
+
+Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du
+féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être
+lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère
+comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses
+revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions
+ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes
+ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni
+même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre
+d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le
+mot d'ordre de ces dames.
+
+Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le
+vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se
+dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en
+conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes
+émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du
+moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un
+mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que
+l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration
+sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme
+et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus
+prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine
+réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre
+le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à
+tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les
+espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage:
+rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans
+le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des
+autres.
+
+La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti
+pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables
+déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous
+les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos
+origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au
+commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a
+fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut
+revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne
+à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?
+
+A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime
+des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et
+colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de
+l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre
+et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout
+détruire «afin de rester seul[15]». Voilà l'origine sanglante de
+«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle
+primitif fut la plus perspicace des brutes.
+
+[Note 15: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 16.]
+
+Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination
+ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à
+se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient
+leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules
+Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes
+primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple
+logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres
+ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages
+du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple
+des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont
+des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes
+d'adorables petites créatures.
+
+Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la
+femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement
+exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut
+laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de
+colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour
+vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus
+obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le
+cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui
+semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les
+pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce
+qu'ils y mourraient[16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous
+présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes!
+Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une
+créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?
+
+[Note 16: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 17.]
+
+
+II
+
+Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle
+perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant
+toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les
+pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
+gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la
+famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la
+prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a
+renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
+douce royauté des femmes.
+
+A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir
+plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens,
+et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le
+patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la
+puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme
+sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat
+ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.
+
+Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
+vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère.
+Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se
+détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers
+groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente
+dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des
+enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou
+inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du
+mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
+nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
+c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur
+amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?
+
+L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus
+conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
+hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes
+de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices,
+en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que
+notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir,
+luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
+d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette
+bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité
+élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès,
+s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir
+notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des
+merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
+splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et
+aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse
+reconnaissance.
+
+Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue
+gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur
+de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que
+l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de
+la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce,
+persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour
+sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève,
+épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal.
+La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
+création.
+
+Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
+de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente
+supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes
+adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
+dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les
+prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un
+long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la
+faiblesse, à la beauté!
+
+ Dans le passé profond, barbare et ténébreux,
+ Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;
+ Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage
+ Comme sous le pressoir un fruit délicieux.
+
+C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève
+nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin
+de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.
+
+[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre
+1896, p. 831.]
+
+
+III
+
+Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé.
+Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme,
+l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les
+contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion
+et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre
+grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
+est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
+vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le
+monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre
+fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme,
+mais la «dame[18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout
+mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille
+grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
+d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la
+plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le
+présent.
+
+[Note 18: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, pp. 82 et 83.]
+
+Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante
+que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
+dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la
+mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un
+«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices,
+vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de
+dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce
+type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France?
+toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des
+classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole,
+aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait
+devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de
+l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses
+défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
+victime. Le seul coupable, c'est l'homme.
+
+Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit
+aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
+déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race
+alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est
+le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges
+Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
+systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre,
+ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève
+esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes[19]. Combien de
+romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits
+de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la
+plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers
+pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.
+
+[Note 19: _Les Hommes féministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p.
+827.]
+
+En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
+subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les
+moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
+cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
+enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
+exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque
+universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
+leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude
+féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et
+que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
+cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?
+
+Ce n'est point l'avis du _Grand Catéchisme de la Femme_, dont le passage
+suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon
+des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit
+sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
+gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient
+citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
+majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses
+droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
+sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et
+voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines;
+toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure,
+la perpétuelle déchue[20].» Et renchérissant sur ces excès de langage,
+une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la
+Demi-Bête».
+
+[Note 20: Cité par M. DE ROCHAY dans la _Question féministe_.
+Avant-propos, p. VIII.]
+
+
+IV
+
+Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes
+féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort,
+en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la
+cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que
+l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses
+devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des
+femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
+femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la
+brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée
+semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande
+humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.»
+Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage
+féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre
+grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
+temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première
+charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a
+ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la
+porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle
+opprimée[21].
+
+[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]
+
+On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
+conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie
+et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et
+indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme
+«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
+la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle
+Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir
+pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement
+féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas
+que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa
+couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de
+salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie
+prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de
+simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont
+elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23].
+
+[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]
+
+[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]
+
+Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus
+dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les
+déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce
+que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
+ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
+ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
+apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche,
+vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
+courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des
+rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève,
+on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la
+tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et
+troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
+profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations
+flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition
+d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif,
+instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule
+oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir.
+C'est un ange de rebut[24].»
+
+[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.]
+
+Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre
+civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en
+parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
+faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme
+tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne
+que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette
+dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de
+toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la
+moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change
+en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit
+communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules
+Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].»
+
+Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet
+d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
+jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards
+mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la
+débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que
+«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].»
+
+[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]
+
+[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Nuances et variétés du féminisme «autonome»
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES MODÉRÉES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBÉRALE.
+
+ II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE
+ FÉMINISTE.
+
+ III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI
+ AVANCÉ.--L'EXTRÊME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL
+ DES DIFFÉRENTS GROUPES.
+
+
+On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à
+la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont
+l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas
+en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions,
+ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc
+homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se
+fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en
+poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes,
+marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il
+en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de
+conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un
+Parlement très varié d'opinions et de couleurs.
+
+
+I
+
+Les moins avancées patronnent l'_Avant-Courrière_, qui a pour emblême
+«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication
+intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération
+insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux
+et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité,
+un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que
+le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes
+les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne
+deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères
+seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes
+sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,
+si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour
+quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois?
+La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne
+craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour
+empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la
+nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].»
+
+[Note 27: Revue encyclopédique, p. 887.]
+
+Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de
+famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de
+lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la
+très distinguée fondatrice de l'_Avant-Courrière_ touche au privilège
+masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse
+d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est
+pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie
+républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes
+aristocrates.
+
+Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de
+ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien
+espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est
+que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les
+femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant
+se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore
+l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que,
+dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa
+dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le
+roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance
+aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que
+«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses
+connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il
+est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes
+nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus
+ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe
+à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence
+de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni
+président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme
+au principe de l'égalité des sexes.
+
+Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part
+de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le
+progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et
+de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range
+Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les
+questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur
+propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits
+civils», en agissant sur le public par des conférences et des
+publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions.
+C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin,
+doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des
+premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--réclame contre les
+lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation
+contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir,
+lui enlève des droits accordés à tous les hommes[28].»
+
+[Note 28: Revue encyclopédique, p. 882.]
+
+
+II
+
+Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être
+beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des
+vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour
+en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du
+féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant
+de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se
+communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent
+les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.
+
+C'est de là qu'est sortie la _Société pour l'amélioration du sort de la
+Femme_, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste
+aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur
+cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont
+élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre.
+C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français
+l'_Égalité_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de
+patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a
+joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la
+_Ligue française pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi
+habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats
+tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur,
+apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des
+oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer
+les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure
+pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le
+vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.»
+Dieu le veuille!
+
+C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'_Union
+universelle des Femmes_, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga
+qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous
+les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible
+de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée
+de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi
+communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que
+l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin
+implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre
+planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités
+de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et
+apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son
+coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et
+fière[29].»
+
+[Note 29: _Les Hommes féministes, op. cit._, p. 831.]
+
+C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de
+publicité intéressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_,
+dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la
+tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant
+que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la _Revue
+féministe_, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard
+tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par
+ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social,
+la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et
+bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de
+philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer
+quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice,
+le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages[30].»
+
+[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]
+
+Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont
+beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais
+sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation
+d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption
+désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et
+fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour,
+de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.
+
+
+III
+
+Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
+dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon
+Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le _Droit
+des femmes_ pour défendre et propager les idées nouvelles, cette
+intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le
+féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération,
+durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point
+qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et
+finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes.
+Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de
+l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De
+là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna
+d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre
+du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que
+le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
+à une rue de la capitale.
+
+A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression
+n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
+la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est
+qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse
+ses revendications jusqu'à l'extrême logique.
+
+Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre
+«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait
+naguère l'honorable secrétaire générale de la _Solidarité_, Mme Eugénie
+Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
+nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
+les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme
+doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors
+de là, pas de salut[31].»
+
+[Note 31: _Les Hommes féministes, loc. cit._, p. 829.]
+
+Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les
+peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les
+animaux, nos frères inférieurs[32],» les manifestes de ce groupe ne
+parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette
+tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
+frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son
+zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les
+condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que
+les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
+d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.
+
+[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]
+
+Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le
+féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il
+s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences
+acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion
+de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et
+impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne
+à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
+et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre,
+il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à
+l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.
+
+Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès
+féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la
+protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
+déshonneur[33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie
+inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y
+a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et
+l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans
+l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage
+des moeurs.
+
+[Note 33: _Ibid._, p. 832.]
+
+Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme
+ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne
+peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes,
+pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les
+jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête
+d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de
+garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles
+littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
+et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille,
+scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
+crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer
+beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son
+extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.
+
+De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se
+composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de
+deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme
+révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du
+conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le
+progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme
+n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
+individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif,
+dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.
+
+Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On
+ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération
+composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes
+encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort.
+Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices
+ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face
+des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée
+nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du
+martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!
+
+[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Manifestations et revendications féministes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET
+ INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE
+ FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRÈS DE 1900.
+
+ II.--LA DROITE FÉMINISTE.--CONGRÈS CATHOLIQUE.--PREMIER
+ DÉBUT DU FÉMINISME RELIGIEUX.
+
+ III.--LE CENTRE FÉMINISTE.--CONGRÈS PROTESTANT.--MOINS DE
+ BRUIT QUE DE BESOGNE.
+
+ IV.--LA GAUCHE FÉMINISTE.--CONGRÈS
+ RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.
+
+ V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FÉMINISME PEUT
+ ÊTRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXITÉ DU PROBLÈME
+ FÉMINISTE.--NOTRE DEVISE.
+
+
+I
+
+Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des
+pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
+féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité;
+ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
+doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès
+internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
+l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence.
+Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la
+science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé
+moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions,
+visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains
+dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées
+dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus
+contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point
+de direction concertée.
+
+Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss
+Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On
+entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu
+à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
+que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
+fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
+même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme
+serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici
+l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient
+dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame
+douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses
+accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour
+justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur
+abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail
+consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la
+femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari
+et à ses enfants[35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner
+aussi joliment les «chères camarades».
+
+[Note 35: _Journal des Débats_ du 8 août 1899, extrait du _Nineteenth
+Century_.]
+
+Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce
+d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque
+pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en
+voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en
+«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union
+universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine
+ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail
+intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de
+l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaethe Schirmacher
+nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin
+d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité[36].»
+
+[Note 36: _Journal des Débats_ du 15 juillet 1899.]
+
+Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
+se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes
+races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et
+bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
+réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si
+les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus
+pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus
+grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
+oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part
+avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans
+beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
+solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a
+bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de
+l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque
+dans l'histoire du féminisme français.
+
+Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès
+catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres
+et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de
+la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
+très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
+leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur
+attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois
+groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le
+féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.
+
+
+II
+
+Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement
+catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation.
+Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris,
+présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le
+vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel.
+On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux,
+l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de
+solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions,
+oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des
+femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
+la charité chrétienne.
+
+Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un
+oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible
+entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance
+pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut
+être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit
+noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
+fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on
+savoir comment la directrice du _Féminisme chrétien_ entend le rôle
+d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte
+qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
+significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très
+nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du
+féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à
+leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la
+grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces
+femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce
+monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur
+existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur
+symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les
+tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
+que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu
+le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au
+ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi,
+Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
+combattre[37].»
+
+[Note 37: _Rapport sur la situation légale de la femme._ Le Féminisme
+chrétien du mois de mai 1900, p. 141.]
+
+Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
+composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de
+l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités
+masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M.
+Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.
+
+On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
+réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se
+sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies
+avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance
+anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée
+de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un
+féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de
+distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de
+l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies
+auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
+le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique
+qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme
+chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles,
+le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus
+enviable?
+
+En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer
+l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre
+du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
+règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
+graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
+quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il
+était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les
+commandements impérieux du code Napoléon.
+
+Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en
+un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et
+de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser
+d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose
+plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres
+catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé
+français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir
+toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de
+progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et
+des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses
+théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme
+l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion
+représentée comme l'école de tous les esclavages.
+
+Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens
+inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a
+déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française
+ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie
+économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
+vie conjugale[38].» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.
+
+[Note 38: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
+144.]
+
+
+III
+
+Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
+prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles.
+Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop
+s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
+«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de
+l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et
+Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des
+Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière
+de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe
+intéressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le
+comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce
+titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui
+ouvrant le Palais de l'Économie sociale?
+
+On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les
+groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et
+plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes,
+toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a
+fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même
+cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de
+combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne
+sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne
+s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de
+l'avenir.
+
+Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et
+sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses
+séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains
+rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases
+de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
+pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
+fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation
+avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de
+rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
+loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs
+des deux sexes.
+
+Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais
+sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un
+«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un
+esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant
+échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de
+science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de
+la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le
+sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces
+femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres,
+misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé
+chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient,
+qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses
+peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je
+crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope
+que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de
+limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement.
+Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
+salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une
+dot[39].»
+
+[Note 39: _Du régime des biens de la femme mariée._ Rapport lu au
+Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, _in
+fine_.]
+
+A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les
+milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné
+de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes
+d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
+bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et
+modéré!
+
+
+IV
+
+Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins
+timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses
+assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de
+Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes»
+tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le
+public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant.
+Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent;
+beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est
+d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme
+militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le
+troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a
+réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales
+qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet
+ouvrage, ses voeux et ses conclusions.
+
+Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le
+plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
+mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré
+radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux
+épithètes.
+
+La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture,
+Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après
+avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent
+convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône
+avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est
+avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur
+de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens»
+qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine
+et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses
+spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement
+à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite
+Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour
+les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres
+oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
+opérations financières cléricales et politiques[40]». Enfin Mme
+Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de
+secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal[41]».
+
+[Note 40: Compte rendu sténographique de _la Fronde_ du 6 septembre
+1900.]
+
+[Note 41: _Ibid._, nº du 9 septembre.]
+
+Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre
+catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le
+congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles»,
+dit _la Fronde_, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que
+notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au
+front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme
+furent salués d'applaudissements prolongés.
+
+Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de
+l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société
+actuelle[42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être
+supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de
+l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
+«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux
+frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
+ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même
+mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule
+et même famille[43].»
+
+[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
+femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 43: Discours d'ouverture, même numéro.]
+
+Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour
+nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
+socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion.
+Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule:
+«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de
+formidables protestations[44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas
+mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à
+parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il
+dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
+déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout
+nationaliste[45].»
+
+[Note 44: Compte rendu sténographique, même numéro.]
+
+[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans
+son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes»,
+affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
+solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du
+plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été
+prononcées au Congrès de la Gauche féministe[46]. C'est Mme Marguerite
+Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
+connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande
+influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté
+et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a
+eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé,
+le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
+cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.
+
+[Note 46: Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.]
+
+
+V
+
+Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront
+beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux
+intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
+n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme.
+Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
+l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée,
+bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
+rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
+établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la
+combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance.
+En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement,
+par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
+les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est
+plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura
+prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu,
+accrédité par les honnêtes femmes.
+
+On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions
+intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas
+d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
+sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
+tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis,
+conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre
+nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit
+au but à atteindre et au droit à conquérir.
+
+Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à
+lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
+Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le
+féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour
+l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
+encore que du dévouement de quelques-uns[47].» C'est la vérité même;
+d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent
+nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous
+fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par
+la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté),
+composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des
+trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors,
+les idées des femmes françaises[48].
+
+[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.]
+
+[Note 48: Même journal du 12 septembre 1900.]
+
+On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et
+l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les
+prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne
+permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
+et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué
+à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés
+à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous
+dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront
+furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames
+féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave
+modestie.
+
+Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme
+militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la
+rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
+public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
+s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups
+terribles destinés à libérer la femme française des liens qui
+l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
+tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
+despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
+poussière.
+
+Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître
+que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
+manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
+effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux
+sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le
+féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent
+étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans
+un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne
+se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la
+suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors
+que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances
+et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce
+que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à
+le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.
+
+Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus
+aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles
+de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des
+écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de
+croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
+faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion
+sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter
+un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
+féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour
+longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective
+n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
+l'espèce.
+
+D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se
+dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons
+suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
+comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous
+voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires
+de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
+niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
+apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
+conséquemment notre émancipation _intellectuelle_ et _pédagogique_,
+_économique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour être libres; gagnons
+notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
+hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels
+et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
+et d'autorité, parler de notre émancipation _politique_ et _familiale_
+et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
+le gouvernement domestique.»
+
+C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation
+_individuelle_ des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur
+émancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces améliorations
+réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus
+actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité
+vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme
+d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être
+que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
+bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse
+conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse
+humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus
+particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles,
+vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de
+la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul.
+A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des
+harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes
+multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole.
+Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait
+une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
+se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est
+à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.
+
+Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
+désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question
+féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en
+hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse
+sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de
+toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude
+d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce
+qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce
+qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour
+l'humanité.
+
+Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le féminisme,
+de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
+1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière
+avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour _et_ contre le
+féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
+comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à
+prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre
+examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à
+ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre
+dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi
+«canards» qu'on se l'imagine en Amérique.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Les ambitions féminines
+
+
+ SOMMAIRE.
+
+ I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT ÊTRE AUSSI INSTRUITE QUE
+ L'HOMME.--L'ÉGALITÉ DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A
+ L'ÉGALITÉ DES DROITS.
+
+ II.--COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe
+ SIÈCLES ONT PENSÉ DE LA FEMME.--LE PASSÉ LUI FUT
+ DUR.--RÉACTION DU PRÉSENT.
+
+ III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES
+ DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFÉRENCIATION
+ DES SEXES.--L'ÉGALITÉ MORALE DANS LA DIVERSITÉ
+ FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GÉNÉRAL
+ DE LA FAMILLE ET DE L'ESPÈCE.
+
+
+I
+
+Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes,
+qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux,
+persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle»
+sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
+grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
+ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations
+austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est
+point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec
+émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité
+leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent
+d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands
+enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme
+de grands et vigoureux esprits.
+
+Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
+le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame,
+vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas
+aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux:
+«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous
+voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres
+hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de
+votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de
+vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances
+juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont
+vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
+son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de
+votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
+scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
+pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.
+
+Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
+plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et
+tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut
+instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les
+brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.
+
+Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
+la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de
+l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très
+adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales,
+soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme;
+et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives
+civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter:
+«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux,
+gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme
+lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
+changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme
+nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
+raison.
+
+Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
+déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par
+l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
+porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer
+qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera
+plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la
+force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
+et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que
+notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
+consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à
+fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est
+ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire,
+cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une
+société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les
+supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le
+monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
+guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la
+puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les
+influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il
+suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
+haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre
+traditionnelle royauté.
+
+Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de
+plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent
+des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles
+deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que
+nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles
+sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos
+prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit
+logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?
+
+Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité
+intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur
+la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
+rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et
+d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même
+bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
+intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
+féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire
+devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à
+l'égalité politique. Cela est une nouveauté.
+
+
+II
+
+Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le
+christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et
+aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
+coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
+où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
+folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
+vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
+l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la
+corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la
+coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va
+point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
+appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait
+qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les
+capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient
+de peu de considération.
+
+Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme;
+l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
+tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle
+moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme
+d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les
+femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
+délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire
+où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si
+théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre
+vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il
+n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection
+sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince
+importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le
+jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
+d'église et les hommes de robe du grand siècle.
+
+Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme
+un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils
+n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
+souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
+pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui
+de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs
+agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement,
+la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux
+hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité
+moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul
+qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
+tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme.
+
+On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences
+devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent
+d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les
+plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique
+aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et
+ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences
+une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49].» Nul enseignement
+ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une
+véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les
+traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une
+femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
+d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
+parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes.
+
+[Note 49: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p.
+332.]
+
+Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée,
+on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on
+enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et
+d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
+inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut
+se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et
+une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des
+idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»:
+
+ Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
+ Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
+
+Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
+citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il
+resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est
+toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
+ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
+de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et
+affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité
+complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse
+excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
+question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter
+les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et
+de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle.
+Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce
+qu'il faut dire sans la moindre réticence.
+
+
+III
+
+La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus
+la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
+devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la
+division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux
+sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au
+même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la
+misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui
+érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le
+souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation
+commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
+l'organisme social, est fondée.
+
+Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
+et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le
+travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et
+aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance
+et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il
+est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
+Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
+de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de
+ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent
+au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
+et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.
+
+D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à
+copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès
+risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression»
+dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les
+féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des
+esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris
+d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de
+l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur
+est particulièrement chère et vénérable.
+
+D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
+nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très
+spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux
+sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une
+seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
+ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une
+sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges
+et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
+et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au
+plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc
+point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
+la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis.
+Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour
+employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le
+moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»
+
+Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature.
+Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées
+artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression
+séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
+structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les
+deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la
+condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses
+dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans
+cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
+naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la
+raison biologique qui a été le principe du fait social.
+
+Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est
+moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins
+robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et
+de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
+dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
+a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus
+sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur,
+que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps,
+la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
+et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale,
+soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle
+des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
+que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces
+primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue
+et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.
+
+Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme,
+c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être
+spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé
+de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de
+misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des
+époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de
+l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de
+fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à
+l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.
+
+Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques
+terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme.
+Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la
+famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
+d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme
+autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche
+qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne
+signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin
+de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M.
+Marion, le contre-pied du progrès séculaire[50].»
+
+[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.]
+
+Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en
+action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit.
+Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à
+son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela,
+elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée,
+qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
+la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire
+de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un
+pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la
+providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
+pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son
+giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»
+
+L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de
+l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
+fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait
+contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation
+factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine
+ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le
+nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous
+donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le
+privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra
+capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
+les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces
+«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est
+essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui
+parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une
+sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne
+les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que
+nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à
+nourrir et élever les petits enfants[51].» Bref, nul article de loi ne
+changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette
+déformation accomplie, l'humanité périrait.
+
+[Note 51: _Opinions à répandre_, p. 159.]
+
+Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des
+droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité
+juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
+du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes,
+comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que
+nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la
+méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières,
+tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des
+hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus
+heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
+reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux
+devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure
+part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
+société humaine.
+
+Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre
+l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
+deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre
+que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs
+fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme
+et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
+signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs
+inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui,
+revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même
+droit au respect, à la lumière, à la vie.
+
+Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là
+découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de
+«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique,
+elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des
+femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins,
+la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la
+«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits
+complétera et achèvera la déclaration des nôtres.
+
+Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la
+femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux
+intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette
+subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
+ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
+séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
+satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A
+chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
+dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de
+collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la
+communauté.
+
+Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra
+jamais se départir de la règle suivante: _Il faut que la femme puisse
+être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement._ Rien de plus,
+rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie
+l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
+sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
+réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
+mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale
+considération, égale culture morale, égal développement intellectuel
+s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération
+voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout
+ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
+l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et
+en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera
+plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+A propos de la capacité cérébrale de la femme
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES VARIATIONS DE L'ANTHROPOLOGIE.--LE CERVEAU DE LA
+ FEMME VAUT-IL CELUI DE L'HOMME?--CRANIOMÉTRIE AMUSANTE.
+
+ II.--LES SAVANTS SE RÉSERVENT.--UNE FORTE TÊTE NE SE
+ CONNAÎT BIEN QU'A SES OEUVRES.
+
+
+Pour connaître la puissance intellectuelle de la femme, trois moyens
+nous sont offerts: 1º rechercher la capacité cérébrale des têtes
+féminines,--ce qui suppose une excursion dans le domaine des sciences
+biologiques; 2º envisager la production intellectuelle des deux
+sexes,--ce qui nécessite une étude d'histoire littéraire; 3º fixer les
+aptitudes mentales de la femme,--ce qui implique un essai de psychologie
+comparée. Nous utiliserons successivement ces trois procédés
+d'investigation.
+
+Et d'abord, quelle est la capacité cérébrale de la femme? et, ce point
+étudié, de quel développement et de quelle culture est-elle susceptible?
+A cette question, le féminisme fait une réponse très simple et très
+catégorique: l'intelligence de la femme égale celle de l'homme et,
+conséquemment, l'instruction des deux sexes doit être la même. C'est ce
+qu'il faut apprécier avec indépendance et impartialité.
+
+
+I
+
+Au dire des anthropologistes, le problème de rivalité intellectuelle qui
+s'agite entre l'homme et la femme serait d'ordre cérébral, et la seule
+crâniologie aurait compétence pour en fournir exactement la solution.
+Moi, je veux bien! Quoiqu'il paraisse que le compas, la balance et le
+crâniomètre soient des instruments un peu grossiers pour peser
+l'impondérable et appréhender, mesurer, fixer l'insaisissable, il est
+clair, en tout cas, que l'intellectualité humaine dépend de l'organisme
+cérébral. C'est une question de tête. Les spécialistes se sont donc
+emparés du cerveau de la femme; ils l'ont tourné et retourné dans tous
+les sens, scrutant les lobes frontaux et les lobes latéraux, le volume,
+le poids, le nombre et la finesse des ramilles et des circonvolutions,
+la proportionnalité de leur masse à la moelle épinière et à la colonne
+vertébrale; et à l'heure qu'il est, nos docteurs ne savent qu'en penser.
+Si la femme n'est pas en agréable posture devant la science, celle-ci ne
+fait pas grande figure, pour l'instant, devant la femme.
+
+Non pas que les observations acquises manquent d'intérêt. C'est ainsi
+qu'on a constaté que, pour la capacité crânienne, les Chinoises
+l'emportent sur les Parisiennes. Il paraîtrait même que, sous ce
+rapport, nos élégantes seraient à peine supérieures aux gorilles. Voilà
+qui est flatteur pour le singe. De plus, on nous assure gravement que le
+Parisien mâle n'a qu'une faible prééminence sur l'homme jaune. Un des
+plus petits crânes connus est celui de Voltaire qui n'a jamais passé
+pour un imbécile. Le cerveau de Lamennais et celui de Gambetta n'avaient
+qu'un poids inférieur à la moyenne: étaient-ce donc des pauvres
+d'esprit? La plus volumineuse cervelle est celle de la baleine:
+soutiendrez-vous que cette grosse bête a du génie? Non; la grosseur du
+cerveau n'est pas, à elle seule, un signe de supériorité intellectuelle.
+L'esprit ne se mesure pas au poids. La fourmi et l'éléphant sont
+intelligents à leur manière.
+
+En effet, les plus récentes recherches semblent établir que la pesanteur
+et le volume du crâne importent moins en eux-mêmes que leur
+proportionnalité au poids et au volume du corps. Certains vont même
+jusqu'à insinuer que cette relativité pourrait bien être plus forte chez
+les femmes que chez les hommes. Quel coup de fortune pour le féminisme!
+Enfoncée la supériorité cérébrale du mâle!
+
+En présence de ces découvertes palpitantes, il faut avouer que, pour
+caractériser la valeur intellectuelle d'un sujet, nos pères usaient de
+procédés véritablement enfantins: ils avaient l'ingénuité de la juger à
+ses oeuvres, comme on juge un arbre à ses fruits. C'est ainsi qu'en
+lisant de beaux vers, en écoutant de beaux discours, en applaudissant de
+belles pièces, ils ont estimé, le plus simplement du monde, que
+Lamartine et Hugo étaient de grands poètes, Lacordaire et Berryer de
+grands orateurs, Augier et Dumas de grands dramaturges,--sans étudier la
+structure, sans pénétrer l'essence de leur organisme mental. C'était
+puéril. Survient, par bonheur, l'anthropologie qui, souriant
+malicieusement de ces jugements superficiels, s'offre à les reviser
+souverainement: «Attendez! Il faut voir! Qu'on me passe ces cervelles de
+demi-dieux, et je vous dirai, en vérité, ce qu'elles sont et ce qu'elles
+valent.»
+
+Comment ne pas s'amuser un peu de certains pédants, qui émettent la
+prétention de juger du talent d'un maître-ouvrier moins par l'oeuvre
+qu'il produit que par l'outil dont il se sert? S'il leur est donné,
+après la mort d'un personnage, de palper son crâne vide, ils entrent en
+joie, ils le tâtent, ils le pèsent, ils le jaugent, et leur mine
+s'épanouit. Ils jouent supérieurement la scène d'Hamlet et des
+fossoyeurs. Leur dogmatisme devient écrasant. «Prenez-moi donc cette
+pauvre tête: quelle légèreté!» Gardez-vous d'objecter même timidement
+que le défunt a fait preuve pendant sa vie de quelque intelligence: on
+vous répondra que c'est trop de bonté, et qu'il est impossible d'être un
+grand homme avec une si médiocre cervelle? Ces savants sont terribles.
+
+On ne peut s'empêcher pourtant d'observer que les moyens
+d'investigation, dont l'anthropologiste dispose actuellement, ont le
+malheur d'être précaires et rétrospectifs, puisque ce genre
+d'expérimentation ne s'exerce que sur les morts. Il est naturel que
+l'homme ne se prête à ces manipulations posthumes que le plus tard
+possible; et quant aux femmes, pour si ardent que soit leur désir
+d'établir qu'elles ne sont pas plus écervelées que les hommes, je doute
+qu'elles se laissent ouvrir le crâne, de leur vivant, afin de hâter et
+de faciliter cette importante démonstration.
+
+Aussi bien s'occupe-t-on de tourner la difficulté et de travailler sur
+le vif en simplifiant les recherches. C'est l'inoffensive manie de
+quelques gens très distingués de nous palper la tête et, la mesurant en
+hauteur, en largeur, en profondeur, de conclure d'un petit ton
+catégorique, moitié sirop, moitié vinaigre, que nous avons tout ce qu'il
+faut pour faire preuve de génie ou d'imbécillité. Sont-ils sérieux ou
+badins? On ne saurait le dire. Pour peu que le procédé se perfectionne
+et se généralise, nous ne manquerons point d'entendre bientôt, dans les
+salons littéraires, un monsieur qui se réclame de la science, solliciter
+gravement la maîtresse de maison de lui prêter sa tête pour un instant.
+Et, après une mensuration rapide et une auscultation adroite, ce grand
+homme fixera, séance tenante, comme les devins d'autrefois, le fort et
+le faible de l'organisation cérébrale de la patiente, proclamant, avec
+un sourire de circonstance, qu'elle est sérieuse ou volage, capricieuse
+ou raisonnée, passionnée ou réfléchie, ou plus simplement, s'il a encore
+de bons yeux, qu'elle est brune ou blonde, et en tout cas certainement
+aimable et jolie.
+
+Les procédés actuels semblent donc impuissants à nous révéler exactement
+le degré d'intelligence d'un sujet. A vrai dire, il y a bien la
+trépanation; mais outre que cette opération est de nature à provoquer
+d'excusables résistances, il faudrait avoir travaillé, fureté, tracassé
+dans bien des crânes pour émettre un diagnostic infaillible. Mais la
+science nous réserve tant de surprises! Est-il donc impossible que la
+lumière perçante des rayons X n'éclaircisse un jour tous nos mystères
+cérébraux? Le temps n'est pas éloigné peut-être où, pour se connaître
+soi-même, il suffira de remettre sa tête entre les mains d'un
+spécialiste.
+
+
+II
+
+Redevenons sérieux. Bien rares sont les tentatives et les expériences,
+si bizarres qu'on les suppose, que la science ne puisse justifier et
+réaliser un jour. Si je me suis permis de plaisanter doucement
+l'anthropologie, c'est que je n'admets pas qu'un homme, au nom d'une
+école qui débute et tâtonne, traite les femmes de haut en bas et leur
+dise impérieusement, de ce ton aigre-doux dont Bonaparte usait envers
+Joséphine: «Où prendrez-vous l'intelligence nécessaire pour comprendre
+ce que nous comprenons? Songez que votre cerveau pèse moins que le
+nôtre.» Au surplus, l'anthropologie s'est déjà rectifiée. Le poids du
+cerveau, nous dit-on, ne fait rien à l'affaire, et son volume, pas
+davantage. Plus les détails des lobes sont menus et compliqués, plus les
+impressions doivent être vives et rapides; plus le tissu est fin et
+subtil, plus l'individualité doit être supérieure. Si donc nous primons
+la femme par les dimensions de notre cerveau, elle apprendra, non sans
+une vive satisfaction, que le sien l'emporte,--comme tout son être,
+d'ailleurs,--par la délicatesse de sa texture intime. Ses
+circonvolutions cérébrales sont plus fines, plus gracieuses, plus belles
+que les nôtres; et cette constatation remplit le coeur des féministes
+fervents d'une suave béatitude.
+
+Ajoutons qu'un vrai savant, M. le Dr Manouvrier, enseigne que «la
+supériorité quantitative et relative n'entraîne une supériorité
+intellectuelle qu'à masse égale du corps.» Il lui semble que «les
+qualités intellectuelles liées au volume du cerveau sont ce que l'on
+nomme ordinairement l'étendue et la profondeur de l'intelligence» et
+que, si l'on s'en tient au développement cérébral quantitatif et relatif
+de l'homme et de la femme, «tout concourt à prouver l'égalité des
+sexes;» de sorte que le «préjugé de sexe» aurait fait voir et accepter
+aux premiers anthropologistes, dans une question d'ordre purement
+biologique, «le contraire de la réalité.»
+
+En l'état présent des recherches d'anatomie comparée sur les caractères
+du crâne et du cerveau chez les deux sexes, la femme a donc regagné le
+terrain qu'elle avait perdu, et l'anthropologie incline à la proclamer
+l'égale de l'homme. Mais n'exagérons rien; en réalité, depuis quelques
+années, la science s'est beaucoup occupée de la femme, sans aboutir à
+une conclusion définitive, ni même à des réponses concordantes. La femme
+est-elle, cérébralement parlant, aussi intelligente que l'homme? Les uns
+disent: oui; les autres: non. Quant aux sages,--et c'est le cas de M.
+Manouvrier,--ils jugent prudent de surseoir à toute décision tranchante.
+Les plus modestes se recueillent et confessent même qu'ils ne savent
+rien. Faisons comme eux. Il est probable qu'on traînera la femme
+longtemps encore de laboratoire en laboratoire, les mystères de la
+capacité cérébrale n'étant pas près d'être éclaircis. Somme toute, et
+sans afficher un scepticisme trop désobligeant, nous devons constater
+qu'en ce domaine si complexe et si insuffisamment exploré, les
+spécialistes les plus appliqués se disputent encore dans les
+ténèbres[52].
+
+[Note 52: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 28 novembre
+1896, pp. 829 et 830.]
+
+On a dit et répété que «l'intelligence n'a pas de sexe.» Je veux le
+croire; mais j'aime mieux encore cette remarque si juste de Fourier: «Il
+y a des hommes qui sont femmes par le coeur et la tête, et des femmes
+qui sont hommes par la tête et le coeur.» En tout cas, il nous semble
+qu'étant donné l'état peu avancé des sciences biologiques, on abuse
+étrangement, pour ou contre la femme, des constatations évasives ou
+contradictoires de l'anthropologie comparée. Scientifiquement, la
+question de l'équivalence cérébrale des sexes reste ouverte. Sera-t-elle
+jamais close?
+
+Lors même que tous les savants du monde nous attesteraient que
+l'intelligence des femmes est adéquate à celle des hommes, ce brevet ne
+dispenserait point le sexe faible de le démontrer lui-même au sexe fort.
+Et comment? Par ses oeuvres. En cela, nos petits-neveux ne seront pas
+beaucoup plus avancés que nos pères. La capacité des vivants ne se juge
+qu'à ses résultats. Vous aurez beau m'assurer que ma voisine possède,
+autant que mon voisin, de brillantes qualités et de merveilleuses
+aptitudes: je serai toujours en droit de lui demander qu'elle me le
+prouve par ses actes. Que si donc l'égalité intellectuelle des sexes
+pouvait être cérébralement établie, cette démonstration serait de peu de
+valeur, tant que les femmes n'auront point confirmé cette présomption
+par des manifestations décisives de science, d'art ou de littérature.
+Faites donc oeuvre d'intelligence, Mesdames. Tous les certificats des
+biologistes ne vous exempteront point d'avoir du talent,--et de le
+montrer. Les expériences les plus probantes ne viendront pas d'eux, mais
+de vous-mêmes. Tant que votre sexe n'aura rien produit qui vaille nos
+chefs-d'oeuvre, il ne sera pas prouvé que vous en êtes capables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité
+intellectuelle
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'ÉGALISE ET SE
+ VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROÎTRE LES APTITUDES ET
+ LES CAPACITÉS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES
+ ÂMES N'ONT POINT DE SEXE?
+
+ II.--DE LA PRIMAUTÉ HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GÉNIE EST
+ MASCULIN.--L'ESPRIT CRÉATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT
+ LEURS CHEFS-D'OEUVRE?
+
+ III.--LE GÉNIE ET LA BEAUTÉ.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX
+ MOITIÉS DE L'HUMANITÉ.
+
+
+I
+
+Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen
+d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au
+nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui
+balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour
+le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur
+constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation
+nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien
+douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe
+masculin est en possession d'une supériorité de production
+intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été
+impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui
+disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de
+la prééminence de l'intellectualité virile.
+
+Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des
+femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que
+puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître
+que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes
+s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que
+le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande
+autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me
+demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a
+point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter.
+Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête
+masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches
+biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec
+certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence
+moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si,
+dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles
+d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un
+raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte
+aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus
+rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités
+de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve
+qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.
+
+Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts,
+des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent
+par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En
+plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point
+remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations
+méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous
+induit à douter de l'égalité mentale des sexes.
+
+A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le
+moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que
+le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui
+du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la
+direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à
+leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite
+par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement
+qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est
+donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement
+avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante
+du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute
+culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs
+languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec
+largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de
+philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la
+phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette
+flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à
+se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi,
+car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de
+toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin
+secret[53].»
+
+[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la _Faillite du
+Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.]
+
+Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de
+sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre
+le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la
+femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du
+même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point
+ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant
+logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir,
+nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais,
+en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.
+
+Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en
+toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est
+pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux
+est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et
+muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature,
+l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient
+les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs
+disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie
+profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une
+parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme
+en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit
+et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en
+ce temps-là l'humanité cessera d'exister.
+
+Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie
+réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même
+fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce
+que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose
+auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation
+et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du
+nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un
+moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée
+d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur
+d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les
+différences de conformation physiologique des sexes, établit
+péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de
+fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir
+jusqu'au plus profond de l'âme.
+
+On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de
+la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens
+que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité.
+Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des
+purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre
+esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable,
+s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons
+orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement
+aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation
+ni dépendance avec le contenant.
+
+Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un
+organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En
+d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et
+indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette
+première différence biologique a des répercussions et des prolongements
+nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il
+serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent
+pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment
+pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au
+même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences
+combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou
+adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais
+pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il
+faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le
+vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases
+nouvelles,»--ce qui est impossible.
+
+
+II
+
+En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé,
+nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme,
+une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou
+d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement
+l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des
+sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point
+que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de
+raison?
+
+J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté
+non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
+les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
+été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs
+muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet
+avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
+ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.
+
+Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres
+robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les
+forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de
+réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et
+les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
+des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent
+le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit
+n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges
+primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus
+active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à
+l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette
+constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à
+revendiquer le premier prix de capacité.
+
+Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé,
+qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine.
+Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans
+tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
+femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
+profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des
+historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
+philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames,
+tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
+têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences
+rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de
+l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
+cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas,
+semble un phénomène masculin.
+
+Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur
+l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre
+émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient
+arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences
+ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les
+intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
+sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité
+intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas,
+c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se
+valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
+cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes
+et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.
+
+Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme;
+il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes
+sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car
+le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
+obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son
+chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son
+milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où
+vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant,
+original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire
+et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des
+opinions reçues, ni des traditions séculaires[54].» Il éclate, il
+innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
+L'intelligence créatrice, voilà le génie.
+
+[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.]
+
+Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux
+femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
+vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
+jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la
+vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter,
+d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si
+puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même,
+hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la
+coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du
+génie?
+
+Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes
+féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées
+(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A
+l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de
+l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que
+lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes
+d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa
+République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes
+les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
+les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est
+inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre
+les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»
+
+En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où
+sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
+manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que
+l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront
+une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient
+l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau
+féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de
+Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les
+femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «_Jérusalem
+délivrée_», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni
+le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la
+«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant,
+ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer
+des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope,
+l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni
+la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le
+plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la
+machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?
+
+Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque
+chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme
+ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui
+n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a
+fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans
+les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la
+science, est sorti d'un cerveau masculin.
+
+Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les
+femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la
+lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc
+aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et
+modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme
+répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et
+patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité
+puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes,
+conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et,
+parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la
+musique[55].»
+
+[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
+septembre 1893, p. 419.]
+
+Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la
+civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver
+au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes
+la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
+l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué
+que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du
+progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence
+supérieure de l'espèce est masculine.
+
+
+III
+
+A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si
+Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe
+en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus
+ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agoult nous
+a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne
+doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention
+utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
+paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
+elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître.
+Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point
+atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à
+mi-côte[56].» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe,
+l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
+inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
+du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul
+rétablit l'équilibre entre les sexes.
+
+[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles
+règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
+nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
+faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût
+un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort
+pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des
+femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
+par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
+avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
+indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la
+femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces
+restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce
+féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à
+proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un
+Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il
+y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons
+tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.
+
+Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme
+n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque
+un devoir[57];» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir
+au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur
+lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la
+beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et
+l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est
+vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
+vie qu'elle console et embellit à la fois.
+
+[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.]
+
+Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même
+avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et
+surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par
+l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes.
+Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme.
+Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée
+comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent,
+passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui
+applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce
+point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste
+sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la
+joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
+le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète
+par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également
+nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque,
+rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.
+
+En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la
+douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
+délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid;
+la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus
+que nous, elle a le devoir d'être belle.
+
+Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le
+génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle
+vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite,
+bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une
+lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
+d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus
+facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un
+mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le
+droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il
+donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de
+vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient
+pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de
+tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline
+involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui
+s'incarne le génie ou la beauté.
+
+Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux
+êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à
+l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité
+des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
+complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle
+cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
+sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme
+le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
+second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
+sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait
+exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur
+collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
+société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
+multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Psychologie du sexe féminin
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--DU TEMPÉRAMENT FÉMININ.--IMPRESSIONNABILITÉ NERVEUSE ET
+ SENSIBILITÉ AFFECTIVE.--LA PERCEPTION EXTÉRIEURE EST-ELLE
+ MOINS VIVE CHEZ LA FEMME QUE CHEZ L'HOMME?--SENTIMENT,
+ TENDRESSE, AMOUR.
+
+ II.--VERTUS ET FAIBLESSES DU SEXE FÉMININ.--LES FEMMES SONT
+ EXTRÊMES EN TOUT.--PITIÉ, DÉVOUEMENT, RELIGION.--LA FEMME
+ CRIMINELLE.--COQUETTERIE ET VANITÉ.
+
+ III.--PETITS SENTIMENTS ET GRANDES PASSIONS.--LA VOLONTÉ DE
+ LA FEMME EST-ELLE PLUS IMPULSIVE QUE LA NÔTRE?--INDÉCISION
+ OU OBSTINATION.--LE FORT ET LE FAIBLE DU SEXE FÉMININ.
+
+
+J'ai induit du passé qu'il semblait difficile à la femme de s'élever aux
+sublimes créations du génie, et que la nature l'avait confinée jusqu'à
+nos jours au second rang de l'intellectualité,--l'homme ayant mérité par
+ses oeuvres d'occuper le premier. Cette question de préséance résolue,
+il est intéressant de rechercher pourquoi la femme a été empêchée
+jusqu'ici de se hausser au niveau de la pensée masculine et de disputer
+victorieusement à nos grands hommes la palme scientifique, artistique et
+littéraire. S'il se trouve que cette disparité tienne, comme nous
+l'avons affirmé, à sa complexion, à sa nature, à son tempérament, à sa
+constitution même, nous serons autorisé à conclure qu'à moins de refaire
+le monde,--ce qui dépasse les forces humaines,--l'égalité absolue des
+sexes, dans les fonctions et dans les oeuvres, est un leurre.
+
+Ici donc, un peu de psychologie ne sera point déplacée. Et puisque d'un
+avis unanime, le tempérament intellectuel et moral est le reflet du
+tempérament physique, il est à prévoir que les différences de sexe se
+traduiront par des différences d'aptitude et d'inclination.
+
+
+I
+
+L'expérience de tous les temps atteste que la femme est plus
+impressionnable que l'homme; et par là, j'entends que la faculté d'être
+ému, la faculté de jouir et de souffrir, d'aimer ou de haïr, la faculté
+de s'ouvrir à la crainte ou au désir, au chagrin ou au plaisir, occupe
+une plus large place et joue un plus grand rôle dans sa vie que dans la
+nôtre. Bref, la sensibilité est son partage et le sentiment son
+triomphe. A tel point qu'Auguste Comte a pu dire du sexe féminin qu'il
+est, par excellence, le «sexe affectif».
+
+Et cette sensibilité émotive ne va point, disent les physiologistes,
+sans une certaine insensibilité physique. M. Lombroso, notamment,
+affirme que la perception extérieure est moins vive chez la femme que
+chez l'homme. Maintes fois les médecins ont constaté que les femmes
+supportent mieux que nous les opérations chirurgicales. Dans une
+épidémie, leur attitude est admirable de courage et de sang-froid. Nul
+n'a plus de calme auprès des malades, plus de dextérité pour panser une
+blessure. Mais cette résistance à la douleur physique vient-elle d'une
+moindre sensibilité organique? Si la femme se raidit si fortement contre
+la souffrance, nous aurions tort peut-être d'en conclure qu'elle la
+ressent moins que nous. N'est-ce pas le propre des natures sensibles de
+réagir avec vigueur et promptitude contre les épreuves et les dangers?
+Plus l'action est violente, plus la réaction est énergique. Pour le
+moins, ce privilège des femmes à supporter la douleur corporelle est une
+heureuse précaution de la nature, la vie leur réservant d'innombrables
+occasions de souffrance. Et le professeur italien explique cette
+immunité relative du sexe féminin par ce fait que nos soeurs ont le goût
+moins développé, l'oreille moins délicate, l'odorat moins fin, l'oeil
+moins vif et le tact moins subtil que la généralité de leur frères.
+
+Mais si les femmes sont douées de sens plus obtus,--ce dont je ne suis
+pas très convaincu,--nous ne pouvons, du moins, leur disputer le
+«record» de la sensibilité affective Tous les graphologues sont de cet
+avis: l'écriture féminine révèle une impressionnabilité très vive. Au
+fond, le tempérament de la femme est plus émotif que le nôtre. Il faut
+peu de chose pour la remuer, la troubler, l'ébranler jusqu'aux larmes.
+Par l'effet d'un système nerveux plus excitable, plus sensitif, plus
+vibrant que celui des hommes, elle est plus ouverte aux inquiétudes, aux
+tendresses, aux passions. La pitié a dans son âme des retentissements
+plus profonds et des prolongements plus durables. Elle se console moins
+vite que l'homme. Aussi la tradition populaire et artistique a
+personnifié la compassion, la piété, le dévouement, la charité, tous les
+plus beaux mouvements du coeur, sous les traits de la femme.
+
+Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté
+dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de
+l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de
+l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale,
+plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté,
+un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des
+premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est
+leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis
+universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle
+pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous
+inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de
+connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle
+de la femme primitive.
+
+Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du
+caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.
+
+D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les
+émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs
+décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur
+les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que
+la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman
+est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur
+tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre
+romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui
+voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux
+émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce
+qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus
+toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du
+sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres.
+Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus
+impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs,
+l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du
+dévouement.
+
+Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on
+se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me
+dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je
+n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments,
+mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce
+que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus
+universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère
+amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si
+nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du
+monde[58].» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les
+hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit
+Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des
+femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de
+leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour
+l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la
+femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme
+épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes
+croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices
+qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent.
+
+[Note 58: Cité par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur
+Lacordaire, p. 168.]
+
+S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire
+impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins
+accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la
+distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va
+sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons
+d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera
+peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un
+brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant
+comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et
+portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce
+monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un
+pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et
+complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute
+que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe
+professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas
+rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me
+dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des
+femmes changera ce discord en unisson.
+
+Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le
+sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est
+beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le
+nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et
+qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour
+elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à
+l'amour.
+
+
+II
+
+La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la
+femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses
+vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de
+sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son
+émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses
+défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le
+raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin
+la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses
+enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans
+l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse,
+tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute
+chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave
+Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que
+le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce
+qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour
+rappeler le mot de Diderot.
+
+C'est pourquoi les femmes sont si rarement capables de justice
+tranquille et impartiale. Exaltées, absolues, «elles sont toutes pleines
+d'affections et d'aversions sans fondement (c'est Fénelon qui parle),
+elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment, ni aucune
+bonne qualité dans ce qu'elles méprisent.» Et le doux prélat de
+conclure: «Les femmes sont extrêmes en tout.» Eh oui! extrêmes dans le
+mal comme dans le bien, suivant l'adage: _Optimi corruptio pessima_.
+Elles poussent toute chose à outrance, la religion et l'irreligion, la
+chasteté et le libertinage, le renoncement et la vengeance, la
+compassion et la cruauté, l'amour et la haine surtout. Elles aiment et
+haïssent avec la même vigueur, avec le même bonheur. Les sentiments
+excessifs les attirent, les emportent et les roulent comme en un
+tourbillon. Les plus douces y penchent; les violentes s'y ruent. Ce
+sont, je le répète, des passionnées; et la passion ne se plaît guère aux
+coteaux modérés où habitent la prudente réflexion et la tranquille
+sagesse. C'est pourquoi il est à craindre que plus d'une ne se
+précipite, tête baissée, dans le féminisme «intégral» et, poussant son
+chemin jusqu'au bout, s'y enfonce, d'un trait, jusqu'en pleine
+extravagance, jusqu'en pleine immoralité.
+
+Échauffée par la tendresse et par la passion, la sensibilité des femmes
+s'exalte ou s'exaspère, et se traduit conséquemment en bien ou en mal.
+Poursuivant notre analyse psychologique, il nous sera facile de prouver
+que toutes les qualités et tous les défauts de la femme viennent du
+coeur et des nerfs. Se dévouer est sa première nature, comme aimer est
+son premier mouvement. Généralement, sa volonté est plus désintéressée
+que la nôtre. A chaque instant, la maternité, qui sommeille au fond de
+ses entrailles, se réveille et se répand en sacrifices spontanés qui
+feront toujours d'elle la meilleure éducatrice. Il faut savoir s'oublier
+comme elle pour s'adonner utilement à la première formation
+intellectuelle et morale de l'enfance. Si bon professeur que nous la
+supposions, son coeur l'emportera toujours sur son esprit. Ne lui parlez
+pas de principes absolus, ni de raison pure: elle ne comprendra qu'à
+moitié. L'abstraction idéale la touche peu. Par contre, invoquez devant
+elle la pitié, l'amour, le pardon; faites appel à la sainte bonté; et de
+tout l'instinct maternel qui gonfle son âme, elle vous répondra en
+répandant sans compter les trésors de générosité dont son coeur est
+plein. Pour elle, toute justice sociale se ramène à un élan de
+sensibilité affectueuse, au don de soi-même. Tandis que l'homme cherche
+le règne du droit, la femme ne conçoit et ne poursuit que le règne de la
+grâce et de la charité. Pour conclure d'un mot, si l'homme vaut plus, la
+femme vaut mieux.
+
+C'est pourquoi celles d'entre les femmes qui se laissent mordre au coeur
+par le démon révolutionnaire, sont portées vers le prolétariat militant
+moins par les formules et les systèmes d'école, que par un élan de vague
+commisération et d'inconsciente protestation contre la misère. Chez ces
+terribles femmes, l'esprit de révolte est un succédané de l'amour
+aveugle qu'elles portent aux petits, aux humbles, aux deshérités, aux
+victimes obscures de la vie et du monde. Lorsqu'elles se décident à la
+violence, c'est par un sursaut de pitié, par un emportement, par une
+explosion de toute leur sensibilité. Et nos discordes civiles nous ont
+appris les excès de fureur et de destruction dont elles sont capables.
+Mais, en général, la femme est plutôt pacifique, modérée, conservatrice.
+Au fond, la violence et le désordre lui répugnent. On a remarqué cent
+fois que ses goûts réguliers, son entente des affaires, son esprit
+d'exactitude et d'économie, la rendent éminemment propre à la gestion
+d'un patrimoine et à l'administration du foyer. A l'inverse de l'homme
+qui est travaillé par un incessant besoin d'acquérir, par une ambition
+inquiète d'arriver, de monter, de grandir, la femme se plaît à défendre
+et à garder la richesse amassée. Plus faible, plus fragile, plus sujette
+aux incapacités de travail, ayant la surveillance des enfants, le
+gouvernement du ménage, le soin de la table et le souci des
+approvisionnements, elle doit être plus accessible que l'homme à la peur
+de manquer, et elle fait bonne garde autour de l'actif familial.
+
+C'est pourquoi, encore, elle est naturellement religieuse. «Élevez-nous
+des croyantes et non des raisonneuses, écrivait Napoléon à propos de
+l'établissement d'Écouen: la religion est, quoi qu'on en puisse dire, le
+plus sûr garant pour les mères et pour les maris.» Rien de plus facile,
+la femme inclinant d'elle-même aux choses de la foi. La critique, qui
+est un acte de méfiance et de destruction, l'offense et la trouble. Elle
+a besoin de paix, d'ordre, de confiance, de sécurité; et la religion,
+qu'elle se fait un peu à son image et qu'elle accommode doucement à ses
+goûts et à ses préférences, est toute de mansuétude et de miséricorde.
+Ses croyances, plus émues que raisonnées, se transforment aisément en
+dévotion sentimentale. Le coeur y a plus de part que l'esprit. Son Dieu
+est amour.
+
+C'est pourquoi, enfin, la femme, étant plus tendre, plus retenue, plus
+pacifique et plus religieuse, est moins criminelle que l'homme. La
+maternité, d'ailleurs, est une école de douceur, de patience et de
+résignation, qui, en vouant la femme à la vie enfermée du foyer, la
+soustrait aux émotions, aux tentations, aux déviations de l'activité
+extérieure qui est la loi de l'homme.
+
+Il est vrai que M. Lombroso tire prétexte de cette moindre criminalité
+pour rabaisser la femme. Comme le génie et la guerre, le crime est
+masculin. Les violences les plus désordonnées et les plus sanglantes
+honorent, paraît-il, infiniment notre sexe. A ce compte, il faudrait
+rendre grâce aux assassins du prestige dont ils entourent, à coups de
+revolver et à coups de couteau, notre très chère masculinité. Est-ce
+donc à cause du sang qu'il verse que l'homme a été proclamé le «roi de
+la nature»? On raconte qu'en fait de cruauté savante, le tigre nous
+surpasse: M. Lombroso s'en trouve-t-il humilié?
+
+Pour revenir aux femmes, et bien que nous venions de leur faire honneur
+de mille et mille qualités, nous n'ignorons point qu'il en est
+d'insupportables. Les bonnes ne peuvent faire oublier les mauvaises et
+les pires. Il y a, d'abord, les nerveuses et les exaltées. D'ordinaire,
+leur faculté de pleurer est admirable. Certaines versent des larmes à
+volonté. D'autres sont rancunières et vindicatives. Beaucoup ont un fond
+de cruauté inconsciente qui éclate brusquement, soit pour défendre ceux
+qu'elles aiment, soit pour nuire à ceux qu'elles haïssent. Cette
+malignité féline,--comme l'impressionnabilité, d'ailleurs,--est un signe
+et un effet de leur faiblesse et de leur nervosité.
+
+La femme, au surplus, n'est pas exempte d'égoïsme. L'amour de soi
+n'est-il pas notre fond naturel? Cette tendance inférieure est commune
+aux deux sexes. Ainsi le veut la loi universelle de la vie. Ne soyons
+pas surpris que Mme Guizot ait pu écrire que «les femmes ne
+s'intéressent aux choses que par rapport à elles-mêmes.» Mais l'égoïsme
+féminin procède surtout de la vanité. «Les filles, dit Fénelon, naissent
+avec un violent désir de plaire.» Tandis que l'orgueil est le vice dès
+forts, le péché des hommes, la vanité est le penchant des faibles, le
+péché des femmes. Si bien que Mme Necker de Saussure a pu en conclure
+que, chez les jeunes filles, «le désir de plaire l'emporte souvent sur
+la faculté d'aimer.» D'un mot, la femme est coquette.
+
+Et qui oserait lui en faire un crime? Ayant pour destinée d'être aimée,
+plaire est un besoin de sa nature; ayant pour fonction d'adoucir et
+d'embellir la vie, plaire est une nécessité de sa condition; ayant pour
+partage de tempérer, de civiliser la brutalité masculine, plaire est son
+arme de combat, son instrument de règne, plaire est la condition même de
+sa souveraineté, plaire est le principe de toute sa force. Frapper et
+fixer les regards des hommes, attirer et retenir leurs hommages,
+émouvoir et enchaîner leur coeur, et, pour cela, cultiver, soigner,
+orner sa beauté, telle est l'ardente et incessante préoccupation du sexe
+féminin. C'est une vérité de fait, un lieu commun que les moralistes ont
+maintes fois mis à profit. Citons seulement ces deux pensées de La
+Rochefoucault: «La coquetterie est le fond de l'humeur des
+femmes.»--«Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leur
+passion.» Ainsi, l'égoïsme féminin est fait surtout de vanité, et cette
+vanité se tourne naturellement en coquetterie, et cette coquetterie a
+pour but avoué ou inconscient de préparer les voies à l'amour; et nous
+voilà ramenés, par un détour, à cette sensibilité émotive qui est le
+commencement et la fin de la nature et de la vocation des femmes.
+
+Seulement, il est permis de trouver que les femmes d'aujourd'hui
+sacrifient un peu trop au démon de la toilette. Dans toutes les
+conditions, le luxe fait rage. Petites et grandes dames veulent être
+mises à la dernière mode. Poussée à l'excès, la coquetterie démoralise
+la femme. De là, surtout dans les milieux mondains, ces natures sèches,
+froides, égoïstes, avides de plaisir et de jouissance. A toute époque,
+du reste, les femmes déplaisantes, acariâtres, hargneuses, n'ont pas été
+d'une extrême rareté. Malgré les influences attendrissantes de la
+maternité, il y a même, hélas! de méchantes mères. Les tribunaux ont
+trop souvent à s'occuper d'horribles mégères qui, non contentes de
+persécuter leur mari, martyrisent leurs enfants. Quand les nerfs
+l'emportent sur le coeur, il est fréquent que les femmes surpassent les
+hommes en férocité. Mais, dans une étude qui n'a en vue que le fort et
+le faible de la généralité des femmes, il convient de négliger les
+monstres.
+
+
+III
+
+Les effets composés de la sensibilité et de la tendresse, de la
+sympathie et de la vanité, semblent vouer la femme à l'agitation du
+coeur, au tourbillon des petits sentiments comme au tumulte des grandes
+passions, en l'excluant à peu près de la sphère sereine des calmes
+décisions et des hautes spéculations rationnelles. Nous allons voir, en
+effet, qu'au point de vue moral et intellectuel, la volonté et l'esprit
+des femmes sont tributaires de leur tempérament impressionnable et
+aimant.
+
+Au sens propre du mot, la volonté est la subordination des impressions
+naturelles et des impulsions instinctives à une règle que l'on s'impose
+à soi-même. Elle est le contraire du caprice. Elle suppose la possession
+de soi, le contrôle de nos mobiles, le gouvernement de nos actes. C'est
+par l'empire exercé sur nous-mêmes, que la volonté nous élève à la
+dignité de personnes autonomes.
+
+Si cette définition est exacte, la volonté de la femme est certainement
+plus faible que la nôtre. D'abord, elle est plus incertaine, plus
+agitée, plus changeante. Elle ne se fixe pas: elle hésite, elle tâtonne,
+elle flotte. Elle va et vient; elle sautille «comme les mouches»: ainsi
+parle Kant. Et si la femme manque de décision, ce n'est pas qu'elle
+manque de mobiles: elle en a trop! C'est une impulsive. Entre les
+impressions contraires qui l'assiègent, elle ne sait pas, elle ne peut
+pas choisir. La mobilité est son défaut dominant. Combien de femmes sont
+plus capables de caprices que de résolutions? Combien de femmes ont plus
+de velléités que de vouloir?
+
+Même inconstance dans l'exécution. Jean-Paul Richter a dit: «L'homme est
+poussé par la passion, la femme par les passions; celui-là par un grand
+courant, celle-ci par des vents changeants.» Sa conduite est pleine de
+surprises, de retours, de contradictions. La suite dans les desseins, la
+fermeté, la patience dans l'action, lui font généralement défaut. Elle
+ébauche tout; elle n'achève rien. Elle se disperse entre mille travaux
+entrepris avec joie et abandonnés avec dégoût. Elle est d'humeur
+versatile. Elle ne sait pas attendre; elle se lasse vite. Son âme est en
+proie à une sorte d'équilibre instable.
+
+Et lorsqu'elle se décide, il arrive souvent que sa résolution tourne en
+obstination. L'entêtement des femmes est passé en proverbe: «Vouloir
+corriger une femme, c'est vouloir blanchir une brique.» Toute nature
+molle et douce qui s'exaspère, devient finalement intraitable.
+L'opiniâtreté aveugle est soeur de la faiblesse et de
+l'impressionnabilité. Il faut une grande maîtrise de soi pour convenir
+de ses torts et sacrifier l'amour-propre à la raison.
+
+Il suit de là que la femme est tantôt le jouet d'impulsions diverses qui
+l'agitent tumultueusement, tantôt la victime d'une impulsion véhémente
+qui la domine impérieusement. Ou l'indécision du caprice, ou le vertige
+de l'obstination. Un grand notaire de Paris me disait: «J'aime mieux
+traiter une affaire avec dix clients qu'avec deux clientes: on ne peut
+rien conclure avec les femmes.» Elles ne veulent pas assez, ou elles
+veulent trop. Et ces défauts contraires procèdent du même fond:
+l'extrême sensibilité. Ce qui le prouve bien, c'est que, chez les
+névrosées, cette inconstance fantasque et cet entêtement aveugle
+prennent tour à tour une telle acuité, que les psychologues ont pu les
+appeler «les maladies de la volonté».
+
+Moins d'initiative dans les desseins, moins de rectitude dans les
+décisions, moins de fermeté dans l'action, moins de sang-froid et plus
+de nerfs, telles sont les manifestations caractéristiques du vouloir
+féminin, comparé au vouloir masculin,--sauf exception. Car, en ce
+domaine, nous savons beaucoup d'hommes qui sont femmes. Seulement,
+dégageant ici les tendances générales du sexe, nous sommes forcé de
+constater, avec les moralistes et les psychologues, que la volonté
+féminine est plus chancelante dans les cas ordinaires, mais aussi (et
+ces admirables qualités rétablissent l'équilibre) plus tendre, plus
+dévouée, plus agissante dans les circonstances graves de la vie. En
+effet, le sentiment affectif corrigeant l'impressionnabilité nerveuse,
+la femme sait lutter mieux que nous contre les épreuves de la mauvaise
+fortune. Facile à troubler dans les petites choses, elle redevient
+maîtresse d'elle-même dans les grandes. Bouleversée par une contrariété
+insignifiante, elle tient tête courageusement au malheur. Jetée hors
+d'elle-même par l'apparition d'une souris ou le contact d'une araignée,
+elle retrouve toute sa vaillance devant le péril qui menace les siens.
+Un coup d'épingle l'émeut jusqu'aux larmes, et les coups irréparables du
+sort lui font rarement perdre la tête. Une misère de rien l'ébranle,
+l'abat ou l'affole; une maladie, un deuil, une catastrophe réveille
+toutes les énergies de son âme. Soutenue par un grand sentiment, elle
+refoule victorieusement sa timidité et ses appréhensions. En deux mots,
+toutes ses faiblesses viennent des nerfs; toute sa grandeur, toute sa
+force vient du coeur. Décidément, la sensibilité affective forme bien la
+nature foncière de la femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'intellectualité féminine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CARACTÈRES PRÉDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FÉMININE:
+ INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION.
+
+ II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT
+ FERME, LES IDÉES GÉNÉRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE
+ SYNTHÉTISER.
+
+ III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INÉGALITÉ QUE
+ DIVERSITÉ MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FÉMININE EST
+ REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU RÉEL.
+
+
+Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme.
+Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces
+disparités physiques et morales vont nous donner la clef des
+dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.
+
+
+I
+
+Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas
+sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le
+fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,
+qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme
+nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine
+sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination,
+l'assimilation et l'imitation.
+
+Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons
+par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent
+généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la
+connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une
+sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant
+qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des
+«lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une
+compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la
+plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision
+aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur
+impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les
+écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans
+le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et
+complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément
+vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.»
+L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité
+féminine.
+
+Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions
+les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie.
+Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie
+et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une
+tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de
+tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent
+pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur
+culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a
+remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté
+de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination
+règne, la raison est servante.
+
+Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir
+facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs
+rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé
+fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une
+«maîtresse d'erreur et de fausseté[59];» au lieu que, ramenée prudemment
+à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la
+vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette
+charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une
+consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est
+mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a
+besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers
+l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se
+plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas,
+c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire
+par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit
+vient aux filles».
+
+[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.]
+
+A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et
+plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la
+femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se
+développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est
+banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes.
+Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles
+retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne,
+se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette
+évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une
+quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de
+réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une
+fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de
+grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il
+n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général
+plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles
+amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent
+beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à
+vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la
+superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.
+
+Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de
+la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le
+naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence
+intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement,
+dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui
+répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de
+sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du
+manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le
+bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en
+réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les
+étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès![60].» De même,
+tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et
+l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent
+notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les
+absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention,
+d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est
+surprenante.
+
+[Note 60: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses,
+p. 296-297.]
+
+Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour
+elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une
+part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle
+suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première
+éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme
+d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette
+aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à
+se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à
+tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout
+reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre
+comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le
+bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de
+traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de
+l'imitation, elle est inimitable.
+
+Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation
+plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement
+de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention,
+d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine.
+Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière,
+inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir
+la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes
+sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde
+si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et
+c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec
+une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête
+de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant
+que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes,
+parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active,
+l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont
+moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en
+rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le
+dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les
+maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames
+n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes
+préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous
+pouvons opposer les grands «faiseurs».
+
+L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités
+d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il
+lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses
+talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu
+de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et
+l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes
+s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des
+usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la
+mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et
+encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe
+féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes[61].»
+
+[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.]
+
+
+II
+
+Et pourtant les femmes sont curieuses; et la curiosité est le ressort de
+l'intelligence. Seulement, la curiosité féminine est de qualité un peu
+inférieure; elle s'applique aux menus détails de la vie; elle est courte
+et inutile; elle s'arrête à l'écorce des choses. Ce n'est pas cette
+curiosité large et ardente «qui fait les chercheurs et les savants,»
+comme dit Henri Marion, cet appétit insatiable de savoir, ce besoin de
+mieux connaître la vérité, de mieux déchiffrer l'énigme du monde, cette
+passion désintéressée de pénétrer, les uns après les autres, les secrets
+de la nature et du passé. Sans doute, les femmes sont, comme les hommes,
+des êtres de raison. Celle-ci, étant le régulateur de la pensée,
+appartient également aux deux sexes; mais elle est distribuée à chacun
+de différente façon. Et après avoir énuméré les caractères prédominants
+de l'intellectualité féminine, il nous paraît logique d'indiquer les
+traits saillants de l'intelligence masculine; et du même coup, nous
+aurons marqué les points faibles auxquels l'éducation des jeunes filles
+devra s'appliquer avec un soin particulier, pour les parfaire ou les
+corriger.
+
+Or, il est trois choses qui font la grandeur de l'esprit humain:
+raisonner, abstraire, généraliser,--trois choses auxquelles
+l'intelligence des femmes a, pour l'instant, quelque peine à se hausser.
+Et cela même nous explique pourquoi les hommes ont, plus que les femmes,
+le don de la découverte et le génie de l'invention.
+
+Le raisonnement féminin manque souvent de calme et de suite. Les femmes
+montrent peu de goût pour les longues et rigoureuses déductions. Au lieu
+que leur pensée s'avance méthodiquement du point de départ au point
+d'arrivée, en s'appuyant avec précaution sur la chaîne fortement tendue
+des idées intermédiaires, elle se jette souvent à droite ou à gauche du
+chemin, sous le heurt d'une impression soudaine, au risque de donner
+tête baissée dans le sophisme ou l'inconséquence. Ce n'est pas à des
+nerveuses et à des sentimentales qu'il faut demander la mesure, la
+patience, la lenteur calculée, la circonspection scrupuleuse, qui font
+les vigoureuses démonstrations et les solides jugements. Si vive est
+leur compréhension, qu'«elles sautent à pieds joints, comme dit encore
+Henri Marion, par-dessus les longues chaînes des raisons froides[62].»
+
+[Note 62: _Psychologie de la femme_, p. 213.]
+
+Nonobstant cette précipitation, il arrive souvent qu'elles tombent
+juste, par un pur effet de divination. Mais la logique n'est point leur
+affaire. Même chez les plus cultivées, la perception intuitive l'emporte
+sur la raison raisonnante. Elles parlent bien; elles s'expliquent avec
+finesse, avec abondance. Seulement, leur controverse est moins pleine,
+moins serrée que celle des hommes. Elles ont rarement la sobriété du
+verbe masculin, la concision riche et forte de la pensée virile. Fénelon
+remarque malicieusement que «la plupart des femmes disent peu en
+beaucoup de paroles.» Ce n'est pas un compliment, mais c'est un fait. De
+là vient que les mieux douées réussissent assez mal dans le haut
+enseignement.
+
+Il reste que, dans n'importe quelle discussion, le sexe féminin obéit,
+d'ordinaire, beaucoup plus à la vivacité d'un sentiment immédiat qu'à la
+tranquille lenteur d'un raisonnement. Faites l'expérience: rien n'est
+plus difficile que d'instituer avec une femme une controverse suivie sur
+un sujet donné. Rares sont celles qui savent raisonner. Vite leur esprit
+se dérobe ou s'égare, comme si la continuité d'un même thème et le lien
+ininterrompu d'une argumentation serrée leur étaient à charge. Et en fin
+de compte, neuf fois sur dix, elles trancheront le débat par une de ces
+raisons du coeur que la raison ne connaît point. En deux mots, que
+j'emprunte à Fontenelle, «elles convainquent moins, mais elles
+persuadent mieux.»
+
+D'autre part, leur curiosité est moins portée vers les abstractions que
+vers les faits. C'est dire que la femme s'élève difficilement, dans le
+domaine de la pensée, aux conceptions vastes et superbes. Prompte à
+saisir ce qui est actuel et concret, elle se représente mal ce qui est
+spéculatif et impersonnel. Il semble que ses idées soient des états de
+conscience peu brillants et rarement nets, des lumières pâles et vagues
+qui n'éveillent qu'une sensation confuse: ce qui a fait dire que
+l'esprit féminin est moins clair et moins profond que celui des hommes.
+Quand une femme ouvre un journal, avez-vous remarqué que ses yeux vont
+droit aux faits divers? L'article de fond l'ennuie. Être de premier
+mouvement, imaginative et passionnée, elle cherche avidement un aliment,
+une pâture à sa sensibilité. C'est pourquoi elle préfère le concret à
+l'abstrait, c'est-à-dire ce qui frappe les sens, ce qui émeut le
+sentiment, à la vérité toute nue, à la pensée toute pure. Il lui répugne
+de séparer, d'extraire l'idée du réel. Elle ne reçoit des phénomènes de
+la nature ou de la vie que des impressions particulières, des sensations
+successives, qu'elle a mille peines à mettre en formules. Elle ne peut
+s'oublier elle-même pour regarder la vérité face à face. Ce qu'elle a
+vu, entendu, éprouvé, souffert ou aimé, enveloppe toutes ses conceptions
+d'un voile matériel. Elle donne un corps à toutes ses pensées. M. le
+professeur Ribot, voulant vérifier comment les femmes conçoivent les
+idées abstraites de cause et de nombre, a reconnu, d'après les réponses
+faites à son questionnaire, que ces concepts sont toujours associés,
+dans l'esprit féminin, à des objets particuliers, à des expériences
+personnelles, à des exemples concrets. Bref, leurs pensées sont
+inséparables du tangible, du réel.
+
+Est-ce légèreté ou paresse d'esprit? Le ressort de leur entendement
+est-il trop faible? Pas précisément. C'est plutôt une affaire de nerfs
+et de coeur, la sensibilité affective expliquant toute la femme. Chez
+celle-ci, en effet, les idées se tournent naturellement en sentiments.
+Lorsqu'elle s'élève à la possession de la vérité, c'est par la force de
+l'amour plus souvent que par la force du raisonnement. Mme de Lambert
+nous l'accorde en ces termes: «L'action de l'esprit qui consiste à
+considérer un objet est bien moins parfaite dans les femmes, parce que
+le sentiment, qui les domine, les distrait et les entraîne.»
+
+Aussi bien les femmes oublient trop fréquemment qu'une tête
+encyclopédique n'est pas nécessairement une tête scientifique. Faire
+oeuvre de savant, c'est mettre de la lumière et de l'ordre dans le chaos
+des observations et des expériences et, pour cela, ramener tous les
+détails éparpillés à des idées générales, remonter des effets aux causes
+et s'élever finalement du fait à la loi. En cela, il paraît bien que la
+femme ait manifesté de tout temps une certaine inaptitude
+intellectuelle. Autant le travail analytique lui va, autant l'effort
+synthétique lui pèse. Elle a toujours montré peu de goût pour les vues
+d'ensemble. Elle voit les choses par leurs petits côtés. Les grands
+horizons, les larges aspects lui échappent. Elle a peine à dominer un
+sujet à coordonner une matière.
+
+Voici un jeu de patience; en le décomposant pièce par pièce, nous
+faisons de l'analyse,--et c'est une distraction même pour un enfant; en
+le recomposant morceau par morceau, nous faisons de la synthèse,--et ce
+travail de reconstruction méthodique ne va pas sans effort ni embarras.
+Or, les femmes sont moins douées que les hommes pour les recherches
+patientes et laborieuses. «L'attention prolongée les fatigue,» confesse
+Mme de Rémusat. Il leur coûte de s'appesantir longuement sur un même
+point. Elles aperçoivent vivement la superficie des choses prochaines,
+mais elles en percent, creusent, fouillent le fond malaisément. Au lieu
+de faire le tour d'une question, elles la saisissent d'un coup d'oeil.
+Si elles ont la clairvoyance rapide d'un instantané, elles manquent de
+pénétration et de profondeur. Et c'est pourquoi elles voient mieux les
+détails que les ensembles; et les maisons leur font oublier la ville; et
+les arbres les empêchent de s'élever à la contemplation de la forêt.
+
+Moins que l'enfant, sans doute, mais plus que l'homme, la femme est
+incapable de concevoir avec ampleur et de manier avec force les idées
+générales. La perception des faits et l'analyse des détails conviennent
+mieux à son esprit que la haute compréhension des ensembles et les
+vigoureux efforts de la synthèse. Ce qui lui manque, au fond, c'est
+l'attention forte, persévérante, scrupuleuse, obstinée, qui élève la
+raison à sa plus haute puissance, à ce degré éminent où Buffon l'égalait
+au génie et où Newton lui attribuait ses merveilleuses découvertes. Être
+d'intuition vive et de premier mouvement, la femme se plaît surtout aux
+idées qu'on saisit vite. Alphonse de Gandolle nous déclare avoir plus
+d'une fois remarqué chez les femmes les plus instruites, «avec une
+faible indépendance d'opinion, l'horreur du doute par lequel toute
+recherche dans les sciences d'observation doit commencer et souvent
+finir[63].»
+
+[Note 63: Cité par A. REBIÈRE, _Les femmes dans la science_. Opinions
+diverses, p. 294.]
+
+A ce compte, les femmes n'auraient pas même l'esprit scientifique, qui
+consiste à suspendre son jugement jusqu'à ce que la preuve soit faite, à
+chercher la vérité avec une impartialité absolue, sans se laisser
+émouvoir ou distraire par les conséquences possibles. Pour la plupart
+d'entre elles, la paix et la sécurité de la foi sont un besoin. Prises
+en général, elles aiment la philosophie et cette partie la plus élevée
+et la plus mystique de la philosophie qui s'appelle la théologie; mais
+Jules Simon émet cette restriction qu'«elles réussissent à la comprendre
+plutôt qu'à la juger.» Souvent elles s'élèvent par l'étude jusqu'à la
+raison qui conçoit, rarement jusqu'à la raison qui discute. Elles sont
+surtout d'admirables propagatrices. La marquise du Châtelet a répandu en
+France les découvertes de Newton; Mme de Staël a fait connaître
+l'Allemagne à l'Europe; Mme Clémence Royer a publié et vulgarisé
+l'oeuvre de Darwin. Interprètes intelligentes, disciples passionnées,
+«leur puissance, a dit M. Legouvé, semble s'arrêter où la création
+commence.»
+
+Auguste Comte a tiré de là une conclusion sévère: «J'ai toujours trouvé
+partout, comme le trait constant du caractère féminin, une aptitude
+restreinte à la généralisation des rapports, à la persistance des
+déductions, comme à la prépondérance de la raison sur la passion. Les
+exemples sont trop fréquents pour que l'on puisse imputer cette
+différence à la diversité de l'éducation: j'ai trouvé, en effet, les
+mêmes résultats là où l'ensemble des influences tendait surtout à
+développer d'autres dispositions.» Monsieur «Tout-le-Monde» ne pense pas
+autrement: jamais il ne s'avisera de féliciter un homme d'avoir de la
+tête, ni une femme d'avoir du coeur. Cela est dans l'ordre. Mais parlant
+d'êtres supérieurs à leur sexe, il dira: «C'est un homme de coeur, c'est
+une femme de tête;» ce qui signifie que, dans l'opinion courante, la
+tendresse du sentiment est aussi rare chez les hommes qu'une forte
+raison chez les femmes.
+
+
+III
+
+Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations
+abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la
+démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique,
+pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des
+mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est
+des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici
+où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de
+l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans
+l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,
+c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus
+d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier,
+l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que
+celle de la femme relève du «mode mineur».
+
+De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons
+d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des
+esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes
+sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité
+ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi
+intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité
+foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de
+ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,
+auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le
+sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse
+piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est
+reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je
+n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse,
+mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité,
+diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait
+comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les
+choses sans s'y empêtrer.»
+
+Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens
+admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,
+faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à
+travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la
+lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de
+légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les
+allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et
+voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent
+l'âme sombre et le verbe amer.
+
+Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un
+sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de
+contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation,
+sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que
+la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui
+trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est
+souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre
+les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose
+contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut
+ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les
+réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont
+d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses
+qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la
+prudence sous les traits de Minerve.
+
+Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,
+l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité
+d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à
+nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des
+hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins
+intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette
+présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant
+pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de
+grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à
+l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en
+disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée
+pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.
+
+Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en
+la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à
+l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans
+distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire.
+Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes
+leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle
+prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A
+tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve
+mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le
+catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant
+par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière
+de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde.
+Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la
+garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.
+Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de
+la vocation intellectuelle de l'homme?
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LES ARTS DE LA FEMME: MUSIQUE, PEINTURE, SCULPTURE,
+ DÉCORATION.--L'IMITATION L'EMPORTE SUR L'INVENTION.
+
+ II.--LES SCIENCES NATURELLES ET LES SCIENCES
+ EXACTES.--HEUREUSES DISPOSITIONS DE LA FEMME POUR LES UNES
+ ET POUR LES AUTRES.--L'ESPRIT FÉMININ SEMBLE PLUS
+ RÉFRACTAIRE AUX SCIENCES MORALES.
+
+ III.--ET LA LITTÉRATURE?--SUPÉRIORITÉ DE LA FEMME DANS LA
+ CAUSERIE ET L'ÉPITRE.--LE STYLE FÉMININ.--A QUOI TIENT
+ L'INFÉRIORITÉ DES FEMMES POÈTES?
+
+ IV.--HOSTILITÉ CROISSANTE DES FEMMES DE LETTRES CONTRE
+ L'HOMME.--ACTION SOUVERAINE DU PUBLIC FÉMININ SUR LA
+ PRODUCTION ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE.
+
+ V.--IL N'Y A PAS, D'HOMME A FEMME, IDENTITÉ NI MÊME ÉGALITÉ
+ DE PUISSANCE MENTALE, MAIS SEULEMENT ÉQUIVALENCE
+ SOCIALE.--POURQUOI LEURS DIVERSITÉS INTELLECTUELLES SONT
+ HARMONIQUES.
+
+
+On connaît le fort et le faible de l'intellectualité féminine. Ses
+penchants naturels la portent moins vers l'invention que vers
+l'imitation. Où la réceptivité domine, l'originalité est faible. Les
+qualités mentales de la femme sont de celles qui font les bons disciples
+plutôt que les grands maîtres. On s'en convaincra mieux en la voyant à
+l'oeuvre dans les divers travaux de l'esprit. Ce chapitre sera donc le
+complément du précédent, son illustration par l'exemple, sa confirmation
+par le fait. De ce que les femmes ne réussissent qu'à demi dans les
+arts, les sciences et les lettres, en conclurons-nous qu'une sorte de
+fatalité naturelle les voue à la médiocrité des résultats, quelque
+culture qu'elles reçoivent, quelque application qu'elles y mettent? Loin
+de nous cette pensée décourageante. Encore qu'il paraisse très
+improbable que le sexe féminin détrône la production virile de sa
+primauté séculaire, nous n'aurons point l'outrecuidance de lui dire: «Tu
+iras jusqu'ici, et pas plus loin.» A défaut de justice, la prudence nous
+ferait un devoir de laisser «la porte entr'ouverte sur l'avenir[64].»
+Quand le progrès humain est en marche, il faut que tous le suivent. Peu
+importent ceux qui tiennent la tête, l'essentiel est de faire effort
+pour les rejoindre.
+
+[Note 64: Henri MARION, _La Psychologie de la femme_, p. 287.]
+
+
+I
+
+Bien que les femmes aient le sentiment et l'amour du beau, dès qu'elles
+prennent en main le pinceau, le crayon ou l'ébauchoir, elles n'arrivent
+guère qu'à réaliser le gracieux et le joli. Cherchez dans les musées les
+chefs-d'oeuvre signés d'un nom féminin: la liste en est brève. Par
+contre, le sexe féminin possède un remarquable talent d'assimilation,
+d'adaptation, d'interprétation. C'est pourquoi, dans les arts, la femme
+devient une excellente élève. Mais combien rarement elle se hausse à la
+maîtrise! C'est une observation souvent faite que, même dans les
+domaines de la parure et de la mode, l'homme l'emporte par ses créations
+et ses nouveautés. Voyez les femmes artistes et les femmes auteurs: il
+en est peu qui soient douées d'une réelle originalité de conception, de
+couleur, de facture. Elles adoptent un maître et pastichent adroitement
+son genre et son style.
+
+De même, avec toute leur musique, les femmes pianistes ne comptent dans
+leurs rangs que des compositeurs de second ordre. Aux femmes peintres ne
+demandez point les larges effets, les touches hardies et vigoureuses:
+leurs préférences vont communément à l'aquarelle et à la miniature, aux
+natures mortes et aux fleurs, à tout ce qui exige la grâce et le fini du
+détail. En général, la main féminine n'excelle que dans les genres
+secondaires, parce qu'elle a plus de souplesse que de force. Malgré
+toute leur imagination, les femmes ont mille peines à s'élever jusqu'à
+la puissance créatrice. Le souffle leur manque. Elles ne sont pas de
+force. Et au lieu d'affirmer avec éclat un tempérament personnel, la
+plupart n'arrivent qu'à manifester avec grâce un talent d'emprunt.
+
+Mais si, dans l'ordre esthétique, les femmes créent difficilement, par
+contre, elles copient en perfection. Combien sont admirables dans
+l'exécution d'un morceau de chant ou de piano? Nulle tâche ne leur
+convient mieux qu'un tableau à reproduire, un rôle à apprendre, une
+scène à jouer. Plus peut-être que le sexe masculin, elles fournissent au
+théâtre d'admirables artistes dramatiques, danseuses et cantatrices. Je
+n'aurai pas l'impertinence d'en conclure que les femmes sont
+naturellement plus comédiennes que nous, mais seulement, avec leur
+sympathique historien M. Ernest Legouvé, qu'elles sont douées d'«une
+facilité d'imitation qui se prête à merveille aux arts de
+l'interprétation.»
+
+Et parmi ceux-ci, nous devons faire une place à part aux arts
+décoratifs, qui ne sont que la vulgarisation de l'esthétique, son
+adaptation à l'ameublement, à la céramique, à l'ornementation de nos
+intérieurs domestiques. En ce genre délicat où le sens et le goût de la
+parure sont de rigueur, beaucoup de jeunes filles font preuve d'un
+talent exquis.
+
+
+II
+
+On vient de voir que les femmes, malgré le goût qu'elles ont pour le
+beau, ne comptent qu'un petit nombre de représentants éminents dans la
+peinture, la sculpture et moins encore dans la musique et
+l'architecture. Sont-elles mieux douées pour la recherche scientifique?
+C'est douteux. Rares sont les découvertes et les inventions qui sont
+sorties d'une tête féminine. Et pourtant les femmes sont aptes à tout
+apprendre, à tout retenir; elles peuvent s'adonner avec succès aux mêmes
+études que l'homme; elles brillent même en tous les domaines où le rôle
+de la mémoire est prépondérant. Les menus détails des sciences
+naturelles ne les effraient ni ne les rebutent. Zoologie, botanique,
+géologie, physique, chimie, les étudiantes saisissent tout cela avec des
+facilités égales, sinon supérieures, à la moyenne des étudiants. A la
+fin de l'année 1900, deux jeunes filles ont, à notre Université de
+Rennes, remporté les deux premiers prix aux concours de l'École de
+pharmacie.
+
+L'intelligence féminine n'est pas plus réfractaire aux sciences exactes.
+Guidée par de bonnes méthodes, elle raisonne avec sûreté sur les
+chiffres et les figures; elle apprend parfaitement la géométrie,
+l'algèbre, l'astronomie; elle ne recule même pas devant les
+mathématiques pures. Bon nombre de femmes supérieures y ont acquis un
+renom enviable. J'ai un fait à citer. A l'observatoire de Paris, les
+frères Henry ont entrepris l'inventaire du firmament et la carte
+photographique du ciel. Une fois les images obtenues, il faut reporter
+toutes les étoiles à leur place exacte et, pour cela, déterminer leur
+latitude et leur longitude sur la sphère astronomique, comme on l'a fait
+pour chaque ville sur les mappemondes que nous connaissons. Or, rapporte
+un témoin oculaire, «ces déterminations, qui nécessitent des mesures
+fort minutieuses et des calculs d'une complication et d'une précision
+extrêmes, sont confiées à six jeunes filles qui travaillent toute la
+journée sous la direction de Mlle Klumpke, dans un petit pavillon
+construit récemment; et leur compétence, leur assiduité, leur activité,
+font l'admiration de tout le personnel de l'Observatoire[65].
+
+[Note 65: C. DE NÉRONDE, _l'Observatoire de Paris_. Revue illustrée du
+1er novembre 1896.]
+
+Voilà, certes, un bel et noble exemple. Mais les féministes auraient
+tort d'en triompher, cette exception brillante confirmant nos vues au
+lieu de les contredire. Nous avons reconnu aux femmes (le fait que nous
+venons de citer en est une nouvelle preuve) le goût de l'ordre, l'amour
+du détail, de grandes facilités de mémoire et d'accumulation. Elles sont
+minutieuses et obstinées. Nous savions encore qu'elles font d'admirables
+comptables. Comment s'étonner, après cela, qu'elles puissent faire
+parfois d'excellentes calculatrices? Les mathématiques ne sont point de
+nature à faire battre violemment leur coeur, à échauffer leur
+imagination, à émouvoir et à surexciter leur sensibilité. Par
+conséquent, leur vision reste nette et leur calcul exact.
+
+En toutes les branches des études mathématiques, physiques ou
+naturelles, nous pouvons, dès maintenant, conjecturer que les étudiantes
+feront une concurrence redoutable aux étudiants. Non que la science des
+femmes doive l'emporter un jour sur la science des hommes. Encore
+qu'elles apprennent aussi bien que nous, les femmes sont moins capables
+de ces généralisations lentes et méthodiques, de ces recherches
+patientes et scrupuleuses, sans lesquelles l'esprit humain est
+impuissant à s'élever jusqu'à l'invention scientifique. Avec de bons
+maîtres, il est donné au cerveau féminin de s'assimiler aisément toutes
+les vérités, toutes les connaissances. Mais la pensée créatrice,
+inséparable sans doute de la puissance physique, sortira toujours des
+têtes masculines avec plus de vigueur et d'abondance. Il n'est donc pas
+à croire que les femmes parviennent jamais à nous arracher, en tous les
+genres, la primauté de la production intellectuelle et du génie
+souverain.
+
+Où la faiblesse de l'esprit féminin s'accuse avec le plus de netteté,
+c'est dans le domaine des idées générales. De l'histoire les jeunes
+filles retiennent surtout les faits, les dates, les anecdotes, sans
+remonter aux causes, sans embrasser les ensembles. En morale, elles font
+appel à leurs souvenirs, aux leçons reçues, aux formules apprises. Elles
+acceptent l'enseignement du maître comme parole d'évangile. Elles
+reproduisent les jugements d'autrui ou émettent des arrêts avec
+précipitation. Elles ne brillent point par la patience et la prudence;
+elles ne savent pas se défier d'elles-mêmes. La critique les déconcerte;
+le doute les effraie. Elles n'ont pas l'esprit philosophique. Seulement,
+les plus fines, les plus femmes, se rattrapent sur la psychologie des
+sentiments, le coeur n'ayant point de secrets pour qui sait vivement
+sentir et aimer.
+
+Par ailleurs, le droit leur semble peu accessible: c'est qu'il y faut
+apporter, plus qu'on ne le suppose, de l'esprit d'observation, de la
+logique, de la droiture, de la mesure. Les femmes ont tant de peine à
+être justes! Le peu qu'elles aient produit jusqu'à présent dans l'ordre
+juridique, manifeste une partialité véhémente sur tous les sujets où
+elles ont quelque intérêt d'amour-propre, et ne dépasse guère une
+honnête médiocrité pour le surplus. Je doute qu'elles fassent jamais
+d'équitables jurisconsultes. Et quant aux larges constructions des
+historiens, quant aux spéculations profondes des philosophes et aux
+vastes enquêtes des sociologues, si mince est aujourd'hui le bagage des
+femmes, qu'il est à leur conseiller de ne point nourrir, sur ces points,
+de trop grandes espérances d'avenir.
+
+
+III
+
+Et la littérature? Beaucoup de maîtres ont observé qu'en règle générale
+les filles ont plus d'aptitude pour les lettres que pour les sciences,
+l'imagination l'emportant, comme on l'a vu, sur toutes les autres
+facultés de l'esprit féminin.
+
+En tout cas, les femmes nous surpassent sans contredit dans la causerie
+et l'épître, et en cela elles sont bien femmes. Plus aptes que les
+hommes à recevoir les impressions et à les retenir, il est naturel
+qu'elles se plaisent à les exprimer. De là cette facilité d'élocution,
+cette abondance de parole,--je n'ose dire ce bavardage,--qui se remarque
+dès le plus jeune âge. L'expérience atteste que les petites filles
+commencent à parler avant les petits garçons. L'aisance du langage est
+un don féminin. Les Chinois en ont fait un proverbe: «La langue est
+l'épée des femmes: elles ne la laissent jamais rouiller.» Et cette
+verbosité est fille de la sensibilité.
+
+Impressionnables et loquaces, les femmes doivent, non seulement briller
+en conversation, mais encore exceller dans le style épistolaire, qui
+n'est qu'un monologue à bâtons rompus. Tandis que l'homme cherche
+l'ordre, vise à l'idée et rédige une lettre comme il composerait un
+mémoire, froidement, logiquement, la femme s'en tient aux faits qui
+l'ont émue, aux menus incidents de la vie qu'elle mène; et sa prolixité
+vagabonde et attendrie devient une grâce et un mérite. Lors même qu'une
+femme de talent ou d'esprit se mêle d'écrire une oeuvre de longue
+haleine, il lui est difficile de réagir contre le flux d'impressions et
+de mots qui emportent sa plume au hasard. Ici ses facilités se tournent
+en défauts. On a remarqué bien des fois que ses livres sont rarement
+d'une construction parfaite et d'une égalité soutenue. Ils valent moins
+par l'ensemble que par les détails, presque toujours gracieux et
+piquants, qui figurent alors de fines perles dispersées auxquelles
+manqueraient un lien et un écrin.
+
+La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de
+lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune
+nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun
+enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait
+pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y
+a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes».
+C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles
+donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions
+ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu
+de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les
+meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des
+mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le
+encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance
+de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement
+appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction
+changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce
+qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée
+de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est,
+aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut.
+On peut être académicien, hélas! sans être immortel.
+
+Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une
+plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie
+même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante
+façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau,
+et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont
+de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y
+réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers
+honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec
+application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné
+parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand
+poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse
+poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle
+reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie
+d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue
+palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les
+jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par
+tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette
+sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte
+d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions
+de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a
+plus de sensibilité que de littérature.
+
+A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et
+artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression
+vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue»,
+je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop
+vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer.
+«Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis,
+elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont
+pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis
+acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur
+talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un
+dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à
+l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien
+qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur
+est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer
+ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête
+avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu.
+Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et
+Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère.
+Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus
+flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans
+les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides,
+vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul
+souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec
+ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle
+les célestes nuées, les divinités des oisifs[66].»
+
+[Note 66: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce
+que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au
+flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression
+trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles
+sont trop émues au moment où elles écrivent[67].» Ce jugement est encore
+de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout
+simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le
+coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les
+charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément
+remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main
+tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans
+transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet,
+ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand
+le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression
+définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence
+désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.
+
+[Note 67: Jules LEMAÎTRE, _George Sand et les femmes de lettres_.
+Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.]
+
+Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore
+Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident
+heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de
+l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et
+des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue
+qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est
+l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs
+âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments
+désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc.
+Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de
+phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des
+lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il
+faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne
+s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par
+ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la
+volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en
+perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des
+sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur
+aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et
+si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.
+
+
+IV
+
+Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans
+les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie,
+c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur;
+c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune
+écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la
+possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe
+libéré retrouvera intacte sa germination interrompue[68],»--j'ai peur
+que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de
+corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A
+emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne
+risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que
+les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la
+sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu
+d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir
+du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté
+de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée
+dans la poursuite d'une virilité insaisissable!
+
+[Note 68: Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.]
+
+Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse
+à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue
+ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les
+formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine
+littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de
+cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le
+passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a
+mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme
+d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient
+à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de
+lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce
+donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les
+blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles
+usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la
+signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que
+pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les
+lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les
+productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de
+grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la
+littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le
+bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas
+d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance
+involontaire de notre mérite littéraire.
+
+Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres
+et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus
+entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage
+découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en
+passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante
+supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus
+en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la
+scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes.
+Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette
+innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment
+attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du
+beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de
+plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes
+les plus aventureuses?
+
+Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de
+le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de
+préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer
+par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement
+de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que,
+dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit
+aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et
+lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage
+odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les
+femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur
+fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier!
+Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de
+prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les
+virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par
+la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien,
+n'est-ce pas, toute notre société?
+
+«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis
+m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile
+d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la
+femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que
+naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de
+brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste,
+nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les
+femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres
+créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier
+comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se
+retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les
+gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous
+l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête
+femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire
+à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois
+que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font
+les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.
+
+L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile.
+Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce
+qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la
+forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée
+au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit
+les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore
+aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore
+aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera.
+
+Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette
+infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les
+grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de
+beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou
+façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût
+trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin.
+Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle
+les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa
+beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le
+principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine.
+Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en
+consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui,
+dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un
+jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes.
+
+Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque
+nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur
+souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances
+qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon.
+Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et
+dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les
+ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition,
+en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de
+vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les
+traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses
+des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs,
+contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui
+précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté
+féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.
+
+
+V
+
+Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.
+
+D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme _identité_ de capacité
+intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même
+pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se
+diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de
+femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment
+voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et
+s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité
+intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre
+en un seul type: ce qui est contre nature.
+
+Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point
+me semble résulter de tout ce qui précède,--simple _égalité_ de capacité
+intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur
+valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera
+l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux
+dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour
+parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme,
+il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes
+fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne
+se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures.
+
+Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de
+puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes
+d'intelligence une _équivalence_ sociale? Je suis tout disposé à le
+reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité
+masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la
+conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la
+civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais
+autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut
+l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence
+féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine.
+Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent.
+
+Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les
+sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez
+l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se
+trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une
+remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît
+à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par
+hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double
+exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux?
+Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté
+dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à
+notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne
+point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet
+original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se
+désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent.
+
+Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie,
+ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables.
+Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse
+unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et
+se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et
+s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme
+se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de
+condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel
+chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins.
+Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait
+quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en
+mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une
+question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets
+et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que
+c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives,
+qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie
+et perpétuer l'humanité.
+
+Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance
+majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle
+le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il
+nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là
+que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la
+femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de
+part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de
+la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât
+dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et
+s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari
+et de surveiller l'éducation de ses fils.
+
+Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et,
+pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et
+plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on
+dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit
+plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit
+Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces
+disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser
+sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu
+de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et
+débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse
+à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle.
+Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme,
+qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de
+son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la
+guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui
+interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop
+graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme
+entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle
+y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre!
+
+Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui
+apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou
+d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de
+toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine
+est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide,
+plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que
+raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui
+tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa
+mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne
+parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible,
+plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait
+funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc
+d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à
+l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la
+pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte
+culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE POUR ET LE CONTRE.--DOUBLE CONCEPTION DU RÔLE DE LA
+ FEMME.
+
+ II.--UTILITÉ D'UNE MEILLEURE INSTRUCTION DE LA FEMME POUR
+ ELLE-MÊME, POUR LE MARI ET POUR LES ENFANTS.
+
+ III.--QU'EST-CE QU'UNE JEUNE FILLE INSTRUITE?--QUELQUES
+ OPINIONS DE FEMMES.--L'ÉDUCATION FÉMININE EST TROP SOUVENT
+ FRIVOLE ET SUPERFICIELLE.
+
+ IV.--IL FAUT INCULQUER A LA JEUNE FILLE DES GOÛTS PLUS
+ SÉRIEUX ET LA MIEUX PRÉPARER AUX DEVOIRS DE LA VIE ET DU
+ MARIAGE.--AVIS D'ÉDUCATEURS CÉLÈBRES.
+
+
+I
+
+Cette question a le privilège de provoquer des adhésions enthousiastes
+et d'amères récriminations.
+
+Semez, disent les idéalistes, semez l'instruction à pleines mains dans
+les intelligences féminines, et vous verrez bientôt lever la semence et
+grandir la moisson. C'est le fonds qui manque le moins. Pourquoi les
+hommes auraient-ils peur des savantes et des doctoresses? Comment le
+foyer conjugal pourrait-il en souffrir? La femme en est déjà la grâce et
+la joie: faites de plus qu'elle en soit la lumière et le bon conseil, et
+elle vivra en communion plus étroite avec son mari. Que de fois celui-ci
+s'est plaint de l'indifférence de sa compagne pour les connaissances
+qu'il possède, pour les études qu'il entreprend! Élevez-la donc à son
+niveau; et l'époux, enfin compris, encouragé dans ses ambitions, soutenu
+dans ses projets, assisté même en ses travaux, sera moins tenté de
+chercher au dehors l'appui ou la distraction qu'il trouvera chez lui.
+Sans compter que, peu à peu, par une infiltration lente et mystérieuse,
+les mères pourront transmettre à leurs enfants des dispositions
+cérébrales plus actives et plus puissantes; et le milieu social s'en
+trouvera surélevé, l'esprit français élargi et fortifié. S'il faut en
+croire le verbe sonore de M. Izoulet, on ne saurait s'imaginer de
+quelles délices l'épanouissement intellectuel de la femme enivrera la
+«spiritualité» de l'homme. «Supposez-les tous deux également, quoique
+diversement, développés au dedans: alors se consomme la communion des
+consciences; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des
+affinités secrètes, les invisibles rencontres et les subtiles élections;
+alors, vraiment, le couple humain féconde par l'esprit la misère des
+heures et éternise la vie brève en y faisant sourdre l'infini[69].»
+Point de doute: ce sera le paradis des anges.
+
+[Note 69: Lettre publiée par M. Joseph RENAUD dans la _Faillite du
+mariage_, p. 31-32.]
+
+Erreur! protestent les misogynes. Gardez-vous bien d'ouvrir aux femmes
+les réservoirs de la science: elles s'y noieraient. L'appétit de savoir
+et l'orgueil de connaître leur feront tourner la tête. De quelle vanité
+dominatrice vos bachelières et vos doctoresses écraseront les redingotes
+environnantes! Nietzsche a mille fois raison de tenir l'émancipation
+intellectuelle de la femme pour «le déshonneur du genre mâle.» D'après
+lui, «le bonheur de l'homme s'appelle: je veux! tandis que le bonheur de
+la femme s'appelle: il veut!» Comparant l'âme de celle-ci à «une
+pellicule mouvante sur une eau peu profonde,» il tient l'obéissance pour
+le meilleur moyen de donner «une profondeur à sa surface.» Au reste, cet
+être superficiel et léger ne se relève que par l'enfantement. «La femme
+est une énigme dont la solution s'appelle maternité.» Hors de là, elle
+rapetisse à sa mesure tout ce qu'elle touche. C'est donc folie de
+l'instruire, afin de l'élever jusqu'à nous et d'en faire la confidente
+de notre idéal, l'âme de notre volonté, notre égale intellectuelle. Il
+n'est que temps, au contraire, de la rappeler à son rôle et de la
+remettre à sa place. Nietzsche a bien mérité de l'humanité lorsqu'il l'a
+définie: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas, une nourrice[70].»
+
+[Note 70: _L'Individualisme et l'Anarchie_, par Édouard SCHURÉ. Revue
+des Deux-Mondes du 15 août 1895, p. 795-796.]
+
+Convient-il donc de monopoliser la lumière et la science au profit des
+hommes, et de condamner les femmes à l'ignorance et à la frivolité? Loin
+de nous cette injustice et cette cruauté. Il ne nous paraît pas
+impossible que le sexe féminin croisse en hauteur et en largeur d'esprit
+sans oublier sa tâche maternelle, sans rien perdre de sa grâce et de sa
+douceur. «Vous êtes donc partisan, me dira-t-on, de l'instruction des
+femmes?»--Parfaitement; et je vais dire comment je la conçois.
+
+Il est du rôle des femmes deux conceptions qui ne suffisent plus ni à
+leur âme, ni à notre raison. L'une est mondaine et futile: elle voit
+dans la femme un enfant capricieux et exquis, un joujou précieux et
+fragile, une créature délicieuse, mère de toutes les élégances, la joie
+de nos yeux, le repos de nos nerfs, une fleur de salon, dont la fonction
+est de distraire nos soirées, de décorer notre intérieur, d'embellir et
+d'égayer notre vie. L'oisiveté est sa loi. Elle est née pour le luxe et
+la coquetterie; et les jeux de l'amour sont ses péchés mignons. L'autre
+conception, celle des gens pratiques et rudes, est réfractaire à ces
+mignardises de boudoir. Rien de plus simple: la femme est, par
+destination naturelle, la maîtresse du logis. Qu'elle ne sorte point de
+son intérieur: les travaux d'aiguille et les soins du ménage doivent
+absorber tous ses instants. Elle est faite pour garder le foyer, diriger
+la maison, surveiller le pot-au-feu, raccommoder le linge et
+débarbouiller les mioches.
+
+De ces deux façons pour l'homme de comprendre le rôle de la femme, la
+première dénote beaucoup d'orgueil et de fatuité, et la seconde,
+beaucoup d'égoïsme et de vulgarité. Toutes deux sont inacceptables. La
+femme ne doit être ni «bête de luxe», ni «bête de somme».
+
+
+II
+
+Dans l'intérêt de la race et dans l'intérêt de l'homme, il n'est ni bon
+ni sage que la femme s'attarde dans l'ignorance, la niaiserie et la
+futilité. On ne nous fera jamais croire qu'il est nécessaire au bonheur
+du mari et des enfants, que la mère languisse dans une complète
+indigence d'esprit. L'élévation de l'homme ne va point sans l'élévation
+correspondante de la femme, celle-ci partageant avec celui-là ses jours
+et ses nuits, ses joies et ses souffrances, ses désirs et ses rêves.
+Comment l'un vivrait-il dans la lumière, si l'autre s'obstine dans les
+ténèbres? Lorsque l'épouse est légère, vaine, sotte ou nulle, comment
+voulez-vous que l'homme soit heureux et les enfants bien doués?
+
+Ce n'est pas qu'il soit besoin d'être lettrée ou artiste pour faire une
+épouse fidèle et une mère excellente. Si vous n'aimez pas une jeune
+fille peintre, violoniste ou doctoresse, rien, mon ami, ne vous oblige à
+l'épouser: le monde sera toujours plein de naïves bourgeoises et de
+simples et accortes héritières. Personne ne réclame la suppression des
+«petites oies blanches». Dieu nous garde d'aussi noirs desseins! Nous ne
+voulons même pas, pour la jeune fille, d'une instruction intégrale,
+d'une instruction égalitaire et obligatoire, qui en ferait une poupée
+savante ou une pédante chagrine et enlaidie: ce qui n'empêche qu'il y
+ait de sérieux avantages à élargir ses connaissances, à élever et à
+enrichir son esprit. On préparera de la sorte une compagne plus digne au
+mari et une directrice plus éclairée aux enfants.
+
+Suivant l'expression de Michelet, la femme est surtout «productive par
+son influence sur l'homme, et dans la sphère de l'idée, et dans le
+réel.» Comment serait-il indifférent de cultiver son esprit, si l'on
+réfléchit que les fils, qui naîtront d'elle, seront formés de sa chair
+et de son sang, qu'elle les nourrira de son lait, qu'elle leur
+insufflera le meilleur d'elle-même, son âme et sa vie? Comment
+douterait-on qu'il ne fût utile d'élever et d'épanouir son intelligence,
+son jugement, sa raison, si l'on songe que, par le mariage, elle devient
+la compagne, le soutien, le conseil de son mari; qu'instruite, elle sera
+pour lui un guide et un réconfort; qu'ignorante, elle deviendra, faute
+de le comprendre, une cause de découragement et d'impuissance? Les
+femmes ne sont point une espèce isolée dont nous ne puissions recevoir
+aucune influence. Comme épouses et comme mères, elles sont mêlées à
+notre vie; et Dieu sait le pli profond et indélébile que leur contact
+journalier imprime à notre coeur et à notre esprit! Avec son admirable
+clairvoyance, Mme de Lambert nous prévient «qu'elles font le bonheur ou
+le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir
+raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se
+détruisent, puisque l'éducation des enfants leur est confiée dans la
+première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus
+profondes.»
+
+Notre conviction est donc que, pour un homme instruit, le bonheur
+domestique est impossible avec une femme ignorante; et nous souscrivons
+à cette pensée de Miss Edgeworth que le charme et le prestige des
+femmes, «leurs moyens de plaire, leur capacité d'attacher pour la vie
+des hommes dignes de respect et d'amour, dépendent plus de la culture de
+l'intelligence que de toutes les institutions de la galanterie
+moderne[71].»
+
+[Note 71: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 810.]
+
+Est-il croyable, d'ailleurs, que l'homme puisse grandir en science et en
+raison sans que la femme cherche à le suivre et à l'imiter? Quoi de plus
+naturel que le progrès de l'instruction parmi les hommes ait piqué
+l'amour-propre des femmes? Aujourd'hui, elles nous somment de leur
+ouvrir plus libéralement nos grandes écoles pour devenir des épouses
+moins ignorantes et des mères plus cultivées: qu'avons-nous à répondre?
+Nous voyant mordre à belles dents aux fruits cueillis sur l'arbre de la
+science, l'envie est venue à la femme moderne d'y goûter à son tour:
+rien de plus logique et de plus humain. C'est la revanche de la
+gourmandise originelle. Succombant à d'imprudentes suggestions, Adam
+reçut jadis la pomme fatale des mains de notre première mère; et voici
+maintenant que, prêchant d'exemple, les hommes induisent les filles
+d'Ève en tentation d'avide curiosité. Ne soyons donc point surpris
+qu'elles réclament leur part des fruits de la science moderne. Il serait
+illogique de vouloir garder pour nous seuls toute la pomme; et elles ne
+le souffriraient pas.
+
+Au surplus, l'instruction bien donnée et bien reçue ne va point sans un
+exhaussement et un affermissement de tout l'être humain, sans une
+ascension vers la lumière et la justice. La personnalité de la femme y
+trouvera son compte. Eu égard aux difficultés de vivre, le sexe féminin
+réclame de nouvelles occasions de travail. Nous avons beau examiner
+gravement les aptitudes intellectuelles et l'avenir scientifique de «la
+femme en soi,» cette discussion académique ne résout point le problème
+du pain quotidien, qui se pose chaque matin pour un grand nombre de nos
+soeurs les plus méritantes. Combien d'entre elles sont condamnées à
+gagner leur vie par un labeur indépendant? Or, j'ai établi, qu'en ce qui
+concerne la plupart des fonctions ordinaires actuellement remplies par
+les hommes, l'intelligence féminine vaut bien l'intelligence masculine.
+Encore est-il qu'elle a besoin, comme la nôtre, d'être instruite et
+cultivée. Ayant le devoir de travailler, il faut donc que les femmes
+aient les moyens de travailler. Ne nous moquons point de leurs formules
+pédantes: le «droit à la science» est tout simplement, pour les filles
+pauvres de la moyenne et de la petite bourgeoisie, le «droit à la vie».
+Si elles veulent s'instruire, c'est que beaucoup ont l'espoir de tirer
+profit de ce capital intellectuel. Au lieu de tendre la main à la
+communauté, n'est-il pas plus honorable de gagner le repas de chaque
+jour à la sueur de son front?
+
+
+III
+
+Que l'instruction soit donc largement départie aux femmes! Je ne trouve
+point risible qu'elles parlent l'anglais ou l'allemand, qu'elles
+s'occupent de physique et de chimie, de botanique et de géologie, ni
+même qu'elles lisent le latin ou traduisent le grec, si le coeur leur en
+dit. Et plus s'élèvera le niveau de leurs connaissances, moins elles
+seront portées à tirer vanité de leur science. Distinguant ce que
+Molière n'a pas distingué, nous concevons très bien aujourd'hui qu'une
+«femme savante» ne soit pas nécessairement une «précieuse ridicule».
+
+A qui fera-t-on croire que, même dans les réunions les plus mondaines,
+l'instruction soit d'un secours inutile? Elle élève et aiguise le ton de
+la conversation. Quel plaisir d'interloquer son valseur par une habile
+pointe d'érudition! ou même de faire rougir de honte, par d'insidieuses
+questions d'histoire, quelque joli garçon plus familier avec le roi de
+pique qu'avec les rois de France! Le développement de l'instruction
+féminine multipliera peut-être un type de jeune fille, dont il m'a été
+donné de connaître quelques jolis exemplaires: un type très vivant, très
+attirant, très français, je veux dire une jeune fille ouverte et
+franche, loyale et fière, pure sans pruderie, libre sans licence, rieuse
+sans frivolité, qui n'a point peur de la vie et ne redoute ni le travail
+ni l'épreuve, ayant de la volonté et de la décision, très capable de se
+dévouer, de s'attacher à qui sait la comprendre et l'aimer, en deux
+mots, une jeune fille qui, unissant aux qualités charmantes de son sexe
+une raison haute et ferme, ne saurait manquer, suivant une gracieuse
+image de Tennyson, de s'harmoniser avec l'époux de son choix «comme une
+musique parfaite avec de nobles paroles.»
+
+Mme de Rémusat ne voyait «aucun motif de traiter les femmes moins
+sérieusement que les hommes.» J'ajouterai, pour dire toute ma pensée,
+que je ne vois aucun motif de refuser à une femme intelligente les
+moyens d'apprendre ce qu'un homme intelligent doit savoir. Pourquoi lui
+dissimuler la vérité, si elle est capable de la connaître? N'ayez
+crainte que les femmes usent trop généralement des facilités de
+s'instruire que nous réclamons pour leur sexe: il y aura toujours de ces
+créatures languides et nonchalantes qui, suivant le mot de Mme de Souza,
+«passent leur vie à se dire trop jeunes pour savoir, jusqu'au jour où
+elles se croient trop vieilles pour apprendre.» Il est si doux de ne
+rien faire, que la paresse, qui compte tant de fidèles parmi les hommes,
+conservera bien assez de dévotes parmi les femmes. Qu'on se rassure:
+l'espèce ne se perdra point de ces oisives incultes, dont Mlle de
+Scudéry disait au XVIIe siècle, non sans malice, «qu'elles ne sont au
+monde que pour dormir, pour être grasses, pour être belles, pour ne rien
+faire et pour ne dire que des sottises![72].»
+
+[Note 72: _Opinions de femmes sur la femme_, _loc. cit._, p. 840.]
+
+Si tout de même les dames de cette sorte avaient une raison plus
+éclairée et une existence plus active, la société s'en trouverait-elle
+plus mal? Le nombre est grand des Françaises qui, pourvues de tous les
+agréments de leur sexe, n'en font qu'un usage frivole ou insuffisant. Ce
+n'est point qu'elles manquent de grâce et de goût. Elles s'habillent
+avec élégance; elles ont du charme, de l'imagination, de l'aisance. Bien
+que la conversation soit en déclin dans la plupart des salons, elles
+causent bien,--ou à peu près. De ce qu'il faut pour exceller dans cet
+art, elles ont au suprême degré la coquetterie et la finesse; il ne leur
+manque qu'une instruction, plus solide et plus sérieuse, que les
+familles et les maîtresses ont la faiblesse de sacrifier aux arts
+d'agrément, au chant, au piano, à la danse, à l'aquarelle, à ces petits
+talents agréables qui fleurissent l'esprit sans le mûrir et polissent
+les manières sans tremper le caractère ni fortifier la raison.
+
+Loin de nous la pensée de bannir ces jolies choses de l'éducation des
+jeunes filles: elles sont la distraction, le sourire, l'embellissement
+et le luxe de la vie. Encore est-il que la culture des fleurs ne doit
+point nous faire oublier ou négliger la culture des fruits. A
+méconnaître cette règle majeure de toute éducation, les parents peuvent
+faire de leurs jeunes filles de gracieuses personnes, agréables à voir
+dans un salon, avides de plaire et de briller, bonnes musiciennes,
+excellentes valseuses, fières de leurs succès mondains, mais aussi de
+petites têtes folles, ne songeant qu'au plaisir et à la toilette,
+frivoles de goût, légères d'esprit, pauvres de coeur et de jugement.
+
+«Mais elles vont au cours!» m'objectera-t-on.--Ne m'en parlez pas!
+L'instruction des jeunes filles consiste aujourd'hui à les promener à
+travers la science, sans ordre ni méthode, à toucher légèrement à toutes
+les questions pour leur permettre de parler superficiellement de tous
+les sujets, à introduire et à empiler dans leurs jeunes cervelles mille
+et mille notions confuses et indigestes, en un mot, à leur donner les
+apparences de l'instruction plus que la réalité du savoir et le
+discernement de la raison. On traite leur pauvre tête comme un vulgaire
+phonographe, comme une simple horloge à répétition, comme un mécanisme
+automatique, en la forçant à enregistrer fidèlement, à reproduire
+exactement tout ce qu'elle absorbe et emmagasine. Oubliant cette sage
+recommandation de Montaigne qu'«il ne faut pas attacher le savoir à
+l'âme, mais l'y incorporer,» qu'«il ne faut pas l'en arroser, mais l'en
+teindre,» on demande trop à leur mémoire qui est surmenée, persécutée,
+violentée. Et comme je comprends bien qu'après plusieurs années d'un
+traitement aussi féroce, nos jeunes filles de condition prennent l'étude
+en horreur et se jettent passionnément sur les chiffons et les romans! A
+cela, quel remède?
+
+
+IV
+
+Aujourd'hui l'objectif de l'instruction des jeunes filles doit être
+double: les élever plus fortement à la connaissance de la vérité, les
+préparer plus sérieusement aux devoirs de la vie. Ces deux choses se
+tiennent.
+
+Voici ce que M. Alfred Mézières pense de la première: «En général, les
+jeunes filles françaises n'ont que trop de tendance à la frivolité, trop
+de goût naturel pour le succès, trop de désir de plaire. On devrait les
+préserver avec soin de la légèreté d'esprit qui est leur défaut capital,
+les habituer à réfléchir et à penser.» Oui; une pédagogie bien comprise
+se fera une loi d'élever, de fortifier leur esprit, de leur insuffler
+une âme plus grave, de leur inspirer la ferveur du travail et le souci
+de la réflexion. A cette fin, elle tâchera surtout de faire entrer dans
+la tête des jeunes filles (c'est un point sur lequel Mgr Dupanloup avait
+coutume d'insister) que «leur éducation n'est pas finie à dix-huit ans
+et que la première robe de bal n'a, pas plus que le diplôme de bachelier
+pour les jeunes gens, la vertu de donner à leur science son parfait
+développement[73].» Est-ce donc si difficile?
+
+[Note 73: Cité par REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_, menus propos,
+p. 339.]
+
+Je me refuse à croire que la légèreté féminine soit incurable. On
+calomnie le sexe faible en lui prêtant je ne sais quelle impuissance à
+s'instruire et à raisonner hors de ce qui est rubans, modes, chapeaux ou
+autres futilités mondaines. Il n'en est pas moins vrai que «ce qui leur
+manque le plus (c'est encore M. Mézières qui parle), ce sont les goûts
+sérieux. Il faut éveiller en elles l'amour de l'étude, leur faire lire
+et leur faire aimer les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, les dégoûter
+ainsi d'avance des productions frivoles dont notre littérature est
+inondée et, en les habituant aux lectures solides, leur inspirer le
+mépris de tout ce qui ne l'est pas[74].»
+
+Faute de cultiver, d'éclairer, de redresser même le goût littéraire des
+femmes, le goût public ne saurait se former ou se maintenir, ce qui est
+beau et bon ne réussissant jamais sans elles. «Tout ce qui peut arracher
+les femmes à l'inutilité d'une existence mondaine ou misérable est un
+bien pour la patrie, un gage d'avenir[75].» A ces mots de Mme Edgar
+Quinet, nous ajouterons que détourner les femmes de la littérature
+légère ou vicieuse qui s'étale dans les livres et les journaux, est tout
+profit pour l'esprit national et la moralité publique, parce qu'en plus
+de la maternité physique, la femme est appelée à faire oeuvre de
+maternité morale, parce que ses fils selon la chair sont aussi les
+enfants de son âme et qu'elle leur transmet avec le sang, avec le lait,
+avec la vie, tous les germes de progrès, l'idée qui éclaire, l'amour qui
+enflamme et la vertu qui exalte et sanctifie l'humanité. On lit dans les
+«Lois» de Platon: «Les femmes ont une si grande influence sur les hommes
+que ce sont elles qui déterminent leur caractère. Partout où elles sont
+accoutumées à une vie molle et somptueuse, vous pouvez dire que les
+hommes sont corrompus et amollis.» Tâchons donc de les rendre sérieuses.
+
+[Note 74: _Le Travail des femmes_. Revue encyclopédique, _loc. cit._, p.
+908-909.]
+
+[Note 75: _Ibid._, _La Femme moderne_, p. 882.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'ÉDUCATION DES FILLES DOIT ÊTRE CONFORME AUX DESTINÉES
+ DE LA FEMME.--POURQUOI?--NOS RAISONS.--ÉDUQUER, C'EST
+ FORMER UNE PERSONNE HUMAINE.
+
+ II.--CULTURE «RATIONNELLE».--A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT
+ SECONDAIRE DES FILLES.--VOEU EN FAVEUR DE L'INSTRUCTION
+ PROFESSIONNELLE.--ÉCUEILS À ÉVITER: L'INFLATION DES ÉTUDES
+ ET LE SURMENAGE DES ÉLÈVES.
+
+ III.--CULTURE «MORALE».--APRÈS LA FORMATION DE LA RAISON,
+ LA FORMATION DE LA CONSCIENCE ET DE LA VOLONTÉ.--MENUS
+ PROPOS DE PÉDAGOGIE FÉMININE.--IDÉES NOUVELLES SUR
+ L'ÉDUCATION DES FILLES.--LA «DOGMATIQUE DE L'AMOUR».--NOS
+ SCRUPULES.
+
+ IV.--CULTURE «SOCIALE».--ESPRIT NOUVEAU DE L'ÉDUCATION
+ MODERNE DES FILLES.--OU EST LE DEVOIR DES HEUREUSES DE CE
+ MONDE?--VIEILLES OBJECTIONS: CE QU'ON PEUT Y RÉPONDRE.
+
+ V.--CULTURE «RELIGIEUSE».--L'AME DES FEMMES ET LE BESOIN DE
+ CROIRE.--LE DOMAINE DE LA FOI ET LE DOMAINE DE LA
+ SCIENCE.--SI L'INSTRUCTION EST UN DANGER POUR LA RELIGION
+ ET LA MORALITÉ DES FEMMES.--A QUELLES CONDITIONS LE SAVOIR
+ SERA PROFITABLE A LA PIÉTÉ ET A LA VERTU DES FILLES.
+
+
+Après avoir rappelé sommairement le but élevé auquel doit tendre la
+pédagogie féminine, il importe, ne fût-ce que pour donner à nos idées
+plus de relief et de précision, d'indiquer les principes directeurs
+auxquels nous subordonnons l'éducation moderne des jeunes filles.
+
+
+I
+
+Quelle est, au voeu de la nature, la destinée normale de la femme?--Être
+épouse, être mère. De son organisme physique et de sa constitution
+mentale, de ses dons et de ses penchants, de ses qualités et de ses
+faiblesses, de l'impressionnabilité inquiète de ses nerfs comme de la
+chaude tendresse de son coeur, cette vocation suprême se dégage avec
+toute la clarté propre aux vérités universelles. La maternité? mais
+c'est le cri de son âme! Par la maternité, elle exerce la plénitude de
+sa fonction, elle utilise tous ses trésors de vie; par la maternité,
+elle goûte sagesse et bonheur, elle pratique devoir et vertu, elle
+épuise toutes les ivresses et toutes les sollicitudes de l'amour; par la
+maternité, elle est femme jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice, jusqu'à
+l'immolation de son être aux fins éternelles de l'humanité.
+
+Si déjà l'homme a pour destination sociale d'être époux et père, s'il ne
+remplit vraiment tout son rôle, s'il ne connaît à fond toute la vie qu'à
+la condition d'ouvrir son coeur aux joies, aux soucis, aux
+responsabilités de la famille,--que dirons-nous de la femme, que la
+nature a soumise à des fatalités plus nombreuses, à des servitudes plus
+dures, dans l'intérêt manifeste de la perpétuation de l'espèce? La
+maternité est sa raison d'être, sa raison d'aimer, sa raison de vivre.
+
+De là, cette grave conséquence que l'éducation doit la préparer à cette
+vocation auguste, lui en faire comprendre la dignité, lui en faire
+chérir les devoirs. C'était l'avis de Mme de Staël: «Il faut élever la
+jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de
+l'homme.» Et Marion ajoute avec force qu'une pédagogie, qui ne mettrait
+pas ce «lieu commun» au rang de ses principes, serait «extravagante ou
+criminelle»[76].
+
+[Note 76: _La Psychologie de la femme_, p. 242.]
+
+Mais, en fait, le mariage n'est point la destinée de toutes les femmes.
+Après la règle, l'exception. Ne se marie pas qui veut. Nos moeurs
+laissant à l'homme l'initiative des ouvertures et l'antériorité du
+choix, beaucoup de femmes sont condamnées à vivre et à vieillir
+solitaires. Et le célibat est, pour le plus grand nombre des filles, une
+source d'épreuves et de privations. Sans appui et sans gagne-pain,
+isolées, délaissées, déclassées, elles ont mille peines à se suffire à
+elles-mêmes, faute de moyens d'existence lucratifs et indépendants. Bien
+que, par nature et par destination, la femme soit vouée à la vie de
+famille et à la paix du foyer, il faut néanmoins que l'éducation lui
+permette de se faire, en cas de nécessité, une libre place au soleil. Là
+est, pour les vieilles filles, la dignité et le salut. Et combien de
+veuves, qui ont connu les douceurs de la fortune, tombent brusquement,
+démunies et désemparées, dans l'infériorité ou la misère? Les mettre à
+même de faire face aux éventualités les plus lourdes de l'existence par
+un travail indépendant et sûr, tel est le plus grand service que
+l'éducation puisse rendre à la généralité des femmes.
+
+Et encore, avant d'être épouses et mères, elles sont femmes. Disons
+plus: en elles, comme en nous, les caractères généraux et les besoins
+communs de l'humanité priment les traits spéciaux et les tendances
+distinctives du sexe. Elles sont des personnes morales qui doivent être
+éduquées pour elles-mêmes, pour leur bien propre, pour leur honneur,
+pour leur bonheur. Si donc il convient de cultiver les dons originaux de
+la féminité, il importe de ne point négliger les attributs supérieurs de
+l'humanité, dont elles sont les membres vivants au même titre que les
+représentants du sexe masculin. C'est ce qui faisait dire à Fénelon que
+«la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes,» et que,
+de ce chef, «elles sont la moitié du genre humain, rachetée du sang de
+Jésus-Christ et destinée à la vie éternelle.»
+
+En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de
+l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à
+toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous
+avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce
+qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un
+individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et
+souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour
+elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et
+qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou
+soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le
+bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la
+principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le
+monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la
+dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier
+la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou
+veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la
+famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à
+l'éducation moderne des filles.
+
+Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les
+hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car
+le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que
+l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et
+futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec
+respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une
+culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle,
+morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre
+programme pédagogique, ont besoin d'explication.
+
+
+II
+
+Premièrement, la culture de la femme doit être _rationnelle_. Autrement
+dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée
+aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.
+
+Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins
+favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité
+inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être
+moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir,
+la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même
+manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes
+intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que
+son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa
+nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place
+dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées
+de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.
+
+Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme
+s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines.
+Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre
+l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se
+nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne
+s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et
+M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à
+être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que
+«même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il
+faut la lui enseigner, à elle, différemment[77].» Il ne s'agit pas, bien
+entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science
+édulcorée et fade, une science _ad usum puellarum_, mais seulement,
+comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la
+vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de
+tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit[78].» Y
+a-t-on réussi?
+
+[Note 77: _Le Travail de la femme._ Revue encyclopédique, _loc. cit._,
+p. 908.]
+
+[Note 78: _L'Enseignement secondaire des filles_, p. 142.]
+
+A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges,
+des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que
+possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons.
+Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies,
+étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre,
+leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction
+des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute,
+l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été
+organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement
+compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création,
+l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression
+régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on
+puisse douter de son extension croissante.
+
+Sans doute possible, l'enseignement secondaire des jeunes filles est
+entré dans nos moeurs. A tel point que Mme Marie du Sacré-Coeur a
+proposé, non sans éclat, de fonder à Paris, au centre des lumières, une
+École normale congréganiste rivale de celle de Sèvres, destinée à
+fournir aux couvents un personnel enseignant capable de lutter contre
+les établissements de l'État, auxquels «il ne manque humainement rien.»
+Mais l'ouvrage dans lequel ce dessein était exposé--_Les Religieuses
+enseignantes et les Nécessités de l'Apostolat_--a été mis à l'index par
+une décision de la Sacrée-Congrégation des évêques et réguliers en date
+du 27 mars 1899. Le Saint-Siège a préféré s'en remettre aux instituts
+religieux du soin de prendre «les moyens idoines qui leur permettront de
+répondre amplement aux désirs des familles et d'élever les jeunes filles
+à la culture qui convient aux femmes chrétiennes.» Il faut avouer que,
+si imparfait que puisse être l'enseignement congréganiste, l'innovation
+projetée avait le très grave inconvénient de détruire l'active émulation
+et la diversité féconde des communautés enseignantes de femmes, en leur
+imposant une même préparation, une même discipline scolaire, un même
+entraînement pédagogique. Peu soucieuse de suivre les errements de
+l'Université de France, l'Église n'a pas voulu soumettre ses oeuvres
+d'éducation à l'uniformité régimentaire.
+
+Et là, précisément, est le vice de notre système d'enseignement officiel
+qui, rétréci par des vues trop étroites, ne convient qu'aux besoins et
+aux moyens d'un petit nombre de jeunes filles privilégiées. Fénelon a
+écrit que «le résultat d'une éducation bien entendue doit nous mettre à
+même de remplir avec intelligence les devoirs de notre état.» C'est une
+parole de pure sagesse. Or, quels sont les devoirs ordinaires d'une
+femme, sinon d'élever et d'instruire ses enfants, de diriger son
+intérieur, de surveiller ses domestiques, de calculer ses dépenses, de
+balancer ses comptes, bref, de gouverner sa maison avec ordre, prudence
+et économie? Cela étant, je me demande si nos pédagogues ne sacrifient
+pas aujourd'hui le nécessaire au superflu. Tels qui croiraient déroger
+en interrogeant une petite fille sur la consommation moyenne d'un ménage
+en beurre, sucre ou café, trouvent naturel de lui demander la quantité
+d'oxygène ou d'azote contenue dans le pain ou la betterave. Gardons-nous
+d'organiser le mandarinat féminin à côté du mandarinat masculin! Un
+régime aussi sot nous donnerait une jolie société: ni hommes ni femmes,
+tous diplômés.
+
+Puisque l'instruction n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mieux
+agir sur la vie, puisque le mariage et la maternité sont la destinée
+normale de la femme, puisqu'il lui appartient de créer le foyer où
+grandiront les générations nouvelles, il est un sujet féminin, par
+excellence, qu'il importerait de joindre à tous les degrés de
+l'enseignement des jeunes filles, c'est à savoir l'hygiène du logis, de
+la famille, de l'enfance, qui n'a encore, dans les programmes
+d'instruction, qu'une place tout à fait insuffisante. Serait-il donc si
+difficile de conduire nos demoiselles, une ou deux fois par semaine, à
+une crèche, à un refuge, pour les initier aux soins des nouveau-nés?
+Tenez pour assuré qu'elles aimeront mieux dorloter un poupon en chair et
+en os, qu'une poupée à ressorts et à falbalas.
+
+Pourquoi même n'est-on pas entré résolument dans la voie de la
+différenciation et de la variété des enseignements? Pour qu'une femme
+puisse vivre, en cas de nécessité, du travail de ses mains, il serait
+urgent de développer l'enseignement professionnel sous toutes ses
+formes: 1º l'enseignement agricole, en multipliant les laiteries, les
+fromageries et les fermes modèles, en instituant de nouvelles écoles
+d'agriculture et d'horticulture; 2º l'enseignement industriel, en
+favorisant l'extension et le progrès des arts de la femme dans toutes
+les branches de la production manufacturière; 3º l'enseignement
+commercial, en mettant à la portée des jeunes filles les ressources
+d'une instruction réservée trop exclusivement aux jeunes gens dans nos
+Écoles de commerce récemment créées. Combien de femmes, ainsi armées par
+une instruction technique sagement appropriée à leur sexe, seraient
+capables de diriger, aux champs ou à la ville, avec autant d'habileté
+que de profit, un domaine, un atelier ou un négoce?
+
+Sur ces points, tous les groupes féministes sont d'accord:
+l'enseignement spécial est encore à créer pour la femme. Les deux sexes
+devraient recevoir une instruction adaptée au milieu dans lequel ils
+sont appelés à vivre, une instruction agricole dans les campagnes, une
+instruction commerciale ou industrielle dans les agglomérations urbaines
+ou les centres manufacturiers. Depuis quelques années, les féministes de
+toutes nuances ont émis voeu sur voeu, afin de déterminer les pouvoirs
+publics à organiser et à multiplier au plus vite les écoles
+professionnelles de filles. Voilà de l'émancipation pédagogique saine et
+sage. Mais, sur ce point, l'État ne semble pas pressé de nous donner
+satisfaction. Ce n'est pas d'ailleurs un mince progrès à réaliser,
+puisque l'enseignement spécial des garçons,--et surtout l'enseignement
+agricole,--est lui-même manifestement insuffisant.
+
+Dresser la jeune fille aux tâches sacrées de la maternité, à la bonne
+tenue du foyer, à l'hygiène savante de la maison, à la pratique habile
+d'un métier ou d'une profession, voilà déjà des points essentiels
+auxquels l'instruction actuelle ne fait pas la place éminente qu'ils
+méritent. Mais en prenant l'enseignement moderne des filles tel qu'il
+fonctionne aujourd'hui sous nos yeux, avec cette manie contagieuse du
+brevet supérieur qui en est la plaie inséparable, il n'est pas très
+difficile d'apercevoir qu'il penche en outre vers deux-écueils dont il
+faudrait, coûte que coûte, le garantir: j'ai nommé l'inflation des
+études et le surmenage des élèves.
+
+Certes, il y aura toujours des jeunes filles de talent et d'esprit qui
+réclameront à bon droit une instruction soignée, une culture complète.
+S'il est peu raisonnable de vouloir instruire supérieurement toutes les
+femmes, il le serait moins encore d'interdire aux mieux douées les
+hautes spéculations de la pensée. Suivant le joli mot de M. Anatole
+France, «la science peut bien avoir, comme la religion, ses vierges et
+ses diaconesses[79].»
+
+[Note 79: _Le jardin d'Épicure_, p. 192-193.]
+
+Par malheur, beaucoup de maîtresses ont le tort (cela est
+particulièrement vrai des congréganistes) de s'appliquer à faire de
+leurs élèves, par une culture intensive des plus artificielles, de
+petites personnes, complètes et universelles, des «natures éminemment
+besacières», comme eût dit Alfred de Musset, des cervelles richement
+meublées en apparence, médiocrement instruites en réalité. Chaque maison
+brûle d'inscrire sur son palmarès de fin d'année le plus grand nombre de
+brevetées qu'il est possible; et l'on gave, en conséquence, les pauvres
+petites pensionnaires! Cette maladie du diplôme commence à pervertir les
+études féminines, surtout dans les établissements religieux.
+
+Cela même nous fait craindre que l'instruction des jeunes filles ne
+perde peu à peu l'incontestable supériorité qu'elle possède sur
+l'instruction des garçons. Ajoutons que, sans même qu'on élargisse
+officiellement les programmes, les maîtresses, religieuses ou laïques,
+se chargent trop souvent de les amplifier. C'est leur préoccupation--et
+leur plus grave défaut--de vouloir tout dire sur chaque question; et le
+malheur est qu'elles y réussissent parfois, tant leur parole coule avec
+aisance et fuit avec volubilité. Les femmes, en général, se dispersent,
+se traînent, se noient dans un flot d'explications électriques et
+torrentielles. D'où l'on a pu dire qu'elles sont moins bien douées que
+les hommes pour les oeuvres d'enseignement. Et de fait, la direction des
+écoles mixtes est confiée, presque partout, à des instituteurs, tandis
+que les classes enfantines sont laissées naturellement aux
+institutrices.
+
+On pense bien que les féministes s'en plaignent. La Gauche du parti a
+émis le voeu «que l'enseignement à tous les degrés, y compris
+l'Université, fût confié aux deux sexes indistinctement[80].» Mais, pour
+enlever aux hommes les chaires qu'ils détiennent, ces dames ont un moyen
+plus décisif, qui est de professer mieux qu'ils ne font. Nous leur
+conseillerons donc de ne point aggraver ni alourdir l'enseignement
+secondaire des filles, dont les programmes et les méthodes nous semblent
+infiniment supérieurs à ceux de nos lycées de garçons. Après quoi, on
+verra, si elles y tiennent, à ouvrir aux plus dignes les chaires de nos
+Universités. En attendant, elles feront bien de se rappeler que l'office
+du maître est de solliciter, d'éveiller les esprits plutôt que de les
+bourrer,--l'instruction devant être subordonnée expressément à
+l'éducation.
+
+[Note 80: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+Et c'est pourquoi nous la voulons rationnelle, c'est-à-dire non
+seulement appropriée aux devoirs des futures mères en même temps qu'à la
+condition sociale des jeunes filles, mais encore tournée judicieusement
+à l'amélioration intellectuelle de leur sexe, de manière à redresser les
+imperfections, à fortifier les faiblesses, à parfaire les insuffisances
+de l'esprit féminin.
+
+Ainsi, nul ne conteste aux femmes la faculté de retenir; mais il ne faut
+pas qu'elles apprennent et répètent à vide, sans contrôle ni réflexion.
+Nul ne leur conteste l'imagination; mais il né faut pas que ce don
+d'invention aventureux se développe au détriment de la logique et de la
+raison. Non qu'elles soient incapables de généralisation; mais elles
+généralisent trop vite, sans méthode, sans patience, sans scrupule. Non
+qu'elles soient incapables de raisonner; mais elles raisonnent en hâte,
+sans correction, sans rigueur, sans prudence. Elles sont même capables
+de tout comprendre; mais leur intelligence est un peu courte, un peu
+sommaire, un peu superficielle. Bref, leur savoir n'est trop souvent que
+«de seconde main[81]», ou, comme dit Mme de Maintenon, «elles ne savent
+qu'à demi.» Raison de plus pour les prémunir contre elles-mêmes. Se
+défier de soi, suspendre son jugement, peser le pour et le contre,
+travailler lentement, c'est à quoi la femme semble plus impropre que
+l'homme. Ce qu'il faut donc apprendre aux jeunes filles avant tout,
+c'est la logique, l'art de raisonner, l'art de réfléchir, moyennant quoi
+je ne serais pas surpris que la futilité des femmes se transformât en
+cette curiosité large et désintéressée qui fait les esprits fermes et
+les belles intelligences.
+
+[Note 81: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 217.]
+
+Quant à surmener nos écolières de gymnase comme on force la floraison
+d'une plante rare, je ne sais point d'exagération plus absurde et plus
+périlleuse. Mieux vaut pour le commun des mortels la libre croissance au
+grand air, qu'une culture savante distribuée avec excès dans
+l'atmosphère lourde des serres. Est-ce à dire que la robustesse du corps
+soit toujours une condition de puissance intellectuelle? Non; mille
+exemples prouvent que, chez les hommes, la débilité physique n'est pas
+un obstacle aux oeuvres de science et même de génie. Mais pourquoi
+charger les femmes d'un poids qui serait trop lourd au plus grand
+nombre? Ne les écrasons point sous prétexte de les instruire. «C'est la
+raison principale pour laquelle, au dire de Bossuet, on exclut les
+femmes des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir,
+elles auraient trop de peine à les porter.»
+
+A la vérité, le tempérament de la femme évolue plus rapidement que celui
+de l'homme. La transformation des filles est plus précoce et aussi plus
+accidentée que celle des garçons. A cette occasion, les hygiénistes et
+les médecins nous avertissent qu'il serait d'une fâcheuse imprudence de
+soumettre les étudiants et les étudiantes au même entraînement cérébral.
+Un professeur, qui a surveillé des milliers de jeunes filles, atteste
+l'extrême fréquence des absences motivées par leur santé[82]. A pousser
+trop vivement leurs études, beaucoup se heurtent aux résistances de la
+nature qui se venge, parfois avec cruauté, de la violence qu'elles lui
+ont faite. On voudra bien ne pas perdre de vue ces deux écueils,--nous
+voulons dire l'inflation des programmes et le surmenage des
+élèves,--quand nous examinerons plus loin les systèmes d'«instruction et
+de coéducation intégrales», qui figurent au programmé de la Gauche
+féministe.
+
+[Note 82: P. Augustin RÖSLER, _La Question féministe_, p. 123.]
+
+
+III
+
+Deuxièmement, la culture de la femme doit être _morale_. Après la
+formation de la raison, la formation de la conscience. Ces deux choses
+se tiennent. Ce serait déjà un progrès considérable de mettre en
+honneur, dans les pensionnats, une culture solide qui induise les jeunes
+filles en réflexions salutaires, une culture prévoyante qui les rende
+capables du travail des mains et de l'esprit, et de la substituer peu à
+peu, dans les familles, à cette culture superficielle ramassée
+négligemment dans les cours mondains, à cette culture mensongère faite
+de phrases apprises, de gestes convenus, de petits agréments de salon,
+qui cache une ignorance absolue des devoirs domestiques, de l'hygiène et
+de la direction du ménage, du développement physique et moral de
+l'enfance, de tout ce qui constitue la fonction de la femme et la
+dignité de la mère.
+
+Joignons qu'une conduite irréprochable ne se conçoit guère sans un
+jugement droit. Apprenons à bien penser et, du même coup, nous
+apprendrons à bien agir. Une instruction purement décorative n'a pas de
+valeur éducatrice. On peut être un lettré ingénieux, subtil, orné,
+accessible aux raffinements de la pensée, amoureux des élégances de la
+forme, et n'être, malgré cela, qu'un triste sire. Les gens cultivés ne
+sont aucunement à l'abri des écarts et des chutes. L'instruction doit
+donc être soutenue et complétée par des habitudes de réflexion active,
+de discernement sage et de forte conviction. «Former des esprits
+capables de penser l'action juste et de la vouloir, tel est donc l'idéal
+de l'éducation moderne;» et Mlle Dugard nous assure que «c'est de lui
+que l'Université s'inspire dans la direction des jeunes filles[83].»
+
+[Note 83: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 7.]
+
+Très bien. Mais que cette nouveauté soit du goût des parents, c'est une
+autre affaire. Jusqu'à ce jour, la mode et la tradition préconisent,
+pour les filles, une éducation pusillanime et timorée qui, au lieu de
+développer les énergies latentes, détourne de l'action, paralyse
+l'effort, incline les volontés à la résignation, à l'effacement, à
+l'inertie. Retenues jalousement dans le giron des mères, entourées d'une
+sollicitude inquiète, élevées en vue de la tranquillité, du
+désoeuvrement et du bien-être, habituées à ne jamais faire un pas ou
+dire un mot sans autorisation, toujours accompagnées, surveillées,
+annihilées, trop nombreuses sont nos demoiselles de grande et de petite
+bourgeoisie qui prennent l'habitude de n'agir, de ne vouloir, de ne
+sentir, qu'avec l'aide et la permission d'autrui. Elles vivent par
+procuration. Toute responsabilité les effraie. Domestiquées par avance,
+elles se défient de la moindre liberté. Sans convictions éclairées, sans
+énergie, sans initiative, mal préparées à la vie, puisqu'elles ne
+connaissent le monde que par les distractions énervantes et la politesse
+mensongère des salons, l'âme faible et le corps anémié, elles semblent
+faites pour devenir la chose d'un maître. L'époux peut venir: l'esclave
+est prête.
+
+Est-il sage, est-il bon que nos jeunes filles soient à la merci de la
+première volonté forte qu'elles rencontreront sur leur chemin? Est-il
+sage, est-il bon de travailler à leur diminuer l'âme, à déprimer, à
+étouffer ce qu'elles contiennent de force vive pour l'action utile et
+bienfaisante? Daignent les familles entendre et retenir ce mot de
+Fénelon: «Plus les femmes sont faibles, plus il est important de les
+fortifier!» Il y a place ici pour une émancipation pédagogique des plus
+louables et des plus urgentes. Qu'est-ce à dire?
+
+Il est clair que l'éducation moderne des filles doit avoir pour but
+essentiel d'accroître et d'affermir en elles tout ce qui peut faire
+contrepoids à l'émotivité affective, à l'excitabilité capricieuse qui
+constitue le fond de leur nature, de manière à soumettre leur
+sensibilité au contrôle de la raison et à l'empire de la volonté. Son
+premier devoir est de tonifier leur nervosité par un régime sain et une
+règle large, souple et vivifiante. S'il est vrai qu'une âme bien
+équilibrée se plaît à habiter une chair florissante, la pratique bien
+entendue de certains sports leur vaudra mieux que l'énervement des bals
+et des soirées. Elles apporteront, de la sorte, au mariage et à la
+maternité plus de vigueur et de santé.
+
+Pour être morale, l'éducation s'appliquera encore à développer en elles
+la franchise et la sincérité. On sait que la jeune fille est volontiers
+compliquée, fuyante, rusée. A lui faire perdre le goût des voies
+obliques, des détours habiles, des petits manèges artificieux, à lui
+inspirer le culte de la loyauté, l'amour de la droiture, la rectitude
+scrupuleuse des intentions, on lui donnera une solidité d'âme qui
+servira de caution à ses plus gracieuses qualités. Mais ce que
+l'éducation doit surtout cultiver en nos filles, c'est la volonté. De ce
+côté, il y a infiniment à faire: d'abord, pour la dégager du sentiment
+et de l'impressionnabilité qui la troublent, de l'impulsion irréfléchie
+et de l'entêtement obstiné qui l'aveuglent; puis, pour l'orienter vers
+le bien, pour la soumettre à la loi du devoir, pour la plier au frein
+d'une conscience droite et pure, de façon qu'alors même où tout appui
+viendrait à lui manquer du dehors, elle puisse tenir fermement le
+gouvernement de soi-même.
+
+Le temps n'est plus où la contrainte suffisait à assurer la soumission,
+de la jeunesse. C'est par une adhésion réfléchie et spontanée que les
+enfants d'aujourd'hui doivent être amenés à la subordination, à
+l'obéissance, au sacrifice. La force d'âme est le viatique des faibles.
+C'est par elle seulement qu'ils peuvent s'élever à la virilité morale.
+Vivre volontairement selon le devoir est une vertu d'autant plus
+nécessaire aux femmes qu'elles devront la transmettre à leurs enfants.
+De leur culture dépend notre honnêteté. Préparer nos filles à donner des
+hommes à la France de l'avenir, tel est le but à poursuivre. C'est à bon
+escient que, sur la médaille frappée pour commémorer la fondation de
+l'enseignement secondaire des jeunes filles, on a gravé cette légende:
+_Virgines, futuras virorum matres, Respublica docet_.
+
+Si austères que puissent paraître ces idées, elles ne portent pas
+atteinte aux grâces de la féminité. Elles les élèvent et les
+ennoblissent, voilà tout. Qui sait même si cette façon de prendre la vie
+pour ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire comme une épreuve et un
+devoir, ne ramènera pas notre jeunesse dorée à une conception plus
+exacte de la grandeur du mariage et de la dignité du foyer?
+
+On sait quelles sont aujourd'hui les illusions de nos demoiselles les
+plus fortunées. Les unes, imbues des pires préjugés mondains, tiennent
+leur élégante frivolité pour le meilleur moyen d'attirer les épouseurs;
+et dédaigneuses d'un choix prudent, ignorantes des goûts et des
+antécédents de leur futur époux, elles consentent à agréer les
+ouvertures du premier venu qu'elles rencontrent dans un salon ami, sur
+la présentation improvisée d'un tiers complaisant. A trop se renseigner
+sur le caractère et la moralité d'un candidat, à vouloir se marier en
+connaissance de cause, à prétendre donner amour pour amour à qui
+seulement le mérite, elles risqueraient de passer pour «romanesques»,
+tandis qu'en courant les risques d'un mariage de hasard où l'argent a
+plus de part que l'affection, elles seront souvent considérées par leur
+milieu (ô l'étrange aberration!) comme des jeunes filles positivement
+«raisonnables».
+
+Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus
+sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis
+perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du
+prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le
+roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables
+délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités
+de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations
+d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une
+succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses,
+l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent
+en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies
+de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à
+charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui
+aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de
+l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des
+obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où
+l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la
+vieillesse.
+
+«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en
+France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait
+un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence
+interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est
+qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants
+sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant
+les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en
+s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la
+vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en
+certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune
+âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.
+
+Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à
+bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons
+pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les
+jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait
+trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement
+jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur
+dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des
+éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances
+possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant
+la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases
+de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à
+mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du
+foyer.
+
+Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans
+les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on
+renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la
+vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par
+«une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à
+petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une,
+dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans
+le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains
+d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il
+serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux
+fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La
+jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.
+
+Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout
+apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront
+plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité
+risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une
+éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les
+instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de
+leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice
+normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.»
+J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien»,
+dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à
+étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de
+l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite
+l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage
+sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer
+efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses
+n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir
+magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.
+
+Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les
+nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent,
+échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en
+toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on
+réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou
+l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des
+pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice
+expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel,
+et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les
+écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous
+d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs
+étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer
+radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie
+fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes
+filles «sans duvet»[84]. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains
+rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou
+fanée pour la vie.
+
+[Note 84: Léon CROUSLÉ, _Nouvelle éducation de la femme dans les classes
+élevées_. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.]
+
+Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves
+dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une
+eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non,
+la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la
+connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer
+l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse
+remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière,
+vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que
+superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et
+la vérité.
+
+Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences
+particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en
+principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous
+mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la
+formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains
+éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans
+déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire
+tomber la poussière de ses ailes.
+
+Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les
+institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci
+que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements
+intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il
+y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique,
+des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très
+exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience
+se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à
+nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.
+
+
+IV
+
+Troisièmement, la culture de la femme doit être _sociale_. Ceci est
+nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des
+fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais
+quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité
+une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la
+légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des
+réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une
+force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils
+viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes.
+Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès
+illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des
+ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents
+n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les
+plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des
+questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants,
+des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et
+demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux
+que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour.
+Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres
+est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le
+devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de
+_socialiser_ l'éducation.
+
+Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les
+femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste
+longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni
+l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre
+immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers
+d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de
+refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance
+à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière,
+cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les
+tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la
+misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce
+que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le
+pratiquer?
+
+Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce
+qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la
+médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile,
+employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux
+demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et
+dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se
+traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi
+condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage
+qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les
+devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point
+des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et
+qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux
+qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur
+bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à
+toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la
+vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans
+leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs
+deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes
+et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités
+cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il
+n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités
+jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser
+violemment jusqu'à eux.
+
+«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos
+filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient
+pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont
+priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité
+du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme
+est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique
+l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des
+ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable.
+J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il
+n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si
+fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société
+tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la
+justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste
+n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement
+des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou
+même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut
+être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à
+cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les
+heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.
+
+Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole,
+pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la
+patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est
+incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un
+philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par
+quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des
+tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de
+mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et
+fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune
+fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser,
+guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux
+femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les
+bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer
+les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs
+ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes
+riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si
+divisée!
+
+Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et
+les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les
+âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer
+les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les
+mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles
+pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres
+d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque
+semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées
+d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme,
+ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et
+de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos
+semblables.
+
+A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève
+de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait
+être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous
+regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous
+ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les
+coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire
+le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de
+la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu.
+Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de
+vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer
+double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne
+autant que celui qui reçoit.
+
+Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités
+nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence
+juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter
+un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas
+essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez
+à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence,
+votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout
+entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du
+dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler
+d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que
+la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.
+
+Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous
+commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce
+qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît!
+L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas.
+Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme
+une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il
+ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social
+consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?
+
+Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les
+quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé
+de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et
+méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité
+atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux
+renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que
+la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder
+fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté
+comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple
+visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors
+refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce
+qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône
+individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant
+inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien;
+sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par
+lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux
+d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres
+avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée,
+sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères
+affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous
+aiment!
+
+Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y
+respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts
+désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de
+perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment
+et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons
+point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux.
+Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre
+sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage
+seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux
+enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane
+aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs
+coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où
+des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur
+sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous
+y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que
+le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre
+existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et
+de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de
+l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins
+clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se
+pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames,
+craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en
+mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis
+indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.
+
+Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour
+nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément
+fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts
+présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet
+idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse
+distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons
+ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de
+toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes
+filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour
+l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles
+ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais
+simplement le devoir[85].» C'est parfait.
+
+[Note 85: _De l'Éducation moderne des jeunes filles_, p. 28.]
+
+Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que
+l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui
+puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je
+compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou
+protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les
+établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble,
+du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter
+les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux
+pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.
+
+Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes
+dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité
+chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait,
+l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur
+plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une
+source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la
+religion.
+
+
+V
+
+Quatrièmement, la culture de la femme doit être _religieuse_. Nous
+voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire
+de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui,
+parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que
+tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force
+et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus
+réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard
+aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe,
+la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à
+son secours.
+
+De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous
+savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa
+nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif
+est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en
+présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un
+consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce
+monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte
+d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de
+la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes
+croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève
+leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.
+
+C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si
+agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes.
+Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la
+mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles
+traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce
+que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en
+sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est
+une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.
+
+A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent
+point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est
+plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier
+passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte
+catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant
+de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une
+violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance
+une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse
+se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes
+filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un
+enthousiasme et une ferveur mystiques.
+
+L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la
+religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale
+indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour
+qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de
+filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se
+plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au
+moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté
+qui nous reste serait bientôt réduite à rien.
+
+Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout
+en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi
+scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés
+fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion
+est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que
+la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des
+préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en
+dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le
+poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement
+de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit,
+sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses,
+qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs
+élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et
+très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous
+autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire
+une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des
+difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des
+convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»
+
+Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin
+d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus
+forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient
+plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même:
+jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses
+qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus
+débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce
+qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de
+la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre
+l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font
+deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M.
+Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de
+la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a
+point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose
+point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une
+région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès;
+elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle
+complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose
+dire, elle la couronne[86].»
+
+[Note 86: Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les _Raisons de
+croire_.]
+
+D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi,
+sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre
+grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme;
+coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou
+pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup
+de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent
+point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur
+l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la
+science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans
+les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.
+
+Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent
+point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation
+téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le
+dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de
+pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à
+regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de
+soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater
+l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme
+toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la
+foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres
+qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la
+noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le
+doute.
+
+«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un
+malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral,
+et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a
+déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De
+grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons
+pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction
+irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente
+ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et
+la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous,
+de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre,
+d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la
+religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France
+«déchristianisée»?
+
+A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit
+réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa
+clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à
+l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites
+dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité
+du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses
+saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et
+endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui
+secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes
+soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un
+ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques.
+Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la
+présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que
+«la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que
+l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester
+fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les
+âmes[87].» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?
+
+[Note 87: _La Femme de demain_, pp. 7 et s.]
+
+Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de
+l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles.
+L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable
+curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des
+ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus
+exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme
+prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut
+quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses
+yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de
+l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout
+apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on
+ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?
+
+Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière
+estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation
+suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à
+l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y
+tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la
+licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les
+détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe.
+Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas
+nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier,
+apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son
+jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire
+qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies,
+les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues
+de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point
+l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la
+légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons
+à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles
+préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches,
+loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du
+bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus
+solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront
+affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent
+trop souvent à la vertu et à la dévotion.
+
+Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous
+semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de
+ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le
+malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole
+d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les
+exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte
+contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie,
+elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa
+famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la
+jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de
+l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.
+
+Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines
+têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons
+qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre
+incorruptible. Après la règle, l'exception.
+
+Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne
+détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la
+jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir
+sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science
+doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle
+qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne
+se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce
+que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et
+qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la
+science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous
+servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui
+consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par
+la foi.
+
+Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la
+seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps,
+certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté
+d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans
+altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté
+n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors
+d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre
+et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement,
+sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y
+verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité.
+Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation
+dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère,
+quand celle-ci peut s'y consacrer.»
+
+Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention
+désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une
+intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme
+les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et
+pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une
+jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons
+d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture _rationnelle_,
+_morale_, _sociale_ et _religieuse_, sera préparée, à la vie aussi bien
+qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la
+terre tout son devoir et toute sa destinée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De l'instruction intégrale
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE PROGRAMME DU FÉMINISME RADICAL.--VARIANTES
+ HABILES.--INSTRUCTION OU ÉDUCATION?
+
+ II.--IDÉES COLLECTIVISTES.--IDÉES ANARCHISTES.--APPEL A LA
+ SOCIALE ET A LA MÉCANIQUE.
+
+ III.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE S'ÉTENDRE A TOUTE LA JEUNESSE
+ ET A TOUTE LA SCIENCE?--RAISON D'EN DOUTER.--CE QU'IL Y A
+ DE BON DANS L'IDÉAL DE L'INSTRUCTION POUR TOUS.
+
+ IV.--L'INSTRUCTION INTÉGRALE DES FEMMES DOIT-ELLE ÊTRE
+ LAÏQUE? GRATUITE? OBLIGATOIRE?--DÉFENSE DES FEMMES
+ CHRÉTIENNES.
+
+ V.--ILLUSIONS ET DANGERS DE L'INSTRUCTION A «BASE
+ ENCYCLOPÉDIQUE».--L'INSTRUCTION INTÉGRALE A-T-ELLE QUELQUE
+ VERTU ÉDUCATRICE?--LA FOI EN LA SCIENCE.--LA RELIGION DE LA
+ BEAUTÉ.
+
+ VI.--NOTRE FORMULE: L'INSTRUCTION COMPLÈTE POUR LES PLUS
+ CAPABLES ET LES PLUS DIGNES.--POINT DE BACCALAURÉAT POUR
+ LES FILLES.--CONCLUSION.
+
+
+Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation
+plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin,
+soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études
+inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce
+serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de
+l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible
+d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les
+hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention
+d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une
+métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et
+irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation
+pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives
+qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament
+et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à
+déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire?
+
+
+I
+
+Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si
+séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent
+et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste,
+l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous
+expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la
+citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels.
+«Nous voulons l'éducation, intégrale dans son _objet_, tous les hommes
+et toutes les femmes ayant également droit à leur complet
+développement;--nous la voulons dans la _méthode de culture_ et dans les
+_moyens de culture_, c'est-à-dire que l'éducation doit _créer un milieu_
+qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de
+la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit
+_préserver son cerveau_ de toute empreinte servile, en l'habituant à
+l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de
+telle sorte qu'il arrive à _se faire sa loi morale_, au lieu de la
+_recevoir toute faite_; elle doit _cultiver_, _universaliser_, par la
+mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes,
+le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer
+l'indépendance économique en lui donnant les _procédés généraux du
+travail_.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous
+plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera
+en un tour de main «l'ignorance et la misère[88].»
+
+[Note 88: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.]
+
+Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de
+concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec
+tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses
+sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme
+ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et
+d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout
+apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher
+quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension
+indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus
+impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être
+universelle.
+
+Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se
+mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à
+l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et
+cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur
+le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées:
+attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est
+la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis
+à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos
+fils et de nos filles.
+
+Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous
+discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe
+voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la
+femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que
+l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous,
+toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite
+que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais
+cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de
+Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble
+des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il
+porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le
+commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous
+«toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales,
+industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On
+voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de
+l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit,
+du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la
+formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les
+élans de l'instinct[89].» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les
+enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis.
+
+[Note 89: La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous
+prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est
+l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des
+programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les
+petits cénacles du féminisme avancé.
+
+L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire
+et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant
+disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement
+agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles,
+riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin
+que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en
+production manuelle ou intellectuelle[90];» 3º l'enseignement maternel
+et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus
+rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui
+initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des
+oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité,
+toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité
+civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme,
+connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code,
+puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits[91].
+
+[Note 90: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]
+
+[Note 91: Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La
+_Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne
+relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger
+l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous
+parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce
+système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à
+«base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral
+mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le
+caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt
+fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au
+programme collectiviste et même au programme anarchiste.
+
+
+
+II
+
+Et d'abord, les socialistes ont la prétention d'administrer
+militairement l'instruction intégrale à toute la jeunesse. Dans une
+brochure que M. Jules Guesde a honorée d'une préface, M. Anatole Baju
+s'en explique en termes tranchants, dont S. M. Louis XIV aurait hésité à
+se servir vis-à-vis de son menu peuple: «Si nous voulons une société
+égalitaire, nous devons la préparer. Pour cela, nous prenons tous les
+enfants, dès le plus bas âge, avant qu'ils aient contracté de mauvaises
+habitudes: nous leur donnons à tous les mêmes soins, la même nourriture,
+la même instruction.» En un vaste domaine, dont «l'ensemble clos par un
+mur d'enceinte forme une ville d'enfants, garçons et filles, mêlés sans
+distinction de sexes, reçoivent l'instruction intégrale, quel que soit
+le travail auquel on les destine[92].» Bien que M. Baju nous vante les
+joies de cet internat obligatoire et les prodiges de ce nivellement
+pédagogique, il est à craindre que l'appréhension de ces maisons de
+force ne procure d'innombrables recrues à l'anarchisme qui, par contre,
+aspire au grand air de la liberté individuelle.
+
+[Note 92: _Principes du socialisme_, p. 19-20.]
+
+L'anarchisme, en effet, pour assurer à toutes les femmes comme à tous
+les hommes «l'égalité du point de départ», reste fidèle à ses goûts
+d'indépendance et laisse chacun boire, à sa soif, aux sources communes.
+Il ne veut point d'une enfance enrégimentée, casernée, gavée, suivant
+des règles uniformes, par des pédants autoritaires. Anarchistes et
+socialistes,--ces frères ennemis,--ne s'entendent donc pas sur le moyen
+d'ouvrir à toutes les femmes l'accès des hautes études et de leur
+assurer une égale participation aux jouissances de l'instruction
+intégrale.
+
+Il saute aux yeux que le problème n'est pas facile à résoudre. Car si
+frottées de science et de littérature qu'on le suppose, il faudra bien
+qu'un jour ou l'autre ces dames et ces demoiselles s'occupent de leur
+ménage. Outre qu'une belle instruction donne peu de coeur pour vaquer
+aux vulgaires nécessités de la vie, comment croire que les mille soins
+domestiques leur laisseront à toutes assez de loisir pour entretenir
+leurs connaissances, goûter les délices de l'étude et poursuivre en paix
+la culture de leur esprit?
+
+Le collectivisme ne s'en montre pas embarrassé. Il se fait fort
+d'affranchir la femme de tous les soins du ménage. Sous le régime
+socialiste, en effet, «les travaux domestiques se transformeront
+graduellement en services publics.» Même la préparation des aliments
+deviendra un «service social[93]». Pourquoi la cuisine ne
+rentrerait-elle pas, après tout, dans les attributions de l'État? Chaque
+famille irait chercher ses aliments à un guichet administratif, les
+consommerait chauds sur place ou les mangerait froids à la maison, comme
+cela se pratique aux fourneaux économiques. C'est un idéal des plus
+séduisants.
+
+[Note 93: La _Petite République_ du 15 janvier 1897.]
+
+Mais on se figure moins aisément la conversion en services publics de
+certaines autres besognes extrêmement domestiques. Chargera-t-on une
+équipe de fonctionnaires de faire les lits, de balayer les planchers, de
+nettoyer... le reste? Ces emplois seront peu recherchés, étant de nature
+peu attrayante. C'est ici qu'interviendra la réquisition chère à M.
+Jules Guesde: chacun de nous sera chargé d'office, à tour de rôle, de
+pourvoir aux soins de propreté ménagère, ce qui est d'une perspective
+infiniment agréable--pour les femmes. C'est le régime de la corvée. Un
+autre point me rend perplexe: les malheureux qui seront employés, de gré
+ou de force, à ces besognes infimes seront détournés, pour un temps, des
+travaux de l'esprit et sevrés des bienfaits de l'étude. Et cette
+considération, jointe aux réglementations tracassières et despotiques de
+la société collectiviste, révolte les âmes anarchistes.
+
+Kropotkine émet, à cette occasion, une idée qui ne manque point
+d'originalité. «Émanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes
+de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une
+autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques.
+Émanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la
+cuisine et du lavoir[94].» On ne saurait évidemment multiplier les
+femmes d'étude sans multiplier du même coup les femmes de loisir.
+Faudra-t-il donc que les besognes inférieures soient accomplies à jamais
+par des domestiques volontaires ou par des corvéables réquisitionnés?
+Faudra-t-il que, pour relever le niveau intellectuel de quelques
+privilégiées, on rabaisse nécessairement les autres en les surchargeant
+de labeurs infimes ou rebutants? Nullement. Le problème pour la femme
+est de secouer au plus vite le joug du ménage et d'échapper à la
+servitude du foyer, sans empirer la condition d'autrui. Jusque-là, nous
+ne ferons des savantes qu'au prix de l'infériorité aggravée des
+misérables, que les nécessités de la vie condamneront à préparer la
+soupe, à repriser les hardes et à nettoyer la maison.
+
+[Note 94: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, p. 164.]
+
+Or, continue Kropotkine, il n'appartient qu'à «la société régénérée par
+la Révolution» d'abolir l'esclavage domestique, «cette dernière forme de
+l'esclavage, et la plus ancienne et la plus tenace.» Aujourd'hui, la
+femme est le «souffre-douleur de l'humanité». Mais celle infériorité
+douloureuse commence à peser aux plus fières et aux plus dignes.
+L'«esclavage du tablier» les offense. Il leur répugne d'être «la
+cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage[95].» Il ne faut plus
+de domesticité. Dans un avenir prochain, les femmes cesseront d'être les
+servantes des hommes, sans qu'il soit besoin pour cela de contraindre
+les hommes à servir les femmes. Par quel moyen? Les femmes seront
+affranchies tout simplement du servage familial par les progrès de la
+mécanique. Au lieu de cirer les souliers et de laver la vaisselle,--et
+vous savez combien ce travail est «ridicule»,--des machines accompliront
+ces fonctions avec docilité. Lorsque la force motrice pourra être
+transportée à distance et distribuée à domicile sans trop de frais, la
+vapeur et l'électricité se chargeront de tous les soins du ménage, sans
+nous obliger au «moindre effort musculaire». Il est même à prévoir que
+la coopération s'introduira dans la vie domestique: sortant de leur
+isolement actuel, les ménages s'associeront pour s'offrir un calorifère
+commun ou un éclairage collectif[96].
+
+[Note 95: _La Conquête du pain._ Le travail agréable, pp. 157 et 159.]
+
+[Note 96: _Ibid._, pp. 160, 161, et 162.]
+
+Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont,
+jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est
+guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail
+domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il
+soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour
+toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des
+conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les
+perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir
+sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de
+l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne
+sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et
+que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la
+science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les
+vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des
+merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a
+perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins
+meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié
+le ménage et libéré les ménagères.
+
+
+III
+
+Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de
+l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme
+penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus
+avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les
+tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un
+esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui
+ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables
+retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le
+mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au
+pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.
+
+Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse
+et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour
+convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand
+savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne
+peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y
+résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines
+s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel
+d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes
+les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que
+nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et
+pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune
+prétention à l'universalité.
+
+Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à
+travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout
+net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir
+assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les
+femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de
+l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait
+être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes
+filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de
+vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des
+fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle
+d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux
+jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant
+plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien
+que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de
+femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les
+filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles»
+instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle
+Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le
+bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une
+profession, elles ne sont point revenues[97].»
+
+[Note 97: Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie
+Maugeret au Congrès catholique de 1900.]
+
+C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre
+dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs,
+ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une
+déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la
+rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne
+subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu,
+favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du
+travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les
+déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure,
+risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même
+assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée
+avec avidité et reçue avec ivresse.
+
+Seulement, lorsque les tâches industrielles et agricoles seront
+abandonnées, lorsque les emplois manuels seront désertés, nos
+demi-savants et nos demi-savantes se trouveront fort dépourvus. Si purs
+esprits qu'ils deviennent à force de philosopher, ils auront toujours
+quelques appétits matériels à satisfaire. Un pays où les lumières
+surabondent doit craindre d'être réduit tôt ou tard à la portion
+congrue. Une société n'est pas seulement intéressée à multiplier les
+calculateurs, les pédagogues, les esthètes, les chimistes, les
+physiciens et les poètes: il lui faut vivre d'abord. Et si ardemment
+qu'elle souhaite d'éclairer sa lanterne, elle n'est point dispensée
+d'emplir la huche et le garde-manger.
+
+En tout cas, quelque confiance que l'on mette dans les inventions de la
+science et les progrès de l'industrie,--et notre intention n'est pas de
+les diminuer,--l'instruction intégrale pour tous,--en admettant qu'elle
+fût possible--ne serait pas de sitôt réalisable. L'accession de tous les
+hommes et de toutes les femmes aux loisirs studieux de la culture
+intellectuelle, ne sera concevable que le jour où le machinisme aura
+libéré l'humanité de toutes les besognes manuelles de l'agriculture, de
+l'industrie, du commerce, de la cuisine et du ménage, besognes multiples
+auxquelles la nécessité de vivre nous condamne présentement sous peine
+de mort. Qui oserait dire que les temps sont proches? Viendront-ils
+jamais? Il faut avoir une foi collectiviste imperturbable pour
+prophétiser, à brève échéance, l'avènement de ce nouvel âge d'or. Mais
+il est écrit que l'évangile révolutionnaire sera fertile en miracles.
+Pour l'instant, du moins, l'instruction intégrale, prise dans sa formule
+littérale, est dénuée de sens. On peut s'en affliger, mais il faut s'y
+résigner: la division des travaux et des fonctions est une loi de nature
+et une nécessité de la vie sociale.
+
+Aussi bien ne ferons-nous pas aux féministes l'injure de penser qu'ils
+puissent être dupes des mots, au point de croire à la vertu magique et
+au règne universel de l'instruction intégrale, telle que nous venons de
+la comprendre et de la combattre. Prenons cet artifice de langage pour
+ce qu'il vaut et n'y voyons plus qu'une formule de combat, une étiquette
+de propagande, destinée à éblouir et à enflammer l'imagination des
+masses. Mais, cela fait, demandons-nous, pour être équitable, si ce
+vocable excessif et impropre ne cache pas au moins une pensée, une
+aspiration, un voeu de justice et d'égalité, dont la démocratie puisse
+tirer honneur et profit. Or, la conception chimérique de l'instruction
+intégrale pour tous nous semble procéder d'une idée simple, infiniment
+généreuse et noble, qu'il nous est impossible de ne point partager.
+
+La société est intéressée à mettre en valeur toutes les intelligences
+qu'elle recèle. Et présentement, l'instruction générale n'est accessible
+qu'aux enfants riches. L'enseignement primaire est une sorte de
+vestibule, dans lequel on enferme l'enfant pauvre en lui faisant défense
+de passer outre. Il doit rester sur le seuil du temple. On entr'ouvre
+devant ses yeux la fenêtre d'où lui vient une demi-clarté, sans lui
+permettre d'élargir ses horizons vers la pleine lumière. Est-ce juste?
+Est-ce sage?
+
+Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas juste, parce que l'enseignement
+secondaire n'est donné qu'à ceux qui ont les moyens matériels de le
+payer. Ce n'est pas sage, parce que l'enseignement secondaire est
+souvent donné à ceux qui n'ont pas les moyens intellectuels de le
+recevoir. Pourquoi les enfants du peuple, qui manifestent de réelles
+dispositions pour l'étude, doivent-ils se contenter du minimum des
+connaissances humaines? Pourquoi les enfants du riche, qui ne font
+preuve d'aucune aptitude suffisante, sont-ils condamnés à subir le
+maximum de la culture universitaire? Pourquoi gaver ceux-ci
+laborieusement? Pourquoi sevrer ceux-là prématurément? La société fait à
+cela double perte, en arrêtant d'abord les intelligences qui pourraient
+s'élever, en élevant ensuite les médiocrités qui devraient descendre.
+J'en conclus que l'instruction complète doit être administrée seulement
+aux enfants, riches ou pauvres, qui font preuve, aux différentes étapes
+de leurs études, de capacités réelles et d'activité soutenue: ce qui
+suppose une sélection à tous les degrés de l'enseignement, depuis le
+point initial jusqu'au point final. Comment la réaliser sans violence,
+sans secousse, sans coercition?
+
+
+IV
+
+J'imagine que le principe, que nous venons de poser, obtiendra
+l'assentiment de tous ceux qui préfèrent les idées nettes aux formules
+équivoques. Mais le moyen de l'appliquer ravivera les divergences et les
+contradictions.
+
+Il va sans dire que, pour notre part, nous n'acceptons ni le dressage en
+lieu clos, suivant le régime collectiviste, ni l'élevage en plein air,
+suivant l'idéal anarchiste. C'est trop de contrainte ou trop
+d'indépendance. Point de conscription scolaire, point d'école
+buissonnière. Ne traitons le «jeune humain» ni comme une recrue exercée
+entre les quatre murs de la caserne, ni comme un poulain lâché sans
+bride à travers les pâturages.
+
+Nous n'admettrons pas davantage la solution préconisée par le féminisme
+d'avant-garde, c'est-à-dire l'instruction laïque, gratuite et
+obligatoire à tous les degrés. A une séance du Congrès de 1900, Mlle
+Bonnevial a fait, comme présidente, la déclaration suivante: «Il est
+bien évident que, pour que l'instruction soit intégrale pour tous
+(entendez par là une instruction qui cultive, chez tous, toutes les
+manifestations physiques, intellectuelles et morales de l'activité
+humaine), il faut qu'on l'impose; et pour avoir le droit de l'imposer,
+il faut qu'elle soit gratuite. L'obligation et la gratuité résultent
+même du mot intégral[98].» Ainsi comprise, l'éducation n'est intégrale
+nulle part,--fort heureusement. C'est pourquoi nous prions les
+chrétiennes de France, catholiques ou protestantes, de bien vouloir
+réfléchir un instant sur la portée de ces trois mots: «laïcité,
+gratuité, obligation,» qui donnent, paraît-il, à l'éducation intégrale
+tout son sens et tout son prix.
+
+[Note 98: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 8 septembre
+1900.]
+
+Laïcité d'abord; car il est urgent de soustraire la jeune fille aux
+influences confessionnelles. Chez les dames de la Gauche féministe,
+cette préoccupation tourne à l'idée fixe. «Émanciper la conscience» des
+femmes, les «mettre à l'abri des séductions d'un mysticisme aveugle,»
+les prémunir contre «les défaillances de la superstition,» les amener à
+croire aux «forces de la raison» et au «génie de l'homme en dehors de
+toute intervention surnaturelle:» voilà les expressions courantes--et
+blessantes--dont elles usent à l'endroit des pauvres Françaises qui ont
+encore la faiblesse de croire en Dieu[99]. Ce qu'il faut se hâter de
+leur inculquer, c'est «une foi lumineuse, la foi scientifique.» Un
+congressiste est allé jusqu'à dire que l'instruction intégrale devait
+avoir pour but d'ériger l'homme en Dieu[100].
+
+[Note 99: Rapport déjà cité de Mlle Harlor.]
+
+[Note 100: Compte rendu de la _Fronde_ des 7 et 8 septembre 1900.]
+
+Mais où a-t-on vu que les chrétiennes de France fussent dépourvues
+d'esprit, de droiture, de savoir, de conscience? Une femme religieuse
+est-elle donc un être inférieur? Est-il nécessaire de prêcher l'amour
+libre ou d'user du divorce, pour avoir le droit de se dire une femme de
+haute raison et de courageuse vertu? Quant à diviniser l'homme, il faut
+convenir que la demi-science peut faire naître en certaines têtes cette
+stupéfiante insanité, car la demi-science affole et aveugle. Par contre,
+les grands savants sont modestes; ils ont trop conscience du peu qu'ils
+sont et même du peu qu'ils savent, pour prétendre jamais à la divinité.
+Il n'est que les monstres, comme Néron, qui aient entrepris de se
+déifier. Et si, jadis, nos révolutionnaires ont encensé la Raison sur
+les autels de Notre-Dame, ce n'est pas sans d'étranges illusions qu'ils
+ont pu voir, en leur idole de chair, l'incarnation de toutes les vertus
+divines et humaines. Pour se croire un Dieu, il faut être ou très naïf
+ou très coquin. Appartient-il à l'instruction intégrale de développer en
+nous ces belles qualités?
+
+Parlons maintenant de la gratuité et de l'obligation: l'une suit
+l'autre, et la laïcité est leur raison d'être, comme Mlle Bonnevial nous
+l'a dit plus haut. Dans ce système, l'enseignement secondaire des
+collèges et des lycées, et même l'enseignement supérieur des grandes
+écoles et des universités, devraient être gratuits, comme l'est déjà
+l'enseignement primaire. Et cette gratuité de l'instruction à tous les
+degrés permettrait de l'imposer à tous les enfants. En effet, du jour où
+les frais de l'instruction publique seraient prélevés uniquement sur la
+bourse des contribuables, la logique exigerait que ces dépenses faites
+par tout le monde profitassent à tout le monde. Assurément, cette
+extension de la gratuité ne sera point du goût des catholiques, ceux-ci
+étant forcés de payer deux fois, et pour soutenir l'enseignement libre
+auquel ils tiennent, et pour subventionner l'enseignement de l'État dont
+ils se méfient. Mais il est convenu, dans certains milieux avancés, que
+le catholique français doit être la bête de somme de la démocratie.
+
+J'avouerai qu'ainsi comprise, la gratuité me choque: elle est vexatoire,
+puisque de nombreuses familles en pâtissent; elle est irrationnelle, car
+s'il est juste de l'octroyer aux pauvres, il est absurde de l'accorder
+aux riches. Et pourquoi l'aggraver, en faisant de l'instruction
+intégrale une obligation légale? Si les parents doivent assurer à leurs
+enfants, filles ou garçons, les bienfaits de l'enseignement élémentaire
+et professionnel, c'est aller trop loin que de leur imposer le devoir
+d'en faire des docteurs ou des licenciés, des savants ou des lettrés.
+Que tout enfant soit mis en état de vivre, voilà l'essentiel. Au fond,
+les parents n'ont qu'un devoir, qui prime et embrasse tous les autres:
+faire de leurs enfants d'honnêtes hommes ou d'honnêtes femmes et de
+courageux travailleurs. Nous n'admettons, au profit des jeunes gens des
+deux sexes, que le droit à l'éducation.
+
+
+V
+
+«D'accord! dira-t-on. C'est à dessein que l'on a substitué l'éducation à
+l'instruction, dans le programme des revendications féministes.»--Nous
+avons répondu d'avance en montrant que cette substitution de mots n'est
+qu'un simple artifice de langage. L'«éducation intégrale», selon
+l'esprit révolutionnaire, repose uniquement sur l'«instruction
+intégrale». Et cette formule, adroitement remaniée, ne dissipe aucune de
+nos méfiances, aucune de nos appréhensions: plus clairement, je doute de
+sa valeur instructive et plus encore de son action éducatrice.
+
+Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation
+intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur
+pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants.
+C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de
+contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le
+monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles
+ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels
+n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique.
+Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on
+les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.
+
+Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit
+qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science;
+qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir
+tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains
+en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est
+s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond
+qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine
+formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref,
+qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de
+l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son
+intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.
+
+Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je
+n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La
+science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour
+une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et
+laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît
+généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une
+forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui
+en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son
+action sur le coeur de l'enfant sera minime.
+
+Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans
+le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude
+serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes
+filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux
+cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations
+de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,»
+aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus
+inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux
+besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à
+l'«habitude de se maîtriser.»
+
+Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la
+beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner
+pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence
+humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science
+sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans
+toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à
+l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour
+les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût
+et l'amour du beau[101].»
+
+[Note 101: Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits
+de la Femme. La _Fronde_ du 8 septembre 1900.]
+
+L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que
+celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de
+la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse,
+le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au
+culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un
+principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du
+devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui
+scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous
+représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes
+travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant
+gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations
+sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en
+grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs
+muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant
+leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait
+bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes.
+Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite
+que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des
+mortels.
+
+Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer
+d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan
+féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et
+impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur
+terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la
+famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie
+délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats,
+les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils
+soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est
+guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire.
+Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants,
+trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de
+surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable
+indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts
+de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit
+de l'autorité sociale.
+
+Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme
+s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs
+prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les
+pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je
+porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si
+respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline
+davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français.
+Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des
+oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui
+l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est
+menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.
+
+
+VI
+
+Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en
+valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de
+mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop
+difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques.
+_L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes_:
+telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui
+encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder:
+tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial
+distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui
+lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa
+charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au
+séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos
+professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet
+les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs
+efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la
+liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi
+et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles
+soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.
+
+Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent
+sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de
+chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et
+afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage
+d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de
+sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour
+la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de
+la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des
+aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques
+efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou
+commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.
+
+Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui
+convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est
+pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à
+l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui
+réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des
+déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières
+libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?
+
+C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire
+qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins
+d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer.
+Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui
+nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur
+imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons.
+Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le
+législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études,
+institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux
+cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez
+payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée
+du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.
+
+En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et
+toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une
+instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent
+irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une
+bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille.
+En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit
+dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui,
+cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas
+instructif[102].» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères
+décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues
+spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et
+tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à
+modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type
+uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux
+mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?
+
+[Note 102: Alfred FOUILLÉE, _L'Instruction intégrale_. Revue bleue du
+mois d'octobre 1898.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La coéducation des sexes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA COÉDUCATION INTÉGRALE PRÉCONISÉE PAR LA GAUCHE
+ FÉMINISTE.--COÉDUCATION FAMILIALE.--COÉDUCATION PRIMAIRE.
+
+ II.--COÉDUCATION SECONDAIRE.--LE «COLLÈGE MIXTE» DES
+ ÉTATS-UNIS.--CE QUE VAUT LE MOT, CE QUE VAUT LA CHOSE.
+
+ III.--CÔTÉ MORAL.--TÉMOIGNAGES CONTRADICTOIRES.--CE QUI EST
+ POSSIBLE EN AMÉRIQUE EST-IL DÉSIRABLE EN
+ FRANCE?--INCONVÉNIENTS PROBABLES.--L'ÂGE INGRAT.--CONTACT
+ PÉRILLEUX.--POUR ET CONTRE LA SÉPARATION DES SEXES.
+
+ IV.--COTÉ MENTAL.--DÉVELOPPEMENT INÉGAL DE LA FILLE ET DU
+ GARÇON.--PSYCHOLOGIE DU JEUNE AGE.--LA CRISE DE PUBERTÉ.
+
+ V.--LES PROGRAMMES RESPECTIFS DE L'ENSEIGNEMENT MASCULIN ET
+ DE L'ENSEIGNEMENT FÉMININ.--CONVIENT-IL DE LES UNIFIER?--LA
+ COÉDUCATION INTÉGRALE EST UN SYMBOLE
+ FÉMINISTE.--DÉCLARATIONS SIGNIFICATIVES.
+
+ VI.--COÉDUCATION SUPÉRIEURE ET PROFESSIONNELLE.--EST-ELLE
+ UNE NÉCESSITÉ?--ACCESSION DES JEUNES FILLES AUX COURS DES
+ UNIVERSITÉS.--CE QU'IL FAUT EN PENSER.
+
+
+I
+
+Au système de l'«instruction intégrale» selon le mode révolutionnaire,
+devons-nous préférer le régime de la «coéducation des sexes» selon la
+mode américaine? La Gauche féministe semble aussi passionnément éprise
+de l'une que de l'autre. Témoin cette déclaration de Mme Pognon à la
+séance de clôture du Congrès de 1900; «Vous avez voté à l'unanimité la
+coéducation, et ceci est un immense pas fait en avant. J'affirme que
+c'est la première fois qu'un congrès féministe vote, à Paris, la
+coéducation, et cela même sans contestation. Voyez comme nous avons
+marché depuis quatre ans[103]!»
+
+[Note 103: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 12 septembre
+1900.]
+
+La coéducation est-elle donc une si étonnante nouveauté? Pas
+précisément. La coéducation est même une très vieille chose. Si nous
+remontons aux premiers temps de l'humanité, nous voyons partout les
+garçons et les filles élevés en commun dans les tribus et les villages;
+mais personne n'osera, je l'espère, nous présenter cette coéducation
+barbare comme un parfait modèle d'éducation. Mieux vaut la coéducation
+familiale, dont les nécessités de la vie font une loi à tous les hommes.
+Aujourd'hui comme hier, fils et filles grandissent côte à côte, sous
+l'oeil plus ou moins vigilant des père et mère. Mais, ici, l'affection
+fraternelle est, tout à la fois, un lien qui rapproche les enfants et un
+frein qui les maintient à distance respectueuse les uns des autres.
+Encore est-il que, dans les familles d'où la moralité est absente, le
+contact journalier des frères et des soeurs ne va point sans de graves
+dangers. Depuis l'origine du monde, l'humanité fait donc de la
+coéducation sans le savoir.
+
+Bien plus, afin de ménager la bourse des parents et d'alléger le budget
+des communes, l'école enfantine, l'école maternelle, l'école primaire,
+réunissent souvent les garçons et les filles sous la férule d'un même
+maître. En France, depuis la loi sur l'instruction obligatoire, un très
+grand nombre d'écoles sont mixtes, les communes au-dessous de 500
+habitants ayant la faculté de n'en ouvrir qu'une seule pour les deux
+sexes. La coéducation de la première enfance n'est donc, chez nous,
+qu'une sorte de pis aller, auquel on se résigne à regret pour des
+raisons d'économie. C'est le régime des pauvres.
+
+Faut-il s'en affliger? Cette vue serait vraiment trop pessimiste.
+J'admets la coéducation du jeune âge,--sans enthousiasme, il est vrai.
+La nécessité l'impose, surtout dans les campagnes. Je sais bien que le
+voisinage des garçons est souvent une cause de dissipation pour les
+filles. Par leur turbulence naturelle, ces petits démons risquent
+d'induire leurs compagnes de classe, plus douces et plus dociles, en
+tentation de paresse ou d'indiscipline: beaucoup d'instituteurs s'en
+plaignent. En séparant les sexes, l'ordre y gagnerait peut-être, et
+l'instruction aussi. Du moins, toute cette enfance peut impunément
+s'asseoir sur les mêmes bancs et jouer dans la même cour sans que la
+morale en souffre. A cet âge innocent, comme nous le disait un vieux
+maître d'école, on songe plus à se battre qu'à s'embrasser.
+
+Mais convient-il d'étendre la coéducation à l'enseignement secondaire et
+à l'enseignement supérieur? C'est une autre affaire. Disons tout de
+suite que, distinguant entre ces deux enseignements, la coéducation nous
+paraît acceptable dans les universités et inadmissible dans les
+collèges.
+
+
+II
+
+Appliquée aux divers établissements d'instruction secondaire, la
+coéducation ne nous dit rien qui vaille. Les précédents invoqués en sa
+faveur sont-ils suffisamment démonstratifs? On nous oppose, avec
+assurance, les résultats de l'expérience américaine. De fait, les
+États-Unis possèdent bon nombre de collèges où jeunes gens et jeunes
+filles étudient en commun; et l'on nous assure que, dans ces écoles
+mixtes, la coéducation est sans inconvénient et la cohabitation sans
+conséquence. Du moins, on ne s'alarme aucunement des accidents
+possibles. Les jeunes filles font les mêmes études et suivent les mêmes
+exercices que les jeunes gens. Leur zèle d'apprendre et de savoir est
+extrême, paraît-il. Et vous n'avez pas idée de la somme indigeste de
+connaissances dont on surcharge leur esprit; nos programmes, en
+comparaison des leurs, sont des jeux d'enfants. Joignez qu'on ne leur
+cache rien, qu'on les éclaire sur toute chose, qu'on les initie même aux
+mystères de l'embryologie.
+
+Comment expliquer que l'unité d'enseignement et d'éducation, le
+rapprochement et la fréquentation quotidienne des sexes, la satisfaction
+de toutes les curiosités de l'esprit, n'induisent point la jeunesse en
+tentations et en fautes faciles à deviner? Dans son livre _Les
+Américaines chez elles_, Mme Bentzon nous dit que, chaque fois qu'elle
+aborda devant celles-ci le chapitre des périls que pouvait présenter le
+système d'enseignement mixte, «elle ne fut pas comprise.» Cette placide
+camaraderie des deux sexes tient sans doute à la froideur du sang, au
+calme de la race, au juste équilibre du tempérament, peut-être aussi au
+rigorisme des moeurs et à la solidité des principes, et encore à la
+préoccupation de l'avenir, à la passion de l'étude, ou, enfin, à une
+pruderie conventionnelle, à un optimisme hypocrite qui cache le mal au
+lieu de l'avouer.
+
+En tout cas, les partisans de la coéducation des sexes triomphent
+bruyamment des résultats de l'expérience américaine; et si nous les
+écoutions, il conviendrait d'inaugurer chez nous, le plus tôt possible,
+l'admirable système de l'éducation mixte. Un homme de lettres
+d'outre-mer, M. Théodore Stanton, écrit à Mme Marya Cheliga: «Si l'on
+pouvait appliquer en France notre système et élever les deux sexes
+ensemble, dès l'école primaire jusqu'à l'université inclusivement, en
+passant par l'enseignement secondaire, je suis sûr qu'on ferait plus
+pour la République et pour le bonheur de la France, que ne peuvent faire
+la Chambre et le Sénat pendant vingt ans[104].» M. Stanton est-il
+sérieux ou ironique? Car, après tout, ce n'est pas honorer l'éducation
+mixte d'un si gros compliment, que d'en comparer les bienfaits au labeur
+et à la fécondité de nos parlementaires.
+
+[Note 104: Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 829.]
+
+«Les faits ont parlé, nous dit-on: inclinez-vous.»--Mais le langage des
+faits est-il si décisif qu'on le prétend? Tous ceux qui ont voyagé aux
+États-Unis ou au Canada nous attestent qu'au cours de leurs visites
+scolaires, les pédagogues et les sociologues coéducateurs leur ont
+assuré, avec une belle unanimité, que le rapprochement des sexes fait
+merveille sur les filles et les garçons. Cet accord ne me surprend
+point. Demandez à un inventeur ce qu'il pense de son système: il vous
+répondra naturellement qu'il est parfait. J'aurais plus de confiance
+dans le témoignage des jeunes gens soumis au régime coéducatif. Et
+précisément, j'ai entendu des fils de la libre Amérique, qui avaient
+fait toutes leurs études dans les écoles mixtes, se moquer agréablement
+de ces messieurs très graves venus d'Europe pour faire leur enquête sur
+la coéducation et qui rapportaient en France, ou ailleurs, les
+impressions les plus touchantes et les rapports les plus élogieux. Et
+puis, la coéducation ne peut invoquer chez nous, comme précédent, que
+l'expérience tentée à Cempuis par M. Robin, sous les auspices du conseil
+municipal de Paris; et vraiment, nous avons bien le droit de dire
+qu'elle n'est pas suffisante.
+
+En outre, la coéducation,--comme tous les mots prétentieux qui servent
+d'enseigne à un parti,--exprime mal ce qu'elle veut dire. D'abord, il
+faut distinguer la coéducation, qui suppose l'internat, de la
+coinstruction, qui n'exige que l'externat. Si la première offre des
+dangers qui sautent aux yeux, la seconde peut se défendre plus aisément,
+et les États-Unis ne pratiquent guère que celle-ci. D'autre part, si
+favorable qu'on soit au rapprochement des garçons et des filles, on ne
+saurait se dispenser d'admettre que la coéducation, fût-elle poussée
+aussi loin que possible, comporte forcément, sous peine de dégénérer en
+promiscuité honteuse, une certaine séparation des sexes. A Cempuis,
+l'orphelinat Prévost, qu'on nous présente comme «une école modèle de
+coéducation[105],» comprend deux internats, un pour les garçons, un pour
+les filles, avec une école au milieu où les uns et les autres reçoivent
+un enseignement commun. Le mot «coéducation» manque donc de précision et
+de probité. C'est «coinstruction» qu'il faudrait dire, la coéducation
+n'existant vraiment que dans la famille.
+
+[Note 105: Rapport de Mme Mary Léopold-Lacour. La _Fronde_ du 9
+septembre 1900.]
+
+Sachant ce que vaut le mot, cherchons ce que vaut la chose. Avec ou sans
+l'internat, la coéducation éveille en nous bien des scrupules et bien
+des objections.
+
+
+III
+
+Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges
+pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes
+sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction
+donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes,
+en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec
+Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et
+sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la
+différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à
+chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin
+d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les
+précise et les met en relief[106];» qu'en un mot, grâce à la
+coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si,
+maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en
+concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux
+mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités
+et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans
+les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les
+contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les
+garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus
+gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères
+d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les
+chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et
+les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la
+différenciation des sexes?
+
+[Note 106: Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la
+coéducation.]
+
+Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en
+matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en
+commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs
+pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine,
+sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur
+prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études[107].» Qui croire?
+Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien
+perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les
+livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous
+savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à
+savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles
+libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance,
+lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère,
+relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il
+faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles
+d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du
+nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.
+
+[Note 107: Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de
+Philadelphie.]
+
+Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation:
+ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de
+périls pour la moralité?
+
+On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre
+côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la
+famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat
+«rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur
+seizième année n'a pas encore mué[108].» Tous chantent dans les choeurs
+avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial
+ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne
+s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité,
+«sans aucune sorte de gêne sexuelle[109].» Mais en admettant que la
+pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les
+faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop
+mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes,
+l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément.
+
+[Note 108: Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.]
+
+[Note 109: Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation
+éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas
+d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de
+se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve
+résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la
+jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En
+Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le
+commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres
+pays, autres moeurs.
+
+J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau
+livre _Outre-Mer_: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes
+Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et
+plus froids encore[110].» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament
+n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux
+jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M.
+Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation
+chaste[111].»
+
+[Note 110: Tome I, pp. 109-110.]
+
+[Note 111: Tome I, p. 115.]
+
+Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des
+fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des
+moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes
+masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus
+inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la
+sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament
+latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent,
+pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne
+les y point exposer.
+
+Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique,
+le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un
+préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations
+de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez
+nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes,
+nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif
+que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans
+doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du
+tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la
+dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit,
+puisqu'elle fait moins d'enfants[112]? Par malheur, cette plaisanterie
+facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que
+la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas!
+sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique,
+n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins
+honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que
+de rapprocher les sexes.
+
+[Note 112: Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la _Fronde_ du 9
+septembre.]
+
+«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et
+pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège.
+Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au
+dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec
+distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur
+ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces
+boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme
+n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une
+femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en
+trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant[113].»
+
+[Note 113: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que
+la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans
+une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la
+gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce
+donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons
+et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication
+minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos
+pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi
+emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons?
+Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme
+Kergomard sera de cet avis.
+
+Joignez que, dans un collège mixte, la surveillance est singulièrement
+délicate et compliquée. Dans la période intermédiaire qui sépare
+l'enseignement primaire de l'enseignement supérieur ou professionnel, se
+placent, pour les garçons la crise de puberté, pour les filles la crise
+de nubilité, pour les uns et pour les autres l'âge ingrat. C'est une
+époque critique où la personnalité se complète, l'imagination s'avive,
+le coeur s'émeut. Et jusqu'à ce que l'individualité sexuelle soit
+formée, précisée, achevée, il faut compter avec l'éveil et le trouble
+des sens. En cette période de transition où l'être, encore indécis, est
+exposé aux sollicitations inquiètes de la nature, sans avoir la pleine
+conscience de ses actes, ni surtout le sentiment très net des suites
+qu'ils comportent et des lourdes responsabilités qu'ils engendrent, il
+est sage de le prémunir contre les entraînements de l'instinct, il est
+bon de le protéger contre les pièges tendus par la nature elle-même à
+son ignorance et à sa faiblesse.
+
+Je sais bien que ces scrupules et ces précautions paraîtront futiles aux
+esprits hardis qui pensent que la séparation des sexes est «immorale»,
+que l'enseignement unilatéral est un «piège», une «hypocrisie», la
+«cause des grands vices». A cela rien à répondre, si ce n'est que
+l'éducation unisexuelle a fait ses preuves et que, pour une minorité de
+polissons réfractaires à sa discipline, on compte par millions les
+hommes et les femmes honnêtes qu'elle a formés depuis des siècles et
+qu'elle forme tous les jours. On dirait vraiment que tous les jeunes
+gens et toutes les jeunes filles, élevés d'après les méthodes actuelles,
+sont de pauvres gens sans droiture, sans sincérité, sans vertu, et qu'il
+n'est que la coéducation pour redresser leurs déformations mentales,
+pour guérir leurs infirmités morales! Mme Kergomard elle-même a déclaré
+ceci: «Il nous faut la coéducation pour que les êtres soient moraux et
+sachent pourquoi[114].»
+
+[Note 114: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+La coéducation n'a-t-elle pas au moins l'avantage de favoriser le
+mariage? On l'a souvent prétendu. En Amérique, la jeune fille _se_
+marie; en France, on _la_ marie. Là-bas, le mariage est affaire
+d'inclination; ici, on le tient pour une affaire d'argent. Où est la
+moralité? Et l'on cite cette déclaration du docteur Fairchild, président
+du plus ancien et du plus grand collège mixte des États-Unis: «Ce serait
+une chose contre nature si des liaisons qui mènent au mariage ne se
+formaient pas entre nos élèves. Ces engagements mutuels pourraient-ils
+être contractés dans des conditions plus favorables, dans des
+circonstances offrant plus de chance de choix réfléchis et, par
+conséquent, plus de bonheur dans le ménage[115]?»
+
+[Note 115: Rapport précité de Mme Mary Léopold-Lacour.]
+
+Mais il faudrait savoir si toutes ces liaisons précoces ont le mariage
+pour but; et lorsqu'elles y aboutissent, on se garde bien de nous dire
+que ces mariages se terminent souvent par un divorce. En Amérique, le
+cas n'est pas rare de jeunes couples, très amoureux, mariés à vingt et
+un ans et désunis à vingt-cinq. L'expérience atteste que, dans tous les
+pays où fleurit la coéducation, le divorce sévit plus que partout
+ailleurs. C'est une erreur, souvent cuisante, de traiter le mariage
+comme une amourette. Vraiment, la coéducation intégrale, avec son
+programme de «vie en liberté, en joie, en beauté» et autres turlutaines,
+ne se comprend guère que dans une société convertie à l'union libre.
+Ceci appelle cela, et réciproquement.
+
+Et ce qui aggrave nos appréhensions, c'est que la coéducation, telle que
+ses plus chauds partisans la conçoivent, affiche une imprévoyance, une
+témérité, un relâchement extrêmes. A ceux qui s'inquiètent des contacts
+trop fréquents et trop faciles entre les grands garçons et les grandes
+filles de l'enseignement secondaire, Mme Séverine répond, par exemple,
+que «ces petites préoccupations sont les restes d'une ancestralité et
+d'un servage moral, sur lesquels il vaut mieux ne pas appuyer.» Il
+paraît que les enfants d'aujourd'hui ne sont plus les enfants que nous
+avons été. «Une grande évolution s'est faite dans les cerveaux pendant
+ces trente dernières années.» Nul n'ignore, en effet, que, malgré les
+envahissements de la pornographie, les adolescents d'aujourd'hui sont de
+purs esprits. C'est pourquoi Mme Séverine invite tous les instituteurs à
+s'affranchir de «la basse et éternelle préoccupation du sexe qui est la
+plaie que nous portons au flanc.» Et cette préoccupation «est au fond de
+tout comme un reste des vieux dogmes qu'il est temps d'abolir et
+d'oublier.» Retenons que cette conclusion, animée du plus pur optimisme
+libertaire, fut couverte de bravos prolongés[116].
+
+[Note 116: Compte rendu sténographique du Congrès de la Gauche
+féministe. Voir la _Fronde_ du 9 septembre 1900.]
+
+On voit qu'avec de pareilles idées nos enfants seraient bien gardés.
+Mais ils seront si sages, si savants, si purs! De petits anges
+libres-penseurs! Car il va sans dire que, dans les collèges mixtes, les
+éblouissements de la science dissiperont les vagues et obscures
+croyances. Plus de métaphysique, rien que des faits. Aux révélations de
+la religion on substituera les «révélations de la biologie». Un
+sociologue coéducateur nous a affirmé, d'un air sérieux, que la
+déclaration des Droits de l'Homme remplacerait fort avantageusement les
+commandements de Dieu. En tout cas, la Gauche féministe a émis le voeu
+que «la loi ne tolère dans aucune école les affirmations dogmatiques qui
+se réclament de la liberté de l'enseignement pour asservir les
+consciences.»
+
+
+IV
+
+Ainsi entendue, la coéducation ne peut qu'effrayer toute âme chrétienne.
+Aussi les catholiques n'en veulent point et les libéraux n'en veulent
+guère. Ce qui achèvera peut-être d'en détourner les indécis,--du moins,
+pour la période intermédiaire de l'enseignement secondaire,--c'est que
+nous ne voyons pas qu'à cet âge, ses avantages intellectuels soient
+mieux fondés que ses prétentions morales. D'où il suivrait que, pour ce
+qui est de la formation de l'esprit comme de la formation du coeur, les
+collèges mixtes offrent plus d'inconvénients que de profits.
+
+En effet, la coéducation, avec un même programme d'études pour les deux
+sexes, est en contradiction avec un fait naturel de première importance
+qui est le développement inégal de la fille et du garçon. C'est ce qu'a
+démontré, avec beaucoup de vigueur, un congressiste de 1900, M.
+Kownacky, dont la ferveur «coéducative» s'est fort attiédie à la
+réflexion, puisqu'il répudie le collège mixte après l'avoir préconisé.
+Inutile de dire que son argumentation fut accueillie par la Gauche
+féministe avec impatience et irritation.
+
+C'est un fait constant que la femme arrive, plus rapidement que l'homme,
+au plein épanouissement de ses facultés. Tous les parents, tous les
+maîtres peuvent attester que l'intelligence des filles est plus précoce
+que celle des garçons. Prenez une fillette et un garçonnet de huit ans,
+la première sera presque toujours en avance sur le second. De là, même
+dans les classes primaires, de sérieuses difficultés pour faire suivre
+les mêmes exercices à des enfants inégalement développés. Veut-on des
+exemples et des témoignages? D'après une directrice d'école maternelle,
+Mlle Lauriol, l'émulation scolaire, l'ambition des premières places, le
+goût et la recherche du succès sont plus vifs chez les filles que chez
+les garçons[117]. Leur moi est plus précocement éveillé, leur
+amour-propre plus ardent, plus sensible; elles sont plus facilement
+jalouses de leurs compagnes, plus portées au dépit et à l'orgueil, plus
+compliquées, plus rusées, plus fines mouches. Suivant M. Marion, elles
+biaisent, elles brodent, elles inventent, elles amplifient, elles
+mentent même «pour l'amour de l'art»[118].
+
+[Note 117: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 135.]
+
+[Note 118: _Ibid._, p. 86.]
+
+Mais, par-dessus tout, le désir de briller, d'étonner, l'émulation de
+réussir et de triompher, les animent si généralement que Mgr Dupanloup
+déclare qu'ayant fait, pendant plusieurs années, le catéchisme à 150
+garçons et à 150 filles, il a toujours vu ces sentiments plus accusés
+chez celles-ci que chez ceux-là.
+
+Au fond, la petite fille se développe plus tôt que le petit garçon. Les
+partisans les plus décidés de l'infériorité intellectuelle des femmes
+conviennent de cette antériorité très générale. A égalité d'âge et de
+travail, les filles ont plus de pénétration, plus de finesse, plus de
+mémoire, plus de facilité, plus de promptitude à tout saisir, à tout
+apprendre. «Rien de plus aisé, conclut M. Marion, que de les pousser
+très vite et très loin[119].» Mgr Dupanloup abonde en ce sens: «Dès cinq
+ou six ans on peut leur parler raison. La précocité de leur esprit est
+étonnante, souvent redoutable.» Tous les pères de famille sont à même de
+constater l'avance énorme qu'une fille de seize ans a prise sur ses
+frères ou ses camarades de même âge, en sérieux, en finesse, en esprit
+de conduite, en connaissance de la vie, pour ce simple motif que sa
+formation physique est plus rapide. Ce fait n'est pas niable:
+mentalement, la fille est mûre avant le garçon. Voilà déjà un obstacle à
+la coéducation des sexes.
+
+[Note 119: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 87.]
+
+Et ce qui aggrave encore les risques de cette précocité, c'est qu'elle
+éclate subitement. La maturité des filles a la soudaineté d'une éclosion
+spontanée. Où le garçon n'arrive qu'à la longue, pas à pas, avec une
+progression tranquille et régulière, la fille s'y élève d'emblée. De
+douze à seize ans, ces différences sont particulièrement tranchées. Et
+cet épanouissement de l'esprit féminin coïncide avec l'épanouissement du
+corps. Tandis que le jeune homme pousse si lentement qu'il n'est
+souvent, à dix-sept ans, qu'un adolescent frêle, gauche, en pleine
+croissance physique et cérébrale, la jeune fille du même âge peut déjà
+faire, en la majorité des cas, une charmante épouse et une bonne petite
+maman.
+
+Mais cette floraison rapide du corps et de l'esprit ne se fait point
+sans accidents ou, du moins, sans un trouble général, hasardeux pour le
+présent, décisif pour l'avenir. Lorsque la femme apparaît dans
+l'adolescente, cette métamorphose est inséparable d'une perturbation de
+tout l'être, d'un ébranlement de la sensibilité, d'une secousse nerveuse
+qui exige des ménagements et des soins clairvoyants. C'est la crise de
+puberté. Si l'on veut en diminuer les risques, le calme et la paix sont
+nécessaires; car moins elle sera consciente, moins elle sera
+douloureuse. Les médecins recommandent alors de suspendre le travail de
+tête, de mener une vie saine et tranquille, au grand air, d'écarter les
+soucis d'études, d'examens, tout ce qui pourrait aggraver le trouble des
+sens ou l'application du cerveau. Et pour toutes ces causes de
+fragilité, de lassitude et d'excitabilité, qui diminuent chez la jeune
+fille la résistance physique et l'équilibre mental, il faut encore
+repousser l'éducation mixte, dont c'est l'inconvénient d'entraîner aux
+mêmes programmes et à la même discipline, deux sexes qui diffèrent
+profondément par le développement des aptitudes et l'évolution des
+forces.
+
+Si enfin le développement des garçons est plus tardif, il suit, par une
+revanche de la nature, une progression plus durable et plus prolongée.
+L'évolution de la femme se fait plus vite, mais s'arrête plus tôt. Ce
+qui a fourni aux misogynes toutes sortes d'observations désobligeantes:
+«La femme n'a jamais qu'une raison de dix-huit ans bien mesurée,»
+prétend Schopenhauer. «Elles sont faites pour commercer avec notre
+folie, et non avec notre raison,» déclare à son tour Chamfort. Sans
+acquiescer à ces impertinences, il est certain qu'au point de vue
+intellectuel, beaucoup de jeunes filles promettent plus qu'elles ne
+tiennent.
+
+Et cela est bien; car elles conservent de la sorte, plus longtemps que
+les hommes, une fraîcheur et une grâce d'esprit, une spontanéité
+jaillissante, une vivacité, une chaleur de coeur, sans quoi elles ne
+pourraient remplir, dans leur plénitude, les fonctions de leur sexe et
+les devoirs augustes de la maternité. Bien qu'il nous déplaise de
+comparer les femmes à de grands enfants, ce rapprochement contient
+pourtant cette part de vérité, que le plus grand nombre d'entre elles
+n'a pas plus besoin «d'acquérir les talents virils que d'avoir de la
+barbe au menton[120].» A chacun sa destinée. Pourquoi alors
+imposerait-on aux deux sexes mêmes études et mêmes examens, même travail
+et même formation?
+
+[Note 120: MARION. _Psychologie de la femme_, p. 63.]
+
+
+V
+
+Soumettre l'un et l'autre sexe aux mêmes disciplines intellectuelles,
+c'est donc risquer de surmener le garçon et de retarder la fille, au
+préjudice de l'un et de l'autre. Les partisans de la coéducation
+admettent eux-mêmes que les résultats de ce régime sont favorables aux
+filles, et que les garçons ont quelque peine à le suivre[121]. On ajoute
+bien que l'introduction des filles dans les lycées de garçons exercera
+une influence salutaire sur les deux sexes, en avivant l'émulation. Mme
+Pieczinska estime même que cette action stimulante sera «surtout
+profitable aux garçons qui ont moins de goût pour l'étude, moins de
+vivacité d'esprit et d'ardeur au travail que leurs camarades
+filles[122].» Mais nous persistons à croire qu'il est antipédagogique de
+contredire les indications de la nature, d'accélérer, de forcer le
+développement cérébral de nos fils en leur donnant pour émules des
+intelligences plus éveillées et plus précoces. Il y a danger d'apparier
+deux forces inégales: ou la plus active se relâche, ou la plus faible
+s'épuise prématurément.
+
+[Note 121: Rapport de M. W. J. Stead sur la coéducation en Angleterre.]
+
+[Note 122: Étude déjà citée sur la coéducation.]
+
+Et puis, dans ces collèges mixtes que l'on souhaite de voir entre les
+mains de libres-penseurs très féministes, dans ces «grandes familles» où
+les maîtres s'appliqueront à développer la «fraternité des sexes», il
+est bien entendu qu'on rompra courageusement avec les détestables
+habitudes des bourgeois français qui, paraît-il, «exercent leurs fils à
+être plus tard les tyrans de leurs femmes en les faisant d'abord les
+tyrans de leurs soeurs[123].» On protégera donc fermement la jeune fille
+contre les rudesses du jeune garçon. Nos petits hommes devront toujours
+céder: cela est inévitable. Et ces demoiselles, habituées à voir leurs
+compagnons plier devant leurs volontés (ce qui, n'en déplaise aux dames
+socialistes, arrive en bien des familles bourgeoises), se feront peu à
+peu une idée superbe et fausse de leur rôle et de leur condition, au
+risque d'engendrer à la longue l'égoïsme, la vanité, l'esprit d'orgueil
+et de domination, bref, de graves déformations morales.
+
+[Note 123: Déclaration de Mme Renaud: voir la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+Appliquée aux écoles secondaires, la coéducation est donc mauvaise pour
+les garçons, puisqu'elle tend à les constituer, vis-à-vis de leurs
+compagnes, et en état d'infériorité dans leurs études, et en état de
+subordination dans leurs relations. Est-elle meilleure pour les filles?
+Pas davantage.
+
+Les programmes de l'enseignement secondaire sont accablants pour
+l'intelligence des jeunes gens. Nos belles humanités sont devenues
+inhumaines. C'est un surmenage cruel que, suivant M. Kownacky, «nous
+n'avons pas le droit d'imposer à nos fils et moins encore à nos filles.»
+Celles-ci, d'ailleurs, ont un enseignement secondaire qui, sans être
+parfait, est mieux conçu, mieux organisé, mieux adapté que celui des
+garçons. Ce serait folie de lui substituer les programmes
+encyclopédiques de nos lycées. Rien de plus sot, rien de plus vain que
+d'astreindre toute la jeunesse aux mêmes méthodes, aux mêmes
+disciplines, aux mêmes examens. Il en est des intelligences comme des
+fleurs: elles sont frêles ou vivaces, précoces ou tardives, robustes ou
+délicates. Cela est vrai surtout des deux sexes: leur mentalité ne
+comporte pas les mêmes soins. Pourquoi les enrégimenter sous la même
+férule? L'uniformité comprime et blesse. Il faudrait consulter les goûts
+de nos enfants, chercher, éveiller, aviver leurs aptitudes, au lieu de
+les jeter pêle-mêle dans le même moule éducateur.
+
+On insiste: «Les filles ne pourront jamais arriver au baccalauréat qui
+ouvre toutes les carrières libérales.»--Qu'à cela ne tienne! Si l'on
+s'obstine à exiger des jeunes filles ce grade préliminaire (nous
+aimerions mieux l'abolir pour tous), il est bien simple d'instituer,
+dans leurs lycées, des cours facultatifs de grec et de latin pour celles
+qui désireraient préparer le baccalauréat classique. Pas besoin de
+coéducation pour permettre à l'élite d'accéder, par cette porte basse, à
+l'enseignement supérieur. Quant aux autres, qui sont et seront toujours
+la très grande majorité (je l'espère bien pour elles et pour nous), la
+coéducation violerait la loi fondamentale de toute pédagogie, qui est
+l'adaptation des diverses connaissances au rôle spécial que la femme est
+destinée à remplir dans la famille et dans la société. C'est dans le
+sens de sa nature, et non dans le sens de la nôtre, que le sexe féminin
+doit se développer. Dès lors, il serait illogique d'enseigner les mêmes
+choses, et dans la même enceinte, aux filles et aux garçons. Ce qui le
+prouve mieux encore, c'est que les congrès féministes réclament
+eux-mêmes l'adjonction aux collèges et lycées de filles d'un annexe
+comprenant une crèche, un atelier familial et une école ménagère; et
+nous y applaudissons, toutes les femmes devant apprendre l'art de tenir
+une maison.
+
+Rentrent, par excellence, dans l'enseignement féminin: tout ce qui
+concerne l'hygiène de l'enfance et l'économie domestique, les lois et
+les méthodes d'éducation, la couture, la lingerie, la médecine usuelle,
+les notions de comptabilité, de cuisine, de floriculture; tout ce qui
+peut apporter au logis l'ordre, la santé, la joie et l'embellissement;
+tout ce qui peut préparer la jeune fille à ses fonctions et à ses
+devoirs de future mère de famille. D'autant mieux que la femme est
+merveilleusement douée pour les sciences d'observation, et même pour les
+sciences expérimentales, dont les applications prennent une importance
+croissante en ce qui concerne la salubrité du foyer et la bonne tenue du
+ménage. Les coéducateurs voudraient-ils, par hasard, imposer
+indistinctement toutes ces spécialités à nos garçons comme à nos filles?
+Mlle Bonnevial nous avertit que, dans un prochain avenir, les maris
+devront s'occuper un peu plus des «besognes de l'intérieur», surveiller
+le rôti, arranger les fleurs et, au besoin, cirer les bottines de leur
+femme[124]. Simple habitude à prendre, qui ne serait pas, du reste, pour
+beaucoup plus d'hommes qu'on ne pense, une si grande et si
+extraordinaire nouveauté. Il reste toutefois que, dans son ensemble, le
+rôle social des deux sexes étant différent, leur préparation à la vie ne
+saurait être la même.
+
+[Note 124: Rapport de Mlle Bonnevial présenté au Congrès de la Condition
+et des Droits de la Femme en 1900.]
+
+Résumons-nous. Je me résigne à la coéducation élémentaire du jeune âge;
+j'accepte la coéducation des études, pour ce qui est de l'enseignement
+supérieur; mais j'estime que, dans la période moyenne correspondant aux
+études secondaires, la coéducation est mauvaise, irrationnelle,
+antipédagogique. Loin de moi la pensée, d'ailleurs, que nos raisons
+puissent convaincre les fanatiques de la coéducation intégrale. Ceux-ci
+les tiennent communément pour de «petites barricades d'enfants», pour de
+«petits tas de sables», qui n'empêcheront pas l'humanité de poursuivre
+sa route.
+
+Voulez-vous savoir, en fin de compte, pourquoi la coéducation tient si
+fort au coeur des féministes intransigeants? M. Léopold-Lacour, dont les
+écrits sont empreints du plus ardent féminisme, vous le dira avec autant
+de franchise que de vigueur: «Le séparatisme de l'enseignement, c'est
+l'image même d'une société où les deux sexes sont traités inégalement;
+c'est l'humanité coupée en deux dès l'enfance; c'est la guerre des sexes
+perpétuée, et c'est, de plus, le principe de l'autorité sauvegardé dans
+la famille contre la femme réputée inférieure, mise à part dans
+l'enseignement, préservée de certains pièges, comme si elle était toute
+faiblesse et fragilité.» La coéducation est donc, pour le féminisme
+radical, un symbole, c'est-à-dire «la négation immédiate, dès l'enfance,
+du principe d'autorité dans la famille, la transformation de la famille
+selon les principes de liberté, de véritable fraternité humaine.» Et ces
+paroles véhémentes furent longuement applaudies au Congrès de 1900.
+
+Renchérissant même sur cet enthousiasme significatif, Mme Kergomard
+s'écriait quelques minutes plus tard: «Il nous faut la coéducation, si
+nous voulons avoir un pays digne de son passé et digne de son avenir, si
+nous voulons être la grande République issue de la Révolution de
+1789[125].» C'est trop de lyrisme. Ceux-là penseront comme nous qui
+repoussent la coéducation aussi bien dans l'intérêt des filles que dans
+l'intérêt des garçons, convaincus que ce régime nouveau, n'ayant point
+fait notre passé, ne saurait mieux préparer notre avenir. C'est une
+grave imprudence d'imposer aux deux sexes mêmes études, mêmes examens,
+mêmes directions, afin de supprimer plus tard, entre les époux, toute
+hiérarchie, toute primauté, toute autorité, grâce à quoi la société
+conjugale deviendrait une sorte de monstre à deux têtes où les heurts de
+volonté et les conflits de pouvoir n'auraient le plus souvent d'autre
+résultat que la mésintelligence et d'autre solution que le divorce.
+
+[Note 125: Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 9 septembre
+1900.]
+
+
+VI
+
+Désarmerons-nous nos adversaires en reconnaissant que tous ces
+inconvénients--uniformité des programmes et rapprochements de vie--ne se
+retrouvent que d'une façon très atténuée, dans l'enseignement supérieur?
+A dix-huit ans, chez les jeunes gens et surtout chez les jeunes filles,
+la crise de croissance touche à sa fin. L'organisme arrive à la
+plénitude de son développement. La raison est plus ferme, la conscience
+plus clairvoyante. C'est le moment de commencer l'apprentissage de la
+vie. Avec un sentiment nettement averti de ses devoirs et de ses
+responsabilités, la jeunesse des deux sexes peut nouer, à l'Université,
+des relations amicales sans trop de risques, ni trop de défaillances.
+
+Non que je déconseille aux parents toute espèce de surveillance. La
+règle, que j'établis en ce moment, comporte de nombreuses exceptions.
+Même à vingt ans, certaines natures, certains tempéraments sont
+incapables de sage liberté. Ils n'aspirent à la vie que pour en mésuser.
+Il faut compter aussi avec les surprises du coeur; et je pourrais citer
+telle partie de tennis entre jeunes gens des deux sexes, à laquelle
+l'amour, ce terrible enjôleur, a mis une fin tragique. Encore est-il que
+ce n'est pas en gardant trop sévèrement la jeunesse, qu'on lui apprend
+toujours à se défendre d'autrui et de soi-même.
+
+Et puis, la séparation des sexes, qui est possible pour l'enseignement
+primaire et secondaire, ne l'est plus autant pour l'enseignement
+supérieur ou professionnel. En France, les cours d'adultes sont mixtes.
+Infirmiers et infirmières reçoivent en commun les mêmes leçons. L'École
+des Beaux-Arts est ouverte aux femmes. Fonderons-nous des Universités
+pour demoiselles? On pourrait, à la rigueur, en faire les frais, si le
+nombre des étudiantes en valait la peine. On vient d'instituer à Londres
+une Faculté de médecine pour les jeunes filles; et il est à prévoir que
+cette création se développera rapidement. Dans ces derniers temps, près
+de 1 200 femmes ont conquis leurs grades dans les universités anglaises:
+300 à Oxford, 400 à Cambridge, 500 à Londres.
+
+Que cette fièvre soit à imiter, c'est une autre affaire. Montaigne
+disait aux mères de son temps: «Il ne faut qu'éveiller un peu et
+réchauffer les facultés qui sont dans les femmes. Si elles veulent, par
+curiosité, avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à
+leur besoin. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire.
+Mais quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la
+logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin,
+j'entre en crainte.» Le conseil a du bon. Seulement, la jeune fille
+d'aujourd'hui devant être plus instruite que la jeune fille d'autrefois,
+et les difficultés croissantes de la vie nous faisant un devoir de lui
+offrir de plus larges occasions de travail et de plus nombreux moyens
+d'existence, notre gouvernement s'est décidé en faveur de la coéducation
+universitaire, moins par passion que par nécessité. Reculant devant la
+fondation d'écoles supérieures affectées spécialement aux
+étudiantes,--qui sont encore trop peu nombreuses pour justifier la
+création d'organismes aussi dispendieux,--il a ouvert aux jeunes filles
+l'accès de l'École de médecine et de l'École de droit, de la Faculté des
+lettres et de la Faculté des sciences. On ne saurait être plus
+hospitalier.
+
+Aujourd'hui, tous les cours de l'enseignement supérieur sont accessibles
+au sexe féminin. Jeunes filles et jeunes hommes peuvent briguer et
+conquérir tous nos grades académiques, depuis le baccalauréat jusqu'à
+l'agrégation. Et par une conséquence naturelle, la loi du 27 février
+1880 a reconnu aux femmes chargées d'une haute fonction d'enseignement
+le droit d'électorat et d'éligibilité au Conseil supérieur de
+l'Instruction publique. Citons enfin une loi du 30 octobre 1886 qui a
+octroyé aux institutrices les mêmes prérogatives de vote et de
+représentation aux Conseils départementaux de l'Instruction primaire.
+
+En France, donc, l'émancipation scolaire des femmes est à peu près
+réalisée. Est-ce une victoire très méritoire pour le sexe féminin? Non.
+L'assaut livré aux Écoles, Facultés et autres prétendues forteresses de
+la science, n'a enfoncé que des portes ouvertes. En réalité, jamais nos
+Universités n'ont empêché les profanes de se glisser dans le sanctuaire.
+Nulle part leur enseignement n'était clandestin. La science est vouée à
+la publicité. Elle n'aime ni le mystère ni le privilège. C'est un
+préjugé de croire que nos professeurs poussent le verrou derrière leurs
+initiés et enseignent à huis clos, dans l'ombre et le secret, les rites
+et les gestes de la haute culture, à un petit nombre de fervents
+agenouillés dévotement devant leurs chaires. Lorsque les femmes,
+ramassant leur courage et raidissant leurs forces, se sont ébranlées
+pour emporter la citadelle, elles se sont aperçues avec stupéfaction que
+les docteurs enseignaient dans le temple, au grand jour, publiquement,
+pour tout le monde. De fait, nous n'excluons personne.
+
+D'abord, quelques femmes sont entrées, timidement. Puis, en fréquentant
+nos amphithéâtres, elles n'ont pas tardé à faire cette autre découverte,
+qu'il n'est pas très difficile de s'élever à la taille d'un bachelier,
+d'un licencié ou d'un docteur, et que, sans grands efforts, une jeune
+fille bien douée est capable d'escalader les hauteurs où, juchés sur
+leurs diplômes, les petits camarades planaient dédaigneusement sur la
+platitude féminine. Mon avis (je le répète avec intention) est qu'on a
+trop surfait l'intelligence relative du sexe masculin et que,
+rationnellement parlant, la capacité moyenne des femmes vaut la capacité
+moyenne des hommes.
+
+N'y a-t-il point cependant quelque inconvénient à convier la jeunesse
+des deux sexes au même enseignement supérieur ou professionnel? De bons
+esprits s'obstinent à voir en cette communauté de vie intellectuelle
+plus de dangers que de profits. Mais n'exagérons rien. Il est possible
+que, si consumé d'amour que soit le coeur de nos étudiants pour les
+belles-lettres, la procédure ou les mathématiques, le voisinage
+quotidien d'étudiantes, gracieuses ou jolies, apporte quelque
+distraction à leurs études ou refroidisse même leur passion pour le Code
+ou la philosophie. Seulement, on oublie que les étudiantes peuvent être
+laides, que ce fait regrettable est d'une constatation fréquente, qu'il
+n'est pas sans exemple que des intellectuelles, entraînées aux
+spéculations viriles, éveillent l'idée d'un demi-homme sans grâce et
+sans beauté,--auquel cas, il faudrait reconnaître que leur fréquentation
+serait moins, pour leurs camarades, une cause de tentation qu'un
+précieux antidote. Rappelons même que l'introduction de cet
+élément--inoffensif--dans nos écoles officielles et l'émulation qui en
+résultera, contribueront peut-être à secouer la torpeur de notre
+clientèle masculine et à relever le niveau des études et des examens.
+
+Et puis, le travail est un dérivatif et la science un réfrigérant.
+Ouvrons donc largement nos «Palais universitaires» au public féminin; et
+il est à espérer que, parmi les étudiantes, beaucoup useront de cette
+permission, surtout parmi les plus âgées, pour travailler avec
+application et profit. Que si les plus jeunes ne se risquent point en ce
+lieu de perdition sans être chaperonnées par leurs mères ou leurs
+gouvernantes, où sera le mal? Les amphithéâtres deviendront d'agréables
+salles de spectacle; les cours serviront de prétexte à des réunions de
+famille. Cela s'est vu jadis à la Sorbonne.
+
+Que si même le temple de la science se transforme, à de certaines
+heures, en salon de conversation pour les dames du «monde où l'on
+s'ennuie», nos étudiants auraient grand tort de s'en indigner comme
+d'une profanation. Car il se pourrait que les mamans, qui amèneront
+leurs filles aux cours, poursuivissent un but éminemment humain et que
+l'instruction supérieure leur fût un simple prétexte pour exhiber leur
+aimable progéniture en un lieu où s'assemble un grand nombre de jeunes
+gens à marier. Voyez-vous l'Université transformée en office
+matrimonial? Quel rôle charmant! On raconte que l'Université de Berlin a
+eu la mauvaise grâce de s'en émouvoir et que, pour faire droit aux
+réclamations des étudiants, elle a décidé, en 1898, de procéder
+sévèrement au «contrôle des dames». Précaution irritante et vaine!
+Est-il donc si facile de discerner une jeune fille qui brûle de se
+marier d'une jeune fille qui brûle de s'instruire?
+
+Et puis, savez-vous rien de plus charmant pour un professeur que de
+présider aux examens et aux fiançailles de ses élèves? Nous faisons donc
+des voeux pour que les études de droit ou de médecine se terminent
+souvent par des mariages entre docteurs et doctoresses, et que l'école
+mixte d'enseignement supérieur ou professionnel devienne une pépinière
+de savants et heureux ménages. Mais nous verrons, hélas! que le mariage
+n'est pas précisément en faveur auprès des «femmes nouvelles».
+
+En attendant, la perspective d'atteindre à tous nos grades littéraires
+et scientifiques embrase peu à peu d'une noble ardeur toutes celles qui
+ambitionnent le double qualificatif de «femmes savantes» et de «femmes
+libres». Nos Universités commencent à se peupler d'étudiantes qui
+aspirent (ne le prenez pas en mauvaise part) à toutes les licences. Nos
+grandes écoles produisent déjà des bachelières et des doctoresses. Les
+femmes médecins croissent en nombre et en autorité. Et croyez-vous qu'il
+n'y aurait pas plus de jeunes filles à faire leur droit, si la loi
+française les autorisait à instrumenter comme elle les a autorisées à
+plaider? On peut donc se demander si la France est appelée à devenir,
+comme l'Amérique, une vaste garçonnière, et s'il faut s'en désoler ou
+s'en réjouir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--DANGERS D'UNE INSTRUCTION INCONSIDÉRÉE.--LA FACULTÉ DE
+ COMPRENDRE ET LA FACULTÉ D'AIMER.--L'INTELLECTUALISME
+ FÉMININ ET LE MARIAGE.
+
+ II.--LA FEMME SAVANTE ET LES SOINS DU MÉNAGE ET DU
+ FOYER.--ADIEU LA BONNE ET SIMPLE MÉNAGÈRE!
+
+ III.--MOINS DE MARIAGES ET PLUS DE VIEILLES FILLES.--LE
+ DIVORCE DES SEXES.--CLUBS DE FEMMES.--POINT DE
+ SÉPARATISME!--CE QUE L'INDIVIDUALISME DES SEXES FERAIT
+ PERDRE A L'HOMME ET A LA FEMME.
+
+ IV.--L'ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE ET LA
+ MATERNITÉ.--INSTRUCTION ET DÉPOPULATION.
+
+
+Sans vouloir de l'instruction intégrale comme but ni de l'enseignement
+mixte comme moyen, nous persistons à croire que la culture féminine doit
+être élargie et améliorée. C'est une nécessité qui résulte de
+l'exhaussement général du niveau des esprits et de l'extension
+croissante du domaine de la connaissance. Non toutefois que l'élévation
+intellectuelle de la femme ne puisse se résoudre en graves préjudices
+pour les deux sexes, si elle est mal comprise et mal dirigée. Il
+n'appartient qu'à un petit nombre d'élus d'entretenir,--et d'accroître,
+s'il est possible,--la flamme sacrée qui éclaire le monde. Les humains
+doivent apprendre et savoir pour bien faire et bien vivre, pour agir
+honnêtement et utilement. D'où il suit que la culture de l'esprit n'est
+pas un but, mais un moyen. Tout savant même qui a l'âme haute et large,
+ne saurait se contenter de l'instruction pour l'instruction; les femmes
+qui la rechercheraient dans cet esprit étroit et exclusif, ne
+tarderaient pas à en souffrir. Et c'est à mettre en lumière les dommages
+possibles de cette avidité périlleuse que nous devons maintenant nous
+appliquer avec franchise.
+
+
+I
+
+Les féministes se plaisent à nous représenter les époux de l'avenir
+également instruits, travaillant en coopération à quelque oeuvre de
+style ou d'érudition, traduisant un texte hébreu, grec ou latin, sous la
+douce clarté de la même lampe, associant leurs recherches ou leur
+imagination et signant le même livre de leurs deux noms réunis. L'idylle
+est touchante. N'en abusons pas. Sans admettre malignement que, pour
+l'amour de l'hébreu, du grec ou du latin, notre couple de savants puisse
+se chamailler _unguibus et rostro_, il est permis de conjecturer qu'en
+ce temps-là les ménages se moqueront de l'antiquité et ne feront oeuvre
+de collaboration matrimoniale que pour fendre l'espace en «tandem» de
+famille.
+
+Mais nous avons de plus graves appréhensions à formuler. Et d'abord,
+n'est-il pas à craindre que l'intellectualité de la jeune fille--si elle
+est cultivée avec passion, avec excès,--se développe au détriment de la
+tendresse et que, finalement, l'esprit l'emporte sur le coeur? Cette
+prévision, par malheur, n'a rien d'invraisemblable. Telle est, nous
+assure-t-on, la fascination de la science pure dans les Universités
+d'Amérique, que le flirt lui-même n'y résiste pas. D'après plus d'un
+témoin, les femmes américaines, instruites et lettrées, ne sont pas
+exemptes de raideur hautaine. La culture de l'esprit ne va-t-elle point
+sans une certaine froideur, sans une certaine sécheresse qui, à la
+longue, découronnerait la femme de sa grâce émue et de sa sensibilité
+attendrie?
+
+Mme Bentzon, qui nous a fait connaître «les Américaines chez elles»,
+nous décrit finement ces «petits phalanstères, comme il en existe à New
+York, formés exclusivement de jeunes filles du monde, qu'enlèvent à leur
+milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des
+aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout étayé par
+certains rêves creux d'entreprise personnelle et par la curiosité de
+vivre en garçon.» Vivre en garçon, voilà bien la préoccupation sécrète
+du féminisme! Il ne faut plus que la femme soit un reflet, mais une
+force libre, une énergie spontanée, se suffisant à elle-même, repoussant
+la main de l'homme et ne reculant point, pour sauvegarder sa très chère
+indépendance, devant un célibat farouche et austère.
+
+Et puis, pour des âmes littéraires et des natures éthérées, les choses
+de l'amour sont si grossières! On se mariera donc le moins possible,
+afin d'éloigner de sa vie les vulgarités déplaisantes. Est-ce donc chose
+si délicate et si relevée que de faire des enfants? Et comment y réussir
+sans subir le contact avilissant des hommes? Poussé trop loin,
+l'intellectualisme féminin traite l'amour en ennemi. Dans une visite
+qu'elle fit au club des dames de Boston, Mme Bentzon reçut d'une amie
+cette confidence: «Il n'y a pas à se le dissimuler, à mesure que
+s'accentue la culture, beaucoup de filles ne se soucient plus de se
+marier; en fait de conquêtes, elles visent à l'indépendance.» Pourtant
+l'humanité a besoin de femmes, de simples et vraies femmes. Et voici que
+le féminisme nous promet à foison des docteurs, des avocats, des
+médecins, des hellénistes en jupons ou en culottes, sans prendre garde
+que déjà l'offre dépasse la demande!
+
+A tout le moins, l'émancipation intellectuelle de la femme semble
+impliquer une certaine diminution des mariages. Ceux-là se trompent qui
+pensent que l'harmonie parfaite dans l'humanité se réalisera par
+l'égalité absolue des deux sexes. A devenir trop semblable à nous, la
+femme risque de se détourner de l'homme, et l'homme de se détacher de la
+femme. Chez l'un et chez l'autre, des études trop absorbantes
+aboutiraient à une désaffection réciproque. Une femme lettrée, sachant
+le grec et le latin, une savante éprise de découvertes, qui ne voit rien
+au-delà de la perfection du savoir et de l'affinement du sens
+intellectuel, n'est pas seulement exposée à rompre avec les habitudes de
+son sexe, mais à sortir de l'humanité même. Refroidie vis-à-vis de
+l'homme, il est possible qu'elle en vienne à ce point d'abstraction
+stérile de le considérer seulement comme un simple collègue, comme un
+condisciple ou un confrère.
+
+Tout cela promet à nos petits-neveux un avenir amusant. Mais comme il
+est difficile d'étouffer en soi la nature, comme l'admiration est
+toujours, même chez les femmes instruites, une déviation du besoin
+d'aimer, ils verront peut-être, avec les progrès de l'instruction
+féminine, des vierges lettrées ou savantes s'éprendre de leurs maîtres
+par inclination ou par vanité. Il en résultera des unions très
+spirituelles. Peu importera du reste la disproportion des âges, car les
+doctoresses de l'avenir épouseront moins l'homme que le savant. A force
+de vivre dans la fréquentation des philosophes, des chimistes, des
+grammairiens ou des économistes, elles se prendront à rêver, dans le
+mystère des nuits d'été, des Berthelot, des Gaston Pâris et des
+Leroy-Beaulieu de ce temps-là. Sûrement les jeunes filles du XXIe siècle
+seront moins proches de la nature que leurs aînées du XXe, qui s'en
+éloignent déjà tous les jours.
+
+Il est remarquable, en effet, que les mariages disproportionnés par
+l'âge des époux choquent de moins en moins l'opinion courante. Voyez ce
+qui se passe au théâtre: un auteur met en scène un jeune homme de
+vingt-cinq ans et un vieillard de soixante également amoureux d'une même
+jeune fille; entre les deux, les spectateurs d'aujourd'hui n'hésitent
+guère: ils sont pour le sexagénaire. Nos critiques dramatiques ont
+relevé plus d'une fois ce singulier état d'âme. Qu'une demoiselle soit
+aimée par un homme sur le retour, riche et distingué, et qu'elle lui
+préfère un jeune homme honnête, rustique et pauvre, c'est ce que le
+public n'admet pas. Il n'y a qu'un cri: «Cette petite dinde serait bien
+plus heureuse avec son vieillard[126]!» Et notez qu'un sexagénaire
+amoureux eût excité au théâtre la risée de nos grands-pères. Et le voilà
+maintenant transformé par l'opinion dite éclairée en «personnage
+sympathique»! C'est un fait: nous nous éloignons de la nature.
+
+[Note 126: Émile FAGUET. Feuilleton du _Journal des Débats_ du 18
+janvier 1897.]
+
+Si vivement que la femme savante repousse la protection et le contact
+familier de l'homme, disons bien vite, pour rassurer nos contemporains,
+qu'elle ne songe pas à rompre tout à fait avec le sexe masculin: il faut
+bien assurer la survivance de l'espèce et l'avenir de la race. Mais,
+tenant sans doute pour affligeant d'être contrainte de temps en temps à
+recourir à nos bons offices, elle subordonne expressément les faiblesses
+du sentiment à l'amour de l'indépendance et à la conscience de sa
+dignité. Son esprit ne fait à son coeur qu'une concession: elle ne
+s'interdit point d'aimer «ceux qui le mériteront par leur valeur morale
+et intellectuelle.» Cette fière déclaration d'une congressiste de 1896
+est évidemment rassurante pour MM. les membres de l'Institut; mais
+voilà, du même coup, les pauvres d'esprit (il y en a dans toutes les
+classes) condamnés au célibat.
+
+
+II
+
+Tout cela n'est que risible: voici qui est plus grave. Non que ce soit
+tout à fait une plaisanterie que d'apercevoir, dans la culture intensive
+de l'esprit, une cause d'amoindrissement possible de la sensibilité,
+qui, en aggravant l'effort cérébral, risque de refroidir les sources de
+l'émotion et de contraindre et de resserrer les mouvements du coeur.
+Mais, à mesure que l'intellectualisme étouffera le sens commun, il est
+plus à craindre encore que la femme nouvelle ne manifeste, dans toutes
+les conditions, une répulsion croissante pour les besognes manuelles de
+la famille; d'autant plus que, pour la conquérir à leurs doctrines, les
+écoles révolutionnaires, entrant dans ses vues d'instruction et flattant
+ses aspirations d'indépendance, s'engagent, par une surenchère de
+promesses stupéfiantes, à l'affranchir des soucis mesquins de son
+intérieur.
+
+Comment ne coûterait-il pas à une femme, qu'obsède la préoccupation de
+cultiver son âme et de perfectionner son moi, de mettre la main au
+ménage et à la cuisine, de surveiller la tenue de son mari et de ses
+enfants, et la sienne propre? Comment des jeunes filles, élevées ainsi
+que des garçons, ne dédaigneraient-elles pas l'art, si appréciable
+pourtant, de soigner et d'orner leur intérieur et leur personne? Comment
+ces créatures, très compliquées et très artificielles, ne
+s'offenseraient-elles point de la surveillance de l'office ou de la
+préparation d'un plat sucré?
+
+On me dira que la mondaine d'aujourd'hui n'est pas plus attentive à son
+foyer que ne le sera la savante de demain. Il est d'évidence qu'une
+femme tirée à quatre épingles ne saurait, sans risquer de se tacher,
+mettre le pied dans sa cuisine. Trop élégante chez elle ou trop répandue
+au dehors, il est à prévoir qu'elle négligera plus ou moins son ménage.
+Mais, avec nos demoiselles brevetées ou émancipées, cet absentéisme ne
+fera que s'étendre et empirer. Ce qu'elles feront manger à leurs maris
+de singuliers fricots! Mettre le nez dans une casserole, quand on a
+passé tous ses examens: y pensez-vous? Adieu la cuisine bourgeoise! Si
+les bonnes domestiques se font rares, prenons garde qu'il n'en soit de
+même pour l'espèce si précieuse des «maîtresses de maison» habiles à
+préserver leur intérieur de la gargote et du coulage, pour le plus grand
+profit du père et des enfants!
+
+Il n'est pas niable qu'une application excessive aux travaux de
+l'esprit, ne rende la femme indifférente aux petits soins qui
+embellissent et égaient l'existence quotidienne, et--ce qui est plus
+grave--aux mouvements naturels et spontanés du coeur, qui sont le
+principe de son dévouement et le charme de son sexe. Pourquoi, dès lors,
+l'amour lui-même, qui est le lien de l'humanité, n'y perdrait-il point
+de sa force et de sa chaleur? Certains le prévoient et s'en réjouissent.
+Grâce aux progrès de l'instruction féminine, les hommes, selon Mme
+Clémence Robert, «se sont avisés subitement d'un sentiment nouveau; ils
+ont enrichi leur âme d'une jouissance ignorée jusqu'à nos jours:
+l'amitié d'une femme[127].» Il ne faudrait pourtant pas que cette amitié
+fasse tort à l'amour!
+
+[Note 127: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28
+novembre 1896, p. 840.]
+
+Mais après tout, ce sentiment divin court-il de si sérieux dangers?
+Libre aux pures intellectuelles de nous traiter en simples camarades:
+s'imaginent-elles que les hommes partageront les mêmes vues calmes,
+neutres et froides? Lors même que la femme la plus vivante réussirait à
+ne voir dans l'homme que l'ami,--ce qui serait un miracle de
+spiritualité,--il est inévitable qu'à un moment donné, l'homme le plus
+sage ne pourra s'empêcher de voir la femme en l'amie. Nous pouvons
+espérer, d'ailleurs, que le féminisme ne changera point la nature, mais,
+bien au contraire, que les lois de la nature déjoueront les outrances du
+féminisme. Et c'est pourquoi, dans l'intérêt même de ce mouvement où
+l'extravagance se mêle si souvent à la vérité, nous nous obstinons à
+séparer l'ivraie du bon grain.
+
+
+III
+
+Que l'intellectualité de la femme se développe au détriment de la
+tendresse, et l'amitié au préjudice de l'amour, et le goût de
+l'indépendance en raison inverse de l'attachement au foyer et du
+dévouement au ménage, nous savons ce qu'il en adviendrait: moins de
+mariages et plus de vieilles filles. Le célibat n'est-il pas en faveur
+auprès de beaucoup d'intellectuelles? Au vrai, la recherche passionnée
+de la vérité et le culte des choses de l'esprit s'accommodent
+difficilement des obligations de la vie commune et des charges de la
+maternité. Il n'est pas possible, toutefois, que l'amour de la science
+absorbe et refroidisse toujours le coeur de la femme, au point de lui
+faire oublier et dédaigner l'homme. Puissent donc les mariages de
+convenance intellectuelle remplacer les mariages de convenance mondaine!
+Apparier deux esprits sympathiques vaudrait mieux qu'unir deux fortunes.
+
+Ce qui n'empêchera pas, je le maintiens, les vierges, savantes d'être
+nombreuses. Et ces vierges laïques seront-elles toujours des vierges
+fortes? Je veux bien que celles qui tireront vanité de leur savoir et en
+prendront prétexte pour protester contre le mariage et même contre
+l'utilité du mâle, ne forment jamais qu'une minorité plus tapageuse
+qu'imposante. Néanmoins le féminisme avancé travaille, en conscience, à
+propager chez les femmes instruites une misanthropie dédaigneuse, dont
+il n'est pas inutile d'indiquer en passant les symptômes et les moyens
+d'action.
+
+Voici d'abord une proposition émise par certaines personnalités
+féministes dans le but de relever devant l'opinion le célibat féminin.
+Pourquoi dit-on à certaines femmes: «Madame», et à d'autres:
+«Mademoiselle», suivant qu'elles sont mariées ou non? Faisons-nous une
+différence entre le mari, le veuf ou le célibataire? On lui donne du
+«Monsieur!» dans tous les cas. Pourquoi ne pas appeler indistinctement
+toute femme, jeune ou vieille, conjointe ou fille: «Madame»? Il paraît
+que cette petite réforme ferait avancer d'un grand pas l'émancipation
+des demoiselles[128]. Mais, au risque d'attrister les vieilles filles,
+on doit leur rappeler que rien n'est plus malaisé que de changer une
+habitude sociale. Beaucoup de parents hésiteront à décerner à leur
+héritière en quête d'un mari une appellation aussi vénérable. Et pour
+cause! La fille est, par définition, en possession d'une intégrité
+physique que la femme a perdue par le fait de l'homme; et cette grave
+différence (en moins pour celle-ci, en plus pour celle-là) a introduit
+dans le langage courant des vocables spéciaux auxquels l'humanité ne
+renoncera pas facilement.
+
+[Note 128: La _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]
+
+Autre signe des temps dont la gravité saute aux yeux: parmi les
+nouveautés qui ont soulevé le plus d'étonnement, de moquerie et de
+protestations, il faut citer les clubs de femmes. Ils sont nombreux et
+florissants à Londres et aux États-Unis. Paris a le sien, fondé, rue
+Duperré, par MMmes de Marsy. «C'est parfait, dira-t-on. Monsieur au
+cercle, Madame au club, les domestiques au foyer pour garder les
+enfants: telle sera l'intimité familiale de l'avenir.»
+
+Il est incontestable que ces séparations de corps intermittentes ne
+semblent point faites pour resserrer le lien conjugal. Et que de
+mauvaises habitudes une femme risque de prendre dans la fréquentation
+quotidienne des cercles plus ou moins littéraires? Que d'excentricités
+cette vie mêlée favorise: cigarette, billard, apéritif et autres
+affectations masculines de distinction douteuse? Si, au contraire, nous
+l'imaginons studieux et austère, le club nous fait songer, malgré nous,
+à une réunion de bas-bleus à lorgnons, les yeux rougis et lassés dans
+les lectures tardives, la tête congestionnée de science et de
+littérature, sans tournure, sans grâce, sans élégance, sortes d'êtres
+hybrides qui ont cessé d'être femmes sans être devenus des hommes.
+
+Il paraît cependant, d'après les relations les plus dignes de foi, que
+ces clubs de femmes fonctionnent aux États-Unis le plus correctement du
+monde, qu'ils respirent toute la «respectabilité» anglo-saxonne, et
+qu'après les soucis et les tracas d'une journée d'affaires, c'est une
+joie pour le mari de dîner en tête-à-tête avec une femme qui a «écrémé»
+pour lui les journaux et les revues, feuilleté les livres à la mode et
+recueilli les nouvelles du jour. C'est ce qu'une femme distinguée
+appelle le «reportage conjugal[129]».
+
+[Note 129: Mme DRONSARD. Le _Correspondant_, du 25 septembre 1896, p.
+1091.]
+
+Il y a un revers, hélas! à cette jolie médaille. Ce que la «femme
+nouvelle» recherche et adore dans le club, c'est un salon sans hommes,
+une société sans mâles, une assemblée sans maîtres. Et cette innovation
+est la marque d'un individualisme regrettable et le prélude d'une
+division fâcheuse. Elle obéissait à cet égoïsme séparatiste, cette
+Américaine qui déclarait à M. Paul Bourget d'un ton décisif: «Nous
+tenons à briller pour notre propre compte!»
+
+Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon!
+A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à
+discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en
+revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez
+nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce,
+souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient
+admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la
+lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair,
+suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la
+conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent
+s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à
+l'expérience des dames.
+
+Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine,
+et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme
+intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne
+saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues
+aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de
+chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches
+spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens
+d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les
+coups de langue et les coups d'éventail?
+
+Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent
+et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se
+tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact
+des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise
+ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en
+admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le
+mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce
+délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses
+emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu
+nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les
+vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant
+les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un
+dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.
+
+Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles
+manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la
+finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la
+galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus
+badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise?
+Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien
+dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne
+dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce
+qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les
+traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend
+plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien
+élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances
+du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons
+vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux
+inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis
+un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût
+et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?
+
+Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que
+des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à
+diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des
+hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme
+de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations
+féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont
+une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs
+isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que
+l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de
+ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer
+qu'on y fera d'aussi bonne besogne.
+
+Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser
+ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en
+adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous
+avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous
+renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre,
+qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit!
+Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect,
+elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la
+leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à
+venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des
+prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force
+d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la
+longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles
+prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?
+
+
+IV
+
+L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un
+dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En
+admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode,
+et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des
+demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage
+ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec
+appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au
+mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le
+voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est
+digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les
+femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se
+demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.
+
+On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni
+intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est
+si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance
+cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un
+«homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des
+caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables
+confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a
+dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des
+génies elles sont des hommes.»
+
+Les hautes études exigeant une dépense de force nerveuse, un effort de
+tête, une tension soutenue du cerveau, qui raidit violemment tous les
+ressorts de l'être pensant, il semble bien que la généralité du sexe
+féminin soit moins capable que l'homme de subvenir aux frais de la
+production intellectuelle, sans porter préjudice à la reproduction de
+l'espèce. Doué, au contraire, d'une énergie plus résistante, pourvu d'un
+organisme naturellement fait pour l'action, le sexe masculin dispose
+d'une réserve dynamique et d'une puissance motrice qui lui permettent
+d'appliquer et de soutenir plus longtemps son attention, de pousser plus
+avant la recherche intellectuelle et la pénétration scientifique, sans
+d'aussi graves dommages pour la transmission du sang et la perpétuité de
+la famille.
+
+L'expérience des États-Unis confirme ces inductions. Les voix les plus
+autorisées y attribuent déjà la décroissance progressive de la natalité
+à la culture excessive ou prématurée de l'intellectualité des femmes.
+Par exemple, le docteur Cyrus Edson, «commissaire de santé» de l'État de
+New-York, déclare expressément que l'Américaine dégénère: parce que,
+durant les années d'adolescence, sans souci des indications et des
+exigences de la nature, on surmène les forces mentales de la jeune
+fille, et que celle-ci, se trouvant plus tard trop faible pour remplir
+ses devoirs de femme, ne peut plus ou ne veut plus être mère.
+Impuissance physique ou aberration mentale, voilà donc où conduit le
+fétichisme des grades et des diplômes. Et qu'il est gai de vivre avec
+des femmes savantes! Le docteur Edson nous en prévient charitablement:
+«Une jeune Américaine, élevée comme nous sommes fiers de l'élever, se
+marie; elle est intelligente, brillante, belle, heureuse. Elle a un
+enfant, deux au plus; puis elle devient méconnaissable, irritable, un
+fardeau pour son mari et pour elle-même: c'est une malade qui ne guérira
+jamais[130].» Ce tableau ne pourrait-il point s'appliquer à plus d'une
+Française?
+
+[Note 130: Cité par Mme Dronsart dans le _Correspondant_ du 10 octobre
+1896, p. 137.]
+
+Dès lors, cette conclusion s'impose que j'emprunte à M. Fouillée: «Une
+force et une dépense d'intelligence qui, si elles étaient générales
+parmi les femmes d'une société, amèneraient la disparition de cette
+société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions
+naturelles du sexe[131].» Gardons-nous donc de développer à tort et à
+travers l'instruction féminine: la maternité en souffrirait. Certes, il
+est désirable que la jeune fille puisse enrichir son esprit de toutes
+les lumières utiles; mais veillons à ne point l'encombrer d'une
+érudition vaine et prenons garde surtout, qu'en la préparant aux
+professions compatibles avec ses aptitudes et les vertus de son sexe,
+elle ne soit détournée de son rôle familial, de ses fonctions
+domestiques, c'est-à-dire de sa vocation d'épouse et de mère. Que si la
+fièvre de l'instruction «intégrale» doit émousser sa sensibilité,
+dessécher son coeur, tarir l'héritage de dévouement et d'amour qu'elle
+tient de ses aïeules; que si, la concurrence individuelle l'entraînant
+hors de ses fonctions traditionnelles dans la mêlée brutale des
+égoïsmes, elle oublie peu à peu sa maison, son mari, ses enfants, pour
+ne songer qu'à elle-même, on verra bientôt la moralité faiblir, l'amour
+se corrompre et la famille se dissoudre. La femme est le soutien des
+bonnes moeurs: quand elle déchoit, tout s'écroule avec elle.
+
+[Note 131: Alfred FOUILLÉE, _La Psychologie des sexes_. Revue des
+Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 420.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Les infortunes de la femme savante
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--L'INSTRUCTION ET SES DÉBOUCHÉS INSUFFISANTS.--MÉCOMPTES
+ ET DÉCEPTIONS.
+
+ II.--SURMENAGE CÉRÉBRAL ET DÉBILITÉ PHYSIQUE.--INÉGALITÉ
+ DES FORCES DE L'HOMME ET DE LA FEMME.
+
+ III.--L'INSTRUCTION NE DONNE PAS LE BONHEUR.--LES ÉPINES DE
+ LA SCIENCE.--LAMENTABLES CONFIDENCES.--LE SAVOIR ET LA
+ VERTU.
+
+
+I
+
+L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait
+pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la
+femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme
+nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout
+la force physique, indispensables pour en profiter.
+
+On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction
+des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est
+susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité
+tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard
+ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle
+naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité,
+sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus
+apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour
+elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de
+l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer
+scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires
+à qui voudra bien y réfléchir.
+
+A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est
+impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents
+doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements
+essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver
+et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier
+les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations
+et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances
+d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci
+d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des
+jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en
+les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à
+exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de
+leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des
+déclassées.
+
+A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans
+place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises
+aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous
+prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les
+moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne
+peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle
+et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les
+savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La
+science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours
+aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet
+appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre
+croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai
+point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus
+et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction
+un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité;
+qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables
+orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les
+«poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?
+
+Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les
+déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en
+jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif
+de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de
+jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence,
+d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et
+impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des
+connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à
+savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés,
+l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les
+curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de
+briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants,
+de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes
+les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la
+gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc;
+mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix
+de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.
+
+Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le
+succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et
+les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus
+agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à
+peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération
+qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes
+déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus
+hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses
+encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès,
+elles n'ont point perdu la santé!
+
+
+II
+
+Eh oui! dans cette question du développement intellectuel des femmes, il
+y va de leur santé et, par conséquent, de leur vie. Si inquiétante
+qu'elle soit, cette perspective n'est pas nouvelle. Au XVIIIe siècle, un
+médecin suisse, Tissot, constatait chez les femmes la prodigieuse
+fréquence des maladies nerveuses: «De la bavette, dit-il, jusqu'à la
+vieillesse, les femmes ne sont plus occupées que de lecture; la passion
+des romans ne leur permet plus aucun exercice, les condamne aux veilles
+tardives, surexcite follement leurs nerfs; une femme qui, dès l'âge de
+dix ans, commence à lire, ne peut être, à vingt ans, qu'une femme à
+vapeurs.»
+
+Aucune de ces causes n'a disparu. Elles se sont même aggravées. Il n'est
+pas rare que nous infligions le supplice de la lecture à des enfants de
+cinq à six ans. Et de nouveaux motifs de crainte ont surgi: c'est, avec
+la dégénérescence d'une race vieillie, la lecture fiévreuse et gloutonne
+des journaux quotidiens, et surtout la tension d'esprit de notre vie
+électrique qui épuise nos nerfs et brûle notre sang. La névrose est le
+mal du siècle. Combien de femmes elle dévore! Et comme si les victimes
+n'étaient pas assez nombreuses, on s'ingénie, sous prétexte
+d'instruction et d'émancipation intégrales, à en sacrifier de nouvelles
+au monstre qui les guette.
+
+Quelque cultivée que doive être la femme moderne, il est nécessaire
+d'enfermer ses désirs d'apprendre et de contenir ses appétits de savoir
+en de sages limites. Et nous persistons à croire que ces limites ne
+peuvent être les mêmes pour les filles que pour les garçons. Vainement
+on nous objecte sans cesse que «l'esprit n'a point de sexe.» Je réponds
+à nouveau--et c'est le moment d'y insister,--que l'esprit s'incarne en
+deux êtres très distincts, qu'il se meut à travers deux organismes très
+différents, et que le corps de la femme est plus vite et plus gravement
+affecté que le corps de l'homme par l'effort intellectuel prolongé. On
+compare souvent l'esprit à une épée: qu'elle soit chez les deux sexes
+d'une pointe aussi aiguisée, aussi fine, aussi pénétrante, je le
+concède; mais le métal est-il aussi solide aussi résistant, aussi
+fortement trempé? En tout cas, la lame usera plus rapidement le fourreau
+chez la généralité des femmes que chez la généralité des hommes. J'en
+appelle à l'expérience de tous les médecins.
+
+Je ne dis plus à ces dames qu'à nous imiter laborieusement, afin de
+conquérir des qualités qui ne leur sont pas foncièrement naturelles,
+leur copie tournera souvent à la caricature; je veux même leur accorder
+qu'il n'y a point, entre le cerveau féminin et le cerveau masculin, de
+radicales différences. Mais un fait nous est acquis: le surmenage
+cérébral triomphera moins facilement de notre rudesse que de leur grâce.
+A travail égal, elles s'usent plus vite que nous, parce que leur
+organisation est plus fine, plus délicate, plus fragile. Mme de Rémusat
+a fait cet aveu: «L'attention prolongée nous fatigue.» La nature le veut
+ainsi, et nul ne la violente impunément.
+
+D'où il suit, encore une fois, que les mêmes recherches et les mêmes
+carrières ne peuvent être également poursuivies par les femmes et par
+les hommes, et qu'il est rationnel et prudent de ne point imposer aux
+deux sexes même instruction et même pédagogie, mêmes efforts et mêmes
+travaux, mêmes exercices et mêmes professions. Le sexe faible (ce
+qualificatif est ici tout à fait à sa place) ne saurait se vouer aux
+mêmes labeurs que l'homme. A chacun selon ses forces.
+
+A cela, on pense bien que les prophètes du féminisme intégral opposent
+obstinément que le passé et le présent ne prouvent rien contre l'avenir:
+ce qui ne manque point de hardiesse. La loi de l'homme, disent-ils, a
+pétri et façonné un être factice qui disparaîtra au fur et à mesure de
+son émancipation. Condamnée à une vie sédentaire, confinée dans son
+ménage, sans cesse repliée sur elle-même, la femme s'est développée,
+comme dit M. Lourbet, dans le sens des «émotions affectives nées de sa
+fonction de mère.» Cet état se perpétuant à travers les siècles,
+l'atavisme a créé chez la femme une infériorité artificielle,
+transitoire, momentanée, qui, n'étant ni organique ni constitutionnelle,
+pourra disparaître avec les conditions de l'éducation qu'elle reçoit et
+les ambiances du milieu où elle se meut. Laissez-la jouir de la libre
+activité de son compagnon, laissez-la boire à volonté à toutes les
+sources vives de la science, et elle ne manquera point de se hausser
+rapidement à notre niveau. Écoutez ce cri de belle et fière assurance
+poussé par une doctoresse ès lettres, Mlle Kaethe Schirmacher: «A nous
+la vie intense, sans entraves, le libre développement, la forte
+éducation, notre part de l'héritage commun, et dans quelques siècles on
+verra si nous avons marché[132]!»
+
+[Note 132: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique déjà
+citée, p. 886.]
+
+M. Lourbet trouvera peut-être ma réponse «viciée par des sentiments
+égoïstes et puérils;» il m'accusera sans doute de «myopie d'esprit;»
+mais je ne puis croire à de si prodigieuses métamorphoses[133]. Les
+femmes auront beau marcher,--et les siècles avec elles,--il est une
+chose qu'elles ne changeront point: c'est leur constitution et, par
+suite, leur tempérament. La question féministe a, si j'ose dire, un côté
+viscéral; et puisqu'on m'y oblige, j'en parlerai clairement. Sans
+prétendre que la femme soit une malade,--expression qui traîne après
+elle des insinuations désobligeantes,--il faut bien reconnaître que la
+nature, qui l'a faite pour être mère, lui inflige des misères, des
+tourments ou, du moins, des sujétions que l'homme ne connaît pas. Sa vie
+n'a point la régularité de la nôtre; elle est traversée de défaillances
+qui avivent sa sensibilité et énervent son courage. Elle restera, quoi
+qu'on dise, l'éternelle blessée chère à l'âme compatissante des poètes.
+Et n'étant point faite comme l'homme, elle ne saurait aspirer, sans
+grand dommage pour sa santé, à faire tout ce que font les hommes. Des
+indications mêmes de la nature, il résulte que le sexe féminin est
+prédestiné à certaines fonctions, et qu'à les négliger, à les
+contrarier, il s'expose aux plus périlleuses déformations, à
+l'épuisement prématuré, à l'enlaidissement, à la maladie, à la mort.
+
+[Note 133: Jacques LOURBET, _La Femme devant la science contemporaine_.
+Alcan, 1896.]
+
+
+III
+
+Enfin, ce n'est pas seulement la santé physique des femmes que menace un
+intellectualisme immodéré, c'est encore leur santé morale, leur
+équilibre spirituel, la paix de leurs âmes. Eu égard à leur complexion
+même, les femmes sont douées d'un tempérament impressionnable, sensitif,
+presque souffrant; elles ont, comme on dit vulgairement, une nature
+malheureuse. Supposez une femme aussi intelligente que possible,
+affinée, polie, civilisée par un concours de soins habiles, une
+merveille d'élégance précieuse alliant les délicatesses du sentiment à
+toutes les cultures de l'esprit, une savante ou une artiste: croyez-vous
+qu'elle goûtera le contentement du coeur avec les pures jouissances de
+la pensée? Non, si elle a le malheur de ne point vivre, comme c'est le
+cas du plus grand nombre des femmes, pour le bonheur d'un être aimé,
+pour l'entretien d'un foyer et la survivance de la race.
+
+Et voici pourtant que la femme nouvelle, la femme apôtre,
+l'«évangéliste», nous déclare que la vierge forte demeure l'idéal de
+l'Ève à venir, qu'il vaut mieux s'enrôler libre dans la phalange sacrée,
+et que, suivant le mot d'un personnage de roman, «l'aristocratie des
+femmes se composera un jour de celles qui ne connurent point
+d'hommes[134].» On pense que l'étude sera pour ces fortes têtes un
+dérivatif suffisant au besoin d'aimer qui tourmente l'âme de presque
+toutes les femmes. Erreur! Qu'elles s'adonnent au grec et au latin, aux
+lettres ou aux mathématiques: rarement, très rarement, la science
+comblera le vide de leur coeur. Et tel est bien le problème féministe:
+il ne faut pas que les choses de l'esprit empiètent sur les choses du
+sentiment. Lorsque celui-ci est refoulé, violenté, blessé par celui-là,
+il est impossible qu'une femme, si instruite que vous le supposiez, ne
+souffre cruellement au plus profond de son être.
+
+[Note 134: _Frédérique_ de M. Marcel PRÉVOST.]
+
+Nous voudrions croire à cette parole de Mme Augusta Fickert:
+«L'émancipation féministe, s'appuyant sur la science, conduit la femme
+et, par elle, l'espèce humaine entière à la liberté et au bonheur![135]»
+Mais combien cette affirmation est téméraire! La science ne fait pas le
+bonheur, parce qu'elle est moins une jouissance qu'une fièvre et un
+tourment. Quand l'ambition de savoir a pris possession d'une nature
+sensible et ardente, elle s'aiguise en faim dévorante et s'exaspère en
+soif inextinguible. Pour quiconque a mordu avec intempérance aux fruits
+de la science, toute autre nourriture paraît fade. Dès maintenant, il
+est des femmes sur lesquelles la petite instruction de nos grand'mères
+produit l'effet d'un morceau de pain sec insuffisant pour assouvir leur
+appétit. Elles voudraient posséder le monde entier pour connaître la
+saveur de toutes choses.
+
+[Note 135: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 860.]
+
+Et c'est ici que le châtiment commence, leur passion ne pouvant plus
+être rassasiée, ni leur curiosité satisfaite. Et comment la science, que
+notre siècle poursuit avec avidité, serait-elle capable de nourrir et de
+remplir le coeur d'une femme vraiment femme? Si peu haut qu'on place son
+idéal, nul n'est assuré de l'atteindre. Le travail de la pensée ne va
+point sans déceptions, sans tristesses, sans souffrances. Pour un savant
+heureux qui trouve, invente et triomphe, combien sont condamnés à
+chercher toujours sans jamais rien découvrir? Que de fronts charmants
+risquent de s'assombrir et de se faner prématurément sous le poids des
+préoccupations intellectuelles? Quand le succès ne suit pas l'effort, le
+découragement survient et, avec lui, la fatigue du cerveau, l'amertume
+de l'avortement, le pessimisme final et peut-être la sombre
+désespérance. Combien ont commencé par adorer la science, qui l'ont
+finalement maudite?
+
+C'est l'histoire de Sophie Kovalewski, cette Russe éminente, dont les
+travaux mathématiques furent, en 1888, honorés du prix Bordin par
+l'Académie des sciences de Paris. Elle mourut à quarante ans,
+malheureuse et désabusée. Que nos amoureuses d'indépendance et de savoir
+méditent ces cris de douleur que la science et la vie lui arrachaient en
+plein triomphe: «Que la vie est donc une chose horrible! écrivait-elle à
+l'occasion d'un anniversaire de sa naissance. Qu'il est bête de
+continuer à vivre! J'ai trente et un ans, et il est horrible de penser
+qu'il m'en reste autant à vivre. Bien des personnes me font songer à des
+insectes dont les ailes auraient été arrachées, plusieurs articulations
+écrasées, les pattes brisées et qui ne se décident pas à mourir.»--«La
+création scientifique, disait-elle un autre jour, n'a aucune valeur,
+puisqu'elle ne donne pas le bonheur et ne fait pas avancer l'humanité.
+C'est folie que de passer les années de sa jeunesse à étudier; c'est un
+malheur surtout pour une femme d'avoir des vues qui l'entraînent dans
+une sphère où elle ne sera jamais heureuse.» Et quand les honneurs lui
+viennent de Paris, elle répète: «Je ne me suis jamais sentie si
+malheureuse, malheureuse comme un chien[136].»
+
+[Note 136: _Souvenirs de_ Sophie KOVALEWSKI _écrits par elle-même et
+suivis de sa Biographie par_ Mme LEFFLER, duchesse DE CAJANELLO;
+Hachette, 1895.]
+
+Ces plaintes à fendre l'âme partent d'un coeur désespéré. C'est qu'il
+faut à la femme autre chose que les caresses de la gloire et l'encens de
+la célébrité. Qu'on la suppose comblée de tous les dons et honorée de
+tous les succès, il manquera quelque chose à son coeur, parce qu'elle a
+moins besoin de comprendre et d'être comprise que d'aimer et d'être
+aimée. A une âme qui a soif de tendresse, tout le génie du monde ne
+saurait apporter le contentement et la joie. Vainement les créations de
+son esprit lui attireront l'admiration des spécialistes: elles seront
+impuissantes à lui assurer ce qu'elle désire par-dessus tout, l'occasion
+de se dévouer, de rendre à qui le mérite affection pour affection et de
+répandre à profusion les trésors de sa tendresse sur les élus de son
+choix. Montaigne a écrit ceci: «Le savoir est un dangereux glaive et qui
+empêche et offense son maître, s'il est en main faible et qui n'en sache
+l'usage.» Avis à ceux qui rêvent de mettre cette arme aux mains de
+toutes les jeunes filles!
+
+Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une
+savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme.
+Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues
+lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté,
+sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe
+disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de
+femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par
+l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme
+en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur
+obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur
+abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage
+des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle
+malgré elle de tristesse et de regret.
+
+Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement
+virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les
+crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont
+traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère
+partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours
+et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que
+cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est
+demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai
+songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce
+serait fini... Mais non, je crois. Et après[137]?» Et si elle ne croyait
+pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.
+
+[Note 137: _L'Institutrice de province_. Annales politiques et
+littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.]
+
+Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est
+incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait
+folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée
+est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien
+agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée,
+n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le
+plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être
+renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir
+son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve
+rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son
+intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours
+sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne
+d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle
+savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George
+Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.
+
+Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque
+pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie
+ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous
+êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est
+point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les
+discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus
+simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la
+grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes
+filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur
+droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.
+
+Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très
+instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la
+force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le
+préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction
+toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a
+percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les
+lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.
+
+Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture
+intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme.
+Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et,
+en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de
+l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos
+établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des
+épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre
+seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour
+l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts,
+il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme
+d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines
+têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces
+fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit
+point trop douloureuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--TANT VAUT LA FEMME, TANT VAUT L'HOMME.--SUPÉRIORITÉ
+ MORALE DU SEXE FÉMININ SUR LE SEXE MASCULIN.--BEAUTÉ ET
+ BONTÉ.
+
+ II.--CE QU'A PRODUIT LA VIEILLE ÉDUCATION
+ FRANÇAISE.--L'ANTAGONISME DES SEXES EST ANTISOCIAL ET
+ ANTIHUMAIN.
+
+ III.--LE VRAI ET UTILE FÉMINISME.--RÉGÉNÉRATION SANS
+ RÉVOLUTION.
+
+
+I
+
+En souhaitant pour la femme future plus d'instruction, plus de lumière,
+plus de sérieux, notre grande préoccupation est que ce progrès
+intellectuel ne soit pas acheté par elle au prix d'une diminution
+morale. Nous ne voulons pas, en fin de compte, que, sous prétexte de
+science et de liberté, on «dénature» la femme. Toutes ses qualités de
+coeur, d'affection, de dévouement, nous sont nécessaires. Tant vaut la
+femme, dit-on, tant vaut l'homme. Le proverbe a raison: si les hommes
+font les lois, les femmes font les moeurs. C'est que la femme recèle des
+trésors de pitié, de désintéressement, de vertu, qu'il serait criminel
+d'appauvrir sous couleur d'autonomie individuelle. Oui; les femmes
+valent mieux que nous. Là est leur maîtrise, et nous la saluons en toute
+humilité. En veut-on des preuves?
+
+D'abord, les statistiques établissent que la femme est moins criminelle
+que l'homme. Pendant l'année 1894, ont été accusés: 1 327 hommes et 377
+femmes, de crimes contre les personnes; 2 007 hommes et 264 femmes, de
+crimes contre les biens. Sur 104 614 récidivistes, on comptait, à la
+même date, 95 115 hommes et seulement 9 529 femmes. De ces
+renseignements judiciaires, il résulte qu'il existe plus de coquins que
+de coquines.
+
+Autre preuve de supériorité morale du sexe féminin sur le sexe masculin:
+après avoir établi que, dans tous les pays, les divorces sont
+généralement prononcés à la demande et au profit des femmes, le docteur
+Bertillon conclut qu'en règle générale, «les hommes font environ quatre
+fois plus souvent d'insupportables maris que les femmes ne font
+d'insupportables épouses.» Et pour infirmer ce témoignage, personne
+n'aura le mauvais goût d'insinuer que les femmes sont peut-être pour
+quelque chose dans la détestable humeur de leurs conjoints. Elles ne
+manqueraient point, du reste, d'écraser leur contradicteur sous le poids
+d'une autorité indiscutable: par la bouche de M. le comte
+d'Haussonville, l'Académie française a proclamé, dans sa séance du 26
+novembre 1896, que «la proportion de la vertu académique est
+singulièrement favorable aux femmes.» Il est assez rare que les prix
+Montyon soient mérités par des hommes. La raison en est que «le
+dévouement est par excellence la vertu de la femme.» Et l'éminent
+rapporteur ajoutait: «Certaines le pratiquent avec enthousiasme, avec
+héroïsme, et celles-là, on nous les propose. Les autres, on ne nous les
+signale même pas. Il paraît toujours si naturel aux hommes que les
+femmes soient dévouées!»
+
+N'en doutons point: les femmes sont meilleures que nous. Toute leur
+noblesse est dans l'amour; et qui dit amour, dit sacrifice. C'est leur
+ambition et leur joie de se donner pour ceux qu'elles aiment, frères et
+parents, époux et enfants, de se donner pour leurs semblables, non point
+au grand jour, avec fracas et ostentation, mais en détail et en secret.
+Et par là j'entends ce constant oubli de soi, cette succession
+ininterrompue de petits sacrifices obscurs et ignorés, dont se compose
+la vie d'une femme véritablement aimante: sacrifice de ses jours et de
+ses veilles, de ses goûts, de ses loisirs, de ses joies, de ses aises,
+toute cette immolation lente, dont une femme, appréciée en Italie pour
+son talent poétique, Mlle Sylvia Albertoni, a si bien dit qu'elle
+«s'accomplit dans le silence du foyer, des écoles, des hospices où la
+femme, mère, éducatrice, soeur de charité, se consacre toute au
+bien-être des autres, à les élever, à les sauver de la mort physique et
+morale[138].»
+
+[Note 138: _La Femme moderne par elle-même_, _loc. cit._, p. 843.]
+
+Non, ce n'est pas une exagération de prétendre que toute femme porte en
+ses veines un peu du sang généreux de la soeur de charité; et sans aller
+jusqu'à prétendre qu'elle trouve un plaisir extrême à appliquer des
+cataplasmes, c'est un fait, glorieux pour elle, que cette besogne
+d'infirmière ne répugne pas plus à sa délicatesse qu'elle n'effraie son
+coeur tendre et vaillant. La femme, en d'autres termes, est faite pour
+panser toutes les blessures. Sa résignation, sa douceur, sa compassion,
+sa vertu, sont des dons supérieurs que la nature refuse à beaucoup
+d'hommes éminents, dons aussi précieux, aussi incommunicables que leur
+génie. Il est doux d'entendre une femme, Mme Arvède Barine, chez
+laquelle le talent égale la modestie, nous dire avec une simplicité
+touchante: «Le meilleur de mes idées se trouve dans Pascal; le voici:
+«Tous les corps et tous les esprits et toutes leurs productions ne
+valent point le moindre mouvement de charité.» Et ce mouvement est la
+respiration même du coeur féminin, sa raison d'être et sa vie.
+
+Que voilà bien la dignité et la supériorité des femmes! Les philosophes
+qui nous représentent le beau comme la splendeur du bien, songeaient
+sans doute à la femme vraiment femme, dont l'âme est bonne autant que
+l'enveloppe de chair est belle. En elle, l'esprit et le corps
+s'harmonisent délicieusement; et de même qu'elle nous surpasse en vertu,
+en affection, en dévouement, de même encore elle nous prime par
+l'agrément, la finesse et le charme. Matérielle beauté, immatérielle
+bonté, tels sont les titres de prééminence que l'homme ne saurait lui
+disputer raisonnablement. On voit que nous oublions pour l'instant (nous
+sommes bon prince) qu'il y a des femmes abominablement laides et
+méchantes; mais quelque nombreuses qu'on les suppose, il est magnanime
+de les tenir pour une exception. Celles-ci du moins manquent à leur
+mission, à leur fonction, à leur devoir social, qui est la grâce et la
+tendresse.
+
+Qu'on ne nous parle plus, en tout cas, de l'égalité des sexes: chacun a
+ses privilèges de nature, ses qualités originelles et ses prérogatives
+éminentes. Dès lors, nous pouvons nous dire supérieurs aux femmes en
+certains points, sans rabaisser leur mérite ni blesser leur
+amour-propre, puisqu'elles rachètent et compensent ce qu'elles ont en
+moins par des avantages physiques et des qualités morales, qu'il n'est
+point donné aux hommes de reproduire également.
+
+
+II
+
+Mais qui les a faites ainsi vertueuses et vaillantes, sinon cette
+vieille éducation française, prudente et fermée, que le féminisme a
+coutume de railler? Il faut cependant constater, pour être juste, que la
+femme française est restée capable d'héroïsme, de cet héroïsme quotidien
+qui consiste à tenir tête obscurément à la mauvaise fortune, aux peines,
+aux privations, aux devoirs de chaque jour, et de cet héroïsme
+particulier qui, aux moments de panique, consiste à se dévouer quand de
+plus forts se sauvent. Il faut pourtant confesser (la démonstration en
+est faite) que le niveau moral des femmes est très supérieur à celui des
+hommes; qu'elles ont sur nous, notamment, cette primauté rare qu'elles
+croient encore à l'efficacité des grandes idées, au désintéressement, à
+l'amour, à tout ce qui élève et ennoblit l'existence, et qu'ayant foi en
+l'idéal, quelles que soient les amertumes et les désillusions de la vie,
+elles conservent dans le secret de leurs âmes le trésor des pures
+aspirations et des généreuses vaillances.
+
+Et si nous voyons autour de nous tant de femmes admirables, c'est donc
+qu'elle n'est pas si mauvaise, si surannée, si futile, cette vieille
+éducation qui consiste à entourer la jeune fille de soins jaloux, à la
+préserver des contacts prématurés du monde, à la couver chaudement sous
+l'aile de la mère! On ne voit point que tant de précautions l'aient
+placée en un état d'infériorité avilissante. Initiée prématurément au
+goût de l'indépendance et à la connaissance des hommes, exposée de bonne
+heure aux heurts et aux complications de la vie, ne cessera-t-elle
+point, par contre, d'être une jeune fille «bien élevée»? A la viriliser
+à outrance, comme un certain féminisme le réclame, elle sera
+certainement moins timide; est-il sûr, en revanche, qu'elle soit plus
+charmante aux heures de gaieté et plus courageuse aux jours d'épreuve?
+Ne soyons pas injustes envers le passé, ne répudions point son héritage.
+Acceptons-le, au contraire, avec reconnaissance et tâchons de le
+compléter, de l'enrichir, de l'améliorer, nous disant que, même en
+cherchant le progrès, même en aspirant à plus de lumière et à plus de
+liberté, une société ne doit jamais rompre la chaîne de ses traditions
+morales.
+
+Au point où nous en sommes, la conclusion s'impose. Du moment qu'il n'y
+a point de sexe qui soit absolument supérieur à l'autre, et que l'homme
+et la femme ont des aptitudes, des penchants, des goûts, des
+tempéraments propres et divers, il est logique d'affirmer que ces
+différences de nature les prédestinent à des fonctions distinctes.
+Confions donc à chacun d'eux les rôles dans lesquels ils doivent
+exceller de par leur constitution même. De la dissemblance des organes
+et des dons, nous induisons un partage d'attributions qui, ainsi que le
+prouvent les bienfaits de la division du travail, ne peut manquer de
+profiter à tous. Le bonheur des individus et le progrès de l'humanité
+nous font une loi de laisser l'homme et la femme à leurs places
+respectives.
+
+C'est donc à tort qu'on s'efforce d'exciter la compagne contre le
+compagnon. De grâce, ne parlons plus du «duel des sexes»: au lieu de se
+traiter en rivaux et en adversaires, qu'ils se traitent en alliés! La
+vérité est que l'homme ne peut rien sans la femme, de même que la femme
+ne peut rien sans l'homme. La civilisation dépend de leur entente
+cordiale, de leur union. D'où il suit que le but de l'instruction et de
+l'éducation des femmes ne doit pas être le développement égoïste de leur
+«autonomie mentale». Ni la femme ni l'homme n'ont le droit de travailler
+ou de vivre pour soi seul. Quelques-uns rêvent de voir la femme libre
+«faire un solo dans le concert humain.» Cet individualisme, plus ou
+moins musical, serait antisocial. Je ne le crois pas même capable
+d'apporter la joie et le contentement à qui que ce soit. _Vae soli!_
+L'homme et la femme ne sont point nés pour chanter isolément, mais en
+choeur. Duellistes, non; duettistes, oui. Il faut que leurs voix se
+mêlent comme leurs âmes. Étant faits l'un pour l'autre, ils doivent être
+l'un à l'autre. Point de division, point d'antagonisme. Le peu de
+bonheur qui se puisse goûter sur terre réside dans l'harmonie des sexes;
+et s'il arrive que l'accord de deux êtres se fonde en une parfaite
+correspondance de pensée, d'aspiration, de goût et de volonté, alors la
+vie de chacun, embellie et amplifiée par la confiance et l'affection,
+élève le couple humain à la plus haute félicité qui se puisse atteindre
+ici-bas. Ne séparons pas ce que la nature, dans ses profonds desseins,
+veut manifestement unir pour le bien de l'espèce et la conservation de
+l'humanité!
+
+
+III
+
+Il est néanmoins un féminisme qui, dans le domaine du travail
+intellectuel, rallierait sûrement l'adhésion de tous les sages. On
+rencontre trop souvent des femmes purement réceptives, dont c'est la
+triste fonction de refléter les pensées et les sentiments d'autrui.
+Quoiqu'elles aient une forme humaine, une forme souvent aimable et
+gracieuse, quoiqu'elles parlent français comme tout le monde,
+c'est-à-dire ni bien ni mal, et qu'elles expriment même, de temps en
+temps, des apparences d'idée ou des ombres de raisonnement, ces êtres
+flexibles et inconsistants, véritables cires molles où le pouce du
+maître marque à volonté son empreinte souveraine, ne sont pas des
+personnes. Leur âme est somnolente et inerte. Elles ont la passivité des
+choses et la souplesse inconsciente des éponges; elles s'imbibent de
+toutes les opinions ambiantes; elles prennent le ton, l'allure,
+l'esprit, les goûts, les tics de leur entourage. Elles produisent un
+certain effet dans les salons, quand elles ont de la beauté et des
+manières: ce qui n'est pas rare. Elles savent, à l'occasion, sourire
+avec grâce ou se guinder avec noblesse. Elles font, non sans élégance,
+les entendues ou les offensées. Mais ne vous y trompez pas: ces
+figurantes jouent sans conviction un rôle appris dans le salon de leur
+mère. Dressées aux rites de la frivolité mondaine, elles n'ont ni
+volonté, ni caractère, et au lieu de penser et d'agir, elles trouvent
+leur bonheur à vivre dans l'inconscience stupide des choses. Il leur
+suffit de servir de muse aux esthètes, d'idole aux artistes et de
+mannequin aux couturiers.
+
+Mettons que j'exagère. Il demeure que la frivolité des femmes est
+malheureusement trop fréquente. De la petite ouvrière à la grande dame,
+la coquetterie occupe, affolle toutes les têtes, et les dépenses de
+toilette rongent tous les budgets. On ne saurait trop y insister: la
+plus grande plaie de notre époque, c'est _la démoralisation de la femme
+par le luxe_. Eh bien! le féminisme opposé comme réactif à cette
+puérilité, à cet affaissement, à cette dépravation des âmes, est digne
+d'encouragement: c'est un féminisme modeste, sincère et généreux, qui
+convie la jeune fille à faire retour sur elle-même, à se pénétrer de son
+néant relatif, à se corriger de cette nullité élégante que beaucoup
+d'hommes recherchent et qui n'est pas sans plaire aux mères, à sortir,
+par un vigoureux effort, de l'infériorité mentale et morale où ce
+travers de vanité l'a mise. Ainsi compris, le féminisme aiderait la
+femme à se raidir, non pas contre le sexe fort, mais bien contre sa
+propre faiblesse, à s'insurger, non contre les vices des hommes, mais
+contre ses propres défauts, pour se grandir et se régénérer; il serait,
+suivant le mot de M. Émile Faguet, «une généreuse révolte de la femme
+contre elle-même, un désir impatient, impétueux même, de s'amender, de
+s'améliorer, de se redresser dans tous les sens du mot[139];» bref, ce
+féminisme serait très légitime, très sain, très digne et très vertueux.
+Tous les hommes de sens y applaudiraient.
+
+[Note 139: Feuilleton dramatique du _Journal des Débats_ du 5 juillet
+1897.]
+
+Mais, au lieu de travailler à leur propre perfectionnement, les
+indépendantes préfèrent à ce relèvement modeste et méritoire un
+féminisme de protestation criarde et d'émancipation hasardeuse. C'est à
+qui clamera le plus haut: «Enfants, on nous réprime; jeunes filles, on
+nous déprime; épouses et mères, on nous opprime!» Et sous prétexte
+d'affranchissement, armées de leur demi-science, elles s'élancent à la
+conquête de toutes les professions viriles. On verra tout à l'heure que,
+pour leur excuse, elles y sont souvent obligées.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+La question du pain quotidien
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA QUESTION
+ FÉMINISTE.--AGGRAVATION DE LA LOI DU TRAVAIL POUR LA FEMME
+ DU PEUPLE OU DE LA PETITE BOURGEOISIE.
+
+ II.--POINT D'ACCROISSEMENT D'INSTRUCTION SANS ACCROISSEMENT
+ D'AMBITION.--IL FAUT DES PLACES AUX DIPLÔMÉES.
+
+ III.--DÉBOUCHÉS OUVERTS A L'ACTIVITÉ DES FEMMES.--LE
+ MARIAGE.--LE COUVENT.--LA FEMME PASTEUR.
+
+ IV.--PLAIDOYER POUR LES VIEILLES FILLES.--LEUR CONDITION
+ PÉNIBLE ET EFFACÉE.--LA DÉVOTION LEUR SUFFIT-ELLE?
+
+
+La question féministe est, pour une large part, une question économique.
+Puisque tant de femmes réclament aujourd'hui le droit au travail, il
+faut apparemment qu'elles aient besoin de travailler pour vivre. En
+réalité, le temps qui passe voit s'accroître incessamment le nombre de
+celles qui sont forcées de gagner leur pain à la sueur de leur front. Le
+féminisme n'est donc pas un simple caprice de mode, un tour d'esprit,
+une attitude élégante, une pose. Sans nier que, dans les plus petites
+villes de province, des femmes existent qui, si appliquées qu'on le
+suppose aux affaires de leur intérieur, si curieuses même qu'elles
+soient des affaires de leurs voisins, commencent à s'ennuyer vaguement
+de leur situation présente, à rêver éperdument d'une situation
+meilleure; sans contester que l'activité électrique, qui nous enfièvre,
+entraîne l'épouse, même heureuse, vers un idéal de vie plus agissante,
+et qu'à mesure qu'elle s'instruit davantage et vise des buts plus
+élevés, elle trouve plus pénible qu'autrefois de rester confinée dans
+l'obscurité du ménage; sans méconnaître, enfin, que la trépidation qui
+nous secoue commence à l'envahir et à l'énerver, et qu'en somme, dans
+une société tourmentée comme la nôtre, le sexe féminin soit excusable de
+prétendre jouer un rôle de plus en plus indépendant et personnel,--il
+est moins douteux encore que, plus nombreuses d'année en année, de
+pauvres filles bien douées et parfois bien nées, sans ressources, sans
+dot, sans l'espoir de trouver un mari, sont obligées de lutter, comme
+les hommes et contre les hommes, pour soutenir leur existence de chaque
+jour.
+
+
+I
+
+Cela est vrai de l'ouvrière aussi bien que de la bourgeoise. D'après les
+plus récentes statistiques, on compte en France 5 381 069 femmes vivant
+d'une profession, contre 500 000 rentières ou propriétaires. Ce chiffre
+représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt
+ans et au-dessus. Ce qui revient à dire que la moitié des femmes
+françaises gagnent leur vie en travaillant.
+
+Dans le peuple, les mères chargées d'enfants ne peuvent plus se vouer
+exclusivement à leur ménage; elles y mourraient de misère. En plus du
+besoin qui les condamne, sous peine de mort, à demander des ressources
+au travail extérieur, le machinisme, qui a renouvelé l'industrie, a
+porté un coup funeste à l'atelier domestique et jeté l'ouvrière hors du
+foyer, où elle vaquait à sa tâche coutumière en surveillant les enfants.
+La vie de famille a été si gravement modifiée par la vapeur et la
+mécanique, que bon nombre d'ouvrières sont dans la triste obligation de
+déserter la maison qui fut jadis leur domaine et leur sanctuaire, et de
+s'enfermer, du matin au soir, dans la promiscuité des fabriques et des
+usines.
+
+Épouses et mères, telles étaient les deux fonctions de la femme, l'alpha
+et l'oméga de sa destinée. Maintenant, il lui faut en plus gagner son
+pain et, à cette fin, abandonner son intérieur pour travailler au
+dehors. Qu'on s'étonne, après cela, qu'elle revendique le droit à un
+salaire honorable! Il serait cruel de lui répondre, fût-ce avec un doux
+regard, qu'elle est faite pour la famille, pour le ménage, pour l'amour.
+Aimer, avoir des enfants et les élever, garder le foyer et filer la
+laine, voilà un joli rôle qui pouvait suffire aux heureuses mères
+d'autrefois; quant à la femme d'aujourd'hui, elle doit quitter la maison
+pour la fabrique et travailler durement pour vivre pauvrement.
+
+Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas
+beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et
+les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et
+du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même
+ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche
+pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises
+résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de
+dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins
+des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de
+l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la
+vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les
+positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles
+pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.
+
+Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et
+surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des
+aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres
+débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point
+engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et
+les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à
+conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses
+carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion
+pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler
+pour vivre.
+
+
+II
+
+Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les
+lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des
+pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et
+les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les
+livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne
+se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des
+titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, _ad
+pompam et ostentationem_. Aujourd'hui la République distribue la même
+instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles
+et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les
+mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que
+bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos
+étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi
+abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence
+est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de
+leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?
+
+La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait
+logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les
+bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune
+fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir
+d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et
+sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses
+diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des
+mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force
+patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se
+refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la
+préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui
+distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user?
+Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer?
+A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer
+savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si
+d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et
+les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés.
+Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur
+savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à
+partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique
+des choses.
+
+A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité
+mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou
+tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible
+du psychique au juridique[140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse
+le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de
+conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de
+pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un
+accroissement de droit.
+
+[Note 140: Lettre citée dans la _Faillite du mariage_ de M. Joseph
+RENAUD, p. 33.]
+
+Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son
+propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel
+que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations
+seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait
+souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que
+beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou
+qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut
+la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un
+idéal, mais une fatalité.
+
+Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie
+pourrait-elle suivre?
+
+
+III
+
+Pour ne point parler de l'amour vénal que tout le monde doit flétrir et
+pleurer comme la plus lamentable diminution de soi-même, il est au
+besoin d'activité des femmes trois débouchés normaux: le mariage, la
+religion ou l'industrie.
+
+Que le mariage soit la destination la plus conforme aux voeux de
+l'espèce et aux indications de la raison, c'est à quoi nul ne saurait
+contredire. La femme n'a pas de plus essentielle mission que d'être
+épouse et mère. Mais ne se marie pas qui veut. Notre population
+française compte plus de femmes que d'hommes: 270 000, environ. Bien que
+cet excédent soit inférieur à celui qu'on relève en Angleterre, il
+mérite cependant une sérieuse considération. D'autre part, l'effectif du
+célibat augmentant, le nombre va croissant de celles qui doivent vivre
+seules et dont l'existence tournera en banqueroute, en misère et en
+souffrance, si elles n'en trouvent pas l'emploi. Il ne s'agit pas ici
+des femmes heureuses qui jouissent de la sécurité du lendemain, ou de
+l'appui d'un mari et des douceurs d'un foyer. A bien des filles et à
+bien des veuves, il faut une carrière, un gagne-pain. Il convient donc
+de préparer l'opinion et d'agir sur les moeurs afin d'ouvrir des
+carrières honorables et lucratives à l'activité inemployée des femmes
+qui veulent travailler. Combien doivent lutter pour la vie--et souvent
+contre la vie,--depuis l'ouvrière et la servante jusqu'à la caissière et
+l'artiste?
+
+Je crains fort que cet esprit nouveau ne se heurte aux scrupules, sinon
+même aux résistances de l'esprit chrétien. On peut ramener à trois
+règles la condition des femmes selon la conception de l'Évangile: 1º
+devant Dieu, la femme est l'égale de l'homme; 2º dans la famille, c'est
+à l'homme de commander et à la femme d'obéir; 3º dans la société, la
+femme doit veiller sur le foyer pendant que l'homme travaille au dehors.
+Fidèle à ce programme, l'Église tient pour désirable que le sexe féminin
+ne s'épuise point aux labeurs de la vie industrielle, ni ne se dépense
+aux offices de la vie publique.
+
+Ce n'est pas à dire que les femmes, qui n'ont point de goût pour le
+mariage ou pour le monde, ne puissent rencontrer dans les institutions
+religieuses un refuge et un appui. En France et, plus généralement, dans
+les pays catholiques, l'Église offre au sexe féminin d'innombrables
+asiles, où filles et veuves trouvent dans la vie de communauté un
+aliment à leur besoin de dévouement et de charité. Depuis des siècles,
+l'institution de la virginité monastique a donné au féminisme une
+solution qu'on a pu longtemps juger suffisante. Aujourd'hui encore, il
+semble bien que les vocations religieuses ne soient pas en décroissance
+dans les communautés de femmes. Les statistiques officielles ont
+constaté 127 783 congréganistes, en 1877, contre 129 492, au 1er janvier
+1901. Et ce dernier chiffre, qui comprend sans doute les religieuses
+étrangères établies sur notre sol, n'indique pas, en revanche, le nombre
+des religieuses françaises établies à l'étranger. Suivant le R. P.
+Gaudeau, notre pays compterait seulement 125 000 congréganistes
+françaises, mais il faudrait ajouter 34 000 soeurs missionnaires
+disséminées à travers le monde.
+
+Le passé a connu même de véritables sociétés coopératives de femmes qui,
+sous le nom de «béguinages» ou de «fraternités», offraient aux ouvrières
+indigentes un réconfort pour leur vertu et une protection pour leur
+travail. Les membres de ces corporations se plaisaient aux douces
+appellations de mères, de filles et de soeurs. Certaines de ces
+communautés se transformèrent en ordres monastiques, en refuges ou en
+pénitenciers.
+
+Actuellement, chez les catholiques, l'existence des couvents simplifie
+la question féministe, puisque, d'après les chiffres que nous venons de
+citer, plus de 160 000 Françaises y trouvent, à peu de frais, une vie
+honorable et une retraite assurée. Par contre, dans les pays protestants
+où les asiles de piété ne s'ouvrent plus guère à la femme qui n'a pas le
+moyen ou le goût de se marier, le malaise est devenu plus aigu. Sans
+soutien, sans refuge, sans ressources, certaines jeunes filles y sont
+comme frappées de «mort sociale[141]». Que si jamais, par hypothèse, on
+fermait en France les couvents et les asiles ouverts dans toutes nos
+villes à toutes les délaissées, à toutes les misérables, aux domestiques
+sans place, aux malheureuses sans famille, aux femmes déchues ou
+abandonnées, aux pauvres et aux orphelines, il s'ensuivrait une crise
+douloureuse, un vide, une angoisse, que l'esprit se refuse à concevoir.
+
+[Note 141: Holtzendorf, cité par P. Augustin Rösler, _op. cit._, p.
+290.]
+
+Privées des débouchés du couvent catholique, les femmes protestantes
+d'Amérique s'insinuent tout simplement dans le clergé méthodiste,
+baptiste ou unitarien. Elles se font d'emblée «ministres du Verbe
+divin». Lors de la dernière exposition de Chicago, on a pu voir, le jour
+de la Pentecôte, de charmantes «ladies» revêtues de l'habit
+ecclésiastique,--une ample tunique noire passée sur le costume de
+ville,--prêcher et officier avec une dignité, un art et une grâce qui
+ont ramené au temple bien des pécheurs endurcis. «Derrière les
+officiantes, dix-huit femmes pasteurs, nous raconte un témoin oculaire,
+étaient assises, régulièrement ordinées, parmi lesquelles plusieurs
+négresses[142].»
+
+[Note 142: KAETHE SCHIRMACHER, _Journal des Débats_, du 4 septembre
+1896.]
+
+Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à
+redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose.
+Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de
+pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il
+leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples
+d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.»
+De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière
+cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux
+honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline
+constante les a écartées de la chaire et de l'autel.
+
+A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait,
+d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme
+confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs
+côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur
+clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment
+s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes
+confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles
+amies?
+
+Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la
+religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de
+choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et
+l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la
+religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite
+considération.
+
+
+IV
+
+Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée.
+Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement
+leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre
+société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et
+monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient
+mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges
+ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs
+refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur
+âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi,
+tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont
+manqué leur vie.
+
+On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu
+manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses
+mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et
+que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner
+avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je
+connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse
+ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que
+cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher
+le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de
+travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres.
+Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne
+les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se
+sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des
+malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur
+âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour
+d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.
+
+Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont
+dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis
+que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux
+garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses
+plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si
+elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une
+déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute
+d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des
+enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une
+solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec
+honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or,
+voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on
+lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime
+de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de
+peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié
+moins.
+
+A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par
+nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que
+la revendication de leur honneur et de leur pain.
+
+Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des
+pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque
+l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers
+que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et
+ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore
+un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il
+contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux
+filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme
+n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle
+que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque,
+honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel
+côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?
+
+On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de
+laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au
+contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de
+nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme
+comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a
+beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois
+morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,»
+ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la
+plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que
+les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du
+sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.
+
+Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les
+brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la
+femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par
+peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une
+virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au
+sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au
+relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se
+détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline
+à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur,
+cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce
+féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme
+d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être
+cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer
+respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et
+poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le
+célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent
+vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.
+
+Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des
+ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la
+Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les
+brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les
+conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à
+naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui
+aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de
+s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut
+faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le
+féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et
+savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles
+méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la
+montagne qu'elles oublient.
+
+Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne
+suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de
+plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes
+qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit
+de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est
+tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de
+panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères
+du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur
+conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de
+volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la
+vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres
+ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres
+religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un
+bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Du rôle social de la femme
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--CHARITÉ RELIGIEUSE ET CHARITÉ LAÏQUE.--LE FÉMINISME
+ PHILANTHROPIQUE.
+
+ II.--FONCTIONS D'ASSISTANCE QUI REVIENNENT DE DROIT AU SEXE
+ FÉMININ.--LE RELÈVEMENT DE LA FEMME PAR LA FEMME.
+
+ III.--LA QUESTION DES DOMESTIQUES.--DOLÉANCES DES
+ MAÎTRES.--DOLÉANCES DES SERVANTES.
+
+ IV.--L'OUVRIÈRE DES VILLES ET LA MUTUALITÉ.--MISÈRE A
+ SOULAGER, MORALITÉ A SAUVEGARDER.--AIDE-TOI, LA CHARITÉ
+ T'AIDERA!
+
+ V.--APPEL AUX RICHES.--L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET
+ L'ASSISTANCE PRIVÉE.--LES DEVOIRS DE L'HEURE PRÉSENTE: LE
+ DEVOIR SOCIAL ET LE DEVOIR PATRIOTIQUE.
+
+
+I
+
+Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la
+douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du
+sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises
+souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession
+d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même
+aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en
+est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions
+naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui
+aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la
+volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour
+de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se
+vouer au bonheur d'un seul.
+
+On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des
+siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce
+qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme
+de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres
+d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations
+religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son
+plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des
+bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques,
+protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont
+rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne
+de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute
+simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.
+
+Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités
+inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait
+seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs
+ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons
+d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le
+premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les
+filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser,
+pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite
+impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande
+oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de
+séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos
+descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de
+tenter une grande âme.
+
+Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui
+dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels
+suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce
+qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des
+oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de
+bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en
+tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la
+vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur
+féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de
+leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en
+passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos
+«Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins
+efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.
+
+Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes
+françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de
+résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs
+groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient
+déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme
+dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection
+du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance
+des nouveau-nés et des nourrices.
+
+Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des
+logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et
+des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins
+et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des
+villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une
+«agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part
+avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu
+leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques
+populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur
+bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale,
+ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la
+douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.
+
+Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur
+action les commissions scolaires et les comités de surveillance des
+asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des
+maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur
+vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants
+assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs
+d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou
+aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice,
+l'intempérance et l'ivrognerie?
+
+Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union
+française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes
+pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille,
+et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de
+mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la
+rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc,
+sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de
+moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles
+laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce
+féminisme chevaleresque est celui des saintes.
+
+
+II
+
+D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les
+oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le
+département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur
+domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour
+toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles
+sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la
+vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des
+femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M.
+Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une
+consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient
+représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes
+dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance
+publique[143].
+
+[Note 143: Rapport de M. Jules LEMAÎTRE sur les prix de vertu: novembre
+1900.--Voir aussi la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
+
+Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes
+échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante
+ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne
+suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir
+avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on
+lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le
+bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié
+que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois
+un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses
+futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit
+animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un
+élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le
+besoin et le plaisir de donner.
+
+Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade
+contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes
+avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places
+publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au
+besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son
+vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des
+libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la
+femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen
+de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune
+fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées
+le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les
+refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet
+des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe
+le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes,
+verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes
+les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà
+l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.
+
+Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient
+capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop
+cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées
+de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les
+mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner.
+Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant!
+Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si
+sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre
+usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre
+droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au
+redressement de toutes les iniquités.
+
+
+III
+
+Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès
+féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est
+la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que
+les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles.
+Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de
+l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les
+servantes.
+
+Notre intention, bien entendu, n'est pas de plaider ici, auprès des bons
+maîtres, la cause des mauvais domestiques; et les premiers ne sont pas
+moins nombreux que les seconds: ce qui n'est pas peu dire. Il n'en est
+pas moins vrai que la domesticité est une sujétion pénible, dont souvent
+les supérieurs abusent et les inférieurs pâtissent. C'est ainsi que
+certaines femmes du monde affichent pour les filles attachées à leur
+personne un dédain, une raideur, un mépris capables de froisser, de
+rebuter, d'irriter les meilleures natures. La raison en est d'abord dans
+l'aversion que ces dames professent pour les travaux du ménage. Comment
+attendre d'une domestique, qu'elle accomplisse avec exactitude une tâche
+que sa maîtresse considère comme dégradante? Cela étant, il est logique
+qu'on tienne pour des êtres inférieurs les serviteurs, que les rigueurs
+du sort ont condamnés aux humbles besognes de la cuisine ou de la
+basse-cour.
+
+Chez d'autres mondaines, il y a même, vis-à-vis de la domestique, comme
+une survivance des abominables sentiments de la matrone païenne pour
+l'esclave antique. Telle cette parole atroce d'une Parisienne élégante:
+«Je n'aime pas le pauvre: c'est de la chair à domestique.» Cette femme
+sans entrailles méritait d'être servie par des furies.
+
+Rien de plus triste encore que la situation des pauvres filles arrivées
+de la campagne, sans protection, sans argent, qui entrent au service de
+petits bourgeois peu aisés, chez lesquels la nourriture est mesurée avec
+parcimonie, tandis que le travail est imposé sans trêve ni sans mesure.
+Quand elles ont atteint leur majorité, elles peuvent se défendre, et
+elles n'y manquent pas. Mais comment ne point s'apitoyer sur le sort de
+la petite bonne de quinze à seize ans, jetée loin des siens sur le pavé
+des grandes villes et qui, dépourvue d'appui et de conseil, connaissant
+à peine son métier, accepte tout ce qu'on lui propose, se plie à toutes
+les corvées qu'on lui inflige. Je recommande aux bonnes âmes la petite
+bonne à tout faire: elle est presque toujours digne d'intérêt.
+
+On me dira que les domestiques d'aujourd'hui n'ont pas les qualités des
+serviteurs d'autrefois; que les idées d'égalité et d'indépendance ont
+surexcité en eux l'égoïsme et l'envie; qu'elles sont d'un autre âge, ces
+servantes probes et dévouées qui épousaient, en quelque sorte, la
+famille de leurs maîtres et lui rendaient en fidélité et en respect ce
+qu'ils recevaient en sollicitude et en affection. A quoi je répondrai
+que, si vraies qu'elles soient, ces réflexions confirment le mal social
+dont nous souffrons,--sans le guérir. Et puis, les maîtres n'ont-ils pas
+fréquemment les domestiques qu'ils méritent? Prennent-ils un soin
+attentif de leur moralité, de leur santé, de leur avenir? Si l'inférieur
+a des devoirs, le supérieur a les siens. Voulez-vous que vos domestiques
+s'attachent à votre maison: montrez-leur, par vos paroles et par vos
+actes, que vous n'êtes pas indifférents à leur existence.
+
+Encore une fois, nous ne défendons point (on voudra bien le remarquer)
+les drôlesses, sans conduite et sans honnêteté, qui pillent et
+rançonnent la maison où elles sont entrées par ruse ou sur la foi de
+quelque recommandation mensongère. Les maîtres qu'elles exploitent ne
+font qu'user du droit de légitime défense en se débarrassant au plus
+vite de ce fléau domestique.
+
+Mais pour combien de pauvres filles honnêtes la domesticité est-elle
+l'unique moyen de subvenir aux frais de l'existence? Pendant que madame
+traîne dans l'oisiveté une vie à peu près inutile, ceux qui la servent
+lui donnent l'exemple du travail continu et soumis. Puisse-t-elle se
+rappeler que, sans rompre absolument avec les agréments de la société
+joyeuse qui l'entoure, elle a quelque chose de mieux à faire que de
+promener à travers les salons sa grâce précieuse et parée! Témoigner à
+nos soeurs inférieures de l'attachement et de la sympathie est la
+meilleure façon, pour les privilégiés de la fortune, d'atténuer
+l'injustice du sort.
+
+On voit qu'à la question des domestiques, nous n'admettons qu'une
+solution d'ordre moral. Faisant appel aux maîtres et surtout aux
+maîtresses, nous les prions de se mieux pénétrer de cette idée
+chrétienne et humaine, que leurs domestiques sont leurs égaux devant
+Dieu et devant la nature, des êtres qui pensent comme eux, qui souffrent
+comme eux, et que les progrès de l'instruction et de l'égalité rendent
+de plus en plus sensibles à l'injustice, à la dureté, à l'humiliation.
+Ayons le courage de nous dire qu'il leur faut plus de patience et de
+résignation pour nous servir qu'à nous pour les supporter. Il n'est
+qu'une réforme de notre mentalité,--la réforme de nous-mêmes,--qui
+puisse améliorer graduellement la condition de nos inférieurs. Et comme
+toute révolution morale, cette oeuvre d'éducation ne se fera pas en un
+jour.
+
+Déjà, cependant, il existe à Paris, et dans les grandes villes, une
+«Société des amis de la jeune fille», qui ne manquera pas, je l'espère,
+de prendre sous sa protection les petites bonnes mineures, éloignées de
+leur famille et dénuées de ressources. Quant aux majeures, elles
+commencent, un peu partout, à s'unir et à se syndiquer; et nous verrons
+peut-être un jour les mauvais maîtres mis en interdit par la
+«fédération» des domestiques et, à titre de revanche, les mauvais
+domestiques mis en quarantaine par la «coalition» des maîtres.
+
+Pourtant, ces moyens extrêmes nous répugnent. Mieux vaut l'entente que
+la lutte. Que dire alors des mesures excessives proposées par la Gauche
+féministe? Celle-ci n'hésite point à mobiliser contre les maîtres toutes
+les forces coercitives de l'État, réclamant qu'une loi et des règlements
+fixent le travail des bonnes, les heures de service et les heures de
+sortie, ou, du moins, que «le travail des domestiques soit assimilé à
+celui des ouvriers et des employés quant aux conditions d'hygiène et de
+repos.» Vainement on ferait remarquer qu'en ce qui concerne même les
+bonnes mineures, il existe un protecteur naturel, la famille, et qu'il
+serait excessif de lui substituer l'État, d'autant mieux que rien
+n'oblige une domestique à rester dans une maison où elle se trouve mal
+payée ou mal traitée: il est entendu que les inspecteurs et les
+inspectrices du travail auront le droit de contrôler ce qui se passe
+dans les cuisines. Ne dites pas qu'il faudra créer toute une armée de
+fonctionnaires pour procéder à ces incessantes visites domiciliaires: il
+suffira, répond-on, que les bonnes déposent une plainte chez
+l'inspecteur. Et voyez l'ingénieux détour: la dénonciation tortueuse et
+lâche remplacera l'inquisition à domicile[144]. On ne saurait vraiment
+imaginer rien de plus libéral: ou l'espionnage ou la délation. Avec un
+pareil régime, le shah de Perse lui-même se déciderait à cirer ses
+bottes. Si jamais cette savante réglementation est votée, une loi
+s'imposera d'urgence pour défendre les maîtres contre la tyrannie des
+domestiques.
+
+[Note 144: Congrès international de la Condition et des Droits des
+femmes. Compte rendu sténographique de la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+
+IV
+
+Il est urgent, par ailleurs, que nos élégantes, qui ont le rare
+privilège de pouvoir soigner leur intelligence et leur beauté, se disent
+et se persuadent que le sort de la femme qui peine est entre les mains
+de la femme qui dépense. Rappelons aux dames riches qu'il y a, en
+France, 950 000 couturières et 30 000 modistes, dont elles utilisent
+plus ou moins les services. Comme M. Charles Benoist avait raison de
+dédier son excellente étude sur les ouvrières, à l'aiguille: «A celles
+qui font travailler, pour qu'elles prennent pitié de celles qui
+travaillent!» Les patrons subissent le caprice de leur clientèle. Les
+intermittences de presse et de chômage proviennent de l'irrégularité des
+commandes. N'est-ce pas pour satisfaire l'intérêt et l'humeur des
+acheteuses, pour attirer ou retenir leurs clientes si susceptibles et si
+instables, que chaque magasin, chaque fabricant, s'ingénie à réduire ses
+prix de vente, en réduisant ses prix de façon? Nous aurions tort de lui
+en faire un crime: c'est une nécessité qu'il subit à regret. Seulement,
+comme il n'est pas de limites à la misère, il se rencontre toujours des
+malheureuses prêtes à travailler à plus bas prix que d'autres moins
+malheureuses. A cela, quel remède?
+
+Puisque les moeurs règlent le travail plus que les lois, serait-il si
+difficile à nos belles dames de se concerter entre elles, le confesseur
+ou le prédicateur aidant, pour aviser aux moyens d'atténuer cet
+avilissement de la main-d'oeuvre? Il dépend de tout le monde que le
+travail s'abrège et s'améliore. Faites vos commandes à temps, et bien
+des veillées seront évitées. Interdisons-nous d'acheter le dimanche, et
+le repos dominical sera plus facilement respecté. Ce n'est pas assez. La
+femme riche a le devoir de prendre en main les intérêts de la femme
+pauvre. Il faut qu'il s'établisse de plus fréquentes et de plus amicales
+relations entre les rentières du premier étage et leurs soeurs pauvres
+des mansardes. Voilà une bonne occasion pour le féminisme de montrer ce
+qu'il peut et ce qu'il vaut. La paix sociale est à ce prix. Si les
+heureux de ce monde ne se soucient point de secourir la femme du peuple,
+le socialisme la prendra; et «quand il aura l'ouvrière, nous déclare M.
+Benoist, nous ne pourrons même plus tenter de lui disputer l'ouvrier.»
+C'est pourquoi nous souhaitons qu'il s'établisse bien vite, entre les
+patriciennes du luxe et les déshéritées de la terre, un féminisme de
+solidarité fraternelle qui pacifie les hommes en réconciliant les
+épouses et les mères.
+
+C'est surtout à l'ouvrière des grandes villes qu'il importe de tendre
+une main secourable. Moralement abandonnée au milieu de la foule
+indifférente, en butte aux embûches et aux plaisanteries des compagnes
+perverties qui s'appliquent à la déniaiser, en proie aux angoisses du
+chômage, se brûlant les yeux au travail de nuit, maigrement nourrie,
+maigrement payée, poursuivie dans la rue par les propositions les plus
+éhontées, on ne saura jamais à quelles difficultés de vie, à quels
+héroïsmes de vertu elle doit se condamner pour rester honnête et pure.
+C'est à peine si les plus économes, en se privant d'un plat, d'une robe
+ou d'une paire de chaussures, peuvent se payer le luxe d'un livret à la
+Caisse d'épargne. La plupart vivent au jour le jour. Vienne la
+morte-saison ou la maladie, elles s'endettent; et quand les infirmités
+arrivent, c'est l'hôpital qui les attend. Que l'on joigne à cela
+l'inconstance d'humeur, l'imprévoyance, la légèreté et la coquetterie de
+la jeunesse, et l'on s'expliquera pourquoi si peu d'ouvrières
+participent aux bienfaits de la mutualité. Contre 5 326 sociétés de
+secours mutuels composées exclusivement d'hommes, nous ne relevons, sur
+les statistiques officielles, que 227 sociétés de femmes. Pourquoi
+l'adjonction de dames honoraires ne viendrait-elle pas grossir et
+compléter, par la bienfaisance, les trop faibles apports des membres
+participants? La mutualité entre femmes, plus encore que la mutualité
+entre hommes, ne saurait vivre actuellement sans la charité.
+
+L'idée, du reste, fait son chemin. Des oeuvres fonctionnent à Paris,
+sous le patronage de femmes intelligentes et généreuses qui ont au coeur
+la religion de la souffrance humaine. Certaines sociétés, comme le
+«Syndicat mixte de l'aiguille», la «Couturière» et l'«Avenir», ont fondé
+une caisse de prêts gratuits; et cette entreprise hardie a donné
+d'étonnants résultats. Ces petites ouvrières, à l'air évaporé, sont des
+emprunteuses loyales et exactes, qui font honneur à leur signature et se
+montrent très capables de fidélité dans les engagements et de régularité
+dans les paiements. Pourquoi les congrégations de femmes, assistées d'un
+comité de dames patronnesses, n'essaieraient-elles pas de grouper les
+ouvrières de leur quartier en sociétés d'assistance mutuelle? Pourvu
+qu'elles aient le bon esprit de séculariser un peu leurs procédés et
+d'alléger avec mesure les exercices de piété, les communautés sont tout
+indiquées pour devenir le siège social où les adhérentes se
+retrouveraient chaque dimanche en famille.
+
+Outre la misère à soulager, il y a chez l'ouvrière la moralité à
+sauvegarder. Que de tristes exemples la pauvre fille trouve souvent dans
+sa propre famille! Exténués par une longue journée de travail, les pères
+et les frères ne se préoccupent guère de leurs filles ou de leurs
+soeurs. Beaucoup même ne se gênent point pour étaler au logis leur
+inconduite et leur grossièreté. Vienne alors un de ces ouvriers hardis
+et blagueurs, prompts aux entreprises, sans retenue, sans honnêteté,
+dont l'espèce abonde dans les grands centres, et les malheureuses, pour
+peu qu'elles soient coquettes et curieuses, ne lui feront qu'une faible
+résistance. Les bonnes amies, d'ailleurs, ne manquent point de les
+encourager aux pires défaillances. Les scrupules? Des bêtises! Une fille
+vertueuse est une sotte! Quand on ne peut pas se payer ce que l'on veut,
+il est simple de se faire offrir ce que l'on désire! «C'est un fait,
+conclut M. Charles Benoist, que le plus souvent l'ouvrière tombe par
+l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière; il n'en est
+pas qui la défende.»
+
+Pour prévenir ces tentations et ces chutes, je ne sais que l'association
+mixte des patronnes et des ouvrières, assistée, conseillée, commanditée
+par les dames riches, qui puisse soutenir ou relever les filles du
+peuple, en leur procurant l'appui moral d'une famille
+professionnelle[145]. C'est ce que M. le comte d'Haussonville appelle,
+en un livre plein de coeur, «rapprocher celles qui portent les robes de
+celles qui les font[146].»
+
+[Note 145 _Bulletin du Musée social_ du 30 juin 1897, circulaire nº 14,
+série A, pp. 271-283.]
+
+[Note 146: Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères de femmes_, pp.
+212 et suiv.]
+
+En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer
+qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se
+conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont
+aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les
+patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées
+s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de
+leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration
+réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos
+divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique
+des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les
+malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et
+les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus
+d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance
+de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en
+rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la
+pauvreté.
+
+
+V
+
+Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à
+la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous
+affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité
+menaçante.
+
+Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la
+destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux
+malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité
+perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des
+mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous
+ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la
+souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit
+dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une
+tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines
+maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les
+remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que
+le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop
+inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop
+hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de
+joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des
+injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui.
+Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde
+plus de justice et plus de solidarité.
+
+Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira
+utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit
+nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se
+transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites,
+l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt
+des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est
+une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal,
+d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé
+ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses
+remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa
+main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses
+lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété
+des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en
+appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher
+avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours
+impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une
+souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale
+sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et
+notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et
+de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à
+l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout
+temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle
+plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus
+de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la
+femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour
+elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se
+complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous
+permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera
+seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.
+
+L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte
+et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est
+triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la
+Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les
+préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la
+terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers
+les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».
+
+Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne
+volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse
+de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent
+saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui
+ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux
+chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de
+Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs,
+mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour
+quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être
+le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir
+qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et
+qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience
+que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur
+apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de
+donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même;
+qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement
+son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de
+douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous
+serons les amis de l'humanité.
+
+Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des
+choses qui est la justification humaine de la moralité, nous
+ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons
+répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en
+améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes,
+et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de
+travailler à notre propre bien.
+
+Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une
+nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une
+histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la
+conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit
+être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête
+haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre
+et pour premier devoir de durer.
+
+Au lieu de cela, il semble que, par instants, notre pays ne croie plus à
+rien, pas même à son rôle, à sa vitalité, à son avenir, et que, las de
+soutenir le rude combat pour l'existence, il ait pris le parti de finir
+gaiement, c'est-à-dire follement, et que, soucieux surtout de s'amuser,
+«il se donne à lui-même, selon le mot hardi de M. René Doumic, le
+spectacle de sa décomposition,» préférant mourir en riant que mourir en
+combattant. Plus de vaillantes ardeurs, plus de fortes ambitions. On ne
+sait plus vouloir, on ne rougit plus de déchoir. L'effort soutenu nous
+épouvante. Notre caractère est de ne plus avoir de caractère. On se
+laisse aller, on s'abandonne. On assiste, en témoin ironique ou
+larmoyant, à la déroute de la conscience publique, à l'effondrement de
+la puissance nationale. C'est un suicide lent, un suicide
+collectif[147].
+
+[Note 147: Voir une étude de M. René DOUMIC sur le théâtre. _Revue des
+Deux-Mondes_ du 15 décembre 1898.]
+
+Et pourtant, j'affirme qu'il est des Français qui ne veulent pas mourir.
+Et c'est à secouer notre vieille nation fatiguée par tant d'efforts
+infructueux, énervée par tant de révolutions, épuisée de sang par un
+siècle de guerres et d'épreuves, que nous convions toutes les femmes de
+France.
+
+Qu'on ne nous objecte point nos divisions, et que des hommes de toutes
+classes et de toutes opinions ne se peuvent dévouer longtemps à la même
+tâche, sans bruit, sans heurt, sans schisme? A cela je répondrai que
+l'unisson n'existe nulle part, pas même dans les meilleurs ménages. Ce
+qui n'empêche point les époux de s'unir pour la vie, malgré leur
+diversité de goûts et d'humeur. Et leur alliance offensive et défensive
+n'a point de fin, pour peu que l'amour la soutienne et la vivifie.
+Ainsi, quelles que soient nos divergences de vues, d'idées et de
+croyances, un même amour doit nous rapprocher et nous unir: l'amour de
+la patrie, amour puissant, fécond et durable, amour fraternel, qui nous
+fait oublier nos dissentiments et nos antagonismes, nos préférences et
+nos antipathies, pour nous rappeler seulement que nous sommes Français,
+c'est-à-dire enfants de la même mère, unanimement résolus à mettre à son
+service tout ce que nous pouvons, tout ce que nous valons, pour la
+rendre plus unie, plus forte, plus prospère, plus redoutable aux rivaux
+qui la jalousent et aux ennemis qui la détestent.
+
+Voilà les sentiments que je voudrais voir fleurir au coeur des femmes de
+France, pour qu'elles les transmettent à leurs enfants et les
+communiquent à leurs hommes. Grâce à quoi, plus respectueux de la
+solidarité humaine et plus soucieux de notre avenir national, ouverts en
+même temps aux espérances d'un monde meilleur et d'une patrie plus
+florissante, nous aurions peut-être le bonheur de voir, par un miracle
+de la toute-puissance féminine, s'épanouir, sur le vieil arbre de nos
+traditions françaises, une nouvelle frondaison d'espérances et de
+nouveaux fruits de bénédiction.
+
+A cet exposé du rôle social de la femme, les socialistes ne manqueront
+point de sourire. Ils ont un moyen plus simple et plus sûr d'abolir la
+misère et de renouveler le monde: c'est le collectivisme. Parlons-en.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Doctrines révolutionnaires
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ASPIRATIONS SOCIALISTES ET ANARCHISTES.--LA FAMILLE
+ MENACÉE PAR LES UNES ET PAR LES AUTRES.--IDENTITÉ DE BUT,
+ DIVERSITÉ DE MOYENS.
+
+ II.--DOCTRINE COLLECTIVISTE.--L'INDÉPENDANCE DE LA FEMME
+ FUTURE.--NOTRE ENNEMI, C'EST NOTRE MAÎTRE.
+
+ III.--L'OUVRIÈRE SE CONVERTIRA-T-ELLE AU
+ SOCIALISME?--INCONSÉQUENCES DU PROLÉTARIAT MASCULIN.
+
+ IV.--DOCTRINE ANARCHISTE.--LA LIBERTÉ PAR LA DIFFUSION DES
+ LUMIÈRES.--LE «RÉACTIONNAIRE» VOLTAIRE.
+
+ V.--ENCORE L'INSTRUCTION INTÉGRALE.--L'AVENIR VAUDRA-T-IL
+ LE PASSÉ?--LA FEMME SERA-T-ELLE PLUS HONNÊTE ET PLUS
+ HEUREUSE?
+
+
+I
+
+L'émancipation de la femme figure naturellement au cahier des doléances
+socialistes et anarchistes. A côté du féminisme bourgeois, qui s'attarde
+à revendiquer contre les hommes l'égalité intellectuelle et conjugale
+sans briser les vieux cadres de la famille monogame, le féminisme
+révolutionnaire, dédaigneux des demi-mesures et impatient du moindre
+frein, pousse l'indépendance des sexes à outrance et, bousculant les
+traditions reçues, violentant les règles établies, se riant des
+scrupules les plus honorables, proclame, avec une audace tranquille,
+l'émancipation de l'amour.
+
+En tirant cette conclusion, l'anarchisme reste fidèle à son principe,
+qui est de rompre tous les liens gênants. Pour ce qui est du socialisme,
+au contraire, les mêmes revendications ne vont pas sans quelque
+inconséquence. Mais l'esprit de libre jouissance est si dominant à notre
+époque, qu'il pénètre toutes les classes et envahit toutes les écoles.
+Peu à peu, les vieilles doctrines françaises, qui s'inspiraient du bien
+public et de l'ordre familial, ont perdu le prestige dont elles
+bénéficiaient auprès de nos pères. L'indépendance absolue de la femme
+est la manifestation la plus effrénée de cet individualisme latent, que
+l'on retrouve plus ou moins en germination au fond des âmes
+contemporaines. Si donc le socialisme fait, sur tant de points, cause
+commune avec l'anarchisme, la raison en est dans la prédominance
+inquiétante des vues étroitement personnelles sur les vues largement
+nationales.
+
+Pour adoucir le sort de quelques intéressantes victimes des hasards de
+la vie ou des fautes de leurs proches, pour prémunir celui-ci ou
+celui-là contre les suites dommageables de ses propres imprudences,
+notre époque n'hésite point à ébranler, à affaiblir tout notre édifice
+social. Dans l'espoir d'effacer quelques anomalies regrettables, elle
+trouve naturel d'infirmer toutes les règles de notre organisation civile
+et familiale. Désireuse de remédier à des infortunes exceptionnelles, de
+guérir quelques blessures pitoyables, elle ne se gêne aucunement de
+troubler l'existence des valides et de paralyser l'activité des
+vaillants. Rien de plus conforme à la pensée anarchique que de fermer
+obstinément les yeux aux réalités, aux nécessités, aux fins supérieures
+de l'ensemble et de s'abstraire, avec complaisance, dans la
+considération et la poursuite des vues individuelles.
+
+Il semble pourtant que, sous peine de faillir à son nom, le socialisme,
+qui se fait une loi de subordonner l'«entité individuelle» à l'«entité
+collective», devrait se préoccuper un peu plus de l'avenir du groupe et
+un peu moins des satisfactions passionnelles de chacun. Mais emporté par
+le courant sans cesse grandissant des idées individualistes, mû par la
+haine de tout ce qui est religieux, hiérarchique, traditionnel, ennemi
+surtout de l'esprit de famille qui est le plus sûr obstacle au
+développement de l'esprit révolutionnaire, il s'est empressé de se
+mettre au service des époux mal assortis, s'offrant de jouer, auprès du
+peuple, le rôle d'une bonne fée capable de guérir d'un coup de baguette
+toutes les blessures du mariage, sans s'inquiéter de savoir si, à force
+de délier les serments, de relâcher les unions, de désagréger les
+foyers, la société humaine pourra continuer de vivre et de se perpétuer.
+
+Il n'est point niable, en tout cas, qu'en s'appropriant, relativement à
+la femme, les plus extrêmes revendications du programme individualiste,
+le socialisme fait oeuvre d'anarchie. De plus, la condition économique
+de l'ouvrière est étroitement liée aux nécessités supérieures de la vie
+de famille; et c'est le tort commun de toutes les doctrines
+révolutionnaires de n'en point tenir compte. Émanciper la femme de
+l'autorité paternelle et de l'autorité maritale pour mieux l'affranchir
+de l'autorité patronale et, plus généralement, de l'autorité masculine:
+tel est le but qui ressort d'une lecture attentive des oeuvres
+socialistes et anarchistes. Je le trouve très nettement exprimé dans un
+livre intitulé: _La Femme et le Socialisme_, où l'un des chefs du
+collectivisme allemand, Bebel, écrivait, dès 1883, à propos de la femme
+de l'avenir: «Elle sera indépendante, socialement et économiquement;
+elle ne sera plus soumise à un semblant d'autorité et d'exploitation;
+elle sera placée, vis-à-vis de l'homme, sur un pied de liberté et
+d'égalité absolues; elle sera maîtresse de son sort.»
+
+Mais si l'anarchisme et le socialisme sont d'accord pour promettre à la
+femme la maîtrise souveraine d'elles-mêmes, ils prétendent l'y élever par
+des moyens différents. Ce nous est une très suffisante raison de
+distinguer, en cette matière, l'esprit collectiviste et l'esprit
+libertaire.
+
+
+II
+
+Il est constant que la femme du peuple est sortie peu à peu du foyer
+pour s'installer dans les grands ateliers. En diminuant l'effort
+musculaire, «le développement de l'industrie mécanique a élargi la
+sphère étroite dans laquelle la femme était confinée et l'a rendue apte
+aux emplois industriels.» Cette constatation faite, M. Gabriel Deville,
+un des représentants les plus qualifiés du collectivisme, en tire cette
+conséquence que la femme, «arrachée au foyer domestique et jetée dans la
+fabrique, est devenue l'égale de l'homme devant la production[148].» Il
+se trouve d'ailleurs que la femme a plus de persévérance et
+d'obstination que l'homme. Ses travaux de couture le démontrent: ce sont
+des oeuvres de patience telle, que M. Lombroso,--qui ne recule point
+devant l'incongruité,--la compare à celle du chameau[149]. A mesure donc
+que la machine demandera moins d'effort musculaire à celui qui la sert,
+mais plus d'attention, plus d'habileté, plus de souplesse, on peut
+conjecturer que l'ouvrière aura plus de chance d'évincer de la fabrique
+l'ouvrier, qui s'y regardait comme chez lui de temps immémorial.
+
+[Note 148: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 31.]
+
+[Note 149: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 186.]
+
+Cette évolution servira grandement, paraît-il, l'intérêt et la dignité
+de la femme moderne. Aujourd'hui la femme n'est-elle pas de toutes
+façons l'«entretenue» de l'homme? Et naturellement l'on donne à ce mot
+la signification la plus déplaisante qui se puisse imaginer. Lisez
+plutôt: «Celles qui ne peuvent acheter un mari chargé par cela même de
+pourvoir à toutes les dépenses, se louent temporairement pour vivre;
+mariées ou non, c'est de l'homme et par l'homme qu'elles vivent[150].»
+Il est donc entendu que la femme nouvelle ne saurait, sans dégradation,
+se laisser nourrir et vêtir par son mari ou son amant. Mieux vaut
+qu'elle soit le propre artisan de sa fortune. Ouvrez-lui donc largement
+tous les emplois, toutes les carrières, toute l'industrie, la grande
+comme la petite. Le travail est la sauvegarde de son indépendance.
+
+[Note 150: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 44.]
+
+En août 1897, les nombreuses dames qui prenaient part au congrès de
+Zurich se sont toutes rangées du côté de M. Bebel, qui défendait
+l'émancipation économique de la femme contre les démocrates catholiques
+dirigés par M. Decurtins. Le capitalisme ayant fait entrer la femme dans
+la production, il n'est pas plus facile, au dire du socialiste allemand,
+de supprimer la main-d'oeuvre féminine que d'abolir le télégraphe ou le
+chemin de fer. Effrayé d'une concurrence qui se fait de plus en plus
+redoutable, l'homme s'apitoie hypocritement sur le sort de l'ouvrière
+des fabriques et réclame son expulsion des métiers mécaniques. Mais
+qu'arriverait-il si, d'un trait de plume, le législateur jetait dehors
+les millions de femmes qui y sont employées? Ce serait les vouer à la
+misère ou à la prostitution. Le travail domestique suffirait-il aux
+femmes honnêtes? Son résultat le plus certain serait de transformer la
+chambre familiale en atelier nauséabond. Au reste, la femme est un être
+humain qui doit se suffire à lui-même. Sa dignité, sa liberté sont au
+prix de son travail. Si dur qu'on le suppose, celui-ci vaut mieux encore
+que la sujétion et l'abaissement. Les misères de la femme ouvrière sont
+le fruit amer du capitalisme; et il n'appartient qu'au socialisme de
+l'en débarrasser.
+
+C'est en effet l'opinion unanime de nos bonnes âmes révolutionnaires que
+ni la renaissance de la vie de famille, ni l'équitable égalité des
+salaires, ni les autres améliorations possibles, n'élèveront le sexe
+féminin à l'existence idéale qu'il ambitionne. Les collectivistes
+s'obstinent à considérer l'infériorité de sa condition industrielle
+comme la conséquence du salariat. Pour soustraire la femme à la
+puissance masculine, il faut supprimer le patronat et sa domination
+capitaliste. «L'égalité civile et civique de la femme, conclut une des
+fortes têtes du parti socialiste français, ne saurait être efficacement
+poursuivie en dehors de ce qui peut amener l'émancipation économique, à
+laquelle, pour elle comme pour l'homme, est subordonnée la disparition
+de toutes les servitudes[151].» La première prééminence qu'il importe
+d'abattre, c'est donc l'autorité patronale; et l'on convie les femmes à
+s'allier aux ouvriers pour courir sus à l'entrepreneur. «Notre ennemi,
+c'est notre maître!» L'ouvrière ne sera délivrée de son joug que par
+l'avènement du collectivisme.
+
+[Note 151: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 31 et p. 44.]
+
+
+III
+
+Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se
+faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa
+conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté
+systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait
+s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir
+l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans
+despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la
+société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle.
+Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les
+meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer
+dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la
+torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter
+lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos
+aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures
+vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition
+tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en
+les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de
+peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour
+accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des
+sept Sages de la communauté future.
+
+Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris
+fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades,
+avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de
+l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats
+lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils
+d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier
+réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des
+ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y
+gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de
+s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons
+offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le
+bénéfice du libre travail?
+
+Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret
+désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que
+les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine
+exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté
+l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries
+et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable
+concurrence.
+
+Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme,
+voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à
+belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui
+ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux
+patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à
+d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que
+des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et
+l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes
+jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des
+premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour
+les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en
+mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce
+protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque
+peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est
+encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la
+vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir
+étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de
+relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau
+ou à l'atelier.
+
+
+IV
+
+Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites
+avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des
+anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean
+Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors
+de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en
+mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités[152].» Les
+femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du
+communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel
+parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du
+prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante»,
+suivant le programme anarchiste?
+
+[Note 152: Jean GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: la femme, p.
+322.]
+
+Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans
+la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs
+idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il
+n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine,
+quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir
+réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et
+technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl
+Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme
+aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les
+moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans
+distinction de sexe[153].» Par ailleurs, un très curieux document,
+attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté,
+abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent
+reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé
+qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons
+qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou
+esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les
+effets[154]!»
+
+[Note 153: _Le Capital de Karl Marx._ Aperçu sur le socialisme
+scientifique, p. 30.]
+
+[Note 154: _Unions libres_; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.]
+
+On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons
+point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et
+d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture
+scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les
+classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la
+femme riche est émancipée de fait, sinon de droit[155].» En sorte qu'il
+n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue
+supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et
+socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction
+intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège
+de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science
+devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa
+«jouissance soit pour tous[156].»
+
+[Note 155: _La Société future_, p. 328.]
+
+[Note 156: _Paroles d'un révolté_: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.]
+
+Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre
+pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les
+sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se
+déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois
+que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules
+couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à
+celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à
+celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles
+soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la
+jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la
+science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers
+et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le
+bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?
+
+Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à
+savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs
+manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous
+rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément
+les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée,
+d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil,
+accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les
+femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix
+et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.
+
+
+V
+
+Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré
+d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au
+fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà
+expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la
+multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus:
+l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute
+obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire,
+risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie.
+Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir,
+dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses
+instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans
+scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en
+morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs.
+Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.
+
+On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche
+et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous
+avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu.
+Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de
+toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée)
+bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos
+écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille
+timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères
+chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent
+stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils,
+lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde?
+Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites
+nonnes, instruisez vos petites oies.»
+
+Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas
+seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe
+avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage,
+timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger
+aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les
+voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos
+filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa
+curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise
+brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir,
+mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes
+parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.
+
+En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la
+science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges
+de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre,
+on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre
+lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous
+réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à
+l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il
+indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler
+méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les
+duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre
+qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux
+turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu,
+l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que
+ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet
+d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et
+d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur
+de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers
+les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant
+au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour
+nous le faire aimer.
+
+En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction
+intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon
+préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration
+intellectuelle du plus grand nombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'économie chrétienne
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LE SOCIALISME CHRÉTIEN.--DISSENTIMENTS IRRÉDUCTIBLES
+ ENTRE LA RÉVOLUTION ET L'ÉGLISE.
+
+ II.--L'HOMME A LA FABRIQUE ET LA FEMME AU FOYER.--LA
+ FAMILLE OUVRIÈRE DISSOCIÉE PAR LA GRANDE
+ INDUSTRIE.--INTERDICTION POUR LA FEMME DE TRAVAILLER A
+ L'USINE.
+
+ III.--EXCEPTION EN FAVEUR DU TRAVAIL DOMESTIQUE.--CETTE
+ EXCEPTION EST-ELLE JUSTIFIÉE?--POURQUOI LES PROHIBITIONS
+ CATHOLIQUES SONT MALHEUREUSEMENT IMPRATICABLES.
+
+
+I
+
+Qu'il s'agisse, en somme, des règlements collectivistes ou des procédés
+anarchistes, on vient de voir que les deux écoles s'entendent au moins
+sur ce point, qu'il faut émanciper la femme. Divisées sur la question
+des voies et moyens,--l'une préconisant la «commune indépendante» et
+l'autre, la «dictature du prolétariat»,--il reste que toutes les forces
+révolutionnaires poursuivent unanimement le même but, qui est la
+destruction des entreprises patronales par l'abolition de la propriété
+capitaliste. Après l'ouvrier, la femme du peuple finira-t-elle par
+épouser les idées de M. Jules Guesde ou celles de M. Élisée Reclus? Ou
+bien M. le curé aura-t-il assez d'influence pour la prémunir contre ces
+redoutables enjôleurs? Car je ne vois que la religion qui puisse lutter
+avantageusement, auprès des ouvrières, contre les tentations
+révolutionnaires. Dans toutes les questions qui concernent la femme, les
+doctrines subversives entrent en conflit avec ce vieux christianisme
+latent qui inspire nos lois, règle nos moeurs et gouverne encore nos
+familles. Aussi bien ne manquent-t-elles aucune occasion de le combattre
+avec fureur. C'est pourquoi j'ai l'idée que la bataille rangée du XXe
+siècle ne mettra guère aux prises que deux armées sérieusement
+organisées: l'Église et la Sociale. A moins que le clergé lui-même ne se
+laisse entamer par les nouveautés ambiantes et mordre par les idées
+d'indépendance et d'indiscipline: auquel cas, tout conspirerait au
+chaos.
+
+Déjà certains ecclésiastiques sont entrés en coquetterie avec les partis
+avancés. De ce symptôme peu rassurant, le dernier congrès de Zurich,
+dont je parlais tout à l'heure, nous a donné quelques exemples
+significatifs. Les orateurs ont pris plaisir à rappeler le mot célèbre
+du P. Lacordaire: «Lorsqu'il s'agit du travail, c'est la liberté qui
+opprime et la loi qui affranchit.» Et un Suisse catholique, l'abbé Beck,
+a fait cette déclaration grave: «Oui; c'est le capitalisme qui tue la
+famille et non le socialisme[157].»
+
+[Note 157: _Revue d'Économie politique_, juillet 1898, p. 614, note
+1;--_Revue socialiste_, XXVI, pp. 446 et 453.]
+
+Mais quelles que soient les avances faites et les politesses échangées,
+il est douteux que les deux partis puissent vivre longtemps en bonne
+compagnie. Outre que l'un croit en Dieu, tandis que l'autre s'en
+moque,--ce qui constitue déjà un dissentiment irréductible,--la famille,
+que l'Église veut rétablir et fortifier, alors que la révolution
+travaille à l'affaiblir et à la ruiner, rend impossible un rapprochement
+durable. A ce même congrès de Zurich, M. Bebel a marqué, avec une
+netteté brutale, la distance qui sépare les deux points de vue: «Ce que
+vous voulez en réalité, a-t-il dit, c'est revenir en arrière, rétablir
+la société de petits bourgeois antérieure à l'avènement de la grande
+industrie. Comme nous, sans doute, les socialistes chrétiens condamnent
+la société capitaliste et en poursuivent l'abolition; mais, celle-ci
+obtenue, leur chemin se sépare du nôtre. Ils remontent vers le passé,
+tandis que les socialistes marchent à la société socialiste! Cette
+divergence essentielle ne nous empêchera pas d'accomplir ensemble, dans
+une amicale entente, la partie urgente et commune de notre programme.»
+L'impression qu'a laissée ce congrès, où les socialistes étrangers, à la
+différence des socialistes français, ont rivalisé avec les catholiques
+de tolérance et de courtoisie, est que révolutionnaires collectivistes
+et démocrates religieux tirent souvent à la même corde, mais en sens
+inverse.
+
+
+II
+
+Désireux de conserver la femme à la maison, les catholiques voudraient
+l'exclure de la fabrique. Se retranchant derrière l'autorité de Jules
+Simon, ils répètent après lui: «La femme est absente du foyer depuis que
+la vapeur l'a accaparée; il faut qu'elle y rentre et qu'elle y ramène le
+bonheur.» Cette parole exprime bien l'idéal essentiel, le but suprême
+qui s'impose au législateur et au sociologue. L'école chrétienne y
+adhère sans réserve. Point de repos, point d'ordre, point de joie sur
+terre pour l'ouvrier sans un intérieur. Si la femme passe ses journées à
+l'usine, comment le logement pourrait-il être propre, salubre,
+habitable? Comment la cuisine pourrait-elle être soignée et la table
+exactement servie? Qui veillera sur les enfants? Qui soignera les
+malades? Qui rangera, ornera, embellira de mille petits riens charmants
+la modeste chambre de famille? La femme au dehors, c'est le désordre et
+la tristesse au dedans.
+
+Il n'est pas jusqu'au talent que la nature a mis aux doigts de la
+femme,--je veux parler de la couture qui est son plus bel art,--qui ne
+risque d'être gâté ou aboli par les rudes besognes industrielles.
+L'ouvrière des usines ne sait plus manier l'aiguille avec adresse, ni
+chiffonner une étoffe avec habileté. Dans le peuple, pourtant, la jeune
+femme devrait être sa propre couturière et l'habilleuse de la famille.
+Mais retenue à la fabrique du matin au soir, elle se néglige et néglige
+les siens. Que de fois père, mère et enfants, ne sont que des paquets de
+chiffons malpropres. On conçoit aisément qu'émus de ce triste spectacle,
+de bons esprits proposent à la terrible question du travail des femmes
+une solution radicale, à savoir que, hors des occupations domestiques,
+«la femme ne doit pas travailler.»
+
+C'est ruiner le foyer, en effet, que d'admettre l'épouse aux travaux de
+la grande industrie. Voulez-vous qu'elle reste à la maison: fermez-lui
+l'entrée des usines. Point de famille possible, avec l'exploitation de
+la main-d'oeuvre féminine hors du logis. Peut-on songer sans tristesse à
+ces milliers de mères obligées de travailler debout, pendant dix heures,
+dans une atmosphère accablante, au milieu du fracas des machines et de
+la poussière des métiers? Il faut les voir à la sortie des filatures,
+maigres, pâles, exténuées! Quelle effrayante menace pour l'avenir de la
+race! Aussi a-t-on pu dire que le travail industriel de la femme est la
+méconnaissance monstrueuse des lois physiologiques.
+
+Contraire à l'«ordre naturel» qui a pourvu la femme d'une complexion
+différente de celle de l'homme et, lui ayant refusé les mêmes forces,
+n'a pu lui imposer les mêmes travaux; contraire à l'«ordre social» qui
+veut un gardien pour le foyer et, prenant en considération la faiblesse
+relative de la femme, lui a confié partout le ministère de l'intérieur;
+contraire à l'«ordre économique» qui atteste que le salaire industriel
+de la femme est souvent absorbé par les dépenses d'entretien et de
+lessivage du linge, par le soin et la garde des enfants que l'ouvrière
+doit confier à des mains étrangères; contraire, enfin, à l'«ordre moral»
+qui souffre grandement de la promiscuité des sexes et de la désertion du
+foyer domestique,--le travail de la femme dans la grande industrie
+devrait être interdit graduellement. Répondant à M. Bebel, le chef des
+catholiques démocrates de Suisse, M. Decurtins, concluait en ces termes:
+«Depuis le berceau de l'humanité jusqu'à ce jour, sauf de rares périodes
+qui n'ont été que des périodes d'exception, la famille monogame a été le
+rocher de bronze contre lequel s'est arrêté le flot des révolutions.
+Nous attendons l'époque où le père suffira à l'entretien de sa famille.
+Voilà l'aurore des temps futurs que perçoit déjà notre esprit.»
+
+
+III
+
+Il n'est qu'un genre de travail féminin qui trouve grâce devant les
+chrétiens démocrates, c'est le travail domestique, le travail familial,
+c'est-à-dire la tâche industrielle exécutée à la maison, près des
+enfants, dans les moments de loisir que laissent à bien des mères les
+soins du ménage. Suivant quelques bons esprits, la femme mariée n'aurait
+pas même, en conscience, le droit de louer sa main-d'oeuvre pour un
+travail manufacturier accompli hors du foyer. Le cardinal Manning a
+exprimé cette idée avec une force extrême: «Les femmes mariées et les
+mères qui, par contrat de mariage, se sont engagées à fonder une famille
+et à élever leurs enfants, n'ont ni le droit ni le pouvoir de se lier
+contractuellement, pour tant d'heures par jour, en violation du premier
+engagement qu'elles ont pris comme épouses et comme mères. Une telle
+convention est, _ipso facto_, illégale et nulle. Car, sans vie
+domestique, point de nation[158].»
+
+[Note 158: Lettre écrite à M. Decurtins en 1890.]
+
+Bref, le grand différend, qui divise les catholiques et les socialistes,
+consiste en ceci, que les premiers veulent «la reconstitution de la
+famille chrétienne,» tandis que les seconds souhaitent «l'émancipation
+individuelle de la femme.» Comme conclusion, le congrès de Zurich n'a
+point exclu les femmes de la grande industrie; il a voté seulement sa
+réglementation.
+
+On doit se demander, en effet, si la situation actuelle de l'ouvrière ne
+serait pas gravement empirée par les prohibitions catholiques. La
+société capitaliste existe: c'est un fait. Et qui peut se flatter de la
+détruire, ou même de la transformer, du jour au lendemain? Et puis,
+hélas! la femme est fréquemment dans la nécessité de grossir, par son
+gain, le salaire du mari pour soutenir le ménage. Et toutes les
+interdictions du monde ne prévaudront point contre cette triste
+obligation. La doctrine catholique limite au mariage la fonction
+naturelle et sociale de la femme. Elle voit en celle-ci le bon génie de
+la famille, la gardienne du foyer conjugal, prescrivant au mari de lui
+apporter la nourriture de chaque jour, avec le respect et l'amour.
+L'objection essentielle qu'on peut faire à cette conception de la vie
+féminine, c'est que la société contemporaine n'est point arrivée à ce
+point de perfection que chaque femme se puisse marier, avoir des enfants
+et trouver au foyer une sûreté de vie sans labeur industriel. Qu'une
+existence, bornée au gouvernement de son intérieur, soit pour la femme
+l'état le plus heureux, l'idéal de l'avenir, nous le voulons bien;
+seulement les nécessités du présent lui permettent rarement de s'en
+contenter. Il est certain que la vie au coin du feu conviendrait mieux à
+bien des femmes; mais les condamner au repos forcé quand le pain manque
+au logis, c'est les vouer irrémédiablement à la misère; et il nous est
+difficile d'apercevoir en cette prohibition une manifestation de
+fraternité chrétienne.
+
+Certes, lorsque la femme est mariée, nous sommes d'avis que sa véritable
+place est au foyer conjugal: sa santé y gagnera, et sa moralité aussi.
+Encore est-il qu'à l'expulser des emplois qu'elle occupe, c'est la
+condamner souvent à mourir de faim. On parle en termes émus des soins à
+donner aux enfants, du pot-au-feu à surveiller, des travaux du ménage,
+des obligations de la maternité, des joies austères du foyer; mais
+lorsque la marmite est vide et la cheminée sans feu, lorsque les petits
+souffrent du froid ou de la faim, conçoit-on qu'une mère consente à se
+reposer, inactive et désolée? Cette vaillante (ceci soit dit à sa
+louange) ne trouve alors aucun labeur trop pénible pour nourrir son
+monde, les jeunes et les vieux.
+
+Quant aux filles, aux veuves, aux femmes maîtresses d'elles-mêmes, je ne
+vois pas au nom de quel principe on pourrait leur refuser le droit de
+travailler à l'usine. Impossible de leur opposer les soucis de la
+maternité, cette raison ne concernant que les femmes chargées de
+famille. Or, les mères ne sont qu'une minorité parmi les «travailleuses»
+proprement dites. D'après notre dernier recensement, il existerait en
+France 2 622 170 filles célibataires, 2 060 778 veuves, 924 286 femmes
+mariées sans enfants; soit, ensemble, 5 607 234 femmes qui ne
+connaissent pas les soucis de la maternité. De ce nombre, beaucoup
+doivent et peuvent travailler pour vivre. Pourquoi les lois et les
+moeurs y feraient-elles opposition? N'a-t-on pas dit que les droits de
+chacun ne sont que des intérêts juridiquement protégés?
+
+Objectera-t-on la faiblesse musculaire des femmes? Elle a moins
+d'importance depuis l'invention et le perfectionnement incessant des
+machines,--celles-ci exigeant plus de dextérité que de force, plus de
+surveillance que d'énergie. D'autre part, le travail à la maison, pour
+lequel on professe tant déconsidération, n'est pas exempt
+d'inconvénients et de périls. N'oublions pas que c'est la petite
+industrie, beaucoup plus que la grande, qui attire et exploite la
+main-d'oeuvre féminine. Bien que travaillant chez elle, à ses pièces, à
+prix fait, une lingère de Paris aux gages des grands tailleurs est-elle
+plus heureuse que l'ouvrière des fabriques? Cette exploitation du
+travail, que les Anglais appellent le «système de la sueur», sévit
+surtout sur l'ouvrière en chambre. Le _sweating-system_ est la lèpre du
+travail à domicile. L'hygiène déplorable des ouvrières qui le subissent,
+le surmenage qu'il leur impose, l'isolement où il les tient, les maigres
+salaires qui le rémunèrent, sont autant de griefs contre le travail
+domestique. Celui-ci est-il donc si préférable au labeur collectif des
+grandes usines?
+
+Il n'est pas moins vrai que la vie au foyer et les tâches simplement
+ménagères reviennent, par droit de nature, à l'épouse et à la mère.
+L'avenir verra peut-être se constituer un état social nouveau (dont il
+n'est point défendu de poursuivre le rêve), où l'ouvrier sera mis, plus
+efficacement qu'aujourd'hui, à l'abri des risques du chômage, des
+accidents, de la maladie et des infirmités; où le mari, plus conscient
+de ses devoirs, se fera un crime de détourner le fruit de son travail de
+sa destination légitime, qui est le soutien de la femme et des enfants;
+où le père, enfin, pourra subvenir, par son seul labeur, à l'entretien
+d'une famille que la morale et la patrie s'accordent à vouloir
+nombreuse.
+
+Qui sait même si le travail industriel en chambre ne sera pas rendu,
+pour la femme, plus sain, plus aisé, plus rémunérateur? Qui nous dit que
+la force motrice ne se transportera pas un jour à domicile, aussi
+facilement, aussi économiquement que l'eau et le gaz? Ce que la vapeur a
+fait, l'électricité peut le défaire. Il est dans l'ordre des conjectures
+permises que, de ces vastes agglomérations humaines qui s'entassent
+présentement autour des usines, le progrès de l'industrie nous ramène,
+en une certaine mesure, à un travail familial amélioré, que chacun
+accomplirait dans la paix du foyer reconquis. Alors cesserait la
+nécessité douloureuse de la présence des femmes à l'atelier; et les
+mères pourraient reprendre leur place naturelle à la maison, sans être
+exposées à mourir de faim sur la pierre du foyer.
+
+Sera-ce pour demain? On ne sait. Mieux vaut, en tout cas, utiliser
+l'heure présente à préparer ce joyeux avenir qu'à pleurer stérilement un
+passé irrévocablement révolu.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--NOTRE IDÉAL POUR L'AVENIR.--NOS CONCESSIONS POUR LE
+ PRÉSENT.--POINT DE THÉORIES ABSOLUES.--IL FAUT VIVRE AVANT
+ TOUT.
+
+ II.--RESTRICTIONS APPORTÉES AU TRAVAIL FÉMININ DANS
+ L'INTÉRÊT DE L'HYGIÈNE ET DE LA RACE.--THÉORIE DE LA FEMME
+ MALADE: CE QU'ELLE CONTIENT DE VRAI.
+
+ III.--APERÇU DES RÉGLEMENTATIONS DE LA LOI FRANÇAISE
+ RELATIVES AU TRAVAIL DES FEMMES DANS L'INDUSTRIE.--LEURS
+ DIFFICULTÉS D'APPLICATION.--LEUR NÉCESSITÉ, LEUR
+ LÉGITIMITÉ.
+
+
+En ce conflit d'opinions contraires et de tendances adverses, nous
+proposerons une solution modeste qui, bien qu'ayant l'avantage d'être
+pratique, fera sourire de pitié, j'en ai peur, les réformateurs
+systématiques, grands partisans du «tout ou rien». Notre conviction est
+que le travail, avec quelque équité qu'on le puisse répartir, pèsera
+toujours d'un poids lourd sur l'immense majorité des femmes et des
+hommes. Nul système n'aura la vertu de les affranchir des humbles soins
+de la maison ou des rudes corvées de la vie. Il n'est donné à personne
+de sortir des lois de la nature et des conditions de ce monde.
+
+
+I
+
+Cela dit, nous distinguerons entre les fonctions propres de l'homme et
+de la femme et nous formulerons notre idéal par cette règle toute
+simple: «Le père à l'atelier, la mère au foyer.» En cela, nous nous
+rallions expressément au programme chrétien. La grande préoccupation du
+législateur doit être, avant tout, de rendre l'épouse à son ménage et la
+mère à ses enfants. La place des femmes mariées n'est pas à la fabrique,
+mais au logis. La renaissance de la vie de famille, voilà le but
+suprême. Mais n'espérons point l'atteindre ni aujourd'hui ni demain.
+Beaucoup de femmes devront continuer, pour vivre, à travailler au
+dehors. C'est pourquoi, toute mesure susceptible d'alléger le fardeau,
+qui pèse sur les frêles épaules d'un si grand nombre, nous paraît digne
+de sympathie et d'encouragement. S'il nous est impossible de supprimer
+la misère, tâchons au moins d'améliorer la condition des malheureuses.
+
+En conséquence, nous nous féliciterons de tous les débouchés nouveaux,
+qui permettront aux femmes de gagner leur vie autrement qu'en s'usant
+les yeux sur des confections peu rémunératrices. Mais gardons-nous des
+chimères: à quelque état de progrès et de civilisation que l'humanité
+puisse s'élever, toutes les merveilles de l'assistance mutuelle ne
+dispenseront jamais la femme de peiner pour les siens. Quand l'industrie
+du chef de famille ne suffit pas à soutenir le ménage, il faut bien que
+la mère se dépense pour les vieux et les petits.
+
+Là-dessus, les docteurs socialistes et anarchistes s'emportent. «Bête de
+luxe et bête de somme,» voilà, paraît-il, comment nous comprenons le
+rôle de la femme[159].
+
+[Note 159: Gabriel DEVILLE, _op. cit._, p. 30.]
+
+Ce langage est impie. Aux champs comme à la ville, la femme française
+n'est point, autant qu'on le dit, frivole ou surmenée, et bête encore
+moins. Célibataire et libre, son devoir est de travailler pour vivre,
+comme le commun des mortels. Le métier d'idole ne doit point lui
+suffire. Et notez que loin de se refuser à la loi du labeur, qui pèse
+sur elle comme sur nous, son âme courageuse nourrit l'espoir de disputer
+aux hommes les emplois industriels qu'ils occupent et les carrières
+libérales qu'ils encombrent. Voudrait-on les en chasser?
+
+Si maintenant nous la supposons mariée, nous maintenons que l'obligation
+incombe au mari de l'«entretenir», quelque offensant que soit le mot
+pour des oreilles révolutionnaires. En ce cas, ce qu'elle reçoit de son
+homme n'est pas un don gratuit, un cadeau indu, une aumône mortifiante,
+mais le juste salaire de ses soins domestiques. Soit que, riche et
+fortunée, elle se contente de présider au gouvernement de son
+intérieur,--ce qui n'est pas toujours une sinécure,--soit que, pauvre et
+vaillante, elle prenne un métier pour accroître de ses gains le budget
+du ménage, la femme française n'est jamais une assistée, mais une
+associée. Elle collabore à l'oeuvre commune. Et pour ce qui est de
+l'ouvrière en particulier, elle a coutume d'apporter tant de coeur à
+l'ouvrage que, pour la prémunir contre les excès de son zèle, il a fallu
+que les lois intervinssent pour réglementer son travail dans les
+ateliers industriels.
+
+A la maison d'abord, à la fabrique ensuite, telles sont les places
+successives que nous assignons aux femmes. Mais en reconnaissant que la
+première de leurs fonctions sociologiques est un rôle domestique et
+maternel, nous qui sommes de bonnes gens et des esprits simples, nous
+repoussons de toutes nos forces la conception antique et païenne de la
+femme esclave, de la femme enfant. C'est pourquoi il nous répugnerait de
+leur interdire l'entrée des usines et des ateliers, dans le but de
+supprimer une concurrence fâcheuse pour les hommes. Loin de nous la
+pensée, quelque peu cruelle, de les charger de liens pour avantager
+indirectement la main-d'oeuvre masculine, et de faire appel à la loi
+pour les obliger impérieusement à donner moins de temps à la fabrique et
+plus de soins au ménage. De même que nul ne s'aviserait d'empêcher les
+bourgeoises de cultiver les arts libéraux, d'écrire dans les journaux et
+dans les revues, de publier des volumes, de manier le crayon, le pinceau
+ou le burin, ainsi nous trouvons naturel que la femme du peuple siège au
+comptoir ou au magasin, dirige un métier ou surveille une machine.
+
+Qu'elle se donne d'abord à son intérieur, à sa famille, à ses enfants,
+c'est son premier devoir, et nous ne cesserons de l'inviter à s'y
+consacrer entièrement, s'il est possible. Mais dès qu'elle doit
+travailler au dehors pour soutenir le ménage, qui aurait le triste
+courage de la ramener de force à la maison? Avant de se reposer au coin
+du feu, il faut vivre. Beaucoup y parviennent mal en travaillant trop;
+beaucoup n'y parviendraient plus en ne travaillant point. Retenons que,
+d'après les statistiques officielles, la France compte, en chiffres
+ronds, 2 700 000 travailleuses agricoles, 570 000 ouvrières de fabrique
+et 245 000 employées de commerce. Peut-il être question sérieusement de
+renvoyer cette armée de vaillantes dans leurs foyers respectifs?
+
+Méfions-nous donc des théories abstraites, de la logique pure, de
+l'absolu. N'exagérons point l'_indépendance de la femme_; car les
+socialistes eux-mêmes, si attachés qu'ils soient à cette idée, sont
+obligés d'y mettre des limites. Ainsi, leurs congrès sont unanimes à
+interdire au sexe féminin les travaux insalubres et dangereux, tels que
+les travaux des mines et des carrières. N'exagérons point davantage
+l'_intérêt de la famille_; car, pour sauvegarder la vie du foyer, ce
+n'est pas seulement la grande industrie que les catholiques devraient
+fermer à la main-d'oeuvre féminine, mais encore les emplois les plus
+recherchés et les moins fatigants. Qu'une femme soit assise à un
+comptoir ou derrière un guichet télégraphique, qu'elle soit embauchée
+dans un tissage ou dans une filature, le foyer n'est-il pas également
+désert et l'enfant également abandonné? Essayons de donner à la femme
+plus de liberté, sans épuiser ses forces ni compromettre sa santé: voilà
+l'essentiel.
+
+
+II
+
+Le travail féminin comporte donc des restrictions nécessaires; et ces
+restrictions doivent lui être imposées dans l'intérêt de l'hygiène, qui
+se confond ici avec l'intérêt de la race. Sans distinguer entre la
+grande et la petite industrie, il suffit qu'un travail menace la vie ou
+compromette la santé de l'ouvrière, pour que le législateur ait le droit
+de le surveiller ou de l'interdire. Le travail manufacturier est souvent
+insalubre ou dangereux; sans compter que l'amour maternel peut entraîner
+bien des mères à accepter des tâches trop pénibles et trop prolongées.
+C'est pourquoi il est inévitable de réglementer le travail des femmes
+dans les manufactures. De fait, aucun législateur n'y a manqué; et
+catholiques et socialistes, quelles que soient leurs divergences
+doctrinales, sont unanimes à provoquer son action, à réclamer son
+contrôle et même à appuyer ses prohibitions. «Travaillez à la sueur de
+votre front, dirons-nous aux femmes, c'est votre droit; à cette
+condition, toutefois, que votre labeur vous apporte effectivement les
+moyens de vivre sans accroître démesurément vos chances de mort.» Il
+n'est que les économistes de l'école individualiste qui aient soutenu
+que la femme majeure doit être libre de se conduire comme elle l'entend;
+et leur voix faiblit, leur nombre décroît, leur influence diminue.
+
+Croirait-on pourtant qu'il est des femmes qui s'irritent de la
+protection du Code? Nos prévenances légales ne sont-elles point
+l'attestation publique de leur faiblesse et, par suite, une marque
+d'infériorité? Les accepter équivaudrait à un aveu d'impuissance. «Comme
+Michelet, nous disent-elles, pensez-vous que nous soyons si débiles, si
+malades, si incapables de nous conduire, qu'il faille instituer autour
+de nous un contrôle et une sauvegarde? Vos chaînes de fleurs sont encore
+une façon de nous assujettir à votre domination. Un protégé est toujours
+subordonné, plus ou moins, à son protecteur. Nous ne voulons point de
+cette tutelle des lois qui ne va point sans amoindrissement pour nous.
+Les femmes ne sauraient agréer d'être défendues par les hommes sans
+s'abaisser et déchoir.»
+
+Il n'est point prudent, comme on le voit, de s'apitoyer sur les femmes,
+fût-ce pour tirer de cette compassion attendrie des raisons d'indulgence
+et de sollicitude. Michelet en sait quelque chose: les femmes ne
+l'aiment point, bien qu'il les ait paternellement aimées.
+Expliquons-nous brièvement sur sa doctrine, puisqu'elle trouve ici sa
+place et aussi, peut-être, quelque application.
+
+Au dire de Michelet, la femme est, par constitution, un être faible,
+précieux, délicat, voué, par intermittences, à une sorte de misère
+physiologique ou, du moins, à une morbidité incurable qui la rend
+impropre à tout travail continu, à tout effort persévérant. Pendant les
+périodes renouvelées de ses souffrances, elle n'est qu'une infirme
+passionnée, une malade; et ses crises physiques se répercutant, se
+prolongeant jusqu'à l'âme en troubles et en inquiétudes, doivent nous la
+faire tenir pour incapable, en un pareil moment, d'une responsabilité
+complète. C'est une pauvre énervée que le mari a le devoir de soigner,
+de consoler, de guérir. Michelet veut, en effet, que l'époux soit le
+confesseur indulgent et le médecin avisé de sa femme. En échange de la
+grâce, de la tendresse qu'elle lui apporte souvent, il doit lui procurer
+la paix et la santé.
+
+En réalité, et sans nous occuper pour l'instant des devoirs du mari, il
+reste, au fond de la théorie de notre grand écrivain, un fait qui n'est
+point niable: c'est que l'organisme de la femme est sujet à des
+souffrances périodiques, à un énervement maladif, que l'homme ne connaît
+pas. On nous dira que, par une certaine pudeur très respectable, la
+femme n'aime point qu'on en parle, de même que, par discrétion et par
+justice, il ne convient point que l'homme en triomphe. Aussi bien
+n'insisterons-nous pas sur cette diversité de constitution et de
+tempérament, nous réservant seulement d'en tirer cette conséquence que,
+soumise à des assujettissements que notre sexe ignore, obligée de payer
+un lourd tribut à l'espèce dont la conservation dépend d'elle, la femme
+n'est point capable des mêmes efforts, des mêmes métiers, et que, pour
+le moins, la nature lui défend le labeur ininterrompu que la vie moderne
+nous impose. Certaines sociétés de secours mutuels ont constaté que,
+jusqu'à l'âge de quarante-cinq et cinquante ans, la morbidité des femmes
+(calculée par le nombre des journées de maladie) est une fois et demie
+supérieure à celle des hommes. A Lyon, notamment, la mortalité des
+ouvrières en soie dépasse, du triple, celle des ouvriers du même
+métier[160].
+
+[Note 160: MARION, _Psychologie de la femme_, p. 60.]
+
+Aux femmes qui repoussent d'un air offensé les mesures de protection
+légale, sous prétexte qu'elles leur font toujours injure et souvent
+tort, nous pouvons maintenant répondre: «La nature ne vous permet point
+de travailler aussi longtemps que l'homme, ni aux mêmes tâches ni aux
+mêmes chantiers que l'homme. Elle a voulu que vous réserviez le meilleur
+de vos forces à ceux qui sont nés ou qui naîtront de vous, et vous ne
+pourriez gaspiller imprudemment la réserve de vigueur et de santé
+qu'elle vous a confiée, sans compromettre l'avenir de la race et le
+recrutement de l'espèce. Résignez-vous donc à être protégées, puisque
+vous êtes redevables de votre sang et de votre vie à l'humanité
+future.».
+
+
+III
+
+En fait, la loi du 2 novembre 1892, complétée par la loi du 30 mars
+1900, apporte au travail des femmes majeures les notables limitations
+que voici: 1º interdiction de travailler plus de onze heures par
+jour[161]; 2º interdiction de travailler plus de six jours par semaine;
+3º interdiction de travailler la nuit, de neuf heures du soir à cinq
+heures du matin; 4º interdiction de travailler sous terre, dans les
+mines, minières et carrières. Au total, réduction de la journée de
+travail, obligation du repos hebdomadaire, prohibition des veillées
+prolongées et suppression des travaux souterrains, telles sont les
+mesures prises par la loi française pour protéger l'ouvrière contre les
+exigences du patronat et les entraînements de son propre courage. Cette
+réglementation défensive entre avec quelque peine dans nos moeurs
+industrielles. Pourquoi?
+
+[Note 161: Ce maximum sera réduit à 10 h. 1/2, au cours de l'année 1902,
+et à 10 heures, au cours de l'année 1904,--s'il est possible.]
+
+Nul n'ignore que la loi française s'applique de son mieux à protéger le
+travail des femmes et des filles mineures dans l'industrie, sans
+toujours y réussir. En fait, la loi du 2 novembre 1892, qui a édicté les
+mesures de protection ouvrière que l'on sait, soulève un concert de
+récriminations, la question de principe étant plus simple à trancher que
+la question d'application n'est facile à résoudre. Toute réglementation
+légale du travail féminin se heurte, en effet, à deux difficultés
+graves. Veut-on l'appliquer strictement, à la lettre, dans toute sa
+rigueur? On risque d'éliminer peu à peu les femmes de certaines
+professions, plus particulièrement surveillées à cause des dangers
+qu'elles font courir à la santé. Et alors, la loi, faite en vue de
+protéger la femme, protègera surtout le travail masculin, en le
+débarrassant de la sérieuse concurrence que lui fait, un peu partout, la
+main-d'oeuvre féminine.
+
+Au contraire, les pouvoirs publics tiendront-ils compte des difficultés
+de la vie, des nécessités du métier? appliqueront-ils les règlements
+avec tolérance? accorderont-ils des autorisations avec largesse? Alors,
+les exceptions emporteront la règle. C'est ainsi que, dans la couture,
+la loi a été à peu près impuissante à protéger l'ouvrière contre le
+surmenage résultant de la durée excessive du travail et de la
+prolongation exagérée des veillées. De là, chez les patrons et même chez
+les ouvrières--en plus d'une hostilité à peine dissimulée à l'égard de
+la loi et de l'inspection,--une tranquille assurance de pouvoir tromper
+l'une et violer l'autre.
+
+Sans doute, il faut bien, dans les cas d'urgence, permettre à l'atelier
+de travailler la nuit et même le dimanche; et les heures
+supplémentaires, ajoutées aux heures légales, sont acceptées le plus
+souvent avec joie par les apprenties, qui n'y voient qu'une occasion
+d'augmenter leur gagne-pain, en méritant par un surcroît de travail un
+surcroît de rémunération. Il reste pourtant que ces autorisations
+bienveillantes et ces concessions nécessaires énervent, discréditent,
+infirment les prescriptions légales, et que, par condescendance pour la
+liberté, on arrive indirectement à fausser ou à paralyser tout
+l'appareil protecteur du travail féminin. D'où l'on a pu dire que la loi
+de 1892, par exemple, avait supprimé la veillée sans la supprimer, et
+que les règlements postérieurs l'avaient rétablie sans la rétablir.
+C'est le chaos.
+
+Mais quelles que soient les difficultés d'application, les femmes
+peuvent être sûres que nulle société, consciente de ses devoirs, ne
+s'abstiendra de protéger leur travail. Un peuple est trop directement
+intéressé à ce qu'elles lui fournissent de solides épouses, des mères
+fécondes et de bonnes nourrices, pour se décider jamais à les laisser,
+par amour de l'indépendance, s'anémier ou se détruire par un travail
+excessif en des ateliers malsains. L'État serait fou qui permettrait aux
+femmes de se tuer à l'ouvrage, sachant que sa population ne peut se
+perpétuer que par leur vie. En conséquence, il ne les admettra qu'aux
+professions compatibles avec leur santé physique et morale; mais il
+ouvrira toutes celles-ci avec largesse et impartialité, le devoir de
+l'homme étant de ne point aggraver l'inégalité des sexes par des
+prohibitions inutiles. Je ne sais point d'autre moyen d'accorder les
+droits individuels de la femme avec les droits supérieurs de la
+société[162].
+
+[Note 162: Voyez Paul LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au_ XIXe
+_siècle_, 2e partie: De l'intervention de la loi pour réglementer le
+travail des femmes dans l'industrie, pp. 188 et suiv.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--INFÉRIORITÉ REGRETTABLE DE CERTAINS SALAIRES
+ FÉMININS.--SES CAUSES.--LE TRAVAIL DES ORPHELINATS ET DES
+ PRISONS.--GRIEFS A ÉCARTER OU A RETENIR.--SOLUTIONS
+ PROPOSÉES.
+
+ II.--INÉGALITÉ DES SALAIRES DE L'OUVRIÈRE ET DE
+ L'OUVRIER.--DOLÉANCES LÉGITIMES.--A TRAVAIL ÉGAL, ÉGAL
+ SALAIRE POUR L'HOMME ET POUR LA FEMME.
+
+ III.--PROTECTION DE LA MÈRE ET DE L'ENFANT
+ NOUVEAU-NÉ.--OEUVRES PRIVÉES.--INTERVENTION DE L'ÉTAT.--UNE
+ PROPOSITION EXCESSIVE: HOSPITALISATION FORCÉE DE LA FEMME
+ ENCEINTE.
+
+ IV.--PROTESTATION DE TOUS LES GROUPES FÉMINISTES CONTRE LA
+ LOI DE 1892.--LA RÉGLEMENTATION LÉGALE FAIT-ELLE A
+ L'OUVRIÈRE PLUS DE MAL QUE DE BIEN?
+
+ V.--POURQUOI LE FÉMINISME NE VEUT PLUS DE LOIS DE
+ PROTECTION.--UN MÊME RÉGIME LÉGAL EST-IL POSSIBLE POUR LES
+ DEUX SEXES?
+
+
+Nous venons d'indiquer l'esprit et la lettre de la loi de 1892,--«la loi
+des hommes,» comme l'appellent ces dames. Et maintenant, qu'en
+pensent-elles? qu'en disent-elles?
+
+Tout le mal possible. Le féminisme reproche à nôtre législation
+industrielle ses lacunes et ses maladresses, l'accusant de ne point
+faire ce qu'elle doit et de mal faire ce qu'elle fait. Ces griefs se
+peuvent ranger sous trois chefs: 1º insuffisance et inégalité des
+salaires féminins; 2º hygiène et protection de l'ouvrière enceinte; 3º
+réglementation abusive et vexatoire de la main-d'oeuvre féminine.
+
+
+I
+
+En ce qui concerne les salaires féminins, tous les honnêtes gens, même
+les plus hostiles aux programmes des écoles révolutionnaires, éprouvent
+le même serrement de coeur, professent le même avis et formulent les
+mêmes voeux.
+
+Que trop souvent l'ouvrière ne puisse vivre qu'avec peine du travail de
+ses mains, voilà un fait malheureusement hors de doute. Nous avons pris
+la mauvaise habitude de considérer le salaire de la femme comme un
+salaire d'appoint, destiné seulement à grossir celui du mari. Aussi, dès
+qu'elle reste fille ou devient veuve, ses gains sont insuffisants pour
+la faire vivre. Depuis longtemps, les statistiques des écrivains
+officiels et les enquêtes des économistes indépendants nous ont fixés
+sur l'infériorité lamentable des salaires féminins[163]. L'ouvrière
+adulte gagne, en moyenne, deux francs dix centimes par jour en province
+et trois francs dans le département de la Seine. Si l'on tient compte
+des chômages de la morte saison, il faut reconnaître que, dans bien des
+cas, la couture elle-même, qui est la principale occupation des femmes,
+est rémunérée d'une façon dérisoire: nos belles dames ne l'ignorent pas.
+Les lingères ne sont pas rares qui gagnent moins d'un franc par jour. M.
+Charles Benoist affirme qu'à Paris, on en est venu à payer dix-huit
+centimes de façon pour un pantalon de toile[164].» Je sais même à
+Rennes, où j'enseigne, des malheureuses chargées de famille qui, peu
+habiles de leurs doigts, tirent l'aiguille durant douze ou quinze heures
+pour gagner quinze ou vingt sous. C'est à fendre le coeur.
+
+[Note 163: Paul LEROY-BEAULIEU, _le Travail des femmes au_ XIXe
+_siècle_; Paris, 1873; 1re partie: Du salaire des femmes dans
+l'industrie, pp. 50 et suiv.--OFFICE DU TRAVAIL, _Salaires et durée du
+travail dans l'industrie française_, t. IV; Résultats généraux, p.
+16.--Comte D'HAUSSONVILLE, _Salaires et misères des femmes_.]
+
+[Note 164: Charles BENOIST, _Les Ouvrières de l'aiguille à Paris_.]
+
+Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes
+saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est
+devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un
+travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression
+populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de
+la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de
+chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un
+grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour
+nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes,
+par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée
+des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le
+souteneur.
+
+Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est
+un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une
+belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché
+commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au
+travail libre une concurrence désastreuse[165].» Les remèdes proposés à
+ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on
+interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à
+l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des
+prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes
+corporatifs intéressés[166].»
+
+[Note 165: Rapport de Mlle BONNEVAL au congrès de 1900.]
+
+[Note 166: Même rapport: La _Fronde_, du 6 septembre 1900.]
+
+La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement
+abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition,
+c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le
+travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier?
+Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions
+vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se
+vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en
+connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux
+bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou
+trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain.
+Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et
+du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture
+usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les
+couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les
+deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des
+milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des
+grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans
+que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.
+
+D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats,
+ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus
+petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce
+qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence
+des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes,
+les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture
+surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme
+Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la
+couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut
+dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des
+modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de
+la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la
+prison de Clermont[167]?» Au fond, la modicité des salaires féminins
+résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou
+pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort
+manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur
+inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une
+prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité
+sociale ne se corrigera qu'à la longue.
+
+[Note 167: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout
+reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à
+peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur
+concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre.
+Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des
+grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières
+s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes:
+toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de
+façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la
+main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale
+ou dans la réglementation légale?
+
+Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant,
+le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est
+pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements
+professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés,
+habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs.
+Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à
+Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat,
+fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement,
+montrent quelque activité[168]. L'idée syndicale fait donc péniblement
+son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères
+dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées,
+solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les
+unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se
+concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les
+couvents?
+
+Il y a bien une solution que M. d'Haussonville a proposée[169]: c'est à
+savoir que les communautés se syndiquent pour lutter contre les rabais
+des grands magasins et relever les prix de la main-d'oeuvre. En
+Amérique, ce serait déjà chose faite. Mais en France, imagine-t-on un
+syndicat de bonnes soeurs, une coalition de congréganistes, une grève de
+nonnes? Je ne conseillerai pas aux orphelinats, aux ouvroirs, aux
+patronages, d'en faire l'essai. Ils soulèveraient contre eux un tumulte
+de récriminations, le bon public les accusant sur-le-champ d'une soif de
+gain effrénée, d'enrichissement insatiable, d'accaparement illicite. Et
+si jamais leurs réclamations venaient à aboutir, le relèvement des prix
+de façon qui profiterait aux ouvrières libres, entraînerait du même coup
+une hausse des prix de vente, que les petits consommateurs ne
+pardonneraient jamais aux communautés.
+
+[Note 168: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 169: _Salaires et misères de femmes_, pp. 42 et 43.]
+
+Mais que l'opinion se rassure: on ne verra pas de sitôt un syndicat de
+religieuses faire la loi aux patrons. Les congrégations de femmes n'en
+ont sûrement ni le goût ni le moyen: elles sont trop routinières, trop
+timorées, trop pacifiques, pour tenter une nouveauté si hardie; et le
+voulussent-elles, on peut croire qu'elles en seraient empêchées, l'État
+les condamnant à l'impuissance par une législation draconienne qui
+subordonne leur droit de contracter, de plaider, d'exister même, au bon
+plaisir du gouvernement.
+
+D'autre part, nous ferons grief aux orphelinats de deux choses: en
+général, ils pensent moins à l'enfance qu'à la communauté, moins à
+l'avenir qu'au présent. Il y a, je le sais, d'admirables exceptions.
+Néanmoins, certains ouvroirs, trop exclusivement préoccupés de faire
+vivre la maison,--et souvent, la nécessité les y contraint,--négligent
+l'instruction et l'apprentissage des jeunes filles. On me dit que les
+grandes doivent gagner le pain des petites. Encore est-il qu'il faudrait
+mettre les unes et les autres en état de travailler utilement, pour
+vivre dignement à leur majorité. Au lieu de cela, on les confine en un
+même atelier, on leur impose toujours la même tâche: aux unes les
+pantalons, aux autres les chemises, à celles-ci les ourlets, à celles-là
+les boutonnières. Ici, comme ailleurs, cette division du travail
+présente des avantages considérables pour le rendement du travail, qui
+est plus rapide et plus soigné, et de graves inconvénients pour
+l'éducation professionnelle des orphelines, qui reste forcément
+incomplète. Ajoutons que le travail des enfants est rarement payé en
+argent. Ce qu'elles font est retenu en compensation de ce qu'elles
+consomment; et les pauvres filles sortent sans un sou de l'établissement
+qui les a recueillies. Il est vrai que la plupart des couvents leur
+composent un petit trousseau; mais pourquoi ne pas essayer de leur
+constituer un petit pécule? Quelques menues gratifications, distribuées
+suivant l'ouvrage fait et déposées à la Caisse d'épargne, donneraient à
+cette intéressante jeunesse plus de coeur à la besogne et plus de
+confiance en l'avenir.
+
+Pourquoi même n'imposerait-on pas aux établissements d'assistance
+privée, religieux ou laïques, l'obligation d'apprendre une profession et
+d'accorder, dans la mesure du possible, une certaine rémunération
+pécuniaire à leurs petites pensionnaires, de façon que celles-ci, mieux
+préparées à la vie, puissent atteindre leur majorité avec un peu
+d'argent dans leur poche et un bon métier dans les mains? Et ces charges
+légales, qui augmenteraient plus ou moins gravement les frais généraux
+des ouvroirs et des orphelinats, relèveraient peut-être, du même coup,
+le salaire des ouvrières libres, en obligeant les couvents à réclamer
+aux grandes maisons de confection des prix de façon plus rémunérateurs.
+
+Quant à laisser aux syndicats féminins, comme beaucoup l'ont réclamé, la
+nomination des inspecteurs du travail investis du droit de visite dans
+les ateliers tenus par les congrégations religieuses, nous n'y
+souscrirons jamais. Cette fonction de surveillance est une fonction
+d'État. Les délégués des syndicats seraient trop enclins à traiter les
+orphelinats comme des rivaux qu'il est de bonne guerre de vexer,
+d'affaiblir ou d'abattre, et non comme des justiciables à qui l'on doit
+le respect et l'impartialité. Que l'État conserve donc le choix et
+l'investiture des fonctionnaires,--hommes ou femmes,--chargés
+d'inspecter les ateliers congréganistes, sauf à prendre l'avis des
+travailleuses elles-mêmes, puisque celles-ci ont obtenu, en 1900,
+l'électorat et l'éligibilité au Conseil supérieur du Travail. Libre même
+à l'État de faire mieux que les couvents dans les maisons qu'il dirige,
+c'est-à-dire dans les prisons de femmes et les refuges de l'Assistance
+publique. Nous l'inviterons même, pour les travaux qui le concernent, à
+fixer des prix de séries, afin de relever, par une sorte d'exemplarité
+attractive, les salaires de la main-d'oeuvre laïque et religieuse,
+toutes les fois, du moins, que les ressources du budget et l'intérêt des
+contribuables lui permettront de prendre cette généreuse initiative sans
+préjudice pour personne. N'est-ce pas le devoir de l'État d'être un
+patron modèle?
+
+
+II
+
+Par ailleurs, il n'est pas rare que la main-d'oeuvre féminine soit, à
+quantité et à qualité égales, moins rétribuée que la main-d'oeuvre
+masculine. On assure même que, dans certains cas, le salaire des femmes
+est inférieur de moitié au salaire des hommes. Une chose certaine, c'est
+qu'en général l'ouvrière est moins payée que l'ouvrier, et la cuisinière
+moins que le cuisinier, et la femme de chambre moins que le valet de
+chambre. Pourquoi ce traitement inégal, si les uns et les autres rendent
+les mêmes services? De telles différences de rétribution ne sauraient
+laisser insensible quiconque s'intéresse au relèvement économique de la
+femme du peuple. Et si, par hasard, elles n'avaient d'autre raison
+qu'une mauvaise pensée d'envie, de rancune, de dédain, pour celle qui
+travaille de ses mains, il faudrait dire tout crûment qu'un pareil
+sentiment est abominable.
+
+C'est justice, assurément, qu'une disproportion dans l'oeuvre faite se
+traduise par une disproportion correspondante dans la rémunération
+reçue. Mais, lorsque le travail de la femme est aussi pénible, aussi
+prolongé, aussi productif que celui de l'homme, pourquoi la rétribution
+de l'un et de l'autre ne serait-elle pas la même? La raison et l'équité
+font un devoir au patron d'égaliser les salaires entre les travailleurs
+des deux sexes, dont les tâches (cela peut arriver) sont identiques
+comme effort et comme rendement. Si nous sommes condamnés, hélas! à voir
+souvent l'amour vénal mieux payé que l'honnête labeur, prenons garde, du
+moins, que l'infériorité des gains féminins ne soit, pour les âmes
+faibles, le prétexte ou l'occasion de chutes lamentables. De là cette
+formule de revendication: «A travail égal, égal salaire.» Le féminisme
+ouvrier, qui exprime de tels voeux, est-il si déraisonnable?
+
+Savez-vous même plus belle formule et plus impressionnante vérité? En
+stricte équité (j'y insiste), l'équivalence de productivité entre le
+travail de l'ouvrière et celui de l'ouvrier emporte nécessairement
+l'équivalence de leurs rémunérations respectives. Pourquoi? Parce que,
+dans ce cas, payer la femme moins que l'homme, c'est violer la plus
+élémentaire justice, subordonner sans raison le sexe faible au sexe
+fort, provoquer l'abaissement des salaires, aviver la concurrence entre
+la main-d'oeuvre féminine et la main-d'oeuvre masculine, remplacer à
+l'atelier l'homme que l'on paie plus par la femme que l'on paie moins,
+créer l'antagonisme entre l'ouvrier et l'ouvrière, désunir deux forces
+faites pour s'aider, dissocier deux êtres nés pour s'entendre. Cela
+suffit, je pense, pour légitimer la péréquation des salaires masculins
+et féminins.
+
+Mais cette égalité de rémunération suppose, en fait, (nous y revenons à
+dessein) l'égalité préalable de production. Et il arrive plus
+fréquemment qu'on ne le croit, que, travaillant le même temps et aux
+mêmes pièces que l'homme, l'ouvrière soit impuissante à fournir même
+valeur, même productivité, même somme d'efforts, l'ouvrier disposant,
+par constitution et par tempérament, de plus de muscle, de plus
+d'énergie, de plus d'endurance.
+
+Et lors même que les machines viendraient à simplifier, à alléger
+l'effort musculaire, de manière à n'exiger pour les conduire que du
+soin, de l'adresse et du coup d'oeil, qualités qui se rencontrent
+habituellement chez la femme, il resterait contre l'ouvrière, fille ou
+veuve, les crises énervantes de son sexe et, lorsqu'elle est mariée, les
+épreuves intermittentes de la maternité. J'ai peur que le féminisme ne
+se débatte vainement contre ces causes naturelles d'infériorité
+économique. Point de doute, assurément, que les disparités actuelles ne
+s'atténuent graduellement. C'est l'avis de M. Paul Leroy-Beaulieu: «Nous
+croyons, dit-il, que la différence entre les salaires des hommes et les
+salaires des femmes s'affaiblira avec le temps, et que les deux niveaux
+se rapprocheront[170].» Mais arriveront-ils à se confondre? C'est une
+autre affaire. Il faudrait, pour cela, que l'ouvrière cessât d'être
+femme.
+
+Maintenons, néanmoins, qu'il est bon de tendre à l'unification des gains
+entre les deux sexes,--la stricte équité exigeant qu'un travail égal
+soit payé d'un égal salaire. C'est pourquoi, prenant texte de ce
+principe, la Gauche féministe a émis le voeu, que «les administrations
+nationales, départementales, communales et hospitalières donnent
+l'exemple aux patrons, en rétribuant de même façon les femmes et les
+hommes qu'elles emploient.» A quoi une excellente femme d'humeur
+socialiste objecta que «les administrations étaient aussi capitalistes
+que les patrons.» Mais un ancien fonctionnaire fit observer
+philosophiquement que «les administrations ne demandent pas mieux que de
+payer, pourvu qu'on leur donne de l'argent.» Ce qui est la vérité
+même,--toutes les innovations se faisant, chez nous, avec la bourse des
+contribuables. Et le voeu fut adopté à l'unanimité[171].
+
+[Note 170: _Le Travail des femmes au_ XIXe _siècle_, p. 141.]
+
+[Note 171: Voir la _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+
+III
+
+Pour ce qui est de la sécurité, de l'hygiène et de la durée du travail,
+nous nous associons de grand coeur à toutes les innovations, équitables
+et pratiques, susceptibles d'améliorer le sort des travailleuses. Telle
+la loi du 29 décembre 1900, qui a reconnu et sanctionné le droit de
+s'asseoir pour les ouvrières et les employées, et l'obligation
+corrélative pour les patrons de mettre des sièges à la disposition des
+femmes qu'ils emploient; telles la réduction graduelle des heures de
+travail et l'extension progressive du repos hebdomadaire à toutes les
+occupations manuelles; telles encore les mesures capables de faciliter
+aux femmes du peuple l'accomplissement de ce grand devoir social qui
+s'appelle la maternité.
+
+Que de progrès à réaliser, rien que sur ce dernier point! Dans l'intérêt
+de l'espèce et par simple devoir d'humanité, n'est-il pas urgent
+d'arracher la mère et l'enfant aux privations et aux souffrances, en
+ouvrant de nouveaux refuges à la femme enceinte? n'est-il pas de
+supérieure justice de mettre l'ouvrière au repos, en demi-solde, avant
+et après l'accouchement, tant que le médecin le juge nécessaire?
+
+Il y a danger pour une mère de se charger de trop gros travaux dans le
+temps qui précède ou qui suit l'accouchement. A trop hâter l'époque des
+relevailles, à retourner trop tôt à la fabrique, elle risque de
+compromettre sa santé, de léser grièvement son organisme par des efforts
+prématurés. Le nouveau-né n'est pas moins à plaindre: que de fois le
+manque de soins, la mauvaise nourriture, la faim et l'abandon le vouent
+à la dégénérescence ou à la mort? Le peu d'enfants qui résistent
+poussent comme ils peuvent, au petit bonheur, sans connaître les douces
+caresses de la mère.
+
+Mais comment permettre à l'ouvrière de garder le foyer aux époques de la
+maternité? Cette question devrait éveiller davantage la sollicitude des
+oeuvres privées et des pouvoirs publics.
+
+Jadis, en plusieurs contrées, la femme du peuple sur le point d'être
+mère devait être entretenue aux frais du public, jusqu'à ce qu'elle fût
+en état de reprendre son travail. Il se mêlait parfois à ces
+prescriptions des détails charmants. Certaines vieilles coutumes
+permettaient de chasser ou de pêcher, même en temps prohibé, pour la
+jeune mère. Ailleurs, chaque vigneron était tenu, quand elle en
+manifestait le désir, de lui couper trois belles grappes de raisin au
+moins[172].
+
+[Note 172: Voyez pour les détails P. Augustin RÖSLER, _La question
+féministe_, p. 237.]
+
+Jusqu'ici, la question d'argent a empêché l'État de prendre à sa charge
+l'assistance des femmes en couches. Mais si les pouvoirs publics
+reculent devant une obligation aussi lourde, certaines oeuvres
+d'initiative privée se sont montrées plus ingénieuses et plus hardies.
+La _Couturière_ et la _Mutualité maternelle_, patronnées par les grandes
+maisons d'habillement, allouent à toute sociétaire qui accouche une
+indemnité de 50 francs, sous la condition qu'elle restera quatre
+semaines sans travailler; elles y joignent une prime d'allaitement dans
+le cas où la mère nourrit elle-même son enfant. Grâce au chômage absolu
+pendant la période critique, ces sociétés se font gloire d'avoir abaissé
+à 9 ou 10%, parmi leurs participantes, le chiffre de la mortalité
+infantile qui, à Paris, s'élève à 35 ou 40%. A la préservation de la
+santé de l'ouvrière vient s'ajouter ainsi la diminution de la mortalité
+des nouveau-nés. C'est double profit pour la société. Nous applaudissons
+de même à l'idée d'une «association des mères de famille», sortes
+d'inspectrices de santé à domicile qui assisteraient, avec discrétion,
+de leurs conseils et de leurs bons offices, les mères pauvres et les
+enfants malades[173].
+
+[Note 173: Congrès international de la condition et des droits des
+femmes. La _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Mais convient-il de pousser plus loin l'idée de protection? Considérant
+que, dans la période de gestation et d'allaitement, la femme est un
+véritable «fonctionnaire social,» M. Viviani a demandé la fondation
+d'une «Caisse de la Maternité», afin de mieux assurer aux femmes
+enceintes un secours pécuniaire, au moment où leurs ressources diminuent
+et leurs charges augmentent. Et comme on s'inquiétait de savoir où
+prendre l'argent nécessaire à cette dotation, il fut répondu que le
+budget des Cultes en ferait les frais, ce budget étant non seulement
+«inutile,» mais encore «préjudiciable à l'humanité tout entière[174].»
+Poussant même à l'extrême l'intervention de l'État, le Congrès de la
+Gauche féministe de 1900 a émis le voeu qu'«un séjour d'un mois, au
+minimum, dans les hôpitaux spéciaux ou les maisons de convalescence, fût
+_imposé_ à la mère qui, après son accouchement, ne pourrait justifier de
+moyens d'existence pour elle et son enfant.»
+
+[Note 174: Voir la _Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Une pareille prescription ferait saigner le coeur de bien des mères. Je
+ne crois pas qu'il soit possible d'infliger aux ouvrières pauvres
+l'obligation d'accoucher à l'hôpital. Parlant en leur nom, Mme Renaud a
+déclaré qu'elles n'accepteraient pas cette injonction, «parce qu'une
+femme, qui a souci de son mari et de ses enfants, ne pourrait pas jouir
+tranquillement de l'air pur de la campagne, et s'en irait plutôt par la
+porte ou par la fenêtre rejoindre les malheureux qu'elle aurait
+laissés.» Et puis, les ouvrières,--comme les ouvriers, d'ailleurs,--ont
+horreur de l'hôpital. Il n'en est pas une qui ne préfère le dénuement de
+sa chambre froide et malsaine à l'hygiène savante et luxueuse d'une
+salle commune. Elles veulent être chez elles. Et comme si cette
+obligation d'hospitalisation n'était pas assez dure par elle-même, on la
+subordonne, en outre, à une constatation humiliante entre toutes: celle
+de la misère. Nous ne voulons point de réclusion forcée pour les mères
+pauvres.
+
+Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la
+mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit
+la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou
+l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant
+tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de
+précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de
+leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille;
+qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré,
+les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il
+est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la
+mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte
+en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence
+et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.
+
+Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille
+sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne
+soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de
+l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas
+précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes,
+les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point
+qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et
+hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une
+raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau
+de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la
+liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition»
+qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la
+séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital?
+Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force?
+Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de
+leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait
+humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.
+
+Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance
+publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous
+devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable
+progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les
+enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas
+d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être
+redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur.
+Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la
+conscience et l'amour de ses devoirs.
+
+L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc _facultative_. Et
+j'ajoute que l'assistance de l'État sera _supplétive_: ces deux choses
+se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme
+l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit,
+en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour
+faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable[175].»
+C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État
+répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment
+que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce
+titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je
+prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la
+responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient
+nourris et élevés aux frais de la collectivité.»
+
+[Note 175: Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au
+Congrès international de la condition et des droits des femmes. La
+_Fronde_ du 7 septembre 1900.]
+
+Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question
+d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce
+qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État
+n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu
+la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des
+hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la
+femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont
+les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on
+découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et
+s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers
+devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la
+mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union
+libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de
+l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.
+
+Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que
+les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution
+libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes
+susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont
+assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite;
+elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du
+médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous
+souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des
+domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de
+renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier
+les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent
+dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance
+maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule
+condition qu'elle soit _supplétive pour l'État_ et _facultative pour la
+mère_. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de
+nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!
+
+
+IV
+
+Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus.
+Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un
+fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans
+vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui
+régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple
+bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est
+exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous
+sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre
+réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur,
+toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous
+réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes[176].» Nous
+relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme
+Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour
+toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions
+qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un
+pays libre[177].» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche
+féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le
+premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme
+travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui
+soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à
+l'encontre de son but[178].»
+
+[Note 176: Rapport sur la Liberté du travail présenté par Mlle Marie
+Maugeret au Congrès catholique de 1900. _Le Féminisme chrétien_ du mois
+de juillet 1900, p. 211.]
+
+[Note 177: La _Ligue_, organe belge du Droit des femmes, nº 3 de l'année
+1900, pp. 82 et 83.]
+
+[Note 178: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Point de doute: pour le gros des féministes, protection signifie
+vexation, oppression, persécution. Cet état d'esprit trouve peut-être
+son explication dans un fait qui a récemment défrayé la presse et occupé
+la justice. La _Fronde_ est imprimée uniquement par des femmes. Or, le
+travail de composition d'un journal quotidien est de ceux qui ne peuvent
+guère se faire que la nuit. De ce chef, de nombreuses infractions furent
+relevées contre Mme Marguerite Durand qui, sur appel du Ministère
+public, fut condamnée finalement pour violation de la loi. Ce qu'il y a
+de plus étrange en cette réglementation, c'est que le travail de nuit,
+interdit aux ouvrières typographes, est permis exceptionnellement aux
+plieuses et aux brocheuses. Comprend-t-on une loi disant à la femme: «Tu
+ne pourras composer un journal de neuf heures du soir à minuit, mais tu
+pourras le plier de deux à quatre heures du matin?» Ces inconséquences
+et ces entraves furent sans doute plus vivement senties par les femmes
+dont nous venons de citer les noms, puisque toutes les trois touchent de
+près au journalisme et à l'imprimerie.
+
+On sait que Mme Durand est directrice de la _Fronde_; de son côté, Mme
+Maria Martin a fondé le _Journal des Femmes_; et quant à Mlle Maugeret,
+non contente d'inspirer et d'imprimer le _Féminisme chrétien_, elle a
+créé une école professionnelle de typographie pour les jeunes filles, où
+elle a pu étudier sur le vif tous les inconvénients de la surveillance
+légale.
+
+De là cette conclusion que les lois ne sont pas faites pour les femmes,
+mais contre les femmes; d'autant mieux que la réglementation ne s'étend
+qu'aux industries où l'ouvrière fournit un travail salarié. Rentrée chez
+elle, elle peut, si bon lui semble, travailler toute la nuit à telle
+besogne qu'elle voudra. Si donc le législateur lui défend, au nom de
+l'hygiène, de compromettre sa santé à l'atelier, il lui permet, au nom
+de l'inviolabilité du foyer, de la ruiner librement à son ménage.
+
+Faut-il donc supprimer purement et simplement la loi de 1892? J'y
+souscrirais sans hésitation, s'il m'était démontré que la protection
+légale est une simple survivance des anciens préjugés qui tenaient la
+femme pour une éternelle mineure. Mais n'en déplaise à certaines
+féministes qui poussent le parti pris jusqu'à l'injustice, j'ai
+l'assurance que, parmi les partisans du travail réglementé, il est
+beaucoup d'hommes qui cherchent le bien de l'ouvrière et croient
+sincèrement, sans arrière-pensée de domination humiliante, servir ses
+intérêts en la défendant contre le surmenage et l'exploitation dont elle
+est souvent victime.
+
+Je me résignerais encore à l'abrogation pure et simple des lois de
+protection, s'il m'était démontré qu'elles font à la femme plus de mal
+que de bien. Mais, quoi qu'on dise, cette preuve ne me semble pas faite.
+La loi de 1892 est un moyen terme, une transaction et une transition
+entre les nécessités du présent et les progrès de l'avenir. Elle n'est
+pas parfaite, et ses auteurs eux-mêmes en jugent ainsi puisqu'ils la
+modifient sans cesse. L'imprimerie nous a servi d'exemple, et il y en a
+d'autres. Je dirai même que, si savamment remaniée qu'on la suppose,
+cette loi fera toujours des mécontents.
+
+C'est pourquoi je souhaite qu'on l'applique avec discrétion, là
+seulement où elle est susceptible de faire quelque bien. Si j'étais
+magistrat, je prendrais pour règle de décision, en cette matière, cette
+maxime de large équité: «La meilleure interprétation des lois est celle
+qui les plie et les adapte le mieux aux besoins présents et aux intérêts
+actuels des justiciables.» J'aurais donc absous Mme Durand, comme
+l'avaient fait ses premiers juges, par ces motifs que l'esprit de la loi
+n'est pas de dépouiller les femmes de leur gagne-pain et que, la
+composition d'un journal ne pouvant se faire que la nuit, l'imprimeur ne
+doit pas être inquiété pour ce fait, dès qu'il n'exige pas des ouvrières
+une durée ou une intensité de travail excessive. Les lois de protection
+sont, à mon sentiment, beaucoup moins des règles de coercition rigide
+que des moyens d'intimidation morale. Ce n'est pas moi qui reprocherai à
+l'inspection du travail de ne les faire appliquer que par intermittences
+ou même par exception.
+
+Il faut se défendre contre cette monomanie autoritaire de réglementer
+minutieusement les moindres détails de la main-d'oeuvre industrielle. Il
+faut se dire qu'avec les meilleures intentions, une loi trop sévère et
+trop uniforme risque de ruiner et d'affamer les prolétaires que l'on
+veut protéger. Ceux mêmes qui voient dans la réglementation légale une
+arme dirigée _contre_ le patron, beaucoup plus qu'une garantie instituée
+_pour_ la femme, feront bien de réfléchir que cette arme est à deux
+tranchants, et qu'en frappant le capitaliste elle peut atteindre
+l'ouvrière. Quant aux gens d'âme plus libérale qui se sentent peu de
+goût pour l'intervention de l'État dans les conditions du travail, ils
+tiendront les lois de protection pour des lois d'indication destinées,
+par la crainte révérentielle qu'elles inspirent, à préparer l'avènement
+de meilleures moeurs industrielles.
+
+D'autre part, nous nous refuserons à étendre leurs prohibitions aux
+travaux du ménage, si pénibles qu'ils puissent être. On nous dit bien
+que les veillées employées à réparer les vêtements du père et des
+enfants sont aussi fatigantes que les travaux de l'usine ou de
+l'atelier: nous n'en disconvenons pas. Mais le foyer nous apparaît comme
+l'asile sacré, le rempart auguste, le dernier refuge de la liberté.
+Autoriser l'inspecteur à en franchir le seuil, c'est abandonner la
+famille aux investigations les plus insupportables, c'est livrer nos
+actes, nos secrets, notre vie aux pires inquisitions. Singulière
+logique, en vérité, que celle de ces féministes qui, mécontentes des
+réglementations de l'atelier, proposent de «les étendre aux ménagères
+dans leurs ménages[179]!» Appliquées à la famille, les lois d'exception
+feraient beaucoup plus de mal que de bien.
+
+[Note 179: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Même restreintes à l'industrie, ne sont-elles pas encore plus nuisibles
+qu'utiles? C'est précisément ce qu'on soutient, en affirmant que «toutes
+les fois qu'une loi a voulu protéger les ouvrières, celles-ci en ont été
+les dupes.» Cette assertion est excessive: nous en appelons au
+témoignage des femmes elles-mêmes. Au Congrès de la Gauche féministe,
+Mme Vincent, parlant au nom de la Société coopérative des ouvriers et
+ouvrières de l'habillement, a déclaré que «tous, hommes et femmes, sont
+d'accord sur ce point que le travail de nuit doit être rigoureusement
+interdit.» Et la même congressiste a terminé sa communication pleine de
+faits et d'exemples décisifs, en disant que «la fermeture à heures fixes
+des ateliers de couture, de lingerie et, plus généralement, de toutes
+les maisons qui occupent des femmes, serait une excellente mesure pour
+sauvegarder la santé et la moralité des jeunes ouvrières.»
+
+Eu égard à la concurrence qui sévit particulièrement dans les travaux de
+l'aiguille, le patron ne connaît forcément qu'une chose: il faut que ses
+commandes soient exécutées. Et l'ouvrière, qui se dit que ses maigres
+salaires sont nécessaires pour la faire vivre, elle et ses petits, sera
+tentée d'accepter toutes les charges d'un surtravail accablant. C'est le
+rôle bienfaisant de la réglementation de mettre un frein aux exigences
+du patronat et aux rigueurs de la concurrence. Aimez-vous mieux que la
+loi se taise et que l'ouvrière se tue? Lingères, fleuristes,
+couturières, en un mot, toutes les femmes qui n'ont pas à redouter la
+concurrence du travail masculin, ne sont pas de cet avis. Pour elles, du
+moins, la protection a du bon[180].
+
+[Note 180: Compte rendu sténographique du Congrès de la condition et des
+Droits de la Femme. La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Même assentiment chez tous ceux qui pensent que, par définition, l'État
+est le défenseur naturel des faibles et des incapables. Qui oserait
+effacer de la loi de 1892 les dispositions prises en faveur de la jeune
+fille? Impuissante à se protéger elle-même, il faut bien qu'elle soit
+protégée par quelqu'un. Lorsqu'il s'agit d'introduire les inspecteurs
+dans les couvents et les orphelinats, afin de mettre un terme à
+l'«exploitation cléricale» des pupilles de la charité, le féminisme
+libre-penseur ne manque pas d'y applaudir. C'est donc que la tutelle du
+bras séculier n'est pas toujours à dédaigner.
+
+Autre exemple. Pour des raisons d'hygiène et de moralité, la loi
+française interdit aux femmes le travail minier. Qui trouvera cette
+prohibition mauvaise? Je regrette vivement, pour ma part, que les
+nécessités actuelles de l'industrie condamnent l'homme à ce travail
+dangereux et lugubre? Comme dans les anciens temps, ces travaux
+souterrains devraient être seulement la punition des criminels.
+Convient-il, par un scrupule de liberté, d'ouvrir aux femmes tous les
+chantiers où les hommes s'épuisent en efforts périlleux et abrutissants?
+
+
+V
+
+Malgré les belles phrases, dont ces dames honorent le «travail libre»,
+nous croyons qu'elles obéissent, dans le secret de leur coeur, à un tout
+autre mobile que celui de l'indépendance du labeur et de l'autonomie de
+l'effort. Celles d'entre elles qui se disent incroyantes, ne veulent pas
+entendre parler de liberté pour les orphelinats et les couvents: ce qui
+n'est ni logique, ni magnanime. Et quant aux autres, si elles repoussent
+la protection de l'homme, c'est moins par amour de la liberté que par
+haine de l'inégalité. Leur fierté s'offense d'une tutelle qui prend des
+airs de commisération supérieure. Que ce soit bien là leur sentiment
+véritable, certains congrès l'ont manifesté clairement. «Nous demandons
+qu'il n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les deux sexes,»
+déclare une congressiste. «Protégeons le père comme nous protégeons la
+mère,» s'écrie une autre. «Je ne suis pas contre les lois du travail,
+prononce une troisième, je suis contre les lois d'exception[181].» Au
+fond, les réglementations de l'État trouvent grâce auprès des femmes.
+Mme Maria Martin, elle-même, dont le rapport se termine par cette
+formule du plus pur libéralisme: «Le travail libre dans un pays libre,»
+nous fait cet aveu: «Si la loi avait été applicable aux deux sexes, nous
+n'aurions eu rien à dire; un bien pour la classe ouvrière, en général,
+en eût pu sortir[182].»
+
+[Note 181: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+[Note 182: Rapport cité plus haut, _eod. loc._, p. 78.]
+
+Ainsi donc, en serrant de plus en plus près la question, nous arrivons à
+cette double constatation que les lois, qui régissent le travail
+féminin, ne sont guère attaquables dans les dispositions qui régissent:
+1º les travaux restés presque exclusivement aux mains des hommes, comme
+les travaux souterrains,--ceux-ci n'étant ni dans le tempérament ni dans
+les goûts des femmes; 2º les travaux restés presque exclusivement aux
+mains des femmes, comme les travaux de l'aiguille,--ceux-ci étant
+beaucoup moins dans les habitudes et dans les aptitudes de l'homme.
+
+Restent les industries où la main-d'oeuvre féminine fait concurrence à
+la main-d'oeuvre masculine: telle l'imprimerie, et souvent la filature
+et le tissage. Il n'est pas rare que, dans une même usine, hommes et
+femmes dirigent les mêmes machines. C'est à propos de ces industries
+mixtes que le mot «protection», toujours bienveillant en apparence, peut
+être nuisible dans l'application, en mettant l'ouvrière en état
+d'infériorité vis-à-vis de l'ouvrier.
+
+Comment voulez-vous qu'un patron accepte sur un pied d'égalité les
+hommes et les femmes, si les travailleuses lui causent, de par la loi,
+plus de tracas et plus d'obligations que les travailleurs? Or, les lois
+de protection du travail féminin l'assujettissent plus gravement aux
+visites imprévues des inspecteurs, au contrôle perpétuel des heures
+d'entrée et de sortie, aux vexations des enquêtes, à la surveillance de
+l'hygiène et du repos des ouvrières. Pour se dédommager de ces charges
+et de ces ennuis, rien de plus naturel que le patron paie la
+main-d'oeuvre féminine moins cher que la main-d'oeuvre masculine. Et
+voilà comment les lois de protection, suivant la démonstration de Mme
+Durand, ont pour résultat certain l'abaissement des salaires. On se
+flattait de protéger les femmes contre les hommes, et finalement on
+arrive à protéger les hommes contre les femmes. On voulait ménager la
+faiblesse de l'ouvrière, et l'on accroît l'infériorité de son labeur.
+Bref, en diminuant sa peine, on rationne son pain. D'où cette
+conclusion: «Voulez-vous l'égalité du salaire? Vous ne l'aurez que par
+l'égalité du travail. Et point d'égalité dans le travail sans liberté
+dans l'effort. Plus d'exception: le droit commun pour tous[183].» Et sur
+la proposition de M. Tarbouriech, le Congrès de la Gauche féministe a
+voté «l'application à toute la population ouvrière, et sans distinction
+de sexe, d'un régime égal de protection.»
+
+[Note 183: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Il y a dans ce voeu, si je ne m'abuse, une part de chimère et une part
+d'exagération. L'exagération, d'abord, sera évidente pour quiconque aura
+bien voulu se pénétrer des développements qui précèdent. Pourquoi, en
+effet, rejeter en bloc une loi de réglementation industrielle dont
+certaines catégories d'ouvrières,--et notamment les syndicats de la
+couture,--prétendent tirer profit? En maintenant même ces mesures
+d'exception pour les corps de métier qui en bénéficient, il n'est pas
+impossible de réaliser, en certains cas, l'unification des lois de
+protection au profit des deux sexes. Notre législateur est entré dans
+cette voie, en fixant le maximum de la journée de travail à onze heures
+pour les ouvriers et les ouvrières adultes. Par ailleurs, toutes les
+garanties prescrites en faveur de la sécurité et de la salubrité du
+travail profitent aux uns et aux autres; et nous espérons bien que le
+repos hebdomadaire s'imposera pareillement, avant qu'il soit longtemps,
+aux hommes comme aux femmes. L'égalité de protection pour les deux sexes
+est donc réalisable, en plus d'un point, là où ceux-ci travaillent dans
+les mêmes ateliers, coopèrent à la même fabrication, servent les mêmes
+machines.
+
+Mais cette assimilation peut-elle être absolue? Et elle devrait l'être
+pour amener et justifier l'égalité des salaires.--Je n'en crois rien, et
+c'est ici que m'apparaît la chimère. D'abord, il arrive souvent (l'aveu
+en a été fait à plus d'un congrès) que le travail de la femme ne vaut
+pas celui de l'homme. A temps égal, l'ouvrier l'emporte sur l'ouvrière
+par la résistance physique et la force musculaire. Je relève, dans une
+communication intéressante de Mme Durand, ce passage significatif: «La
+régularité dans le travail, la continuité dans l'effort, sont, en
+général, contraires au tempérament de la femme, qui est capable plutôt
+d'efforts momentanés, d'accès de zèle, de ce que l'on appelle,
+vulgairement des coups de collier[184].» Est-il possible que cette
+inégalité de labeur n'engendre pas une inégalité de rémunération? La
+lassitude et l'excitabilité, les indispositions et les maladies, sont
+plus fréquentes chez les ouvrières que chez les ouvriers: c'est un fait.
+Est-il possible au patron de n'en point tenir compte? Rester debout, par
+exemple, pendant de longues heures, à la boutique ou à l'usine, offre
+beaucoup plus d'inconvénients pour le personnel féminin que pour le
+personnel masculin; et c'est pourquoi la loi du 29 décembre 1900 n'a
+fait bénéficier d'un siège--tabouret, chaise ou strapontin--que les
+ouvrières et les employées.
+
+[Note 184: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+Dès lors, comment parler sérieusement d'égalité de protection légale
+entre l'homme et la femme? A peine le Congrès de la Gauche féministe
+avait-il voté cette assimilation que, par un hommage involontaire rendu
+à la vérité des choses, il s'est empressé de réclamer une protection
+spéciale pour l'ouvrière enceinte. Pas moyen, je pense, d'étendre aux
+hommes une pareille sollicitude. Or, de combien d'interruptions de
+travail et d'irrégularités inévitables sont cause et les grossesses, et
+les couches, et l'allaitement, c'est-à-dire toutes les charges de la
+maternité, dont c'est le propre d'exalter le coeur et aussi d'invalider
+momentanément les forces de la femme.
+
+Ces inégalités de nature ne permettent guère, on le voit, d'unifier la
+protection pour égaliser les salaires. Ce qui revient à dire que la
+maternité, qui est le lot de la femme, constituera toujours (fût-elle
+simplement virtuelle), pour les travailleuses de l'usine, une énorme
+surcharge dans cette course qui s'appelle la vie. Finissons donc par un
+conseil. Si nous voulons améliorer efficacement le sort des ouvrières,
+acceptons les services de tout le monde, d'où qu'ils viennent, du
+patron, de l'État, de la femme elle-même. Institutions patronales,
+réglementations légales, oeuvres syndicales, ont un rôle à jouer dans le
+relèvement de la condition féminine. Tirons-en tout le bien qu'elles
+comportent, ne décourageons aucune bonne volonté, et surtout
+gardons-nous des idées absolues si contraires aux complexités de la vie
+et à la nature des choses!
+
+Et maintenant, quels métiers, quelles fonctions peuvent être ouverts
+impunément au sexe féminin, sans détriment pour sa santé et, par suite,
+sans dommage pour la communauté? C'est une question d'«espèces», qu'on
+ne peut résoudre qu'en passant en revue les différentes carrières,
+auxquelles les femmes prétendent s'élever en concurrence avec les
+hommes. Et parmi ces prétentions nouvelles, il en est de graves et
+d'innocentes, de sérieuses et de risibles. Nous les traiterons, comme
+elles le méritent, en mariant le plaisant au sévère.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La concurrence féminine
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA FEMME OUVRIÈRE OU EMPLOYÉE.--PROTECTION DE LA
+ MAIN-D'OEUVRE FÉMININE.--ACCORD DES PRESCRIPTIONS
+ FRANÇAISES AVEC LES DÉCLARATIONS PAPALES.
+
+ II.--LA FEMME PROFESSEUR.--RÉPÉTITIONS AU
+ RABAIS.--CONDITION PRÉCAIRE ET DÉTRESSE CACHÉE.
+
+ III.--LA FEMME BUREAUCRATE.--EMPLOIS ET FONCTIONS QUI
+ CONVIENNENT ÉMINEMMENT AU SEXE FÉMININ.
+
+ IV.--LA FEMME ARTISTE.--LA CARRIÈRE THÉÂTRALE.--LES
+ BEAUX-ARTS ET LES ARTS DÉCORATIFS.
+
+
+Avant d'entrer dans l'examen des carrières revendiquées aujourd'hui par
+les femmes, il est bien entendu, encore une fois, que nous ne
+reconnaissons à l'État le droit d'intervenir, avec son appareil
+coercitif, pour départager les deux sexes et intimer impérieusement à
+l'un: «Vous ferez ceci!» et à l'autre: «Vous ferez cela!» qu'autant
+qu'il s'agit d'une distinction d'attributions réclamée par la nature des
+choses et dictée manifestement par le souci des intérêts supérieurs de
+l'ordre public. Hors de là, nous devrons appliquer aux femmes, comme aux
+hommes, le principe de la liberté du travail qui, depuis la Révolution
+française, fait partie de notre droit public.
+
+
+I
+
+Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de
+l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent
+d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une
+restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur
+d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et
+compromît sa santé.
+
+C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient
+présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne
+travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit;
+car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour
+enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te
+reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous
+réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil
+pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes
+nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze
+heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est
+possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement
+aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver,
+en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos
+consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une
+indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos
+finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront
+à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les
+mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène
+observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le
+zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe
+qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres
+intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.»
+
+Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé.
+Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En
+tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer,
+puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le
+travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les
+plus instantes du Souverain Pontife.
+
+Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des
+ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de
+l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un
+enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé
+strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura
+suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et
+morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par
+un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est
+des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux
+ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent
+admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature,
+à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la
+famille.»
+
+Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle
+s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que
+les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de
+supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de
+nos fières et libres féministes.
+
+Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite,
+pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune
+raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au
+foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un
+tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un
+atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur
+interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux
+champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne
+saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de
+quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus
+faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose
+sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de
+lèse-humanité.
+
+Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe.
+
+
+II
+
+Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la
+conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux
+douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans
+déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes
+sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation
+de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée.
+Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire
+des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin.
+Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de
+l'instruction publique. On les écoute, on les décore.
+
+Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter
+dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait
+logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices,
+puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement
+secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les
+tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que,
+présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus
+élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes
+instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne
+puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le
+méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine:
+les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le
+professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces
+jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours
+les plus rébarbatifs.
+
+Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour
+nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice,
+même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup
+mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un
+paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des
+précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs
+en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté
+de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain
+quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre
+de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à
+grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des
+milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de
+répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et
+frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On
+les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de
+pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves
+introuvables.
+
+La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver
+enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans
+une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire
+d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux
+que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de
+musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes.
+Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans
+les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en
+disputent l'entrée et meurent de misère.
+
+
+III
+
+Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles
+se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires
+injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme
+est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne
+pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.
+
+Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le
+travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme.
+Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour
+son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de
+merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et
+petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude,
+de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le
+calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des
+pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les
+femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture
+et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos
+administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes,
+elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure
+qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à
+diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le
+«fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas
+naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait
+pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille
+leur sied mieux qu'aux hommes.
+
+Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État,
+comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et
+quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la
+collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées
+d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries,
+nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à
+l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la
+porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque
+temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de
+bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si
+difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs
+d'enregistrement?
+
+Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes
+administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession
+raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes
+et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le
+répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même
+la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines
+carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La
+couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se
+relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes
+évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de
+larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office
+n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable,
+mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie
+bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux
+femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des
+mères.
+
+
+IV
+
+A côté du travail bureaucratique, mentionnons en passant le travail
+artistique.
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que les femmes sont admises à jouer un rôle
+sur les planches. La scène les attire. Actrices, danseuses et
+cantatrices paraissent, s'agitent, brillent et passent aux feux de la
+rampe, comme fleurs au soleil. Il y a en France près de 4 000 artistes
+lyriques et dramatiques. Mais à part les premiers sujets, la carrière
+théâtrale, si recherchée qu'elle soit, apporte plus de misère que de
+profit, plus d'abaissements que de triomphes.
+
+Il se peut toutefois que le cabotinage élève quelques rares élus à une
+situation supérieure, dont les grandes artistes ne sont point exclues.
+Souvent les théâtres ont pour directeurs des directrices. Singulière
+coïncidence: deux métiers sont ouverts depuis longtemps aux femmes, dont
+l'un consiste à gouverner la scène et l'autre à gouverner l'État. Les
+reines de cour sont de puissantes actrices, comme les actrices sont de
+puissantes reines de féerie. Le sexe fort laisse volontiers les femmes
+diriger la comédie humaine. Et si minces sont devenus en politique les
+pouvoirs de notre Président, que nous pourrions, sans inconvénient, le
+remplacer par une Présidente. Celle-ci ne serait pas moins décorative,
+et elle aurait l'avantage de donner un corps et une âme à la République
+française, que la tradition nous représente sous les traits d'une femme
+austère et virile.
+
+Mais toutes les femmes ne pouvant songer à incarner notre capricieuse
+démocratie, l'art leur tend les bras; et beaucoup s'y jettent
+éperdument. C'est leur droit. Elles sont, chez nous, environ 3 600
+artistes peintres et sculpteurs. Suivre les cours de l'École des
+Beaux-Arts est pour les jeunes filles une cause définitivement gagnée.
+
+Leur admission, du reste, a été fort mal accueillie par MM. les
+artistes. Ils étaient là chez eux, bien tranquilles, à l'aise, en
+famille,--une famille où il n'y avait que des hommes et, bien entendu,
+des hommes de génie. Et voici qu'au printemps de 1897, l'apparition de
+quelques poules a mis tous ces jeunes coqs en fureur. Notez que ces
+nouvelles recrues s'étaient masculinisées de leur mieux: pince-nez,
+cheveux courts, chapeaux tyroliens, jupes-tailleurs, leur mise était
+aussi virile que possible. Mais qu'est-ce qu'elles venaient faire à
+l'École? Enlever à ces MM. peintres et sculpteurs des diplômes et des
+médailles qui les exonèrent du service militaire. Alors, qu'on fasse
+porter le fusil à ces demoiselles! Non pas que nos fervents disciples de
+la beauté ne fussent, au fond du coeur, partisans convaincus de
+l'émancipation des femmes, dont ils font profession d'admirer et de
+reproduire les grâces; mais ils n'entendaient point que celles-ci
+eussent la mauvaise pensée de leur faire une injuste concurrence. Voilà
+pourquoi ils ont crié: au voleur! C'est ce qui nous permet de dire, pour
+employer un néologisme tout à fait en situation, que le rapin
+d'aujourd'hui n'aime pas la rapine.
+
+Au vrai, hormis quelques places dérobées à ces Messieurs, la condition
+des femmes n'en sera guère améliorée. La production artistique ne
+nourrit son homme et ne nourrira sa femme qu'à une condition, qui est
+d'avoir du talent, sinon du génie. Or, ces qualités maîtresses ne
+courent point les rues. Ce n'est pas même dans les salles d'une école
+qu'on les rencontre et qu'on les acquiert. Elles s'y développent et s'y
+assagissent, c'est entendu; mais elles naissent ailleurs, on ne sait
+comment! _Spiritus fiat ubi vult._ Il y a mieux à faire et plus à gagner
+du côté des arts décoratifs; et beaucoup de femmes s'y portent avec
+empressement. Les impressions et dessins sur étoffes, les spécialités de
+l'ameublement et de l'ornementation intérieure, offrent à un dessinateur
+de goût et d'ingéniosité mille occasions d'utiliser avantageusement son
+savoir et son habileté.
+
+Encore est-il que cette carrière suppose des aptitudes spéciales qui ne
+sont point le partage d'un grand nombre. Les conditions générales de la
+vie s'étant profondément modifiées et se modifiant rapidement chaque
+jour, il importe d'ouvrir aux femmes, non pas des emplois rares et
+difficiles, mais de larges occasions de travail rémunérateur. A côté des
+récriminations saugrenues et des déclarations extravagantes qui font
+dire à bien des gens, superficiellement informés, que le féminisme n'est
+qu'exagération ou puérilité, il y a des plaintes légitimes et des
+revendications justifiées qui méritent d'être écoutées et satisfaites.
+Or, c'est à peine si, en multipliant le nombre des femmes peintres,
+sculpteurs ou musiciens, on éveillera quelques vocations intéressantes.
+Il faut aux femmes intelligentes des carrières d'un accès plus facile
+et, si l'on peut dire, d'une exploitation plus lucrative, d'un rendement
+moins aléatoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'invasion des carrières libérales
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--LA FEMME SOLDAT.--CONCURRENCE PEU REDOUTABLE POUR LES
+ HOMMES.--MANIFESTATIONS PACIFIQUES.--ASSOCIATION DES FEMMES
+ FRANÇAISES POUR LA PAIX UNIVERSELLE.--UN BON CONSEIL.
+
+ II--LA FEMME MÉDECIN.--SON UTILITÉ EN FRANCE ET AUX
+ COLONIES.
+
+ III.--LA FEMME AVOCAT.--REVENDICATIONS
+ LOGIQUES.--OPPOSITION DES TRIBUNAUX.--ATTITUDE DU BARREAU.
+
+ IV.--OBJECTIONS PLAISANTES OPPOSÉES A LA FEMME
+ AVOCAT.--LEUR RÉFUTATION.
+
+ V.--LA FEMME MAGISTRAT.--INNOVATION PÉRILLEUSE.--LA FEMME
+ A-T-ELLE L'ESPRIT DE JUSTICE?
+
+
+On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes
+les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte
+suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme,
+réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques,
+administratives et municipales, et que toutes les professions libérales
+ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou
+non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe[185].»
+
+[Note 185: Voir la _Fronde_ du 12 septembre 1900.]
+
+
+I
+
+On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière
+militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait
+susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses
+et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à
+ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie
+proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses
+brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage
+militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il
+n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous,
+les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat
+particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment
+les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous
+ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et
+l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur
+versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des
+prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire
+chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige
+de notre histoire nationale.
+
+Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont
+rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment
+conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la
+généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et
+les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur
+sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se
+fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et
+le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop
+loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines
+fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir
+militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des
+candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on
+sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours,
+sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du
+recrutement[186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais
+porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux
+femmes des conditions vexatoires et ridicules.
+
+[Note 186: Voir la _Fronde_ du mercredi 12 septembre 1900.]
+
+Il se pourrait toutefois que l'exaltation de certaines féministes
+hardies et batailleuses, rompues à tous les sports et habituées à toutes
+les audaces, se fût élevée, au moins en espérance, jusqu'aux exercices
+violents et aux rudes épreuves de la vie militaire. L'épanouissement du
+«troisième sexe» devrait logiquement nous donner la vierge soldat. Mais
+on nous assure que la femme future se vouera, corps et âme, au
+relèvement et à la pacification de notre pauvre société. En quoi,
+sûrement, elle ne pourra se piquer de faire oeuvre de nouveauté; car nos
+petites soeurs des ordres enseignants et charitables, nos vierges
+apôtres,--qui furent souvent des vierges martyres,--l'ont devancée
+depuis des siècles au milieu des populations les plus hostiles et les
+plus sauvages, affrontant les privations et les dangers, recevant les
+injures et les coups, pour l'amour de Dieu et le salut de l'humanité
+ignorante et déchue.
+
+Au fond, religieuse ou laïque, la femme est née pour les oeuvres de
+paix, et non pour les oeuvres de guerre. On l'a remarqué cent fois:
+l'idée de la nécessité de la guerre en soi n'est pas une idée féminine.
+L'aversion des femmes pour les collisions de la force s'explique par un
+doux instinct de nature et, plus particulièrement, par l'instinct sacré
+de la maternité. Bien qu'elles soient exonérées de l'impôt du sang, il
+suffit qu'il soit payé par leurs maris et surtout par leurs fils pour
+qu'elles détestent la guerre. Comment s'étonner qu'elles défendent le
+fruit de leurs entrailles contre les fureurs de la haine? Ce n'est que
+par une victoire douloureuse de la volonté sur le coeur, par le
+sacrifice héroïque de la sensibilité au devoir patriotique, qu'une mère
+se résigne, et avec quel déchirement! aux violences et aux deuils des
+conflits sanglants. Hormis cette sublime et passagère élévation d'âme,
+les femmes se plaisent à caresser le rêve de la paix éternelle et de
+l'universelle fraternité.
+
+Ces idées se font jour, avec éclat, dans toutes les réunions féministes.
+On lit dans une lettre-circulaire adressée, en 1900, aux Congrès
+féministes de Paris par le Bureau permanent de la Paix qui siège à
+Berne: «Quand les femmes feront résolument la guerre à la guerre, la
+cause de la paix dans le monde sera gagnée.» Et les Françaises
+s'enrôlent en masse dans cette croisade généreuse. Elles se flattent,
+suivant leur langage, de «transformer les armées guerrières destructives
+en armées pacifiques productives.» Mme Pognon, notamment, nous a promis
+solennellement que la «femme supprimerait le règne de la force et
+inaugurerait le règne du droit.» Comment cela? «En réduisant au minimum
+l'énorme budget de la guerre et en substituant les oeuvres de vie aux
+oeuvres de mort[187].»
+
+[Note 187: La _Fronde_ du 6 septembre 1900.]
+
+A cette fin, la Gauche féministe a émis le voeu «que, dans
+l'enseignement de l'histoire, les éducateurs mettent en lumière la
+barbarie et l'injustice des guerres et qu'ils développent chez leurs
+élèves l'admiration des savants, bienfaiteurs de l'humanité, de
+préférence à l'admiration des grands conquérants, violateurs de la
+Justice et du Droit.» Et en plus de cette déclaration, qui part d'un
+excellent naturel, le même congrès a engagé «tous les gouvernements à
+mettre en pratique les principes adoptés par la conférence de la Haye.»
+Après cette double manifestation, les États auraient mauvaise grâce à
+ajourner le désarmement universel. Sinon, les femmes s'en mêleront!
+«Nous ne voulons pas, s'est écriée l'une d'elles, que l'on fasse de nos
+fils de la chair à canon; soeurs et frères en l'humanité, travaillons à
+faire tomber les frontières, pour la défense desquelles on nous demande
+la vie de nos enfants[188].»
+
+On m'en voudrait de ne pas joindre ici, comme un modèle du genre, cette
+véhémente apostrophe de Mme Séverine: «Nous sommes des créatures
+d'union. Nous ne voulons pas avoir des enfants, les porter neuf mois
+(car nous sommes les berceaux vivants de l'humanité), les nourrir de
+notre lait, en faire des hommes, afin qu'on nous les prenne pour les
+envoyer sur les champs de bataille, mutilés, saignants, et criant encore
+notre nom, dans leur dernier râle et leur dernier soupir.» Et avec cette
+boursouflure audacieuse qui lui est propre, l'oratrice a soulevé les
+acclamations de l'auditoire en recommandant aux femmes d'organiser
+contre la guerre «la grève des ventres». Voilà les hommes dûment
+avertis! Et pendant ce temps-là, il se faisait, dans l'enceinte de
+l'Exposition, au palais des États-Unis, une propagande si ardente en
+faveur du désarmement, qu'au dire de Mme Vincent, les Françaises, qui se
+permirent d'élever quelques timides objections contre les idées émises,
+furent traitées de «femmes à soldats[189]».
+
+[Note 188: La _Fronde_ du 8 et du 12 septembre 1900.]
+
+[Note 189: La _Fronde_ du 12 et du 13 septembre 1900.]
+
+Toutes ces citations feront craindre peut-être aux esprits calmes que la
+question de la paix, si douce au coeur des femmes, ne les entraîne à des
+outrances fâcheuses. Ce n'est point de «la grève des ventres» qu'il
+s'agit,--une telle menace n'étant pas d'une réalisation imminente,--mais
+des intérêts supérieurs de la patrie, qui me font un devoir de soumettre
+à l'«Association des femmes françaises pour la paix universelle»
+quelques idées très simples et très graves.
+
+L'intellectualisme humanitaire est en train d'affaiblir le sentiment
+national. Ce n'est un mystère pour personne, que les idées
+internationalistes font sourdement leur chemin dans les esprits. Si nous
+n'y prenons garde, le cosmopolitisme nous ruinera. Et pourtant, à
+l'heure actuelle, l'humanité n'est qu'une fiction ou, si l'on préfère,
+une idée. Où est l'humanité? En Russie? En Amérique? Là, je vois bien
+des hommes, mais ils sont Russes ou Américains avant tout. En Italie? En
+Allemagne? Là, je vois bien des hommes, mais on m'avouera qu'ils ne
+songent guère à désarmer leur nationalité au profit de la fraternité
+humaine. En Angleterre? Mais nos voisins d'outre-Manche ne rêvent qu'à
+enserrer le monde entier dans les replis sans cesse étendus et
+multipliés de l'impérialisme britannique. Ils n'ont de considération que
+pour l'humanité anglo-saxonne; ils sont aussi peu internationalistes que
+possible; ils sont «inter-anglais», comme disait John Lemoine, qui les
+connaissait bien.
+
+N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous
+environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne
+négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non;
+l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre
+dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités,
+sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions
+point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets
+anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de
+soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et
+incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en
+nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races
+qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des
+nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.
+
+Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment
+nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos
+rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression
+est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous
+pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque
+chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix
+des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce
+pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin,
+l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes,
+n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale
+réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables
+d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de
+rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux
+les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre
+nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à
+force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les
+peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la
+fréquence des conflits qui ensanglantent le monde.
+
+
+II
+
+«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses,
+c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.»
+Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de
+médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.
+
+Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit
+avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à
+laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité
+individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.
+
+Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être
+herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette
+fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que
+leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire
+et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de
+propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie
+intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement
+troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme
+s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des
+soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La
+vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus
+naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce
+qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus
+simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle
+fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant
+tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle
+peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte.
+Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les
+libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous
+servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.
+
+Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition?
+Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire
+que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que
+la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font
+preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité
+ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront
+peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans
+doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins
+sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes,
+il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations
+exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des
+nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens
+physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui
+marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans
+les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences
+organiques de leur propre constitution.
+
+En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant
+françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la
+France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle,
+il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue.
+Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos
+colonies.
+
+Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes
+françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules
+exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et
+préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux
+soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de
+cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins
+semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort
+heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement
+récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant,
+le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de
+cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les
+ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements
+n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et
+excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans
+laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de
+France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier,
+outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les
+connaissances thérapeutiques.
+
+Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes
+séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin
+en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher
+aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en
+leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant
+établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes
+comme des envoyées du ciel.
+
+Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de
+leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous
+venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient
+avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà
+supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas
+tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la
+mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un
+mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des
+dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et
+chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des
+Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses
+soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru
+pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France
+mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il
+s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures
+doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours
+lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le
+mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il
+serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement
+égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du
+pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer
+qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des
+missions sanitaires aux colonies.
+
+
+III
+
+Depuis le 1er décembre 1900, les Françaises peuvent exercer la
+profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur était pas permis de se
+faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on
+ne voit pas pourquoi il leur avait été interdit de plaider, alors qu'on
+les autorisait à guérir.
+
+Dans l'antiquité, le sexe faible fut admis parfois à pérorer devant la
+justice. L'histoire a conservé le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme
+d'un sénateur, qui avait été autorisée à plaider pour autrui. Mais de
+cette première avocate, Valère Maxime nous donne une idée plutôt
+fâcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs à des aboiements;
+et telles furent ses violences et sa cupidité que «son nom devint le
+plus grand outrage dont on pût cingler un visage de femme.» Après avoir
+indiqué qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jésus-Christ, son sévère
+biographe ajoute: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit
+plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa
+naissance.»
+
+Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicité, de
+nos jours, l'honneur de prêter le serment d'avocat et de paraître à la
+barre d'un tribunal, a mérité le bonheur de voir son nom passer à la
+plus lointaine postérité. En revendiquant le droit de plaider pour
+autrui, elle n'a point obéi, soyez-en sûrs, à de mesquins sentiments de
+vanité ou d'intérêt personnel. Son but était plus noble et plus
+désintéressé: poser un principe, établir un usage, conquérir une liberté
+pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante,
+elle n'a pas eu de peine à reconnaître les imperfections de notre
+organisation sociale, et qu'aux misères, qui affligent notre vieux
+monde, il n'est qu'un remède que son sexe brûle de nous administrer avec
+sagesse et autorité. On l'a déjà deviné: il n'y a pas en France assez
+d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation!
+Trop peu de gens pérorent à la face des juges; le prétoire est
+silencieux et désert. Il est grand temps que les femmes comblent les
+vides de la corporation.
+
+Que si l'on ne goûte point cette explication, on reconnaîtra, du moins,
+que la revendication de Mlle Chauvin était des plus raisonnables et des
+plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il
+était facile de prévoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la
+possession d'un titre nu, d'un parchemin décoratif, et que, sachant
+vaincre, elle chercherait à profiter de la victoire. Comment! les femmes
+sont admises, dans nos Facultés de droit, à suivre les cours et à passer
+les examens; et, leurs études terminées, on leur défendrait d'en tirer
+parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses
+camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire
+une clientèle, se créer une position, bref, tirer de son grade toute la
+valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la
+magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne
+consentirait point à ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie,
+une contradiction, une impossibilité. Doctoresses en médecine, il a bien
+fallu leur permettre d'exercer la profession médicale. Licenciées en
+droit, il était inévitable qu'on les admît à exercer la profession
+d'avocat. Leur conférer des diplômes sans les autoriser à en bénéficier,
+c'était, ni plus ni moins, une offense à la logique et un déni de
+justice.
+
+Si pressantes que fussent ces considérations, les Cours d'appel de
+Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordèrent pour fermer aux femmes
+l'accès du barreau[190]. Le 1er décembre 1897, sur les conclusions de M.
+le Procureur général, Mlle Chauvin fut «déboutée» de ses prétentions.
+Les motifs de l'arrêt sont tirés, en substance, de l'ancien droit et des
+traditions du barreau. Lorsque le législateur a rétabli l'Ordre des
+avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes
+et aux règles qui étaient en vigueur avant la Révolution; or, dans
+l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait
+toujours été considérée comme un «office viril»; donc, aujourd'hui
+encore, la femme ne saurait y prétendre.
+
+[Note 190: Voyez _la Femme devant le Parlement_, de M. Lucien LEDUC.
+Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.]
+
+Ce syllogisme est d'une rigueur contestable. Bien que nos tribunaux
+aient pour mission d'appliquer la loi et non de la corriger, et qu'ils
+ne soient point recevables, conséquemment, à rechercher (l'arrêt en fait
+la remarque) si le progrès des moeurs rend désirable que la femme soit
+admise à l'exercice de la profession d'avocat, il est difficile de
+croire que le Corps législatif de 1812 ait eu l'intention de repousser
+le serment des femmes licenciées. A la vérité, une pareille prohibition
+n'est point entrée dans son esprit, pour cette bonne raison que
+l'hypothèse de la femme avocat paraissait alors invraisemblable. Reste
+le texte de loi qui, en termes généraux, admet au serment «les licenciés
+en droit;» et, à moins de prétendre que l'emploi du genre masculin est
+toujours restrictif du genre féminin,--ce qui n'est point
+acceptable,--il eût été plus logique d'ouvrir aux femmes, par arrêt de
+justice, la porte du barreau, comme leur est ouverte celle des Facultés
+de droit qui la commande et y conduit. Pourquoi les exclurait-on d'une
+profession intellectuelle qui n'exige qu'une dépense ordinaire de force
+physique, alors qu'il ne vient à l'idée de personne de leur interdire
+les occupations manuelles pourtant plus fatigantes et plus dures?
+D'autant plus que la capacité est de règle générale, que les incapacités
+ne se présument pas plus que les déchéances et les pénalités, que
+l'interprète ne doit pas distinguer là où le législateur ne distingue
+point, et qu'enfin, dans le silence des textes, la mission de la
+jurisprudence est de suivre l'évolution des moeurs et de seconder la
+marche des idées.
+
+Au surplus, la question n'a pas été enterrée par cette sentence,
+restrictive. Mlle Chauvin n'est point la seule femme qui ait fait ses
+études juridiques. Il y a, sur les bancs de nos Écoles de droit,
+d'autres étudiantes qui brûlent du même feu sacré. C'est pourquoi, à
+défaut des magistrats qui se sont obstinés à faire la sourde oreille,
+notre Parlement s'est empressé de leur octroyer, par une loi spéciale,
+en date du 1er décembre 1900, la faculté de plaider devant les tribunaux
+français.
+
+A cela, point d'inconvénients graves. Dernièrement un bâtonnier de Paris
+déclarait au Palais: «Nous autres gens de robe, nous sommes tous
+féministes.» C'est beaucoup dire; mais, après tout, il n'est aucune
+bonne raison d'écarter les femmes de la barre. Redouterait-on, par
+hasard, leur concurrence? Trouverait-on libéral de les évincer du
+barreau, comme d'autres ont voulu les expulser de certaines écoles ou de
+certains ateliers? Robes contre robes! Nous ne prêterons point à
+Messieurs les avocats d'aussi misérables calculs: un tel ostracisme
+serait cruel autant que ridicule. Il n'est pas à craindre, d'ailleurs,
+que les femmes leur disputent sérieusement la clientèle des plaideurs.
+Le barreau est trop encombré pour qu'elles s'y précipitent en foule au
+préjudice des situations acquises.
+
+Laissons donc les femmes plaider, puisqu'elles le veulent. Outre qu'à
+faire ce qu'elles désirent on a généralement la paix, le meilleur moyen
+de désarmer un caprice est encore de le satisfaire; et comme la plupart
+ne tenaient à être avocates que parce que cette fonction leur était
+défendue, il est vraisemblable que, depuis qu'elle leur est permise,
+beaucoup en perdront l'envie. Rechercheront seules les luttes et les
+contentions de la chicane celles qui, douées de facultés et de goûts
+heureusement assez rares, se feront un jeu de sacrifier la retenue de
+leur sexe à l'exhibition publique de leur personnalité.
+
+Ne craignons donc point que la loi, qui a ouvert toutes grandes devant
+ces dames les portes du Palais, précipite vers le barreau une multitude
+impétueuse de femmes loquaces et grandiloquentes. En tout cas, lors même
+que le nombre des «avocates» ne serait pas très considérable, les
+plaideurs, du moins, auront le droit de choisir, à leur guise, sans
+distinction de sexe, celui ou celle qu'ils trouveront digne de défendre
+leurs intérêts.
+
+
+IV
+
+Reste à savoir si la justice gagnera quelque chose à cette intervention
+des femmes. La question est complexe et vaut la peine d'être examinée.
+
+Et d'abord, pourquoi le barreau eût-il été inaccessible aux femmes? Ce
+n'est pas une situation bien difficile à conquérir. Nous savons, hélas!
+par une expérience déjà longue, que le grade de licencié en droit et le
+titre d'avocat, qui en est le couronnement le plus fréquent, sont à la
+portée de toutes les intelligences. Il n'est pas à craindre, d'autre
+part, que les femmes soient jamais embarrassées de parler: elles ont le
+don des langues, l'esprit de contradiction; elles sont raisonneuses,
+opiniâtres, souples, rusées, habiles et promptes à la riposte; elles
+savent d'instinct aiguiser le trait. Dira-t-on qu'elles jouissent
+précisément d'une élocution si facile, si abondante, qu'on peut
+appréhender qu'elles n'usent avec excès des droits sacrés de la défense?
+Certes, l'expérience atteste que les femmes silencieuses ou discrètes
+sont rares. Et c'est une réflexion de Montaigne que «la doctrine qui ne
+peut leur arriver ne l'âme, leur demeure en la langue.» Déjà, avec nos
+avocats, les audiences sont interminables; avec ces dames, ne sera-t-il
+pas plus difficile de mettre un frein aux épanchements de leur verbe?
+Dès qu'on aura donné la parole aux femmes, comment fera-t-on pour la
+leur retirer? Je réponds qu'il appartiendra aux juges de s'armer de
+courage et de sévérité.
+
+On a vu un autre inconvénient grave,--maintenant que les prévenus
+peuvent se faire assister de leur avocat,--à donner accès à une
+doctoresse, fût-elle un peu mûre, dans le cabinet du juge d'instruction;
+car, à partir de ce moment, les secrets de la procédure seraient trop
+mal gardés. Mais les âmes sensibles ont répondu que les rudesses du
+magistrat inquisiteur et les désagréments de l'interrogatoire seront
+adoucis et égayés par les grâces d'un charmant tête-à-tête.
+
+On a fait remarquer, dans le même ordre d'idées, que, par le contact du
+beau sexe, les conversations de couloir se transformeraient
+naturellement en flirts galants; que la salle des Pas perdus, qui
+retentit souvent des propos les plus libres, deviendrait une sorte de
+grand salon où fleuriraient toutes les civilités; que le langage du
+prétoire prendrait, de la sorte, plus de discrétion et de retenue; bref,
+que la vie et les moeurs du Palais en seraient comme renouvelées,
+tempérées, affinées. Est-ce donc à dédaigner? On ajoute qu'aux
+plaidoiries de ces dames les magistrats seront tout yeux et tout
+oreilles: on a beau être juge, on n'en est pas moins homme. Quant à
+penser que les magistrats seraient capables de faire une infidélité à la
+justice, par condescendance pour les grâces oratoires et les charmes
+persuasifs de la femme avocat, c'est une inconvenance à laquelle
+personne ne voudra s'arrêter une minute.
+
+Il y a bien encore la question du costume, mais quelle folie de vouloir
+interdire aux femmes le port de la robe! Par une coutume, où il n'est
+point défendu de voir un symbole plein de sens, nos avocats portent, de
+tradition immémoriale, la robe et le rabat,--nous pourrions dire, si
+nous n'avions peur de choquer de très dignes susceptibilités, le jupon
+et la bavette. Pas besoin pour les femmes, qui voudront fréquenter le
+prétoire, de modifier beaucoup leur costume. Puisque les avocats
+s'habillent en femmes, les femmes peuvent bien s'habiller en avocats.
+Les juges eux-mêmes portent la toge. Est-ce que Rochefort ne les appelle
+pas chaque jour des «enjuponnés?» Sans compter que la toque ne ferait
+pas si mal sur une jolie tête; et vous pensez bien que ces demoiselles
+ne manqueront pas d'y ajouter bien vite des fleurs, des rubans ou
+quelque orgueilleux plumet.
+
+On dit encore qu'il faudra modifier, à leur égard, les traditionnelles
+formules. Pas moyen de saluer une doctoresse par ces mots: «Mon cher
+confrère! Mon cher maître!» Et d'autre part, il serait inconvenant de
+féminiser cette dernière appellation. L'appellera-t-on «avocate»? Les
+puristes s'y refusent. A quoi de saintes âmes ont répondu que les
+catholiques, dans leurs prières, donnaient ce nom à la Vierge: _Advocata
+nostra!_ ce qui signifie précisément qu'elle plaide notre cause auprès
+du Grand Juge. Pourquoi ce qui se dit en latin ne se dirait-il pas en
+français? C'est une simple habitude à prendre.
+
+Vraiment, j'ai honte de traiter si légèrement une si grave question;
+mais le Français, né malin, est devenu si spirituel, qu'il nous ferait
+un crime de ne point flatter un peu sa manie. Très sérieusement, cette
+fois, j'ai l'idée que les femmes pourraient bien faire de terribles
+avocats. Lorsqu'elles se jugent en possession de la vérité,--et il leur
+est habituel de se croire infaillibles,--leur coutume est de s'y
+cramponner avec une obstination démonstrative. Joignez que la première
+qualité d'un avocat, c'est la souplesse. Pour défendre une bonne cause,
+et surtout pour gagner un mauvais procès, il lui faut un esprit fin,
+subtil, fécond en ruses de procédure, tout un ensemble de qualités
+professionnelles que les hommes auraient tort de revendiquer pour eux
+seuls.
+
+Il est vrai que lorsqu'une femme traite ses propres affaires, tout ce
+qui va contre son gré ou son caprice est réputé non avenu. Une loi qui
+la gêne est une loi absurde. La vue exclusive de ce qu'elle croit son
+intérêt ou son droit, l'aveugle et l'hypnotise. C'est son malheur de ne
+point savoir douter, quand ce qu'elle aime ou ce qu'elle désire est en
+cause. Elle devient alors une créature de parti pris et de passion, et
+elle perd, du coup, le sens des affaires et la conscience de la justice.
+J'enregistre en passant cette attestation d'un maître du barreau: «Il
+n'est point d'avocat qui n'ait été, à ses débuts, stupéfait de
+l'intelligence têtue que certaines femmes, d'ailleurs très fines et très
+avisées, mettent à lutter contre le droit et l'évidence, dès qu'il
+s'agit de leurs propres intérêts[191].»
+
+[Note 191: André HALLAYS, _Les Femmes au barreau_. Journal des Débats du
+19 septembre 1897.]
+
+Seulement le même écrivain se hâte d'ajouter qu'en ce qui concerne les
+affaires des autres, ces mêmes femmes retrouvent immédiatement leur
+sang-froid et leur lucidité. Point de doute que certaines «avocates» ne
+se montrent très capables de classer un dossier et d'exposer une
+affaire, et que, l'expérience aidant, elles ne fassent preuve d'un coup
+d'oeil, d'une prudence, d'une imagination, d'une fertilité de moyens à
+déconcerter un vieux procureur. Mais, encore une fois, elles seront peu
+nombreuses,--l'activité des diplômées devant se porter, semble-t-il,
+avec plus de raison et plus de profit, vers les carrières sédentaires et
+tranquilles de la bureaucratie.
+
+
+V
+
+L'arrêt de la Cour de Paris, qui a refusé d'admettre Mlle Chauvin à
+prêter le serment d'avocat, signale les étroites relations de la
+magistrature et du barreau. En effet, les avocats sont appelés, le cas
+échéant, à suppléer les juges. Or, il est incontestable que la femme ne
+saurait, dans l'état actuel de notre législation, siéger comme
+magistrat. Et l'arrêt précité en tirait argument pour interdire à la
+femme la profession d'avocat.
+
+Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une
+si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature
+du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé
+à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais
+à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le
+Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.
+
+Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un
+aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre
+confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop
+impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère
+est plus exaltée que la nôtre. _Nulla est ira super iram mulieris_,
+lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les
+femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont
+un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent,
+plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la
+police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.
+
+Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui
+les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles,
+elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs
+impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer,
+comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou
+qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc
+renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus
+séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des
+pièges au sentiment de la justice.
+
+Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de
+leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment,
+à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de
+leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de
+prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille
+peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de
+condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont
+guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.»
+Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement
+comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles,
+soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à
+condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du
+coeur plus que de la froide et impartiale raison.
+
+Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas
+incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un
+déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son
+recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une
+impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat
+du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse
+faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en
+fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le
+grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération,
+cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande
+préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons
+prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et
+froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures
+sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la
+merci des émotions violentes.
+
+Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs
+jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles
+détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs
+faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une
+intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons
+souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour
+demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous
+va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!
+
+Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations,
+qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de
+sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui
+ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui
+absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui
+condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes
+et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins
+équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent.
+Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent
+trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine
+ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre
+commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées
+sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié
+vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la
+justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le
+premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.
+
+Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une
+place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de
+prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à
+la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions
+déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que
+le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union
+américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre
+d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans
+tenir compte des preuves.
+
+En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le
+glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait
+sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère,
+mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la
+sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le
+monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler
+franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les
+fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On
+verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira
+l'émancipation graduelle de son sexe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Le féminisme colonial
+
+
+ SOMMAIRE
+
+ I.--ENCOMBREMENT DE TOUS LES EMPLOIS DANS LA
+ MÈRE-PATRIE.--ÉMIGRATION DES FEMMES AUX COLONIES.
+
+ II.--LA FRANÇAISE EST TROP SÉDENTAIRE.--PAS DE COLONISATION
+ SANS FEMMES.--LES APPELS DE L'«UNION COLONIALE».
+
+ III.--CONCLUSION.--EST-IL À CRAINDRE QUE L'ÉMANCIPATION
+ ÉCONOMIQUE DÉNATURE ET ENLAIDISSE LA FRANÇAISE DU XXe
+ SIÈCLE?--RÉSISTANCES MASCULINES.--AVIS AUX FEMMES.
+
+
+Et maintenant une réflexion générale s'impose. Ouvrons aux femmes tous
+les emplois industriels, toutes les carrières libérales: en seront-elles
+beaucoup plus avancées? pourront-elles se frayer un chemin à travers la
+foule qui les encombre? Retenons qu'à chaque porte les hommes se
+bousculent et s'écrasent. Est-il donc croyable que le sexe faible
+parvienne à enlever au sexe fort des occupations rémunératrices, pour
+chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les
+places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux
+femmes? Dès lors, puisque les fonctions intérieures sont occupées,
+surpeuplées, saturées, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au
+dehors des occasions de travail qui font défaut dans la mère-patrie.
+
+
+I
+
+Point besoin, pour cela, d'émigrer à l'étranger. Nos colonies nouvelles,
+où tout est à créer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des
+débouchés et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la
+métropole, où l'encombrement des professions condamne les mieux armées
+pour la lutte à la souffrance ou à la médiocrité. Que ne sont-elles plus
+nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'écoutant que
+leur bravoure et leur dévouement, s'en vont sur les terres neuves servir
+la patrie aux côtés de leurs maris? Combien de jeunes filles méritantes,
+adroites, économes, qui traînent une vie étroite et gênée parmi les durs
+travaux d'un ménage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou
+dans quelque bicoque lézardée de nos provinces endormies,--et qui
+pourraient trouver au-delà des mers, avec une existence plus libre et
+plus large, un emploi, une situation, souvent même une famille?
+
+Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit être
+l'événement final désiré, la conclusion entrevue et préparée. A quoi bon
+émigrer pour se créer au loin un foyer qui risque de rester désert? A
+peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur
+et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes façons, traitées
+par les colons en épouses possibles. Les femmes font prime en de
+certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute
+nouveauté, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces «théories» de
+jeunes filles, pour ces convois précieux de chères créatures d'une garde
+si difficile, que nous convions à la conquête du monde sauvage. Mais
+nous sommes loin de l'ancien régime, qui confiait aux Manon Lescaut le
+soin de peupler et de réjouir ses colonies.
+
+En réalité, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations,
+des professions même essentiellement féminines, qui, au regret des
+colons, n'ont pas encore de représentants. M. Chailley-Bert, qui s'est
+fait une spécialité des questions coloniales, nous apprenait récemment
+qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, ont
+besoin de couturières et de modistes; que les fonctionnaires mariés,
+résidents de toutes classes, généraux et officiers supérieurs,
+directeurs des travaux publics et des affaires indigènes, sollicitent
+parfois des institutrices pour l'éducation de leurs enfants; que les
+commerçants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier à une
+comptable entendue la direction de leur intérieur ou les menues besognes
+de leur domaine; bref, que, dans la société de là-bas, il y a des cases
+vides qui pourraient être occupées avec profit par les femmes.
+
+
+II
+
+Mais il faudrait avoir le courage d'émigrer. Et par malheur, la
+Française est beaucoup moins voyageuse, beaucoup moins déracinable que
+l'Anglaise ou l'Américaine, qui part gaiement, bras dessus bras dessous,
+avec son homme, pour chercher la fortune et fonder une famille aux
+quatre points cardinaux.
+
+On a beau lui dire, avec M. Jules Lemaître, qu'elle trouverait au-delà
+des mers un «emploi de son énergie» plus «intéressant» et plus
+«profitable» que de tirer le diable par la queue dans une étroite
+chambre de Paris, et qu'en suivant là-bas son cousin ou son ami
+d'enfance, elle deviendrait «la reine d'une concession» fondée dans la
+brousse et conquise sur la barbarie par son brave petit mari; on a beau
+lui dire, avec Mme Arvède Barine, qu'une fille bien née, qui a bon pied,
+bon oeil, la tête fière et le coeur chaud, devrait «faire faire la
+lessive sous une autre latitude à des femmes noires, jaunes ou brunes,»
+plutôt que de «la couler elle-même toute sa vie en vue du clocher
+natal;» on a beau lui rappeler ses ancêtres, les braves femmes de
+Normandie ou de Bretagne, qui ont contribué à fonder et à peupler le
+Canada: c'est en vain. Elle ne se sent qu'une très médiocre inclination
+pour les aventures et les hardiesses de la vie coloniale. Combien de
+Parisiennes étouffent, pâlissent, végètent, souffrent, languissent au
+cinquième étage de la capitale? Allez donc les arracher au boulevard!
+Rien que la banlieue leur paraît un lieu d'exil.
+
+Et la provinciale n'est pas plus facile à transplanter. C'est une sorte
+d'esclave volontaire attachée à la glèbe. Au bout de quelques semaines
+de déplacement, lorsqu'elle se risque à voyager, elle a comme la
+nostalgie de son clocher. Briser les mille liens de la famille, des
+relations, des habitudes, qui l'enchaînent au sol, est un sacrifice
+qu'elle n'accomplit jamais de son plein gré. Dire adieu à la terre et au
+ciel de la douce France, est une rupture à laquelle elle ne se résout
+point sans douleur et sans regret.
+
+Et pourtant, comment le Français peut-il devenir aventureux et se faire
+colon, si la Française refuse de le suivre ou l'empêche de partir? C'est
+bien la peine d'exciter le coq gaulois à s'envoler par-delà les mers, si
+les poules mouillées, qui l'entourent, se cramponnent obstinément à leur
+perchoir! S'enfermer entre les frontières de la France, sous prétexte
+qu'il fait trop de chaleur au sud, trop de neige au nord, trop de vent à
+l'est, trop de pluie à l'ouest, c'est, pour parler comme Mme Arvède
+Barine, «agir et raisonner en empaillée.»
+
+Si le féminisme est vraiment une doctrine de fierté, de courage et
+d'indépendance, ennemie du préjugé, de la routine, de l'immobilité, s'il
+aime à copier les libres allures de l'Anglaise et de l'Américaine, il
+doit s'appliquer sans retard à convertir la Française d'aujourd'hui, si
+timide et si casanière, en forte et brave créature résolue à secouer ses
+habitudes sédentaires, à lâcher les jupes de sa maman, à conquérir la
+pleine liberté de ses mouvements. Il y va de son intérêt, de la fortune
+de son mari, de l'avenir de ses enfants et, par surcroît, de la grandeur
+et de la vitalité du pays. En France, je le répète, les places manquent
+aux hommes et aux femmes, tandis que nos colonies leur offrent des
+terres vacantes, des emplois inoccupés: qu'ils aillent donc les prendre!
+Symptôme rassurant: on nous affirme que les femmes françaises, en quête
+d'une position, ne sont pas restées sourdes aux appels de l'Union
+coloniale, instituée précisément pour diriger un courant d'émigration
+des deux sexes vers nos possessions d'outre-mer. Des institutrices, des
+couturières, des modistes, des sages-femmes et même des demoiselles sans
+profession, poussées par le bon motif, se mettent avec empressement à la
+disposition du comité. Il s'est même constitué une «Société française
+d'émigration des femmes,» dont Mme Pégard est la secrétaire générale.
+
+Voilà du féminisme utilitaire et patriotique! Pour conclure, la femme
+libre, l'Ève nouvelle, l'indépendance et l'égalité intégrales des sexes
+ne sont que des «turlutaines» inquiétantes ou risibles. Mais on a pu
+voir qu'à côté de ce féminisme extravagant, qui est une pose et parfois
+même une carrière, et dont les élucubrations seraient plutôt joyeuses,
+si elles n'achevaient d'affoler quelques cervelles déjà portées aux
+hallucinations les plus chimériques et aux rêveries les plus
+fâcheuses,--il en est un autre sérieux, pratique, sensé, qui s'efforce
+de faire à la femme contemporaine une situation digne des temps
+nouveaux.
+
+
+III
+
+Et maintenant, que les philosophes, les poètes et, plus généralement,
+tous les esprits délicats sur lesquels la femme a conservé la
+souveraineté de l'amour et de la beauté, s'affligent de
+l'«industrialisme» qui l'envahit et la vulgarise; qu'ils s'effraient de
+la diminution du sens esthétique, de la préoccupation excessive des
+soucis d'argent, des brutalités croissantes du combat pour la vie, qui
+étouffent et abolissent la douceur, la finesse, la tendresse, tous les
+dons, toutes les grâces du sexe féminin; qu'ils dénoncent le féminisme
+comme un malheur public; qu'ils y voient une déviation des aptitudes
+rationnelles de la femme, une perversion de son rôle traditionnel, une
+dégénérescence où s'émoussent peu à peu toutes les amorces dont la
+nature l'a douée pour la survivance et le salut de l'espèce,--rien n'y
+fera. Il faut vivre.
+
+Et, suivant toute vraisemblance, cette loi de dure nécessité pèsera
+douloureusement sur le XXe siècle qui commence. Mais ayons foi dans
+l'éternel féminin. A ceux qui pensent avec tristesse et découragement
+que, dans ce nouvel état de choses, la femme perdra la plupart des
+qualités dont son charme est fait, et qu'à force de poursuivre les mêmes
+vues, les mêmes ambitions et les mêmes carrières que l'homme, à force de
+se rapprocher de lui par ses allures, ses dehors et son langage, elle ne
+peut manquer de se dénaturer et de s'enlaidir; à tous ceux, en un mot,
+qui tremblent de la voir se viriliser grossièrement, nous avons une
+remarque rassurante à faire: la femme est possédée du démon de la
+coquetterie. Ainsi le veut la nature. Et c'est heureux; car pour plaire
+aux hommes, il n'est pas possible que jamais la femme cesse tout à fait
+d'être femme.
+
+Convient-il donc, pour finir, de crier aux hommes en possession de tous
+les emplois lucratifs: «Place aux femmes»? Ce serait peine perdue. Notre
+sexe n'abandonnera point sans combat les postes qu'il détient de temps
+immémorial. Il y aura lutte: les femmes peuvent y compter. D'autre part,
+la nature les prédestinant, avant tout, au rôle d'épouse et de mère, ce
+n'est point trop dire que la plupart d'entre elles ne sont pas faites
+pour les carrières actives et les professions contentieuses.
+
+Il ne sera donc profitable qu'à une minorité de mener une existence
+dissipée en occupations extérieures. Combien peu réussiront, notamment,
+dans les fonctions libérales dont tant d'hommes font le siège, eux
+aussi, sans succès et sans profit! La médecine et surtout le barreau
+réservent aux futures doctoresses plus de déboires que d'affaires et de
+clients. Si même, par malheur, le sexe féminin arrivait à prendre pied
+solidement dans les positions que nous occupons en maîtres, nous
+estimons qu'il n'aurait guère à s'en féliciter. Ne verrait-on pas alors
+se multiplier le nombre des maris parasites vivant du travail de leurs
+femmes? Trop nombreux sont déjà ces hommes méprisables entre tous,
+depuis le gentilhomme ruiné qui redore son blason avec la dot d'une
+roturière, jusqu'à l'ignoble Coupeau qui mange, en bombances malpropres,
+le gain de Gervaise la blanchisseuse. L'histoire atteste que là où les
+femmes font la besogne des hommes, ceux-ci traînent dans l'oisiveté et
+la dépravation une existence inutile et despotique.
+
+Que si, enfin, ces prévisions à longue échéance paraissaient excessives
+ou aventureuses, on nous concédera, au moins, que tout progrès réalisé
+par la femme dans la voie de l'égalité économique et sociale, avivera la
+lutte pour la vie entre les deux moitiés de l'humanité. Chaque droit
+qu'elle aura conquis nous déchargera d'une partie de nos devoirs envers
+elle. Tolstoï l'a dit avec esprit: «C'est parce qu'on leur refuse des
+droits égaux à ceux des hommes, que les femmes, comme des reines
+puissantes, tiennent dans l'esclavage... les neuf dixièmes de
+l'humanité.» Mais dès que l'égalité sera rétablie et la bataille
+imprudemment commencée, j'ai l'idée que la brutalité masculine aura beau
+jeu. Qui sait si, habitué à voir dans la femme, non plus un être faible
+à protéger, mais une concurrente à redouter et une rivale à combattre,
+l'homme ne lui fera pas payer en rudesse ce qu'elle aura gagné en
+indépendance? C'est pourquoi nous la supplions de ne point se précipiter
+à l'assaut des carrières viriles par bravade ou par vanité, et de ne
+marcher sur les brisées des hommes qu'autant que la nécessité l'y
+contraindra. Hors d'une situation à conquérir pour soutenir le poids de
+la vie, ses ambitions inconsidérées lui vaudraient peut-être de dures
+représailles. Où l'âpre concurrence commence, la douce urbanité finit.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PAGES
+
+AVERTISSEMENT AU LECTEUR 1
+
+LIVRE I
+TENDANCES ET ASPIRATIONS FÉMINISTES
+
+CHAPITRE I
+L'esprit féministe
+
+I.--Ce que la féminisme pense de l'assujettissement et de
+l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptômes
+d'émancipation. 1
+
+II.--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son but.--Rêves
+d'indépendance. 4
+
+III.--Les doléances du féminisme et «les droits de la femme». Notre
+plan et notre division. 6
+
+CHAPITRE II
+Tendances d'émancipation de la femme ouvrière
+
+I.--D'où vient le féminisme?--Son origine américaine.--Ses
+tendances diverses. 10
+
+II.--Affaiblissement de la moralité du peuple.--L'ouvrier ivrogne
+et débauché.--Pauvre épouse, pauvre mère! 12
+
+III.--Difficultés croissantes de la vie.--La main-d'oeuvre et
+l'épargne de l'ouvrière. 15
+
+CHAPITRE III
+Tendances d'émancipation de la femme bourgeoise
+
+I.--Portraits, d'aïeules.--Nos grand'mères et nos filles.--La
+Parisienne et la Provinciale. 17
+
+II.--Les émancipées sans le savoir.--La faillite du mari. 20
+
+III.--Les jeunes filles de la petite et de la haute
+bourgeoisie.--Soucis d'avenir des premières, goûts d'indépendance
+des secondes; hardiesse et précocité des unes et des autres. 22
+
+IV.--Les fautes de l'homme.--La femme lui prend ses idées
+d'indépendance. 24
+
+CHAPITRE IV
+Tendances d'émancipation de la femme mondaine
+
+I.--Les outrances du théâtre et du roman.--Le monde où l'on
+s'amuse.--Le féminisme exotique et jouisseur. 27
+
+II.--La femme oisive et dissipée.--Ce qu'est la mère, ce que sera
+la fille. 29
+
+III.--Demi-vierge et demi-monstre.--Où est l'éducation familiale
+d'autrefois? 31
+
+CHAPITRE V
+Tendances d'émancipation de la «femme nouvelle»
+
+I.--Les professionnelles du féminisme sont de franches
+révoltées.--Le prolétariat intellectuel des femmes. 33
+
+II.--Nouveautés inquiétantes de langage et de conduite.--La femme
+«libre».--État d'âme anarchique. 35
+
+CHAPITRE VI
+Modes et nouveautés féministes
+
+I.--Le féminisme opportuniste.--Son programme.--Sports virils.--Ce
+qu'on attend de la bicyclette. 39
+
+II.--La question de la culotte et du corset.--Pourquoi le costume
+féminin se masculinise.--Exagérations fâcheuses. 42
+
+III.--La femme a tort de copier l'homme.--Qu'est-ce qu'une belle
+femme? 47
+
+
+LIVRE II
+GROUPEMENTS ET MANIFESTATIONS FÉMINISTES
+
+CHAPITRE I
+Le féminisme révolutionnaire
+
+I.--Les groupements féministes d'aujourd'hui.--Prétentions
+collectivistes.--Point d'émancipation féministe sans révolution
+sociale. 51
+
+II.--Schisme entre les prolétaires et les bourgeoises.--Les
+intérêts de l'ouvrier et les intérêts de l'ouvrière. 55
+
+CHAPITRE II
+Le féminisme chrétien
+
+I.--La Bible des hommes et la Bible des femmes.--L'esprit
+catholique et l'esprit protestant. 59
+
+II.--Rudesse des Pères de l'Église envers l'Ève pécheresse.--Le
+Christ fut compatissant aux femmes.--Sa religion les réhabilite
+et les ennoblit. 62
+
+III.--Le féminisme intransigeant est un renouveau de l'esprit
+païen.--L'égalité humaine et la hiérarchie conjugale. 66
+
+IV.--Double courant des idées chrétiennes.--Tendances catholiques
+et protestantes favorables à la femme.--Féminisme qu'il faut
+combattre, féminisme qu'il faut encourager.--Organes du féminisme
+chrétien. 70
+
+CHAPITRE III
+Le féminisme indépendant
+
+I.--Point de compromission avec le socialisme ou le
+christianisme.--Les hommes féministes.--Leurs fictions
+poétiques.--La femme des anciens temps. 75
+
+II.--Le matriarcat.--Ce qu'en pensent les féministes; ce qu'en
+disent les sociologues. 78
+
+III.--La femme libre d'autrefois et la dame servile
+d'aujourd'hui.--Opinions de quelques notables écrivains.--Leurs
+exagérations littéraires. 81
+
+IV.--Les droits de l'homme et les droits de la femme.--Ce que la
+femme peut reprocher à l'homme. 83
+
+CHAPITRE IV
+Nuances et variétés du féminisme «autonome»
+
+I.--Les modérées et les habiles.--La droite libérale. 88
+
+II.--Les intellectuelles et les propagandistes.--Le centre
+féministe. 90
+
+III.--Les radicales et les libres-penseuses.--Le parti
+avancé.--L'extrême-gauche intransigeante.--Effectif total des
+différents groupes. 92
+
+CHAPITRE V
+Manifestations et revendications féministes
+
+I.--Tentatives d'association nationale et internationale.--Causes
+diverses de force et de faiblesse.--Les trois congrès de 1900. 97
+
+II.--La Droite féministe.--Congrès catholique.--Premier début du
+féminisme religieux. 100
+
+III.--Le Centre féministe.--Congrès protestant.--Moins de bruit
+que de besogne. 103
+
+IV.--La Gauche féministe.--Congrès radical-socialiste.--Tendances
+audacieuses. 105
+
+V.--Que penser de ces divisions?--En quoi le féminisme peut être
+dangereux et malfaisant.--Complexité du problème féministe.--Notre
+devise. 109
+
+
+LIVRE III
+ÉMANCIPATION INTELLECTUELLE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+Les ambitions féminines
+
+I.--La femme nouvelle veut être aussi instruite que
+l'homme.--L'égalité des intelligences doit conduire à l'égalité
+des droits. 115
+
+II.--Coup d'oeil rétrospectif.--Ce que les XVIIe et XVIIIe
+siècles ont pensé de la femme.--Le passé lui fut dur.--Réaction
+du présent. 119
+
+III.--Ce que sera la femme de l'avenir.--Nos principes
+directeurs.--La division du travail et la différenciation des
+sexes.--L'égalité morale dans la diversité
+fonctionnelle.--Subordination de l'individu au bien général de
+la famille et de l'espèce. 122
+
+CHAPITRE II
+A propos de la capacité cérébrale de la femme
+
+I.--Les variations de l'anthropologie.--Le cerveau de la femme
+vaut-il celui de l'homme?--Crâniométrie amusante. 130
+
+II.--Les savants se réservent.--Une forte tête ne se connaît bien
+qu'à ses oeuvres. 133
+
+CHAPITRE III
+S'il est vrai que les hommes aient fait preuve de supériorité
+intellectuelle
+
+I--L'intelligence moyenne des deux sexes s'égale et se
+vaut.--L'instruction peut elle accroître les aptitudes et les
+capacités de la femme?--Est-il exact de dire que les âmes n'ont
+point de sexe? 137
+
+II.--De la primauté historique de l'homme.--Le génie est
+masculin.--L'esprit créateur manque aux femmes.--Où sont leurs
+chefs-d'oeuvre. 142
+
+III.--Le génie et la beauté.--A chacun le sien.--Les deux moitiés
+de l'humanité. 147
+
+CHAPITRE IV
+Psychologie du sexe féminin
+
+I.--Du tempérament féminin.--Impressionnabilité nerveuse et
+sensibilité affective.--La perception extérieure est-elle moins
+vive chez la femme que chez l'homme?--Sentiment, tendresse,
+amour. 152
+
+II.--Vertus et faiblesses du sexe féminin.--Les femmes sont
+extrêmes en tout.--Pitié, dévouement, religion.--La femme
+criminelle.--Coquetterie et vanité. 156
+
+III.--Petits sentiments et grandes passions.--La volonté de la
+femme est-elle plus impulsive que la nôtre?--Indécision ou
+obstination.--Le fort et le faible du sexe féminin. 162
+
+CHAPITRE V.
+L'intellectualité féminine
+
+I.--Caractères prédominants de l'intelligence féminine: intuition,
+imagination, assimilation, imitation. 165
+
+II.--Ce qui manque le plus aux femmes: un raisonnement ferme,
+les idées générales, le don d'abstraire et de synthétiser. 170
+
+III.--D'un sexe à l'autre, il y a moins inégalité que diversité
+mentale.--Par où l'intelligence féminine est reine: les grâces
+de l'esprit et le sens du réel. 176
+
+CHAPITRE VI
+Ce qu'il faut penser des oeuvres intellectuelles de la femme
+
+I.--Les arts de la femme: musique, peinture, sculpture,
+décoration.--L'imitation l'emporte sur l'invention. 181
+
+II.--Les sciences naturelles et les sciences exactes.--Heureuses
+dispositions de la femme pour les unes et pour les
+autres.--L'esprit féminin semble plus réfractaire aux sciences
+morales. 183
+
+III.--Et la littérature?--Supériorité de la femme dans la
+causerie et l'épître.--Le style féminin.--A quoi tient
+l'infériorité des femmes poètes? 186
+
+IV.--Hostilité croissante des femmes de lettres contre
+l'homme.--Action souveraine du public féminin sur la production
+artistique et littéraire. 191
+
+V.--Il n'y a pas, d'homme à femme, identité ni même égalité de
+puissance mentale, mais seulement équivalence sociale.--Pourquoi
+leurs diversités intellectuelles sont harmoniques. 195
+
+
+LIVRE IV
+ÉMANCIPATION PÉDAGOGIQUE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+S'il convient de mieux instruire les filles
+
+I.--Le pour et le contre.--Double conception du rôle de la femme. 201
+
+II.--Utilité d'une meilleure instruction de la femme pour
+elle-même, pour le mari et pour les enfants. 204
+
+III.--Qu'est-ce qu'une jeune fille instruite?--Quelques opinions
+de femmes.--L'éducation féminine est trop souvent frivole et
+superficielle. 207
+
+IV.--Il faut inculquer à la jeune fille des goûts plus sérieux
+et la mieux préparer aux devoirs de la vie et du mariage.--Avis
+d'éducateurs célèbres. 211
+
+CHAPITRE II
+Comment nous comprenons l'éducation moderne des jeunes filles
+
+I.--L'éducation des filles doit être conforme aux destinées de la
+femme.--Pourquoi?--Nos raisons.--Éduquer, c'est former une
+personne humaine. 214
+
+II.--Culture «rationnelle».--A propos de l'enseignement
+secondaire des filles.--Voeu en faveur de l'instruction
+professionnelle.--Écueils à éviter: l'inflation des études et
+le surmenage des élèves. 217
+
+III.--Culture «morale».--Après la formation de la raison, la
+formation de la conscience et de la volonté.--Menus propos de
+pédagogie féminine.--Idées nouvelles sur l'éducation des
+filles.--La «dogmatique de l'amour».--Nos scrupules. 225
+
+IV.--Culture «sociale».--Esprit nouveau de l'éducation moderne des
+filles.--Où est le devoir des heureuses de ce monde?--Vieilles
+objections: ce qu'on peut y répondre. 233
+
+V.--Culture «religieuse».--L'âme des femmes et le besoin de
+croire.--Le domaine de la foi et le domaine de la science.--Si
+l'instruction est un danger pour la religion et la moralité des
+femmes.--A quelles conditions le savoir sera profitable à la
+piété et à la vertu des filles. 244
+
+CHAPITRE III
+De l'instruction intégrale
+
+I.--Le programme du féminisme radical.--Variantes
+habiles.--Instruction ou éducation? 251
+
+II.--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel à la
+sociale et à la mécanique. 255
+
+III.--L'instruction peut-elle s'étendre à toute la jeunesse et
+à toute la science?--Raisons d'en douter.--Ce qu'il y a de bon
+dans l'idéal de l'instruction pour tous. 259
+
+IV.--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être laïque?
+gratuite? obligatoire?--Défense des femmes chrétiennes! 263
+
+V.--Illusions et dangers de l'instruction à «base
+encyclopédique»--L'instruction intégrale a-t-elle quelque vertu
+éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beauté. 267
+
+VI.--Notre formule: l'instruction complète pour les plus capables
+et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour les
+filles.--Conclusion. 271
+
+CHAPITRE IV
+La coéducation des sexes
+
+I.--La coéducation intégrale préconisée par la Gauche
+féministe.--Coéducation familiale.--Coéducation primaire. 274
+
+II.--Coéducation secondaire.--Le «collège mixte» des
+États-Unis.--Ce que vaut le mot, ce que vaut la chose. 276
+
+III.--Côté moral--Témoignages contradictoires.--Ce qui est
+possible en Amérique est-il désirable en France?--Inconvénients
+probables.--L'âge ingrat.--Contacts périlleux.--Pour et contre la
+séparation des sexes. 279
+
+IV.--Côté mental.--Développement inégal de la fille et du
+garçon.--Psychologie du jeune âge.--La crise de puberté. 287
+
+V.--Les programmes respectifs de l'enseignement masculin et de
+l'enseignement féminin.--Convient-il de les unifier?--La
+coéducation intégrale est un symbole féministe.--Déclarations
+significatives. 291
+
+VI.--Coéducation supérieure et professionnelle.--Est-elle une
+nécessité?--Accession des jeunes filles aux cours des
+Universités.--Ce qu'il faut en penser. 296
+
+CHAPITRE V
+Les conflits de l'esprit et du coeur
+
+I.--Dangers d'une instruction inconsidérée.--La faculté de
+comprendre et la faculté d'aimer.--L'intellectualisme féminin et
+le mariage. 303
+
+II.--La femme savante et les soins du ménage et du foyer.--Adieu
+la bonne et simple ménagère! 307
+
+III.--Moins de mariages et plus de vieilles filles.--Le divorce
+des sexes.--Clubs de femmes.--Point de séparatisme!--Ce que
+l'individualisme des sexes ferait perdre à l'homme et à la femme. 309
+
+IV.--L'émancipation intellectuelle et la maternité.--Instruction
+et dépopulation. 314
+
+CHAPITRE VI
+Les infortunes de la femme savante
+
+I.--L'instruction et ses débouchés insuffisants.--Mécomptes et
+déceptions. 318
+
+II.--Surmenage cérébral et débilité physique.--Inégalité des
+forces de l'homme et de la femme. 321
+
+III.--L'instruction ne donne pas le bonheur.--Les épines de la
+science.--Lamentables confidences.--Le savoir et la vertu. 324
+
+CHAPITRE VII
+Instruisez-vous, mais restez femmes
+
+I.--Tant vaut la femme, tant vaut l'homme.--Supériorité morale
+du sexe féminin sur le sexe masculin.--Beauté et bonté. 330
+
+II.--Ce qu'a produit la vieille éducation française.--L'antagonisme
+des sexes est antisocial et antihumain. 334
+
+III.--Le vrai et utile féminisme.--Régénération sans révolution. 337
+
+
+LIVRE V
+ÉMANCIPATION, ÉCONOMIQUE DE LA FEMME
+
+
+CHAPITRE I
+La question du pain quotidien
+
+I.--Aspects économiques de la question féministe.--Aggravation
+de la loi du travail pour la femme du peuple ou de la petite
+bourgeoisie. 342
+
+II.--Point d'accroissement d'instruction sans accroissement
+d'ambition.--Il faut des places aux diplômées. 344
+
+III.--Débouchés ouverts à l'activité des femmes.--Le
+mariage.--Le couvent.--La femme pasteur. 346
+
+IV.--Plaidoyer pour les vieilles filles.--Leur condition
+pénible et effacée.--La dévotion leur suffit-elle? 350
+
+CHAPITRE II
+Du rôle social de la femme
+
+I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme
+philanthropique. 355
+
+II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe
+féminin.--Le relèvement de la femme par la femme. 359
+
+III.--La question des domestiques.--Doléances des
+maîtres.--Doléances des servantes. 361
+
+IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère à
+soulager.--Moralité à sauvegarder.--Aide-toi, la charité
+t'aidera! 365
+
+V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance
+privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et
+le devoir patriotique. 369
+
+CHAPITRE III
+Doctrines révolutionnaires
+
+I.--Aspirations socialistes et anarchistes.--La famille menacée
+par les unes et par les autres.--Identité de but, diversité de
+moyens. 375
+
+II.--Doctrine collectiviste.--L'indépendance de la femme
+future.--Notre ennemi, c'est notre maître. 378
+
+III.--L'ouvrière se convertira-t-elle au socialisme?--Raisons
+de douter.--Inconséquences du prolétariat masculin. 380
+
+IV.--Doctrine anarchiste.--La liberté par la diffusion des
+lumières.--Le «réactionnaire» Voltaire. 383
+
+V.--Encore l'instruction «intégrale».--L'avenir vaudra-t-il le
+passé?--La femme sera-t-elle plus honnête et plus heureuse? 385
+
+CHAPITRE IV
+L'économie chrétienne
+
+I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre
+la Révolution et l'Église. 388
+
+II.--L'homme à la fabrique et la femme au foyer.--La famille
+ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour
+la femme de travailler à l'usine. 390
+
+III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette
+exception est elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions
+catholiques sont malheureusement impraticables. 392
+
+CHAPITRE V
+Ce que les hommes pensent du travail des femmes dans l'industrie
+
+I.--Notre idéal pour l'avenir.--Nos concessions pour le
+présent.--Point de théories absolues.--Il faut vivre avant tout. 398
+
+II.--Restrictions apportées au travail féminin dans l'intérêt de
+l'hygiène et de la race.--Théorie de la femme malade: ce qu'elle
+contient de vrai. 401
+
+III.--Aperçu des réglementations de la foi française relatives au
+travail des femmes dans l'industrie.--Leurs difficultés
+d'application.--Leur nécessité, leur légitimité. 404
+
+CHAPITRE VI
+Ce que les femmes pensent de la condition de l'ouvrière
+
+I.--Infériorité regrettable de certains salaires féminins.--Ses
+causes.--Le travail des orphelinats et des prisons.--Griefs à
+écarter ou à retenir.--Solutions proposées. 408
+
+II.--Inégalité des salaires de l'ouvrière et de
+l'ouvrier.--Doléances légitimes.--A travail égal, égal salaire
+pour l'homme et pour la femme. 415
+
+III.--Protection de la mère et de l'enfant nouveau-né.--OEuvres
+privées.--Intervention de l'État.--Une proposition excessive:
+hospitalisation forcée de la femme enceinte. 418
+
+IV.--Protestation de tous les groupes féministes contre la loi
+de 1892.--La réglementation légale fait-elle à l'ouvrière plus
+de mal que de bien? 424
+
+V.--Pourquoi le féminisme ne veut plus de lois de
+protection.--Un même régime légal est-il possible pour les deux
+sexes? 430
+
+CHAPITRE VII
+La concurrence féminine
+
+I.--La femme ouvrière ou employée.--Protection de la
+main-d'oeuvre féminine.--Accord des prescriptions françaises avec
+les déclarations papales. 436
+
+II.--La femme professeur.--Répétitions au rabais.--Condition
+précaire et détresse cachée. 438
+
+III.--La femme bureaucrate.--Emplois et fonctions qui conviennent
+éminemment au sexe féminin. 440
+
+IV.--La femme artiste.--La carrière théâtrale.--Les beaux-arts
+et les arts décoratifs. 442
+
+CHAPITRE VIII
+L'invasion des carrières libérales
+
+I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les
+hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes
+françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil. 446
+
+II.--La femme médecin.--Son utilité en France et dans les
+colonies. 452
+
+III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des
+tribunaux.--Attitude du barreau. 455
+
+IV.--Objections plaisantes opposées à la femme avocat.--Leur
+réfutation. 460
+
+V.--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme a-t-elle
+l'esprit de justice? 463
+
+CHAPITRE IX
+Le féminisme colonial
+
+I.--Encombrement de tous les emplois dans la
+mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies. 469
+
+II.--La Française est trop sédentaire.--Pas de colonisation sans
+femmes.--Les appels de l'«Union coloniale». 470
+
+III.--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation économique
+dénature et enlaidisse la Française du XXe siècle?--Résistances
+masculines.--Avis aux femmes. 473
+
+
+IMPRIMERIE FR. SIMON, RENNES.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le féminisme français I, by Charles Turgeon
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30008 ***